Madame Putiphar, vol 1 e 2
Pétrus Borel




Petrus Borel

Madame Putiphar, vol 1 e 2





TOME PREMIER




PRÉFACE

Je me suis toujours proposé de faire, pour quelques individualités curieuses, originales et bizarres de ce temps-ci, une étude analogue à celle qu’un lettré de race choisie, M. Monselet, a menée à bonne fin sur les Oubliés et les Dédaignés du XVIIIe siècle. J’avais commencé par le portrait du Lycanthrope cette galerie tout à fait étrange, et je ne réponds pas de ne point la reprendre bientôt en étudiant ces méconnus ou ces excentriques qui s’appellent Elim Metscherski, Charles Lassailly, Aloïsius Bertrand, et, plus près de nous, ce poëte d’un grand talent et d’une existence si aventureuse, Albert Glatigny.

Pour aujourd’hui il ne s’agit ici que d’une préface à l’un des livres les plus particuliers de ce genre de littérature que Nodier appelait le genre frénétique. Je renverrai, pour ce qui touche à la vie même de Petrus Borel, au petit volume que je lui ai consacré[1 - Petrus Borel le Lycanthrope, sa Vie et ses Œuvres, chez René Pincebourde (Bibliothèque Originale, 1865).] et ne m’occuperai que de l’œuvre même qu’un éditeur artiste, M. Léon Willem, aidé de la piété filiale de M. Borel d’Hauterive, le frère de Petrus, remet en lumière en la revêtant d’une forme plus digne de la faire apprécier des bibliophiles.

La première édition de Madame Putiphar date de 1839; elle forme deux volumes in-8 à couverture bleue (Paris, Ollivier, éditeur), avec deux gravures sur bois, reproduites ici: la première, celle du tome Ier, représentant Patrick le volume de J. – J. Rousseau à la main et tenant tête à madame de Pompadour; la seconde (tome II), signée Louis Boulanger, montrant Déborah à genoux, les cheveux en désordre, devant Patrick décharné, à demi nu, un crucifix sur la poitrine. Sur la couverture du livre un cadran d’horloge, sans aiguilles, avec deux os de mort entre-croisés et une larme.

Ce livre, Petrus Borel l’avait écrit loin de Paris, au Baizil, en Champagne, près du château de Montmort, dans un moment de sa vie où il se sentait entraîné vers la production, emporté par la fièvre créatrice. Il avait promis deux ou trois autres romans à Ollivier, son éditeur; il avait composé, à la même époque, un drame en cinq actes, le Comte Alarcos, encore inédit et qu’on pourra publier un jour. La dureté de son éditeur eut facilement raison de cet accès d’espérance et de foi.

Dans une lettre mise aux enchères lors de la vente des autographes appartenant à l’éditeur Renduel, Petrus Borel se plaignait amèrement de l’éditeur qui lui avait acheté cette Madame Putiphar. La lettre est cruelle et vaut la peine d’être citée. Elle montre en quel état se trouvait alors le Lycanthrope. «Je vous écris de mon désert, dit Petrus Borel. J’ai vendu mes deux volumes de Madame Putiphar 200 francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (50 francs) quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse: je suis obligé de sortir de ma caverne du Bas-Baizil pour glaner ma nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme.»

Ainsi, on le voit, le Lycanthrope ne souffrait pas seulement de maux imaginaires, et il lui était bien permis de se plaindre.

Les exemplaires de cette édition princeps de Madame Putiphar sont devenus, comme ceux des Rhapsodies et de Champavert des raretés que se disputent les amateurs de romantiques. Singulière fortune des livres! C’est à la Bibliothèque, où ils étaient depuis vingt-cinq ans, que j’ai trouvé les deux volumes de Madame Putiphar. Depuis vingt-cinq ans ils dormaient là, et nul ne les avait lus, et personne ne les avait coupés! Le premier j’ai mis le couteau d’ivoire entre ces feuillets que pas une main n’avait tournés! Et pourtant, il valait d’être étudié, ce volume, ne fût-ce que pour le prologue en vers qui précède le roman, – superbe portique d’une œuvre étrange. Cette introduction est assurément ce qui est sorti de plus remarquable de la plume de Petrus Borel.

Le ton navré est réellement touchant, et pour cette fois les grincements de dents de Champavert ont cessé. Hésitant et non plus irrité, inquiet, troublé, le poëte s’interroge, résiste tour à tour, et s’abandonne au doute, à ses instincts divers, à cette triple nature qui compose son idiosyncrasie. Nous avons tous au fond du cœur deux ou trois de ces cavaliers fantastiques dont parle Borel, et que nous entrevoyons, dans les heures troublées, comme des visions apocalyptiques.

Faut-il analyser ici ce singulier roman de Madame Putiphar, précédé par une si éloquente introduction en vers? Au début du livre, mylord et mylady Cockermouth sont accoudés à leur balcon, regardant le soleil couchant. Milady sème mal à propos son bel esprit, comme le lui reproche son mari; elle compare les trois longues nuées éclatantes aux trois fasces d’or horizontales des Cockermouth, et le soleil au milieu du ciel bleu au besant d’or parmi le champ d’azur de l’eau. Milord laisse là cette conversation sentimentale. Il revient des Indes et demande sévèrement à sa femme pourquoi certain fils de fermier, Patrick Fitz-Whyte «étudie les arts d’agrément avec Déborah, l’héritière des Cockermouth». Non-seulement ce Patrick est un petit paysan, mais il est catholique, et lord Cockermouth a pour juron favori: «Ventre de papiste!» Il ne badine pas avec ses convictions. La mère défend sa fille de son mieux; mais elle n’est pas bien persuadée non plus de l’innocence de Déborah. Que faire? Elle interroge la jeune fille. «Déborah, mon enfant, êtes-vous une fille à commerce nocturne?» Déborah rougit, se jette à genoux et demande grâce. Elle aime M. Patrick Fitz-Whyte (elle l’appelle monsieur); chaque nuit, elle sort par la poterne de la Tour de l’Est, elle va causer avec lui près du Saule creux, mais causer, rien de plus. «Nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants!» D’ailleurs, elle promet de cesser toute relation avec ce Patrick et d’épouser l’homme que son père lui présentera.

Mais quoi! miss Déborah est de la religion d’Agnès. Le soir même, elle sort par la poterne de la Tour, elle va jusqu’au Saule creux et crie le mot de ralliement habituel:

«To be!

– Or no to be!» répond Patrick, qui connaît Shakespeare.

Les deux amoureux se font rapidement leurs confidences. Ils ont eu, l’un et l’autre, à subir les brutalités de leurs tyrans. Patrick a le visage balafré, Déborah a l’épaule démise. Lord Cockermouth a brisé sa cravache sur le front du jeune homme en le saluant d’un seul mot: «Porc!» et au déjeuner il a lancé un pot d’étain à sa fille. Décidément tout cela ne peut durer. Aussi bien les amants conviennent qu’ils partiront, qu’ils iront en France pour y vivre heureux et libres. Leur fuite aura lieu «le 15 du courant», le jour même de la fête de lord Cockermouth.

Hélas! on ne s’enfuit pas facilement du manoir paternel. Nos tourtereaux sont surveillés. Un certain Chris, qui en veut beaucoup à Patrick, parce que celui-ci a refusé de trinquer avec lui, les espionne et les dénonce à lord Cockermouth. Le jour de la fuite venu, et pendant que les hôtes du lord en sont au dessert, Cockermouth et son complice, armés jusqu’aux dents, s’en vont vers le Saule creux, se jettent sur une ombre qu’ils aperçoivent et qui doit être Patrick, – et l’égorgent.

Quant à Cockermouth, il essuie son épée et rentre dans la salle du banquet. Il cherche alors Déborah des yeux, ne l’aperçoit pas, s’inquiète. On court aux appartements.

«Mon commodore, dit Chris, je ne trouve pas mademoiselle!»

On devine que ce n’est point Patrick, mais Déborah qu’ils ont assassinée. Patrick la trouve ainsi baignée dans son sang, la remet sur pieds, et la reconduit jusqu’au château. Ils conviennent qu’il s’enfuira et qu’elle le suivra dès que ses blessures seront guéries. «Mais, dit-elle, comment te retrouverai-je à Paris?» – Ce Patrick est rusé! – «Il faut avoir recours à un expédient, mais lequel?.. (C’est lui qui parle.) Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.»

Après une telle trouvaille, il est bien permis de s’embrasser, – ce qu’ils n’ont garde d’oublier. Puis on se sépare.

Cela fait, Déborah se présente aux invités de son père, pâle, sanglante comme une autre Inès de las Sierras. Les invités se lèvent et se retirent. Lord Cockermouth essaie de les retenir, puis les menace de son épée, – que dis-je! – de sa flamberge, et la brandit sur ses convives. Mais un vieillard, marchant vers lui, «d’un faux air mystérieux lui dit: Milord, vous avez du sang à votre épée!»

Le livre Ier s’arrête sur ce coup de théâtre; il contient, – outre certaines particularités de style, comme cette singulière expression pour dire que Déborah but un verre d’eau: «Elle jeta un peu d’eau sur le feu de sa poitrine», – un passage à noter, le portrait de lord Cockermouth, évidemment fait d’après une épreuve de sir John Falstaff. On le cherchera et on le trouvera dans ces pages, et voilà certes une excellente caricature. Daumier ne l’eût pas mieux crayonnée. Ce livre de Madame Putiphar abonde en rencontres semblables. Je n’analyserai point la suite de l’ouvrage aussi scrupuleusement que le début. D’ailleurs le lecteur de ces pages n’a-t-il pas le livre entre les mains et ne peut-il laisser là le préfacier pour courir au conteur? Petrus se fera bien connaître lui-même. On remarquera, soit dit en passant, l’orthographe fantaisiste du Lycanthrope, qui tenait à ses systèmes comme cet autre original, Restif de la Bretonne. C’est ainsi qu’il écrit abyme, gryllon, pharamineux, etc. «Je ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, dit M. Charles Baudelaire, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve typographique, l’auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d’imprimer son manuscrit.»

Revenons à Madame Putiphar. Patrick donc a quitté l’Irlande, ainsi qu’il a été convenu. Il arrive en France et entre d’emblée dans le régiment des mousquetaires du roi. Il n’a garde d’oublier le sixième pilastre du Louvre, et il y écrit son adresse. Précaution excellente, puisque Déborah le cherche déjà. Elle le rejoint. Leur folle joie remplit une quinzaine de pages. Petrus Borel n’a pas trouvé de meilleur mode pour exprimer leur ivresse que de les faire agenouiller dans toutes les églises de Paris. Mais voyez la fatalité! Patrick a été jugé en Irlande comme assassin contumax de miss Déborah; jugé, autant dire condamné, et mieux que cela, puisqu’il a été pendu en effigie, ce dont-il se moque au surplus profondément.

Ah! que vous avez tort d’être dédaigneux, ami Patrick! Justement, un mousquetaire de son régiment, Irlandais comme lui, Fitz-Harris, apprend la nouvelle de cette pendaison et en confie aussitôt le secret à tous ses camarades. Patrick se défend comme il peut, proteste de son innocence, et pour prouver qu’il n’a pas tué miss Cockermouth, il présente à ses compagnons Déborah, Déborah vivante et devenue sa femme. On s’incline profondément, et tout serait pour le mieux si le régiment des mousquetaires n’avait pas de colonel. Il en a un, vertubleu! et habillé de vert-naissant, têtebleu! et qui se nomme le marquis de Gave de Villepastour, mille cornettes! Or, ce colonel est amoureux de la femme de Patrick. Il veut la séduire, elle ne l’écoute pas; l’enlever, elle le repousse. Il a beau mettre Patrick aux arrêts pour causer plus librement avec Déborah, Déborah résiste. Il a des menaces, soit! Elle a des pistolets.

Sur ces entrefaites, Fitz-Harris, l’Irlandais qui est poëte par échappées, est convaincu d’avoir publié un libelle contre Madame Putiphar, lisez Madame de Pompadour. Petrus Borel appelle aussi Louis XV Pharaon. Maître Fitz-Harris est mis à la Bastille, et Patrick, toujours généreux, va demander sa grâce à la marquise.

Ici, j’aurais grande envie de reprocher à Petrus Borel sa sévérité excessive pour cette reine de la main gauche qui profita de sa demi-royauté pour faire un peu de bien, quand les autres, par habitude et par tempérament, font beaucoup de mal. Dieu me garde de me laisser entraîner par ce courant de réhabilitations érotiques qui, parti d’Agnès Sorel, ne s’est pas arrêté à la Dubarry! Mais enfin, lorsque je songe à Madame de Pompadour, c’est à son petit lever que je la revois, souriante, entourée d’artistes, ses amis, tenant le burin et demandant à Boucher un avis sur la gravure qu’elle vient d’achever. Muse du rococo, elle ne se contenta pas de publier des estampes ou de peindre des nymphes au sein rosé, elle protégea les Encyclopédistes, – et cette petite main si forte pouvait seule peut-être arrêter la persécution; elle philosopha, elle fit un peu expulser les Jésuites. Bref, il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a légèrement aimé la liberté de l’art et de la pensée[2 - On vient tout récemment de vendre (février 1877) à l’hôtel Drouot, une collection de Lettres autographes de femmes célèbres des XVIIe et XVIIIe siècles, parmi lesquelles figurait une suite de lettres de madame de Pompadour qui pourraient donner lieu à une publication fort intéressante. Ce sont des lettres d’Antoinette Poisson à son père (de 1741 à 1753), et à son frère M. de Vendières, marquis de Marigny (de 1749 à 1762). On y voit madame de Pompadour jouant Alzire à son théâtre de Choisy, se faisant peindre par Boucher et représenter au pastel par Liotard; parlant de son petit Cochin (Charles Cochin, le dessinateur), des tableaux de Joseph Vernet, de la folie du peintre La Tour. Elle appelle M. de Vendières frérot ou Monseigneur de Marcassin, en déclinant le nom en latin et se décerne à elle-même le petit nom de Reinette. Reinette, cela ne veut-il point dire petite reine, ô marquise? Toujours est-il que ces trente-neuf lettres mises en vente, formant ensemble une soixantaine de pages, composent une piquante, alerte et charmante chronique du temps passé, et que madame de Pompadour s’y montre fort aimable et très-attirante (voyez le Catalogue de cette vente rédigé par M. Gabriel Charavay). C’est tout ce qui reste de cette précieuse collection du cabinet d’un amateur où figuraient aussi Louise de la Fayette, la duchesse de la Châtre, Marie de Hautefort, la princesse de Conti, la duchesse de Porsmouth, etc., etc.: – une Académie de femmes, le Décaméron de l’histoire.].

Mais Petrus Borel ne nous la présente pas ainsi. C’est une louve affamée, une Cléopâtre sur le déclin, et quand madame du Hausset introduit Patrick dans le boudoir de Choisy-le-Roi, la Putiphar saisit à deux mains, – et quelles mains! – le manteau de ce Joseph irlandais. Ce diable de Patrick résiste au surplus éperdument. Elle parle amour, séduction, ivresse; il répond langue irlandaise, Dryden, minstrel, légendes de son pays. A cette femme éperdue et enivrée il réplique par un cours de grammaire comparée, et quand elle lui déclare en face son amour, il va froidement dans la bibliothèque prendre un livre du citoyen de Genève et met sous les yeux de la Pompadour cette pensée de la Nouvelle Héloïse:

«La femme d’un charbonnier est plus estimable que la maîtresse d’un roi.»

La Pompadour ne répond rien, mais elle fait mettre mon Patrick à la Bastille, pendant que le colonel marquis de Villepastour fait transporter Déborah au Parc-aux-Cerfs. Mais si Patrick est un loup, Déborah est une lionne. Pharaon a beau prier, supplier, se traîner à ses genoux, elle résiste, elle est superbe. «Vous finirez, dit le roi, par me rendre brutal!» Le tome Ier de Madame Putiphar se termine par la lutte et la résistance dernière de Déborah.

Dans le tome II de son ouvrage, Petrus Borel sème avec prodigalité les cachots ténébreux, les escaliers humides, les geôliers farouches, les souterrains sanglants et les oubliettes, toutes les fantasmagoriques des mélodrames. Déborah est enfermée au fort Sainte-Marguerite, et parvient à s’en échapper. Patrick et Fitz-Harris, réunis par le hasard, croupissent dans des culs-de-basses-fosses, à la Bastille ou à Vincennes. Au surplus, il y a vraiment là des pages saisissantes et effroyables. Les longues heures des deux martyrs sont comptées avec une cruauté sombre qui commence par faire sourire et qui finit par terrifier. Telle scène ou Fitz-Harris meurt en maudissant ses bourreaux, où le délire le gagne, où il revoit, moribond en extase, son comté de Kerry, Killarney la hautaine, le soleil, les arbres, les oiseaux; où Patrick demeure bientôt seul dans l’ombre, avec le cadavre de son ami, cette scène vous étreint à la gorge comme une poire d’angoisse. Petrus prend ainsi comme un violent plaisir à vous inquiéter et à vous torturer.

Quant à la fin même de l’histoire, la voici. Déborah a eu un fils, le fils de Patrick. Elle l’a appelé Vengeance. C’est une façon de désespéré taillé sur le patron d’Antony, ou de Didier, un des mille surmoulages pris sur les statues des bâtards romantiques. Déborah, poussée par les lamentations de son fils, lui confie le secret de sa naissance, lui montre son père emprisonné, torturé, maudit, et lui met une épée à la main en lui disant: «Va le venger!» Vengeance descend à l’hôtel du Villepastour et l’insulte, le frappe au visage, le contraint à se battre. Le marquis prend son épée, tue d’un coup droit ce jeune imprudent, fait attacher le cadavre sur le cheval qui à amené Vengeance vivant, et lâche le nouveau Mazeppa à travers champs. La course nocturne du cheval de Vengeance vers le château où attend Déborah est un des bons, des beaux morceaux du livre. C’est une façon de ballade où, comme un refrain, passe le cri de l’auteur au coursier: «Va vite, mon cheval, va vite!»

Lorsque Déborah voit son fils mort, elle sent soudain sont cœur se fendre, la vie lui échapper, le doute l’envahir. Elle désespère de Dieu après avoir désespéré des hommes.

Ici la plume semble tomber brusquement des mains de Borel. Un accent de sincérité poignante traverse son livre et le démenti final donné à son roman, la justice envahissant ce foyer d’horreurs, la revanche des bons sur les méchants, – c’est la prise de la Bastille par le peuple, le renversement du trône par les faubourgs, le meurtre du passé par la liberté. Il a réussi, ce Petrus Borel, à peindre en couleurs fortes, et sous un aspect nouveau, les triomphants épisodes du 14 juillet. Sa plume s’anime, court, étincelle, maudit, acclame, renverse; son style sent la poudre. Il y a là quelques pages vraiment dignes des écrivains embrasés qui vivaient dans la fournaise même, oui, dignes de Loustalot ou de Camille Desmoulins.

Au fonds d’un puits, dans la boue, dans la nuit, le peuple retrouve enfin un vieillard balbutiant des paroles d’une langue inconnue. C’est Patrick, Patrick hâve, décharné, lugubre. Déborah le reconnaît, elle se jette à son cou, elle lui parle, elle l’appelle par son nom. Il n’entend pas. «Fou! dit-elle. Il est fou!..» Elle se recule effrayée, tombe de toute sa hauteur et meurt.

Le livre s’arrête. Un meurtre de plus était impossible.

Je viens de nommer Camille Desmoulins. Ce n’est pas seulement le style même de Camille que le dénouement de Madame Putiphar nous rappelle: l’idée même de ce roman a été fournie au Lycanthrope par l’histoire. – Petrus Borel (ceci paraîtra intéressant aux curieux), a emprunté son livre aux Révolutions de France et de Brabant de Camille Desmoulins. Je lis, en effet, dans le no 40 des Révolutions[3 - Voir notre travail sur Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et les Dantonistes (1 vol. in-8, chez Plon, 1872).], page 34, une lettre d’un certain Macdonagh, gentilhomme irlandois, capitaine, lequel se plaint d’avoir été persécuté, offensé par son colonel, mis en prison, non pas à la Bastille, mais dans la tour des îles de Sainte-Marguerite, absolument comme dans Madame Putiphar Petrus Borel nous montre l’Irlandais Patrick offensé par son colonel, persécuté et jeté dans un cul-de-basse-fosse. Même caractère et même aventure. Le colonel enlève la femme qui s’appelle Déborah dans le roman, Rose Plunkett dans l’histoire.

La lettre de Macdonagh à Desmoulins est datée du 15 Juillet 1790. L’auteur raconte comment Rose Plunkett, qu’il a épousée en Irlande et qu’on lui a enlevée pendant qu’il était dans le cachot de l’Homme au Masque de Fer, est aujourd’hui la femme du marquis de Carondelet. Aussitôt, le Marquis d’écrire à Camille: «Monsieur, quelle a été ma surprise de voir dans votre journal une lettre signée Macdonagh, contenant une histoire infâme sur ma femme, dont il n’y a pas un mot de vrai! A peine cet homme l’a-t-il vue au travers des grilles d’un couvent, etc., etc.» A cela, Desmoulins répond qu’il ne regrette pas d’avoir publié la lettre de l’Irlandais, que la publicité est la sauvegarde du peuple et des honnêtes gens. «La dénonciation, dit-il, si elle est vraie, démasque des fripons; et si elle est fausse, un calomniateur; dans tous les cas, elle tourne ainsi au profit de la société, sans faire de tort à son client, car quel mal vous fait une imposture dont il vous est si facile de confondre l’auteur et de lui en faire porter la peine?»

Il y avait eu grand bruit à la suite de la lettre de Macdonagh, et le marquis de Carondelet, chevalier de Saint-Louis avait adressé aussitôt contre «l’intrigant» une requête à Messieurs de l’Assemblée nationale, au roi, à ses ministres, à tous les tribunaux du royaume: «C’est un scélérat qui file sa corde», y était-il dit en parlant de Macdonagh. A cela Macdonagh répond par une visite à Camille Desmoulins et lui conte l’affaire qui est atroce, dit l’auteur des Révolutions de France et de Brabant, Macdonagh a épousé Rose Plunkett qui, après lui avoir vainement offert une somme d’argent pour obtenir son désistement, «a trouvé,» dit Desmoulins, «qu’il lui en coûterait bien moins de se démarier par lettre de cachet, et moyennant 24,000 livres, a fait enfermer son mari, – non son futur, mais le passé – aux îles Sainte-Marguerite pendant douze ans et sept mois.» Et, comme pièces de conviction, Desmoulins insère dans son journal des lettres de la marquise de Carondelet où Rose Plunkett appelle le capitaine irlandais: «Mon cœur et mon âme.»

On pourrait chercher ce qu’il advint de cette affaire Macdonagh; toujours est-il que Petrus Borel y a trouvé le sujet de Madame Putiphar, et que modifiant le rôle de Rose devenue Déborah, agrémentant son récit d’une visite à la Pompadour et d’une prise de la Bastille, il a choisi, ce jour-là, Camille Desmoulins pour collaborateur.

Le public sera heureux, je n’en doute pas, de retrouver, dans une édition faite pour les bibliothèques choisies, un livre aussi célèbre et aussi caractéristique que Madame Putiphar.

Celui qui l’écrivit fut un homme de conviction et de talent qui eût pu marquer plus profondément encore sa trace dans l’histoire des lettres si la fortune lui eût souri. Comme il rêvait de grandes choses! Je retrouve dans la collection de l’Artiste ces vers non réimprimés qui montrent bien ce qu’étaient ses espoirs et ses rêves:



    9 octobre.

		Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve
		De l’amour fort et fier que je vous dois vouer;
		Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve
		Que mon cœur valeureux puisse désavouer.

		Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve!
		Oui, pour vous mériter, je m’en vais dénouer
		Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve
		Quelque admirable drame où vous voudrez jouer!

		Shakspeare applaudira; mon bon maître Corneille
		Me sourira du fond de son sacré tombeau!
		Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille,

		Éteint sa forge en feu, quitté son escabeau,
		Croisant ses bras lassés de son œuvre exemplaire,
		Implacable, il viendra réclamer le salaire!

    Petrus Borel.
C’est à madame Paradol, la belle madame Paradol de la Comédie-Française, mère de Prévost-Paradol, que ce sonnet était adressé et Petrus lui dédiait en outre le roman que M. Willem réimprime aujourd’hui. Ces vers décèlent bien un fier état d’âme, un courage tout prêt à tenter l’œuvre grande, un immense désir d’escalader les sommets. Ces folies et ces ardeurs vaillantes, ces explosions et ces fumées du romantisme valaient mieux encore que les fanges du réalisme, dont on sourira tout autant quand la mode en sera passée, et qui rentrent aussi dans le «genre frénétique» dont parlait Charles Nodier.

