Émaux et Camées
Théophile Gautier




Théophile Gautier

Émaux et Camées





PRÉFACE


		Pendant les guerres de l'empire,
		Gœthe, au bruit du canon brutal,
		Fit le Divan occidental,
		Fraîche oasis où l'art respire.
		Pour Nisami quittant Shakspeare,
		Il se parfuma de çantal,
		Et sur un mètre oriental
		Nota le chant qu'Hudhud soupire.
		Comme Gœthe sur son divan
		A Weimar s'isolait des choses
		Et d'Hafiz effeuillait les roses,
		Sans prendre garde à l'ouragan
		Qui fouettait mes vitres fermées,
		Moi, j'ai fait Émaux et Camées.




AFFINITÉS SECRÈTES MADRIGAL PANTHÉISTE


		Dans le fronton d'un temple antique,
		Deux blocs de marbre ont, trois mille ans
		Sur le fond bleu du ciel attique,
		Juxtaposé leurs rêves blancs;
		Dans la même nacre figées,
		Larmes des flots pleurant Vénus,
		Deux perles au gouffre plongées
		Se sont dit des mots inconnus;
		Au frais Généralife écloses,
		Sous le jet d'eau toujours en pleurs,
		Du temps de Boabdil, deux roses
		Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;
		Sur les coupoles de Venise
		Deux ramiers blancs aux pieds rosés,
		Au nid où l'amour s'éternise,
		Un soir de mai se sont posés.
		Marbre, perle, rose, colombe,
		Tout se dissout, tout se détruit;
		La perle fond, le marbre tombe,
		La fleur se fane et l'oiseau fuit.
		En se quittant, chaque parcelle
		S'en va dans le creuset profond
		Grossir la pâte universelle
		Faite des formes que Dieu fond.
		Par de lentes métamorphoses,
		Les marbres blancs en blanches chairs,
		Les fleurs roses en lèvres roses
		Se refont dans des corps divers.
		Les ramiers de nouveau roucoulent
		Au cœur de deux jeunes amants,
		Et les perles en dents se moulent
		Pour l'écrin des rires charmants.
		De là naissent ces sympathies
		Aux impérieuses douceurs,
		Par qui les âmes averties
		Partout se reconnaissent sœurs.
		Docile à l'appel d'un arome,
		D'un rayon ou d'une couleur,
		L'atome vole vers l'atome
		Comme l'abeille vers la fleur.
		L'on se souvient des rêveries
		Sur le fronton ou dans la mer,
		Des conversations fleuries
		Près de la fontaine au flot clair,
		Des baisers et des frissons d'ailes
		Sur les dômes aux boules d'or,
		Et les molécules fidèles
		Se cherchent et s'aiment encor.
		L'amour oublié se réveille,
		Le passé vaguement renaît,
		La fleur sur la bouche vermeille
		Se respire et se reconnaît.
		Dans la nacre où le rire brille
		La perle revoit sa blancheur;
		Sur une peau de jeune fille,
		Le marbre ému sent sa fraîcheur.
		Le ramier trouve une voix douce,
		Écho de son gémissement,
		Toute résistance s'émousse,
		Et l'inconnu devient l'amant.
		Vous devant qui je brûle et tremble
		Quel flot, quel fronton, quel rosier,
		Quel dôme nous connut ensemble,
		Perle ou marbre, fleur ou ramier?




