Le Chevalier des Touches
Jules Barbey d'Aurevilly






Le Chevalier des Touches





A MON PÈRE


Que de raisons, mon père, pour Vous dédier ce livre qui Vous rappellera tant de choses dont Vous avez gardé la religion dans Votre cœur! Vous en avez connu l'un des héros, et probablement Vous eussiez partagé son héroïsme et celui de ses onze Compagnons d'armes, si Vous aviez eu sur la tête quelques années de plus au moment où l'action de ce drame de guerre civile s'accomplissait! Mais, alors, Vous n'étiez qu'un enfant, – l'enfant dont le charmant portrait orne encore la chambre bleue de ma grand'mère, et qu'elle nous montrait, à mes frères et à moi, dans notre enfance, du doigt levé de sa belle main, quand elle nous engageait à Vous ressembler.

Ah! certainement, c'est ce que j'aurais fait de mieux, mon père. Vous avez passé Votre noble vie comme le Pater familias antique, maître chez Vous, dans un loisir plein de dignité, fidèle à des opinions qui ne triomphaient pas, le chien du fusil abattu sur le bassinet, parce que la guerre des Chouans s'était éteinte dans la splendeur militaire de l'Empire et sous la gloire de Napoléon. Je n'ai pas eu cette calme et forte destinée. Au lieu de rester, ainsi que Vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m'en suis allé au loin, tête inquiète, courant follement après ce vent dont parle l'Écriture, et qui passe, hélas! à travers les doigts de la main de l'homme, également partout! Et c'est de loin encore que je Vous envoie ce livre qui Vous rappellera, quand Vous le lirez, des contemporains et des compatriotes infortunés auxquels le Roman, par ma main, restitue aujourd'hui leur page d'histoire.

Votre respectueux et affectionné fils,

Jules Barbey d'Aurevilly.

Ce 21 novembre 1863.




I

TROIS SIÈCLES DANS UN PETIT COIN


C'était vers les dernières années de la Restauration. La demie de huit heures, comme on dit dans l'Ouest, venait de sonner au clocher, pointu comme une aiguille et vitré comme une lanterne, de l'aristocratique petite ville de Valognes.

Le bruit de deux sabots traînants, que la terreur ou le mauvais temps semblaient hâter dans leur marche mal assurée, troublait seul le silence de la place des Capucins, déserte et morne alors comme la lande du Gibet elle-même. Tous ceux qui connaissent le pays, n'ignorent pas que la lande du Gibet, ainsi appelée parce qu'on y pendait autrefois, est un terrain qui fut longtemps abandonné, à droite de la route qui va de Valognes à Saint-Sauveur-le-Vicomte, et qu'une superstition traditionnelle le faisait éviter au voyageur… Quoique en aucun pays, du reste, huit heures et demie ne soient une heure indue et tardive, la pluie, qui était tombée, ce jour-là, sans interruption, la nuit, – on était en décembre, – et aussi les mœurs de cette petite ville, aisée, indolente et bien close, expliquaient la solitude de la place des Capucins et pouvaient justifier l'étonnement du bourgeois rentré, qui peut-être, accoté sous ses contrevents strictement fermés, entendait de loin ces deux sabots, grinçants et haletants sur le pavé humide, et au son desquels un autre bruit vint impétueusement se mêler.

Sans doute, en tournant la place, sablée à son centre et pavée sur ses quatre faces, et en longeant la porte cochère vert-bouteille de l'hôtel de M. de Mesnilhouseau, qu'on avait, à cause de sa meute, surnommé Mesnilhouseau des chiens, les sabots qu'on entendait réveillèrent cette compagnie des gardes endormie; car de longs hurlements éclatèrent par-dessus les murs de la cour, et se prolongèrent avec la mélancolie désolée qui caractérise le hurlement des chiens dans la nuit. Ce long pleur monotone et désespéré des chiens, qui essayèrent de fourrer leur nez et leurs pattes sous la colossale porte cochère, comme s'ils avaient senti sur la place quelque chose d'insolite et de formidable, cette noire soirée, ce vent dans la pluie, cette place solitaire, qui n'était pas grande, il est vrai, mais qui, de riante qu'elle était autrefois, quand elle ressemblait à un square anglais, avec ses arbres plantés en carré et ses blanches balises, était devenue presque terrible depuis qu'en 182… on avait dressé au milieu une croix sur laquelle, colorié grossièrement, se tordait, en saignant, un Christ de grandeur naturelle; tous ces accidents, tous ces détails, pouvaient réellement impressionner le passant aux sabots qui marchait sous son parapluie incliné contre le vent, et dont l'eau qui tombait frappait la soie tendue de ses gouttes sonores, comme si elles eussent été des grains de cristal.

Supposez, en effet, que ce passant inconnu fût une personne d'une imagination naïve et religieuse, une conscience tourmentée, une âme en deuil, ou simplement un de ces êtres nerveux comme il s'en rencontre à tous les étages de l'amphithéâtre social, on conviendra qu'il y avait assez dans les détails qu'on vient de signaler, mais surtout dans l'image de ce Dieu sanglant qui le jour, grâce à la grossièreté de la peinture, épouvantait le regard sous les joyeux rayons du soleil, et qu'on savait là, sans le voir, étendant ses bras dans la nuit, pour faire pénétrer le frisson jusque dans les os et doubler les battements du cœur. Mais, comme s'il avait fallu davantage, voici qu'un fait étrange, – dans cette petite ville où, à pareille heure, les mendiants dormaient bien acoquinés dans leur paille, et où les voleurs de rue, les gentilshommes de grand chemin, étaient à peu près inconnus, – oui! un fait extraordinaire, vint à se produire tout à coup… De la rue Siquet au milieu de la place des Capucins, la lanterne qui projetait sa pointe de lumière sous le parapluie incliné s'éteignit, juste en face du grand Christ. Et ce n'était pas le vent qui l'avait soufflée, mais une haleine! Les nerfs d'acier qui tenaient cette lanterne l'avaient élevée jusqu'à la hauteur de quelque chose d'horrible, qui avait parlé. Oh! ce n'avait pas été long; un instant! un éclair! Mais il est des instants dans lesquels il tiendrait des siècles! C'est à ce moment-là que les chiens avaient hurlé. Ils hurlaient encore, quand une petite sonnette tinta à la première porte de la rue des Carmélites, qui est à l'extrémité de la place, et quand la personne aux sabots entra, mais sans sabots, dans le salon des demoiselles de Touffedelys, qui l'attendaient pour leur causerie du soir.

Elle, ou plutôt il– car c'était un homme – était chaussé avec l'élégance d'un abbé de l'ancien régime, comme on disait beaucoup alors, et, d'ailleurs, quoi d'étonnant, puisque c'en était un?

«J'ai entendu votre voiture, l'abbé,» dit la cadette des Touffedelys, mademoiselle Sainte, qui, dans son impossibilité absolue d'inventer le moindre petit mot quelconque, répétait la plaisanterie de l'abbé quand il parlait de ses sabots.

L'abbé donc, qui s'était débarrassé à la porte du vestibule d'une longue redingote de bougran vert mise par-dessus son habit noir, s'avança dans le petit salon, droit, imposant, portant sa tête comme un reliquaire et faisant craquer ses souliers de maroquin, préservés par les sabots de l'humidité. Quoiqu'il vînt d'éprouver une de ces impressions qui sont des coups de foudre, il n'était ni plus pâle ni plus rouge qu'à l'ordinaire; car il avait un de ces teints dont la couleur semble avoir l'épaisseur de l'émail et que l'émotion ne traverse pas. Déganté de sa main droite, il offrit à la ronde deux doigts de cette main aux quatre personnes qui étaient là autour de la cheminée, et qui s'interrompirent pour le recevoir.

Mais quand il eut donné ces deux doigts à la dernière personne de ce petit cercle:

«Il y a quelque chose, mon frère! – s'écria celle-ci en tressaillant (à quoi le voyait-elle?); – mais vous n'êtes pas dans votre état naturel, ce soir!

– Il y a – dit l'abbé d'une voix ferme, mais grave, – que, tout à l'heure, le vieux sang d'Hotspur a failli avoir presque peur.»

Sa sœur le regarda d'un air incrédule; mais mademoiselle de Touffedelys, qui, elle, aurait cru qu'un bœuf pouvait voler si on le lui avait dit, et qui se serait même mise à la fenêtre pour le voir, mademoiselle Sainte de Touffedelys, qui n'avait pas lu Shakespeare et qui n'avait compris que le mot de peur dans tout ce qu'avait dit l'abbé:

«Sainte Marie! qu'y a-t-il? – fit-elle. – Auriez-vous vu en passant l'âme du Père Gardien des Capucins rôder autour de la place? Les chiens de M. de Mesnilhouseau se lamentent ce soir comme quand elle y est… ou quand le Marteau Saint-Bernard toque ses trois coups à la porte de la cellule de quelqu'une des Dames Bernardines, dans le couvent qui est à côté.

– Pourquoi dites-vous cela à l'abbé, ma sœur? – dit Ursule de Touffedelys d'un ton d'aînée qui reprend sa cadette. – Vous savez bien que l'abbé, qui est allé en Angleterre, ne croit pas aux revenants.