A propos du romantisme et de ses fièvres, M. Philarète Chasles écrivait un jour. «C’était une belle époque éperdue. Elle voulait trop, elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait trop de sa séve aux vents du midi et du nord. Elle ne s’arrêtait pas pour s’écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l’ardeur, la séve et l’élan. Partout singularités et phénomènes: femmes émancipées, phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en trente actes et des vers de quarante pieds. Trialph jaillissait de la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir de douleur en Algérie, se disait lycanthrope. On imaginait qu’une loi votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines…» Ah! le beau temps et le temps des glorieuses chimères! C’était folie? Soit. Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons, fouillons çà et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais nous ne sommes plus des créateurs. L’imagination s’est enfuie. La folle du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui décrivent, – mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de salpètre chez le dernier de ces insensés d’autrefois que chez plus d’un homme célèbre d’aujourd’hui.

Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du Lycanthrope: «Poor Yorick, alas!– Hélas! pauvre Yorick!»

Il y avait quelque chose là!



    Jules CLARETIE.



Février 1877.



A


L. P


CE LIVRE


EST A TOI ET POUR TOI


MON AMIE


PROLOGUE

		Une douleur renaît pour une évanouie;
		Quand un chagrin s’éteint c’est qu’un autre est éclos;
		La vie est une ronce aux pleurs épanouie.

		Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos,
		Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche,
		Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés,
		Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache
		Ma nature gémit; mais, sur ces acharnés,
		Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales,
		Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat,
		Et le jettent joyeux sous la grêle des balles,
		Lui versant dans le cœur la rage du combat.

		Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
		Il porte élégamment un corselet d’acier,
		Scintillant à travers une résille verte
		Comme à travers des pins les crystaux d’un glacier,
		Son œil est amoureux; sa belle tête blonde
		A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
		Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde
		Comme fait le lampas autour des palanquins.
		Son cheval andalous agite un long panache
		Et va caracolant sous ses étriers d’or,
		Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache
		Avec l’agilité d’un vain toréador.

		Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,
		Est juché gravement sur le dos d’un mulet,
		Qui feroit le bonheur d’un gothique antiquaire;
		Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
		Avec soin est jetée une housse fanée;
		Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
		Ou caparaçonné la blanche haquenée
		Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
		Il est gros, gras, poussif; son aride monture
		Sous lui semble craquer et pencher en aval:
		Une vraie antithèse, – une caricature
		De carême-prenant promenant carnaval!
		Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe
		Traînante enseveli, voilé d’un capuchon,
		Qui pour se vendre au Ciel ici-bas se dérobe;
		Béat sur la vertu très à califourchon.
		Mais Sabaoth l’inspire, il peste, il jure, il sue;
		Il lance à ses rivaux de superbes défis,
		Qu’il appuie à propos d’une lourde massue:
		Il est taché de sang et baise un crucifix.

		Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,
		Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;
		Un hyperboréen; un gnôme sans paupière,
		Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
		Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.
		Il porte à sa main gauche une faulx dont l’acier
		Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trappe
		En croupe où se faisande un pendu grimacier,
		Laid gibier de gibet! Enfin pour cimeterre
		Se balance à son flanc un énorme hameçon
		Embrochant des filets pleins de larves de terre,
		Et de vers de charogne à piper le poisson.

		Le premier combattant, le plus beau, – c’est le monde!
		Qui pour m’attraire à lui me couronne de fleurs;
		Et sous mes pas douteux, quand la route est immonde
		Étale son manteau, puis étanche mes pleurs.
		Il veut que je le suive, – il veut que je me donne
		Tout à lui, sans remords, sans arrière-penser;
		Que je plonge en son sein et que je m’abandonne
		A sa vague vermeille – et m’y laisse bercer.
		C’est le monde joyeux, souriante effigie!
		Qui devant ma jeunesse entr’ouvre à deux battants
		Le clos de l’avenir, clos tout plein de magie,
		Où mes jours glorieux surgissent éclatants.
		Ineffable lointain! beau ciel peuplé d’étoiles!
		C’est le monde bruyant, avec ses passions,
		Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles,
		Ses mille voluptés, ses prostitutions!
		C’est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses femmes,
		Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux,
		Où le simple est abject, les malheureux, infâmes!
		Où qui jouit le plus est le plus vertueux!
		Le monde et ses cités vastes, resplendissantes,
		Ses pays d’Orient, ses bricks aventuriers,
		Ses réputations partout retentissantes,
		Ses héros immortels, ses triomphants guerriers,
		Ses poètes, vrais dieux, dont, toutes enivrées,
		Les tribus baisent l’œuvre épars sur leurs chemins,
		Ses temples, ses palais, ses royautés dorées,
		Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains!
		C’est le monde! Il me dit: – viens avec moi, jeune homme,
		Prends confiance en moi, j’emplirai tes désirs;
		Oui, quelque grands qu’ils soient je t’en paierai la somme!
		De la gloire, en veux-tu?.. J’en donne!.. Des plaisirs?..
		J’en tue – et t’en tuerai!.. Ces femmes admirables
		Dont l’aspect seul rend fou, tu les posséderas,
		Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables
		Comme sur un caillou tu les aiguiseras!

		Le second combattant, celui dont l’attitude
		Est grave, et l’air bénin, dont la componction
		A rembruni la face: Or, c’est la solitude,
		Le désert; c’est le cloître où la dilection
		Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée
		Du calme, du silence, édulcore le fiel,
		Où l’âme de lumière est sans cesse arrosée:
		Montagne où le chrétien s’abouche avec le Ciel!
		C’est le cloître! Il me dit: – Monte chez moi, jeune homme,
		Prends confiance en moi, quitte un monde menteur
		Où tout s’évanouit, ainsi qu’après un somme
		Des songes enivrants; va, le seul rédempteur
		Des misères d’en bas, va, c’est le monastère,
		Sa contemplation et son austérité!
		Tout n’est qu’infection et vice sur la terre:
		La gloire est chose vaine, et la postérité
		Une orgueilleuse erreur, une absurde folie!
		Voudrois-tu sur ta route élever de ta main
		Un monument vivace?.. Hélas! le monde oublie,
		Et la vie ici-bas n’a pas de lendemain.
		Viens goûter avec moi la paix de la retraite;
		Laisse l’amour charnel et ses impuretés;
		Romps, il est temps encor; ton âme n’est pas faite
		Pour un monde ainsi fait; de ses virginités
		Sois fidèle gardien; viens! et si la prière,
		La méditation ne pouvoit l’étancher,
		Alors tu descendras dans la sombre carrière
		De la sage science, et tu pourras pencher
		Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles,
		Magnifier le Christ – et verser le dédain
		Sur la Philosophie outrageant ses merveilles
		Du haut de ses tréteaux croulants de baladin;
		Tu pourras, préférant l’étude bien aimée
		De l’art, lui rendre un culte à l’ombre de ce lieu;
		Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée,
		Malheureux Lesueur, peindre la Bible et Dieu!..

		Le dernier combattant, le cavalier sonore,
		Le spectre froid, le gnôme aux filets de pêcheur,
		C’est lui que je caresse et qu’en secret j’honore,
		Niveleur éternel, implacable faucheur,
		C’est la mort, le néant!.. D’une voix souterraine
		Il m’appelle sans cesse: – Enfant, descends chez moi,
		Enfant, plonge en mon sein, car la douleur est reine
		De la terre maudite, et l’opprobe en est roi!
		Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la fange,
		Chrysalide, éphémère, ombre, velléité!
		Viens plus tôt que plus tard, sans oubli je vendange
		Un par un les raisins du cep Humanité.
		Avant que le pilon pesant de la souffrance
		T’ait trituré le cœur, souffle sur ton flambeau;
		Notre-Dame de Liesse et de la Délivrance,
		C’est la mort! Chanaan promis, c’est le tombeau!
		Qu’attends-tu? que veux-tu?.. Ne crois pas au langage
		Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien;
		Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage!
		Il promet le repos; ce n’est qu’un bohémien
		Qui ment, qui vous engeole, et vous met dans sa nasse!
		L’homme y demeure en proie à ses obsessions.
		Sous le vent du désert il n’est pas de bonace;
		Il attise à loisir le feu des passions.
		Au cloître, écoute-moi, tu n’es pas plus idoine
		Qu’au monde; crains ses airs de repos mensongers;
		Crains les satyriasis affreux de saint Anthoine:
		Crains les tentations, les remords, les dangers,
		Les assauts de la chair et les chutes de l’âme.
		Sous le vent du désert tes désirs flamberont;
		La solitude étreint, torture, brise, enflamme;
		Dans des maux inouïs tes sens retomberont! —
		Il n’est de bonheur vrai, de repos qu’en la fosse:
		Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien;
		Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse;
		Là, point d’ambition, point d’espoir déçu… – Rien!..
		Là, rien, rien, le néant!.. une absence, une foudre
		Morte, une mer sans fond, un vide sans écho!.. —
		Viens te dis-je!.. A ma voix tu crouleras en poudre
		Comme aux sons des buccins les murs de Jéricho! —

		Ainsi, depuis long-temps, s’entrechoque et se taille
		Cet infernal trio, – ces trois fiers spadassins:
		Ils ont pris – les méchants pour leur champ de bataille,
		Mon pauvre cœur, meurtri sous leurs coups assassins,
		Mon pauvre cœur navré, qui s’affaisse et se broie,
		Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant!
		Quand finira la lutte, et qui m’aura pour proie, —
		Dieu le sait! – du Désert, du Monde ou du Néant?




LIVRE PREMIER





I


Je ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des destinées fatales; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur; mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourquoi?.. Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non plus: ici la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond.

S’il est une Providence, est-ce pour l’univers, est-ce pour l’humanité, et non pour l’homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle? L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde? La Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle les marque toutes, et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle parfois si funeste?

Les savants, pour qui rien n’est ténébreux, diront que la destinée de l’individu dérive immédiatement de son organisation; que l’homme sans perspicacité sera dupe, que l’homme fin sera dupeur, et saura éviter les pierres d’achoppement où le premier trébuchera. – Mais, pourquoi celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple? Être simple et bon est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice? – A quoi les savants répondront: Celui-ci est simple, parce qu’il a la protubérance de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu’il a la protubérance de la finesse. – Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque à l’autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à l’un la bosse du meurtre, et à l’autre la bosse de la mansuétude? Si dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises qualités des êtres, il a départi leurs destinées: les destinées sont donc écrites; il y a donc un destin! L’animal n’a donc pas son libre arbitre: il n’a donc pas le choix d’être doux ou d’être féroce, de souffrir ou de faire souffrir, d’aimer ou de tuer. – Les savants se lèveront et répondront encore: – Il n’y a ni bonne ni mauvaise passion: c’est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit: Ceci est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m’est profitable; ceci est mauvais parce que ceci m’est nuisible. – Soit: mais si les hommes doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle d’insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc extravagante? Une Providence ne sauroit l’être. D’ailleurs cette raison n’explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la société; car il est des hommes bons dont l’existence est affreuse; car il est des hommes victimes d’événements indépendants de leur volonté, d’événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu humaine ne pouvoit parer.

Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie future, où le juste est récompensé, et le méchant puni; mais pourquoi récompenser le juste, qui n’a pas eu à opter entre la justice et l’iniquité? mais pourquoi châtier le méchant, qui n’a pas eu à choisir entre le crime et la bienfaisance? On ne doit récompenser et punir que les actes volontaires. C’est Dieu, et non pas le créé qu’il faudroit glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu’il faudroit supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple, au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts de la première, d’en faire une seule convenable.

Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des hommes? seroit-elle rétroactive?

Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces pensées fatigantes et révoltantes: je ne chercherai point à expliquer ces choses inexplicables: si je m’y appesantissois longuement, je me briserois le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toutes fois qu’elle interroge, et je m’incline devant les ténèbres.

Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour l’amusement des enfants: peut-être l’homme aussi est-il créé pour les menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complaît à le torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés d’une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète?

S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies: malheur à celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu’il eût été étouffé dans le sein de sa mère.

C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de résoudre: quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but et la mission de pareilles existences.




II


Mylord, venez donc au balcon: le beau soleil couchant! Ah, vous êtes fortuné, mylord! tout jusques au ciel même qui se fait votre vassal et porte votre écusson au flanc. Regardez à l’occident; ces trois longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d’or horizontales? et le soleil, votre besant d’or, au champ d’azur de votre écu?

– Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit: vous voulez, suivant votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un incident, par quelque mignardise; mais, vous le savez, je ne me laisse pas piper à vos pipeaux, et vous m’écouterez jusqu’au bout.

Je vous disois donc que si vous n’y prenez garde il arrivera malheur à votre fille. Je vous disois que dès l’origine j’avois prévu tout ce qui est survenu, que j’avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir; et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n’avez de noble que mon nom.

Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur laisser aucun rapport; en tout point vous m’avez désobéi. Plus tard, lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon retour de l’armée, je trouvai Déborah compagne de Pat; je trouvai Pat presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborah, et étudiant avec elle les arts d’agrément. Étiez-vous folle! Vous avez fait un joli coup en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick! Aujourd’hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s’en va labourer un solfége à la main, un Shakspeare sous son bras. N’eût-ce été que par respect pour ma maison, vous n’eussiez pas dû attirer ici, et traiter de telle sorte, l’enfant d’un de vos fermiers, et d’un de vos fermiers irlandois et papiste!

– Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses. Ce n’étoit point pour braver vos commandements, ce que j’en fis, mais purement pour l’amour de votre fille: seule, avec moi et quelques domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se mouroit d’ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l’égayoit de sa grosse joie, qui l’entraînoit dans le jardin et dans le parc; qui inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et d’amusements.

Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études? N’auroit-ce pas été cruel de le renvoyer à l’arrivée des professeurs de Debby? Puisqu’il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de l’instruire et de le polir pour le rendre plus digne d’elle? Il avoit si bonne envie d’apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon! Cela donnoit de l’émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez, il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à beaucoup de gentilshommes d’avoir de pareils héritiers!

– Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées sur les gents de basse condition; vous aurez beau argumenter, un mulet et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un homme.

Où toutes ces prouesses de vertu vous conduiront-elles? Vos largesses envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre conduite à l’égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris d’étroite amitié, puis à l’amitié a succédé l’amour: la jeune comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier: mademoiselle en feroit volontiers son époux! Dieu me damne! cela me fait dresser les cheveux sur la tête! Mademoiselle refuse tout brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant: J’ai fait vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste! quel est ce catholique baragouin? Dieu me damne! ça tourne à mal…

– Pourquoi vous enflammer ainsi? à quelle occasion tant de violence? Cette fantaisie de garder le célibat n’est qu’une lubie de jeunesse, qui lui passera, et tout d’abord qu’elle aura rencontré un cavalier de son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est rompu entre elle et lui depuis long-temps; et que depuis votre farouche sortie contre lui, il n’a pas remis le pied au château.

– Tout est rompu entre elle et lui!.. Il n’a pas remis le pied au château!.. Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah! tout est rompu entre elle et lui?.. parole d’honneur?.. C’est pour cela que mon fidèle Chris, maintes fois, l’a vu rôdant près du château; c’est pour cela qu’il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah! tout est rompu entre elle et lui!.. vraiment?.. C’est bien, restez dans votre quiétude: pour moi, je vais redoubler de sévérité; Chris l’espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille… Quant au paysan, c’est la moindre affaire.

– Vous êtes maître, mylord, et surtout maître de vos actions; je ne suis que votre humble servante, et je m’incline. Faites à votre guise; on recueille ce qu’on a semé.

– A vos souhaits, comtesse.




III


Le lendemain, après sa toilette, lady Cockermouth fit prier Déborah de vouloir bien se rendre auprès d’elle, par l’escalier dérobé, le plus secrètement possible, pour ne point attirer l’attention de son père.

Aussitôt Debby, très-inquiète, arriva mystérieusement; d’un pas craintif et d’un air caressant, elle s’approcha de sa mère pour la saluer d’un baiser, mais ses lèvres ne pressèrent que ses deux mains qui soutenoient son front abattu.

– Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir bien voulu vous rendre avec empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant son visage mélancolique; cédez toujours ainsi à mes douces et sages prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère infortunée de grands chagrins et de grands remords. J’ai tant besoin de consolation!.. et toute consolation ne me peut venir que de vous.

Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos caprices: cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré ma vie, déjà tant empoisonnée: vous vous étiez éprise de belle amitié pour Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez toujours sa société, vous l’invitiez à vos récréations, vous lui offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous deveniez maussade quand on l’éloignoit de vous; au lieu de m’opposer rigoureusement, et comme je l’eusse dû, à votre fréquentation de ce petit rustaud; – fréquentation tout à fait messéante et blessant violemment votre père, qui plusieurs fois m’avoit intimé l’ordre, de l’empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon unique, pour ne point vous affliger, j’écoutai vos désirs instants, et je favorisai vos entrevues. J’avois pensé que ce n’étoit qu’un enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en vos goûts; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu’il étoit opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang.

Vous n’avez pas oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes les tempêtes que cette condescendance m’a fait essuyer, toutes les fureurs qu’elle a fait tomber sur vous et sur moi; n’étoit-ce pas assez?..

Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse; je croyois éteint ce brandon de discorde; hélas, me serois-je abusée grossièrement?

Voici que la colère de votre père s’est réveillée plus véhémente que jamais: hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M. Pat, il a invectivé contre vous, il m’a chargée de blâmes. J’ai tâché de l’appaiser, en témoignant de toutes mes forces de votre innocence. J’ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans doute, quelqu’un avoit égaré sa bonne foi. Je l’ai prié de ne point calomnier ma Déborah. J’ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborah, vous n’êtes point une fille à commerce nocturne: c’est une calomnie! Me démentirez-vous?.. Non, Déborah, vous n’avez pu prolonger, au péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste à l’orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me démentirez-vous?..

– O ma mère, ma mère, pardon!.. s’écria Déborah, tombant alors à ses genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe.

– Cessez vos cris, Déborah, craignez qu’ils n’attirent votre père, sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma joie?

– O ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne suis criminelle que de vos chagrins… Veuillez m’entendre?..

– Debby, ma fille, que vous êtes cruelle! Déjà ne m’aviez-vous pas assez causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié? N’eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée.

– C’est qu’aussi souvent il est plus facile d’être immolé que de s’immoler. On ne tient pas compte des efforts vains, des luttes impuissantes, des combats secrets: en vérité, croyez-vous qu’il soit si aisé de s’arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait, sur un être d’élection? Croyez-vous qu’un amour sans bornes, soit si commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et surtout quand le bien-aimé n’a d’autre crime que celui d’être né dans une crèche?

S’il en est qui peuvent à un signal donné désaimer ou prendre de l’amour, ce n’est pas moi. J’ai tout tenté; je me suis tout dit pour surmonter ma passion; et tout ce que j’ai fait pour la détruire n’a fait que la consolider. Enfin, j’ai cessé ce duel inégal avec la nature; et je me suis abandonnée au courant; dût-il m’entraîner dans un gouffre, résignée à tout, je le suivrai.

– A quelle école, s’il vous plaît, avez-vous appris un langage aussi odieux? Est-ce à l’école de votre paysan?

– Mon paysan n’est point un homme de scandale; et si mon langage est odieux, c’est que mon cœur est odieux, car il part de mon cœur. D’ailleurs je ne suis plus une enfant, je touche au tiers de la vie, et j’ai eu pour maître le malheur.

– Quels malheurs?.. Dieu du ciel! si votre père vous entendoit, vous seriez morte!..

– Ne suis-je pas résignée à tout?

– Les soupçons du comte votre père sont donc fondés?

– Oui, ma mère.

– Vous revoyez donc le garçon Pat?

– Oui, ma mère, je revois M. Patrick Fitz-Whyte.

– Depuis quand?..

– Depuis un an environ.

– Effrontée!.. Où pouviez-vous voir ce garçon?

– M. Patrick est venu quelquefois au château, en votre absence; mais habituellement nous nous rencontrons la nuit dans le parc. Je prends ici Dieu à témoin que pourtant nous n’avons jamais forfait à nos devoirs, et que nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants! M. Patrick est un noble homme, croyez bien!

– S’il m’étoit venu à la pensée que vous eussiez pu faillir, je serois plus coupable que vous ne le seriez vous-même, ma fille, si vous eussiez succombé: j’ai de l’estime pour vous, ma fille; ôter son estime a quelqu’un, c’est applaudir à ses vices, ou c’est le mettre dans le cas de se jeter au mal par dépit.

Votre père n’a encore que de vagues soupçons, et il est déjà possédé d’une colère outrée; prenez garde de les confirmer, je ne sais à quelle rigeur il pourroit être conduit. A la prolongation de vos liaisons avec Patrick, il attribue, fort justement sans doute, vos refus des divers gentilshommes qui vous ont été offerts. Prochainement il vous présentera un nouvel époux: si vous répondiez encore par un refus, son projet est de vous faire emprisonner dans une maison de correction d’Angleterre, jusqu’à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus sociaux.

– Emprisonnée!.. Est-ce à dire que je sois une folle, une prostituée!.. Quant à un époux, seroit-ce Charles-Edward, je le repousserai! J’ai fait ce vœu que je tiendrai, ou d’être à mon Patrick ou d’être à Dieu.

– Déborah, vous êtes une mauvaise femme! Si vous respectez l’amour, vous ne respectez guère la piété filiale. Vous avez peu d’égards pour moi, pour moi votre tendre mère.

– Quoique je sois aigrie, ô ma mère! croyez à ma piété profonde. Mais il est inconcevable qu’on puisse se figurer que l’amour filial ne vive pas d’échanges et de soins; que dans l’amour filial les charges soient toutes pour l’enfant qui ne peut l’entretenir en bon point que par l’abnégation de soi-même, que par l’abnégation de sa raison, et, souvent, par la destruction de sa jeunesse et la ruine de sa vie. Croyez-vous qu’un amour puisse tenir, puisse exister à de pareilles conditions?

– Je ne pense pas que ces réflexions s’adressent à votre malheureuse mère: les charges entre nous deux ont été mutuelles, j’espère? Même, sans vous faire de reproche, je crois ma mesure plus comble que la vôtre. Que n’ai-je pas supporté, que n’ai-je pas souffert à cause de vous!

Parce que dans votre bas âge, involontairement j’avois favorisé vos rapports avec un enfant, on m’a fait coupable de ce qui s’en est suivi jusqu’en votre âge mûr. Ah! Déborah, vous aussi n’accusez pas votre malheureuse mère! oh! très-malheureuse!.. Vous parlez d’amour filial acheté par l’abnégation de soi-même, et par la ruine de son existence: c’est moi qui l’ai acheté à ce prix. Oh! tous mes rêves dorés de mon enfance!.. oh! la Providence fait bien de nous taire l’avenir!..

– Si vous pouviez lire en mon cœur, ma pauvre mère, vous verriez à quel point je vous aime. Laissez-moi baiser vos pieds, laissez-moi pleurer sur votre front! car il est des faits bien atroces dans la vie: vous que j’aime profondément, vous à qui je n’aurois voulu apporter que joie et bonheur; vous dont j’aurois voulu alléger les tortures; par un funeste sort, par je ne sais quel hasard, quelle fatalité, je vous ai toujours plongée dans le chagrin et le remords. C’est affreux à penser!

– Ma bonne fille, combien tes caresses épanouissent mon âme. Qui sait si des jours heureux ne nous sont pas réservés? Tu peux encore me faire goûter à la félicité. J’ai tant souffert, prends pitié de moi, ne me fais pas souffrir davantage, j’y succomberois! Promets-moi, c’est l’unique et dernier sacrifice que je te demande, promets-moi de ne plus revoir M. Patrick.

– Ne plus revoir M. Patrick!.. répéta Déborah consternée.

– Je sens bien qu’il est douloureux de renoncer à l’objet de ses affections; je sens bien que je vous demanderois là une chose difficile, si la renonciation étoit toute volontaire; mais n’est-il pas bien séant de prévenir une rupture inévitable et de la préparer soi-même? mais n’est-il pas habile de faire d’un événement, tout à fait en dehors de notre pouvoir, un acte de notre volonté plénière. Votre père, sachez bien, vous fait surveiller scrupuleusement depuis quelques jours, depuis qu’on lui a donné du soupçon. Vous ne tarderiez pas à être surprise par ses espions;… que Dieu vous en garde! vous seriez perdue, et votre mère aussi.

– Hélas! que ne me demandez-vous une chose possible.

