Nos femmes de lettres Paul Flat Paul Flat Nos femmes de lettres PRÉFACE La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif, un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra pourtant choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel souci d'art littéraire. Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce produit singulier: La Femme de Lettres? Ils tiennent presque tous dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni, en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il n'avait que trop aimé, faisait succéder à cette première flèche ce trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature, est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante excuse! Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la Sixtine, ni le Tombeau des Médicis, ni les Disciples d'Emmaüs, non plus qu'Othello ou Phèdre, ni la Neuvième Symphonie, ni quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de virilité créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle, flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime signification de ces chefs-d'œuvre, on en trouve moins encore pour leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants, nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse, mais le mieux accusé des symboles féminins. Cette règle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous. Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive surprise fut qu'une femme eût pu penser par elle-même avec cette énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété de ses lectures, la fréquence de ses méditations, poursuivies dans la solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par avance de laisser un testament durable de sa pensée – peut-être soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour l'historien? – l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité féminine: «Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire et de la logique… Et pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et des résolutions.» C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires, si chères soient-elles à un cœur! Et nous savons la vivacité de ses admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice: c'est la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief. On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de leur œuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons… Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon, l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival, il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que l'élite de celles qui possèdent un don est infiniment supérieure à la moyenne de ceux qui, tenant une plume, n'ont pour écrire d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement, une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité littéraire de ceux qui le donnèrent. Plus délicate encore, plus fausse assurément, en face de la Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant. C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de la société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus: – «C'était mon mari, fit-elle, il est mort»! – Faisons la part du trait qui exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second Empire: – «Je suis les talons de la Reine!» On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le goût personnel tient une telle place et représente un élément déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on aiguise moins en faveur de M. X… que contre M. Y… Car il existe deux façons – je l'ai montré autre part[1 - Cf. notre Roman de la Comédienne.]– d'être agréable à qui l'on commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival. Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du groupement. Non que je méconnaisse – il faudrait être aveugle – les incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous les efforts où trouve son application le symbole expressif de l'aveugle et du paralytique… dans la Peinture, où tant de réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs, munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de Beethoven… mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs relations – vigoureux cheval de renfort qui hissa leur œuvre au sommet de la côte… leur œuvre, fardeau lourd de poids, mais léger de valeur, qui, faute d'un tel appui, fût demeurée aux régions inférieures. Mais voilà, on ne refait pas son tempérament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un centimètre à sa taille, une échine vraiment droite ne se plie aux voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie littéraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre féminin qui monte à l'horizon, il devient plus délicat encore d'y prendre place. Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai. Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits, au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Théâtre: «Un bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.» MADAME DE NOAILLES On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer dans certains cas à l'ordre naturel… il ne le remplace jamais. Et de même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous qui sommes de pure tradition française, pouvons discerner chez cette Française d'adoption des éléments inassimilables. Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées. Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons exactement préciser: le quid proprium d'où naît aussitôt l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante ordonne ses sensations suivant une méthode qui n'est pas la nôtre; elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots: Étrange… Étranger… syllabes qui se superposent exactement. Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes. Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé d'artifice, le jour où il dédiait un de ses romans: «Aux jeunes écrivains de France… à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a chaque jour dans mon travail aidé…» N'a-t-il pas fait mieux encore, en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier volume de poèmes: «Aux paysages de l'Ile de France, ardents et limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur. C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français, fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite, puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se manifeste tel dès le premier abord, et ses héros ont un accent par où se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre, plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels, l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous confirment dans le choix fait antérieurement. De tels déplacements demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial, le motif que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui, s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur vision. Cosmopolitisme!.. ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter, mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu, désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et de tous côtés hume les senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle sait plier son être physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la manière de celui qu'elle admire. J'ai connu la sœur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle, et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la sœur de ce poète… seulement une sœur qui entend ne pas garder le silence et par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel un perpétuel repliement sur lui-même suscita d'étranges lueurs, n'a pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse: «La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même, qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.» Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore par ses maîtres. D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres. Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits littéraires qui doivent porter au cœur de notre admiration, mais sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en nous moins profondément. Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la Domination? Quelles images atteindraient à nous faire sentir, toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages, et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour, dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que me font les barques de Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le cœur! Que me fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie, que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et mourir!» Morceau d'exécution savante, qui le niera?.. d'un disciple qui sait la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres – car vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand – mais où nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe et la patine légèrement défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et transparente – car toute âme de femme littéraire est transparente – cette préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait déroule ses antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de Venise, Wagner et le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?.. On n'a jamais mieux cité ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé les sources d'un idéal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie romantique… tel aussi le secret de l'âme d'Antoine Arnault. Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux pierres du chemin. D'où la valeur unique de ces documents: Lettres et Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de «provoquer un élan d'amour dans sa ville» – nous savons trop par expérience que les choses ne se passent pas ainsi – et pour qui «tous les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond divan où il posséda le cœur blessé, le cœur traîné des nerveuses spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques… Quel abîme entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice? Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire, proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée l'amertume dans la volupté. Lorsque, à la suite d'une longue séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie, non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire: J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme autrefois.» Brièveté de la sensation amoureuse… Fugacité du bonheur… amertume dans la volupté… Cœur qui se brise et se complaît aux pointes où il vient se meurtrir… Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté sensuelle… vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus. Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri de meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!» Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur, Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un morceau de critique fameux: l'École Païenne, poussé par cet instinct de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation, car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la contradiction peut aussi bien être une forme de l'imitation, et n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et, mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins: ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère, c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah! qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil, et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le feuillage chante: Pan est ressuscité!» Pour avoir longuement médité l'œuvre de ses devanciers, Mme de Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout d'abord, à laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme, de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur. «Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être, et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?» Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel… une véritable profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives. Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a «la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes. On conçoit qu'Antoine Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera, car… «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»… tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale, le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas raison de l'écrire?.. si l'on écarte la préconception romantique d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif, aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers éléments composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport nécessaire de cause à effet. Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles. Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du pastiche prémédité, il faut toujours chercher un élément de sincérité dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire… Sincérité, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle: «Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé, mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et dans beaucoup de choses autres que la littérature: «Toutes les fois que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement excellente, prenez garde de l'effacer.» Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité, jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur imprimant l'unité – non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère. Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent certains de ses poèmes? Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre attention, le détail des objets qui le composent se fond presque toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire, les objets se présentent successivement avec tout le cortège des images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais rien de plus curieux que cette pièce: le Verger, où vous suivrez leur succession: Dans le jardin sucré d'œillets et d'aromates, Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu, Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates, Chancellent, de rosée et de sève pourvus… L'air chaud sera laiteux, sur toute la verdure, Sur l'effort généreux et prudent des semis, Sur la salade vive et le buis des bordures, Sur la cosse qui gonfle et qui s'ouvre à demi. Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées Au mur où le soleil s'écrase chaudement; La lumière emplira les étroites allées, Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement. J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la sensation immédiate. En fait, c'est tout qu'il faudrait souligner, car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie. Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais qui donc serait habile à le présenter ainsi, s'il n'était doué, au préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la sincérité, sa sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux, réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: Le Jardin et la Maison donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut. Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs Dans l'air dolent et doux soupirent leurs odeurs, Les baies du lierre obscur où l'ombre se recueille, Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles. Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend Fait dans le bassin clair son bruit rafraîchissant. La paisible maison respire, au jour qui baisse, Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses; Le feuillage qui boit les vapeurs de l'étang, Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend. Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres, Où tout le soir vivant et parfumé pénètre, Et comme elle, penché sur l'horizon, mon cœur S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur. Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec le groupe voisin – puisque la beauté émane toujours d'un rapport – vous ne pourrez être qu'émerveillé de la perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives, gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre, nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et Baudelaire firent le credo de leur esthétique, si bien que Mme de Noailles a pu très justement conclure dans son Offrande à la Nature: Nature au cœur profond, sur qui les cieux reposent, Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé La lumière des jours et la douceur des choses, L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé. La Forêt, les étangs, et la plaine féconde, Ont plus touché mes yeux que les regards humains. Je me suis appuyée à la beauté du Monde, Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains. … Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature. Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure, Que ne visitent pas la lumière et l'amour! MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS Parmi la pureté du matin triomphant, Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme, Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme, Qu'il me semble donner la main à quelque enfant. L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule. La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair, Et la falaise aussi déferle dans la mer, De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule. Les troupeaux, comme au long d'un poème latin, Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe, Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes Que chaque vague berce à son rythme incertain. Et la prée, et les eaux également étales, Sourient si bien à mes matineux errements, Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands, Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales… … Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses enfances, disaient nos pères, l'auteur d'Occident, dès les pages liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et ce n'est pas seulement, ce Matin normand, un frais tableau d'aube sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où elle tira sa sève et sa vigueur. Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais, Comme en l'asile offert de quelque sein de femme, Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme, Si lourde de tristesse et de mauvais secrets. C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui sembler une autre, mais de qui cependant les premières impressions, reçues sur cette matière malléable comme cire chaude qu'est le cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie Bossuet quelque part… Et l'on voit assez par là que le grand orateur catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier à une époque aussi exclusivement intellectuelle que notre dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme dénuée de toute intuition poétique, pour ne pas attribuer à ces premières impressions une importance justement contraire à celle que leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que l'auteur d'Occident possède une incontestable nature de poète. Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie: circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément, d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes, véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey d'Aurevilly dans un élan lyrique… Mais ce qui fait le plus le génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa crinière… c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.» Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/flat-paul/nos-femmes-de-lettres/) на ЛитРес. 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