Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Чарльз Диккенс




Charles Dickens

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I





CHAPITRE PREMIER.

Les Pickwickiens


Le premier jet de lumière qui convertit en une clarté brillante les ténèbres dont paraissait enveloppée l'apparition de l'immortel Pickwick sur l'horizon du monde savant, la première mention officielle de cet homme prodigieux, se trouve dans les statuts insérés parmi les procès-verbaux du Pickwick-Club. L'éditeur du présent ouvrage est heureux de pouvoir les mettre sous les yeux de ses lecteurs, comme une preuve de l'attention scrupuleuse, de l'infatigable assiduité, de la sagacité investigatrice, avec lesquelles il a conduit ses recherches, au sein des nombreux documents confiés à ses soins.

«Séance du 12 mai 1831, présidée par Joseph Smiggers, Esq. V.P.P.M.P.C.[1 - Écuyer, vice-président perpétuel, membre du Pickwick-Club.] a été arrêté ce qu'il suit à l'unanimité.

«L'ASSOCIATION a entendu lire avec un sentiment de satisfaction sans mélange et avec une approbation absolue, les papiers communiqués par Samuel Pickwick, Esq. P.P.M.P.C.[2 - Écuyer, président perpétuel, membre du Pickwick-Club.], et intitulés Recherches sur les sources des étangs de Hampstead, suivies de quelques observations sur la théorie des têtards.

«L'ASSOCIATION en offre ses remercîments les plus sincères audit Samuël Pickwick, Esq. P.P.M.P.C.

«L'ASSOCIATION, tout en appréciant au plus haut degré les avantages que la science doit retirer des ouvrages susmentionnés, aussi bien que des infatigables recherches de Samuël Pickwick dans Hornsey, Highgate, Brixton et Camberwell[3 - Villages aux environs de Londres.], ne peut s'empêcher de reconnaître les inappréciables résultats dont on pourrait se flatter pour la diffusion des connaissances utiles, et pour le perfectionnement de l'instruction, si les travaux de cet homme illustre avaient lieu sur une plus vaste échelle, c'est-à-dire si ses voyages étaient plus étendus, aussi bien que la sphère de ses observations.

«Dans ce but, l'ASSOCIATION a pris en sérieuse considération une proposition émanant du susdit Samuël Pickwick, Esq. P. P.M.P.C., et de trois autres pickwickiens ci-après nommés, et tendant à former une nouvelle branche de pickwickiens-unis, sous le titre de Société correspondante du Pickwick-Club.

«Ladite proposition ayant été approuvée et sanctionnée par l'ASSOCIATION, «La Société correspondante du Pickwick-Club est par les présentes constituée; Samuël Pickwick, Esq. P.P.M.P.C., Auguste Snodgrass, Esq. M.P.C., Tracy Tupman, Esq. M.P. C., et Nathaniel Winkle, Esq. M.P.C., sont également, par les présentes, choisis et nommés membres de ladite Société correspondante, et chargés d'adresser de temps en temps à l'ASSOCIATION DU PICKWICK-CLUB, à Londres, des détails authentiques sur leurs voyages et leurs investigations; leurs observations sur les caractères et sur les mœurs; toutes leurs aventures enfin, aussi bien que les récits et autres opuscules auxquels pourraient donner lieu les scènes locales, ou les souvenirs qui s'y rattachent.

«L'ASSOCIATION reconnaît cordialement ce principe que les membres de la Société correspondante doivent supporter eux-mêmes les dépenses de leurs voyages; et elle ne voit aucun inconvénient à ce que les membres de ladite société poursuivent leurs recherches pendant tout le temps qu'il leur plaira, pourvu que ce soit aux mêmes conditions.

«Enfin les membres de la susdite société sont par les présentes informés que leur proposition de payer le port de leurs lettres et de leurs envois a été discutée par l'ASSOCIATION; que l'ASSOCIATION considère cette offre comme digne des grands esprits dont elle émane, et qu'elle lui donne sa complète approbation.»

Un observateur superficiel, ajoute le secrétaire, dans les notes duquel nous puisons le récit suivant; un observateur superficiel n'aurait peut-être rien trouvé d'extraordinaire dans la tête chauve et dans les besicles circulaires qui étaient invariablement tournées vers le visage du secrétaire de l'Association, tandis qu'il lisait les statuts ci-dessus rapportés; mais c'était un spectacle véritablement remarquable pour quiconque savait que le cerveau gigantesque de Pickwick travaillait sous ce front, et que les yeux expressifs de Pickwick étincelaient derrière ces verres de lunettes. En effet l'homme qui avait suivi jusqu'à leurs sources les vastes étangs de Hampstead[4 - Hampstead, village tout près de Londres.], l'homme qui avait remué le monde scientifique par sa théorie des têtards, était assis là, aussi calme, aussi immuable que les eaux profondes de ces étangs, par un jour de gelée; ou plutôt comme un solitaire spécimen de ces innocents têtards dans la profondeur caverneuse d'une jarre de terre.

Mais combien ce spectacle devint plus intéressant, quand aux cris répétés de Pickwick! Pickwick! qui s'échappaient simultanément de la bouche de tous ses disciples, cet homme illustre se leva, plein de vie et d'animation, monta lentement l'escabeau rustique sur lequel il était primitivement assis, et adressa la parole au club que lui-même avait fondé. Quelle étude pour un artiste que cette scène attachante! L'éloquent Pickwick était là, une main gracieusement cachée sous les pans de son habit, tandis que l'autre s'agitait dans l'air pour donner plus de force à sa déclamation chaleureuse. Sa position élevée révélait son pantalon collant et ses guêtres, auxquelles on n'aurait peut-être pas accordé grande attention si elles avaient revêtu un autre homme, mais qui, parées, illustrées par le contact de Pickwick, s'il est permis d'employer cette expression, remplissaient involontairement les spectateurs d'un respect et d'une crainte religieuse. Il était entouré par ces hommes de cœur qui s'étaient offerts pour partager les périls de ses voyages, et qui devaient partager aussi la gloire de ses découvertes. A sa droite, siégeait Tracy Tupman, le trop inflammable Tupman, qui, à la sagesse et à l'expérience de l'âge mûr, unissait l'enthousiasme et l'ardeur d'un jeune homme, dans la plus intéressante et la plus pardonnable des faiblesses humaines, l'amour! – le temps et la bonne chère avaient épaissi sa tournure, jadis si romantique; son gilet de soie noire était graduellement devenu plus arrondi, tandis que sa chaîne d'or disparaissait pouce par pouce à ses propres yeux; son large menton débordait de plus en plus par-dessus sa cravate blanche; mais l'âme de Tupman n'avait point changé; l'admiration pour le beau sexe était toujours sa passion dominante. – A gauche du maître, on voyait le poétique Snodgrass, mystérieusement enveloppé d'un manteau bleu, fourré d'une peau de chien. Auprès de lui, Winkle, le chasseur, étalait complaisamment sa veste de chasse toute neuve, sa cravate écossaise, et son étroit pantalon de drap gris.

Le discours de M. Pickwick et les débats qui s'élevèrent à cette occasion, sont rapportés dans les procès-verbaux du club. Ils offrent également une ressemblance frappante avec les discussions des assemblées les plus célèbres; et comme il est toujours curieux de comparer les faits et gestes des grands hommes, nous allons transcrire le procès-verbal de cette séance mémorable.

«M. Pickwick fait observer, dit le secrétaire, que la gloire est chère au cœur de tous les hommes. La gloire poétique est chère au cœur de son ami Snodgrass; la gloire des conquêtes est également chère à son ami Tupman; et le désir d'acquérir de la renommée dans tous les exercices du corps, existe, au plus haut degré dans le sein de son ami Winkle. Il (M. Pickwick) ne saurait nier l'influence qu'ont exercée sur lui-même les passions humaines, les sentiments humains (applaudissements); peut-être même les faiblesses humaines (violents cris de: non! non). Mais il dira ceci: que si jamais le feu de l'amour-propre s'alluma dans son sein, le désir d'être utile à l'espèce humaine l'éteignit entièrement. Le désir d'obtenir l'estime du genre humain était son dada, la philanthropie son paratonnerre (véhémente approbation). Il a senti quelque orgueil, il l'avoue librement (et que ses ennemis s'emparent de cet aveu s'ils le veulent), il a senti quelque orgueil quand il a présenté au monde sa théorie des têtards. Cette théorie peut être célèbre, ou ne l'être pas. (Une voix dit: Elle l'est! – Grands applaudissements.) Il accepte l'assertion de l'honorable pickwickien dont la voix vient de se faire entendre. Sa théorie est célèbre! Mais si la renommée de ce traité devait s'étendre aux dernières bornes du monde connu, l'orgueil que l'auteur ressentirait de cette production ne serait rien auprès de celui qu'il éprouve en ce moment, le plus glorieux de son existence (acclamations). Il n'est qu'un individu bien humble (Non! non!); cependant il ne peut se dissimuler qu'il est choisi par l'Association pour un service d'une grande importance, et qui offre quelques risques, aujourd'hui surtout que le désordre règne sur les grandes routes, et que les cochers sont démoralisés. Regardez sur le continent, et contemplez les scènes qui se passent chez toutes les nations. Les diligences versent de toutes parts; les chevaux prennent le mors aux dents; les bateaux chavirent, les chaudières éclatent! (applaudissements. – Une voix crie, non!) Non! (applaudissements) que l'honorable pickwickien qui a lancé un non si bruyant, s'avance et me démente s'il ose! Qui est-ce qui a crié non? (Bruyantes acclamations.) Serait-ce l'amour-propre désappointé d'un homme… il ne veut pas dire d'un bonnetier (vifs applaudissements) qui, jaloux des louanges qu'on a accordées, peut-être sans motif, aux recherches de l'orateur, et piqué par les censures dont on a accablé les misérables tentatives suggérées par l'envie, prend maintenant ce moyen vif et calomnieux…

«M. Blotton (d'Algate) se lève pour demander le rappel à l'ordre. – Est-ce à lui que l'honorable pickwickien faisait allusion? (Cris à l'ordre! – Le président[5 - C'est par ce cri que les membres du parlement invitent le président à rétablir l'ordre.]: – Oui! – Non! – Continuez! – Assez!– etc.)

«M. Pickwick ne se laissera pas intimider par des clameurs. Il a fait allusion à l'honorable gentleman! (Vive sensation.)

«Dans ce cas, M. Blotton n'a que deux mots à dire: il repousse avec un profond mépris l'accusation de l'honorable gentleman, comme fausse et diffamatoire (grands applaudissements). L'honorable gentleman est un blagueur. (Immense confusion. Grands cris de: Le président! à l'ordre!)

«M. Snodgrass se lève pour demander le rappel à l'ordre. Il en appelle au président. (Écoutez!) Il demande si l'on n'arrêtera pas cette honteuse discussion entre deux membres du club. (Écoutez! écoutez!)

«Le président est convaincu que l'honorable pickwickien retirera l'expression dont il vient de se servir.

«M. Blotton, avec tout le respect possible pour le président, affirme qu'il n'en fera rien.

«Le président regarde comme un devoir impératif de demander à l'honorable gentleman s'il a employé l'expression qui vient de lui échapper, suivant le sens qu'on lui donne communément.

«M. Blotton n'hésite pas à dire que non, et qu'il n'a employé ce mot que dans le sens pickwickien. (Écoutez! Écoutez!) Il est obligé de reconnaître que, personnellement, il professe la plus grande estime pour l'honorable gentleman en question. Il ne l'a considéré comme un blagueur que sous un point de vue entièrement pickwickien. (Écoutez! écoutez!)

«M. Pickwick déclare qu'il est complétement satisfait par l'explication noble et candide de son honorable ami. Il désire qu'il soit bien entendu que ses propres observations n'ont dû être comprises que dans leur sens purement pickwickien (applaudissements.)»

Ici finit le procès-verbal, et en effet la discussion ne pouvait continuer, puisqu'on était arrivé à une conclusion si satisfaisante, si claire. Nous n'avons pas d'autorité officielle pour les faits que le lecteur trouvera dans le chapitre suivant, mais ils ont été recueillis d'après des lettres et d'autres pièces manuscrites, dont on ne peut mettre en question l'authenticité.




CHAPITRE II.

Le premier jour de voyage et la première soirée d'aventures, avec leurs conséquences


Le soleil, ce ponctuel factotum de l'univers, venait de se lever et commençait à éclairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samuël Pickwick, semblable à cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la croisée de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui s'agitait au-dessous de lui. La rue Goswell était à ses pieds, la rue Goswell était à sa droite, la rue Goswell était à sa gauche, aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, et en face de lui se trouvait encore la rue Goswell. «Telles, pensa M. Pickwick, telles sont les vues étroites de ces philosophes, qui, satisfaits d'examiner la surface des choses, ne cherchent point à en étudier les mystères cachés. Comme eux, je pourrais me contenter de regarder toujours sur la rue Goswell, sans faire aucun effort pour pénétrer dans les contrées inconnues qui l'environnent.» Ayant laissé tomber cette pensée sublime, M. Pickwick s'occupe de s'habiller et de serrer ses effets dans son portemanteau. Les grands hommes sont rarement très-scrupuleux pour leur costume: aussi la barbe, la toilette, le déjeuner se succédèrent-ils rapidement. Au bout d'une heure M. Pickwick était arrivé à la place des voitures de Saint-Martin le Grand, ayant son portemanteau sous son bras, son télescope dans la poche de sa redingote, et dans celle de son gilet son mémorandum, toujours prêt à recevoir les découvertes dignes d'être notées.

«Cocher! cria M. Pickwick.

– Voilà, monsieur! répondit un étrange spécimen du genre homme, lequel avec son sarrau et son tablier de toile, portant au cou une plaque de cuivre numérotée, avait l'air d'être catalogué dans quelque collection d'objets rares. C'était le garçon de place. Voilà, monsieur. Hé! cabriolet en tête!» Et le cocher étant sorti de la taverne où il fumait sa pipe, M. Pickwick et son portemanteau furent hissés dans la voiture.

– Golden-Cross, dit M. Pickwick.

– Ce n'est qu'une méchante course d'un shilling, Tom, cria le cocher d'un ton de mauvaise humeur, pour l'édification du garçon de place, comme la voiture partait.

– Quel âge a cette bête-là, mon ami? demanda M. Pickwick en se frottant le nez avec le shilling qu'il tenait tout prêt pour payer sa course.

– Quarante-deux ans, répliqua le cocher, après avoir lorgné M. Pickwick du coin de l'œil.

– Quoi! s'écria l'homme illustre en mettant la main sur son carnet.»

Le cocher réitéra son assertion; M. Pickwick le regarda fixement au visage; mais il ne découvrit aucune hésitation dans ses traits, et nota le fait immédiatement.

«Et combien de temps reste-t-il hors de l'écurie, continua M. Pickwick, cherchant toujours à acquérir quelques notions utiles.

– Deux ou trois semaines.

– Deux ou trois semaines hors de l'écurie! dit le philosophe plein d'étonnement; et il tira de nouveau son portefeuille.

– Les écuries, répliqua froidement le cocher, sont à Pentonville; mais il y entre rarement à cause de sa faiblesse.

– A cause de sa faiblesse? répéta M. Pickwick avec perplexité.

– Il tombe toujours quand on l'ôte du cabriolet. Mais au contraire quand il y est bien attelé, nous tenons les guides courtes et il ne peut pas broncher. Nous avons une paire de fameuses roues; aussi, pour peu qu'il bouge, elles roulent après lui, et il faut bien qu'il marche. Il ne peut pas s'en empêcher.»

M. Pickwick enregistra chaque parole de ce récit, pour en faire part à son club, comme d'une singulière preuve de la vitalité des chevaux dans les circonstances les plus difficiles. Il achevait d'écrire, lorsque le cabriolet atteignit Golden-Cross. Aussitôt le cocher saute en bas, M. Pickwick descend avec précaution, et MM. Tupman, Snodgrass et Winkle, qui attendaient avec anxiété l'arrivée de leur illustre chef, s'approchent de lui pour le féliciter.

«Tenez, cocher,» dit M. Pickwick en tendant le shilling à son conducteur.

Mais quel fut l'étonnement du savant personnage lorsque cet homme inconcevable, jetant l'argent sur le pavé, déclara, en langage figuré, qu'il ne demandait d'autre payement que le plaisir de boxer avec M. Pickwick tout son shilling.

«Vous êtes fou, dit M. Snodgrass.

– Ivre, reprit M. Winkle.

– Tous les deux, ajouta M. Tupman.

– Avancez! disait le cocher, lançant dans l'espace une multitude de coups de poings préparatoires. Avancez tous les quatre!

– En voilà une bonne! s'écrièrent une demi-douzaine d'autres cochers: A la besogne, John! et ils se rangèrent en cercle avec une grande satisfaction.

– Qu'est-ce qu'y a, John? demanda un gentleman, porteur de manches de calicot noir.

– Ce qu'y a! répliqua le cocher. Ce vieux a pris mon numéro!

– Je n'ai pas pris votre numéro, dit M. Pickwick d'un ton indigné.

– Pourquoi l'avez-vous noté, alors? demanda le cocher.

– Je ne l'ai pas noté! s'écria M. Pickwick, avec indignation.

– Croiriez-vous, continua le cocher, en s'adressant à la foule; croiriez-vous que ce mouchard-là monte dans mon cabriolet, prend mon numéro, et couche sur le papier chaque parole que j'ai dite?» (Le mémorandum revint comme un trait de lumière dans la mémoire de M. Pickwick.)

«Il a fait ça? cria un autre cocher.

– Oui, il a fait ça. Après m'avoir induit par ses vexations à l'attaquer, voilà qu'il a trois témoins tout prêts pour déposer contre moi. Mais il me le payera, quand je devrais en avoir pour six mois! Avancez donc.» Et dans son exaspération, avec un dédain superbe pour ses propres effets, le cocher lança son chapeau sur le pavé, fit sauter les lunettes de M. Pickwick, envoya un coup de poing sous le nez de M. Pickwick, un autre coup de poing dans la poitrine de M. Pickwick, un troisième dans l'œil de M. Snodgrass, un quatrième pour varier dans le gilet de M. Tupman; puis s'en alla d'un saut au milieu de la rue, puis revint sur le trottoir, et finalement enleva à M. Winkle le peu d'air respirable que renfermaient momentanément ses poumons, le tout en une douzaine de secondes.

«Où y a-t-il un constable? dit M. Snodgrass.

– Mettez-les sous la pompe, suggéra un marchand de pâtés chauds.

– Vous me le payerez, dit M. Pickwick respirant avec difficulté.

– Mouchards! crièrent quelques voix dans la foule.

– Avancez donc, beugla le cocher, qui pendant ce temps avait continué de lancer des coups de poings dans le vide.»

Jusqu'alors la populace avait contemplé passivement cette scène; mais le bruit que les pickwickiens étaient des mouchards s'étant répandu de proche en proche, les assistants commencèrent à discuter avec beaucoup de chaleur s'il ne conviendrait pas de suivre la proposition de l'irascible marchand de pâtés. On ne peut dire à quelles voies de fait ils se seraient portés, si l'intervention d'un nouvel arrivant n'avait terminé inopinément la bagarre.

«Qu'est-ce qu'il y a? demanda un grand jeune homme effilé, revêtu d'un habit vert, et qui sortait du bureau des voitures.

– Mouchards! hurla de nouveau la foule.

– C'est faux! cria M. Pickwick avec un accent qui devait convaincre tout auditeur exempt de préjugés.

– Bien vrai? bien vrai?» demanda le jeune homme, en se faisant passage à travers la multitude, par l'infaillible procédé qui consiste à donner des coups de coude à droite et à gauche.

M. Pickwick, en quelques phrases précipitées, lui expliqua le véritable état des choses.

«S'il en est ainsi, venez avec moi, dit l'habit vert, entraînant l'homme illustre et parlant tout le long du chemin. Ici, n° 924, prenez le prix de votre course, et allez vous-en. Respectable gentleman, je réponds de lui. Pas de sottises. Par ici, monsieur. Où sont vos amis? Erreur à ce que je vois. N'importe. Des accidents. Ça arrive à tout le monde. Courage! on n'en meurt pas; il faut faire contre fortune bon cœur. Citez-le devant le commissaire; qu'il mette cela dans sa poche si cela lui va. Damnés coquins! et débitant avec une volubilité extraordinaire un long chapelet de sentences semblables, l'étranger introduisit M. Pickwick et ses disciples dans la chambre d'attente des voyageurs.