– Je n’exige rien de vous, ma fille; je vous prie seulement d’éviter un piége, je vous prie seulement de vous garder d’un abyme de maux; je vous supplie d’avoir pitié de moi!

Oppressée et sanglotante, Déborah tomba aux pieds de sa mère, et, dans cette pose, demeura taciturne et morne comme une sculpture. Après ce long silence, relevant la tête et soulevant ses paupières, elle dit froidement: Je ferai selon votre désir, ma mère, je me garderai de cet abyme de maux; accordez-moi seulement une grâce?

– Parlez, ma fille.

– Permettez-moi de revoir encore une seule fois M. Patrick, pour lui dire adieu, pour lui apprendre son arrêt au moins de ma bouche? Cette nuit, nous avons rendez-vous dans le parc: j’irai, je lui dirai tout!..

– Déborah, laissez que je vous presse sur mon cœur! je savois bien que vous étiez bonne. Ainsi, dorénavant, vous cesserez toute entrevue?

– Je vous le jure.

– Puissiez-vous toujours vous maintenir en aussi sage disposition; puisse ce changement ne pas être passager, votre mère sera bien heureuse! Ainsi vous ne démentirez pas mes dénégations? J’ai répondu à votre père de votre bonne conduite. Bientôt ses soupçons tomberont, et, honteux de vous avoir accusée faussement, peut-être reviendra-t-il à la douceur.

Il est juste, en effet, de prévenir ce pauvre garçon, et de le prévenir avec ménagement; ce seroit mal en effet de rompre malhonnêtement avec lui, et de le jeter dans l’inquiétude. Allez, une dernière fois, à votre rendez-vous; mais prenez garde de vous laisser surprendre par les gents de votre père.

Voici la cloche du déjeûner. Vite, retournez dans votre appartement: de là, comme de coutume, vous vous rendrez à la salle. Évitez d’avoir l’air embarrassé; il faut que votre père ignore ce qui vient de se passer entre nous.

Durant ces dernières paroles la comtesse Cockermouth tenoit embrassée Déborah, qui, préoccupée, restoit froide, semblant souffrir de ces caresses, et les recevoir de l’air paterne avec lequel on reçoit des félicitations non méritées.




IV


Déborah passa quelques instants devant son miroir à rajuster sa robe froissée et ses attifets en désordre; elle s’en éloignoit, elle s’en rapprochoit; elle se regardoit et se regardoit encore; elle cambroit sa belle taille, et tournoit sa tête sur l’épaule pour voir si sa démarche se rassuroit. Elle essuyoit ses joues rayées par les larmes. Enfin, au second appel du déjeûner, croyant avoir assez bien dissimulé les traces de son émotion, elle prit le chemin de la salle. Pour gagner plus de calme, elle marchoit lentement encore et s’arrêtoit à chaque degré de l’escalier, échauffant de son haleine son mouchoir et l’appliquant sur ses yeux comme un collyre pour boire l’humidité de ses paupières.

– Vous vous faites attendre, Debby, dit la comtesse, lorsqu’en entrant elle faisoit la révérence à son père, qui, tout en affectant de ne pas s’occuper de son arrivée, laissoit tomber sur elle un regard lui enjoignant de supprimer ses politesses.

Sans plus de présages, Déborah pressentit la tempête; et, tremblante comme un oiseau surpris par l’orage, vint se blottir sur sa chaise.

Le comte Cockermouth acheva de la décontenancer en la considérant sévèrement, et en chuchotant tout bas à l’oreille de la comtesse:

– Ne remarquez-vous pas, mylady, l’extérieur fatigué de mademoiselle votre enfant? ses yeux ternes, ses paupières rouges? Tout cela sent la veille. Je suis sûr, quoique Chris ne l’ait pas entendue, qu’elle a passé cette nuit à la belle étoile. Tant va la cruche à l’eau qu’enfin elle se brise. Ventre de papiste! ça tourne à mal!..

Vous n’avez donc pas appétit, mademoiselle? vous ne mangez pas, vous pignochez.

– Il est vrai, je n’ai pas faim, mon père.

– Cela est très-simple, dit tout bas le comte à son épouse, quand on a fait un médianoche.

Êtes-vous malade, mademoiselle?

– Non, mon père.

– Alors, quel train menez-vous donc, vous avez la mine d’une déterrée.

– Je ne suis pas malade, mais je suis indisposée. Tout à l’heure il m’a pris une défaillance dont je ne suis pas bien revenue.

– Cela est très-simple, dit encore tout bas le comte à la comtesse: tant va la cruche à l’eau qu’enfin… Ventre de papiste! ça tourne à mal! Si je ne me retenois j’écraserois cette petite…

Ah! mademoiselle a des défaillances!.. Madame, faites sortir votre fille; je ne veux pas de cette catin à ma table! Allons, sortez! Je vous défends de remettre les pieds n’importe où je pourrois être; je vous défends de reparoître ici. Sortez donc!

– Mon père! mon père!.. répétoit Déborah baignée de larmes.

– Sortez donc!.. répétoit Cockermouth.

– Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?..

– Vous tairez-vous, madame la souteneuse!..

En criant ses dernières injures, il lançoit contre sa fille, à l’instant où elle sortoit, un pot d’étain qui l’atteignit à l’épaule et lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout sur son passage, et s’enferma dans son appartement.

Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée de douleur, elle tomba sur un canapé, où l’obsession des fantômes du désespoir l’assoupit. Ce n’étoit pas cependant qu’un pareil spectacle fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle avoit assisté au martyre de sa mère; mais ici, elle étoit plus que figurante, elle se voyoit au premier acte d’un rôle dont elle redoutoit le dénouement.

Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même désordre, encore endormie sur le canapé. Sous sa serviette elle découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant ceci seulement:

«Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le-moi demander par qui vous apportera votre nourriture? Si vous allez cette nuit où vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions: vous risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel, faites cela!»

– Ton congé!.. Patrick, mon amour, ma vie!.. Te donner congé, Patrick! – s’écria Déborah en achevant de lire ce billet. – Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c’est là de ces devoirs que ma foible intelligence ne peut comprendre, c’est là de ces pensées dont mon âme s’effarouche!.. Te donner congé, Patrick! conçois-tu?.. Contremander ma passion: on contremande ce qu’on a commandé? qu’ai-je commandé? dites-moi? On congédie ce qu’on possède, ce dont on est las. Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui nous possède, non!.. – L’enfant peut briser son jouet, mais le jouet peut-il briser l’enfant?.. Eh! que suis-je!.. – Une meule peut-elle se broyer elle-même? Un arbre peut-il se déraciner? Une vallée peut-elle dominer le mont qui la domine?.. Et moi! puis-je engouffrer l’abyme qui m’engouffre?.. – Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse! Oh! c’est là de ces pensées dont mon intelligence bornée s’effarouche? – Moi! te donner congé, Patrick! comprends-tu?

Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un peu d’eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s’enveloppa d’un manteau, et suivit un long corridor aboutissant à une antique tourelle, encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position Tour de l’Est; de fortification qu’elle avoit été, elle étoit devenue belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade. On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et lugubre paysage: au midi et à l’est, une plaine infinie, noire et rouge; noire à l’endroit des tourbières, rouge à l’endroit des bogs; peu d’arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à demi enterrées. – Au nord et à l’ouest des chaînes de rochers chauves, semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient l’horizon; çà et là des ruines de tours, d’églises et de monastères, charmoient le regard et plongeoient l’âme dans le passé.

De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde, étourdissante à voir. Dans le creux de cette Gorge du Diable, comme on l’appelle, coule un torrent étroit, n’ayant qu’une seule rive, ou passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s’élance avec fracas de la bouche d’une caverne, ce qui ajoute encore au caractère infernal de ce lieu.

L’eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d’une grande célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable est celle, quand on a l’imprudence de s’y baigner, de guérir de la vie.

La description ne pourroit donner qu’une idée ingrate du bel effet d’un soleil couchant apparoissant à l’extrémité de cette gorge rétrécie encore par la perspective, du bel effet de ce long corridor sombre, terminé par un portail d’or resplendissant, dont le disque étincelant du soleil semble la rose gothique.

C’est là le merveilleux spectacle que Déborah se plaisoit à venir contempler du haut de la Tour de l’Est, spectacle dont, autrefois avec Patrick, elle ne s’étoit jamais rassasiée.

Que d’heures ils avoient passées là, touts deux, dans la méditation et l’exaltation! Quels lieux auroient pu lui être plus chers? Pas une pierre, pas une dalle où Patrick n’eût gravé leurs chiffres entrelacés, ou quelques dates pleines de souvenirs et de regrets.

Là haut, montés sur cette tour, ils ne pouvoient être entendus que du Ciel: le Ciel est discret confident, le Ciel n’est pas railleur, le Ciel n’est pas perfide.

Et puis, du haut de cette tour, l’œil de Déborah tissoit une toile de rayons d’or pareille à une toile d’araignée: un rayon partoit de la grange de Patrick, un autre du Saule creux du Torrent, un autre des ruines du Prieuré devenu cimetière, cent autres de cent autres lieux où ils avoient herborisé ensemble, où ils avoient lu quelque livre de prédilection.




V


Le timbre fêlé du manoir ayant dit une heure du matin, Déborah, jetée toute vêtue sur son lit, se leva sans bruit et sans lumière, longea le grand corridor de la Tour de l’Est, et descendit jusqu’à une poterne ouvrant sur les fossés à sec du château. Vers l’entrée du parc, à l’aide de quelques arbustes, elle gravit sur la contrescarpe, puis, pour n’être point dépistée, au lieu de suivre la route ordinaire, menant directement à la Gorge du Diable, elle prit un sentier tortueux et presque impraticable.

Plusieurs fois il lui sembla entendre un léger bruit sur ses traces, et s’étant retournée, et n’ayant rien apperçu, elle imagina que ce pouvoit être quelque animal sauvage, ou simplement l’écho de ses pas. Le ciel étoit clair, mais il étoit impossible de rien distinguer à travers les buissons de ce sentier inculte. Parvenue au torrent, elle reconnut dans le lointain la voix de Patrick, qui chantoit une ancienne mélodie sur l’attente. A ce chant elle tressaillit de joie, et quand elle ne fut plus qu’à peu de distance du Saule creux, leur rendez-vous, elle cria le mot de ralliement habituel:

– To be!..

– Or not to be!..

répondit la voix qui chantoit. Et aussitôt un grand jeune homme enveloppé d’une cape sortit des halliers et lui vint au-devant.

– Je vous salue, Déborah pleine de grâce et d’exactitude, dit-il affectueusement en lui prenant une main, qu’il baisa.

– My lord est avec moi, répliqua-t-elle en s’inclinant, je suis bénie entre toutes les femmes.

Pat, mon doux ami, qu’il me tardoit de vous revoir! Oh! si vous saviez! j’ai tant de choses à vous apprendre! tant de choses se sont passées depuis notre dernière entrevue! Pauvre ami, vous chantiez, vous aviez du contentement au cœur. Pourquoi faut-il que je vienne troubler cette félicité! Haïssez-moi, Patrick; je suis votre mauvais Génie.

– Non, vous êtes mon Ange, et je sais tout. Ce soir j’errois à l’entrée du parc, tourné vers la Tour de l’Est, où je croyois vous appercevoir, quand, dans l’allée d’Ifs, je rencontrai madame la comtesse votre mère, qui se promenoit seule. Après m’avoir fait le plus gracieux accueil, peu à peu, avec de grandes préparations, elle en vint à me parler de ce qui se passoit, et à me prier de rompre à jamais avec vous, puis, elle en vint à me faire de violents reproches pour avoir conservé des rapports secrets, et pour avoir trompé sa vigilance; puis, enfin, elle m’intima, elle m’ordonna solemnellement de cesser nos relations. «Je ne suis pas insolente, je ne veux pas vous humilier, m’a-t-elle dit en me quittant, mais quand on s’oublie jusqu’au point où vous vous oubliez, il est bon de faire ressouvenir! Pat, ajouta-t-elle en me tutoyant d’un air de mépris, où en veux-tu venir? Déborah, c’est ma fille! c’est la comtesse Cockermouth! Et toi, Pat, tu n’es qu’un lourdaud!»

– Vous, maltraité ainsi, Patrick! Oh! je vous demande pardon des calices amers que je vous fais boire. Et c’est pour moi, et c’est à cause de moi que vous souffrez de telles angoises!.. Mais, grand Dieu! qu’avez-vous donc, Patrick? votre visage est tout balafré?

– Madame la comtesse votre mère venoit de s’éloigner: je m’enfonçois plus avant dans le parc, tête basse, marchant plongé dans de fâcheuses rêveries, quand j’entendis le galop d’un cheval remontant la même avenue: c’étoit le comte, qui faisoit manœuvrer Berebère, sa belle cavale. Aussitôt qu’il m’apperçut; il piqua des éperons, vint droit à moi, me frôla au passage en me saluant d’un seul mot, porc! et me brisa sa cravache sur le front.

– Pauvre ami!.. De grâce, Patrick, ne vous appuyez pas sur cette épaule; je suis blessée.

– Vous aussi, Debby?..

– Ce n’est rien: une chute… Non, Pat, je vous trompe, c’est aussi une violence de mon père. Ce matin, au déjeuner, il m’a lancé un pot d’étain, qui, heureusement, ne m’a frappé que l’épaule.

– Noble amie, vous le voyez, c’est de moi que découlent touts vos maux; il est temps enfin que je tarisse la source de vos douleurs.

– Non, en vérité, vous n’êtes point la source de mes maux, non plus que moi la source de vos souffrances. Maux et souffrances, joie et bonheur nous sont communs comme à toute double existence confondue, comme à toute vie accouplée. Ma destinée s’est mêlée à la vôtre, la vôtre s’est mêlée à la mienne; si l’une des deux est fatale, elle entraînera l’autre: tant pis! Qui vous frappera me heurtera, qui vous aimera m’aimera; tout est doublé et allié par l’amour, mal et bien. L’orage qui renverse le chêne renverse le gui; le chêne ne dit pas au gui, je suis cause de tes maux; le gui ne dit pas au chêne, j’ai enfanté ta ruine; ils ne disent point, je souffre et toi aussi: ils disent, nous souffrons.

Patrick, ne demeurons pas en ce lieu touffu; ma mère m’a fait promettre que nous nous tiendrions sur nos gardes. Si par hasard nous avions été suivis, on pourroit, se glissant parmi ces taillis, nous approcher et surprendre notre conversation. J’ai des choses à vous demander qui veulent un profond secret. Gravissons sur le coteau, montons à la clairière, nous nous y assiérons sur ce roc isolé, où nous ne pourrons être ni approchés, ni trahis.

– Nous ne sommes encore que dans l’adolescence, Debby, et voici déjà que, semblables aux vieillards, désormais nous n’allons vivre que de souvenirs. Depuis long-temps notre bonheur déclinoit; aujourd’hui, il a passé sous l’horizon; aujourd’hui, notre astre s’est couché. La nuit et toutes ses horreurs va descendre en notre âme. – Mais l’avenir comme le présent est à Dieu: que sa volonté soit faite!

Combien il est déjà loin de nous ce temps où nous pouvions ensemble prendre librement nos ébats; ce temps où l’aristocratie n’avoit point encore tracé un sillon entre nous, et n’avoit point dit: Ceci est noble, et ceci est ignoble; ceci est de moi, et ceci est du peuple; ce temps où mes caresses n’étoient point une souillure, où ma compagnie n’étoit point un outrage; combien il est loin de nous aussi ce temps postérieur où, durant les absences de votre père, quoique avec réserve et discrétion, il m’étoit permis de vous aimer, de vous voir, d’étudier dans vos livres et d’herboriser avec vous par les bois et par les montagnes. Qu’avec plaisir je me rappelle nos petites querelles botaniques, nos controverses sur le classement de nos herbiers, sur le genre, la famille et les vertus pharmaceutiques de nos simples. Que de soins nous apportions à nos jardinets, que de sollicitude pour nos pépinières!..

Aujourd’hui, un fossé est creusé entre nous! fossé que la noblesse a tracé autour d’elle, comme Romulus autour de sa ville naissante; fossé que l’on ne peut franchir comme Rémus qu’aux dépens de sa vie. Ce n’est pas que je reculerois devant un abyme, si je n’entraînois une femme en ma chute, et si cette femme, Debby, n’étoit vous! Que Dieu me garde à jamais d’être pour vous une pierre de scandale!

– Mais, c’est maintenant que nous sommes dans le profond de l’abyme, et qu’il faut que nous en sortions touts deux; me comprenez-vous Patrick?

– Aussi bien que vous m’avez compris.

En disant cela il se leva, et se mit à marcher à grands pas et silencieusement dans la bruyère. Déborah, silencieuse aussi, resta accoudée sur le roc.

A la pâle lueur de la lune, errant dans les broussailles, il apparoissoit comme une figure cabalistique, ou comme l’inévitable voyageur pittoresque dont les peintres animent la solitude de leurs paysages.

Mac-Phadruig, ou Patrick Fitz-Whyte, étoit grand et d’une noble prestance; il avoit de beaux traits, des yeux bleus, un teint blanc, une chevelure blonde; des manières polies et bienséantes; rien de rustique, ni dans son port, ni dans sa voix. Pour posséder tout à fait l’allure d’un fils de château, il ne lui manquoit qu’une seule chose, un peu de grossière impudence.

Son costume simple, mais d’une riche tournure, se rapprochoit de l’ancien costume du pays. Il portoit de longues tresses blondes, en manière de gibbes ou coulins, et un bouquet de barbe sur la lèvre supérieure, en manière de crommeal. Ces modes irlandoises, proscrites depuis Henri VIII et depuis long-temps abandonnées, lui donnoient un air étranger au milieu de ses compatriotes dressés à l’angloise.

Cette chose si louable, de se rapprocher le plus possible de ses ayeux qu’on aime, de se faire le culte vivant d’un temps qu’on regrette, n’étoit ni comprise ni goûtée; loin de là, elle le faisoit passer pour un fou. Déborah seule l’applaudissoit en cela; pour tout au monde elle n’auroit pas voulu voir son Coulin affublé en Londrin, en cokney.

Les jeunes filles, autrefois, appliquoient ainsi le nom de Coulin à leur bien-aimé. Déborah, éprise de ce vieux mot d’amour, se complaisoit à le donner à Patrick; et ce mot, dans sa bouche, devenoit une caresse. Celui qui a surpris sur les lèvres d’une Provençale le doux nom de Caligneiro, celui-là seul peut concevoir touts les charmes de Coulin dans la bouche de Debby. Il y a de certains mots si suaves, modulés par une amante, que nul instrument ne pourroit soupirer une note plus mélodieuse. Ce sont de dangereux parfums qui enivrent. Ce sont les plus terribles armes des Dalilah.

Autant les petites modes hebdomadaires, créées à l’usage des mirliflores et des muguets, sont pitoyables choses, autant les modes autocthones ou indigènes, patrimoniales et nationales, sont de hautes et de graves questions. Les tyrans et les conquérants les ont toujours envisagées ainsi, et ils les ont justement envisagées. Un peuple en captivité qui ne parle point la langue de ses vainqueurs, qui garde religieusement le costume de ses pères, est un peuple libre, un peuple invaincu, un peuple indomptable. Ce ne sont pas les citadelles qui défendent un territoire, ce sont les mœurs de ce territoire. Si les législateurs avoient eu la finesse des tyrans, ils auroient classé dans les traîtres à la patrie, et puni de mort, quiconque change et modifie le costume de sa nation ou singe celui des peuples étrangers. L’incorporation du peuple conquis au peuple conquérant ne se fait point par l’alliance et le croisement des races, mais par l’unité du costume et du langage. Quand les Moscovites défendoient leur barbe et leur robe contre le czar Pierre, ce n’étoit pas leur barbe et leur robe qu’ils disputoient, mais leur liberté. L’abandon de leur costume, où a-t-il conduit les Polonois? Quand Henri VIII proscrivoit les gibbes des habitants de la verte Erin, quand il proscrivoit leur langue et leurs minstrels, ce n’étoit pas cela qu’il proscrivoit, c’étoit la liberté de l’Irlande qu’il assassinoit sans retour. Quand aujourd’hui le sultan Mahmoud se morfond à russifier et à franciser ses Turks, il ne s’agit pas de turban ou de chapeau, de redingote ou de caftan, d’hydromel ou de vin, il ne s’agit rien moins que du meurtre de l’Orient!

Si le plus grand soin d’un tyran est de niveler les aspérités nationales et locales qui enrayent les roues de son char, le premier soin aussi d’une nation qui se réveille, d’une nation qui s’essaye à briser ses fers, est de reprendre ses dehors primitifs: ainsi les Moréotes évoquèrent jusqu’à leur nom d’Hellènes.

Lorsque les étudiants allemands cherchèrent à ressusciter l’ancienne allure germanique, ce que blâmoit fort M. de Kotzbue, ils frappèrent au cœur la tyrannie; et les tyrans, à ce manifeste, tremblèrent sur leurs trônes augustes, et décrétèrent de par Dieu la tonte des longues chevelures et des fines moustaches.

Le costume est la plus frappante manifestation des sentiments et de la volonté de l’individu et de la nation, c’est une permanente réclamation de leur valeur et de leurs droits.

Patrick avoit tout le bon du caractère des Irlandois, doux, polis, hospitaliers, généreux, patients à la souffrance, hardis à l’entreprise, courageux et impétueux à l’exécution; d’une naïveté spirituelle, et parfois satirique; plus faciles à tromper qu’à détromper; aimants, attachés, fidèles et vrais; ne se tenant jamais pour battus, ne pactisant jamais avec l’iniquité; la gorge sous le pied de leur ennemi rêvant encore l’insurrection. Pâte mauvaise à faire des esclaves, mais plantureuse à faire des commensaux. Religieux par désespoir, comme touts les opprimés; n’appréciant pas la vie, comme touts les misérables; de là, soldats inappréciables.

Le séjour de Patrick au château pendant son enfance, son contact avec des gents de qualité, l’éducation féminine qu’il avoit partagée avec son inséparable Déborah, lui avoient donné l’exquis du bon ton: une élocution facile et choisie, de la représentation et de la réserve: toutes choses contrastant avec ses vêtements rustiques.

Son amour pour Déborah n’étoit point le fruit de l’orgueil ou d’une sotte présomption. Il étoit fort antérieur à tout raisonnement, il datoit des premiers pas dans la vie. Une attraction fortuite, magnétique, avoit rapproché deux êtres isolés et frêles, voilà tout. Ils étoient passifs et sympathiques d’amour, mais non pas savants en amour. L’aimant subit sa loi naturelle sans plus de malice, sans savoir un mot de magnétisme: ce sont les savants, et non l’aimant, qui raisonnent. Quoique leur sentiment fût inaliénable, ils n’avoient eux-mêmes aucun document sur son intensité: ce n’est que par l’expérience et la comparaison qu’on arrive à fixer en son esprit la valeur des choses: toute valeur n’est que relative.

Leur amour n’avoit point les dehors d’une passion; il n’avoit point de symbole extrême et violent; c’étoit un état doux, égal, constant; c’étoit une affection stagnante qu’ils croyoient sans doute inhérente à leur nature, et, comme le souffle et la nutrition, une condition absolue de leur existence. Mais, non, à parler plus simplement, ils ne croyoient rien; nonchalants du pourquoi? ils n’analysoient rien; c’est moi rétheur, qui crois et qui analyse. Ils étoient passifs d’amour, et voilà tout!

Si la compagnie de Déborah avoit efféminé Patrick, celle de Patrick avoit donné à Déborah un peu de ce maintien cavalier, qui, bien loin de déparer les grâces pudiques, les rend plus amènes.

Déborah s’exprimoit mieux que Patrick, mais elle comprenoit moins bien; mais elle ne saisissoit pas un ensemble, mais elle ne résumoit pas. Elle s’enflammoit et exécutoit tout d’abord: Patrick pesoit tout d’abord, exécutoit quelquefois, et s’enflammoit à la longue. Toutes ses sensations étoient extrêmes, joie et douleur; elle se laissoit abattre volontiers: toutes les sensations de Patrick étoient profondes; le doute pouvoit l’atteindre et l’affecter, mais nulle chose au monde n’avoit puissance de l’abattre. De la sensibilité spontanée et exclamatoire de Déborah découloit sa raison: la raison de Patrick engendroit sa sensibilité tardive et froide: l’une étoit concrète et l’autre abstraite.

Les lignes des traits de Patrick étoient tangentes à la terre; celles des traits de Déborah tangentes à l’opposite. Son incarnat étoit brun pour une Anglo-Irlandoise, ses yeux et ses sourcils étoient noirs; et si ses cheveux n’avoient pas été échafaudés, saupoudrés, enrubanés, elle auroit eu le plus beau diadême, une longue chevelure de jayet.

