«Je la courtiserai comme un lion courtise sa lionne.»
V. Home. Douglas.
Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans divers points du château, la juive Rébecca attendait, dans une tour éloignée, le sort qu'on lui destinait. Elle y avait été conduite par deux de ses ravisseurs déguisés, et qui la firent entrer précipitamment dans une petite chambre, où elle se trouva en présence d'une vieille sibylle qui grommelait un air saxon, comme pour accompagner les révolutions de son fuseau sur le plancher. Elle leva la tête en voyant Rébecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d'envie que la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent à des dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la beauté.
«Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, debout et va-t'en; notre noble maître l'ordonne. Il faut céder cette chambre à un hôte plus aimable que toi.»
«Oui, dit la vieille; voilà comment on récompense les services; il fut un temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle et chassé du service le meilleur homme d'armes d'entre vous, et maintenant il faut que je me lève et que je marche, sur l'ordre d'un palefrenier comme toi.»
«Bonne dame Urfried, dit l'autre conducteur, ne reste pas là à raisonner, mais debout et décampe. Les ordres des maîtres doivent être entendus à demi-mot et exécutés promptement. Ta saison est passée, ma vieille, et ton soleil est couché depuis long-temps. Tu es maintenant le véritable emblème d'un ancien cheval de bataille, qu'on a réformé et relégué au milieu des bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et maintenant c'est tout au plus si tu peux aller l'amble. Allons, tâche de trotter hors d'ici.»
«Vous êtes de vilains chiens, tous les deux, dit la vieille femme, et puisse un chenil être votre lieu de sépulture! Que le méchant démon Zernebock me déchire les membres l'un après l'autre, si je sors de ma chambre avant d'avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille!»
«Tu en répondras à notre maître,» répliqua-t-il; et il se retira avec son compagnon, laissant Rébecca en société avec la vieille femme, auprès de qui elle se trouvait ainsi introduite malgré elle.
«À quelle action diabolique sont-ils maintenant occupés?» dit la vieille en marmottant entre ses dents; mais jetant de temps en temps un regard furtif et malin sur Rébecca: «Oh! dit-elle, ce n'est pas difficile à deviner. Des yeux brillans, des cheveux noirs, et une peau blanche comme du papier avant que le prêtre l'ait barbouillée de son noir onguent. Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour solitaire, d'où un cri ne serait pas plus entendu que s'il sortait de cinquante toises sous terre. Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle, et leurs sinistres plaintes seront entendues aussi loin que les tiennes, et l'on fera autant d'attention aux unes qu'aux autres. Et étrangère, encore,» ajouta-t-elle en remarquant les vêtemens et le turban de Rébecca. «De quel pays es-tu? Sarrasine? Égyptienne? Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu sais pleurer, ne sais-tu pas parler?»
«Ne vous fâchez pas, bonne mère,» dit Rébecca.
«Tu n'as pas besoin d'en dire davantage, répliqua Urfried; on connaît un renard à sa queue, et une juive à son langage.»
«Par pitié, dit Rébecca, dites-moi ce que je dois attendre de la violence que l'on m'a faite en me traînant ici? Est-ce à ma vie qu'on en veut, à cause de ma religion? J'en ferai volontiers le sacrifice.»
«À ta vie, mignonne? répondit la sibylle. Quel plaisir trouveraient-ils à te l'ôter? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée d'une manière qui fut autrefois jugée assez bonne pour une noble fille saxonne. Sera-ce à une juive, comme toi, à se plaindre de ce qu'elle ne l'est pas mieux? Regarde-moi; j'étais aussi jeune et deux fois aussi belle que toi lorsque Front-de-boeuf, père de Réginald, prit ce château de vive force, à l'aide des Normands qui l'accompagnaient. Mon père et ses sept fils défendirent leur domaine d'étage en étage, de chambre en chambre. Il n'y eut pas une salle, pas un escalier, qui ne fût teint de leur sang. Tous périrent, et avant que leurs corps ne fussent refroidis, avant que leur sang n'eût eu le temps de sécher, j'étais devenue la proie du vainqueur et l'objet de son mépris.»
«Ne peut-on avoir du secours? N'y a-t-il pas quelque moyen d'échapper? dit Rébecca; je récompenserais richement l'assistance que tu me donnerais.»
«Il ne faut pas y songer, répondit la vieille. On ne peut sortir d'ici que par la porte de la mort, et il sera tard, il sera tard, ajouta-t-elle en secouant sa tête grise, avant que cette porte s'ouvre pour nous. Mais c'est une consolation de penser que nous laissons après nous sur la terre des êtres qui seront malheureux comme nous. Adieu, juive. Israélite ou chrétienne, ton sort serait le même, car tu as affaire à des gens qui ne connaissent ni scrupule ni pitié. Adieu, te dis-je; ma quenouille est finie, et la tienne est encore à son commencement.»
«Restez, restez, dit Rébecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous me maudire, m'accabler d'injures; votre présence est encore une protection pour moi.»
«La présence de la mère de Dieu ne te servirait pas de protection. La voilà, lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée; vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend.»
En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa figure ridée encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle ne l'était dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à clef, et Rébecca l'entendit descendre lentement et péniblement l'escalier de la tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop élevée.
Rébecca devait cependant s'attendre à un sort encore plus affreux que celui de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'égards que l'on fît paraître pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on en montrât aucun pour la fille d'une race opprimée? La juive avait toutefois un avantage; elle était mieux préparée, par l'habitude de la réflexion et par sa force naturelle d'esprit, à lutter contre les dangers auxquels elle était exposée. Douée d'un caractère ferme et observateur, même dès ses plus jeunes années, la pompe et la richesse que son père déployait dans l'intérieur de sa maison, ou dont elle était témoin chez les autres Hébreux opulens, n'avaient pu l'aveugler au point de l'empêcher de voir que cet état de choses était extrêmement précaire. De même que Damoclès dans son célèbre banquet, Rébecca voyait continuellement, au milieu de ce luxe éblouissant, l'épée suspendue par un cheveu sur la tête de son peuple. Ces réflexions avaient tempéré, adouci et ramené à un jugement plus sain, un caractère qui, dans d'autres circonstances, se serait montré hautain, fier et obstiné.
D'après l'exemple et les injonctions de son père, Rébecca avait appris à se conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui l'approchaient. Elle n'avait pu, à la vérité, imiter son excès d'humilité servile, parce qu'elle était étrangère à cette bassesse d'esprit et à cet état constant de timide appréhension qui en était la cause; mais elle se comportait avec une noble fierté, comme si, tout en se soumettant aux circonstances désastreuses dans lesquelles elle se trouvait placée en appartenant à une race méprisée, elle avait néanmoins la conviction intime de ses droits à un plus haut rang, par son propre mérite, que celui auquel le despotisme arbitraire des préjugés religieux lui permettait d'aspirer.
Ainsi préparée contre les maux qui la menaçaient, elle avait acquis la fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa situation actuelle exigeait toute sa présence d'esprit, et elle l'appela à son secours.
Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que peu d'espoir de s'évader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait ni passage secret, ni trappe, et, excepté à l'endroit où la porte par laquelle elle était entrée joignait le bâtiment principal, l'appartement paraissait circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait en dedans ni barre, ni verrou. L'unique fenêtre de la chambre donnait sur un espace crénelé qui s'élevait au dessus de la tour, ce qui fit d'abord concevoir à Rébecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut bientôt qu'il n'avait de communication avec aucune autre partie des remparts, et que ce n'était qu'un balcon ou une plate-forme isolée, fortifiée comme à l'ordinaire par un parapet et des embrasures, et où l'on pouvait poster quelques archers pour défendre la tour et flanquer par leurs traits la muraille du château de ce côté.
Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette confiance en Dieu, naturelle aux âmes grandes et généreuses. Quoique instruite à donner une fausse interprétation aux promesses que l'Écriture fait au peuple choisi du ciel, Rébecca n'était point dans l'erreur en croyant que l'état actuel de ce peuple était un état d'épreuve, ou en espérant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion seraient admis à participer avec les Gentils à la même plénitude de gloire et de prospérité. En attendant, tout ce qu'elle voyait autour d'elle lui démontrait que l'état actuel était un état de châtiment et d'épreuve, et qu'il était spécialement du devoir de chacun de s'y soumettre sans pécher. Ainsi, se considérant comme une victime du malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne heure sur sa situation et avait fortifié son âme contre les dangers qu'elle aurait probablement à courir.
Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vêtu comme un de ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Après être entré il ferma la porte derrière lui; son bonnet couvrait ses sourcils et cachait la partie supérieure de son visage; et il tenait son manteau croisé de manière à ne laisser rien apercevoir de la partie inférieure de son corps. Dans ce costume, comme s'il se fût préparé à faire quelque action dont la seule pensée le faisait rougir, il se présenta devant sa prisonnière effrayée; cependant, tout brigand qu'il sembla par son costume, il paraissait embarrassé pour expliquer le motif de sa visite, en sorte que Rébecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps d'anticiper sur cette explication. Elle avait déjà détaché deux riches bracelets et un collier; elle s'empressa de les présenter au brigand supposé, pensant naturellement que satisfaire sa cupidité serait un moyen de se concilier sa faveur.
«Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie pitié de mon vieux père et de moi! Cette parure est précieuse, mais ce n'est qu'une bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir d'être renvoyés de ce château libres et sans qu'il nous fût fait aucun mal.»