– Garçon! cria l'étranger en tirant la sonnette avec une violence formidable, des verres pour tout le monde; du grog à l'eau-de-vie chaud, fort sucré, et qu'il y en ait beaucoup. L'œil endommagé, monsieur? Garçon, un bifteck cru, pour l'œil de monsieur. Rien comme le bifteck cru pour une contusion, monsieur. Un candélabre à gaz, excellent, mais incommode. Diablement drôle de se tenir en pleine rue une demi-heure, l'œil appuyé sur un candélabre à gaz. La bonne plaisanterie, hein! Ha! ha!» Et l'étranger, sans s'arrêter pour reprendre haleine, avala d'un seul trait une demi-pinte de grog brûlant, puis il s'étala sur une chaise, avec autant d'aisance que si rien de remarquable n'était arrivé.

M. Pickwick eut le temps d'observer le costume et la tournure de cette nouvelle connaissance, tandis que ses trois compagnons étaient occupés à lui offrir leurs remerciements.

C'était un homme d'une taille moyenne; mais comme il avait le corps mince et les jambes très-longues, il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'était en réalité. Son habit vert avait été un vêtement élégant dans les beaux jours des habits à queue de morue; malheureusement, dans ce temps-là, il avait sans doute été fait pour un homme beaucoup plus petit que l'étranger, car les manches salies et fanées lui descendaient à peine aux poignets. Sans égard pour l'âge respectable de cet habit, il l'avait boutonné jusqu'au menton, au hasard imminent d'en faire craquer le dos. Son cou était décoré d'un vieux col noir, mais on n'y apercevait aucun vestige d'un col de chemise. Son étroit pantalon étalait çà et là des places luisantes qui indiquaient de longs services; il était fortement tendu par des sous-pieds sur des souliers rapiécés, afin de cacher, sans doute, des bas, jadis blancs, qui se trahissaient encore malgré cette précaution inutile. De chaque côté d'un chapeau à bords retroussés tombaient en boucles négligées les longs cheveux noirs du personnage, et l'on entrevoyait la chair de ses poignets entre ses gants et les parements de son habit Enfin son visage était maigre et pâle, et dans toute sa personne régnait un air indéfinissable d'impudence hâbleuse et d'aplomb imperturbable.

Tel était l'individu que M. Pickwick examinait à travers ses lunettes (heureusement retrouvées), et auquel il offrit, en termes choisis, ses remercîments, après que ses trois amis eurent épuisé les leurs.

«N'en parlons plus, dit l'étranger, coupant court aux compliments, ça suffit. Fameux gaillard, ce cocher, il jouait bien des poings, mais si j'avais été votre ami à l'habit de chasse vert, Dieu me damne! j'aurais brisé la tête du cocher en moins de rien; celle du pâtissier aussi, parole d'honneur!»

Ce discours tout d'une haleine fut interrompu par le cocher de Rochester, annonçant que le Commodore était prêt à partir.

«Commodore! murmura l'étranger en se levant: ma voiture, place retenue. Place d'impériale. Payez l'eau-de-vie et l'eau; faudrait changer un billet de cinq livres; il circule beaucoup de pièces fausses, monnaie de Birmingham; connu. Et il secoua la tête d'un air fin.»

Or, M. Pickwick et ses trois compagnons avaient précisément projeté de faire leur première halte à Rochester. Ils déclarèrent donc à leur nouvelle connaissance qu'ils suivaient la même route, et convinrent d'occuper le siége de derrière de la voiture, où ils pourraient tenir tous les cinq.

«Allons! haut! dit l'étranger, en aidant M. Pickwick à grimper sur l'impériale, avec une précipitation qui dérangea matériellement la gravité ordinaire du philosophe.

– Aucun bagage, monsieur? demanda le cocher.

– Qui? moi? répliqua l'étranger: Paquet de papier gris, voilà! le reste parti par eau; grosses caisses clouées, grosses comme des maisons, lourdes, lourdes, diablement lourdes!» Et il enfonça dans sa poche, le plus qu'il put, le paquet de papier gris, qui, à en juger d'après les apparences paraissait contenir une chemise et un mouchoir.

«Gare! gare les têtes! cria le babillard étranger, quand ils arrivèrent sous la voûte, par laquelle entraient ou sortaient les voitures; terrible endroit, très-dangereux; l'autre jour; cinq enfants; mère; grande femme, mangeant des sandwiches, oublie la voûte; crac! les enfants se retournent; la tête de la mère enlevée! les sandwiches dans sa main; pas de bouche pour les mettre, le chef de la famille n'y était plus. Horrible! horrible! Vous regardez Whitehall, monsieur? beau palais, petite croisée; la tête de quelqu'un tombée là[6 - Charles Ier, décapité sur un échafaud, dressé contre une des fenêtres du palais et par où il sortit.(Note du traducteur.)]… Eh! Il n'avait pas pris garde non plus! Eh! monsieur, eh!

– Je ruminais, dit M. Pickwick, sur l'étrange mutabilité des choses de ce monde.

– Ah! je devine: on entre par la porte du palais un jour; on en sort par la fenêtre le lendemain. Philosophe, monsieur?

– Observateur de la nature humaine, monsieur.

– Moi aussi, comme la plupart des hommes, quand ils n'ont pas grand'chose à faire, et encore moins à gagner. Poëte, monsieur?

– Mon ami, M. Snodgrass, a une disposition poétique très-prononcée, répondit M. Pickwick.

– Moi aussi, reprit l'étranger, poëme épique; dix mille vers; révolution de juillet; composé sur place; Mars le jour, Apollon la nuit; déchargeant la fusil, pinçant la lyre.

– Vous étiez présent à cette glorieuse scène? demanda M. Snodgrass.

– Présent! un peu[7 - Exemple remarquable de la force prophétique de l'imagination de M. Jingle quand on pense que ce dialogue a lieu en 1827 et que la révolution est de 1830.(Note de l'auteur.)], j'ajustais un Suisse; j'ajustais un vers; j'entre chez un marchand de vin et je l'écris; je retourne dans la rue, pouf! pan! une autre idée; je rentre dans la boutique, plume et encre; dans la rue, d'estoc et de taille. Noble temps, monsieur! Chasseur, monsieur? se tournant brusquement vers M. Winkle.

– Un peu, répliqua celui-ci.

– Belle occupation! belle occupation! des chiens?

– Pas dans ce moment.

– Ah! vous devriez en avoir. Noble animal, créature intelligente! J'en avais un jadis, chien d'arrêt, instinct surprenant. Je chasse un jour, j'entre dans un enclos, je siffle, chien immobile; je siffle encore; Ponto! Inutile: bouge pas. Ponto! Ponto! il ne remue pas. Chien pétrifié, en arrêt devant un écriteau. Une inscription. Les gardes-chasse ont ordre de tuer tous les chiens qu'ils trouveront dans cet enclos. Il ne voulait pas avancer. Chien étonnant. Fameuse bête, oh! oui, fameuse!

– Singulière circonstance, dit M. Pickwick. Voulez-vous me permettre d'en prendre note?

– Certainement, monsieur, certainement; cent autres anecdotes du même animal. Jolie fille, monsieur! continua l'étranger en s'adressant à M. Tracy Tupman, lequel s'occupait à lancer des œillades antipickwickiennes à une jeune femme qui passait sur le bord de la route.

– Très-jolie, répondit M. Tupman.

– Les Anglaises ne valent pas les Espagnoles: nobles créatures; cheveux de jais, noires prunelles, formes séduisantes; douces créatures, charmantes!

– Vous avez été en Espagne, monsieur? demanda M. Tracy Tupman.

– J'y ai vécu des siècles.

– Vous avez fait beaucoup de conquêtes?

– Des conquêtes? par milliers. Don Bolaro Fizzgig, grand d'Espagne; fille unique; doña Christina, superbe créature; elle m'aimait à la folie. Père jaloux; fille passionnée; bel Anglais; doña Christina au désespoir; acide prussique; pompe stomacale dans mon portemanteau; je pratique l'opération; vieux Bolaro en extase, consent à notre union; joint nos mains, ruisseaux de pleurs; histoire romantique, très-romantique.

– Cette dame est-elle maintenant en Angleterre? reprit M. Tupman, sur lequel la description de tant de charmes avait produit une vive impression.

– Morte! monsieur, morte! répondit l'étranger en appliquant à son œil droit les tristes restes d'un mouchoir de batiste. Ne guérit jamais de la pompe stomacale, constitution détruite, victime de l'amour.

– Et le père? demanda le poétique Snodgrass.

– Saisi de remords, disparition subite, conversation de toute la ville. Recherches dans tous les coins, sans succès. Jet d'eau de la fontaine publique dans la grande place s'arrête subitement: le temps passe, toujours point d'eau; les ouvriers s'y mettent: mon beau-père dans le gros tuyau, une confession complète dans sa botte droite. On le retire, la fontaine coule de plus belle.

– Voulez-vous me permettre d'écrire ce petit roman? dit M. Snodgrass, profondément affecté.

– Certainement, monsieur, certainement. Cinquante autres à votre service. Étrange histoire que la mienne, non pas extraordinaire, mais curieuse.»

Durant toute la route, l'étranger continua à parler de la sorte, s'interrompant seulement aux relais pour avaler un verre d'ale, en guise de ponctuation. Aussi, lorsque la voiture arriva au pont de Rochester, les carnets de MM. Pickwick et Snodgrass étaient complétement remplis d'un choix de ses aventures.

Lorsqu'on aperçut le vieux château, M. Auguste Snodgrass s'écria avec la ferveur poétique qui le distinguait: «Quelles magnifiques ruines!

– Quelle étude pour un antiquaire! furent les propres paroles qui s'échappèrent de la bouche de M. Pickwick, tandis qu'il appliquait son télescope à son œil.

– Ah! un bel endroit, répliqua l'étranger. Superbe masse, sombres murailles, arcades branlantes, noirs recoins, escaliers croûlants. Vieille cathédrale aussi, odeur terreuse, les marches usées par les pieds des pèlerins, petites portes saxonnes, confessionnaux comme les guérites de ceux qui reçoivent l'argent au spectacle. Drôles de gens que ces moines, papes et trésoriers, et toutes sortes de vieux gaillards, avec des grosses faces rouges et des nez écornés, qu'on déterre tous les jours. Des pourpoints de buffle, des arquebuses à mèche, sarcophages. Belle place, vieilles légendes, drôles d'histoires, étonnantes.» Et l'étranger continua son soliloque jusqu'au moment où la voiture s'arrêta, dans la grande rue, devant l'auberge du Taureau.

– Allez-vous rester ici, monsieur, lui demanda M. Nathaniel Winkle.

«Ici? non, monsieur. Mais vous ferez bien d'y séjourner, bonne maison, lits propres. L'hôtel Wright, à côté, très-cher, une demi-couronne de plus sur votre compte, si vous regardez seulement le garçon; fait payer plus cher si vous dînez en ville que si vous dîniez à l'hôtel: drôles de gens, vraiment.»

M. Winkle s'approcha de M. Pickwick et lui dit quelques paroles à l'oreille. Un chuchotement passa de M. Pickwick à M. Snodgrass, de M. Snodgrass à M. Tupman, et des signes d'assentiment ayant été échangés, M. Pickwick s'adressa ainsi à l'étranger.

«Vous nous avez rendu ce matin un important service, monsieur. Permettez-moi de vous offrir une légère marque de notre reconnaissance, en vous priant de nous faire l'honneur de dîner avec nous.

– Grand plaisir. Ne me permettrai pas de dire mon goût; volaille rôtie et champignons, excellente chose; quelle heure?

– Voyons, répondit M. Pickwick, en tirant sa montre. Il est maintenant près de trois heures. A cinq heures, si vous voulez.

– Convient parfaitement; cinq heures précises, jusqu'alors prenez soin de vous.»

Ainsi parla l'étranger, et il souleva de quelques pouces son chapeau à bords retroussés, le replaça négligemment sur le coin de l'oreille, traversa la cour d'un air délibéré, et tourna dans la grande rue, ayant toujours hors de sa poche la moitié du paquet de papier gris.

«Évidemment un grand voyageur dans divers climats et un profond observateur des hommes et des choses, dit M. Pickwick.

– J'aimerais à voir son poëme, reprit M. Snodgrass.

– Et moi je voudrais avoir vu son chien,» ajouta M. Winkle.

M. Tupman ne parla point, mais il pensa a doña Christina, à l'acide prussique, à la fontaine, et ses yeux se remplirent de larmes.

Après avoir retenu une salle à manger particulière, examiné les lits, commandé le dîner, nos voyageurs sortirent pour observer la ville et les environs.

Nous avons lu soigneusement les notes de M. Pickwick sur les quatre villes de Stroud, Rochester, Chatham et Brompton, et nous n'avons pas trouvé que ses opinions différassent matériellement de celles des autres savants qui ont parcouru les mêmes lieux. On peut résumer ainsi sa description.

Les principales productions de ces villes paraissent être des soldats, des matelote, des juifs, de la craie, des crevettes, des officiers et des employés de la marine. Les principales marchandises étalées dans les rues sont des denrées pour la marine, du caramel, des pommes, des poissons plats et des huîtres. Les rues ont un air vivant et animé, qui provient principalement de la bonne humeur des militaires. Quand ces vaillants hommes, sous l'influence d'un excès de gaieté et de spiritueux, font, en chantant, des zigzags dans les rues, ils offrent un spectacle vraiment délicieux pour un esprit philanthropique, surtout si nous considérons quel amusement innocent et peu cher ils fournissent à tous les enfants de la ville, qui les suivent en plaisantent avec eux. Rien (ajouta M. Pickwick), rien n'égale leur bonne humeur. La veille de mon arrivée, l'un d'eux avait été grossièrement insulté dans une auberge. La fille avait refusé de le laisser boire davantage. Sur quoi, et par pur badinage, le soldat tira sa baïonnette et blessa la servante à l'épaule: cependant, le lendemain, ce brave garçon se rendit dès le matin à l'auberge, et fut le premier à promettre de ne conserver aucun ressentiment, et d'oublier ce qui s'était passé.

«La consommation de tabac doit être très-grande dans cette ville, continue M. Pickwick; et l'odeur de ce végétal, répandue dans toutes les rues, doit être étonnamment délicieuse pour ceux qui aiment à fumer. Un voyageur superficiel critiquerait peut-être les boues qui caractérisent leur viabilité, mais elles offrent, au contraire, un véritable sujet de jouissance à ceux qui y découvrent un indice de mouvement et de prospérité commerciale.»

Cinq heures précises amenèrent à la fois le dîner et l'étranger. Il s'était débarrassé de son paquet de papier gris, mais il n'avait fait aucun changement dans son costume et déployait toujours sa loquacité accoutumée.

«Qu'est-ce que cela? demanda-t-il, comme le garçon ôtait une des cloches d'argent. Des soles! ha! fameux poisson; toutes soles viennent de Londres. Les entrepreneurs de diligences poussent aux dîners politiques pour avoir le transport des soles; des paniers par douzaines; ils savent bien ce qu'ils font. Eh! eh! Un verre de vin avec moi, monsieur.

– Avec plaisir,» répondit M. Pickwick. Et l'étranger prit du vin, d'abord avec lui, puis avec M. Snodgrass, puis avec M. Tupman, puis avec M. Winkle, puis enfin avec la société collectivement; et le tout sans cesser un seul instant de discourir.

«Diable de bacchanale sur l'escalier! Banquettes qu'on monte, charpentiers qui descendent, lampes, verres, harpe. Qu'y a-t-il donc, garçon?

– Un bal, monsieur.

– Un bal par souscription?

– Non, monsieur. Monsieur, un bal public au bénéfice des pauvres, monsieur.

– Monsieur, dit M. Tupman avec un vif intérêt, savez-vous si les femmes sont bien dans cette ville?

– Superbes, magnifiques. Kent, monsieur; tout le monde connaît le comté de Kent, célèbre pour ses pommes, ses cerises, son houblon et ses femmes. Un verre de vin, monsieur?

– Avec grand plaisir, répondit M. Tupman; et l'étranger emplit son verre, et le vida.

– J'aimerais beaucoup aller à ce bal, reprit M. Tupman, beaucoup.

– Nous avons des billets au comptoir, monsieur. Une demi-guinée chaque, monsieur, dit le garçon.»

M. Tupman exprima de nouveau le désir d'être présent à cette fête; mais ne rencontrant aucune réponse dans l'œil obscurci de M. Snodgrass, ni dans le regard distrait de M. Pickwick, il se rejeta, avec un nouvel intérêt, sur le vin de Porto et sur le dessert qu'on venait d'apporter. Le garçon se retira, et nos cinq voyageurs continuèrent à savourer les deux heures d'abandon qui suivent le dîner.

«Pardon, monsieur, dit l'étranger, la bouteille dort, faites-lui faire le tour comme le soleil, par la soute au pain, rubis sur l'ongle,» et il vida son verre qu'il avait rempli deux minutes auparavant, et s'en versa un autre avec l'aplomb d'un homme accoutumé à ce manège.

Le vin fut bu, et l'on en demanda d'autre: le visiteur parla, les pickwickiens écoutèrent; M. Tupman se sentait à chaque instant plus de disposition pour le bal; la figure de M. Pickwick brillait d'une expression de philanthropie universelle; MM. Winkle et Snodgrass étaient tombés dans un profond sommeil.

«Ils commencent là haut, dit l'étranger; écoutez, on accorde les violons, maintenant la harpe; les voilà partis.»

En effet, les sons variés qui descendaient le long de l'escalier annonçaient le commencement du premier quadrille.

«J'aimerais beaucoup aller à ce bal, répéta M. Tupman.

– Moi aussi; maudit bagage; bateau en retard: rien à mettre; drôle, hein?»

Une bienveillance générale était le trait caractéristique des pickwickiens, et M. Tupman en était doué plus qu'aucun autre. En feuilletant les procès-verbaux du club, on est étonné de voir combien de fois cet excellent homme envoya chez les autres membres de l'Association les infortunés qui s'adressaient à lui, pour en obtenir de vieux vêtements ou des secours pécuniaires.

«Je serais heureux de vous prêter un habit pour cette occasion, dit-il à l'étranger; mais vous êtes assez mince, et je suis…

– Assez gros. Bacchus sur le retour, descendu de son tonneau, les pampres au diable, portant des culottes. Ah! ah! Passez le vin.»

Nous ne saurions dire si M. Tupman fut indigné du ton péremptoire avec lequel l'étranger l'engageait à passer le vin, qui passait en effet si vite par son gosier, ou s'il était justement scandalisé de voir un membre influent de Pickwick-Club comparé ignominieusement à un Bacchus démonté; mais, après avoir passé le vin, il toussa deux fois et regarda l'étranger, durant quelques secondes, avec une fixité sévère. Cependant, cet individu étant demeuré parfaitement calme et serein sous son regard scrutateur, il en diminua par degrés l'intensité et recommença à parler du bal.

«J'étais sur le point d'observer, monsieur, lui dit-il, que si mes vêtements doivent vous être trop larges, ceux de mon ami, M. Winkle, pourraient peut-être vous aller mieux.»

L'étranger prit d'un coup d'œil la mesure de M. Winkle et s'écria avec satisfaction: «Justement ce qu'il me faut!»

