Lettres à Mademoiselle de Volland
Denis Diderot




Denis Diderot

Lettres à Mademoiselle de Volland





NOTICE PRÉLIMINAIRE


Vers 1753, Diderot était enfin célèbre. L'homme «sans qualité qui faisait le bel esprit et trophée d'impiété», dénoncé par l'abbé Pierre Hardy, curé de Saint-Médard, «le garçon plein d'esprit mais extrêmement dangereux» qu'un exempt signalait au lieutenant de police Berryer[1 - J. Delort. Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, tome II, p. 211 et 213.], tenait, sans conteste, à Paris, le premier rang dans la secte philosophique. La publication de l'Encyclopédie se poursuivait à travers travers obstacles. La famille de Diderot semblait seule lui garder rancune de l'éclat qu'il jetait sur un nom si longtemps obscur, lorsque le vieux coutelier de Langres, «dont l'âge et la faible santé ne promettaient promettaient une longue vie», désira tout à coup revoir sa bru et embrasser Marie-Angélique, l'unique enfant qui restait à son fils. «J'avais quatre ou cinq ans, dit Mme de Vandeul; pendant les trois mois que nous restâmes restâmes en Champagne, mon père se lia avec Mme Volland, veuve d'un financier; il prit pour sa fille une passion qui a duré jusqu'à la mort de l'un et de l'autre.» Diderot avait quarante-deux ans et cette passion si profonde n'était pas la première.

Tout jeune, il avait rôdé autour du comptoir de Mlle Babuty, cette jolie enfant qui devait faire à Greuze une si lamentable vieillesse, mais qui n'était alors pour le philosophe qu'une gentille voisine dont il se plaisait à faire rougir les joues fraîches. Regardez plutôt ce délicieux croquis dont pas un peintre ne s'est encore inspiré: «Elle occupait une petite boutique de libraire sur le quai des Augustins[2 - Salon de 1705. Voir t. X, p. 349.], poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose. J'entrais avec cet air vif, ardent et fou que j'avais, et je lui disais:» Mademoiselle, les Contes de La Fontaine, un Pétrone, s'il vous plaît. – Monsieur, les voilà; ne vous faut-il point d'autres livres? Pardonnez-moi, mademoiselle, mais… – Dites toujours. —La Religieuse en chemise.– Fi donc! monsieur, est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit ces vilenies-là? – Ah! ah! ce sont des vilenies, mademoiselle, moi, je n'en savais rien… «Et puis un autre jour, quand je repassais, elle souriait et moi aussi.» Il avait soupiré un moment pour une danseuse de l'Opéra, la Lionnais, qui le guérit à son propre insu d'un amour naissant, en effaçant avec de la craie les taches de ses bas.» Chaque tache enlevée, disait plus tard Diderot à sa fille, diminuait ma passion et à la fin de sa toilette, mon cœur fut aussi net que sa chaussure. «On connaît par Mme de Vandeul le doux et honnête roman des amours de son père et de sa mère. Cette union, si difficilement obtenue, fut troublée, au bout de dix-huit mois, par la liaison que Diderot contracta avec Mme de Puisieux, lors du premier voyage de sa femme à Langres. Mme de Puisieux lui fit vraisemblablement revoir ses livres et, pour prix de ceux qu'il écrivit afin de subvenir à ses dépenses, le trompa pendant sa captivité de Vincennes; mais sans elle nous n'aurions peut-être pas eu les Pensées philosophiques et l'Interprétation de la nature qui font pardonner l'ennui de l'Essai sur le mérite et la vertu et la licence des Bijoux indiscrets.

Mme Diderot perdit sa mère. «L'éloignement de son mari redoubla la douleur de cette perte, son caractère devint triste, son humeur moins douce. Elle n'a point cessé de remplir ses devoirs de mère et d'épouse avec un courage et une constance dont peu de femmes eussent eussent capables». C'était bien toujours la ménagère active et dévouée qui, dans les rudes années où Diderot n'était encore qu'un traducteur d'anglais, dînait d'un morceau de pain pour qu'avec les six sous qu'elle lui donnait son mari allât prendre sa tasse au café de la Régence et voir jouer aux échecs[3 - Ce détail si touchant a fourni à M. Jules Levallois un rapprochement injurieux injurieux le philosophe et un personnage d'un roman célèbre de M. Alph. Daudet, le comédien Delobel, qui vit aux dépens de sa femme et de sa fille. M. Levallois n'a pas voulu voir que ces six sous, c'est Diderot qui les gagnait.]. Seulement, avec la jeunesse s'envolait le charme dont elle pare même un caractère rebelle et un esprit borné. Ce qui avait séduit Diderot, malade, sans ressources, sans foyer, c'étaient les tasses de bouillon, les reprises à sa redingote de peluche grise et à ses bas de laine noire, les mille soins où une femme excelle et qu'elle pare d'un sourire; ce qui devait faire le chagrin de sa vie, c'était l'ignorance de cette même femme, le souci de l'argent qu'elle manifestait à tout propos, les perquisitions auxquelles elle se livraitparfois dans les papiers de son mari, c'était toute une société de voisins que le philosophe hébergeait un peu malgré lui et qui tenaient en médiocre estime cet homme toujours occupé d'une besogne fort mal vue du clergé et du parlement. Pendant la détention de Diderot, elle avait plus d'une fois retenu à dîner Rousseau, qui l'en a remerciée dans les Confessions en la traitant de «harengère»; mais il ne semble pas que d'Alembert, d'Holbach, Grimm se soient jamais arrêtés au quatrième étage de la rue Taranne; ils montaient tout droit à «l'atelier» du cinquième: on ne voit guère chez Mme Diderot que l'abbé Sallier, de la Bibliothèque royale, ou Bemetzrieder, le maître de clavecin d'Angélique. Si, par grand hasard, Mme Geoffrin rend visite au ménage, c'est pour traiter Diderot «comme une bête» et conseiller à sa femme d'en faire autant. «La première fois, elle vint pour gâter ma fille; elle serait venue pour gâter ma femme et lui apprendre à dire des gros mots et à mépriser son mari». (19 septembre 1767).

«Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile, écrivait Diderot, en 1765, à propos de Jean-Jacques; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. «Les amants fidèles et les amis solides ont de ces méfiances toujours inutiles; Diderot se défendait trop du besoin d'aimer pour ne pas y succomber. La rupture avec Rousseau était définitive; d'Alembert s'était singulièrement refroidi. «Ils étaient quelquefois deux ans sans se voir», nous dit Mme de Vandeul. Il lui restait Grimm, pour qui il eut une constante et mutuelle affection, malgré des heurts inévitables entre son caractère bouillant et la raideur germanique dont Grimm ne savait pas se départir; il lui restait d'Holbach, dont l'amitié ne se démentit jamais non plus et qu'il entretint «avec la plus grande liberté» le matin même de sa mort[4 - Grimm. Correspondance littéraire, août 1784.]. Il lui restait Galiani et Georges Le Roy; il avait même Naigeon et Damilaville, ses caudataires; mais ce qu'il devait chercher, vers l'âge de quarante ans, c'était un cœur féminin qui répondît à son besoin de tendresse, c'était un esprit ouvert et cultivé qui le dédommageât du silence que le caractère de sa femme l'obligeait à garder.

Il ne devait fréquenter Mme d'Épinay que trois ou quatre ans plus tard; encore semble-t-il que la présence ou les instances de Grimm furent la cause déterminante de ses rapides séjours à la Chevrette et à la Briche. Les prétentions littéraires de l'hôtesse du «triste et magnifique château» devaient trop lui rappeler, d'ailleurs, celles de Mme de Puisieux.

A quelle date précise commencèrent ses relations avec la famille Volland? De rares passages de ces lettres sont les seuls indices qui nous permettent de croire que ce fut en 1755. «Il y a quatre ans, que vous me parûtes belle, écrit-il à Sophie, le 11 octobre 1739; aujourd'hui, je vous trouve plus belle encore: c'est la magie de la constance, la plus difficile et la plus rare de nos vertus»; et le 31 mai 1765: «… J'aurai le plaisir de passer toute la journée avec celle que j'aime, ce qui n'est pas surprenant, car qui ne l'aimerait pas? mais que j'aime, après huit ou neuf ans, avec la même passion qu'elle m'inspira le premier jour que je la vis. Nous étions seuls ce jour-là, tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me souviens de ce que je vous disais, de ce que vous me répondîtes; oh! l'heureux temps que celui de cette table verte!..» Deux ans après: «Je vous embrasse de toute mon âme, comme il y a douze ans.» (24 avril 1768.)

Il n'est guère plus facile de savoir exactement à quelle famille appartenait Sophie. Vers 1730, un sieur Jean-Nicolas Volland, le même sans doute que l'Almanach royal de 1726 qualifie de «préposé pour le fournissement des sels» et fait demeurer «rue de Toulouse », acheta au hameau d'Isle-sur-Marne, à trois lieues et demie de Vitry-le-François et à côté du village de Saint-Rémy-en-Bouzemont, d'immenses terrains sur lesquels il édifia un château et dessina un vaste parc. Il leva et coloria coloria lui-même un plan général des « château, terre et seigneurie d'Isle et générallité de tous les champs labourables, prés, bois, pâquis et buissons qui en dépendent, tant ceux qui appartiennent en propre au seigneur que ceux qui relèvent seullement de luy et appartienent à ses vassaux ou censitaires»; il achevait en 1742 cette carte encore suspendue suspendue parois de l'antichambre du château; dix ans avant, lorsque la bâtisse commençait à sortir de terre, l'honneur de poser la première pierre du petit pont qui enjambe le fossé, devant la grille, revenait à «D. Marie-Jane Élisabet Voiland» et une main inhabile incisait lourdement dans le grès, à côté de la date (1732), ces noms estropiés. Plus tard, en 1745, le châtelain apposait sa grosse signature au bas de l'acte de naissance d'un enfant du village: ce plan, cette pierre, cette signature sont tout ce qui reste à Isle de la famille qui y apporta la prospérité et dont les plus vieilles gens du pays ne savent même pas le nom. Les registres de la mairie et les tombes du cimetière ne nous ont rien appris de plus. Jean-Nicolas Volland vint sans doute mourir à Paris, laissant à sa veuve quatre enfants, un fils auquel Diderot fait allusion une fois: «Supposez que ce soit seulement ce frère si chéri!» (20 février 1766) qui, d'après cette allusion même, mourut jeune, et trois filles, Mme Le Gendre, Mme de Blacy et Mlle Sophie Volland.

Mme Le Gendre, mariée de bonne heure, avait eu une fille qui épousa en 1770 un M. Digeon, et un fils. Nommé, le 16 mars 1744, ingénieur des ponts et chaussées dans la généralité de Châlons, sous les ordres de M. de La Châtaigneraie[5 - Renseignement communiqué par M. L. Emmery, inspecteur de l'École des ponts et chaussées.], M. Le Gendre résida à Reims; il y était encore en 1764, lors de l'inauguration de la statue de Louis XV, par Pigalle; il est qualifié d'ingénieur dans les relations officielles et d'architecte sur la plaque commémorative; mais cette sorte de confusion ne surprend pas quand on sait que jusqu'à la création régulière de l'École des ponts (1747) les fonctions d'ingénieur étaient exercées par des hommes ayant fait preuve de talent en architecture et, en général, dans la pratique des constructions. M. Le Gendre, sans doute en récompense des travaux exécutés à Reims, devint inspecteur général et fut envoyé à Caen. C'est là qu'il mourut en juillet 1770.

Ce mari jaloux et bourru, dont la mort fut une délivrance pour sa famille[6 - «M. Le Gendre n'est donc plus! S'il avait voulu finir un an ou deux plus tôt, il aurait été plus regretté.» (15 juillet 1770.)], était un fin amateur[7 - Notice des livres, tableaux sculptures, dessins et estampes après le décès de M. Le Gendre, inspecteur général des ponts et chaussées, dont la vente se fera le lundi 3 décembre 1770 et jours suivants, en sa maison rue Sainte-Anne, proche la rue du Clos-Georgeot. Paris, Mérigot l'aîné, 1770, in-8, 20 p.]. Il avait, en livres, toutes les bonnes éditions éditions classiques, les ouvrages de Buffon, de Duhamel du Monceau, l'Encyclopédie, l'Œuvre de Watteau, publié par M. de Jullienne, exemplaire «en très-grand papier», fait remarquer l'expert, et qui se vendait 280 livres; ses tableaux étaient signés de Boucher, de Pater, de Lancret, de Paul Bril, de Vandermeulen; ses dessins de Van Dyck, d'Albert Dürer, de Parrocel. Pigalle lui avait offert le modèle de son Louis XV à cheval, et l'Éducation de l'Amour par Mercure, «morceau presque unique, dont le moule n'existe plus», dit le catalogue et qui a échappé aux recherches de M. Tarbé; Sigisbert Adam, la copie en terre cuite de l'Hermaphrodite, sur un piédestal de marbre blanc, Cochin un grand dessin représentant la place de Reims. Quant aux estampes encadrées, «il suffira de dire qu'elles sont toutes originales des plus grands maîtres et la plupart en anciennes épreuves ».

De Mme de Blacy, nous ne savons rien, sinon qu'elle devait être veuve alors, qu'elle avait un fils aux colonies[8 - Vallet de Fayolle, que Diderot appelle «son petit cousin » et dont il est question dans une lettre à l'abbé Le Monnier.] et une fille aveugle[9 - Mlle Mélanie de Solignac, sur laquelle Diderot a recueilli de si curieux détails. Voir t. I, p. 334 et suiv.], et qu'elle demeurait rue Saint-Thomas-du-Louvre; ce fut chez elle, assise à la petite table verte, que sa sœur inspira à Diderot un amour tel qu'il n'en avait jamais ressenti et qu'il avouait à Falconet dix ans plus tard avec la chaleur même du premier jour, lorsque le sculpteur le pressait de venir le rejoindre en Russie:

«Que vous dirai-je donc? Que j'ai une amie; que je suis lié par le sentiment le plus fort et le plus doux à une femme à qui je sacrifierais cent vies si je les avais. Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, toutes sortes de malheurs s'avancer sur moi, sans me plaindre pourvu qu'elle me restât; si elle me disait: «Donne-moi de ton sang, «j'en veux boire», je m'en épuiserais pour l'en rassasier. Entre ses bras ce n'est pas mon bonheur, c'est le sien que j'ai cherché! Je ne lui ai jamais causé la moindre peine et j'aimerais mieux mourir, je crois, que de lui faire verser une larme. À l'âme la plus sensible elle joint la santé la plus faible et la plus délicate. J'en suis si chéri, et la chaîne qui nous enlace est si étroitement commise avec le fil délié de sa vie que je ne conçois pas qu'on puisse secouer l'une sans risquer de rompre l'autre… J'ai deux souveraines, je le sais bien, mais mon amie est la première et la plus ancienne. C'est au bout de dix ans que je te parle comme je le fais. J'atteste le ciel qu'elle m'est aussi chère que jamais. J'atteste que ni le temps, ni l'habitude, ni rien de ce qui affaiblit les passions ordinaires n'a rien pu sur la mienne; que depuis que je l'ai connue, elle a été la seule femme qu'il y eût au monde pour moi…»

Cette femme si profondément et si longtemps aimée du philosophe le plus ardent et le plus tendre de son siècle, qui a reçu de lui les lettres que l'on sait, qui a eu la confidence de tous ses chagrins et la primeur de tous ses écrits, nous ne la connaissons que par ces lettres mêmes. Les traits de Sophie Volland ne sont pas moins ignorés que les dates de sa naissance et de sa mort. Il a existé au moins deux portraits d'elle, l'un que son amant ne se lassait pas de contempler (Lettres du 14 août et du 6 octobre 1759), l'autre qui fut peint en 1762 sur la garde ou sur le plat d'un exemplaire d'Horace, peut-être par Mme Vallayer-Coster, le gracieux peintre de fleurs: « Cet Horace en question, dont la couverture me sera si précieuse et que je regarderai plus souvent et avec plus de plaisir que le livre, je ne l'ai pas encore, écrit Diderot, le 31 juillet 1762; ce sera pour le courant de la semaine prochaine, à ce que dit Mme Vallayer en me regardant d'un œil tendre qui ne ment pas». Et le 22 août: «Je l'ai enfin, ce portrait enfermé dans l'auteur de l'antiquité le plus sensé et le plus délicat; mercredi, je le baiserai le matin en me levant, et, le soir, en me couchant, je le baiserai encore. «Où est cet exemplaire d'Horace? En Russie peut-être. Toutes les recherches que les conservateurs de la Bibliothèque impériale (dans laquelle a été fondue celle de l'Ermitage) et M. Howyn de Tranchère ont bien voulu faire sont néanmoins restées infructueuses jusqu'à ce jour.

Dans son consciencieux travail sur Diderot et la société du baron d'Holbach[10 - Paris, E. Leroux, 1875, in-8.], M. C. Avezac-Lavigne, suppose que Mlle Volland est née en 1726; son père, il est vrai, figure à cette date sur l'Almanach royal, mais cela n'est point un argument décisif en faveur du calcul de M. Avezac-Lavigne, qui ne doit pas, d'ailleurs, se tromper de beaucoup. Mlle Volland n'était certainement plus une jeune fille; elle avait la «menotte sèche» et portait lunettes. Mais, comme le dit le philosophe lui-même: «C'est bien de cela qu'il s'agit à quarante-cinq ans! «Elle était spirituelle, instruite; et Diderot, au besoin, ne négligeait pas ses remarques, dont il faisait part aux illustres correspondants de Grimm: il s'agit du tableau de Vien, la Piscine miraculeuse, exposé au Salon de 1759: «Sur le milieu un malade assis par terre qui fait de l'effet. Il «est vrai qu'il est vigoureux et gros et que Sophie a raison quand elle» dit que s'il est malade, il faut que ce soit d'un cor au pied.» – Elle lisait avec intérêt l'Esprit d'Helvétius; il lui fallait les brochures de Voltaire, l'Émile de Rousseau et les Recherches sur le despotisme oriental de Boulanger. En lui envoyant ce dernier ouvrage, le 15 août 1763, Grimm y joignait une épître de ce style travaillé, solennel et railleur qui lui est propre, intitulée Lettre à Sophie ou Reproches adressés à une jeune philosophe. Retranchée par la censure impériale ou omise involontairement, cette lettre se trouve au tome XVI de l'édition Furne.

«D'où vous vient, Sophie, cette passion de la philosophie, inconnue aux personnes de votre sexe et de votre âge? Comment au milieu d'une jeunesse avide de plaisir, lorsque vos compagnes ne s'occupent que du soin de plaire, pouvez-vous ignorer ou négliger vos avantages pour vous livrer à la méditation et à l'étude? S'il est vrai, comme Tronchin le dit, que la nature, en vous formant, s'est plu de loger l'âme de l'aigle dans une maison de gaze, songez du moins que le premier de vos devoirs est de conserver ce singulier ouvrage.»

Il entre, au sujet du livre de Boulanger et de sa méthode d'induction, dans, des développements auxquels nous sommes forcé de renvoyer le lecteur, mais qui prouvent à quel ferme esprit il s'adressait; selon lui, «l'homme, en proie à de grandes calamités physiques, en a dû chercher la cause dans quelque puissance inconnue; il a dû se créer des dieux et se faire l'objet de leur amour ou de leur haine. Les animaux échappés au danger en perdent bientôt le souvenir, qui ne se retrace dans leur mémoire que lorsqu'un nouveau danger les environne et les presse; mais l'imagination de l'homme, frappée par les périls qui menacent son existence, effrayée par les grands phénomènes de la nature, a dû créer bientôt le système des châtiments et des récompenses, et la fable d'un Dieu vengeur qui s'irrite des fautes de la faiblesse humaine.»

Il complète sa pensée par une sorte d'apologue où il parle d'un livre que nous n'avons pu reconnaître et qu'il a peut-être inventé pour les besoins de sa cause:

«Je trouvai l'autre jour par hasard les Épîtres morales et philosophiques d'un poëte anglais dont j'ignore le nom. J'ouvris sans dessein ce recueil qui ne fait que de paraître; j'y trouvai une vignette qui me parut sublime. On voit un sculpteur en bois occupé à achever la figure d'une grue placée sur son établi. Pendant qu'il s'applique à lui dégager les pieds qui n'ont pas tout à fait pris leur forme, sa femme est déjà prosternée devant la grue et apprend à son enfant à l'adorer. C'est le mot de Lucrèce mis en tableau:



Quod finxêre timent.


«Sophie, tel est le génie de l'homme: il n'a pas sitôt inventé des fantômes qu'il s'en fait peur à lui-même.»

La fin de cette lettre en est la partie la plus curieuse, parce qu'après avoir plaisanté Diderot sur ses distractions, Grimm résume un débat qui devait s'élever souvent entre eux et où l'on sent percer la philosophie amère, aride, et volontiers négative de sa critique que Sainte-Beuve a rapprochée de ses principes politiques:

«Le philosophe vous salue et vous regrette. Il m'a affligé ces jours passés, car il savait le jour du mois et de la semaine; mais il prétend que c'est votre absence qui en est cause. Sophie, s'il apprend jamais à dater ses lettres, c'en est fait de son bonheur et de son génie. Revenez et qu'il ne vous doive point cette funeste science. Nous comptons les moments en attendant celui qui doit vous ramener dans le sein de l'amitié et de la philosophie. Nous marchons tous les soirs sur cette terrasse près des rives tranquilles de la Seine, mais nos entretiens sont moins animés et les cris d'une joie indiscrète ne troublent plus le silence de la nuit. Au reste, nous disputons toujours sur le pouvoir de la vérité. Il voit toujours la vérité et la vertu comme deux grandes statues élevées sur la surface de la terre et immobiles au milieu des ravages et des ruines de tout ce qui les environne. Moi, je les vois aussi, ces grandes statues, mais leur piédestal me paraît semé d'erreurs et de préjugés et je vois se mouvoir autour une troupe de niais dont les yeux ne peuvent s'élever au-dessus du piédestal; ou, s'il se trouve parmi eux quelques êtres privilégiés qui, avec les yeux pénétrants de l'aigle, percent les nuages dont ces grandes figures sont couvertes, ils sont bientôt l'objet de la haine et de la persécution de cette petite populace hargneuse, remplie de présomption et de sottise. Qu'importe que ces deux statues soient éternelles et immobiles, s'il n'existe personne personne les contempler ou si le sort de celui qui les aperçoit ne diffère point du sort de l'aveugle qui marche dans les ténèbres? Le philosophe m'assure qu'il vient un moment où le nuage s'entr'ouvre et qu'alors les hommes prosternés reconnaissent la vérité et rendent hommage à la vertu. Ce moment, Sophie, ressemblera au moment où le fils de Dieu descendra dans la nuée. Nous vous supplions que celui de votre retour soit moins éloigné.»

Sans cet unique témoignage contemporain, nous ne pourrions entrevoir Sophie que par les lettres même de son amant. La vie bourgeoise qu'elle menait à Paris, ses séjours de près de six mois chaque année à Isle, l'ont tenue à l'écart du monde encyclopédique; elle n'alla certainement certainement au Grandval, ni à la Chevrette; si elle entrevit les dames d'Holbach ou Mme d'Épinay, ce fut au jardin de l'Infante. Sauf l'abbé Le Monnier et quelques-uns des confrères de M. Le Gendre, tels que Perronet, Soufflot et Trouard, c'est tout un monde d'aimables inconnus (M. de Prisye, M. Gaschon, Mme Bouchard, Mlle Boileau, Mlles Artault), qui entoure la mère et les trois sœurs.

N'étaient-ce bien là, après tout, les amours qui convenaient à un homme dont la vieillesse était proche et qui ne pouvait souffrir qu'on réduisît «à quelques gouttes d'un fluide versées voluptueusement la passion la plus féconde en actions criminelles ou vertueuses»? Mais Diderot fut-il toujours aussi platonique? Mlle Volland eut-elle l'art de se faire désirer toujours sans se livrer jamais? La correspondance, dans l'état où elle nous est parvenue, est notablement incomplète, ne l'oublions pas. Toutefois, les années venant, Diderot, qui se plaint des obstacles que rencontre cette liaison à son début, prie peu après Sophie de lire ses lettres à Morphyse (Mme Volland) et à Uranie (Mme Le Gendre); sur la fin, il les adresse tout uniment à Mesdames et bonnes amies. «Tout son temps, dit Mme de Vandeul, était partagé entre son cabinet et cette société.» Sainte-Beuve voulait écrire une nouvelle dont le titre subsiste seul (Le Clou d'or) et où il devait développer une théorie qu'il soutenait quelquefois: selon lui, une heure de félicité, une heure seulement, suffisait à deux amants pour se connaître à jamais; l'amitié solide et durable «au-dessus de la rechute comme sans crainte de rupture» ne pouvait exister qu'à ce prix. Diderot n'a même point laissé pressentir s'il goûta ce bonheur rapide.

Au reste, chaste ou sensuel, cet amour de plus de vingt années a provoqué une critique assez singulière: c'est que sa durée même lui enlevait un peu de son charme. Le maître dont le nom vient d'être cité et qui a pourtant témoigné en toute occasion combien ces lettres lui plaisaient, a fait remarquer[11 - Premiers Lundis, t. I, p. 385.] qu'on souffrait de savoir Mlle Volland malade pendant quinze jours «d'une aile de perdreau et d'un verre de vin de trop» ou d'entendre Diderot lui conter ses maux d'estomac, voire même ses indigestions. Aux premières pages de la Fin d'un monde, Jules Janin nous le montre heureux de «planter là ces grands paniers, ces grands yeux de faïence, cette machine osseuse et dégingandée et qui se dandine, accrochée à son bras». Pure fantaisie de l'écrivain qui a le plus contribué peut-être à égarer l'opinion commune sur le philosophe! Diderot resta fidèle à son amie jusque dans la vieillesse et s'il n'exprima plus sa passion en termes aussi vifs, il n'y eut rien là que de décent. Quant au reproche de Sainte-Beuve, j'imagine que s'il avait eu plus tard l'occasion de reparler des Lettres, il se fût gardé d'insister sur le manque de goût qui le choquait en 1831. Les phases de la santé d'un grand artiste ne sont pas indifférentes à la critique moderne, telle qu'elle est sortie des Causeries du lundi; elles expliquent tant de défaillances défaillances de luttes cruelles!

Au cas particulier, n'est-il pas curieux de voir Diderot supporter vaillamment la dyspepsie – ce mal professionnel des gens de lettres – et ne pouvoir s'expliquer les accès de spleen du «père» Hoop? Ce n'est pas que l'idée de la mort répugnât à ce grand travailleur; dépouillée des horreurs dont les religions modernes l'entourent, elle lui apparaissait comme l'espoir d'un repos bien gagné et cette mélancolie sereine lui inspirait un jour[12 - 23 septembre 1762.] une page d'une incomparable éloquence:

«Pourquoi, plus la vie est remplie, moins on y est attaché? Si cela est vrai, c'est qu'une vie occupée est communément une vie innocente; c'est qu'on pense moins à la mort et qu'on la craint moins; c'est que, sans s'en apercevoir, on se résigne au sort commun des êtres qu'on voit sans cesse mourir et renaître autour de soi; c'est qu'après avoir satisfait pendant un certain nombre d'années à des ouvrages que la nature ramène tous les ans, on s'en détache, on s'en lasse, les forces se perdent, on s'affaiblit, on désire la fin de la vie, comme après avoir bien travaillé, on désire la fin de la journée; c'est qu'en vivant dans l'état de nature, on ne se révolte pas contre les ordres que l'on voit s'exécuter si nécessairement et si universellement; c'est qu'après avoir fouillé la terre tant de fois, on a moins de répugnance à y descendre; c'est qu'après avoir sommeillé tant de fois sur la surface de la terre, on est plus disposé à sommeiller un peu au-dessous; c'est, pour revenir revenir une des idées précédentes, qu'il n'y a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fatigué, n'ait désiré son lit, n'ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir extrême; c'est que la vie n'est, pour certaines personnes, qu'un long jour de fatigue et la mort qu'un long sommeil, et le cercueil qu'un lit de repos et la terre qu'un oreiller où il est doux à la fin d'aller mettre la tête pour ne plus la relever. Je vous avoue que la mort considérée sous ce point de vue, et après les longues traverses que j'ai essuyées, m'est on ne peut plus agréable. Je veux m'accoutumer de plus en plus à la voir ainsi.»

Il se souvint sans doute de cette résolution, lorsque la mort de Mlle Volland vint troubler la quiétude dont il jouissait depuis son retour de Russie et qu'il dépeint dans la dédicace de l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron; car, s'il lui donna des larmes, «il se consola, dit sa fille, par la pensée qu'il ne lui survivrait pas longtemps.»

Au lendemain d'un triomphe sans exemple, Voltaire succombait dans la lutte que la nature livrait depuis quatre-vingts ans à son faible organisme; un suicide est peut-être la cause de la mystérieuse disparition disparition Rousseau; Diderot, qui devait leur survivre six ans, s'éteignit après avoir goûté la paix qu'il avait tant de fois souhaitée, mais que son amie n'était plus là pour partager.

Une promenade dans les bois de Meudon ou de Bellevue, au bras de M. Belle, le joaillier, «son ami depuis quarante ans»; des visites à sa fille pendant lesquelles ses petits-enfants s'endormaient sur ses genoux sans qu'il remuât de crainte de les éveiller[13 - E. Salverte, Éloge philosophique de D. Diderot, an VIII, in-8.]; de rares lettres aux solliciteurs qui venaient frapper encore à une porte si longtemps ouverte; puis une lente décadence dont nul ne s'apercevait, car il avait toujours «le même feu dans la conversation et la même douceur»; enfin, la mort telle qu'il l'avait espérée, non pas à la façon de César, mais au milieu des siens, voilà sa vieillesse et sa fin, digne couronnement d'une vie de travail, de dévouement et de bonté.

Diderot mort, sa bibliothèque et trente-deux volumes de manuscrits autographes ou recopiés partaient pour la Russie; mais Grimm, en donnant quelques détails sur ses derniers moments, ajoutait qu'il y avait plusieurs de ses ouvrages dont l'amitié de Diderot avait bien voulu lui confier la première minute: «Ce dépôt nous est d'autant plus précieux que nous ne nous permettrons jamais d'en faire un autre usage que celui que nous en avons fait jusqu'ici de son aveu, dans ces feuilles auxquelles il n'avait cessé de prendre un intérêt que nos efforts ne sauraient suppléer et qui suffirait seul pour nous laisser d'éternels regrets, quand nous partagerions moins vivement tous ceux dont la perte de cet homme célèbre afflige les lettres, la philosophie, et l'amitié.»

Ce legs précieux, qui fut certainement un des motifs de l'animadversion de Naigeon contre Grimm, permit à celui-ci d'insérer successivement dans sa Correspondance la Réfutation de l'Homme, la Religieuse, Jacques le fataliste, une partie des lettres à Falconet sur la postérité. Quand Mlle Volland était morte, ses héritiers avaient remis à Diderot les lettres qu'elle avait reçues de lui[14 - C'est du moins la tradition courante, mais aucun contemporain ne peut être cité en témoignage.]; il en retrancha ce qu'il voulut et conserva peut-être les originaux. Grimm eut certainement à sa disposition les copies faites sous les yeux du philosophe; avec sa discrétion habituelle, il n'en prit, plus tard, pour alimenter ses feuilles, que les pages dont aucun contemporain ne pouvait se plaindre: c'est ainsi qu'à des dates très-rapprochées (février, mars et avril 1787) il fit connaître à sa royale clientèle l'apologue du rossignol, du coucou et de l'âne imaginé par Galiani, le fragment où Diderot résume les impressions de d'Holbach sur l'Angleterre et l'anecdote du sénateur vénitien amoureux contée par Gatti.

Trois ans après, Grimm, dénoncé comme un agent de l'étranger, quittait brusquement Paris, n'emportant, selon Meister, que les lettres intimes de Catherine II auxquelles il attachait un prix inestimable. Il y joignit sans doute celles de Diderot à Mlle Volland, car le libraire Buisson, qui publia en 1796 la Religieuse et Jacques le fataliste (sur les copies provenant du cabinet de Grimm et non sur celles dont Naigeon fit usage) n'aurait pas laissé inédit un recueil aussi précieux. Naigeon, dans son édition et dans ses Mémoires, est muet sur cette liaison de son maître; il dut pourtant connaître celle qui la provoqua et peut-être transcrire plus d'une des lettres qu'elle avait reçues. Dans les éditions Belin et Brière, un seul morceau (l'importante dissertation sur le sens du mot instruit) complète les trois passages révélés en 1813, lors de la publication de la Correspondance de Grimm.

Par quelle suite de hasards un homme de lettres français naturalisé russe, Jeudy-Dugour[15 - Né à Clermont-Ferrand en 1706, et professeur dans les écoles religieuses de la Flèche et de Paris, Jeudy-Dugour est mort en Russie conseiller d'État et directeur de l'Université de Saint-Pétersbourg. Un ukase de 1812, en le forçant à opter pour une des deux nationalités, lui fit prendre le nom et la particule de de Gouroff dont il a depuis signé ses lettres et ses ouvrages.], eut-il entre les mains un ensemble d'œuvres qui semblaient à jamais perdues? Comment fut-il à même de vendre à Paulin les matériaux des quatre volumes imprimés sous le titre de Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot? Pourquoi ajouta-t-on: Publiés d'après les manuscrits confiés en mourant par l'auteur à Grimm? Jeudy-Dugour eut-il le crédit de pénétrer dans la bibliothèque de l'Ermitage, sévèrement fermée pendant tout le règne de Nicolas Ier? Ou plutôt sont-ce les originaux mêmes possédés par Grimm qu'il céda à Paulin? Il ne peut être question de copies pour un prix aussi élevé que celui dont il fait mention dans une lettre d'affaires, adressée à Beuchot et communiquée par M. Olivier Barbier:



Odessa, 21 octobre 1839.

«… Votre obligeance, qui ne calcule point la peine et les embarras, me porte à vous demander encore un second service qui est la suite de celui que vous me rendîtes en 1829 au sujet des manuscrits de Diderot. Paulin, associé de Sautelet, qui se brûla bientôt après la cervelle, en fit l'acquisition. Je joins ici le traité que je fis avec le premier et quelques lettres, soit de lui, soit de Didot, qui ont rapport à cette affaire[16 - Nous ne les avons pas.]. Vous verrez que je n'ai fait aucune poursuite lorsque M. Paulin m'a annoncé la catastrophe de son associé et que j'avais écrit à M. Didot de s'en abstenir.

«Veuillez aussi remarquer que, cédant aux larmes et aux prières de M. Paulin, je consentis le 10 de septembre à lui rendre un billet de 3,000 francs en diminution du prix dont nous étions convenus[17 - C'est nous qui soulignons.], suivant l'acte du 31 août que je joins ici. A-t-on jamais vu un négociant revenir sur une convention faite et signée en toute connaissance de cause? Je cédai et j'en fus blâmé par le C. Lasteyrie et mes autres amis…»


Outre les lettres à Mlle Volland, le Paradoxe sur le comédien, les Voyages à Bourbonne et Langres, une partie des lettres à Falconet, la Promenade du Sceptique, l'Entretien avec d'Alembert et le Rêve de d'Alembert étaient offerts pour la première fois au public. M. Jules Taschereau s'était chargé de surveiller l'impression[18 - Les notes de la première édition que nous avons conservées sont signées, d'un (T.).]; mais il fut interrompu dans cette publication, comme dans celle de Grimm, par la révolution de 1830 et pria M. A. Chaudé, son ami, de les terminer toutes deux. Nous avons vu que M. Walferdin avait prêté son concours à celui-ci pour l'annotation des lettres à Falconet et des deux Voyages.

Le trésor découvert et vendu par Jeudy-Dugour n'était pas épuisé, puisqu'en 1834 la Revue rétrospective put encore faire connaître comme inédits: Est-il bon Est-il méchant? les notices sur Michel Van Loo et sur Rouelle, les Trois Chapitres. Un tirage à part de la célèbre comédie présentée dès cette époque par M. Paulin au Théâtre-Français, qui ne prit même pas la peine de la lire, fut joint alors au tome IV des Mémoires, après la table analytique, et les titres renouvelés des quatre volumes portèrent: Deuxième édition, augmentée.

Celle que MM. Garnier et Delloye publièrent en 2 vol. in-18 (1841) contient les lettres à Mlle Volland, le Neveu de Rameau, le Paradoxe sur le comédien et les Mémoires (tronqués) de Mme de Vandeul. Elle est presque aussi rare que la première.

Nous réimprimons sur le texte de 1830, sans pouvoir le contrôler sur aucune copie ancienne ou récente. Il en existe bien une à Saint-Pétersbourg en deux volumes in-4; mais M. Léon Godard ne l'a point collationnée, pensant qu'il n'aurait aucune variante à y relever. Si cet examen avait lieu, il démontrerait, par cela même qu'il n'offrirait rien de nouveau, quelles lacunes nous privent d'une partie de ces admirables lettres. Elles embrassent une période de quinze ans; mais nous n'avons en réalité que huit mois de 1759 (et la lettre du 15 mai n'est visiblement pas la première), six mois de 1760, deux mois de 1761 et quatre mois de 1762. Après une interruption de près de deux ans, les lettres se multiplient en 1765; 1766 nous en fournit trois, 1767 huit, 1768 une dizaine, 1769 neuf et 1770 quatre. Nouvelle interruption de plus de deux ans et demi; le voyage en Russie et les deux séjours en Hollande donnent six lettres, la plupart fort courtes. Et c'est tout; ce long roman n'a pas d'épilogue.




LETTRES À SOPHIE VOLLAND





I




    Paris, le 10 mai 1759.

Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous répandîmes dans les jardins, où la chose qui me frappa, c'est le contraste d'un art délicat dans les berceaux et les bosquets, et d'une nature agreste dans un massif touffu de grands arbres qui les dominent et qui forment le fond. Ces pavillons, séparés et à demi enfoncés dans une forêt, semblent être les demeures de différents génies subalternes dont le maître occupe celui du milieu. Cela donne à l'ensemble un air de féerie qui me plut.

Il ne faut pas qu'il y ait beaucoup de statues dans un jardin, et celui-ci m'en paraît un peu trop peuplé; il faut regarder les statues comme des êtres qui aiment la solitude et qui la cherchent, des poètes, des philosophes et des amants, et ces êtres ne sont pas communs. Quelques belles statues cachées dans les lieux les plus écartés, les unes loin des autres, qui m'appellent, que j'aille chercher ou que je rencontre; qui m'arrêtent, et avec lesquelles je m'entretiens longtemps; et pas davantage; et point d'autres.

Je portais tout à travers les objets des pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement, le baron de Gleichen et moi. Je me trouvais bien à côté de cet homme; c'est que nous éprouvions au dedans de nous un sentiment commun et secret. C'est une chose incroyable comme les âmes sensibles s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction, une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression détournée, le son de la voix, la démarche, le regard, l'attention, le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous parlions peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre; il y cherchait un objet qui n'est plus[19 - L'éditeur des Souvenirs du baron de Gleichen (Techener, 1868, in-12), M. Paul Grimblot voit dans ces dernières lignes une allusion difficile à expliquer. Diderot veut certainement rappeler la mort de la margrave de Baireuth (14 octobre 1758), dont Gleichen, son chambellan, avait été profondément affecté.].

Nous arrivâmes à un morceau qui me frappa par la simplicité, la force et la sublimité de l'idée. C'est un Centaure qui porte sur son dos un enfant. Cet enfant approche ses petits doigts de la tête de l'animal féroce et le conduit par un cheveu.

Il faut voir le visage du Centaure, le tour de sa tête, la langueur de son expression, son respect pour l'enfant despote: il le regarde, et l'on dirait qu'il craint de marcher. Un autre me fit encore plus de plaisir: c'est un vieux Faune qui s'attendrit sur un enfant nouveau-né qu'il tient dans ses bras. La statue d'Agrippine au bain est au-dessous de sa réputation, ou peut-être étais-je mal placé pour en juger mieux. Nous partageâmes notre promenade en deux: nous parcourûmes les bas avant dîner; nous dînâmes tous d'appétit. Notre Baron, le nôtre[20 - D'Holbach, que Diderot ne désigne presque jamais que par son titre.], fut d'une folie sans égale.

Il a de l'originalité dans le ton et dans les idées. Imaginez un satyre gai, piquant, indécent et nerveux, au milieu d'un groupe de figures chastes, molles et délicates; tel il était entre nous. Il n'aurait ni embarrassé ni offensé ma Sophie, parce que ma Sophie est homme et femme quand il lui plaît. Il n'aurait ni offensé ni embarrassé mon ami Grimm, parce qu'il permet à l'imagination ses écarts, et que le mot ne lui déplaît que quand il est mal placé. Oh! combien il fut regretté, cet ami! que ce fut un intervalle bien doux que celui où nos âmes s'ouvrirent, et nous nous mîmes à peindre et à louer nos amis absents! Quelle chaleur d'expressions, de sentiment et d'idées! quel enthousiasme! que nous étions heureux d'en parler! qu'ils l'auraient été de nous entendre! Ô mon Grimm! qui est-ce qui vous rendra mes discours?

Notre dîner fut long et ne dura pas. Nous parcourûmes les hauts. J'observai que de toutes les eaux, il n'y en avait point d'aussi belles que celles qui tombent sans cesse ou qui coulent, et qu'on n'en avait pratiqué nulle part. Nous nous entretînmes d'art, de poésie, de philosophie et d'amour; de la grandeur et de la vanité de nos entreprises; du sentiment et du ver de l'immortalité; des hommes, des dieux et des rois; de l'espace et du temps; de la mort et de la vie; c'était un concert au milieu duquel le mot dissonant de notre Baron se faisait toujours distinguer.