«Belle fleur de la Palestine, répondit le brigand, ces perles orientales le cèdent en blancheur à vos dents; les diamans sont brillans, mais il n'ont pas l'éclat de vos yeux; et depuis que j'ai commencé ce métier, j'ai fait voeu de préférer la beauté aux richesses.»
«Ne te fais pas tort à toi-même, dit Rébecca, accepte une rançon et aie pitié de nous; l'or te procurera le plaisir, nous maltraiter ne te donnera que des remords. Mon père satisfera volontiers à tous tes désirs; et si tu es sage, tu pourras, avec l'or que tu obtiendras, te procurer les moyens de rentrer dans la société, obtenir le pardon de tes erreurs passées et te mettre à l'abri de la nécessité d'en commettre de nouvelles.»
«C'est fort bien parler, dit le brigand en français, trouvant probablement difficile de soutenir la conversation en saxon, ainsi que Rébecca l'avait commencée; mais sache, lis éblouissant de la vallée de Bacca, que ton père est déjà entre les mains d'un savant alchimiste qui saurait convertir en or et en argent jusqu'aux barreaux rouillés d'une grille de prison. Le vénérable Isaac est soumis à l'action d'un alambic qui distillera de lui tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de mes demandes ni de tes supplications. Ta rançon doit être payée par l'amour et la beauté, et je ne l'accepterai qu'en cette monnaie.»
«Tu n'es pas un brigand de nos forets, répondit Rébecca dans la même langue. Jamais brigand ne refusa de pareilles offres; pas un d'eux ne parle le dialecte dans lequel tu t'exprimes. Tu n'es pas un brigand, mais un Normand; peut-être un Normand d'une noble naissance. Qu'elle se manifeste aussi dans tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux d'outrage et de violence.»
«Et toi, qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en baissant le manteau qui lui couvrait le visage, tu n'es pas une vraie fille d'Israël, mais en tout, sauf la jeunesse et la beauté, une véritable magicienne d'Endor. Je ne suis donc pas un brigand, belle rose de Saron, mais je suis un chevalier qui aura plus de plaisir à parer ton cou et tes mains de perles et de diamans, qui te vont si bien, qu'à te priver de ces bijoux.»
«Que peux-tu attendre de moi, dit Rébecca, si ce n'est mes richesses? Il ne peut y avoir rien de commun entre vous et moi. Tu es chrétien; moi je suis juive. Notre union serait contraire aux lois de l'Église et de la synagogue.»
«Oui, sans doute, répliqua le templier en riant; épouser une juive! non, de par dieu! fût-elle la reine de Saba elle-même; et sache d'ailleurs, charmante fille de Sion, que, si le roi très chrétien m'offrait sa fille très chrétienne en mariage avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais l'épouser. Je suis templier; vois la croix de mon ordre.»
«Oses-tu bien en appeler à ce signe, dit Rébecca, dans un moment comme celui-ci?»
«Eh bien! que t'importe? dit le templier; tu ne crois point à ce signe bienheureux de notre salut.»
«Je crois ce que mes pères m'ont appris à croire, dit Rébecca, et je prie Dieu de me pardonner, si ma croyance est erronée. Mais vous, sire chevalier, quelle est la vôtre, quand vous en appelez sans scrupule à ce qu'il y a de plus sacré à vos yeux, à l'instant même où vous vous proposez de violer le plus solennel de vos voeux, comme chevalier et comme religieux?»
«Très bien et très gravement prêché, ô fille de Sirah! répondit le templier. Mais, ma douce Ecclésiastica, les préjugés étroits de la nation juive t'aveuglent sur nos hauts priviléges. Le mariage serait un crime horrible chez un templier, mais pour toute autre folie moins criminelle dont je puis me rendre coupable, je puis en aller promptement recevoir l'absolution à la préceptorerie voisine. Le plus sage des monarques et son père, dont vous conviendrez que les exemples doivent être de quelque poids, ne jouissaient pas de priviléges plus étendus que ceux que nous, pauvres soldats du temple de Sion, avons gagnés par notre zèle pour sa défense. Les protecteurs du temple de Salomon peuvent se permettre un peu de licence d'après l'exemple de ce roi.»
«Si tu ne lis l'Écriture, dit la juive, ainsi que la Vie des Saints, qu'afin de pouvoir justifier ta licence, tu es aussi criminel que celui qui extrait des poisons des plantes les plus salutaires.» Les yeux du templier étincelèrent de colère à ce reproche. Écoute, Rébecca, dit-il, jusqu'ici je t'ai parlé avec douceur; mais à présent je parlerai en vainqueur. Tu es ma captive; conquise avec mon arc et ma lance; soumise à ma volonté par les lois de toutes les nations. Je ne rabattrai pas un iota de mes droits, et je ne m'abstiendrai point de prendre par la violence ce que tu refuses à la prière ou à mes droits.»
«Arrête, dit Rébecca, arrête, et écoute-moi avant de tenter de te souiller d'un crime aussi abominable! Ta force, il est vrai, l'emporte sur la mienne; car Dieu a fait la femme faible, et a confié sa défense à la générosité de l'homme. Mais je proclamerai ta scélératesse, templier, d'un bout de l'Europe à l'autre. Je veux devoir à la superstition de tes frères ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque préceptorerie, chaque chapitre de ton ordre, apprendra que, comme un hérétique, tu as violé tes voeux pour une juive. Ceux que ton crime ne fera point frémir te maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu portes pour l'amour d'une fille de ma nation.»
«Tu as de l'esprit, belle juive,» répliqua le templier, qui connaissait fort bien la vérité de ce qu'elle disait, et qui savait que les statuts de son ordre condamnaient de la manière la plus positive, et sous les peines les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive, que même il y avait eu des exemples de dégradation du coupable; «tu as un esprit vif et subtil; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour se faire entendre au delà des murailles de fer de ce château, que ne sauraient percer les gémissemens, les lamentations, les appels à la justice, ni les cris de détresse. Il n'y a qu'un seul moyen de te sauver, Rébecca: soumets-toi à ton sort; embrasse notre religion. Alors tu sortiras environnée d'une telle magnificence, que plus d'une dame normande le cèdera en luxe et en beauté à la favorite de la meilleure lance parmi les défenseurs du Temple.
«Me soumettre à mon sort, dit Rébecca; et quel sort, juste ciel! Embrasser ta religion! Et quelle peut être cette religion, qui reçoit un pareil monstre? Toi! la meilleure lance des templiers! lâche chevalier! prêtre parjure! je te crache au visage et je te brave! Le Dieu d'Abraham a réservé une voie à sa fille pour se sauver de cet abîme d'infamie.»
À ces mots, elle ouvrit la fenêtre treillissée qui conduisait à la plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, sans le moindre obstacle entre elle et un précipice épouvantable. Ne s'attendant pas à cet acte de désespoir, car jusqu'alors Rébecca était restée entièrement immobile, Bois-Guilbert n'eut le temps ni de la retenir ni de lui couper le chemin. «Reste où tu es, fier templier, s'écria-t-elle, on approche, je t'en laisse le choix; mais un pas de plus, et je me plonge dans le précipice; mon corps sera écrasé et rendu méconnaissable sur les pierres qui pavent la cour, avant de devenir la victime de ta brutalité.»
En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme pour implorer la miséricorde divine, avant de s'élancer dans l'abîme. Le templier hésita, et son audace, qui n'avait jamais cédé à la pitié ni aux larmes, céda à l'admiration d'un tel courage. «Descends, dit-il, fille imprudente! je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que je ne chercherai pas à t'outrager.»
«Je ne me fierai pas à toi, templier, dit Rébecca, tu m'as appris à mieux connaître les vertus de ton ordre. La préceptorerie voisine t'accorderait l'absolution pour avoir violé un serment qui n'aurait pour objet que l'honneur ou le déshonneur d'une misérable fille juive.»
«Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par cette croix tracée sur ma poitrine, par l'épée suspendue à mon côté, je jure par les antiques armoiries de mes ancêtres, que tu n'as rien à craindre. Mais, si ce n'est pour toi-même, du moins pour l'amour de ton père, abstiens-toi. Je serai l'ami de ton père; car dans ce château il aura besoin d'un puissant protecteur.»
«Hélas! dit Rébecca, je ne le sais que trop…; mais puis-je me fier à toi?»
«Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré, dit Brian de Bois-Guilbert, si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai enfreint plus d'une loi, violé plus d'un commandement; mais ma parole! jamais.»
«Je veux bien me fier à toi, dit Rébecca; tu vas voir jusqu'à quel point.» Alors elle descendit du parapet, mais se tint debout tout près d'une des embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors. «C'est ici que je prends mon poste, dit-elle; toi reste là où tu es; et si tu cherches à abréger d'un seul pas la distance qui est entre nous, tu verras que la fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un templier.»
Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui relevait encore l'expressive beauté de sa figure, donnait à ses regards, à son air et à son maintien une dignité qui paraissait au dessus d'une mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne s'étaient point décolorées par la crainte d'un péril aussi grand; au contraire, l'idée qu'elle était maîtresse de son sort, et qu'elle pouvait à son gré échapper à l'infamie par la mort, avait rehaussé la couleur de son teint, et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert lui-même, noble et fier comme il était, pensa qu'il n'avait jamais vu une beauté aussi animée et aussi imposante.
«Que la paix soit faite entre nous, Rébecca,» dit-il.
«La paix, si tu veux, répondit Rébecca; la paix, mais avec cet espace entre nous.»
