Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II
Charles Dickens




Charles Dickens

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II





CHAPITRE I



Comment les pickwickiens firent et cultivèrent la connaissance d'une couple d'agréables jeunes gens, appartenant à une des professions libérales; comment ils folâtrèrent sur la glace; et comment se termina leur visite

«Eh bien! Sam, il gèle toujours?» dit M. Pickwick à son domestique favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de Noël, pour lui apprêter l'eau chaude nécessaire.

«L'eau du pot à eau n'est plus qu'un masque de glace, monsieur.

– Une rude saison, Sam!

– Beau temps pour ceux qui sont bien vêtus, monsieur, comme disait l'ours blanc en s'exerçant à patiner.

– Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en dénouant son bonnet de nuit.

– Très-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de carabins.

– Une couple de quoi? s'écria M. Pickwick en s'asseyant sur son lit.

– Une couple de carabins, monsieur.

– Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain si c'était un animal vivant ou quelque comestible.

– Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. Mais tout le monde sait que c'est un chirurgien.

– Oh! un chirurgien?

– Justement, monsieur. Quoique ça, ceux-là ne sont que des chirurgiens en herbe; ce sont seulement des apprentis.

– En d'autres termes, ce sont, je suppose, des étudiants en médecine?»

Sam Weller fit un signe affirmatif.

«J'en suis charmé, dit M. Pickwick, en jetant énergiquement son bonnet sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement est mûri par l'habitude d'observer et de réfléchir; dont les goûts sont épurés par l'étude et par la lecture: je serai charmé de les voir.

– Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam.

– Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que j'aime: surabondance d'esprits animaux et de socialité.

– Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de son maître; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe ferme de l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a pris un baril d'huîtres entre ses genoux, il les ouvre à la vapeur, et les avale de même, et avec les coquilles il vise not' jeune popotame qui est endormi dans le coin de la cheminée.

– Excentricités du génie, Sam. Vous pouvez vous retirer.»

Sam se retira, en conséquence, et M. Pickwick, au bout d'un quart d'heure, descendit pour déjeuner.

«Le voici à la fin, s'écria le vieux Wardle. Pickwick, je vous présente le frère de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, et vous pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami intime, monsieur…

– M. Bob Sawyer,» dit M. Benjamin Allen. Et là-dessus, M. Bob Sawyer et M. Benjamin Allen éclatèrent de rire en duo.

M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; après quoi Ben et son ami intime s'occupèrent très-assidûment des comestibles, ce qui donna au philosophe la facilité de les examiner.

M. Benjamin Allen était un jeune homme épais, ramassé, dont les cheveux noirs avaient été taillés trop courts, dont la face blanche était taillée trop longue. Il s'était embelli d'une paire de lunettes, et portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui était boutonné jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de jambes, revêtues d'un pantalon couleur de poivre, terminé par une paire de bottes imparfaitement cirées. Quoique les manches de son habit fussent courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et quoique son visage fût assez large pour admettre l'encadrement d'un col de chemise, il n'était orné d'aucun appendice de ce genre. Au total, son costume avait l'air un peu moisi, et il répandait autour de lui une pénétrante odeur de cigares à bon marché.

M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vêtement bleu moitié paletot, moitié redingote, d'un large pantalon écossais, d'un grossier gilet à doubles revers, avait cet air de prétention mal propre, cette tournure fanfaronne, particulière aux jeunes gentlemen qui fument dans la rue durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les garçons des tavernes par leur nom de baptême, et accomplissent dans la rue divers autres exploits non moins facétieux; il portait un gros bâton, orné d'une grosse pomme, se gardait de mettre des gants, et ressemblait en somme à un Robinson Crusoé, tombé dans la débauche.

Telles étaient les deux notabilités auxquelles M. Pickwick fut présenté, dans la matinée du jour de Noël.

«Superbe matinée, messieurs,» dit-il. M. Bob Sawyer fit un léger signe d'assentiment à cette proposition, et demanda la moutarde à M. Benjamin Allen.

– Êtes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. Pickwick.

– De l'auberge du Lion-Bleu, à Muggleton, répondit brièvement M. Allen.

– Vous auriez dû arriver hier au soir, continua M. Pickwick.

– Et c'est ce que nous aurions fait, répliqua Bob Sawyer, mais l'eau-de-vie du Lion-Bleu était trop bonne pour la quitter si vite; pas vrai, Ben?

– Certainement, répondit celui-ci, et les cigares n'étaient pas mauvais, ni les côtelettes de porc frais non plus, hein Bob?

– Assurément, repartit Bob;» et les amis intimes recommencèrent plus vigoureusement leur attaque sur le déjeuner, comme si le souvenir du souper de la veille leur avait donné un nouvel appétit.

«Mastique, Bob, dit Allen à son compagnon, d'un air encourageant.

– C'est ce que je fais, répondit M. Bob; et, pour lui rendre justice, il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment.

– Vive la dissection pour donner de l'appétit, reprit M. Bob Sawyer, en regardant autour de la table.»

M. Pickwick frissonna légèrement.

«À propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette jambe?

– À peu près, répondit M. Sawyer, en s'administrant la moitié d'une volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant.

– Vraiment? dit négligemment M. Allen.

– Mais oui, répliqua Bob Sawyer, la bouche pleine.

– Je me suis inscrit pour un bras à notre école, reprit M. Allen. Nous nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous ne trouvons pas d'amateur pour la tête. Vous devriez bien la prendre.

– Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi.

– Bah! bah!

– Impossible! une cervelle, je ne dis pas… Mais une tête tout entière, c'est au-dessus de mes moyens.

– Chut! chut! messieurs! s'écria M. Pickwick; j'entends les dames.»

M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentrèrent de leur promenade matinale. Elles avaient été galamment escortées par MM. Snodgrass, Winkle et Tupman.

«Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait plus de surprise que de plaisir, à la vue de son frère.

– Je te ramène demain à la maison, Arabelle, répondit Benjamin.»

M. Winkle devint pâle.

«Tu ne vois donc pas Bob Sawyer?» poursuivit l'étudiant, d'un ton de reproche.

Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la serrait d'une manière visible, M. Winkle sentit dans son cœur un frémissement de haine.

«Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu… as-tu été présenté à M. Winkle?

– Non, mais ce sera avec plaisir,» répondit son frère gravement; puis il salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se dévisageaient du coin de l'œil avec une méfiance mutuelle.

L'arrivée de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en résultait pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence, modifié d'une manière déplaisante l'entrain de la compagnie, si l'amabilité de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hôte ne s'étaient pas déployées au plus haut degré pour le bonheur commun. M. Winkle s'insinua graduellement dans les bonnes grâces de M. Benjamin Allen, et entama même une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, grâce à l'eau-de-vie, au déjeuner et à la causerie, se trouvait dans une situation d'esprit des plus facétieuses. Il raconta avec beaucoup de verve comment il avait enlevé une tumeur sur la tête d'un vieux gentleman, illustrant cette agréable anecdote en faisant, avec son couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, à la grande édification de son auditoire.

Après le déjeuner, on se rendit à l'église, où M. Benjamin Allen s'endormit profondément, tandis que M. Bob Sawyer détachait ses pensées des choses terrestres par un ingénieux procédé, qui consistait à graver son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre pouces de hauteur environ.

Après un goûter substantiel, arrosé de forte bière et de cerises à l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit à ses hôtes:

«Que pensez-vous d'une heure passée sur la glace? Nous avons du temps à revendre.

– Admirable! s'écria Benjamin Allen.

– Fameux! acclama Bob Sawyer.

– Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, nécessairement?

– Eh!.. oui, oh! oui, répliqua M. Winkle. Mais… mais je suis un peu rouillé.

– Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime tant à voir patiner!

– C'est si gracieux!» continua une autre jeune demoiselle.

Une troisième jeune demoiselle ajouta que c'était élégant; une quatrième, que c'était aérien.

«J'en serais enchanté, répliqua M. Winkle en rougissant; mais je n'ai pas de patins.»

Cette objection fut aisément surmontée: M. Trundle avait deux paires de patins, et le gros joufflu annonça qu'il y en avait en bas une demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle déclara qu'il était ravi; mais, en disant cela, il avait l'air parfaitement misérable.

M. Wardle conduisit donc ses hôtes vers une large nappe de glace. Sam Weller et le gros joufflu balayèrent la neige qui était tombée la nuit précédente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une dextérité qui, aux yeux de M. Winkle, était absolument merveilleuse. Ensuite il se mit à tracer des cercles, à écrire des huit, à inscrire sur la glace, sans s'arrêter un seul instant, une collection d'agréables emblèmes, à l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un véritable enthousiasme, quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assistés par ledit Bob, accomplirent nombre de figures et d'évolutions mystiques.

Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains étaient bleus de froid, s'occupait à mettre ses patins avec la pointe par derrière et à emmêler les courroies de la manière la plus compliquée. Il avait été aidé dans cette opération par M. Snodgrass, qui se connaissait en patins à peu près aussi bien qu'un Hindou; néanmoins, grâce à l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrés assez solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin levé sur ses jambes.

«Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en route, à cette heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre.

– Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noyé. Comme c'est glissant, Sam!

– La glace est presque toujours comme ça. Tenez-vous donc, monsieur.»

Cette dernière exhortation était inspirée à Sam par un brusque mouvement du patineur, qui semblait avoir un désir frénétique de lever ses pieds vers le ciel et de briser la glace avec le derrière de sa tête.

«Voilà… voilà des patins bien peu solides; n'est-ce pas, Sam? balbutia M. Winkle, en trébuchant.

– Je crois plutôt, répliqua l'autre, que c'est le gentleman qui est dedans qui n'est pas solide.

– Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout à fait ignorant de ce qui se passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience.

– Oui, oui, répondit l'infortuné jeune homme, avec un sourire qui faisait mal à voir; oui, oui, j'y vais à l'instant.

– Voilà que ça va commencer! dit Sam en cherchant à se dégager. Allons, monsieur, en route!

– Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant à son soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle maintenant que j'ai à la maison deux habits qui ne me servent plus; je vous les donnerai, Sam.

– Merci, monsieur.

– Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; ne me lâchez pas!.. Je voulais vous donner cinq shillings, ce matin, pour vos étrennes de Noël, mais vous les aurez cette après-midi, Sam.

– Vous êtes bien bon, monsieur.

– Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? Là… c'est cela. Je m'y habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!»

M. Winkle, penché en avant, et le corps presque en deux, était soutenu par Sam, et s'avançait sur la glace d'une manière singulière, mais très-peu aérienne, lorsque M. Pickwick cria, fort innocemment, du bord opposé:

«Sam!

– Monsieur!

– Venez ici, j'ai besoin de vous.

– Lâchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon maître, qui m'appelle? Lâchez-moi donc, monsieur!»

En parlant ainsi, Sam se dégagea par un violent effort, des mains du malheureux M. Winkle et lui communiqua en même temps une vitesse considérable. Aussi, avec une précision qu'aucune habileté n'aurait pu surpasser, l'infortuné patineur arriva-t-il rapidement au milieu de ses trois confrères, au moment même où M. Bob Sawyer accomplissait une figure d'une beauté sans pareille; M. Winkle se heurta violemment contre lui, et tous les deux tombèrent sur la glace avec un grand fracas. M. Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer était déjà relevé, mais M. Winkle était trop prudent pour en faire autant, avec des patins aux pieds. Il était assis sur la glace et faisait des efforts convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage exprimait l'angoisse la plus profonde.

«Êtes-vous blessé? demanda anxieusement Ben Allen.

– Pas beaucoup, répondit M. Winkle, en frottant son dos.

– Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un empressement généreux.

– Non! non! merci, répliqua vivement le pickwickien désarçonné.

– Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.»

Le philosophe était indigné! Il fit un signe à Sam Weller, en disant d'une voix sévère:

«Otez-lui ses patins.

– Les ôter? mais je ne fais que commencer, représente M. Winkle, d'un ton de remontrance.

– Otez-lui ses patins, répéta M. Pickwick avec fermeté.»

On ne pouvait résister à un ordre donné de cette manière. M. Winkle permit silencieusement à Sam de l'exécuter.

«Levez-le,» dit M. Pickwick.

Sam aida M. Winkle à se relever.

M. Pickwick s'éloigna de quelques pas, et ayant fait signe à son jeune ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pénétrant et prononça d'un ton peu élevé, mais distinct et emphatique, ces paroles remarquables:

«Vous êtes un imposteur, monsieur.

– Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant.

– Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le désirez: un blagueur, monsieur.»

Ayant laissé tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse, le philosophe tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la société.

Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus rapportée, Sam et le gros joufflu avaient réuni leurs efforts pour établir une glissade, et s'exerçaient d'une manière très-brillante. Sam, en particulier, exécutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle vulgairement cogner à la porte du savetier, et qui consiste à glisser sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace d'un coup redoublé.

La glissade était longue et luisante, et comme M. Pickwick se sentait à moitié gelé d'être resté si longtemps tranquille, il y avait dans ce mouvement quelque chose qui semblait l'attirer.

«Voilà un joli exercice, et qui doit bien réchauffer, n'est-ce pas? dit-il à M. Wardle.

– Oui, ma foi! répondit celui-ci, qui était tout essouffle d'avoir converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur la glace mille figures géométriques. Glissez-vous?

– Je glissais autrefois, quand j'étais enfant; sur les ruisseaux.

– Essayez maintenant.

– Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plaît! s'écrièrent toutes les dames.

– Je serais enchanté de vous procurer quelque amusement, repartit le philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai glissé!

– Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en ôtant ses patins avec l'impétuosité qui le caractérisait. Allons! je vous tiendrai compagnie; venez!»

Et en effet le joyeux vieillard s'élança sur la glissade avec une rapidité digne de Sam Weller, et qui enfonçait complètement le gros joufflu.

M. Pickwick le contempla un instant d'un air réfléchi, ôta ses gants, les mit dans son chapeau, prit son élan deux ou trois fois sans pouvoir partir, et à la fin, après avoir couru sur la glace la longueur d'une centaine de pas, se lança sur la glissade et la parcourut lentement et gravement, avec ses jambes écartées de deux ou trois pieds. L'air retentissait au loin des applaudissements des spectateurs.

«Il ne faut pas laisser à la marmite le temps de se refroidir, monsieur,» cria Sam; et le vieux Wardle s'élança de nouveau sur la glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; chacun glissant sur les talons de son prédécesseur, tous courant l'un après l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait dépendu de leur vélocité.

La manière dont M. Pickwick exécutait son rôle dans cette cérémonie, offrait un spectacle du plus haut intérêt. Avec quelle anxiété, avec quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au risque imminent de le renverser! Arrivé à la fin de la glissade, avec quelle satisfaction il se relâchait graduellement de la crispation pénible qu'il avait déployée d'abord, et, tournant sur lui-même, dirigeait son visage vers le point d'où il était parti! Quel jovial sourire se jouait sur ses lèvres quand il avait accompli sa distance, quel empressement pour reprendre son rang et pour courir après son prédécesseur! Ses guêtres noires trottaient gaiement à travers la neige; ses yeux rayonnaient de gaieté derrière ses lunettes, et quand il était renversé (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), quel plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflammée, avec une ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre!

Le jeu s'échauffait de plus en plus; on glissait de plus en plus vite; on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit entendre. On se précipite vers le bord; les dames jettent un cri d'horreur; M. Tupman y répond par un gémissement; un vaste morceau de glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: c'était tout ce qui restait de ce grand homme.

La crainte, le désespoir étaient gravés sur tous les visages. Les hommes pâlissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. Winkle s'étaient saisis convulsivement par la main, et contemplaient d'un œil effaré la place où avait disparu leur maître; tandis que M. Tupman, emporté par le désir de secourir efficacement son ami, et de faire connaître, aussi clairement que possible, aux personnes qui pourraient se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait à travers champs comme un possédé, en criant de toute la force de ses poumons: «Au feu! au feu! au feu!»

Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence de l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la convenance qu'il y aurait à saigner généralement toute la compagnie, afin de s'exercer la main, lorsqu'une tête et des épaules sortirent de dessous les flots et offrirent aux regards enchantés des assistants les traits et les lunettes de M. Pickwick.

«Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, vociféra M. Snodgrass.

– Oui! hurla M. Winkle, profondément ému; je vous en supplie, soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!»

Cette adjuration n'était peut-être pas fort nécessaire; car, suivant toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, il n'aurait pas manqué de le faire pour l'amour de lui-même.

«Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond?

– Oui, certainement, répondit M. Pickwick, en respirant longuement et en pressant ses cheveux pour en faire découler l'eau; je suis tombé sur le dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.»

La vérité de cette assertion était corroborée par la cuirasse d'argile qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme le gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis pour délivrer le philosophe embourbé. Après bien des craquements, des éclaboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, à la fin, tiré de sa désagréable situation et se retrouva sur la terre ferme.

«Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume épouvantable, s'écria Émily.

– Pauvre chère âme! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans mon châle, M. Pickwick.

– C'est ce qu'il y a de mieux à faire, ajouta M. Wardle. Ensuite, courez à la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans votre lit sur-le-champ.»

Une douzaine de châles furent offerts à l'instant, et M. Pickwick, ayant été emmailloté dans trois ou quatre des plus chauds, s'élança vers la maison, sous la conduite de Sam, offrant à ceux qui le rencontraient le singulier phénomène d'un homme âgé, ruisselant d'eau, la tête nue, les bras attachés au corps par un châle féminin et trottant sans aucun but apparent avec une vitesse de six bons milles à l'heure.

Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait guère des apparences. Soutenu par Sam, il continua à courir de toutes ses forces jusqu'à la porte de Manoir-Ferme, où M. Tupman, arrivé quelques minutes avant lui, avait déjà répandu la terreur. La vieille lady, saisie de palpitations violentes, se désolait, dans l'inébranlable conviction que le feu avait pris à la cheminée de la cuisine: genre de calamité qui se présentait toujours à son esprit sous les plus affreuses couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation.

M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans son lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son dîner. Bientôt après, on monta un bol de punch, et il y eut des réjouissances générales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux Wardle ne voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux fonctions de fauteuil de la présidence, et M. Pickwick, nommé président de la table. Un second, un troisième bol furent apportés, et le lendemain matin, quand le président s'éveilla, il ne ressentait aucun symptôme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit très-bien remarquer M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet désiré, c'est simplement parce que le patient était tombé dans l'erreur vulgaire de n'en pas prendre suffisamment.

Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les fêtes de Noël avaient formée. Les collégiens qui se quittent en sent enchantés; mais plus tard, dans la vie du monde, ces séparations deviennent pénibles. La mort, l'intérêt, les changements de fortune divisent chaque jour d'heureux groupes, dont les membres, dispersés au loin, ne se rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit exactement le cas dans cette circonstance; nous désirons seulement informer nos lecteurs que les hôtes de M. Wardle se séparèrent pour le moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent de nouveau leur place à l'extérieur de la voiture de Muggleton, pendant que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frère Benjamin et de l'ami intime dudit frère, se rendait à sa destination. Nous sommes obligé de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle était cette destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne l'ignorait pas.

Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes étudiants le prirent à part d'un air mystérieux.

«Dites donc, vieux, où se trouve votre perchoir?» lui demanda M. Bob Sawyer, en introduisant son index entre deux des côtes du philosophe, démontrant à la fois, par cette action, sa gaieté naturelle et ses connaissances ostéologiques.

M. Pickwick répondit qu'il perchait, pour le moment, à l'hôtel du George et Vautour.

«Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.

– Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.

– Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. Lant-street, Borough. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprès de Guy's hospital. Quand vous avez passé l'église Saint-George, vous tournez à droite.

– Je vois cela d'ici.

– Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous. J'aurai quelques étudiants en médecine ce soir-là; Ben y sera, et nous n'engendrerons pas de mélancolie.»

M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il éprouverait à rencontrer les étudiants en médecine; et, des poignées de main ayant été échangées, nos nouveaux amis se séparèrent.

Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes exposé à ce qu'on nous demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen, et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass causait à part avec Émily Wardle, et, dans ce cas, quel était le sujet de leur conversation. Nous répondrons à ceci que, quoi qu'ils aient pu dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout à M. Pickwick, ni à M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, durant tout ce temps, ils soupirèrent toutes les trois minutes et refusèrent d'un air ténébreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur étaient offertes. Si nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.