Le vent qui s'élevait et la soirée qui commençait à devenir froide nous rapprochèrent de notre voiture. Le baron de Gleichen a beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit les frais de retour. Il nous parla des Inquisiteurs d'État de Venise, qui marchent toujours entre le confesseur et le bourreau; de la barbarie de la cour de Sicile, qui avait abandonné un char de triomphe antique, avec ses bas-reliefs et ses chevaux, à des moines qui les ont fondus pour en faire des cloches: cela fut amené par la destruction d'une cascade de Marly dont les marbres revêtent à présent les chapelles de Saint-Sulpice. Je dis peu de choses. J'écoutais ou je rêvais. Nous descendîmes, entre huit et neuf à la porte de notre ami Je me reposai là jusqu'à dix.

J'ai dormi de lassitude et de peine; oui, mon amie, et de peine. J'augure mal de l'avenir. Votre mère a l'âme scellée des sept sceaux de l'Apocalypse. Sur son front est mis: Mystère.

Je vis à Marty deux sphinx, et je me la rappelai. Elle vous a promis, elle s'est promis à elle-même, plus qu'il n'est en elle de tenir; mais je m'en console, et je vis sur la certitude que rien ne séparera nos deux âmes. Cela s'est dit, écrit, juré si souvent! que cela soit vrai du moins une fois. Sophie, ce ne sera pas de ma faute.

M. de Saint-Lambert nous invite, le Baron et moi, à aller à Épinay passer quelque temps avec Mme d'Houdetot; je refuse, et je fois bien, n'est-ce pas? Malheur à celui qui cherche des distractions! il en trouvera; il guérira de son mal, et je veux garder le mien jusqu'au moment où tout finit. Je crains de vous aller voir; il le faudra pourtant; le sort nous traite comme si la peine était nécessaire à la durée de nos liens. Adieu, mon amie, un mot, s'il vous plaît, par Lanan. À propos, ménagez la complaisance de votre sœur, et ne l'entretenez de vous et de moi que quand vous ne pourrez contenir vos sentiments, ou qu'elle vous en sollicitera: nos amis, même les plus tendres, ne peuvent pas mettre à cela beaucoup d'importance. Il faut avoir appris à écouter et à plaindre les amants. Votre sœur ne le sait pas encore; puisse-t-elle l'ignorer toujours! Je baise la bague que vous avez portée.




II




    Paris, ce samedi matin, 1er juin 1759.

Voilà, ma tendre et solide amie, l'ouvrage du grand sophiste[21 - Le grand sophiste, c'est Jean-Jacques. Son ouvrage était: J. – J. Rousseau à M. d'Alembert, sur son article Genève, dans le septième volume de l'Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville. (Amsterdam, 1758, in-8.)]. Je ne l'ai pas lu, je ne me sens pas encore l'âme assez tranquille pour en juger sans partialité. Il vaut mieux différer une action que de se hâter de commettre une injustice. Méfiez-vous aussi un peu de votre cœur, et craignez que le mécontentement de la personne n'aille jusqu'à l'auteur. Écoutez-le comme si je n'avais point à me plaindre de lui

On peut donc être éloquent et sensible sans avoir ni véritable amitié, ni véracité! cela me fâche bien. Si cet homme n'a pas un système de dépravation tout arrangé dans sa tête, que je le plains! et s'il s'est fait des notions de justice et d'injustice qui le réconcilient avec ses procédés, que je le plains encore! Dans l'édifice moral, tout est lié. Il est difficile qu'un homme écrive sans cesse des paradoxes, et qu'il soit simple dans ses mœurs. Regardez en vous-même, ma Sophie, et dites-moi pourquoi vous êtes si sincère, si franche, si vraie dans vos discours? C'est que ces mêmes qualités sont la base de votre caractère et la règle de votre conduite. Ce serait un phénomène bien étrange qu'un homme, pensant et disant toujours mal, se conduisît toujours bien. Le dérangement de la tête influe sur le cœur, et le dérangement du cœur sur la tête. Faisons en sorte, mon amie, que votre vie soit sans mensonge; plus je vous estimerai, plus vous me serez chère; plus je vous montrerai de vertus, plus vous m'aimerez. Combien je redouterais le vice quand je n'aurais pour juge que ma Sophie!

J'ai élevé dans son cœur une statue que je ne voudrais jamais briser; quelle douleur pour elle si je me rendais coupable d'une action qui m'avilît à ses yeux! N'est-il pas vrai que vous m'aimeriez mieux mort que méchant? Aimez-moi donc toujours afin que je craigne toujours le vice. Continuez de me soutenir dans le chemin de la bonté. Qu'il est doux d'ouvrir ses bras quand c'est pour y recevoir et pour y serrer un homme de bien! c'est cette idée qui consacre les caresses: qu'est-ce que les caresses de deux amants, lorsqu'elles ne peuvent être l'expression du cas infini qu'ils font d'eux-mêmes? Qu'il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires! qu'il y a de charmes, d'élévation et d'énergie dans nos embrassements! Venez, ma chère Sophie, venez; je sens mon cœur échauffé. Cet attendrissement qui vous embellit va paraître sur ce visage. Il y est. Ah! que n'êtes-vous à côté de moi pour en jouir! Si vous me voyiez dans ce moment que vous seriez heureuse! que ces yeux qui se mouillent, que ces regards, que toute cette physionomie serait à votre gré! et pourquoi s'opiniâtrent-ils à troubler deux êtres dont le ciel se plaisait à contempler le bonheur? ils ne savent pas tout le mal qu'ils font; il faut leur pardonner. Je ne vous verrai point ce matin. Je ne trouverai point M. Petit chez lui, et je suis arrêté chez moi par M. de Ximènes. J'ai passé la nuit à lire sa tragédie, dont j'ai fait un extrait pour Grimm[22 - Voir ce compte rendu, t. VIII, p. 438.]. J'irai ce soir à la comédie nouvelle, et c'est encore pour lui que j'irai[23 - Quelle était la comédie nouvelle représentée le 1er juin 1759? L'Almanach des Spectacles n'en mentionne aucune à cette date ou aux jours précédents, ni à la Comédie-Française, ni à la Comédie-Italienne. Cette représentation fut sans doute ajournée. Le compte que Diderot annonce ici devoir en rendre manque dans la Correspondance de Grimm.]. Les trois belles âmes que la vôtre, la sienne et la mienne! s'il m'en manquait une des deux, qui est-ce qui remplirait ce vide terrible? Vivez tous deux, si vous ne voulez pas que je sois un jour la voix qui crie dans le désert.

Je serai dans le parterre, vers le fond et dans le milieu; c'est de là que mes yeux vous chercheront. Je m'en reviendrai après la petite pièce, ou peut-être avant, jeter sur le papier mes idées et travailler pour mon ami. Je serai demain, à midi, où vous m'attendez. J'y serai sans faute. Combien je sacrifie de moments doux à votre mère! J'ai un peu rêvé à la répugnance de votre sœur. Elle ne m'estime donc pas assez pour me voir enfermé dans la même boîte avec elle? Mais ce n'est pas cela, ma Sophie; peut-être craint-elle qu'un jour que vous serez ou que vous ne serez plus, cette boîte… Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et innocentes que nous méditerons… Dites-lui qu'on peut arranger les deux portraits comme il lui plaira…; dites-lui que je suis un homme de bien, que rien ne me fera changer pour vous…; dites-lui que j'ai atteint l'âge où l'on ne change plus de caractère…; dites-lui combien je serais flatté, combien vous seriez heureuse de tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle… Transportez-la au moment où vous vous séparerez, elle pour s'en retourner à Châlons, vous pour revenir à Paris… Vous refuser son portrait, c'est se détacher du vôtre… Madame, pesez bien tout, et ne contristez pas votre sœur. Suivez l'impulsion de votre âme, elle vous conseillera toujours bien. J'aime qu'on ait des vues délicates; j'aime aussi qu'on les néglige quelquefois… Il suffit de pouvoir se dire dans l'avenir: J'y avais pensé… Il est bien singulier que ce soit un jaloux qui tienne ces discours et qui insiste… Est-ce que je suis désabusé?.. Je ne sais. Je sens seulement que je souhaite vivement une chose qui m'aurait chagriné, si elle s'était faite sans mon aveu; elle m'aurait beaucoup chagriné, et je la souhaite beaucoup; et c'est une complaisance dont je saurais un gré infini à Mme Le Gendre, parce que c'est une manière de vous obliger que vous préféreriez à toute autre…

Si votre sœur se résout à ce que nous lui demandons et que vous nous ayez tous les deux, Sophie, prenez garde, ne la regardez pas plus tendrement que moi; ne la baisez pas plus souvent. Si cela vous arrive, je le saurai. Adieu, mon amie, à demain. O la belle soirée que celle d'hier! Vous êtes bien touchée, bien tendre; et Mlle Boileau avait de l'esprit comme un ange; elle était heureuse de votre bonheur et du mien, cela est d'une âme charmante.




III




    … Juillet 1759.

Bonjour, mon ami. Je ne vous vis point hier. Le Baron, qui agit fort librement avec ses amis, ne dînait point hier chez lui. J'allai au Palais-Royal, et je recommandai au portier de notre ami de recevoir une lettre pour moi, s'il en venait une. J'y passai le soir; point de lettre.

Je ne vous verrai point encore aujourd'hui, à moins que ce ne soit sur le soir. S'il faisait un temps bien orageux, bien pluvieux, bien noir, je me jetterais dans un fiacre, et j'arriverais. Puisse-t-il faire ce temps! puissé-je voir mon amie! Dites-moi pourquoi je vous trouve plus aimable de jour en jour. Ou me cachiez-vous une partie de vos qualités, ou ne les apercevais-je pas? Je ne saurais vous rendre l'impression que vous fîtes sur moi pendant le petit moment que nous passâmes ensemble avant-hier. C'est, je crois, que vous m'aimez davantage. Voilà le billet que je reçois à l'instant du Baron, et voilà une lettre que je reçus hier pour Mlle Boileau. Présentez-lui mon respect; et vous, ma Sophie, croyez-moi pour jamais tout ce que vous savez que je vous suis. Voilà aussi quelques papiers que vous désirez de voir.




IV




    Paris, le 10 juillet.

J'écris sans voir. Je suis venu; je voulais vous baiser la main et m'en retourner. Je m'en retournerai sans cette récompense; mais ne serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous aime? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du moins vous l'écrire; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m'enfuie? Adieu, ma Sophie, bonsoir; votre cœur ne vous dit donc pas que je suis ici? Voilà la première fois que j'écris dans les ténèbres: cette situation devrait m'inspirer des choses bien tendres. Je n'en éprouve qu'une: je ne saurais sortir d'ici. L'espoir de vous voir un moment m'y retient, et j'y continue de vous parler, sans savoir si j'y forme des caractères. Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime.




V




    Paris, le 15 juillet.

Voilà la lettre de Grimm. Je l'ai relue avant que de vous l'envoyer. Imaginez sa douleur lorsqu'il aura appris que celui qui lui disait en l'embrassant, il y a quelques mois: «Voilà pour mon fils, voilà pour ma fille, voilà pour ma petite-fille», n'est plus. Il s'est endormi entre les bras de deux de ses enfants, sans douleur, sans agonie et sans efforts. Mon père n'était pas un de ces hommes qu'on oubliait quand on l'avait connu. Grimm se ressouviendra de lui et le pleurera. Vous adoucirez l'idée que j'en garderai, elle ne me quittera pas même à côté de vous; mais ce qu'elle a de touchant et de mélancolique se fondant avec les impressions de tendresse que je reçois de vous, il résultera de ce mélange un état tout à fait délicieux. Ah! s'il pouvait devenir habitude! il ne s'agit que d'être bon amant et bon fils, homme bien reconnaissant et bien tendre, et il me semble que j'ai ces deux qualités. On n'éprouverait plus cette joie bruyante; l'âme ne s'ouvrirait que par intervalle; mais le rayon de gaieté qui s'en échapperait, semblable au rayon de lumière qui descend du ciel dans un jour nébuleux et couvert, n'en aurait que plus d'éclat et d'effet. Celui de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux, s'il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s'arrêter sur un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage? Un habit de deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux. Il passe et le chant recommence.

Comment vous portez-vous aujourd'hui? Avez-vous bien dormi? Dormez-vous quelquefois comme moi, les bras ouverts? Que vos regards étaient tendres hier! combien ils le sont depuis quelque temps! Ah! Sophie, vous ne m'aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davantage… Si vous m'avez écrit un petit mot, je saurai comment le reste de la soirée d'hier s'est passé… Mais lisez donc l'histoire de cet abbé de Prades[24 - Voir t. I, p. 431 et suiv., la notice sur l'Apologie de l'abbé de Prades, dont Diderot écrivit la troisième partie.]… Quel abominable homme! malheureusement il y en a beaucoup de pareils… Bonjour, ma tendre amie; je vous embrasse; je vous aime toujours; ils n'en croiront rien; mais cela sera en dépit de tous les proverbes, fussent-ils de Salomon! Cet homme-là avait trop de femmes pour entendre quelque chose à l'âme de l'homme de bien, qui n'en estime et n'en aime qu'une.




VI




    … Juillet 1759.

Je ne saurais m'en aller d'ici sans vous dire un petit mot. Hé bien! mon amie, vous comptez donc beaucoup sur moi! votre bonheur, votre vie sont donc liés à la durée de ma tendresse! ne craignez rien, ma Sophie, elle durera, et vous vivrez et vous vivrez heureuse. Je n'ai point encore commis le crime, et je ne commencerai point à le commettre: je suis tout pour vous, vous êtes tout pour moi; nous supporterons ensemble les peines qu'il plaira au sort de nous envoyer; vous allégerez les miennes, j'allégerai les vôtres. Puissé-je vous voir toujours telle que vous êtes depuis quelqu style="margin-left: 60 %;"es mois! pour moi, vous serez forcée de convenir que je suis comme au premier jour: ce n'est pas un mérite que j'aie, c'est une justice que je vous rends. L'effet des qualités réelles, c'est de se foire sentir plus vivement de jour en jour. Reposez-vous de ma constance sur les vôtres et sur le discernement que j'en ai. Jamais passion ne fut plus justifiée par la raison que la mienne. N'est-il pas vrai, ma Sophie, que vous êtes bien aimable? Regardez au dedans de vous-même; voyez-vous bien? voyez combien vous êtes digne d'être aimée, et connaissez combien je vous aime. C'est là qu'est la mesure invariable de mes sentiments.

Bonsoir, ma Sophie, je m'en vais plein de joie, la plus douce et la plus pure qu'un homme puisse ressentir. Je suis aimé, et je le suis de la plus digne des femmes.




VII




    Langres, le 27 juillet 1759.

Je vous écrivis à Nogent, où je couchai le premier jour. J'en partis le lendemain entre trois et quatre heures du matin, et, après environ vingt-quatre heures de route continue, je suis arrivé à la porte de la maison paternelle; j'ai trouvé ma sœur et mon frère en assez bonne santé, mais d'une telle différence de caractère, que j'ai bien de la peine à croire qu'ils puissent jamais se faire une vie douce. L'homme qui les liait et qui les contenait n'est plus. Mon frère avait tout mis en ordre; ainsi, j'espère que nos affaires s'arrangeront sans délai et sans difficulté. Je suis bien pressé de vous revoir, mon amie; je sens à tout moment qu'il me manque quelque chose, et quand j'appuie là-dessus, je trouve que c'est vous. J'ai apporté avec moi quelques livres qui ne seront pas ouverts, des papiers sur lesquels je ne jetterai pas seulement les yeux. Que je suis heureux d'avoir à traiter avec d'honnêtes gens! D'autres tireraient bon parti de l'ennui qui m'obsède. Je trouve tout bien, parce que tout est bien, je crois, et que ce que je gagnerais à discuter ne vaut pas le temps que j'y mettrais. Lorsque j'entreverrai la fin de mon séjour, je demanderai à madame votre mère ses ordres. J'attends de vos nouvelles. Tout ce que vous me dites de Mme Le Gendre et de sa peine m'intéresse vivement: l'image de cette mère tendre tenant entre ses bras son enfant malade, et le reposant sur son sein, et cela pendant des heures entières et par des chaleurs insupportables, me revient quelquefois avec l'émotion la plus douce. Que je serais content, si je lui avais inspiré pour moi la plus petite partie des sentiments que j'ai pris pour elle! En vérité, c'est une femme rare. Ne lui lisez pas cela, je vous en prie. Adieu, ma tendre et bonne amie: quand me retrouverai-je à côté de vous? Ce sera sûrement le plus tôt possible. Je vous avais promis l'histoire de la dernière matinée que j'ai passée à Paris: à présent je n'ai plus le courage de vous en entretenir. Je voudrais oublier tous les torts que les autres ont avec moi. Portez-vous bien. Ménagez votre santé; songez combien elle m'est chère. Je suis accablé de visites; je suis interrompu à chaque ligne, et je ne souffre pas patiemment qu'on vienne me distraire quand je suis avec vous. Adieu, adieu, il faut que je vous quitte pour des prêtres, des moines, des avocats, des juges, des animaux de toute espèce et de toute couleur; mais je ne vous quitterai pas sans vous protester que je ne vis que par la tendresse que j'ai pour vous. Je veux être aimé de ma Sophie; je veux être aimé et estimé de Grimm; je veux être aimé et estimé de Mme Le Gendre. Qu'on m'assure le suffrage de ces trois êtres, et que je puisse m'avouer à moi-même que je le mérite un peu, et tout sera bien.




VIII




    Langres, le 31 juillet 1759.

À peine y a-t-il quatre jours que je suis ici, et il me semble qu'il y ait quatre ans. Le temps me dure; je m'ennuie. Je vais vous entretenir un peu de nos affaires domestiques, puisque vous me l'avez permis. D'abord, il m'est impossible d'imaginer trois êtres de caractères plus différents que ma sœur, mon frère et moi. Ma sœur est vive, agissante, gaie, décidée, prompte à s'offenser, lente à revenir, sans souci, ni sur le présent ni sur l'avenir, ne s'en laissant imposer ni par les choses ni par les personnes; libre dans ses actions, plus libre encore dans ses propos; c'est une espèce de Diogène femelle. Je suis le seul homme qu'elle ait aimé; aussi m'aime-t-elle beaucoup! Mon plaisir la transporte; ma peine la tuerait.

L'abbé est né sensible et serein. Il aurait eu de l'esprit; mais la religion l'a rendu scrupuleux et pusillanime. Il est triste, muet, circonspect et fâcheux. Il porte sans cesse avec lui une règle incommode à laquelle il rapporte la conduite des autres et la sienne. Il est gênant et gêné. C'est une espèce d'Héraclite chrétien, toujours prêt à pleurer sur la folie de ses semblables. Il parle peu, il écoute beaucoup: il est rarement satisfait.

Doux, facile, indulgent, trop peut-être, il me semble que je tiens entre eux un assez juste milieu. Je suis comme l'huile qui empêche ces machines raboteuses de crier, lorsqu'elles viennent à se toucher. Mais qui est-ce qui adoucira leurs mouvements quand je n'y serai plus? C'est un souci qui me tourmente. Je crains de les rapprocher, parce que si elles venaient un jour à se séparer, ce serait avec éclat. L'équité et le désintéressement sont deux qualités qui nous sont communes. Dieu merci, tout finira promptement et bien, sans que je m'en mêle. Mon père nous a laissé 50,000 francs en contrats, deux cents émines[25 - Mesure du pays, contenant 400 livres de froment.] en grain ou la valeur de 10,000 livres, une maison à la ville, deux jolies chaumières à la campagne, des vignes, des marchandises, quelques créances et un mobilier tel à peu près qu'il convenait à un homme de son état. Mon frère et ma sœur seront mieux partagés que moi, et je m'en réjouis. Qu'ils s'approprient tout ce qui leur conviendra, et qu'ils me renvoient. Pourquoi m'accommodais-je autrefois si bien de la vie qu'on mène ici, et ne puis-je la supporter aujourd'hui? C'est, ma Sophie, que je n'aimais pas, et que j'aime.

Les choses ne sont rien en elles-mêmes; elles n'ont ni douceur ni amertume réelles: ce qui les fait ce qu'elles sont, c'est notre âme; et la mienne est mal disposée pour elles. Tout ce qui m'environne me lasse, m'attriste et me déplaît. Mais qu'on me promette ici mon amie, qu'elle s'y montre, et tout à sa présence s'embellira subitement. Si les objets ont changé pour moi, il s'en manque beaucoup que je sois le même pour eux. On me trouve sérieux, fatigué, rêveur, inattentif, distrait. Pas un être qui m'arrête; jamais un mot qui m'intéresse; c'est une indifférence, un dédain qui n'excepte rien. Cependant on a des prétentions ici comme ailleurs, et je m'aperçois que je laisse partout une offense secrète. Plus on m'estime, plus on souffre de mon inadvertance; et moi, j'admire combien sottement les autres s'accusent ou se félicitent de notre humeur bonne ou mauvaise; ils s'en font honneur, et ils n'y sont pour rien. Ah! si j'osais les détromper, je leur dirais: Vous me plairiez tous, si j'avais ici ma Sophie; et pourtant elle vous déparerait. La comparaison que je ferais de vous avec elle ne serait pas à votre avantage; mais je serais heureux, et l'homme heureux est indulgent. Venez donc me réconcilier avec cette ville… Mais cela ne se peut. Il faut que je la haïsse jusqu'au moment où j'en sortirai pour retourner à vous. Je sens davantage que cette idée embellira mes derniers jours.

J'ai reçu vos deux lettres à la fois. Tout ce que vous y peignez, je l'éprouve; j'ai payé le tribut à l'eau et à l'air de ce pays; mais peut-être ne m'en porterai-je que mieux. N'est-ce pas à M… qu'il faut adresser les lettres pour Isle? Je reviendrai donc avec madame votre mère! Je m'y attendais. Ce n'était pas par Roger que j'espérais un mot de vous: mais je l'ai cherché dans le paquet de madame votre mère et dans les poches de la chaise, et j'ai été surpris de ne rien trouver. Grimm me sait ici; pourquoi donc ne m'a-t-il pas écrit? Il me néglige, mon amie; réparez sa faute. Parlez-moi de vous, parlez-moi de votre chère sœur. Si pendant mon absence il vous arrive quelquefois de retourner au petit château, que j'y sois avec vous[26 - Le petit château était un séjour imaginaire de bonheur que rêvaient Diderot et sa maîtresse. On verra souvent celui-ci revenir, dans cette, correspondance, à son plan de vie pour le petit château. (T.)]. Je rêve aussi de mon côté à perfectionner cet établissement, et je trouve qu'on y aurait besoin d'un personnage qui fût le confident de tous, et qui fit entre eux le rôle de conciliateur commun. Qu'en pensez-vous? Tout bien considéré, j'aimerais mieux que cette fonction fut confiée à une femme qu'à un homme. Adieu, ma bonne, ma tendre amie. Je vous serre entre mes bras, et je vous réitère tous les serments que je vous ai faits. Soyez-en témoin, vous, chère sœur. Si je manque jamais à son bonheur, haïssez-moi, méprisez-moi, haïssez, méprisez tous les hommes. Sophie, je vous aime bien, et je révère votre sœur autant que je vous aime. Quand vous rejoindrai-je toutes deux? Bientôt, bientôt.

P. S. Ne me laissez point oublier de M. de Prisye, de l'abbé Le Monnier, de M. Gaschon, si vous l'avez encore; et présentez mon respect à Mlle Boileau. Aurez-vous encore l'inhumanité de ne pas dire un mot de l'enfant[27 - L'enfant, malade, de Mme Le Gendre.]? Je la vois d'ici Je vois aussi la mère, et cette image me touche toujours.

J'ai vu, depuis que je suis ici, tous les fermiers de mon père, et je n'en ai pas vu un seul sans les larmes aux yeux. Combien cet homme a laissé de regrets!

Vous aimeriez beaucoup ma sœur; c'est la créature la plus originale et la plus tranchée que je connaisse; c'est la bonté même, mais avec une physionomie particulière. Ce serait la ménagère du petit château. Je n'y veux point de chapelain. Adieu, ma Sophie! adieu, respectable et digne sœur de ma Sophie! Tournez un peu vos yeux de ce côté, et tendez-moi votre main.




IX




    À Langres, le 3 août 1759.

Voici, ma tendre amie, ma quatrième lettre. La première vous était adressée; la seconde, sous enveloppe, à M. Berger, receveur général des gabelles à l'Hôtel des Fermes; la troisième à Mme… J'en ai reçu trois des vôtres, dont deux à la fois. Mon frère a ouvert la dernière; mais il n'en a lu que quelques lignes qui ne contenaient heureusement rien qui pût l'effaroucher. C'était le détail des nouveaux accidents survenus à votre chère petite. Pour éviter à l'avenir un quiproquo qui troublerait l'homme de Dieu, désignez-moi par le titre d'académicien de Berlin. La pauvre entant, que je la plains! que je plains la mère! Sans les infirmités de l'enfant, disent-ils, la tendresse de la mère ne paraîtrait pas. Quelle sottise! Il fallait immoler un être innocent et sensible pour faire éclater la commisération d'un autre; arracher la plainte et le gémissement de sa bouche, les rendre malheureux tous les deux, pour que l'on vît que l'un était bon; commettre une injustice pour que la vertu s'exerçât; s'exposer au reproche pour nous rendre dignes d'éloges; se dégrader à nos yeux afin de nous honorer aux yeux de nos semblables et aux nôtres: quel système! Que penserait-on d'un souverain qui gouvernait d'après ces principes? Y a-t-il deux justices, l'une pour le ciel, l'autre pour la terre? Si cela est, que devient l'idée de justice? Si on la perd, elle aura souffert le peu d'instants qu'elle aura duré. Si on la conserve, elle n'en aura pas été moins châtiée avant que d'avoir failli. Mais si ce n'est pas elle, c'est son père, ajoutent-ils. Les insensés! ils ne s'aperçoivent pas que leur réponse est celle de la fable de l'Agneau et du Loup qui buvaient à la même fontaine, l'un au-dessous de l'autre[28 - LA FONTAINE, liv. I, fable X.], et que celui qu'ils adorent est le loup: et sans cette fable, s'écrie le sublime Pascal, l'univers est une énigme inintelligible; et la fable, lui répliquerai-je, est un blasphème.

Depuis que la glace est cassée, je fais le petit bec; j'approche mes doigts de ma bouche et je vous envoie des baisers, comme Émilie à sa maman. Nous nous rapprocherons, mon amie, nous nous rapprocherons; en attendant je ne permets votre bouche qu'à votre sœur. Qu'elle fut aimable le jour que nous nous séparâmes! Combien elle connut notre peine! Son cœur en était serré. Vous ne vous aperçûtes pas que ses couleurs en étaient presque éteintes. Moi, je le voyais, je me rappelle, et je me dis: Ah! que le mortel qu'elle aimera sera bien aimé! oh! combien nous souffrirons, ma Sophie et moi, si jamais nous sommes aussi témoins de leurs adieux! Faites-lui bien ma cour; la chose qu'elle entendra avec le plus de plaisir, qui m'en fera le plus estimer, qui lui justifiera le mieux les sentiments qu'elle a conçus pour moi, c'est que vous m'aimez, c'est que je vous aime à la folie, c'est que je ne cesserai jamais; répétez-le-lui donc du matin au soir.

Je suis bien aise que M… se porte mieux, et que son rival soit homme à se payer d'une maxime d'opéra: c'est tout ce que cela vaut.

Je ne sais pourquoi mes lettres ne vous sont pas encore parvenues: rassurez-moi là-dessus.

Nous avons ici une promenade charmante; c'est une grande allée d'arbres touffus qui conduit à un bosquet d'arbres rassemblés sans symétrie et sans ordre. On y trouve le frais et la solitude. On descend par un escalier rustique à une fontaine qui sort d'une roche. Ses eaux, reçues dans une coupe, coulent de là, et vont former un premier bassin; elles coulent encore et vont en remplir un second; ensuite, reçues dans des canaux, elles se rendent à un troisième bassin, au milieu duquel elles s'élèvent en jet. La coupe et ces trois bassins sont placés les uns au-dessous des autres, en pente, sur une assez longue distance. Le dernier est environné de vieux tilleuls. Ils sont maintenant en fleur; entre chaque tilleul on a construit des bancs de pierre: c'est là que je suis à cinq heures. Mes yeux errent sur le plus beau paysage du monde. C'est une chaîne de montagnes entrecoupées de jardins et de maisons au bas desquelles serpente un ruisseau qui arrose des prés et qui, grossi des eaux de la fontaine et de quelques autres, va se perdre dans une plaine. Je passe dans cet endroit des heures à lire, à méditer, à contempler la nature et à rêver à mon amie. Oh! qu'on serait bien trois sur ce banc de pierre! C'est le rendez-vous des amants du canton et le mien. Ils y vont le soir, lorsque la fin de la journée est venue suspendre leurs travaux et les rendre les uns aux autres. La journée a dû leur paraître bien longue, et la soirée doit leur paraître bien courte. Tandis que je suis là, mon frère, ma sœur et un ami arrangent nos affaires. Il me tarde bien qu'ils aient fait. Voici un trait qui m'a touché et qui vous touchera. Mon père avait une amie; c'était une parente pauvre, bonne femme à peu près de son âge: ils tombent malades presque en même temps; mon père mourut le jour de la Pentecôte. Elle apprit sa mort et mourut le lendemain. Ma sœur lui ferma les yeux, et on les a enterrés l'un à côté de l'autre. Fermer les yeux est une expression figurée à Paris; ici, c'est une action d'humanité réelle. Ma sœur me racontait hier qu'un fils, qui était à côté du lit de son père expirant, crut qu'il était temps de lui rendre ce dernier devoir. Il se trompa; son père sentit sa main, rouvrit les yeux, et lui dit: «Mon fils, dans un instant.»

Ô mon amie! quelle tâche mon père m'a imposée, si je veux jamais mériter les hommages qu'on rend à sa mémoire! Il n'y a ici qu'un mauvais portrait de cet homme de bien; mais ce n'est pas ma faute. Si les infirmités lui eussent permis de venir à Paris, mon dessein était de le faire représenter à son établi, dans ses habits d'ouvrier, la tête nue, les yeux levés vers le ciel, et la main étendue sur le front de sa petite-fille qu'il aurait bénie. Nous nous fermerons tous les yeux les uns aux autres dans le petit château; et le dernier sera bien à plaindre, n'est-ce pas?

Depuis que j'ai quitté cette ville, tous ceux que j'y connaissais sont morts; je n'y ai retrouvé qu'une femme, amie d'une jeune fille que j'aimais autrefois, et qui n'est plus. J'ai revu cette femme avec joie; nous avons un peu causé de notre ancien temps. Il faut que je vous raconte d'elle quelque chose qui vous touchera. Peu de temps après la mort de son amie et de la mienne, je fis un voyage en province. Je sortais un jour de chez moi, elle de chez elle: elle m'invita à l'accompagner à l'église; je lui donnai le bras. Lorsque nous filmes sur le cimetière, elle détourna la tête, et me montra du doigt l'endroit où celle que nous avions aimée l'un et l'autre était déposée. Jugez de l'impression que son silence et son geste firent sur moi.

Je jouis maintenant un peu plus de mon âme. J'ai fait le bien que je désirais: j'ai rapproché mon frère et ma sœur; nous nous sommes embrassés tous les trois; leurs larmes se sont mêlées; ils vivront ensemble; puissent-ils se rendre heureux! Et qu'est-ce qui les en empêcherait? Ils sont sensibles et bienfaisants. Mais cela suffit-il? Je me fais illusion tant que je puis sur la diversité de leurs caractères. Il le faut bien, ou remporter d'ici une âme pleine d'amertume. Adieu, mon amie; chère sœur, je vous recommande sa santé; ne négligez pas trop la vôtre. Mille souhaits pour la chère enfant. J'attends un mot de vous pour écrire à madame votre mère. Adieu, adieu.

Ne m'oubliez pas auprès de l'abbé, de MM. Gaschon et de Prisye; dites à Mlle Boileau tout ce qui vous conviendra; je suis sûr de ne vous dédire de rien. Et ses projets, où en sont-ils? Elle vous fuit; elle ne vous estime pas moins; j'en suis sûr.

Je n'entends toujours rien de Grimm. Que fait-il? A quoi pense-t-il? Se porte-t-il bien? Est-il malade? Je ne sais que penser de son silence. Il est impossible qu'il me croie encore à Paris. Adieu, mon amie.




X




    À Langres, le 10 août 1759.

J'espérais, ma tendre amie, recevoir hier une lettre de vous; point de lettre, cela m'inquiète. L'enfant était, à en juger par ce que vous m'en avez dit, dans un état si déplorable que ce silence me fait craindre le grand accident. Mais je m'alarme peut-être mal à propos, et deux lettres reçues demain à la fois me rassureront. Je me suis laissé engager, je ne sais comment, à passer la journée à la campagne. On partira de grand matin. Combien le temps va me durer, si je pars sans avoir rien lu de vous; mais je compte sur la célérité de la poste qui arrive ici de bonne heure.

J'ai passé, les premiers jours, fort renfermé. Je ne me portais pas assez bien pour me répandre. Voici que je me porte mieux et que je commence à n'être plus à moi, c'est une maladie plus fâcheuse que la première. Ce sont des visites à recevoir et à rendre sans fin, et des repas qui commencent le plus tôt et qui durent le plus tard qu'on peut. Ils sont gais, tumultueux et bruyants; des plaisanteries; ah dieu! quelles plaisanteries! Je n'aime pas trop tout cela, et je n'en avais pas besoin pour sentir tout ce que j'avais perdu en vous quittant; et puis, le sot personnage à faire que celui de buveur d'eau au milieu d'une cohue de gens dont le mérite principal pour eux et pour les autres est de bien boire. Il faut cependant se prêter et paraître content. On est à la vérité soutenu par le bon cœur du maître et de la maîtresse de la maison, qui se montre à tout moment. On est si aise de m'avoir! le moyen de résister à cela? J'ai regretté plusieurs fois d'avoir renoncé au vin; il est excellent. On en boirait tant qu'on voudrait et sans conséquence; et l'on serait, au moins sur la fin de la nuit, de niveau avec ses convives.

Si demain je ne reçois pas mes deux lettres, la tête m'en tournera. Que faites-vous, vous et votre chère sœur? Vous causez, vous; vous m'aimez, vous; vous le dites, vous; vous vous faites les moments les plus doux, tandis que moi je parle affaires, je joue au trictrac et je dispute. Au milieu de cela, j'envoie quelquefois ma pensée aux lieux où vous êtes, et je me distrais. Combien j'irai vite en m'en retournant! Un oiseau qui a rompu le fil qui le tenait attaché n'aura pas de meilleures ailes. Je soupçonne mon frère et ma sœur de tirer les choses en longueur pour me retenir auprès d'eux plus longtemps. Ils ne savent pas mon impatience, ou ils en font honneur à tel ou telle qui n'y est pour rien.

Je n'ai pas encore écrit au baron d'Holbach. Je viens de recevoir une belle lettre de Grimm; oh! pour cela bien belle et bien tendre, presque comme si vous l'aviez dictée.

Le peu de condisciples qui me restent, répandus dans les environs de la ville, me sont venus voir: il n'y en a plus guère; ils sont presque tous passés. Deux choses nous annoncent notre sort à venir et nous font rêver: les ruines anciennes, et la courte durée de ceux qui ont commencé de vivre en même temps que nous. Nous les cherchons, et, ne les retrouvant plus, nous nous replions sur nous: c'est ce sentiment secret qui nous rend leur présence si chère: par leur existence ils nous rassurent sur la nôtre. Il est certain que j'ai eu grand plaisir à reconnaître et à embrasser quelques-uns de ceux avec qui j'avais reçu des férules au collège, et que j'avais presque oubliés. Il semble qu'on revienne en arrière et que l'on redevienne jeune en les voyant. J'ai entendu prêcher la Saint-Dominique par un d'eux, pas trop mal; ils ont du feu, des idées, que j'aime encore mieux singulières que plates. D'ailleurs, je m'amuse à mesurer, par ce qu'ils sont, la distance d'un esprit brut à un esprit cultivé, et je vois ce qu'ils auraient été si des circonstances plus heureuses les avaient favorisés.

J'ai rencontré ici quelques hommes bien décidés et bien nets sur le grand préjugé; et ce qui m'a fait un plaisir singulier, c'est qu'ils tiennent un rang parmi les honnêtes gens.

Mais de quoi vous entretiens-je là? Ne connaissez-vous pas la province aussi bien que moi? Je me venge de votre silence, sans m'en apercevoir. Écrivez-moi donc, si vous voulez que je vous dise combien je vous aime. Toutes les lettres qui ne seront pas en réponse aux vôtres seront froides, je vous en avertis. S'il me vient au bout de la plume un mot qui soit doux, crac, je le supprime. Je ne pourrai jamais forcer ce cœur à se taire; il faut qu'il tressaille et qu'il s'échauffe au nom de ma Sophie. Mais vous ignorez ce qu'il me suggère; eh non, vous ne l'ignorez pas, vous le retrouverez au fond du vôtre. Adieu, ma bonne, ma tendre, ma sensible amie; adieu. Cette lettre sera l'avant-dernière. Je pourvoirai à ce que les vôtres, s'il m'en vient pendant mon absence, soient renvoyées à Paris, à l'adresse de M.***; on y joindra celles de Grimm. Présentez mon respect à M.***; rappelez-moi à Mlle Boileau, à l'abbé Le Monnier, à M.*** et à M. de Prisye.

Il est devant moi, ce portrait. Je ne saurais en approcher les lèvres; à peine l'aperçois-je à travers les fractures de la glace! Avez-vous vu quelquefois la lune? J'ai préféré la lune au soleil en faveur de M.*** qui en aura plus d'indulgence pour ma comparaison. L'avez-vue quelquefois couverte d'un nuage que sa lumière élancée par rayons épars cherche à dissiper? Eh bien, c'est mon portrait et la glace rompue. Cela est pourtant bien incommode, quand on est loin. Je sais seulement que vous êtes là-dessous; mais je ne vous y vois pas. Adieu, encore une fois.

C'est à Isle, suivant toute apparence, que vous m'adresserez votre seconde lettre. Il est toujours bien décidé que je ramènerai madame votre mère. J'ai rencontré ici des gens qui ont connu Mme Le Gendre et qui m'en ont parlé avec admiration. Vous vous doutez bien qu'ils ne m'ont pas ennuyé, ceux-là! Je les écoutais et je leur disais qu'elle avait une sœur; et ils trouvaient que leur mère était bien heureuse. Je vous embrasse, quoique je n'aie point reçu de lettres; mais je vous embrasserai demain bien mieux, car j'en aurai deux; oh! oui, j'en aurai deux.

Nos partages sont faits: nous venons de foire un arrangement de 200,000 francs, à peu près comme on fait celui de 200 liards; cela n'a pas duré un demi-quart d'heure; je vous dirai cela plus au long.




XI




    À Langres, le 12 août 1759.

Voici sur quoi j'ai fondé la paix domestique. Il m'a semblé que ma sœur était un peu fatiguée de l'administration des affaires, et qu'elle s'était fait des principes d'économie qui n'étaient point ceux de l'abbé. L'abbé veut jouir; sa sœur veut se mettre à l'abri de tout événement. L'abbé aime la compagnie, telle quelle, et la table; ma sœur se plaît avec peu de monde, et veut être honorable à propos et sans profusion. L'abbé, dans ses tournées ecclésiastiques, a fait des connaissances de toute couleur et de toute espèce, qui en useront avec lui comme il en usait avec elles. Ma sœur pressent que la maison va devenir un hospice; elle craint de supporter le poids des soins domestiques, de perdre son repos, de dissiper son revenu, et de voir circuler toute l'année autour d'elle des visages inconnus et déplaisants. C'est un plaisir que de l'entendre peindre tous ces gens-là, qu'elle n'a jamais vus qu'en imagination, et rendre leurs conversations comme elles lui viennent. Un des coins de son caractère, c'est d'être gaie dans sa mauvaise humeur, et de faire rire quand elle se tâche. Quand elle a dit, et qu'on a ri, elle croit avoir cause gagnée, et la voilà contente. Qu'ai-je fait? J'ai commencé par désabuser l'abbé d'une jalousie préconçue, je ne sais sur quoi ni comment, que ma sœur m'était plus chère que lui. J'ai tâché de lui faire entendre que je l'aimerais cent fois plus encore qu'il ne le supposait, qu'il y aurait une chose que j'aimerais davantage, c'est la justice. J'ai ménagé sa délicatesse, j'ai prévu et évité tout ce qui pourrait lui donner de l'ombrage; je me suis assuré de son âme, ensuite j'ai travaillé. Ma sœur avait une amie peu riche; je lui ai persuadé de la prendre avec elle; l'abbé y a consenti; elle est à présent installée; c'est elle qui fait aller la maison, et ma sœur n'a plus de souci que celui qu'elle veut bien prendre. Il leur en coûte la pension d'une petite nièce de cette amie qui demeurait avec sa tante, et qu'il a fallu placer en lieu convenable et sûr; mais qu'est-ce que cela? Rien. Il s'agissait d'arranger la dépense commune de manière que l'abbé dépensât tant qu'il lui plairait, que sa sœur économisât à sa fantaisie, et que l'un ne parût point à charge à l'autre. J'ai proposé à l'abbé d'accepter une pension de sa sœur: ils y ont consenti l'un et l'autre; j'ai fixé la pension, et tout est fini. Des trois maisons que nous avions, nous sommes convenus d'en vendre une; des deux qui restent, l'une à la ville, l'autre à la campagne, ils occuperont la première, elle leur appartiendra; ils m'en rembourseront le tiers. Celle de la campagne sera commune aux trois enfants. C'est le cellier de nos vendanges et le grenier de nos moissons. On a fait du reste trois lots. Ils m'ont offert le premier, le plus avantageux sans doute; je ne suis pas intéressé, mais j'aime les procédés honnêtes, et je ne saurais vous dire combien le leur m'a touché. Ils ont tiré les deux autres au sort. Au reste, ces partages moins réels que simulés ne sont que des précautions raisonnables contre les inconvénients à venir. Les revenus continueront à se percevoir en masse; mon frère et ma sœur géreront, et tous les ans on m'enverra ma portion forte ou faible, selon les années bonnes ou mauvaises. Nous serons les uns envers les autres garants des événements; la grêle tombera également sur tous; nous profilerons ou nous souffrirons ensemble; nos biens sont séparés; chacun a le sien; nous nous sommes associés contre les événements. Ah! cher père! si votre âme errait entre vos enfants, qu'elle serait contente d'eux! Tout cela s'est fait en un quart d'heure, et d'une manière si douce, si tranquille, si honnête, que vous en auriez pleuré de joie toutes deux. Je n'ai pas voulu entendre parler du mobilier; ma sœur et l'abbé le partageront. Mais je soupçonne qu'ils ont en lié mon lot au prorata. Tout est bien de ma part et de la leur. On a vendu des effets inutiles; des créanciers se sont acquittés, d'autres s'acquitteront dans la suite. Il y a des rentes échues; il y a une bourse commune qui se grossit de jour en jour; quand elle renfermera ce qui nous est dû, on l'ouvrira, et nous partagerons après que les dernières volontés de mon père seront accomplies. Il y a beaucoup d'autres petits détails où vous reconnaîtriez le même esprit, et dont je vous entretiendrais s'ils m'étaient présents; ils vous intéresseraient, puisque vous m'aimez. On vient de m'apporter l'acte de partage: c'est un homme d'honneur qui l'adressé. Nous le transcrirons, nous le signerons, nous nous embrasserons, et nous nous dirons adieu.