«Tu n'as plus de raison de me craindre,» dit Bois-Guilbert.
«Je ne te crains pas, répliqua-t-elle, grâce à celui qui a construit cette tour tellement élevée qu'il est impossible qu'on en tombe sans perdre la vie. Grace à lui et au Dieu d'Israël, je ne te crains pas.»
«Tu me fais injure, dit le templier; par la terre, la mer et le ciel, tu es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t'ai paru; dur, égoïste et inflexible. Ce fut une femme qui m'apprit à exercer la cruauté, et je l'ai employée à mon tour près d'une femme, mais non pas envers une créature comme toi. Écoute-moi, Rébecca. Jamais chevalier n'a pris sa lance avec un coeur plus dévoué à l'objet de son amour que Brian de Bois-Guilbert. Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine qu'une tour tombant en ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de terrain dans les landes de Bordeaux, son nom était connu partout où se faisaient de hauts faits d'armes, plus célèbre que celui de plus d'une dame qui avait un comté pour dot. Oui, continua-t-il en parcourant à grands pas la plate-forme, et paraissant ne plus se rappeler la présence de Rébecca; oui, mes exploits, mes périls, mon sang, ont fait connaître le nom d'Adélaïde de Montemart, depuis la cour de Castille jusqu'à celle de Byzance. Et comment fus-je récompensé? Lorsque je revins, chargé de lauriers chèrement achetés au prix de mes fatigues et de mon sang, je la trouvai mariée à un simple écuyer gascon, dont le nom n'avait jamais été prononcé hors des limites de son misérable domaine. Je l'aimais d'un véritable amour, et je me vengeai d'une manière terrible de son manque de foi; mais ma vengeance retomba sur moi. Depuis ce jour j'ai pris la vie en haine, et j'ai rompu les liens qui m'y attachaient. Mon âge viril ne doit connaître aucun bonheur domestique, ne doit point recevoir de consolation de la part d'une épouse affectionnée. Ma vieillesse ne doit point être réchauffée par un foyer près duquel se formerait un cercle d'amis. Ma tombe doit être solitaire, et je ne laisserai personne après moi pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert. J'ai déposé aux pieds de mon supérieur mes droits à la liberté, mon privilége d'indépendance. Le templier, véritable serf, quoiqu'il n'en ait pas le nom, ne peut posséder ni biens, ni terres; il ne vit, n'agit, ne respire que par la volonté et sous le bon plaisir d'un autre.»
«Hélas! dit Rébecca, quels sont les avantages qui peuvent indemniser de si grands sacrifices?»
«Le pouvoir de se venger, Rébecca, répondit le templier, et l'espoir de satisfaire son ambition.»
«Pauvre récompense, dit Rébecca, pour l'abandon des droits les plus chers à l'humanité!»
«Ne parle pas ainsi, jeune fille, répondit le templier; la vengeance est le plaisir des dieux1, et s'ils se la sont réservée, comme les prêtres nous le disent, c'est parce qu'ils la regardent comme une jouissance trop précieuse pour l'accorder aux simples mortels. Et l'ambition! C'est une passion capable de troubler le bonheur du ciel même.» Il s'arrêta quelques momens; puis il continua: «Rébecca, celle qui a pu préférer la mort au déshonneur doit avoir une âme forte et fière. Il faut que tu sois à moi… Ne t'épouvante pas, ajouta-t-il, il faut que ce soit de ton propre mouvement et à tes propres conditions. Il faut que tu consentes à partager avec moi des espérances plus étendues que celles qu'on peut concevoir sur le trône d'un monarque. Écoute-moi avant de répondre, et réfléchis avant de refuser. Le templier, comme tu l'as très bien dit, perd ses droits sociaux et le pouvoir d'exercer son libre arbitre, mais il devient membre d'un corps puissant, devant lequel les trônes tremblent déjà, semblable à la goutte de pluie qui tombe dans la mer devient une portion de cet océan irrésistible qui mine les rochers et engloutit des flottes entières. On peut voir un pareil océan dans cette association puissante. Je ne suis pas un des plus faibles membres de cet ordre, je suis déjà un des principaux commandeurs et puis très bien aspirer un jour au bâton de grand-maître. Les pauvres soldats du Temple ne se contenteront pas de placer le pied sur le cou des rois; un moine à sandales de cordes peut en faire autant. Notre cotte de mailles montera sur le trône; notre main gantelée arrachera le sceptre de la main des rois. Le règne de votre Messie, vainement attendu, n'offrira pas un aussi grand pouvoir à vos tribus dispersées que celui auquel mon ambition aspire. Je ne cherchais qu'une âme aussi ardente que la mienne pour le partager, et je l'ai trouvée en vous, c'est la vôtre!»
«Est-ce à une fille d'Israël que tu parles ainsi, répondit Rébecca; songe donc…» – «Ne me réponds pas, dit le templier, en alléguant la différence de notre foi; dans nos assemblées secrètes, nous ne faisons que rire de ces contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons restés aveugles sur la niaise folie de nos fondateurs qui abjurèrent toutes les délices de la vie pour l'avantage de gagner les palmes du martyre en mourant de faim et de soif, ou d'être les victimes de la peste et du glaive des Barbares, tandis qu'ils s'efforçaient vainement de défendre un stérile désert qui n'a de prix qu'aux yeux de la superstition. Notre ordre conçut bientôt des vues plus hardies et plus larges, et trouva une meilleure indemnité de ses sacrifices. Nos immenses possessions dans tous les royaumes de l'Europe, notre haute renommée militaire qui amène dans nos rangs la fleur de la chevalerie de tous les pays de la chrétienté; voilà le but auquel ne songeaient guère nos pieux fondateurs, et il est caché aux esprits faibles qui embrassent notre ordre d'après les vieux principes, et dont les idées crédules en font pour nous d'aveugles instrumens. Mais je ne soulèverai pas davantage le voile de nos mystères. Le son du cor que vous venez d'entendre annonce que ma présence est nécessaire ailleurs. Songe à ce que j'ai dit. Adieu; je ne te dis pas d'oublier la violence dont j'ai usé à ton égard, puisqu'elle était indispensable au déploiement de ton caractère. L'on ne peut se connaître que par l'application de la pierre de touche. Je reviendrai bientôt, et nous aurons un nouvel entretien.»
Il sortit de l'appartement et descendit l'escalier, laissant Rébecca peut-être moins épouvantée de l'idée de la mort, à laquelle elle venait de s'exposer, que de l'ambition effrénée de l'homme audacieux aux mains duquel on l'avait si malheureusement livrée. En quittant la fenêtre où elle s'était réfugiée, et rentrant dans la chambre, elle rendit grâces à Dieu de la protection qu'il lui avait accordée et dont elle implora la continuation pour son père. Un autre nom s'était glissé dans sa prière, ce fut celui du jeune chrétien malade que son destin avait poussé entre les mains de ces buveurs de sang, qui étaient ses ennemis les plus déclarés. Le coeur de la jeune fille se reprochait cependant le souvenir qu'elle gardait d'un homme dont le sort ne pouvait avoir aucune affinité avec le sien, c'est-à-dire d'un Nazaréen, d'un ennemi de sa foi. Mais déjà sa prière avait franchi les nues, et tous les préjugés étroits de sa secte ne purent déterminer l'intéressante Israélite à rappeler cette prière dans son coeur.
«Quel maudit griffonnage! Jamais de ma vie je n'en vis de pareil.»
GOLDSMITH. She stoops to conquer. Elle s'humilie pour vaincre.
Lorsque le templier entra dans la grande salle du château, de Bracy s'y trouvait déjà. «Et votre déclaration amoureuse? s'écria celui-ci; je pense que, comme la mienne, elle a été troublée par l'appel bruyant du cor. Vous arrivez le dernier et à regret; je présume donc que votre entrevue aura été plus heureuse et plus agréable que la mienne.» – «Votre déclaration à l'héritière saxonne aurait-elle été sans succès?» dit le templier. – «Par les reliques de saint Thomas Becket! répliqua de Bracy, sans doute lady Rowena a ouï dire ce que je souffre à la vue d'une femme qui pleure.»
«Allons donc, dit le templier; le chef d'une compagnie franche faire attention aux pleurs d'une femme! Quelques gouttes dont on asperge le flambeau de l'Amour ne font que rendre son éclat plus vif.» – «Grand merci de ton aspersion! répliqua de Bracy. Sais-tu que cette jeune fille a versé autant de larmes qu'il en faudrait pour éteindre un fanal? Non, jamais, depuis le temps de sainte Niobé2, dont le prieur nous a raconté la vie, on n'a vu des mains se tordre de telle façon, des yeux verser de semblables torrens. La belle Saxonne était possédée d'une fée ondine.»
«C'est une légion de démons que renfermait le sein de la juive, repartit le templier; car jamais un seul d'entre eux, je pense, fût-ce Apollyon lui-même, n'eût pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme résolution.» – «Mais où est Front-de-Boeuf? Pourquoi le cor se fait-il entendre? Pourquoi ces sons de plus en plus perçans?» – «Sans doute il est à négocier avec le juif, du moins je le suppose, répondit froidement de Bracy; il est probable que les hurlemens d'Isaac auront étouffé les sons du cor. Tu dois savoir par expérience, sire Brian, qu'un juif contraint de payer une rançon, surtout aux conditions que lui prescrira notre ami Front-de-Boeuf, doit jeter des cris à couvrir le tintamarre de vingt cors et de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par nos vassaux.»