M. Tupman regarda autour de lui. Le vin, qui avait exercé son influence somnifère sur MM. Snodgrass et Winkle, avait aussi appesanti les sens de M. Pickwick. Ce gentleman avait parcouru successivement les diverses phases qui précèdent la léthargie produite par le dîner et par le vin. Il avait subi les phases ordinaires depuis l'excès de la gaieté jusqu'à l'abîme de la tristesse. Comme un bec de gaz, dans une rue, lorsque le vent a pénétré dans le tuyau, il avait déployé par moments, une clarté extraordinaire, puis il était tombé si bas qu'on pouvait à peine l'apercevoir; après un court intervalle il avait fait jaillir de nouveau une éblouissante lumière, puis il avait oscillé rapidement, et il s'était éteint tout à fait. Sa tête était penchée sur sa poitrine, et un ronflement perpétuel, accompagné parfois d'un sourd grognement, étaient les seules preuves auriculaires qui pussent attester encore la présence de ce grand homme.

M. Tupman était violemment tenté d'aller au bal, pour porter son jugement sur les beautés du comté de Kent; il était également tenté d'emmener avec lui l'étranger; car il l'entendait parler des habitants et de la ville comme s'il y avait vécu depuis sa naissance, tandis que lui-même se trouvait entièrement dépaysé. M. Winkle dormait profondément, et M. Tupman avait assez d'expérience de l'état où il le voyait pour savoir que, suivant le cours ordinaire de la nature, son ami ne songerait point à autre chose, en s'éveillant, qu'à se traîner pesamment vers son lit. Cependant il restait encore dans l'indécision.

«Remplissez votre verre, et passez le vin;» dit l'infatigable visiteur.

M. Tupman fit comme il lui était demandé, et le stimulant additionnel du dernier verre le détermina.

«La chambre à coucher de Winkle, dit-il à l'étranger, ouvre dans la mienne; si je l'éveillais maintenant je ne pourrais pas lui faire comprendre ce que je désire: mais je sais qu'il a un costume complet dans son sac de nuit. Supposez que vous le mettiez pour aller au bal et que vous l'ôtiez en rentrant, je pourrais le replacer facilement, sans déranger notre ami le moins du monde.

– Admirable! répondit l'étranger; fameux plan! Damnée position, bizarre, quatorze habits dans ma malle et obligé de mettre celui d'un autre. Très-drôle! vraiment.

– Il faut prendre nos billets, dit M. Tupman.

– Pas la peine de changer une guinée. Jouons qui payera les deux, jetez une pièce en l'air, moi je nomme, allez. Femme, femme, femme enchanteresse! et le souverain étant tombé laissa voir sur sa face supérieure le dragon, appelé par courtoisie, une femme. Condamné par le sort, M. Tupman tira la sonnette, prit les billets et demanda de la lumière. Au bout d'un quart d'heure l'étranger était complétement paré des dépouilles de M. Nathaniel Winkle.

– C'est un habit neuf, dit M. Tupman, tandis que l'étranger se mirait avec complaisance: c'est le premier qui soit orné des boutons de notre club;» et il fit remarquer à son compagnon les larges boutons dorés, sur lesquels on voyait les lettres P.C. de chaque côté du buste de M. Pickwick.

«P.C. répéta l'étranger; drôle de devise, le portrait du vieux bonhomme, avec P.C. Qu'est-ce que P.C. signifie, portrait curieux, hein?»

M. Tupman, avec une grande importance et une indignation mal comprimée, expliqua le symbole mystique du Pickwick-Club, tandis que l'étranger se tordait pour apercevoir dans la glace le derrière de l'habit dont la taille lui montait au milieu du dos.

«Un peu court de taille, n'est-ce pas? Comme les vestes des facteurs: drôles d'habits, ceux-là, faits à l'entreprise, sans mesures: voies mystérieuses de la providence, à tous les petits hommes, de longs habits; à tous les grands, des habits courts.»

En babillant de cette manière, le nouveau compagnon de M. Tupman acheva d'ajuster son costume, ou plutôt celui de M. Winkle, et, bientôt après, les deux amateurs de fêtes montèrent ensemble l'escalier.

«Quels noms, messieurs? dit l'homme qui se tenait à la porte. M. Tupman s'avançait pour énoncer ses titres et qualités, quand l'étranger l'arrêta en disant:

– Pas de nom du tout; et il murmura à l'oreille de M. Tupman: «Les noms ne valent rien; inconnus, excellents noms dans leur genre, mais pas illustres; fameux noms dans une petite réunion, mais qui ne feraient pas d'effet dans une grande assemblée. Incognito, voilà la chose. Gentlemen de Londres, nobles étrangers, n'importe quoi.»

La porte s'ouvrit à ces derniers mots prononcés à voix haute, et M. Tupman entra dans la salle de bal avec l'étranger.

C'était une longue chambre garnie de banquettes cramoisies, et éclairée par des bougies, placées dans des lustres de cristal. Les musiciens étaient soigneusement retranchés sur une haute estrade, et trois ou quatre quadrilles se mêlaient et se démêlaient d'une manière scientifique. Dans une pièce voisine on apercevait deux tables à jouer, sur lesquelles quatre vieilles dames, avec un pareil nombre de gros messieurs, exécutaient gravement leur whist.

La finale terminée, les danseurs se promenèrent dans la salle, et nos deux compagnons se plantèrent dans un coin pour observer la compagnie.

«Charmantes femmes! soupira M. Tupman.

– Attendez un instant. Vous allez voir tout à l'heure. Les gros bonnets pas encore venus. Drôle d'endroit. Les employés supérieurs de la marine ne parlent pas aux petits employés, les petits employés ne parlent pas à la bourgeoisie, la bourgeoisie ne parle pas aux marchands, le commissaire du gouvernement ne parle à personne.

– Quel est ce petit garçon aux cheveux blonds, aux yeux rouges, avec un habit de fantaisie?

– Silence, s'il vous plaît! yeux rouges, habit de fantaisie, petit garçon, allons donc! Chut! chut! c'est un enseigne du 97e, l'honorable Wilmot-Bécasse. Grande famille, les Bécasses, famille nombreuse.

– Sir Thomas Clubber, lady Clubber et Mlles Clubber! cria d'une voix de stentor l'homme qui annonçait.»

Une profonde sensation se propagea dans toute la salle, à l'entrée d'un énorme gentleman, en habit bleu, avec des boutons brillants; d'une vaste lady en satin bleu, et de deux jeunes ladies taillées sur le même patron et parées de robes élégantes de la même couleur.

«Commissaire du gouvernement, chef de la marine, grand homme, remarquablement grand! dit tout bas l'étranger à M. Tupman, pendant que les commissaires du bal conduisaient sir Thomas Clubber et sa famille jusqu'au haut bout de la salle. L'honorable Wilmot-Bécasse et les meneurs de distinction s'empressèrent de présenter leurs hommages aux demoiselles Clubber, et sir Thomas Clubber, droit comme un i, contemplait majestueusement l'assemblée du haut de sa cravate noire.»

M. Smithie, Mme Smithie et mesdemoiselles Smithie, furent annoncés immédiatement après.

«Qu'est-ce que M. Smithie? demanda M. Tupman.

– Quelque chose de la marine,» répondit l'étranger.

M. Smithie s'inclina avec déférence devant sir Thomas Clubber, et sir Thomas Clubber lui rendit son salut avec une condescendance marquée. Lady Clubber examina à travers son lorgnon Mme Smithie et sa famille; et à son tour Mme Smithie regarda du haut en bas madame je ne sais qui, dont le mari n'était pas dans la marine.

«Colonel Bulder, Mme Bulder et miss Bulder!

– Chef de la garnison,» dit l'étranger, en réponse à un coup d'œil interrogateur de M. Tupman.

Miss Bulder fut chaudement accueillie par les miss Clubber; les salutations entre Mme Bulder et lady Clubber furent des plus affectueuses; le colonel Bulder et sir Thomas s'offrirent mutuellement une prise de tabac, et tous deux regardèrent autour d'eux comme une paire d'Alexandre Selkirk, monarques de tout ce qui les entourait.

Tandis que l'aristocratie de l'endroit, les Bulder, les Clubber et les Bécasse conservaient ainsi leur dignité au haut bout de la salle, les autres classes de la société les imitaient, au bas bout, autant qu'il leur était possible. Les officiers les moins aristocratiques du 97e se dévouaient aux familles des fonctionnaires les moins importants de la marine; les femmes des avoués et la femme du marchand de vin étaient à la tête d'une faction; la femme du brasseur visitait les Bulder; et Mme Tomlinson, directrice du bureau de poste, semblait avoir été choisie par un assentiment universel, pour diriger le parti marchand.

Un des personnages les plus populaires dans son propre cercle était un gros petit homme, dont le crâne chauve était entouré d'une couronne de cheveux noirs et roides; c'était le docteur Slammer, chirurgien du 97e. Le docteur Slammer prenait du tabac avec tout le monde, riait, dansait, plaisantait, jouait au whist, était partout, faisait tout. A ces occupations, toutes nombreuses qu'elles fussent déjà, le docteur en joignait une autre, plus importante encore: il enveloppait des attentions les plus dévouées, les plus infatigables, une vieille petite veuve, dont la riche toilette et les nombreux bijoux annonçaient une fortune qui en faisait un parti fort désirable pour un homme d'un revenu limité.

Les yeux de M. Tupman et de son compagnon avaient été fixés sur le docteur et sur la veuve depuis quelque temps, lorsque l'étranger rompit le silence.

«Un tas d'argent, vieille fille, le docteur fait sa tête, excellente idée, bonne charge.»

Tandis que ces sentences peu intelligibles s'échappaient de la bouche de l'étranger, M. Tupman le regardait d'un air interrogateur.

«Je vais danser avec la veuve.

– Qui est-elle?

– N'en sais rien, jamais vue. Supplanter le docteur. En avant, marche!»

En achevant ces mots, l'étranger traversa la pièce, s'appuya contre le manteau de la cheminée, et attacha ses regards, avec un air d'admiration respectueuse et mélancolique, sur la grosse figure de la vieille petite dame. M. Tupman regardait muet d'étonnement. L'étranger faisait évidemment des progrès rapides: le docteur dansait avec une autre dame! La veuve laissa tomber son éventail; l'étranger le releva, et le lui rendit avec empressement: un sourire, un salut, une révérence, quelques paroles de conversation. L'étranger retraversa hardiment la salle, pour chercher le maître des cérémonies, retourna avec lui près de la veuve, et, après quelques instants de pantomime introductrice, il saisit la main de sa conquête et prit place avec elle dans un quadrille.

Grande fut la surprise de M. Tupman à ce procédé sommaire; mais l'étonnement du petit docteur paraissait encore plus grand. L'étranger était jeune; la veuve était flattée; elle ne prenait plus garde aux attentions du docteur, et l'indignation de celui-ci ne faisait aucune impression sur son imperturbable rival. Le docteur Slammer resta paralysé. Lui, le docteur Slammer, du 97e, être anéanti en un moment, par un homme que personne n'avait jamais vu, que personne ne connaissait! Le docteur Slammer! le docteur Slammer, du 97e! Incroyable! cela ne se pouvait pas. Et pourtant cela était. Bon, voilà que l'étranger présente son ami? Le docteur pouvait-il en croire ses yeux? Il regarda de nouveau et il se trouva dans la pénible nécessité de reconnaître la véracité de ses nerfs optiques. Mme Budger dansait avec M. Tupman, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. Sa veuve elle-même est là devant lui, en chair et en os, bondissant avec une vigueur inaccoutumée. Là aussi était M. Tupman, sautant à droite et à gauche, d'un air plein de gravité, et dansant (ce qui arrive à beaucoup de personnes) comme si la contredanse était une épreuve solennelle, et qu'il fallût, pour s'en tirer, armer son moral d'une inflexible résolution.

Silencieusement et patiemment le docteur supporta tout ceci. Il vit l'étranger offrir du vin chaud, remporter les verres, se précipiter sur des biscuits; il vit mille coquetteries échangées, et il ne dit rien: mais quelques secondes après que l'étranger eut disparu avec Mme Budger, pour la conduire à sa voiture, il s'élança hors de la chambre, et chaque particule de sa colère, longtemps contenue, sembla s'échapper de son visage en un ruisseau de sueur.

L'étranger revenait, il parlait à voix basse à M. Tupman, il riait, il était radieux, il avait triomphé. Le petit docteur eut soif de sa vie.

«Monsieur! dit-il d'une voix terrible, en montrant sa carte et en se retirant dans un angle du passage: mon nom est Slammer! Le docteur Slammer, monsieur! 97e régiment, caserne de Chatham. Ma carte, monsieur! ma carte! Il aurait voulu poursuivre, mais son indignation l'étouffait.

– Ah! répliqua l'étranger négligemment, Slammer, bien obligé; merci, merci de votre attention délicate, pas malade maintenant, Slammer, quand je le serai, m'adresserai a vous.

– Vous… vous êtes un intrigant… un poltron… un lâche… un menteur… un… un… Vous déciderez-vous à me donner votre carte, monsieur?

– Ah! je vois, dit l'étranger à demi-voix, punch trop fort, hôte libéral. La limonade beaucoup meilleure, des chambres trop chaudes, gentlemen d'un certain âge, s'en ressentent le lendemain, cruelles souffrances… et il fit quelques pas.

– Vous demeurez dans cette maison, monsieur? cria le petit homme furieux; vous êtes ivre maintenant, monsieur! Vous entendrez parler de moi, monsieur! Je vous retrouverai, monsieur! je vous retrouverai!

– Vous ferez bien d'abord de retrouver votre lit,» répondit l'impassible étranger.

Le docteur Slammer le regarda avec une férocité inexprimable, et en s'éloignant il enfonça son chapeau sur sa tête d'une manière qui indiquait toute son indignation.

Cependant l'étranger et M. Tupman montèrent dans la chambre de celui-ci pour restituer le plumage qu'ils avaient emprunté à l'innocent M. Winkle. Ils le trouvèrent profondément endormi, et la restitution fut bientôt faite. L'étranger était extrêmement facétieux, et M. Tupman, étourdi par le vin, par le punch, par les lumières, par la vue de tant de femmes, regardait toute cette affaire comme une excellente plaisanterie. Après le départ de son nouvel ami, il éprouva quelque difficulté à découvrir l'ouverture de son bonnet de nuit: dans ses efforts pour le mettre sur sa tête, il renversa son flambeau, et ce fut seulement par une série d évolutions très-compliquées qu'il parvint à entrer dans son lit. Malgré ces petits accidents il ne tarda pas à trouver le repos.

Le lendemain matin, sept heures avaient à peine cessé de sonner, quand l'esprit universel de M. Pickwick fut tiré de l'état de torpeur où l'avait plongé le sommeil, par des coups violents frappés à sa porte.

«Qui est la? cria-t-il, se dressant sur son séant.

– Le garçon, monsieur.

– Que voulez-vous?

– Pourriez-vous me dire, monsieur, quelle personne de votre société a un habit bleu à boutons dorés, avec P.C. dessus?»

On le lui aura donné pour le brosser, pensa M. Pickwick, et il a oublié à qui il appartient. «M. Winkle, cria-t-il, la troisième chambre à droite.

– Merci, monsieur, dit le garçon; et il passa.

– Qu'est-ce que c'est? demanda M. Tupman, en entendant frapper violemment à sa porte.

– Puis-je parler à M. Winkle, monsieur? répliqua le garçon du dehors.

– Winkle! Winkle! cria M. Tupman.

– Ohé! répondit une faible voix qui sortait du lit de la chambre intérieure.

– On vous demande… Quelqu'un à la porte; et ayant articulé avec effort ces paroles, M. Tupman se retourna et se rendormit immédiatement.

– On me demande? dit M. Winkle en sautant hors de son lit et en s'habillant rapidement. A cette distance de Londres, qui diable peut me demander?

– Un gentleman, en bas, au café, monsieur. Il dit qu'il ne vous dérangera qu'un instant, monsieur; mais il ne veut accepter aucun délai.

– Fort étrange! répliqua M. Winkle. Dites que je descends.»

Il s'enveloppa d'une robe de chambre; mit un châle de voyage autour de son cou, et descendit. Une vieille femme et une couple de garçons balayaient la salle du café. Auprès de la fenêtre était un officier en petite tenue, qui se retourna en entendant entrer M. Winkle, le salua d'un air roide, fit retirer les domestiques, ferma soigneusement les portes, et dit: «M. Winkle, je présume.

– Oui, monsieur, mon nom est Winkle.

– Je viens, monsieur, de la part de mon ami, le docteur Slammer, du 97e. Cela ne doit pas vous surprendre.

– Le docteur Slammer! répéta M. Winkle.

– Le docteur Slammer. Il m'a chargé de vous dire de sa part que votre conduite d'hier au soir n'était pas celle d'un gentleman, et qu'un gentleman ne pouvait pas la supporter.»

L'étonnement de M. Winkle était trop réel et trop évident pour n'être pas remarqué par le député du docteur Slammer, c'est pourquoi il poursuivit ainsi: «Mon ami, le docteur Slammer, m'a paru fermement convaincu que, pendant une partie de la soirée vous étiez gris, et peut-être hors d'état de sentir l'étendue de l'insulte dont vous vous êtes rendu coupable. Il m'a chargé de vous dire que si vous plaidiez cette raison comme une excuse de votre conduite, il consentirait à recevoir des excuses, écrites par vous sous ma dictée.

– Des excuses écrites! répéta de nouveau M. Winkle avec le ton de la plus grande surprise.

– Autrement, reprit froidement l'officier, vous connaissez l'alternative.

– Avez-vous été chargé de ce message pour moi nominativement? demanda M. Winkle, dont l'intelligence était singulièrement désorganisée par cette conversation extraordinaire.

– Je n'étais pas présent à la scène, et, en conséquence de votre refus obstiné de donner votre carte au docteur Slammer, j'ai été prié par lui de rechercher qui était porteur d'un habit très-remarquable: un habit bleu clair avec des boutons dorés, portant un buste, et les lettres P.C.»

M. Winkle chancela d'étonnement, en entendant décrire si minutieusement son propre costume. L'ami du docteur Slammer continua:

«J'ai appris dans la maison que le propriétaire de l'habit en question était arrivé ici hier avec trois messieurs. J'ai envoyé auprès de celui qui paraissait être le principal de la société, et c'est lui qui m'a adressé à vous.»

Si la grosse tour du château de Rochester s'était soudainement détachée de ses fondations, et était venue se placer en face de la fenêtre, la surprise de M. Winkle aurait été peu de chose, comparée avec celle qu'il éprouva en écoutant ce discours. Sa première idée fut qu'on avait pu lui voler son habit, et il dit à l'officier: «Voulez-vous avoir la bonté de m'attendre un instant?

– Certainement;» répondit son hôte malencontreux.

M. Winkle monta rapidement les escaliers; il ouvrit son sac de nuit d'une main tremblante, l'habit bleu s'y trouvait à sa place habituelle; mais, en l'examinant avec soin, on voyait clairement qu'il avait été porté la nuit précédente.

«C'est vrai, dit M. Winkle, en laissant tomber l'habit de ses mains. J'ai bu trop de vin hier, après dîner, et j'ai une vague idée d'avoir ensuite marché dans les rues, et d'avoir fumé un cigare. Le fait est que j'étais tout à fait dedans. J'aurai changé d'habit; j'aurai été quelque part; j'aurai insulté quelqu'un: je n'en doute plus, et ce message en est le terrible résultat.» Tourmenté par ces idées, il redescendit au café avec la sombre résolution d'accepter le cartel du vaillant docteur et d'en subir les conséquences les plus funestes.

Il était poussé à cette détermination par des considérations diverses. La première de toutes était le soin de sa réputation auprès du club. Il y avait toujours été regardé comme une autorité imposante dans tous les exercices du corps, soit offensifs, soit défensifs, soit inoffensifs. S'il venait à reculer, dès la première épreuve, sous les yeux de son chef, sa position dans l'association était perdue pour toujours. En second lieu, il se souvenait d'avoir entendu dire (par ceux qui ne sont point initiés à ces mystères) que les témoins se concertent ordinairement pour ne point mettre de balles dans les pistolets. Enfin, il pensait qu'en choisissant M. Snodgrass pour second et en lui dépeignant avec force le danger, ce gentleman pourrait bien en faire part à M. Pickwick; lequel, assurément, s'empresserait d'informer les autorités locales, dans la crainte de voir tuer ou détériorer son disciple.