Je crains d'avance ce moment; mon frère et ma sœur le craignent aussi. Il était fixé à lundi; mais ils m'ont demandé quelques jours de plus; comment les refuser? Ils ne me reverront peut-être de longtemps. Pourvu que madame votre mère me pardonne ce délai! Je l'espère. L'abbé voulait m'entraîner à son prieuré. Un ami qui habite les forêts en était sorti pour me voir. Je lui avais promis une visite; mais l'abbé s'est départi de son envie, et je manquerai de parole à l'ami. Je regrette un jour qui me tient éloigné de vous. Je regrette aussi cette lettre qui m'attend à présent à Isle; elle est entre les mains de madame votre mère; elle y restera trop de temps. Je redoute le moment où elle me la remettra. Comment me l'offrira-t-elle? comment la recevrai-je? Nous serons troublés tous les deux; elle verra mon trouble; je devinerai le sien; nous garderons le silence, ou, si nous parlons, je sens que je bégayerai, et je n'aime pas à bégayer. Vous croyez que j'aurais le courage de demander une plume et de l'encre pour vous écrire? vous me connaissez bien!

Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouettes; cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein au pluvieux. Il est impossible que ces effets ne se fessent sentir sur eux, et que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une même assiette. Elles s'accoutument ainsi, dès la plus tendre enfance, à tourner à tout vent. La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher: elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts; ce qui m'a plus une fois me plaît toujours, parce que mon choix est toujours motivé: que je haïsse ou que j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que je suis porté naturellement à négliger les défauts et à m'enthousiasmer des qualités. Je suis plus affecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice; je me détourne doucement des méchants, et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent; je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela; le reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau? Vous le savez, vous, ma Sophie, vous le savez, vous, mon amie; un tout est beau, lorsqu'il est un; en ce sens Cromwell est beau, et Scipion aussi, et Médée, et Aria, et César, et Brutus. Voilà un petit bout de philosophie qui m'est échappé; ce sera le texte d'une de vos causeries sur le banc du Palais-Royal. Adieu, mon amie; dans huit jours d'ici j'y serai, je l'espère. Je ne vous écrirai pas que je vous aime; je vous le dirai, je vous le jurerai, vous le verrez, et vous serez heureuse et je le serai aussi; et la chère sœur ne le sera-t-elle pas?




XII




    Langres, 14 août 1759.

J'ai encore deux nuits à passer ici. Jeudi matin, de grand matin, je quitterai cette maison, où, dans un assez court intervalle de temps, j'ai éprouvé bien des sensations diverses. Imaginez que j'ai toujours été assis à table vis-à-vis d'un portrait de mon père, qui est mal peint, mais qu'on a fait tirer il y a seulement quelques années, et qui ressemble assez; que nos journées ont été employées à lire des papiers écrits de sa main, et que ces derniers moments se passent à remplir des malles de hardes qui ont été à son usage et qui peuvent être au mien. Toutes ces relations qui lient les hommes entre eux d'une manière si douce ont pourtant des instants bien cruels; bien cruels! j'ai tort, je suis à présent dans une mélancolie que je ne changerais pas pour toutes les joies bruyantes du monde. Je suis appuyé sur le lit où il a été malade pendant quinze mois. Ma sœur se relevait dix fois la nuit pour lui apporter des linges chauds, pour rappeler la vie qui commençait à s'éloigner des extrémités de son corps. Il fallait qu'elle traversât un long corridor pour arriver à cette alcôve, où il s'était réfugié depuis la mort de sa femme. Leur lit commun était resté vacant depuis onze ans. Pour soulager sa fille dans les soins continuels qu'elle lui rendait, il vainquit sa répugnance et vint se placer dans ce lit. En y entrant, il dit: Je me trouve mieux, mais je n 'en sortirai pas. Il se trompait: il mourut, ou plutôt il s'endormit pour ne plus se réveiller, dans un fauteuil, entre son fils, sa fille et quelques-uns de ses amis. Il s'échappa d'au milieu d'eux sans qu'ils s'en aperçussent.

L'acte de nos partages est signé d'hier. Les choses se sont passées comme je vous l'ai dit. J'ai signé le premier. J'ai donné la plume a mon frère, de qui ma sœur l'a reçue. Nous n'étions que nous trois. Cela fait, je leur ai témoigné combien j'étais touché de leur procédé. J'avais peine à parler, je sanglotais. Je leur ai demandé ensuite s'ils étaient satisfaits de moi; ils ne m'ont rien répondu; mais ils m'ont embrassé tous les deux. Nous avions tous les trois le cœur bien serré. J'espère qu'ils s'aimeront. Notre séparation qui s'approche ne se fera pas sans douleur; un autre sentiment lui succédera à mesure que j'approcherai d'Isle, et puis un autre à mesure que j'approcherai de Châlons, et encore un autre à mesure que j'avancerai vers Paris. Avant que de me retrouver entre vos bras, j'aurai vu le séjour habité par la femme du monde que j'aime le plus, et le séjour habité par la femme du monde que j'estime autant que j'aime la première, et ces deux femmes sont les deux sœurs. Adieu, ma Sophie, adieu, chère sœur; je n'ose me flatter que vous m'attendiez avec la même impatience que j'ai à vous aller rejoindre. Adieu, adieu. Si j'arrivais la veille de la Saint-Louis, ce bouquet en vaudrait bien un autre, n'est-il pas vrai, mon amie?




XIII




    À Guémont près Vignory, 17 août 1759.

Ô l'heureux pays où il n'y a ni plume, ni encre, ni papier, que ce qu'il en faut au curé pour inscrire les noms des enfants qu'on y fait! Je suis à douze lieues de Langres, dans un village où c'est à la complaisance du pasteur que je dois le plaisir de causer avec ma Sophie. Jamais amant peut-être ne s'est trouvé ici; jamais du moins un aussi tendre. Le saint homme qui m'a prêté le seul tronçon de plume qu'il ait me croit occupé de quelque grande affaire, et n'a-t-il pas raison? Quelle affaire plus grande pour moi que de vous apprendre que je revoie vers vous avec une joie dont l'excès ne peut se comparer qu'à la peine que j'eus à vous quitter? Je vous reverrai donc! mais encore un mot de ce curé, dont j'emploie, à vous dire que je vous aime à la folie, la même plume qui griffonne les prônes où il damnait ses pauvres idiots, pour avoir écouté leur cœur qui les prêchait bien mieux que lui.

Je me suis arraché à cinq heures du matin d'entre les bras de ma sœur. Combien nous nous sommes embrassés! combien elle a pleuré! combien j'ai pleuré aussi! Je l'aime beaucoup, et je crois en vérité que vous ne m'aimez pas plus qu'elle. L'abbé voyait cela, et il en était touché; je lui ai recommandé le bonheur de cette chère sœur, et à elle le bonheur de son frère. Elle s'acquittera bien de ce devoir. Je me suis offert à être le médiateur de leurs petits démêlés s'il en survient; et l'abbé, qui a lieu, m'a-t-il dit, de compter plus encore sur mon équité que sur mon affection, m'a accepté. Il a eu tort de dire comme cela; car en vérité il n'y a pas un homme de sa robe que j'estime plus que lui. Il est sensible; il est vrai qu'il se le reproche; il est honnête, mais dur. Il eût été bon ami, bon frère, si le Christ ne lui eût ordonné de fouler aux pieds toutes ces misères-là. C'est un bon chrétien qui me prouve à tout moment qu'il vaudrait mieux être un bon homme, et que ce qu'ils appellent la perfection évangélique n'est que l'art funeste d'étouffer la nature qui eût parlé en lui peut-être aussi fortement qu'en moi. Oh! que je suis content! Il est encore de bonne heure, et j'aurai le temps de causer avec vous tout à mon aise. Combien je vais vous dire de choses, tandis que ces bonnes gens me font sans apprêt une fricassée de poulet, qui sera mangée de bon appétit! Bonnes gens, n'allez pas si vite; j'ai une faim dévorante, mais j'aime encore mieux causer avec ma Sophie que manger. Que fait-elle? que dit-elle? que pense-t-elle? où me croit-elle? En quelque lieu du monde qu'elle me suppose, elle m'aime.

J'avais rapproché ce frère et cette sœur, je m'applaudissais de mon ouvrage; j'en jouissais; nous nagions tous les trois dans la joie lorsqu'un événement de rien a pensé tout détruire. Hier au soir il arrive, il voit des malles qui se remplissent; il prétend que je n'ai pas même daigné lui annoncer mon départ; que c'était un arrangement fait entre ma sœur et moi; qu'on le néglige; que l'on se cache de lui; qu'on lui tait tout; qu'on ne l'aime pas; qu'il le voit jusque dans les plus petites circonstances; et puis voilà mon homme qui se désole, qui étouffe, qui ne peut ni boire, ni manger, ni parler; et moi de lui prendre les mains, de l'embrasser, de lui protester tout ce que je sentais, peut-être plus que je ne sentais. Son état me faisait pitié, je tremblais pour le sort de ma sœur, qui me disait: «Tenez, voilà la vie qu'il me prépare; il faudra que je me dérange tous les jours la tête pour remettre la sienne.» Et puis voilà que ce propos et quelques autres de la même trempe, qu'elle ne sait que trop bien tenir, rallument l'orage qui commençait à se dissiper; et mon philosophe qui ne sait plus à quel saint se vouer entre des gens qui se mettent le marché à la main, et qui se retirent l'un d'un côté, l'autre de l'autre, au grand étonnement des domestiques qui avaient servi le souper, et qui regardaient en silence trois êtres muets, chacun à dix pieds de la table, l'un tristement appuyé sur ses mains, c'était moi; l'autre renversé sur sa chaise comme quelqu'un qui a envie de dormir, c'était ma sœur; le troisième se tourmentant sur sa chaise, cherchant une bonne posture et n'en trouvant point. Cependant, après avoir éloigné les domestiques, je pris la parole; je leur rappelai ce qu'ils s'étaient protesté sur le corps de leur père expiré; je les conjurai, par l'amitié qu'ils avaient pour moi et par la douleur qu'ils me causaient, de finir une situation qui m'accablait; je pris ma sœur par la main: «Non, mon frère, cet homme a été et sera toute sa vie insociable; je veux m'aller coucher. – Non, chère sœur, vous ne me renverrez pas avec ce chagrin. – Je ne sais avec qui cet homme a vécu; il est toujours prêt à soupçonner des complots. – Mon frère, laissez-la aller, vous voyez bien que quand nous nous embrasserons elle ne m'en aimera pas davantage.» Cependant j'entraînais ma sœur, qui se laissait aller en se faisant tirer. Nous arrivâmes enfin jusqu'au prêtre et je les rapatriai. Nous mangeâmes un souper froid, pendant lequel je leur fis à chacun un très-beau sermon. J'étais touché, je ne sais ce que je leur dis; mais la fin de tout cela, c'est qu'ils se tendirent les mains d'un côté de la table à l'autre, qu'ils se les saisirent, qu'ils se les serrèrent, qu'ils avaient les larmes aux yeux; et qu'après s'être avoué bien franchement leurs torts, ils me demandèrent mille pardons et m'accablèrent de caresses. Ce n'étaient pas des discours, c'étaient des mots entrecoupés, c'étaient les démonstrations les plus douces et les plus expressives.

L'abbé s'est levé de grand matin; il est venu le premier dans ma chambre, et il m'a tenu des propos, moitié religion et moitié raison, qui n'étaient pas trop mauvais, et il m'a fait sentir au doigt que quand le cœur était partial, quoiqu'on s'observât, il était impossible qu'il n'y parût pas dans les actions. Que répondre à cela? Que j'avais peu vécu avec lui, que je ne le connaissais pas autant que ma sœur, et autres forfanteries qu'on tient pour ne pas demeurer court, et qui ne trompent que ceux qui nous aiment et qui ont de l'intérêt à les croire; mais comment faire autrement? Pour ma sœur, contente d'elle et de moi, elle dormait. Voilà ma fricassée de poulet qui dort aussi; l'appétit et ma bonne paysanne qui s'impatientent; allons la manger bien vite pour reprendre et continuer ce que vous ne pourrez peut-être pas lire. Qu'importe! je vous écrirai toujours, ce sera comme le soir que je vous écrivais dans les ténèbres.

Ma fricassée était excellente et l'eau délicieuse. Ah! ma Sophie, si vous m'aviez vu manger! mais que je suis bête! je vous crois attentive à tout ce que je fais. Les pauvres gens sont si honteux de n'avoir point de dessert à me donner qu'ils n'oseraient presque le dire; ils me prennent au moins pour quelque gros bénéficier. Il est vrai que j'ai une chaise et des chevaux, mais point de laquais; ils n'en savent pas si long, et ils ne m'en respectent pas moins. À propos, les chats de Champagne n'osent pas manger sur des assiettes, il faut qu'ils soient fripons de leur naturel; ils ont l'air de voler ce qu'on leur donne. Il y a bien des gens comme cela. Mais où en étais-je? Oh! la bonne eau! à votre santé, ma Sophie. Madame, permettez-vous? Oui.

Voici le moment terrible, celui des adieux; ils ont été bien tendres; j'ai jeté mes bras autour du cou de l'abbé; j'ai baisé ma sœur cent fois. Je parlais à l'abbé, mais je ne disais mot à ma sœur. En vérité, nous sommes bien nés tous les trois; mais il est impossible d'être de caractères plus divers. Ah! s'ils s'aimaient l'un l'autre comme ils m'aiment tous les deux! S'ils avaient pu me charger la maison entière sur le corps, je vous l'aurais apportée. Nous avons une qualité commune, c'est la sensibilité et le désintéressement. L'abbé ne tient à rien, cela est sûr; l'argent n'en est pas excepté. J'ai oublié de vous dire qu'en parcourant les lettres que j'écrivais à mon père, il y avait trouvé quelques mots qui l'avaient offensé; il s'en plaignit amèrement, et cela dans les premiers jours. Je lui dis: «Je ne sais ce qu'il y a dans ces lettres, je sais seulement qu'il n'y a ni méchanceté, ni mauvais dessein; mais, mon frère, si j'ai quelque tort avec vous, quelque involontaire qu'il soit, je vous en demande pardon. » Il faut que ma sœur soit fière; j'entendis qu'elle grommelait: «Cela est bien humble pour un aîné.» Cela acheva de donner un grand prix à mon excuse. Je les ai laissés enchantés de moi, et tous ceux qui ont eu quelque part à nos affaires. Je ne saurais me dissimuler la joie que j'en ai. Ma Sophie, dites, vous qui êtes si souvent dans ce cas, cela n'est-il pas bien doux? Ils me louent à présent que je suis loin d'eux; ils se font en eux-mêmes de petits reproches et je m'applaudis. Mais je crois que mon cocher s'enivre avec l'hôte, car ils parlent guerre et religion. J'entends qu'ils crient: «Est-ce que Dieu n'est pas le maître et le roi? voilà pourtant qu'on parle encore d'impôts!» Qu'ils s'enivrent, n'est-ce pas là leur consolation? Ils le sont de vin, je le suis d'amour; je n'ai pas le courage de les blâmer. Demain ils expieront leur ivresse; elle sera passée et la mienne durera. Mais du train que j'y vais je ne finirai point; tant mieux, n'est-il pas vrai, ma Sophie, si vous me lisez plus longtemps? Me voilà parti; me voilà à Chaumont; me voilà à Brethenay; c'est un petit village rangé sur la cime d'un coteau dont la Marne arrose le pied. Le bel endroit! Me voilà à Vignory.

Ma Sophie, quel endroit que ce Vignory! Que la chère sœur ne me parle jamais de ses sophas, de ses oreillers mollets, de ses tapisseries, de ses glaces, de son froid attirail de volupté. Quelle comparaison entre tous ces colifichets artificiels et ce que j'ai vu! Imaginez-vous une centaine de cabanes entourées d'eau, de vieilles forêts immenses, des coteaux, des allées de prés qui séparent ces coteaux, comme si on les y avait placés à plaisir, et des ruisseaux qui coupent ces allées-prairies. Non, pour l'honneur des garçons de ce village, je ne veux pas me persuader qu'il y ait là une fille pucelle passé quatorze ans; une fille ne peut pas mettre le pied hors de sa maison sans être détournée; et puis le frais, le secret, la solitude, le silence, le cœur qui parle, les sens qui sollicitent… Ma Sophie, ne verrez-vous jamais Vignory?

Mais les chevaux volent; me voilà déjà loin de ce lieu, me voilà à Provenchères; autre enchantement. Je n'ai jamais fait une si belle route; elle est fatigante pour les voitures; il faut sans cesse descendre ou monter; mais elle est bien agréable pour le voyageur. Me voilà à Guémont, c'est de là que je vous écris avec la plume du curé tout ce qui me passe par la tête. Demain à Joinville, de bonne heure; à Saint-Dizier, à dîner; de Saint-Dizier à Isle, s'il se peut, dans le même jour, ou samedi dans la matinée, si c'est aujourd'hui jeudi, comme je crois; car je ne sais jamais bien le jour que je vis. Je vous aime tous les jours, et je ne distingue que celui où je me crois plus aimé.

Il est à peu près dix heures du soir; mes draps sont mis; on me les a promis blancs. Ces gens-là ne me tromperont pas. Je dormirai donc tout à l'heure. Bonsoir, ma Sophie; bonsoir, sa chère sœur; si c'est demain jour de poste à Joinville ou à Saint-Dizier, ce griffonnage partira. Je ne pense pas qu'on me retienne à Isle. On paraît trop pressé de vous rejoindre. Dieu veuille que cet empressement dure! S'il était réel, mes délais ont dû l'augmenter, mais on n'y connaît rien. Après-demain, Circé m'aura en sa puissance. Non, non, ma Sophie me garde, et celui que ma Sophie garde est bien gardé. Bonsoir, toutes les deux. À propos, vos dodos se touchent-ils encore? Je voudrais bien savoir cela. Je pourrais avoir à Isle des scrupules que cela m'aiderait à lever. Il me vient une bonne folie par la tête, c'est qu'on me fera coucher dans votre chambre. Madame votre mère est capable de cet effort-là. Ne m'avez-vous pas dit que cette chambre était parquetée? Mais je serai encore demain à ma lettre, si je m'y opiniâtre; c'est comme si j'étais à côté de vous; combien de fois je me suis levé et vous ai dit bonsoir à neuf heures, et n'étais pas encore parti à minuit! On n'entend rien aux amants! Ils semblent n'être pas faits pour être toujours ensemble, ni pour être séparés; toujours ensemble, on dit qu'ils s'useraient; séparés, ils souffrent trop. Bonsoir pourtant, et pour la dernière fois.




XIV




    Saint-Dizier, 19 août 1759.

Me voilà hors de ce village appelé Guémont. Je n'y ai pas fermé l'œil; des bêtes, je ne sais quelles, m'ont mangé toute la nuit; nous en sommes sortis à six heures, pas plus tôt. Les domestiques font à peu près avec moi ce qu'ils veulent. Nous avons fait nos quatre lieues et rafraîchi. Chemin faisant, nous avons laissé Joinville sur notre gauche; elle est perchée sur un rocher dont la Marne arrose le pied, et fait un fort bel effet. C'est une bonne compagnie que cette rivière; vous la perdez; vous la retrouverez pour la perdre encore, et toujours elle vous plaît; vous marchez entre elle et les plus beaux coteaux. Nous avons rafraîchi à un village appelé Lachecourt. Je me suis amusé là à causer avec un vieillard de quatre-vingt-dix ans. J'aime les enfants et les vieillards; je regarde ceux-ci comme des êtres singuliers que le sort a épargnés. L'hôtesse de l'endroit est une grosse réjouie qui dit que sacredieu n'est pas jurer. Quand elle jure, je ne sais plus ce qu'elle dit.

Il faut qu'on soit bien malheureux dans ce pays. Oh! combien on a de bénédictions pour trois sous! On me prend toujours pour un homme d'Église: on m'a appelé Sa Grandeur. J'ai répondu au premier: «Ce n'est pas moi, c'est ce cheval qui est grand». J'étais déjà bien revenu des colifichets; je le suis bien davantage. Mon cœur s'émeut de la joie la plus douce quand mes semblables me bénissent.

C'est le petit château qui sera une maison bénie! C'est là que, sans glaces, sans tableaux, sans sophas, nous serons les mortels les plus heureux par le bien que nous ferons et par celui qu'on dira de nous. Quand on se tairait, le serions-nous moins? Une bonne action, qui n'est connue que du ciel et de nous, n'en est-elle pas encore plus belle? J'aime à croire, pour l'honneur de l'humanité, que la terre en a couvert et en couvrira une infinité avec ceux qui les ont faites. J'aime la philosophie qui relève l'humanité. La dégrader, c'est encourager les hommes au vice. Quand j'ai comparé les hommes à l'espace immense qui est sur leur tête et sous leurs pieds, j'en ai fait des fourmis qui se tracassent sur une taupinière. Il me semble que leurs vices et leurs vertus, se rapetissant en même proportion, se réduisent à rien.

Me voilà à Saint-Dizier. Il n'est qu'une heure et demie. Si ma Sophie était à Isle, j'y arriverais sûrement ce soir; mais elle n'y est pas, et je coucherai sûrement à Vitry où ailleurs, d'où je continuerai à lui griffonner encore un mot. Demain, je serai au lever de madame voire mère. Le cœur m'en bat d'avance. On prépare mon dîner; en attendant, je vais vous faire part d'une petite aventure qui m'est arrivée à Langres, les derniers jours. Nous avons là une marquise de ***, qui n'est pas la moins spirituelle ni la moins folle de nos dames, qui le sont pourtant assez. Elle s'appelait auparavant Mlle de ***: elle me vint voir le matin presque dans mon lit; notez cela. Nous sommes tombés fous l'un de l'autre. Nous avons arrangé la vie la plus agréable. Elle viendra passer neuf mois à Paris; les trois autres, nous irons les passer à *** ou à ***, comme il nous conviendra. Elle m'a envoyé, le lendemain de cette entrevue, un billet doux pour me rappeler mes engagements et me demander des vers pour une présidente de ses amies dont c'était la fête le lendemain. J'ai répondu à cela avec le plus d'esprit possible, le moins de sentiment et le plus de cette méchanceté qu'on n'aperçoit pas. Cela disait: Ordonnez-moi ce qu'il vous plaira; mais ne m'ordonnez pas d'avoir autant d'esprit que vous. Réchauffez mon esprit et mes sens, et j'oserai alors vous obéir. Pour vous expliquer la valeur de ce j'oserai, il faut que vous sachiez que cette marquise a eu un mari libertin, qui n'avait pas la réputation de se bien porter. C'est à ce propos que ma sœur, à qui elle disait: Mademoiselle, pourquoi ne vous mariez-vous pas? lui répondait: Madame, c'est que le mariage est malsain.

À ce soir encore un petit mot, mon amie. Je vais manger deux œufs frais et dévorer un pigeon, car j'ai de l'appétit; le voyage me fait bien; c'est cependant une sotte chose que de voyager: j'aimerais autant un homme qui, pouvant avoir une compagnie charmante dans un coin de sa maison, passerait toute la journée à descendre du grenier à la cave et à remonter de la cave au grenier. Tout ce griffonnage d'auberge, dont vous ne nous tirerez jamais, vous sera dépêché demain de Vitry, à l'adresse de M.***.

P. S. J'allais faire une bonne sottise. Je croyais qu'il fallait passer à Vitry au sortir de Saint-Dizier, et point du tout. Je suis à la porte de la maison; dans deux heures d'ici, je parlerai à madame votre mère. Le cœur me bat bien fort; que lui dirai-je? que me dira-t-elle? Allons, il faut arriver. Adieu, ma Sophie; je me recommande à vos souhaits. À vendredi.

J'oubliais de vous dire que je ne fis point les vers demandés, et que je suis parti sans rendre la visite à ma marquise.




XV




    À Isle[29 - Le château d'Isle et le parc, dont J. N. Volland a laissé le plan, furent achetés en 1786 par le comte de Paillot, dont la tombe se voit dans le cimetière du village. Ils appartinrent ensuite aux familles de Chiézat et Rouvay, puis à M. Royer, enfin à M. Chauvel. C'est la veuve de celui-ci qui les possède aujourd'hui.Le château n'a que fort peu changé depuis un siècle. Les «boisures» dont parle Diderot et leurs trumeaux naïfs existent encore. Les grandes et les petites vordes n'ont pas perdu un seul de ces peupliers sous lesquels Diderot vint plus d'une fois rêver, et leurs pieds sont souvent baignés par sa «triste et tortueuse compatriote, la Marne», qui borne la propriété.], 23 août 1759.

J'y suis, mademoiselle, dans ce séjour où je me suis fait attendre si longtemps. La chère maman avait la meilleure envie de me gronder, c'est-à-dire le plus grand empressement de vous rejoindre; mais vous savez combien en même temps elle est indulgente et bonne. Je lui ai dit mes raisons; elle ne les a pas désapprouvées, et nous avons été contents. Il était à peu près six heures lorsque la chaise est entrée dans l'avenue. J'ai fait arrêter; je suis descendu; je suis allé au-devant d'elle les bras ouverts; elle m'a reçu comme vous savez qu'elle reçoit ceux qu'elle aime de voir; nous avons causé un petit moment d'un discours fort interrompu, comme il arrive toujours en pareil cas. «Je vous espérais ce jour-là… – … Je le voulais; mais cela n'a pas été possible. – … Et cet autre jour-là?.. – Comment le refuser à un frère, à une sœur qui l'ont demandé?.. – Vous avez eu bien chaud?.. – Oui, surtout depuis Perthes; car j'avais le soleil au visage… – Bien fatigué?.. – Un peu… – Votre santé me paraît bonne Je vous trouve le visage meilleur… Et vos affaires? – Tout est arrangé… – Tout est arrangé!..Mais vous avez peut-être besoin d'être seul; venez, je vais vous mener chez vous…»

J'ai donné la main, et l'on m'a conduit dans la chambre du clavecin, où je suis resté un petit moment après lequel je suis rentré dans le salon, et j'y ai trouvé la chère maman qui travaillait avec Mlle Desmarets. Le soleil était tombé; la fin du jour très-belle; nous en avons profité. D'abord nous avons parcouru tout le rez-de-chaussée; l'aspect de la maison m'avait plu; j'en dis autant de l'intérieur. Le salon surtout est on ne peut pas mieux. J'aime les boisures et les boisures simples: celles-ci le sont. L'air du pays doit être sain, car elles ne m'ont point paru endommagées; et puis une porte sur l'avenue, une autre sur le jardin et sur les vordes: cela est on ne peut mieux. S'il en faut davantage à Mme Le Gendre dans le petit château, c'est qu'elle a le goût corrompu et que le faste lui plaît. Eh! madame! vous qui avez l'âme si sensible et si délicate, que le récit d'un discours honnête, d'une bonne action affecte si délicieusement, jetez vos coussins par les fenêtres, et vous mériterez une bénédiction de plus. Nous avons ensuite parcouru tout ce grand carré qui est à droite, et la grange, et les basses-cours, et la vinée, et le pressoir, et les bergeries, et les écuries. J'ai marqué beaucoup de plaisir à voir tous ces endroits, parce que j'en avais, parce qu'ils m'intéressent. Ces patriarches, dont on ne lit jamais l'histoire sans regretter leurs temps et leurs mœurs, n'ont habité que sous des tentes et dans les étables. Il n'y avait pas l'ombre d'un canapé, mais de la paille bien fraîche, et ils se portaient à merveille, et toute leur contrée fourmillait d'enfants.

La maman marche comme un lièvre; elle ne craint ni les ronces, ni les épines, ni le fumier. Tout cela n'arrête pas ses pas ni les miens, n'offense point son odorat ni le mien. Allez, pour un nez honnête qui a conservé son innocence naturelle, ce n'est point une chèvre, c'est une femme bien musquée, bien ambrée, qui pue. L'expression est dure, mais elle est vraie.

Cependant les chariots de foin et de grain rentraient, et cela me plaisait encore. Je suis un rustre et je m'en fais honneur, mesdames. De là, nous avons fait un tour de jardin que je trouvais petit; cette porte, qui est à l'extrémité et en face du salon, me trompait; je ne savais pas qu'elle s'ouvrît dans les vordes, et que ces vordes en étaient. Nous les avons parcourues; nous avons passé les deux ponts; j'ai encore salué la Marne, ma compatriote et fidèle compagne de voyage. Ces vordes me charment; c'est là que j'habiterais; c'est là que je rêverais, que je sentirais doucement, que je dirais tendrement, que j'aimerais bien, que je sacrifierais à Pan et à la Vénus des champs, au pied de chaque arbre, si on le voulait, et qu'on me donnât du temps. Vous direz peut-être qu'il y a bien des arbres; mais c'est que, quand je me promets une vie heureuse, je me la promets longue. Le bel endroit que ces vordes! Quand vous vous les rappelez, comment pouvez-vous supporter la vue de vos symétriques Tuileries, et la promenade de votre maussade Palais-Royal, où tous vos arbres sont estropiés en tête de choux, et où l'on étouffe, quoiqu'on ait pris tant de précaution en élaguant, coupant, brisant, gâtant tout pour vous donner un peu d'air et d'espace? Que faites-vous? où êtes-vous? Vous feriez bien mieux de venir que de nous appeler. Le sauvage de ces vordes et de tous les lieux que la nature a plantés est d'un sublime que la main des hommes rend joli quand elle y touche. O main sacrilège! vous la devîntes lorsque vous quittâtes la bêche pour manier l'or et les pierreries. Je l'ai vu; nous nous y sommes assis; nous y avons aussi causé de ce petit kiosque que vous avez consacré par vos idées. C'est là, madame,[30 - C'est à Mme Le Gendre qu'il s'adresse ici.] qu'on m'a dit que vous vous retiriez souvent pour être avec vous. Venez vous y réfugier encore. Le mortel qui vous estime et qui vous respecte le plus passera sans aller vous y interrompre. Venez; il ne vous faut plus qu'un moment dans ce lieu solitaire pour concevoir que l'Être éternel qui anime la nature, qui est autour de vous, s'il est, est bon, et se soucie bien plus de la pureté de notre âme que de la vérité de nos opinions. Eh! que lui importe ce que nous pensons de lui, pourvu qu'à nous voir agir il nous reconnaisse pour ses imitateurs et pour ses enfants. Venez, vous n'y serez point troublée; ma profane Sophie et moi nous irons nous égarer loin de vous, et nous attendrons qu'Uranie nous fasse signe pour nous approcher d'elle. Cependant la chère maman veillera au bonheur et de celle qui médite et de ceux qui s'égarent. Voyez ce que peut sur moi le séjour des champs; je suis content de ce que j'écris, ou plutôt j'écris et je suis content, et je sens qu'à la ville, au lieu de me livrer aux charmes de la nature, je m'occuperais de la nuance subtile qui distingue les expressions hypocrisie, fausseté.

Nous sommes rentrés un peu tard. La rosée, chose que vous ne connaissez peut-être pas, mouille les plantes sur le soir et les rafraîchit de la chaleur du jour. Sans elle, nous nous serions peut-être promenés plus longtemps. Nous nous sommes un peu reposés dans le salon. Chemin faisant, j'ai entretenu madame votre mère de nos arrangements domestiques. Nous avons parlé de ses chères filles; nous nous sommes attendris sur la mère et sur l'enfant. Je les ai peints dans ces jours de chaleur où l'on avait peine à se supporter, et où la mère prenait entre ses bras son enfant brûlant de fièvre, et la tenait des heures entières appuyée sur son sein. J'ai vu ses yeux s'humecter, et nous disions: Elle a si bien fait son devoir! elle doit être si contente d'elle, qu'elle n'a qu'à revenir sur elle-même pour se consoler. La chère maman, à qui je témoignais mon inquiétude sur votre santé, m'a remis deux de vos lettres. J'en reçois aujourd'hui une troisième avec des plumes, de l'encre et du papier pour y répondre, et je n'en fais rien. Je laisse tout pour vous marquer le plaisir que j'ai d'être dans un lieu que vous avez habité. Ne nous y retrouverons-nous jamais tous, avec des âmes bien tranquilles et bien unies? Il serait tout élevé, tout bâti, ce petit château idéal.

Nous nous sommes couchés de bonne heure. Le lit m'a paru excellent, et il n'a tenu qu'à vous que j'y passasse la meilleure nuit; mais cet arrêt, dont je n'avais point entendu parler, m'est revenu par la tête, et m'a un peu tracassé[31 - Il s'agit de l'arrêt du 8 mars 1759, révoquant les lettres de privilège accordés à l'Encyclopédie; se peut-il que, cinq mois après sa promulgation, il fût encore inconnu à Diderot?]. Si vous n'étiez pas à la ville, il faudrait l'oublier, et puis le spectacle de la douleur qui vous environne et que mou imagination grossit, et ce frère de M. de Prisye, et tant d'autres victimes, et la nation, et les impôts! Nous y retournerons, pourtant, dans ce lieu de tumulte et de peines. Demain à Châlons, où M. Le Gendre nous attend, et mercredi, dans la matinée, je l'espère, à Paris, qui, malgré tout le mal que j'en pense et que j'en dis, est pourtant le séjour du bonheur pour moi. À mercredi, madame; à mercredi, mademoiselle; mercredi, je vous rendrai la chère maman, et vous m'aimerez bien. Cette chère et attentive maman est venue passer la matinée avec moi; elle m'a prévenu, et nous avons causé de vous; nous en parlerons souvent sur la route: c'est un sujet d'entretien qui nous est également cher.




XVI




    À Châlons, le 25 août 1759.

Puisque j'ai encore un moment, je vais, mademoiselle, répondre à vos lettres. Ne me recommandez rien sur l'empressement que nous avons à vous rejoindre, ou envoyez-nous des ailes. J'ai joui de tous les plaisirs que vous me peignez; cependant je n'ai pas, à beaucoup près, l'embonpoint que vous me supposez; je me porte bien, et j'espère réparer le temps perdu, sans exposer ma santé. Mais, à propos de travail, le nouvel embarras qui survient aux libraires[32 - Aux libraires-éditeurs de l'Encyclopédie.], et qui sera pour eux un nouveau sujet de dégoût, ne me laissera peut-être plus rien à faire. Il y a plus à gagner qu'à perdre à cela; c'est ce que la chère maman m'a très-bien prouvé, et puis elle ajoute: «Cet arrêt n'est peut-être qu'un bruit; vous connaissez Mlle Volland; son talent n'est pas fort sur les nouvelles.» Et je me prête à ses idées parce qu'elles me tranquillisent, et que le repos de l'âme m'est cher, comme vous savez, quoique vous vous amusiez souvent à me l'ôter. Sans savoir le détail de notre disgrâce, nous avons bien imaginé la désolation qu'elle a causée; mais vous y êtes, vous la voyez, et c'est autre chose. Bientôt nous serons aussi malheureux que vous. Ce ne sera pourtant pas le premier moment; il sera doux. Il a tant été désiré!

Je ne crois pas le projet d'affaiblir le luxe, de ranimer le goût des choses utiles, de tourner les esprits vers le commerce, l'agriculture, la population, ni aussi difficile, ni aussi dangereux que vous le croyez. Quand il y aurait un inconvénient momentané, qu'importe? On ne guérit point un malade sans le blesser, sans le faire crier, quelquefois sans le mutiler. J'apprends avec plaisir que la santé de Mme Le Gendre se refait. Si la vie est une chose mauvaise, la raison, qui nous soumet à ses travers, en est du moins une bonne. Continuez vos promenades au Palais-Royal; dissipez cette chère sœur, dissipez-vous; appelez-moi quelquefois sur le banc de l'allée d'Argenson, et dites à ceux qui l'occupent qu'il est à la chère maman, et qu'ils aient à décamper. Oui, ma Sophie, oui, nos promenades me paraîtront toujours délicieuses; oui, nous les renouvellerons encore; nous interrogerons nos âmes, et, contents ou mécontents de leur réponse, nous aurons du moins la conscience de n'avoir rien dissimulé. La vôtre est-elle toujours bien pure? S'il y avait quelque chose là qu'il fallût vous pardonner, je le ferais sans doute; mais il m'en coûterait beaucoup. Je suis si accoutumé à vous trouver innocente! Voilà une phrase singulière; mais d'où vient donc que les expressions les plus honnêtes sont presque devenues ridicules? En vérité nous avons tout gâté, jusqu'à la langue, jusqu'aux mots. Il y a apparemment au milieu de la pièce une tache d'huile qui s'est tellement étendue qu'elle a gagné jusqu'à la lisière.

Me voici à cet arrêt du Conseil. Quels ennemis nous avons! qu'ils sont constants! qu'ils sont méchants! En vérité, quand je compare nos amitiés à nos haines, je trouve que les premières sont minces, petites, fluettes; nous savons haïr, mais nous ne savons pas aimer. C'est moi, moi, moi ma Sophie, qui le dis. Cela serait-il donc bien vrai? Quant au bruit que j'étais parti pour la Hollande, que David m'avait devancé, que nous allions y achever l'ouvrage, je m'y attendais. Doutez de tout ce qu'il vous plaira, mademoiselle la Pyrrhonienne, pourvu que vous en exceptiez les sentiments tendres que je vous ai voués: ils sont vrais comme le premier jour. Votre mot latin est bien plaisant; il faut que j'aie l'esprit mal fait; car j'entends malice à tout. J'ai tout reçu et à temps. Nous passons la journée ici; nous l'avons commencée fort doucement, comme je vous ai dit. Demain, nous irons nous emmesser à Vitry, et passer le reste du jour dans l'habitation de la chère sœur. J'aime les lieux où ont été les personnes que je chéris; j'aime à toucher ce qu'elles ont approché; j'aime à respirer l'air qui les environnait; seriez-vous jalouse même de l'air? Vous me pardonnerez d'avoir omis une poste sans vous écrire; et cela ne doit pas vous coûter beaucoup. Au reste, c'est comme de coutume, ce sont toujours les fautes que je ne commets pas pour lesquelles je trouve de l'indulgence. Avec quelle chaleur votre sœur m'accuse! comme elle dit! quelle couleur ont ses expressions! comme elle dirait si elle aimait! comme elle aimerait! mais par bonheur ou par malheur, cet être singulier est encore à naître. Je n'ai point commis d'imprudence là-bas; rassurez-vous. J'ai quelquefois souri à certains propos, mais c'est tout. Vous avez vu le Baron au Palais-Royal; il est donc à Paris! Je me reproche de ne lui avoir écrit ni mon départ, ni mon séjour, ni mes arrangements, ni ma vie, ni mon retour. Grimm et ma Sophie ont tout pris; mais peut-être ne s'en est-il pas aperçu? De temps en temps je me tracasse sur des choses que je sens et que j'aperçois tout seul.

Pourquoi cette curiosité sur cette lettre de Grimm? Espérez-vous y trouver l'excuse de votre sœur et la vôtre? Tenez, ne faites plus de fautes; quand vous les réparez, vous les aggravez. Je m'y attendais, je m'y attendais, et je ne saurais vous dire combien ce reproche me touche doucement. N'y a-t-il point de mal à vous demander ce que c'est que cette belle dame qui s'intéresse à moi, et à qui je ne m'intéresse guère, puisque je ne la remets pas? mais il en est une autre qui m'a suivi jusqu'ici. Je n'ai que faire de vous la nommer; madame votre mère m'en parlait hier à table et m'examinait. Je crois aussi que mon discours et mon visage étaient un peu embarrassés. C'est que je ne saurais parler à moitié; il faut que je dise tout ou rien.