Bientôt après ils furent rejoints par Front-de-Boeuf, qui avait été interrompu dans sa despotique cruauté de la manière que le lecteur a vue, et qui n'avait tardé que pour donner quelques ordres indispensables.
«Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Boeuf. C'est une lettre; et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon.» Il l'examina, la tournant et retournant, comme si en changeant le sens du papier il devait espérer d'en connaître le contenu, puis la donna à de Bracy.
«Ce sont des caractères magiques pour moi,» dit de Bracy, qui avait sa bonne part de l'ignorance qui faisait l'apanage des chevaliers de cette époque. «Notre chapelain fit tout au monde pour m'enseigner à écrire, dit-il; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme à des fers de lance et à des lames de sabre, ce qui fit que le vieux tondu renonça à sa tâche.
«Donnez-moi cette lettre, dit le templier; dans notre ordre, quelque instruction rehausse notre valeur.» – «Faites-nous donc profiter de votre révérentissime savoir, répliqua de Bracy. Que veut dire ce griffonnage?» – «C'est un défi dans toutes les formes, répliqua le templier. Certes, par Notre-Dame de Bethléem, si ce n'est point une folle plaisanterie, voilà le cartel le plus extraordinaire qui ait jamais passé le pont-levis du château d'un baron.»
«Une plaisanterie, dit Front-de-Boeuf; je serais charmé de connaître qui oserait plaisanter avec moi de la sorte! Lisez, sire Brian.» Le templier lit ce qui suit: «Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre homme Cedric de Rotherwood, dit le Saxon; et moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur de pourceaux…»
«Tu es fou, s'écria Front-de-Boeuf, interrompant le lecteur.» – «Par Saint-Luc, c'est ce qui est écrit, riposta le templier; puis il reprit sa lecture et poursuivit de la sorte: «Moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur des pourceaux dudit Cedric, avec l'assistance de nos alliés et confédérés qui dans cette querelle font cause commune avec nous, notamment du bon et loyal chevalier, jusqu'à présent nommé le Noir fainéant, faisons savoir à vous Réginald Front-de-Boeuf, et à vos alliés et complices, quels qu'ils soient, qu'attendu que, sans motif aucun, sans déclaration d'hostilité, vous vous êtes emparés contre le droit des gens et par violence de la personne de notre seigneur, ledit Cedric, ainsi que de la personne de noble et libre demoiselle lady Rowena d'Hargottstand, ainsi que de la personne de noble et libre homme Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes de certains hommes libres, leurs cnichts3; ainsi que de certains serfs qui leur appartiennent, ainsi que d'un certain juif, nommé Isaac d'York, en même temps que d'une juive, sa fille, et de certains chevaux et mules, lesquelles nobles personnes, avec leurs cnichts et serfs, chevaux, mules, juif et juive susdits, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et voyageaient sur le grand chemin du roi, nous requérons et demandons que lesdits nobles personnages, nommément Cedric de Rotherwood, Rowena de Hargottstandstede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, cnichts, compagnons, chevaux, mules, juif et juive susnommés ainsi qu'argent et effets à eux appartenant dans l'heure qui suivra la réception de cette lettre, nous soient remis à nous ou à nos représentans, corps et biens intacts, et le tout dans son intégrité: faute de quoi nous vous déclarons que nous vous tiendrons comme brigands et traîtres, et que tous, soit par siéges, combats ou attaques de ce genre, nous risquerons notre vie contre la vôtre, et ferons à votre préjudice et ruine tout ce qui sera en notre pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. Signé par nous la veille de la Saint-Withold, sous le grand chêne de Hart-Hill-Welk, les présentes étant écrites par un saint homme en Dieu, le desservant de Notre-Dame et de Saint-Dunstan, dans la chapelle Copmanhurst.»
Au bas de cette sommation était immédiatement et grossièrement griffonnée la tête d'un coq avec sa crête, entourée d'une légende qui expliquait que cette espèce d'hiéroglyphe était la signature de Wamba, fils de Witless4. Sous ce respectable emblème figurait une croix, connue pour être le seing de Gurth, fils de Beowulph; venaient ensuite ces mots, tracés d'une main hardie, quoique inhabile: Le Noir-Fainéant. Enfin, une flèche assez nettement dessinée, et qui était le sceau du yeoman ou archer Locksley, fermait cette missive.
Les chevaliers écoutèrent jusqu'au bout cette pièce singulière, puis se regardèrent l'un et l'autre, muets d'étonnement, ne pouvant deviner ce qu'elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand éclat de rire, qui tout à coup fut suivi d'un second, mais plus modéré, qui échappa au templier. Front-de-Boeuf, au contraire, paraissait impatient de cette gaîté intempestive. «Beaux sires, dit-il, je vous donne un avis: c'est qu'en semblables circonstances il serait plus convenant de vous consulter ensemble sur ce qu'il y a à faire, que de vous laisser aller à ces éclats de rire si hors de saison.» – «Front-de-Boeuf n'a point encore recouvré ses esprits depuis sa dernière chute, dit de Bracy au templier; la seule idée d'un cartel, bien qu'il vienne d'un fou et d'un gardeur de pourceaux, l'intimide.»
«Par saint Michel! riposta Front-de-Boeuf, je voudrais bien te voir, de Bracy, soutenir à toi seul les assauts que nous garde cette singulière aventure. Ces gens-là n'eussent jamais osé agir avec cet excès d'impudence s'ils ne se sentaient appuyés par quelques bandes audacieuses. Il y a assez de brigands dans cette forêt qui attendent le moment de se venger de la protection que j'accorde aux daims et aux cerfs. J'ai seulement fait attacher un de ces misérables, pris sur le fait, aux cornes d'un cerf sauvage, qui en cinq minutes l'a percé à mort, et pour cela autant de flèches furent tirées contre moi, qu'on en a décoché sur le bouclier qui servait de but aux archers à Ashby. Ici, l'ami, ajouta-t-il en parlant à un de ses écuyers; as-tu envoyé aux environs pour t'enquérir des forces qui peuvent soutenir cet étonnant défi?»
«Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, répliqua un écuyer de service.» – «Voilà une belle affaire, dit Front-de-Boeuf; cela vient de vous avoir prêté mon château pour vous divertir. Vous vous êtes conduits avec tant de circonspection, que vous avez attiré autour de mes oreilles cet essaim de guêpes.»
«De guêpes? répliqua de Bracy; dites plutôt de bourdons sans dards, une bande de fainéans et de vauriens qui, au lieu de travailler pour leur subsistance, vivent dans les bois et détruisent le gibier.» – «Sans dards! répliqua Front-de-Boeuf; dis donc des flèches fourchues longues d'une aune5, et lancées avec une telle force qu'elles perceraient un écu français.»
«Fi donc! sire chevalier, dit le templier; appelons nos gens, et faisons une sortie. Un chevalier, un seul homme d'armes, ce serait assez contre vingt de ces paysans.» – «Assez, beaucoup trop, répliqua de Bracy; je rougirais de mettre seulement contre eux ma lance en arrêt.» – «C'est fort bon, sire templier, répondit Front-de-Boeuf, s'il s'agissait de Turcs, ou de Maures, ou de ces gueux6 de paysans français, très vaillant de Bracy; mais nous avons affaire à des archers anglais, sur lesquels nous n'aurons d'autre avantage que nos armes et nos chevaux, dont nous ne pourrons faire usage dans les clairières de la forêt. Tu parles de faire une sortie! à peine avons-nous assez d'hommes pour la défense du château. Les plus braves de mes gens sont à York, ainsi que les vôtres, de Bracy: à peine nous en reste-t-il une vingtaine et une poignée que vous emmenâtes dans cette folle entreprise.»
«Est-ce que tu crains, dit le templier, qu'ils ne soient en forces suffisantes pour enlever le château d'un coup de main?» – «Non certes, sire Brian, se récria Front-de-Boeuf, ces bandits ont un chef audacieux; mais dépourvus qu'ils sont de machines de guerre, d'échelles de siége, de conducteurs expérimentés, mon château les défie.» – «Envoie tout de suite chez tes voisins, dit le templier; qu'ils rassemblent leurs gens, qu'ils viennent au secours de trois chevaliers assiégés par un fou et un gardeur de pourceaux, dans le château baronnial de Réginald Front-de-Boeuf!»
«Encore une plaisanterie, sire chevalier, répliqua le baron; mais chez qui envoyer? Malvoisin est en ce moment à York avec ses vassaux, ainsi que mes autres alliés, et sans votre infernale entreprise, j'y serais avec eux.» – «Alors donc, envoyons un messager à York, et rappelons nos gens près de nous, dit de Bracy; s'ils soutiennent l'aspect de ma bannière flottante et de ma compagnie franche, je les tiens pour les plus audacieux brigands qui jamais aient bandé l'arc dans les bois.»
«Et qui chargerons-nous de ce message? dit Front-de-Boeuf, car il ne doit point y avoir un sentier où ces vauriens ne fassent le guet; et ils arracheront la dépêche du sein même du porteur. J'ai votre affaire, ajouta-t-il après s'être recueilli un moment. Sire templier, puisque vous savez lire, vous savez écrire sans doute, et si nous pouvons retrouver l'écritoire et la plume de mon chapelain, qui mourut il y a environ un an, aux fêtes de Noël, au milieu d'une orgie…»
«Je suis à vos ordres, dit l'écuyer qui attendait debout, je crois que la vieille Barbara, pour l'amour de son confesseur, a conservé cette plume et cette écritoire. Je l'ai entendue raconter qu'il fut le dernier qui lui ait dit de ces choses qu'un homme poli doit adresser à fille ou femme.» – «Va, cours les chercher, Engelred; et alors, sire templier, tu écriras sous ma dictée une réponse à cet audacieux défi.»