Ayant calculé toutes ces chances, il revint dans la salle du café et déclara qu'il acceptait le défi du docteur.

– Voulez-vous m'indiquer un ami, pour régler l'heure et le lieu du rendez-vous, dit alors l'obligeant officier.

– C'est tout à fait inutile. Veuillez me les nommer, et j'amènerai mon témoin avec moi.

– Hé bien! reprit l'officier d'un ton indifférent, ce soir, si cela vous convient; au coucher du soleil.

– Très-bien, répliqua M. Winkle, pensant dans son cœur que c'était très-mal.

– Vous connaissez le fort Pitt?

– Oui, je l'ai vu hier.

– Prenez la peine d'entrer dans le champ qui borde le fossé; suivez le sentier à gauche quand vous arriverez à un angle des fortifications, et marchez droit devant vous jusqu'à ce que vous m'aperceviez; vous me suivrez alors et je vous conduirai dans un endroit solitaire où l'affaire pourra se terminer sans crainte d'interruption.

– Crainte d'interruption! pensa M. Winkle.

– Nous n'avons plus rien, je crois, à arranger?

– Pas que je sache.

– Alors je vous salue.

– Je vous salue.» Et l'officier s'en alla lestement en sifflant un air de contredanse.

Le déjeuner de ce jour-là se passa tristement pour nos voyageurs. M. Tupman, après les débauches inaccoutumées de la nuit précédente, n'était point en état de se lever; M. Snodgrass paraissait subir une poétique dépression d'esprit; M. Pickwick lui-même montrait un attachement inaccoutumé à l'eau de seltz et au silence; quant à M. Winkle il épiait soigneusement une occasion de retenir son témoin. Cette occasion ne tarda pas à se présenter: M. Snodgrass proposa de visiter le château, et comme M. Winkle était le seul membre de la société qui fût disposé à faire une promenade, ils sortirent ensemble.

«Snodgrass, dit M. Winkle, lorsqu'ils eurent tourné le coin de la rue, Snodgrass, mon cher ami, puis-je compter sur votre discrétion? Et en parlant ainsi il désirait ardemment de n'y pouvoir point compter.

– Vous le pouvez, répliqua M. Snodgrass. Je jure…

– Non, non! interrompit M. Winkle, épouvanté par l'idée que son compagnon pouvait innocemment s'engager à ne pas le dénoncer. Ne jurez pas, ne jurez pas; cela n'est point nécessaire.»

M. Snodgrass laissa retomber la main qu'il avait poétiquement levée vers les nuages, et prit une attitude attentive.

«Mon cher ami, dit alors M. Winkle, j'ai besoin de votre assistance dans une affaire d'honneur.

– Vous l'aurez, répliqua M. Snodgrass, en serrant la main de son compagnon.

– Avec un docteur, le docteur Slammer, du 97e, ajouta M. Winkle, désirant faire paraître la chose aussi solennelle que possible. Une affaire avec un officier, ayant pour témoin un autre officier; ce soir, au coucher du soleil, dans un champ solitaire, au delà du fort Pitt.

– Comptez sur moi, répondit M. Snodgrass, avec étonnement, mais sans être autrement affecté. En effet, rien n'est plus remarquable que la froideur avec laquelle on prend ces sortes d'affaires, quand on n'y est point partie principale. M. Winkle avait oublié cela: il avait jugé les sentiments de son ami d'après les siens.

– Les conséquences peuvent être terribles, reprit M. Winkle.

– J'espère que non.

– Le docteur est, je pense, un très-bon tireur.

– La plupart des militaires le sont, observa M. Snodgrass avec calme; mais ne l'êtes-vous point aussi?»

M. Winkle répondit affirmativement, et s'apercevant qu'il n'avait point suffisamment alarmé son compagnon, il changea de batterie.

«Snodgrass, dit-il d'une voix tremblante d'émotion, si je succombe vous trouverez dans mon portefeuille une lettre pour mon… pour mon père.»

Cette attaque ne réussit point davantage. M. Snodgrass fut touché, mais il s'engagea à remettre la lettre aussi facilement que s'il avait fait toute sa vie le métier de facteur.

«Si je meurs, continua M. Winkle, ou si le docteur périt, vous, mon cher ami, vous serez jugé comme complice en préméditation. Faut-il donc que j'expose un ami à la transportation? peut-être pour toute sa vie!»

Pour le coup, M. Snodgrass hésita; mais son héroïsme fut invincible. «Dans la cause de l'amitié, s'écria-t-il avec ferveur, je braverai tous les dangers.»

Dieu sait combien notre duelliste maudit intérieurement le dévouement de son ami. Ils marchèrent pendant quelque temps en silence, ensevelis tous les deux dans leurs méditations. La matinée s'écoulait et M. Winkle sentait s'enfuir toute chance de salut.

«Snodgrass, dit-il en s'arrêtant tout d'un coup, n'allez point me trahir auprès des autorités locales; ne demandez point des constables pour prévenir le duel; ne vous assurez pas de ma personne, ou de celle du docteur Slammer, du 97e, actuellement en garnison dans la caserne de Chatham. Afin d'empêcher le duel, n'ayez point cette prudence, je vous en prie.»

M. Snodgrass saisit avec chaleur la main de son compagnon et s'écria, plein d'enthousiasme: «Non! pour rien au monde.»

Un frisson parcourut le corps de M. Winkle quand il vit qu'il n'avait rien à espérer des craintes de son ami, et qu'il était irrévocablement destiné à devenir une cible vivante.

Lorsqu'il eut raconté formellement à M. Snodgrass les détails de son affaire, ils entrèrent tous deux chez un armurier; ils louèrent une boîte de ces pistolets qui sont destinés à donner et à obtenir satisfaction, ils y joignirent un assortiment satisfaisant de poudre, de capsules et de balles; puis ils retournèrent à leur auberge, M. Winkle pour réfléchir sur la lutte qu'il avait à soutenir; M. Snodgrass pour arranger les armes de guerre, et les mettre en état de servir immédiatement.

Lorsqu'ils sortirent de nouveau pour leur désagréable entreprise, le soir s'approchait, triste et pesant. M. Winkle, de peur d'être observé, s'était enveloppé dans un large manteau: M. Snodgrass portait sous le sien les instruments de destruction.

«Avez-vous pris tout ce qu'il faut? demanda M. Winkle, d'un ton agité.

– Tout ce qu'il faut. Quantité de munitions, dans le cas où les premiers coups n'auraient point de résultats. Il y a un quarteron de poudre dans la botte, et j'ai deux journaux dans ma poche pour servir de bourre.»

C'étaient là des preuves d'amitié dont il était impossible de n'être point reconnaissant. Il est probable que la gratitude de M. Winkle fut trop vive pour qu'il pût l'exprimer, car il ne dit rien, mais il continua de marcher, assez lentement.

«Nous arrivons juste à l'heure, dit M. Snodgrass en franchissant la haie du premier champ; voilà le soleil qui descend derrière l'horizon.»

M. Winkle regarda le disque qui s'abaissait, et il pensa douloureusement aux chances qu'il courait de ne jamais le revoir.

«Voici l'officier, s'écria-t-il au bout de quelque temps.

– Où? dit M. Snodgrass.

– Là. Ce gentleman en manteau bleu.»

Les yeux de M. Snodgrass suivirent le doigt de son compagnon, et aperçurent une longue figure drapée, qui fit un léger signe de la main, et continua de marcher. Nos deux amis s'avancèrent silencieusement à sa suite.

De moment en moment la soirée devenait plus sombre. Un vent mélancolique retentissait dans les champs déserts: on eût dit le sifflement lointain d'un géant, appelant son chien. La tristesse de cette scène communiquait une teinte lugubre à l'âme de M. Winkle. En passant l'angle du fossé, il tressaillit, il avait cru voir une tombe colossale.

L'officier quitta tout à coup le sentier, et après avoir escaladé une palissade et enjambé une haie, il entra dans un champ écarté. Deux messieurs l'y attendaient. L'un était un petit personnage gros et gras, avec des cheveux noirs; l'autre, grand et bel homme, avec une redingote couverte de brandebourgs, était assis sur un pliant avec une sérénité parfaite.

«Voilà nos gens, avec un chirurgien, à ce que je suppose dit M. Snodgrass. Prenez une goutte d'eau-de-vie.» M. Winkle saisit avidement la bouteille d'osier que lui tendait son compagnon et avala une longue gorgée de ce liquide fortifiant.

«Mon ami, M. Snodgrass,» dit M. Winkle à l'officier qui s'approchait.

Le second du docteur Slammer salua et produisit une boîte semblable à celle que M. Snodgrass avait apportée. «Je pense que nous n'avons rien de plus à nous dire, monsieur, remarqua-t-il froidement, en ouvrant sa boîte. Des excuses ont été absolument refusées.

– Rien du tout, monsieur, répondit M. Snodgrass, qui commençait à se sentir mal à son aise.

– Voulez-vous que nous mesurions le terrain? dit l'officier.

– Certainement,» répliqua M. Snodgrass.

Lorsque le terrain eut été mesuré et les préliminaires arrangés, l'officier dit à M. Snodgrass: «Vous trouverez ces pistolets meilleurs que les vôtres, monsieur. Vous me les avez vu charger; vous opposez-vous à ce qu'on en fasse usage?

– Non, certainement, répondit M. Snodgrass. Cette offre le tirait d'un grand embarras, car ses idées sur la manière de charger un pistolet étaient tant soit peu vagues et indéfinies.

– Alors je pense que nous pouvons placer nos hommes, continua l'officier, avec autant d'indifférence que s'il s'était agi d'une partie d'échecs.

– Je pense que nous le pouvons,» répliqua M. Snodgrass, qui aurait consenti à toute autre proposition, vu qu'il n'entendait rien à ces sortes d'affaires.

L'officier alla vers le docteur Slammer, tandis que M. Snodgrass s'approchait de M. Winkle.

«Tout est prêt, dit-il, en lui offrant le pistolet. Donnez-moi votre manteau.

– Vous avez mon portefeuille, mon cher ami, dit le pauvre Winkle.

– Tout va bien. Soyez calme et visez tout bonnement à l'épaule.»

M. Winkle trouva que cet avis ressemblait beaucoup à celui que les spectateurs donnent invariablement au plus petit gamin dans les duels des rues. «Mets-le dessous et tiens-le ferme.» Admirable conseil, si l'on savait seulement comment l'exécuter! Quoi qu'il en soit, il ôta son manteau en silence (ce manteau était toujours très-long à défaire); il accepta le pistolet: les seconds se retirèrent, le monsieur au pliant en fit autant, et les belligérants s'avancèrent l'un vers l'autre.

M. Winkle a toujours été remarquable par son extrême humanité. On suppose que dans cette occasion la répugnance qu'il éprouvait à nuire intentionnellement à l'un de ses semblables, l'engagea à fermer les yeux en arrivant à l'endroit fatal, et que cette circonstance l'empêcha de remarquer la conduite inexplicable du docteur Slammer. Ce monsieur, en s'approchant de M. Winkle, tressaillit, ouvrit de grands yeux, recula, frotta ses paupières, ouvrit de nouveau ses yeux, autant qu'il lui fut possible, et finalement s'écria: «Arrêtez! arrêtez!

– Qu'est-ce que cela veut dire? continua-t-il lorsque son ami et M. Snodgrass arrivèrent en courant. Ce n'est pas là mon homme.

– Ce n'est pas votre homme! s'écria le second du docteur Slammer.

– Ce n'est pas son homme! dit M. Snodgrass.

– Ce n'est pas son homme! répéta le monsieur qui tenait le pliant dans sa main.

– Certainement non, reprit le petit docteur. Ça n'est pas la personne qui m'a insulté la nuit passée.

– Fort extraordinaire! dit l'officier.

– Fort extraordinaire! répéta le gentleman au pliant. Mais maintenant, ajouta-t-il, voici la question. Le monsieur se trouvant actuellement sur le terrain, ne doit-il pas être considéré, pour la forme, comme étant l'individu qui a insulté hier soir notre ami, le docteur Slammer?» Ayant suggéré cette idée nouvelle d'un air sage et mystérieux, l'homme au pliant prit une énorme pincée de tabac, et regarda autour de lui, avec la profondeur de quelqu'un qui est habitué à faire autorité.

Or, M. Winkle avait ouvert ses yeux et ses oreilles aussi, quand il avait entendu son adversaire demander une cessation d'hostilités. S'apercevant par ce qui avait été dit ensuite qu'il y avait quelque erreur de personnes, il comprit tout d'un coup combien sa réputation pouvait s'accroître s'il cachait les motifs réels qui l'avaient déterminé à se battre. Il s'avança donc hardiment et dit:

«Je sais bien que je ne suis pas l'adversaire de monsieur.

– Alors, dit l'homme au pliant, ceci est un affront pour le docteur Slammer, et un motif suffisant de continuer.

– Tenez-vous tranquille, Payne, interrompit le second du docteur; et s'adressant à M. Winkle: Pourquoi ne m'avez-vous pas communiqué cela ce matin, monsieur?

– Assurément! assurément! s'écria avec indignation l'homme au pliant.

– Je vous supplie de vous tenir tranquille, Payne, reprit l'autre. Puis-je répéter ma question, monsieur?

– Parce que, répliqua M. Winkle qui avait eu le temps de délibérer sa réponse: parce que vous m'avez dit, monsieur, que l'individu en question était revêtu d'un habit que j'ai l'honneur, non-seulement de porter, mais d'avoir inventé. C'est l'uniforme projeté du Pickwick-Club, à Londres. Je me crois obligé de soutenir l'honneur de cet uniforme, et dans cette vue, sans autres informations, j'ai accepté le défi que vous me faisiez.

– Mon cher monsieur, dit le bon petit docteur, en lui tendant la main, j'honore votre courage. Permettez-moi d'ajouter que j'admire extrêmement votre conduite, et que je regrette beaucoup de vous avoir fait déranger inutilement.

– Je vous prie de ne point parler de cela, répondit M. Winkle avec politesse.

– Je me trouverai honoré, monsieur, de faire votre connaissance, poursuivit le petit docteur.

– Et moi, monsieur, j'éprouverai le plus grand plaisir à vous connaître,» répliqua M. Winkle. Et là-dessus il donna une poignée de main au docteur, une poignée de main à son second, le lieutenant Tappleton, une poignée de main à l'homme qui tenait le pliant, une poignée de main, enfin, à M. Snodgrass, dont l'admiration était excessive pour la noble conduite de son héroïque ami.

«Je pense que nous pouvons nous en retourner maintenant, dit le lieutenant Tappleton.

– Certainement, répondit le docteur.

– A moins, suggéra l'homme au pliant, à moins que monsieur Winkle ne se trouve offensé par la provocation qu'il a reçue. Si cela était, je confesse qu'il aurait droit à une satisfaction.»

M. Winkle, avec une grande abnégation de son moi, déclara qu'il était entièrement satisfait.

«Peut-être, reprit l'autre, peut-être le témoin du gentleman aura-t-il été personnellement blessé de quelques observations que j'ai faites au commencement de cette rencontre. Dans ce cas, je serais heureux de lui donner satisfaction immédiatement.»

M. Snodgrass se hâta de déclarer qu'il était bien obligé au gentleman de l'offre aimable qu'il lui faisait. La seule raison qui l'empêchât d'en profiter, c'est qu'il était fort satisfait de la manière dont les choses s'étaient passées.

L'affaire s'étant ainsi terminée heureusement, les témoins arrangèrent leurs boîtes, et tous quittèrent le terrain avec beaucoup plus de gaieté qu'ils n'en laissaient voir en y arrivant.

«Resterez-vous longtemps ici? demanda le docteur Slammer à M. Winkle, tandis qu'ils marchaient amicalement côte à côte.

– Je crois que nous partirons après-demain.

– Je serais très-heureux, après ce ridicule quiproquo, si vous vouliez bien me faire l'honneur de venir ce soir chez moi, avec votre ami. Êtes-vous engagé?

– Nous avons plusieurs amis à l'hôtel du Taureau, et je ne voudrais point les quitter aujourd'hui. Mais nous serions enchantés si vous consentiez à amener ces messieurs pour passer la soirée avec nous.

– Avec grand plaisir. Ne sera-t-il point trop tard, à dix heures, pour vous faire une petite visite d'une demi-heure?

– Non certainement. Je serai fort heureux de vous présenter à mes amis, M. Pickwick et M. Tupman.

– J'en serai charmé, répliqua le petit docteur, ne soupçonnant guère qu'il connaissait déjà M. Tupman.

– Vous viendrez sans faute? demanda M Snodgrass.

– Oh! assurément.»

En parlant ainsi, ils étaient arrivés sur la grande route. Les adieux se firent avec cordialité, et tandis que le docteur et ses amis se rendirent à leur caserne, M. Winkle et M. Snodgrass rentrèrent joyeusement à l'hôtel.




CHAPITRE III.

Une nouvelle connaissance. Histoire d'un clown. Une interruption désagréable et une rencontre fâcheuse


M. Pickwick avait ressenti quelque inquiétude en voyant se prolonger l'absence de ses deux amis, et en se rappelant leur conduite mystérieuse pendant toute la matinée. Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se leva pour les recevoir, et avec un intérêt peu ordinaire qu'il leur demanda ce qui avait pu les retenir si longtemps. En réponse à cette question, M. Snodgrass allait faire l'historique des circonstances que nous venons de rapporter, lorsqu'il s'aperçut qu'entre M. Tupman et leur compagnon de voyage il y avait dans la chambre un nouvel étranger, d'une apparence également singulière. C'était un homme vieilli par les soucis, dont la face creuse, aux pommettes proéminentes, avec des yeux étincelants quoique profondément encaissés, était rendue plus frappante encore par les cheveux noirs et lisses qui pendaient en désordre sur son collet. Sa mâchoire était si longue et si maigre qu'on aurait pu croire qu'il faisait exprès de retirer ses joues, par une contraction des muscles, si l'expression immobile de ses traits et de sa bouche entrouverte n'avait pas fait voir que c'était là sa physionomie habituelle. Son cou était entouré d'un châle vert, dont les larges bouts, descendant sur sa poitrine, étaient aperçus à travers les boutonnières usées d'un vieux gilet. Enfin, il avait une longue redingote noire, un pantalon de gros drap et des bottes tombant en ruines.

Les yeux de M. Snodgrass s'arrêtèrent donc sur ce personnage mal léché, et M. Pickwick, qui s'en aperçut, dit en étendant la main de son côté: «Un ami de notre nouvel ami. Nous avons découvert ce matin que notre ami est engagé au théâtre de cet endroit, quoiqu'il désire que cette circonstance ne soit pas généralement connue. Ce gentleman est un membre de la même profession, et il allait nous régaler d'une petite anecdote lorsque vous êtes entrés.

– Masse d'anecdotes, dit l'étranger du jour précédent, en s'approchant de M. Winkle et lui parlant à voix basse: singulier gaillard, pas acteur, fait les utilités, homme étrange, toutes sortes de misères. Nous l'appelons Jemmy le Lugubre.»

M. Winkle et M. Snodgrass firent des politesses au gentleman qui portait ce nom élégant, et s'étant assis autour de la table demandèrent de l'eau et de l'eau-de-vie, en imitation du reste de la société.

«Maintenant, monsieur, dit M. Pickwick, voulez-vous nous faire le plaisir de commencer votre récit?»

L'individu lugubre tira de sa poche un rouleau de papier malpropre, et se tournant vers M. Snodgrass qui venait d'aveindre son mémorandum, il lui dit d'une voix creuse, parfaitement en harmonie avec son extérieur:

«Êtes-vous le poëte?

– Je… je m'exerce un peu dans ce genre, répondit M. Snodgrass, légèrement déconcerté par la brusquerie de la question.

– Ah! la poésie est dans la vie ce que la lumière et la musique sont au théâtre. Dépouillez celui-ci de ses faux embellissements et celle-là de ses illusions, que reste-t-il de réel et d'intéressant dans tous les deux?

– Cela est bien vrai, monsieur, répliqua M. Snodgrass.