En somme, elle étoit plus constamment active que Patrick, plus déterminée par moins de prévoyance et, comme lui, rêveuse d’aventures.

Après un long intervalle silencieux, Patrick, cessant d’errer dans les genêts, s’approcha de sa noble amie, toujours immobile et toujours accoudée sur le roc, comme une pleureuse de marbre sur un cénotaphe, comme une des lugubres statues des tombeaux de Canova.

Et, lui prenant doucement la main, il s’assit auprès d’elle.

– Oh! combien la nuit et l’ombre portent au recueillement, Debby! Oh! qu’à regret on trouble de ses causeries son beau silence! L’influence des scènes extérieures sur notre âme est telle, que, dans le calme des nuits, involontairement on parle à voix basse, comme, sous les voûtes sombres d’une église, un impie saisi malgré lui de respect par la majesté du lieu.

– Oui, cela est vrai, l’obscurité nous fait rentrer en nous-mêmes, notre corps s’y amoindrit, s’y resserre, et l’expansion même y prend un caractère mystérieux.

– Tantôt, Debby, lorsque je vous parlois par figures, lorsque je vous faisois de belles phrases, je vous disois que la morgue de la noblesse avoit creusé entre nous deux un fossé que nous ne saurions franchir qu’au prix de notre vie comme Rémus; je ne parlois pas juste: n’est-il pas toujours quelque moyen d’éluder la loi la plus textuelle? Obliquité et longanimité font plus qu’emportement et bravade. Si nous comblions ce fossé au lieu de nous risquer à le franchir, n’agirions-nous pas beaucoup plus sagement?

– Oui, sans doute.

– Je partirai, Déborah!

– Nous partirons!.. Béni soit Dieu, qui nous a inspiré à touts les deux la même résolution! Oui, Patrick, il faut que nous partions!

– Ce qui me fait un devoir de partir, me fait aussi le devoir de partir seul. S’il seroit mal à moi de ne pas m’éloigner de vous maintenant, il seroit encore plus mal à moi de vous entraîner, de vous arracher à votre famille, de vous enlever à l’opulence, pour ne vous offrir en échange que le sort hasardeux d’un malheureux exilé, et les chances de misère qui m’attendent peut-être. Je me sens capable de tout endurer, excepté de vous voir souffrir.

– Ceci, Phadruig, est une fausse générosité: vous ne pourriez endurer me voir souffrir, dites-vous? et vous pourriez endurer me savoir souffrante. Votre générosité ressemble fort à celle de l’assassin qui frappe en détournant la vue.

– Avant de me juger si sévèrement vous auriez dû au moins me laisser achever ma proposition, et vous auriez compris alors que, si dans mon fait il n’y a pas de générosité, au moins y a-t-il de la sagesse. Un enlèvement, un rapt est certainement une fort belle aventure de roman; mais, je vous en prie, devenons graves. Nous voici conspirateurs, mon amie, laissons le merveilleux de côté. Au point où en sont les choses aujourd’hui, l’heure de prendre un parti est venue. Il nous seroit impossible dorénavant de conserver sans périls le plus rare et le plus secret rapport, et toute rupture nous est impossible tant que touts deux nous habiterons cette terre; quittons-la; nos pas n’y fouleroient plus que des ronces. J’avois donc pensé qu’il seroit bien que je partisse seul et le premier, et que je me rendisse en France, où les gents de notre pays sont aimés et accueillis; où je compte quelques compatriotes amis dans l’armée, dans les régiments irlandois surtout, et dans le clergé. Avec leur secours et leur recommandation je trouverai facilement place dans une compagnie, où, avec la grâce de Dieu et mon épée, je tâcherai de faire mon chemin. La France n’est pas ingrate envers ces adoptifs, envers ceux qui comme moi lui vouent leur courage et leur sang. Aussitôt que j’aurai un emploi, aussitôt que je me croirai solidement établi, je vous le ferai savoir secrètement, et vous pourrez alors venir me rejoindre en toute sécurité.

– Non, Patrick, non; quelle que soit la sagesse de cet arrangement, je n’y consentirai jamais. Nous partirons ensemble, je ne puis être séparée de vous; je vous en supplie, ne me laissez pas ici, je mourrois! D’ailleurs, je ne puis pas! c’est impossible! il faut que je m’arrache à cet enfer! Mon père doit prochainement me présenter encore un futur, un prétendu de son goût. Si je jette mon refus à celui-là comme aux autres, il a le projet de me faire incarcérer dans une maison de correction d’Angleterre. Vous le voyez, ceci ne nous laisse pas le choix; il faut absolument que je parte et bientôt.

– S’il en est ainsi, Déborah, je n’ai plus qu’un seul mot à dire: fuyons!

– De mon côté, aussi, j’avois fait maints projets, et quand je demandai à ma mère à venir encore à ce rendez-vous, qui seroit le dernier, c’étoit pour y dresser avec vous le plan de notre fuite. Je m’étois dit! si mon bien-aimé Pat veut consentir à s’exiler avec moi, quand j’aurai pu rassembler mes bijoux et mes objets les plus précieux, quand lui-même sera prêt, et que nous n’aurons plus aucun obstacle, une belle nuit, nous nous évaderons de Cockermouth-Castle et nous ferons voile pour la France. J’avois aussi pensé à la France. Là, nous vivrons d’abord du peu que nous aurons pu emporter. Quand nous aurons épuisé nos ressources, nous donnerons des leçons d’anglois; nous ferons n’importe quoi, jusqu’à ce que je sois majeure pour demander compte à mon tuteur des donations de biens de mon grand-père.

– O Debby, ma Debby, quel bonheur! conçois-tu?.. Comme sous un beau ciel notre amour va déployer ses ailes!.. Là du moins nous serons tout à nous; là du moins notre amour ne sera plus un crime commis dans les ténèbres; nous pourrons nous aimer devant touts; nous pourrons sortir tête haute dans la ville, nous pourrons paroître touts deux aux fenêtres. Tu pourras dire: Celui-ci, qui s’en vient, est mon époux. Je pourrai dire: Cette mère si belle qui allaite un enfant est mon épouse, et cet enfant est notre fruit. Là ton amour portera sur un homme, et non sur un hilote abject. Là, qui me coupera la face de sa cravache, je lui couperai la gorge! A ces seules espérances, je sens déjà mon âme qui se redresse avec la violence d’un peuplier courbé jusqu’à terre par une rafale. – Hélas! je ne puis croire que tant de joie me soit réservée! Tout cela n’est qu’un rêve: attendons le réveil; tout cela n’est que de la poésie que le moindre vent balayera comme des fanes d’automne…

– Taisez-vous, Patrick, pourquoi ces doutes injurieux envers l’avenir? Pourquoi, au moment où notre bonheur se réalise, le traiter de faux espoir? Qu’avons-nous fait à Dieu, pour qu’il nous refuse cette félicité?

L’horloge sonne; écoutons: déjà deux heures. Le temps nous presse, Patrick, hâtons-nous de nous occuper de notre fuite: vous le savez, c’est notre dernière entrevue. Quand partirons-nous?

– Je suis prêt et tout à vos désirs: quand vous voudrez; dans huit jours, plus tôt même.

– Nous partirons la nuit, pour plus de sûreté.

– A minuit: voulez-vous?

– Patrick, une bonne pensée me vient! Maintenant que nous allons être espionnés rigoureusement, nous ne saurions prendre trop de soin pour ne point faire échouer notre entreprise à l’instant de l’exécution; le quinze de ce mois est l’anniversaire de la naissance de mon père; ce jour-là le château est tout en fête: comme tu sais, il y a grande affluence d’étrangers: les domestiques ont de l’occupation à en perdre la tête: la surveillance sur nous sera impossible. Je pourrai à mon aise dresser mes préparatifs. Le soir, il est d’usage de servir un grand souper à toute la noblesse de la contrée… Prenons ce moment pour notre fuite, elle sera sûre: dans la foule on me perdra de vue, et nous serons déjà loin sur la route quand on s’appercevra seulement de mon absence.

– Bien, Debby, très-bien! merveilleusement pensé.

– Ainsi, Phadruig, le quinze de ce mois, à neuf heures précises, trouve-toi à l’entrée du parc: j’y serai.

– Oui, à l’entrée du parc, au pied de la terrasse, dans le chemin des saules.

– Cela est entendu?

– Irrévocablement.

– Patrick, me voici à toi, je me donne à toi!.. A genoux, inclinons-nous: – Dieu, qui habitez en notre cœur, bénissez notre union, bénissez notre amour; bénissez Déborah, qui se fait devant vous servante de Patrick, de Patrick, votre fidèle serviteur, son époux d’élection parmi les enfants des hommes! Dieu, protégez-le! dirigez-le et emplissez-le de votre esprit; car l’épouse suivra l’époux, mais l’époux, qui suivroit-il!

– Nature, terre, ciel, soyez témoins: pour la vie et pour l’éternité, que Déborah soit mon épouse et ma compagne; que je sois l’époux de mon épouse: ce sont nos vœux! Dieu, défends-moi! Dieu, protége-moi! et je défendrai et je protégerai celle qui se donne à moi sans défense.

– Donne-moi ton doigt, Patrick, que j’y passe cette bague: mon grand-père la portoit, et en expirant il me l’a léguée comme dernier, comme suprême souvenir: c’est une relique sacrée pour moi; j’y tiens comme à ma vie, et c’est pour cela que je te la donne: porte-la.

– Je vous remercie, mon amie. Oh, maintenant que je suis glorieux! Dans la vie et dans la tombe, que cette alliance demeure à mon doigt, où vous l’avez rivée! Oh! je suis fier de cette emprise comme un paladin.

– Voici déjà le ciel qui se blanchit à l’orient; ne nous laissons pas surprendre par l’aube; séparons-nous, Patrick: adieu, mon ami, adieu! jusqu’au jour où nous romprons nos fers.

– Adieu, Debby, adieu ma grande amie! adieu, mon amante; veillez bien sur vous. Si nous avons à nous écrire, nous déposerons nos lettres toujours au même lieu.

Solitudes, c’est pour la dernière fois que nous sommes venus vous troubler; vous ne serez plus éveillées par nos gémissements. Merci à vous, qui nous avez prêté tant de fois vos discrets ombrages! Nous vous délaissons à jamais pour une terre lointaine, qui comme vous nous sera hospitalière, et où notre amour trouvera, même au sein des villes et de la foule, le désert et la liberté que nous venions chercher au milieu de vos roches!

Un baiser, Debby.

– Mille!.. Patrick! Patrick, mon beau Coulin!

Déborah, éplorée, avoit jeté ses bras autour du col de Patrick, qui la pressoit sur sa poitrine palpitante, et qui promenoit ses lèvres, encore timides, mais brûlantes, sur son front rejeté en arrière. Ils ne pouvoient rompre leur étreinte; ils ne pouvoient surmonter une attraction qui les lioit.

C’étoit leur premier embrassement, il fut long: entrelacés de leurs bras, bouche à bouche, ils descendirent la clairière dans un si fol enivrement qu’ils dépassèrent le rivage, et entrèrent dans le lit du torrent jusqu’à mi-jambes. Ce péril détruisit le charme qui les possédoit.

Patrick s’enfonça dans le parc, et Déborah reprit le sentier inculte par lequel elle étoit venue. Plusieurs fois, encore, il lui sembla entendre marcher sur ses traces; elle s’arrêtoit pour écouter, mais le bruit cessoit: comme, dans les prés, les cris des gryllons cessent aussitôt que des pas approchent. Plusieurs fois ce froissement la précéda, et des cimes de buissons parurent agitées d’une façon surnaturelle. Une ronce qu’elle frôloit lui enleva son écharpe flottant sur ses épaules: elle rebroussa chemin pour la reprendre; la ronce se balançoit, mais l’écharpe avoit disparu. Sa frayeur devint grande, et précipita sa marche. Arrivée aux derniers taillis du sentier, une explosion d’arme à feu éclata sur sa tête; l’étonnement lui fit jeter un cri et fléchir les genoux: mais, reprenant aussitôt courage, elle descendit dans les fossés du château pour regagner la Tour de l’Est. Là, grands dieux, quelle fut sa stupeur! la poterne qu’elle avoit refermée sur elle, en sortant, se trouvoit ouverte.




VI


A huit heures du matin Chris entra dans la chambre du comte Cockermouth, lui apportant, suivant l’ordinaire, son dentifrice, c’est-à-dire un carafon de rum, qu’il vidoit avant le déjeûner. C’étoit là le seul cosmétique dont son maître faisoit usage.

– Eh bien, Chris, cette nuit, avons-nous fait vigie?

– Mon commodore, depuis que vous m’avez donné des lettres-de-marque, je n’ai pas cessé ma croisière; aussi, ai-je fait bonne chasse et bonne prise.

– Ventre de papiste! est-ce que…?

– Le doute n’est plus possible, mon commodore. Vers une heure du matin, j’entendis marcher dans le corridor de la Tour de l’Est, puis ouvrir et refermer la poterne; je m’élançai aussitôt à la poursuite de qui ce pouvoit être, suivant la même direction, mais à quelque distance. Quand, après avoir descendu par le sentier, j’arrivai à la grille du parc, je vis clairement, et de près comme je vous vois, mademoiselle Déborah qui côtoyoit le torrent. Lorsqu’elle fut proche du Saule-creux, un jeune homme parut tout à coup, et lui vint au-devant: c’étoit, je reconnus de suite sa chevelure et sa voix, monsieur le bouvier Pat! – Ah! mille trombes! si je ne m’étois retenu, mon commodore, sauf votre respect, j’aurois volontiers logé quelques balles dans les reins de ce mirliflore!.. A travers les broussailles, je m’approchai d’eux le plus possible, et j’écoutai: au bout d’une séquelle de choses qui n’étoient pas très-claires pour moi, j’entendis mademoiselle Déborah dire à Patrick: «Ne restons pas ici; ma mère m’a recommandé de nous tenir sur nos gardes: si, par hasard, nous étions espionnés, on pourroit, caché dans ces taillis, nous écouter et nous entendre; montons à la clairière.»

– Ventre de papiste! as-tu bien ouï cela?

– Oui, mon commodore, mot à mot. Ils montèrent donc sur la colline et allèrent s’asseoir sur la roche, au milieu des genêts; là, obligé, pour ne pas me découvrir, de rester assez loin, j’entendois mal leurs dialogues; cependant je puis vous affirmer, mon commodore, que ce brigand de Pat… Ah! si je ne m’étois retenu!..

– Ventre de papiste! ça tourne à mal…

– Voici, mon commodore, le mouchoir de my lord Pat, oublié dans la bruyère, et l’écharpe de mademoiselle Déborah. Je suivois de près mademoiselle à sa rentrée, et, avec votre excuse, mon commodore, je lui ai fait une fameuse peur: caché dans un buisson au moment où elle passoit, j’ai tiré en l’air ma carabine: quelle frayeur! mon commodore, je crois que ça la dégoûtera des maraudes nocturnes.

– Chien-de-mer! imbécile! au lieu de Déborah, c’est Pat qu’il falloit suivre pour lui décharger ta carabine dans la tête…

– Mon commodore, je ne fais rien sans votre ordre; si je n’avois craint de vous déplaire, volontiers, très-volontiers, j’aurois étranglé master Pat, à qui je garde rancune depuis long-temps. Tout à votre service, mon commodore!

Le comte rugissoit de colère, ses pieds rompoient les panneaux de son lit; ses poings frappoient la muraille.

– God-damn!.. Et tu n’as pas tué Patrick!.. hurloit-il. Lâche! va-t’en, va-t’en!

Tout à coup, il se jeta à bas du lit, en brisant sa table de nuit sur le plancher. Il ne se possédoit plus; son sang avoit reflué vers sa tête; ses regards étoient des coups de lance; il arpentoit la chambre traînant ses draps à sa suite; il agitoit ses jambes comme s’il eût voulu écraser quelque chose. Chris demeuroit pétrifié.

– Et tu ne l’as pas tué, Chris! hurloit-il de plus en plus avec rage; il écumoit. Va-t’en! te dis-je, va-t’en! je te briserois!.. Ne vois-tu pas ma colère? Va-t’en, je te tuerois!..

Chris sortit.

Lord Cockermouth, resta immobile un instant, puis soudain se saisit d’un cordon de sonnette, et l’agita violemment en se laissant tomber sur un fauteuil.

Presque aussitôt la comtesse accourut; appercevant le désordre de son époux et le désordre de la chambre, elle demeura stupéfaite à l’entrée.

– Ne m’avez-vous pas sonnée, mylord? Grands dieux! que vous est-il arrivé? Qu’est-ce donc que tout ceci?

Cockermouth, à la voix de son épouse, releva sa tête abattue sur sa poitrine; vainement, il essaya de s’arracher à son fauteuil, la violence l’avoit exténué; sa voix, cassée par la colère, étoit sourde et rauque.

– Ah! c’est vous, madame!.. Bien! toujours votre petit air candide qui vous sied à ravir. Je crois qu’à la potence même vous feriez l’ingénue. Bien! maintenant, prenez l’air patelin, Saint hearted milk-soup!

– Milord…

– Mylady.

– Qu’avez-vous, mon ami, parlez?

– J’ai à me louer de vous, mistress; vous êtes franche, sincère, soumise, obéissante; vous avez de nobles manières de voir et d’agir; vous ne sauriez déroger à votre rang ni à vos devoirs, vous ne sauriez forfaire à l’honneur de ma maison; vous êtes bonne mère, et de bon conseil et de bonne vigilance; recevez mes félicitations empressées.

Toutes ces congratulations étoient dites avec emphase et ornées de rires outrageants.

– Comte, vos plaisanteries sont amères.

– Qui se sent blessé porte la main à sa plaie.

– Expliquez-vous.

– Vous comprenez très-bien.

– Mylord, c’est de l’apocalypse.

– Ah! vous vouliez me jouer, madame l’ingénue! Vous vous êtes toujours fait une loi d’enfreindre mes commandements; vous vous êtes toujours ri de mes désirs; vous n’avez jamais voulu conserver la moindre dignité, ni observer la plus populaire bienséance; prenez garde! vous me poussez à bout!

– Mylord, je ne sais en quoi j’ai pu pécher.

– Ah! vous vouliez me jouer! Ah! vous vous êtes fait une loi de prostituer ma fille! Vous ne la prostituerez pas!.. Combien l’avez-vous vendue?

– Mylord, je suis mère! vous parlez d’une façon exécrable.

– Combien l’avez-vous vendue à M. Pat? Vous complotiez avec lui, vous facilitiez ses attentats, tandis que vis-à-vis de moi vous protestiez de son innocence, et repoussiez loin mes trop justes soupçons. Vous appelez cela de la finesse, sans doute. Madame, cette finesse-là mène à Newgate.

– Comte, vous m’outragez!.. vous m’accusez à faux!..

– Vous mentez, madame!

– D’où vous viennent ces idées monstrueuses?

– Monstrueuses! vous l’avez dit… Chris, cette nuit, a suivi votre fille dans le parc, et l’a vue avec Pat faire la tourterelle; il l’a entendue disant à ce bouvier: «Ne restons pas ici, ma mère m’a bien recommandé de nous tenir sur nos gardes…» Voici, mylady, d’où viennent ces idées monstrueuses! Qu’en dites-vous?

– Je vous supplie seulement de m’écouter, monseigneur; et vous verrez, malgré ces apparences, que ma conduite à été pure. – Quoique je ne pusse croire aux rapports de Chris, votre valet, craignant toutefois que vos soupçons ne vinssent à se confirmer, par foiblesse maternelle, j’avertis Déborah de vos doutes à son égard pour lui épargner les peines que lui feroit porter votre juste colère. Je l’interrogeai; elle m’avoua toute sa faute: depuis un an elle revoyoit Patrick, surtout au parc, dans des rendez-vous nocturnes: mais, en tout respect et tout honneur.

– Vous croyez!.. Baste!..

– Ne calomniez pas ma fille, mylord; faites le joli plaisant, n’avez-vous pas honte de votre esprit grossier? Jamais vous n’avez pu comprendre le chaste commerce de deux âmes; pour vous l’amour n’a jamais été qu’un faune ou un satyre.

– Un faune ou un satyre, en tout respect et tout honneur, mylady.

– Après les reproches et les avis que mes devoirs de mère me dictèrent, je la suppliai de rompre avec Patrick: elle me le promit à une seule condition: celle d’aller pour la dernière fois à un rendez-vous qu’elle avoit hier au soir même, afin de lire à Patrick son arrêt et de lui dire un éternel adieu. Elle m’accordoit tant que je ne pouvois lui refuser si peu. Je lui recommandai donc de se tenir sur ses gardes pour éviter vos espions, et ne pas perdre, par maladresse dans cette dernière entrevue, le fruit de ses bonnes résolutions. Voilà tout mon crime, j’en prends Dieu à témoin! jugez-le dans votre cœur. Quant à Déborah, je réponds d’elle, sur ma tête, à l’avenir.

– Sur votre tête!

– Elle a rompu à jamais ses relations avec Patrick; pour ce qui est de ses liens moraux… je ne sais: Dieu seul peut lire en notre âme!

– Elle a rompu à jamais ses relations!

– Oui, mylord.

– Vous croyez?

– Pour certain!

– Je suis ravi de cela, comtesse.

– On obtient plus par la douceur et les prières, que par les menaces et les mauvais traitements.

– Vous croyez?

– Pourquoi ces airs goguenards, mylord, je vous parle sérieusement: vous riez.

– Je souris du contentement que j’éprouve à penser que voici Déborah changée tout à mes vœux, tout à la gloire de ma race.

– Vous avez été mauvais fils: vous êtes mauvais époux, vous serez mauvais père, mylord.




VII


Lord Cockermouth avoit touts les dehors d’un vrai pourceau d’Épicure. Quoique grand, il étoit d’une circonférence inconnue sur le Continent: deux hommes n’auroient pu l’entourer de leurs bras. Sa panse retomboit comme une outre énorme et lui battoit les jambes: il y avoit bien quinze ans qu’il ne s’étoit vu les genoux. Sa tête, tout à fait dans le type anglois, sembloit une caboche de poupard monstrueux. La distance de sa lèvre supérieure à son nez, court et retroussé, étoit hideusement démesurée, et son menton informe se noyoit dans une collerette de graisse. Il avoit le visage violet, la peau aduste et rissolée, les yeux petits et entrebâillés; et suoit le roastbeef, le vin et l’ale par touts les pores. En un mot, cette lourde bulbe humaine se mouvant encore avec assez d’aisance et d’énergie, étoit un de ces polypes charnus, un de ces gigantesques zoophytes fongueux et spongieux, indigènes de la Grande-Bretagne.

Pour raviver ses revenus, épuisés par une jeunesse crapuleuse, lord Cockermouth, sur le retour de l’âge, quoique Anglois de pur sang, avoit épousé la fille d’un riche Anglo-Irlandois.

Sir Meadowbanks, son beau-père, s’étoit promptement repenti de lui avoir livré sa fille par vanité d’une alliance honorable; et pour réparer ses torts avoit déposé une généreuse affection sur Déborah. Durant les absences de son gendre, plusieurs fois il étoit venu habiter Cockermouth-Castle, et plusieurs fois il avoit emmené ses enfants dans son manoir de Limerick. Il avoit été long-temps consul des marchands anglois à Livourne, parloit parfaitement l’italien, et s’étoit plu à l’enseigner à Déborah, qui l’avoit à son tour enseigné à son ami Patrick. A sa mort, par testament olographe, sir Meadowbanks lui avoit fait la donation de touts ses domaines et le legs de sa bibliothèque italienne et de sa collection de tableaux, dont quelques-uns, des grands-maîtres, valoient leur pesant d’or. Enfin, sans déférence pour lord Cockermouth, il avoit donné la curatèle de cet héritage à un membre du barreau irlandois, M. Chatsworth, jeune homme d’un caractère probe et d’une fermeté inflexible, dont le nom seul faisoit trembler le vieux commodore.