«J'aimerais mieux me servir pour y répondre de la pointe d'une épée que de la pointe d'une plume, dit Bois-Guilbert, mais qu'il soit fait comme vous voulez.» Il s'assit devant une table, et Front-de-Boeuf lui dicta en français un billet dont voici la teneur:
«Sire Réginald Front-de-Boeuf et les nobles chevaliers ses alliés et confédérés ne reçoivent point de défi de la part de serfs, de vassaux et de fugitifs. Si le personnage qui prend le nom de Chevalier noir a des droits aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu'il s'est dégradé par sa présente association, et qu'il ne peut demander compte de quoi que ce soit à de loyaux et nobles chevaliers. Quant aux prisonniers que nous avons faits, nous vous prions, par charité chrétienne, d'envoyer un prêtre pour recevoir leur confession et les réconcilier avec Dieu, car nous avons arrêté qu'ils seraient exécutés ce matin avant midi, et que leurs têtes, attachées à nos créneaux, montreraient quel cas nous faisons de ceux qui se sont levés pour les délivrer. C'est pourquoi nous vous prions derechef d'envoyer un prêtre qui les réconcilie avec Dieu; c'est le dernier service que vous ayez à leur rendre sur la terre.»
Cette lettre, après avoir été pliée, fut donnée à l'écuyer, qui la remit à son tour au messager, lequel attendait dehors une réponse à celle qu'il avait apportée.
L'archer, ayant rempli sa mission, retourna au quartier général des alliés, qui pour le moment était établi sous un chêne vénérable, à la distance d'environ trois portées de flèche du château. C'est là que Wamba, Gurth, et leurs alliés le chevalier noir, Locksley et le joyeux ermite, attendaient avec impatience une réponse à leur sommation. Autour d'eux, et non loin, on voyait un grand nombre d'audacieux yeomen, dont le sauvage accoutrement et les figures sillonnées annonçaient assez quel était le genre de leur profession habituelle. Plus de deux cents d'entre eux s'étaient déjà réunis, et en attendaient d'autres qui devaient les joindre. Les chefs auxquels ils obéissaient n'étaient distingués que par une plume au bonnet. Le vêtement, les armes, l'équipement étaient les mêmes pour tous.
Outre ces troupes, une bande moins régulière et moins bien armée, composée de Saxons de la juridiction voisine, ainsi qu'un grand nombre de vassaux et serfs du vaste domaine de Cedric, était déjà rassemblée au même endroit, pour aider à la délivrance de leur maître. À l'exception de quelques uns, tous étaient armés d'épieux, de faux, de fléaux et autres instrumens de labour, que parfois les hasards de la guerre convertissent en un arsenal; car les Normands, selon la politique des conquérans jaloux de leur conquête, ne permettaient point aux Saxons de posséder aucune arme, et même de s'en servir. Cette circonstance rendait bien moins formidable aux assiégés le secours des Saxons, malgré tout ce que pouvait avoir d'imposant la force de ces hommes, la supériorité de leur nombre, et l'enthousiasme que leur inspirait une si juste cause. Ce fut au chef de cette armée bariolée de toutes couleurs, que la lettre du templier fut remise: on la donna au chapelain pour qu'il en fît la lecture.
«Par la houlette de saint Dunstan, dit ce digne ecclésiastique, cette houlette qui fit rentrer plus de brebis au bercail que jamais saint n'en amena au paradis, je jure qu'il m'est impossible de vous expliquer ce jargon; est-ce du français ou de l'arabe? je l'ignore.» Il passa alors la lettre à Gurth qui secoua la tête d'un air renfrogné, et à son tour la passa à Wamba. Le fou l'examina d'un coin du papier à l'autre; et, selon l'habitude d'un singe qui imite tout, il fit une grimace, ayant l'air de comprendre le contenu de la lettre; puis, fesant une gambade, il la passa à Locksley.
«Si les grandes lettres étaient des arcs, et les petites des flèches, je pourrais y connaître quelque chose, dit l'honnête archer; je vous assure que ce qui est renfermé dans ce papier est aussi en sûreté devant en sûreté devant mes flèches.»
«C'est donc à moi à vous servir de clerc,» dit le chevalier noir; puis, prenant la lettre des mains de Locksley, il la lut d'abord des yeux, et ensuite il l'expliqua en saxon à ses confédérés.
«Exécuter le noble Cedric! s'écria Wamba: par le saint sacrement, ne t'es-tu point trompé, sire chevalier?» – «Non, mon digne ami, répliqua le chevalier; j'ai traduit littéralement chaque mot tel qu'il est écrit.» – «Par saint Thomas de Cantorbéry! répliqua Gurth, nous aurons le château, dussions-nous l'arracher de ses fondemens avec nos mains!» – «Nous n'avons point autre chose pour l'arracher, répliqua Wamba, à peine les miennes sont-elles propres à faire des massifs de pierre et de mortier.» – «Ce n'est qu'une ruse pour gagner du temps, dit Locksley, ils n'oseraient point commettre un crime dont je saurais faire justice d'une manière terrible.» – «Je voudrais, dit le chevalier noir, que quelqu'un de nous, admis dans le château, par n'importe quel moyen, prît connaissance de la situation des assiégés. Il me semble que, puisqu'ils demandent qu'on leur envoie un confesseur, ce saint ermite pourrait en même temps qu'il exercerait son pieux ministère, nous procurer les renseignemens que nous désirons».
«Que la peste te crève, toi et ton avis, s'écria le bon ermite: je te dis, sire chevalier fainéant, que lorsque j'ôte mon froc de moine, je laisse avec lui ma prêtrise, ma sainteté et mon latin, et que sitôt que je suis vêtu de mon justaucorps vert, j'aime mieux tuer une vingtaine de cerfs, que de confesser un chrétien.»
«Je crains, dit le chevalier noir, je crains grandement qu'il n'y en ait pas un parmi vous qui veuille prendre sur lui de se charger du caractère et du rôle de confesseur.» Ils se regardèrent tous, et sortirent silencieux.
«Je vois, dit Wamba, après une courte pause, je vois que le fou doit être fou jusqu'au bout, et qu'il risque sa tête dans une aventure devant laquelle ont tremblé les sages. Apprenez donc, mes chers cousins et compatriotes, qu'avant de porter l'habit bariolé, j'ai porté la robe brune, et que j'allais me faire moine, état pour lequel j'avais été élevé, quand je m'aperçus que j'avais assez d'esprit pour être un fou. Je ne doute nullement qu'à l'aide du froc du bon ermite et surtout de la sainteté et de la science cousues dans son capuchon, je ne sois propre à porter toutes les consolations humaines et divines à notre digne maître Cedric et à ses compagnons d'infortune.»
«Crois-tu qu'il ait assez de sens? dit le chevalier noir en s'adressant à Gurth.» – «Je ne sais, dit Gurth, mais s'il ne réussit pas, ce sera la première fois qu'il aura manqué d'esprit quand il veut mettre sa folie à profit.» – «Allons, vite le froc, mon bon ami, dit le chevalier, et que ton maître nous envoie un détail fidèle de l'état du château. Ils doivent être peu nombreux, et il y a cinq à parier contre un qu'une attaque aussi prompte que hardie le réduirait sur-le-champ. Mais le temps presse, pars.» – «En attendant, dit Locksley, nous serrerons la place de si près, qu'il n'en sortira pas une mouche pour porter des nouvelles. Ainsi, mon bon ami, continua-t-il s'adressant à Wamba, tu peux assurer ces tyrans que quelle que soit la violence exercée par eux sur leurs prisonniers, les représailles que nous en tirerons sur leurs propres personnes leur coûteront bien au delà.»
«Pax vobiscum! dit Wamba, qui déjà était tout emmitouflé de son travestissement religieux. En parlant ainsi il imita la solennelle et imposante démarche d'un moine, et partit pour exécuter sa mission.
«Le cheval le plus ardent sera parfois tout de glace et le plus lourd tout de feu; parfois le moine jouera le rôle de fou et le fou le rôle de moine.»
Vieille ballade.
Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tête et une corde nouée autour de ses reins, se présenta à la grande porte du château de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il voulait.
«Pax vobiscum! répondit le fou, je suis un pauvre frère de l'ordre de Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux prisonniers détenus dans ce château.» – «Tu es un moine bien hardi, riposta la sentinelle, de venir ici où, sauf notre ivrogne de chapelain, un coq de ton plumage n'a pas chanté depuis vingt ans.» – «Néanmoins, je te prie de m'annoncer au maître du château, répondit le prétendu moine; sois persuadé que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera d'une manière à ce que tout le château l'entende.» – «Grand merci, dit la sentinelle; mais si je suis réprimandé d'avoir quitté mon poste pour t'annoncer, attends toi à ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine est à l'épreuve d'une flèche à plume d'oie grise.»