– Assis devant les quinquets, vous faites partie du cercle royal; vous admirez les vêtements de soie de la foule brillante; vous tenez-vous, au contraire, dans la coulisse, vous êtes le peuple qui fabrique ces beaux vêtements; gens inconnus et méprisés qui peuvent tomber et se relever, vivre et mourir, comme il plaît à la fortune, sans que personne s'en inquiète.

– Certainement, répondit M. Snodgrass, car l'œil profond de l'homme lugubre était fixé sur lui, et il sentait la nécessité de dire quelque chose.

– Allons, Jemmy, dit le voyageur espagnol, soyons vifs, pas de croassements, ayez l'air sociable.

– Voulez-vous préparer un autre verre avant de commencer?» dit M. Pickwick.

L'homme lugubre accepta l'offre, mélangea un verre d'eau et d'eau-de-vie, en avala lentement la moitié, développa son rouleau de papier et commença à lire et à raconter tour à tour les événements que l'on va lire, et que nous avons trouvés inscrits dans les registres du club sous le titre de:


HISTOIRE D'UN CLOWN

«Vous ne trouverez rien de merveilleux dans le récit que je vais vous faire. Besoins et maladie, ce sont des choses trop connues, dans beaucoup d'existences, pour mériter plus d'attention qu'on n'en accorde aux vicissitudes journalières de la vie humaine. J'ai rassemblé ces notes parce que celui qui en fait le sujet m'était connu depuis fort longtemps. J'ai suivi pas à pas sa descente dans l'abîme, jusqu'au moment où il atteignit le dernier degré de la misère, dont il ne s'est jamais relevé depuis.

«L'homme dont il s'agit était un acteur pantomime, et, comme beaucoup de gens de cet état, un ivrogne invétéré. Dans ses beaux jours, avant d'être affaibli par la débauche, il recevait un bon salaire, et s'il avait été rangé et prudent, il aurait pu le toucher encore durant quelques années; quelques années seulement, car ceux qui font ce métier meurent de bonne heure ou du moins perdent avant le temps l'énergie physique dont ils ont abusé, et qui était leur unique gagne-pain. Celui-ci se laissa abrutir si vite qu'il devint impossible de l'employer dans les rôles où il était réellement utile au théâtre. Le cabaret avait pour lui des charmes auxquels il ne pouvait résister. Les maladies, la pauvreté l'attendaient aussi sûrement que la mort s'il continuait le même genre de vie, et cependant il le continua. Vous devinez ce qui dut en résulter. Il ne put obtenir d'engagement et il manqua de pain.

Tous ceux qui connaissent un peu le théâtre savent quelle nuée d'individus misérables, râpés, affamés, entourent toujours un vaste établissement de ce genre. Ce ne sont pas des acteurs engagés régulièrement, mais des comparses passagers, des figurants, des paillasses, etc., qui sont employés tant que dure une pantomime ou quelque féerie de Noël et qui sont remerciés ensuite, jusqu'à ce qu'une nouvelle pièce, exigeant un nombreux personnel, réclame de nouveau leurs services. Notre homme fut obligé d'avoir recours à ce genre de vie, et comme, en outre, il prit chaque soir le fauteuil dans un de ces cafés chantants de bas étage qui restent ouverts après la fermeture des théâtres, il gagna quelques shillings de plus par semaine, ce qui lui permit de se livrer à ses vieux penchants. Mais cette ressource même lui manqua bientôt, son ivrognerie l'empêchant de mériter la faible pitance qu'il aurait pu se procurer de cette manière. Il se trouva donc réduit à la misère la plus absolue; toujours sur le point de mourir de faim, et n'échappant à cette destinée qu'en recevant quelques secours d'un ancien camarade, ou en obtenant d'être employé par hasard à l'un des plus petits spectacles. Encore, le peu qu'il attrapait ainsi était-il dépensé suivant le même système.

Vers cette époque (il y avait déjà plus d'un an qu'il vivait ainsi, sans qu'on sût de quelles ressources) je fus engagé à un des théâtres situés du côté sud de la Tamise, et je revis cet homme que j'avais perdu de vue, car j'avais parcouru la province pendant qu'il flânait dans les carrefours de Londres. La toile était tombée; je venais de me rhabiller, et je traversais la scène, quand il me frappa sur l'épaule. Non, jamais je n'oublierai la figure repoussante qui se présenta à mes yeux lorsque je me retournai. Les personnages fantastiques de la danse des morts, les figures les plus horribles, tracées par les peintres les plus habiles, rien n'offrit jamais un aspect aussi sépulcral. Il portait le costume ridicule d'un paillasse; et son corps bouffi, ses jambes de squelette étaient rendus plus horribles encore par cet habit de mascarade. Ses yeux vitreux contrastaient affreusement avec la blancheur mate dont toute sa face était couverte. Sa tête, grotesquement coiffée et tremblante de paralysie, ses longues mains osseuses, frottées de blanc d'Espagne, tout contribuait à lui donner une apparence hideuse, hors de nature, qu'aucune description ne peut rendre, qu'aujourd'hui encore je ne me rappelle qu'en frémissant. Il me prit à part, et d'une voix cassée et tremblante, il me raconta un long catalogue de maladies et de privations, qu'il termina comme à l'ordinaire en me suppliant de lui prêter une bagatelle. Je mis quelque argent dans sa main, et, tandis que je m'éloignais, le rideau se leva et j'entendis les bruyants éclats de rire que causa sa première culbute sur le théâtre.

Quelques jours après, un petit garçon m'apporta un morceau de papier malpropre, par lequel j'étais informé que cet homme était dangereusement malade, et qu'il me priait de l'aller voir après la comédie, dans une rue dont j'ai oublié le nom, mais qui n'était pas éloignée du théâtre. Je promis de m'y rendre aussitôt que je le pourrais, et quand la toile fut baissée je partis pour ce triste office.

Il était tard, car j'avais joué dans la dernière pièce, et comme c'était une représentation à bénéfice, elle avait duré fort longtemps. La nuit était sombre et froide, un vent glacial fouettait violemment la pluie contre les vitres des croisées; des mares d'eau s'étaient amassées dans ces rues étroites et peu fréquentées; une partie des réverbères, assez rares en tout temps, avaient été éteints par la violence de la tempête, et je n'étais pas sûr de trouver la demeure qui m'appelait, dans des circonstances bien faites pour attrister. Heureusement je ne m'étais pas trompé de chemin et je découvris, quoique avec peine, la maison que je cherchais. Elle n'avait qu'un seul étage, et l'infortuné que je venais voir gisait dans une espèce de grenier, au-dessus d'un hangar qui servait de magasin de charbon de terre.

Une femme, à l'air misérable, la femme du paillasse, me reçut sur l'escalier, me dit qu'il venait de s'assoupir, et m'ayant introduit doucement, me fit asseoir sur une chaise auprès de son lit. Il avait la tête tournée du côté du mur, et, comme il ne s'aperçut pas d'abord de ma présence, j'eus le temps d'examiner l'endroit où je me trouvais.

Au chevet du grabat près duquel j'étais assis, on avait suspendu des lambeaux de couvertures pour préserver le malade du vent qui pénétrait, par mille crevasses, dans cette chambre désolée, et qui, à chaque instant, agitait ce lourd rideau. Sur une grille rouillée et descellée, brûlait lentement du poussier de charbon de terre. A côté, sur une vieille table à trois pieds, il y avait plusieurs fioles, un miroir brisé et quelques autres ustensiles. Un enfant dormait sur un matelas étendu par terre, et sa mère était assise auprès de lui, sur une chaise à moitié brisée. Quelques assiettes, quelques tasses, quelques écuelles, étaient placées sur une couple de tablettes: au-dessous on avait accroché des fleurets avec une paire de souliers de théâtre, et ces objets composaient seuls l'ameublement de la chambre, si l'on excepte deux ou trois petits paquets de haillons, jetés en désordre dans les coins.

Tandis que je considérais cette scène de désolation et que je remarquais la respiration pesante, les soubresauts fiévreux du misérable comédien, il se tournait et se retournait sans cesse pour trouver une position moins douloureuse. Une de ses mains sortit de son lit et me toucha: il tressaillit et me regarda avec des yeux hagards.

«John, lui dit sa femme, c'est M. Hutley que vous avez envoyé cherché ce soir, vous savez.

– Ha! dit-il en passant sa main sur son front, Hutley! Hutley! voyons. Pendant quelques secondes il parut s'efforcer de rassembler ses idées, et ensuite, me saisissant fortement par le poignet, il s'écria: Oh! ne me quittez pas! ne me quittez pas, vieux camarade! Elle m'assassinera. Je sais qu'elle en a envie.

– Y a-t-il longtemps qu'il est comme cela? demandai-je à cette femme qui pleurait.

– Depuis hier soir, monsieur. John! John! ne me reconnaissez-vous pas?»

En disant ces mots elle se courbait vers son lit, mais il s'écria avec un frisson d'effroi:

«Ne la laissez pas approcher! Repoussez-la! Je ne peux pas la supporter près de moi! En parlant ainsi il la regardait d'un air égaré et plein d'une terreur mortelle, puis il me dit à l'oreille: Je l'ai battue, Jem. Je l'ai battue hier, et bien d'autres fois auparavant. Je l'ai fait mourir de faim, et son enfant aussi; et maintenant que je suis faible et sans secours, elle va m'assassiner. Je sais qu'elle en a envie. Si comme moi, aussi souvent que moi, vous l'aviez entendue gémir et crier, vous n'en douteriez pas. Éloignez-la!»

En achevant ces mots il lâcha ma main et retomba épuisé sur son oreiller.

Je n'entendais que trop ce que cela signifiait. Si j'avais pu en douter un seul instant, il m'aurait suffi, pour le comprendre, d'un coup d'œil jeté sur le visage pâle, sur les formes amaigries de sa malheureuse femme. «Vous feriez mieux de vous retirer, dis-je à cette pauvre créature, vous ne pouvez pas lui faire de bien. Peut-être sera-t-il plus calme s'il ne vous voit pas.» Elle se recula hors de sa vue. Au bout de quelques secondes, il ouvrit les yeux et regarda avec anxiété autour de lui, en demandant: «Est-elle partie?

– Oui, oui, lui dis-je, elle ne vous fera pas de mal.

– Je vais vous dire ce qui en est, reprit-il d'une voix caverneuse. Elle me fait mal! il y a quelque chose dans ses yeux qui me remplit le cœur de crainte et qui me rend fou. Toute la nuit dernière ses grands yeux fixes et son visage pâle ont été devant moi. Où je me tournais, elle se tournait. Quand je me réveillais en sursaut, elle était-là, tout auprès de mon lit, à me regarder.» Il s'approcha plus près de moi et ajouta d'une voix basse et tremblante: «Jem, il faut qu'elle soit mon mauvais ange! un démon! Chut! j'en suis sûr. Si elle n'était qu'une femme, il y a longtemps qu'elle serait morte. Aucune femme n'aurait pu endurer ce qu'elle a enduré.»

Je me sentis frémir en pensant à la longue série de mépris et de cruautés dont un tel homme devait s'être rendu coupable, pour en conserver une telle impression. Je ne pus rien lui répondre, car quelle espérance, quelle consolation était-il possible d'offrir à un être aussi abject?

Je restai là plus de deux heures, pendant lesquelles il se retourna cent fois de côté et d'autre, jetant ses bras à droite et à gauche, et murmurant des exclamations de douleur ou d'impatience. A la fin il tomba dans cet état d'oubli imparfait, où l'esprit erre péniblement de place en place, de scène en scène, sans être contrôlé par la raison, mais sans pouvoir se débarrasser d'un vague sentiment de souffrances présentes. Jugeant alors que son mal ne s'aggraverait pas sur-le-champ, je le quittai en promettant à sa femme que je viendrais le revoir le lendemain soir, et que je passerais la nuit auprès de lui, si cela était nécessaire.

Je tins ma promesse. Les vingt-quatre heures qui s'étaient écoulées avaient produit en lui une altération affreuse. Ses yeux, profondément creusés, brillaient d'un éclat effrayant; ses lèvres étaient desséchées et fendues en plusieurs endroits; sa peau luisait, sèche et brûlante; enfin, on voyait sur son visage une expression d'anxiété farouche, qui indiquait encore plus fortement les ravages de la maladie, et qui ne semblait déjà plus appartenir à la terre. La fièvre le dévorait.

Je pris le siége que j'avais occupé la nuit précédente. Je savais, par ce que j'avais entendu dire au médecin, qu'il était à son lit de mort; et je restai là, durant les longues heures de la nuit, prêtant l'oreille à des sons capables d'émouvoir les âmes les plus endurcies; c'étaient les rêveries mystérieuses d'un agonisant.

Je vis ses membres décharnés, qui peu d'heures auparavant se disloquaient pour amuser une foule rieuse, je les vis se tordre sous les tortures d'une fièvre ardente. J'entendis le rire aigu du paillasse se mêler aux murmures du moribond.

C'est une chose touchante de suivre les pensées qui ramènent un malade vers les scènes ordinaires, vers les occupations de la vie active, lorsque son corps est étendu sans force et sans mouvement devant vos yeux. Mais cette impression est infiniment plus forte quand ces occupations sont entièrement opposées à toute idée grave et religieuse. Le théâtre et le cabaret étaient les principaux sujets de divagation de ce malheureux. Dans son délire, il s'imaginait qu'il avait un rôle à jouer cette nuit même, qu'il était tard et qu'il devait quitter la maison sur-le-champ. Pourquoi le retenait-on? pourquoi l'empêchait-on de partir? Il allait perdre son salaire. Il fallait qu'il partît! Non; on le retenait! Il cachait son visage dans ses mains brûlantes, et il gémissait sur sa faiblesse et sur la cruauté de ses persécuteurs. Une courte pause, et il braillait quelques rimes burlesques, les dernières qu'il eut apprises: tout d'un coup il se leva dans son lit, étendit ses membres de squelette et se posa d'une manière grotesque. Il était sur la scène, il jouait son rôle. Encore un silence, et il murmura le refrain d'une autre chanson. Enfin, il avait regagné son café chantant! Comme la salle était chaude! Il avait été malade, très-malade; mais maintenant il allait bien, il était heureux! Remplissez mon verre! Qui est-ce qui le brise entre mes lèvres? C'était le même persécuteur qui l'avait poursuivi. Il retomba sur son oreiller et poussa de sourds gémissements. Après un court intervalle d'oubli, il se retrouva errant dans un labyrinthe inextricable de chambres obscures, dont les voûtes étaient si basses qu'il lui fallait quelquefois se traîner sur ses mains et sur ses genoux pour pouvoir avancer. Tout était rétréci et menaçant; et de quelque coté qu'il se tournât, un nouvel obstacle s'opposait à son passage. Des reptiles immondes rampaient autour de lui; leurs yeux luisants dardaient des flammes au milieu des ténèbres visibles qui l'entouraient; les murailles, les voûtes, l'air même, étaient empoisonnés d'insectes dégoûtants. Tout à coup les voûtes s'agrandirent et devinrent d'une étendue effrayante; des spectres effroyables voltigeaient de toutes parts, et parmi eux il voyait apparaître des visages qu'il connaissait, et que rendaient difformes des grimaces, des contorsions hideuses. Ces fantômes s'emparèrent de lui; ils brûlèrent ses chairs avec des fers rouges; ils serrèrent des cordes autour de ses tempes, jusqu'à en faire jaillir le sang; et il se débattit violemment pour échapper à la mort qui le saisissait.

A la fin d'un de ces paroxysmes, pendant lequel j'avais eu beaucoup de peine à le retenir dans son lit, il se laissa retomber épuisé, et céda bientôt à une sorte d'assoupissement. Accablé de veilles et de fatigues, j'avais fermé les yeux depuis quelques minutes, lorsque je sentis une main me saisir violemment par l'épaule: je me réveillai aussitôt. Il s'était soulevé et s'était assis dans son lit. Son visage était changé d'une manière effrayante; cependant le délire avait cessé, car il était évident qu'il me reconnaissait. L'enfant qui avait été si longtemps troublé par les cris de son père, accourut vers lui en criant avec terreur, mais sa mère le saisit promptement dans ses bras, craignant que John ne le blessât dans la violence de ses transports, puis, en remarquant l'altération de ses traits, elle resta effrayée et immobile au pied du lit. Lui, cependant, serrait convulsivement mon épaule, et frappant de son autre main sa poitrine, il faisait d'horribles efforts pour articuler: c'était en vain. Il étendit les bras vers sa femme et vers son enfant; ses lèvres blanches s'agitèrent, mais elles ne purent produire d'autre son qu'un râlement sourd, un gémissement étouffé: ses yeux brillèrent un instant; et il retomba en arrière, mort!

Nous éprouverions la satisfaction la plus vive si nous pouvions transmettre au lecteur l'opinion de M. Pickwick sur l'anecdote que nous venons de rapporter, et nous sommes presque certain que cela nous aurait été possible, sans une circonstance malheureuse.

M. Pickwick venait de replacer sur la table le verre qu'il avait tenu dans sa main pendant les dernières phrases de ce récit; il s'était décidé à parler, et même, si nous en croyons le mémorandum de M. Snodgrass, il avait ouvert la bouche; quand le garçon entra dans la chambre, et dit: «Monsieur, il y a là plusieurs gentleman.»

Lorsque M. Pickwick fut ainsi interrompu, il était sans doute sur le point de proférer quelque sentence qui aurait illuminé le monde, sinon la Tamise[8 - Allusion au proverbe: Il ne mettra pas le feu à la Tamise, qui équivaut au français: Il n'a pas inventé la poudre.], car il examina le garçon d'un air sévère, puis il regarda successivement toute la compagnie, comme pour demander quels pouvaient être ces interrupteurs.

«Oh! fit M. Winkle, en se levant, ce sont quelques-uns de mes amis. Faites-les entrer; et quand le garçon se fut retiré, il ajouta: des gens fort agréables, des officiers du 97e, dont j'ai fait tantôt la connaissance d'une manière assez étrange; ils vous plairont beaucoup.»

La sérénité de M. Pickwick fut sur-le-champ restaurée; le garçon revint, introduisant dans la chambre trois gentlemen, et M. Winkle prit la parole: «Lieutenant Tappleton, dit-il; M. Pickwick. Docteur Payne, M. Pickwick… vous connaissez déjà M. Snodgrass… mon ami, M. Tupman. Docteur Slammer, M. Pickwick… M. Tup…»

Ici M. Winkle s'arrêta soudainement en remarquant l'émotion profonde qui se manifestait sur la contenance de M. Tupman et du docteur.

«J'ai déjà rencontré ce gentleman dit le docteur avec énergie.

– Ha! ha! fit M. Winkle.

– Et cet individu aussi, si je ne me trompe, reprit le docteur Slammer, en attachant un regard scrutateur sur l'étranger à l'habit vert. Je pense que j'ai fait à cet individu, la nuit dernière, une invitation très-pressante, qu'il a jugé à propos de refuser.» En disant ces mots le docteur lança sur l'étranger un regard plein d'indignation, et commença à parler à voix basse et avec chaleur à son ami le lieutenant Tappleton.

Quand il eut fini, celui-ci s'écria: «Bah! vraiment?»

– Oui, répondit le docteur Slammer.

– Il faut l'assommer sur la place! dit avec le plus grand sérieux le propriétaire du pliant.

– Je vous en prie, Payne, tenez-vous tranquille,» interrompit le lieutenant. Puis s'adressant à M. Pickwick, qui était singulièrement intrigué de ces a parte impolis, il continua en ces termes: «Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous demander si cette personne appartient à votre société?

– Non, monsieur, répondit M. Pickwick. C'est seulement un de nos hôtes.

– C'est, je pense, un membre de votre club?

– Non, certainement.

– Et il ne porte jamais l'uniforme du club?

– Non, jamais,» répliqua M. Pickwick avec étonnement.

Le lieutenant Tappleton se retourna vers son ami, le docteur Slammer, avec un léger mouvement d'épaules, qui semblait impliquer quelque doute de l'exactitude de ses souvenirs.

Le docteur paraissait enragé, mais confondu, et M. Payne considérait avec une expression féroce la contenance bienveillante de M. Pickwick.