Il me dit des choses tendres, douces; il les pense; mais, n'en dit-il qu'à moi? Belle occasion pour mentir! Mais pourquoi faire de ces questions? il me prend envie d'imiter votre ton léger; mais je ne saurais. Non, mademoiselle; je n'aime que vous; je n'aimerai jamais que vous, et je ne laisserai jamais croire à une autre que je la trouve aimable sans me le reprocher. N'allez-vous pas dire encore de cette phrase qu'elle convient également à l'innocent et au coupable? La remarque que vous faites sur la circonspection des méchants n'est pas juste; et quand elle le serait, qu'est-ce que cela me fait? Je n'ai pas été circonspect; je me suis laissé aller tout bonnement, et les méchants ne font pas ainsi. Je suis bien aise que vous, Mme Le Gendre, Mlle Boileau me désiriez, pourvu que ce ne soit pas pour vous mettre d'accord. Je n'entends rien ni en fausseté ni en hypocrisie. Je me souviens seulement d'avoir lu une fois sur la table d'un docteur de Sorbonne ces deux mots: «Humilité, pauvre vertu; hypocrisie, vice dont il ne serait pas difficile de faire l'apologie.»

Adieu, madame, adieu, mademoiselle. Ni moi non plus je ne finirai pas sans vous renouveler les protestations que je vous ai faites si souvent et qui vous ont plu à entendre autant qu'à moi à vous les offrir, parce qu'elles sont vraies et qu'elles le seront toujours. Vous m'aimerez donc bien? Rappelez-vous tout, et faites vous-même ma réponse.

Mon respect à Mlle Boileau. Tout ce qu'il vous plaira à Mme Le Gendre; je n'oserais presque plus lui parler. J'en dirais trop ou trop peu; et ces mots sont peut-être dans ce cas.




XVII




    Au Grandval, le 5 octobre 1759[33 - Le Grandval ou le Grand-Val, château situé sur la commune de Sussy, arrondissement de Boissy-Saint-Léger (Seine-et-Oise), appartient aujourd'hui à M. Berteaux, ancien négociant, qui l'acquit, il y a dix-huit ans, de M. Dubarry de Merval. Celui-ci l'avait racheté à la famille de Thierry, valet de chambre de Louis XVI, qui s'en était rendu propriétaire après la mort de d'Holbach, en 1789. Selon M. Berteaux, le Grandval appartenait en propre à Mme d'Aine. Les titres de propriété, dont quelques-uns remontaient au XVIe siècle, ont été dispersés en 1870, par les Prussiens; il n'a été conservé que quelques plans représentant la façade du Grandval, lors de la vente à Thierry, la disposition intérieure et le parc. C'est présentement un long corps de logis, d'où s'avancent deux ailes, entre lesquelles est une sorte de cour pavée. Les toits pointus du plan de 1789 ont fait place à une toiture moderne. La façade sud (en venant de Sussy) a été entièrement remaniée, la façade nord a été flanquée d'une rotonde moderne, formant vestibule. Les fossés ont été en partie comblés. Deux très-belles avenues d'ormes, taillées à la française, encadrent la pelouse qui s'étend entre le château et la grille. À gauche (en se dirigeant vers cette grille), les anciens communs, restés intacts, forment une des ailes de la ferme, en partie reconstruite par M. Berteaux. Le moulin, situé un peu au delà a disparu. Les vergers et les bois s'étendent jusqu'à la colline, d'où l'on domine La Varenne et qui offre aux regards un horizon immense.L'intérieur du château a été aménagé selon les goûts modernes. Pourtant voici le grand salon, mais sa haute cheminée n'existe plus. La salle de billard, le salon de musique, sont intacts. La salle à manger a peu changé, mais la chapelle (à l'aile droite) où le «Croque-Dieu» de Sussy venait dire sa messe, est devenue une seconde salle à manger. Toutes les chambres du premier étage s'ouvrent sur le corridor qui s'étend d'un bout à l'autre de la façade. Celle de Diderot, située dans l'aile gauche, vaste et carrée, est éclairée par deux fenêtres, dont l'une s'ouvre précisément sur l'ancienne chapelle du rez-de-chaussée.].

Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre? Je partis mercredi matin. Il était onze heures passées que mon bagage n'était pas encore prêt, et que je n'avais point de voiture. Madame fut un peu surprise de la quantité de livres, de hardes et de linge que j'emportais. Elle ne conçoit pas que je puisse durer loin de vous plus de huit jours. J'arrivai une demi-heure avant qu'on se mît à table. J'étais attendu. Nous nous embrassâmes, le Baron et moi, comme s'il n'eût été question de rien entre nous. Depuis nous ne nous sommes pas expliqués davantage. Mme d'Aine[34 - Femme du maître des requêtes de ce nom, mère de Mme d'Holbach.], Mme d'Holbach, m'ont revu avec le plus grand plaisir, celle-ci surtout; je crois qu'elle a de l'amitié pour moi. On m'a installé dans un petit appartement séparé, bien tranquille, bien gai et bien chaud. C'est là que, entre Horace et Homère, et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer. C'est mon occupation depuis six heures du matin jusqu'à une heure. À une heure et demie je suis habillé et je descends dans le salon où je trouve tout le monde rassemblé. J'ai quelquefois la visite du Baron; il en use à merveille avec moi; s'il me voit occupé, il me salue de la main et s'en va; s'il me trouve désœuvré, il s'assied et nous causons. La maîtresse de la maison ne rend point de devoirs, et n'en exige aucun: on est chez soi et non chez elle.

Il y a ici une Mme de Saint-Aubin qui a eu autrefois d'assez beaux yeux. C'est la meilleure femme du monde; nous faisons ordinairement ensemble un trictrac, soit avant, soit après dîner. Elle joue mieux que moi; elle aime à gagner; moi, je ne me soucie pas de perdre beaucoup; elle gagne donc; je ne perds que le moins que je peux, et nous sommes contents tous les deux. Nous dînons bien et longtemps. La table est servie ici comme à la ville, et peut-être plus somptueusement encore. Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas sobre et de se bien porter. Après dîner les dames courent; le Baron s'assoupit sur un canapé; et moi, je deviens ce qu'il me plaît. Entre trois et quatre, nous prenons nos bâtons et nous allons promener; les femmes de leur côté, le Baron et moi du nôtre; nous faisons des tournées très-étendues. Rien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres labourées. Le spectacle de la nature nous plaît à tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou d'histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou de morale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur une table. Nous nous reposons un moment, ensuite nous commençons un piquet. Le Baron nous fait la chouette. Il est maladroit, mais il est heureux. Ordinairement le souper interrompt notre jeu. Nous soupons. Au sortir de table nous achevons notre partie; il est dix heures et demie; nous causons jusqu'à onze, à onze heures et demie nous sommes tous endormis ou nous devons l'être. Le lendemain nous recommençons.

Voilà notre vie; et la vôtre, quelle est-elle? vous portez-vous bien? vous ménage-t-on? pensez-vous quelquefois à moi? m'aimez-vous toujours? Si vous n'avez point entendu parler de moi plus tôt, croyez que ce n'est pas ma faute. Le Grandval est à deux lieues et demie de Charenton, et à la même distance de Gros-Bois. Il n'y a point de poste plus voisine. J'espérais toujours qu'il nous viendrait quelqu'un que je chargerais d'une lettre pour la rue des Vieux-Augustins; mais nous n'avons encore vu personne, et nous ne sommes point dans un village. Cela n'empêchera point que je ne sois un peu plus exact dans la suite. Un domestique qui me sert portera mes lettres à Charenton; vous adresserez les vôtres au directeur de la poste pour m'être rendues, et le même domestique les prendra. Voilà qui est arrangé. Demain je saurai le nom de ce directeur; il sera prévenu. Mercredi ou jeudi vous saurez mon adresse, et nous tâcherons de réparer le temps perdu.

Mme d'Houdetot est venue ici de Villeneuve-le-Roi. C'est une sœur à Mme d'Épinay. Nous avons un peu jasé d'elle et de Grimm. Il n'y a pas d'apparence que je revoie mon ami aussitôt que je l'espérais; cela me fâche. Il serait venu ici, et j'aurais eu quelqu'un à qui j'aurais ouvert mon cœur et parlé de vous. Ce cœur est malade, il est rempli de sentiments qui le surchargent et qui n'en peuvent sortir. Je prévois que l'ennui et le chagrin ne tarderont guère à me gagner, et qu'il faudra souffrir ou s'en retourner.

Il y a à Valence, en Dauphiné, un M. Daumont[35 - Daumont (Arnulphe), savant médecin dauphinois, né en 1720, mort en 1800.] qui me rendrait un grand service, s'il le voulait. J'en attends depuis deux mois des papiers qui compléteraient deux lettres, de seize que j'ai à rendre aux libraires. J'ai prié Le Breton de m'instruire de l'arrivée de ces papiers, de l'argent à toucher, de l'ouvrage à rendre. Les bons prétextes pour retourner à Paris! Ces papiers ne viendront-ils point?

Je travaille beaucoup; mais c'est avec peine. Il est une idée qui se présente sans cesse, et qui chasse les autres: c'est que je ne suis pas où je veux être. Mon amie, il n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de vous; je vous l'ai dit cent fois, et rien n'est plus vrai. Si j'étais condamné à rester longtemps ici et que je ne pusse vous y voir, il est sûr que je ne vivrais pas; je périrais d'une ou d'autre façon. Les heures me paraissent longues; les jours n'ont point de fin; les semaines sont éternelles, je ne prends un certain intérêt à rien: si vous éprouvez les mêmes choses, que je vous plains! Mais que fait donc ce Grimm à Genève? qui est-ce qui l'y retient? Encore si je l'avais!

Il n'y a point de doute que si madame votre mère avait eu avec moi les procédés que je méritais, ou je ne serais pas venu ici, ou j'en serais déjà revenu. Mais je me dis: Quand je serais à Paris, qu'y ferais-je? Plus voisin d'elle et ne la voyant pas davantage, je n'en serais que plus tourmenté. Peut-être ajouterais-je à ses peines, par quelque visite inconsidérée? Et votre petite sœur, en avez-vous des nouvelles? Comment se porte-t-elle? Sa santé déjà ébranlée par les peines qu'elle a…

(Le reste de la lettre manque.)




XVIII




    À Paris, 9 octobre 1759.

Je revenais chercher mon bouquet, un mot doux, un baiser, une caresse… et vous saviez que j'arrivais, et que c'était le jour de ma fête[36 - La Saint-Denis.]! et vous vous êtes absentée! mais il n'a pas dépendu de vous de rester; il a fallu suivre. La mauvaise journée que vous aurez passée! Bonsoir, ma chère amie; vous vous portez bien; Clairet me l'a dit; c'est quelque chose. Cela me fait supposer qu'on ne manque pas tout à fait d'humanité. Vous avez envoyé un billet chez Grimm. Mauvaise tête, avez-vous pu penser que j'irais jusque-là? Qu'eussiez-vous fait à ma place? À la vôtre, j'aurais laissé le billet sur mon secrétaire, et moi j'aurais dit en moi-même: Il y aura après-demain quinze jours qu'elle n'a vu ce qu'elle aime; elle a souffert, elle a désiré, elle est inquiète, son premier moment sera pour moi…

Ce n'est pas lui qui m'appelle ici, ma Sophie, c'est vous; oui, c'est vous, croyez-le. Je vous le dis, je le lui dirais à lui-même, et il n'en serait pas fâché. C'est qu'il aime aussi, lui; c'est qu'il y avait huit mois que nous ne nous étions embrassés; c'est qu'il était deux heures et demie quand il est arrivé, et qu'à cinq il était reparti pour l'aller retrouver[37 - Mme d'Épinay.]… J'ai rendez-vous chez lui, au sortir d'ici… Quel plaisir j'ai eu à le revoir et à le recouvrer! Avec quelle chaleur nous nous sommes serrés! Mon cœur nageait. Je ne pouvais lui parler, ni lui non plus. Nous nous embrassions sans mot dire, et je pleurais. Nous ne l'attendions pas. Nous étions tous au dessert quand on l'annonça: C'est monsieur Grimm. – C'est monsieur Grimm! repris-je, avec un cri; et je me levai, et je courus à lui, et je sautai à son cou! Il s'assit, il dîna mal, je crois. Pour moi, je ne pus desserrer les dents, ni pour manger, ni pour parler. Il était à côté de moi. Je lui serrais la main, et je le regardais. Jugez combien je vais être heureux tout à l'heure que je vous reverrai!.. Après dîner, notre tendresse reprit; mais elle fut un peu moins muette. Je ne sais comment le Baron, qui est un peu jaloux, et qui peut-être est un peu négligé, regardait cela. Je sais seulement que ce fut un spectacle bien doux pour les autres; car ils me l'ont dit. Enfin, chère amie, il est ici; quand il a su que vous y étiez aussi, il m'a dit: Et que faites-vous donc dans ces champs!..

On en a usé avec nous comme avec un amant et une maîtresse pour qui on aurait des égards; on nous a laissés seuls dans le salon; on s'est retiré, le Baron même. Il faut que notre entrevue l'ait singulièrement frappé. Mais à propos du Baron, le lendemain de son incartade, il entre chez moi le matin, et il me dit: «Il est une mauvaise qualité que j'ai parmi beaucoup d'autres que vous me connaissiez déjà: c'est que, sans être avare, je suis mauvais joueur; je vous ai brusqué hier, bien ridiculement; j'en suis bien taché.» Comment trouvez-vous ce procédé? Très-beau, je pense! Adieu, ma Sophie; estimez le Baron: si vous le connaissiez, vous l'aimeriez trop.




XIX




    9 octobre 1759.

La chaleur d'hier au soir est bien tombée. Je ne sens plus ce matin qu'une chose, c'est que je m'éloigne de vous. Tandis que M. de Montamy[38 - Voir sur M. de Montamy le t.X. (L'histoire et le secret de la peinture en cire.)] et le Baron prennent des arrangements pour la distribution d'un cabinet d'histoire naturelle qui est resté enfermé dans des caisses depuis dix ans, je m'amuse à causer encore un moment avec vous. Ne trouvez-vous pas singulier que l'histoire naturelle soit la passion dominante de cet ami? qu'il se soit pourvu à grands frais de tout ce qu'il y a de plus rare en ce genre, et que cette précieuse collection soit restée des années entières dans le fond d'une écurie, entre la paille et le fumier? Les goûts des hommes sont passagers: ils n'ont que des jouissances d'un moment. Ah! chère femme, quelle différence d'un homme à un autre! mais aussi quelle différence d'une femme à une autre!

Adieu, ma tendre amie; vous n'attendiez pas de moi ce billet, il vous en sera plus doux. Je m'en vais, et je souffre; je ne devinais guère hier au soir mon abattement de ce matin. Que serait-ce donc, si j'allais à mille lieues? Que serait-ce, si je vous perdais? mais je ne vous perdrai pas; il faut bien que je le croie, et que je me le dise pour n'être pas fou. Adieu.




XX




    9 octobre 1759.

Je suis chez mon ami, et j'écris à celle que j'aime. Ô vous, chère femme, avez-vous vu combien vous faisiez mon bonheur! Savez-vous enfin par quels liens je vous suis attaché? Doutez-vous que mes sentiments ne durent aussi longtemps que ma vie? J'étais plein de la tendresse que vous m'aviez inspirée quand j'ai paru au milieu de nos convives; elle brillait dans mes yeux; elle échauffait mes discours; elle disposait de mes mouvements; elle se montrait en tout. Je leur semblais extraordinaire, inspiré, divin. Grimm n'avait pas assez de ses yeux pour me regarder, pas assez de ses oreilles pour m'entendre; tous étaient étonnés; moi-même j'éprouvais une satisfaction intérieure que je ne saurais vous rendre. C'était comme un feu qui brûlait au fond de mon âme, dont ma poitrine était embrasée, qui se répandait sur eux et qui les allumait. Nous avons passé une soirée d'enthousiasme dont j'étais le foyer. Ce n'est pas sans regret qu'on se soustrait à une situation aussi douce. Cependant il le fallait; l'heure de mon rendez-vous m'appelait: j'y suis allé. J'ai parlé à d'Alembert comme un ange. Je vous rendrai cette conversation au Grandval. Au sortir de l'allée d'Argenson, où vous n'étiez pas, je suis rentré chez Montamy, qui n'a pu s'empêcher de me dire en me quittant: «Ah! mon cher monsieur, quel plaisir vous m'avez fait!» Et moi, je répondais tout bas à l'homme froid que j'avais remué: Ce n'est pas moi; c'est elle, c'est elle qui agissait en moi À huit heures je l'ai quitté. Je suis chez lui[39 - Chez Grimm.]; je l'attends, et en l'attendant je rends compte des moments doux qu'ils vous doivent et que je vous dois: mais le voilà venu. Adieu, ma Sophie, adieu, chère femme! je brûle du désir de vous revoir, et je suis à peine éloigné de vous. Demain à neuf heures je serai chez le Baron. Ah! si j'étais à côté de vous, combien je vous aimerais encore! Je me meurs de passion. Adieu, adieu.




XXI




    Au Grandval, 11 octobre 1759.

Je vois, ma tendre amie, que Grimm ne s'est pas acquitté bien exactement de sa commission. Je vous écrivais de chez lui avant-hier au soir; vous pouviez avoir ma lettre hier de bon matin, savoir qu'à neuf heures je serais chez le Baron, et me dire un petit mot d'adieu.

Nous dînâmes chez Montamy avec la gaieté que je vous ai dit. À six heures j'étais dans l'allée d'Argenson. Je regardai plusieurs fois sur un certain banc, je regardai aussi aux environs; mais je ne vis ni celle que je désirais, ni celle que je craignais; et je pensai que le temps incertain et froid vous aurait retenue à la maison, que vous y causiez avec le gros abbé[40 - Le Monnier.], et que peut-être il faisait à votre mère des questions auxquelles vous aviez la bonté de répondre pour elle.

Je vous ai promis le détail de ce qui s'est dit entre d'Alembert et moi; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez doux: c'était notre première entrevue depuis la mort de mon père et mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui pouvait m'intéresser et me disposer à l'entendre favorablement; puis il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j'avais la malignité de me refuser): «Cette absence a dû retentir un peu votre travail – Il est vrai; mais depuis deux mois j'ai bien compensé te temps perdu, si c'est perdre le temps que d'assurer son sort à venir. – Vous êtes donc fort avancé? – Mes articles de philosophie sont tous faits; ce ne sont ni tes moins difficiles ni tes plus courts; et la plupart des autres sont ébauchés. – Je vois qu'il est temps que je m'y mette. – Quand vous voudrez. – Quand tes libraires voudront. Je tes ai vus; je leur ai fait des propositions raisonnables; s'ils tes acceptent, je me livre à l'Encyclopédie comme auparavant; sinon, je m'acquitterai de mes engagements à la rigueur. L'ouvrage n'en sera pas mieux, mais ils n'auront rien de plus à me demander. – Quelque parti que vous preniez, j'en serai content. – Ma situation commence à devenir désagréable: on ne paye point ici nos pensions; celles de Prusse sont arrêtées; nous ne touchons plus de jetons à l'Académie française. Je n'ai d'ailleurs, comme vous savez, qu'un revenu fort modique; je ne dois ni mon temps ni ma peine à personne, et je ne suis plus d'humeur à en faire présent à ces gens-là. – Je ne vous blâme pas; il faut que chacun pense à soi – Il reste encore six à sept volumes à foire. Ils me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu'on imprimait, il faut qu'ils me tes continuent; c'est un millier d'écus qu'il leur en coûtera; les voilà bien à plaindre! mais aussi ils peuvent compter qu'avant Pâques prochain le reste de ma besogne sera prêt. – Voilà ce que vous leur demandez? – Oui. Qu'en pensez-vous? – Je pense qu'au lieu de vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de l'ouvrage, si vous eussiez fait aux libraires ces propositions, ils tes auraient acceptées sur-le-champ; mais aujourd'hui qu'ils ont tes plus fortes raisons d'être dégoûtés de vous, c'est autre chose. – Et quelles sont ces raisons? – Vous me les demandez? – Sans doute. – Je vais donc vous tes dire. Vous avez un traité avec tes libraires; vos honoraires y sont stipulés, vous n'avez rien à exiger au delà. Si vous avez plus travaillé que vous ne deviez, c'est par intérêt pour l'ouvrage, c'est par amitié pour moi, c'est par égard pour vous-même: on ne paye point en argent ces motifs-là. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à chaque volume; c'est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne vous étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel[41 - En 1752, le roi de Prusse, qui s'y trouvait, avait engagé d'Alembert à s'y rendre de son côté.], dans un temps où vous leur étiez nécessaire ici; ils ne vous retiennent point; au contraire, vous manquez d'argent, ils vous en offrent. Vous acceptez deux cents louis; vous oubliez cette dette pendant deux ou trois ans. Au bout de ce terme assez long, vous songez à vous acquitter. Que font-ils? Ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela, et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir qu'eux pour tes avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis toute leur fortune; une affaire de deux millions est une bagatelle qui ne mérite pas l'attention d'un philosophe comme vous. Vous débauchez leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d'embarras dont ils ne se tireront pas sitôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de s'adresser au public; il faut voir comment ils vous ménagent et me sacrifient. – C'est une injustice. – Il est vrai, mais ce n'est pas à vous à le leur reprocher. Ce n'est pas tout. Il vous vient en fantaisie de recueillir différents morceaux épars dans l'Encyclopédie; rien n'est plus contraire à leurs intérêts; ils vous te représentent, vous insistez, l'édition se fait, ils en avancent les frais, et vous en partagez le profit[42 - Mélanges de littérature et de philosophie, 1750, 5 vol. in-12.]. Il semblait qu'après avoir payé deux fois votre ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle ce qui ne vous appartient pas. – Ils m'ont donné mille sujets de mécontentement. – Quelle défaite! Il n'y a point de petites choses entre amis. Tout se pèse, parce que l'amitié est un commerce de pureté et de délicatesse; mais les libraires, sont-ils vos amis? votre conduite avec eux est horrible. S'ils ne le sont pas, vous n'avez rien à leur objecter. Savez-vous, d'Alembert, à qui il appartient de juger entre eux et vous? Au public. S'ils faisaient un manifeste, et qu'ils le prissent pour arbitre, croyez-vous qu'il prononçât en votre faveur? non, mon ami; il laisserait de côté toutes les minuties, et vous seriez couvert de honte. – Quoi, Diderot, c'est vous qui prenez le parti des libraires! – Les torts qu'ils ont avec moi ne m'empêchent point de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostentation de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien misérable. Quoi qu'il en soit, votre demande me paraît petite, mais juste. S'il n'était pas si tard, j'irais leur parler. Demain je pars pour la campagne; je leur écrirai de là. À mon retour, vous saurez la réponse; en attendant, travaillez toujours. S'ils vous refusent les mille écus dont il s'agit, moi je vous les offre. – Vous vous moquez. Vous êtes-vous attendu que j'accepterais? – Je ne sais, mais ils ne vous aviliraient pas de ma main. – Dites que je ne m'engage que pour ma partie. – Ils n'en veulent pas davantage, ni moi non plus. – Plus de préface. – Vous en voudriez faire par la suite que vous n'en seriez pas le maître. – Et pourquoi cela? – C'est que les précédentes nous ont attiré toutes les haines dont nous sommes chargés. Qui est-ce qui n'y est pas insulté? – Je reverrai les épreuves à l'ordinaire, supposez que j'y sois. Maupertuis est mort. Les affaires du roi de Prusse ne sont pas désespérées. Il pourrait m'appeler. – On dit qu'il vous nomme à la présidence de son Académie. – Il m'a écrit; mais cela n'est pas M. – Au temps comme au temps. Bonsoir.»

Il était sept heures et demie; l'allée devenait froide; l'architriclin de monseigneur m'attendait; j'avais promis à Grimm qu'il m'aurait entre huit et neuf; nous nous séparâmes donc. Je rentrai au Palais-Royal; je causai environ trois quarts d'heure avec M. de Montamy. Les mœurs furent notre texte; je dis là-dessus bien des choses dont je ne me souviens plus, si ce n'est que les hommes ont une étrange opinion de la vertu; ils croient qu'elle est à leur disposition, et qu'on devient honnête homme du jour au lendemain. Ils gardent leur linge sale tant qu'ils ont des vilenies à faire, et ils en font toute leur vie, parce qu'on ne quitte pas une habitude vicieuse comme une chemise. C'est pis que la peau du centaure Nessus; on ne l'arrache pas sans douleur et sans cris: on a plus tôt fait de rester comme on est. Oh! mon amie, ne faisons point le mal, aimons-nous pour nous rendre meilleurs, soyons-nous, comme nous l'avons été, censeurs fidèles l'un à l'autre. Rendez-moi digne de vous, inspirez-moi cette candeur, cette franchise, cette douceur qui vous sont naturelles. Il y a plus loin de notre état d'innocence actuelle à une première faute que d'une première faute à une seconde, et que de celle-ci à une troisième. Si je vous trompais une fois, je pourrais vous tromper mille; mais je ne vous tromperai jamais. Vous veillez au fond de mon cœur, vous êtes là, et rien de déshonnête ne peut approcher de vous. M. de Montamy me demanda ce que c'était qu'un homme heureux dans ce monde? Et je lui répondis: Celui à qui la nature a accordé un bon esprit, un cœur juste et une fortune proportionnée à son état. – Votre réponse, me dit-il, est celle que me fit un jour M. de Silhouette: il n'était pas alors fort opulent. Le contrôle général était bien loin de lui. Tous ses souhaits se bornaient à 30,000 livres de rente, et il s'écriait: «Si je les ai jamais, je serai bien plus honnête homme.» Si j'avais entendu ce discours de M. de Silhouette, j'en aurais peut-être conclu qu'il était un fripon: il y a de certains aveux sur lesquels on ne risque rien d'enchérir un peu. Tout le monde n'a pas ma sincérité. Quand je médis de moi je ne ménage pas les termes. Je dis ce qu'on peut dire de pis, je ne laisse rien à ajouter à ceux qui m'écoutent; et je me soucie fort peu qu'ils me prennent au mot. Vous surtout, mon amie, je ne veux pas que vous en rabattiez. Si le vice dont je m'accuse n'est pas dans mon cœur, il faut qu'il y en ait un autre dans mon esprit. Si ce principe vous paraît juste, vous m'apprécierez juste, et vous serez demain, après-demain, dans dix ans, également contente ou mécontente de moi. Faites-vous à mes défauts; je suis bien vieux pour me corriger: il vous sera plus facile d'avoir une vertu de plus qu'à moi un vice de moins. Je vaux quelque chose par certains côtés; par exemple, j'ai de l'esprit à proportion de celui qu'on a. Votre sœur m'en donnait quelquefois beaucoup. Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse, j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre. Si vous me serrez dans vos bras, je jouis d'un bonheur au delà duquel je n'en conçois point. Il y a quatre ans que vous me parûtes belle; aujourd'hui je vous trouve plus belle encore; c'est la magie de la constance, la plus difficile et la plus rare de nos vertus.

Au sortir du Palais-Royal, j'allai chez Grimm. Il n'y était pas; je vous écrivis en attendant qu'il vînt; il ne tarda pas. Nous causâmes de lui, de vous, de votre mère, de moi. Il n'entend rien à cette femme. J'ai apporté ici votre journal; continuez-le-moi: je vous ferai le mien. Il sera peut-être un peu monotone, surtout pendant que les jours continueront d'être pluvieux; mais qu'importe? vous y verrez du moins que mes plus doux moments sont ceux où je pense à vous.

J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait: «J'aimerais mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand roi du monde.» Et je disais, moi: Combien cet homme fut aimé!

Adieu, ma Sophie; je vous embrasse de tout mon cœur.




XXII




    Au Grandval, le 15 octobre 1759.

Voilà pour la troisième fois que j'envoie à Charenton, et point de nouvelles de mon amie. Sophie, pourquoi donc ne m'avez-vous point écrit? Le domestique partit avant-hier à deux heures et demie; je lui avais recommandé de mettre mes lettres dans la commode à laquelle je laisserais la clef. À six heures, je pensai qu'il pourrait être revenu. Jamais soirée ne me parut plus longue. Je montai, j'ouvris le tiroir; point de lettres. Je descendis, j'avais l'air inquiet; on s'en aperçut; car tout ce qui se passe dans mon âme on le voit sur mon visage. On causa; je pris peu de part à la conversation; on me proposa de jouer, j'acceptai Au milieu de la partie, je quittai, j'allai voir, et je ne trouvai rien. Je me dis: Apparemment que ce coquin-là se sera amusé à boire, et qu'il ne viendra que bien tard. Tant mieux; je me retirerai de bonne heure; je serai seul; je me coucherai, et je lirai la tête sur mon oreiller.

C'était un grand plaisir que je me promettais; j'étais impatient qu'on eût servi, et qu'on eût soupe, et qu'on remontât. Ce moment enfin arriva; je courus à la commode; je ne doutai point d'y trouver ce que je cherchais, et je fus vraiment chagrin d'être trompé dans mon attente.

Qu'est-ce qui vous a empêchée de vous servir de l'adresse que je vous ai laissée? Vos lettres se seraient-elles égarées? Vous vengeriez-vous de mon silence? Votre dessein serait-il de me faire éprouver par moi-même la peine que vous avez soufferte? Y aurait-il quelque chose de plus étrange que je ne conçois pas? Je ne sais que penser. Nous attendons ce soir un commissionnaire. Il vient de Paris, il passera par Charenton. On lui a recommandé de voir à la poste s'il n'y aurait rien pour le Grandval. Il sera ici sur les sept heures. Il en est quatre. Je patienterai donc encore trois heures. En attendant, je causerai avec mon amie, comme si j'étais fort à mon aise, quoiqu'il n'en soit rien.

Hier, je perdis toute ma matinée, ou plutôt je l'employai bien. Je reçus un billet qui m'appelait à Sussy. Il était d'un pauvre diable qui a imaginé un projet de finance sur lequel il voulait avoir mon avis. C'est une combinaison ingénieuse de loteries et d'actions: il n'y a rien d'odieux; cela pourrait être durable ou momentané. Il en reviendrait au roi cent vingt millions[43 - On lit dans la Correspondance de Grimm, 15 juillet 1763: «Une feuille, portant pour titre: Ressource actuelle, propose une loterie de six cent mille billets, dont chaque billet serait de cent louis, ce qui produirait quatorze cent quarante millions. De cette somme effrayante, l'auteur détache deux cent quatre millions pour composer les lots de sa loterie, dont le gros est de vingt millions; c'est une assez jolie petite somme pour risquer cent louis. Il est vrai aussi qu'il y a plus de cent cinquante-trois perdants contre un gagnant; mais l'auteur ne croit pas que ce soit un obstacle à voir sa loterie remplie. Auquel cas, il est en état de donner au roi, du soir au lendemain, un petit magot de douze cent trente-six millions pour les besoins actuels de l'État: il s'en faut bien que M. le contrôleur général trouve des ressources de cette abondance.» On voit que ce magnifique projet ressemblait fort, quant aux moyens, à celui dont parle Diderot. Peut-être n'est-ce que le même, revu et considérablement augmenté. (T).]. Les riches ne seraient pas vexés; les pauvres deviendraient propriétaires d'un effet commerçable sur lequel il y aurait un petit bénéfice à faire pour eux. On fut assez surpris de me voir habillé et parti de si grand matin. Je ne doute point que nos femmes n'aient mis un peu de roman dans cette sortie. Je revins pour dîner. Il faisait du vent et du froid qui nous fermèrent. Je fis trois trictracs avec la femme aux beaux yeux d'autrefois; après quoi le père Hoop[44 - M. Hoop, chirurgien écossais, sur qui nous n'avons pu trouver aucun détail biographique.], le Baron et moi, rangés autour d'une grosse souche qui brûlait, nous nous mîmes à philosopher sur le plaisir, sur la peine, sur le bien et le mal de la vie. Notre mélancolique Écossais fait peu de cas de la sienne. «C'est pour cela, lui dit Mme d'Aine, que je vous ai donné une chambre qui conduit de plain-pied de la fenêtre dans le fossé; mais ne vous pressez guère de profiter de mon attention.» Le Baron ajouta: «Vous n'aimez peut-être pas vous noyer; si vous trouvez l'eau froide, père Hoop, allons nous battre.» Et l'Écossais: «Très-volontiers, mon ami, à condition que vous me tuerez.»

On parla ensuite d'un M. de Saint-Germain qui a cent cinquante à cent soixante ans et qui se rajeunit, quand il se trouve vieux[45 - Voir, sur ce célèbre aventurier et mystificateur, les Souvenirs du baron de Gleichen qui le connut particulièrement, et le t. III (p. 324) des Œuvres inédites de Grosley. Troyes et Paris, 1813, 3 vol. in-8.]. On disait que si cet homme avait le secret de rajeunir d'une heure, en doublant la dose il pourrait rajeunir d'un an, de dix, et retourner ainsi dans le ventre de sa mère. «Si j'y rentrais une fois, dit l'Écossais, je ne crois pas qu'on m'en fit sortir.»

À ce propos il me passa par la tête un paradoxe que je me souviens d'avoir entamé un jour à votre sœur, et je dis au père Hoop, car c'est ainsi que nous l'avons surnommé parce qu'il a l'air ridé, sec et vieillot: «Vous êtes bien à plaindre! mais s'il était quelque chose de ce que je pense, vous le seriez bien davantage. – Le pis est d'exister et j'existe. – Le pis n'est pas d'exister, mais d'exister pour toujours. – Aussi je me flatte qu'il n'en sera rien. – Peut-être; dites-moi, avez-vous jamais pensé sérieusement à ce que c'est que vivre? Concevez-vous bien qu'un être puisse jamais passer de l'état de non vivant à l'état de vivant! Un corps s'accroît ou diminue, se meut ou se repose; mais s'il ne vit pas par lui-même, croyez-vous qu'un changement, quel qu'il soit, puisse lui donner de la vie? Il n'en est pas de vivre comme de se mouvoir; c'est autre chose. Un corps en mouvement frappe un corps en repos et celui-ci se meut; mais arrêtez, accélérez un corps non vivant, ajoutez-y, retranchez-en, organisez-le, c'est-à-dire disposez-en les parties comme vous l'imaginerez; si elles sont mortes, elles ne vivront non plus dans une position que dans une autre. Supposez qu'en mettant à côté d'une particule morte, une, deux ou trois particules mortes, on en formera un système de corps vivant, c'est avancer, ce me semble, une absurdité très-forte, ou je ne m'y connais pas. Quoi! la particule A placée à gauche de la particule B n'avait point la conscience de son existence, ne sentait point, était inerte et morte; et voilà que celle qui était à gauche mise à droite, et celle qui était à droite mise à gauche, le tout vit, se connaît, se sent! Cela ne se peut. Que fait ici la droite ou la gauche? Y a-t-il un côté et un autre dans l'espace? Cela serait, que le sentiment et la vie n'en dépendraient pas. Ce qui a ces qualités les a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c'est qu'à présent, vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez en détail. – Dans vingt ans c'est bien loin!»

Et Mme d'Aine: «On ne naît point, on ne meurt point; quelle diable de folie! – Non, madame. – Quoiqu'on ne meure point, je veux mourir tout à l'heure, si vous me faites croire à cela. – Attendez: Thisbé vit, n'est-il pas vrai? – Si ma chienne vit, je vous en réponds, elle pense, elle aime, elle raisonne, elle a de l'esprit et du jugement. – Vous vous souvenez bien du temps où elle n'était pas plus grosse qu'un rat? – Oui – Pourriez-vous me dire comment elle est devenue si rondelette? – Pardi, en se crevant de mangeaille comme vous et moi – Fort bien, et ce qu'elle mangeait vivait-il? ou non? – Quelle question! pardi non, il ne vivait pas. – Quoi! une chose qui ne vivait pas, appliquée à une chose qui vivait, est devenue vivante et vous entendez cela? – Pardi, il faut bien que je l'entende. – J'aimerais tout autant que vous me dissiez que si l'on mettait un homme mort entre vos bras, il ressusciterait. – Ma foi, s'il était bien mort, bien mort…; mais laissez-moi en repos; voilà-t-il pas que vous me feriez dire des folies.»

Le reste de la soirée s'est passé à me plaisanter sur mon paradoxe… On m'offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient, et moi je disais: Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent! que sais-je? Peut-être n'ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide qui les renferme. Nous jugeons de la vie des éléments par la vie des masses grossières. Peut-être sont-ce des choses bien diverses. On croit qu'il n'y a qu'un polype! Et pourquoi la nature entière ne serait-elle pas du même ordre? Lorsque le polype est divisé en cent mille parties, l'animal primitif et générateur n'est plus; mais tous ses principes sont vivants. Ô ma Sophie! il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, de me confondre avec vous quand nous ne serons plus, s'il y avait pour nos principes une loi d'affinité, s'il nous était réservé de composer un être commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les molécules de votre amant dissous avaient a s'agiter, à s'émouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature! Laissez-moi cette chimère, elle m'est douce, elle m'assurerait l'éternité en vous et avec vous.

Mais il est sept heures, et ce maudit commissionnaire ne paraît pas. Je suis d'une inquiétude extrême. Il est sûr que j'irai demain moi-même à Charenton, à moins qu'un déluge de pluie ne m'en empêche.

Nous avons eu aujourd'hui à dîner Mme d'Houdetot; elle nous est venue de Paris, elle y retourne, et de là à Épinay. Elle aura fait ses bonnes onze lieues. Cette expédition d'Angleterre la tient dans de cruelles alarmes; c'est une femme pleine d'âme et de sensibilité. On parlait du vent sourd et continu qui fait mugir ici les appartements. J'ai dit que le bruit ne m'en déplaisait pas, qu'on en sentait mieux la douceur de l'abri, qu'il berçait, et qu'il inclinait à rêver doucement. «Cela est vrai, a-t-elle répondu, mais je ne l'entends point sans penser que peut-être il écarte les Anglais du détroit et que nous profitons de ce moment pour sortir de nos ports et jeter en Angleterre vingt-deux mille malheureux dont il n'en reviendra pas un.»

Il faut que vous sachiez que parmi ces vingt-deux mille hommes, il y a un M. de Saint-Lambert dont vous m'avez entendu parler souvent avec éloge, que la reconnaissance seule a attaché au prince de Beauveau, et qui le suit; sa perte, si elle arrivait, nous causerait bien des regrets et lui coûterait à elle bien des larmes[46 - C'est au moment du départ de Saint-Lambert que Mme d'Houdetot fit ce huitain exquis:L'amant que j'adore,Prêt à me quitter,D'un moment encoreVoudrait profiter.Félicité vaineQu'on ne peut saisir,Trop près de la peine,Pour être un plaisir.].

Il est neuf heures, nous avons fait un piquet à tourner, où, par parenthèse, j'ai essuyé un coup unique: quatorze d'as, quatorze de rois, sixième majeure, repic et capot en dernier. Notre commissionnaire est de retour. Tous ont reçu des nouvelles, excepté moi. Pas un mot ni de Grimm ni de Sophie. Il est impossible que vous ne m'ayez pas écrit. Il faut ou que mon domestique m'ait trompé et ne soit pas allé à Charenton, ou que le directeur des postes ait refusé mes lettres au commissionnaire, ou qu'il n'ait pas eu de quoi les retirer. Je fais toutes les suppositions qui peuvent me tranquilliser. J'accuse tout, hors vous.

On écrit de Lisbonne à notre voisin M. de Sussy que le roi de Portugal a proposé aux Jésuites de se séculariser; que cinquante ont accepté; que cent cinquante, dont on ignore la distinction, ont été mis sur un bâtiment, on ne sait pour quel endroit, et que quatre, encore détenus dans les prisons, seront suppliciés[47 - À la suite de l'attentat du 3 septembre 1758 contre Joseph Ier, roi de Portugal, onze accusés furent condamnés à mort, mais les PP. Malagrida, Alexandre et de Matos ne furent pas compris dans l'exécution de ce jugement. Le 3 septembre 1759, anniversaire de l'attentat, les Jésuites furent expulsés de Portugal et leurs biens confisqués. On en déporta 600 (et non 150) en Italie. Alexandre et de Matos restèrent en prison. Malagrida ne fut supplicié que le 20 septembre 1761.]. Saviez-vous cela? Mais que les Jésuites tuent impunément ou non des rois, qu'eux et les rois deviennent ce qu'ils voudront, et que j'entende parler de mon amie. Où est-elle? que fait-elle? Si mes lettres n'ont pas le même sort que les siennes, elle en aura reçu avant-hier deux à la fois; elle aura aussi celle-ci demain au soir, et peut-être… Mais je n'ose plus me flatter de rien, mon amie. Je suis venu ici pour travailler. Jusqu'à présent j'ai fait assez bien; mais si la tête n'y est plus, que voulez-vous que je fasse du temps? Que vais-je devenir? Si la pluie, dont ce vent bruyant nous menace, pouvait tomber cette nuit! Je passerai donc la journée de demain sans un mot de vous! Le Baron me consulte sur des étymologies chimiques. Il voit que je suis en souci; il me lit des traits d'histoire; il cherche à m'intéresser; mais cela ne se peut; je suis ailleurs. Je vous conjure, mon amie, de me rendre à la campagne, à mes occupations, à la société, aux amusements, à mes amis, à moi-même. Je ne saurais sortir d'ici, et il est impossible que j'y vive si vous m'oubliez. Adieu, cruelle et silencieuse Sophie. Adieu.




XXIII




    Au Grandval, le 18 octobre 1759.