Depuis son mariage, lord Cockermouth avoit été nommé gouverneur de plusieurs places dans les Indes, et, plusieurs fois, commandant ou commodore de petites escadres. Ces années d’absence avoient été les seules années de trêve et de consolation de son épouse. Dans touts ses gouvernements, il s’étoit fait abhorrer, lui, son nom et sa mémoire. Non pas qu’il fût injuste, mais parce qu’il avoit, au suprême degré, le caractère national, parce qu’il étoit inhumain. Il n’auroit point frappé l’innocent, mais il éprouvoit une joie sourde et féroce à suivre la loi le plus littéralement possible. Il n’auroit pas poussé au crime; mais, quand on avoit failli, il n’y avoit pas d’échappatoire possible, il poussoit à la mort. Dans touts les cas, il infligeoit le maximum des peines et des supplices. – Sur mer, il s’étoit acquis une réputation non moins effroyable. La seule vue de sa cornette rouge au grand mât, donnoit l’horripilation aux écumeurs. Malheur aux forbans qui se laissoient capturer par lui! – Aussitôt pris, aussitôt pendus. En vérité il étoit rare de voir son brick, en chasse ou en croisière, sans quelques douzaines de squelettes flottants parmi les vergues et les mâtures. Son fidèle Chris, ancien corsaire converti, et rentré dans le sentier de la vertu, étoit, par goût naturel, un de ses plus fervents pendeurs de pirates. Souvent, aussi, pour se donner quelques plaisirs, lord Cockermouth s’étoit fait octroyer des lettres-de-marque, et à ses frais et risques avoit armé en course. – Il posoit en principe philosophique que la race humaine est la race la plus féconde, et par conséquent celle de moindre valeur, et que sa fécondité étant toujours en raison du sang humain versé, il faut regarder à deux fois, non pour abattre un homme, mais un chêne. – Au demeurant, comme tous les êtres cruels envers les autres, il était fort complaisant pour sa personne et d’un égoïsme qui le faisoit remarquer même par ses compatriotes, passés maîtres en égoïsme. Éternellement gorgé de bonne chair, et presque toujours entre deux vins, dans ses moments d’abandon et de fines facéties, quelquefois, avec un rire, véritable onomatopée d’une serrure de prison de mélodrame, il se frappoit sur la panse en disant: Maudit ventre! déjà tu me reviens à plus de cent mille livres sterling.

Ajoutez à tout cela des prétentions aristocratiques outrées; un orgueil impudent; une morgue insoutenable; et une gravité phlegmatique, qui l’eût fait prendre pour un penseur, à ceux qui estiment profonds les gents taciturnes, et qui, à ce prix, sans doute, eussent faits moins de cas de saint Anthoine que de son compagnon.

Voilà, tout au juste, le brutal auquel on avoit donné à pâturer la pauvre miss Anna Meadowbanks, à peine âgée de seize ans; – mon esprit répugneroit à s’arrêter aux maux qui l’accablèrent. – Sans expérience aucune, ignorante de ses droits, douce, bonne, timide, l’âme emplie de terreur, cette enfant s’étoit courbée sans retour sous le sceptre, ou plutôt la massue de son époux. Et son cœur ardent, qui n’avoit pas trouvé à user ses passions, avoit répandu tout son amour concentré sur Déborah, seul lien qui le rattachoit à l’existence.




VIII


Une semaine s’étoit écoulée depuis leur dernière entrevue dans le parc; et, chaque jour, Déborah n’avoit pas manqué de diriger sa promenade vers le Saule-creux du Torrent, où, vainement, elle avoit déterré et ouvert un petit coffret d’acier, dépositaire habituel de leurs messages. Ce silence de Patrick l’auroit jetée dans une grande inquiétude, si, du haut de la Tour de l’Est, elle ne l’avoit apperçu plusieurs fois dirigeant sa charrue dans les terres en labour de la plaine.

Le 10, en approchant du saule, son cœur tressaillit de joie: la terre, à l’endroit du coffret, étoit fraîchement remuée; Patrick venoit d’y déposer ce billet.



«J’admire votre silence; et j’en tire bon augure: les bavards ne sont pas gents d’honneur. Si jamais on publioit votre correspondance, elle seroit certainement authentique.»


Le 11, Déborah confia au coffret cette lettre.



«Si vous admirez votre silence, moi, j’admire votre épigramme; et je trouve, dans ses monologues, votre esprit trop sévère envers lui-même.

»Loin de trembler maintenant à l’heure de l’exécution, je demeure inébranlable convaincue que notre vie et notre bonheur ne dateront que de notre fuite, comme l’islamisme n’a daté que de l’hégire de Mahomet. Vous le voyez, je vous rembourse votre sel attique en fleur d’Orient; quitte à quitte.

»A parler plus sérieusement, j’ai presque des remords, quand je pense à tout ce que je vais faire à ma pauvre mère. Souvent, lorsqu’elle me prodigue ses caresses, je me détourne pour laisser tomber quelques larmes arrachées par l’idée de ma trahison. Pourquoi n’est-elle pas cruelle comme mon père? on souffre moins à tromper un méchant. Je l’avouerai, dussiez-vous me traiter de folle ou de foible, tellement poussée à l’effusion par ses épanchements, tellement touchée de sa résignation, maintes fois, la pensée m’est venue de me jeter à ses pieds, et de lui dire: Ma mère, je suis bien criminelle envers vous… Il me semble que cela me soulageroit d’un poids énorme qui m’étouffe; mais soyez tranquille, Patrick, je n’en ferai rien. Croyez bien que j’ai assez de force pour résister à l’impulsion d’un sentiment qui nous perdroit, et qu’une impression passagère ne détruira pas l’œuvre délibérée de ma raison.

»Je suis toujours enfermée dans ma chambre, et ne vois point mon père, que maman espère bientôt appaiser. Il doit, assure-t-elle, m’accorder une amnistie générale pour sa fête; d’autant plus qu’il y est presque obligé pour la présentation de mon nouveau prétendu.»


Le 12, Déborah trouva ce mot.



«J’accuse réception de votre lettre. De grâce, noble amie, si vous avez quelques préparatifs à faire pour votre départ, faites-les dans le plus grand secret: craignez l’activité des espions de votre père, puisque vous êtes toujours en guerre ouverte. Vous savez à quel jeu nous jouons et vous connoissez notre enjeu.

»Ma vie n’est plus qu’une palpitation continuelle; mon âme est comme une hirondelle qui se balance sur un rameau flexible, battant des ailes, essayant son vol, avant de prendre son essor pour un rivage sans hiver.

»La face tournée vers l’Orient, je demeure debout comme un Hébreu mangeant la Pâque; les reins ceints, appuyé sur un bourdon.»


Le 13, Déborah répondit:



«My dear Coulin,

»Mon esprit reste ébahi, quand je songe à ce que peut une volonté invincible; et quand je songe que l’homme ne fait aucun usage de sa volonté, qui pourroit toujours être invincible. Sans doute cela est pour le bien de la société, car, si chacun de ses enfants avoit une volonté formelle, individuelle, spontanée, demain la société seroit morte.

»Les trompettes au son desquelles s’écroulèrent les murs de Jéricho, sont les symboles parlants de la volonté; sonnez-là, et les plus épaisses murailles tomberont.

«Après demain, les fers qui doivent enchaîner notre vie, les murs du cachot où elle devoit pourrir crouleront au son de notre volonté, et combleront l’abyme qui nous sépare.»


Le 14, Déborah ne put sortir qu’à la tombée du jour: entre-chien-et-loup, elle se glissa par les avenues détournées jusques au Saule-creux, et, avec l’empressement de la joie, elle s’agenouilla pour exhumer le coffret d’acier; mais son couteau entra dans la terre tout entier, sans aucun choc: – point de coffret!

Cette déception fut d’autant plus stupéfiante que la joie pressentie avoit été vive. Ses bras s’appesantirent, sa tête s’abandonna à son propre poids, son regard immobile resta fixé sur la terre; le travail de sa pensée, comme une horloge dont la chaîne s’est brisée, s’arrêta.

Revenue de ce premier étonnement, cette disparition s’expliqua simplement à son esprit: – Patrick, se dit-elle, n’aura pas voulu laisser enfoui ce coffret auquel il tenoit beaucoup, il n’aura pas voulu abandonner ce confident fidèle et secret, ce bijou qui pour nous exhalera toujours un doux parfum de souvenirs! Patrick sera venu le déterrer, Patrick a bien fait!

Et, satisfaite de la bonne action de son ami, elle regagna le château.




IX


Qui va là? – s’écria lord Cockermouth entendant marcher dans son appartement, où, depuis le dîner, il s’occupoit avec lady de l’ordonnance du banquet du lendemain. Qui va là?

– C’est moi, mon commodore.

Et Chris, s’approchant par derrière, se pencha à l’oreille du comte. – Il y a du nouveau, dit-il, j’ai quelque chose à vous communiquer.

– Madame, voulez-vous me faire la faveur de vous retirer? j’ai besoin d’être seul avec Chris.

La comtesse, qui avoit remarqué le chuchotement mystérieux et insultant du valet, se leva avec un geste d’indignation et sortit.

– Mon commodore, tout à l’heure, en promenant Bérébère, votre cavale, j’apperçus, rôdant sur les bords du torrent, master Pat: je descendis aussitôt de cheval, et je me glissai dans les broussailles pour l’épier; je le vis s’arrêter sous le Saule-creux, fouiller la terre, en retirer une boîte, puis la remettre en terre et s’éloigner.

Alors, avec précaution, je me glissai au pied du saule, je creusai au même endroit, et je déterrai ce coffret d’acier que voici: le fermail est à secret, il m’a été impossible de l’ouvrir.

Après bien des efforts, à coups de hache, ils parvinrent à effondrer le couvercle. Un billet fraîchement cacheté s’y trouvoit seul: Cockermouth s’en saisit avidement. Pendant qu’il le parcouroit du regard sa figure changea plusieurs fois d’expression; la curiosité fit place à la surprise, la surprise à la rage étouffée.

Le soir, lorsque Chris vint pour le débotter du comte, il le trouva au milieu de sa chambre, debout, immobile comme un Hermès dans sa gaine, la tête penchée et les yeux engloutis sous ses sourcils refrognés; il fumoit.

– Chris, tu as donc de la rancune, tu as donc une rancœur contre Pat?

– Oui, commodore, un vieux levain de haine que je garde là, et qui n’en démarrera pas!

– Et d’où vient cette haine?

– D’un affront sanglant, mon commodore. Il y a bien de cela deux ans; un dimanche, j’offris à Pat, d’entrer avec moi à la taverne. En pleine place, Pat me fit un refus, prétendant qu’il avoit pour habitude de ne boire qu’à ses repas, et de l’eau. – Tu ne veux pas boire avec un vieux matelot? lui dis-je, tu fais bien le gros-bonnet, mon bouvier! – Monsieur Chris, puisque vous faites l’insolent, me répliqua-t-il, je vous déclarerai que je n’ai jamais bu et ne boirai jamais avec un Anglois, si ce n’est dans son crâne. – Là dessus, mon commodore, enflammé par ces injures, oubliant que le temps étoit loin où je brisois un François sur mon genou comme une baguette, je m’élançai sur lui et je le frappai violemment; mais lui, jeune et vigoureux, de deux ou trois coups de poing m’assomma, aux grands applaudissements de tout le village, qui crioit: Mort à l’Anglois!

Oh! j’ai cela sur le cœur! ça m’y pèse comme un boulet, mon commodore. Chris, avaler un pareil affront! Chris, un ancien flibustier! Chris, le tigre d’abordage! Chris, l’anthropophage! comme on m’appeloit. Dieu me damne! je ne veux pas qu’on enterre ma haine! je ne partirai pas de ce monde sans avoir mis le genoux sur sa poitrine et mon couteau dans sa chienne de gorge!

– Veux-tu associer ta haine, Chris?

– Vous me faites trop d’honneur, commodore.

– Veux-tu associer ta vengeance?

– Vous me faites trop d’honneur, mon commodore.

– Va chercher deux bouteilles de rum et ta pipe.

– Chris revint aussitôt garni de provisions, et le comte referma sur lui les portes aux verrouils…

Les gents du château remarquèrent de la lumière, toute la nuit, dans la chambre de leur seigneur.




X


Les extorsions du comte, sa haine publique pour les Irlandois, la cruauté avec laquelle il avoit traité les malheureux tombés entre ses mains, dans les soulèvements du midi de l’Irlande, ne lui avoient pas gagné les cœurs des montagnards de Kerry, que le clergé entretenoit chaleureusement dans leur mauvaise disposition; car le clergé de toute l’Irlande exécroit Cockermouth, et pour bonne raison: en 1723, au Parlement, soi-disant Irlandois, c’étoit lui qui avoit proposé, sérieusement et tenacement dans un long discours, de faire revivre le supplice de castration contre les prêtres catholiques. Cette motion, accueillie avec transport, adoptée par le Parlement, transmise en Angleterre et fortement recommandée à sa majesté, n’avoit été rejetée que par l’interposition du cardinal Fleury auprès du ministre Walpole.

Aussi la journée du 15, anniversaire de la naissance du Head-landlord de Cockermouth-Castle, fut-elle comme à l’ordinaire un jour de calme et de travail. Les villageois ne prirent aucune part aux fêtes du château, les cloches ne fatiguèrent point l’écho de leur tintement solemnel. Seulement, les fermiers, tenanciers et ouvriers vinrent, dès le matin, faire leur indispensable salutation; seulement, une centaine de mendiants de la contrée vinrent au son de la cornemuse, rendre hommage-lige à la cuisine.

La comtesse fit dresser une table dans une salle basse du château, et servir à ces derniers un déjeûner copieux, dont elle et Déborah firent les honneurs. C’étoit d’un bel exemple: cette noble dame et sa belle jeune fille élégamment vêtues, mais simples de manières, dans cette salle enfumée, au milieu d’une horde de misérables, veillant avec sollicitude à ce que chacun eût une égale pitance; réservant les pâtisseries aux enfants et les pièces délicates aux vieillards; répondant à touts avec bonté; donnant aux plus souffrants des paroles de consolation, et des vêtements aux plus dénués.

Durant tout le festin, bruyant comme un festin de gueux, des tostes fréquents furent portés à lady Cockermouth et à miss Déborah. Au dessert les cornemuses recommencèrent à sonner de plus belle; et un vieux d’entre ces truands, qui avoit qualité de minstrel, chanta des chansons populaires et des chants à la gloire de leurs nobles hôtesses.

Dès la nuit tombante, l’avenue et la grande cour du château furent illuminées; et les piétons, et les cavaliers, et les carrosses arrivèrent en foule.

Les conviés se composoient des châtelains et des gentilshommes des environs et de quelques villes à la ronde. Le falot à la main, une troupe de valets attendoient sur le porche, et introduisoient dans le grand salon d’été où recevoient le lord comte Cockermouth, en grand costume de commodore, et la comtesse, belle encore et d’une beauté intéressante même à travers une forêt d’atours. Déborah, belle comme sa mère, mais sans chamarrures, pour échapper aux simagrées de bon ton dont son âme préoccupée auroit eu beaucoup à souffrir, se perdoit le plus possible dans la foule, et s’y tenoit modestement cachée comme une violette sous une touffe de feuilles.

Mais à l’arrivée de l’époux de convention, elle fut arrachée à sa solitude et présentée à toute sa future famille, venue pour conclure le marché. Déborah, d’une façon affable, les salua touts sans dire mot, et paya simplement en révérences leurs congratulations et les madrigaux de son prétendu.

C’étoit un gentilhomme du comté, jeune premier de quarante ans, issu d’une famille qui avoit été recommandable, autrefois, sous Charlemagne, et qui jadis avoit suivi Guillaume le Conquérant. Ce noble rejeton n’avoit pas dégénéré; l’ambition de ses ayeux l’animoit toujours; seulement, au lieu de conquérir des nations, il conquéroit des filles. Sa vie étoit vouée aux bonnes fortunes. Depuis peu d’années, il étoit revenu de Londres habiter dans le sein de sa famille pour rétablir santé, fort détériorée par ses travaux; et, depuis son retour, la population à l’entour des domaines paternels s’étoit presque doublée. Les paysannes le fuyoient comme la peste, ou comme Daphné fuyoit Apollon; mais, comme Daphné, les pauvres bergères ne se changeoient pas en lauriers. Pour mettre fin à ses débordements, on avoit avisé de lui donner Déborah, qui, en vérité, n’étoit considérée que comme un liniment; et notre graveleux gentillâtre s’étoit prêté volontiers à cette manigance qui lui livroit entre les mains une femme admirable, et de l’argent pour prolonger ses conquêtes sur son déclin. L’argent est le nerf de la guerre.

Déborah ne le connoissoit que par les renseignements qu’on lui avoit insinués. Mais à la première vue de ce galant, qui exhaloit une forte odeur de libertinage, la plus novice enfant eût ressenti un dégoût insurmontable. Notre nature se révolte d’elle-même au contact de ce qui peut lui être funeste, comme les lèvres répugnent au poison.

A peine soustraite à l’impertinence obséquieuse de son préposé, Déborah se glissa hors du salon, et courut à son appartement. Là, en grande hâte, elle arracha ses fanfreluches de fête, alluma plusieurs bougies, qu’elle plaça près des croisées, s’enveloppa d’un manteau, et, marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine, descendit au jardin, où elle disparut au milieu de l’obscurité.

De temps en temps, au salon, lord Cockermouth tiroit sa montre: il étoit dans son fauteuil comme dans un siége de torture, et ne prenoit aucune part aux conversations. A huit heures trois quarts sonnées il se leva, et se promena parmi les groupes de causeurs, laissant errer ses regards sur l’assemblée, qu’il paroissoit dénombrer tacitement; puis il sortit, et se rendit dans la seconde cour intérieure.

– Qui marche par ici? Est-ce vous, mon commodore?

– Ah! c’est toi, Chris, parlons bas. Es-tu prêt? l’heure approche.

– Oui, mon commodore.

– As-tu ta carabine?

– Chargée jusqu’à la gueule, mon commodore.

– L’as-tu vue?

– Non, commodore.

– Elle n’est plus au salon.

– Regardez, son appartement est éclairé: sans doute elle fait ses préparatifs.

– Va fermer le guichet de la Tour de l’Est et la porte du grand corridor, et nous la tenons prisonnière. Pas de bruit. Fais vite. Je t’attends ici.

– Maintenant tout est fermé, mon commodore.

– Bon! suis-moi: prenons l’allée des ifs.

– Bombardement de sort! mon commodore, le ciel économise sur les chandelles, cette nuit: j’y vois autant par-devant que par-derrière.

– Tais-toi.

Arrivés à l’extrémité du clos, il montèrent sur une terrasse ronde qui flanquoit une de ses encoignures; c’étoit une ancienne tourelle presque rasée et remblayée de terre à l’intérieur; à ses pieds se croisoient deux sentiers.

– J’entends marcher, mon commodore, là, dans le chemin de Killarney.

– Ne vois-tu pas quelque chose qui passe de long en large?.. Chris, ne te penche pas tant sur le parapet, tu pourrois nous trahir.

– C’est lui!

– Le voici qui s’approche. Vois-tu assez clair?

– Assez pour le frapper au cœur!

– Va donc! as-tu peur, Chris?

– Oui, mon commodore, de le manquer… Ouf!.. Il l’a dans de ventre!

– Bien joué! bravo!

– Allons, le coup de grâce! dit Chris en sautant dans le chemin.

Mylord resta penché sur le parapet, lorgnant son valet à la besogne, outrageant sa victime et blasphémant Dieu.

– God-damn! mon commodore, que les papistes ont la vie dure! – Ah! monsieur Pat, vous ne voulez pas boire avec les Anglois, mais vous voulez… Tien! entends-tu!.. c’est Chris qui t’éventre!..

– De la part de lord Cockermouth.

– De compte à demi. En as-tu assez?

– Tu ne l’acheveras jamais à coups de crosse. Tiens, Chris, prends mon épée.

– Va donc! va donc! va donc! En veux-tu encore?

– Assez, assez, Chris! tu fais comme harlequin, tu t’amuses à tuer les morts.

Neuf heures sonnent: ou m’attend pour le banquet. Essuye mon épée: rends-la-moi; et va changer de vêtement.

Lord Cockermouth rentra au salon, s’excusa de son absence, et pria ses hôtes de vouloir bien passer dans la salle du festin. Immense galerie de toute la profondeur du château, aboutissant au jardin, et y communiquant par un vaste perron en éventail. La voûte en tiers-point étoit ornée entre les nervures d’un semis d’étoiles sur fond d’outremer. Les parois étoient revêtues de lambris de chêne sculptés grossièrement. Des débris d’armures et de pertuisanes rouillées couvroient les piliers alternant les grandes fenêtres à meneaux de pierre et à vitraux coloriés.

Dans la longueur de cette galerie une table de cent cinquante couverts se trouvoit dressée avec un luxe royal. Au milieu lord comte Cockermouth étoit placé vis-à-vis de lady; à la gauche de laquelle on avoit réservé une place pour Déborah, que redemandoit sans cesse son aimable futur. Comme la comtesse s’inquiétoit fort aussi de cette absence, le comte appela Chris, et lui dit, en faisant quelques signes d’intelligence: – Allez voir si ma fille ne seroit point en son appartement, et blâmez-la de son impolitesse.

Chris, la mine ébahie, revint presque aussitôt, en s’écriant: – Mon commodore, je n’ai point trouvé mademoiselle!

Cockermouth fit un mouvement de surprise. Chris s’approcha de lui, et ajouta tout bas: – Pourtant les portes étoient fermées, et les bougies brûloient encore…

A ces mots, il pâlit, et son bras, avancé pour saisir un flacon, tomba inerte sur la table.

Toute l’assemblée remarqua le trouble étrange de son hôte.




XI


A peine lord Cockermouth et Chris s’étoient-ils éloignés de leur victime, que Patrick arriva au rendez-vous par le chemin creux de Killarney. En approchant de la terrasse, son cœur gros d’inquiétude, tressaillit d’ivresse: dans le silence, un léger bruit d’haleine et de soupirs venoit caresser son oreille.

– To be!.. dit-il alors: mais nulle voix n’acheva la phrase de ralliement. To be! répéta-il avec plus de force.

Un râlement partit à ses pieds, et une voix mourante murmura: Or not to be.

– Qui donc m’a répondu? est-ce l’ombre d’Hamlet, ou est-ce vous, Déborah?

Alors, il apperçut un corps étendu en travers du chemin, et s’écria, tombant à deux genoux: – Debby assassinée!

Baignée dans son sang, elle avoit encore la face tournée contre terre. Il la releva et la fit asseoir sur l’herbe, en la soutenant dans ses bras, et cherchant par ses baisers à ranimer ses paupières closes.

– Debby! ô ma Debby! jette un dernier regard sur Patrick. C’est moi! c’est ton bien-aimé! M’entends-tu? Parle, où sont tes blessures?

– Patrick? Hélas! c’est toi! Va-t’en, ils te tueroient aussi les cruels!..

– Qui?

– Va-t’en! ne les vois-tu pas? ils vont te tuer! Fuis!.. Ils ont juré ta perte.

– N’aie pas peur. Dis où sont tes blessures, que je les étanche!.. Dis, connois-tu tes meurtriers?

– Tes soins seront vains, Patrick, je n’ai plus qu’à mourir… Ne me demande pas le nom de mes assassins! Il est de ces choses qu’on ne peut dévoiler: c’est un secret entre le ciel et moi. – Mon ami, avant que j’expire, pardonne-moi et bénis-moi! Pardonne-moi! Tout à l’heure, quand je suis tombée atteinte d’un coup de feu, mon esprit a conçu une horrible pensée dont le souvenir me glace de honte: oui! il faut que je te le dise!.. Je t’ai accusé de mon meurtre: oh! que je suis ingrate et coupable envers toi! et si mes égorgeurs m’eussent frappée en silence, j’aurois cru mourir par tes mains. Patrick, ne me maudis pas!

– Abomination! moi t’égorger, Déborah! vous n’avez pas foi en moi, Debby; cette pensée est l’œuvre du doute qui règne en votre âme.

– Non, Patrick, elle fut l’œuvre de mes esprits éperdus et de mes douleurs.

– Ce n’est pas l’instant, ce n’est pas l’heure des reproches, Déborah, je t’aime et te pardonne. A toi mon âme! à toi mon sang! à toi ma vie!.. Dis, que faut-il que je fasse?.. nomme-moi donc tes assassins! Pour la première fois mon cœur comprend le meurtre! pour la première fois la vengeance le déborde!.. J’ai besoin d’anéantir!.. je tuerai!..

– Vous oubliez Dieu, Patrick.

Ces simples mots éteignirent subitement sa passion, et chassèrent son délire.

– Votre voix est un baume qui calme, Debby, et vos paroles sont de la rosée.

Il me semble, Debby, que vos forces reviennent? Sans doute vos blessures sont moins graves que vous ne le pensiez? vous ne pouvez rester plus long-temps sans secours: dites, où faut-il que je vous conduise.