«Monsieur, vous étiez au bal la nuit dernière,» dit tout d'un coup le docteur à M. Tupman, d'un ton qui le fit tressaillir aussi visiblement que si une épingle avait été insérée méchamment dans son mollet. Il répondit un faible «Oui;» mais sans cesser de regarder M. Pickwick.

«Cette personne était avec vous,» continua le docteur en montrant l'immuable étranger.

M. Tupman admit le fait.

«Maintenant, monsieur, dit le docteur à l'étranger, je vous demande encore une fois, en présence de ces gentlemen, si vous voulez me donner votre carte et vous voir traité en gentleman, ou si vous voulez m'imposer la nécessité de vous châtier personnellement sur la place.

– Arrêtez, monsieur, interrompit M. Pickwick. Je ne puis réellement pas laisser aller plus loin cette affaire sans quelques explications. Tupman, racontez-en les circonstances.»

M. Tupman, ainsi adjuré solennellement, raconta le fait en peu de paroles, passa légèrement sur l'emprunt de l'habit, s'étendit longuement sur ce que cela avait été fait après dîner, exprima un peu de repentir pour son compte, et laissa l'étranger se tirer d'affaire comme il pourrait.

Celui-ci se disposait à parler, quand le lieutenant Tappleton, qui l'avait examiné avec une grande curiosité, lui dit d'un ton dédaigneux:

«Ne vous ai-je pas vu au théâtre, monsieur?

– Certainement, répliqua l'étranger sans se laisser intimider.

– C'est un comédien ambulant, reprit le lieutenant avec mépris; et en se tournant vers le docteur Slammer, il ajouta: Il joue dans la pièce que les officiels du 52e ont montée pour demain sur le théâtre de Rochester. Vous ne pouvez pas pousser cela plus loin, Slammer, impossible.

– Tout à fait impossible! répéta le hautain docteur Payne.

– Je suis fâché de vous avoir placé dans cette désagréable situation, dit le lieutenant Tappleton à M. Pickwick. Mais permettez-moi d'ajouter que le meilleur moyen d'éviter de semblables scènes, à l'avenir, serait d'apporter plus de soin dans le choix de vos compagnons. Votre serviteur, monsieur. Et en disant ces mots le lieutenant s'élança hors de la chambre.

– Et permettez-moi de dire, monsieur, ajouta l'irascible docteur Payne, que si j'avais été à la place de Tappleton, ou à celle de Slammer, je vous aurais tiré le nez, monsieur, et à tous les individus présents. Oui, monsieur, à tous les individus présents. Payne est mon nom, monsieur, le docteur Payne, du 43e. Bonsoir, monsieur.» Ayant terminé ce discours, dont les derniers mots furent prononcés d'une voix élevée, il marcha majestueusement sur les traces de son ami, et fut suivi immédiatement par le docteur Slammer, qui ne dit rien, mais qui soulagea sa bile en écrasant la compagnie d'un regard méprisant.

Pendant ces longues provocations, un abasourdissement extrême, une rage toujours croissante, avaient enflé le noble sein de M. Pickwick jusqu'au point de faire crever son gilet. Il était resté pétrifié, regardant encore la place que le docteur Payne avait occupée, quand le bruit de la porte qui se fermait le rappela à lui-même. Il se précipita, la fureur peinte sur le visage et lançant des flammes de ses yeux. Sa main était sur la serrure. Un instant plus tard elle aurait été à la gorge du docteur Payne, du 43e si M. Snodgrass ne s'était empressé de saisir son vénérable mentor par le pan de son habit et de le tirer en arrière.

«Winkle, Tupman, s'écria-t-il en même temps, avec l'accent du désespoir, retenez-le! Il ne doit pas risquer sa précieuse vie dans une cause comme celle-ci.

– Laissez-moi! dit M. Pickwick.

– Tenez ferme, cria M. Snodgrass, et par les efforts réunis de toute la compagnie M. Pickwick fut assis dans un fauteuil.

– Laissez-le, dit l'étranger à l'habit vert. Un verre de grog. Quel vieux gaillard, plein de courage! Avalez ça. Hein! fameuse boisson!»

En parlant ainsi et après avoir préalablement goûté la rasade fumante, l'étranger appliqua le verre à la bouche de M. Pickwick, et le reste de ce qu'il contenait disparut, en peu de temps, dans le gosier du divin philosophe. Il y eu une courte pause: le grog faisait son effet, et la contenance aimable de M. Pickwick reprit rapidement son expression accoutumée, tandis que l'étranger lui disait: «Ils sont indignes de votre attention…

– Vous avez raison, monsieur, répliqua M. Pickwick. Ils n'en sont pas dignes. Je suis honteux de m'être laissé entraîner à la chaleur de mes sentiments. Approchez votre chaise, monsieur.»

Le comédien ne se fit pas prier. On se réunit en cercle autour de la table, et l'harmonie régna de nouveau. M. Winkle lui seul paraissait conserver encore quelques restes d'irritabilité. Cette disposition était-elle occasionnée par la soustraction temporaire de son habit? Une circonstance aussi futile pouvait-elle allumer un sentiment de colère, même passager dans un cœur pickwickien? Nous l'ignorons, mais à cette exception près, la bonne humeur était complétement rétablie, et la soirée se termina avec toute la jovialité qui en avait signalé le commencement.




CHAPITRE IV.

La petite guerre. – De nouveaux amis. – Une invitation pour la campagne


Beaucoup d'auteurs éprouvent une répugnance ridicule et même indélicate à révéler les sources où ils ont puisé leur sujet. Nous ne pensons point de la même manière, et toujours nos efforts tendront simplement à nous acquitter d'une façon honorable des devoirs que nous impose notre rôle d'éditeur. Malgré la juste ambition qui, dans d'autres circonstances, aurait pu nous porter à réclamer la gloire d'avoir composé cet ouvrage, nos égards pour la vérité nous empêchent de prétendre à d'autre mérite qu'à celui d'un arrangement judicieux et d'une impartiale narration. Les papiers du Pickwick-Club sont comme un immense réservoir de faits importants. Ce que nous avons à faire, c'est de les distribuer soigneusement à l'univers, qui a soif de connaître les pickwickiens.

Agissant d'après ces principes, et toujours déterminé a avouer nos obligations pour les autorités que nous avons consultées, nous déclarons franchement que c'est au mémorandum de M. Snodgrass que nous devons les particularités contenues dans ce chapitre et dans le suivant, particularités que nous allons rapporter sans autre commentaire, maintenant que nous avons soulagé notre conscience.

Le lendemain, tous les habitants de Rochester et des lieux environnants sortirent de leur lit de très-bonne heure, dans un état d'excitation et d'empressement inaccoutumés, car il s'agissait pour eux de voir les grandes manœuvres. Une demi-douzaine de régiments devaient être inspectés par le regard d'aigle du commandant en chef; des fortifications temporaires avaient été élevées; la citadelle allait être attaquée et emportée d'assaut; enfin on devait faire jouer une mine.

Comme nos lecteurs ont pu le conclure, d'après les notes de M. Pickwick sur la ville de Chatham, il était admirateur enthousiaste de l'armée. Rien ne pouvait donc être plus délicieux pour lui et pour ses compagnons que la vue d'une petite guerre; aussi furent-ils bientôt debout. Ils se dirigèrent à grands pas vers les fortifications, où se rendaient déjà de tous côtés une foule de curieux.

Tout annonçait que la cérémonie devait être d'une importance et d'une grandeur peu communes. On avait posé des sentinelles pour maintenir libre le terrain nécessaire aux manœuvres; on avait placé des domestiques dans les batteries afin de retenir des places pour les dames. Des sergents couraient de toutes parts, portant sous leurs bras des registres reliés en parchemin. Le colonel Bulder, en grand uniforme, galopait d'un côté; puis, d'un autre, faisait reculer son cheval sur les curieux; lui faisait faire des voltes, des courbettes, et criait avec tant de violence, que son visage en était tout rouge, sa voix tout enrouée, sans que personne pût comprendre quelle nécessité il y avait à cela. Des officiers s'élançaient en avant, en arrière; parlaient au colonel Bulder, donnaient des ordres aux sergents, puis repartaient au galop et disparaissaient. Enfin, les soldats eux-mêmes, sous leurs cols de cuir, avaient un air de solennité mystérieuse qui indiquait suffisamment la nature spéciale de la réunion.

M. Pickwick et ses trois compagnons sa placèrent sur le premier rang des curieux, et attendirent patiemment la commencement des manœuvres. La foule augmentait constamment, et les efforts qu'ils étaient obligés de faire pour conserver leur position, occupèrent suffisamment les deux heures qui s'écoulèrent dans l'attente. Quelquefois il se faisait par derrière une poussée soudaine, et alors M. Pickwick était lancé en avant avec une vitesse et une élasticité peu conformes à la gravité ordinaire de son maintien. D'autres fois les soldats engageaient les spectateurs à reculer, et laissaient tomber les crosses de leurs fusils sur les pieds de M. Pickwick, pour lui rappeler leur consigne, ou lui bourraient ladite crosse dans la poitrine pour l'engager à s'y conformer. Dans un autre instant, quelques gentlemen facétieux se pressant autour de M. Snodgrass, le réduisaient à sa plus simple expression, et après lui avoir fait endurer les tortures les plus aiguës, lui demandaient pourquoi il avait le toupet de pousser les gens de cette façon-là. A peine M. Winkle avait-il achevé d'exprimer l'indignation excessive que lui causait cette insulte non provoquée, et épuisé son courroux, qu'un individu placé par derrière lui enfonçait son chapeau sur les yeux, en le priant d'avoir la complaisance de mettre sa tête dans sa poche. Ces mystifications, jointes à l'inquiétude que leur causait la disparition inexplicable et subite de M. Tupman, rendaient, au total, leur situation plus incommode que délicieuse.

A la fin on entendit courir parmi la foule ce bruyant murmure qui annonce l'arrivée de ce qu'elle a attendu pendant longtemps. Tous les yeux se tournèrent vers le fort, et l'on vit bataillons après bataillons se répandre dans la plaine, les drapeaux flottant gracieusement dans les airs, et les armes étincelant au soleil. Les troupes firent halte et prirent position. Les cris inarticulés du commandement coururent sur toute la ligne; les armes furent présentées avec un cliquetis général; le commandant en chef, le colonel Bulder et un nombreux état-major passèrent au petit galop en tête des troupes. Tout d'un coup la musique de tous les régiments fit explosion; les chevaux se dressèrent sur deux pieds, et reculèrent en fouettant leurs queues dans toutes les directions; les chiens aboyèrent; la multitude cria; les troupes reçurent le commandement de fixe; et autant que les yeux pouvaient s'étendre on ne vit plus rien à droite et à gauche qu'une longue perspective d'habits rouges et de pantalons blancs, immobiles, et comme pétrifiés.

M. Pickwick avait été si absorbé par le soin de se reculer et de se dégager d'entre les pieds des chevaux, qu'il n'avait pas eu le temps de jouir de la scène qui se déroulait devant lui. Lorsqu'il lui fut enfin possible de se tenir d'aplomb sur ses jambes, les troupes avaient pris l'apparence inanimée que nous venons de décrire, et son admiration, ses jouissances furent inexprimables.

«Y a-t-il rien de plus beau, rien de plus délicieux? dit-il à M. Winkle.

– Rien, assurément, répliqua ce dernier, qui pendant plus d'un quart d'heure avait porté un petit homme sur chacun de ses pieds.

– Oui! s'écria M. Snodgrass, dans le sein duquel s'allumait rapidement une flamme poétique, oui! c'est un noble et magnifique spectacle de voir ainsi les vaillants défenseurs de la patrie se déployer en files brillantes devant ses paisibles citoyens. Leur visage est empreint, non d'une férocité guerrière, mais d'un esprit de civilisation; leurs yeux n'étincellent pas du feu sauvage de la rapine et de la vengeance, mais de la douce lumière de l'intelligence et de l'humanité!»

M. Pickwick s'unissait entièrement à ces éloges, quant à l'esprit qui les dictait, mais il ne pouvait pas en approuver aussi complétement les termes. En effet, la douce lumière de l'intelligence brillait assez faiblement, attendu que le commandement de «yeux, front!» avait été donné, et que les spectateurs n'apercevaient pas autre chose que plusieurs milliers de prunelles, regardant directement devant elles, et entièrement dénuées de toute expression quelconque.

Cependant la foule s'était écoulée peu à peu, et nos voyageurs se trouvaient presque seuls dans cet endroit.

«Nous sommes maintenant dans une excellente position, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui.

– Excellente: repartirent à la fois MM. Winkle et Snodgrass.

– Que font-ils maintenant? reprit M. Pickwick, en ajustant ses lunettes.

– Il me… Il me semble… balbutia M. Winkle en changeant de couleur, il me semble qu'ils vont faire feu!

– Allons donc! s'écria M. Pickwick avec précipitation.

– Je crois… je crois qu'il a raison, observa M. Snodgrass avec quelque alarme.

– Impossible! répéta M. Pickwick.» Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que les six régiments, agissant comme un seul homme, et comme s'ils n'avaient eu qu'un seul point de mire, couchèrent en joue les malheureux pickwickiens, et firent la plus effroyable décharge qui ait jamais ébranlé le centre de la terre ou le courage d'un gentleman un peu mûr.

Dans cette situation critique, exposé à un feu continuel de cartouches blanches, harrassé par les opérations des troupes, auxquelles un nouveau renfort venait d'arriver, se développant derrière M. Pickwick, il montra cet admirable sang-froid, compagnon nécessaire d'un esprit supérieur. Saisissant M. Winkle par le bras, et se plaçant entre lui et M. Snodgrass, il les engagea instamment a remarquer qu'excepté le danger d'être assourdi par le bruit, il n'y avait aucun péril à redouter.

«Mais… mais… dit M. Winkle, en pâlissant, supposez que les soldats aient quelques cartouches à balles, par erreur? Je viens d'entendre un sifflement aigu, juste à mon oreille.

– Ne ferions-nous pas mieux de nous jeter à plat-ventre? demanda M. Snodgrass?

– Non, non, tout est fini maintenant, répondit M. Pickwick.» Et en disant ces mots, ses lèvres pouvaient trembler, ses joues pouvaient blanchir, mais aucune expression de crainte ou d'inquiétude ne s'échappa de la bouche de cet homme immortel.

M. Pickwick ne s'était pas trompé; la fusillade était terminée. Il ne songeait donc plus qu'à se féliciter de la justesse de son hypothèse, quand il aperçut sur toute la ligne un mouvement rapide. Les cris de commandement retentirent, et avant que nos voyageurs eussent en le temps de former une conjecture relativement à cette nouvelle manœuvre, les six régiments tout entiers firent une charge à la baïonnette au pas de course sur le lieu même où M. Pickwick et ses amis étaient stationnés.

Tout homme est mortel, et le courage humain a des bornes. Pendant un instant M. Pickwick regarda à travers ses lunettes la masse compacte qui s'avançait; puis il lui tourna le dos, et se mit… nous ne dirons pas à fuir, premièrement, parce que c'est une expression déshonorante; secondement, parce que la personne de M. Pickwick n'était nullement appropriée à ce genre de retraite. Il se mit à trotter aussi vite que le lui permettaient le peu de longueur de ses jambes et la pesanteur de son corps; si vite, en effet, qu'il s'aperçut trop tard de tous les dangers de sa situation.

Les troupes, dont l'apparition sur ses derrières avait déjà inquiété M. Pickwick quelques secondes auparavant, s'étaient déployées en bataille pour repousser la feinte attaque des assiégeants fictifs de la citadelle; de sorte que les trois amis se trouvèrent enfermés entre deux longues murailles de baïonnettes, dont l'une s'avançait rapidement, tandis que l'autre attendait avec fermeté le choc épouvantable.

«Hohé! hohé! crièrent les officiers de la colonne mouvante.

– Otez-vous de là! beuglèrent les officiers de la colonne stationnaire.

– Où pouvons-nous aller? s'écrièrent les pickwickiens pleins de trouble.

– Hohé! hohé!» telle fut la seule réponse; puis il y eut un moment d'égarement inouï, un bruit lourd de pas cadencés, un choc violent, une confusion de rires étouffés, et les troupes se retrouvèrent à cinq cents toises de distance, et les semelles des bottes de M. Pickwick furent aperçues en l'air.

M. Snodgrass et M. Winkle venaient d'exécuter, avec beaucoup de prestesse, une culbute obligée. M. Winkle, assis par terre, étanchait, avec un mouchoir de soie jaune, le sang qui s'écoulait de son nez, quand ils virent leur vénérable chef courant, à quelque distance, après son chapeau, lequel s'éloignait en caracolant avec malice.

Il y a peu d'instants dans l'existence d'un homme où il éprouve plus de détresse visible, où il excite moins de commisération que lorsqu'il donne la chasse à son propre chapeau. Il faut avoir une grande dose de sang-froid, un jugement bien sûr pour le pouvoir rattraper. Si l'on court trop vite, on passe par-dessus; si l'on se baisse trop lentement, au moment où l'on croit le saisir, il est déjà bien loin. La meilleure méthode est de trotter parallèlement à l'objet de votre poursuite, d'être prudent et attentif, de bien guetter l'occasion, de gagner les devants par degrés, puis de plonger rapidement, de prendre votre chapeau par la forme, et de le planter solidement sur votre tête, en souriant gracieusement pendant tout ce temps, comme si vous trouviez la plaisanterie aussi bonne que tout le monde.

Il faisait un petit vent frais, et le chapeau de M. Pickwick roulait comme en se jouant devant lui. Le vent soufflait et M. Pickwick s'essoufflait; et le chapeau roulait, et roulait aussi gaiement qu'un marsouin en belle humeur dans un courant rapide; il roulerait encore, bien au delà de la portée de M. Pickwick, s'il n'eût été arrêté par un obstacle providentiel, au moment où notre voyageur allait l'abandonner à son malheureux sort.

M. Pickwick, complétement épuisé, allait donc abandonner sa poursuite, quand le chapeau s'aplatit contre la roue d'un carrosse qui se trouvait rangé en ligne avec une douzaine d'autres véhicules. Le philosophe, apercevant son avantage, s'élança vivement, s'empara de son couvre-chef, le plaça sur sa tête, et s'arrêta pour reprendre haleine. Il y avait une demi-minute environ qu'il était là, lorsqu'il entendit son nom chaleureusement prononcé par une voix amie; il leva les yeux et découvrit un spectacle qui le remplit à la fois de surprise et de plaisir.

Dans une calèche découverte, dont les chevaux avaient été retirés à cause de la foule, se tenaient debout les personnes ci-après désignées: un vieux gentleman, gros et vigoureux, vêtu d'un habit bleu à boutons d'or, d'une culotte de velours et de bottes à revers; deux jeunes demoiselles, avec des écharpes et des plumes; un jeune homme, apparemment amoureux d'une des jeunes demoiselles; une dame, d'un âge douteux, probablement tante desdites demoiselles; et enfin M. Tupman, aussi tranquille, aussi à son aise que s'il avait fait partie de la famille depuis son enfance. Derrière la voiture était attachée une bourriche d'une vaste dimension, une de ces bourriches qui, par association d'idées, éveillent toujours, dans un esprit contemplatif, des pensées de volailles froides, de langues fourrées et de bouteilles de bon vin. Enfin, sur le siége de la calèche, dans un état heureux de somnolence, était assis un jeune garçon, gros, rougeaud et joufflu, qu'un observateur spéculatif ne pouvait regarder pendant quelques secondes sans conclure qu'il devait être le dispensateur officiel des trésors de la bourriche, lorsque le temps convenable pour leur consommation serait arrivé.

M. Pickwick avait à peine jeté un coup d'œil rapide sur ces intéressants objets, quand il fut hélé de nouveau par son fidèle disciple.

«Pickwick! Pickwick! lui disait-il! montez! montez vite!

– Venez, monsieur, venez, je vous en prie, ajouta le vieux gentleman. Joe! Que le diable emporte ce garçon! Il est encore à dormir! Joe! abaissez le marchepied.»