Il n'y a sorte d'imaginations fâcheuses qui ne me viennent. Seriez-vous indisposée au point de ne pouvoir tenir une plume? La Touche est-il mort ou bien malade? Votre mère vous a-t-elle défendu de m'écrire? Êtes-vous à Paris? Êtes-vous en province? Quelque accident survenu à Mme Le Gendre ne vous aurait-il point appelée auprès d'elle? N'auriez-vous point envoyé vos lettres chez Grimm? Ne serait-il pas à Épinay? Ces lettres ne seraient-elles point retournées à Charenton, à Paris? Le ciel se fond en eau. Il n'y a pas moyen de s'éclaircir soi-même, ni par un autre. Si le Baron était un homme à qui l'on pût s'ouvrir, on aurait une voiture avec des chevaux et l'on irait à Charenton, peut-être même à Paris. Je vous ai écrit deux fois par la poste à l'adresse de M. La Touche, une troisième fois à votre adresse par un exprès, une quatrième aujourd'hui par un commissionnaire. Voilà ma cinquième lettre; mais que m'importe qu'elle vous parvienne ou non, si elle ne doit point avoir de réponse? Je n'entends non plus parler de Grimm que de vous. Je crois que demain je vous haïrai, et je vous oublierai tous les deux: je vous accorde encore vingt-quatre heures pour vous amender. Il nous est venu aujourd'hui, de Sussy, la compagnie la plus brillante. Il n'a tenu qu'à vous que je fusse charmant. On nous a présenté une Anglaise vraiment anglaise: de grands yeux, un visage ovale, une petite bouche, de belles dents, la taille la plus menue; mais cela est bien raide, bien empesé, bien sérieux. Les hommes jouent au billard, les femmes sont autour de la table verte, et moi je ne sais que faire. Sortir? On ne mettrait pas un chien à la porte. Lire? je ne m'entendrais pas. Causer? je ne saurais m'y résoudre. Travailler? je l'ai essayé inutilement. Je veux lire de vos lettres; mais il ne m'en viendra point; je me le dis; j'en suis convaincu. Avec cela, j'en attends toujours; non, je n'en attends plus. Vous me faites passer de cruels moments. Celle-ci vous parviendra par un ami de la maison, il vous l'enverra. Je vais le charger de prendre votre réponse. Je lui écris pour cela; et voici ce que je lui écris:

«Je vous prie, monsieur, de foire passer cette lettre à son adresse. J'espère qu'on y répondra. En ce cas, vous apporterez vous-même la réponse si vous venez, ou vous la joindrez aux lettres de Mme d'Aine, si votre arrivée ici se différait de plusieurs jours.»

Je le prie aussi de voir chez le directeur de la poste de Charenton. En vérité, mon amie, voici ce qui va arriver: l'impatience me prendra, un beau matin je m'habillerai, et je partirai pour Paris. Ne m'aimez-vous plus? dites-le-moi Vous serait-il arrivé quelque chose que vous rougiriez de m'apprendre? Ne faudra-t-il pas que vous me l'avouiez? Faites-le plus tôt que plus tard. Mais je suis fou; il n'est rien de tout cela; c'est autre chose que je n'entends pas, et qui s'éclaircira sans doute. Adieu! le commissionnaire de Mme d'Aine attend ce billet pour partir. Puisse-t-il être plus heureux que les précédents!




XXIV




    Au Grandval, le 20 octobre 1759.

Vous vous portez bien, vous pensez à moi, vous m'aimez, vous m'aimerez toujours. Je vous crois; me voilà tranquille, je renaîs; je puis jouer, me promener, causer, travailler, être tout ce qui vous plaira. Ils ont dû me trouver, ces deux ou trois derniers jours, bien maussade. Non, mon amie, votre présence même n'aurait pas fait sur moi plus d'impression que votre première lettre. Avec quelle impatience je l'attendais! Je suis sûr qu'en la recevant mes mains tremblaient, mon visage se décomposait, ma voix s'altérait; et que si celui qui me l'a remise n'est pas un imbécile, il aura dit: Voilà un homme qui reçoit des nouvelles ou de son père, ou de sa mère, ou de celle qu'il aime. Au même moment je venais de faire partir un billet où vous aurez vu toute mon inquiétude. Tandis que vous vous amusiez, vous ne saviez pas tout ce que mon âme souffrait.

On nous dit ici que Mlle Arnould était une Colette d'opéra maniérée, et d'une naïveté point du tout naïve[48 - Sophie Arnould, qui n'était à l'Opéra que depuis le 15 décembre 1757, venait de prendre le rôle de Colette du Devin de village.]. Cet on n'est pas toutefois un homme d'un goût bien difficile. Je prétends, par exemple, que quand le devin leur dit:

		La bergère un peu coquette
		Rend le berger plus constant,

il ne faudrait pas qu'elle se rengorgeât, qu'elle portât la main à sa coiffure, ni qu'elle rajustât son jupon. Pour moi je ne sais qu'en penser, cela peut être bien, cela peut être mal. C'est selon la figure, les circonstances, ce qui a précédé le ton, le caractère du jeu dans les choses les plus légères, ainsi que dans les plus importantes. Il n'y a rien de bien que ce qui est un. Pourquoi ces gentillesses de conversation, qu'on a entendues avec tant de plaisir, s'émoussent-elles quand on les rend? C'est qu'on les présente isolées, c'est que l'intérêt du moment et de l'à-propos n'y est plus. Je sais bon gré à M. de Prisye de vous cultiver; vous lui parlez de moi quelquefois sans doute.

Si vous faites des médiateurs où vous gagnez beaucoup de fiches et peu d'argent, en revanche, je fais des piquets où je perds beaucoup d'argent et peu de fiches; ce sont les marqués qui me ruinent; ils ont des écarts pusillanimes. Moi, je songe à foire beaucoup de mal; eux à s'en garantir.

Je l'ai vu ce papier de Genève[49 - Allusion probable à Candide qui venait de paraître.], vous le verrez aussi et vous direz, comme moi, qu'il a le diable au corps, et qu'il vaut mieux le supprimer que de s'exposer au soupçon de l'avoir fait ou publié. L'auteur n'est pas un homme assez sûr. Les autres ont payé cent fois pour ses folies; pourquoi cela n'arriverait-il pas encore une? Qui est-ce qui peut se promettre de la discrétion de celui qui ne s'est jamais tu, et qui ne risque rien à parler? Où est la précaution qui ne puisse tromper? J'ai appris à me méfier des hasards; il y en a de si bizarres. Par exemple, je vous prédis (puissé-je être un prophète menteur), que ce commerce de lettres perdra votre sœur; je ne sais ni quand ni comment cela se fera; mais le temps amène tout ce qui est possible. Les choses se combinent de tant de façons que l'événement fâcheux a lieu tôt ou tard. Encore si elle aimait! si cette consolation lui était aussi essentielle qu'à nous! si elle avait un engagement de cœur! s'il s'agissait d'adoucir les ennuis de deux amants séparés, d'épancher dans un cœur la tendresse dont on est rempli! mais il n'y a aucun de ces si. En vérité, il y a peu de prudence d'un côté et nulle délicatesse de l'autre; vous ne serez quitte ni envers elle ni envers vous-même, si vous ne la prêchez pas fortement là-dessus, et si ce maudit paquet, qui court après elle, vient à rencontrer son mari. Voyez cependant; rassurez-vous. Les pièges que le sort nous tend sont plus fins, le mal qu'il nous réserve est moins attendu. La circonstance que je crains, c'est celle où elle croira avoir tout prévu, et où elle dormira paisiblement sur ces précautions.

Je ne connais pas Mme de Néeps; mais j'ai vu quelquefois son mari, qui est homme de sens et qui a la réputation d'un homme de bien.

Cela est singulier; entre les raisons que j'imaginais de votre silence, l'indisposition de votre baron m'est venue… Il a résolu de mourir à votre insu. Pardonnez-lui cette nuit d'alarmes; mais craignez qu'il nous donne quelque jour un fâcheux réveil.

Il est impossible d'être sobre ici; il n'y faut pas penser. J'arrondis comme une boule; je continue à profiter; vous ne pourrez plus m'embrasser. Votre sœur ne me reconnaîtra plus, et… j'allais ajouter la une bonne folie que je vous laisse à deviner…

Adieu, mon amie. Il y a sûrement une de vos lettres à Charenton; demain on me l'apportera, ou on ira la chercher d'ici.

Notre vie est toujours la même. On travaille, on mange, on digère si l'on peut, on se chauffe, on se promène, on cause, on joue, on soupe, on écrit à son amie, on se couche, on dort, on se lève, et l'on recommence le lendemain.

Notre causerie a été fort chaude et fort variée aujourd'hui, M. d'Holbach soutient qu'il ne faut jamais plaisanter au jeu; qu'en pensez-vous? Autre paradoxe: qu'on ne corrige les hommes de rien. Je vois à cela deux choses: l'une, qu'il se fâche aisément quand il perd, et qu'il voudrait bien s'excuser le peu de succès de l'éducation de ses enfants… Je les ai laissés sur une bonne folie. Ils en ont pour jusqu'à minuit, s'ils le veulent. J'ai dit: Veut-on semer une graine; on défriche, on laboure, on herse. Veut-on planter un arbre; on choisit le temps, la saison; on ouvre la terre, on la prépare; il y a des soins que l'on prend. Quelle est la fleur qui n'en exige pas? Il n'y a que l'homme qu'on produise sans préparation. On ne regarde ni à sa santé ni à celle de la mère; on a l'estomac chargé d'aliments, la tête échauffée de vin; on est épuisé de fatigue; on est embarrassé d'affaires, abattu de chagrins. L'Écossais a dit: «Quand on cherche à les faire sains, on les fait sots.»

Cela est aussi vrai que quand le père et la mère sont innocents tous les deux, on les fait fous. Sans plaisanter, c'est un ouvrage assez important pour y procéder avec quelque circonspection.

Il a fait une après-dînée charmante. Nos jardins étaient couverts d'ouvriers et vivants. J'ai été voir planter des buis, tracer des plates-bandes, fermer des boulingrins. J'aime à causer avec le paysan; j'en apprends toujours quelque chose. Ces toiles qui couvrent en un instant cent arpents de terre sont filées par de petites araignées dont la terre fourmille: elles ne travaillent que dans cette saison et que certains jours.

À gauche de la maison, nous avons un petit bois qui la défend du vent du nord; il est coupé par un ruisseau qui coule naturellement à travers des branches d'arbres rompues, à travers des ronces, des joncs, de la mousse, des cailloux. Le coup d'œil en tout à fait pittoresque et sauvage. C'est là qu'on allait chercher, il y a deux mois, le frais contre les chaleurs brûlantes de la saison. Il n'y a plus moyen d'en approcher; il faut tourner autour et prendre le soleil.

Nous avons été à Amboile[50 - Amboile ou Ormesson, château situé à côte du Grandval et appartenant alors à la famille d'Ormesson.]: nous avons vu la folie d'un homme à qui il en coûte cent mille écus pour augmenter son château de douze pieds, et nous avons ri. Ce château, avec les eaux qui l'entourent et les coteaux qui le dominent, a l'air d'un flacon dans un seau de glace…

Vous êtes bien hardie de lire deux pages d'une de mes lettres à votre mère; mais cela vous a réussi. À la bonne heure pour cette fois, ma mie; croyez-moi, n'y revenez plus… Je viens de recevoir votre lettre qui finit par ces mots: «Mercredi, à onze heures. Bonsoir, mon tendre ami; je dors plus d'à moitié, et je ne vous en aime pas moins.» Je me trompe: c'est, mon amie, que je les ai toutes sous les yeux. La dernière est de jeudi, à minuit. Dieu veuille que vous n'en ayez point écrit depuis. M. Hudet m'a fait dire que la première qui lui viendrait sous enveloppe serait renvoyée à Paris. Je me hâte de vous prévenir, adressez dans la suite: A M. Hudet, pour remettre à M. Diderot; ou bien envoyez chez le Baron, ou chez M. d'Aine, maître des requêtes, rue de l'Université, avec mon adresse au Grandval; mais le plus sûr est M. Hudet, pourvu qu'il n'y ait point d'enveloppe: l'enveloppe fait perdre le port au fermier et le bénéfice au directeur. Si ce n'est pas leur compte, ce n'est pas mon intention.

Vos conjectures sur Villeneuve et d'Alembert ne sont pas tout à fait sans fondement. Me voilà hors d'un grand souci. Le paquet errant est arrivé à sa destination; j'y répondrai, au reste, quand j'en aurai le temps et l'espace; je ne saurais m'empêcher de vous dire que la fin celui-ci est de la plus grande beauté. J'en suis touché jusqu'aux larmes. Je coucherai aussi sur cette urne. Adieu, ma tendre, ma respectable amie; je vous aime avec la passion la plus sincère et la plus forte. Je voudrais vous aimer encore davantage, mais je ne saurais.




XXV




    Le 30 octobre 1759.

Voici, mon amie, la lettre que je vous ai promise. Ayez la patience de la lire jusqu'à la fin; vous y trouverez peut-être des choses qui ne vous déplairont pas.

Il fit dimanche une très-belle journée; nous allâmes nous promener sur les bords de la Marne; nous la suivîmes depuis le pied de nos coteaux jusqu'à Champigny.

Le village couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent. Les paysans y ont établi des pêcheries. C'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur, d'un côté, dans le fond; Chennevières et Champigny, de l'autre, sur les sommets; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux. L'imagination aurait peine à rassembler plus de richesse et de variété que la nature n'en offre là. Nous nous sommes proposé d'y retourner, quoique nous en soyons revenus tous écloppés. Je m'étais fiché une épine au doigt; le Baron était entrepris d'un torticolis, et un mouvement de bile commençait à tracasser notre mélancolique Écossais.

Il était temps que nous regagnassions le salon. Nous y voilà, les femmes étalées sur le fond, les hommes rangés autour du foyer; ici l'on se réchauffe; là on respire. On est encore en silence, mais ce ne sera pas pour longtemps. C'est Mlle d'Holbach qui a parlé la première, et elle a dit:

– Maman, que ne faites-vous une partie? – Non; j'aime mieux me reposer et bavarder. – Comme vous voudrez. Reposons nous et bavardons.

Il est inutile que je vous nomme dans la suite les interlocuteurs, vous les connaissez tous.

– Eh bien! philosophe, où en êtes-vous de votre besogne? – J'en suis aux Arabes et aux Sarrasins[51 - En effet, ce qu'on va lire est, moins les interruptions, bien entendu, reproduit dans l'article Sarrasins de l'Encyclopédie. Voir t. XII, p. 36 et suiv.]. – À Mahomet, le meilleur ami des femmes? – Oui, et le plus grand ennemi de la raison. – Voilà une impertinente remarque. – Madame, ce n'est point une remarque, c'est un fait. – Autre sottise; ces messieurs sont montés sur le ton galant.

– Ces peuples n'ont connu l'écriture que peu de temps avant l'hégire. – L'hégire! quel animal est-ce là? – Madame, c'est la grande époque des musulmans. – Me voilà bien avancée; je n'entends pas plus son époque que son hégire, et son hégire que son époque. Ils ont la rage de parler grec.

– Antérieurement à cette époque, c'étaient des idolâtres grossiers; celui à qui la nature avait accordé quelque éloquence pouvait tout sur eux. Ceux qu'ils honoraient du nom de chated étaient pâtres, astrologues, musiciens, poètes, médecins, législateurs et prêtres, caractères qu'on ne trouve guère réunis dans une même personne que chez les peuples barbares et sauvages. – Cela est juste. – Tel fut Orphée chez les Grecs, Moïse chez les Hébreux, Numa chez les Romains. – Point de nouvelles de Paris, mes buis ne seront pas plantés cet automne. Ce Berlize[52 - Intendant du baron d'Holbach.] est un baguenaudier. Il m'en faut cent cinquante bottes et il m'en envoie quatre-vingts. – Ces plates-bandes seront fort bien; qu'en pensez-vous? – À merveille. – Je voudrais bien que M. Charon[53 - M. Charon était le précédent propriétaire du Grandval.] revît son jardin.

– Les premiers législateurs des nations étaient chargés d'interpréter la volonté des dieux, de les apaiser dans les calamités publiques, d'ordonner des entreprises, de célébrer les succès, de décerner des récompenses, d'infliger des châtiments, de marquer des jours de repos et de travail, de lier et d'absoudre, d'assembler et de disperser, d'armer et de désarmer, d'imposer les mains pour soulager ou pour exterminer. À mesure qu'un peuple se police, ces fonctions se séparent… Un homme commande… un autre sacrifie… un troisième guérit… un quatrième, plus sacré, les immortalise… et s'immortalise lui-même.

– Madame, ce qu'ils disent là est fort beau. – Je me soucie bien de ce qu'ils disent; je pense à mes buis. Il y a longtemps que nous n'avons vu la Parfaite-Union.– Tant mieux. – Ils sont pourtant à Saint-Maur. Qu'ils y restent… – Cette femme-là est plus femme que toutes les autres femmes ensemble. – Jamais elle ne sait ce qu'elle veut. – Pardonnez-moi; mais elle n'est jamais contente de ce qu'elle a. – Je la trouve plus malheureuse que folle. Il n'y a rien de si incommode que le désir, si ce n'est la possession. – Cependant il faut avoir ou manquer. – C'est une assez triste nécessité…

– Ce fut un certain Moramere qui inventa l'alphabet arabe, et la nation fut partagée en érudits ou gens qui savaient lire, et en idiots. Le saint prophète ne sut lire ni écrire. De là, la haine des premiers musulmans contre toute espèce de connaissance; le mépris qui s'en est perpétué jusqu'à ce jour, et la plus longue durée garantie à ses impostures… C'est une observation assez générale que la religion perd à mesure que la philosophie gagne. On en conclura tout ce qu'on voudra contre l'inutilité de l'une ou contre la vérité de l'autre.

– Votre madame de *** nous avait promis. Que diable fait-elle à Paris? – Elle enrage. – De quoi? elle ne manque pas de figure; elle a de l'esprit; tout le monde l'aime. – Et, ce qui vaut encore mieux, elle n'aime personne. – Maman, vous riez toute seule. – Je pense à la figure de son petit magot. Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble au manche d'une basse de viole? Imaginez cet outil-là entre les jambes de sa femme. – Allons, mesdames, courage. – Pardi, mon gendre, laissez-nous médire un peu de notre prochain. Je suis sûre qu'on en fait autant de nous sans que je m'en chagrine; c'est que je ne me chagrine de rien. – Et puis, comment pardonner aux défauts de ses amis, si on ne les connaît pas? – Ma femme. – Qu'avez-vous à dire à cela? – Que vous alliez prendre votre mandore et que vous nous en jouiez quelques airs. Ce bruit sera moins désagréable et plus innocent. – Ma fille, je te prie de n'en rien faire; je ne conçois rien de si maussade que ton mari quand il est malade. C'est comme les autres quand ils se portent bien. Et que diantre, radotez de votre philosophie, et ne vous mêlez pas de nous. Vous étiez dans les sérails, retournez-y. – C'est le plus court…

– Eh bien! philosophe, vous disiez donc que plus il y aura de penseurs à Constantinople, moins on fera de pèlerinages à la Mecque. – Oui – Je suis de son avis. – Je pense même que, quand il y a dans une capitale un acte religieux annuel et commun, on peut le regarder comme une mesure assez sûre du progrès de l'incrédulité, de la corruption des mœurs et du déclin de la superstition nationale. – Comment cela? – Le voici: supposons, par exemple, qu'il y eût en 1700, trente mille pèlerinages à la Mecque, ou trente mille communions sur une paroisse, et qu'en 1750 il ne se fît plus que dix mille pèlerinages et dix mille communions, il est certain que la foi, et tout ce qui y tient, se serait affaibli de deux tiers.

– Mademoiselle Anselme. – Madame. – Vous avez bien le plus vilain cul qui se puisse. – En vérité, ma belle-mère, vous êtes d'une folie! – Au sérail, mon gendre! Oh! mademoiselle, un très-vilain cul. – Je ne m'en soucie guère; je ne le vois pas. – Mais c'est qu'il est noir, ridé, maigre, sec, petit, plissé, chagriné! Si saint Pierre le savait, il en rabattrait un peu. – Elle a un si joli visage! comment aurait-elle un si vilain cul? – Voilà mon philosophe qui m'a devant lui, et qui conclut du visage au cul. Tant y a que le sien est fort laid et que je m'en crois, car je l'ai vu. – Vous l'avez vu, madame? – Oui, je l'ai vu… toute la nuit en rêve.

– Eh bien! philosophe? – Je ne sais plus où j'en suis. – Et laissez là ces folles. – Ma foi, elles parlent d'un cul qui m'a tourné la tête. – Vous en étiez à l'acte religieux annuel, et au déclin de la superstition nationale. – M'y voilà. Je pense que ce déclin a un terme; les progrès de la lumière sont limités; elle ne gagne guère les faubourgs. Le peuple y est trop bête, trop misérable et trop occupé: elle s'arrêta là; alors le nombre de ceux qui satisfont, dans l'année, à la grande cérémonie est égal au nombre de ceux qui restent, au milieu de la révolution des esprits, aveugles ou éclairés, incurables ou incorruptibles, comme il vous plaira. – Ainsi voilà le troupeau de l'Église. – Il peut s'accroître, mais non diminuer. – La quantité de la canaille est à peu près toujours la même.

– Écoutez, madame, écoutez. – Je m'ennuie assez sans cela. Il ne me fallait plus que la Socoplie… J'étais faite cette année pour voir de vilains culs… Il y a deux mois que j'étais seule ici; je ne savais que devenir; je me fis mener à Bonneuil, et dare, dare, dare, voilà un homme qui vient en cabriolet, comme si le diable l'emportait. Vous savez ce tournant vers l'église, il avait là une femme montée sur un âne, entre deux paniers; et crac, le moyeu du cabriolet accroche un panier, et voilà l'âne, les quatre fers en l'air d'un côté, et les paniers et la femme, les quatre fers en l'air, de l'autre. On s'amasse, on redresse les paniers, on relève l'âne par la queue; cependant on laissait là cette pauvre femme qui criait comme une femme troussée. – Mais il y en a qui ne crient pas trop. – Aux sérails. – Là comme ailleurs.

L'Alcoran fut le seul livre de la nation pendant plusieurs siècles; on brûla les autres, ou parce qu'ils étaient superflus, s'il n'y avait que ce qui est dans l'Alcoran, ou parce qu'il étaient pernicieux, s'ils contenaient autre chose que ce qui y est. Ce fut d'après ce raisonnement qu'on chauffa pendant six mois les bains d'Alexandrie des ouvrages du temps précédent. L'imposteur n'était plus, lorsque des fanatiques remplis de son esprit damnaient le calif Almamon pour avoir accueilli la science au détriment de la sainte ignorance des fidèles croyants. Ils disaient: Si quelqu'un ose l'imiter, il faut l'empaler et le porter de tribu en tribu, précédé d'un héraut qui criera: C'est ainsi qu'on traitera l'impie qui préférera la philosophie profane à la divine tradition, la raison au miraculeux Alcoran.

Cependant les Omméades firent peu de chose pour les savants. Les Abbassides osèrent davantage. Un d'entre eux institua des pèlerinages, éleva des temples, prescrivit des prières publiques et se montra si religieux qu'il put, sans irriter les dévots, attacher près de lui un astrologue et deux médecins chrétiens. Il n'y a point de sectes que les musulmans haïssent autant que la chrétienne. Cependant les lettrés que les derniers Abbassides appelèrent à leur cour étaient tous chrétiens. Le peuple n'y prit pas garde. – C'est qu'il était heureux sous leur gouvernement. Je dirais volontiers à un prince… – Est-ce qu'on dit quelque chose aux princes? Mais voyons, père Hoop, ce que vous leur diriez. – Soyez bons; soyez justes; soyez victorieux; soyez honorés de vos sujets et redoutés de vos voisins. – Rien que cela? – J'ajouterais: Ayez une armée nombreuse à vos ordres, et vous établirez la tolérance universelle; vous renverserez ces asiles de l'ignorance, de la superstition et de l'inutilité. – Voulez-vous vous taire! vous ne savez donc pas que je veux fonder un couvent au Grandval? – Beau projet!.. Vous réduirez à la simple condition de citoyens ces hommes de droit divin qui opposent sans cesse leurs chimériques prérogatives à votre autorité; vous reprendrez ce qu'ils ont extorqué de l'imbécillité de vos prédécesseurs; vous restituerez à vos malheureux sujets la richesse dont ces dangereux fainéants regorgent; vous doublerez vos revenus, sans multiplier les impôts; vous réduirez leur chef orgueilleux à sa ligne et à son filet; vous empêcherez des sommes immenses d'aller se perdre dans un gouffre étranger d'où elles ne reviennent plus; vous aurez l'abondance et la paix; et vous régnerez, et vous aurez exécuté de grandes choses, sans exciter un murmure, sans verser une goutte de sang. – Pardi c'est un bel instrument que la langue; comme il enfile cela! – Mais il faudrait, avant tout, qu'un souverain fut bien persuadé que l'amour de ses peuples est le seul véritable appui de sa puissance. Si, dans la crainte que les murs de son palais ne tombent en dehors, il leur cherche des étais, il y en a certains qui tôt ou tard les renverseront en dedans. Un souverain prudent isolera sa demeure de celle des dieux. Si ces deux édifices sont trop voisins, le trône sera gêné par l'autel, l'autel par le trône; et il arrivera quelque jour que, portés l'un contre l'autre avec violence, ils s'ébranleront tous les deux. – Il ne serait pas difficile à un prince politique de soulever le haut clergé contre la cour de Rome, ensuite le bas clergé contre le haut, puis d'avilir le corps entier. – Les voilà-t-il pas qui rêvent comment on pourrait traîner la sainte Église de Dieu dans la boue! Voulez-vous vous taire, vilains athées que vous êtes! – Mais à propos, le petit Croque-Dieu de Sussy ne vient-il pas souper? – Pardi, mon gendre, s'il vient, ménagez un peu ses oreilles; comment voulez-vous qu'il dise la messe, quand il a ri de vos ordures? – Qu'il ne la dise pas. – Il ne lui est pas aussi facile de se passer de la dire qu'à vous de l'entendre. – Je ne doute point que cela n'arrive un jour. – Pardi, je le voudrais bien; c'est un petit homme; il rit de si bon cœur. – Il ne s'agit que de persuader aux évêques de se passer du pape, et aux curés de partager avec les évêques. – Si vous me renvoyez là, il a la mine d'attendre longtemps… Mademoiselle Anselme, écoutez tout contre: si vous ne voulez pas que je vous voie avec le vilain cul de mon rêve, montrez-nous celui que vous portez.

– Les musulmans sont divisés en une multitude incroyable de sectes. On en compte jusqu'à soixante-treize. Ils ont des jansénistes, des molinistes, des pyrrhoniens, des sceptiques, des déistes, des spinosistes, des athées. – Les voilà bien lotis!.. C'est comme parmi nous. La belle couvée! – On les vit éclore du mélange de la religion avec la philosophie. – Cette philosophie gâte tout. – Lorsqu'ils quittèrent le glaive tranchant dont ils prouvaient la divinité de l'Alcoran, et qu'ils se mirent à raisonner. – C'est encore une mauvaise chose que la raison: aussi j'en use le moins que je peux… Il y paraît quelquefois. – Aux autres il n'y paraît pas tant; mais c'est tout un.

– Ils ont des espèces de manichéens et d'optimistes. Un des premiers disait un jour à son antagoniste: Un père eut trois enfants. – Mesdames, voici un conte; il faut l'entendre. – L'un de ces enfants vécut dans la crainte de Dieu. – Et fit bien. Il n'y en a guère aujourd'hui de ceux-là. On ne sait plus ce que le monde devient; les enfants sont aussi méchants que les vieilles gens. – Le second vécut dans le crime, et le troisième mourut tout jeune. Quel sera leur sort dans l'autre vie? L'optimiste répondit que le premier serait récompensé dans le ciel, le second puni dans les enfers, et que le troisième n'aurait ni châtiment ni récompense. Mais, reprit le manichéen, si ce dernier disait à Dieu: Seigneur, il n'a dépendu que de toi que je vécusse plus longtemps, et que je fusse assis dans le ciel à côté de mon frère; cela eût été mieux pour moi. Que lui répondrait le Seigneur? Il lui répondrait: J'ai vu que si je t'accordais une plus longue vie, tu tomberais dans le crime, et qu'au jour de mes vengeances, tu mériterais le supplice du feu. Mais, ajouta le manichéen, n'entendez-vous pas le second qui réplique au Seigneur: Eh! que ne m'ôtais-tu la vie dans mon enfance? Pourquoi m'accorder les jours malheureux que tu as refusés à mon frère? Si je ne me réjouissais pas dans le ciel avec mon frère aîné, du moins je sommeillerais en paix auprès de mon frère cadet; cela eût été aussi bien pour moi que pour lui. Comment le Seigneur s'en tira-t-il? – Ma foi, je n'en sais rien; il y a de quoi le foire affoler. Mais nous saurons cela quand nous y serons; il faut y aller tôt ou tard… Il lui dira: J'ai prolongé ta vie afin que tu méritasses la félicité éternelle, et tu me reproches une faveur que je t'ai faite… Si c'était une faveur, dira le troisième que ne me la faisais-tu donc aussi? – Voilà trois enfants bien incommodes; ils ont dû donner bien du chagrin à leurs parents. Mais il faut prendre la charge avec les bénéfices. Allons souper.

– Il y en a qui nient tout rapport du Créateur à la créature. Selon eux, Dieu est juste parce qu'il est tout-puissant. Ses attributs n'ont rien de commun avec les nôtres; et nous ne savons pas par quels principes nous serons jugés à son tribunal. – Maman, tant mieux pour votre amie Mme de ***. – N'en partons pas. Laissons notre prochain pour ce qu'il est. La fille est noire comme une taupe; mais mon fils dit qu'elle a les pieds blancs. Blancs ou noirs, qu'est-ce que cela me fait? Pour la mère, elle eût été mieux avisée de garder ses yeux qu'elle avait beaux et bons, et de laisser assommer son mari; mais ce qui est fait est fait. – Ils disent: Qu'est-ce qu'un être passager d'un instant, d'un point, devant un être éternel, infini? Que deviendraient les autres hommes pour un de leurs semblables à qui Dieu aurait accordé seulement une durée éternelle? Croit-on qu'il eût le moindre scrupule de s'immoler tout ce qui lui résisterait? Ne dirait-il pas à ses victimes: Qu'êtes-vous en comparaison de moi? Dans un moment il ne sera non plus question de vous que si vous n'aviez point été, vous ne jouirez ni ne souffrirez plus; mais il s'agit d'une éternité pour moi. Je me dis à moi-même et à vous, selon ce que je suis et ce que vous êtes, périssez donc sans murmurer; je suis juste. – Il est incroyable tout ce qui leur croît dans la tête. En vérité, il y a de quoi déranger la mienne. – Cependant quelle distance plus grande encore de Dieu à un homme, que d'un homme, quel qu'on le suppose, à un autre! Qu'il soit immortel, cet homme, je le veux; combien ne lui restera-t-il pas encore d'infirmités qui le rapprocheront de la condition commune? Toute notion de justice s'anéantit entre un homme et son semblable par le privilège d'un seul attribut divin, et nous osons en supposer entre Dieu et l'homme! Il n'y a que le brachmane, qui craignit de blesser la fourmi, qui puisse dire à Dieu: Seigneur, pardonnez-moi si j'ai fait remonter mes idées jusqu'à vous; je les ai fait descendre jusqu'à la fourmi: traitez-moi comme j'ai traité le plus misérable des insectes.

Au milieu de ces sectaires, il y en a qui se moquent de tout… Ils n'en sont ni plus heureux ni plus sages. – Madame de Saint-Aubin, vous avez une femme de chambre qui ne l'est guère. – Qu'est-ce que cela me fait? – Pardi, cela me ferait à votre place. Je veux, croire que ceux qui me touchent ont en tous temps les mains nettes. – Et voilà un éclat de rire qui part en un instant de tous les coins du salon. – Qu'appelez-vous les mains nettes?.. – Oui, madame, les mains nettes… Je sais ce que j'ai vu, et je m'entends.

– Ils ont des intolérants, comme madame. – Pardi, je n'empêche rien de ce que je ne vois pas; c'est comme madame chose… Ma fille, aide-moi donc à trouver son nom. – Maman, il ne faut pas dire cela. – Ils viennent ici, je les loge porte à porte… – Père Hoop, je vous prie de continuer. – Un islamite intolérant avait attenté à la vie d'un philosophe dont il suspectait la croyance. Ce philosophe était puissant; il aurait pu châtier l'islamite ou le perdre par son crédit; il se contenta de le réprimander doucement et de lui dire: Tes principes te commandent de m'ôter la vie, les miens me commandent de te rendre meilleur, si je puis. Viens, que je t'instruise, et tu me tueras après, si tu veux. – Ma foi, cela est joli – Que pensez-vous qu'il apprit? – Son catéchisme; car tout prêtre qu'il était, il ne le savait pas. – L'arithmétique et la géométrie… C'est peut-être ainsi qu'il en faudrait user avec tous les peuples à convertir… Faire précéder le missionnaire du géomètre. – Et pourquoi pas du chimicien aussi avec ses curbitudes?– Madame, cela n'en serait pas plus mal. Qu'ils sachent d'abord combiner des unités, ensuite on leur fera combiner des idées plus difficiles. – Tenez, voilà la meilleure chose que vous ayez dite de toute la soirée. Si ce projet prend, mon amoureux Montamy partira pour la Cochinchine, et je n'en serai plus ennuyée. Allons souper là-dessus, et que le petit Croque-Dieu, qui ne vient point, s'en aille au diable.

– Et voilà, mon amie, comme le temps se passe. Je n'ai à vous dire que de ma tendresse et de nos entretiens. Au milieu de ces entretiens, moitié sérieux et moitié comiques, je soupire quelquefois, et je dis tout bas: Ah! si ma Sophie et sa sœur étaient ici! et puis je soupire encore. M. de Berlize partit hier pour Paris; il vous porte une lettre. Je raccompagnai jusqu'à Charenton, où j'espérais en prendre une de vous, et je ne fus pas trompé. Je revins à sept heures; on m'attendait pour faire un piquet. Je jouai gaiement et heureusement. Nous perdons l'Écossais demain. J'en suis fâché; c'est un homme de bien qui a du sens et des connaissances. Sa mélancolie l'a promené dans tous les coins du monde, et je tirais parti de ses voyages. Mme d'Aine est la meilleure femme du monde, c'est la prévenance en personne; mais elle estropie tous les noms; elle appelle un chimiste un chimicien; une cucurbite, une curbitude; l'Encyclopédie, Socoplie, et ainsi du reste. La Parfaite-Union est une Mme de B***, qui a la fantaisie de fonder une coterie femelle sous ce titre. Mme de ***, la mère, est la femme d'un directeur des aides, à Bordeaux, à qui elle a sauvé la vie dans une émeute populaire: elle se jeta au milieu des séditieux. Une femme échevelée, qui errait, qui s'exposait aux pierres qui volaient de toutes parts, étonna les séditieux et suspendit leur fureur. Elle était dans un temps critique, et elle en perdit les yeux, et depuis l'infâme époux et son horrible fille se sont ligués pour tourmenter cette infortunée. Il y a des années qu'ils font couler des larmes amères de ces yeux qui ne voient plus. Le petit Croque-Dieu est le pussatni de Mlle de Sussy. Il dit la messe le dimanche, et le reste de la semaine il fait le bouffon. Il avait été de la promenade; il devait être du souper; mais il ne vint qu'après. Nous avions dévoré, les femmes surtout; nous étions en train de dire des folies et d'en faire lorsque le cher petit prêtre arriva. «Ah! te voilà, l'abbé; sais-tu bien que je n'aime pas qu'on me manque. – Madame n'y est-elle pas encore faite? – Point du tout.» Le Croque-Dieu ne hait pas les femmes; il leur ferait volontiers cet honneur. Mme de *** était assise et accoudée sur une table; il alla se pencher et s'accouder sur la même table, vis-à-vis d'elle, car il est familier. Mme de ***, invitée par la commodité de sa posture et la largeur de sa croupe, prend un fauteuil, l'approche de lui, lui dit: «L'abbé, tiens-toi bien», et d'un saut elle enfourche l'abbé… L'abbé ne se fâcha point et fit bien. C'était encore une figure à voir que Mlle Anselme. C'est l'innocence, la pudeur et la timidité mêmes. Elle ouvrait ses grands yeux, elle regardait à terre une mare énorme, et elle disait d'un ton de surprise: Mais! madame. – Eh! mais, oui… C'est moi, c'est l'abbé: des souliers, des bas, des cotillons, du linge.

Mme de *** est honorable; le petit prêtre est pauvre. Dès le lendemain il eut ordre d'acheter un habit complet. Comment trouverez-vous cela, mesdames de la ville? Pour nous, grossiers habitants du Grandval, il ne nous en faut pas davantage pour nous amuser et le jour et le lendemain.

Oui, mon amie, oui, j'ai reçu toutes vos lettres; je suis tranquille; je suis heureux autant qu'on peut l'être loin de celle qu'on aime bien. Je souhaite que la lecture de l'Esprit continue de vous plaire. Si l'auteur n'a pas eu le suffrage de Grimm, et qu'il vous connût, il s'en consolerait un peu par le vôtre. Je vous vois, vous et votre mère; j'entends d'ici les mots qui rompent par intervalle le silence de votre retraite. Vous vous trompez; Mme de Saint-Aubin ne pense plus à moi; elle a découvert, au bout de trente ans, que le bruit du trictrac lui faisait mal à la tête, et nous n'y jouons plus. Je vous rends tout ce qui se fait ici mot à mot; et vous vous en amuserez parce que c'est votre ami qui vous parle.

Il est vrai que j'attendais M. de Berlize avec impatience. Il a mis de l'importance et du mystère à sa fonction; il m'a donné la lettre de Grimm devant tout le monde, et il a attendu que nous fussions seuls pour me remettre la vôtre. Encore un petit moment, et j'accourrai, et je vous porterai une bouche innocente, des lèvres pareilles, et des yeux qui n'ont rien vu depuis un mois. Que nous serons contents de nous retrouver!..




XXVI




    Le 1er novembre 1759.

On se promène presque en tout temps à la campagne. S'il fait un rayon de soleil, on en profite. Je travaille beaucoup, et avec agrément. Je vois ma besogne tirer à sa fin. D'un assez grand nombre de morceaux de philosophie, il ne m'en reste que trois à faire; mais longs et difficiles: c'est l'examen du platonisme et du pythagorisme, avec l'histoire de la philosophie chez les Étrusques et les Romains[54 - Pour l'Encyclopédie.]. Je sors des Arabes et des Sarrasins, où j'ai trouvé plus de choses intéressantes que je n'en espérais. Ces peuples ont un caractère particulier. Vous avez entendu parler de ces dévots orientaux, dont la pratique religieuse se réduit à pirouetter sur un pied jusqu'à ce qu'ils tombent par terre sans connaissance, sans sentiment, étourdis et presque morts. Croyez-vous que cette extravagance est le résultat d'un système théosophique très-suivi, très-lié, et parsemé de vérités les plus sublimes? Ils prétendent que le vertige suspendant toutes les distractions de la particule divine, elle s'en rejoint plus intimement à l'être éternel dont elle est émanée. Dans cet état de stupidité tranquille, simple, pure et une comme lui, elle entend sa voix, et jouit d'un bonheur inconnu aux profanes qui ne l'ont point éprouvé. La vénération que les musulmans ont pour les idiots est la conséquence de ce privilège. Ils les regardent comme des êtres privilégiés en qui la nature a opéré la bienheureuse imbécilité que les autres n'acquièrent que par le saint vertige. Je vous détaillerais tout cela si j'en avais le temps; vous verriez que l'islamite qui est assis immobile au fond d'une caverne obscure, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête penchée sur ses mains, les yeux attachés au bout de son nez, passant des journées entières dans l'attente de la vision béatifique, est un aussi grand philosophe que l'Européen dédaigneux qui le regarde en pitié, et qui se promène tout fier d'avoir découvert que nous ne voyons rien qu'en Dieu.

Le saint prophète pressentit que la passion des femmes était trop naturelle, trop violente et trop générale pour tenter avec succès de la refréner. Il aima mieux y conformer sa législation que d'en multiplier les infractions en l'opposant à la pente la plus utile et la plus douce de la nature. Quand il encourageait les hommes à la vertu par l'espérance future des voluptés corporelles, il leur parlait d'une félicité qui ne leur était pas étrangère. Il prescrivait des ablutions et quelques pratiques frivoles, dont le peuple a besoin, qui sont arbitraires, telles qu'il y en a dans toutes les religions du monde, et qui ne signifient rien pour les hommes d'une piété un peu solide, comme de tourner le dos au soleil pour pisser, parmi les musulmans, ou de porter un scapulaire, parmi nous, parce qu'il faisait un culte pour la multitude. Il prêcha le dogme de la fatalité qui inspire l'audace et le mépris de la mort; le péril étant aux yeux du fataliste le même pour celui qui manie le fer sur un champ de bataille et pour celui qui repose dans un lit; l'instant de périr étant irrévocable, et toute prudence humaine étant vaine devant l'Éternel qui a enchaîné toutes choses d'un lien que sa volonté même ne peut ni resserrer ni relâcher.

Jugez si mes occupations sont ingrates par cette lettre, et par ce morceau du poëte Sadi que je vais vous traduire; il vous fera plaisir, parce qu'il m'en a fait, parce qu'il est beau, parce qu'il est plein de sentiment, de pathétique et de délicatesse[55 - Ici se trouvait le morceau intitulé: Le rosier du poète Sadi, reproduit t. IV, page 483.].

Les Sarrasins ont des maximes d'une énergie et d'une délicatesse peu communes. Aucune nation n'est aussi riche en proverbes; leurs fables sont d'une simplicité qui me charme.

Voilà, mon amie, ceux avec qui je converse depuis quelques jours. Auparavant c'était avec les Phéniciens; auparavant avec les habitants du Malabar; auparavant avec les Indiens.