En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se présenta dans la grand'salle du château, et y annonça l'extraordinaire nouvelle qu'un moine était dehors, et demandait à être admis. Sa surprise fut grande de recevoir de son maître l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme; et, par précaution, ayant posté quelques gardes à l'entrée du château, il exécuta sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir. L'audace inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse entreprise ne put tenir devant un homme si redoutable et si redouté que Réginald Front-de-Boeuf, il prononça son pax vobiscum auquel il se fiait si fort pour jouer son rôle avec une certaine hésitation et avec moins d'assurance qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent; mais Front-de-Boeuf était accoutumé à voir les hommes de tous rangs trembler à sa présence, si bien que le trouble du moine supposé ne lui donna aucun soupçon. «D'où est-tu et d'où viens-tu, mon père?» dit-il. – «Pax vobiscum! réitéra le fou; je suis un pauvre serviteur de saint François, qui, voyageant à travers ces lieux sauvages, suis tombé au milieu de bandits (comme a dit l'Écriture), quidam viator incidit in latrones, lesquels bandits m'ont envoyé dans ce château pour y remplir mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées par votre honorable justice.»
«Fort bien, saint père, répliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi, pourrais-tu m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.» – «Loyal seigneur, répliqua le Fou, nomen illis Legio, leur nom est Légion.» – «Dis-moi clairement quel est leur nombre, ou, tout prêtre que tu es, ton froc et ton cordon ne te sauveraient pas7.» – «Hélas! repartit le moine supposé, cor meum eructavit, ce qui veut dire que j'étais près de rendre l'âme de peur; mais je présume qu'ils peuvent être cinq cents, tant archers que paysans.» – «Quoi! dit le templier qui entrait au même instant, est-ce que les guêpes se montrent en aussi grand nombre? Il est temps d'étouffer cette maligne engeance.» Alors prenant Front-de-Boeuf à part: «Connais-tu ce prêtre?» – «Il est d'un couvent éloigné, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.» – «Alors ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier; qu'il porte l'injonction directe à la compagnie franche de de Bracy de revenir sans délai au secours de leur maître, et en même temps, afin que ce tondu n'ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d'assister ces pourceaux de Saxons avant qu'ils aillent à la tuerie.» – «C'est ce que je vais faire, dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne à un domestique de conduire Wamba à l'appartement où Cedric et Athelstane étaient confinés.
Cette détention, au lieu d'avoir modéré l'impatience de Cedric, l'avait fait monter à son comble. Il marchait à grands pas dans l'attitude d'un homme qui charge l'ennemi, ou qui, au siége d'une place, monte à l'assaut sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s'adressant à Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l'issue de cette aventure, digérant pendant ce temps, avec une grande tranquillité, le copieux repas qu'il avait fait à midi, s'inquiétant fort peu de la durée de sa captivité, qui, concluait-il, devait finir comme tous les maux d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.
«Pax vobiscum! dit le fou en entrant; que la bénédiction de saint Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur vous et avec vous.» – «Salvete et vos, répondit Cedric au moine supposé; dans quel dessein es-tu venu ici?» – «C'est pour vous engager à vous préparer à la mort,» répliqua le fou. – «Est-il possible? s'écria Cedric en tressaillant. Quelque hardis scélérats qu'ils soient, ils n'oseront point commettre une atrocité si notoire et si gratuite.» – «Hélas! dit le fou, vouloir les retenir par des sentimens d'humanité! il vaudrait autant essayer d'arrêter avec un fil de soie un cheval qui a pris le mors aux dents. Réfléchissez donc, noble Cedric, et vous, brave Athelstane, aux péchés que vous avez commis dans l'oeuvre de chair; car c'est aujourd'hui que vous allez être appelés devant le tribunal d'en haut.»
«L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut réveiller notre âme de son assoupissement, et nous préparer au dernier acte de notre vie. Il vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves8.» – «Je suis prêt, répliqua Athelstane, à subir tout ce qu'est capable d'inventer leur scélératesse, et je marcherai à la mort avec cette tranquillité que j'ai toujours quand je vais dîner.» – «Allons, mon père, préparez-nous à ce voyage,» dit Cedric. – «Attendez encore un instant, bon oncle, répliqua le fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y regarder long-temps avant de faire le dernier saut.»
«Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.» – «C'est celle de votre fidèle serviteur, de votre fou, répliqua Wamba rejetant en arrière son capuchon. Si dernièrement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes vous ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez point long-temps.» – «Coquin, que veux-tu dire?» répliqua le Saxon. – «Ce que je veux dire, répondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon, qui sont tout ce que j'eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez tranquillement du château, toutefois après m'avoir laissé votre manteau et votre ceinture pour sauter le dernier pas à votre place.»
«Te laisser à ma place! s'écria Cedric; mon pauvre ami, ils te pendront.» – «Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je garantis qu'il n'y aura point de déshonneur pour votre nom, si le fils de Witless se laisse attacher au bout d'une chaîne avec cette gravité que mit à se laisser pendre son ancêtre l'alderman.» – «Eh bien, Wamba, j'acquiesce à ta demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi que tu échangeras tes habits, mais avec lord Athelstane.» – «Non, de par saint Dunstan, se récria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela, il n'est que trop juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le fils de Hereward; mais il serait peu sage à lui de mourir pour un homme dont les ancêtres sont étrangers aux siens.»
«Coquin, dit Cedric, les ancêtres d'Athelstane furent des rois d'Angleterre.» – «Ils pouvaient être tout ce qu'il leur plaisait, répliqua Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je me le laisse tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou acceptez vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi libre que quand j'y suis entré.» – «Laisse périr le vieil arbre, continua Cedric; mais sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble Athelstane, mon fidèle Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang saxon dans les veines. Toi et moi, nous souffrirons de compagnie la rage effrénée de nos indignes oppresseurs; tandis que lui, libre et en sûreté, excitera nos concitoyens à la vengeance.» – «Non, non, Cedric, non, mon père,» s'écria Athelstane en lui saisissant la main; car lorsque, se réveillant de son indolence, il s'agissait de penser ou d'agir, ses actions et ses sentimens étaient d'accord avec sa noble origine. «Non, répéta-t-il, j'aimerais mieux rester dans cette salle, n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la mesure d'eau des prisonniers, que de devoir ma liberté à l'aveugle dévouement de ce serf pour son maître.» – «On vous appelle des hommes sages, seigneurs, dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle Cedric, et vous, mon cousin Athelstane, le fou décidera cette controverse à votre place, et vous évitera la peine de pousser plus loin vos politesses. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser monter que par son maître. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut pas consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service ne se renvoyant pas de l'un à l'autre comme une balle ou un volant, je ne veux être pendu pour personne, si ce n'est pour mon maître.»
«Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à notre délivrance; si vous restez ici, notre perte est certaine.» – «Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?» demanda Cedric en regardant le fou. «Apparence, répéta Wamba, ah bien oui! Permettez-moi de vous représenter que ce froc vaut en ce moment un habit de général. Cinq cents hommes sont là tout près, et ce matin même j'étais un de leurs principaux chefs; mon bonnet de fou était un casque et ma marotte un gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront à changer pour un homme sage: à vous parler franchement, je crains fort qu'ils ne perdent en valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence. Adieu donc, mon maître, de grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et son chien Fangs; et faites suspendre mon bonnet dans la salle de Rotherwood, en mémoire de ce que je donne ma vie pour sauver celle de mon maître, comme un fou fidèle et dévoué. Il prononça ces derniers mots avec un ton moitié triste, moitié comique; les yeux de Cedric se remplirent de larmes. Ta mémoire sera conservée, lui dit-il avec émotion, tant que l'attachement et la fidélité seront honorés sur la terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens de sauver Rowena, Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton dévouement ne peut manquer de trouver sa récompense.»
L'échange des vêtemens fut promptement terminé; mais tout à coup Cedric parut frappé d'une idée. «Je ne sais d'autre langue que la mienne, dit-il, et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté. Comment pourrai-je me faire passer pour un révérend frère?» – «Tout le talent de cette langue magique, répondit Wamba, est renfermé dans deux mots. Pax vobiscum répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou venez, mangez ou buvez, bénissez ou excommuniez, pax vobiscum s'applique à tout. Ces mots sont aussi utiles à un moine qu'une baguette à un enchanteur, et un manche à balai à une sorcière. Mais prononcez-les surtout d'un ton grave et solennel: pax vobiscum! C'est un remède infaillible: gardes, sentinelles, chevaliers, écuyers, cavaliers, fantassins, tous éprouveront l'effet de ce charme puissant. Je pense que s'ils me conduisent demain à la potence, ce qui pourrait bien m'arriver, j'essaierai l'efficacité de ces deux mots sur l'exécuteur de la sentence.» – «Puisque c'est ainsi, j'aurai bientôt pris les ordres religieux, dit Cedric: pax vobiscum, je ne l'oublierai pas. Noble Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi à toi, mon pauvre garçon, dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tête: je te sauverai ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne sera pas versé tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur moi, Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave fidèle, qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le défendre. Adieu.»
«Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai rôle d'un moine est d'accepter à boire partout où il est invité, ne refusez donc rien de ce qui vous sera offert.» – «Adieu, notre oncle, ajouta Wamba, n'oubliez pas: pax vobiscum!»
Cedric ainsi endoctriné se mit en route, et il n'attendit pas long-temps sans rencontrer l'occasion d'éprouver la vertu du charme que son bouffon lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et voûté par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il rencontra une femme. «Pax vobiscum!» dit le faux frère, et il pressait le pas pour s'éloigner, lorsqu'une voix douce lui répondit: Et vobis quæso, domine reverendissime, pro misericordia vestra.» – «Je suis un peu sourd, répliqua Cedric en bon saxon, puis s'arrêtant subitement: malédiction sur le fou et son pax vobiscum! j'ai brisé ma lance du premier coup.»
Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui eût l'oreille dure pour le latin, et la personne qui s'adressait à Cedric le savait fort bien. «Oh! par charité, révérend père, reprit-elle en saxon, daignez consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce château; veuillez lui apporter les consolations de votre saint ministère, et prendre pitié de lui et de nous ainsi que vous l'ordonne votre caractère sacré; jamais bonne oeuvre n'aura été plus glorieuse pour votre couvent.» – «Ma fille, répondit Cedric fort embarrassé, le peu de temps que j'ai à passer dans ce château ne me permet pas d'exercer les saints devoirs de ma profession; il faut que je m'éloigne sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.» – «Ô mon père! laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas laisser sans secours spirituels un homme opprimé, et en danger de mort!»
«Que le diable m'enlève et me laisse dans Ifrin9 avec les âmes d'Odin et de Thor! s'écria Cedric hors de lui; et probablement il allait continuer sur ce ton peu analogue à son saint caractère, quand tout à coup il fut interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante de la tourelle. «Comment, mignonne, dit-elle à la jeune femme, est-ce ainsi que vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai permis de quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable à se mettre en colère pour se débarrasser des importunités d'une juive?»
«Une juive! s'écria Cedric profitant de la circonstance pour s'éloigner; femme! laisse-moi passer, ne m'arrête pas davantage, si tu ne veux t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.» – «Venez par ici, mon père, reprit la vieille sorcière; vous êtes étranger dans ce château, et vous ne pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien je voudrais vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez dans la chambre du malade, veillez sur lui jusqu'à mon retour, et malheur à vous si vous vous éloignez encore sans ma permission!»
Rébecca obéit: à force d'importunités, elle était parvenue à obtenir d'Urfried un moment de répit, pendant lequel elle était descendue de la tour; et la vieille l'avait également chargée de la garde du blessé, emploi qu'elle remplissait avec joie près du triste Ivanhoe. Tout occupée de leur danger mutuel, et prompte à saisir la moindre chance de salut qui pouvait s'offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la présence de l'homme pieux dont Urfried lui avait annoncé l'arrivée dans ce château impie. Elle avait donc épié attentivement l'instant de son retour, dans le dessein de s'adresser à lui, et de l'intéresser en faveur des prisonniers; mais ses tentatives, comme on le voit, n'avaient été couronnées d'aucun succès.
«Infortunée! et que peux-tu m'apprendre qui n'atteste à la fois ta douleur, ta honte et ton crime? Ton destin est connu de toi-même; cependant, viens, commence ton récit… Mais j'ai bien des chagrins d'une autre espèce et encore plus profonds. Pour soulager mon âme à la torture, prête l'oreille à mes plaintes; et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir, du moins que j'en trouve un pour m'entendre.»
CRABBE. Le Palais de justice.
Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut renvoyé Rébecca dans l'appartement qu'elle avait quitté, elle conduisit Cedric, qui ne la suivait qu'avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et deux verres, elle lui dit, d'un ton moins interrogatif qu'affirmatif: «Tu es Saxon, mon père, ne le nie pas.» Puis, observant que Cedric semblait hésiter à répondre, elle continua: «Les sons de ma langue naturelle sont doux à mon oreille, quoique rarement je les entende, si ce n'est lorsqu'ils sortent des lèvres de misérables serfs, êtres dégradés, que les orgueilleux Normands condamnent aux travaux les plus vils de cette demeure; tu es Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi vrai que tu es serviteur de Dieu; je te le répète, tes accens sont doux à mon oreille.»
«Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château, reprit Cedric? il me semble qu'il serait de leur devoir de venir consoler les enfans opprimés de cette terre malheureuse.» – «Ils n'y viennent pas, ou s'ils y viennent, répondit Urfried, ils aiment mieux s'asseoir au banquet des conquérans, des tyrans de leur patrie, que d'écouter les gémissemens de leurs compatriotes; au moins, est-ce là ce qu'on dit d'eux; quant à moi, je sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n'est entré dans ce château d'autre prêtre que le chapelain, Normand débauché qui partageait fidèlement toutes les orgies nocturnes de Front-de-Boeuf, et qui, depuis long-temps, est allé rendre compte là-haut de ses actions ici-bas. Mais tu es un Saxon, mon père, un prêtre saxon, et j'ai une question à te faire.»
«Je suis Saxon, je l'avoue, mais Saxon indigne sans doute du nom de prêtre. Laissez-moi poursuivre mon chemin; je vous jure de revenir, ou d'envoyer un de nos frères, plus digne que moi d'entendre votre confession.» – «Attends encore quelques instans, reprit Urfried; la voix qui te parle en ce moment sera bientôt étouffée sous la terre glacée, et je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme la brute, ainsi que j'ai vécu! Mais buvons, le vin me donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est tissue.» À ces mots elle remplit une coupe et la but avec une effrayante avidité, comme si elle eût craint d'en perdre une seule goutte. «Cette liqueur engourdit le coeur, dit-elle, mais elle ne le réjouit pas.» Puis, remplissant une autre coupe: «Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma coupable vie sans tomber de ta hauteur!» Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire raison; mais elle fit un signe qui exprima tant d'impatience et de désespoir, qu'il consentit à lui céder, et répondit à son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle commença ainsi son histoire:
«Je ne suis pas née, mon père, dans la misérable condition où tu me vois aujourd'hui. J'étais libre, heureuse, honorée, aimée; maintenant je suis esclave, méprisable, avilie: j'ai été le jouet honteux des passions de mes maîtres, tant que j'ai eu de la beauté; et l'objet de leurs mépris et de leurs insultes lorsqu'elle fut flétrie. Peux-tu t'étonner, mon père, que je haïsse l'espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un changement aussi déplorable. La malheureuse sillonnée aujourd'hui de rides, et courbée de décrépitude, dont la rage s'exhale devant toi en malédictions impuissantes, peut-elle oublier qu'elle est la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux!»
«Toi, la fille de Torquil-Wolfganger! s'écria Cedric en reculant de surprise; toi, la fille de ce noble Saxon, de l'ami des compagnons d'armes de mon père!» – «L'ami de ton père! répéta Urfried; c'est donc Cedric surnommé le Saxon qui est devant mes yeux, car le noble Hereward de Rotherwood n'avait qu'un fils dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement religieux? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t'a porté à fuir l'oppression dans l'ombre d'un cloître?»
«Peu t'importe ce que je suis, dit Cedric; poursuis, malheureuse femme, ton récit d'horreurs et de crimes! oui, de crimes, et c'en est un déjà que d'avoir vécu pour les révéler.» – «Eh bien donc, continua la malheureuse vieille: j'ai un crime odieux qui pèse sur ma conscience, un crime tel que tous les châtimens de l'enfer ne peuvent l'expier. Dans ces mêmes murs teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces murs ensanglantés j'ai vécu pour être l'esclave de leur meurtrier, et partager ses plaisirs et son odieux amour. N'était-ce pas assez pour que chacun des soupirs qui s'exhalait de mon sein fût un crime?»
«Misérable! s'écria Cedric, quoi! tandis que les amis de ton père, tous les vrais Saxons déploraient sa mort et priaient pour le repos de son âme et de celle de son vaillant fils, tandis que l'on n'oubliait pas dans ces prières Ulrique, que l'on croyait assassinée, tandis que tous prenaient le deuil et rendaient hommage à ceux qui n'étaient plus, tu vivais pour mériter notre haine et notre exécration, tu vivais pour t'unir au vil tyran, au meurtrier de tes parens les plus proches et les plus chers, à celui qui avait répandu le sang innocent d'un enfant au berceau, afin qu'il ne restât pas un seul rejeton mâle de la noble maison de Torquil-Wolfganger. Ainsi tu t'es unie à lui par les liens d'un amour illégitime?»
«Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l'amour, répondit la vieille. On rencontrerait plutôt l'amour dans les régions infernales de la Géhenne éternelle que sous ces voûtes impies. Non, je n'ai pas au moins ce reproche à me faire; abhorrer Front-de-Boeuf et toute sa race n'a cessé d'être le seul sentiment de mon âme, alors même qu'il cherchait à m'enivrer et à me plaire.»
«Vous l'abhorrez, dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de lui; malheureuse! ne se trouvait-il donc là ni poignard, ni couteau, ni poinçon qui pût mettre fin à votre existence? y attachiez-vous assez de prix encore pour vouloir la conserver? Heureusement pour toi que le château d'un normand garde ses secrets aussi inviolablement qu'un tombeau; car si jamais j'eusse imaginé que la fille d'un Torquil vécût en communauté avec le meurtrier de son père, l'épée d'un Saxon aurait trouvé le chemin de son coeur jusque dans les bras de son séducteur.»
«Aurais-tu réellement été capable de faire justice de cette manière au nom et à l'honneur des Torquil? demanda celle que désormais nous nommerons Ulrique; alors tu es véritablement le Saxon que vante la renommée; et jusque dans l'enceinte de ces lieux maudits où, comme tu le dis avec raison, le crime s'enveloppe d'un mystère impénétrable, j'ai entendu le nom de Cedric; et quelque criminelle, quelque dégradée que je fusse, je me réjouissais en pensant qu'il restait encore un vengeur à notre malheureuse patrie. J'ai eu aussi quelques heures de vengeance; j'ai soufflé la discorde entre mes ennemis, j'ai suscité les querelles et le meurtre au milieu des vapeurs de l'ivresse; j'ai vu leur sang couler, et j'ai entendu avec délices les gémissemens de leur agonie! Regarde-moi, Cedric, ne trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et flétri quelque trait qui te rappelle les Torquil?»