– Et pourtant, sur mon âme! c'est un revenant que j'ai vu, – dit l'abbé, avec un sérieux profond. – Oui, mademoiselle! oui, ma sœur! oui, Fierdrap! oui! regardez-moi maintenant de tous vos yeux, écarquillés à vous en donner la migraine, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire: je viens de voir un revenant… inattendu, effrayant, mais réel! trop réel! Je l'ai vu comme je vous vois tous, comme je vois ce fauteuil et cette lampe…»

Et il toucha le pied de la lampe du bout de sa canne, un cep de vigne, qu'il alla déposer dans un coin.

«Tu aimes diablement la plaisanterie pour que je te donne le plaisir de te croire, l'abbé? – dit le baron de Fierdrap, quand l'abbé revint à la cheminée et se planta, les mollets et le dos au feu, devant le fauteuil qui lui tendait les bras.

– Était-ce vraiment le Père Gardien?.. – reprit mademoiselle Sainte toute transie; car elle cuisait de curiosité et se sentait pourtant le froid d'un glaçon dans les épaules.

– Non!» répondit l'abbé, qui s'arrêta, l'œil sur les feuilles du parquet ciré et miroitant, comme s'arrête un homme qui médite ce qu'il va dire et qui hésite avant de le risquer.

Il resta debout, ajusté par les yeux des quatre personnes assises, qui, du regard, aspiraient presque ce qui n'était pas encore sorti de sa bouche, excepté pourtant le baron de Fierdrap, qui croyait, lui, à une mystification, et qui clignait de l'œil d'un air fin, comme s'il avait dit: «Je te comprends, mon compère!» Le salon n'était éclairé que par le demi-jour d'une lampe, recueillie sous son chapiteau. Pour mieux voir et deviner l'abbé, une de ces dames leva le chapiteau à l'ombre importune, et le salon fut soudainement inondé de ce jour de lampe qui a comme les tons gras de l'huile dans son or.

C'était un vieux appartement comme on n'en voit guère plus, même en province, et d'ailleurs tout à fait en harmonie avec le groupe qui, pour le moment, s'y trouvait. Le nid était digne des oiseaux. A eux tous, ces vieillards réunis autour de cette cheminée formaient environ trois siècles et demi, et il est probable que les lambris qui les abritaient avaient vu naître chacun d'eux.

Ces lambris en grisailles, encadrés et relevés par des baguettes d'or noircies et, par place, écaillées, n'avaient, pour tout ornement de leur fond monotone, que des portraits de famille sur lesquels la brume du temps avait passé. Dans l'un de leurs panneaux, on voyait deux femmes en costume Louis XV, dont l'une, blonde et pincée, tenait à la main une tulipe comme Rachel, la dame de carreau, et dont l'autre, brune, indolente, tigrée de mouches sur son rouge de brune, avait une étoile au-dessus de la tête, ce qui, avec le faire voluptueux du portrait, indiquait suffisamment la main de Natier, qui peignit aussi avec une étoile au-dessus de la tête madame de Châteauroux et ses sœurs. L'étoile signifiait le règne du moment de la favorite. C'était l'étoile du berger royal. Le bien-aimé Louis XV l'avait fait lever sur tant de têtes, qu'il avait pu très bien la faire luire sur une Touffedelys. Dans le panneau opposé, un portrait plus ancien, plus noir, d'une touche énergique mais inconnue, représentait l'amiral de Tourville, beau comme une femme déguisée, dans son magnifique et bizarre costume d'amiral du temps de Louis XIV. Il était parent des Touffedelys. Des encoignures de laque de Chine garnissaient les quatre angles du salon et supportaient quatre bustes d'argile, recouverts d'un crêpe noir, soit pour les préserver de la poussière, soit en signe de deuil; car ces bustes étaient ceux de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth et du Dauphin. Des fauteuils en vieille tapisserie de Beauvais, traduisant les fables de La Fontaine, en double ovale sur un fond blanc, égayaient de la variété de leurs couleurs et de leurs personnages cet appartement presque sombre avec ses rideaux fanés de lampas et sa rosace, veuve de son lustre. Aux deux côtés d'une cheminée en marbre de Coutances cannelée et surmontée d'un bouquet en relief, ces deux demoiselles de Touffedelys, droites sous leurs écrans de gaze peinte, auraient pu très bien passer pour des ornements sculptés de cette cheminée, si leurs yeux n'avaient pas remué et si ce que venait de dire l'abbé n'avait terriblement dérangé la solennelle économie de leur figure et de leur pose.

Toutes deux avaient été belles, mais l'antiquaire le plus habile à deviner le sens des médailles effacées n'aurait pu retrouver les lignes de ces deux camées, rongés par le temps et par le plus épouvantable des acides, une virginité aigrie. La Révolution leur avait tout pris: famille, fortune, bonheur du foyer, et ce poème du cœur, l'amour dans le mariage, plus beau que la gloire! disait madame de Staël, et enfin la maternité. Elle ne leur avait laissé que leurs têtes, mais blanchies et affaiblies par tous les genres de douleur. Orphelines quand elle éclata, les deux Touffedelys n'avaient point émigré. Elles étaient restées, comme beaucoup de nobles, dans le Cotentin. Imprudence qu'elles auraient payée de leur vie, si Thermidor ne les avait sauvées, en ouvrant les maisons d'arrêt. Vêtues toujours des mêmes couleurs, se ressemblant beaucoup, de la même taille et de la même voix, c'était comme une répétition dans la nature que ces demoiselles de Touffedelys.

En les créant presque identiques, la vieille radoteuse avait rabâché. C'étaient deux Ménechmes femelles, qui auraient pu faire dire aux moqueurs: «Il y en a au moins une de trop!» Elles ne le trouvaient point, car elles s'aimaient; et elles se voulaient en tout si semblables, que mademoiselle Sainte avait refusé un beau mariage parce qu'il ne se présentait pas de mari pour mademoiselle Ursule, sa sœur. Ce soir-là, comme à l'ordinaire, ces routinières de l'amitié avaient dans leur salon une de leurs amies, noble comme elles, qui travaillait à la plus extravagante tapisserie avec une telle action qu'elle semblait se ruer à ce travail, suspendu tout à coup par l'arrivée de son frère, l'abbé. Fée plus mâle, aux traits plus hardis, à la voix plus forte, celle-ci tranchait par la brusquerie hommasse de toute sa personne sur la délicatesse et l'inertie de ces douces Contemplatives, de ces deux vieilles chattes blanches de la rêverie sans idées, qui n'avaient jamais été des Chattes Merveilleuses. Ces pauvres vierges de Touffedelys avaient eu le suave éclat de leur nom dans leur jeunesse; mais elles avaient vu fondre leur beauté au feu des souffrances, comme le cierge voit fondre sa cire sur le pied d'argent du chandelier.

A la lettre, elles étaient fondues… tandis que leur amie, robustement et rébarbativement laide, avait résisté. Solide de laideur, elle avait reçu le soufflet, l'alipan du Temps, comme elle disait, sur un bronze que rien ne pouvait entamer. Même la mise inouïe dans laquelle elle encadrait sa laideur bizarre n'en augmentait pas de beaucoup l'effet, tant l'effet en était frappant! Coiffée habituellement d'une espèce de baril de soie orange et violette, qui aurait défié par sa forme la plus audacieuse fantaisie et qu'elle fabriquait de ses propres mains, cette contemporaine de mesdemoiselles de Touffedelys ressemblait, avec son nez recourbé comme un sabre oriental dans son fourreau grenu de maroquin rouge, à la reine de Saba, interprétée par un Callot chinois, surexcité par l'opium. Elle avait réussi à diminuer la laideur de son frère, et à faire passer le visage de l'abbé pour un visage comme un autre, quoique, certes! il ne le fut pas. Cette femme avait un grotesque si supérieur qu'on l'eût remarquée même en Angleterre, ce pays des grotesques, où le spleen, l'excentricité, la richesse et le gin travaillent perpétuellement à faire un carnaval de figures auprès desquelles les masques du carnaval de Venise ne seraient que du carton vulgairement badigeonné.

Comme il est des couleurs d'un tel ruissellement de lumière qu'elles éteignent toutes celles que l'on place à côté, l'amie de mesdemoiselles de Touffedelys, pavoisée comme un vaisseau barbaresque des plus éclatants chiffons déterrés dans la garde-robe de sa grand'mère, éteignait, effaçait les physionomies les plus originales par la sienne. Et cependant, l'abbé et le baron de Fierdrap étaient, ainsi qu'on va le voir, de ces individualités exceptionnelles qui entrent violemment dans la mémoire lorsqu'on les a rencontrées, et dont l'image y reste soudée, comme une patte-fiche dans un mur. Il n'y a qu'au versant d'un siècle, au tournant d'un temps dans un autre, qu'on trouve de ces physionomies qui portent la trace d'une époque finie dans les mœurs d'une époque nouvelle, et forment ainsi des originalités qui ressemblent à cet airain de Corinthe fait avec des métaux différents. Elles traversent rapidement les points d'intersection de l'Histoire, et il faut se hâter de les peindre quand on les a vues, parce que, plus tard, rien ne saurait donner une idée de ces types, à jamais perdus!

