Le Bossu Volume 2
Paul Féval




Paul Féval

Le Bossu Volume 2 / Aventures de Cape et d'Épée





L'HÔTEL DE NEVERS

(SUITE.)





IV

– Largesses. —


Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l'extravagance qu'il commettait en ce moment. Il avait l'œil vif et le nez aquilin. Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée, et le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice d'enfer.

Un vrai bossu!

Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du dos, et se relevant pour caresser la nuque.

Par devant, le menton touchait la poitrine. Les jambes étaient bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale qui est l'accompagnement obligé de la bosse.

Cette singulière créature portait un costume noir complet, de la plus rigoureuse décence, manchettes et jabot de mousseline plissée d'une éclatante blancheur.

Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point l'incommoder.

– Bravo, sage Ésope! s'écria Chaverny; tu me parais un spéculateur hardi et adroit!

– Hardi… répéta Ésope en le regardant fixement, assez; adroit… nous verrons bien!

Sa petite voix grinçait comme une crécelle d'enfant.

Tout le monde répéta:

– Bravo, Ésope! bravo!

Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus s'étonner de rien. Leurs bras étaient tombés depuis longtemps; mais le Gascon demanda tout bas:

– N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon?

– Pas que je me souvienne.

– Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeux-là quelque part.

Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention.

– L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez?

– Je sais, répondit Ésope; car, à dater de ce moment, il n'eut plus d'autre nom.

Chaverny était son parrain.

Ésope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles soixante billets d'État de cinq cents livres.

On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches, tant l'apparition du petit homme avait été fantastique.

Mais c'étaient de belles et bonnes cédules de la Banque.

– Mon reçu? dit-il.

Peyrolles lui donna son reçu.

Ésope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des billets. Puis, frappant sur le carnet:

– Bonne affaire! dit-il. A vous revoir, messieurs!

Il salua bien poliment Gonzague et la compagnie.

Tout le monde s'écarta pour le laisser passer.

On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutes les veines. Gonzague était pensif.

Peyrolles et ses gens commençaient à faire sortir les acheteurs, qui déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient encore et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de disparaître.

– Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous prie de me suivre dans mes appartements.

– Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c'est le moment ou jamais… marchons!

– J'ai peur, fit le timide Passepoil.

– Eh donc! je passerai le premier.

Il prit Passepoil par la main et s'avança vers Gonzague, chapeau bas.

– Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous donner la comédie!.. c'est la journée des mascarades… Le bossu n'était pas mal; mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets que j'aie vue de ma vie!

Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant curieusement.

– Sois prudent! murmura Passepoil à l'oreille du Gascon.

– Capédébiou! fit ce dernier, ceux-ci n'ont-ils jamais vu deux gentilshommes, qu'ils nous dévisagent ainsi?

– Le grand est de toute beauté! dit Navailles.

– Moi, repartit Oriol, j'aime mieux le petit!

– Il n'y a plus de niche à louer; que viennent-ils faire?

Heureusement qu'ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et tressaillit.

– Ah! fit-il, que veulent ces braves?

Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de ses actions. Passepoil s'inclina plus modestement, mais en homme cependant qui a vu le monde.

Puis Cocardasse junior, d'une voix haute et claire, parcourant de l'œil cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces paroles:

– Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissances de monseigneur, nous venons lui présenter nos hommages.

– Ah!.. fit encore Gonzague.

– Si monseigneur est occupé d'affaires trop importantes, reprit le Gascon, qui s'inclina de nouveau, nous reviendrons à l'heure qu'il voudra bien nous indiquer.

– C'est cela, balbutia Passepoil; nous aurons l'honneur de revenir.

Troisième salut, puis ils se redressèrent tous deux, la main à la poignée de la brette.

– Peyrolles! appela Gonzague.

L'intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire.

– Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague; mène-les à l'office… qu'ils mangent, qu'ils boivent… Donne-leur à chacun un habit neuf… et qu'ils attendent mes ordres!

– Ah! monseigneur!.. s'écria Cocardasse.

– Généreux prince!.. fit Passepoil.

– Allez! ordonna Gonzague.