J'ai vu toute la sagesse des nations, et j'ai pensé qu'elle ne valait pas la douce folie que m'inspirait mon amie. J'ai entendu leurs discours sublimes, et j'ai pensé qu'une parole de la bouche de mon amie porterait dans mon âme une émotion qu'ils ne me donnaient pas. Ils me peignaient la vertu, et leurs images m'échauffaient; mais j'aurais encore mieux aimé voir mon amie, la regarder en silence, et verser une larme que sa main aurait essuyée ou que ses lèvres auraient recueillie. Ils cherchaient à me décrier la volupté et son ivresse, parce qu'elle est passagère et trompeuse; et je brûlais de la trouver entre les bras de mon amie, parce qu'elle s'y renouvelle quand il lui plaît, et que son cœur est droit, et que ses caresses sont vraies. Ils me disaient: Tu vieilliras; et je répondais en moi-même: Ses ans passeront avec les miens. Vous mourrez tous deux; et j'ajoutais: Si mon amie meure avant moi je la pleurerai et serai heureux la pleurant. Elle fait mon bonheur aujourd'hui; demain elle fera mon bonheur, et après-demain, et après-demain encore, et toujours, parce qu'elle ne changera point, parce que les dieux lui ont donné le bon esprit, la droiture, la sensibilité, la franchise, la vertu, la vérité qui ne change point. Et je fermai l'oreille aux conseils austères des philosophes; et je fis bien, n'est-ce pas, ma Sophie?




XXVII




    Au Grandval le 2 novembre 1759.

Le père Hoop nous a quittés; mais en revanche, il nous est arrivé une dame. Elle n'est point mal de figure. À juger par le son de sa voix, le tour de ses idées et le ton de son expression, elle a du naturel dans l'esprit et de la douceur dans le caractère. Je suis fort trompé, ou elle a déjà bien souffert quoiqu'elle soit jeune. Ceux qui ont éprouvé la peine ont un signe auquel ils se reconnaissent.

Les dernières nouvelles qu'on nous a apportées de Paris ont rendu le Baron soucieux. Il a des sommes considérables placées dans les papiers royaux… Il disait à sa femme: «Écoutez, ma femme, si cela continue, je mets bas l'équipage, je vous achète une belle capote avec un beau parasol, et nous bénirons toute notre vie M. de Silhouette, qui nous a délivrés des chevaux, des laquais, des cochers, des femmes de chambre, des cuisinières, des grands dîners, des faux amis, des ennuyeux, et de tous les autres privilèges de l'opulence…» Et moi je pensais que pour un homme qui n'aurait ni femme, ni enfant, ni aucun de ces attachements qui font désirer la richesse, et qui ne laissent jamais de superflu, il serait presque indifférent d'être pauvre ou riche. Pauvre, on s'expatrierait, on subirait la condamnation ancienne portée par la nature contre l'espèce humaine, et l'on gagnerait son pain à la sueur de son front… Ce paradoxe tient à l'égalité que j'établis entre les conditions et au peu de différence que j'émets, quant au bonheur, entre le maître de la maison et son portier… Si je suis sain d'esprit et de corps, si j'ai l'âme honnête et la conscience pure, si je sais distinguer le vrai du feux, si j'évite le mal et fais le bien, si je sens la dignité de mon être, si rien ne me dégrade à mes propres yeux, si, loin de mon pays, je suis ignoré des hommes dont la présence me ferait peut-être rougir, on peut m'appeller comme on voudra, milord ou sirrah: sirrah, en anglais, c'est un faquin en français, la qualité qu'un petit-maître en humeur donne à son valet… Faire le bien, connaître le vrai, voilà ce qui distingue un homme d'un autre; le reste n'est rien. La durée de la vie est si courte, ses vrais besoins sont si étroits, et quand on s'en va, il importe si peu d'avoir été quelqu'un ou personne. Il ne faut à la fin qu'un mauvais morceau de toile et quatre planches de sapin… Dès le matin j'entends sous ma fenêtre des ouvriers. À peine le jour commence-t-il à poindre qu'ils ont la bêche à la main, qu'ils coupent la terre et roulent la brouette. Ils mangent un morceau de pain noir; ils se désaltèrent au ruisseau qui coule: à midi, ils prennent une heure de sommeil sur la terre; bientôt ils se remettent à leur ouvrage. Ils sont gais; ils chantent; ils se font entre eux de bonnes grosses plaisanteries qui les égaient; ils rient. Sur le soir, ils vont retrouver des enfants tout nus autour d'un âtre enfumé, une paysanne hideuse et malpropre, et un lit de feuilles séchées, et leur sort n'est ni plus mauvais ni meilleur que le mien… Vous avez éprouvé l'une et l'autre fortune: dites-moi, le temps présent vous paraît-il plus dur que le temps passé?.. Je me suis tourmenté toute la matinée à courir après une idée qui m'a fui… Je suis descendu triste; j'ai entendu parler des misères publiques; je me suis mis à une table somptueuse sans appétit; j'avais l'estomac chargé des aliments de la veille; je l'ai surchargé de la quantité de ceux que j'ai mangés; j'ai pris un bâton et j'ai marché pour les faire descendre et me soulager; je suis revenu m'asseoir à une table de jeu, et tromper des heures qui me pesaient. J'avais un ami dont je n'entendais point parler. J'étais loin d'une amie que je regrettais. Peines à la campagne, peines à la ville, peines partout. Celui qui ne connaît pas la peine n'est pas à compter parmi les enfants des hommes… C'est que tout s'acquitte; le bien par le mal, le mal par le bien, et que la vie n'est rien.

Nous irons peut-être demain au soir ou lundi matin passer un jour à la ville; je verrai donc cette amie que je regrettais; je recouvrerai donc cet ami silencieux dont je n'entendais point parler. Mais je les perdrai le lendemain; et plus j'aurai senti le bonheur d'être à côté d'eux, plus je souffrirai de m'en séparer. C'est ainsi que tout va: tournez-vous, retournez-vous, il y aura toujours une feuille de rose pliée qui vous blessera… J'aime ma Sophie; la tendresse que j'ai pour elle affaiblit à mes yeux tout autre intérêt. Je ne vois qu'un malheur possible dans la nature; mais ce malheur se multiplie et se présente à moi sous cent aspects. Passe-t-elle un jour sans m'écrire, qu'a-t-elle? serait-elle malade? Et voilà les chimères qui voltigent autour de ma tête et qui me tourmentent. M'a-t-elle écrit, j'interpréterai mal un mot indifférent, et je suis aux champs. L'homme ne peut ni améliorer ni empirer son sort. Son bonheur et sa misère ont été circonscrits par un astre puissant. Plus d'objets, moins de sensibilité pour chacun. Un seul, tout se rassemble sur lui. C'est le trésor de l'avare…

Mais je m'aperçois que je digère mal, et que toute cette triste philosophie naît d'un estomac embarrassé. Crapuleux ou sobre, mélancolique ou serein, Sophie, je vous aime également; mais la couleur du sentiment n'est pas la même… On est allé à Charenton vous porter un volume de moi et chercher une ligne de vous. Et attendant, je piétine et je maudis la longueur du messager. Amour et mauvaise digestion. J'ai beau dire: Ce coquin s'est amusé dans un cabaret; il n'a pu voir une couronne de lierre pendue à une porte sans entrer; je ne m'en crois pas moi-même. Qu'est-ce donc que cette raison qui siège là, que rien ne corrompt, qui m'accuse et qui absout mon valet? Est-ce qu'on est sage et fou dans un même instant?

Je n'ai presque rien fait aujourd'hui; la matinée s'est échappée je ne sais comment, et je vous écris un mot ce soir pour me raccommoder avec moi-même. Je n'aurai pas perdu la journée, si j'en ai employé un quart d'heure à causer avec vous. Adieu, ma Sophie! À demain au soir ou à lundi matin, s'il fait beau et si les projets du Baron ne se dérangent point. Gardez-moi les lettres de votre sœur, et, quand vous lui écrirez, ne m'oubliez pas. Serrez la main pour moi à M. de Prisye. Présentez mon dévouement et mon respect à Mlle Boileau. Laissez-moi oublier de votre mère, puisque c'est son projet.

Mais voilà notre nouvelle arrivée qui passe en chantant par mon corridor. Il me semble qu'elle a de la voix. Adieu, mon amie! Soyez toujours bien sage. Pour moi, je suis les conseils que je donne. Je vous l'ai dit souvent, et, plus je vais, mieux je sens que je vous l'ai bien dit: il n'y a et il n'y aura jamais qu'une femme au monde pour moi. Et cette femme, qui est-elle? C'est ma Sophie; c'est elle qui pense à moi, mais qui ne m'écrit point. Car voilà mon messager revenu de Charenton sans lettres. J'ai de l'humeur; je vais me coucher de peur de gronder mal à propos et de mériter toutes les épithètes que je donnerais à mon valet; car, après tout, ce n'est pas sa faute, si l'on n'écrit point à Paris, et si cela me fâche.




XXVIII




    Au Grandval, le 3 novembre 1759.


Les IL FAUT[56 - Ces vers charmants sont de Voltaire. Diderot les citait, de mémoiresans doute, ce qui explique les variantes qu'ils présentent ici. Composés à Cirey, dans l'automne de 1734, lors d'un séjour de Mme Du Châtelet, ils figurent sous le titre de Impromptu fait à un souper dans une cour d'Allemagne, au t. V des Nouveaux mélanges publiés par les frères Cramer, et sous celui de l'Usage de la vie dans une édition des Poésies. Amsterdam, 1764, in-12. Un bibliophile qui signé E. Marnicouche a réimprimé ces stances (moins les deux derniers vers), intitulées cette fois Le bonheur de la vie, sur un texte collationné par M. Clogenson. (Rouen, Cagniard J., 1868, 40 ex. sur papier rose.)]

		Il faut penser; sans quoi l'homme devient,
		Malgré son âme, un franc cheval de somme.
		Il faut aimer: c'est ce qui nous soutient,
		Car sans aimer, il est triste d'être homme.

		Il faut avoir un ami, qu'en tout temps,
		Pour son bonheur on écoute, on consulte,
		Qui sache rendre à notre âme en tumulte
		Les maux moins vifs et les plaisirs plus grands.

		Il faut le soir un souper délectable,
		Où l'on soit libre, où l'on puisse en repos
		Goûter gaîment les bons mets, les bons mots,
		Et sans être ivre il faut sortir de table.

		Il faut la nuit dire tout ce qu'on sent
		Au tendre objet que notre cœur adore;
		Se réveiller pour en redire autant,
		Se rendormir pour y songer encore.

		Mes chers amis, convenez que voilà
		Ce qui serait une assez douce vie.
		Ah! dès le jour que j'aimai ma Sylvie,
		Sans plus chercher, j'ai trouvé tout cela.

À la place de ma Sylvie, mettez ma Sophie, si vous voulez. Ces vers m'ont paru jolis, et je vous les envoie pour vous, pour Mme Le Gendre et pour madame votre mère. J'ai vu la réponse que vous avez faite à un certain billet. Elle a ajouté ce qui manquait à ma peine! Il serait bien plus simple de me dire: Le sentiment que j'avais est usé; j'ai pesé la peine et le plaisir … et le plaisir m'a paru léger; comme je n'aimais plus, j'ai conçu que ma sœur avait raison. Je vous estimerai toujours. Et j'entendrais tout cela bien mieux que: je ne veux point le gêner, je ne veux point l'être, je n'empêche point qu'il saisisse l'amusement qui se présente, et j'espère qu'il approuvera que je le cherche. On a tant d'indulgence quand on n'a plus d'amour! Avec l'habitude que vous avez de regarder au fond de votre âme, voilà ce que vous y devez voir. Avec l'habitude de dire ce que vous voyez, c'est ainsi que vous auriez dû me parler. Si vous saviez le mal que vous m'avez fait!.. Mais quand vous le sauriez, qu'est-ce que cela vous ferait? Je ne rappellerais point en vous des sentiments qui n'y sont plus, et j'éloignerais peut-être une vérité qu'il faudra pourtant que je sache. Parlez-moi vrai, n'est-ce pas que vous n'aimez plus?




XXIX




    À Paris, le 15 janvier 1760.

Il est neuf heures sonnées. Je perds l'espérance de vous voir. J'ai lu toutes les lettres de notre sœur, qui m'ont fait grand plaisir. Voilà un griffonnage qu'elles m'ont suggéré. Vous le lui enverrez, si vous croyez qu'il en vaille la peine. Je m'en retournerai donc sans vous avoir embrassée; je remporterai l'envie de vous faire une petite caresse. Il y a cependant longtemps que je l'ai, cette envie, et qu'elle me peine. Adieu, portez-vous bien, aimez-moi comme je vous aime. Je ne sais quand je vous verrai. Demain, j'ai un rendez-vous d'affaires à six heures du soir. Dimanche je vais dîner à l'École militaire où je devais dîner jeudi; mais nous en fûmes rappelés dans la matinée par l'accouchement de Mme d'Holbach, qui nous a donné une petite créature un mois plus tôt qu'elle n'était attendue. Lundi je suis invité, je ne sais où, à une représentation d'une tragédie de M. de Ximènes[57 - Sans doute encore Don Carlos, joué sur un théâtre particulier.]. Grimm exige que j'aille avec lui. Je ferai de mon mieux pour vous apercevoir dans cet intervalle; mais de quoi me plains-je? Depuis un mois fais-je autre chose que de vous apercevoir? Cela me parai dur. Je ne me fais point, je ne me ferai jamais à l'austérité de ce régime. Pour le coup, votre mère a trouvé le secret de nous désespérer. Je m'en console un peu en imaginant qu'elle ne s'en doute pas. Bonsoir, bonsoir, voilà dix heures à votre pendule, c'est-à-dire neuf heures et demie au moins par toute terre.




XXX




    À Paris, le 1er juillet 1760.

Je ne sais pas précisément combien il y a de temps que je vous ai vue; mais ce temps m'a bien duré! Je ne sais pas précisément ce que j'ai fait; si j'avais fait quelque chose qui m'eût intéressé, je m'en souviendrais. Je venais passer aujourd'hui la journée avec vous. Il était environ cinq heures; vous veniez de sortir; vous étiez toutes allées à Spartacus[58 - Le Spartacus de Saurin avait été donné pour la première fois le 20 février 1760, et repris avec des changements le 21 avril suivant.]. Quand vous ne m'auriez pas attendu, cette pièce ne vous aura pas fait grand plaisir; on n'y est ni transporté d'admiration, ni ému d'une commisération forte, ni touché d'horreur. On ne sait pour qui s'intéresser. Ce n'est ni pour le consul, ni pour sa fille, ni pour Noricus, ni pour les Romains, ni pour Spartacus. Il ne court aucun péril. Il y a des événements, mais ils ne sont pas enchaînés. Par exemple, au premier acte, Noricus est jaloux de Spartacus; les Romains forcent la mère de Spartacus à se tuer; on prend la fille de Crassus. Le poëte pouvait tout aussi bien commencer par où il a fini, et finir par où il a commencé. En se défaisant, tout en commençant, de la mère de Spartacus, et en renvoyant la fille de Crassus, il s'est privé des seules sources de pathétique qu'il pouvait avoir. Lorsqu'il a rendu Émilie à son père, à la fin du second acte ou du troisième, la pièce est finie. Faire revenir le consul comme père d'Émilie et comme député du sénat, c'est une espèce de pléonasme déplaisant. La fille du consul sortir de la maison de son père et entrer dans un camp. Il eût fallu bien du génie pour pallier l'indécence de cette action. N'est-il pas aussi bien étrange que Crassus trouve sa fille à l'entrée de la tente de Spartacus sans en être surpris? Et cette fille qu'on vient de prendre à la fin du premier acte et qui n'en est non plus émue au commencement du second que si elle était en sûreté dans Rome! Je trouve qu'il n'y a point de jugement dans la conduite, rien de sublime dans les détails; le seul moment où l'on soit affecté, c'est celui où Spartacus demande pardon à Noricus de l'injure qu'il lui a faite. Mais à quoi cela tient-il? Qu'est-ce que cela fait à l'action? Il y a du mérite à avoir imaginé la déclaration d'Émilie à Spartacus. Le dénoûment a déplu, parce que c'est, je crois, une imitation de la mort d'Aria et de Pœtus. Je ne blâme pas qu'on cherche son dénoûment dans l'histoire. Alors il est impossible qu'il soit faux: mais il ne faut pas que le spectateur s'aperçoive de cet emprunt. Il se rappelle le trait historique, et il n'est plus étonné. Il y a une scène entre Spartacus et Crassus, député des Romains, dont le commencement m'a paru dialogué: c'est l'endroit où Spartacus répond à l'offre qu'on lui fait d'une place au sénat:



Au temps des Scipions j'aurais pu l'accepter.


Vous venez me proposer des conditions: c'est, ce me semble, prendre le rôle du vainqueur. Que parlez-vous de sénat? C'est à moi de décider s'il doit encore y avoir un sénat ou non. Le poëte a beaucoup travaillé; mais il n'avait pas le génie, sans lequel le travail coûte beaucoup et ne produit rien. Je vous dirais encore là-dessus beaucoup d'autres choses, mais vous les aurez senties comme moi. Pourquoi Crassus ne voit-il pas sa fille avant Spartacus? Croyez-vous que cette scène n'eût pas été très-intéressante? Le poëte a tout sacrifié au rôle de Spartacus; et, en cela, il a bien fait; mais il ne s'est pas aperçu que ce n'était pas assez de le montrer grand, il fallait encore le montrer malheureux. Vous ajouterez à cela tout ce qu'il vous plaira.

J'avais espéré que vous n'entendriez pas la petite pièce; mais je vois que je nie suis trompé. Je ne vous verrai donc qu'un instant. Bonsoir, mon amie. J'ai encore eu de la tracasserie d'auteur jusque par-dessus les oreilles depuis que je ne vous ai vue. Imaginez qu'avant-hier, au moment que j'étais incertain si j'irais dîner chez le Baron où je n'ai pas paru depuis quinze jours, ou au Jardin du Roi où j'étais invité avec mon évêque, Le Breton m'a enlevé pour aller travailler chez lui depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir. C'est toujours la maudite histoire de nos planches. Ces commissaires de l'Académie sont revenus sur leur premier jugement; ils s'étaient arraché les yeux à l'Académie; ils se sont dit hier toutes les pouilles de la halle. Je ne sais ce qu'ils auront fait aujourd'hui. Cela m'ennuie beaucoup, presque autant que de vous attendre après avoir été longtemps sans vous voir. J'espère vous voir et vous aimer demain un petit moment dans la matinée; je serais trop content si je pouvais me promettre de venir passer avec vous un petit reste de soirée; mais si je quitte le Baron, comment prendra-t-il cela? Ô la sotte vie que je mène! À quoi me sert donc d'aimer et d'être aimé? Mlle Clairet m'a dit que madame votre mère était malade, et moi j'ai demandé tout de suite: Et mademoiselle? Qu'elle avait eu l'estomac dérangé, et j'ai ajouté: Et mademoiselle[59 - Et Tartuffe? (Molière, le Tartuffe, acte I, sc. 5.)]? Mais j'entends une voiture. Dieu veuille que ce soit la vôtre! Il est neuf heures sonnées, et je meurs de froid aux pieds. Je vais me chauffer en vous attendant et donner au diable toutes les tragédies, toutes les comédies du monde. C'est mercredi qu'il fallait y aller. Nous y étions, Grimm, et moi. Je parcourais toutes les secondes avec une lorgnette; mais je n'y voyais point ce que j'y cherchais.




XXXI




    À Paris, le 2 août 1760.

Je conçois, mon amie, qu'il n'y a aucune espérance de vous voir ce soir. Je ne vins point hier parce que j'avais été invité, la semaine passée, par le comte Oginski[60 - Michel Casimir Oginski, grand-général de Lithuanie, né en 1731, mort en 1803. L'Encyclopédie, à l'article Harpe, lui attribue l'invention des pédales pour cet instrument.Il se mit en 1771 à la tête de la confédération lithuanienne pour s'opposer à l'invasion des Russes, et se fit distinguer par un courage qui était digne d'un meilleur succès. (T.)] à l'entendre jouer de la harpe; ce qui se fit hier en secret; nous n'étions que Mlle d'Épinay, le comte et moi. Je ne connaissais point cet instrument. C'est un des premiers que les hommes ont dû inventer. Rien n'est plus simple que des cordes tendues entre trois morceaux de bois. Le comte enjoué d'une légèreté étonnante. Il ne laisse pas imaginer, par l'extrême facilité qu'il a, qu'il exécute les morceaux les plus difficiles. La harpe me plaît; elle est harmonieuse, forte, gaie dans les dessus, triste et mélancolique dans le bas, noble partout, du moins sous les doigts du comte, mais moins pathétique que la mandore; c'est peut-être que le comte Oginski, jeune, badin, folâtre, n'a pas encore le goût des chants tendres et touchants, et malheureusement ce sont les seuls qui m'émeuvent, m'agitent et m'enlèvent à moi-même. Le comte vint à sept heures. Il joua pour nous trois jusqu'à dix. À dix survinrent les acteurs différents d'un concert arrangé qui a duré jusqu'à trois heures du matin. Vous vous doutez bien que je ne restai pas. J'étais couché entre dix et onze. Je venais ce soir vous rendre compte de mon temps, et je ne vous trouve pas. Cela me fâche un peu; mais qu'y faire? Demain je vous verrai sûrement dans la matinée, et dans la soirée si je le peux. Vous auriez bien dû me dire un mot de votre santé. Bonsoir, ma tendre amie. À demain. J'aime à croire que vous n'avez point été indisposée; j'ai bien des choses à vous dire; n'oubliez pas de m'en faire ressouvenir. Mais ou êtes-vous à l'heure qu'il est, qu'il ne fait plus de jour pour écrire ni apparemment pour choisir des étoiles?




XXXII




    Paris, le 31 août 1760.

Voici ma quatrième. La première m'a fort inquiété. J'ai cru qu'elle avait été interceptée, et par qui encore? Vous l'avez reçue à Châlons. Les deux suivantes vous ont été écrites, à Vitry, à l'adresse de M. de M***; l'une sous le contre-seing de M. de Courteilles, où je vous souhaitais une bonne fête et vous priais de m'indiquer comment et par quelle voie je vous ferais passer sûrement le petit bouquet que je vous avais destiné; l'autre tout simplement par la poste, où je vous rendais compte de ma vie depuis le jour que je vous ai perdue. Hier, samedi au soir, Damilaville[61 - Damilaville remplissait la place de premier commis au bureau des vingtièmes. Elle lui donnait le droit d'avoir le cachet du contrôleur général des finances et de contre-signer les paquets qui sortaient de son bureau; il s'en servait pour faire parvenir franc de port toutes les lettres de ses amis. C'est ainsi que la plus grande partie de la Correspondance de Voltaire passa par ses mains. (T.)] m'envoya vos numéros 4 et 5. Croyez-vous que, par le besoin que j'ai d'entendre parler de vous, je ne conçoive pas tout celui que vous avez d'entendre parler de moi? Je ne serais pas assez aimé, si les jours de poste n'étaient pas pour vous et pour moi des jours de fêtes, et je n'aimerais pas assez. Mais, puisqu'il est si doux pour nous de nous écrire, puisque c'est la seule consolation que nous puissions avoir, puisque ce reste de commerce doit nous tenir lieu de tout pendant deux mois au moins, tâchons, s'il se peut, de mettre quelque arrangement dans notre correspondance. Comme vous vous êtes servie alternativement de l'adresse de M. Grimm et de celle de M. Damilaville, quand je ne trouve rien sur le quai des Miramionnes, je cours vite rue Neuve-du-Luxembourg. L'intervalle est honnête, du cul-de-sac de l'Orangerie à la porte Saint-Bernard; cependant je ne regrette jamais mes pas, et si quelquefois je me sens fatigué, c'est quand je reviens les mains vides. Tout bien considéré, mon amie, je crois qu'il vaut mieux s'en tenir pour quelque temps à la seule adresse de Damilaville. M. Grimm est à la Chevrette. Qu'il serait heureux là, si on lui envoie de Paris toutes les lettres qui viennent à son adresse! Les miennes pourraient aisément suivre les siennes, et ce petit voyage les retarder pour moi d'un ou de deux jours; or, il ne faut pas que cela soit. Vous vous portez donc bien? Point de mal au sein? Plus d'enflure aux jambes, plus de lassitude? cela est bien heureux. Conservez-moi cette santé. J'espère, moi, que j'en aurai de reste pour mon travail et pour mes peines, et que vous me trouverez à votre retour fort amoureux et fort tendre. Je ne reprendrai pas l'histoire de mes moments, que je ne sache si ce que je vous ai écrit vous est parvenu. Il paraît une foule de petits papiers satiriques que je vous ferai passer, lorsque vous aurez le temps de vous asseoir dans votre solitude, et d'y souhaiter des nouvelles du monde que vous avez quitté. Je vous en recueillerai de toutes couleurs; j'y ajouterai toutes nos bagatelles courantes, et j'espère vous donner auprès de vos oisifs circonvoisins toute l'importance que vous ambitionnez. Je vous dirai, par exemple, en attendant, qu'il y a ici un enfant de cinq ans au plus qu'on promène de maison en maison, d'Académie en Académie, qui entend passablement le grec et le latin, qui sait beaucoup de mathématiques, qui parle sa langue à merveille et qui a une force de jugement peu commune: vous en jugerez par sa réponse à M. l'évêque du Puy. Il lui fut présenté à table. Le prélat, après quelques moments d'entretien, prit une pêche et lui dit: «Mon bel enfant, vous voyez bien cette pêche, je vous la donnerai si vous me dites où est Dieu. – Et moi, monseigneur, lui répondit l'enfant, je vous en promets douze plus belles, si vous pouvez me dire où il n'est pas.» Je serais désolé que ce prodige m'appartînt; cela sera, à l'âge de quinze ans, mort ou stupide.

D'Alembert a prononcé, à la clôture de l'Académie française, un discours sur la poésie, fort blâmé des uns, fort loué des autres[62 - Ce discours, prononcé à l'Académie à l'occasion du prix pour 1760, est recueilli dans les Œuvres de d'Alembert, sous le titre de Réflexions sur la poésie.]. On m'a dit que l'Iliade et l'Énéide y étaient traitées d'ouvrages ennuyeux et insipides, et la Jérusalem délivrée et la Henriade préconisées comme les deux seuls poëmes épiques qu'on pût lire de suite. Cela me rappelle ce froid géomètre qui, las d'entendre vanter Racine, qu'il ne connaissait que de réputation, se résolut enfin à le lire. À la fin de la première scène de Psyché[63 - Diderot a voulu citer une tragédie quelconque de Racine, et c'est par un lapsus calami qu'il a écrit le titre de la tragédie-ballet de Corneille, Molière et Quinault. (T.)]: «Eh bien, dit-il, qu'est-ce que cela prouve?»

Il paraît une Épître de Satan et de Voltaire[64 - Épître du Diable à M. de V… par M. le marquis D… Avignon et Lille, 1760, in-8. Diderot, dans sa lettre XXXVII, attribue cette Épître à M. de Rességuier; Barbier et Quérard la mettent sur le compte de C. M. Giraud, médecin. On publia: Réponse de M. de Voltaire aux Épîtres du Diable, 1762, in-8. Cette Réponse n'est pas de Voltaire.]. Je ne vous en dis rien; vous la verrez et les autres brochures du jour. Si le marquis de Ximènes me tient parole, j'espère vous faire passer, acte par acte, ou peut-être tout à la fois, la tragédie de Tancrède[65 - De Voltaire, représentée le 3 septembre 1760; elle n'était encore qu'en manuscrit à l'époque où écrivait Diderot.]. Vous voyez, chère amie, avec quelle exactitude je me conforme à vos intentions; il ne tiendra pas à moi qu'on ne vous trouve fort aimable en province. Je ne vous parlerai plus de l'histoire de mon cœur que quand les anecdotes de la ville me manqueront. Vous mériteriez bien que je fermasse cette lettre sans vous dire seulement que je vous aime; mais je ne saurais; ne m'en sachez point de gré, c'est pour moi et non pour vous que je vous dis que je vous aime de toute mon âme, que vous m'occupez sans cesse, que vous me manquez à tout moment, que l'idée que je ne vous ai plus me tourmente même quelquefois à mon insu. Si d'abord je ne sais ce que je cherche, à la réflexion je trouve que c'est vous; si je veux sortir sans savoir pourtant où aller, à la réflexion je trouve que c'est où vous étiez; si je suis avec des gens aimables et que je sente l'ennui me gagner malgré moi, à la réflexion je trouve que c'est que je n'ai plus l'espérance de vous voir un moment, et que c'était apparemment cette espérance qui me rendait le temps supportable. Je vous en dirais bien davantage, mais vous n'êtes pas digne seulement de savoir ceci que j'avais bien résolu de vous celer. Ma mie, n'allez pas au moins avoir la bêtise de prendre une plaisanterie au sérieux. Vous m'êtes chère, et si vous imaginez quelque moyen d'abréger l'éternité de votre campagne, apprenez-le-moi vite, afin que je vous satisfasse. Si je pouvais vous assoupir d'un sommeil de deux mois, je le ferais d'autant plus volontiers que le pouvoir de vous envoyer le sommeil supposerait un peu celui de vous faire faire des rêves, et que vous en feriez de jolis, rarement pourtant. Pour Dieu, dites-moi si vous avez reçu mes lettres; dites-moi comment je vous enverrai votre boîte. Adieu.




XXXIII




    Paris, le 2 septembre 1760.

J'attendais ce soir un mot de vous qui me rassurât sur le sort de mes deux dernières lettres. Il est sept heures: on a ouvert ici les dépêches; et il n'y a rien chez M. Grimm. Que faut-il que je pense? La curiosité, la méchanceté, l'infidélité, des contre-temps, que sais-je? quoi encore? Tout s'oppose donc à la douceur de notre commerce, et nous ravit le seul bien qui nous reste, l'unique consolation que nous ayons et qui nous est si nécessaire! Je vous ai envoyé l'Épître du Diable; je vous envoie Tancrède, qu'on joue demain. Si vous croyez que cette lecture puisse amuser quelques heures de notre chère sœur, faites-lui-en ma cour, ne m'oubliez jamais auprès d'elle, ni auprès de madame votre mère.

Je reçois à présent le numéro 7, et je n'apprends rien de mes lettres, voici pourtant la cinquième; ces délais me désespèrent, mais il faut espérer que la personne qui a mis à la poste la lettre que je vous lis vous rapportera un paquet des miennes. Non, chère amie, tranquillisez-vous; il ne m'est rien arrivé de fâcheux depuis votre départ. Vos inquiétudes sont les seules peines nouvelles que j'aie ressenties. Je n'ai point écrit à Châlons: votre mère avait dit en ma présence qu'elle ne voulait pas y séjourner plus de vingt-quatre heures. J'ai cru pouvoir compter sur la fermeté avec laquelle elle refusait un jour de plus à Mme Le Gendre, qui la sollicitait bien tendrement. Vous avez bien fait de consulter votre goût et votre santé sur la promenade qu'on vous proposait. Continuez, mettez-vous à votre aise, à présent que vous en avez des raisons ou des prétextes, afin qu'on y soit tout accoutumé dans la suite, et qu'on perde peu à peu le droit de vous mener à la lisière: n'y a-t-il pas assez longtemps qu'on abuse de vous? Aimez votre mère, supportez ses humeurs, prêtez-vous à toutes ses fantaisies, allez au-devant de ses goûts, faites par raison tout ce que l'estime vous inspirerait; mais conservez-vous. Supposons que la fatigue du voyage vous eût brisée et que vous fussiez restée entre la vie et la mort dans quelque misérable chaumière, croyez-vous que votre condescendance déplacée n'eût pas été autant à blâmer que l'inadvertance ou la dureté des autres? Vous faites tout ce que vous pouvez pour me réconcilier avec votre sœur; cela est fort bien; mais répondez-moi. Vous dirai-je, comme vous disait votre mère dans une autre circonstance: Répondez-moi avec cette belle franchise que vous professez? Si la petite Émilie eût été réduite dans un état pareil au vôtre, aurait-elle jamais souffert qu'on la déplaçât de son lit? On a cherché à contrister madame votre mère, au hasard de vous faire périr. Ma bonne amie, laissons tout cela.

Mais, à propos du pauvre Vialet, seriez-vous une femme à m'excuser auprès de lui? Croiriez-vous bien que je n'ai pas encore répondu à sa confiance? Je le ferai; mais il faut que j'aie la tête plus libre; et puis, je serai vrai: mais le moyen de rien dissimuler et de ne pas empirer son mal? Dites-lui tout ce que vous voudrez, promettez-lui une réponse de ma part, et cherchez tout ce qui pourra lui faire pardonner mon silence.

Vous vous plaignez des lieux que vous habitez, des occupations qui prennent votre temps, des gens que vous voyez; et croyez-vous qu'on soit mieux ici? Non, chère amie, tout y est aussi mal que là-bas, parce que vous n'êtes pas ici, parce que je ne suis pas là-bas. Rien ne manquerait où vous êtes, je n'aurais rien à désirer où je suis, si j'y étais, si vous y étiez. Comptons les jours écoulés, et tâchons d'oublier ceux qui sont encore à passer, vous loin de moi, mais loin de vous. Le discours de votre sœur à madame votre mère est excellent; mais elle se fera haïr. Combien de gens avec qui nous n'avons jamais eu d'autres torts que d'avoir remarqué leurs sottises!

Il n'y a plus d'apparence que je reprenne mon journal: il vaut mieux que je l'achève ici en quatre mots. J'ai vu d'Argental, qui m'a encore parlé du projet des Comédiens sur le Père de Famille[66 - Le drame de Diderot fut en effet représenté le 18 février suivant.]. J'ai dîné avec l'abbé Sallier[67 - Claude Sallier, né à Saulieu (Côte-d'Or), en 1685, mort en 1761, membre de l'Académie française et de celle des Inscriptions, professeur d'hébreu au Collège de France et garde de la Bibliothèque du roi. Il avait commencé, avec l'abbé Saas, un catalogue dont il a été imprimé 5 vol in-folio.], chez moi; madame a très-bien fait les honneurs, elle a même dit à l'abbé un mot assez plaisant. Mme d'Épinay et M. Grimm sont venus aujourd'hui à Paris. Le projet était d'assister à la première représentation de Tancrède, mais un mal de dents a tout dérangé. On s'en retournera vendredi à la Chevrette, avec une dent de moins, au lieu d'aller au Grandval; pour moi, je resterai: on désespère de m'avoir, et je ne m'engage pas trop. Je travaille beaucoup moins cependant que je n'espérais; mes collègues me font enrager par leurs lenteurs.

Adieu, ma tendre amie, vous me rendez justice; tout ce qui est autour de vous peut changer, excepté mes sentiments; ils sont à l'épreuve du temps et des événements. Quand mon estime croît pour vous de jour en jour, dites, est-il possible que ma tendresse diminue? Je disais autrefois à une femme que j'aimais et en qui je découvrais des défauts[68 - Mme de Puisieux, sans doute.]: «Madame, prenez-y garde, vous vous défigurez dans mon cœur; il y a là une image à laquelle vous ne ressemblez plus; si vous n'êtes plus celle qui m'engageait malgré moi, je cesserai d'être ce que je suis.» Si j'avais à dire de ma Sophie, ce serait ceci: Plus je vis avec elle, plus je lui vois de vertus, plus elle s'embellit à mes yeux, plus je l'aime, plus elle m'attache; et puis il y a bientôt cinq ans que je lui prouve que le système de sa sœur est faux. Patience, chère amie, patience; ils reviendront, ces moments où vous reverrez mon ivresse, où je vous forcerai de prononcer au fond de votre cœur que les faveurs d'une honnête femme sont toujours précieuses, et que c'est elle dont les charmes ne passent jamais. Adieu, adieu. Le 2 septembre, le jour de la naissance du joli enfant. Que n'est-il de vous! Adieu encore une fois.




XXXIV




    Paris, le 5 septembre 1760.

Je ne sais comment cela se fait, mais vous avez encore trois ou quatre de mes lettres à recevoir, et toutes les vôtres me viennent deux à deux. Ce dérangement double mon plaisir quand on me les remet, et mon impatience quand je les attends. Je ne saurai donc jamais exactement comment ce voyage s'est fait? Dites-moi de votre santé ce qu'il vous plaira, je n'y saurais avoir de foi; ne lisais-je pas que vous êtes encore enrhumée, et que vous n'avez pas assez de voix pour lire haut? Ne craignez rien de Damilaville, c'est un homme qui fait tout bien. Continuez de vous servir de cette voie; mais rassurez-moi sur votre M. Gillet. Je n'ai pas encore été à portée de faire entendre à M. Bucheley qu'il avait été joué par ses collègues; cela se fera. Je suis charmé que la situation de M. Desmarets ne soit pas aussi mauvaise que je me plaisais à la peindre. J'ai voulu vous faire entendre de M. de Saint-Gény que sa santé était déplorable, et que ses camarades dont il est aimé, et ses supérieurs qui l'estiment, le regrettent comme un sujet excellent qu'ils ont peu de temps à garder. Mon amie, ce sont les bons qui s'en vont et les méchants qui restent. Prenez garde à vous.

Voici un si que je n'entends pas; il vient à la suite des soins que votre sœur a pris de vous; achevez-moi cette phrase sans dissimuler.

Il y avait un temps infini que je n'avais vu ni Mme d'Épinay ni M. Grimm, lorsque M. Grimm est venu pour voir Tancrède, et Mme d'Épinay pour se faire arracher une dent. Le hasard a voulu que j'assistasse à l'opération le matin; et la complaisance m'a conduit au spectacle l'après-midi. Je vous entretiendrai de cela, si j'en ai le temps.

Je n'ai plus d'idée ni des Fastes, ni des Tristes, ni des Héroïdes d'Ovide; quant à ses Métamorphoses, elles m'ont toujours fait plaisir; il y a du feu, de l'imagination, de la passion, et de temps en temps des choses sublimes. Voyez la dispute d'Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille; Euripide, Sophocle, Homère et Virgile n'auraient pas mieux fait. C'est aussi une belle chose que la tête d'Orphée portée sur les flots de l'Hèbre, sa langue qui fait encore des efforts pour prononcer le nom d'Eurydice, et les ondes qui frappent les cordes de sa lyre et qui en tirent je ne sais quoi de tendre et d'harmonieux que les rivages répètent et dont les forêts retentissent. Ne viendra-t-il jamais ce temps où je serai tout à ma Sophie et à ces hommes divins, alternativement occupé de vous aimer et de les lire? Un beau morceau d'éloquence, un bel écart de poésie, un regard, un sourire, un mot doux de ma Sophie peuvent m'enivrer presque également, Tout ce qui porte un caractère de vérité, de grandeur, de fermeté, d'honnêteté me touche et me transporte.

Je vais reprendre mon journal depuis ma dernière lettre. J'étais venu ici, je vous avais écrit, il était tard. Damilaville m'invita à souper chez lui, j'acceptai; je suis un glouton; je mangeai une tourte entière; je mis là-dessus trois ou quatre pêches, du vin ordinaire, du vin de Malaga, avec une grande tasse de café. Il était une heure du matin quand je m'en retournai; je brûlais dans mon lit, je ne pus fermer l'œil. J'eus l'indigestion la mieux conditionnée. Je passai la journée à prendre du thé: le lendemain je me trouvai assez bien pour aller à Tancrède. Voici ce que j'en ai jugé. C'est un ouvrage fondé sur la pointe d'une aiguille, mais où les défauts de conduite sont rachetés par mille beautés de détail. Le premier acte est froid; cependant on y conçoit le germe d'un grand intérêt. Le second est encore froid. Le troisième est une des plus belles choses que j'aie jamais vues: c'est une suite de tableaux grands et pathétiques; il y a un moment où la scène est muette, et où le spectateur est désolé. C'est celui où Aménaïde, traînée au supplice par des bourreaux, reconnaît Tancrède; elle pousse un cri perçant, ses genoux se dérobent sous elle, elle succombe, on la porte vers une pierre sur laquelle elle s'assied; il faut y être pour concevoir l'effet de cette situation; et puis imaginez quarante personnes sur la scène: Tancrède, Argire, les paladins, le peuple, Aménaïde et des bourreaux. Le quatrième est vide d'action, mais plein de beaux morceaux. On ne sait ce que c'est que le cinquième; il est long, froid, entortillé, excepté la dernière scène qui est encore très-belle. Je ne sais comment le poëte a pu se résoudre à faire mourir Tancrède, et à finir sa pièce par une catastrophe malheureuse. Il est sûr que j'aurais rendu tous ces gens-là heureux. M. Saurin me disait que ce n'aurait plus été une tragédie; et Grimm lui répondit: «Qu'est-ce que cela fait?» Il est sûr que cela eût été mieux. Damilaville n'aime pas qu'on cherche la mort, parce qu'on s'est attaché à une infidèle; il médisait: «Si vous aimiez, et qu'on vous trompât, que feriez-vous? – D'abord, lui répondis-je, j'aurais bien de la peine à le croire: quand j'en serais assuré, je crois que je renoncerais à tout ce qui me plaît, que je me retirerais au fond d'une campagne, et que j'irais attendre là ou la fin de ma vie ou l'oubli de l'injure qu'on m'aurait faite. La nature, qui nous a condamnés à éprouver toutes sortes de peines, a voulu que le temps les soulageât malgré nous: heureusement, pour la conservation de l'espèce malheureuse des hommes, presque rien ne résiste à la consolation du temps. C'est là ce qui quelquefois me fait désirer sans scrupule une grande maladie qui m'emporte. Je me dis à moi-même: Je cesserais de souffrir; et au bout de quelques années (et c'est beaucoup donner à la douleur amère de mes amis), ils trouveraient une sorte de douceur à se ressouvenir de moi, à s'en entretenir et à me pleurer.