Le baron de Fierdrap, placé entre les deux demoiselles de Touffedelys, et plus particulièrement à côté de la sœur de l'abbé, qui, la tête sur sa tapisserie, tirait sa laine de chaque point avec une furie effrayante pour l'observateur rétrospectif, car elle avait dû, autrefois, faire tout comme elle tirait sa laine; le baron de Fierdrap, Hylas de Fierdrap, était assis, les jambes croisées, une main sous sa cuisse, comme le grand lord Clive, et présentait au feu la semelle d'un pied chaussé d'une guêtre de casimir noir. C'était un homme d'une taille médiocre, mais vigoureux et râblé comme un vieux loup, dont il avait le poil, si l'on en jugeait par la brosse hérissée, courte et fauve de sa perruque. Son visage accentué s'arrêtait dans un profil ferme: un vrai visage de Normand, rusé et hardi. Jeune, il n'avait été ni beau ni laid. Comme on dit assez drôlement en Normandie pour désigner un homme qu'on ne remarque ni pour ses défauts naturels, ni pour ses avantages: «Il allait à la messe avec les autres.» Il exprimait bien le modèle sans alliage de ces anciens hobereaux que rien ne pouvait ni apprivoiser ni décrasser, et qui, sans la Révolution, laquelle roula cette race de granit d'un bout de l'Europe à l'autre bout sans la polir, seraient restés dans les fondrières de leur province, ne pensant même pas à aller au moins une fois à Versailles, et, après être montés dans les voitures du roi, à reprendre le coche et à revenir. Chasseur comme tous les gentilshommes terriens, chasseur enragé, quel que fût le poil de la bête ou la plume, il avait fallu cette fin du monde de la Révolution pour arracher Hylas de Fierdrap à ses bois et à ses marais. Gentilhomme avant tout, dès que les premières quenouilles eurent circulé dans le pays, il offrit à l'armée de Condé un volontaire qui savait porter gaillardement, pendant trente lieues de route, un fusil à deux coups sur la carrure de son épaule, et qui, des balles de son double canon, eût aussi bien coupé le bec à une bécassine qu'abattu un sanglier, en le frappant entre les deux yeux. Lorsque l'armée de Condé avait été licenciée et qu'il n'y eut plus rien dans la poire à poudre de ce dernier des Chasseurs du Roi, le baron de Fierdrap était passé en Angleterre, cette terre de l'excentricité, et c'est là qu'il avait contracté, disait-on, ces manières d'être qui le firent regarder, sur ses vieux jours, comme un original, par ceux qui l'avaient connu ressemblant à tout le monde dans sa jeunesse.

Le fait est que, comme le chat du bonhomme Misère, autre dicton normand, il ne ressemblait plus à personne. Ayant perdu tout, ou à peu près, de sa fortune patrimoniale, il vivait comme il pouvait de quelques bribes, et de la maigre pension qu'octroya la Restauration aux pauvres chevaliers de Saint-Louis qui avaient suivi héroïquement la maison de Bourbon à l'étranger et partagé sa triste fortune. Il avait moins souffert que bien d'autres de cette vie dénuée. Ses besoins n'étaient pas nombreux. Il avait une santé de fer, que l'exercice et le grand air avaient rendue d'une solidité qui paraissait indestructible. Il habitait une petite maison, aux écarts du bourg voisin de Saint-Sauveur-le-Vicomte, sans domestique qu'une vieille femme qui allait parfois balayer son logis, et on ne dira pas: «faire son lit», car il n'en avait pas, et il couchait dans un hamac qu'il avait rapporté d'Angleterre. Sobre comme un anachorète et presque ichthyophage, il se nourrissait de sa pêche, étant devenu, sur le tard de ses jours, un pêcheur aussi infatigable qu'il avait été un indomptable chasseur dans la première moitié de sa vie. Toutes les rivières du pays le connaissaient et le voyaient incessamment sur leurs bords, à dix lieues à la ronde, un paquet de longues lignes sur son épaule et à la main un vase de fer-blanc, d'une forme allongée comme la boîte au lait des laitières, et dans lequel il mettait, sous une couche de terreau, les vers de jardin qu'il accrochait à ses hameçons. Il pêchait aussi à la mouche, cette chasse écossaise, cette chasse en marchant, dont il avait pris l'habitude en Écosse, et qui émerveillait les paysans du Cotentin, à qui cette pêche était, avant lui, inconnue, quand ils le voyaient courir sur la rive, en remontant ou en descendant les rivières, et figurer le vol de la mouche en maintenant toujours son hameçon à quelques pouces du fil de l'eau, avec un aplomb de main et de pied qui tenait vraiment du prodige.

Ce soir-là, comme presque tous les soirs, lorsqu'il se trouvait à Valognes et que ses pêches errantes ne l'entraînaient pas, il allait passer la soirée chez ces demoiselles de Touffedelys. Il y apportait sa boîte à thé et sa théière, et il y faisait son thé devant elles, ces pauvres primitives, à qui l'émigration n'avait pas donné de ces goûts étonnants comme «l'amour de ces petites feuilles roulées dans de l'eau chaude», qui ne valaient pas, disaient-elles d'une bouche pleine de sagesse, «la liqueur verte de la Chartreuse contre les indigestions». Infatigables dans leur étonnement, elles retrouvaient à point nommé l'attention animale des êtres qui ne sont pas éducables, en regardant, chaque soir, de leurs deux yeux faïencés, grands ouverts comme des œils-de-bœuf, cet original de Fierdrap procédant à son infusion accoutumée, comme s'il s'était livré à quelque effrayante alchimie! L'abbé, cet abbé qui venait d'entrer comme un événement, et dont ces dames épiaient la parole, trop lente à tomber de ses lèvres, comme s'il eût voulu exaspérer leur curiosité excitée, l'abbé seul osait toucher au breuvage hérétique du baron de Fierdrap. Lui, aussi, comme l'avait dit mademoiselle Ursule de Touffedelys, était allé en Angleterre. Pour ces sédentaires de petite ville, pour ces culs-de-jatte de la destinée, c'eût été comme d'aller à la Mecque, si de la Mecque elles avaient jamais entendu parler!.. ce qui était plus que douteux. L'abbé, du reste, n'avait pour personne l'originalité caricaturesque de M. de Fierdrap, lequel était un personnage digne du pinceau d'Hogarth, par le physique et par le costume. Le grand air, qui, comme on l'a dit, avait rendu le baron de Fierdrap invulnérable jusque dans le fin fond de sa charpente et de sa moelle, avait seulement teinté le marbre, qu'il avait durci, et, pour toute victoire et trace de son passage sur ce quartz impénétrable de chair et de peau qui n'avait jamais eu ni un rhume, ni un rhumatisme, avait laissé, comme une moquerie et une revanche pleine de gaieté, trois superbes engelures qui s'épanouissaient du nez aux deux joues du baron, comme le trèfle d'une belle giroflée en fleurs! Était-ce averti par cette chiquenaude taquine du grand air, qu'il bravait tous les jours, soit dans les brouillards de la Douve, soit sous les ponts de Carentan et partout où il y avait des dards et des tanches à récolter, que M. de Fierdrap portait sept habits, les uns sur les autres, et qu'il appelait ses sept coquilles? Personne n'était tenté de justifier ce nombre sacramentel et mystérieux… Mais toujours est-il que, même dans le salon de mesdemoiselles de Touffedelys, il gardait son spencer de reps gris doublé de peaux de taupe par-dessus son habit couleur de tabac d'Espagne, à la boutonnière duquel pendait, sous sa croix de Saint-Louis, un petit manchon de velours noir sans fourrure, dans lequel il aimait, en parlant, à plonger les mains, qu'il avait gourdes comme Michel Montaigne.

L'ami et le compagnon d'émigration du baron de Fierdrap, et que celui-ci regardait alors comme Morellet aurait regardé Voltaire, s'il l'eût tenu chez le baron d'Holbach dans une petite soirée intime, cet abbé, qui complétait les trois siècles et demi rassemblés dans ce coin, était bien un homme de la même race que le baron, mais il était bien évident qu'il le dominait, comme M. de Fierdrap dominait ces demoiselles de Touffedelys et la sœur de l'abbé elle-même. De ce cercle, l'abbé était l'aigle, et d'ailleurs, dans tous les mondes, il en eût été un, quand même le cercle, au lieu de ce vieux héron de Fierdrap, de ces oies candides de Touffedelys et de cette espèce de cacatoës huppé qui travaillait à sa tapisserie, aurait été composé, en fait de femmes charmantes et d'hommes rares, de flamants roses et d'oiseaux de paradis. L'abbé était une de ces belles inutilités comme Dieu, qui joue le Roi s'amuse dans des proportions infinies, se plaît à en créer pour lui seul. C'était un de ces hommes qui passent, semant le rire, l'ironie, la pensée, dans une société qu'ils sont faits pour subjuguer, et qui croit les avoir compris et leur avoir payé leurs gages, en disant d'eux: «L'abbé un tel, monsieur un tel, vous en souvenez-vous? était un homme d'un diable d'esprit.» A côté de ceux dont on parle ainsi, cependant, il y a des illustrations et des gloires achetées avec la moitié de leurs facultés! Mais eux, l'oubli doit les dévorer, et l'obscurité de leur mort parachève l'obscurité de leur vie, si Dieu (toujours le Roi s'amuse!) ne jetait parfois un enfant entre leurs genoux, une tête aux cheveux bouclés sur laquelle ils posent un instant la main, et qui, devenu plus tard Goldsmith ou Fielding, se souviendra d'eux dans quelque roman de génie et paraîtra créer ce qu'elle aura simplement copié, en se ressouvenant!