Ils s'éloignèrent à reculons, saluant à toute outrance et balayant la terre avec la vieille plume de leurs feutres.

Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta son feutre sur l'oreille et releva du bout de sa rapière le bord frangé de son manteau. Frère Passepoil l'imita de son mieux.

Tous deux, hautains, superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche, foudroyant les railleurs de leurs regards terribles, ils traversèrent la salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de fourchette étonna tous les serviteurs du prince.

En mangeant, Cocardasse junior disait:

– Mon bon, notre fortune est faite!

– Dieu le veuille! répondait, la bouche pleine, frère Passepoil toujours moins fougueux.

– Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, depuis quand te sers-tu de semblables outils?

Gonzague promena autour de lui un regard rêveur et ne répondit point.

Ces messieurs cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisaient honnêtement leur cour.

C'étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés. Aucun d'eux n'avait encore commis d'action absolument punissable selon la loi; mais aucun d'eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale.

Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient besoin de Gonzague, l'un pour une chose, l'autre pour une autre. Gonzague était au milieu d'eux seigneur et roi comme certains patriciens de l'ancienne Rome parmi la foule famélique de leurs clients.

Gonzague les tenait par l'ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et par leurs vices.

Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance était le jeune marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour se vendre.

La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d'eux; car, au premier aspect, placé comme il l'était à l'apogée de la richesse, de la puissance et de la faveur, Gonzague semblait n'avoir besoin de personne.

– Et l'on parle des mines du Pérou! disait le gros Oriol pendant que le maître se tenait à l'écart. L'hôtel de M. le prince vaut à lui seul le Pérou et toutes ses mines!

Il était rond comme une boule, ce traitant; il était haut en couleur, joufflu, essoufflé. Ces demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante.

– Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici l'Eldorado!

– La maison d'or! ajouta M. de Montaubert, ou plutôt la maison de diamant!

– Ya! traduisit le baron de Batz, té tiamant plitôt.

– Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec une semaine du revenu du prince de Gonzague.

– C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands seigneurs!

– Gonzague, mon cousin, s'écria Chaverny d'un air plaisamment piteux, par grâce, demande quartier, ou cet ennuyeux hosannah durera jusqu'à demain.

Le prince sembla s'éveiller.

– Messieurs, dit-il sans répondre au petit marquis, car il n'aimait point la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement; il faut que cette salle soit libre.

Quand on fut dans le cabinet de Gonzague:

– Vous savez pourquoi je vous ai convoqués, messieurs? reprit-il.

– J'ai entendu parler d'un conseil de famille, répondit Navailles.

– Mieux que cela, messieurs… une assemblée solennelle… un tribunal de famille où Son Altesse Royale le régent sera représenté par trois des premiers dignitaires de l'État: le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson.

– Peste! fit Chaverny. S'agit-il donc de la succession à la couronne?

– Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses sérieuses… épargnez-nous.

– N'auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance, quelque livre d'estampes pour me distraire pendant que vous serez sérieux?

Gonzague sourit afin de le faire taire.

– Et de quoi s'agit-il, prince? demanda M. de Montaubert.

– Il s'agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit Gonzague.

Ce ne fut qu'un cri:

– Nous sommes prêts!

Le prince salua et sourit.

– Je vous ai fait convoquer spécialement, vous, Navailles, Gironne, Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, etc., en votre qualité de parents de Nevers; vous, Oriol, comme chargé d'affaires de notre cousin de Châtillon; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux Chastellux…

– Si ce n'est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis?

– On décidera, répondit Gonzague, l'affaire des biens de Nevers… et d'autres affaires encore.

– Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin, qui gagnez un million par heure?

Gonzague fut un instant avant de répondre.

– Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d'un accent pénétré. N'ai-je pas votre fortune à faire?

Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l'assemblée. Tous les visages étaient plus ou moins attendris.

– Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez compter sur moi!

– Et sur moi! s'écria Gironne.

– Et sur moi!.. et sur moi!

– Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres. Je voudrais seulement savoir…

Gonzague l'interrompit pour dire avec une hauteur sévère:

– Toi, tu es trop curieux, petit cousin! cela te perdra… Ceux qui sont avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux…

– Cependant…

– C'est ma volonté!.. Chacun est libre de me suivre ou de rester en arrière, mais quiconque s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne le connais plus… Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes yeux, entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence… La responsabilité n'est pas pour eux qui sont les bras, mais pour moi qui suis la tête… Tu m'entends bien, marquis? je ne veux pas d'amis faits autrement que cela!

– Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c'est que notre illustre parent nous montre la route.

– Puissant cousin, dit Chaverny, m'est-il permis de vous adresser humblement et modestement une question? Qu'aurai-je à faire?

– A garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil.

– Dussé-je blesser le touchant dévouement de nos amis, je vous dirai, cousin, que je tiens à ma voix à peu près autant qu'à un verre de champagne vide; mais…

– Point de mais! interrompit Gonzague.

Et tous avec enthousiasme:

– Point de mais!

– Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol.

– Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se souvenir de ceux qui le servent!

L'invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe.

Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l'air d'être complice.

Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague le menaça du doigt comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était passée.

– C'est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il avec une légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez la ferme d'Épernay.

– Ah! prince!.. fit le traitant.

– Point de remercîments, interrompit Gonzague; mais je vous prie, Montaubert, ouvrez la fenêtre… je me sens mal.

Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des gouttelettes de sueur perlaient de ses cheveux. Il trempa son mouchoir dans le verre d'eau que lui présentait Gironne, et se l'appliqua sur le front.

Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressement.

– Ce ne sera rien, dit le prince; la fatigue… j'avais passé la nuit, et j'ai été obligé d'assister au petit lever du roi.

– Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi, cousin? s'écria Chaverny; que peut pour vous le roi? je dirais presque, que peut pour vous le bon Dieu?

A l'égard du bon Dieu, il n'y avait rien à reprocher à Gonzague. S'il se levait trop matin, ce n'était certes point pour faire ses dévotions.

Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu'il eût payé volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire.

– Ingrat! murmura-t-il, est-ce pour moi que je sollicite?

Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s'agenouiller.

Chaverny eut bouche close.

– Ah! messieurs! reprit le prince, que notre jeune roi est un enfant charmant!.. Il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de mes bons amis.

– En vérité! fit le chœur.

– Quand M. le régent, qui était dans la ruelle avec madame Palatine, a ouvert les rideaux, le jeune Louis a soulevé ses belles paupières, toutes chargées de sommeil, et il nous a semblé que l'aurore se levait.

– L'Aurore aux doigts de roses! fit l'incorrigible Chaverny.

Personne n'était sans avoir un peu envie de le lapider.

– Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, a tendu la main à Son Altesse Royale; puis, m'apercevant: «Eh! bonjour, prince; je vous ai rencontré l'autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour… Il faudra que vous me donniez M. de Gironne, qui est un superbe cavalier.»

Gironne mit la main sur son cœur. Les autres se pincèrent les lèvres.

– «M. de Nocé me plaît aussi, continua Gonzague, rapportant les paroles authentiques de Sa Majesté. Et ce M. de Saldagne, tudieu! ce doit être un foudre de guerre.»

– A quoi bon ceci? lui glissa Chaverny à l'oreille, Saldagne est absent.

On n'avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de Saldagne ni M. le chevalier de Faënza.

Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption:

– Sa Majesté m'a parlé de vous, Montaubert; de vous aussi, Choisy, et d'autres encore.

– Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles?

– Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague, n'a oublié personne, excepté vous.

– C'est bien fait pour moi! dit Chaverny; cela m'apprendra!

– On sait déjà votre affaire des mines, à la cour, Albret, poursuivit Gonzague. «Et votre Oriol, m'a dit le roi en riant, savez-vous qu'on me l'a donné comme étant bientôt plus riche que moi!»

– Que d'esprit! Quel maître nous aurons là!

Ce fut un cri d'admiration générale.

– Mais, reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que des paroles; nous avons eu mieux, Dieu merci! Je vous annonce, ami Albret, que votre concession va être signée.

– Qui ne serait à vous, prince? s'écria Albret.

– Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble; vous pouvez voir d'Hozier pour votre écusson.

Le gros petit traitant s'enfla comme une boule et faillit crever du coup.