Je joins à cette lettre le Discours sur la Satire des philosophes[69 - Discours sur la Satire contre les philosophes, Athènes, 1760, in-12. Diderot, qui l'attribue ici à tort à Saint-Lambert, relève lui-même cette erreur dans la lettre XLVIII, en la mettant sur le compte de l'abbé Coyer, son véritable auteur. (T.)]. On l'attribue à M. de Saint-Lambert; c'est un ouvrage plein de modération et sur lequel il n'y a eu ici qu'un jugement. M. de Voltaire avait lu à M. Grimm son Tancrède, lorsque celui-ci était à Genève, et il lui disait à propos des choses simples et des tableaux: «Vous voyez, mon cher, que j'ai fait bon usage des préceptes de votre ami»; et il lui disait la vérité. Je ne sais si je n'irai pas la semaine prochaine passer quelques jours à la Chevrette. Ils veulent tous que je raccommode le Joueur, et que je le donne aux Français[70 - Ce projet ne fut pas exécuté. Le Joueur, imprimé pour la première fois dans le Supplément aux Œuvres de Diderot, Paris, Belin, 1819, in-8, figure au t. VII de cette édition.]. Ce sera là mon occupation. Adieu, ma tendre amie. Je vous aime de toute mon âme; c'est un sentiment que rien ne peut affaiblir; au contraire, je le crois quelquefois susceptible d'accroissement. Quand je suis à côté de vous, quand je vous regarde, il me semble que je ne vous ai jamais tant aimée que dans ce moment. Mais c'est une illusion. Comment se pourrait-il faire que la mémoire du bonheur ne le cédât pas à la jouissance? Quelle comparaison entre le transport passé et l'ivresse présente? Je vous attends pour juger cela. Nous ne sommes qu'au 5 septembre. Que le temps me dure! Adieu.




XXXV




    Le 10 septembre 1760.

N'imaginez point cela, ma chère amie, ce n'est ni la faute des postes, ni la mienne; je suis exact et les courriers vont leur train. Mais mes lettres traînent des trois ou quatre jours sur le bureau de M. le substitut, et cependant vous vous plaignez; et je me désespère. Je crois que vous auriez été bien contente dimanche au soir, si vous m'eussiez entendu maudire le contre-seing de M. de Courteilles, et tenir à M. Damilaville des propos d'une extravagance qui en aurait offensé tout autre, mais qui ne lui taisaient que pitié, parce qu'il connaît un peu ma folie. Voilà, par exemple, de ces choses qui sont mal, et dont je ne saurais me repentir; quand je reviens de sang-froid sur ce qu'ils appellent des emportements déplacés, je me trouve comme je dois être, et je leur dirais volontiers: Rompez tout commerce avec les hommes passionnés, ou attendez-vous à ces incartades: il faut ou se renfermer, ou s'attendre à avoir de la poussière dans les yeux, si l'on se promène quand il fait du vent.

Je suis à la Chevrette où je reçois votre numéro 11. Je devais y arriver samedi au soir; j'en avais fait une promesse solennelle; mais le moyen de fuir devant le mot que j'attendais dimanche? Je restai. Le mot vint; j'y répondis, et lundi au soir je me rendis ici, où l'on ne m'espérait plus. Nous nous croisâmes, Grimm et moi, sur la route. J'ai donc passé les deux jours suivants en tête-à-tête avec son amie. Voici quelle a été notre vie. Des conversations tantôt badines, tantôt sérieuses, un peu de jeu; un peu de promenade ensemble ou séparés beaucoup de lecture, de méditations, de silence, de solitude et de repos. Mercredi, Grimm revint à onze heures du soir; nous eûmes deux heures d'inquiétude; la nuit était très-obscure, et nous craignions qu'il ne lui fût arrivé quelque chose: nous voilà trois pour jusqu'à lundi prochain. Que fais-je? que font-ils? Le matin, il est seul chez lui où il travaille. Elle est seule chez elle où elle rêve à lui. Je suis seul chez moi où je vous écris; nous nous voyons avant dîner un moment. Nous dînons. Après le dîner, la partie d'échecs; après la partie d'échecs, la promenade; après la promenade, la retraite; après la retraite, la conversation; après la conversation, le souper; après le souper, encore un peu de conversation; et c'est ainsi que finira une journée innocente et douce, où l'on se sera amusé et occupé, où l'on aura pensé, où l'on se sera instruit, estimé et aimé, et où l'on se sera dit: Mais vous aurez donc toujours de la peine, et il ne dépendra pas de moi de vous rendre heureuse? Une chose me plaît-elle et me la proposé-je, il faut absolument qu'il survienne un contre-temps qui la gâte. J'avais une certaine joie à penser que vous lisiez Tancrède tandis que je le verrais. Je me disais: Quel plaisir elle aura dans cet endroit! Elle n'entendra jamais cet Eh bien! mon père? sans fondre en larmes. J'unissais mes sensations aux vôtres; j'étais enchanté que, séparés par une distance de soixante lieues, nous éprouvassions un plaisir commun; et voilà que vous n'avez pas encore reçu cet envoi.

Je trouve du courage dans les aveux et les réponses que vous faites à madame votre mère. Peut-être si vous eussiez osé plus tôt, en aurions-nous été mieux. On laisse aller ce qu'on désespère d'arrêter.

Un paquet que M. Gillet avait reçu le matin! le matin! ah! chère amie, cela ne se peut, je ne veux faire injure à personne; mais il me vient, malgré que j'en aie, des soupçons d'infidélité. Je vous prie de voir si les cachets sont entiers. En vérité, nos fripons de Paris sont, dans le courant des procédés, plus droits que nos honnêtes gens de province; une misérable petite curiosité suffit à ceux-ci pour les porter à une action vile que les premiers ne feraient que par quelque grand intérêt qu'on a rarement. Si je vous en ai écrit bien d'autres? en doutez-vous? Vous en avez trois ou quatre à recevoir, sans compter celle-ci. Mais comment puis-je remédier aux délais qui vous affligent? Mon rôle est de ne laisser aller aucun courrier à vide, et vous y pouvez compter.

Ce que je pense de cette épître[71 - L'Épître du Diable à M. de V… dont il est question dans la lettre XXXII.]? que c'est un tissu d'atrocités écrites avec facilité. À la place de Voltaire, vous en sentiriez toute la platitude; mais vous en seriez mortifiée. Il y a par-ci et par-là des reproches qu'on n'entend pas de sang-froid. Au reste ne craignez aucune suite fâcheuse de ces papiers-là. Qui est-ce qui les lit? et puis l'idole est si décriée! Les enfants lui crachent au visage.

M. Gaschon envoya samedi savoir ce que je faisais; je ne l'ai point vu et je me le reproche; c'est un très-galant homme qui se jette beaucoup en avant, mais qui ne recule jamais.

Vous l'aurez incessamment, votre boîte; mais que je sache à qui je l'adresserai.

Mon amie, ne me louez pas trop votre sœur, je vous en prie, cela me fait du mal; je ne sais pas pourquoi, mais cela est.

J'ai passé la journée du samedi à mettre un peu d'ordre dans mon coffret. J'ai emporté ici la Religieuse, que j'avancerai, si j'en ai le temps. J'y trouverai le Joueur, qu'ils m'exhortent tous à ajuster à nos mœurs. C'est une grande affaire. M. Grimm l'a lu enfin, et il en est transporté.

Nous avons eu mercredi M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot. M. de Saint-Lambert est un homme d'un sens exquis; on n'a ni plus de finesse ni plus de sensibilité que Mme d'Houdetot. Ces heures-là se sont échappées. Mme d'Houdetot me disait, à propos d'une tête de Platon que j'ai donnée pour une tête de Sapho, que j'étais bien vieux et qu'à dix-huit ans je n'aurais pas fait cet échange-là.

Ma sœur garde le silence avec moi; elle est honteuse ou fâchée. Est-ce contre elle ou contre moi qu'elle boude? Mme Diderot en reçoit de temps en temps des lettres qu'elle serre. On crie tous les jours aux oreilles de l'abbé convalescent que, sans les soins de sa sœur, il ne serait plus; il faut espérer qu'il rougira d'en user mal avec elle, du moins jusqu'à ce que les services rendus soient assez éloignés pour que l'humeur puisse se montrer sans l'ingratitude.

Mes collègues[72 - De l'Encyclopédie.] me font sécher; ils ne me rendent rien, et je ne travaille point. Mais dites-moi donc, M. Gaschon vous a-t-il écrit? Ira-t-il, n'ira-t-il pas à Isle? Est-ce que vous n'avez pas encore vu l'abbé Dumoncet? Le général et le procureur de son ordre viennent de perdre, contre un simple religieux, un procès qui les déshonore. J'aurais une infinité de choses à vous dire de Grimm, de Mme d'Épinay, de Saurin, du Baron, de Damilaville, de M. de Saint-Gény, de Voltaire; mais je n'en ai ni le temps ni la place. Ce dernier vient de publier le Recueil des satires du jour, revu, corrigé et augmenté[73 - Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'année 1760, Genève, 1760, in-8. Voir dans la France littéraire (art. Voltaire, n° 224) l a liste des pièces composant ce volume et rassemblées par les soins de Morellet.]; je vous l'enverrai aussitôt que nous l'aurons. Je n'ai point encore vu Mlle Boileau. Je rencontrai hier dans nos jardins M. l'échevin, qui me dit qu'elle avait toujours été à la campagne. Mais si je continue, je finirai sans avoir dit que je vous aime. Le détail que je vous fais de mes instants prouve bien que je sens tout l'intérêt que vous prenez à moi; mais il ne montre pas autant celui que je prends à vous. Chère amie, supposez-le tel qu'il vous plaira, et craignez encore de demeurer au-dessous de ce qu'il est. Adieu.




XXXVI




    15 septembre 1760.

C'était hier la fête de la Chevrette. Je crains la cohue. J'avais résolu d'aller à Paris passer la journée; mais M. Grimm et Mme d'Épinay m'arrêtèrent. Lorsque je vois les yeux de mes amis se couvrir et leurs visages s'allonger, il n'y a répugnance qui tienne et l'on fait de moi ce qu'on veut.

Dès le samedi au soir, les marchands forains s'étaient établis dans l'avenue, sous de grandes toiles tendues d'arbre en arbre. Le matin, les habitants des environs s'y étaient rassemblés; on entendait des violons; l'après-midi on jouait, on buvait, on chantait, on dansait, c'était une foule mêlée de jeunes paysannes proprement accoutrées, et de grandes dames de la ville avec du rouge et des mouches, la canne de roseau à la main, le chapeau de paille sur la tête et l'écuyer sous le bras. Sur les dix heures les hommes du château étaient montes en calèche, et s'en étaient allés dans la plaine. À midi, M. de Villeneuve[74 - M. Vallet de Villeneuve, qui épousa, en 1769, la fille de Dupin de Francueil, ami de Mme d'Épinay et grand'père de George Sand.] arriva.

Nous étions alors dans le triste et magnifique salon, et nous y formions, diversement occupés, un tableau très-agréable.

Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm se faisait peindre et Mme d'Épinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait.

Un dessinateur assis plus bas, sur un placet[75 - Petit siège qui n'a ni bras ni dossier (Littré).], faisait son profil au crayon. Il est charmant, ce profil; il n'y a point de femme qui ne fût tentée de voir s'il ressemble[76 - Le portrait de Grimm fut peint par la jeune fille qui fit aussi celui de Diderot, dont il est question dans la lettre XXXVIII. C'est probablement celui qu'une demoiselle Lechevalier exposa, en 1761, le jour de la Fête-Dieu, à la place Dauphine. Le «dessinateur assis plus bas» était Garand, qui peignit quelques jours après un portrait de Diderot, pour faire pendant à celui de Mme d'Épinay; «c'est vous dire en un mot à qui ils sont destinés,» ajoute Diderot. «Un certain barbouilleur de la place Dauphine, nommé Garand, a fait pour moi un profil cent fois plus ressemblant», écrit Grimm, en 1767, à propos du dessin de Greuze, gravé par Saint-Aubin. On a vu (t. XI, p. 221) que c'était aussi l'opinion de Diderot lui-même.].

M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée.

Je jouais aux échecs avec Mme d'Houdetot.

La vieille et bonne Mme d'Esclavelles, mère de Mme d'Épinay, avait autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur.

Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient, l'une à la main, l'autre au tambour.

Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.

M. de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de la maison et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. Mme d'Houdetot et lui se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j'ai même conçu qu'il avait quelque tort avec elle.

L'heure du dîner vint. Au milieu de la table était d'un côté Mme d'Épinay et de l'autre M. de Villeneuve; ils prirent toute la peine et de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaiement et longtemps. Des glaces; ah! mes amies, quelles glaces! c'est là qu'il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.

Après dîner, on fit un peu de musique. La personne dont je vous ai déjà parlé qui touche si légèrement et si savamment du clavecin nous étonna tous, eux par la rareté de son talent, moi par le charme de sa jeunesse, de sa douceur, de sa modestie, de ses grâces et de son innocence. Sans exagérer, c'était Émilie à quinze ans. Les applaudissements qui s'élevèrent autour d'elle lui faisaient monter au visage une rougeur, et lui causaient un embarras charmant. On la fit chanter; et elle chanta une chanson qui disait à peu près:

		Je cède au penchant qui m'entraîne;
		Je ne puis conserver mon cœur.

Mais je veux mourir, si elle entendait rien à cela. Je la regardais, et je pensais au fond de mon cœur que c'était un ange, et qu'il faudrait être plus méchant que Satan pour en approcher avec une pensée déshonnête. Je disais à M. de Villeneuve: Qui est-ce qui oserait changer quelque chose à cet ouvrage-là? Il est si bien. Mais nous n'avons pas, M. de Villeneuve et moi, les mêmes principes. S'il rencontrait des innocentes, lui, il aimerait assez à les instruire; il dit que c'est un autre genre de beauté.

Il était assis à côté de moi, nous parlâmes de vous, de Mme votre mère, de Mme Le Gendre. Il m'apprit qu'il avait passé trois mois à la campagne où vous êtes. «Trois mois, c'est bien plus de temps qu'il n'en faut pour devenir fou de Mme Le Gendre.– Il est vrai, mais elle se communique si peu! —Je ne connais guère de femmes qui se respectent autant qu'elle.– Elle a raison. —Mme Volland… est une femme d'un mérite rare.– Et sa fille aînée… —Elle a de l'esprit comme un démon.– Elle a beaucoup d'esprit; mais c'est sa franchise surtout qui me plaît. Je gagerais presque qu'elle n'a pas fait un mensonge volontaire depuis qu'elle a l'âge de raison.»

Nos chasseurs revinrent sur les six heures. On fit entrer les violons et l'on dansa jusqu'à dix; on sortit de table à minuit; à deux heures au plus tard nous étions tous retirés; et la journée se passa sans l'ennui que j'en redoutais. Cependant si j'avais été à Paris, une lettre de mon amie, que Damilaville m'aurait remise et que j'attends encore, m'aurait fait plus de plaisir mille fois. Il faut espérer que quelqu'un me l'apportera dans le jour; ou qu'au pis-aller M. Grimm, qui part, me l'enverra ce soir.

Où êtes-vous? Est-ce à Châlons? M'oubliez-vous là dans le tumulte des fêtes et dans les bras de votre sœur? Madame, ménagez un peu sa santé, et songez que le plaisir a aussi sa fatigue.

Combien de temps resterez-vous encore à Châlons? Si par hasard cette lettre ne vous y trouvait plus, que deviendrait-elle?

Eh bien, ils se sont vus? Que se sont-ils dit? De quoi sont-ils convenus? Je vous avais priée d'excuser mon silence auprès de lui; y aurez-vous pensé?

Si vous trouvez un moment favorable, saisissez-le pour offrir tout mon dévouement et tout mon respect à madame votre mère. Ne m'oubliez pas auprès de M. Le Gendre.

J'ai demandé à M de Villeneuve des nouvelles de M. de S… et il m'a répondu qu'il se portait à merveille et qu'il attendait madame sur la fin d'octobre. Je lui disais de Mm B… «Il faut convenir que ces maris-là sont de gros butors. Aller faire un enfant à cette petite femme qui n'a qu'un souffle de vie! cette aventure ne lui serait jamais arrivée avec un amant.» Cependant il me regardait avec attention; mais j'étais du sérieux le plus ferme et le plus bête. Je suis sûr qu'il s'y est trompé, et qu'il en a ri.

Le Baron dut arriver hier soir à Paris; et nous pourrions l'avoir à dîner aujourd'hui. S'il nous restait jusqu'à mercredi, je m'en retournerais avec lui, et nous passerions la grande ville sans mettre pied à terre. Au reste, les mesures sont prises, et vos lettres, toujours adressées à Damilaville, me parviendront sûrement au Grandval.

J'ai vu toute la famille d'Épinay. Avec quelques différences dans les caractères, ils ont plusieurs excellentes qualités communes. M. d'Épinay est l'affabilité même. Ce sera un jour bien triste pour Grimm et pour son amie que celui qui m'en séparera. Pour moi, je ne distingue plus ni les lieux, ni les temps, ni les circonstances; votre absence a tout mis de niveau; je porte partout sur la poitrine un poids qui me presse sans cesse et qui m'étouffe quelquefois. Ô mon amie! si vous souffriez seulement la moitié de mon ennui, vous n'y résisteriez pas. Si c'est votre retour qui me doit soulager, quand donc revenez-vous? Lorsque Daphnis revit sa Chloé, après un long et cruel hiver qui les avait séparés, la première fois sa vue se troubla, ses genoux se dérobèrent sous lui, il chancelait, il allait tomber, si Chloé ne lui avait tendu les bras pour le soutenir. Mon amie, si par quelque enchantement je vous retrouvais tout à coup à côté de moi, il y a des moments où j'en pourrais mourir de joie. Il est sûr que je ne connais ni bienséance, ni respect qui puisse m'arrêter. Je me précipiterais sur vous, je vous embrasserais de toute ma force, et je demeurerais le visage attaché sur le vôtre, jusqu'à ce que le battement fût revenu à mon cœur, et que j'eusse recouvré la force de m'éloigner pour vous regarder. Je vous regarderais longtemps avant que de pouvoir vous parler: je ne sais quand je retrouverais la voix, et quand je prendrais une de vos mains et que je la pourrais porter à ma bouche, à mes yeux, à mon cœur. J'éprouve, à vous entretenir de ce moment et à l'imaginer, un frissonnement dans toutes les parties de mon corps, et presque la défaillance. Ah! chère amie, combien je vous aime, et combien vous le verrez lorsque nous serons rendus l'un à l'autre!

N'êtes-vous pas une cruelle femme? Si j'étais à côté de vous, je crois… – Eh bien! que feriez-vous? – Je devrais vous gronder, et je vous baiserais… Imaginez que ma dernière est à Châlons contre-signée Courteilles (c'est encore un paquet), et que celle-ci y allait aussi et que de quinze jours vous n'auriez entendu parler de moi, si M. Grimm n'avait été arrêté par l'envie d'entendre encore notre petite clavecinière; d'où il est arrivé qu'il est parti tard, que j'ai reçu votre douzième, que je lui ai recommandé la mienne, et que la voilà qui, changeant d'enveloppe et d'adresse, s'en va chez M. Gillet. Ne faites plus de ces fautes-là, je vous en prie. Eh bien! vous ne me dites rien, ni du Discours sur la Satire des philosophes, ni de la tragédie de Tancrède. Bonsoir, mon amie, bonsoir.




XXXVII




    17 septembre 1760.

Je vous écris à la hâte; un de nos peintres s'en retourne dans un quart d'heure, et il faut qu'il se charge de ce billet pour l'hôtel de Clermont-Tonnerre. J'y renferme un mot de grimoire. Je ne vous demande plus rien sur l'arrangement qui s'est fait entre le philosophe et notre chère sœur. J'avais ployé toutes vos lettres sur mon bureau, j'allais répondre à ce que je pouvais avoir laissé en arrière; mais depuis cinq ou six jours cette maison est si tumultueuse que la nuit est fort avancée lorsqu'on pourrait disposer d'un moment.

Il vient de m'arriver un petit accident. J'étais allé me promener autour d'une grande pièce d'eau sur laquelle il y a des cygnes. Ces oiseaux sont si jaloux de leur domaine, qu'aussitôt qu'on en approche ils viennent à vous à grand vol. Je m'amusais à les exercer, et quand ils étaient arrivés à un des bouts de leur empire, aussitôt je leur apparaissais à l'autre. Pour cet effet il fallait que je courusse de toute ma vitesse; ainsi faisais-je, lorsque je rencontrai devant un de mes pieds une barre de fer qui servait de clef à ces ouvertures qu'on pratique dans le voisinage des eaux renfermées et que l'on appelle des regards. Le choc a été si violent que l'angle de la barre a coupé en deux, ou peu s'en faut, la boucle de mon souliers; j'ai eu le cou-de-pied entamé et presque tout meurtri. Cela ne m'a pas empêché de plaisanter sur ma chute qui me tient en pantoufle, la jambe étendue sur un tabouret. On a pris ce moment de prison et de repos pour me peindre; on refait de moi un portrait admirable. Je suis représenté la tête nue, en robe de chambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le gauche, et celui-ci servant d'appui à la tête, le cou débraillé, et jetant mes regards au loin, comme quelqu'un qui médite. Je médite en effet sur cette toile; j'y vis, j'y respire, j'y suis animé; la pensée paraît à travers le front. On peint Mme d'Épinay en regard avec moi; c'est vous dire en un mot à qui les deux tableaux sont destinés. Elle est appuyée sur une table, les bras croisés mollement l'un sur l'autre, la tête un peu tournée, comme si elle regardait de côté; ses longs cheveux noirs relevés d'un ruban qui lui ceint le front; quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban. Les unes tombent sur sa gorge; les autres se répandent sur ses épaules, et en relèvent la blancheur. Son vêtement est simple et négligé. Je comptais retourner ce soir à Paris; mais mon accident et ces portraits me retiendront ici jusqu'à dimanche. Dimanche nous partirons tous. M. Grimm ira le mardi à Versailles; Mme d'Épinay, le lundi au Grandval; moi je resterai à Paris. Je suis arrivé à la Chevrette au moment où Saurin en partait pour aller à Montigny chez M. Trudaine; nous en avons reçu deux ou trois lettres charmantes, moitié vers et moitié prose. Il y en a une, la dernière, où, sous prétexte de me donner des conseils sur le danger qu'il y a à regarder de trop près de grands yeux noirs, il y fait une déclaration très-fine à Mme d'Épinay. Cela l'a rendue d'abord un peu soucieuse. Son souci a fait le sujet d'une de nos conversations, ou de plusieurs excellents propos qu'elle m'a tenus, je n'en ai retenu qu'un que je vous prie de rendre à votre sœur. Je lui disais, comme m'avait dit cette sœur au Palais-Royal, un jour que je lui conseillais d'arrêter tout de suite celui qu'on ne voulait point engager, qu'on s'exposait à un ridicule quand on refusait des avances qu'on pouvait nier et qui n'avaient point été faites; elle me répondit qu'il valait mieux s'exposer à un ridicule que de compromettre le bonheur d'un honnête homme. Voilà une phrase bien entortillée, mais vous l'entendrez. Adieu, ma tendre amie, je vous embrasse de tout mon cœur. Mes sentiments les plus tendres sont pour vous; mes sentiments les plus respectueux pour Mme Le Gendre.

P. S. On m'obsède, et je ne sais ce que j'écris. Je ne perdrai aucune occasion de vous donner de mes nouvelles. Je vous demande, dans quelques-unes de mes lettres que vous n'avez point encore reçues, l'explication d'un si suivi de plusieurs points; vous me direz aussi ce qui a pu déranger votre voyage à Châlons. Je vois, par la lettre en grimoire, que Mme Le Gendre est ou sera incessamment avec vous. Je suis devenu si extravagant, si injuste, si jaloux; vous m'en dites tant de bien; vous souffrez si impatiemment qu'on lui remarque quelque défaut, que…je n'ose achever! Je suis honteux de ce qui se passe en moi; mais je ne saurais l'empêcher. Madame votre mère prétend que votre sœur aime les femmes aimables, et il est sûr qu'elle vous aime beaucoup. Adieu! je suis fou. Voudriez-vous que je ne le fusse pas? Adieu, adieu. Ai-je longtemps encore à dire ce triste mot?




XXXVIII




    Le .. septembre 1760.

J'éprouve le même ennui que vous. L'abbé Galiani vient d'arriver. Ses contes ne m'amusent plus comme auparavant; j'étais mieux entre M. Grimm et son amie. Grimm a un peu déplu à Mme d'Épinay; il ne désapprouvait pas assez le propos d'un homme de notre connaissance, appelé M. Venel, qui disait qu'il fallait garder la probité la plus scrupuleuse avec ses amis, mais que c'était une duperie d'en user mieux avec les autres qu'ils n'en useraient avec nous. Nous soutenions, elle et moi, qu'il fallait être homme de bien avec tout le monde sans distinction. L'abbé Galiani m'a beaucoup déplu, à moi, en confessant qu'il n'avait jamais pleuré de sa vie, et que la perte de son père, de ses frères, de ses sœurs, de ses maîtresses ne lui avait pas coûté une larme. Il m'a paru que cet aveu n'avait pas moins choqué Mme d'Épinay.

M. de Saint-Gény a la poitrine faible, et il est assujetti à un travail de bureau qui le tuera. Voilà tout. Le si dont je vous parle n'est point un doute; il ressemble plutôt à un souhait: c'est la suite d'un grand éloge de votre sœur. Ne m'exhortez plus à la sobriété; depuis plusieurs jours, je mange très-peu. Le Discours sur la Satire des philosophes n'est pas de M. de Saint-Lambert, ni l'Épître de Satan à Voltaire de Palissot, mais d'un M. de Rességuier, qui s'est fait mettre à la Bastille, il y a quelques années, pour des vers très-violents et très-bien faits contre le roi et Mme de Pompadour[77 - M. de Rességuier, chevalier de Malte, fut enfermé non à Bastille, mais au château de Pierre-Encise, pour son Voyage d'Amathonte, ouvrage mêlé de prose et de vers, imprimé et supprimé en 1759, très-violent pamphlet contre Mme de Pompadour. Voir sur Rességuier une étude de M. H. Bonhomme, Revue Britannique, juin 1875.]. C'est l'abbé d'Olivet qui a été l'éditeur de cette mauvaise Épître, et M. de Pompignan le censeur. On a découvert cela par les femmes.

Votre jeune mariée de Sandrin est une folle. On disait hier au soir deux choses qui m'ont frappé. La première, c'est qu'assez communément à l'âge de dix-huit ans, temps fixé pour les vœux religieux, les jeunes personnes des deux sexes tombaient dans une mélancolie profonde. La seconde qu'on ne savait tendrement aimer que dans les contrées superstitieuses. J'aurais décidé comme la Sorbonne. Me voilà revenu à cette tirade de votre sœur contre les hommes ou plutôt contre moi. Le correctif qui la termine ne signifie rien. La politesse excepte toujours celui à qui l'on parle; mais la sottise serait à se tenir pour excepté. Cette femme est injuste et vaine. Il lui faudrait un amant; il faudrait que cet amant fût parfait, il faudrait qu'il lui fût entièrement dévoué, et il faudrait qu'il se trouvât suffisamment récompensé de l'honneur de la servir. La religion exige moins de nous.

Nous avons eu ici les quatre sœurs, toutes charmantes, mais surtout Jeannette. C'est celle qui chante, qui peint et qui joue du clavecin comme un ange! Je voudrais que vous la vissiez. On peut avoir vu au clavecin autant et plus de talent, mais rarement autant d'innocence et de modestie. On la regarde avec plus de plaisir encore qu'on ne l'entend. Mais ce qui passe, c'est l'indifférence pour les éloges que ses talents lui méritent. On dirait qu'elle se prise au dedans d'elle-même de quelque qualité secrète qu'on ignore et qui mériterait bien autrement l'admiration. C'est comme une belle femme qui porte une grande âme et qu'on loue de sa beauté. Elle vous remercie d'une manière si froide, si dédaigneuse! C'est comme si elle nous disait: Vous vous en tenez à l'écorce; ce n'est pas cela. Je gage que si vous lisez cet endroit à votre sœur, elle s'y reconnaîtra. Cette femme est vaine, vous dis-je; j'avouerai cependant que cela lui ressemble un peu et que je ne saurais me le dissimuler. Qu'elle dise de Philémon et de Baucis ce qu'il lui plaira; je lui prouverai, avec le temps, que les amants fidèles et constants seraient plus communs si les pareilles de ma Sophie se rencontraient plus souvent.

Gardez-vous bien de juger mon ami d'après les apparences. Je ne saurais accepter la préférence que vous m'accordez sur lui.

Vous vouliez donc qu'Aménaïde et Tancrède fussent heureux. Eh bien! écoutez. J'ai soutenu à Saurin que cela devait être, et que le cinquième acte, comme le poëte l'a fait, était à contresens. Grimm pensa avec moi qu'on aurait pu arracher du spectateur des larmes de joie, comme on lui en a fait répandre de tristesse. Le Joueur est entre les mains de M. d'Argental, qui en a désiré la lecture; nous verrons ce qu'il en dira. Je ne crois pas que les changements que notre goût présent exige fussent aussi considérables que vous l'imaginez. Voilà le spectateur bien préparé à celui des décorations.

Dieu soit loué! mes lettres vous parviennent, et les dates doivent vous reprocher la tracasserie que vous m'avez faite avec Mme Le Gendre, que vous servez selon son esprit, en lui donnant occasion dédire du mal de moi, et de m'envelopper dans la classe nombreuse de ceux qu'elle a juste raison de mépriser. Il est vrai qu'à la suite d'une page d'invectives adressées à tous, il vient un petit mot qui me sépare; mais quel effet a ce petit mot froid, après la chaleur d'une longue déclamation? Il reste au fond du cœur que c'est ainsi que sont les hommes, et j'en suis un. En attendant que vous sachiez si vous irez ou non à Châlons, je vous écrirai toujours par Vitry.

Mme d'Épinay reçoit des lettres charmantes de M. de Voltaire. Il disait, dans une des dernières, que le diable avait assisté à la première représentation de Tancrède sous la figure de Fréron, et qu'on l'avait reconnu à une larme qui lui était tombée des loges sur le bout du nez, et qui avait fait pish, comme sur un fer chaud[78 - Cette lettre manque dans la Correspondance générale de Voltaire, et dans les Mémoires de Mme d'Épinay.].

Je ne fais rien; j'ai l'âme malade et le pied brisé. Le portrait de Mme d'Épinay est achevé; elle est représentée la poitrine à demi nue; quelques boucles éparses sur sa gorge et sur ses épaules; les autres retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche entr'ouverte; elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image de la tendresse et de la volupté.

Nous avons eu aujourd'hui à dîner une femme en homme. C'est une Mme Gondoin, jolie comme un cœur. J'étais assis à côté d'elle, et nous avons beaucoup causé. J'ai cru qu'elle mourrait de rire d'un mot naïf que j'ai dit à notre curé, qui est un des plus gros garçons qui se voient: c'est qu'on pourrait le baiser pendant trois mois de suite sans baiser deux fois dans le même endroit; et d'un autre, à propos de quelqu'un qui disait qu'il y avait plus de sots dans ce monde-ci que partout ailleurs; j'ajoutais que cet homme avait beau les compter, il en oubliait toujours un. On a l'esprit si libre à la campagne qu'il ne faut presque rien pour amuser beaucoup, surtout quand on n'a pas l'âme chagrine.

Vous attendez donc Mme de Solignac vers le commencement d'octobre? Je crains bien que vous ne vous mécomptiez, et qu'elle n'arrive que dans les premiers jours de novembre. Pour moi, je ne vous attends pas plus tôt. Il nous est venu quelques virtuoses, entre lesquels M. de La Live. Mon portrait était sur le chevalet; ils en ont tous parlé comme d'une très-belle chose, et pour la ressemblance, et pour la position, et pour le dessin, pour la couleur, et pour la vie. Cependant la sœur aînée de celle qui l'a peint était debout dans un coin et pleurait de joie des éloges qu'on donnait à sa cadette.

Nous partons tous ce soir pour Paris. J'accompagnerai d'Épinay, qui va passer au Grandval les jours que Grimm s'éloigne d'elle pour aller à la cour. Nous reviendrons mercredi, elle pour regagner la Chevrette, moi pour arranger mes paquets et ramasser de la besogne pour le reste de la saison que je passerai chez Mme d'Aine. Continuez de vous bien porter. Aimez-moi; dites-le-moi; aimez-moi tendrement; dites-le-moi souvent. La douleur s'est emparée de mon âme, et, si vous souffrez qu'elle s'y loge, je crains bien que ce ne soit à demeure. Quand j'aurais été coupable, comme votre sœur l'a cru, n'y avait-il pas un rôle plus doux, plus honnête à faire que celui de m'accuser? Adieu! Mon respect à madame votre mère. Ah! Sophie, la vie est une bien mauvaise chose pour les âmes sensibles; elles sont entourées de cailloux qui les choquent et les froissent sans cesse.




XXXIX




    Le .. septembre 1760.

Me voilà aux mêmes lieux où j'étais l'an passé: y suis-je plus heureux? Non. Quoi donc! trente ans d'expérience du passé ne suffisent pas pour désabuser de l'avenir! La peine me surprend toujours, et lorsque le plaisir vient, il semble que je m'y sois attendu.

Nous avons tous quitté la Chevrette dimanche au soir, et nous sommes arrivés, Mme d'Épinay et moi, lundi, entre une heure et une heure et demie, au Grandval, où nous avons trouvé le père Hoop, le Baron, M. d'Alinville, Mme d'Aine et Mme d'Holbach.

Mme d'Aine est toujours la même. Nous avons dîné comme vous savez qu'on dîne ici; c'est la seule maison où il me faille un grand exercice le soir, et du thé le matin.

Après dîner, les femmes sont rentrées; nous les avons abandonnées à leurs petites confidences, car c'est un besoin qui les presse, quand elles ont été quelque temps sans se voir; et nous avons tenté une longue promenade, quoique la terre fût molle, et que le ciel, qui se chargeait vers le couchant, nous menaçât d'un orage.

Je les ai revus, ces coteaux où je suis allé tant de fois promener votre image et ma rêverie, et Chennevières qui couronne la côte, et Champigny qui la décore en amphithéâtre, et ma triste et tortueuse compatriote, la Marne.

On nourrit à Chennevières les deux filles de Mme d'Holbach. L'aînée est belle comme un chérubin; c'est un visage rond, de grands yeux bleus, des lèvres fines, une bouche riante, la peau la plus blanche et la plus animée, des cheveux châtains qui ceignent un très-joli front. La cadette est un peleton d'embonpoint où l'on ne distingue encore que du blanc et du vermillon.

Sur les sept heures nous étions revenus et reposés. Nos dames s'étaient déshabillées. Nous avons commencé le piquet d'institution. Après le souper, elles se sont retirées, et nous avons un peu philosophé, debout, le bougeoir à la main.

La bonne conversation que je vous rendrais, si j'en avais le loisir! Il s'agissait des Chinois. Le père Hoop et le Baron en sont enthousiastes, et il y a de quoi l'être, si ce que l'on raconte de la sagesse de ces peuples est vrai; mais j'ai peu de foi aux nations sages.

Entre autres choses, imaginez un peuple où les lois auraient assigné des récompenses aux actions vertueuses, et où le monarque serait subordonné à un conseil de censeurs qui le gourmanderaient quand il ferait mal, et qui écriraient son histoire de son vivant.

Ce conseil, à la Chine, est composé de douze mandarins. Ils s'assemblent tous les jours. Il y a dans le lieu de leur assemblée un grand coffre cerclé de fer et percé en dessus d'une couverture par laquelle on jette les mémoires paraphés qui serviront à l'histoire du règne. Ces mémoires forment déjà une collection de trois à quatre cents volumes.

Le père de celui qui gouverne à présent voulut savoir comment il était traité dans ces mémoires. Cette curiosité est d'un méchant; un homme de bien ne l'aurait point eue. Il fit ouvrir le coffre sacré, et il trouva que l'injustice de son administration y était peinte des couleurs les plus fortes. Aussitôt il entre en fureur; il appelle le chef du conseil, lui reproche sa témérité et lui fait couper la tête. Cette atrocité ne fût pas oubliée dans les mémoires déposés le jour suivant, et le nouveau président du conseil eut encore la tête coupée; celui qui succéda subit le même sort. Le quatrième se transporta devant la bête féroce; il était précédé d'un esclave qui portait son cercueil; et voici comment il parla: «Tu vois que je ne crains pas la mort, car voilà la bière et ma tête. C'est en vain que tu espères imposer silence à la vérité; il restera toujours une voix qui parlera malgré toi. Ordonne qu'on me frappe; j'aime mieux être mort que de vivre sous un maître qui a résolu d'égorger tous les honnêtes gens de son empire.»

Le monarque, frappé de l'intrépidité de ce mandarin, s'arrêta et devint meilleur; et quand il fût meilleur, je gage qu'il ne fit plus ouvrir le coffre.

C'est à vous, chère amie, que je rapporte mes actions les plus indifférentes; si j'entends quelque chose qui me plaise, il me semble que ce soit pour vous en faire part que ma mémoire veut bien s'en charger.

On dit encore à l'honneur des Chinois d'autres choses qu'on ne me trouva pas disposé à croire. Je prétendis que les hommes étaient presque les mêmes partout, qu'il fallait s'attendre aux mêmes vices et aux mêmes vertus.

(Le reste de la lettre manque.)




XL




    Le 27 septembre 1760.

(Les huit premières pages de la lettre manquent.)

Si le portrait admirable est plus ressemblant que celui que vous avez? Il n'y a pas de comparaison. J'ai dans le vôtre un petit air fade, doucereux et malade; dans celui qu'on a fait, je vis, je pense, je réfléchis. Ceux qui me connaissent se récrient; ceux qui ne me connaissent pas en font autant. C'est que c'est une belle chose, dont le mérite de la ressemblance, qui est parfaite, est pourtant le moindre. La tête est tout entière hors de la toile, elle est nue; vous seriez tentée d'aller passer vos bras par derrière pour l'embrasser et la baiser. Ces yeux pleins de feu regardent au loin. Oui, il est en grand, on m'y voit jusqu'au milieu du corps; une main posée contre le visage soutient la tête; et le bras de cette main est soutenu par l'autre bras dont la main est placée sous le coude du premier. Hélas! non, je ne l'aurai pas, celui de mon ami! on en a fait deux, un grand et un petit; on garde le petit, et l'on regrette l'autre, qui est destiné pour un frère qui est à Francfort ou à Vienne. Je crois vous avoir déjà dit tout cela, mais vous n'y entendez rien. Ce n'est pas lui qui se fait peindre pour elle, c'est elle qui le fait peindre pour elle et pour lui.

Nous arrivons à cinq heures; il avait oublié le rendez-vous. J'ai su cela le lendemain; on en avait la larme à l'œil, et tout en pleurant on disait: C'est que ses affaires l'occupent si fort, qu'il ne peut penser à rien; c'est qu'il est bien à plaindre et moi aussi; et on l'excusait avec une bonté qui me touchait infiniment. Pour moi, je me taisais; et elle disait: Mais vous ne me dites rien, philosophe! est-ce que vous croyez qu'il ne m'aime pas? Que diable voulez-vous qu'on réponde à cela! dire la vérité, cela ne se peut; mentir, il le faut bien. Laissons-la du moins dans son erreur; le moment qui la détromperait serait peut-être le dernier de sa vie. C'est cette Sophie-là d'Isle qui est aimée! c'est cet homme-là de la rue Neuve-du-Luxembourg qui est aimé! Adieu. Je vous embrasse. Je vais écrire un mot à M. Gillet. Dieu veuille que vous puissiez déchiffrer ce griffonnage, du moins aux endroits où je vous peins ma tendresse! Laissez là les autres, ils ne valent pas la peine que vous vous usiez les yeux. En présentant mon respect à madame votre mère, dites-lui que je lui prépare un cadeau: c'est un Mémoire d'expériences sur le blé noirci qui ont été faites par un laboureur du Vexin et que le gouvernement a fait imprimer à ses frais[79 - Mémoire concernant le détail et le résultat d'un grand nombre d'expériences faites l'année dernière par un laboureur du Vexin pour parvenir à connaître ce qui produit le blé noir, et les remèdes propres à détruire cette corruption. Paris, Impr. royale, 1760. (Par de Gonfreville, fermier de Sieurey, près Vernon.) Grimm en rend compte au mois de novembre 1760 de sa Correspondance.]. L'histoire du czar Pierre va paraître[80 - Le premier volume de l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand, par Voltaire, parut en 1760.]; incessamment nous en aurons des exemplaires. Dites-moi si vous voulez que je vous en envoie un.

À propos des Chinois, j'ai oublié de vous dire dans ma dernière lettre qu'il était permis d'y avoir de la religion, pourvu que ce ne fût pas de la chrétienne; toutes les autres sont tolérées, entendez-vous? tolérées, les autres; pour le christianisme, il est défendu sous peine de vie. On trouve que nous sommes des boute-feu dangereux, et puis ils n'ont jamais pu s'accommoder d'un Dieu tout-puissant qui laisse crucifier son fils, et d'un fils tout aussi puissant que son père qui se laisse lui-même crucifier. Et puis ils disent: Si votre religion est nécessaire à tous les hommes, il est bien singulier que Dieu ne nous l'ait pas fait connaître plus tôt, car nous sommes des hommes et nous sommes ses enfants comme vous, et puis s'il n'y a que les chrétiens qui soient sauvés, nos pères sont donc damnés! nos pères qui étaient si honnêtes gens! oh! nous aimons mieux être damnés avec nos pères que sauvés sans eux. Que sais-je quoi encore?