«Ne me parle pas d'eux, Ulrique, répondit Cedric avec une expression de douleur et d'épouvante; cette ressemblance que tu veux que je retrouve est celle qui sort du tombeau, lorsque l'esprit du mal ranime pour quelques instans un corps sans vie.»
«Soit; mais cette figure infernale portait cependant le masque d'un esprit de lumière, lorsqu'elle parvint à exciter la haine entre Front-de-Boeuf et son fils Réginald; les ténèbres de l'enfer devraient cacher ce qui s'ensuivit; mais l'amour de la vengeance doit arracher le voile, et publier impitoyablement ce qui devrait forcer les morts à parler haut. Depuis long-temps les flammes dévorantes de la discorde éclataient entre le tyran farouche et son sauvage fils; depuis long-temps je nourrissais en secret une haine outrée. Elle éclata au milieu d'une orgie, et mon oppresseur succomba à sa propre table et de la main de son propre fils. Tels sont les secrets que renfermaient ces voûtes criminelles! Murs maudits, écroulez-vous! ajouta la furie en dirigeant ses regards vers le plafond de la salle; écrasez sous vos décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui furent initiés à ces affreux mystères!»
«Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, dit Cedric, quel fut ton sort après la mort de ton ravisseur?» – «Devine-le, mais ne le demande pas!.. Je continuai d'habiter cette infâme demeure jusqu'à ce que la vieillesse hideuse et prématurée eût imprimé ses rides sur mon front. Je me vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout obéissait à ma voix; forcée de borner la vengeance à laquelle j'avais donné un si vaste élan, à des efforts infructueux, à des intrigues secondaires, ou aux malédictions sans effet d'une rage impuissante; et condamnée à entendre, de la tour solitaire où je suis confinée, le bruit des orgies et des festins auxquels jadis je prenais part, ainsi que les cris et les gémissemens de nouvelles victimes de l'oppression.»
«Ulrique, reprit Cedric avec sévérité, comment oses-tu, avec un coeur qui, je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes crimes, comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de la robe que je porte? Malheureuse! songe à ce que pourrait faire pour toi le saint roi Édouard, s'il était présent. Le royal confesseur était doué par le ciel du pouvoir de guérir les ulcères du corps, mais Dieu seul peut guérir la lèpre de l'âme.»
«Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère, s'écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, comment se termineront ces sentimens nouveaux qui sont nés dans ma solitude, et qui en sont le poison? Pourquoi des forfaits commis depuis long-temps viennent-ils se retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et insurmontable? Quel sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le partage sur la terre a été une vie tellement misérable, que nulle expression ne pourrait la peindre? J'aimerais mieux appartenir à Woden, Hertha, à Zernebock, à Mesta et à Skogula, les dieux de nos ancêtres païens, que de souffrir par anticipation, et d'éprouver le supplice des terreurs qui troublent sans cesse mes jours et mes nuits.»
«Je ne suis pas prêtre, reprit Cedric en se détournant avec dégoût de cette image déplorable de crime, de malheur et de désespoir; je ne suis pas prêtre, quoique j'en porte la robe sacrée.» – «Prêtre ou laïque, répondit Ulrique, tu es le premier que depuis vingt ans j'aie vu craignant Dieu et respectant les hommes; m'ordonnes-tu donc de m'abandonner au désespoir?» – «Je t'ordonne le repentir, dit Cedric; je t'exhorte à recourir à la prière et à la pénitence; peut-être alors obtiendras-tu miséricorde! Mais je ne puis ni ne veux rester plus long-temps avec toi.» – «Attends un moment encore, reprit Ulrique, fils de l'ami de mon père, ne me quitte pas ainsi, je t'en conjure, de peur que l'esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne me pousse à me venger de ton mépris et de ton insensibilité! Crois-tu que si Front-de-Boeuf trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, sa vie serait de longue durée? Déjà ses yeux se sont fixés sur toi, comme ceux du faucon sur sa proie.»
«Quand bien même il me déchirerait les entrailles, jamais ma langue ne proférera une seule parole que mon coeur ne puisse avouer. Je mourrai en Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité; je t'ordonne de te retirer: ne me touche pas! La vue de Front-de-Boeuf lui-même me serait moins odieuse que celle d'une créature aussi avilie et aussi dégénérée que toi.»
«Ce n'est que trop vrai, répondit Ulrique cessant de le retenir; poursuis ton chemin, et oublie, dans l'orgueil et l'arrogance de la vertu, que la misérable qui est devant toi est la fille de l'ami de ton père. Pars; si mes souffrances me séparent de l'espèce humaine, si je suis séparée de ceux dont j'avais droit d'attendre quelque protection, la vengeance ne me séparera pas d'eux! et je l'espère bien long-temps encore! Personne ne m'aidera, mais le bruit des actions que j'oserai entreprendre ira retentir aux oreilles de chacun. Adieu, ton mépris a rompu le dernier lien qui m'attachait encore à mes semblables, et ce lien était la pensée consolante que mes malheurs exciteraient la pitié de mes compatriotes.»
«Ulrique, dit Cedric ému par cet appel, n'as-tu donc supporté la vie au milieu de tant de crimes et d'infortunes que pour céder au désespoir au moment que tes yeux dessillés s'ouvrent sur l'énormité de tes fautes, et lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique occupation?»
«Cedric, tu connais peu le coeur humain! tu ne sais pas que pour penser et agir comme je l'ai fait il faut porter jusqu'à la frénésie l'amour du plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir; ces passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l'âme, en s'y abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est calmée depuis long-temps: la vieillesse n'a plus de plaisir; ses rides repoussantes n'ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au milieu des malédictions impuissantes! C'est alors que les remords et ses serpens font sentir au coeur coupable leurs piqûres empoisonnées! c'est alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l'avenir! c'est alors que, semblables aux démons de l'enfer, nous n'éprouvons que des remords, et jamais de repentir. Mais tes paroles ont réveillé en moi une nouvelle âme; comme tu l'as dit, tout est possible à ceux qui savent mourir! Tu m'as montré des moyens de vengeance: sois certain que je les saisirai. Cette passion terrible ne m'avait dominé jusqu'à présent que de concert avec d'autres passions rivales; désormais elle me possédera tout entière; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu'ait été la vie d'Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des forces sont réunies autour de ce château impie, afin de l'assiéger; hâte-toi de te mettre à leur tête et de les disposer pour l'assaut; et lorsque tu verras un étendard rouge flotter au dessus de la tour et se tourner vers l'angle oriental du donjon, presse vivement les Normands: alors ils auront assez d'ouvrage dans l'intérieur; tu pourras escalader les murs en dépit de leurs flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t'en supplie, suis ton destin, et laisse-moi suivre le mien.»
Cedric aurait désiré quelques renseignemens plus positifs sur le dessein qu'elle annonçait d'une manière si obscure, mais la voix farouche de Front-de-Boeuf se fit entendre tout à coup: «À quoi s'amuse ce fainéant de prêtre? s'écria-t-il; par les coquilles de saint Jacques de Compostelle, j'en ferai un martyr s'il reste ici semant la trahison parmi mes gens!» – «Qu'une conscience bourrelée est un sinistre prophète! s'écria Ulrique; mais ne t'effraie pas, va rejoindre les tiens, pousse le cri de guerre des Saxons, qu'ils y répondent s'ils veulent par le chant belliqueux de Rollon, la vengeance répétera le refrain.» À ces mots elle disparut par une porte dérobée; et au même instant Réginald Front-de-Boeuf se présenta. Ce ne fut pas sans se faire violence que Cedric s'inclina devant l'orgueilleux baron qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête.
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Crébillon a exprimé cette pensée avec une grande force dans sa tragédie d'Atrée et Thyeste. Walter Scott, dont la mémoire est pleine des écrivains anciens et modernes, aurait dû saisir une pareille occasion de rendre justice à un auteur français.A. M.
J'aurais désiré que le prieur les eût aussi informés de l'époque où Niobé fut canonisée. Ce fut sans doute dans ce siècle brillant, où le dieu Pan légua ses cornes à Moïse. Je crois que M. Defauconpret se trompe en rendant le mot horn par celui de pipeaux: on sait que Moïse avait sur le front deux cornes ou traits de feu, et non pas des pipeaux.A. M.
Mot saxon qui veut dire gardes ou vassaux.A. M.
Witless, mot composé de wit, esprit, et less, sans. C'est encore un jeu d'imagination de l'auteur à la manière d'Homère, qui appelle Achille, tantôt aux pieds légers, tantôt âme de chien. A. M.
Forkheaded shafts of a cloath-yard in length, dit Walter Scott; ce que son premier interprète rend par «des flèches de trois pieds de long.»
Le premier interprète a voulu sans doute dissimuler ce compliment de l'auteur à nos compatriotes, en ne traduisant pas l'épithète de craven.A. M.
Homère a dit, en parlant de Chrysès, grand prêtre d'Apollon: «Les bandelettes de ton dieu ne te sauveraient pas.» Iliade, liv. Ier.A. M.
Milton a dit en parlant de Satan: «Il vaut mieux régner aux enfers que servir dans les cieux. «Better to reign in hell than serve in heaven.A. M.
L'enfer des Scandinaves. Thor était leur dieu de la guerre. A. M.