– Oriol, s'écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà cousin de toute la rue Saint-Denis… Ton écusson est tout fait: d'or, aux trois bas de chausses d'azur, deux et un, et en cœur un bonnet de nuit flamboyant, avec cette devise: Utile dulci!…

On rit un peu, sauf Oriol et Gonzague.

Oriol avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique de bonneterie. Si Chaverny eût gardé ce mot pour le souper, il aurait eu un succès fou.

– Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague, cette vivante providence; Montaubert, vous avez votre brevet.

Montaubert et Navailles se repentirent d'avoir ri.

– Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses. Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que j'ai obtenu pour vous.

Nocé fut content. Gironne le fut davantage.

Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié.

– Viens çà, marquis, dit-il enfin.

– Moi! fit Chaverny.

– Viens çà, enfant gâté!

– Cousin, je connais mon sort, s'écria plaisamment le marquis; tous nos jeunes condisciples qui ont été sages ont eu des satisfecit… Moi, le moins que je risque, c'est d'être au pain et à l'eau. Ah! ajouta-t-il en se frappant la poitrine, je sens que je l'ai bien mérité!

– M. de Fleury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague.

– Naturellement, repartit le marquis, c'est sa charge.

– M. de Fleury est sévère.

– C'est son métier.

– M. de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec mademoiselle de Clermont.

– Aïe! fit Navailles.

– Aïe! aïe, répétèrent Oriol et consorts.

– Et tu m'as empêché d'être exilé, cousin? dit Chaverny: grand merci!

– Il ne s'agissait pas d'exil, marquis.

– De quoi donc s'agissait-il, cousin?

– Il s'agissait de la Bastille.

– Et tu m'as épargné la Bastille! Deux fois grand merci!

– J'ai fait mieux, marquis.

– Mieux encore, cousin? Il faudra donc que je me prosterne?

– Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous le feu roi.

– Lors de l'édit de Nantes, oui.

– Elle était d'un beau revenu, cette terre de Chaneilles?

– Vingt mille écus, cousin… pour moitié moins, je me donnerais au diable.

– Ta terre de Chaneilles t'est rendue.

– En vérité! s'écria le petit marquis.

Puis, tendant la main à Gonzague et d'un grand sérieux:

– Alors, c'est dit, je me donne au diable!

Gonzague fronça le sourcil. Le cénacle entier n'attendait qu'un signe pour crier au scandale. Chaverny promena tout autour de lui son regard dédaigneux.

– Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite que du bonheur. Mais, si les mauvais jours venaient, la foule s'éclaircirait autour de vous. Je n'insulte personne: c'est la règle… Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai!




V

– Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne. —


La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps de saint Louis. Tout le monde était content.

M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au petit lever de Sa Majesté.

– Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte, malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.

– Que te faut-il encore?

– Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de mademoiselle de Clermont, mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules étaient distribuées.

– Je crois bien! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis rue Quincampoix ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent mille livres.

– Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître!

– J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.

– On n'a pas voulu m'en donner à soixante! enchérit Taranne.

– On se les arrache.

– A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix!

– C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague: tous ceux qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse… Je ne pense pas qu'il soit entré dans la pensée de M. le régent de livrer ces cédules à la spéculation. Mais ceci est le petit malheur des temps… et, sur ma foi! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé fassent leurs affaires avec cela.

– Dussent les salons du régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette nuit de courtiers et de trafiquants!

– C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague; le mouvement est là!

Chaverny frappa sur l'épaule d'Oriol.

– Toi qui est d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus l'épaule, ces gens de demain!

Il nous faut bien dire un mot de cette fête.

C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes.

Ce devait être le triomphe symbolique du système, comme on disait alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit sur les espèces monnayées.

Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.

Bien plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce seul fait, le triomphe du dieu Papier devenait une fête nationale.

Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances. Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de merveilles devait éblouir les yeux des invités.

On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet.

Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le palais gigantesque bâti en projet par Law sur les bords du Mississipi. Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille: c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit vainqueur jetait hors de la circulation.

Un palais grand comme une ville où seraient prodiguées toutes les richesses métalliques du globe!