Cet abbé, qu'on ne nommerait pas si, à cette heure, sa famille, dont il était le dernier rejeton, n'était éteinte, du moins en France[1 - L'auteur s'était trompé. Le dernier descendant mâle de ces nobles Percy vit encore dans le département du Nord. (Note de l'auteur.)], portait le nom de ces Percy Normands dont la branche cadette a donné à l'Angleterre ses Northumberland et cet Hotspur, auquel il venait de faire allusion, l'Ajax des chroniques de Shakespeare. Quoiqu'il n'eût rien dans sa personne qui rappelât son héroïque et romanesque parentage, quoiqu'on sentît surtout en lui les amollissantes influences et les égoïstes raffinements de la société du dix-huitième siècle, dans laquelle, jeune, il avait vécu, cependant, l'empreinte ineffaçable d'un commandement exercé par tant de générations se reconnaissait par la manière dont l'abbé de Percy portait sa tête, plus irrégulière que celle de M. de Fierdrap, mais d'une tout autre physionomie. L'abbé, moins laid que sa sœur, laide comme le péché quand il est scandaleux, était laid, lui, comme le péché quand il est plaisant. Le croira-t-on? cet abbé recouvrait le plus drôle d'esprit de manières presque majestueuses. C'était là le signe par lequel il étonnait et charmait toujours. La gaieté qui a de la grâce a rarement de la dignité et elle semble l'exclure. Mais chez l'abbé de Percy, cette gaieté à la Beaumarchais, cette gaieté d'oncle à la commendataire d'Almaviva qui aurait battu ce polisson de Figaro dans l'intrigue et dans la repartie, cette verve inouïe, partant d'un fond de grand seigneur, qui ne cessait pas un seul instant de rayonner dans sa personne, causait un plaisir d'autant plus vif par le contraste et faisait de lui une de ces raretés qu'on ne rencontre pas deux fois. Hélas! au point de vue des ambitions positives de la vie, cet esprit ravissant ne lui avait servi à rien. Au contraire, il lui avait nui, comme son blason.

Victime de la Révolution autant que son ami M. de Fierdrap; victime d'une thèse grecque en Sorbonne, qu'il avait mieux soutenue que son autre ami, M. d'Hermopolis, lequel s'en était souvenu quand il avait été ministre (les haines de clerc à clerc sont les bonnes); victime enfin de son esprit trop animé et trop charmant pour être assez sacerdotal, l'abbé de Percy avait manqué sa fortune ecclésiastique et toutes ses fortunes, et n'avait pu, malgré le crédit de son cousin, le duc de Northumberland, qui représentait l'Angleterre au sacre du roi Charles X, parvenir à autre chose, pour les jours de sa vieillesse, qu'à un simple canonicat de Saint-Denis de second degré, avec dispense de résider au Chapitre. Au déclin de l'âge, la Normandie lui était repassée dans le souvenir, parée du charme des jours évanouis, et lui, qui s'était mêlé aux plus hautes sociétés de France et d'Angleterre et qui avait joué sa partie d'homme d'esprit avec les plus grands et les plus brillants esprits qui eussent jouté en Europe depuis quarante ans, il était revenu vivre parmi les bonnes judiciaires du Cotentin, claquemuré dans une petite maison ornée avec goût et qu'il appelait son hermitage. Il n'en sortait que pour aller passer des huitaines chez tous les châtelains des alentours.

C'était un grand dîneur. Mais sa naissance, son formidable esprit, ses manières, excluaient toute idée de parasitisme dans ce modeste piéton qu'on rencontrait, comme le baron de Fierdrap, non pas au bord de toutes les rivières, mais sur toutes les routes, allant faire quelque pèlerinage à la Notre-Dame de la cuisine des châteaux les plus renommés par leur hospitalité et par leur bonne chère.

Ces dîners, qu'il avait toujours aimés, avaient foncé la teinte d'écrevisse cuite de son visage, et justifiaient ce qu'il disait de cette éclatante couleur rouge, allumée par le Porto de l'émigration et le Bourgogne de la patrie retrouvée: «Il est probable que voilà la seule pourpre que j'aurai jamais à porter!»

Le front, le nez, qu'il avait busqué et immense, un nez de grande maison, les joues, le menton, tout était de cette magnifique teinte cardinalice, qui ne contrastait dans ce visage, fiévreusement taillé à l'ébauchoir, mais saisissant d'expression, qu'avec le bleu des yeux, un bleu fantastique, perlé, scintillant, acéré; un bleu qu'on n'avait vu étinceler nulle part, sous les sourcils de personne, et auquel un peintre de génie, qui ne l'aurait pas vu, croirait seul.

Les yeux de l'abbé de Percy n'étaient pas des yeux: c'étaient deux petits trous ronds, sans sourcils, sans paupière, et la prunelle de ce bleu, impatientant à regarder (tant il était vif!), était si disproportionnée et si large, que ce n'était pas l'orbe de la prunelle qui tournait sur le blanc de l'œil, mais la lumière qui faisait une perpétuelle et rapide rotation sur les facettes de saphir de ces yeux de lynx… Les verra-t-on d'ici, ces yeux-là?.. Mais quand on les avait vus en réalité, on ne pouvait plus les oublier. Ce soir-là, ils pétillaient, semblait-il, encore plus qu'à l'ordinaire en regardant les curieuses que l'abbé, toujours debout, affolait par l'affectation de son silence. Au lieu de répondre aux questions haletantes de mesdemoiselles de Touffedelys, il passait, selon son usage, sa langue de gourmet sur ses lèvres épaisses et juteuses, comme s'il y avait cherché des saveurs perdues. Il venait de dîner en ville et il avait sa tenue solennelle et officielle de tous les soirs. Il portait un habit noir carré, une cravate blanche, sans rabat, ni manteau, ni calotte. Ses longs cheveux, fins et blancs comme le duvet d'un cygne, roulés et gonflés avec une coquetterie qui rappelait celle de Talleyrand, – de Talleyrand que, par parenthèse, il abhorrait moins pour toutes ses autres apostasies que pour avoir signé la Constitution civile du clergé, – ses cheveux poudrés et floconneux tombaient richement sur le col de son habit noir, et poudraient, à leur tour, de leur iris parfumé, le large ruban violet, liséré de blanc, qui suspendait à son cou sa grande croix émaillée de Chanoine Royal. Campé solidement sur ses jambes en bas de soie, assez bien tournées, mais de deux galbes différents, et dont il appelait l'une Apollon et l'autre Hercule, avec une fidélité à la mythologie qui avait été l'une des religions de sa jeunesse, il aspirait longuement sa prise de tabac.

«Eh bien, l'abbé, as-tu juré de faire damner ces dames? – lui dit le baron, qui s'attendait à une plaisanterie. – Et nous diras-tu enfin quel revenant tu as vu, en passant tout à l'heure sur la place?

– Ris tant que tu voudras, Fierdrap, – reprit l'abbé imperturbable, – mais ceci est sérieux! Le revenant que j'ai vu était de chair et d'os… comme toi et moi, mais il n'en était que plus épouvantable… C'était… le chevalier Des Touches!..




II

HÉLÈNE ET PARIS


– Le chevalier Des Touches! – s'écrièrent les deux demoiselles de Touffedelys, avec un accord si parfait d'intonation qu'on aurait dit qu'elles n'avaient qu'une voix à elles deux.

– Le chevalier Des Touches! – fit M. de Fierdrap à son tour, en décroisant ses jambes comme un homme surpris. – Ma foi! si tu l'as vu, l'abbé, c'est un revenant vrai, celui-là! et qui n'a rien de commun avec nous, qui ne sommes que des émigrés revenus…

– Sans revenus! – interrompit gaiement l'abbé, jouant sur le mot.

– Seulement, tu vas me forcer – continua le baron, – à partager les idées de mademoiselle Sainte sur les fantômes; car ce Des Touches, le chevalier Des Touches de Langotière, qu'à Londres, après son enlèvement par les Douze, nous appelions en plaisantant la Belle Hélène, est mort parfaitement, quelques années plus tard, des suites d'un coup d'épée dans le foie, à Édimbourg.

– Je le croyais comme toi, Fierdrap; mais il faut décompter, – répondit l'abbé de Percy, qui regardait circulairement ces trois dames, figées par ce nom de Des Touches, l'un des héros de leur jeunesse. – Oui! je croyais qu'il était mort… Eh! qui ne l'aurait cru, depuis tant d'années que le silence avait succédé au bruit de son enlèvement et de son duel? Mais, que veux-tu? je n'ai pas la berlue, et je viens de le voir sur la place des Capucins, et même de l'entendre; car il m'a parlé!

– Pourquoi donc, en ce cas, ne l'as-tu pas amené avec toi, l'abbé? – dit en riant l'incorrigible baron de Fierdrap, qui s'obstinait à penser que son ami Percy jouait la comédie pour épouvanter mademoiselle Sainte. – Nous lui aurions offert une tasse de thé comme à un ancien compagnon d'infortune, et nous nous serions régalés de son histoire, qui doit être curieuse, si c'est l'histoire d'un ressuscité?