CHAPITRE II



Consacré tout entier à la loi et à ses savants interprètes

Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une armée de clercs d'avoués portant d'énormes paquets de papiers sous leurs bras et dans leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en perspective, possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des invitations de soirées, connaît une famille dans Gower-street et une autre dans Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son père, entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant les cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par semaine, au moins, il assiste à moitié prix[1 - À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se payent plus que moitié prix.] aux représentations du théâtre d'Adelphi, et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui restent ouvertes après la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expéditionnaire, homme d'un certain âge, père d'une nombreuse famille: il est toujours râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier habit; ils éprouvent un mépris convenable pour les enfants à l'école, se cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l'achat de saucissons et de porter, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie. Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses pour que nous puissions les énumérer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les voit toutes, à certaines heures réglées, s'engouffrer dans les lieux sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.

Ces antres, isolés du reste du monde, nous représentent les bureaux publics de la justice. Là sont lancées les assignations; là les jugements sont signés; là les déclarations sont remplies; là une multitude d'autres petites machines sont ingénieusement mises en mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa Majesté, et pour le profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, sentant le renfermé, où d'innombrables feuilles de parchemin qui y transpirent en secret depuis un siècle, émettent un agréable parfum, auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de moisissure, et pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et de chandelles rances.

Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick à Londres, on vit entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement roulés autour des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, avec des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien tiré sur ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient à chaque instant de sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il remplit les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'éloigna d'un pas précipité.

L'homme à l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques, n'était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner vers l'étude d'où il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et entrant tout droit dans l'hôtel du George et Vautour, il demanda si un certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.

«Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M. Pickwick.»

«Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-même.»

«Votre nom, monsieur? demanda le garçon.

– Jackson,» répondit le clerc.

Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui épargna la peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la chambre avant qu'il eût pu articuler une syllabe.

Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis à dîner, et ils étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M. Jackson se présenta de la manière qui vient d'être indiquée.

«Comment vous portez-vous, monsieur,» dit-il, en faisant un signe de tête à M. Pickwick.

Le philosophe salua d'un air légèrement surpris, car la physionomie de M. Jackson ne s'était pas logée dans sa mémoire.

«Je viens de chez Dodson et Fogg,» dit M. Jackson d'un ton explicatif.

Notre héros s'échauffa à ce nom. «Monsieur, dit-il, adressez vous à mon homme d'affaire, Perker, de Gray's-Inn. – Garçon: reconduisez ce gentleman.

– Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson en posant son chapeau par terre, d'un air délibéré, et en tirant de sa poche le morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à sa personne, etc., etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités légales, eh! eh!»

M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant à l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi: «Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose, – qui de vous, messieurs, s'appelle Snodgrass?»

À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut pas besoin de faire une autre réponse.

«Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manière plus affable qu'auparavant. J'ai un petit papier à vous remettre, monsieur.

– À moi? s'écria M. Snodgrass.

– C'est seulement une citation, un sub poena dans l'affaire Bardell et Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua le clerc, en choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la citation porte la date du dix, et nous avons demandé un jury spécial. Voilà pour vous, monsieur Snodgrass;» et en parlant ainsi, M. Jackson présenta le parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le papier et le shilling.

M. Tupman avait considéré cette opération avec un étonnement silencieux. Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l'improviste:

«Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur?»

M. Tupman jeta un coup d'œil à M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son identité, il répliqua:

«Oui, monsieur, mon nom est Tupman.

– Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?»

M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux furent alors approvisionnés d'un morceau de papier et d'un shilling par l'adroit M. Jackson.

«Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom de Samuel Weller, monsieur Pickwick.

– Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.»

Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick fit signe à Jackson de s'asseoir.

Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu par l'innocent défendeur.

«Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je suppose que l'intention de vos patrons est de chercher à m'incriminer par le témoignage de mes propres amis?»

M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté gauche de son nez, afin d'intimer qu'il n'était pas là pour divulguer les secrets de la boutique, puis il répondit d'un air jovial:

«Peux pas dire… Sais pas.

– Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles été remises?

– Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, répliqua Jackson en secouant la tête; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas de mal à essayer, mais il n'y a pas grand'chose à tirer de moi.»

En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la compagnie; et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant ainsi une gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais par malheur presque oubliée maintenant, et que l'on appelait faire le moulin.

«Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé ces citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'à attendre jusqu'à ce que l'action arrive, et ils le sauront alors.»

M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à son malencontreux visiteur, et aurait probablement accumulé d'effroyables anathèmes sur la tête de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas été empêché par l'arrivée de Sam.

«Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.

– Une des plus grandes vérités que vous ayez dites depuis bien longtemps, répondit Sam d'un air fort tranquille.

– Voici un sub poena pour vous, monsieur Weller?

– Qu'est-ce que c'est que ça, en anglais?

– Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre explication.

– Lequel?

– Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin.

– Ah! c'est ça l'original? Eh bien! je suis charmé d'avoir vu l'original; c'est un spectacle bien agréable et qui me réjouit beaucoup l'esprit.

– Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.

– Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent si peu, de m'envoyer un cadeau. Voilà ce que j'appelle une fière politesse, monsieur. C'est très-honorable pour eux de récompenser comme ça le mérite où il se trouve; m'en voilà tout ému.»

En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa paupière gauche, à l'instar des meilleurs acteurs quand ils exécutent du pathétique bourgeois.

M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les manières de Sam; mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien à dire, il fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son étude rendre compte de sa mission.

M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait été désagréablement rafraîchie au sujet de l'action Bardell. Il déjeuna de bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l'accompagner, se mit en route pour Gray's Inn Square.

Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière lui:

«Sam!

– Monsieur, fit Sam en s'avançant auprès de son maître.

– De quel côté?

– Par Newgate-Street, monsieur.»

M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais pendant quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et poussa un profond soupir.

«Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?

– Ce procès, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.

– Remarquable coïncidence, monsieur.

– Quoi de remarquable, Sam?

– Le jour de la saint Valentin[2 - Jour où un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations sérieuses ou ironiques.], monsieur. Fameux jour pour juger une violation de promesse de mariage.»

Le sourire de Sam Weller n'éveilla aucun rayon de gaieté sur le visage de son maître, qui se détourna vivement et continua son chemin en silence.

Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde méditation, trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une physionomie qui exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et de chaque chose; tout à coup, Sam, qui était toujours empressé de communiquer à son maître les connaissances spéciales qu'il possédait, hâta le pas jusqu'à ce qu'il fût sur les talons de M. Pickwick, et, lui montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:

«Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.

– Oui; elle en a l'air.

– Une fameuse fabrique de saucisses.

– Vraiment?

– Vraiment? répéta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est là qu'un respectable industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans.»

M. Pickwick se retourna brusquement.

«Est-ce que vous voulez dire qu'il a été assassiné?

– Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que ça, monsieur. Il était le maître de cette boutique et l'inventeur d'une nouvelle mécanique à vapeur, patentée, pour fabriquer des saucisses sans fin. Sa machine aurait avalé un pavé, si vous l'aviez mis auprès, et l'aurait broyé en saucisses aussi aisément qu'un tendre bébé. Il était joliment fier de sa mécanique, comme vous pensez; et, quand elle était en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'il devint tout mélancolique de joie. Il aurait été heureux comme un roi dans la possession de cette mécanique-là et de deux jolis enfants par-dessus le marché, s'il n'avait pas eu une femme qui était la plus mauvaise des mauvaises. Elle était toujours autour de lui à le tarabuster et à lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y pouvait plus tenir. «Voyez-vous, ma chère, qu'il lui dit un jour, si vous persévérez dans cette sorte d'amusement, je veux être pendu si je ne pars pas pour l'Amérique. Et voilà, qu'il dit. – Vous êtes un grand feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux Américains, si vous y allez.» Alors elle continue à l'agoniser pendant une demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrière la boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera périr, et tout ça avec des coups de pied et des coups de poing, que ça dure trois heures. Pour lors, voilà que le lendemain matin, le mari ne se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait même pas mis son paletot; ainsi, il était clair qu'il ne s'était pas payé l'Amérique. Cependant il ne revient pas le jour d'après, ni la semaine d'après non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui était fort libéral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. Alors, tous les canaux sont visités; et, pendant deux mois après, toutes les fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go à la boutique des saucisses; mais pas un ne répondait au signalement. Elle fit courir le bruit que son mari s'était sauvé, et elle continua son commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, très-maigre, vient dans la boutique, en grande colère. «Êtes-vous la maîtresse de cette boutique ici? dit-il. – Oui, qu'elle dit. – Eh bien! madame, je suis venu pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas être étranglés à cause de vous. Et plus que ça; permettez-moi de vous observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du bœuf aussi bon marché que des boutons. – Des boutons? monsieur, dit-elle. – Des boutons, madame, dit l'autre en déployant un morceau de papier et lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Voilà un joli assaisonnement pour des saucisses, madame; des boutons de culotte. – Saperlote! s'écrie la veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari!» Là-dessus, voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. «Je vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est bêtement converti en saucisses!» Et c'était vrai, monsieur, poursuivit Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick, c'était vrai. Ou bien, peut-être qu'il avait été pris dans la machine. Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours adoré les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a jamais plus entendu parler depuis!»

La relation de cette touchante tragédie domestique amena le maître et le valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte à moitié ouverte, était en conversation avec un homme dont l'air et les vêtements paraissaient également misérables. Ses bottes étaient sans talons, et ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de privations, presque de désespoir sur sa figure maigre et creusée par les soucis. Il avait la conscience de sa pauvreté, car il se rangea sur le côté obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha.

«C'est bien malheureux, disait l'étranger avec un soupir.

– Effectivement, répondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte, et en l'effaçant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire quelque chose?

– Quand pensez-vous qu'il reviendra?

– Je n'en sais rien du tout, répliqua Lowten, en clignant de l'œil à M. Pickwick, pendant que l'étranger abaissait ses regards vers le plancher.

– Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, en regardant d'un air d'envie dans le bureau.

– Oh! non, rétorqua le clerc en se plaçant plus exactement au centre de la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine… et c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'après. Quand une fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir.

– Hors de la ville! s'écria M. Pickwick, juste ciel! que c'est malheureux!

– Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une lettre pour vous.»

L'étranger parut hésiter. Il contempla de nouveau le plancher; et le clerc fit un signe du coin de l'œil à M. Pickwick, comme pour lui faire entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce que c'était, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il se serait agi de sa vie.

«Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur Watty, voulez-vous me donner un message, ou bien revenir?

– Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre où en est mon affaire, répondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez pas, monsieur Lowten.

– Non, non, je ne l'oublierai pas, répliqua le clerc. – Entrez, monsieur Pickwick. – Bonjour, monsieur Watty… un joli temps pour se promener, n'est-ce pas?» Ayant ainsi parlé, et voyant que l'étranger hésitait encore, il fit signe à Sam de suivre son maître dans l'appartement, et ferma la porte au nez du pauvre diable.

«Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis le commencement du monde! s'écria Lowten, en jetant sa plume sur la table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outragé. Il n'y a pas encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie, et je veux être damné s'il ne vient pas nous ennuyer deux fois par semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, à la porte, avec de misérables râpés comme cela.»

En proférant ces expressions de dépit, Lowten attisait un feu remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il ajouta: «Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker y est: je sais qu'il vous recevra volontiers.»

«Ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué en s'empressant de se lever, lorsque M. Pickwick lui fut annoncé. Et bien! mon cher monsieur, quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah! ce sont des gaillards bien madrés, bien madrés, en vérité.»

En concluant cet éloge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique, comme un tribut à la madrerie de MM. Dodson et Fogg.

«Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick.

– Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple que vous ne considériez pas ces choses là d'un point de vue professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui était nécessaire. J'ai retenu maître Snubbin.

– Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick.

– Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous là, mon cher monsieur; mais maître Snubbin est à la tête de sa profession. Il a trois fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engagé dans tous les procès de ce genre. Il ne faut pas répéter cela au dehors, mais nous disons, entre nous, qu'il mène le tribunal par le bout du nez.»

Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette communication à M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste mystérieux.

«Ils ont envoyé des citations à mes trois amis, dit le philosophe.

– Ah! naturellement; ce sont des témoins importants: ils vous ont vu dans une situation délicate.

– Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle s'est jetée elle-même dans mes bras.

– C'est très-probable, mon cher monsieur; très-probable et très-naturel. Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le prouvera?»

M. Pickwick passa à un autre sujet, car la question de M. Perker l'avait un peu démonté. «Ils ont également cité mon domestique, dit-il.

– Sam?»

M. Pickwick répliqua affirmativement:

«Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais d'avance; j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur, si vous voulez faire vos affaires vous-même, après les avoir confiées à votre avoué, il faut en subir les conséquences.»

Ici M. Perker se redressa avec un air de dignité, et fit tomber quelques grains de tabac, égarés sur son jabot.

«Que veulent-ils donc prouver par son témoignage? demanda M. Pickwick, après deux ou trois minutes de silence.

– Que vous l'avez envoyé à la plaignante pour faire quelques affaires de compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup d'inconvénient, car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de lui.

– Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgré sa vexation, il ne put s'empêcher de sourire à la pensée de voir Sam paraître comme témoin. Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il.

– Nous n'en avons qu'une seule à adopter, mon cher monsieur; c'est de contre-examiner les témoins, de nous fier à l'éloquence de Snubbin, de jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.

– Et si le verdict est contre moi?»

M. Perker sourit, prit une très-longue prise de tabac, attisa le feu, leva les épaules, et garda un silence expressif.

«Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les dommages-intérêts?» reprit M. Pickwick, qui avait examiné avec un maintien sévère cette réponse télégraphique.

Perker donna au feu une autre secousse fort peu nécessaire, en disant: «J'en ai peur.

– Et moi, reprit M. Pickwick avec énergie, je vous annonce ici ma résolution inaltérable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun, Perker. Pas une guinée, pas un penny de mon argent ne s'engouffrera dans les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma détermination réfléchie, irrévocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick déchargea sur la table qui était auprès de lui un violent coup de poing, pour confirmer l'irrévocabilité de ses intentions.

– Très-bien, mon cher monsieur; très-bien: vous savez mieux que personne ce que vous avez à faire.

– Sans aucun doute, reprit notre héros avec vivacité. Où demeure maître Snubbin?

– Dans Old-Square, Lincoln's Inn.

– Je désirerais le voir.

– Voir maître Snubbin! mon cher monsieur, s'écria M. Perker, dans le plus grand étonnement. Poh! Poh! impossible! Voir maître Snubbin! Dieu vous bénisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler d'une chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, à moins d'avoir payé d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu un rendez-vous.

Malgré tout cela, M. Pickwick avait décidé, non-seulement que cela pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en conséquence, dix minutes après avoir reçu l'assurance que la chose était impossible, il fut conduit par son avoué dans le cabinet extérieur de l'illustre maître Snubbin.

C'était une pièce assez grande, mais sans tapis. Auprès du feu était une table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute prétention à son ancienne couleur verte, et qui, grâces à l'âge et à la poussière, était graduellement devenue grise, excepté dans les endroits nombreux où elle était noircie d'encre. On voyait sur la table une énorme quantité de petits paquets de papier, attachés avec de la ficelle rouge; et, derrière la table, un clerc assez âgé, dont l'apparence soignée et la pesante chaîne d'or accusaient clairement la clientèle étendue et lucrative de maître Snubbin.

«Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au vieux clerc, en lui offrant sa tabatière, avec toute la courtoisie imaginable.

– Oui, mais il est trop occupé. Voyez-vous toutes ces affaires? Il n'a pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les honoraires d'expédition sont payés pour toutes.»

Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une sensualité qui semblait être composée de goût pour le tabac et d'amour pour les honoraires.

«Ça ressemble à de la clientèle, cela, dit Perker.

– Oui, répondit le clerc, en offrant à son tour sa boîte, avec la plus grande cordialité; et le meilleur de l'affaire c'est que personne au monde, excepté moi, ne peut lire l'écriture du patron. Si bien que, quand il a donné son opinion, on est obligé d'attendre que je l'aie copiée, hé! hé! hé!

– Ce qui profite à quelqu'un aussi bien qu'à maître Snubbin, et contribue à vider la bourse du client, ha! ha! ha!»

À cette observation, le clerc recommença à rire; non pas d'un rire bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intérieur, qui faisait mal à M. Pickwick. Quand un homme saigne intérieurement, c'est une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit intérieurement, cela ne présage rien de bon pour les autres.

«Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires que je vous dois? reprit Perker.

– Non; pas encore.

– Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous êtes trop occupé à empocher l'argent comptant pour penser à vos débiteurs, hé! hé! hé!»

Cette plaisanterie parut chatouiller agréablement le clerc, et il se régala sur nouveaux frais de son ricanement égoïste.

«Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout d'un coup sa gravité, et en tirant par le revers de son habit le grand clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voilà.

– Allons! allons! en voilà une bonne! voir maître Snubbin? C'est par trop absurde!»

Malgré l'absurdité de la proposition, le clerc se laissa doucement emmener hors de l'ouïe de M. Pickwick, puis après quelques chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la justice. Il en revint bientôt sur la pointe du pied et informa M. Perker et M. Pickwick qu'il avait décidé maître Snubbin à les admettre sur-le-champ, en violation de toutes les règles établies.

Maître Snubbin, suivant la phrase reçue, pouvait avoir une cinquantaine d'années. C'était un de ces individus pâles, maigres, desséchés, dont la figure ressemble à une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds, saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tête des gens qui se sont appliqués pendant de longues années à de laborieuses et monotones études; des yeux qui l'auraient fait reconnaître pour myope quand même on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux étaient rares et grêles, ce qu'on pouvait attribuer en partie à ce qu'il n'avait jamais sacrifié beaucoup de temps à leur arrangement, mais surtout à ce qu'il avait porté pendant vingt-cinq ans la perruque légale, que l'on voyait derrière lui, sur une tête à perruque. Les traces de poudre qui souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal attachée, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il avait quitté la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son costume, donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps désirable, sans que sa tournure en fût améliorée. Des livres de droit, des monceaux de papiers, des lettres ouvertes, étaient répandus sur la table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement était vieux et délabré, les portes de la bibliothèque semblaient vermoulues; à chaque pas la poussière s'élevait en petits nuages du tapis râpé; les rideaux étaient jaunis par l'âge et par la fumée, et l'état de toutes choses, dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que maître Snubbin était trop absorbé par sa profession pour faire attention à ses aises.

L'illustre avocat s'occupait à écrire, lorsque ses clients entrèrent; il salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut présenté par son avoué, fit signe à ses visiteurs de s'asseoir, plaça soigneusement sa plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et attendit qu'on lui adressât la parole.

«Maître Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le défendeur dans Bardell et Pickwick.

– Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-là?

– Oui, monsieur.»

L'avocat inclina la tête, et attendit une autre communication.

«Maître Snubbin, reprit le petit avoué, M. Pickwick avait le plus vif désir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prétexte à l'action intentée contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paraîtrait pas devant la cour, si sa conscience n'était pas complètement tranquille en résistant aux demandes de la plaignante. – Ai-je bien exprimé votre pensée, mon cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.

– Parfaitement.»

Maître Snubbin développa son lorgnon, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et après avoir considéré notre héros pendant quelques secondes, avec une grande curiosité, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant légèrement:

«La cause de M. Pickwick est-elle bonne?»

L'avoué leva les épaules.

«Vous proposez-vous d'appeler des témoins?

– Non, monsieur.»

Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa jambe avec une violence redoublée, et se rejetant en arrière dans son fauteuil, il toussa dubitativement.

Tout légers qu'étaient ces indices des sentiments de l'avocat, ils ne furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez les bésicles à travers lesquelles il avait attentivement contemplé les démonstrations que l'homme de loi avait laissé échapper, puis il lui dit, avec une grande énergie, et en dépit des clins d'œil et des froncements de sourcils de l'avoué:

«Mon désir de vous être présenté dans un semblable but, monsieur, paraît sans doute fort extraordinaire à une personne qui voit tant d'affaires du même genre?»