L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela.

Le ballet, œuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore représenter le crédit personnifiant le bon ange de la France et la plaçant à la tête des nations.

Plus de famines, plus de misère, plus de guerres!

Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au globe entier les délices reconquises du paradis terrestre.

Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que d'un temple.

Les pontifes existaient d'avance.

M. le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois tierça sous main le compte; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla en tapinois.

A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout, rien n'échappe à son envahissante influence.

De même que vous voyez, dans les bas quartiers du négoce, les petits enfants marchant à peine trafiquer déjà de leurs jouets, et faire l'article en bégayant, sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes; de même, quand la fièvre de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue: les cartes du restaurant à la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'Église encombrée.

Si le pain est rare, on fait les miches à prime; si c'est le vin, on fait monter le campêche.

Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise.

Ceux qui pourraient se plaindre ont en général la voix trop faible et parlent de trop bas.

Ceux qui ont une tribune ne peuvent crier tant ils ont la bouche pleine.

Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant: «Il n'y a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille livres avec cela!»

– Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer… mais fi donc!.. je les ai gardées pour mes amis.

Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand elles valent cent pistoles la pièce.

On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin!

Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance.

On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce qu'on lui donnait.

Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis, car il emplit ses poches.

Gonzague les regardait faire.

Son œil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.

Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe, celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de Gironne ou de Montaubert.

– Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et pour Saldagne… Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici.

Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.

– Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire encore pour vous cette bagatelle… Souvenez-vous bien de ceci… Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous tenir toujours la tête au-dessus de la foule.

Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et respectueusement.

– Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, acheva Gonzague: des événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne cherchez jamais, – je ne demande point ceci, je l'exige, – ne cherchez jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et faites… Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.

– Nous vous suivrons! s'écria Navailles.

– Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne.

Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque:

– Fût-ce en enfer!

– La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que nous avons là!.. Je voudrais gager que…

Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit.

Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à coucher de Gonzague.

Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.

Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant d'espiègle gaieté, avait un petillant sourire. A la vue des compagnons de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle, épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue.

Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du monde à réprimer leurs regards curieux.

Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla droit à la nouvelle venue.

Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore que de galanterie.

La jeune fille resta muette.

– C'est la belle recluse! murmura Chaverny.

– L'Espagnole!.. ajouta Navailles.

– Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière Saint-Magloire!

Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple, amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et plus noirs que le jais.

C'était tout ce qu'ils pouvaient voir.

L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait la grande dame. Elle la portait bien.

– Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd'hui même cette jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps. Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de vous.

Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux.

Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.

Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances.

– A la bonne heure! s'écria Gironne.

– Ne nous gênons pas! fit Montaubert.

– Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame de Montespan, devant toute la cour assemblée… Choisy, c'est ton vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté, dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: madame de Montespan pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois, qui est maintenant madame la duchesse d'Orléans.

– Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur.

– Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de famille… si c'était pour un divorce!

On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas impossible.

Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince de Gonzague et sa femme.

– Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est capable de laisser la femme et de garder la dot!

– Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.

– Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol.

– Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si vous n'étiez des sots…

– De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige les mauvaises habitudes; j'ai envie…

– La la! s'interposa le paisible Oriol.

Chaverny n'avait même pas regardé Nocé.

– Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois.

– Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts.

– C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.

– Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille?

– Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux caprices de cette belle personne.

– Peyrolles n'a pas parlé?

– Peyrolles ne parle jamais.

– C'est pour cela qu'on le garde.

– Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la petite maison de M. le prince.

– Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la petite maison.

– Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert; les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.

– Mystère! mystère!

– Prenons patience… Nous allons savoir cela aujourd'hui… Holà! Chaverny!

Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.

– Chaverny, tu rêves!..

– Chaverny, tu es muet!

– Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des injures!

Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.

– Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre fois pour quelques chiffons de banque… Moi, pour cette belle fille-là, je me damnerai une fois, voilà tout.

En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes et pendantes d'une allée de vieux ormes.

M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de cette porte.

Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues.

Un bijou que ce pavillon! la dernière œuvre de l'architecte Oppenort!

M. de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon.

Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.

– Où est Saldagne? demanda Peyrolles.