LE POÈME DE LA FEMME, marbre de paros


		Un jour, au doux rêveur qui l'aime,
		En train de montrer ses trésors,
		Elle voulut lire un poème,
		Le poème de son beau corps.
		D'abord, superbe et triomphante
		Elle vint en grand apparat,
		Traînant avec des airs d'infante
		Un flot de velours nacarat:
		Telle qu'au rebord de sa loge
		Elle brille aux Italiens,
		Écoutant passer son éloge
		Dans les chants des musiciens
		Ensuite, en sa verve d'artiste,
		Laissant tomber l'épais velours,
		Dans un nuage de batiste
		Elle ébaucha ses fiers contours.
		Glissant de l'épaule à la hanche,
		La chemise aux plis nonchalants,
		Comme une tourterelle blanche
		Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
		Pour Apelle ou pour Cléomène,
		Elle semblait, marbre de chair,
		En Vénus Anadyomène
		Poser nue au bord de la mer.
		De grosses perles de Venise
		Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
		Grains laiteux qu'un rayon irise,
		Sur le frais satin de sa peau.
		Oh! quelles ravissantes choses
		Dans sa divine nudité,
		Avec les strophes de ses poses,
		Chantait cet hymne de beauté!
		Comme les flots baisant le sable
		Sous la lune aux tremblants rayons,
		Sa grâce était intarissable
		En molles ondulations.
		Mais bientôt, lasse d'art antique,
		De Phidias et de Vénus,
		Dans une autre stance plastique
		Elle groupe ses charmes nus.
		Sur un tapis de Cachemire,
		C'est la sultane du sérail,
		Riant au miroir qui l'admire
		Avec un rire de corail;
		La Géorgienne indolente,
		Avec son souple narguilhé,
		Étalant sa hanche opulente,
		Un pied sous l'autre replié,
		Et comme l'odalisque d'Ingres,
		De ses reins cambrant les rondeurs,
		En dépit des vertus malingres,
		En dépit des maigres pudeurs!
		Paresseuse odalisque, arrière!
		Voici le tableau dans son jour,
		Le diamant dans sa lumière;
		Voici la beauté dans l'amour!
		Sa tête penche et se renverse;
		Haletante, dressant les seins,
		Aux bras du rêve qui la berce,
		Elle tombe sur ses coussins.
		Ses paupières battent des ailes
		Sur leurs globes d'argent bruni,
		Et l'on voit monter ses prunelles
		Dans la nacre de l'infini.
		D'un linceul de point d'Angleterre
		Que l'on recouvre sa beauté:
		L'extase l'a prise à la terre;
		Elle est morte de volupté!
		Que les violettes de Parme,
		Au lieu des tristes fleurs des morts
		Où chaque perle est une larme,
		Pleurent en bouquets sur son corps!
		Et que mollement on la pose
		Sur son lit, tombeau blanc et doux,
		Où le poète, à la nuit close,
		Ira prier à deux genoux.




ETUDE DE MAINS



I


IMPERIA LACENAIRE

		Chez un sculpteur, moulée en plâtre,
		J'ai vu l'autre jour une main
		D'Aspasie ou de Cléopâtre,
		Pur fragment d'un chef-d'œuvre humain;
		Sous le baiser neigeux saisie
		Comme un lis par l'aube argenté,
		Comme une blanche poésie
		S'épanouissait sa beauté,
		Dans l'éclat de sa pâleur mate
		Elle étalait sur le velours
		Son élégance délicate
		Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
		Une cambrure florentine,
		Avec un bel air de fierté,
		Faisait, en ligne serpentine,
		Onduler son pouce écarté.
		A-t-elle joué dans les boucles
		Des cheveux lustrés de don Juan,
		Ou sur son caftan d'escarboucles
		Peigné la barbe du sultan,
		Et tenu, courtisane ou reine,
		Entre ses doigts si bien sculptés,
		Le sceptre de la souveraine
		Ou le sceptre des voluptés?
		Elle a dû, nerveuse et mignonne,
		Souvent s'appuyer sur le col
		Et sur la croupe de lionne
		De sa chimère prise au vol.
		Impériales fantaisies,
		Amour des somptuosités;
		Voluptueuses frénésies,
		Rêves d'impossibilités,
		Romans extravagants, poèmes
		De haschisch et de vin du Rhin,
		Courses folles dans les bohèmes
		Sur le dos des coursiers sans frein;
		On voit tout cela dans les lignes
		De cette paume, livre blanc
		Où Vénus a tracé des signes
		Que l'amour ne lit qu'en tremblant.