– Curieuse et triste, à en juger par ce que j'ai vu, – dit l'abbé, qui ne se laissait pas entamer par le ton narquois de son ami le baron, – mais en attendant qu'il te la raconte lui-même, fais-moi donc, mon cher, le plaisir d'écouter la mienne!»

Mesdemoiselles de Touffedelys étaient plus que jamais suspendues aux lèvres de l'abbé, et mademoiselle de Percy avait laissé tomber sa tapisserie sur ses genoux et continuait de fixer son frère avec une attention concentrée.

«J'ai dîné aujourd'hui – dit l'abbé, toujours debout, – chez notre vieil ami de Vaucelles avec Sortôville et le chevalier du Rifus, lesquels, après le dîner, se sont campés, selon leur usage des vendredis, à leur whist de fondation, et même ont voulu me garder, moitié pour épargner à du Rifus l'ennui de faire le mort, qu'il fait très mal avec ses distractions perpétuelles, et moitié pour moi, à cause de la pluie. Mais comme mon bougran ne craint pas plus l'eau que les plumes d'une sarcelle, ils ont chanté tout ce qu'ils ont voulu et je m'en suis allé malgré le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit. Or, de la rue de Poterie à la rue Siquet, je n'ai rencontré âme qui vive, si ce n'est pourtant le perruquier Chélus, ce maître ivrogne, qui marchait en dessinant des tirebouchons sous la pluie et qui m'a grasseyé, en passant, le bonsoir, d'une voix barbouillée. Mais, au sortir de la rue Siquet et quand j'ai tourné le coin de la place, ramassé sous mon parapluie pour éviter le vent qui me fouettait l'averse au nez, j'ai tout à coup senti une main qui m'a saisi le bras avec violence, et je t'assure, Fierdrap, que cette main-là avait quelque chose de très corporel, et j'ai vu, à deux pouces de ma figure et dans le rayon de ma lanterne, car presque tous les réverbères de la place étaient éteints, un visage… est-ce croyable? sur mon âme, plus laid que le mien! un visage dévasté, barbu, blanchi, aux yeux étincelants et hagards, lequel m'a crié d'une voix rauque et amère: «Je suis le chevalier Des Touches; n'est-ce pas, que ce sont des ingrats?»

– Mère de douleur! – s'écria mademoiselle Sainte, devenue blême. – Êtes-vous bien sûr qu'il était vivant?..

– Sûr, – répondit l'abbé, – comme je suis sûr que vous vivez, mademoiselle! Voyez plutôt! – ajouta-t-il, en relevant la manche de son habit, – j'ai encore au poignet la marque de cette main frénétique et brûlante, qui m'a lâché après m'avoir étreint! Oui! c'était notre belle Hélène, Fierdrap! mais dans quel état de changement, de vieillesse, de démence! C'était le chevalier Des Touches, comme il le disait! Je l'ai bien reconnu à travers les haillons du temps et de la misère! J'allais lui parler, l'interroger… quand, d'un souffle, il a éteint la lanterne à la lueur de laquelle je le regardais, saisi d'un étonnement douloureux, et il a comme fondu dans la pluie, la rafale et l'obscurité.

– Et alors?.. – dit M. de Fierdrap, devenu pensif.

– Mais cela était tout! – fit l'abbé; et il s'assit dans le fauteuil qui lui tendait les bras. – Je n'ai plus rien vu, rien entendu, et je m'en suis venu jusqu'ici dans une espèce d'horreur de cette apparition étrange. Je ne me rappelle pas avoir éprouvé rien de pareil depuis le jour où, en Sorbonne, je fis la gageure d'aller tranquillement planter un clou, à minuit, sur la tombe d'un de nos confrères, enterré de la veille, et qu'en me relevant de cette tombe, où je m'étais agenouillé pour mieux enfoncer mon clou, je me sentis pris par ma soutane…

– Jésus! – firent les deux Touffedelys, par le même procédé de voix et d'émotion jumelles.

– C'était toi qui l'avais clouée! – dit le baron de Fierdrap. – Je connais l'histoire! Si ton revenant de ce soir ressemble à l'autre…

– Fierdrap, tu plaisantes trop maintenant! – dit le majestueux chanoine, avec un ton qui rendit toute autre plaisanterie impossible.

– Ah! si tu le prends ainsi, l'abbé, je deviens sérieux comme un chat qui boit du vinaigre… et du vinaigre versé par toi! Mais, voyons! raisonnons, tâchons de voir clair, malgré ta lanterne soufflée… Pourquoi Des Touches serait-il à Valognes, par cette nuit, sous cette apparence misérable?..

– Il doit être fou… – dit froidement M. de Percy, parlant sa pensée comme s'il avait été seul. – Il est certain qu'il m'a produit l'effet d'un insensé, échappé de quelque hôpital… Il était affreux!

– Ils ont une manière – dit profondément M. de Fierdrap – de récompenser les services, qui pourrait bien faire devenir fous leurs serviteurs.

– Oui, – dit l'abbé, suivant la pensée de son ami. – Nous sommes entre nous, et nous les aimons assez pour pouvoir nous en plaindre. Ils ressemblent aux Stuarts, et ils finiront comme eux! Ils en ont la légèreté de cœur et l'ingratitude. Quand le malheureux que je viens de voir m'a parlé d'ingrats, il n'avait pas besoin de les nommer. Je l'avais reconnu et je le comprenais!»

Ici, il y eut un moment de silence. Ces demoiselles de Touffedelys ne soufflaient mot d'émotion et de stupéfaction, ou peut-être d'absence de pensée. Mais le royalisme de mademoiselle de Percy, qui avait, disait-elle, la religion de la royauté, jeta un cri, qui fut comme une protestation contre les dures paroles de l'abbé:

«Ah! mon frère! – dit-elle, avec un accent de reproche.

– Royaliste quand même! héroïne quand même! C'est bien vous ma sœur! – dit l'abbé, en tournant sa tête blanche vers elle. – Vous portez donc toujours vos caleçons de velours rayé et vos grosses bottes de gendarme, et vous montez toujours à califourchon votre pouliche pour la maison de Bourbon?..»

Mademoiselle de Percy avait été une des amazones de la Chouannerie. Elle avait plus d'une fois, sous des vêtements d'homme, servi d'officier d'ordonnance ou de courrier aux différents chefs qui avaient insurgé le Maine et voulu armer le Cotentin. Espèce de chevalier d'Éon, mais qui n'avait rien d'apocryphe, elle avait, disait-on, fait le coup de feu du buisson avec une intrépidité qui eût été l'honneur d'un homme. Bien loin que sa beauté ou la délicatesse de ses formes pût jamais révéler son sexe, sa laideur avait pu même quelquefois effrayer l'ennemi.

«Je ne suis plus qu'une vieille fille inutile maintenant, – dit-elle en répondant avec une mélancolie qui n'était pas sans grâce à la plaisanterie de son frère, – et je n'ai pas même un pauvre petit bout de neveu dans les Pages à qui je puisse léguer la carabine de sa tante; mais je mourrai comme j'ai vécu, fidèle à nos maîtres et ne pouvant rien entendre contre eux!

– Tu vaux mieux qu'eux et que nous, Percy!» dit l'abbé, qui admirait ce dévouement, mais qui ne le partageait plus. Il appelait toujours sa sœur par son nom de Percy, comme si elle avait été un homme, et il y avait dans cette habitude de langage un hommage de respect que méritait cette vieille lionne de sœur!

L'éloge de l'abbé fut comme un boute-selle pour l'amazone de la Chouannerie… L'agitation n'était jamais bien loin, d'ailleurs, de cette nature sanguine, perpétuellement ivre d'activité sans but, depuis que les guerres étaient finies. Elle repoussa impétueusement sur le guéridon qui supportait la lampe, le canevas de cette tapisserie dans laquelle elle clouait les impatiences de son âme, depuis qu'elle ne clouait plus les hérons et les butors, tués par elle à la chasse, sur la grande porte des manoirs; et, se levant bruyamment de sa bergère, elle se mit à marcher dans le salon, malgré ses gouttes, l'œil enflammé et les mains derrière le dos, comme un homme:

«Le chevalier Des Touches à Valognes! – dit-elle, comme se parlant à elle-même bien plus qu'à ceux qui étaient là. – Et, par la mort-Dieu? pourquoi pas? – ajouta-t-elle; car elle avait rapporté des vieilles guerres au clair de lune des jurons et des mots énergiques qu'elle ne disait pas d'ordinaire, mais qui revenaient à ses lèvres, quand quelque passion la reprenait, comme des oiseaux sauvages et effrontés reviennent à quelque ancien perchoir abandonné depuis longtemps. – Après tout, ce n'est pas impossible! Un homme, qui a fait la guerre des Chouans et qui n'y est pas resté, a la vie dure. Au lieu de débarquer à Granville, il aura pris terre à Portbail ou au havre de Carteret, et il aura passé par Valognes pour retourner dans son pays; car il est, je crois, du côté d'Avranches. Mais, mon frère, – continua-t-elle, en s'arrêtant devant lui comme si elle avait été encore dans ces grosses bottes dont il venait de lui parler, et qu'elle eût eu sur la tête, au lieu de son baril de soie orange et violet, le tricorne qu'elle avait porté dans sa jeunesse sur ses cheveux en catogan; – mais, mon frère, si vous êtes sûr que ce fût lui, le chevalier Des Touches, pourquoi l'avoir laissé vous quitter si vite et ne l'avoir pas contraint, du moins, à vous parler?