On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.

– Et Faënza?

Même réponse que pour Saldagne.

La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.

– Que veut dire ceci? pensa-t-il.

Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était visible.

Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son boudoir.

– Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit!.. Je ne veux plus demeurer dans cette maison!.. La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.

C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer tout à l'heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé du matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds nus jouaient dans des mules de satin.

Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il fallait être de marbre.

M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il remplissait auprès de son maître.

Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques noirs du calife Haroun-el-Reschild.

Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit:

– Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.

– Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout, monsieur de Peyrolles?

Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant très-remarquablement une pirouette double.

L'intendant ajouta sans sourciller:

– Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez toilette.

– Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je ne crois pas un mot de ce que vous me dites!

– Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il faut que vous soyez prête.

Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez.

Puis, pétulante comme la poudre:

– Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique!

– Il faut le temps… voulut dire le flegmatique factotum.

– Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre commission… J'irai.

– C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.

– Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de Peyrolles!

Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes, entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles.

– Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma maison, ils me font peur.

Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.

– C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.

– Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère; ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel…

Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide.

– Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.

– Je l'ai vu, répondit la camériste.

– Quand donc?

– Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.

– Où cela?

– En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.

– Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz avec hauteur.

– Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent… vous ne les reverrez plus.

– Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille.

– Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans la ruelle un cliquetis d'épées.

– Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.

– Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.

– Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse.

– Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils sont là, au bout du jardin.

Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'œuvre facile et charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.

Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues longues et noires par une sombre nuit d'automne.

– Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse… Je vais voir, être vue!.. Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs!

Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle était…

M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait deux manteaux étendus.

Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.

Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l'autre.

Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne.

Tous deux avaient au front une blessure pareille.

Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber les manteaux.




VI

– Dona Cruz. —


Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa mère, – qui était duchesse, – par les gypsies d'Écosse, par les brigands de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos d'Espagne.

Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une véritable fille de gitana.

La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis.

C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre, mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de Gonzague.

Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire.

– Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda Gonzague.

– Votre Peyrolles, répondit la jeune fille, – a perdu la parole et le sens pendant que je faisais ma toilette… Il ne m'a quittée qu'un instant pour se promener au jardin…; quand il est revenu, il ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur?

– Non, répondit Gonzague en riant, – ce n'est pas pour parler de mon Peyrolles.

– Dites vite! s'écria dona Cruz; – que voulez-vous de moi?.. Je brûle de le savoir, vous voyez bien! Dites vite!

Gonzague la regardait attentivement.

Il pensait:

– J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?.. Elle lui ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais…

– Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc!

– Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague.

– Retournerai-je dans ma prison?

– Pas pour longtemps…

– Ah!.. fit la jeune fille avec regret, – j'y retournerai?.. Pour la première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil… C'est beau!.. ma solitude me semblera plus triste.

– Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des précautions.

– Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache?

– Non, assurément, dona Cruz; mais…

– Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu, – il faut que je vous parle: j'ai le cœur trop plein… Vous n'avez pas besoin de me le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid… mon pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline, abandonnée… mais où j'étais libre… libre comme l'air du ciel!..

Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.

– Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des choses?

– Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague.

– Ceci est encore une promesse… et je commence à ne plus croire.

Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair aigu de son regard.

– Ils me connaissaient tous, dit-elle, – les gens du peuple et les seigneurs… ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez, venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!» et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde… beaucoup de monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar… Quand je rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la jalousie, vers la brune… Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux, – pays des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et fait frissonner.

Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait songer.

– Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup; – c'était un soir… J'avais dansé plus tard que de coutume… Au détour de la rue sombre qui monte à l'Assomption, je vous vis soudain près de moi… j'eus peur et j'eus espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le cœur; mais je ne songeai point à m'enfuir… Vous me dites en vous plaçant devant moi pour me barrer le passage:

« – Comment vous appelez-vous, enfant?

» – Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.

» – Ah! me dîtes-vous, – vous êtes chrétienne?..» Peut-être ne vous souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?

– Si fait, dit Gonzague avec distraction; – je n'ai rien oublié.

– Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement, – je me souviendrai de cette heure-là toute ma vie… Je vous aimais déjà… Comment? Je ne sais… Par votre âge, vous pourriez être mon père… et où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que vous?