II


LACENAIRE

		Pour contraste, la main coupée
		De Lacenaire l'assassin,
		Dans des baumes puissants trempée
		Posait auprès, sur un coussin
		Curiosité dépravée!
		J'ai touché, malgré mes dégoûts,
		Du supplice encore mal lavée,
		Cette chair froide au duvet roux.
		Momifiée et toute jaune
		Comme la main d'un pharaon,
		Elle allonge ses doigts de faune
		Crispés par la tentation.
		Un prurit d'or et de chair vive
		Semble titiller de ses doigts
		L'immobilité convulsive,
		Et les tordre comme autrefois.
		Tous les vices avec leurs griffes
		Ont, dans les plis de cette peau,
		Tracé d'affreux hiéroglyphes,
		Lus couramment par le bourreau.
		On y voit les œuvres mauvaises
		Écrites en fauves sillons,
		Et les brûlures des fournaises
		Où bouillent les corruptions;
		Les débauches dans les Caprées
		Des tripots et des lupanars,
		De vin et de sang diaprées,
		Comme l'ennui des vieux Césars!
		En même temps molle et féroce,
		Sa forme a pour l'observateur
		Je ne sais quelle grâce atroce,
		La grâce du gladiateur!
		Criminelle aristocratie,
		Par la varlope ou le marteau
		Sa pulpe n'est pas endurcie,
		Car son outil fut un couteau.
		Saints calus du travail honnête,
		On y cherche en vain votre sceau.
		Vrai meurtrier et faux poète,
		Il fut le Manfred du ruisseau!




VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE



I


DANS LA RUE

		Il est un vieil air populaire
		Par tous les violons raclé,
		Aux abois des chiens en colère
		Par tous les orgues nasillé.
		Les tabatières à musique
		L'ont sur leur répertoire inscrit;
		Pour les serins il est classique,
		Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.
		Sur cet air, pistons, clarinettes,
		Dans les bals aux poudreux berceaux,
		Font sauter commis et grisettes,
		Et de leurs nids fuir les oiseaux.
		La guinguette, sous sa tonnelle
		De houblon et de chèvrefeuil,
		Fête, en braillant la ritournelle,
		Le gai dimanche et l'argenteuil.
		L'aveugle au basson qui pleurniche
		L'écorche en se trompant de doigts,
		La sébile aux dents, son caniche
		Près de lui le grogne à mi-voix.
		Et les petites guitaristes,
		Maigres sous leurs minces tartans,
		Le glapissent de leurs voix tristes
		Aux tables des cafés chantants.
		Paganini, le fantastique,
		Un soir, comme avec un crochet,
		A ramassé le thème antique
		Du bout de son divin archet,
		Et, brodant la gaze fanée
		Que l'oripeau rougit encor,
		Fait sur la phrase dédaignée
		Courir ses arabesques d'or.


II


SUR LES LAGUNES

		Tra la, tra la, la, la, la laire!
		Qui ne connaît pas ce motif?
		A nos mamans il a su plaire,
		Tendre et gai, moqueur et plaintif:
		L'air du Carnaval de Venise,
		Sur les canaux jadis chanté
		Et qu'un soupir de folle brise
		Dans le ballet a transporté!
		Il me semble, quand on le joue,
		Voir glisser dans son bleu sillon
		Une gondole avec sa proue
		Faite en manche de violon.
		Sur une gamme chromatique,
		Le sein de perles ruisselant,
		La Vénus de l'Adriatique
		Sort de l'eau son corps rose et blanc.
		Les dômes, sur l'azur des ondes
		Suivant la phrase au pur contour,
		S'enflent comme des gorges rondes
		Que soulève un soupir d'amour.
		L'esquif aborde et me dépose,
		Jetant son amarre au pilier,
		Devant une façade rose,
		Sur le marbre d'un escalier.
		Avec ses palais, ses gondoles,
		Ses mascarades sur la mer,
		Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,
		Tout Venise vit dans cet air.
		Une frêle corde qui vibre
		Refait sur un pizzicato,
		Comme autrefois joyeuse et libre,
		La ville de Canaletto!


III


CARNAVAL

		Venise pour le bal s'habille.
		De paillettes tout étoilé,
		Scintille, fourmille et babille
		Le carnaval bariolé.
		Arlequin, nègre par son masque,
		Serpent par ses mille couleurs,
		Rosse d'une note fantasque
		Cassandre son souffre-douleurs.
		Battant de l'aile avec sa manche
		Comme un pingouin sur un écueil,
		Le blanc Pierrot, par une blanche,
		Passe la tête et cligne l'œil.
		Le Docteur bolonais rabâche
		Avec la basse aux sons traînés;
		Polichinelle, qui se fâche,
		Se trouve une croche pour nez.
		Heurtant Trivelin qui se mouche
		Avec un trille extravagant,
		A Colombine Scaramouche
		Rend son éventail ou son gant.
		Sur une cadence se glisse
		Un domino ne laissant voir
		Qu'un malin regard en coulisse
		Aux paupières de satin noir.
		Ah! fine barbe de dentelle,
		Que fait voler un souffle pur,
		Cet arpége m'a dit: C'est elle!
		Malgré tes réseaux, j'en suis sûr.
		Et j'ai reconnu, rose et fraîche,
		Sous l'affreux profil de carton,
		Sa lèvre au fin duvet de pèche,
		Et la mouche de son menton.