L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire, le sourire revint encore sur ses lèvres. M. Pickwick continua:

«Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus mauvais côté de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par expérience jusqu'à quel point les jurés se laissent prendre par la mise en scène, et naturellement vous attribuez aux autres le désir d'employer, dans un but d'intérêt et de déception, le moyen dont vous connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment dans l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer à cette cause l'opinion vulgaire mais générale, que vous êtes, comme corps, froids, soupçonneux, égoïstes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le désavantage qu'il y a à vous faire une semblable déclaration, dans la circonstance où je me trouve. Néanmoins, comme vous l'a dit mon ami, M. Perker, je suis venu ici pour vous déclarer positivement que je suis innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande la permission d'ajouter que je renoncerais à me servir de votre talent, si vous n'étiez pas absolument convaincu de ma sincérité.»

Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, était d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat était retombé dans ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et après avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la présence de son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton assez brusque:

«Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause?

– M. Phunky, répliqua l'avoué.

– Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-là. C'est donc un jeune homme?

– Oui, c'est un très-jeune homme. Il n'y a que quelques semaines qu'il a plaidé sa première cause, il n'y a pas encore huit ans qu'il est au barreau.

– Oh! c'est ce que je pensais, reprit maître Snubbin, avec cet accent de commisération que l'on emploie dans le monde pour parler d'un pauvre petit enfant sans appui. – M. Mallard, envoyez chez monsieur… monsieur…

– Phunky, Holborn-Court, suppléa M. Perker

– Très-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant.»

M. Mallard partit pour exécuter sa commission, et maître Snubbin retomba dans son abstraction, jusqu'au moment où M. Phunky fut introduit.

M. Phunky était un homme d'un âge mûr, quoique un avocat en bourgeon. Il avait des manières timides, embarrassées, et en parlant, il hésitait péniblement. Cependant ce défaut ne semblait pas lui être naturel, mais paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-être bien de savoir faire. Il était intimidé par l'avocat, et se montrait obséquieusement poli pour l'avoué.

«Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky,» dit maître Snubbin avec une condescendance hautaine.

M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de voir maître Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie d'un homme pauvre.

«Vous êtes avec moi dans cette cause, à ce que j'apprends? poursuivit l'avocat.»

Si M. Phunky avait été riche, il aurait immédiatement envoyé chercher son clerc, pour savoir ce qui en était; s'il avait été habile, il aurait appliqué son index à son front et aurait tâché de se rappeler si, dans la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette affaire: mais, comme il n'était ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il devint rouge et salua.

«Avez-vous lu les pièces, M. Phunky? continua le grand avocat.»

Ici encore, M. Phunky aurait dû déclarer qu'il n'en avait aucun souvenir; mais comme il avait examiné tous les papiers qui lui avaient été remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas pensé à autre chose depuis deux mois qu'il avait été retenu comme junior de maître Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.

«Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans la direction de l'endroit où notre philosophe se tenait debout.

M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la révérence qu'inspire un premier client, et ensuite inclina la tête du côté de son chef.

«Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit maître Snubbin, et… et… et écouter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Après cela, nous aurons une consultation, naturellement.»

Ayant ainsi donné à entendre qu'il avait été dérangé suffisamment, maître Snubbin qui était devenu de plus en plus distrait, appliqua son lorgnon à ses yeux, pendant un instant, salua légèrement, et s'enfonça plus profondément dans l'affaire qu'il avait devant lui. C'était une prodigieuse affaire; une interminable procédure occasionnée par le fait d'un individu, décédé depuis environ un siècle, et qui avait envahi un sentier conduisant d'un endroit d'où personne n'était jamais venu, à un autre endroit où personne n'était jamais allé!

M. Phunky ne voulant jamais consentir à passer une porte avant M. Pickwick et son avoué, il leur fallut quelque temps avant d'arriver dans le square. Ils s'y promenèrent longtemps en long et en large, et le résultat de leur conférence fut qu'il était fort difficile de prévoir si le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la prétention de prédire le résultat de l'affaire; enfin qu'on était fort heureux d'avoir prévenu l'autre partie, en retenant maître Snubbin.

Après avoir entendu différents autres topiques de doute et de consolation, également bien appropriés à son affaire, M. Pickwick tira Sam du profond sommeil où il était tombé depuis une heure, et ayant dit adieu à Lowten, retourna dans la Cité, suivi de son fidèle domestique.




CHAPITRE III



Où l'on décrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun journal de la cour une soirée de garçon, donnée par M. Bob Sawyer en son domicile, dans le Borough

Le repos et le silence qui caractérisent Lant-street, dans le Borough[3 - Faubourg méridional de Londres.], font couler jusqu'au fond de l'âme les trésors d'une douce mélancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est consolante et où l'on voit toujours beaucoup d'écriteaux aux croisées. Une maison, dans Lant-street, ne pourrait guère recevoir la dénomination d'hôtel, dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile fort souhaitable. Si quelqu'un désire se retirer du monde, se soustraire à toutes les tentations, se précautionner contre tout ce qui pourrait l'engager à regarder par la fenêtre, nous lui recommandons Lant-street par-dessus toute autre rue.

Dans cette heureuse retraite sont colonisées quelques blanchisseuses de fin, une poignée d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, plusieurs petits employés des Docks, une pincée de couturières et un assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorité des aborigènes dirige ses facultés vers la location d'appartements garnis, ou se dévoue à la saine et libérale profession de la calandre. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la nature morte de cette région, ce sont les volets verts, les écriteaux de location, les plaques de cuivre sur les portes et les poignées de sonnettes du même métal. Les principaux spécimens du règne animal sont les garçons de taverne, les marchands de petits gâteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population est nomade; elle disparaît habituellement à l'approche du terme, et généralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont rarement recueillis dans cette vallée fortunée. Les loyers sont hypothétiques, et la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de la rente.

Au commencement de la soirée à laquelle M. Pickwick avait été invité par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen, s'étalaient aux deux coins de la cheminée, au premier étage d'une des maisons de la rue que nous venons de décrire. Les préparatifs de réception paraissaient complets. Les parapluies avaient été retirés du passage et entassés derrière la porte de l'arrière-parloir; la servante de la propriétaire avait ôté son bonnet et son châle de dessus la rampe de l'escalier, où ils étaient habituellement déposés. Il ne restait que deux paires de socques sur le paillasson, derrière la porte de la rue; enfin, une chandelle de cuisine, dont la mèche était fort longue, brûlait gaiement sur le bord de la fenêtre de l'escalier. M. Bob Sawyer avait acheté lui-même les spiritueux dans un caveau de High-street, et avait précédé jusqu'à son domicile celui qui les portait, pour empêcher la possibilité d'une erreur. Le punch était déjà préparé dans une casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge verte, avait été amenée du parloir pour jouer aux cartes, et les verres de l'établissement, avec ceux qu'on avait empruntés à la taverne voisine, garnissaient un plateau, sur le carré.

Nonobstant la nature singulièrement satisfaisante de tous ces arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer. Assis à côté de lui, Ben Allen regardait attentivement les charbons avec une expression de sympathie qui vibra mélancoliquement dans sa voix lorsqu'il se prit à dire, après un long silence:

«C'est damnant qu'elle ait tourné à l'aigre justement aujourd'hui! Elle aurait bien dû attendre jusqu'à demain.

– C'est pure méchanceté, pure méchanceté! rétorqua M. Bob Sawyer avec véhémence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour donner une soirée, je dois en avoir assez pour payer son petit mémoire.

– Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par parenthèse un mémoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le génie de l'homme ait jamais inventé: une fois en mouvement, il continue à courir de soi-même, sans jamais s'arrêter, durant la vie la plus longue).

– Il n'y a guère que trois ou quatre mois», répliqua l'autre.

Ben Allen toussa d'un air désespéré en contemplant fixement les barres de la grille. À la fin, il ajouta:

«Ça sera diablement désagréable si elle se met dans la tête de faire son sabbat quand les amis seront arrivés, hein?

– Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!»

En ce moment un léger coup se fit entendre à la porte. M. Bob Sawyer jeta un regard expressif à son ami; et, lorsqu'il eut dit: «Entrez!» on vit apparaître dans l'ouverture de la porte la tête mal peignée d'une servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur à la fille d'un balayeur retraité.

«Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle désire vous parler.»

M. Bob Sawyer n'avait pas encore médité sa réponse, lorsque la jeune fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment tiré par derrière, et en même temps un autre coup fut frappé à la porte, un coup sec et décidé, qui semblait dire: me voici; c'est moi.

M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle appréhension, et cria de nouveau: «Entrez.»

La permission n'était nullement nécessaire, car, avant qu'elle fût articulée, une petite femme, pâle et tremblante de colère, s'était élancée dans la chambre.

«M. Sawyer, dit-elle en s'efforçant de paraître calme, voulez-vous avoir la bonté de régler mon petit mémoire? Je vous serai bien obligée, parce que j'ai mon loyer à payer ce soir, et que mon propriétaire est en bas qui attend.»

Ici la petite femme se frotta les mains et fixa fièrement ses regards sur la muraille, par-dessus la tête de M. Bob Sawyer.

«Je suis excessivement fâché de vous incommoder, madame Raddle, répondit Bob avec déférence, mais…

– Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une voix aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui; mais, comme cet argent-là va directement dans la poche du propriétaire, autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont vécu ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire nécessairement quiconque est véritablement un gentleman.»

Ayant ainsi parlé, mistress Raddle secoua sa tête, mordit ses lèvres, se frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que jamais. Il était clair que la vapeur s'amassait, comme le dit plus tard M. Bob lui-même, dans un style d'allégorie orientale.

«Je suis bien fâché, madame Raddle, répondit-il avec toute l'humilité imaginable; mais le fait est que j'ai été désappointé dans la cité aujourd'hui.»

C'est un endroit bien extraordinaire que cette cité; nous connaissons un nombre étonnant de gens qui y sont journellement désappointés.

«Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant solidement sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me fait à moi?

– Je… je suis certain, madame Raddle, répondit Bob en éludant la dernière question; je suis certain qu'avant le milieu de la semaine prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons plus régulièrement.»

C'était là tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait escaladé l'appartement de l'infortuné Bob avec tant d'envie de faire une scène, qu'elle aurait été probablement contrariée si elle avait reçu son argent. En effet, elle était singulièrement bien disposée pour une récréation de ce genre, car elle venait d'échanger, dans la cuisine, avec M. Raddle, quelques compliments préparatoires.

«Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'écria-t-elle en élevant la voix pour l'édification des voisins, supposez-vous que je garderai éternellement dans ma maison un individu qui ne pense jamais à payer son loyer, et qui ne donne pas même un rouge liard pour le beurre et pour le sucre de son déjeuner, ni pour le lait qu'on lui achète à la porte? Supposez-vous qu'une femme honnête et laborieuse, qui a vécu vingt ans dans cette rue (dix ans sur le pavé et neuf ans et neuf mois dans cette maison), n'a rien autre chose à faire que de s'éreinter pour loger et nourrir un tas de paresseux qui sont toujours à fumer, à boire et à flâner, au lieu de travailler pour payer leur mémoire? Supposez-vous…

– Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante…

– Ayez la bonté, monsieur, de garder vos observations pour vous-même, dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son éloquence, et en s'adressant à l'interrupteur avec une lenteur et une solennité imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez aucun droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir loué cet appartement?

– Non, certainement, répondit Benjamin.

– Parfaitement, monsieur, rétorqua mistress Raddle avec une politesse hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les hôpitaux, et vous tenir à votre place. Autrement il y aura peut-être ici quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur.

– Mais vous êtes une femme si peu raisonnable… dit Benjamin.

– Je vous demande excuse, jeune homme, s'écria mistress Raddle, que la colère inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la bonté de répéter un peu ce mot-là?

– Madame, répondit Benjamin, qui commençait à devenir inquiet pour son propre compte, je n'attachais pas d'offense à cette expression.

– Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un ton encore plus impératif et plus élevé. Qui avez-vous appelé une femme? Est-ce à moi que vous adressez cette remarque-là, monsieur?

– Eh! mon Dieu!.. fit Benjamin.

– Je vous demande, oui ou non, si c'est à moi que vous appliquez ce nom-là, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en ouvrant la porte toute grande.

– Eh!.. oui!.. parbleu! confessa le pauvre étudiant.

– Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement jusqu'à la porte, et en élevant la voix à sa plus haute clef, pour le bénéfice spécial de M. Raddle, qui était dans la cuisine. En effet, chacun sait qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari roupille en bas, sans faire plus d'attention à moi qu'à un caniche. Il devrait rougir (ici mistress Raddle commença à sangloter); il devrait rougir de laisser traiter sa femme comme la dernière des dernières, par des bouchers de chair humaine qui déshonorent le logement (autres sanglots). Le poltron! le sans cœur! qui laisse sa femme exposée à toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour corriger ces bandits-là! Il a peur de monter! Il a peur de monter!»

Ici mistress Raddle s'arrêta pour écouter si la répétition de ce défi avait réveillé sa meilleure moitié. Voyant qu'elle n'y pouvait réussir, elle commençait à descendre l'escalier en poussant d'innombrables sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment à la porte de la rue. Elle y répondit par des gémissements qui duraient encore au sixième coup frappé par le visiteur; puis, à la fin, dans un accès irrésistible d'agonie mentale, elle renversa tous les parapluies et se précipita dans l'arrière-parloir en fermant la porte après elle avec un fracas épouvantable.

«N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick à la servante qui lui ouvrit la porte.

– Au premier, la porte en face de l'escalier, répondit la jeune fille en rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.»

M. Snodgrass, qui était entré le dernier, parvint, après bien des efforts, à fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant grimpé l'escalier en trébuchant, furent reçus par Bob, qui n'avait pas osé descendre au-devant d'eux, de peur d'être assailli par Mme Raddle.

«Comment vous portez-vous? leur dit l'étudiant déconfit, charmé de vous voir. Prenez garde aux verres!»

Cet avertissement s'adressait à M. Pickwick, qui avait posé son chapeau sur le plateau.

«Pardon! s'écria celui-ci; je vous demande pardon.

– Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je suis un peu à l'étroit ici; mais il faut en prendre son parti quand on vient voir un garçon. Entrez donc… Vous avez déjà vu ce gentleman, je pense?»

M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis suivirent son exemple. Ils étaient à peine assis lorsqu'on entendit frapper de nouveau un double coup à la porte.

«J'espère que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!.. Oui, c'est lui. Montez, Jack, montez.»

Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se présenta sous un gilet de velours noir, orné de boutons flamboyants. Il portait, en outre, une chemise bleue rayée, surmontée d'un faux-col blanc.

«Vous arrivez bien tard, lui dit Ben.

– J'ai été retenu à l'hôpital.

– Y a-t-il quelque chose de nouveau!

– Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois.

– Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick.

– Un homme qui est tombé d'un quatrième étage, voilà tout. Mais c'est un cas superbe.

– Voulez-vous dire que le patient guérira probablement?

– Non, répondit le nouveau venu d'un air d'indifférence, j'imagine plutôt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opération demain; quel spectacle magnifique si c'est Slasher qui opère!

– Vous regardez donc M. Slasher comme un bon opérateur?

– Le meilleur qui existe assurément. La semaine dernière, il a désarticulé la jambe d'un enfant, qui a mangé cinq pommes et un morceau de pain d'épice pendant l'opération. Mais ce n'est pas tout; deux minutes après, le moutard a déclaré qu'il ne voulait pas rester là pour le roi de Prusse, et qu'il le dirait à sa mère si on ne commençait pas.

– Vous m'étonnez, s'écria M. Pickwick.

– Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob?

– Rien du tout, répliqua M. Sawyer.

– À propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage attentif de M. Pickwick un coup d'œil à peine perceptible, nous avons eu un curieux accident la nuit dernière. On nous a amené un enfant qui avait avalé un collier.

– Avalé quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick.

– Un collier. Non pas tout à la fois, cela serait trop fort; vous ne pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! ha! ha!»

Ici M. Hopkins éclata de rire, enchanté de sa propre plaisanterie, puis il continua:

«Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont très-pauvres; la sœur aînée achète un collier, un collier commun, des grosses boules de bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le collier, le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que c'est une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre boule…

– Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle épouvantable chose! Mais je vous demande pardon, monsieur; continuez.

– Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se régale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il avait expédié tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La sœur, qui est une jeune fille économe, et qui ne dépense guère d'argent en parure, se dessèche les lacrymales à force de pleurer son collier; elle le cherche partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve nulle part. Quelques jours après, la famille était à dîner… une épaule de mouton cuite au four avec des pommes de terre… l'enfant, qui n'avait pas faim, jouait dans la chambra. Voilà que l'on entend un bruit du diable, comme s'il était tombé de la grêle. «Ne fais pas ce bruit là, mon garçon, dit le père. – Ce n'est pas moi, répond le moutard. – C'est bon, dit le père; ne le fais plus alors.» Il y eut un court silence, et le bruit recommença de plus belle. «Mon garçon, dit le père, si tu ne m'écoutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de rien.» En même temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et voilà qu'il entend un cliquetis terrible. «Dieu me damne! s'écrie-t-il, c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre! – Non, non, papa» dit le moucheron en se mettant à pleurer. C'est le collier de ma sœur; je l'ai avalé, papa.» Le père prend l'enfant dans ses bras et court avec lui à l'hôpital; et, tout le long du chemin, les boules de bois retentissaient dans son estomac à chaque secousse; et les boutiquiers cherchaient de tous les côtes d'où venait un si drôle de bruit. L'enfant est à l'hôpital maintenant; et il fait tant de tapage en marchant, qu'on a été obligé de l'entortiller dans une houppelande de watchman, de peur qu'il n'éveille les autres malades.

«Voilà l'accident le plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu parler! s'écria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de poing emphatique.

– Oh! cela n'est rien encore, rétorqua Jack Hopkins. N'est-ce pas, Bob?

– Non, certainement.

– Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses singulières dans notre profession.

– Je le crois facilement, répondit M. Pickwick.»

Un nouveau coup de marteau frappé à la porte annonça un gros jeune homme, dont l'énorme tête était ombragée d'une perruque noire. Il amenait avec lui un jouvenceau engaîné dans une étroite redingote, et qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont la chemise était semée de petites ancres rouges. Celui-ci fut suivi de près par un pâle garçon, décoré d'une lourde chaîne en chrysocale. L'entrée d'un individu maniéré, au linge parfaitement blanc, aux bottines de lasting, compléta la réunion. La petite table à la serge verte fut amenée; le premier service de punch fut apporté dans un pot blanc, et les trois heures suivantes furent dévouées au vingt et un, à un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agréable jeu fut interrompu par une légère difficulté qui s'éleva entre le jeune nomma scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. À cette occasion le premier exprima un brûlant désir de tirer le nez du second, et celui qui portait les emblèmes de l'espérance déclara qu'il n'entendait accepter, à titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme à la contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orné d'une tête humaine.

Quand la dernière banque fut terminée, et lorsque le compte des fiches et des pence fut ajusté à la satisfaction de toutes les parties, M. Bob Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimèrent dans les coins, pendant qu'on servait le festin.

Ce n'était pas une opération aussi facile qu'on pourrait l'imaginer. D'abord il fut nécessaire d'éveiller la fille qui était tombée endormie sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et même lorsqu'elle eut répondu à la sonnette, un autre quart-d'heure s'écoula avant qu'on pût exciter chez elle une faible étincelle de raison. D'autre part, l'homme à qui on avait demandé des huîtres, n'avait pas reçu l'ordre de les ouvrir; or il est très-difficile d'ouvrir une huître avec un couteau de table, ou avec une fourchette à deux pointes; aussi n'en put-on pas tirer grand parti. Le bœuf n'offrit guère plus de ressources, car il n'était pas assez cuit, et l'on en pouvait dire autant du jambon, quoiqu'il fût de la boutique allemande du coin de la rue. En revanche l'on possédait abondance de porter dans un broc d'étain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le monde, car il était très-fort. Au total le souper fut aussi bon qu'il l'est en général dans une réunion de ce genre.

Après souper, un autre bol de punch fut placé sur la table, avec un paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut une pause pénible, occasionnée par une circonstance fort commune en pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante.

Le fait est que la fille était occupée à laver les verres. L'établissement s'enorgueillissait d'en posséder quatre; ce que nous ne rapportons nullement comme étant injurieux à Mme Raddle, car il n'y a jamais eu, jusqu'à présent, d'appartement garni où l'on ne fût pas à court de verres. Ceux de l'hôtesse étaient des petits goblets, étroits et minces; ceux qu'on avait empruntés l'auberge voisine étaient de grands vases soufflés, hydropiques, portés, chacun, sur un gros pied goutteux. Ceci, de soi, aurait été suffisant pour avertir la compagnie de l'état réel des affaires; mais la jeune servante factotum, pour empêcher la possibilité du doute à cet égard, s'était emparée violemment de tous les verres, longtemps avant que la bière fût finie, en déclarant hautement, malgré les clins d'œil et les interruptions de l'amphytrion, qu'elle allait les porter en bas pour les rincer.