– Suivi! parlé! – répondit gaiement l'abbé au ton sérieux et passionné de mademoiselle de Percy. – Mais on ne suit pas un coup de vent quand il passe, et on ne parle pas à un homme qui, comme un farfadet, pst! pst! est déjà bien loin quand on commence à le reconnaître, et tout cela par le temps qu'il fait, mademoiselle ma sœur!

– Oh! vous avez toujours été un peu damoiseau, l'abbé! – reprit ce singulier gendarme en cottes bouffantes, qui n'avait, lui, jamais été une demoiselle. – Moi, j'aurais suivi le chevalier! Pauvre chevalier! – continua-t-elle en marchant toujours, – il ne se doute guère que vous autres, les Touffedelys, vous n'avez plus votre château de Touffedelys, notre ancien quartier général, et que vous êtes devenues des dames de Valognes, chez qui un de ses sauveurs est maintenant réduit à venir faire de la tapisserie tous les soirs!

– Que dites-vous donc là, mademoiselle de Percy?.. – fit le baron de Fierdrap, retirant son nez littéralement enseveli au fond de la boîte de fer-blanc dans laquelle il enfermait son Tea-Pocket, comme il l'appelait; et il le tourna, ce nez frémissant et curieux, vers mademoiselle de Percy, qui marchait toujours d'une encoignure à l'autre du salon, avec le va-et-vient de quelque formidable pendule en vibration.

– Ah! bien oui! tu ne sais pas cela, toi, Fierdrap! – reprit l'abbé; – mais ma sœur, que tu vois là, dans la splendeur de tous ses falbalas, est un des sauveurs de Des Touches, ni plus ni moins, mon cher! Elle a fait partie, pendant que nous chassions le renard en Angleterre, de la fameuse expédition des Douze, qui nous parut si incroyablement héroïque quand Sainte-Suzanne nous la raconta, un soir, chez mon cousin, le duc de Northumberland. Te le rappelles-tu?.. Sainte-Suzanne ne nous dit pas que ma sœur fut un de ces braves. Il ne le savait pas, et je ne l'ai su, moi, que depuis mon retour de l'émigration. Elle avait si bien caché son sexe, ou ces messieurs furent si discrets, qu'elle fut prise pour un de ces gentilshommes qui ne se connaissaient pas tous les uns les autres, mais qui s'appelaient également tous, les uns pour les autres: «Cocarde blanche!» Aurais-tu jamais cru que l'un des Pâris de notre belle Hélène fût… ma sœur?..

– Vraiment! – dit M. de Fierdrap, qui ne prit pas garde au geste comique et théâtral de l'abbé de Percy en disant ces dernières paroles. Les yeux gris-fauve du baron se mirent à jeter des étincelles, comme la pierre à fusil, dont ils avaient la nuance, quand elle tombe dans le bassinet. – Vraiment, – répéta-t-il, – mademoiselle, vous faisiez partie de la fameuse expédition des Douze? Alors, permettez-moi de baiser votre vaillante main, car, sur ma parole de gentilhomme, voilà ce que je ne savais pas!»

Et il se leva, alla rejoindre au beau milieu du salon mademoiselle de Percy, qu'il prit par la main, une main un peu forte et si virginale que la vieillesse ne l'avait pas blanchie, et il la lui baisa avec un sentiment si chevaleresque qu'il en aurait été tout idéalisé aux yeux d'un poète, cet antique pêcheur à la ligne, avec sa mise hétéroclite et son nez jaspé!

Elle la lui avait donnée comme une reine, et quand il eut fait retentir son hommage, un hommage militaire, car le baiser du vieil enthousiaste fit presque le bruit d'un coup de pistolet, ils s'adressèrent mutuellement une de ces solennelles révérences comme la tradition nous rapporte qu'on en faisait une avant de danser le menuet.

«Ma sœur de Percy, – dit l'abbé, – puisque l'apparition de Des Touches, dont nous aurons sans doute des nouvelles demain, nous fait tisonner dans son histoire, au coin du feu, ici, ce soir, pourquoi ne la raconteriez-vous pas à Fierdrap, qui ne l'a jamais sue que de bric et de broc, comme nous disons en Normandie, par la très bonne raison qu'il ne l'a jamais entendue que dans les versions infidèles et changeantes de l'émigration?

– Je le veux bien, mon frère, – dit mademoiselle de Percy, qui rougit de plaisir à la demande de l'abbé, si cela pouvait s'appeler rougir que de passer de la nuance qu'elle avait à une nuance plus foncée. – Mais il est neuf heures sonnées à la pendule et mademoiselle Aimée va bientôt venir; c'est son heure. Or, voilà l'embarras: comment raconter devant elle l'enlèvement de Des Touches où périt son fiancé d'une manière si fatale? Elle a beau être sourde et préoccupée; la malheureuse fille! il y a des jours où le rideau tendu par la douleur entre elle et le monde est moins épais et laisse passer les bruits et la parole, et c'est peut-être un de ces jours-là qu'aujourd'hui!

– Si l'air est très fin, – dit mademoiselle Ursule de Touffedelys, qui faisait la médecine des pauvres, et qui avait des explications à elle pour expliquer une irrégularité organique à laquelle les médecins ne comprenaient rien, – si l'air est très fin, vous pouvez être bien tranquille, elle n'entendra pas une syllabe de tout ce que vous nous direz!

– Et il est très fin, – dit l'abbé, en passant ses mains le long de ces jambes, – car je sens une vraie tempête de vents coulis sur mes bas de soie. Quand donc ferez-vous descendre votre paravent dans le salon, mesdemoiselles?

– Eh bien, – dit le baron de Fierdrap, suivant son idée, – ne commençons que quand elle sera venue, afin de n'avoir pas à nous interrompre…» Et, précisément, la pendule se mit à marquer le quart après neuf heures avec un bruit sec…

Cette pendule était un Bacchus d'or moulu, vêtu de sa peau de tigre, qui, debout, tenait sur son genou divin, ni plus ni moins qu'un simple tonnelier de la terre, un tonneau dont le fond était le cadran où l'on voyait les heures, et dont le balancier figurait une grappe de raisin picorée d'abeilles. Sur le soc enguirlandé de pampres et de lierres, à trois pas du dieu aux courts cheveux bouclés, il y avait un thyrse renversé, une amphore et une coupe… Drôle de pendule chez de vieilles filles, qui ne buvaient guère que du lait et de l'eau, et se souciaient moins que l'abbé de mythologie!

Or, presque au même instant, la sonnette de la porte répondit au tac de la pendule en tintant avec son bruit aigrelet au fond du corridor qui conduisait à la rue:

«La voici! Nous n'avons pas eu longtemps à l'attendre,» ajouta le baron.

Et celle qu'ils nommaient mademoiselle Aimée, et qui allait décider de leur soirée, ouvrit la porte sans qu'on l'annonçât, et entra.




III

UNE JEUNE VIEILLE AU MILIEU DE VÉRITABLES VIEILLARDS


«C'est vous, Aimée! – crièrent du plus haut de leurs gosiers les deux Touffedelys, qui, dans leurs bergères capitonnées, ressemblaient à ces montres à répétition que l'on plaçait autrefois sur un coussinet de soie piqué, aux deux côtés de la glace de la cheminée, et qui auraient sonné l'heure en même temps. – Mon Dieu! n'êtes-vous pas traversée, ma chère?..» reprirent-elles d'une seule haleine, toujours confondant leurs sonneries, virant toutes deux autour de mademoiselle Aimée, tenant leurs écrans et remuées d'un esprit de maîtresse de maison qui semblait, à leurs agitations, souffler en elles comme un Borée.

Du reste, tout le petit cercle s'était levé d'un mouvement unanime, comme s'il eût cédé à la pression du même ressort. C'était le ressort fort et doux de la sympathie, un acier bien fin qui ne s'était pas rouillé dans tous ces vieux cœurs.

«Ne vous dérangez donc pas! – fit une voix fraîche du fond de la cape rabattue d'un mantelet; car la nouvelle arrivée était entrée dans le salon comme elle était venue, n'ayant laissé dans le corridor que ses patins. Elle répondait plus aux mouvements qu'aux paroles de ses amies. – Je ne suis pas mouillée, – ajouta-t-elle, – je suis venue si vite et le couvent est si près!»

Et, pour prouver ce qu'elle disait, elle pencha, dans le jour ambré de la lampe, son épaule, où quelques gouttes d'eau perlaient sur la soie de son mantelet. Le mantelet était d'un violet sombre, l'épaule était ronde, et les gouttes d'eau tremblaient bien, à cette lueur de lampe, sur cette rondeur soyeuse. On eût dit une grosse touffe de scabieuses où fussent tombés les pleurs du soir.

«Ce n'est que les gouttes du larmier, – fit judicieusement la grande observatrice, mademoiselle Sainte.