IV


CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL

		A travers la folle risée
		Que Saint-Marc renvoie au Lido,
		Une gamme monte en fusée,
		Comme au clair de lune un jet d'eau…
		A l'air qui jase d'un ton bouffe
		Et secoue au vent ses grelots,
		Un regret, ramier qu'on étouffe,
		Par instant mêle ses sanglots.
		Au loin, dans la brume sonore,
		Comme un rêve presque effacé,
		J'ai revu, pâle et triste encore,
		Mon vieil amour de l'an passé.
		Mon âme en pleurs s'est souvenue
		De l'avril, où, guettant au bois
		La violette à sa venue,
		Sous l'herbe nous mêlions nos doigts…
		Cette note de chanterelle,
		Vibrant comme l'harmonica,
		C'est la voix enfantine et grêle,
		Flèche d'argent qui me piqua.
		Le son en est si faux, si tendre,
		Si moqueur, si doux, si cruel,
		Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre
		On ressent un plaisir mortel,
		Et que mon cœur, comme la voûte
		Dont l'eau pleure dans un bassin,
		Laisse tomber goutte par goutte
		Ses larmes rouges dans mon sein.
		Jovial et mélancolique,
		Ah! vieux thème du carnaval,
		Où le rire aux larmes réplique,
		Que ton charme m'a fait de mal!




SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR


		De leur col blanc courbant les lignes
		On voit dans les contes du Nord,
		Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
		Nager en chantant près du bord,
		Ou, suspendant à quelque branche
		Le plumage qui les revêt,
		Faire luire leur peau plus blanche
		Que la neige de leur duvet.
		De ces femmes il en est une,
		Qui chez nous descend quelquefois,
		Blanche comme le clair de lune
		Sur les glaciers dans les cieux froids;
		Conviant la vue enivrée
		De sa boréale fraîcheur
		A des régals de chair nacrée,
		A des débauches de blancheur
		Son sein, neige moulée en globe,
		Contre les camélias blancs
		Et le blanc satin de sa robe
		Soutient des combats insolents.
		Dans ces grandes batailles blanches,
		Satins et fleurs ont le dessous,
		Et, sans demander leurs revanches,
		Jaunissent comme des jaloux.
		Sur les blancheurs de son épaule,
		Paros au grain éblouissant,
		Comme dans une nuit du pôle,
		Un givre invisible descend.
		De quel mica de neige vierge,
		De quelle moelle de roseau,
		De quelle hostie et de quel cierge
		A-t-on fait le blanc de sa peau?
		A-t-on pris la goutte lactée
		Tachant l'azur du ciel d'hiver,
		Le lis à la pulpe argentée,
		La blanche écume de la mer;
		Le marbre blanc, chair froide et pâle,
		Où vivent les divinités;
		L'argent mat, la laiteuse opale
		Qu'irisent de vagues clartés;
		L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
		Et, comme des papillons blancs,
		Sur la pointe des notes frêles
		Suspendent leurs baisers tremblants;
		L'hermine vierge de souillure,
		Qui, pour abriter leurs frissons,
		Ouate de sa blanche fourrure
		Les épaules et les blasons;
		Le vif-argent aux fleurs fantasques
		Dont les vitraux sont ramagés;
		Les blanches dentelles des vasques,
		Pleurs de l'ondine en l'air figés;
		L'aubépine de mai qui plie
		Sous les blancs frimas de ses fleurs;
		L'albâtre où la mélancolie
		Aime à retrouver ses pâleurs;
		Le duvet blanc de la colombe,
		Neigeant sur les toits du manoir,
		Et la stalactite qui tombe,
		Larme blanche de l'antre noir?
		Des Groenlands et des Norvèges
		Vient-elle avec Séraphita?
		Est-ce la Madone des neiges,
		Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,
		Sphinx enterré par l'avalanche,
		Gardien des glaciers étoilés,
		Et qui, sous sa poitrine blanche,
		Cache de blancs secrets gelés?
		Sous la glace où calme il repose,
		Oh! qui pourra fondre ce cœur!
		Oh! qui pourra mettre un ton rose
		Dans cette implacable blancheur!