C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne souffle rien de bon pour personne. L'homme maniéré, aux bottines d'étoffe, s'était inutilement efforcé d'accoucher d'une plaisanterie durant la partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. À l'instant où les verres disparurent, il commença une longue histoire, au sujet d'une réponse singulièrement heureuse, faite par un grand personnage politique, dont il avait oublié le nom, à un autre individu également noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vérifier l'identité. Il s'étendit soigneusement et avec détail sur diverses circonstances accessoires, mais il ne put jamais venir à bout, dans ce moment, de se rappeler la réponse même, quoiqu'il eût l'habitude de raconter cette anecdote, avec grand succès, depuis dix années.

«Voilà qui est drôle! s'écria l'homme maniéré, est-ce extraordinaire d'oublier ainsi!

– J'en suis fâché, dit Bob, en regardant avec anxiété vers la porte, car il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis très-fâché!

– Et moi aussi, répliqua le narrateur, parce que je suis sûr que cela vous aurait bien amusé. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici à une demi-heure, ou environ, j'espère bien parvenir à m'en souvenir.»

L'homme maniéré en était là, lorsque les verres revinrent; et M. Bob Sawyer qui jusqu'alors était resté comme absorbé lui dit en souriant gracieusement, qu'il serait enchanté d'entendre la fin de son histoire, et que, telle qu'elle était, c'était la meilleure qu'il eût jamais oui raconter.

En effet, la vue des verres avait replacé notre ami Bob dans un état d'équanimité qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue avec l'hôtesse. Son visage s'était éclairci, et il commençait à se sentir tout à fait à son aise.

«Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavité, en dispersant le petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentré au milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et dépêchez-vous, comme une brave fille.»

– Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, répliqua Betsy.

– Pas d'eau chaude! s'écria Bob.

– Non, reprit la servante avec un hochement de tête plus négatif que n'aurait pu l'être le langage le plus verbeux, madame a dit que vous c'en auriez point.»

La surprise qui se peignait sur le visage des invités inspira un nouveau courage à l'amphitryon.

«Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il avec le calme du désespoir.

– Mais je ne peux pas! Mme Raddle a éteint le feu et enfermé la bouilloire avant d'aller se coucher.

– Oh! c'est égal, c'est égal, ne vous tourmentez pas pour si peu, dit M. Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne.

– Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen.

– Mon hôtesse est sujette à de légères attaques de dérangement mental, dit Bob avec un sourire glacé. Je crains d'être obligé de lui donner congé.

– Non, non, fit Benjamin.

– Je crains d'y être obligé, poursuivit Bob, avec une fermeté héroïque. Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai congé ce matin.»

Pauvre garçon! avec quelle dévotion il souhaitait de pouvoir le faire!

Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup, communiquèrent leur influence décourageante à la compagnie. La plupart de ses hôtes, pour ranimer leurs esprits, s'attachèrent avec un surcroît de cordialité au grog froid, dont les premiers effets se firent sentir par un renouvellement d'hostilités entre le jeune homme scorbutique et le propriétaire de la chemise pleine d'espoir. Les belligérants signalèrent pendant quelque temps leur mépris mutuel par une variété de froncements de sourcil et de reniflements; mais à la fin, le jeune scorbutique sentit qu'il était nécessaire de provoquer un éclaircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela.

«Sawyer, dit-il d'une voix retentissante.

– Eh bien, Noddy, répondit l'amphitryon.

– Je serais très-fâché, Sawyer, d'occasionner le moindre désagrément à la table d'un ami, et surtout à la vôtre, mon cher; mais je me crois obligé de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est pas un gentleman.

– Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais très-fâché d'occasionner le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur d'être obligé d'alarmer les voisins, en jetant par la fenêtre la personne qui vient de parler.

– Qu'est-ce que vous entendez par là, monsieur, demanda M. Noddy?

– J'entends ce que j'ai dit, monsieur.

– Je voudrais bien voir cela, monsieur!

– Vous allez le sentir dans une minute, monsieur.

– Je vous serai obligé de me donner votre carte, monsieur.

– Je n'en ferai rien, monsieur.

– Pourquoi pas, monsieur?

– Parce que vous la placeriez à votre glace, pour faire croire que vous avez reçu la visite d'un gentleman.

– Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin.

– Je vous suis très-obligé de m'en prévenir, monsieur; j'aurai soin de dire au domestique d'enfermer l'argenterie.»

En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposèrent et représentèrent aux deux parties l'inconvenance de leur conduite. En conséquence, M. Noddy déclara que son père était aussi respectable que le père de M. Gunter. À quoi M. Gunter rétorqua que son père était tout aussi respectable que le père de M. Noddy, et que, tous les jours de la semaine, le fils de son père valait bien M. Noddy. Comme cette déclaration semblait préluder au renouvellement de la dispute, il y eut une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une vaste quantité de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy se laissa vaincre graduellement par son émotion, et protesta qu'il avait toujours professé pour M. Gunter un attachement et un dévouement sans bornes. À cela, M. Gunter répliqua, qu'au total, il préférait peut-être M. Noddy à son propre frère. En entendant cette déclaration, M. Noddy se leva avec magnanimité, et tendit la main à M. Gunter; M. Gunter la secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette discussion avait été conduite d'une manière grandement honorable pour les deux parties belligérantes.

«Maintenant, Bob, pour vous remettre à flot, dit M. Jack Hopkins, je ne demande pas mieux que de chanter une chanson.» Cette proposition ayant été accueillie par des applaudissements tumultueux, Hopkins se plongea immédiatement dans God save the King, qu'il chanta de toutes ses forces sur un nouvel air composé de la Baie de Biscaye et de Une grenouille volait. Le refrain était l'essence de la chanson, et comme chaque gentleman le chantait en chœur, sur l'air qu'il savait le mieux, l'effet en était réellement saisissant.

À la fin du chœur du premier couplet, M. Pickwick leva la main pour réclamer l'attention des assistants, et dit, aussitôt que la tranquillité fut rétablie:

«Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends appeler là-haut.»

Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer pâlissait.

«Je crois que j'entends encore le même bruit, poursuivit M. Pickwick. Ayez la bonté d'ouvrir la porte.»

À peine la porte fut-elle ouverte que toute espèce de doute se trouva dissipé.

«M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second étage.

– C'est mon hôtesse, dit Bob en regardant ses invités avec angoisse. Oui, Mme Raddle.

– Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? répéta la voix avec une aigre rapidité. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et l'argent que j'ai payé pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos amis, qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la maison par les fenêtres, et ça à deux heures du matin. Renvoyez-moi ces gens-là!

– Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines.

– Mourir de honte, certainement, répéta sa douce moitié. Mais vous, poule mouillée que vous êtes, pourquoi n'allez vous pas les rouler en bas des escaliers? Voilà ce que vous feriez si vous étiez un homme.

– Voilà ce que je ferais, si j'étais une douzaine d'hommes, ma chère, répliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un peu trop l'avantage du nombre sur moi.

– Hou! le poltron, rétorqua Mme Raddle avec un mépris suprême. M. Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non?

– Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misérable Bob. Je crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il à ses amis, je pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit.

– C'est bien malheureux, fit observer l'homme maniéré, juste au moment où nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile à digérer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est difficile à digérer, hein!

– Il ne faut pas endurer cela, répliqua Hopkins. Chantons l'autre couplet, Bob, allons!

– Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons mieux d'en rester là. Les gens de cette maison sont très-violents, excessivement violents.

– Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le propriétaire? dit Hopkins, ou que je carillonne à la sonnette, ou que j'aille aboyer sur l'escalier? Disposez de moi, Bob.

– Je suis bien obligé à votre amitié et à votre bon naturel, répondit le malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour éviter toute dispute, est de nous séparer sur-le-champ.

– Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aigüe de Mme Raddle, s'en vont-ils, ces brigands?

– Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont à la minute.

– C'est heureux! s'écria Mme Raddle en allongeant son bonnet de nuit par-dessus la rampe, juste au moment où M. Pickwick, suivi de M. Tupman, sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de venir.

– Ma chère dame, dit M. Pickwick en levant la tête…

– Allez-vous-en, vieux farceur! rétorqua Mme Raddle, en ôtant précipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour être son grand-père, le débauché! Vous êtes le pire de tous.»

M. Pickwick reconnut qu'il était inutile de protester de son innocence. Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui était affreusement contristé par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette scène, les accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia à M. Winkle, comme à une personne singulièrement digne de sa confidence, qu'il était décidé à couper la gorge de tout gentleman, autre que M. Bob Sawyer, qui oserait aspirer à l'affection de sa sœur Arabelle. Ayant exprimé sa détermination d'exécuter avec une fermeté convenable ce pénible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfonça son chapeau sur ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrêta devant la porte du marché du Borough. Là, jusqu'au point du jour, il s'occupa à frapper à coups redoublés et à faire alternativement de petits sommes sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il était devant sa porte, et qu'il en avait oublié la clef.

Les invités étant ainsi partis, grâce à la requête assez pressante de Mme Raddle, l'infortuné Bob se trouva libre de méditer sur les événements probables du lendemain et sur les plaisirs de la soirée.




CHAPITRE IV



M. Weller senior profère quelques opinions critiques concernant les compositions littéraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il s'acquitte d'une partie de sa dette envers le révérend gentleman au nez rouge

Le 13 février, comme le savent aussi bien que nous les lecteurs de cette authentique narration, était la veille du jour désigné pour le jugement de l'action intentée par Mme Bardell. Ce fut une journée fatigante pour Samuel Weller, qui fut occupé sans interruption, depuis 9 heures du matin jusqu'à 2 heures de l'après-midi, inclusivement, à voyager de l'hôtel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et réciproquement; non pas qu'il y eût la moindre chose à faire, car les consultations avaient eu lieu, et l'on avait définitivement arrêté la marche qui devait être suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un état d'excitation excessive, persistait à envoyer constamment à son avoué de petites notes contenant seulement cette demande: Cher Perker, tout marche-t-il bien?– À quoi M. Perker répondait invariablement: Cher Pickwick, aussi bien que possible. Le fait est, comme nous l'avons déjà fait entendre, que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu'à l'audience du jour subséquent. Mais on doit passer aux gens qui vont volontairement devant un tribunal, ou qui y sont traînés forcément pour la première fois, l'irritation temporaire et l'anxiété dont ils sont atteints. Sam n'ignorait pas cela, il savait se prêter philosophiquement aux faiblesses de la nature humaine; aussi exécuta-t-il toutes les fantaisies de son maître, avec cette bonne humeur imperturbable qui formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son caractère.

Il s'était réconforté avec un petit dîner fort agréable, et attendait à la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engagé à prendre pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune garçon, dont la casquette à poil, la jaquette de flanelle et toute la tournure, annonçaient qu'il avait la louable ambition d'atteindre un jour la dignité de palefrenier, entra dans le passage du George et Vautour, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du corridor puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherché quelqu'un pour qui il aurait eu une commission.

La demoiselle de comptoir ne considérant pas comme improbable que ladite commission eût pour objet l'argenterie de l'établissement, accosta en ces termes l'indiscret personnage:

«Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez?

– Y a-t-il ici quettes un appelé Sam? répondit le gamin d'une voix de fausset.

– Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant.

– Est-ce que j'sais, moi, rétorqua vivement le jeune gentleman à la casquette velue.

– Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais à vot' place, je ne ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous l'émousser. Qu'est-ce que ça veut dire de venir dans un hôtel, demander après Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien?

– Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit.

– Quel vieux? demanda Sam avec un profond dédain.

– Celui-là qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise à not' auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' après-midi au George et Vautour, et de demander Sam.

– C'est mon auteur, ma chère, dit Sam, en se tournant d'un air explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bénisse s'il sait mon autre nom! Eh bien! jeune chou frisé qu'est-ce qu'il y a encore?

– Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous à six heures, parce qu'i' veut vous voir, à l'Ours Bleu, près du marché de Leadenhall. J'y dirai-t-i' que vous viendrez?

– Oui, monsieur, répliqua Sam avec une exquise politesse; vous pouvez vous aventurer à dire cela.»

Ayant reçu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman s'éloigna, éveillant en chemin tous les échos de George Yard, par des imitations singulièrement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier.

Sam obtint facilement un congé de M. Pickwick, car dans l'état d'excitation et de mécontentement où se trouvait notre philosophe, il n'était pas fâché de demeurer seul. Sam se mit donc en route, longtemps avant l'heure indiquée, et ayant du temps à revendre, s'en alla tout en flânant jusqu'à Mansion-House[4 - Hôtel du maire de Londres ou hôtel de ville.]. Là, il s'arrêta et s'occupa à contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les innombrables voitures de toute espèce qui stationnent aux environs, à la grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant musé dans cet endroit pendant une demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le marché de Leadenhall, à travers une multitude de ruelles et de cours. Comme il travaillait à perdre son temps, et s'arrêtait devant presque tous les objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'étonner de ce qu'il fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans autre explication paraîtrait surprenant, c'est qu'à peine ses yeux s'étaient-ils arrêtés sur certaines peintures exposées aux vitres de la boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa énergiquement de sa main droite sur sa cuisse, et s'écria avec grande véhémence: «Ma foi, j'aurais oublié de lui en envoyer un! Je ne me serais pas rappelé que c'est demain la Saint-Valentin![5 - Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours avant la Saint-Valentin des déclarations enjolivées dont le prix varie de deux sols à trois ou quatre francs, lesquelles sont destinées aux amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer eux-mêmes une des épîtres qu'on expédie par centaines de milliers en cette saison.].»

Le dessin colorié sur lequel s'étaient arrêtés les yeux de Sam, tandis qu'il parlait ainsi, représentait deux cœurs humains, hauts en couleur, fixés ensemble par une flèche, et qui cuisaient devant un feu ardent. Un couple de cannibales, mâle et femelle, en costume moderne (le gentleman vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une pelisse rouge avec un parasol pareil), s'avançaient vers ce rôti, d'un air affamé et par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garçon fort immodeste (car il n'avait pour tout vêtement qu'une paire d'ailes), surveillait la cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'église de Langham; bref, cela représentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme un Valentin[6 - Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots: Voulez-vous de moi pour votre Valentin?]. Il s'en trouvait dans la boutique un vaste assortiment, comme l'annonçait une inscription manuscrite collée au carreau, et le papetier s'engageait à les livrer à ses concitoyens au prix modéré d'un shilling six pence.

«Eh bien! je n'aurais jamais songé à lui en envoyer un,» répéta Sam; et en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une feuille du plus beau papier à lettre doré sur tranche, ainsi qu'une plume taillée dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort différent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. Arrivé près du marché de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une enseigne sur laquelle le peintre avait dessiné quelque chose qui ressemblait à un éléphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de trompe. Conjecturant judicieusement que c'était l'Ours Bleu en personne, Sam entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours.

«Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus tôt, répondit la jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'Ours Bleu.

– Très-bien, ma chère, répliqua Sam. Faites-moi donner pour neuf pence d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plaît, miss.»

L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant été apportés dans le petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre pour l'empêcher de flamber, et emporta le fourgon pour ôter toute possibilité d'attiser le feu, sans avoir obtenu préalablement le consentement et la participation de l'Ours Bleu. Pendant ce temps, Sam, assis dans une stalle, près du poële, tirait de sa poche la feuille de papier doré et la plume au bec dur, examinait soigneusement la fente de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, époussetait la table, de peur qu'il n'y eût des miettes de pain sous son papier, relevait les parements de son habit, étalait ses coudes, et se préparait à écrire.

Écrire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, pour les ladies et les gentlemen qui ne se dévouent pas habituellement à la science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'écrivain a toujours considéré comme nécessaire d'incliner sa tête sur son bras gauche, de manière à placer ses yeux, autant que possible, au même niveau que son papier, et, tout en considérant de côté les lettres qu'il construit, de former avec sa langue des caractères imaginaires pour y correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement la composition, ils retardent quelque peu les progrès de l'écrivain. Aussi y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait à écrire, en caractères menus, effaçant avec son petit doigt les mauvaises lettres, pour en mettre d'autres à la place, et repassant plusieurs fois sur celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappelé à lui-même, par l'entrée du respectable M. Weller.

«Eh ben! Sammy, dit le père.

– Eh bien! Bleu de Prusse, répondit le fils, en déposant sa plume. Que dit le dernier bulletin de la santé de belle-mère?

– Mme Weller a passé une bonne nuit; mais elle est d'une humeur joliment massacrante ce matin. Signé z'avec serment Tony Weller, squire. Voilà le dernier bulletin, Sammy, répliqua M. Weller en dénouant son châle.

– Ça ne va donc pas mieux?

– Tous les symptômes agravés, dit le père en hochant la tête. Mais qu'est-ce que vous faites donc là Sammy? Instruction primaire, hein?

– J'ai fini maintenant, répondit Sam avec un léger embarras; 'étais en train d'écrire.

– Je le vois bien, pas à une jeune femme, j'espère?

– Ma foi, ça ne sert à rien de dissimuler, c'est un Valentin.

– Un quoi? s'écria le père, que le son de ces mots semblait frapper d'horreur.

– Un Valentin.

– Samivel, Samivel! reprit le père d'un ton plein de reproches, je n'aurais pas cru cela de toi, après l'exemple que tu as eu des penchants vicieux de ton père, après tout ce que je t'ai raisonné sur ce sujet ici, après avoir vécu toi-même avec ta belle-mère, qu'est une leçon morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu'à la fin de ses jours; je ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais pas cru!»

Ces réflexions étaient trop pénibles pour l'infortuné père; il porta le verre de Sam à ses lèvres, et en but le contenu, tout d'un trait.

«Comment ça va-t-il maintenant? lui demanda son fils.

– Ah! Sammy, ça sera une furieuse épreuve de voir ça à mon âge! Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une consolation, comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il était obligé de le tuer pour le porter au marché.

– Qu'est-ce qui sera une épreuve?

– De te voir marié, Sammy; de te voir comme une victime abusée, qui s'imagine que tout est rose. C'est une épreuve effroyable pour les sentiments d'un père, Sammy!

– Bêtises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas pour cela. Demandez plutôt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; là!»

Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut calmé par la perspective de sa pipe ou par la pensée qu'il y avait dans sa famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il était inutile de vouloir lutter. Nous sommes porté à croire que cet heureux résultat fut atteint à la fois par ces deux sources combinées de consolation, car il répéta fréquemment la seconde à voix basse, pendant qu'il sonnait pour se faire apporter la première. Ensuite il se débarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaça le dos au feu, de manière à en recevoir toute la chaleur et à s'appuyer en même temps sur le manteau de la cheminée; puis il tourna vers Sam son visage notablement adouci par la bénigne influence du tabac, et l'engagea à démarrer.

Sam plongea sa plume dans l'encre pour être prêt à faire des corrections, et commença d'un air théâtral.

«Aimable…»

«Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre de l'invariable, ma chère.

– Très-bien, monsieur, répondit la jeune fille; et avec une singulière prestesse elle disparut, revint et redisparut.

– Ils ont l'air de connaître vos idées, ici, fit observer Sam.

– Oui, répondit son père; j'y ai z'été qué'que fois dans ma vie. Allons Sam.»

«Aimable créature…»

«Est-ce que c'est des verses?

– Non, non.

– Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme qui parle en verses, excepté la circulaire du bedeau, le jour des étrennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar, ou qué'que gens de ce poil là. Ne te laisse jamais aller à parler en verses, mon garçon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu ça, Sammy.»

Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennité d'Aristarque, et Sam, recommençant pour la troisième fois, lut ainsi qu'il suit:

«Aimable créature, je sens que mon cœur est bigrement…»

«Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en ôtant sa pipe de sa bouche.

– Non, ça n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre plus au jour. C'est joliment; il y a un pâté là. Je sens que mon cœur est joliment tonteux.

– Très-bien, marchez.

– Est joliment tonteux et sir… J'ai oublié le mot qu'il y a là, dit Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume.

– Pourquoi ne le regardes-tu pas alors?

– C'est ce que je fais, mais il y a un autre pâté. Il y a un s et un i et un r.

– Circonscrit, peut-être? suggéra M. Weller.

– Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voilà.

– Ça n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. Weller gravement.

– Vous croyez?

– Sûr et certain.

– Vous ne trouvez pas que ça dit plus de choses?

– Eh! Eh! fit M. Weller après un moment de réflexion. C'est peut-être un mot plus tendre. Va toujours, Sammy.»

« – Mon cœur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat pelle de vous, car vous ête un joli brain de fille, et je voudrais bien qu'on vint me dire le contraire…»

«Voilà une belle pensée, dit M. Weller, en ôtant sa pipe, pour laisser sortir cette remarque.

– Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, répondit son fils, singulièrement flatté.

– Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de noms aux gens; tu n'y mets pas de Vénus, ni d'autres machines de ce genre-là. À quoi sert d'appeler une jeune femme une Vénus ou un ange, Sammy?

– Ah! oui, à quoi bon!

– Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite griffon ou licorne, qu'est bien connu pour être des animaux métaphysiques.

– Ça vaudrait tout autant.

– Roulez toujours, Sammy.»

Sam obéit, et continua à lire, tandis que son père continuait à fumer, avec une physionomie de sagesse et de contentement tout à fait édifiante.

« – Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames fucent pareils…»

«Elles le sont,» fit observer M. Weller, entre parenthèses.

«Mai maintenant je vois quel fichu bêtte de corps nid chond j'ai zété, car il nid a pas dent tout le monde une pèrresone come vous quoi que je vous ême come tout!»

«J'ai pensé que je ferais bien de mettre cela un peu fort,» dit Sam en levant la tête.

M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit:

«In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come dit le genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que la 1e et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprimé dent mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu dé portret fait par la machinne à porfil (don vous avet peu taître entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le quadre avec un annot ô boue pour la crocher en 2 minutes un cart.»

«J'ai peur que ça ne frise le poétique, fit observer M. Weller d'un air dubitatif.

– Pas du tout,» répondit Sam, en recommençant promptement à lire pour éviter toute discussion.

«Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset a se que je vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan. – Voilà tout.»

«Ça s'arrête un peu court, il me semble, Sammy

– Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et voilà le grand art d'écrire des lettres!

– Eh! ben, i' y a qué'que chose là dedans. Je voudrais seulement que te belle-mère conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce que vous n'allez pas signer.

– C'est la difficulté, ça. Je ne sais pas ce que je vas signer.

– Signe: Weller, dit le vieux propriétaire de ce nom.

– Ça n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son propre nom.

– Signe: Pickwick alors, c'est un très-bon nom et facile à épeler.

– Voilà l'affaire. Si je finissais par des verses, hein?

– Je n'aime pas ça, mon garçon; je n'ai jamais connu un respectable cocher qu'a écrit de la poésie, excepté un qu'a fait un morceau de verses attendrissant, le jour avant qu'il a été pendu, pour un vol de grand chemin, et encore c'était seulement un homme de Cambervell. Ainsi ça ne compte pas.»

Cependant Sam ne put être dissuadé de l'idée poétique qui lui était survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit:

		L'amour me pique,
		Piquewique.

Ayant ensuite fermé son épître d'une manière très-compliquée, il y mit obliquement l'adresse:

Miss Mary fam de chambre ché monsieur Nupkins mère à Ipswick Suffolk. Puis après l'avoir cachetée il la fourra dans sa poche, toute prête pour la poste.

Cette importante affaire étant terminée, M. Weller senior commença à développer celle pour laquelle il avait convoqué son héritier.

«La première histoire regarde ton gouverneur, Sammy, lui dit-il. Il va être jugé demain, n'est-il pas vrai?

– Sûr comme ache.

– Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qué'ques témoins pour jurer ses mœurs, ou bien peut-être pour prouver un allébi. J'ai retourné tout cela dans ma tête, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai ramassé qué'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais voilà mon avis à moi. Vous inquiétez pas des mœurs, et raccrochez vous à l'allébi. Rien comme un allébi, Sammy, rien.»

Ayant délivré cette opinion légale d'un air singulièrement profond, M. Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de rapides clins d'œil à son fils étonné.

«Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que vous vous imaginez qu'il va passer en cour d'assises?

– Ça ne fait rien à l'affaire, Sammy. N'importe où ce qui sera jugé, mon garçon; un allébi voilà la chose. Nous avons sauvé Tom Wildspark d'un meurtre, avec un allébi, quand toutes les grosses perruques disaient que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion est que si ton gouverneur ne prouve pas un allébi, il se trouvera couronné des deux jambes.»

Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et inaltérable que le Old Bailey était la cour suprême de judicature de l'Angleterre, et que ses formes de procédure réglaient toutes les autres cours de justice sans exception, il n'écouta en aucune manière les assurances et les arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi était inadmissible; mais il continua à protester avec véhémence que M. Pickwick allait être victimisé. Trouvant qu'il était inutile de discuter davantage cette matière, Sam changea de sujet, et demanda quel était le second topique, sur lequel son vénérable parent désirait le consulter.

«C'est un point de politique domestique, Sammy, répondit celui-ci. Tu sais bien ce Stiggins?

– L'homme au nez rouge?

– Le même. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta belle-mère avec une bonté et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant notre famille que, quand il s'en va, il ne peut pas être confortable, à moins qu'il n'emporte qué'que chose pour se souvenir de nous.

– Et si j'étais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais qué'que chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans.

– Une minute: j'allais te dire qu'à présent il apporte toujours une bouteille plate, qui tient à peu près une pinte et demie, et qu'avant de s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum.

– Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose?

– Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi à lui pour cela, Sammy. Maintenant, mon garçon, ces gaillards ici vont tenir ce soir l'assemblée mensuelle de la branche de Brick-Lane de la grande union Ebenezer, à l'association de Tempérance. Ta belle-mère était pour y aller Sammy, mais elle a attrapé le rhumatique, et elle ne peut pas; et moi j'ai attrapé les deux billets qu'on y avait envoyés.»

M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et ensuite se mit à cligner de l'œil, si infatigablement que Sam commença à penser qu'il avait le tic douloureux dans la paupière droite.

«Eh bien! dit le jeune gentleman.

– Eh bien! continua son père en regardant avec précaution autour de lui, nous irons ensemble, ponctuels à l'heure, Sammy. Le substitut du berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!»

Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le dos de son père, assez vivement pour l'enflammer par la friction, s'il eût été un peu plus sec.

«Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme ça de mes jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc à rire, corpulence?

– Chut! Sammy, répondit M. Weller, en regardant autour de lui, avec encore plus de défiance, et en parlant à voix basse. Deux de mes amis, qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes sortes de farces, ont pris le substitut du berger à la remorque, et quand il viendra à la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien sûr de faire, car ils le reconduiront jusqu'à la porte, et ils le feront monter, bon gré malgré, si c'est nécessaire), il sera embourbé dans le rhum aussi fort qu'il l'a jamais été au marquis de Granby, et c'est pas peu dire.»

Ici, M. Weller recommença à rire immodérément, et en conséquence retomba sur nouveaux frais dans un état de suffocation partielle.

Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les idées de Sam que le projet de démasquer les penchants et les qualités réelles de l'homme au nez rouge. L'heure désignée pour la réunion approchant, le père et le fils se dirigèrent immédiatement vers Brick-Lane, et pendant le chemin Sam n'oublia pas de jeter sa lettre à la poste.

L'assemblée mensuelle de la branche de l'Association de Tempérance de Brick-Lane, embranchement de la grande union Ebenezer, se tenait dans une vaste chambre, située d'une manière agréable et aérée au sommet d'une échelle sûre et commode. Le président était le juste M. Anthony Humm, pompier converti, maintenant maître d'école, et occasionnellement prédicant-voyageur. Le secrétaire était M. Jonas Mudge, garçon chandelier, vase d'enthousiasme et de désintéressement, qui vendait du thé aux membres de l'association. Préalablement au commencement des opérations, les dames étaient assises sur des tabourets et buvaient du thé, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis qu'une large tirelire de bois était placée en évidence sur le tapis vert du bureau, derrière lequel le secrétaire se tenait debout, reconnaissant par un gracieux sourire, chaque addition à la riche veine de cuivre que la botte renfermait dans ses flancs.

Dans la présente occasion, les dames commencèrent par boire une quantité de thé presque alarmante, à la grande horreur de M. Weller qui, méprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards où pouvaient se lire, avec facilité, son étonnement et son mépris.

«Sammy, murmura-t-il à son fils, si qué'ques uns de ces gens ici n'ont pas besoin d'être opérés pour l'hydropisie, demain matin, je ne suis pas ton père! Vois-tu cette vieille lady, assise auprès de moi? elle se noie avec du thé.

– Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam.

– Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent d'agitation profonde, fais attention à ce que je te dis, mon garçon; si ce secrétaire continue encore cinq minutes, il va crever à force d'avaler des rôties et de l'eau chaude.

– Eh bien! laissez-le, si ça lui fait plaisir. Ce n'est pas votre affaire.

– Si ça dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller à voix basse, je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrétien, de me lever et d'adresser qué'ques paroles au président. Il y a là une jeune femme, au troisième tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois qui gonfle visiblement à l'œil nu.»

Il n'y a nul doute que M. Weller eût exécuté ses bienveillantes intentions, si un grand bruit, occasionné par le choc des tasses, n'avait pas heureusement annoncé que le thé était terminé. La faïence ayant été enlevée et la table à la serge verte apportée au centre de la chambre, les opérations de la soirée furent entamées par un petit homme chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement à l'échelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes.

«Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au fauteuil notre excellent frère, M. Anthony Humm.»

À cette proposition les dames agitèrent une élégante collection de mouchoirs, et l'impétueux petit homme porta littéralement au fauteuil M. Humm, en le prenant par les épaules et le poussant vers un ustensile d'acajou, qui avait autrefois représenté cette pièce d'ameublement. L'agitation des mouchoirs fut renouvelée, et M. Humm, qui avait un visage blafard et luisant, en état de transpiration perpétuelle, salua gracieusement l'assemblée, à la grande admiration des femelles, et prit gravement son siége. Le silence fut alors réclamé par le petit homme, puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frères et des sœurs de la branche de Brick-Lane, alors présents, le secrétaire lirait le rapport du comité de la branche de Brick-Lane, proposition qui fut encore accueillie par un trépignement de mouchoirs.

Le secrétaire ayant éternué d'une manière très-expressive, et la toux qui saisit toujours une assemblée, quand il va se passer quelque chose d'intéressant, ayant eu son cours régulier, on entendit la lecture du document suivant:


Rapport du Comité de la Branche de Brick-Lane de la Grande Union Ebenezer de l'Association de Tempérance

«Votre comité a poursuivi ses agréables travaux, durant le mois passé, et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de nouveaux convertis à la tempérance.

«M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il était plus à son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale et de la bière. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas siroté pendant vingt ans, deux fois par semaines, du nez de chien, que votre comité trouve, sur enquête, être composé de porter chaud, de cassonade, de genièvre et de muscade. (Ici une femme âgée pousse un gémissement en s'écriant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans argent; il pense que ce doit être la faute du porter (applaudissements) ou la perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des deux, mais il regarde comme très-probable que s'il n'avait bu que de l'eau toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqué avec une aiguille rouillée, ce qui a occasionné son accident (immenses applaudissements). Il n'a plus rien à boire que de l'eau claire, et ne se sent jamais altéré (grands applaudissements).

«Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un œil, va en journée comme femme de ménage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un œil, mais sait que sa mère buvait solidement, ne serait pas étonnée si cela en était la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas comme impossible qu'elle eût deux yeux maintenant, si elle s'était toujours abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). Était habituée à recevoir par jour 1 shilling et 6 pence, une pinte de porter et un verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la branche de Brick-Lane elle demande toujours à la place 3 shillings et 6 pence (l'annonce de ce fait intéressant est reçue avec le plus étourdissant enthousiasme).

«Henry Beller a été pendant nombre d'années maître d'hôtel pour différents dîners de corporations. En ce temps-là il buvait une grande quantité de vins étrangers. Il en a peut-être emporté quelque fois une bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout à fait certain de cela, mais il est sûr que s'il les a emportées, il en a bu le contenu. Il se trouve très-mal disposé et mélancolique, est agité la nuit et éprouve une soif continuelle. Il pense que ce doit être le vin qu'il avait l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant, et ne tâte jamais une seule goutte de vins étrangers (applaudissements épouvantables).

«Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des schérifs et de plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu avec un intérêt saisissant). Il a une jambe de bois: il trouve qu'une jambe de bois coûte bien cher quand on marche sur le pavé. Il avait l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait régulièrement chaque soir un verre d'eau et de genièvre chaud; quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperçu que les jambes d'occasion se fendaient et se pourrissaient très-promptement; il est fermement persuadé que leur constitution était minée par l'eau et le genièvre (applaudissements prolongés). Il achète maintenant des jambes de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du thé léger. Les nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les anciennes, et il attribue cela uniquement à ses habitudes de tempérance (applaudissements triomphants).»

Après cette lecture, Anthony Humm proposa à l'assemblée de se régaler d'une chanson. Il l'invita à se joindre à lui pour chanter les paroles du joyeux batelier, adaptées à l'air du centième psaume par le frère Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de la société (grands applaudissements). M. Anthony Humm saisit cette opportunité d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin[7 - Auteur de chansons célèbres.], reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait écrit cette chanson pour montrer les avantages de l'abstinence. «C'est une chanson de tempérance (tourbillon d'applaudissements). La propreté du costume de l'intéressant jeune homme, son habileté, comme rameur, la désirable disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du poëte, de ramer tout le jour en ne pensant à rien; tout se réunit pour prouver qu'il devait être buveur d'eau (applaudissements). Oh! quel état de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle fut la récompense du jeune homme! que tous les jeunes gens présents remarquent ceci:

«Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau (bruyants applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans le sentier du devoir et de la tempérance. Mais étaient-ce seulement les jeunes filles de bas étage, qui le soignaient, qui le consolaient, qui le soutenaient? Non!

		Il était le rameur chéri
		Des plus belles dames du monde.

(immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul homme… Mille pardons, comme une seule femme… autour du jeune batelier, et se détournait avec dégoût des buveurs de spiritueux (applaudissements). Les frères de la Branche de Brick-Lane sont des bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est leur bateau; cette audience représente les jeunes filles, et l'orateur, quoique indigne, est leur rameur chéri (applaudissements frénétiques et interminables).»

«Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le doux sexe? demanda M. Weller à voix basse.

– La femme, répondit Sam du même ton.

– Pour ça, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment douce pour se laisser plumer par des olibrius comme ça.»

Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues par le commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne connaissaient point la légende. Pendant qu'on chantait, le petit homme chauve disparut, mais il revint aussitôt que la chanson fut terminée, et parla bas à M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance.

«Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, pour faire taire quelques vieilles ladies qui étaient en arrière d'un vers ou deux; mes amis, un délégué de la branche de Dorking, de notre société, le frère Stiggins, est en bas.»

Les mouchoirs s'agitèrent de nouveau et plus fort que jamais, car M. Stiggins était extrêmement populaire parmi les dames de Brick-Lane.

«Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de lui avec un sourire fixe. Frère Tadger, il peut venir auprès de nous et remplir sa mission.»

Le petit homme chauve, qui répondait au nom de frère Tadger, dégringola l'échelle avec grande rapidité, puis immédiatement après, on l'entendit remonter avec le révérend M. Stiggins.

«Le voilà qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le visage était pourpre d'une envie de rire supprimée.

– Ne lui dites rien, répartit Sam, je ne pourrais pas me retenir. Il est près de la porte; je l'entends qui se cogne la tête contre la cloison.»

Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frère Tadger parut, immédiatement suivi par le révérend M. Stiggins. L'entrée de celui-ci fut accueillie par des bravos, par des trépignements, par des agitations de mouchoirs. Mais, à toutes ces manifestations de délices, le frère Stiggins ne répondit pas un mot, se contentant de regarder avec un sourire hébété la chandelle qui fumait sur la table, et balançant en même temps son corps d'une manière irrégulière et alarmante.

«Est-ce que vous n'allez pas bien, frère Stiggins? lui dit tout bas M. Anthony Humm.

– Je vais très-bien, monsieur, répliqua M. Stiggins d'une voix aussi féroce que le permettait l'épaisseur de sa langue. Je vais parfaitement, monsieur.

– Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de quelques pas.

– J'espère que personne ici ne se permet de dire que je ne suis pas bien?

– Oh! certainement non.

– Je les engage à ne pas le dire, monsieur, je les y engage.»

Tendant ce colloque, l'assemblée était restée parfaitement silencieuse, attendant avec une certaine anxiété la reprise de ses travaux ordinaires.

«Frère, dit M. Humm avec un sourire engageant, voulez-vous édifier l'assemblée?

– Non,» répliqua M. Stiggins.

L'assemblée leva les yeux au ciel et un murmure d'étonnement parcourut la salle.

«Monsieur, dit M. Stiggins, en déboutonnant son habit, et en parlant très-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemblée s'est honteusement soûlée. – Frère Tadger, continua-t-il avec une férocité croissante, et en se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous êtes soûl, monsieur.»

En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager la sobriété de rassemblée, et d'en exclure toute personne indigne, lança sur le nez de frère Tadger un coup de poing, si bien appliqué, que le petit secrétaire disparut en un clin d'œil. Il avait été précipité la tête première en bas de l'échelle.

À ce mouvement oratoire, tes femmes poussèrent des cris déchirants, et se précipitant par petits groupes autour de leurs frères favoris, les entourèrent de leurs bras pour les préserver du danger. Cette preuve d'affection touchante devint presque fatale au frère Humm, car il était extrêmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne fût étouffé par la foule des séïdes femelles qui se pendirent à son cou, et l'accablèrent de leurs caresses. La plus grande partie des lumières furent promptement éteintes, et l'on n'entendit plus, de toutes parts, qu'un tumulte épouvantable.

«Maintenant, Sammy, dit M. Weller en ôtant sa redingote d'un air délibéré, allez-vous-en me chercher un watchman.

– Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant?

– Ne vous inquiétez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper à régler un petit compte avec ce Stiggins ici.»

Ayant ainsi parlé, et avant que Sam pût le retenir, l'héroïque vieillard pénétra dans le coin de la chambre où se trouvait le révérend M. Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextérité.

«Venez-vous-en, dit Sam.

– Avancez donc!» s'écria M. Weller, et sans autre avertissement, il administra au révérend M. Stiggins une tape sur la tête, puis se mit à danser autour de lui, avec une légèreté parfaitement admirable chez un gentleman de cet âge.»

Voyant que ses remontrances étaient inutiles, Sam enfonça solidement son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son père, et saisissant le gros cocher par la ceinture, l'entraîna de force le long de l'échelle, et de là dans la rue, sans le lâcher, et sans lui permettre de s'arrêter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le tumulte occasionné par la dispersion, dans différentes directions, des membres la branche de Brick-Lane de la grande union d'Ebenezer à l'association de Tempérance, et virent bientôt après passer le révérend M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les huées de la populace, afin de lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cité.




CHAPITRE V



Entièrement consacré au compte-rendu complet et fidèle du mémorable procès de Bardell contre Pickwick

«Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir mangé ce matin à son déjeuner, dit M. Snodgrass par manière de conversation, dans la mémorable matinée du 14 février.

– Ah! répondit M. Perker, j'espère qu'il a fait un bon déjeuner.

– Pourquoi cela? demanda M. Pickwick.

– C'est fort important, extrêmement important, mon cher monsieur. Un bon jury satisfait, qui a bien déjeûné, est une chose capitale pour nous. Des jurés mécontents ou affamés, sont toujours pour le plaignant.

– Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de complète stupéfaction, quelle est la cause de tout cela?

– Ma foi, je n'en sais rien, répondit froidement le petit homme, c'est pour aller plus vite, je suppose.» Quand le jury s'est retiré dans la chambre des délibérations, si l'heure du dîner est proche, le chef des jurés tire sa montre, et dit:

«Juste ciel! gentlemen, déjà cinq heures moins dix, et je dîné à cinq heures! – Moi aussi,» disent tous les autres, excepté deux individus qui auraient dû dîner à trois heures, et qui en conséquence sont encore plus pressés de sortir. Le chef des jurés sourit et remet sa montre. «Eh bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le défendant, gentlemen! Je suis disposé à croire, quant à moi… Mais que cela ne vous influence pas… Je suis assez disposé à croire que plaignant a raison.» Là-dessus deux ou trois autres jurés ne manquent pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils font leur affaire unanimement et confortablement. «Neuf heures dix minutes, continua le petit homme en regardant à sa montre, il est grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est ordinairement pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous arriverons trop tard.»