– En effet, je me sens mieux; la balle ne m’a frappée qu’à la jambe; l’obscurité m’a sauvée presque entièrement des coups d’épée. Aidez-moi seulement à me relever, je suis encore assez forte pour me traîner jusqu’au château. Mais, toi, mon Patrick, au nom du Ciel, je t’en supplie, va-t’en! tu n’es pas en sûreté ici: on en veut à tes jours, te dis-je! c’est toi qu’on a cru frapper en me frappant. Fuis!..

– Fuir! Et quoi donc?.. La mort? Non, qu’elle vienne! je la recevrai avec joie. Sans toi que me peut être la vie?

– Patrick au nom de Dieu cède à mes prières. Sur une terre étrangère, on a besoin d’or: prends cet écrin plein de joyaux que j’emportais; et pars en France, comme nous devions le faire touts deux. En cet état, je ne puis te suivre; mais crois à mon serment: sitôt que j’aurai recouvré quelque vigueur, je t’y rejoindrai.

– Fuir sans toi! plutôt la mort!

– Écoute mes prières: tu ne peux demeurer en ce pays plus long-temps, tu te perdrois et tu me perdrois. Si ce n’est ce soir, demain tu serois immolé! Que t’importe de me devancer en France de quelques jours. Pars; va tout préparer pour ma réception, pour la réception de ton épouse.

– Ne peut-il pas être des obstacles qui t’empêcheront de me rejoindre en mon exil?

– Il n’en peut plus être, Patrick; tout est changé, je ne m’enfuirai plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n’ai plus à trembler, maintenant c’est devant moi qu’on tremblera.

Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui devoit être le mien: tu me l’as nommé: c’est celui devant qui tu tremblois… Celui-là même a versé son propre sang! celui-là même a assassiné sa fille! C’est ton père!..

– Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduis-moi jusqu’à l’entrée du clos.

– Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d’efforts pour me cacher tes douleurs; laisse passer tes soupirs, laisse couler tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête malheur sur malheur! – Je te l’avois bien dit, je suis maudit et funeste. Mes bras amoureux n’ont enlacé à toi qu’une lourde pierre qui t’entraîneroit d’abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos destinées: que la tienne soit heureuse! que la mienne soit atroce!.. Je veux bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon manteau de deuil!

– Quand j’aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles de reconfort: accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d’idées amères!

Pat, on pourroit te voir, ne m’accompagne pas plus avant; me voici dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et les éclats de joie?.. Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi seulement une branche d’arbre pour assurer mes pas. – Adieu, Patrick, adieu! Sois tranquille, ni l’absence, ni le temps, ni l’espace n’auront pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt je serai près de toi.

– Adieu, Debby! A toi seule pour la vie! et, si Dieu veut, à toi seule pour l’éternité!..

– Comment te retrouverai-je à Paris?

– Il faut avoir recours à un expédient: mais lequel?.. Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.

Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent long-temps accolées. Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les bras de Patrick, qui chanceloit et s’appuyoit contre un des tilleuls de l’avenue. Enfin, ils s’arrachèrent à cet embrassement.

Patrick remonta la salle d’ombrage; il pleuroit abondamment, il se soulageoit; car il avoit refoulé dans son cœur touts ses sentiments de désespoir, pour ne pas accabler son amie.

Pleure, pauvre Patrick! soulage-toi!.. Pleure sur ton sort, il n’en peut être de plus affreux. Pauvre ami! à vingt ans t’enfuir seul de ta patrie, trempé des pleurs et teint du sang de ton amante!..

Déborah, courbée sur un bâton, se traînoit péniblement vers le château. Elle avoit renfermé ses souffrances et épuisé ses forces morales pour dissimuler à Patrick l’horreur de son état. Ses blessures saignoient toujours. Sa foiblesse augmentait à chaque pas.

Le festin s’avançoit. Lord Cockermouth affectoit une gaîté et une affabilité maladroites, qui faisoient transpirer d’autant plus sa préoccupation et son désappointement. Plusieurs fois il avoit été remarqué parlant tout bas à Chris. Lady s’agitait dans la plus violente inquiétude: elle étoit allée elle-même à la recherche de Déborah, dans son appartement et dans tout le château, et l’avoit fait appeler plusieurs fois dans le jardin et dans le parc. Touts les convives s’étoient apperçu de son absence, et prenoient un air mystérieux pour en causer. Beaucoup de propos méchants et moqueurs se promenoient de bouche en bouche. Le futur, accouplé à une chaise vide, paroissoit assez décontenancé: il ne savoit quoi penser de la disparition de sa prétendue, et se travailloit l’esprit pour découvrir en sa personne ce qui avoit pu lui inspirer une si énergique aversion.

Tout à coup, dans un intervalle de silence, on entendit à l’extérieur des pas sourds sur le perron: touts les regards se tournèrent de ce côté, et le calme devint général.

La porte agitée et ébranlée se ployoit comme sous le poids d’un corps.

– C’est elle!.. s’écria-t-on de toutes parts, c’est elle! ouvrez donc!

Chris alors se précipita sur la porte et l’ouvrit à deux battants. – Des cris d’horreur et d’épouvante retentirent dans la salle.

Déborah, pâle et couverte de sang, dans un désordre affreux, entra, fit quelques pas encore, et tomba de sa hauteur sur les dalles.

La terreur étoit au comble.

La comtesse, éperdue, poussant des plaintes et des cris désespérés, s’étoit jetée sur le corps de sa fille, qu’elle étouffoit sous ses embrassements.

Le comte appela les valets, et fit emporter Déborah.

La consternation régnoit dans l’assemblée: pleins d’effroi, les convives désertoient leurs places, et s’enfuyoient avec tant de hâte qu’ils se blessoient l’un l’autre.

Lord Cockermouth, lui seul, manifestoit du calme et du sang-froid, et vouloit retenir les fuyards.

– Messieurs, remettons-nous à table, s’il vous plaît? Ce n’est qu’un accident fâcheux qui n’aura point de suites graves: qu’il ne trouble en rien notre fête. Allons, mesdames, de grâce, à vos sièges.

Sans avoir égard aux prières de mylord, la foule se retiroit toujours.

– Messieurs, je vous en prie, à table! qui fuyez-vous? qui vous chasse? est-ce le malheur de miss Déborah? vous m’en voyez comme vous pénétré de douleur. Pauvre enfant! – Mais achevons le festin. A table, vous dis-je! M’entendez-vous, messieurs! Je suis touché de vos marques de condoléance pour ma fille; mais votre déférence, mais votre sensibilité va trop loin. Me laisserez-vous seul au milieu de la fête que je vous donne? Vous ne partirez pas, messieurs! Trembleriez-vous pour vos chers personnages? Vous n’êtes point ici dans un coupe-gorge, je crois! Vous êtes chez le Head landlord de Cockermouth-Castle, un vieux soldat, que vous outragez! Ah! vous me faites, messieurs, l’affront le plus insigne, l’affront le plus cruel: vous reniez votre hôte, vous repoussez son pain et son sel! C’est insulter à mes cheveux blancs, c’est insulter à la gloire de ma race! Vous ne partirez pas, vous dis-je, moi, je vous le défends, sans avoir rendu raison d’un tel outrage à votre hôte!.. Mais non: vous êtes touts des lâches! Sortez! sortez donc! je vous l’ordonne; vous souillez ma demeure, j’ai honte de vous!

Hurlant ces derniers mots, le comte, écumant de rage et de dépit, dégaina sa flamberge et la brandit autour de lui en s’avançant sur les convives retirés vers la porte; l’un d’eux, un vieillard, lui vint au devant d’un pas assuré, et lui dit, avec un faux air mystérieux: Mylord, vous avez du sang à votre épée…

A ces paroles, frappé en sursaut comme de la foudre, Cockermouth, refroidi, s’arrêta court, et de sa main laissa choir son épée, rouge encore du sang de Déborah.




LIVRE DEUXIÈME





XII


Après avoir quitté Déborah, Patrick s’abandonna au désespoir: il désespéroit d’elle, il désespéroit de lui-même, il désespéroit de l’avenir et de la vie. Devoit-il partir, devoit-il demeurer? Quoi résoudre? C’étoit d’un lâche de délaisser son amie mourante, c’étoit d’un lâche de fuir le couteau des assassins, et cependant, si elle devoit succomber, il ne pourroit l’approcher à son lit de mort, il ne pourroit veiller et pleurer à son chevet; ce n’est point dans ses bras, ce n’est point sous ses baisers qu’elle exhaleroit l’âme: il ne pourroit que hurler dans le chemin comme un chien au seuil de la maison où son maître agonise. Et cependant, s’il tomboit sous le poignard et que Dieu la sauvât… Cruelle alternative! quoi faire? quel parti prendre?

Indécis, irrésolu, en proie à ce doute angoisseux, il alloit, et rôdoit à l’aventure, comme un loup, dans les champs de Killarney. Ses forces, épuisées, tout à coup lui manquèrent, ses genoux fléchirent, il s’évanouit sous le poids d’un sommeil de plomb.

A son réveil, l’éclat du jour l’éblouit: le soleil doroit déjà la cime des rochers de la Gorge du Diable, et les tours et les hautes murailles de Cockermouth-Castle. Ses regards étonnés s’égarèrent autour de lui: glacé de froid dans son manteau humide des brumes de la nuit et ruisselant de rosée, il étoit couché au pied d’un arbousier sur le bord du lac profond. Peu à peu ses membres engourdis sur le sol se déroidirent, et, chancelant, il se releva tout brisé et tout endolori.

La nuit avoit porté conseil: sans hésitation il tourna le dos à Cockermouth-Castle, et s’éloigna.

Le surlendemain, à la même heure, il étoit penché à la proue d’un sloop, sortant du port de Waterford; il envoyoit ses adieux à la verte Érin, à l’Irlande, sa mère infortunée, qui s’effaçoit à l’horizon, comme elle s’efface du livre des nations, et de ses yeux, attachés aux rives natales, tomboient de grosses larmes qui se noyoient dans l’Océan.

Sitôt qu’il fut arrivé à Paris, Fitz-Whyte alla saluer la plupart de ses compatriotes au service de France: ils étoient nombreux. Depuis deux siècles, depuis sa réunion à l’Angleterre, l’Irlande gémissoit écrasée par les persécutions les plus inhumaines; toutes ses tentatives pour briser ses fers n’avoient fait que les river et les souder plus profondément; pour échapper à ce joug odieux, au bourreau ou à la misère, ses malheureux enfants émigroient. De là, cette foule d’Irlandois aventuriers, dont l’histoire du continent et du Nouveau-Monde proclame la valeur et le génie.

Celui de touts qui l’accueillit le mieux et qui prit le plus vif intérêt à son sort, ce fut monseigneur Arthur-Richard Dillon, qui depuis peu venoit de passer de l’archevêché de Toulouse à celui de Narbonne, mais qu’il eût été plus juste de nommer, in partibus infidelium, archevêque de l’Opéra.

Ce beau prélat n’étoit guère plus connu de ses ouailles, que le prince Louis-René-Édouard-de-Rohan-Guéméné, évêque de Canople, de ses Égyptiens de Bochir.

Monseigneur Arthur-Richard étoit né à Saint-Germain-en-Laye, d’une famille originaire d’Irlande; et conservoit pour la terre infortunée trempée du sang de ses ayeux, une affection sentimentale, si naturelle à tout cœur aimant et sensible.

Aussi, lorsque Fitz-Whyte se présenta pour la première fois à son hôtel, se faisant annoncer comme un jeune pélerin du comté de Kerry, quoiqu’il fût de fort bonne heure, et que monseigneur ne fût point encore visible, il le fit introduire aussitôt dans sa chambre à coucher, et le reçut familièrement en peignoir de basin.

Les courtines de l’alcôve étoient soigneusement tirées, et sans quelque bruit d’haleine qui s’en échappoit, sans de jolies petites babouches et d’élégants vêtements de femme épars sur les meubles, on auroit pu le croire en dévote oraison.

Son affabilité chassa promptement la timidité et l’embarras de Patrick.

– Vous arrivez de notre chère patrie, mon jeune ami, lui dit-il, en lui prenant affectueusement la main et le faisant asseoir près de lui sur un canapé; – c’est bien à vous, et je vous en remercie, de vous être ressouvenu de moi comme compatriote et de m’avoir présumé de l’attachement pour mes frères d’Irlande; votre démarche auprès de moi est un témoignage d’estime qui m’honore et qui me pénètre. Parlez sans crainte, je vous suis tout dévoué.

Monseigneur étoit ce matin-là plus que jamais en disposition de tendresse et de générosité: vous le savez, et le plus brave poète l’a dit: Le plaisir rend l’âme si bonne. Fitz-Whyte parla longuement de ses malheurs d’une façon naïve et touchante qui le captiva tout à fait.

Durant son récit, ses regards émerveillés se promenoient sur le luxe et l’ameublement mondain de cette chambre. Quel constraste, hélas! avec l’abjection des prêtres irlandois! Ce qui surtout lui jetoit du désordre dans les idées, c’étoient ces parures féminines étalées au milieu des aumuces, des mîtres et des rochets, c’étoit une mantille jetée sur une crosse, et des jupons mêlés avec un pallium; il trouvoit bien une solution à ce problême, mais comme elle entachoit la chasteté de monseigneur Dillon, sa candeur ne pouvait l’admettre.

Tout à coup l’énigme s’expliqua d’elle-même, les rideaux de l’alcôve se soulevèrent, une jeune fille folâtre en sortit; et frappée d’étonnement à l’aspect de Patrick Fitz-Whyte, demeura en contemplation devant sa belle figure d’Ossian.

– Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes aussi beau que votre cœur! Le récit de votre infortune m’a touchée jusqu’aux larmes; et sur cette terre où vous êtes étranger vous pouvez déjà compter une amie, qui vous sera sincèrement dévouée.

– Et un ami, reprit aussitôt monseigneur de Narbonne, qui vous offre son appui et sa sollicitude.

– Dillon, dit la jolie fille en le caressant et le baisant au front, tu viens de faire une promesse, par-devant moi, qu’il faudra que tu tiennes; c’est un engagement sacré, je t’en ferai ressouvenir si tu l’oublies. Monsieur dès ce moment est mon favori…

– Et votre heureux esclave, madame, murmura timidement Patrick.

Monseigneur l’engagea à revenir incessamment, en lui assurant qu’à toute heure sa porte lui seroit ouverte. Alors Patrick fit une génuflexion pour baiser son émeraude archiépiscopale, et pour lui demander sa bénédiction, qu’il reçut avec recueillement.

Les bonnes grâces de monseigneur Dillon ne se démentirent pas dans les visites suivantes: Patrick le trouva toujours aussi empressé à le servir. Il est croyable, à la vérité, que la Philidore qui s’étoit éprise pour Fitz-Whyte d’un véritable intérêt, ne fut pas sans influence dans cette conduite.

Il n’est pas d’âmes plus généreuses, plus sensibles, plus compatissantes, que celles des pécheresses: habituées à suivre sans calcul, sans restrictions, touts leurs penchants, toutes leurs inclinations, touts leurs mouvements de nature; à subir la loi de leurs impressions, et à s’abandonner à touts leurs sentiments; elles font le bien comme elles font le mal. Si elles livrent leurs corps en péage à des bateliers, elles versent des parfums et des larmes sur les pieds de Jésus.

Quoique fils d’un paysan, Patrick, appartenant à une famille noble d’origine, ruinée par les saccages et les confiscations, entra peu de temps après dans les mousquetaires avec les plus ferventes recommandations au colonel et la protection distinguée de monseigneur Arthur-Richard Dillon, de Fitz-Gérald, brigadier d’armées; d’O-Connor, d’O-Dunne, du comte O-Kelly; de lord comte de Roscommon, de lord Dunkell, du comte Hamilton, de lord comte Airly-O-Gilvy, maréchaux-de-camp; et du duc de Fitz-James.

Sous un pareil patronage, il trouva son colonel, M. de Gave de Villepastour, plein d’égards, de dispositions favorables, de prévenances et de petits soins.

Étranger, parlant à peine le françois, jeté sans aucune étude préalable dans une carrière nouvelle, et si différente de sa vie passée, Patrick eût été très-isolé, très-décontenancé, et auroit eu sans doute beaucoup à souffrir de toutes les roueries soldatesques, si le hasard n’eût fait qu’il trouva dans ce même régiment un de ses anciens camarades d’enfance, Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de l’abbaye de Saint-Spire de Corbeil.

Cette rencontre inattendue fut une grande joie pour Patrick; il accabla de caresses et de témoignages d’amitié ce vieux compagnon, qui les reçut aimablement et lui promit son dévouement et ses conseils.




XIII


Quelque temps après l’épouvantable scène du festin, lady Cockermouth mourut étouffée par une congestion sanguine. La commotion de son cerveau avoit été si violente qu’elle avoit aliéné sa raison.

Déborah, dont on avoit d’abord désespéré, se rétablissoit lentement, et, avec instance, redemandoit sa malheureuse mère, dont elle ignoroit la perte: – Une indisposition grave la retient alitée, lui disoit-on; aussitôt qu’elle sera mieux vous aurez sa visite.

L’air faux et embarrassé de ceux qui lui répondoit ceci l’avoit jetée dans le trouble, et avoit fait naître en son esprit un sombre soupçon qu’elle n’osoit pas manifester, mais qui la dévoroit. Chaque jour elle appeloit sa mère avec plus d’impatience, chaque jour on lui faisoit la même réponse. Quelques domestiques en habit de deuil ayant eu l’imprudence de se présenter en son appartement, elle vit clairement qu’on la trompoit, dissimula son chagrin, et saisissant un instant où par hasard sa garde s’étoit éloignée et l’avoit laissée seule, elle s’arracha de son lit, et malgré sa grande foiblesse, se traîna en s’appuyant contre les murailles, jusqu’à la chambre de sa mère. En entrant son anxiété l’oppressa: son cœur battoit à fracasser sa poitrine, elle ne respiroit plus… Des meubles poussiéreux, du froid et du silence… Personne!.. Les courtines du lit fermées!.. Dort-elle!.. Doucement elle s’approcha de l’alcôve, doucement elle souleva les rideaux: le lit désert!.. Personne!.. Elle poussa un cri d’horreur et tomba évanouie.

On ne la retrouva, glacée et mourante, sur ce parquet, qu’après de longues recherches dans tout le château. Ses blessures s’étoient rouvertes; son mal se compliqua dangereusement, et sa guérison devint plus languissante encore.

La disparition de Patrick Fitz-Whyte et les traces de sang trouvées dans le sentier de Killarney firent penser sans aucun doute qu’il avoit été assassiné. Cet événement répandit l’effroi aux alentours de Cockermouth-Castle. Quel pouvoit être l’auteur de ce meurtre? Les paysans n’ignoroient pas les rapports de leur frère avec la fille de leur seigneur; et leur bon gros jugement leur ayant toujours fait pressentir une fin malheureuse à cette liaison, ils savoient parfaitement à quoi s’en tenir dans le secret de leur cœur: un seul homme avoit pu avoir quelque intérêt d’assassiner Patrick; mais ils n’osoient qu’en frémissant murmurer le nom exécré de cet homme.

La scène du banquet fut promptement divulguée: la plupart des gentilshommes qui s’y étoient trouvés professoient pour lord Cockermouth non moins de mépris et de haine que les paysans; mais, comme rien ne leur commandoit la même circonspection, le bruit se répandit bientôt que, le comte, ayant surpris Patrick et Déborah en un rendez-vous d’amour, avoit tué celui-ci et blessé dangereusement celle-là; et qu’à la face de l’assemblée, dans un accès de colère, il avoit, au retour de son embuscade, dégaîné son épée encore tachée de sang. Ce récit confirma les paysans dans leur opinion, et les enhardit à parler.

Un ancien usage des Celtes s’est conservé jusqu’à ce jour dans les campagnes d’Irlande, comme dans celles d’Espagne: chaque personne qui passe près d’un lieu où quelqu’un a été tué ou enterré, ramasse une pierre, et la jette religieusement à cette place: petit à petit, cet amas de cailloux forme un tertre élevé qui, souvent, à la longue, finit par se couvrir de terre et de végétations, et ne plus sembler qu’un monticule naturel. Il n’est pas rare, même en France, de rencontrer, surtout dans les provinces armoricaines, de ces témoins de la piété de nos pères. Les savants les classent parmi les monuments gaulois, keltiques ou druidiques; et bien qu’en les fouillant on y ait souvent retrouvé des débris d’ossements humains, ces messieurs s’accordent fort mal entre eux sur l’origine de ces tumulus.

On voit encore aujourd’hui, dans ce sentier de Killarney, le monceau de pierres jetées au lieu trempé du sang de Déborah; et on le nomme encore la tombe de Mac-Phadruig, ou la tombe de l’amant.

Les clameurs qui s’élevèrent alors contre lord Cockermouth devinrent si générales et si directes, qu’il crut ne pouvoir sans danger les supporter plus long-temps, et qu’il falloit par n’importe quel moyen qu’il se lavât et se blanchît solemnellement aux yeux du public du crime atroce qu’on lui imputoit. On poussoit l’animosité jusques à l’accuser d’avoir empoisonné lady, et il ne pouvoit plus se montrer hors du château sans essuyer les huées des enfants, qui lui crioient, sans miséricorde: Mylord Caïn, qu’as-tu fait de Patrick?

Par des pratiques insidieuses, ayant arraché à Déborah le secret de l’existence et de la retraite de Fitz-Whyte, il déposa contre lui entre les mains de la Justice, le dénonçant et poursuivant comme assassin de sa fille.

La cause devant être jugée aux sessions qui alloient s’ouvrir à Tralée, dans les premiers jours de mars, il y entraîna la pauvre Debby, à peine convalescente.

Et justement ils arrivèrent à Tralée le jour de l’entrée des juges venus pour la tenue des Assises.

La besogne qui attendoit ces magistrats étoit assez honnête: sans compter la cause de Patrick, ils avoient à dépêcher une sixaine d’homicides, et une bonne douzaine de voleurs: ces formidables meurtriers irlandois n’étoient autres, les malheureux, que de bons paysans papistes qui avoient eu la monstruosité de se revancher sous les bastonades de leurs tenanciers anglois, et ces insignes larrons, que d’infortunées familles, plongées dans la misère par les dernières confiscations, qui, poussées par la faim et le froid, avoient dérobé quelques paniers de tourbe et quelques boisseaux de patates.

Déborah se trouvoit avec son père au balcon de l’hôtellerie, lorsque passèrent, se rendant à la Cour, les deux juges —justices– master Templeton et master Gunnerspoole, en grand et coquet costume de satin blanc à falbalas couleur de rose, et perruques colossales saupoudrées à blanc. Leur cortège se composoit du maire, des officiers municipaux, et de laquais en livrée blanche, portant de gros bouquets à leur boutonnière. Il ne manquoit plus qu’un tambourin et un galoubet pour achever de donner un air grivois à cette mascarade.

Toute la ville, l’œil caressant, le sourire sur les lèvres, étoit en mouvement comme par un jour de fête, et les rues, endimanchées, étoient pleines d’élégantes blanches, de bourgeois bleus et de soldats rouges.

La durée des sessions dans les petites villes, par le grand concours que les affaires civiles et criminelles occasionent, est un temps de foire et de réjouissance.

Lorsque les deux juges apperçurent à la croisée le comte Cockermouth, ils lui firent une gracieuse salutation. Pour se ménager leur prévarication, il étoit allé, dès leur arrivée, les visiter et leur faire sa cour assidûment. Une sympathie d’ivrognerie et de gloutonnerie avoit aussitôt établi entre eux une espèce de compagnonage; et presque chaque soir ils soupoient ensemble et plantureusement.

La coquetterie et l’air jovial de ces magistrats frappèrent d’étonnement Déborah, qui pour la première fois voyoit des juges: elle ne pouvoit se figurer que ce fussent là des pourvoyeurs de la mort. M. Templeton et Gunnerspoole étoient fleuris, replets, obèses, patus et râblus. Il faut, se disoit-elle, que ces messieurs aient une bien parfaite estime de leur infaillibilité, car assurément ni appréhension, ni regrets, ni remords ne les rongent. La gaîté du peuple, engendrée par la seule présence d’hommes venus pour le décimer, ne surprenoit pas moins péniblement Déborah. La foule veut des spectacles; tout ce qui fait spectacle lui est bon: prêtres, soldats, bateleurs, juges, rois et bourreaux.

La seconde cause appelée par la cour fut celle de Patrick. – Lord comte Cockermouth l’accusoit d’avoir séduit sa fille, de l’avoir engagée à s’enfuir avec lui, munie de ses bijoux et de ses pierreries, de l’avoir assassinée au rendez-vous fixé pour le départ, et de s’être enfui en France chargé de ses dépouilles pour échapper au glaive de la Justice.