COQUETTERIE POSTHUME


		Quand je mourrai, que l'on me mette,
		Avant de clouer mon cercueil,
		Un peu de rouge à la pommette,
		Un peu de noir au bord de l'œil.
		Car je veux, dans ma bière close,
		Comme le soir de son aveu,
		Rester éternellement rose
		Avec du kh'ol sous mon œil bleu.
		Pas de suaire en toile fine,
		Mais drapez-moi dans les plis blancs
		De ma robe de mousseline,
		De ma robe à treize volants.
		C'est ma parure préférée;
		Je la portais quand je lui plus.
		Son premier regard l'a sacrée,
		Et depuis je ne la mis plus.
		Posez-moi, sans jaune immortelle,
		Sans coussin de larmes brodé,
		Sur mon oreiller de dentelle
		De ma chevelure inondé.
		Cet oreiller, dans les nuits folles,
		A vu dormir nos fronts unis,
		Et sous le drap noir des gondoles
		Compté nos baisers infinis.
		Entre mes mains de cire pâle,
		Que la prière réunit,
		Tournez ce chapelet d'opale,
		Par le pape à Rome bénit:
		Je l'égrènerai dans la couche
		D'où nul encor ne s'est levé;
		Sa bouche en a dit sur ma bouche
		Chaque Pater et chaque Ave.




DIAMANT DU CŒUR


		Tout amoureux, de sa maîtresse,
		Sur son cœur ou dans son tiroir,
		Possède un gage qu'il caresse
		Aux jours de regret ou d'espoir.
		L'un d'une chevelure noire,
		Par un sourire encouragé,
		A pris une boucle que moire
		Un reflet bleu d'aile de geai.
		L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,
		Coupé par derrière un flocon
		Retors et fin comme la soie
		Que l'on dévide du cocon.
		Un troisième, au fond d'une boîte,
		Reliquaire du souvenir,
		Cache un gant blanc, de forme étroite,
		Où nulle main ne peut tenir.
		Cet autre, pour s'en faire un charme,
		Dans un sachet, d'un chiffre orné,
		Coud des violettes de Parme,
		Frais cadeau qu'on reprend fané.
		Celui-ci baise la pantoufle
		Que Cendrillon perdit un soir;
		Et celui-ci conserve un souffle
		Dans la barbe d'un masque noir.
		Moi, je n'ai ni boucle lustrée,
		Ni gant, ni bouquet, ni soulier,
		Mais je garde, empreinte adorée,
		Une larme sur un papier:
		Pure rosée, unique goutte,
		D'un ciel d'azur tombée un jour,
		Joyau sans prix, perle dissoute
		Dans la coupe de mon amour!
		Et, pour moi, cette obscure tache
		Reluit comme un écrin d'Ophyr,
		Et du vélin bleu se détache,
		Diamant éclos d'un saphir.
		Cette larme, qui fait ma joie,
		Roula, trésor inespéré,
		Sur un de mes vers qu'elle noie,
		D'un œil qui n'a jamais pleuré!




PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS


		Tandis qu'à leurs œuvres perverses
		Les hommes courent haletants,
		Mars qui rit, malgré les averses,
		Prépare en secret le printemps.
		Pour les petites pâquerettes,
		Sournoisement lorsque tout dort,
		Il repasse des collerettes
		Et cisèle des boutons d'or.
		Dans le verger et dans la vigne,
		Il s'en va, furtif perruquier,
		Avec une houppe de cygne,
		Poudrer à frimas l'amandier.
		La nature au lit se repose;
		Lui, descend au jardin désert
		Et lace les boutons de rose
		Dans leur corset de velours vert.
		Tout en composant des solfèges,
		Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
		Il sème aux prés les perce-neiges
		Et les violettes aux bois.
		Sur le cresson, de la fontaine
		Où le cerf boit, l'oreille au guet,
		De sa main cachée il égrène
		Les grelots d'argent du muguet.
		Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
		Il met la fraise au teint vermeil,
		Et te tresse un chapeau de feuilles
		Pour te garantir du soleil.
		Puis, lorsque sa besogne est faite,
		Et que son règne va finir,
		Au seuil d'avril tournant la tête,
		Il dit: «Printemps, tu peux venir!»