La gros joufflu se laissa lentement glisser à bas du siége, abaissa le marchepied, et, d'une manière engageante, ouvrit la portière du carrosse. M. Snodgrass et M. Winkle arrivèrent dans ce moment.

«Il y a de la place pour vous tous, messieurs, reprit le propriétaire de la voiture. Deux dedans, un dehors. Joe, faites de la place sur le siége pour l'un de ces messieurs. Maintenant, monsieur, montez.» Et le vieux gentleman, étendant le bras, hissa de vive force dans la calèche, d'abord M. Pickwick, ensuite M. Snodgrass. M. Winkle monta sur le siége; le gros joufflu se percha près de lui et se rendormit instantanément.

«Je suis charmé de vous voir, messieurs, poursuivit le gentleman, je vous connais très-bien, messieurs, quoique vous ne vous souveniez peut-être pas de moi. J'ai passé plusieurs soirées dans votre club, l'hiver dernier. Ce matin j'ai rencontré ici mon ami, M. Tupman, et j'ai été enchanté de le voir. Hé bien! monsieur, comment ça va-t-il? Tous avez l'air tout à fait bien portant, mais là, très-bien portant!»

M. Pickwick, à qui ces dernières paroles étaient adressées, rétorqua le compliment, et donna une vigoureuse poignée de mains au vieux gentleman.

«Eh bien! monsieur, comment ça va-t-il? continua celui-ci en regardant M. Snodgrass avec une sollicitude paternelle. A merveille, n'est-ce pas? Ah! tant mieux, tant mieux! Et comment cela va-t-il, monsieur Winkle? Bien? J'en suis charmé. Mes filles, messieurs. Et voilà ma sœur Rachel Wardle: c'est une demoiselle, sans que cela paraisse. N'est-ce pas, monsieur? N'est-ce pas? ajouta-t-il en riant à gorge déployée, et en insérant plaisamment son coude entre les côtes de M. Pickwick.

– Mon Dieu! frère… dit miss Wardle, avec un sourire suppliant.

– Vrai, vrai, reprit le vieux gentleman, personne ne peut le nier, messieurs, je vous présente mon ami, M. Trundle. Et maintenant que vous vous connaissez tous, tâchons d'être confortables et heureux, et voyons ce qui se passe. Voilà mon opinion.» Ayant ainsi parlé, il mit ses lunettes, tandis que M. Pickwick tirait son télescope; et chacun se tint debout dans la voiture pour regarder les évolutions des militaires.

C'étaient des manœuvres étonnantes. Un rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait aussitôt en arrière, puis un autre rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait en arrière à son tour; ensuite il y avait des formations de carrés, avec les officiers dans le centre; des descentes dans la tranchée avec des échelles; de l'autre côté des ascensions par le même moyen; pais on abattait des barricades de paniers; et tout cela se faisait avec un courage sans pareil. Dans les batteries, les artilleurs fourraient de gros tampons dans les bouches d'effroyables canons, et il fallait tant de préparatifs pour les bourrer, et ils faisaient tant de bruit quand on y avait mis le feu, que l'air résonnait au loin des cris plaintifs des femmes. Dans le carrosse, les jeunes miss Wardle étaient si effrayées que M. Trundle fut absolument obligé de soutenir l'une d'elles, tandis que M. Snodgrass supportait la seconde: et les nerfs de miss Rachel Wardle étaient dans un état d'alarme si terrible que M. Tupman trouva indispensable de passer le bras autour de sa taille pour l'empêcher de tomber. Enfin tout le monde éprouvait une exaltation prodigieuse, excepté le groom joufflu, qui dormait au tonnerre du canon aussi profondément que si ç'avait été la chanson habituelle de sa nourrice.

Lorsque la citadelle fut prise et qu'on servit à dîner au assiégeants et aux assiégés, le vieux gentleman s'écria: «Joe! Joe! Damné garçon, il est encore à dormir! Soyez assez bon, monsieur, pour lui pincer la jambe, s'il vous plaît, c'est le seul moyen de le réveiller. Je vous remercie. Joe, défaites la bourriche.»

Le gros joufflu, qui avait été effectivement éveillé par la compression d'une partie de son mollet, entre le pouce et l'index de M. Winkle, se laissa de nouveau glisser à bas du siége et s'occupa à dépaqueter la bourriche, d'une manière plus expéditive qu'on n'aurait pu l'attendre de sa précédente inactivité.

«Maintenant il faut nous asseoir serrés,» dit le vieux gentleman. Après beaucoup de plaisanteries sur le froissement des manches des dames, après beaucoup de rougeur occasionnée par la joyeuse proposition de les faire asseoir sur les genoux des messieurs, la société tout entière parvint à s'empiler dans la calèche, et le vieux gentleman s'occupa de faire circuler les objets que le gros joufflu lui tendait de derrière la voiture où il était monté.

«Maintenant, Joe, les couteaux, les fourchettes.» Les couteaux et les fourchettes furent passés. Les dames et les messieurs de l'intérieur, et M. Winkle sur son siége, furent fournis de ces ustensiles nécessaires.

«Des assiettes, Joe! des assiettes!» Les assiettes furent distribuées de la même manière.

«Maintenant, Joe, la volaille. Damné garçon, il est encore à dormir. Joe! Joe! Plusieurs coups de canne administrés sur la tête du dormeur le tirèrent enfin de sa léthargie. Allons passez-nous les comestibles.»

Il y avait quelque chose, dans le son de ce dernier mot, qui réveilla entièrement le gros dormeur. Il tressaillit, et ses yeux plombés, à moitié cachés par ses joues bouffies, lorgnèrent amoureusement les comestibles à mesure qu'il les déballait.

«Allons, dépêchons,» dit H. Wardle, car le gros joufflu dévorait du regard un chapon, dont il paraissait ne pas pouvoir se séparer. Il soupira profondément, jeta un coup d'œil désespéré sur la volaille dodue, et la remit tristement à son maître.

«Bon! Un peu de vivacité! Maintenant la langue. Maintenant le pâté de pigeons! Prenez garde au veau et au jambon. Attention aux écrevisses. Otez la salade de la serviette. Passez-moi l'assaisonnement.» Tout en donnant ces ordres précipités, M. Wardle distribuait dans l'intérieur de la voiture les articles qu'il nommait, et plaçait des plats sans nombre dans les mains et sur les genoux de chacun.

Lorsque l'œuvre de destruction fut commencée, le joyeux hôte demanda à ses convives: «Eh bien! n'est-ce pas délicieux?

– Délicieux! répondit M. Winkle, qui découpait une volaille sur le siége.

– Un verre de vin?

– Avec le plus grand plaisir.

– Ne feriez-vous pas mieux d'avoir une bouteille pour vous, là-haut?

– Tous êtes bien bon.

– Joe!

– Oui, monsieur. (Il n'était point endormi, cette fois, étant parvenu à soustraire un petit pâté de veau.)

– Une bouteille de vin au gentleman sur le siége. Je suis charmé de vous voir, monsieur.

– Bien obligé, répondit M. Winkle, en plaçant la bouteille à côté de lui.

– Voulez-vous me permettre de prendre un verre de vin avec vous? dit M. Trundle à M. Winkle.

– Avec grand plaisir,» repartit celui-ci; et les deux gentlemen prirent du vin ensemble; et tous les assistants, même les dames, suivirent leur judicieux exemple.

«Comme notre chère Émily coquette avec ce jeune homme, observa tout bas à M. Wardle la tante demoiselle, avec toute l'envie convenable à une tante demoiselle.

– Bah! répliqua le brave homme de père. Ça n'a rien d'extraordinaire. C'est fort naturel. M. Pickwick, un verre de vin?»

M. Pickwick, interrompant pour un instant les profondes recherches qu'il faisait dans l'intérieur du pâté de pigeons, accepta en rendant grâce.

«Émily, ma chère, dit la tante demoiselle avec un air de chaperon; ne parlez pas si haut, mon amour.

– Plaît-il, ma tante?

– Il paraît que ma tante et le vieux petit monsieur voudraient qu'il n'y en eût que peur eux, chuchota miss Isabella Wardle à sa sœur Émily. Puis les deux jeunes demoiselles se mirent à rire de tout leur cœur, et la vieille demoiselle s'efforça de prendre une physionomie aimable, mais elle ne put en venir à bout.

«Les jeunes filles ont tant de gaieté! observa-t-elle à M. Tupman avec un air de tendre commisération, comme si la gaieté eût été marchandise de contrebande, et comme si c'eût été un crime que d'en porter sur soi sans avoir un laissez-passer; mais M. Tupman ne fit pas exactement la réponse désirée.

– Vous avez bien raison, dit-il; c'est tout à fait charmant!

– Hem! fit miss Wardle d'un ton dubitatif.

– Voulez-vous me permettre, reprit M. Tupman, de la manière la plus insinuante, en touchant de la main gauche le poignet de la séduisante Rachel, tandis que de la main droite il levait tout doucement une bouteille. Voulez-vous me permettre?..

– Oh! monsieur!»

M. Tupman prit un air encore plus persuasif, et miss Rachel exprima la crainte qu'on ne tirât encore des coups de canon, ce qui aurait naturellement obligé son cavalier à la soutenir.

«Trouvez-vous mes nièces jolies? murmura ensuite la tante affectueuse à l'oreille de M. Tupman.

– Je les trouverais jolies si leur tante n'était pas ici, répondit le galant pickwickien, avec un regard passionné.

– Oh! le méchant homme! Mais réellement, si elles avaient un peu de fraîcheur, ne trouvez-vous pas qu'elles feraient de l'effet… à la lumière?

– Oui… je le crois, répliqua M. Tupman d'un air indifférent.

– Oh! moqueur! Je sais ce que vous alliez dire.

– Quoi donc? demanda M. Tupman, qui n'était pas bien décidé à dire quelque chose.

– Vous alliez dire qu'Isabelle est voûtée. Je sais que vous l'alliez dire. Les hommes sont de si bons observateurs! Eh bien! c'est vrai; je ne puis pas le nier! Et certainement s'il y a quelque chose de vilain pour une jeune personne, c'est d'être voûtée. Je le lui dis souvent, et qu'elle deviendra tout à fait effroyable quand elle sera un peu plus vieille. Je vois que vous avez l'esprit malin.»

M. Tupman, charmé d'obtenir cette réputation à si bon marché, s'efforça de prendre un air fin, et sourit mystérieusement.

«Quel sourire sarcastique! s'écria l'inflammable Rachel. Je vous assure que vous m'effrayez.

– Je vous effraye?

– Oh! vous ne pouvez rien me cacher. Je sais ce que ce sourire signifie.

– Hé bien? dit M. Tupman, qui lui-même n'en avait pas la plus légère idée.

– Vous voulez dire, poursuivit l'aimable tante, en parlant encore plus bas, vous voulez dire que la tournure d'Isabelle vous déplaît encore moins que l'effronterie d'Émily. C'est vrai, elle est effrontée. Vous ne pouvez croire combien cela me rend parfois malheureuse. Je suis sûre que j'en ai pleuré pendant des heures entières. Mon cher frère est si bon, si peu soupçonneux, qu'il n'en voit rien. S'il le voyait, je suis certaine que cela lui briserait le cœur. Je voudrais pouvoir me persuader qu'il n'y a pas de mal au fond. Je le désire si vivement! (Ici l'affectueuse parente poussa un profond soupir, et secoua tristement la tête.)

– Je suis sûre que ma tante parle de nous, dit tout bas miss Émily Wardle à sa sœur. J'en suis tout à fait sûre: elle a pris son air malicieux.

– Tu crois, répondit Isabelle. Hem! tante, chère tante!

– Oui, mon cher amour.

– J'ai bien peur que vous ne vous enrhumiez, ma tante: mettez donc un mouchoir de soie autour de votre bonne vieille tête. Vous devriez prendre plus soin de vous, à votre âge.»

Quoique cette revanche fut bien motivée, elle était tellement poignante qu'il est impossible d'imaginer de quelle manière se serait exhalé le courroux de la tante, si M. Wardle n'avait pas fait diversion, sans y penser, en criant d'une voix forte:

«Joe! Damné garçon! il est encore à dormir!

– Voilà un jeune homme bien extraordinaire, dit M. Pickwick. Est-ce qu'il est toujours assoupi comme cela?

– Assoupi! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant; et quand il sert à table, il ronfle.

– Bien extraordinaire! répéta M. Pickwick.

– Ha! extraordinaire en vérité, reprit le vieux gentleman. Je suis orgueilleux de ce garçon. Je ne voudrais m'en séparer à aucun prix, sur mon âme. C'est une curiosité naturelle. Hé! Joe! Joe! ôtez tout cela, et débouchez une autre bouteille, m'entendez-vous?»

Le gros joufflu ouvrit les yeux, avala l'énorme morceau de pâté qu'il était en train de mastiquer lorsqu'il s'était endormi, et tout en exécutant les ordres de son maître, il lorgnait languissamment les débris de la fête, à mesure qu'il les remettait dans la bourriche. La nouvelle bouteille fut débouchée et vidée rapidement: la bourriche fut rattachée à son ancienne place, le gros joufflu remonta sur le siége; les besicles et les lunettes d'approche furent braquées sur nouveaux frais, et les évolutions des soldats recommencèrent. Il y eut encore un grand tapage de canons et de grandes terreurs de femmes; puis on fit jouer une mine à l'immense satisfaction de tout le monde; et quand la mine eut parti, les troupes et les spectateurs suivirent son exemple, et partirent aussi.

A la fin d'une conversation interrompue par les décharges, le vieux gentleman dit à M. Pickwick, en lui secouant la main:

«Souvenez-vous que vous venez tous nous voir demain matin.

– Très-certainement, répliqua M. Pickwick.

– Vous avez l'adresse?

– Manoir-ferme, Dingley-Dell, répondit M. Pickwick en consultant son mémorandum.

– C'est cela; et songez bien que je vous garde au moins une semaine. Je me charge de vous faire voir tout ce qu'il y a de curieux aux environs, et puisque vous voulez étudier la vie champêtre, venez chez moi, je vous en donnerai, en veux-tu, en voilà. Joe! Damné garçon! il est encore à dormir. Joe, aidez Tom à mettre les chevaux.»

Les chevaux furent mis; le cocher monta sur son siége, le gros joufflu grimpa à côté de lui; les adieux furent échangés, et le carrosse roula. Au moment où les pickwickiens se retournèrent pour l'apercevoir encore une fois, le soleil couchant jetait une teinte chaleureuse sur le visage de leur hôte, et faisait ressortir l'attitude somnolente du gros joufflu: il avait laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et il était encore à dormir!




CHAPITRE V.

Faisant voir entre autres choses comment M. Pickwick entreprit de conduire une voiture, et M. Winkle de monter un cheval; et comment l'un et l'autre en vinrent à bout


Le ciel était brillant et calme; l'air semblait embaumé; tous les objets de la création étaient remplis d'un charme inexprimable, et M. Pickwick, appuyé sur le parapet du pont de Rochester, contemplait la nature, et attendait l'heure du déjeuner.

La scène qui se déroulait à ses regards aurait pu charmer un esprit bien moins admirateur des beautés champêtres. A sa gauche s'étendait une antique muraille, éboulée dans beaucoup d'endroits, mais qui, dans d'autres, dominait de sa masse sombre, les rives verdoyantes de la Medway. Des touffes de lierre couronnaient tristement les noirs créneaux, tandis que des festons de plantes marines, suspendues aux pierres dentelées, tremblaient au souffle du vent. Derrière ces ruines s'élevait le vieux château, dont les tours sans toiture, dont les murailles croulantes attestaient encore l'ancienne grandeur, lorsque le bruit des armes ou les chants de fête retentissaient sous ses voûtes splendides. De chaque côté, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait les bords de la rivière couverts de prairies et de champs de blé, au milieu desquels se détachaient çà et là des moulins et des églises; paysage riche et varié, que rendaient plus admirable encore les ombres errantes des légers nuages qui flottaient dans la lumière du soleil matinal. La Medway, réfléchissant l'azur argenté du ciel, coulait silencieusement en nappes brillantes; et parfois, avec un léger murmure, elle étincelait sous les rames des pêcheurs, qui suivaient lentement le courant, dans leurs bateaux lourds mais pittoresques.

La vue de ce riant tableau avait plongé M. Pickwick dans une agréable rêverie. Il en fut tiré par un profond soupir qu'il entendit auprès de lui, et par un léger coup frappé sur son épaule. Il se retourna et reconnut l'homme lugubre.

«Vous contempliez cette scène? lui dit celui-ci d'une voix grave.

– Oui, monsieur, répliqua M. Pickwick.

– Et vous vous félicitiez d'être levé de si bonne heure?»

M. Pickwick fit un signe d'assentiment.

«Ah! il faut se lever de bonne heure en effet, pour voir le soleil dans sa splendeur, car son éclat dure rarement pendant toute la journée. Le commencement du jour et le matin de la vie ne sont, hélas! que trop semblables!

– Vous avez raison, monsieur.

– On dit souvent, continua l'homme lugubre, on dit souvent: le temps est trop beau ce matin, cela ne durera pas. Avec quelle justesse cette réflexion s'applique à notre existence! Que ne donnerais-je pas pour revoir les jours de mon enfance, ou pour les oublier à jamais!

– Vous avez eu beaucoup de chagrins? demanda M. Pickwick avec compassion.

– Oui certes, répliqua l'homme lugubre d'une voix saccadée; plus qu'on ne pourrait le croire en me voyant aujourd'hui. Il s'arrêta une minute et reprit brusquement: Avez-vous jamais pensé, par une matinée comme celle-ci, que ce serait une chose douce et délicieuse de se noyer?

– Non! que Dieu me protège! s'écria M. Pickwick, en se reculant un peu, dans la crainte que l'étranger n'eût envie de le pousser par-dessus le parapet pour faire une expérience.

– Moi, je l'ai souvent pensé, poursuivit l'homme lugubre sans avoir l'air de remarquer ce mouvement: cette eau froide et tranquille semble m'inviter, en murmurant, à y chercher le repos et l'oubli. On saute… pouf!.. on se débat un instant… l'onde s'élève par-dessus votre tête… le tourbillon s'efface… l'eau redevient claire… et vos douleurs sont à jamais terminées!»

L'œil caverneux de l'homme lugubre lançait des flammes tandis qu'il parlait ainsi. Mais cette excitation momentanée s'apaisa bientôt; il se détourna d'un air calme, et dit:

«En voilà assez sur ce sujet: je voulais vous parler d'autre chose. Vous m'avez invité hier soir à vous lire une anecdote, et vous l'avez écoutée attentivement…

– Oui certainement, dit M. Pickwick, et je pensais…

– Je ne vous ai pas demandé votre opinion, interrompit l'homme lugubre, et je n'en ai pas besoin. Vous voyagez pour vous amuser et pour vous instruire; supposez que je vous adresse un manuscrit curieux… Faites attention; – non pas improbable ni extraordinaire, mais curieux comme une page du roman de la vie réelle; – le communiqueriez-vous au club dont vous m'avez parlé si souvent?

– Certainement, si vous le désirez; et nous le ferons insérer dans les mémoires du club.

– Vous l'aurez donc, répliqua l'homme lugubre. Votre adresse?»

M. Pickwick lui ayant communiqué son itinéraire probable, l'homme lugubre le nota soigneusement dans un portefeuille assez gros, ramena le savant gentleman à son hôtel, et refusant le déjeuner qu'il lui offrait, s'éloigna d'un pas lent et sombre.

Les trois compagnons de M. Pickwick l'attendaient pour attaquer le déjeuner qui était déjà disposé sur la table d'une façon fort séduisante. Ils s'assirent avec lui, et le jambon grillé, les œufs, le café, le thé et le reste, commencèrent à disparaître avec une rapidité qui témoignait, à la fois, en faveur de la bonne chère et de l'appétit des voyageurs.

«Maintenant, dit M. Pickwick, il s'agit de savoir comment nous irons à Manoir-ferme.

– Nous ferions peut-être bien de consulter le garçon, suggéra M. Tupman; et ce judicieux conseil ayant été accueilli comme il le méritait, le garçon fut appelé et consulté.