Les faux témoins, achetés avec profusion, ne manquèrent point à leur devoir; ils mirent en vérité une conscience scrupuleuse à mériter leur salaire.

Deux faits évidents venoient fatalement à l’appui de ces accusations; la disparition des bijoux et des diamants de Déborah, et le billet renfermé dans le coffret d’acier déterré par Chris, que Cockermouth déclara avoir trouvé dans l’appartement de sa fille. Il ne contenoit que peu de mots, mais si accablants!



«Encore quelques heures, et nous n’appartiendrons plus qu’à Dieu: nous serons libres!

»A demain, my dear Déborah, comme il est convenu, quoi qu’il arrive, à neuf heures précises au pied de la terrasse dans le sentier creux de Killarney; venez sans crainte, votre Patrick y sera.

»N’oubliez pas, dans le trouble du départ, ce que vous possédez de précieux; pour vous j’ai horreur du besoin.»


Placée dans la plus douloureuse alternative, ne pouvant justifier son amant qu’en dévoilant son père, et ne pouvant sauver son père qu’en immolant son amant, Déborah se renferma inexpugnablement dans cette obscure dénégation: «Patrick est innocent, Patrick ne m’a ni volée ni assassinée. Mon père n’a pas tué Patrick, car Patrick est en France.» Il fut impossible de lui arracher une syllabe de plus.

Après quelques débats insignifiants, la Cour, trouvant sa religion assez éclairée, entra lestement en délibération, et lestement, l’heure du dîner approchoit, prononça la sentence condamnant par contumace Patrick, convaincu de séduction, de rapt, de vol et d’assassinat, à la peine capitale.

A la lecture de cet arrêt, Déborah se jeta à genoux au milieu du tribunal, en criant: Grâce pour Patrick, il est innocent!..

Les juges levèrent la séance, et le comte fit emporter sa fille évanouie.

Sur le soir, MM. Templeton et Gunnerspoole accoururent au souper magnifique que lord Cockermouth avoit fait préparé pour célébrer l’arrêt mémorable de leur justice éclairée et pure. Il poussa la barbarie jusqu’à vouloir y faire assister Déborah, mais elle se révolta ouvertement, et n’y parut point.

Toute la nuit, cependant, elle fut dans la nécessité d’entendre, de son lit, où elle gémissoit, leurs éclats de rire, leurs propos effrénés, leurs joies de bas lieux.

Au point du jour elle se leva sans bruit. Pour sortir, il falloit passer par la salle de l’orgie: le spectacle qu’elle y rencontra n’ébranla pas sa résolution, mais il remplit son âme d’une douloureuse pitié. Les deux juges, ivres-morts, avoient roulé sous la table; Chris était enveloppé dans la nappe parmi un monceau de bouteilles; et son père, tout couvert de sanies, dans le désordre de Noé, dormoit étendu sur le carreau.

Ayant trouvé place dans un carrosse public qui partoit, elle y monta pour s’éloigner au plus tôt de Tralée, et se rendre à Dingle-i-Couch, où on lui avoit fait espérer qu’elle trouveroit plusieurs bâtiments appareillant pour les côtes de France.

Peu de temps après son départ de Tralée, à la clôture des Assises, sur la grande place, Patrick Fitz-Whyte fut pendu en effigie.




XIV


Absorbée par la joie inquiète de revoir Patrick, Déborah, les yeux bandés, traversa la Normandie comme un amoureux mélancolique traverse la ville pour aller saluer sa bien-aimée. Que lui importoit Dieppe, son Saint-Jacques, ses Poletois et ses ivoiriers! que lui importoit la vallée d’Arques, son château et ses ruines! que lui importoit Rouen, son Saint-Ouen et son Bourg-Théroulde! que lui importoit Gisors, son église et sa tour! que lui importoit les odorantes pommeraies, les maisons de bois, les collines solitaires, le beau ciel bleu-turquin de ces vallées! Son âme n’aspiroit qu’à Patrick; son regard immobile ne cherchoit à percer le désespérant horizon que pour venir mourir à ses pieds. Voir sans Patrick, éprouver sans Patrick, admirer sans Patrick, c’eût été mal, si c’eût été possible. Il n’y a qu’un cœur désert ou un cœur meurtri qui puisse seul s’en aller voyageant et musant par le monde: le cœur désert pour combler son vide, le cœur meurtri pour essayer à oublier.

Comme une heure du matin sonnoit, le coche arrivoit aux portes de Paris: du sein de la nuit Déborah entendit alors s’élever la voix du rossignol qui chantoit. Ce gazouillis mélodieux, semblant fêter sa bienvenue et de la part de Dieu lui présager du bonheur, caressa voluptueusement son âme, et chassa les rêveries chagrines qui l’agitoient. Depuis ses derniers rendez-vous nocturnes, depuis que toute félicité lui avoit été enlevée, depuis l’excès de ses maux, elle n’avoit point ouï chanter le rossignol, le rossin-ceol; elle se crut retournée au temps où elle avoit passé de si belles nuits avec Patrick, assise au bord du torrent, parmi les rochers de la Gorge du Diable, ou errante dans les genêts épineux de Dove-Dale, le val de la tourterelle, élevant son âme par la contemplation de la nature et par le culte de l’amitié.

Dès les premières lueurs du jour, Déborah, dévorée d’inquiétude, et que les fatigues même du voyage n’avoient pu assoupir sur le lit où elle s’étoit jetée, sortit, accompagnée, pour la conduire, d’un garçon de l’auberge des Messageries. En arrivant au quai du Louvre, elle ressentit une violente émotion, à l’aspect de cette galerie qui borde au loin la Seine; cette longue façade insignifiante, à quelques mensonges près, se dérouloit pour elle comme un immense papyrus: elle le parcouroit du regard, elle y cherchoit l’hiéroglyphe dont elle seule avoit la clef. Ces murailles, muettes pour la foule, avoient une voix pour elle, une voix douce ou déchirante, une parole arbitre de son sort.

Une, deux, trois, quatre, cinq… Elle compte les pilastres: soudain sa joie éclate, elle apperçoit près du sixième, comme il avoit été convenu, des caractères tracés sur une des pierres du soubassement; elle s’approche, elle lit: Patrick Fitz-Whyte, hôtel des Mousquetaires. – Dans l’enivrement, elle chancelle, elle balbutie; elle n’a plus ni raison, ni bienséance, elle couvre de baisers ce mur dépositaire fidèle, elle passe sa main douce sur cette inscription, elle la caresse; elle pleure, elle sourit; elle parle irlandois; elle s’agenouille, elle prie… Puis, crayonnant quelques mots sur un portefeuille, elle le donne au domestique, ébahi: – Allez, s’il vous plaît, lui dit-elle, et de suite, à l’hôtel des mousquetaires; vous demanderez M. Patrick Fitz-Whyte, et lui remettrez ceci, à lui-même; tâchez de l’amener avec vous, je retourne à l’hôtellerie.

S’étant égarée plusieurs fois dans son chemin, en rentrant elle trouva Patrick, qui depuis long-temps l’attendoit; follement, ils s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, et confondirent, dans un savoureux baiser, leurs pleurs et leur ivresse. Ils se couvroient des plus tendres caresses, ils échangeoient les mots du plus pur amour. Patrick, après ces premiers transports, s’apperçut du deuil de Déborah; sa joie en fut troublée, des sentiments tristes, des regrets s’y mêlèrent. Déborah demeuroit en admiration devant l’élégance de son ami; la soubreveste de mousquetaire rehaussoit sa riche taille, et faisoit paroître dans touts ses avantages sa belle tête blonde.

Pendant le déjeûner, tour à tour, ils se racontèrent tout ce qui avoit marqué leur existence, tout ce qui leur étoit survenu depuis leur séparation. Déborah, pour détourner l’affliction et le désespoir du cœur de Phadruig, passa sous silence un seul fait, – priant Dieu qu’il fît qu’il l’ignorât toujours, – le jugement des juges de Tralée, et sa condamnation au gibet.

Ce jour même Patrick instala Déborah dans un petit logement de l’hôtel Saint-Papoul, situé rue de Verneuil.

Leur soin le plus empressé fut d’aller remercier le Seigneur, qui avoit protégé leur fuite et leur réunion, et de le prier de bénir leur alliance, de veiller sur eux, jeunes, sans appui, jetés sur une terre étrangère et dissolue, et de les confier à la vigilance de ses Anges, afin qu’ils les détournassent de tout scandale, et qu’ils les gardassent dans touts leurs chemins. Ils passèrent ainsi toute la soirée en dévotion, dans une chapelle obscure de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés; l’église étoit placide et solitaire, une seule lampe veilloit comme eux.

Patrick consacroit à Déborah touts les instants, touts les loisirs que lui laissoit son service militaire: il les employoit auprès d’elle à savourer les voluptés inépuisables de l’amour, de l’amitié, de la vie domestique, de la retraite. Fitz-Harris venoit très-rarement dîner avec eux, ou passer quelques heures en leur compagnie. Depuis long-temps il s’étoit fait un grand refroidissement dans leurs rapports. Les faveurs du colonel pour Patrick, et les marques publiques d’estime qu’il lui donnoit, avoient envenimé le cœur de Fitz-Harris, naturellement envieux. Il le jalousoit pour sa beauté, son esprit, son savoir, et même aussi pour Déborah. D’un autre côté, Patrick n’avoit pas été long à sentir qu’on ne pouvoit faire son ami qu’avec beaucoup de restriction et de réserve d’un homme aussi parleur, aussi conteur que Fitz-Harris: bavard mystérieux, ayant toujours quelque secret à promener d’oreille en oreille, s’épenchant à tout venant, honorant l’univers de ses confidences, et divulgant souvent même à son grand dommage, entraîné par sa monomanie de récit, ses plus délicates intimités, qu’il eût dû enfouir dans le plus profond de son cœur.




XV


Quand le ciel étoit serein, ils sortoient, ils s’en alloient prier dans quelque église qu’ils ne connoissoient point encore, ou visiter quelque monument, quelque musée, quelque promenoir: ils se plaisoient surtout à parcourir les environs de Paris, leurs bois, leurs palais, leurs châteaux.

Un jour, comme ils entroient dans le jardin des Tuileries, ils furent apperçus par M. de Gave de Villepastour, le colonel de Patrick, qui se promenoit sur la terrasse des Gardes.

– Quel heureux mortel que ce Fitz-Whyte! manger du pain des dieux!.. Le voyez-vous passer là-bas, – dit-il à Fitz-Harris, qui se trouvoit auprès de lui, – avec cette corbeille de fleurs au bras?

– Quelle corbeille, mon colonel?

– Quelle corbeille?.. lourdaud!.. Cette Égérie! cette Dryade qui l’accompagne toujours. Vous devez savoir, sans doute, Fitz-Harris, vous qui êtes son Pylade, quelle est cette nymphe aux cheveux d’ébène.

– Aux cheveux d’ébène?.. Mon colonel, le signalement n’est pas très-positif: la famille des ébénacées est très-nombreuse; les naturalistes, mon colonel, distinguent l’ébénier, l’ébénoxyle, le plaqueminier, le paralée, le royen… et de plus, mon colonel, l’ébène rouge, l’ébène verte, l’ébène grise, l’ébène noire, l’ébène blanche. Entendons-nous, la nymphe a-t-elle des cheveux d’ébénier, d’ébénoxile, de plaqueminier, de paralée ou de royen? la nymphe a-t-elle les cheveux rouges, verts, gris, noirs, ou blancs?

– Fitz-Harris, vous faites à pure perte le mauvais plaisant: vous postulez sans doute la place de fou de la Cour? mais, depuis la mort de l’Angely, et du stupide Maranzac, bouffon de feu monseigneur, fils de Louis XIV, l’économat des folies est supprimé.

– Les princes, mon colonel, font aujourd’hui leurs affaires eux-mêmes.

– Déjà plusieurs fois, je les ai rencontrés ensemble. La beauté de cette créature est enchanteresse! Un col blanc comme un cygne!..

– Pardon, mon colonel, si je vous interromps, mais vous n’avez donc pas vu, au château de Choisy-le-Roi, les cygnes noirs de madame Putiphar?

– Si fait: mais ce sont des cygnes mauvais teint, ce sont des cygnes de Cour.

Plaisanterie à part, cette fille est une Vénus!..

– Une Vénus!.. Alors, mon colonel, elle est bonne à faire des pipes turkes.

– Que veux-tu dire?

– Je veux dire des pipes d’écume-de-mer.

– Oui! tout en elle est séduisant: taille fine, petits pieds, peau d’albâtre!..

– Entendons-nous encore, mon colonel, les naturalistes distinguent l’albâtre qui est brun, de l’alabastrite, qui est blanche: si vraiment elle avoit une peau d’albâtre, je vous en demande pardon, elle auroit là un détestable parchemin!

– Mauvais Scaramouche! vous m’assommez avec vos pasquinades! Vous oubliez, je crois, que vous parlez à M. de Gave de Villepastour, votre colonel? Vous me manquez de respect!

– C’est vous qui me manquez… mon colonel; suis-je votre proxénète! Vous vouliez me faire trahir l’amitié: j’ai fait la sourde-oreille. Mais puisque vous le prenez ainsi, après tout, elle est assez grande pour se défendre, je m’en lave les mains: voici donc ce qu’à tout prix vous voulez savoir; – c’est une jeune Irlandoise, d’une haute et noble famille, qui s’est amourachée de Patrick, et l’a suivi en France; elle a vingt ans, elle est belle, elle est chaste: – vous y perdrez votre mythologie, mon colonel; passez outre; – elle habite l’hôtel Saint-Papoul, rue de Verneuil; et si vous désirez la voir, la chose est simple: elle est touts les dimanches à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, à la messe de midi.

– Tout en faisant le Romain, Fitz-Harris, vous êtes un perfide! A votre œil je vois la secrète joie que vous éprouvez à trahir un homme qui vous aime; plus que moi de savoir, vous brûliez de me dire ce que vous feigniez vouloir me taire. C’est une mauvaise action que vous avez faite là. Ce n’est pas la première fois que, sous le masque de l’amitié, vous avez cherché à nuire à Patrick ou à le perdre en mon esprit. Vous êtes un lâche envieux! Ce n’est pas ainsi que Patrick a acquis mon estime, que vous n’aurez jamais.

En disant cela, le colonel lui tourna le dos et s’éloigna. – La leçon étoit dure: Fitz-Harris se mit à siffler en la dévorant.

M. le marquis de Gave de Villepastour étoit le produit incestueux d’un amour de la Régence; la chronique scandaleuse disoit que du sang superfin couloit dans ses veines. Pour certain, un bras puissant, un bras presque royal, dans l’ombre, l’avoit poussé et protégé, et, quoique à peine âgé de vingt-cinq ans, en avoit fait un colonel. Bon chien chasse de race; aussi chassoit-il bien, mais avec un voile et des mitaines, c’est-à-dire qu’il conservoit, jusques en ses déréglements, un décorum que les courtisans fouloient aux pieds. Il lui restoit encore dans ses débauches une façon de pudeur dont les francs roués auroient rougi, et quelques traditions, – je n’ose dire sentiments, – du bien et du mal, du juste et l’injuste, entièrement perdues à la Cour; et qu’il devoit à son précepteur, homme du grand règne, dont, après tout, les leçons rigides n’avoient abouti qu’à faire une espèce d’hypocrite. – En somme, M. le marquis n’étoit qu’un fat, un gentillâtre, plein d’afféterie dans ses manières et dans ses paroles, cérémonieux, complimenteur, faux, ridicule et musqué; un exemplaire bipède du Voyage en Italie de Dupaty, ou des Lettres à Émilie sur la Mythologie, de Dumoustier.

Fort satisfait des renseignements que lui avoit donnés Fitz-Harris, il ne l’avoit gourmandé si rudement que pour ne lui point avoir d’obligation de sa trahison, et pour faire de la dignité avec un homme qui ne savoit point mettre de frein à ses goguenarderies.

Le dimanche suivant, à midi précis, tout odoriférant comme un bouquet, tout emmitoufflé de dentelles, tout habillé de satin vert-naissant, emblême de son amoureux espoir, il accourut à Saint-Germain-des-Prés, et fut se placer contre un pilier de la nef, auprès de lady Déborah.

A force de minauderies, il parvint bientôt à attirer un de ces regards. Ce premier succès l’enivra et le rendit plus obséquieux encore. Ses Heures lui ayant échappé des mains, il s’agenouilla précipitamment pour les ramasser, et ne les lui rendit qu’après les avoir couvertes de baisers. Il se penchoit sans cesse à son oreille, en murmurant:

– Vous êtes adorable! je vous adore! vous êtes un Ange! vous êtes divine!.. D’autres fois, avec une ferveur indécente, il lui adressoit presque directement des strophes de psaumes ou des passages de prières pouvant faire allusion. Rosa mystica, rose mystique! lui disoit-il; Turris eburnea, tour d’ivoire! Domus aurea, habitacle doré! Vas insigne devotionis, vase éclatant de dévotion! Janua cœli, porte du ciel! Stella matutina, étoile matinière, étoile du berger, étoile de Vénus! Fœderis arca, arche d’alliance!.. Columba mea, ma colombe!.. Sic lilium inter spinas, sic amica mea inter filias, tel un lys parmi des ronces, telle mon amie parmi ses compagnes!..

Déborah, de peur de se faire remarquer, n’osoit ni se plaindre ni changer de place, et supportoit avec une résignation évangélique toutes les impudences et touts les manèges du marquis; elle affectoit de n’y faire aucune attention, et y demeuroit aussi insensible et aussi froide qu’une statue aux agaceries d’un enfant.

A la sortie de la messe, M. de Villepastour la poursuivit, et l’accosta sur le porche:

– Mille pardons, mademoiselle, mais ne seroit-ce pas à votre jolie main ce joli gant que je viens de trouver à votre place?

– Pardon, monsieur; vous me l’avez dérobé pendant le lever-Dieu.

– Trouvé ou dérobé, qu’importe!.. veuillez croire seulement que la restitution de ce talisman seroit pour moi un douloureux sacrifice, si ce sacrifice ne m’avoit pas fait ouïr le son mélodieux de votre voix.

– De grâce, monsieur, passez votre chemin; laissez-moi.

– Vous laisser! hélas! l’acier peut-il s’éloigner de l’aimant qui l’entraîne?

– Ayez pitié de moi, monsieur; ne me couvrez pas de honte. N’étoit-ce donc pas assez de vos impiétés dans la maison de Dieu!

– Mes impiétés?.. je vous adorois, je me croyois au temple d’Amathonte!.. A deux genoux, faut-il que je vous en supplie, ne me repoussez pas. Dès la première fois que je vous vis, miss, votre beauté me frappa, me ravit, m’embrasa du plus ardent amour; j’ai fait de longs efforts pour l’étouffer; je n’étois pas assez présomptueux pour oser aspirer à vous, trésor de perfections; lutte inutile! je n’ai fait qu’enfoncer plus avant la flèche que je voulois arracher. Je le sens bien maintenant, l’amour ne peut se guérir que par l’amour. Ne soyez pas inhumaine, ne soyez pas sourde à tant de passion! un sourire, qui ne soit pas de mépris, un regard, qui ne soit pas de dédain, un mot, qui ne soit pas de colère, et vous verserez un peu de calme et de joie dans l’âme d’un désespéré, et du plus infortuné des amants vous ferez le plus heureux.

– Monsieur, de grâce, je vous le répète, retirez-vous! Me voici dans la rue que j’habite: voulez-vous me perdre aux yeux du monde, aux yeux de mon époux? Il n’est qu’un homme dangereux et pervers qui puisse ainsi se faire un jeu de l’honneur d’une femme!..

– Votre honneur m’est aussi cher que le mien, mademoiselle: Dieu me garde de jamais l’entacher, j’en aurois un remords éternel! Je me retire, espérant que cette déférence sera appréciée à son prix, et rendra votre cœur plus miséricordieux pour moi, qui dépose à vos pieds mystère, amour, obéissance.

Toutefois, le marquis de Villepastour ne s’éloigna point entièrement; il la suivit à quelque distance pour s’assurer de la vérité des rapports de Fitz-Harris. Après l’avoir vue entrer à l’hôtel Saint-Papoul, il continua sa route d’un air de parfait contentement, d’un air presque badin.




XVI


A cette même époque, Fitz-Harris reçut de Killarney une lettre de son frère, dans laquelle il lui étoit conté que leur ancien camarade Patrick Fitz-White, disparu du pays, venoit d’être, aux assises, condamné à mort par contumace, et d’être pendu en effigie sur le port de Tralée, pour séduction, assassinat et vol de la fille de lord Cockermouth. Cette affreuse nouvelle, bien loin de causer de l’affliction à Fitz-Harris, je répugne à le dire, n’éveilla en son cœur plein d’envie qu’une secrète joie. Il s’empressa d’acquiescer au jugement calomnieux des juges de Tralée: il éprouvoit trop de plaisir à trouver Patrick coupable pour ne pas ajouter foi à cette incroyable condamnation.

Aussitôt il communiqua cette lettre à ses camarades intimes, disant à chacun qu’il l’honoroit seul de cette confidence, et qu’il eût ainsi à en garder le secret. Mais, comme lui, touts avoient des confidents, et ces confidents en avoient touts d’autres; si bien qu’en peu de jours ce secret devint, au régiment, le sujet général de la conversation, et parvint aux oreilles de Patrick, qui en fut navré de douleur.

A la pension des sous-officiers, au dîner, devant touts ses compagnons, il ne put se défendre d’adresser de vifs reproches à Fitz-Harris.

– Que vous ai-je donc fait, lui dit-il, pour avoir mérité tant de haine ou si peu d’égard? Moi, votre compatriote, moi, votre ami, vous m’avez traité bien méchamment! Ce n’est pas à ces messieurs que vous eussiez dû faire connoître premièrement la lettre que vous avez reçue d’Irlande, c’étoit à moi. Vous eussiez dû mettre au moins plus de circonspection, et ne point vous en rapporter si témérairement au dit-on d’une correspondance. Le fait est-il controuvé, le fait est-il faux? vous l’ignorez. Je dois à la vérité de vous dire, messieurs, qu’il ne l’est pas. Mais il est une chose que vous n’ignoriez point, vous, mon ami, vous, introduit dans mon intimité… Ici, messieurs, pour me laver de l’infâme condamnation qui pèse sur moi, il faudroit que je vous fisse des révélations que l’honneur me défend et me défendra toujours de faire. Il doit être suffisant de vous dire pour vous faire sentir toute l’énormité de ce jugement, que la femme qu’on m’accuse d’avoir assassinée et volée, miss Déborah, comtesse de Cockermouth-Castle, est ma bien-aimée et mon épouse. – La plupart de vous, messieurs, l’ont vue à mon bras.

Je sais que pour le meurtrier il n’est pas de pitié; je sais que rien n’excite plus notre dépit et notre indignation, que les déceptions d’estime; quand nous sommes désabusés sur le compte d’un homme que nous honorions et que nous cultivions comme vertueux, je sais combien est grande notre colère; je sais que notre devoir est de le démasquer et d’appeler sur lui la réprobation: mais, Fitz-Harris, vous n’avez pu douter un seul instant de moi; vous n’avez pu et vous ne pouvez me croire criminel, non, cela est impossible! Vous à qui mon cœur étoit ouvert comme un livre, quelque effort que vous fassiez pour vous aveugler, pour étouffer la voix qui dans le fond de votre conscience, vous crie que je suis pur et juste! – Je croyois à votre amitié, Fitz-Harris!

– Messieurs, que pensez-vous de cette complainte? s’écria alors Fitz-Harris d’un air moqueur.

– Messieurs, que pensez-vous de cette perfidie?.. Harris, je vous accuse de trahison!

– N’avez-vous pas une épée, Patrick?

– Messieurs, ceci est un cri de sa conscience: on provoque en duel qui on estime pour son égal, et non point un homme d’opprobre digne de l’échafaud qui le réclame, un assassin!

Je ne me venge pas avec le fer, Fitz-Harris!

– Vous vous battrez!

– Je ne me bats pas.

– Alors vous m’égorgerez au détour d’une rue.

– Je ne me venge pas avec le fer.

– D’une heure à autre, Fitz-Harris, l’estime et l’amitié que je porte à un homme ne se détruisent pas: mon amitié se fonde sur de l’estime, mon estime sur de nobles qualités, et les nobles qualités, vous le savez, ne sont ni passagères ni volages. Parce qu’un ami dans un moment d’erreur m’a blessé, cet ami n’est pas moins, en dehors de cette faute toute personnelle, avant comme après, à mes yeux comme aux yeux de touts, un galant homme, rempli de bons sentiments et digne d’être estimé. L’amour et l’amitié ont un flux et reflux de peines et de plaisirs, de maléfices et de bénéfices: j’aurois le plus profond mépris pour moi-même, si mon amour ou si mon amitié croissoit et décroissoit suivant ce flux et ce reflux, s’ils n’étoient pas, une fois donnés, inaltérables.