CONTRALTO


		On voit dans le musée antique,
		Sur un lit de marbre sculpté,
		Une statue énigmatique
		D'une inquiétante beauté.
		Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,
		Une déesse, ou bien un dieu?
		L'amour, ayant peur d'être infâme,
		Hésite et suspend son aveu.
		Dans sa pose malicieuse,
		Elle s'étend, le dos tourné
		Devant la foule curieuse,
		Sur son coussin capitonné.
		Pour faire sa beauté maudite,
		Chaque sexe apporta son don.
		Tout homme dit: C'est Aphrodite!
		Toute femme: C'est Cupidon!
		Sexe douteux, grâce certaine,
		On dirait ce corps indécis
		Fondu, dans l'eau de la fontaine,
		Sous les baisers de Salmacis.
		Chimère ardente, effort suprême
		De l'art et de la volupté,
		Monstre charmant, comme je t'aime
		Avec ta multiple beauté!
		Bien qu'on défende ton approche,
		Sous la draperie aux plis droits
		Dont le bout à ton pied s'accroche,
		Mes yeux ont plongé bien des fois.
		Rêve de poète et d'artiste,
		Tu m'as bien des nuits occupé,
		Et mon caprice qui persiste
		Ne convient pas qu'il s'est trompé.
		Mais seulement il se transpose,
		Et, passant de la forme au son,
		Trouve dans sa métamorphose
		La jeune fille et le garçon.
		Que tu me plais, ô timbre étrange!
		Son double, homme et femme à la fois,
		Contralto, bizarre mélange,
		Hermaphrodite de la voix!
		C'est Roméo, c'est Juliette,
		Chantant avec un seul gosier;
		Le pigeon rauque et la fauvette
		Perchés sur le même rosier;
		C'est la châtelaine qui raille
		Son beau page parlant d'amour,
		L'amant au pied de la muraille,
		La dame au balcon de sa tour,
		Le papillon, blanche étincelle,
		Qu'en ses détours et ses ébats
		Poursuit un papillon fidèle,
		L'un volant haut et l'autre bas,
		L'ange qui descend et qui monte
		Sur l'escalier d'or voltigeant
		La cloche mêlant dans sa fonte
		La voix d'airain, la voix d'argent,
		La mélodie et l'harmonie,
		Le chant et l'accompagnement,
		A la grâce la force unie,
		La maîtresse embrassant l'amant!
		Sur le pli de sa jupe assise,
		Ce soir, ce sera Cendrillon
		Causant près du feu qu'elle attise
		Avec son ami le grillon;
		Demain le valeureux Arsace
		A son courroux donnant l'essor,
		Ou Tancrède avec sa cuirasse,
		Son épée et son casque d'or;
		Desdemona chantant le Saule,
		Zerline bernant Mazetto,
		Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;
		C'est toi que j'aime, ô contralto!
		Nature charmante et bizarre
		Que Dieu d'un double attrait para,
		Toi qui pourrais, comme Gulnare,
		Être le Kaled d'un Lara,
		Et dont la voix, dans sa caresse,
		Réveillant le cœur endormi,
		Mêle aux soupirs de la maîtresse
		L'accent plus mâle de l'ami!




CÆRULEI OCULI


		Une femme mystérieuse,
		Dont la beauté trouble mes sens
		Se tient debout, silencieuse,
		Au bord des flots retentissants.
		Ses yeux, où le ciel se reflète,
		Mêlent à leur azur amer,
		Qu'étoile une humide paillette,
		Les teintes glauques de la mer.
		Dans les langueurs de leurs prunelles,
		Une grâce triste sourit;
		Les pleurs mouillent les étincelles
		Et la lumière s'attendrit;
		Et leurs cils comme des mouettes
		Qui rasent le flot aplani,
		Palpitent, ailes inquiètes,
		Sur leur azur indéfini.
		Comme dans l'eau bleue et profonde,
		Où dort plus d'un trésor coulé,
		On y découvre à travers l'onde
		La coupe du roi de Thulé.
		Sous leur transparence verdâtre,
		Brille, parmi le goémon,
		L'autre perle de Cléopâtre
		Près de l'anneau de Salomon.




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