– Aimée, vous êtes une imprudente, ma Délicate-et-Blonde! – se mit à rugir mademoiselle de Percy, jouant de sa basse-taille aux oreilles de mademoiselle Aimée. – C'était un essai: l'entendrait-elle? – La sœur de l'abbé tenait beaucoup à raconter son histoire au baron de Fierdrap, et elle la croyait compromise… – Vous vous êtes exposée – continua-t-elle – à vous rendre malade; car, en venant, si vous n'avez pas eu la pluie, vous avez eu le vent, mon amour!»

Mais, pour toute réponse à cette tonnante observation, machiavéliquement bienveillante, la Délicate-et-Blonde avait détaché l'améthyste qui agrafait son mantelet autour de son cou, et, des plis de ce dessus reployé, sortit une grande personne, blonde, il est vrai, mais plus forte que délicate. Quand elle se retourna après avoir jeté là languissamment son mantelet au dos d'une chaise, et qu'elle vit mademoiselle de Percy, rouge comme un homard dans son court bouillon, et qui de sa main faisait un cornet:

«Pardon, – dit-elle, – mademoiselle, car je crois que vous me parliez; mais, ce soir, je suis…»

Dans sa touchante pudeur d'infirme, elle n'osa pas dire le mot qui exprimait son infirmité. Mais, montrant, d'un geste triste, son oreille et son front:

«Madame est dans sa tour, au plus haut de sa tour, – dit-elle en souriant, – et je crains bien que, ce soir, elle n'en puisse descendre!»

Mot poétique et enfantin qu'elle avait trouvé et qu'elle répétait les jours où sa surdité était complète. Elle avait une manière de les prononcer, qui faisait de ces mots: «Madame est dans sa tour», tout un poème de mélancolie!

«Ce qui veut dire qu'elle est sourde comme un pot, – risqua l'abbé d'un ton sarcastique et cynique. – Tu auras ton histoire, Fierdrap! et ma sœur ne sera pas obligée d'avaler sa langue comme les sauvages… ce qui doit être un rude supplice, même pour les héroïnes de votre force, mademoiselle de Percy!»

Pendant qu'il parlait, la cadette des Touffedelys avait pris par ses coudes, nus au-dessus de ses longues mitaines, mademoiselle Aimée, et l'avait doucement poussée dans sa bergère, tandis que mademoiselle Ursule, approchant un carreau, avait posé aimablement dessus les pieds de cette fille, qui semblait si bien porter ce nom d'Aimée qu'ils lui donnaient tous, sans y ajouter d'autre nom.

«Mais vous voulez donc que je m'en retourne, mes trop aimables?.. – fit celle-ci, en prenant sur ses pieds les mains de mademoiselle Ursule et en les gardant dans les siennes. – Vous voilà tous debout! Vous voilà tous en l'air parce que j'arrive! Est-ce là me traiter en voisine et en amie?.. Sont-ce là nos conventions? Vous m'avez autorisée à venir sans cérémonie, en douillette et en pantoufles, travailler près de vous chaque soir; car voici le mois où je ne puis rester chez moi toute seule, quand la nuit est tombée…»

Elle dit cela comme si l'on avait su ce qu'elle voulait dire; et, de fait, les deux Touffedelys s'inclinèrent d'adhésion, comme ces magots chinois qui baissent la tête ou tirent la langue quand on les met en branle et qu'on les approche… Seulement, elles s'arrêtèrent au premier de ces deux mouvements.

«Vraiment, je regretterai d'être venue – continua-t-elle – si je vois que je vous dérange, que j'interromps ce que vous disiez… Avec une fille d'aussi peu de ressource que moi dans la causerie, il faut toujours, mes chères amies, faire comme si je n'y étais pas!»

Mais il semblait précisément que ce ne fût pas si facile de faire ce qu'elle disait là d'une voix légère et résignée! Ni dans cette partie indifférente du monde qui s'appelle le grand ou le beau monde, ni dans le petit monde de l'intimité, ni nulle part enfin dans la vie, cette femme, cette sourde, cette Aimée, ne pouvait passer inaperçue. Et, bien loin qu'on pût faire jamais, quand elle était là, comme si elle n'y était pas, on sentait, tant elle était charmante! que même là où elle n'était plus, elle semblait être encore et rester toujours!

Oui! elle était charmante, quoique, hélas! aussi sans jeunesse. Mais parmi tous ces vieillards plus ou moins chenus, sur ce fond de chevelures blanchies étagées autour d'elle, elle ressortait bien et elle se détachait comme une étoile d'or pâlie sur un glacis d'argent, qui en aurait relevé l'or. De belle qu'elle avait été, elle n'était plus que charmante; car elle avait été d'une beauté célèbre dans sa province et même à Paris, quand elle y venait avec son oncle, le colonel Walter de Spens, vers 18… et quand elle accaparait, en se montrant au bord d'une loge, toutes les lorgnettes d'une salle de spectacle. Aimée-Isabelle de Spens, de l'illustre famille écossaise de ce nom, qui portait dans son écu le lion rampant du grand Macduff, était le dernier rejeton de cette race antique, venue en France sous Louis XI et dont les divers membres s'étaient établis, les uns en Guyenne et les autres en Normandie. Sortie des anciens comtes de Fife, cette branche de Spens qui, pour se distinguer des autres branches, ajoutait à son nom et à ses armes le nom et les armes de Lathallan, s'éteignait en la personne de la comtesse Aimée-Isabelle, qu'on appelait si simplement mademoiselle Aimée dans le salon des Touffedelys, et devait mourir sous les bandeaux blancs et noirs de la virginité et du veuvage, ces doubles bandelettes des grandes victimes! Aimée de Spens avait perdu son fiancé au moment où, devenue pauvre par le fait de la spoliation révolutionnaire, elle cousait elle-même sa modeste robe de noces de ses mains féodales; et même on ajoutait tout bas qu'elle avait fait de cette robe inachevée et inutile le suaire de son malheureux fiancé… Depuis ce temps-là, et il y avait longtemps, le monde intime au sein duquel elle vivait l'appelait souvent la Vierge-Veuve, et ce nom exprimait bien, dans ses deux nuances, sa destinée. Comme il faut avoir vu les choses pour les peindre ressemblantes, le groupe de vieillards qui l'entourait et qui l'avait vue en pleine jeunesse, donnera peut-être en parlant d'elle, dans cette histoire, une idée de sa beauté passée; mais il paraît que cette beauté avait été surnaturelle.

Lorsque le vent de la poésie romantique soufflait dans la tête classique de l'abbé de Percy, qui était poète, mais qui tournait ses vers au tour en l'air de Jacques Delille, il disait, sans trop croire tomber dans le galimatias moderne:

		Ce fut longtemps l'Astre du jour;
		Mais c'est l'Astre des nuits encore!

Et, quelle que fût la valeur métaphorique de ces deux vers, ils ne manquaient pas de justesse. En effet, Aimée, la belle Aimée, était une puissance métamorphosée, mais non détruite. Tout ce qui avait été splendide en elle autrefois, tout ce qui foudroyait les yeux et les cœurs, était devenu, à son déclin, doux, touchant, désarmé, mais suavement invincible. Sidérale d'éclat, sa beauté, en mûrissant, s'était amortie. Comme les rayons de la lune, elle s'était veloutée…

L'abbé disait d'elle encore ce joli mot à la Fontenelle, pour exprimer le charme attachant de sa personne: «Autrefois, elle faisait des victimes; à présent, elle ne fait plus que des captifs.» Le foisonnant buisson de roses s'était éclairci, les fleurs avaient pâli et se dépouillaient, mais en se dépouillant, le parfum de tant de roses ne s'était pas évaporé. Elle était donc toujours Aimée… L'outre-mer de ses longs yeux de «fille des flots», qui distinguait, comme un signe de race, cette descendante des anciens rois de la mer, ainsi que les Chroniques désignent les Normands, nos ancêtres, n'avait plus, il est vrai, la radieuse pureté de ce regard de Fée, ondé de bleu et de vert, comme les pierres marines et comme les étoiles, et où semblaient chanter, car les couleurs chantent au regard, la Sérénité et l'Espérance! Mais la profondeur d'un sentiment blessé, qui teignait tout de noir dans l'âme d'Aimée, y versait une ombre sublime. Le gris et l'orangé, ces deux couleurs du soir, y descendaient et y jetaient je ne sais quels voiles comme il y en a sur les lacs de saphir de l'Écosse, sa primitive patrie. Moins heureuse que les montagnes, qui ne connaissent pas leur bonheur et qui retiennent longtemps à leurs sommets les feux du soleil couchant et les caresses de la lumière, les femmes, elles, s'éteignent par la cime. Des deux blonds différents qui avaient, pendant tant d'années, joué et lutté dans les ondes d'une chevelure «du poids de sa dot de comtesse», disait orgueilleusement le père d'Aimée de Spens avant sa ruine, le blond mat et morne l'emportait maintenant sur le blond étincelant et joyeux qui avait jadis poudré son front, si mollement rosé, de l'or agaçant de ses paillettes; et c'est ainsi que, comme toujours, le feu, une fois de plus, mourait sous la cendre! Si mademoiselle Aimée avait été brune, pas de doute que déjà, sur ces nobles tempes qu'elle aimait à découvrir, quoique ce ne fût pas la mode alors comme aujourd'hui, on eût pu voir germer ces premières fleurs du cimetière, comme on dit des premiers cheveux blancs que le temps, dans de cruels essais, nous attache au front brin à brin, en attendant que le diadème mortuaire qu'il tresse à nos têtes condamnées soit achevé! Mais mademoiselle Aimée était blonde. Les cheveux blancs des blondes sont des cheveux bruns, qui, peu à peu, viennent tacher, comme de terre, leurs boucles brillantes, dédorées. Ces terribles taches, Aimée les avait à la racine de ses cheveux relevés, et l'âge de cette jeune vieille n'était pas seulement écrit dans ces sinistres meurtrissures…