M. Pickwick tira immédiatement la sonnette; une voiture fut amenée, et les quatre Pickwickiens y étant montés, avec M. Perker, se firent conduire à Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, contenant la procédure, suivaient dans un cabriolet.

«Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas perdus, mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M. Pickwick lui-même sera mieux auprès de moi.

– Par ici, mon cher monsieur, par ici.» En parlant de la sorte, le petit homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un siége peu élevé, situé au-dessous du bureau du conseil du roi. De là, les avoués peuvent commodément chuchoter, dans l'oreille des avocats, les instructions que la marche du procès rend nécessaires. Ils y sont d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils sont assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurés, dont les siéges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le dos, et regardent le juge.

«Voici la tribune des témoins, je suppose? dit M. Pickwick, en montrant, à sa gauche, une espèce de chaire, entourée d'une balustrade de cuivre.

– Oui, mon cher monsieur, répliqua Perker en extrayant une quantité de papiers du sac bleu que Lowten venait de déposer à ses pieds.

– Et là, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une couple de bancs, enfermés d'une balustrade, là siégent les jurés, n'est-il pas vrai?

– Précisément,» répondit Perker, en tapant sur le couvercle de sa tabatière.

Ainsi renseigné, M. Pickwick se tint debout dans un état de grande agitation, et promena ses regarda sur la salle.

Il y avait déjà, dans la galerie, un flot assez épais de spectateurs, et sur le siége des avocats, une nombreuse collection de gentlemen en perruque, dont la réunion présentait cette étonnante et agréable variété de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement célèbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possédaient un dossier le tenaient de la manière la plus visible possible, et de temps en temps s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de la réalité de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient aucun dossier à montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, reliés en basane fauve à titres rouges. D'autres qui n'avaient ni diplômes ni livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et affairée, satisfaits d'éveiller, de la sorte, l'admiration des étrangers non initiés. Enfin, au grand étonnement de M. Pickwick, ils étaient tous divisés en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, avec la tranquillité la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais été question de jugement.

Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place, derrière le banc réservé au conseil du roi, attira l'attention de M. Pickwick. À peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque Me Snubbin parut, suivi par M. Mallard, qui déposa sur la table un immense sac cramoisi, donna une poignée de main à M. Perker, et se retira. Ensuite entrèrent deux ou trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit un signe de tête amical à Me Snubbin, et lui dit que la matinée était belle.

«Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre conseil, et de lui dire que la matinée est belle? demanda tout bas M. Pickwick à son avoué.

– C'est Me Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce gentleman placé derrière lui, est M. Skimpin, son junior.»

M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide scélératesse de cet homme, allait demander comment Me Buzfuz, qui était l'avocat de son adverse partie, osait se permettre de dire, à son propre avocat, qu'il faisait une belle matinée, quand il fut interrompu par un long cri de: silence! que poussèrent les officiers de la cour, et au bruit duquel se levèrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et s'aperçut que ce tumulte était causé par l'entrée du juge.

M. le juge Stareleigh (qui siégeait en l'absence du chef-justice, empêché par indisposition), était un homme remarquablement court, et si gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salué gravement le barreau, qui le salua gravement à son tour, il mit ses deux petites jambes sous la table, et son petit chapeau à trois cornes, dessus. Lorsque M. le juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui c'étaient deux petits yeux fort drôles, une large face écarlate, et environ la moitié d'une grande perruque très-comique.

Aussitôt que le juge eut pris son siége, l'huissier qui se tenait debout sur le parquet de la cour, cria: silence! d'un ton de commandement, un autre huissier dans la galerie répéta immédiatement: silence! d'une voix colérique, et trois ou quatre autres huissiers lui répondirent avec indignation: silence! Ceci étant accompli, un gentleman en noir, assis au-dessous du juge, appela les noms des jurés. Après beaucoup de hurlements, on découvrit qu'il n'y avait que dix jurés spéciaux qui fussent présents. Me Buzfuz ayant alors demandé que le jury spécial fût complété par des tales quales, le gentleman en noir s'empara immédiatement de deux jurés ordinaires, à savoir un apothicaire et un épicier.

«Gentlemen, dit l'homme en noir, répondez à votre nom pour prêter le serment. Richard Upwitch?

– Voilà, répondit l'épicier.

– Thomas Groffin?

– Présent, dit l'apothicaire.

– Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidèlement et loyalement…

– Je demande pardon à la cour, interrompit l'apothicaire, qui était grand, maigre et jaune, mais j'espère que la cour ne m'obligera pas à siéger.

– Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh.

– Je n'ai pas de garçon, milord, répondit l'apothicaire.

– Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un.

– Je n'en ai pas le moyen, milord.

– Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rétorqua le juge en devenant rouge, car son tempérament frisait l'irritable et ne supportait point la contradiction.

– Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prospérais comme je le mérite; mais je ne l'ai pas, milord.

– Faites prêter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton péremptoire.»

L'officier n'avait pas été plus loin que le vous jugerez fidèlement et loyalement, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire.

«Est-ce qu'il faut que je prête serment, milord? demanda-t-il.

– Certainement, monsieur, répliqua l'entêté petit juge.

– Très-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air résigné. Il y aura mort d'homme avant que le jugement soit rendu, voilà tout. Faites-moi prêter serment si vous voulez, monsieur.»

Et l'apothicaire prêta serment avant que le juge eût pu trouver une parole à prononcer.

«Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort tranquillement, je voulais seulement vous faire observer que je n'ai laissé qu'un galopin dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se connaît fort peu en drogues; et je sais que, dans son idée, sel d'Epsom veut dire acide prussique, et sirop d'Ipécacuanha, laudanum. Voilà tout, milord.»

Ayant proféré ces mots, l'apothicaire s'arrangea commodément sur son siége, prit un visage aimable et parut préparé à tout événement.

M. Pickwick le considérait avec le sentiment de la plus profonde horreur, lorsqu'une légère sensation se fit remarquer dans la cour. Mme Bardell, supportée par Mme Cluppins, fut amenée et placée, dans un état d'accablement pitoyable, à l'autre bout du banc qu'occupait M. Pickwick. Un énorme parapluie fut alors apporté par M. Dodson, et une paire de socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient préparé pour cette occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants. Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. À la vue de son enfant, la tendre mère tressaillit, revint à elle et l'embrassa avec des transports frénétiques; puis, retombant dans un état d'imbécillité hystérique, la bonne dame demanda à ses amies où elle était. En répliquant à cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders détournèrent la tête et se prirent à pleurer, tandis que MM. Dodson et Fogg suppliaient la plaignante de se tranquilliser. Me Buzfuz frotta ses yeux de toutes ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui semblait faire appel à son humanité. Le juge était visiblement affecté, et plusieurs des spectateurs toussèrent pour cacher leur émotion.

«Une très bonne idée, murmura Perker à M. Pickwick. Dodson et Fogg sont d'habiles gens. Voilà une scène d'un excellent effet, mon cher monsieur, d'un excellent effet.»

Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement à elle, et Mme Cluppins, après avoir soigneusement examiné les boutons de monter Bardell et leurs boutonnières respectives, le plaçait sur le parquet de la cour, devant sa mère: position avantageuse où il ne pouvait manquer d'éveiller la commisération des jurés et du juge. Cependant cela ne s'était pas fait sans une opposition considérable de la part du jeune gentleman lui-même; car il n'était pas éloigné de croire que ce fût là une formalité légale, après laquelle on le condamnerait à une exécution immédiate ou à la transportation au delà des mers pour le reste de ses jours, tout au moins.

«Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la cause qui se trouvait la première sur la liste.

– Milord, dit Me Buzfuz, je suis pour la plaignante.

– Avec qui êtes-vous, Me Buzfuz? demanda le juge.»

M. Skimpin salua pour exprimer que c'était avec lui.

«Je parais pour le défendeur, milord, dit à son tour Me Snubbin.

– Il y a quelqu'un avec vous, Me Snubbin? reprit le juge.

– M. Phunky, milord.

– Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en écrivant les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il écrivait. Pour le défendeur, Me Snubbin et M. Tronquet.

– Je demande pardon à votre seigneurie: Phunky.

– Oh! très-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir d'entendre le nom de monsieur.»

Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'efforça d'avoir l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais réussi jusqu'à présent à personne, et qui suivant toutes probabilités, ne réussira en aucun temps.

«Procédons,» dit le juge.

Les huissiers, crièrent de nouveau: silence! et M. Skimpin exposa l'affaire; mais, lorsqu'elle fut exposée, l'audience n'en fut guère plus avancée, car l'avocat avait soigneusement gardé pour lui-même les particularités qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de trois minutes, la religion du jury était précisément aussi éclairée qu'auparavant.

Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignité qu'exigeait la nature de sa cause, chuchota avec Dodson, conféra brièvement avec Fogg, tira sa robe sur ses épaules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury.

Il commença par dire que jamais, dans le cours de sa carrière, jamais depuis le premier moment où il s'était appliqué à l'étude des lois, il ne s'était approché d'une cause avec des sentiments d'émotion aussi profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilité; responsabilité, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu assumer s'il n'avait pas été soutenu par la conviction, assez forte pour équivaloir à une certitude, par la conviction que la cause de la justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente abusée, innocente et persécutée, devait prévaloir auprès des douze gentlemen intelligents, nobles et généreux, qu'il voyait assis en face de lui.

Les avocats commencent toujours de cette manière, parce que cela rend les jurés contents d'eux-mêmes en leur faisant croire qu'ils doivent être des personnages bien difficiles à tromper. Un effet visible fut produit immédiatement et plusieurs jurés commencèrent à prendre avec activité de volumineuses notes.

«Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz, quoiqu'il sût très-bien que les gentlemen du jury n'avaient rien appris du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans laquelle les dommages demandés sont de 1500 livres sterling; mais vous n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas dans les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen, vous allez les entendre détaillés par moi et prouvés par les véridiques dames que je placerai devant vous dans cette tribune.»

Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot tribune, frappa sa table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de défi pour le défendeur.

«La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d'une voix douce et mélancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve. Feu M. Bardell, après avoir joui, pendant beaucoup d'années, de l'estime et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses revenus royaux, s'éloigna presque imperceptiblement de ce monde, pour aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut jamais accorder.»

À cette poétique description du décès de M. Bardell (qui avait eu la tête cassée d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du savant avocat trembla et s'éteignit un instant. Il continua avec grande émotion.

«Quelque temps avant sa mort, il avait imprimé sa ressemblance sur le front d'un petit garçon. Avec ce petit garçon, seul gage de l'amour du défunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la tranquillité de la rue Goswell. Là elle plaça à la croisée de son parloir un écriteau manuscrit portant cette inscription: Appartement de garçon à louer en garni; s'adresser au rez-de-chaussée.»

Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury prenaient note de ce document.

«Est-ce qu'il n'y a point de date à cette pièce? demanda un juré.

– Non, monsieur, il n'y a point de date, répondit l'avocat. Mais je suis autorisé à déclarer que cet écriteau fut mis à la fenêtre de la plaignante il y a justement trois années. J'appelle l'attention du jury sur les termes de ce document: Appartement de garçon à louer en garni. Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'était formée de l'autre sexe était dérivée d'une longue contemplation des qualités inestimables de l'époux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle n'avait pas de méfiance; elle n'avait pas de soupçons; elle était tout abandon et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell était autrefois garçon; c'est à un garçon que je demanderai protection, assistance, consolation. C'est dans un garçon que je verrai éternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'était M. Bardell, quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est à un garçon que je louerai mon appartement. Entraînée par cette belle et touchante inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite nature, gentlemen), la veuve solitaire et désolée sécha ses lames, meubla son premier étage, serra son innocente progéniture sur son sein maternel, et mit à la fenêtre de son parloir l'écriteau que vous connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent était aux aguets, la mèche était allumée, la mine était préparée, le sapeur et le mineur étaient à l'ouvrage. L'écriteau n'avait pas été trois jours à la fenêtre du parloir… trois jours, gentlemen! quand un être qui marchait sur deux jambes et qui ressemblait extérieurement à un homme et non point à un monstre, frappa à la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au rez-de-chaussée; il loua le logement, et le lendemain il s'y installa. Cet être était Pickwick; Pickwick le défendeur.»

Me Buzfuz avait parlé avec tant de volubilité que son visage en était devenu absolument cramoisi. Il s'arrêta ici pour reprendre haleine. Le silence réveilla M. le juge Stareleigh qui, immédiatement, écrivit quelque chose avec une plume où il n'y avait pas d'encre, et prit un air extraordinairement réfléchi, afin de faire croire au jury qu'il pensait toujours plus profondément quand il avait les yeux fermés.

Me Buzfuz continua.

«Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet présente peu de charmes, et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, à m'étendre complaisamment sur son égoïsme révoltant, sur sa scélératesse systématique.»

En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques instants écrivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque vague idée d'attaquer Me Buzfuz sous les yeux mêmes de la justice, s'était présentée à son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le retint, et il écouta le reste du discours du savant gentleman avec un air d'indignation qui contrastait complètement avec le visage admirateur de Mmes Cluppins et Sanders.

«Je dis scélératesse systématique, gentlemen, continua l'avocat en regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement à lui; et, quand je dis scélératesse systématique, permettez-moi d'avertir le défendeur, s'il est dans cette salle, comme je suis informé qu'il y est, qu'il aurait agi plus décemment, plus convenablement, avec plus de jugement et de bon goût, s'il s'était abstenu d'y paraître. Laissez-moi l'avertir, messieurs, que s'il se permettait quelque geste de désapprobation dans cette enceinte, vous sauriez les apprécier et lui en tenir un compte rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira, gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne doit être ni intimidé, ni menacé, ni maltraité, et que toute tentative pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tête du machinateur, qu'il soit demandeur ou défendeur, que son nom soit Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.»

Cette petite digression du sujet principal amena nécessairement le résultat désiré, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz, s'étant partiellement remis de l'état d'élévation morale où il s'était fouetté, continua plus posément.

«Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux années, Pickwick continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission, dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout ce temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire ses repas, donna son linge à la blanchisseuse, le reçut, le raccommoda, et jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai que, dans beaucoup d'occasions, il donna à son petit garçon des demi-pence, et même, dans, quelques occasions, des pièces de six pence; je vous prouverai aussi, par la déposition d'un témoin qu'il aéra impossible à mon savant ami de récuser ou d'infirmer; je vous prouverai, dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tête, et, après lui avoir demandé s'il avait gagné récemment beaucoup de billes et de calots, se servit de ces expressions remarquables: Seriez-vous bien content d'avoir un autre père? Je vous prouverai, en outre, gentlemen, qu'il y a environ un an, Pickwick commença tout à coup à s'absenter de la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention de se séparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai voir aussi qu'à cette époque sa résolution n'était pas assez forte ou que ses bons sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportèrent sur ses intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un voyage, il lui fit positivement des offres de mariage, après avoir pris soin toutefois qu'il ne put y avoir aucun témoin de leur contrat solennel. Cependant je suis en état de vous prouver, d'après le témoignage de trois de ses amis, qui déposeront bien malgré eux, gentlemen, que, dans cette même matinée, il fut découvert par eux, tenant la plaignante dans ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses.»

Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de papier, il continua:

«Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement retrouvé deux lettres, que le défendeur confesse être de lui, et qui disent des volumes. Ces lettres dévoilent le caractère de l'homme. Elles ne sont point écrites dans un langage ouvert, éloquent, fervent, respirant le parfum d'une tendresse passionnée; non, elles sont pleines de précautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus brûlantes, les plus poétiques images: lettres qui doivent être examinées avec un œil soupçonneux; lettres qui étaient destinées, par Pickwick, à dérouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je vais vous lire la première, gentlemen. «Garraway, midi. Chère mistress B. Côtelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout à vous. Pickwick.» Côttelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! Gentlemen, le bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il être à jamais détruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de date, ce qui, par soi-même, est déjà suspect. «Chère madame B. Je n'arriverai à la maison que demain matin: la voiture est en retard.» Et ensuite viennent ces expressions très-remarquables: «Ne vous tourmentez point pour la bassinoire.» La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se tourmente pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme a été troublée par une bassinoire? par une bassinoire, qui est en elle-même un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai même, commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement suppliée de ne point d'affliger pour la bassinoire? À moins (comme il n'y a pas l'ombre d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle à un feu caché, qu'il ne soit l'équivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse flatteuse, le tout déguisé par un système de correspondance énigmatique, artificieusement imaginé par Pickwick, dans le dessein de préparer sa lâche trahison, et qui, effectivement, est resté indéchiffrable pour tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: La voiture est en retard? Je ne serais point étonné qu'elles s'appliquassent à Pickwick lui-même qui, incontestablement, a été bien criminellement en retard durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera inopinément accélérée, et dont les roues, comme il s'en apercevra à son dam, seront incessamment graissées par vous-mêmes, gentlemen!»

Me Buzfuz s'arrêta en cet endroit, pour voir si le jury souriait à cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, excepté l'épicier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce qu'il avait soumis, dans la matinée même, son chariot au procédé en question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber encore dans le lugubre.

«Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un cœur déchiré; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies sont éveillées. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce n'est pas une figure de rhétorique de dire que sa maison est vide. L'écriteau n'est pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des célibataires estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas pour eux d'invitation à s'adresser au rez-de-chaussée. Tout est sombre et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix même de l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont abandonnés, car sa mère gémit et se désespère; ses agates et ses billes sont négligées; il n'entend plus le cri familier de ses camarades: pas de tricherie! Il a perdu l'habileté dont il faisait preuve au jeu de pair ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infâme destructeur de cette oasis domestique qui verdoyait dans le désert de Goswell Street, Pickwick qui se présente devant vous au jourd'hui, avec son infernale sauce aux tomates et son ignoble bassinoire, Pickwick lève encore devant vous son front d'airain, et contemple avec férocité la ruine dont il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que vous puissiez offrir à ma cliente; et c'est dans cet espoir qu'elle fait, en ce moment, un appel à l'intelligence, à l'esprit élevé, à la sympathie, à la conscience, à la justice, à la grandeur d'âme d'un jury composé de ses plus honorables concitoyens.»

Après cette belle péroraison, Me Buzfuz s'assit, et M. le juge Stareleigh s'éveilla.

«Appelez Élisabeth Cluppins,» dit l'avocat en se relevant au bout d'une minute, avec une nouvelle vigueur.

L'huissier le plus proche appela: «Élisabeth Tuppins!» un autre, à une petite distance, demanda: «Élisabeth Supkins!» et un troisième enfin se précipita dans King-Street et beugla: «Élisabeth Fnuffin!» jusqu'à ce qu'il en fût enroué.

Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combinée de Mmes Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, était conduite vers la tribune des témoins. Lorsqu'elle fut heureusement juchée sur la marche d'en haut, Mme Bardell se plaça debout sur celle d'en bas, tenant d'une main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille de verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de vinaigre, afin d'être prête à tout événement. Mme Sanders, dont les yeux étaient attentivement fixés sur le visage du juge, se planta près de Mme Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un air déterminé son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir qu'elle était prête à l'ouvrir, au plus léger signal.

«Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame, tranquillisez-vous.»

Bien entendu qu'à cette invitation, Mme Cluppins se prit à sangloter avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de sensibilité, qu'elle semblait à chaque instant prête à s'évanouir.

Cependant, après quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit: «Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous être trouvée dans la chambre du fond, au premier étage, chez Mme Bardell, dans une certaine matinée de juillet, tandis qu'elle époussetait l'appartement de M. Pickwick?

– Oui milord, et messieurs du jury, répondit Mme Cluppins.

– La chambre de M. Pickwick était au premier, sur le devant, je pense?

– Oui, Monsieur.

– Que faisiez-vous dans la chambre de derrière, madame? demanda le petit juge.

– Milord et messieurs! s'écria Mme Cluppins, avec une agitation intéressante, je ne veux pas vous tromper…

– Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.

– Je me trouvais là à l'insu de Mme Bardell. J'étais sortie avec un petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui m'ont bien coûté deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de Mme Bardell entre-bâillée…

– Entre quoi? s'écria le petit juge.

– À moitié ouverte, milord, dit Me Snubbin.