Fitz-Harris, déconcerté, ne répliqua pas à ces dernières paroles; il se fit seulement quelques chuchotements indécents autour de la table.

Le bruit se répandit bientôt dans la caserne, et Fitz-Harris contribua de touts ses efforts à l’accréditer, que Patrick avoit refusé de se battre, que Patrick étoit un lâche qu’il étoit impossible de faire aller sur le terrain. Non content d’en faire un poltron, on en fit un sot: la scène du dîner fut falsifiée et ridiculisée et devint un thême de dérision.




XVII


Le marquis de Gave de Villepastour étoit fort inconstant dans ses goûts satisfaits, mais très-fidèle à ses désirs. Quelques jours après la messe de Saint-Germain-des-Prés, résolu à faire une nouvelle algarade, et sans autres justes motifs, ayant condamné Fitz-Whyte aux arrêts, il s’enveloppa d’un manteau qui le déguisoit parfaitement, et vint à l’hôtel Saint-Papoul, sonner à la porte de lady Déborah.

Elle attendoit Patrick, elle ouvrit précipitamment.

– M. Mac-Whyte, s’il vous plaît? dit-il en contrefaisant sa voix.

– Il est absent, monsieur, mais il ne tardera pas à rentrer.

– En ce cas, veuillez me permettre de l’attendre, j’ai grand besoin de le voir et de lui parler.

– Entrez, monsieur.

A peine la porte refermée sur lui, M. de Villepastour, faisant l’agréable, s’écria: – Ma belle miss, vous avez introduit le loup dans la bergerie; il n’est plus besoin de houlette ni de hoqueton! – Et, rejetant au loin son chapeau et son manteau, il se montra comme la première fois, dans son brillant costume vert-naissant.

A cette vue, Déborah poussa un cri de frayeur, et s’enfuit au fond de son appartement: il l’y suivit, et se jeta à ses genoux.

– Par votre petite babouche que j’embrasse, et votre joli pied qui l’habite, et pour lequel je donnerois touts les trônes et touts les sceptres des rois, ne me fuyez pas, mademoiselle! Ne craignez rien, vous êtes avec moi en noble et sûre compagnie. J’aimerois mieux perdre la vie à l’instant que vous causer la moindre douleur. Ne vous offensez pas de la ruse que j’ai employée pour pénétrer auprès de vous; je sais bien tout ce que ma conduite a d’effronté et d’indélicat; mais quand la passion commande, quand la raison est foulée aux pieds, pourroit-on écouter la froide bienséance? Je languissois; il falloit que je vous visse, que j’entendisse votre voix; que je m’enivrasse de vos émanations, car vous êtes une fleur de beauté, cruelle miss, une tulipe emplie de nectar: heureux les frelons qui boivent à votre calice!.. Hélas! où m’entraîne mon délire?.. Hélas! hélas! je suis fou, fou d’amour…

Non, M. de Villepastour n’étoit ni délirant ni fou; il jouoit seulement la comédie avec assez d’adresse. Il n’avoit pas le plus léger sentiment pour Déborah, son âme étoit froide, sa tête brûlante. Son pouls battoit, les désirs sensuels l’entraînoient: l’ardeur de la volupté l’animoit; il caressoit en imagination un corps admirable, que ses regards de faune devinoient; toute sa pensée étoit là; étreindre ce beau corps, labourer de baisers ces charmes nus.

L’innocente Déborah, trompée par ces faux-semblants, fut émue un instant, la force lui manqua pour repousser durement un beau jeune homme qui lui paroissoit plus malheureux que coupable. Quelle que soit la candeur d’une femme elle ne peut se défendre d’un secret orgueil lorsqu’un amoureux courbé à ses pieds lui révèle la puissance de sa beauté.

– Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle alors avec un accent d’émotion; elle étoit si troublée qu’elle ne put en ajouter d’avantage.

– Qui relève, pardonne. Oh! vous me pardonnez. Oh! vous êtes bonne, comme vous êtes belle! Tant d’attraits, tant de perfections ne sauroient recéler une âme inhumaine. Oh! je vous remercie; laissez que je vous baise les mains! J’avois par l’excès de ma flamme mérité tout votre courroux; mais vous avez daigné comprendre, vous êtes si bonne, que la faute en est à vos charmes séducteurs, et qu’il seroit mal de punir en moi un tort qui procède de vous.

– Si je vous ai prié de vous relever, monsieur, c’est parce qu’il m’étoit importun de vous avoir à mes genoux, dit sèchement Déborah, blessée profondément de l’air déjà triomphant et du chant de victoire du marquis; et si je vous prie de vous retirer, c’est parce qu’il m’est importun que vous soyez ici. Sortez, je vous en prie!

– Oui, je le sens, je dois vous être importun, je vous suis tout étranger encore. En effet, rien n’est plus insipide que de se trouver seul à seul avec un être indifférent; mais de cet être indifférent et étranger que je vous suis, tel est le pouvoir de l’amour: avec un seul regard, un seul mot vous pouvez, sublime métamorphose! faire un esclave, un ami, un amant lié à vous par des chaînes de fleurs. Allons, laissez tomber sur moi ce regard initiateur, dites ce mot magique, que je change de sort!

– Monsieur, vous perdez auprès de moi votre merveilleuse jactance; soyez-en plus ménager; un muguet comme vous doit souvent en avoir besoin. Croyez-moi, je ne vous serai jamais rien, pour cent raisons, et parce que, vous ne devez pas l’ignorer, je suis liée non par des liens de fleurs, mais par des liens indissolubles.

– Des liens indissolubles, my dear miss, sont de lourdes chaînes, qui pour être supportables ont besoin d’être cachées sous des guirlandes de roses.

– Mais, c’est tout franc, du Marmontel! Monsieur fait sans doute un poème d’opéra?

– Dont vous êtes l’héroïne farouche, ma belle dame.

– Et vous, sans doute, le héros galantin non moins que fastidieux. Mais, je vous en supplie, monsieur, vous m’obsédez, retirez-vous! Vous le savez, j’attends mon époux; je tremble à chaque instant qu’il ne vienne; partez! je vous en supplie, qu’il ne vous trouve pas ici. Épargnez-vous un esclandre, épargnez-moi une scène horrible à voir: il est si violent, si jaloux, il vous tueroit!

– Ho! ho! mais vous en faites un ogre: je suis curieux de savoir comment il me dévorera, et je demeure…

– Partez, de grâce, je vous en supplie à genoux, monsieur… Grands-Dieux! on sonne… C’est lui! vous êtes perdu! je vous l’avois bien dit…

– Qu’il soit le bien-venu céans.

– Que faire?..

– Ouvrez.

– Non, monsieur; je serai plus généreuse que vous n’en êtes digne, j’aurai pitié de vous: tenez, voici la porte d’un escalier secret, prenez-le; partez, fuyez!

– Partir? fuir?.. Non, merci: à d’autres votre escalier dérobé, pour moi, je me plais fort ici, et n’en bougerai pas. Ouvrez à l’ogre.

– Vous le voulez? soit! Mais ne vous en prenez qu’à vous de ce qui va suivre.

– Ouvrez à l’ogre.

– Assez, monsieur!..

Un moment après, seule, d’un air chagrin, Déborah reparut tenant ouverte une lettre décachetée.

– Hé bien! qu’avez-vous donc? ce n’étoit donc pas lui, ma belle mylady?

– Non, pas encore.

– Mais ce billet est de sa main, je reconnois l’écriture. Il vous annonce, sans doute, qu’il est empêché de venir. Il ne viendra pas effectivement. Je gage que le libertin aura été bloqué aux arrêts.

– Vous savez donc?.. Seriez-vous aussi mousquetaire?

– En ai-je l’air?

– Non pas, mais l’insolence. – Mon Dieu! mon Dieu! faut-il qu’il ne puisse venir, quand j’aurois tant besoin de lui! Mais, Saints du Ciel! qui me délivrera de vous?..

– Personne.

– J’ai reculé long-temps devant un scandale, vous me poussez à bout: sortez, ou j’appelle au secours, par la croisée.

– Vous n’appellerez pas.

En disant ceci, M. le marquis la repoussa de la fenêtre, puis ferma les serrures au double tour et mit les clefs dans ses poches.

– D’ailleurs, vous voici enfermée avec moi; on n’entrera ici qu’en effondrant les portes: résignez-vous.

Déborah, désespérée, se jeta presque évanouie sur un sopha.

– Mais vous êtes un enfant de vous faire tant de mal pour si peu; mais vous êtes une folle de vouloir faire une scène nocturne, voici neuf heures bientôt, une scène qui vous perdroit de réputation. Nous sommes seuls ici, tout à nous, rien qu’à nous! Personne au monde ne sait ni ne saura que je suis auprès de vous: jamais amours furent-elles plus secrètes, jamais amours furent-elles plus environnées de nuées, et promirent-elles plus de plaisirs! car il n’y a de plaisirs vrais que dans le mystérieux et le soudain. Allons, ma Diane, laissez-vous aller, laissez aller ce beau corps au spasme du plaisir! le plaisir est rare et infidèle, souvent on se donne beaucoup de peines et de fatigues pour le goûter enfin: vous l’avez à vos pieds, qui se consume, cueillez-le!.. Follement, vous combattez contre vous-même: je vois bien que vous êtes enflammée aussi; votre front est pâle, vos yeux étincellent de désirs, votre sein bat doucement dans sa prison, vos mains comme des charbons brûlent mes lèvres, vous frémissez à mes attouchements! Ah! je meurs! rendez-moi caresse pour caresse!.. mêlons notre âme, notre vie, notre jeunesse!.. Un baiser, un seul… et je serai un demi-dieu!

Que vous êtes cruelle, madame!..

– Que vous êtes dangereux!

– Que vous me faites souffrir! Caresses, pleurs, menaces, désespoir, rien ne peut donc sur vous?

– Rien; Dieu m’assiste, je ne succomberai pas.

– Vous êtes une muraille!

– Contre laquelle vous vous brisez, monsieur.

– Je vois avec peine que vous avez votre éducation à refaire, madame; vous avez toujours vécu éloignée de la Cour, vous êtes garnie de préjugés bourgeois et de mœurs provinciales; vous auriez un beau succès de ridicule à Versailles.

– C’est le seul qu’une honnête femme puisse envier en ce lieu.

– Pourtant si ce n’étoit votre sauvagerie, votre beauté vous y donneroit de tout autres droits, ce n’est que là que vous pourriez paroître dans toute votre splendeur.

– Recevez mes compliments, votre luth de séduction n’est pas monotone: sans résultat vous avez touché la corde de la passion, maintenant vous essayez celle de l’orgueil.

– Votre amant, ou votre époux comme vous le nommez, n’est qu’un simple mousquetaire; je suis mieux que cela: ma parole est de poids, mon bras est puissant; si vous lui portez quelque intérêt, à ce pauvre garçon, si votre destinée est liée à la sienne, pourroit-il vous être indifférent de le voir prospérer, de le voir monter au faîte des faveurs et de la fortune?

– A merveille! Maintenant, voici que résonne la corde de l’ambition.

– Auriez-vous fait, par hasard, des projets de fidélité conjugale, en quittant votre île? Mon Dieu! qu’on est arriéré dans votre Irlande! Mais ce seroit un meurtre que tant de perfections, tant de beautés, si bien faites pour être célèbres, passassent incognito sur cette terre. La femme est le plus bel instrument créé; mais abandonnée à elle-même, c’est le meuble le plus morne et le plus insignifiant. Pour mettre en jeu la poésie et l’harmonie qu’elle recèle, il faut, comme au clavecin, qu’une main habile se promène sur son clavier d’ivoire; il faut qu’une bouche amoureuse l’anime de son souffle, comme un haut-bois.

– Vous êtes infatigable.

– Ce n’est qu’un titre de plus, mylady.

– Vous êtes impudent!

– Qui n’est pas impudent ne sera jamais seigneur en amour.

– A ce compte, vous devez y être roi.

– Roi et roué, madame.

Petit à petit le marquis s’étoit glissé doucement sur le canapé, aux côtés de Déborah, et cherchoit à lui saisir la taille et les mains.

– Laissez-moi, monsieur, ne m’approchez pas; je vous le dis, touts vos efforts sont vains. Allez-vous recommencer vos assauts? Vous êtes un fou!

– Ah! que n’êtes-vous une folle, nous serions plus sages touts les deux: moi, je ne m’acharnerois pas à vouloir attendrir un cœur de marbre, et à semer mon grain parmi les pierres; vous, mistress, vous ne laisseriez pas s’écouler en paroles et en simagrées, un temps qui, pour notre bonheur mutuel, pourroit être si délicieusement employé. Que de caresses déjà nous eussions dû échanger! que de baisers déjà nous eussions dû cueillir, que de pâmoisons!.. A propos, aimez-vous les estampes, belle miss? Tenez, j’ai là sur moi un livre plein d’excellentes gravures, dont les dessins sont attribués à Clodion. Approchez la bougie, tenez, voyez.

Le marquis de Villepastour avoit tiré de sa poche un petit livre richement relié, et il le présentoit ouvert à Déborah; c’étoit une de ces compositions dégoûtantes d’obscénité, ornées de dessins, pour l’intelligence et l’illustration du texte, comme il s’en fabriquoit et s’en consommoit tant à cette époque immonde. Elle laissa tomber dessus un regard confiant, qu’elle détourna aussitôt, en jetant un cri d’horreur, et en repoussant au loin cette ordure. Le marquis courut la ramasser soigneusement, en riant jusqu’aux larmes de sa fine plaisanterie.

– Voilà donc le cas, belle dame, que vous faites des Heures de Cythère?..

– Monsieur, vous avez tout mon dégoût et tout mon mépris!

– Ces gravures sont vraiment fort belles; à la Cour, elles ont été très-goûtées: les Dames du Palais de la Reine en ont fait leurs délices; et je tiens celui-ci d’une Dame d’honneur. – M. le maréchal prince de Soubise, maréchal surtout en cette matière, avoit souscrit, à lui seul, pour deux cents exemplaires.

Si madame veut en accepter l’hommage?..

– Vous me faites horreur! Ne m’approchez pas, ou je crie au feu. Partez, laissez-moi, vous vous êtes fourvoyé; vos pareils n’ont que faire ici. Je vous l’ai dit: je ne vous serai jamais rien!

– Pardon, vous me serez une victime.

Il est déjà dix heures passées, volontiers je coucherois en votre lit, si, auprès d’une inspirée Judith comme vous, je n’avois à redouter la parodie d’Holopherne. Bonsoir!

Le marquis, s’étant renveloppé de son manteau, fit plusieurs salutations dérisoires et se retira, gonflé de colère et de dépit, qu’il s’étoit efforcé à déguiser.




XVIII


Quand le lendemain Patrick vint visiter Déborah, il la trouva agitée et désolée encore des affronts et des terreurs de la veille.

– Qu’avez-vous, que vous est-il donc arrivé, mon amie? lui dit-il en la baisant au front; vous avez l’air chagrin.

– Hier, mon bon Pat, j’ai bien souffert de votre absence.

– J’aime votre tendresse, et pourtant je la blâmerai: vous n’eussiez pas dû vous alarmer à ce point, la chose n’avoit rien de grave: pour un mot, pour une peccadille, M. de Gave de Villepastour m’avoit consigné au quartier, et mis aux arrêts pour vingt-quatre heures, comme je vous l’ai écrit: c’est là tout, en vérité!

Déborah se garda bien de rendre franchise pour franchise, et de dévoiler l’attentat dont elle avoit été l’objet. La sensibilité de Patrick en auroit été trop affectée; son esprit ombrageux en auroit conçu trop de crainte et de colère, et se seroit consumé dans de mortelles angoisses. A quoi bon d’ailleurs troubler la paix de son âme? Une amante peut être excusable de semer de la jalousie dans un cœur, pour réveiller un amour qui s’y éteint, mais en semer à plaisir dans un cœur exalté et pénétré d’une passion profonde, c’eût été d’une barbarie dont les femmes légères ne se rendent que trop coupables, mais impossible à Déborah. Au surplus, non par calcul, mais par devoir, se fût-elle crue dans l’obligation d’en faire l’aveu, qu’elle ne l’eût pas fait en ce moment, de peur de l’accabler; car lui-même paroissoit soucieux.

– Vous êtes préoccupé de quelque sombre pensée, Patrick: quelqu’un ou quelque chose vous a blessé? Quand vous avez l’âme froissée, vous le savez, cela se lit couramment dans vos yeux.

– Je suis, il est vrai, encore tout consterné d’un événement qui m’a rempli de tristesse: Fitz-Harris hier a été arrêté par lettre-de-cachet, et conduit à la Bastille.

– Pour quel crime?

– Fitz-Harris, vous êtes injuste envers lui, n’est point capable d’un crime. Son forfait est assez imaginaire, mais probable. Vous savez combien il est indiscret, bavard, médisant; vous connoissez son application à colporter des épigrammes et des anas scandaleux; il appelleroit, je crois, un bon mot, une parole même qui lui feroit tomber la tête. Dernièrement, à s’en rapporter à l’accusation, il auroit dans un salon récité un quatrain diffamatoire sur madame Putiphar; ce quatrain sans doute depuis long-temps traînoit à la Cour et à la ville. Malencontreusement un agent secret de M. de Sartines se trouvoit à cette soirée, et l’a vendu.

– Je ne vois pas là de quoi vous désoler. Il manquoit aux fables de Fitz-Harris une morale qu’il a trouvée enfin: la Bastille. Il y gagnera peut-être un peu de réserve: c’est une leçon salutaire.

– Dites une leçon terrible: une fois entré, nul ne sait s’il en sortira.

– Ah! ce seroit affreux!..

– Au déjeûner, ce matin, j’ai été déchiré de l’air facétieux avec lequel nos compagnons, et ses soi-disant amis même, ont parlé de sa mésaventure. Ils ont poussé la lâcheté jusqu’à le blâmer d’avoir poursuivi de ses sarcasmes la candide madame Putiphar, qu’ils ont plainte tendrement; ils sont allés jusque-là d’en faire l’apologie, eux qui avoient l’habitude de la couvrir chaque jour de la fange de leurs injures. Oh, mylady, que les hommes sont méprisables! – Je sais bien qu’il n’en est peut-être pas un seul que l’esprit envieux de Fitz-Harris n’ait blessé dans quelque coin du cœur: mais a-t-on jamais droit d’être féroce? Ces messieurs, qui se font une loi de se venger par l’épée, se vengent aussi fort bien par la langue. Ces messieurs, qui se font une loi d’honneur de chercher à arracher la vie à quiconque, même à un ami, qui par hasard les froisseroit, ne se sont pas fait, à ce qu’il paroît, une loi d’honneur de ne point accabler un absent, et de ne point frapper un homme abattu. Pas un n’a exprimé un regret, pas un n’a eu la moindre pensée louable en sa faveur. Malheur à celui qui ne s’est fait des amis que par la terreur que son bras ou sa bouche répand! S’il fait une chute on applaudira. A peine les bûcherons ont-ils abattu un chêne sous lequel venoit se ranger au moindre orage le bétail craintif, qu’il accourt aussitôt brouter et détruire les rameaux qui tant de fois lui avoient prêté un généreux ombrage.

Cette méchanceté, cette hilarité, ce délaissement général, ont fait sur mon cœur de douloureuses impressions, qui m’ont déterminé à prendre le ferme parti de sauver Fitz-Harris.

– Je vous reconnois là, Patrick, toujours noble et grand; mais je doute que cette bonne œuvre soit couronnée de succès.

– Vous savez parfaitement ce que peut la volonté et l’opiniâtreté; vous me l’exprimâtes fort bien autrefois dans un billet. Si je ne réussis pas à lui faire recouvrer sa liberté entière, peut-être réussirai-je à lui abréger sa captivité, et si j’échoue complètement, j’aurai au moins une satisfaction intime; je serai sans reproche.

– Que vous êtes généreux, Patrick!

– Demain, sans plus de retard, j’irai à Choisy, me jeter aux genoux de madame Putiphar: je ferai tant, je l’implorerai si bien, qu’il faudra que son cœur vindicatif se laisse toucher, et qu’elle pardonne, pour la première fois, peut-être.

– Que vous êtes généreux, Patrick! je vous loue; mais ne le faites bien que pour votre satisfaction intime, comme vous disiez tantôt. N’attendez pas que jamais votre générosité soit payée de retour; la générosité n’est pas une monnoie de change: c’est un écu d’or sans effigie; celui qui le reçoit le met à la fonte; c’est une clef d’or qui ouvre aux hommes notre cœur, et qui nous ferme le leur impitoyablement. Quand j’entends une personne en dénigrer ou en calomnier une autre, je suis toujours tentée de lui dire: Vous êtes son obligée, sans doute?.. Ce n’est pas que je veuille détruire en vous un haut sentiment, celui de touts qui rapproche le plus la créature du Créateur: la générosité c’est une parcelle de la Providence. Allez! sauvez Fitz-Harris! mais soyez convaincu que nul au monde ne feroit pour vous ce que vous allez faire pour lui; et Fitz-Harris moins que tout autre assurément.

– Grands-Dieux! Sauriez-vous donc?..

– Je ne sais rien. Mais Fitz-Harris est un être de la pire espèce, un bavard, un homme qui met la lampe sous le boisseau, et qui dit racha à ses frères.

– Qui vous a donc appris?

– Je ne sais rien, vous dis-je; que ce que me dicte mon cœur.

– Alors vous avez une perspicacité qui tient de l’astrologie; vous êtes éclairée par de divins pressentiments; Dieu vous a douée d’une seconde vue.

– Non: Dieu a seulement emprisonné mon âme dans un instrument frêle et sensitif; tout ce qui le heurte l’ébranle et le fait résonner longuement, et ce sont ces vibrations que mon âme écoute.




XIX


En effet, le lendemain matin, Patrick, plus résolu que jamais dans sa courageuse entreprise de tirer Fitz-Harris de sa basse-fosse, se rendit de fort bonne heure au château de Choisy-le-Roi, qui avoit, comme beaucoup d’autres choses royales, passé des mains de feu mademoiselle de Mailly, marquise de Tournelle, duchesse de Château-Roux, aux mains de la Poisson, femme Lenormand, dame Putiphar.

La favorite n’étoit pas encore levée: on vint lui annoncer qu’un mousquetaire du Roi lui demandoit audience. Surprise et intriguée de cette visite si matinale, elle envoya aussitôt sa femme de chambre, madame du Hausset, voir ce qu’il pouvoit être et ce qu’il pouvoit désirer.




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notes



1


Petrus Borel le Lycanthrope, sa Vie et ses Œuvres, chez René Pincebourde (Bibliothèque Originale, 1865).




2


On vient tout récemment de vendre (février 1877) à l’hôtel Drouot, une collection de Lettres autographes de femmes célèbres des XVIIe et XVIIIe siècles, parmi lesquelles figurait une suite de lettres de madame de Pompadour qui pourraient donner lieu à une publication fort intéressante. Ce sont des lettres d’Antoinette Poisson à son père (de 1741 à 1753), et à son frère M. de Vendières, marquis de Marigny (de 1749 à 1762). On y voit madame de Pompadour jouant Alzire à son théâtre de Choisy, se faisant peindre par Boucher et représenter au pastel par Liotard; parlant de son petit Cochin (Charles Cochin, le dessinateur), des tableaux de Joseph Vernet, de la folie du peintre La Tour. Elle appelle M. de Vendières frérot ou Monseigneur de Marcassin, en déclinant le nom en latin et se décerne à elle-même le petit nom de Reinette. Reinette, cela ne veut-il point dire petite reine, ô marquise? Toujours est-il que ces trente-neuf lettres mises en vente, formant ensemble une soixantaine de pages, composent une piquante, alerte et charmante chronique du temps passé, et que madame de Pompadour s’y montre fort aimable et très-attirante (voyez le Catalogue de cette vente rédigé par M. Gabriel Charavay). C’est tout ce qui reste de cette précieuse collection du cabinet d’un amateur où figuraient aussi Louise de la Fayette, la duchesse de la Châtre, Marie de Hautefort, la princesse de Conti, la duchesse de Porsmouth, etc., etc.: – une Académie de femmes, le Décaméron de l’histoire.




3


Voir notre travail sur Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et les Dantonistes (1 vol. in-8, chez Plon, 1872).