Il l'était ailleurs. Il l'était partout. A la clarté de la lampe qui frappait obliquement sa joue, il était aisé d'apercevoir les ombres mystérieuses et fatales qui ne tenaient pas au jeu de la lumière, mais à la triste action de la vie, et qui commençaient à tomber dans les méplats de son visage comme elles étaient déjà tombées dans le bleu de mer de ses yeux. La robe de soie gris de fer qu'elle portait et les longues mitaines noires qui montaient jusqu'à la saignée de son bras rond et vainement puissant, puisqu'il ne devait jamais étreindre ni un pauvre enfant, ni un homme; ce bras dont la chair ressemblait de tissu, de nuance et de fermeté, à la fleur de la jacinthe blanche; le bout de dentelle qu'elle avait jeté pour sortir, à la hâte, par-dessus son peigne, et qui, noué sous son menton, encadrait modestement l'ovale de ses traits; tous ces simples détails, ajoutés au travail du temps, humanisaient, faisaient redevenir visage de femme cette céleste figure de Minerve, calme, sérieuse, olympienne, placide, en harmonie avec ce sein hardiment moulé comme l'orbe d'une cuirasse de guerrière, où brûlait chastement, depuis plus de vingt ans, une pensée d'adoration perpétuelle. Et l'on sentait, en voyant ces premiers envahissements de l'âge et ces traces de la douleur, que si cette vierge, grandiose et pudique, avait toujours été la sagesse, elle n'était pas pour cela déesse.

Elle n'était qu'une fille «montée en graine», disaient cyniquement les jeunes gentilshommes de la contrée, qui ont tous perdu, au contact des mœurs nouvelles, la galanterie chevaleresque de leurs pères. Mais aux yeux de qui savait voir, cette vieille fille valait mieux à son petit doigt sans anneau qu'à tout leur corps, dans leurs robes de noce, les plus jeunes châtelaines de ce pays, dont les femmes ressemblent pourtant aux touffes de roses des pommiers en fleurs! Au physique, sa beauté de soleil couché, estompée par le crépuscule et par la souffrance, pouvait encore inspirer un grand amour à une imagination réellement poétique; mais, au moral, qui aurait pu lutter contre elle? Qui, sur les âmes élevées, aurait eu plus d'empire que cette Aimée de quarante ans, la femme de son nom autrefois, – car personne n'avait jamais inspiré plus de sentiments ardents et tendres… Richesse et conquêtes inutiles! Don de grâce ironique et cruel! qui n'avait jamais rien pu pour son bonheur, mais qui avait fait de sa vie manquée quelque chose de plus beau que la vie réussie des autres!

Le petit cercle qui venait de s'ouvrir pour elle et qu'elle avait élargi, s'était refermé autour de la cheminée. Mademoiselle Sainte de Touffedelys avait pris place auprès de sa sœur. La nouvelle arrivée, installée si aimablement dans la bergère de mademoiselle Sainte, avait tiré de son manchon la broderie commencée chez elle, et de ses doigts effilés, qui sortaient de ses mitaines de soie comme des pistils blancs d'une fleur noire, elle fit quelques points, puis, relevant sa belle tête et leur jetant son regard langoureux à eux tous, qui se préparaient à reprendre leur causerie interrompue:

«A la bonne heure! – dit-elle de cette voix dont la fraîcheur avait plus résisté que celle de ses joues, – une voix de rose qu'il faudrait donner au guide de l'aveugle pour le consoler de n'y voir plus; – à la bonne heure! voilà comme je vous aime maintenant, et comme je vous veux. Causez entre vous et oubliez-moi.»

Et elle repencha sa tête sur son ouvrage, et elle se replongea dans sa préoccupation profonde, ce puits de l'abîme qui était en elle et que gardait sa surdité!

«Et à présent, ma chère Percy, – fit doctoralement mademoiselle Ursule, – vous pouvez dire tout ce qu'il vous plaira sans aucune crainte. Quand sa surdité la reprend, elle devient encore plus distraite que sourde, et, c'est moi qui vous en réponds, elle n'entendra pas un seul mot, fendu en quatre, de votre histoire.

– Oui! – dit l'abbé; – seulement, ma sœur, vous ferez bien de vous arrêter, si votre fougue vous le permet, quand elle lèvera la tête de son ouvrage; car ces diables de sourds voient le son sur les lèvres, et les mots leur arrivent par les yeux.

– Lignes et hameçon! – dit le baron de Fierdrap étonné, – que de précautions pour une histoire! C'est donc quelque chose de bien terrible pour mademoiselle Aimée, ce que vous allez raconter. J'avais bien ouï dire autrefois qu'elle avait perdu son fiancé dans la fameuse expédition des Douze, et qu'elle n'avait jamais, à cause de cela, voulu entendre parler de mariage, depuis ce temps-là, malgré les bons partis qui se présentèrent; mais, bon Dieu! où donc en sommes-nous, si, au bout de vingt ans, il faut prendre des ménagements pareils pour raconter une vieille histoire devant une… devant une…

– Allons, achève! devant une vieille fille! – interrompit l'abbé. – Elle ne t'entend pas, et voilà déjà le bénéfice de sa surdité qui commence! Mais, mon pauvre Fierdrap, cette vieille fille, comme tu dis, eût-elle l'âge des carpes que tu pêches dans les étangs du Quesnoy, et elle est encore loin de cet âge et du nôtre, cette vieille fille, c'est mademoiselle Aimée de Spens, une perle, vois-tu? qui ne se trouve pas dans la vase où tu prends tes anguilles! une espèce de femme rare comme un dauphin, et à laquelle un vide-rivière de cormoran comme toi n'est pas troussé pour rien comprendre, pas plus qu'à ce terrible coup de filet autour du cœur, qu'on appelle un amour fidèle!

– Peuh! – fit le baron, sur lequel le mot de l'abbé opéra comme un clangor tubæ, qui lui sonnait la diane de sa manie et qui lui fit enfourcher son dada, – j'ai pêché, il y a environ dix ans, sous les ponts de Carentan et à l'époque de l'équinoxe de septembre, un poisson de la grosseur d'un fort rouget, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un dauphin, s'il faut en croire les peintures, les écussons et les tapisseries où ce phénix des poissons est représenté. Comment se trouvait-il dans la Douve? La mer l'avait-elle rejeté là comme elle y rejette quantité de saumons, à certaines saisons et à certaines marées? Mais le fait est que je l'y trouvai pris à une de mes lignes dormantes, au bout de laquelle il tressautait vigoureusement, comme s'il n'avait pas eu un croc dans la tête, de la profondeur de deux doigts! De ma vie ni de mes jours je n'avais eu un pareil poisson dans ma nasse; non, par Dieu et ses apôtres, qui étaient pêcheurs! ni le père Le Goupil, ni M. Caillot, ni M. d'Ingouville, ni aucun des membres de notre club des Pêcheurs de la Douve non plus!

«Je restai d'abord un peu ébahi quand je l'aperçus; mais bientôt je le couchai mollement sur l'herbe, et je me mis à braquer sur lui mes deux lanternes, – et il fit un geste en montrant ses deux yeux, qu'il cligna. – J'avais retenu de mes livres de classe que le dauphin se teignait, à l'heure de la mort, de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, et j'étais curieux de voir cela. Mais c'est probablement une de ces bourdes comme nous en ont fait si souvent messieurs les Anciens. As-tu jamais pu croire aux Anciens, toi, l'abbé?.. et à leur Pline?.. et à leur Varron?.. et à leur pince-sans-rire de Tacite?.. tous drôles qui se moquent de nous à travers les siècles, mais à qui, du moins, l'histoire de mon poisson allongea un bon soufflet de plus; car, mon cher, il mourut aussi bêtement qu'une huître hors de son écaille… sans plus changer de couleur que la première tanche ou le premier brochet venu! Et cependant, quand j'allai, de mon pied mignon, le porter au bonhomme Lambert de Grenthéville, qui s'occupait alors d'histoire naturelle, il me jura, malgré tout ce que je pus lui dire de la plate mort de la bête, et sur son honneur de savant, ce qui n'était pas pour moi, du reste, chose aussi vénérable que le reliquaire de Saint-Lô, oui! il me jura que c'était bien là le dauphin dont les anciens nous ont tant parlé. En fait de dauphin, voilà, l'abbé, ce que j'ai jamais vu de ma vie, et tu as diablement raison —diablement




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notes



1


L'auteur s'était trompé. Le dernier descendant mâle de ces nobles Percy vit encore dans le département du Nord. (Note de l'auteur.)