– Elle a dit entre-bâillée, fit observer le petit juge d'un air plaisant.

– C'est la même chose, milord,» reprit l'illustre avocat.

Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait note. Mme Cluppins continua.

«Je suis entrée, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis montée les escaliers, d'une manière pacifique, et je suis pénétrée dans la chambre de derrière et… et…

– Et vous avez écouté, je pense, madame Cluppins? dit Me Buzfuz.

– Je vous demande excuse, monsieur, répliqua Mme Cluppins, d'un air majestueux, j'en mépriserais l'action, les voix étaient très-élevées, monsieur, et se forcèrent sur mon oreille.

– Très bien, vous n'écoutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de ces voix était-elle celle de M. Pickwick?

– Oui, monsieur.»

Mme Cluppins, après avoir déclaré distinctement que M. Pickwick s'adressait à Mme Bardell, répéta lentement et en réponse à de nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent déjà. Me Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurés prirent un air soupçonneux; mais leur physionomie devint absolument menaçante, lorsque Me Snubbin déclara qu'il ne contre-examinerait pas le témoin, parce que M. Pickwick croyait devoir convenir que son récit était exact en substance.

Mme Cluppins ayant une fois brisé la glace, jugea que l'occasion était favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires domestiques. Elle commença donc par informer la cour qu'elle était au moment actuel mère de huit enfants, et qu'elle entretenait l'espérance d'en présenter un neuvième à M. Cluppins dans environ six mois. Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l'interrompit très-colériquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procès.

«Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin.

– Présent, répondit M. Winkle, d'une voix faible; puis il entra dans la tribune des témoins, et après avoir prêté serment, salua le juge avec une grande déférence.

– Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en réponse à son salut. Regardez le jury.»

M. Winkle obéit, avec empressement, à cet ordre, et se tourna vers la place où il supposait que le jury devait être, car dans l'état de confusion où il se trouvait, il était tout à fait incapable de voir quelque chose.

M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'était un jeune homme de 42 ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui était nécessairement fort désireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un témoin notoirement prédisposé en faveur de l'autre partie.

«Maintenant, monsieur, aurez-vous la bonté de faire connaître votre nom à Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de côté pour écouter la réponse, et pour jeter en même temps aux jurés un coup d'œil qui semblait indiquer que le goût naturel de M. Winkle pour le parjure pourrait bien l'induire à déclarer un autre nom que le sien.

– Winkle, répondit le témoin.

– Quel est votre nom de baptême, monsieur? demanda le petit juge d'un ton courroucé.

– Nathaniel, monsieur.

– Daniel? Vous n'avez pas d'autre prénom?

– Nathaniel, monsieur… milord, je veux dire.

– Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel?

– Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel.

– Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel?

– Je ne l'ai pas dit, milord.

– Vous l'avez dit, monsieur, rétorqua le juge, avec un austère froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je écrit: Daniel, dans mes notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?»

Cet argument était évidemment sans réplique.

«M. Winkle a la mémoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en jetant un autre coup d'œil au jury; mais j'espère que nous trouverons moyen de la lui rafraîchir.

– Je vous conseille de faire attention, monsieur,» dit le petit juge au témoin, en le regardant d'un air sinistre.

Le pauvre M. Winkle salua, et s'efforça de feindre une tranquillité dont il était bien loin; ce qui, dans son état de perplexité, lui donnait précisément l'air d'un filou pris sur le fait.

«Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, écoutez moi avec attention, s'il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans votre propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de milord. N'êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur?

– Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. Pickwick depuis près de…

– Monsieur, n'éludez pas la question. Êtes-vous oui ou non ami intime du défendeur?

– J'allais justement vous dire que…

– Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, monsieur?

– Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai incarcérer, monsieur, s'écria le petit juge en regardant par-dessus ses notes.

– Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plaît, répéta M. Skimpin.

– Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.

– Ah! vous l'êtes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier coup, monsieur? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante? n'est-ce pas, monsieur Winkle?

– Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.

– Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous entendez par cette distinction, monsieur Winkle?

– J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.

– Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?

– Combien de fois?

– Oui, monsieur, combien de fois? Je vous répéterai cette question tant que vous le désirerez, monsieur.» Et le savant gentleman, après avoir froncé sévèrement les sourcils, plaça ses mains sur ses hanches, et sourit aux jurés, d'un air soupçonneux.

Sur cette question, s'éleva l'édifiante controverse, ordinaire en pareil cas. D'abord M. Winkle déclara qu'il lui était absolument impossible de préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda s'il l'avait vue vingt fois? à quoi il répondit: «Certainement plus que cela.» – S'il l'avait vue cent fois? – S'il pouvait jurer de l'avoir vue plus de cinquante fois? – S'il n'était pas certain de l'avoir vue, au moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on arriva à cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde à lui et à ses réponses. Le témoin ayant été réduit de la sorte à l'état désiré de susceptibilité nerveuse, l'interrogatoire fut continué ainsi qu'il suit:

«Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été chez le défendeur Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine matinée de juillet?

– Oui, je me le rappelle.

– Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami du nom de Tupman, et par un autre du nom de Snodgrass.

– Oui, monsieur.

– Sont-ils ici?

– Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec inquiétude l'endroit où étaient placés ses amis.

– Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'œil expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de consultation préalable avec vous, s'ils n'en ont pas eu déjà (autre regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les jurés ce que vous vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en question. Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tôt ou tard.

– Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une hésitation bien naturelle; et la plaignante paraissait être évanouie.

– Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose?

– Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et l'engager à se calmer, en lui représentant dans quelle situation on les trouverait s'il survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.

– Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question à vous faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord. Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, n'a pas dit dans l'occasion en question: «Ma chère madame Bardell, vous êtes une bonne âme; habituez-vous à cette situation: un jour vous y viendrez, même devant quelqu'un;» ou quelque chose comme cela.

– Je… je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle étonné de l'ingénieuse explication donnée au petit nombre de paroles qu'il avait entendues. J'étais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre distinctement. L'impression qui m'est restée est que…

– Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des personnes honnêtes et franches: vous étiez sur l'escalier et vous n'avez pas entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je bien compris?

– Non, je ne le peux pas jurer,» répliqua M. Winkle; et M. Skimpin s'assit d'un air triomphant.

Jusque-là, la cause de M. Pickwick n'avait pas marché d'une manière tellement heureuse qu'elle fût en état de supporter le poids de nouveaux soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous un meilleur jour, s'il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout à l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.

«Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un jeune homme?

– Oh non! répondit M. Winkle, il est assez âgé pour être mon père.

– Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il était sur le point de se marier?

– Oh non! certainement, non! répliqua M. Winkle avec tant d'empressement que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus promptement possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espèces de témoins particulièrement dangereux: le témoin qui rechigne, et le témoin qui a trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de figurer de ces deux manières, dans la cause de son ami.

– J'irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manières de M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire à croire qu'il ne serait pas éloigné de renoncer à la vie d'un vieux garçon?

– Oh non! certainement, non!

– Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours été celle d'un homme qui, ayant atteint un âge assez avancé, satisfait de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours comme un père traite ses filles?

– Il n'y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. Winkle dans la plénitude de son cœur. C'est-à-dire… oui… oh! oui certainement.

– Vous n'avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme Bardell, ou envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect? ajouta M. Phunky, en se préparant à s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait signe du coin de l'œil.

– Mais… n… n… non, répondit M. Winkle, excepté… dans une légère circonstance, qui, j'en suis sûr, pourrait être facilement expliquée.»

Cette déplorable confession n'aurait pas été arrachée au témoin, sans aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'était assis quand Me Snubbin lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrêté dès le début ce contre-examen irrégulier. Mais il s'était bien gardé de le faire, car il avait remarqué l'anxiété de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. Phunky s'assit à la fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-être un peu trop, de dire au témoin de quitter la tribune. M. Winkle s'y préparait avec grande satisfaction, quand Me Buzfuz l'arrêta.

«Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de demander au témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour être son père, s'est comporté d'une manière suspecte envers des femmes?

– Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et désespéré témoin, vous entendez la question du savant avocat. Décrivez la circonstance à laquelle vous avez fait allusion.

– Milord, répondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxiété, je… je désirerais me taire à cet égard.

– C'est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut parler.»

Parmi le profond silence de toute l'assemblée, M. Winkle balbutia que la légère circonstance suspecte était que M. Pickwick avait été trouvé, à minuit, dans la chambre à coucher d'une dame, ce qui s'était terminé, à ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de la dame en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort bien, la comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire, magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.

«Vous pouvez quitter la tribune,» monsieur, dit alors Me Snubbin. M. Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un fou, vers son hôtel où il fût découvert par le garçon, au bout de quelques heures, la tête ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des gémissements qui fendaient le cœur.

Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appelés à la tribune. L'un et l'autre corroborèrent la déposition de leur malheureux ami, et chacun d'eux fût presque réduit au désespoir par d'insidieuses questions.

Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par Me Buzfuz, et contre-examinée par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M. Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu'après l'évanouissement de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la repasseuse, mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit garçon s'il aimerait à avoir un autre père. Elle ne savait pas si Mme Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle savait que le boulanger était alors garçon, et est maintenant marié. Elle ne pouvait pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du boulanger, mais elle imaginait que le boulanger n'était pas très-épris de Mme Bardell, car dans ce cas il n'aurait pas épousé une autre personne. Elle pensait que Mme Bardell s'était évanouie dans la matinée du mois de juillet parce que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour; elle savait qu'elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au petit Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y avait entre une bille et un calot.

Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders répondit que, pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de lui des lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur correspondance M. Sanders l'avait appelée très-souvent mon canard, mais jamais ma côtelette ou ma sauce aux tomates. M. Sanders aimait passionnément le canard; peut-être que s'il avait autant aimé la côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le nom comme un terme d'affection.

Après cette déposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus d'importance qu'il n'en avait déjà montré, et dit d'une voix forte: «Appelez Samuel Weller.»

Il était tout à fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut prononcé. Il posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina la cour, à vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial.

«Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.

– Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman.

– L'écrivez-vous avec un V ou un W?

– Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui qui écrit, milord. Je n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'écris avec un V.»

Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: «C'est bien ça, Samivel; c'est bien ça. Mettez un V, milord.

– Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'écria le petit juge en levant les jeux. Huissier!

– Oui, milord.

– Amenez cette personne ici, sur-le-champ.

– Oui, milord.»

Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et après une grande commotion, tous les assistants, qui s'étaient levés pour regarder le coupable, se rassirent.

Aussitôt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se tourna vers le témoin et lui dit:

«Savez-vous qui c'était, monsieur?

– Je suspecte un brin que c'était mon père, milord.

– Le voyez-vous maintenant?

– Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant ses yeux à la lanterne par laquelle la salle était éclairée.

– Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.»

Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz, avec son air de bonne humeur imperturbable.

«Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz.

– Voilà, monsieur, répliqua Sam.

– Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le défendeur en cette cause? Parlez s'il vous plaît, monsieur Weller.

– Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici, et c'est un très-bon service.

– Pas grand'chose à faire, et beaucoup à gagner, je suppose? dit l'avocat, d'un air farceur.

– Ah! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le soldat, quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet.

– Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute autre personne, interrompit le juge.

– Très-bien, milord.

– Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matinée où vous fûtes engagé par le défendeur? voyons! monsieur Weller?

– Oui, monsieur.

– Ayez la bonté de dire au jury ce que c'était.

– J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, messieurs du jury, et c'était une circonstance très-remarquable pour moi, dans ce temps-là.»

Ces mots excitèrent un éclat de rire général, mais le petit juge, regardant avec colère par-dessus son bureau: «Monsieur, dit-il, je vous engage à prendre garde.

– C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris bien garde à conserver ces habits-là, véritablement, milord.»

Pendant deux grandes minutes, le juge regarda sévèrement le visage de Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement calmes et sereins, il ne dit rien, et fit signe à l'avocat de continuer.

«Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers le jury, comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait à bout du témoin, est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, comme vous venez de l'entendre décrire par les témoins?

– Non certainement: j'étais dans le corridor jusqu'à ce qu'ils m'ont appelé, et la vieille lady était partie alors.

– Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en trempant une énorme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui faisant voir qu'il allait noter sa réponse. Vous étiez dans le corridor et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, monsieur Weller?

– Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour ça. Si c'étaient des microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de fois, j'aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la porte de chêne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est limitée.»

À cette réponse qui fut délivrée de la manière la plus simple et sans la plus légère apparence d'irritation, les spectateurs ricanèrent, le petit juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulièrement déconfit. Après une courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher sa vexation.

«Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un autre point, s'il vous plaît.

– Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une admirable bonne humeur.

– Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir de novembre?

– Oh! oui, très bien.

– Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous arriverions à quelque chose à la fin.

– Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam; et les spectateurs rirent encore.

– Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un peu du procès, eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lançant un coup d'œil malin au jury.

– J'y suis allé pour payer le terme; mais nous avons causé un brin du procès.

– Ah! vous en avez causé? répéta Me Buzfuz dont le visage devint radieux, par l'anticipation de quelque importante découverte. Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s'est dit à ce propos, monsieur Weller?

– Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après quelques observations guère importantes des deux respectables dames qui ont déposé ici aujourd'hui, elles se sont quasi pâmées d'admiration sur la vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont assis à côté de vous maintenant.»

Ceci, bien entendu, attira l'attention générale sur Dodson et Fogg qui prirent un air aussi vertueux que possible.

«Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlèrent donc avec éloge de l'honorable conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, hein?

– Oui, monsieur. Elles dirent que c'était une bien généreuse chose de leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et de ne rien demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer à M. Pickwick.»

À cette réplique inattendue, les spectateurs ricanèrent encore, et Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se penchèrent vers Me Buzfuz, et d'un air très-empressé lui chuchotèrent quelque chose dans l'oreille.

«Vous avez complètement raison, répondit tout haut l'avocat, avec une tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de tirer quelque éclaircissement de l'impénétrable stupidité du témoin. Je n'abuserai point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous pouvez descendre, monsieur.

– Il n'y a pas quelque autre gentleman qui désire m'adresser une question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de lui d'un air délibéré.

– Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en riant.

– Vous pouvez descendre, monsieur,» répéta Me Buzfuz, en agitant la main d'un air impatient.

Sam descendit en conséquence, après avoir fait à la cause de MM. Dodson et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvénient, et après avoir parlé le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui était précisément le but qu'il s'était proposé.

«Milord, dit Me Snubbin, si cela peut épargner l'interrogatoire d'autres témoins, je n'ai pas d'objections à admettre que M. Pickwick s'est retiré des affaires et possède une fortune indépendante et considérable.

– Très-bien,» répliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres de M. Pickwick.

Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du défendeur, et débita un très-long et très-emphatique discours, dans lequel il donna à la conduite et aux mœurs de M. Pickwick les plus magnifiques éloges. Mais comme nos lecteurs doivent s'être formé relativement au mérite de ce gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il s'efforça de démontrer que les lettres qui avaient été produites se rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux préparations à faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de quelque excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre héros, et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est impossible de faire plus.

M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les formes et de la manière la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut possible d'en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait raison, il était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si les jurés pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était digne de croyance, c'était leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils étaient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage, ils devaient attribuer à la plaignante les dommages-intérêts qu'ils jugeraient convenables; mais d'un autre côté s'il leur paraissait qu'il n'y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les jurés se retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le juge se retira dans son cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et un verre de xérès.

Un quart d'heure plein d'anxiété s'écoula. Le jury revint; on alla quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du jury, avec un cœur palpitant et une contenance agitée.

«Gentlemen, dit l'individu en noir, êtes-vous tous d'accord sur votre verdict?

– Oui, nous sommes d'accord, répondit le chef du jury.

– Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du défendeur, gentlemen?

– En faveur de la plaignante.

– Avec quels dommages, gentlemen?

– Sept cent cinquante livres sterling.»

M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer le chef du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac bleu.

M. Perker s'arrêta dans une salle voisine pour payer les honoraires de la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là aussi il rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes extérieurs d'une vive satisfaction.

«Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.

– Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.

– Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas, gentlemen?»

Fogg répondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson sourit en disant qu'ils essayeraient.

«Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et Fogg, s'écria M. Pickwick avec véhémence, mais vous ne tirerez jamais de moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste de mon existence dans une prison pour dettes.

– Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, monsieur Pickwick.

– Hi! hi! hi! nous verrons cela incessament, monsieur Pickwick, ricana M. Fogg.»

Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son avoué et par ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un clin d'œil par l'attentif Sam Weller.

Sam avait relevé le marchepied, et se préparait à sauter sur le siége, quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il se retourna et vit son père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d'un ton de remontrance:

«Je savais ce qu'arriverait de cette manière-là de conduire l'affaire. O Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un alébi.»




CHAPITRE VI



Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux à faire est d'aller à Bath, et y va en conséquence

«Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker à M. Pickwick, qu'il était allé voir dans la matinée qui suivit le jugement, vous n'entendez pas, en réalité et sérieusement, et toute irritation à part, que vous ne payerez pas ces frais et ces dommages?

– Pas un demi-penny, répéta M. Pickwick avec fermeté, pas un demi-penny.

– Hourra! vivent les principes! comme disait l'usurier en refusant de renouveler le billet, s'écria Sam, qui enlevait le couvert du déjeuner.

– Sam, dit M. Pickwick, ayez la bonté de descendre en bas.

– Certainement, monsieur, répliqua Sam en obéissant à l'aimable insinuation de son maître.

– Non, Perker, reprit M. Pickwick d'un air très-sérieux. Mes amis ici présents se sont vainement efforcés de me dissuader de cette détermination. Je m'occuperai comme à l'ordinaire. Mes adversaires ont le pouvoir de poursuivre mon incarcération, et, s'ils sont assez vifs pour s'en servir et pour arrêter une personne, je me soumettrai aux lois avec une parfaite tranquillité. Quand peuvent-ils faire cela?

– Ils peuvent lancer une exécution pour le montant des dommages et des frais taxés, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon cher monsieur.

– Très-bien. D'ici là, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire bénévole et un regard brillant que nulles lunettes ne pouvaient obscurcir, voici la seule question à résoudre: Où dirigerons-nous notre prochaine excursion?»

M. Tupman et M. Snodgrass étaient trop affectés par l'héroïsme de leur ami pour pouvoir faire une réponse. Quant à M. Winkle, il n'avait pas encore suffisamment perdu le souvenir de sa déposition en justice, pour oser élever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M. Pickwick attendit.

«Eh bien! reprit-il, si vous me permettez de choisir notre destination, je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais été?»

M. Perker, regardant comme très-probable que le changement de scène et la gaieté du séjour engageraient M. Pickwick à mieux apprécier sa détermination, et à moins estimer une prison pour dettes, appuya chaudement cette proposition. Elle fut adoptée à l'unanimité, et Sam immédiatement dépêché au Cheval-Blanc, pour retenir cinq places dans la voiture qui partait le lendemain matin, à sept heures et demie.

Il restait justement deux places à l'intérieur et trois places à l'extérieur. Sam les arrêta, échangea quelques compliments avec le commis, qui lui avait glissé mal à propos une demi-couronne en étain, en lui rendant sa monnaie, retourna au Georges et Vautour, et s'y occupa activement, jusqu'au moment de se mettre au lit, à comprimer des habits et du linge dans la plus petit espace possible, et à inventer d'ingénieux moyens mécaniques pour faire tenir des couvercles sur des boîtes qui n'avaient ni charnières ni serrure.

Le lendemain matin se leva fort déplaisant pour un voyage, sombre, humide et crotté. Les chevaux des diligences qui passaient fumaient si fort que les passagers de l'extérieur étaient invisibles. Les crieurs de journaux paraissaient noyés et sentaient le moisi; la pluie dégouttait des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur tête par la portière des voitures, elles en arrosaient l'intérieur d'une manière très rafraîchissante. Les juifs fermaient de désespoir leurs canifs à cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en faisaient véritablement des agendas de poche; les chaînes de montres et les fourchettes à faire des rôties se livraient à porte; les porte-crayons et les éponges étaient pour rien sur le marché.

Laissant Sam Weller disputer les bagages à sept ou huit porteurs qui s'en étaient violemment emparés aussitôt que la voiture de place s'était arrêtée, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes à attendre avant le départ de la diligence, M. Pickwick et ses amis allèrent chercher un abri dans la salle des voyageurs, dernière ressource de l'humaine misère.