J'ai beau vous dire du mal de votre sœur, il faut, tout bien considéré, que ce mal soit au bord de mes lèvres et qu'il n'y en ait rien du tout au fond de mon cœur; car je sens que c'est pour elle que j'écris tout, ceci; est-ce que si je n'étais pas rempli d'amitié, d'estime, d'attachement pour elle, si je n'avais pas les mêmes sentiments que vous, j'aimerais tant à causer avec elle? Non, madame, je vous hais, je ne veux plus causer avec vous; qu'est-ce que cela vous fait? Je suis un homme, et vous les méprisez tous. Oh! quelque jour j'aurai mon tour, et je ferai aussi une bonne sortie contre les femmes; mais il faut que je sois à mon aise, et que je n'aie rien de mieux à vous dire. Peut-être faudrait-il que ce jour-là que j'aurai choisi pour dire du mal des femmes, j'oublie que vous en êtes une; mais je ne l'oublierai jamais. Je me vengerai de votre sœur plus cruellement, et je satisferai mon cœur en même temps; je ferai l'éloge de son sexe. Adieu: je ne sais plus ce que j'écris; je veux être gai et je ne saurais. J'écris de mauvaise grâce. Réponse sur-le-champ, s'il vous plaît.




XLI




    Le 30 septembre 1760.

Tenez, mon amie, votre Dem… n'était bon à rien: il n'y avait pas assez d'étoffe ni pour faire un honnête homme ni pour faire un fripon. S'il n'est pas encore complètement stupide, cela ne tardera pas à venir. Au reste, un coup d'œil sur les conséquences et les contradictions des hommes, et l'on voit que la plupart naissent moitié sots ou moitié fous, sans caractère comme sans physionomie; ils ne sont décidés ni pour le vice ni pour la vertu; ils ne savent ni immoler les autres, ni se sacrifier; et, soit qu'ils fassent le bien, soit qu'ils fassent le mal, ils sont malheureux, et j'en ai pitié. Ces idées tiennent à d'autres que j'établissais hier à table, assez imprudemment; car la pâture état forte pour nos petits estomacs. C'est que je ne pouvais m'empêcher d'admirer la nature humaine, même quelquefois quand elle est atroce. Par exemple, disais-je, on a condamné un homme à mort pour des placards, et le lendemain de son exécution on en trouve aux coins des rues de plus séditieux. On exécute un voleur, et, dans la foule, d'autres volent et s'exposent au supplice même qu'ils ont sous les yeux. Quel mépris de la mort et de la vie! Si les méchants n'avaient pas cette énergie dans le crime, les bons n'auraient pas la même énergie dans la vertu. Si l'homme affaibli ne peut plus se porter aux grands maux, il ne pourra plus se porter aux grands biens; en cherchant à l'amender d'un côté, vous le dégradez de l'autre. Si Tarquin n'ose violer Lucrèce, Scévola ne tiendra pas son poignet sur un brasier ardent; cela est singulier; on est en général assez mécontent des choses, et l'on n'y toucherait pas sans les empirer. En suivant la conversation sur la nature humaine, on en vint à cette question: Comment il arrivait que des sots réussissaient toujours, et des gens de sens échouaient en tout; en sorte qu'on dirait que les uns semblaient de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les autres à l'infortune? Je répondis que la vie était un jeu de hasard; que les sots ne jouaient pas assez longtemps pour recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur circonspection; ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner; en sorte que, selon moi, un sot fortuné et un homme d'esprit malheureux sont deux êtres qui n'ont pas assez vécu. Et puis voilà comme nous causons ici. Vous avez reçu deux de mes lettres à la fois, et moi deux des vôtres. Un écart d'imagination, dites-vous? une vivacité non réfléchie? Fort bien; mais des esprits mal faits qui en voudraient à notre bonheur ne s'y prendraient pas autrement. C'est ainsi qu'ils réussiraient à me rendre indifférent à ma Sophie et ma Sophie odieuse à sa mère; et où est la délicatesse? C'est un mot vide de sens, si elle ne consiste pas à pressentir les petites choses qui pourraient offenser, blesser, affliger, humilier, desservir, et à avoir pour ses amis et à leur dérober tous ces ménagements légers qu'ils ne sont pas en droit d'exiger des indifférents, et qu'ils attendraient inutilement de la grosse et ronde bienveillance de gens épais qui en sont incapables… Il faut que vous sachiez toutes deux que je vous rapproche sans cesse de l'idée que je me suis formée de votre esprit et de votre caractère, et que cette mesure n'est pas commune. La plupart des autres s'y trouveraient bien petits. Ces riens, que je ne ferai pas l'honneur à la foule de remarquer en elle, je vous les reprocherai durement, et je serais fâché que vous n'eussiez pas pour moi la même sévérité. Je veux que vous attendiez de moi tout ce que vous attendriez de Dieu, s'il avait ma bonté ou si j'avais sa puissance, et que vous soyez surprise toutes les fois que je tromperai votre attente. Si je suis quelquefois amant ombrageux et difficile, c'est que je meurs de passion pour vous; si je me fâche si vite contre elle, c'est que personne au monde ne l'estime plus que moi. Ô femmes! vous me serez bien indifférentes le jour que je vous laisserai dire et faire tout ce qu'il vous plaira! J'aime ceux qui me grondent, et je gronde volontiers ceux que j'aime; et, quand je ne gronde plus, je n'aime plus. De tous ceux qui me touchent de près, je suis celui que je gourmande le plus sévèrement et le plus fréquemment; si je me préfère en ce point à mes amis, c'est, tout bien considéré, que je suis encore plus curieux de me rendre bon moi-même que de rendre les autres meilleurs.

Je suis bien aise pourtant que vous ne la reconnaissiez pas aux couleurs dont je l'ai peinte. Vous voyez que je vous réponds à présent à votre seconde lettre. C'est apparemment que, la colère conduisant le pinceau, les traits auront été exagérés. Cela me rappelle un mot plaisant du peintre Greuze contre Mme Geoffrin qui l'avait bien ou mal à propos contristé. «Mort-Dieu, disait-il, si elle me fâche, qu'elle y prenne garde, je la peindrai.» Moi, je dis le contraire de Greuze: Mort-Dieu, si elle me fâche encore, qu'elle y prenne garde, je ne la peindrai plus. Dites tout ce qui vous plaira de l'innocence de sa conduite avec le bon Marson et l'honnête Vialet. J'en appelle à son cœur, qui sait mieux que vous pourquoi je me comprends dans sa déclamation: c'est qu'elle s'adresse à tous les hommes, et que j'en suis un; et, si vous voulez en convenir, pendant que vous la lisiez, vous ne distinguiez personne; il a fallu que la réflexion et la justice vous ramenassent sur vos pas, que vous réclamassiez en faveur de votre ami, et que vous dissiez en vous-même: Ah! chère sœur! grâce pour celui-là! il n'en est pas. Il s'établissait donc entre elle et vous un dialogue où elle m'accusait et me jugeait, où vous me défendiez et appeliez de la sentence; j'étais donc condamné, et vous travailliez à m'absoudre d'une impression méditée par elle et peut-être même par vous. Celui qui blesse l'espèce humaine me blesse; celui qui décrie l'amitié, en général, tend à m'indisposer secrètement contre mes amis; celui qui se joue de la sincérité des serments passionnés devant celle que j'aime cherche à lui rendre ma conduite et mes sentiments suspects et m'indigne. Mais laissons cela.

Je suis à présent à la Chevrette; c'est de là que je vous écris. Demain je serai de retour à Paris; nous avons trop de monde pour être bien. Dans les cohues, on se mêle; les indifférents s'interposent entre les amis, et ceux-ci ne se touchent plus. Hier j'étais à souper à côté de Mme d'Houdetot, qui disait: «Je me mariai pour aller dans le monde et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie; et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus pour mes frais.» Ces frais firent rire, comme vous pensez bien, et elle ajouta: «C'est mon voisin qui boit le vin, et c'est moi qui m'enivre.» En effet, j'avais à côté de moi un vin blanc délicieux que je ne dédaignais pas. Les voilà qui partent ce matin pour la chasse. Dieu soit loué! ils feront de l'exercice; nous serons un peu plus ensemble, et tout en ira mieux pour eux et pour nous.

Je n'ai point vu Mlle Boileau; mais peu s'en est fallu que M. de Villeneuve ne m'ait enlevé en cabriolet pour me conduire ici. M. Grimm, qui l'avait rencontré à Paris, je ne sais où, lui en avait donné la commission, qu'il avait acceptée. Si M. Gillet a été un peu diligent, vous devez avoir votre boîte: je m'acquitterai de mes dettes à votre retour. Combien je vous embrasserai! j'en ai d'avance le cœur serré, et j'en pleure de joie. Il y a peu de jours où je ne me transporte de la pensée à ce moment; il est impossible que je vous peigne ce que je deviens dans cette espèce de délire où je vous vois, où je cherche si vous vous êtes bien portée, si c'est vous, si c'est toujours ma Sophie, si elle est heureuse de retrouver celui qui l'aime si tendrement et qui l'a si longtemps attendue. Je vous dévore des yeux: mes lèvres tremblent; je voudrais vous parler; je ne saurais. Mais que deviens-je lorsque cette illusion disparaît et que je me trouve seul? Je suis fâché que Mlle Clairet soit indisposée; je vous prie de lui dire qu'il est impossible que je l'oublie tant qu'elle aura de l'attachement pour vous. Je n'espérais pas Mme de Solignac sitôt. Est-ce que madame votre mère ne se montrera pas empressée d'aller chercher sa chère fille? Je gage que Mme Le Gendre en a perdu le sentiment. Vous ne donnez pas, vous, dans ces mines-là. Cela échappe à l'évêque. Ils se battaient, les bonnes gens qu'ils étaient. Demain ou plutôt aujourd'hui lundi à Paris: demain, mes paquets se font; après-demain, je suis établi au Grandval pour six semaines. Mme d'Épinay en a le cœur un peu serré et moi aussi; nous étions faits l'un à l'autre; nous comprenions sans mot dire; nous blâmions, nous approuvions du coin de l'œil; cette conversation muette va lui manquer. Vous adresserez toujours vos lettres sur le quai des Miramionnes, d'où elles iront contre-signées à Charenton, et j'enverrai les retirer le plus assidûment qu'il sera possible. Vous savez que les maîtres n'ont plus de domestiques où je suis. Ce M. Damilaville est un galant homme qui aime à faire le bien et qui sait y mettre la grâce. Il y a deux ou trois honnêtes hommes et deux ou trois honnêtes femmes dans ce monde, et la Providence me les adresse. En vérité, si je mérite ce présent, j'en sentirai toute la valeur, et, si j'en sens toute la valeur, je n'aurai plus envie de me plaindre d'elle; si elle prenait la parole, et si elle me disait: «Je t'ai donné Grimm et Uranie pour amis; je t'ai donné Sophie pour amie; je t'ai donné Didier pour père et Angélique pour mère; tu sais ce qu'ils étaient et ce qu'ils ont fait pour toi; que te reste-t-il à me demander?» Je ne sais ce que je lui répondrais. Oui, chère amie, je retrouverai au Grandval ceux que j'y ai laissés, excepté d'Alinville; mais je n'y ferai rien de ce que vous conjecturez; je boirai, je mangerai, je dormirai, je philosopherai le soir, je vous regretterai tous les matins, et mainte fois dans la journée je soupirerai indiscrètement. Mme d'Holbach s'en apercevra, et en rira. Mme d'Aine dira que, si cela dure, il faudra qu'elle me fosse noyer par pitié. Je n'y ferai pas une panse d'a et je m'en reviendrai, à la Saint-Martin, à Paris, où je mourrai de douleur si je ne vous retrouve pas. Je tremble toujours que votre chère sœur ne fasse la folie d'aller à Isle. Nous avons encore ici nos peintres et nos musiciens et Jeannette, et Jeannette aussi, dà. Hélas! la pauvre enfant me fend le cœur, surtout quand elle se livre à la gaieté, et qu'elle rit; elle a perdu sa mère, et elle n'en sait encore rien. Je suis sûr que, si elle regardait les visages qui sont autour d'elle, elle devinerait, à l'impression de tristesse que cause sa joie, qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire qu'on lui cache. Mais n'est-ce pas un phénomène bien singulier que nous éprouvons tous la même chose, et qu'il n'y ait pas un de nous que sa joie ne contriste? Ah! chère amie! il y a bien des données, et bien des données fines pour celui qui sait les saisir et les appliquer à la connaissance du cœur. C'est une caverne, mais dans les ténèbres de laquelle il luit par intervalles des rayons passagers qui l'éclairent et pour les autres et pour nous.

Après les cygnes? Ne craignez rien, je n'y courrai de ma vie, ni le cher abbé Galiani non plus; il s'est amusé à les agacer, ils l'ont pris en grippe, et d'aussi loin qu'ils l'aperçoivent, ils s'élèvent sur les ailes, ils arrivent au grand vol, le cou tendu, le bec entr'ouvert, et poussant des cris; il n'oserait approcher du bassin. Ils ont presque dévoré Pouf. Pouf est un petit chien de Mme d'Épinay, qui n'a pas son pareil pour l'esprit et la gentillesse; c'est un prodige pour son âge. Aussi nous ne croyons pas qu'il vive. Ces cygnes ont l'air fier, bête et méchant, trois qualités qui vont fort bien ensemble. Je disais des arbres du parc de Versailles qu'ils étaient hauts, droits et minces, et l'abbé Galiani ajoutait: comme les courtisans. L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants; c'est un trésor dans les jours pluvieux. Je disais à Mme d'Épinay que si l'on en faisait chez les tabletiers, tout le monde en voudrait avoir un à sa campagne. Je voudrais que vous lui eussiez entendu raconter l'histoire du porco sacro. Il y a à Naples des moines à qui il est permis de nourrir aux dépens du public un troupeau de cochons, sans compter la communauté. Ces cochons privilégiés sont appelés, par les saints personnages auxquels ils appartiennent, les cochons sacrés. Ils se promènent respectés dans toutes les rues, ils entrent dans les maisons, on les y reçoit, on leur fait politesse. Si une truie est pressée de mettre bas, on a tout le soin possible d'elle et de ses pourcelets; trop heureux celui qu'elle a honoré de ses couches! Celui qui frapperait un porco sacro ferait un sacrilège. Cependant des soldats peu scrupuleux en tuèrent un; cet assassinat fit grand bruit; la ville et le sénat ordonnèrent les perquisitions les plus sévères. Les malfaiteurs, craignant d'être découverts, achetèrent deux cierges, les placèrent allumés aux deux côtés du porco sacro, sur lequel ils étendirent une grande couverture, mirent un bénitier avec le goupillon à sa tête et un crucifix à ses pieds; et ceux qui faisaient la visite les trouvèrent à genoux et priant autour du mort. Un d'eux présenta le goupillon au commissaire; le commissaire aspersa, se mit à genoux, fit sa prière et demanda qui est-ce qui était mort? On lui répondit: «Un de nos camarades, honnête homme; c'est une perte. Voilà le train des choses du monde; les bons s'en vont et les méchants restent.» Mais je n'ai pas le courage d'achever. Ce n'est pas moi, c'est l'abbé qu'il faudrait entendre. Le fond est misérable en lui-même, mais il prend entre ses mains la couleur la plus forte et la plus gaie, et devient une source inépuisable de bonnes plaisanteries et même quelquefois de morale.

C'est lui qui m'a amené ici Nous y attendons Saurin, qui n'est pas encore venu; cela me fait craindre que Mme Helvétius ne soit fort mal; elle a quitté la campagne pour faire ses couches à Paris, et la voilà non accouchée et attaquée d'une fièvre putride. C'est une femme très-aimable, qui s'est fait un caractère qui l'a affranchie au milieu de ses semblables, toutes esclaves. Saurin m'a consulté sur le plan d'une pièce. Je l'ai renversé d'un bout à l'autre. M. Grimm et Mme d'Épinay disent que ce que j'ai imaginé est de toute beauté, mais que personne n'en peut exécuter un mot. Si ce plan a lieu, vous verrez au quatrième acte une foule de citoyens, condamnés à mort pour avoir trop bien défendu leur ville, briguer l'honneur de la préférence et tirer au sort. Le sort se tirera sur la scène. Imaginez le spectacle et les cris des pères, des mères, des parents, des amis, des enfants, à mesure que le billet fatal sort; imaginez la contenance diverse, forte ou faible, de celui que le sort a condamné; imaginez que celui qui tient le casque d'où les billets sont tirés est le gouverneur de la ville, qu'on en doit tirer six, et qu'après qu'on en a tiré cinq, il se condamne lui-même et dit: Le sixième est le mien, sans qu'on puisse jamais lui faire changer d'avis[81 - C'est le suet du Siège de Calais. Le succès de ce titre, donée par Belloy le 1e février 1765, aura fait renoncer Saurin à son projet. (T.)]. Imaginez ce que deviennent sa femme, sa fille, qui sont présentes. Ô Voltaire! vous qui savez à présent l'effet de ces tableaux, vous n'auriez garde de vous refuser à celui-là.

Mais à propos de Grimm, ne serez-vous pas un peu surprise que je vous aie déjà écrit sept à huit pages, sans presque vous en dire un mot? C'est, mon amie, qu'il arrange si bien ses voyages, qu'il sort de la Chevrette au moment que j'y arrive. En vérité, quand il aurait le dessein de me rendre amoureux de sa maîtresse, il ne s'y prendrait pas autrement. Vous concevez bien que je plaisante: il est trop honnête pour avoir cette vue, et je le suis trop, moi, pour qu'elle lui réussît quand il l'aurait. Et puis, il est si enfoncé dans la négociation et les mémoires, qu'on ne lui voit pas le bout du nez. Il ne lui reste presque pas un instant pour l'amitié; et je ne sais quand l'amour trouve le sien. Nous nous sommes un peu promenés, elle et moi, ce matin. Je lui avais trouvé l'air soucieux hier au soir. Je lui en ai demandé le sujet. «C'était une de ces minuties auxquelles, lui disais-je, vous êtes trop heureux tous les deux d'être sensibles au bout de quatre ans. Vous vous examinez donc de bien près? Vous en êtes donc comme au premier jour? Eh! mes amis, tâchez de n'épouser jamais. » L'après-dîner, nous nous sommes encore promenés, lui et elle, Mme d'Houdetot et moi J'oubliais de vous dire que j'avais trouvé mon vin blanc fort bon, que j'en avais usé peu sobrement, et que ma voisine était fort gaie. Mme d'Houdetot fait de très-jolis vers; elle m'en a récité quelques-uns qui m'ont fait grand plaisir. Il y a tout plein de simplicité et de délicatesse. Je n'ai osé les lui demander; mais si je puis lui arracher un hymne aux tétons qui pétille de feu, de chaleur, d'images et de volupté, je vous l'enverra[82 - Cette pièce est restée inédite.]. Quoiqu'elle ait eu le courage de me le montrer, je n'ai pas eu celui de le demander. Le soir nous avons laissé rentrer les femmes, et nous avons fait le tour du parc, Grimm et moi. Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus; nous avons été fort aises de nous retrouver. Je l'aime sûrement, et j'en suis, je crois, autant aimé que jamais. Au milieu de ces amusements, des idées tristes m'obsèdent, je ne fais rien, le temps s'enfuit, et je ne vous ai pas. Je viens de recevoir un paquet de Damilaville. Je ne savais ce que c'était, car il était bien gros. J'espérais y trouver un mot de vous. Rien. À la place, les deux Remontrances du parlement d'Aix qui sont très-belles, mais qui ne me dédommagent pas. Je brûle de m'en retourner à Paris. Je ne saurais dissimuler ma joie; et Mme d'Épinay dit que cela n'est pas honnête d'être gai quand on quitte les gens. Il serait donc plus honnête de l'être ni plus ni moins et de paraître triste. N'y a-t-il encore rien d'arrêté sur votre retour? Votre sœur revient-elle avec vous? Si j'avais été bien avisé, j'aurais fait ce voyage de province tant projeté. Je vous aurais du moins vue en passant. Je crains que vous ne trouviez mon caractère un peu changé. On dit que j'ai l'air d'un homme qui va toujours cherchant quelque chose qui lui manque. Au reste, c'est l'air que je dois avoir. Quand vous étiez ici, votre présence me soutenait. Avais-je du chagrin, j'allais voir mon amie, et je l'oubliais. Pourquoi m'avez-vous abandonné? La mélancolie a trouvé mon âme ouverte, elle y est entrée, et je ne pense pas qu'on puisse l'en déloger tout à fait. Elle ne me déplaît pas trop; et puis qu'importe? Je serai moins gai, ou plus triste, comme il vous plaira, mais je n'en aimerai pas moins. Ma tendresse sera d'une couleur brune qui ne sied pas mal à ce sentiment. Mon amie, tout peut s'altérer au monde; tout, sans vous en excepter; tout, excepté la passion que j'ai pour vous. Quand je vous reverrai, comme je vous embrasserai! comme je me reposerai sur vous! comme je chercherai celle que j'aime! Ah! s'il n'y avait personne qui me contraignît! mais il ne faut pas compter là-dessus. Je ne finirai pas encore cette lettre. Nous partirons de bonne heure. Grimm me descendra à la rue de Fourcy. De là il n'y a qu'un pas sur le quai des Miramionnes. Si j'y trouvais une lettre de vous, je remplirais la demi-page qui me reste et qui ne me resterait pas, car je l'aurais remplie tout en disant que je ne voulais pas en dire plus long, si l'on ne m'invitait pas à descendre. Je vais voir ce qu'on me veut… C'est Saurin qui vient d'arriver. Adieu, ma tendre amie. Ce soir, s'il n'est pas trop tard, nous causerons encore un moment, et puis il faut faire mon sac; je n'aime point à foire attendre après moi.

Nous avons eu deux convives sur lesquels nous ne comptions guère, excellents tous deux, Saurin et le curé de la Chevrette. Vous connaissez Saurin, je ne vous en dis rien. Pour notre pasteur, c'est un des meilleurs esprits qu'il y ait bien loin: il n'y a pas d'homme dont les passions se peignent plus vivement sur son visage; c'est peut-être le seul qui ait le nez expressif; il loue du nez, il blâme du nez, il décide du nez, il prophétise du nez. Grimm dit que celui qui entend le nez du curé a lu un grand traité de morale. La conversation a été fort diverse. Mme d'Houdetot m'a demandé du bout de la table où en était ma bouteille. Je lui ai répondu qu'elle devait le savoir mieux que moi. On a trouvé que je n'étais pas trop malheureux de boire de bon vin, et d'enivrer ma voisine. Et puis on a parlé nouvelles. On a dit que le roi de Portugal introduisait le jansénisme dans ses États; cela m'a déplu. J'ai dit que, religion pour religion, quand un monarque faisait tant que d'en adopter une, il valait mieux la choisir plaisante et gaie que triste et maussade; que la mélancolie religieuse inclinait au fanatisme et à l'intolérance, et Mme d'Épinay me faisait des yeux; et à la fin, quand j'ai eu tout dit, j'ai compris que je désobligeais Mme d'Esclavelles, sa mère, qui est janséniste jusqu'à la pointe de ses cheveux blancs. On parla tendresse. Le curé, qui n'est déplacé dans aucun sujet, dit que les amants malheureux disaient tous qu'ils en mouraient; mais qu'il était rare d'en rencontrer qui tinssent parole; qu'il en avait cependant vu un: c'était un jeune homme de famille appelé Soulpse. Il s'éprit d'une fille belle et sage, mais sans biens et d'une famille déshonorée. Son père était alors aux galères pour faux seings. Ce jeune homme, qui prévoyait toute l'opposition et toute la raison de l'opposition qu'il rencontrerait dans ses parents, fit ce qu'il put pour se détacher; mais quand il se fut bien assuré de l'inutilité de ses efforts, il osa s'en ouvrir à ses parents, qui allaient s'épuiser en remontrances, lorsque notre amant les arrêta tout court et leur dit: «Je sais tout ce que vous avez à m'opposer, je ne saurais désapprouver des raisons que j'opposerais moi-même à mon fils si j'en avais un. Mais voyez si vous m'aimez mieux mort que mésallié; car il est sûr que si je n'ai pas celle que j'aime, j'en mourrai». On traita ce propos comme il le méritait; l'événement n'y fait rien. Le jeune homme tomba, dépérit de jour en jour, et mourut. Le curé ajouta: C'est un fait dont j'ai été témoin. «Mais, curé, lui dis-je, à la place du père qu'auriez-vous fait? – Monsieur, me répondit le curé, je ne saurais me mettre à cette place; les sentiments d'un père ne se devinent point et ne peuvent se suppléer. – Cela est vrai; mais enfin vous auriez pris un parti d'après ce que vous êtes; dites-nous quel il eut été? – Volontiers. J'aurais appelé mon fils; je lui aurais dit: Soulpse




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notes



1


J. Delort. Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, tome II, p. 211 et 213.




2


Salon de 1705. Voir t. X, p. 349.




3


Ce détail si touchant a fourni à M. Jules Levallois un rapprochement injurieux injurieux le philosophe et un personnage d'un roman célèbre de M. Alph. Daudet, le comédien Delobel, qui vit aux dépens de sa femme et de sa fille. M. Levallois n'a pas voulu voir que ces six sous, c'est Diderot qui les gagnait.




4


Grimm. Correspondance littéraire, août 1784.




5


Renseignement communiqué par M. L. Emmery, inspecteur de l'École des ponts et chaussées.




6


«M. Le Gendre n'est donc plus! S'il avait voulu finir un an ou deux plus tôt, il aurait été plus regretté.» (15 juillet 1770.)




7


Notice des livres, tableaux sculptures, dessins et estampes après le décès de M. Le Gendre, inspecteur général des ponts et chaussées, dont la vente se fera le lundi 3 décembre 1770 et jours suivants, en sa maison rue Sainte-Anne, proche la rue du Clos-Georgeot. Paris, Mérigot l'aîné, 1770, in-8, 20 p.




8


Vallet de Fayolle, que Diderot appelle «son petit cousin » et dont il est question dans une lettre à l'abbé Le Monnier.




9


Mlle Mélanie de Solignac, sur laquelle Diderot a recueilli de si curieux détails. Voir t. I, p. 334 et suiv.




10


Paris, E. Leroux, 1875, in-8.




11


Premiers Lundis, t. I, p. 385.




12


23 septembre 1762.




13


E. Salverte, Éloge philosophique de D. Diderot, an VIII, in-8.




14


C'est du moins la tradition courante, mais aucun contemporain ne peut être cité en témoignage.




15


Né à Clermont-Ferrand en 1706, et professeur dans les écoles religieuses de la Flèche et de Paris, Jeudy-Dugour est mort en Russie conseiller d'État et directeur de l'Université de Saint-Pétersbourg. Un ukase de 1812, en le forçant à opter pour une des deux nationalités, lui fit prendre le nom et la particule de de Gouroff dont il a depuis signé ses lettres et ses ouvrages.




16


Nous ne les avons pas.




17


C'est nous qui soulignons.




18


Les notes de la première édition que nous avons conservées sont signées, d'un (T.).




19


L'éditeur des Souvenirs du baron de Gleichen (Techener, 1868, in-12), M. Paul Grimblot voit dans ces dernières lignes une allusion difficile à expliquer. Diderot veut certainement rappeler la mort de la margrave de Baireuth (14 octobre 1758), dont Gleichen, son chambellan, avait été profondément affecté.




20


D'Holbach, que Diderot ne désigne presque jamais que par son titre.




21


Le grand sophiste, c'est Jean-Jacques. Son ouvrage était: J. – J. Rousseau à M. d'Alembert, sur son article Genève, dans le septième volume de l'Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville. (Amsterdam, 1758, in-8.)




22


Voir ce compte rendu, t. VIII, p. 438.




23


Quelle était la comédie nouvelle représentée le 1er juin 1759? L'Almanach des Spectacles n'en mentionne aucune à cette date ou aux jours précédents, ni à la Comédie-Française, ni à la Comédie-Italienne. Cette représentation fut sans doute ajournée. Le compte que Diderot annonce ici devoir en rendre manque dans la Correspondance de Grimm.




24


Voir t. I, p. 431 et suiv., la notice sur l'Apologie de l'abbé de Prades, dont Diderot écrivit la troisième partie.




25


Mesure du pays, contenant 400 livres de froment.




26


Le petit château était un séjour imaginaire de bonheur que rêvaient Diderot et sa maîtresse. On verra souvent celui-ci revenir, dans cette, correspondance, à son plan de vie pour le petit château. (T.)




27


L'enfant, malade, de Mme Le Gendre.




28


LA FONTAINE, liv. I, fable X.




29


Le château d'Isle et le parc, dont J. N. Volland a laissé le plan, furent achetés en 1786 par le comte de Paillot, dont la tombe se voit dans le cimetière du village. Ils appartinrent ensuite aux familles de Chiézat et Rouvay, puis à M. Royer, enfin à M. Chauvel. C'est la veuve de celui-ci qui les possède aujourd'hui.

Le château n'a que fort peu changé depuis un siècle. Les «boisures» dont parle Diderot et leurs trumeaux naïfs existent encore. Les grandes et les petites vordes n'ont pas perdu un seul de ces peupliers sous lesquels Diderot vint plus d'une fois rêver, et leurs pieds sont souvent baignés par sa «triste et tortueuse compatriote, la Marne», qui borne la propriété.




30


C'est à Mme Le Gendre qu'il s'adresse ici.




31


Il s'agit de l'arrêt du 8 mars 1759, révoquant les lettres de privilège accordés à l'Encyclopédie; se peut-il que, cinq mois après sa promulgation, il fût encore inconnu à Diderot?




32


Aux libraires-éditeurs de l'Encyclopédie.




33


Le Grandval ou le Grand-Val, château situé sur la commune de Sussy, arrondissement de Boissy-Saint-Léger (Seine-et-Oise), appartient aujourd'hui à M. Berteaux, ancien négociant, qui l'acquit, il y a dix-huit ans, de M. Dubarry de Merval. Celui-ci l'avait racheté à la famille de Thierry, valet de chambre de Louis XVI, qui s'en était rendu propriétaire après la mort de d'Holbach, en 1789. Selon M. Berteaux, le Grandval appartenait en propre à Mme d'Aine. Les titres de propriété, dont quelques-uns remontaient au XVIe siècle, ont été dispersés en 1870, par les Prussiens; il n'a été conservé que quelques plans représentant la façade du Grandval, lors de la vente à Thierry, la disposition intérieure et le parc. C'est présentement un long corps de logis, d'où s'avancent deux ailes, entre lesquelles est une sorte de cour pavée. Les toits pointus du plan de 1789 ont fait place à une toiture moderne. La façade sud (en venant de Sussy) a été entièrement remaniée, la façade nord a été flanquée d'une rotonde moderne, formant vestibule. Les fossés ont été en partie comblés. Deux très-belles avenues d'ormes, taillées à la française, encadrent la pelouse qui s'étend entre le château et la grille. À gauche (en se dirigeant vers cette grille), les anciens communs, restés intacts, forment une des ailes de la ferme, en partie reconstruite par M. Berteaux. Le moulin, situé un peu au delà a disparu. Les vergers et les bois s'étendent jusqu'à la colline, d'où l'on domine La Varenne et qui offre aux regards un horizon immense.

L'intérieur du château a été aménagé selon les goûts modernes. Pourtant voici le grand salon, mais sa haute cheminée n'existe plus. La salle de billard, le salon de musique, sont intacts. La salle à manger a peu changé, mais la chapelle (à l'aile droite) où le «Croque-Dieu» de Sussy venait dire sa messe, est devenue une seconde salle à manger. Toutes les chambres du premier étage s'ouvrent sur le corridor qui s'étend d'un bout à l'autre de la façade. Celle de Diderot, située dans l'aile gauche, vaste et carrée, est éclairée par deux fenêtres, dont l'une s'ouvre précisément sur l'ancienne chapelle du rez-de-chaussée.




34


Femme du maître des requêtes de ce nom, mère de Mme d'Holbach.




35


Daumont (Arnulphe), savant médecin dauphinois, né en 1720, mort en 1800.




36


La Saint-Denis.




37


Mme d'Épinay.




38


Voir sur M. de Montamy le t.X. (L'histoire et le secret de la peinture en cire.)




39


Chez Grimm.




40


Le Monnier.




41


En 1752, le roi de Prusse, qui s'y trouvait, avait engagé d'Alembert à s'y rendre de son côté.




42


Mélanges de littérature et de philosophie, 1750, 5 vol. in-12.




43


On lit dans la Correspondance de Grimm, 15 juillet 1763: «Une feuille, portant pour titre: Ressource actuelle, propose une loterie de six cent mille billets, dont chaque billet serait de cent louis, ce qui produirait quatorze cent quarante millions. De cette somme effrayante, l'auteur détache deux cent quatre millions pour composer les lots de sa loterie, dont le gros est de vingt millions; c'est une assez jolie petite somme pour risquer cent louis. Il est vrai aussi qu'il y a plus de cent cinquante-trois perdants contre un gagnant; mais l'auteur ne croit pas que ce soit un obstacle à voir sa loterie remplie. Auquel cas, il est en état de donner au roi, du soir au lendemain, un petit magot de douze cent trente-six millions pour les besoins actuels de l'État: il s'en faut bien que M. le contrôleur général trouve des ressources de cette abondance.» On voit que ce magnifique projet ressemblait fort, quant aux moyens, à celui dont parle Diderot. Peut-être n'est-ce que le même, revu et considérablement augmenté. (T).




44


M. Hoop, chirurgien écossais, sur qui nous n'avons pu trouver aucun détail biographique.




45


Voir, sur ce célèbre aventurier et mystificateur, les Souvenirs du baron de Gleichen qui le connut particulièrement, et le t. III (p. 324) des Œuvres inédites de Grosley. Troyes et Paris, 1813, 3 vol. in-8.




46


C'est au moment du départ de Saint-Lambert que Mme d'Houdetot fit ce huitain exquis:

		L'amant que j'adore,
		Prêt à me quitter,
		D'un moment encore
		Voudrait profiter.
		Félicité vaine
		Qu'on ne peut saisir,
		Trop près de la peine,
		Pour être un plaisir.




47


À la suite de l'attentat du 3 septembre 1758 contre Joseph Ier, roi de Portugal, onze accusés furent condamnés à mort, mais les PP. Malagrida, Alexandre et de Matos ne furent pas compris dans l'exécution de ce jugement. Le 3 septembre 1759, anniversaire de l'attentat, les Jésuites furent expulsés de Portugal et leurs biens confisqués. On en déporta 600 (et non 150) en Italie. Alexandre et de Matos restèrent en prison. Malagrida ne fut supplicié que le 20 septembre 1761.




48


Sophie Arnould, qui n'était à l'Opéra que depuis le 15 décembre 1757, venait de prendre le rôle de Colette du Devin de village.




49


Allusion probable à Candide qui venait de paraître.




50


Amboile ou Ormesson, château situé à côte du Grandval et appartenant alors à la famille d'Ormesson.




51


En effet, ce qu'on va lire est, moins les interruptions, bien entendu, reproduit dans l'article Sarrasins de l'Encyclopédie. Voir t. XII, p. 36 et suiv.




52


Intendant du baron d'Holbach.




53


M. Charon était le précédent propriétaire du Grandval.




54


Pour l'Encyclopédie.




55


Ici se trouvait le morceau intitulé: Le rosier du poète Sadi, reproduit t. IV, page 483.




56


Ces vers charmants sont de Voltaire. Diderot les citait, de mémoiresans doute, ce qui explique les variantes qu'ils présentent ici. Composés à Cirey, dans l'automne de 1734, lors d'un séjour de Mme Du Châtelet, ils figurent sous le titre de Impromptu fait à un souper dans une cour d'Allemagne, au t. V des Nouveaux mélanges publiés par les frères Cramer, et sous celui de l'Usage de la vie dans une édition des Poésies. Amsterdam, 1764, in-12. Un bibliophile qui signé E. Marnicouche a réimprimé ces stances (moins les deux derniers vers), intitulées cette fois Le bonheur de la vie, sur un texte collationné par M. Clogenson. (Rouen, Cagniard J., 1868, 40 ex. sur papier rose.)




57


Sans doute encore Don Carlos, joué sur un théâtre particulier.




58


Le Spartacus de Saurin avait été donné pour la première fois le 20 février 1760, et repris avec des changements le 21 avril suivant.




59


Et Tartuffe? (Molière, le Tartuffe, acte I, sc. 5.)




60


Michel Casimir Oginski, grand-général de Lithuanie, né en 1731, mort en 1803. L'Encyclopédie, à l'article Harpe, lui attribue l'invention des pédales pour cet instrument.

Il se mit en 1771 à la tête de la confédération lithuanienne pour s'opposer à l'invasion des Russes, et se fit distinguer par un courage qui était digne d'un meilleur succès. (T.)




61


Damilaville remplissait la place de premier commis au bureau des vingtièmes. Elle lui donnait le droit d'avoir le cachet du contrôleur général des finances et de contre-signer les paquets qui sortaient de son bureau; il s'en servait pour faire parvenir franc de port toutes les lettres de ses amis. C'est ainsi que la plus grande partie de la Correspondance de Voltaire passa par ses mains. (T.)




62


Ce discours, prononcé à l'Académie à l'occasion du prix pour 1760, est recueilli dans les Œuvres de d'Alembert, sous le titre de Réflexions sur la poésie.




63


Diderot a voulu citer une tragédie quelconque de Racine, et c'est par un lapsus calami qu'il a écrit le titre de la tragédie-ballet de Corneille, Molière et Quinault. (T.)




64


Épître du Diable à M. de V… par M. le marquis D… Avignon et Lille, 1760, in-8. Diderot, dans sa lettre XXXVII, attribue cette Épître à M. de Rességuier; Barbier et Quérard la mettent sur le compte de C. M. Giraud, médecin. On publia: Réponse de M. de Voltaire aux Épîtres du Diable, 1762, in-8. Cette Réponse n'est pas de Voltaire.




65


De Voltaire, représentée le 3 septembre 1760; elle n'était encore qu'en manuscrit à l'époque où écrivait Diderot.




66


Le drame de Diderot fut en effet représenté le 18 février suivant.




67


Claude Sallier, né à Saulieu (Côte-d'Or), en 1685, mort en 1761, membre de l'Académie française et de celle des Inscriptions, professeur d'hébreu au Collège de France et garde de la Bibliothèque du roi. Il avait commencé, avec l'abbé Saas, un catalogue dont il a été imprimé 5 vol in-folio.




68


Mme de Puisieux, sans doute.




69


Discours sur la Satire contre les philosophes, Athènes, 1760, in-12. Diderot, qui l'attribue ici à tort à Saint-Lambert, relève lui-même cette erreur dans la lettre XLVIII, en la mettant sur le compte de l'abbé Coyer, son véritable auteur. (T.)




70


Ce projet ne fut pas exécuté. Le Joueur, imprimé pour la première fois dans le Supplément aux Œuvres de Diderot, Paris, Belin, 1819, in-8, figure au t. VII de cette édition.




71


L'Épître du Diable à M. de V… dont il est question dans la lettre XXXII.




72


De l'Encyclopédie.




73


Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'année 1760, Genève, 1760, in-8. Voir dans la France littéraire (art. Voltaire, n° 224) l a liste des pièces composant ce volume et rassemblées par les soins de Morellet.




74


M. Vallet de Villeneuve, qui épousa, en 1769, la fille de Dupin de Francueil, ami de Mme d'Épinay et grand'père de George Sand.




75


Petit siège qui n'a ni bras ni dossier (Littré).




76


Le portrait de Grimm fut peint par la jeune fille qui fit aussi celui de Diderot, dont il est question dans la lettre XXXVIII. C'est probablement celui qu'une demoiselle Lechevalier exposa, en 1761, le jour de la Fête-Dieu, à la place Dauphine. Le «dessinateur assis plus bas» était Garand, qui peignit quelques jours après un portrait de Diderot, pour faire pendant à celui de Mme d'Épinay; «c'est vous dire en un mot à qui ils sont destinés,» ajoute Diderot. «Un certain barbouilleur de la place Dauphine, nommé Garand, a fait pour moi un profil cent fois plus ressemblant», écrit Grimm, en 1767, à propos du dessin de Greuze, gravé par Saint-Aubin. On a vu (t. XI, p. 221) que c'était aussi l'opinion de Diderot lui-même.




77


M. de Rességuier, chevalier de Malte, fut enfermé non à Bastille, mais au château de Pierre-Encise, pour son Voyage d'Amathonte, ouvrage mêlé de prose et de vers, imprimé et supprimé en 1759, très-violent pamphlet contre Mme de Pompadour. Voir sur Rességuier une étude de M. H. Bonhomme, Revue Britannique, juin 1875.




78


Cette lettre manque dans la Correspondance générale de Voltaire, et dans les Mémoires de Mme d'Épinay.




79


Mémoire concernant le détail et le résultat d'un grand nombre d'expériences faites l'année dernière par un laboureur du Vexin pour parvenir à connaître ce qui produit le blé noir, et les remèdes propres à détruire cette corruption. Paris, Impr. royale, 1760. (Par de Gonfreville, fermier de Sieurey, près Vernon.) Grimm en rend compte au mois de novembre 1760 de sa Correspondance.




80


Le premier volume de l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand, par Voltaire, parut en 1760.




81


C'est le suet du Siège de Calais. Le succès de ce titre, donée par Belloy le 1e février 1765, aura fait renoncer Saurin à son projet. (T.)




82


Cette pièce est restée inédite.