Elle dit cela sans rougir. – Elle ne savait pas ce que c'était que notre pudeur.

Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.

Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.

– Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de faux sequins… Viens avec moi.»

Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté.

En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du régent de France auprès de la cour de Madrid.

Que m'importait cela? – Nous partîmes le lendemain. – Vous ne me donnâtes point place dans votre chaise.

Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je suis abandonnée!

Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant, je la fis avec des regrets plein le cœur!.. Je sentais bien déjà que j'étais une exilée.

Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et mon rire perdu!..

Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs.

– Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de Paris?.. Paris, le paradis des belles filles!.. le rêve enchanté, la richesse inépuisable, le luxe éblouissant… un bonheur qui ne rassasie pas! une fête de toute la vie… Vous souvenez-vous comme vous m'aviez enivrée?..

Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.

– Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos belles fleurs d'Espagne dans votre jardin… elles sont bien faibles, bien tristes… elles vont mourir… Voulez-vous donc me tuer, monseigneur?..

Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.

– Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle, – je ne suis pas votre esclave; j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye… j'aime le bruit; le silence me glace… il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir surtout, le plaisir qui fait vivre… La gaieté m'attire, le rire m'enivre, les chansons me charment… L'or du vin de Rotta met des diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus belle!

– Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle.

Dona Cruz retira ses mains:

– Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!.. fit-elle.

Puis avec colère:

– Vous avez raison, je suis folle… mais je veux devenir sage… je m'en irai…

– Dona Cruz!.. fit le prince.

Elle pleurait. – Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses larmes.

Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin sourire.

– D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace.

Ce paradis, reprit-elle avec amertume. – C'était une prison!.. vous m'avez trompée, prince… Un merveilleux boudoir m'attendait dans un pavillon qui semble détaché d'un palais de fée… du marbre, des peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or… de l'or aussi aux lambris, et des sculptures, des cristaux aux voûtes…

Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés… des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes de ce froid qui me glace…

Des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps farouches… et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles…

– Avez-vous à vous plaindre de M. de Peyrolles? demanda Gonzague.

– Non… il est l'esclave de mes moindres désirs… il me parle avec douceur… avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume de son feutre balaye la terre.

– Eh bien?..

– Vous raillez, monseigneur!.. ne savez-vous pas qu'il rive les verrous à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?..

– Vous exagérez tout, dona Cruz!..

– Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa cage… je me déplais chez vous… j'y suis prisonnière… ma patience est à bout… je vous somme de me rendre ma liberté!

Gonzague se prit à sourire.

– Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle; – répondez, je le veux!

Sa tête charmante se dressait impérieuse.

Gonzague souriait toujours.

– Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de honte, mais de dépit; – puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être jaloux de moi!..

Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Elle rougit davantage.

– J'ai cru… murmura-t-elle en baissant les yeux, – vous m'avez dit une fois que vous n'étiez pas marié… A toutes mes questions sur ce sujet, ceux qui m'entourent répondent par le silence… J'ai cru… quand j'ai vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes… quand j'ai vu que vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames françaises… pourquoi ne le dirai-je pas?.. je me suis crue aimée!

Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration.

– Et je travaillais, continua-t-elle, – pour me rendre plus digne et meilleure… je travaillais avec courage, avec ardeur… rien ne me coûtait… Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort pour entraver ma volonté…

Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de fureur; – santa Virgen! ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me rendriez folle!

Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux fuyants:

– Si vous ne m'aimez pas, que voulez-vous de moi?

– Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague doucement, – je veux vous faire heureuse et puissante…

– Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte.

Et, comme Gonzague cherchait à la calmer:

– Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!.. cela me suffit… je ne veux que cela!

Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie:

– Je veux Paris!.. je veux le Paris de vos promesses!.. ce Paris bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison… Je veux sortir… je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures entre quatre murailles? Regardez-moi!.. Pensiez-vous que j'allais m'éteindre dans mes larmes?

Elle eut un retentissant éclat de rire.

– Regardez-moi, prince; me voilà consolée… je ne pleurerai plus jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne sais que le nom, les fêtes, les danses…




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