La salle des voyageurs, au Cheval-Blanc, est comme on le pense bien, peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs. C'est le parloir qui se trouve à main droite, et dans lequel une ambitieuse cheminée de cuisine semble s'être impatronisée, avec l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes réfractaires. Le pourtour de la salle est divisé en stalles pour la séquestration des voyageurs, et la salle elle-même est garnie d'une pendule, d'un miroir et d'un garçon vivant; ce dernier article étant habituellement renfermé dans une espèce de chenil où se lavent les verres, à l'un des coins de la chambre.

Le jour en question, une des stalles était occupée par un homme d'environ quarante-cinq ans, dont le crâne chauve et luisant sur le devant de la tête, était garni sur les côtés et par derrière d'épais cheveux noirs qui se mêlaient avec ses larges favoris. Son habit brun était boutonné jusqu'au menton; il avait une vaste casquette de veau marin et une redingote avec un manteau étaient étendus sur le siége, à côté de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux de dessus son déjeûner avec un air fier et péremptoire tout à fait plein de dignité; puis, après avoir scruté notre philosophe et ses compagnons, il se mit à chantonner de manière à faire entendre que, s'il y avait des gens qui se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point.

«Garçon! dit le gentleman aux favoris noirs.

– Monsieur! répliqua, en sortant du chenil ci-dessus mentionné, un homme qui avait un teint malpropre et un torchon idem.

– Encore quelques rôties!

– Oui, monsieur.

– Faites attention qu'elles soient beurrées, ajouta le gentleman d'un ton dur.

– Tout de suite, monsieur,» repartit le garçon.

Le gentleman aux favoris noirs recommença à chantonner le même air; puis, en attendant l'arrivée des rôties, il vint se placer le dos au feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses bottes en ruminant.

«Vous ne savez pas où la voiture arrête à Bath? dit M. Pickwick d'un ton doux en s'adressant à M. Winkle.

– Hum! Eh! qu'est-ce! dit l'étranger.

– Je faisais une observation à mon ami, dit M. Pickwick, toujours prêt à entrer en conversation. Je demandais où la voiture arrête à Bath. Vous pouvez peut-être m'en informer, monsieur?

– Est-ce que vous allez à Bath?

– Oui, monsieur.

«Et ces autres gentlemen?

– Ils y vont aussi.

– Pas dans l'intérieur! Je veux être damné si vous allez dans l'intérieur!

– Non, pas tous.

– Non certes, pas tous, reprit l'étranger avec énergie. J'ai retenu deux places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une boîte infernale qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste à leurs frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places, que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que cela se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne!»

Ici le féroce gentleman tira la sonnette avec grande violence et déclara au garçon que si on ne lui apportait pas ses rôties avant cinq secondes, il irait lui-même en savoir la raison.

«Mon cher monsieur, dit M. Pickwick, permettez-moi de vous faire observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de places à l'intérieur que pour deux.

– Je suis charmé de le savoir, répondit l'homme féroce. Je retire mes expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance.

– Avec grand plaisir, répliqua M. Pickwick. Nous devons être compagnons de voyage, et j'espère que nous trouverons mutuellement notre société agréable.

– Je l'espère. J'en suis persuadé. J'aime votre air; il me plaît. Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance.»

Nécessairement un échange de salutations amicales suivit ce gracieux discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le même système de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom était Dowler, qu'il allait à Bath pour son plaisir, qu'il était autrefois dans l'armée, que maintenant il s'était mis dans les affaires, comme un gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne pour qui la seconde place avait été retenue par lui, n'était pas une personne moins illustre que Mme Dowler, son épouse.

«C'est une jolie femme, poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai raison de l'être.

– J'espère que nous aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec un sourire.

– Vous en jugerez. Elle vous connaîtra. Elle vous estimera. Je lui ai fait la cour d'une singulière manière. Je l'ai gagnée par un vœu téméraire. Voilà. Je la vis; je l'aimai; je la demandai; elle me refusa. «Vous en aimez un autre? – Épargnez ma pudeur. – Je le connais. – Vraiment? – Certes; s'il reste ici, je l'écorcherai vif.»

– Diable! s'écria M. Pickwick involontairement.

– Et… l'avez-vous écorché, monsieur? demanda M. Winkle en pâlissant.

– Je lui écrivis un mot. Je lui dis que c'était une chose pénible. C'était vrai.

– Certainement, murmura M. Winkle.

– Je dis que j'avais donné ma parole de l'écorcher vif, que mon honneur était engagé, et que, comme officier de Sa Majesté, je n'avais pas d'autre alternative. J'en regrettais la nécessité, mais il fallait que cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les règles de service étaient impératives. Il s'enfuit. J'épousai la jeune personne. Voici la voiture. C'est sa tête que vous voyez à la portière.»

En achevant ces mots, M. Dowler montrait une voiture qui venait de s'arrêter. On voyait effectivement à la portière une figure assez jolie, coiffée d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, cherchait probablement l'homme violent lui-même. M. Dowler paya sa dépense et sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M. Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places.

M. Tupman et M. Snodgrass s'étaient huchés derrière la voiture; M. Winkle était monté dans l'intérieur et M. Pickwick se préparait à le suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond mystère, et, chuchotant dans l'oreille de son maître, lui demanda la permission de lui parler.

«Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant?

– En voilà une de sévère, monsieur!

– Une quoi?

– Une histoire, monsieur. J'ai bien peur que le propriétaire de cette voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence.

– Comment cela, Sam? Est-ce que nos noms ne sont point sur la feuille de route?

– Certainement qu'ils y sont, monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture.»

En parlant ainsi, Sam montrait à son maître cette partie de la portière où se trouve ordinairement le nom du propriétaire; et là, en effet, se lisait en lettres dorées, d'une raisonnable grandeur, le nom magique de Pickwick.

«Voilà qui est curieux! s'écria M. Pickwick, tout à fait étourdi de cette coïncidence; quelle chose extraordinaire!

– Oui; mais ce n'est pas tout, reprit Sam en dirigeant de nouveau l'attention de son maître vers la portière. Non contents d'écrire Pickwick, ils mettent Moïse devant. Voilà ce que j'appelle ajouter l'injure à l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a appris à parler anglais, après l'avoir emporté de son pays natal.

– Cela est certainement assez singulier, Sam; mais si nous restons là, debout, nous perdrons nos places.

– Comment! est-ce qu'il n'y a rien à faire en conséquence, monsieur? s'écria Sam tout à fait démonté par la tranquillité avec laquelle M. Pickwick se préparait à s'enfoncer dans l'intérieur.

– À faire? dit le philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire?

– Est-ce qu'il n'y aura personne de rossé pour avoir pris cette liberté, monsieur? demanda Sam, qui s'était attendu, pour le moins, à recevoir la commission de défier le cocher et le conducteur en combat singulier.

– Non, certainement, répliqua M. Pickwick avec vivacité. Sous aucun prétexte! Montez à votre place, sur-le-champ.

– Ah! murmura Sam en grimpant sur son banc, faut que le gouverneur ait quelque chose; autrement il n'aurait pas pris ça aussi tranquillement. J'espère que ce jugement-ici ne l'aura pas affecté; mais ça va mal, ça va très-mal,» continua-t-il en secouant gravement la tête.

Et, ce qui est digne de remarque, car cela fait voir combien il prit cette circonstance à cœur, il ne prononça plus une seule parole jusqu'au moment où la voiture atteignit le turnpike de Kensington. C'était pour lui un effort de taciturnité tellement extraordinaire, qu'il peut être considéré comme tout à fait sans précédent.

Il n'arriva rien durant le voyage qui mérite une mention spéciale. M. Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses prouesses personnelles; et, à chacune d'elles il en appelait au témoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, sous la forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler avait oubliées, ou peut-être que sa modestie avait omises; car ces additions tendaient toujours à montrer que M. Dowler était un homme encore plus étonnant qu'il ne le disait lui-même. M. Pickwick et M. Winkle l'écoutaient avec la plus grande admiration: par intervalles, cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui était une personne tout à fait séduisante. Ainsi, grâces aux histoires de M. Dowler et aux charmes de son autre moitié, grâces à l'amabilité de M. Pickwick et à l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de l'intérieur de la diligence exécutèrent leur voyage en bonne harmonie et en parfaite humeur.

Les voyageurs de l'extérieur se conduisirent comme leurs places le comportaient. Ils étaient gais et causeurs au commencement de tous les relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et éveillés vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en manteau de caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y avait un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant évidemment étourdi, après la seconde bouffée, il les jetait par terre, quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait sur le siége un troisième jeune homme qui désirait se connaître en chevaux, et par derrière, un vieillard qui semblait très-fort en agriculture. On rencontrait sur la route une constante succession de noms de baptême, en blouses ou en redingotes grises, qui étaient invités par le garde à monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque aubergiste de la contrée. Enfin on fit un dîner, qui aurait été bon marché à une demi-couronne par tête, si on avait eu le temps d'en manger quelque chose. Quoi qu'il en soit, à sept heures du soir, M. Pickwick et ses amis, et M. Dowler ainsi que son épouse se retirèrent respectivement dans leur salon particulier à l'hôtel du Blanc-Cerf, en face de la grande salle des bains de Bath; hôtel illustre dans lequel les garçons, grâces à leur costume, pourraient être pris pour des étudiants de Westminster, s'ils ne détruisaient pas l'illusion par leur sagesse et leur bonne tenue.

Le lendemain matin, le déjeuner des pickwickiens avait à peine été enlevé, lorsqu'un garçon apporta la carte de M. Dowler, qui demandait la permission de présenter un de ses amis. M. Dowler lui-même suivit immédiatement sa carte, amenant aussi son ami.

L'ami était un charmant jeune homme d'une cinquantaine d'années tout au plus. Il avait un habit bleu très-clair, avec des boutons resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or était suspendu à son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatière d'or tournait élégamment entre l'index et le pouce de sa main gauche; des bagues innombrables brillaient à ses doigts; un énorme solitaire, monté en or, étincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et une chaîne d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa légère canne d'ébène portait une lourde pomme d'or; son linge était le plus fin, le plus blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huilé, le plus noir, le plus bouclé des faux toupets. Son tabac était du tabac du régent, son parfum, bouquet du roi. Ses traits s'embellissaient d'un perpétuel sourire, et ses dents étaient si parfaitement rangées qu'à une petite distance il était difficile de distinguer les fausses des véritables.

«Monsieur Pickwick, dit Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire, magister ceremoniorum. – Bantam, monsieur Pickwick. Faites connaissance.

– Soyez le bienvenu à Ba-ath, monsieur. Voici en vérité une acquisition… Très-bien venu à Ba-ath, monsieur… Il y a longtemps, très-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les eaux. Il y a un siècle, monsieur Pickwick. Re-marquable.»

En parlant ainsi, M. Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M. Pickwick; et, tout en disloquant ses épaules par une constante succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes, comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la lâcher.

– Il y a certainement très-longtemps que je n'ai bu les eaux, répondit M. Pickwick, car, à ma connaissance, je ne suis jamais venu ici jusqu'à présent.

– Jamais venu à Ba-ath, monsieur Pickwick! s'écria le grand maître en laissant tomber d'étonnement la main savante. Jamais venu à Ba-ath! ha! ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez à plaisanter! Pas mauvais, pas mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable.

– Je dois dire, à ma honte, que je parle tout à fait sérieusement. Je ne suis jamais venu ici.

– Oh! je vois, s'écria le grand maître d'un air extrêmement satisfait. Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous êtes le gentleman dont nous avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous vous connaissons.»

Ils ont lu, dans ces maudits journaux, les détails de mon procès, pensa M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire.

«Oui, reprit Bantam, vous êtes le gentleman résidant à Clapham-Green, qui a perdu l'usage de ses membres pour s'être imprudemment refroidi après avoir pris du vin de Porto; qui, à cause de ses souffrances aiguës, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des bouteilles de la source des bains du roi à 103°, se les fit apporter par un chariot dans sa chambre à coucher à Londres, se baigna, éternua et fut rétabli le même jour. Très-remarquable.»

M. Pickwick reconnut le compliment que renfermait cette supposition, et cependant il eut l'abnégation de la repousser. Ensuite, prenant avantage d'un moment où le maître des cérémonies demeurait silencieux, il demanda la permission de présenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass; présentation qui, comme on se l'imagine, accabla le maître des cérémonies de délices et d'honneur.

«Bantam, dit M. Dowler, M. Pickwick et ses amis sont étrangers; il faut qu'ils inscrivent leurs noms. Où est le livre?

– La registre des visiteurs distingués de Ba-ath sera à la salle de la Pompe aujourd'hui à deux heures. Voulez-vous guider nos amis vers ce splendide bâtiment et me procurer l'avantage d'obtenir leurs autographes.

– Je le ferai, répliqua Dowler. Voilà une longue visite. Il est temps de partir. Je reviendrai dans une heure. Allons.

– Il y a bal ce soir, monsieur, dit le maître des cérémonies en prenant la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans Ba-ath, sont des instants dérobés au paradis, des instants que rendent enchanteurs la musique, la beauté, l'élégance, la mode, l'étiquette, etc… et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout à fait incompatibles avec le paradis. Ces gens-là ont, entre eux, tous les quinze jours, au Guidhall, une espèce d'amalgame qui est, pour ne rien dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu.»

Cela dit, et ayant protesté tout le long de l'escalier qu'il était fort satisfait, entièrement charmé, complètement enchanté, immensément flatté, on ne peut pas plus honoré, Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. monta dans un équipage très-élégant qui l'attendait à la porte et disparut au grand trot.

À l'heure désignée, M. Pickwick et ses amis, escortés par Dowler, se rendirent aux salles d'assemblée et écrivirent leur nom sur le livre, preuve de condescendance dont Angélo Bantam se montra encore plus confus et plus charmé qu'auparavant. Des billets d'admission devaient être préparés pour les quatre amis; mais, comme ils ne se trouvaient pas prêts, M. Pickwick s'engagea, malgré toutes les protestations d'Angelo Bantam, à envoyer Sam les chercher, à quatre heures, chez le M.C., dans Queen-Square.

Après avoir fait une courte promenade dans la ville et être arrivés à la conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues perpendiculaires qu'on voit dans les rêves, et qu'on ne peut pas venir à bout de gravir, les pickwickiens retournèrent au Blanc-Cerf et dépêchèrent Sam pour chercher les billets.

Sam Weller posa son chapeau sur sa tête d'une manière chalante et gracieuse, enfonça ses mains dans les poches de son gilet, et se dirigea, d'un pas délibéré, vers Queen-Square, en sifflant le long du chemin plusieurs airs populaires de l'époque, arrangés sur un mouvement entièrement nouveau pour les instruments à vent. Arrivé dans Queen-Square, au numéro qui lui avait été désigné, il cessa de siffler et frappa solidement à une porte, que vint ouvrir immédiatement un laquais à la tête poudrée, à la livrée magnifique, à la stature carrée.

«C'est-il ici M. Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'œil à l'apparition du laquais poudré, à la livrée magnifique, etc.

– Pourquoi cela, jeune homme? répondit celui-ci d'un air hautain.

– Parce que, si c'est ici chez lui, portez-lui ça, et dites-lui que M. Weller attend la réponse. Voulez-vous m'obliger, six pieds?»

Ainsi parla Sam; et, étant entré froidement dans la salle, il s'y assit.

Le laquais poudré poussa violemment la porte et fronça les sourcils avec dignité; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui s'occupait à regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un élégant porte-parapluie en acajou.

La manière dont M. Bantam reçut la carte disposa apparemment le laquais poudré en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit amicalement et lui dit que la réponse allait être prête sur-le-champ.

«Très-bien, répliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai dîné.

– Vous dînez de bien bonne heure, monsieur.

– C'est pour mieux travailler au souper.

– Y a-t-il longtemps que vous restez à Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le plaisir d'entendre parler de vous.

– Je n'ai pas encore causé ici une sensation étonnamment surprenante, répondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages distingués que j'accompagne, nous ne sommes arrivés que d'hier au soir.

– Un joli endroit, monsieur.

– Ça m'en a l'air.

– Bonne société, monsieur. Des domestiques fort agréables, monsieur.

– Ça me fait cet effet-là, des gaillards affables, sans affectation, qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas!

– Oh! c'est bien vrai, monsieur, répliqua le laquais poudré, croyant évidemment que le discours de Sam renfermait un superbe compliment. En prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite tabatière.

– Pas sans éternuer.

– Oh! c'est difficile, monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par degrés. Le café est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai longtemps porté du café, monsieur; cela ressemble beaucoup à du tabac.»

Ici un violent coup de sonnette réduisit le laquais poudré à l'ignominieuse nécessité de remettre la tabatière dans sa poche et de se rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam. Observons, par parenthèse, que tous les individus qui ne lisent et n'écrivent jamais, ont toujours quelque petit arrière-parloir qu'ils appellent leur cabinet.

«Voici la réponse, monsieur, dit à Sam le laquais poudré. J'ai peur que vous ne la trouviez incommode par sa grandeur.

– Ne vous tourmentez pas, répondit Sam en recevant la lettre, qui était enfermée dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut supporter cela sans tomber en défaillance.

– J'espère que nous nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudré en se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu'à la porte.

– Vous êtes bien obligeant, monsieur, répliqua Sam; mais, je vous en prie, n'éreintez pas outre mesure une personne aussi aimable. Considérez ce que vous devez à la société, et ne vous laissez pas écraser par l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde!»

Sam s'éloigna sur ces mots pathétiques.

«Un jeune homme fort singulier,» dit en lui-même le laquais poudré, avec une physionomie tout ébahie.

Sam ne dit rien, mais il cligna de l'œil, hocha la tête, sourit, cligna de l'œil sur nouveaux frais, et s'en alla légèrement, avec une physionomie qui semblait dénoter qu'il était singulièrement amusé, par une chose ou par une autre.

Le même soir, juste à huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture à la porte des salons d'assemblée, avec le même toupet, les mêmes dents, le même lorgnon, la même chaîne et les mêmes cachets, les mêmes bagues, les mêmes épingles et la même canne, que celles ou ceux dont il était affublé le matin. Le seul changement remarquable dans son costume était qu'il portait un habit d'un bleu plus clair, doublé de soie blanche, un pantalon collant noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il était, si cela est possible, encore un peu plus parfumé.

Ainsi accoutré, le maître des cérémonies se planta dans la première salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de son indispensable office.

Bath était comble. La compagnie et les pièces de 6 pence pour le thé, arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des pieds étaient absolument étourdissants. Les vêtements de soie bruissaient, les plumes se balançaient, les lumières brillaient, et les joyaux étincelaient. On entendait la musique, non pas des contredanses, car elles n'étaient pas encore commencées, mais la musique toujours agréable à entendre, soit à Bath, soit ailleurs, des pieds mignons et délicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux de jeunes filles, des voix de femmes retenues et voilées. De toutes parts scintillaient des yeux brillants, éclairés par l'attente du plaisir; et de quelque coté qu'on regardât, on voyait glisser gracieusement, à travers la foule, quelque figure élégante, qui, à peine perdue, était remplacée par une autre, aussi séduisante et aussi parée.

Dans la salle où l'on prenait le thé, et tout autour des tables de jeu, s'entassaient une foule innombrable d'étranges vieilles ladies et de gentlemen décrépits, discutant tous les petits scandales du jour avec une vivacité qui montrait suffisamment quel plaisir ils y trouvaient. Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mères de famille, absorbées, en apparence, par la conversation à laquelle elles prenaient part, mais jetant de temps à autre un regard inquiet du côté de leurs filles. Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de l'occasion, étaient en plein exercice de coquetterie, égarant leurs écharpes, mettant leurs gants, déposant leurs tasses à thé, et ainsi de suite, toutes choses légères en apparence, mais qui peuvent être fort avantageusement exploitées par d'habiles praticiennes.




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notes



1


À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se payent plus que moitié prix.




2


Jour où un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations sérieuses ou ironiques.




3


Faubourg méridional de Londres.




4


Hôtel du maire de Londres ou hôtel de ville.




5


Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours avant la Saint-Valentin des déclarations enjolivées dont le prix varie de deux sols à trois ou quatre francs, lesquelles sont destinées aux amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer eux-mêmes une des épîtres qu'on expédie par centaines de milliers en cette saison.




6


Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots: Voulez-vous de moi pour votre Valentin?




7


Auteur de chansons célèbres.


