De l'herbe, des saules pleureurs, des roses, une verdure intense et libre; et, parmi cette herbe longue, un peu couchée, dans l'ombre légère et tremblante des saules, sous les guirlandes sveltes des rosiers, de grandes dalles en pierre grise du Jura à peu près uniformes, avec des signes gravés sur lesquels tombaient des feuilles de saule flétries, des aiguilles de pin odorantes, de larges feuilles de rose pâles.
Elles ressemblaient de loin à de vieux cadrans solaires noyés dans le gazon; seulement, c'était des noms d'hommes qu'elles portaient à la place du chiffre des heures.
Il y avait, dans le même enclos, une église grande comme une chapelle, basse, trapue, soutenue par des arcs-boutants qui épaississaient encore ses lignes ramassées.
Le clocher, une tour carrée sans cadran, surmontait la porte principale et n'avait pas d'autre horloge qu'un essaim de corbeaux aux cris desquels les habitants du village de Mirieux prétendaient reconnaître l'heure. Un petit porche s'avançait, appuyé sur ses piliers de bois. La grand'porte, lourdement cloutée de fer, était ouverte et laissait voir, derrière la corde qui pendait du clocher, la profondeur obscure, déserte, du petit temple dans tout l'archaïsme pur de sa pauvreté.
Et, en haut des trois marches disjointes, dans l'encadrement du portail, parut une jeune fille qu'on n'avait pas entendue venir et qui se trouva là comme directement émanée de ce milieu, de cette paix sacrée dont elle portait elle-même l'empreinte.
Jeune fille ou enfant, elle était les deux à la fois plutôt. Elle avait une robe de soie légère, claire, semée de très fines et délicates branchettes de fougère assez espacées, et qui ressemblaient à des ombres de feuillage; les plis abondants de l'étoffe étaient retenus à la taille menue de la jeune fille par une ceinture étroite de velours vert que fixait une boucle de vieil or en forme de feuille de fougère. Un grand chapeau de paille fine mettait dans l'ombre tout son visage. Elle avait aussi des gants de peau blanche, des souliers fauves, et son costume sans âge, qui était à la fois d'un suranné piquant et d'un modernisme extrême, aurait aussi bien convenu à quelque jeune aïeule de portrait.
Elle descendait, à la fin, d'une allure un peu lente et presque sans mouvement visible; elle prit un sentier que marquait à peine une flexion plus persistante, une nuance plus mate de l'herbe; elle marcha vers un groupe de ces pierres qui peuplaient les abords de l'église. Celles-là étaient plus élevées que leurs voisines. La jeune fille s'assit sur l'une d'elles comme elle aurait pris place au bord de la couche d'une amie; et elle regarda les inscriptions qui, toutes, répétaient le nom de Menaudru. Ses yeux revinrent à la pierre sur laquelle elle s'était assise. Il y avait écrit là: Auberte-Anne-Marie de Menaudru, retournée à Dieu dans sa dix-huitième année.
Elle posa l'une de ses mains dégantée sur le dernier prénom, comme pour le cacher ou l'effacer, et elle lut à demi-voix le reste de l'inscription qui ainsi reproduisait exactement son propre nom: Auberte-Anne de Menaudru. Sa voix, au timbre un peu voilé, glissa et s'évanouit dans l'air tiède. Auberte demeura immobile, la main toujours appuyée sur la pierre; mais elle levait la tête pour regarder devant elle et cette attitude, rejetant son chapeau en arrière, découvrait son visage. Elle avait un teint brun pâle, presque ambré, la peau d'une texture particulière, veloutée, qui devenait sur le cou plus fine encore et plus brune, de beaux yeux bleu foncé très longs, des sourcils sombres, nets et réguliers, en forme de croissant, des cheveux brun mordoré, éclairés de longues mèches châtaines, fins, lisses, sans ondulation et dégageant le front. Ils tombaient bien plus bas que sa ceinture en une épaisse natte enfantine.
Et la combinaison des nuances de son teint, de sa chevelure et de ses prunelles se fondait en un ensemble attirant et très doux.
Elle regardait une hauteur boisée, au sommet de laquelle s'élevait sa demeure, le château de Menaudru. Les ombrages géants qui entouraient l'habitation la dissimulaient à demi, et l'on n'entrevoyait que par échappées fugitives des portions de sa masse grise, hardiment plantée. Auberte se leva, secouant les feuilles qui étaient déjà tombées sur elle. Pour sortir du cimetière, elle gagna une petite porte d'où lui arrivaient des vibrations intermittentes, vagues et argentines.