– Dingley-Dell, monsieur? Quinze milles, monsieur; chemin de traverse, mauvaise route… Une chaise de poste, monsieur?

– Une chaise de poste ne tient que deux, répondit M. Pickwick.

– C'est vrai, monsieur, cependant je vous demande pardon, monsieur: nous avons une très-jolie chaise à quatre roues: deux places au fond, un siége pour le gentleman qui conduit… Oh! je vous demande pardon, monsieur, elle ne peut tenir que trois.

– Comment donc ferons-nous? dit M. Snodgrass.

– Peut-être qu'un de ces messieurs aimerait à faire la route à cheval, dit le garçon en regardant M. Winkle. Nous avons de très-bons chevaux de selle, monsieur. Les gens de M. Wardle, en venant à Rochester, pourraient les ramener, monsieur.

– Voilà notre affaire, s'écria M. Pickwick, Winkle, voulez-vous faire la route à cheval?»

M. Winkle éprouvait, dans les plus secrets replis de son cœur, des doutes accablants sur sa science équestre; mais, comme il n'aurait voulu les laisser soupçonner à aucun prix, il répondit sur-le-champ avec une noble hardiesse: «Certainement, j'en serai charmé!» Il s'était précipité lui-même au-devant de sa destinée: il n'y avait plus à reculer.

«Amenez-les à onze heures, dit alors M. Pickwick au garçon.

– Très-bien, monsieur,» répliqua celui-ci, et il sortit.

Le déjeuner achevé, les voyageurs montèrent dans leurs chambres pour préparer les effets qu'ils voulaient emporter avec eux.

M. Pickwick avait terminé ses arrangements préliminaires, et regardait dans la rue par-dessus les stores du café, lorsque le garçon entra, et annonça que la chaise était prête, ce qui fut confirmé par l'apparition de ladite chaise derrière les susdits stores.

C'était une petite boîte verte, posée sur quatre roues; sur le devant s'élevait une espèce de perchoir pour le cocher; sur le derrière se trouvait un banc rétréci, pour deux patients. Cette curieuse machine était mise en mouvement par un immense cheval brun, sur lequel on pouvait étudier l'ostéologie avec beaucoup de facilité. Un valet d'écurie tenait par la bride, pour M. Winkle, un autre cheval immense, apparemment parent très-proche de l'animal du cabriolet.

«Dieu nous protège! dit M. Pickwick, tandis qu'on mettait leurs paquets dans la voiture; Dieu nous protège! Qui est-ce qui va conduire? Je n'y avais point songé.

– Vous naturellement, repartit M. Tupman.

– Naturellement, ajouta M. Snodgrass.

– Moi! s'écria M. Pickwick.

– Il n'y a pas le plus petit danger, monsieur, insinua le valet d'écurie. Je vous le garantis pour la douceur: un enfant au maillot le conduirait.

– Il n'est pas ombrageux, hein?

– Ombrageux? il ne broncherait pas quand il verrait passer une charretée de singes, avec la queue en feu.»

Cette dernière recommandation était convaincante. M. Tupman et M. Snodgrass furent précieusement enfermés dans la caisse. M. Pickwick monta sur son perchoir, et appuya ses pieds sur une planche revêtue d'un tapis de toile cirée qu'il supposa être destinée à cet usage.

«Maintenant, brillant William, dit le valet d'écurie à son adjoint; donne les rubans au gentleman.»

Brillant William, ainsi dénommé sans doute à cause de ses cheveux gras et de sa figure huileuse, plaça les guides dans la main gauche de M. Pickwick, tandis que son supérieur insinuait le fouet dans la main droite du philosophe.

«Tout beau! cria M. Pickwick, car le grand quadrupède témoignait une inclination décidée à reculer dans la fenêtre du café.

– Tout beau! répétèrent MM. Tupman et Snodgrass, de leur caisse.

– Il s'amuse un peu, messieurs, voilà tout, dit le premier garçon d'écurie d'un ton encourageant. Tenez-le un instant, William.»

Le substitut restreignit l'impétuosité de l'animal, et l'écuyer en chef courut aider M. Winkle à monter en selle.

«De l'autre côté, monsieur, s'il vous plaît.

– J'veux et' pendu, si le gentleman n'allait pas monter à l'envers!» dit un postillon grimaçant, au garçon de l'hôtel, qui paraissait goûter une satisfaction indicible.

M. Winkle ayant reçu cet avis se hissa sur sa selle, avec autant de difficultés, à peu près, qu'il en aurait éprouvé pour monter sur un vaisseau de guerre.

«Tout va-t-il bien? demanda M. Pickwick, tourmenté par un sentiment intuitif que tout allait mal.

– Tout va bien, répondit faiblement M. Winkle.

– En route! cria le valet d'écurie. Tenez-le bien, monsieur.»

Et parmi les éclats de rire de tous les assistants, la voiture et le cheval de selle décampèrent, M. Pickwick sur le siége de l'un, et M. Winkle sur le dos de l'autre.

«Pourquoi donc va-t-il ainsi de travers? demanda M. Snodgrass, de dedans sa boîte, à M. Winkle sur sa selle.

– Je n'y comprends rien du tout,» répliqua le pauvre cavalier, dont le cheval, en effet, s'avançait d'une manière excentrique, un de ses flancs en avant, la tête d'un côté de la rue, la queue de l'autre.

M. Pickwick n'avait point le loisir d'observer ce qui se passait derrière lui, car il était obligé de concentrer toutes ses facultés ratiocinantes sur la conduite de l'animal attaché à la voiture. Celui-ci déployait des singularités, fort amusantes pour un spectateur désintéressé, mais fort peu rassurantes pour ceux qui se trouvaient entraînés à sa suite. Secouant sans cesse sa tête d'une manière aussi déplaisante qu'incommode, il pesait sur les guides avec tant de force que M. Pickwick avait beaucoup de peine à le soutenir, et pour comble d'infortune il éprouvait un étrange plaisir à se jeter tout d'un coup sur un côté de la route. Là il s'arrêtait court; puis il repartait pendant quelques minutes avec une vélocité qu'il était physiquement impossible de modérer.

Il venait d'exécuter cette manœuvre pour la vingtième fois, lorsque M. Snodgrass dit à son compagnon:

«Qu'a donc ce cheval?

– Je n'en sais rien, répondit M. Tupman. N'est-ce pas qu'il serait ombrageux? Cela m'en a bien l'air.»

M. Snodgrass allait répliquer, quand il fut interrompu par un cri de M. Pickwick.

«Oh! disait-il. J'ai laissé tomber mon fouet!»

Dans ce moment, M. Winkle, avec son chapeau enfoncé sur ses oreilles, arrivait en trottant sur l'énorme cheval, qui le secouait avec tant de violence qu'il semblait devoir le mettre en pièces.

«Winkle, lui cria M. Snodgrass. Vous qui êtes un bon garçon, ramassez donc le fouet.»

M. Winkle, se penchant en arrière, tira la bride avec tant d'efforts que son visage en devint tout noir. Lorsqu'il fut parvenu à arrêter son grand coursier, il descendit, tendit le fouet à M. Pickwick, et, saisissant les rênes, se prépara à remonter.

Nous ne saurions dire, et on le comprendra facilement, si le grand cheval, dans l'innocente gaieté de son cœur, voulut s'amuser un peu avec M. Winkle; on s'il s'imagina qu'il trouverait plus de plaisir à faire la route sans cavalier; mais, quels que fussent ses motifs déterminants, le fait est que M. Winkle avait à peine touché les rênes, lorsque l'animal, baissant la tête, les fit glisser par-dessus, et s'élança en arrière de toute leur longueur.

«Bonne bête, dit M. Winkle d'une voix insinuante; bon vieux cheval!»

Mais la bonne bête était à l'épreuve de la flatterie, et plus M. Winkle s'efforçait de l'approcher, plus elle avait soin de se tenir à distance: tellement qu'au bout de dix minutes, et malgré toutes sortes de cajoleries et de ruses, M. Winkle et le grand cheval, après avoir continuellement tourné l'un autour de l'autre se retrouvaient exactement dans la même position. C'était une situation fort désagréable en toutes circonstances, et principalement sur une route déserte, où l'on ne pouvait se procurer aucun secours.

Ce manège s'étant prolongé encore quelque temps, M. Winkle cria à ses compagnons:

«Comment vais-je faire? Je ne puis pas monter dessus?

– Vous ferez bien de le conduire ainsi jusqu'à ce que nous arrivions à une barrière; répliqua M. Pickwick de son siége.

– Mais il ne veut pas avancer! s'écria M. Winkle, venez, je vous en prie, me le tenir un peu.

M. Pickwick était la personnification de l'obligeance et de l'humanité. Il jeta les guides sur le dos de son cheval, descendit du siége, conduisit soigneusement la voiture le long de la haie, afin de ne point embarrasser la route, et retourna vers son compagnon pour soulager sa détresse, laissant dans la voiture M. Tupman et M. Snodgrass.

Aussitôt que le cheval vit M. Pickwick s'avancer vers lui avec son grand fouet dans sa main, il fit succéder au mouvement de rotation dont il s'était amusé jusqu'alors un mouvement rétrograde si décidé, qu'il força M. Winkle, qui ne voulait pas lâcher le bout de la bride, à marcher d'une vitesse extrême du côté de Rochester. M. Pickwick courut à son secours; mais plus M. Pickwick courait en avant, plus le cheval courait en arrière. Ses pieds sonnaient sur la route; la poussière volait autour de lui, et, à la fin, M. Winkle, dont les bras étaient presque démantibulés, fut obligé de laisser aller la bride. Le cheval s'arrêta, regarda autour de lui d'un air étonné, se retourna, et se mit à trotter tranquillement vers son écurie, laissant là M. Winkle et M. Pickwick, qui échangèrent entre eux des regards de désappointement. Tout à coup le roulement d'une voiture à peu de distance attira leur attention; ils tournèrent la tête: «Il ne manquait plus que cela! s'écria M. Pickwick avec désespoir; voilà l'autre cheval qui s'en va aussi!»

Cela n'était que trop vrai. Le bucéphale de la chaise avait été effrayé par le bruit que faisait son compagnon; il avait la bride sur le cou, et l'on peut sans peine imaginer le résultat!

Il s'échappa, entraînant avec rapidité MM. Tupman et Snodgrass. Hélas! leur carrière ne fut pas longue. M. Tupman, hors de lui-même, se jeta dans la haie, et M. Snodgrass suivit instinctivement son exemple. Le cheval brisa la voiture contre un pont de bois, sépara les roues du brancard, le brancard de la caisse, et, finalement, resta immobile à contempler les ruines qu'il avait faites.

Le premier soin des deux amis intacts fut d'extraire les deux amis naufragés de leur lit d'épines. Quand ils y furent parvenus, ils s'aperçurent avec une satisfaction inexprimable que ceux-ci n'avaient pas souffert de dommage sérieux, et qu'ils en étaient quittes pour de nombreuses déchirures dans leurs vêtements et dans leur peau. Tous ensemble, ils s'occupèrent alors à débarrasser le cheval des débris de la chaise; et lorsque cette opération compliquée fut terminée, ils le placèrent au milieu d'eux, et poursuivirent lentement leur chemin, abandonnant les restes de la voiture à leur triste destinée.

Une heure de marche amena nos voyageurs auprès d'une petite auberge plantée entre deux ormes sur le bord de la route. On voyait par-devant une grande auge et une énorme enseigne; par derrière, une ou deux meules déformées; sur le côté, un jardin potager; et tout autour, entassés dans une étrange confusion, des hangars ruinés et des appentis couverts de mousse. Un paysan, porteur d'une tête rousse, travaillait dans le jardin. M. Pickwick l'aperçut et lui cria: «Ohé, là bas!» Le paysan se releva lentement, abrita ses yeux avec ses mains, et examina froidement M. Pickwick et ses compagnons.

«Ohé, là bas! répéta M. Pickwick.

– Ohé, répondit la tête rousse.

– Combien y a-t-il d'ici à Dingley-Dell?

– Sept bons milles.

– La route est-elle bonne?

– Non!» rétorqua brièvement le paysan. Puis, ayant fait subir à nos voyageurs un nouvel examen, il se remit à travailler, sans s'occuper d'eux davantage.

«Nous voudrions laisser ce cheval ici, reprit M. Pickwick.

– Laisser le cheval ici? répéta l'homme en s'appuyant sur sa bêche.

– Précisément, répondit M. Pickwick, qui s'était avancé avec son coursier jusqu'à la porte de la palissade du jardin.

– Maîtresse! beugla l'homme à la tête rousse, en sortant du potager et en regardant le cheval d'un air soupçonneux; maîtresse!»

Une grande femme osseuse et toute droite du haut en bas répondit à cet appel. Elle était couverte d'un gros sarrau bleu, et sa taille se trouvait à un pouce ou deux de ses aisselles.

«Ma bonne femme, dit M. Pickwick en s'approchant et en faisant usage de sa voix la plus insinuante, pouvons-nous laisser ce cheval ici?»

Le paysan dit quelque chose à l'oreille de la grande femme. Celle-ci regarda toute la caravane du haut en bas, et, après un instant de réflexion, répondit: «Non, je n'en avons pas le cœur!

– Le cœur! répéta M. Pickwick; qu'est-ce qu'elle parle de son cœur?

– J'avons été inquiétée pour ça l'autre fois, dit la femme, en rentrant dans la maison, et je ne voulons pu rien y voir.

– Voilà la chose la plus extraordinaire qui me soit jamais arrivée dans tous mes voyages, s'écria M. Pickwick, rempli d'étonnement.

– Je crois… je crois réellement, murmura M. Winkle à ses amis, je crois qu'ils nous soupçonnent d'avoir dérobé ce cheval.

– Comment! s'écria M. Pickwick, avec une explosion d'indignation. M. Winkle répéta modestement l'opinion qu'il venait d'émettre.

– Ohé! l'homme! cria M. Pickwick, irrité, pensez-vous donc que nous avons volé ce cheval?

– Je ne le crois pas, j'en suis sûr! répondit l'homme à la tête rouge, avec une espèce de sourire qui agita toute sa physionomie de l'une à l'autre oreille; et en parlant ainsi, il entra dans la maison, dont il ferma soigneusement la porte.

– C'est comme un rêve! s'écria M. Pickwick, un hideux cauchemar! O ciel! imaginez-vous un homme marchant toute une journée, poursuivi par un cheval épouvantable, dont il ne peut pas se débarrasser!

Les pickwickiens abattus se remirent tristement en route, l'énorme quadrupède, pour qui ils ressentaient le plus profond dégoût, marchant lentement sur leurs talons.

L'après-midi était fort avancée lorsque nos quatre amis, toujours suivis du malencontreux animal, arrivèrent enfin dans la ruelle qui conduisait à Manoir-ferme. Mais quoiqu'ils touchassent au terme de leurs fatigues, leur satisfaction était prodigieusement amortie par l'absurde singularité de leur apparence; des habits déchirés, des visages égratignés, des souliers sales, des figures exténuées; et par-dessus tout, l'affreux cheval. Oh! combien M. Pickwick le maudissait! De temps en temps il jetait sur lui des regards où se peignaient la haine et le désir d'une épouvantable vengeance. Plus d'une fois, il avait calculé le montant probable de ce qu'il faudrait payer pour avoir la satisfaction de lui couper la gorge; et maintenant la tentation de l'assassiner ou de l'abandonner dans les champs déserts se présentait à son esprit avec dix fois plus de violence. Cependant il avançait toujours, et à l'un des détours de la ruelle, il fut distrait de ses horribles pensées par l'apparition soudaine de deux personnages. C'étaient M. Wardle et son fidèle serviteur, le gros garçon rougeaud.

«Eh bien! où donc avez-vous été? demanda le gentleman hospitalier. Je vous ai attendu toute la journée. Vous avez l'air fatigués. Quoi! des égratignures! pas de blessures, j'espère?.. Non… j'en suis bien aise. Vous avez versé? N'y pensez plus, c'est un accident commun dans ce pays-ci. – Joe, damné garçon, il est encore à dormir! Joe, prenez ce cheval et conduisez-le dans l'écurie.»

Le gros joufflu tenant en bride le fatal coursier, se traîna d'un pas paresseux derrière la compagnie, tandis que le vieux gentleman s'efforçait de consoler ses hôtes de la partie de leurs aventures qu'ils jugèrent à propos de lui communiquer.

Arrivés à Manoir-ferme, il commença par les faire entrer dans la cuisine en leur disant: «Nous allons tout réparer ici, et ensuite je vous introduirai dans le salon. – Emma, apportez l'eau-de-vie de cerises. – Maintenant, Jane, une aiguille et du fil. – Mary, des serviettes et de l'eau. Allons vite, mes filles, dépêchons.»

Trois ou quatre grosses réjouies se dispersèrent rapidement pour aller chercher les articles demandés, tandis qu'un couple de domestiques mâles, aux têtes rondes et aux larges visages, se levèrent des siéges qu'ils occupaient auprès de la cheminée comme s'ils avaient été à Noël, se plongèrent dans l'obscurité de divers recoins, et en ressortirent bientôt, armés d'une bouteille de cirage et d'une demi-douzaine de brosses.

«Allons, vite!» répéta le vieux gentleman. Mais c'était une exhortation tout à fait inutile, car l'une des servantes versait l'eau-de-vie, l'autre apportait les serviettes, et l'un des hommes saisissant soudainement M. Pickwick par la jambe, au hasard imminent de lui faire perdre l'équilibre, brossait ses bottes avec tant d'ardeur que ses cors en rougirent au blanc. Dans le même temps, un second domestique frottait M. Winkle avec une énorme brosse, tout en produisant avec sa bouche cette espèce de sifflement que les garçons d'écurie ont l'habitude de faire entendre quand ils étrillent un cheval.

Quant à M. Snodgrass, après avoir terminé ses ablutions, il tourna son dos au feu, et savourant avec délices son eau-de-vie, il se mit à examiner la pièce où il se trouvait.

D'après la description qu'il en a faite, c'était une vaste chambre pavée de briques rouges. La cheminée paraissait immense; le plafond s'honorait d'une garniture de bottes d'oignons, de jambons et de lard; les murs étaient décorés de plusieurs cravaches, de deux ou trois brides, d'une selle et d'une vieille espingole rouillée. Au-dessous de celle-ci, on lisait en gros caractère: CHARGÉE, et elle devait l'être depuis plus d'un demi-siècle, s'il fallait en croire son apparence et celle de l'inscription. Un vieux coucou, au mouvement tranquille et solennel, tictaquait gravement dans un coin, tandis qu'une montre d'argent, d'une égale antiquité, se dandinait à l'un des nombreux crochets dont la muraille était semée.

«Êtes-vous prêts? demanda le vieux gentleman à ses hôtes, quand il les vit bien lavés, bien recousus, bien brossés, bien restaurés.

– Tout à fait, répondit M. Pickwick.

– Alors, venez avec moi.» Trois des voyageurs le suivirent à travers plusieurs corridors sombres, ils furent rejoints à la porte du salon par M. Tupman, qui était resté derrière pour dérober un baiser à Emma, mais qui n'avait obtenu, pour toute récompense, qu'un certain nombre de bourrades et d'égratignures. Cependant le vieillard les introduisit en disant: «Gentlemen, soyez les bienvenus à Manoir-ferme.»




CHAPITRE VI.

Une soirée d'autrefois. Histoire racontée par un ecclésiastique


Plusieurs visites réunies dans le salon se levèrent pour recevoir les nouveaux venus, et pendant qu'on accomplissait les formalités cérémonieuses des introductions, M. Pickwick eut le loisir d'examiner la figure des assistants et de spéculer sur leur caractère et sur leurs occupations. C'était un genre d'amusement auquel il se livrait volontiers, ainsi que beaucoup d'autres grands hommes.

Une très-vieille dame, avec un énorme bonnet et une robe de soie fanée, occupait le poste d'honneur à l'angle droit de la cheminée. Ce n'était pas un moindre personnage que la mère de M. Wardle. Plusieurs certificats, prouvant qu'elle avait été bien élevée et n'avait pas quitté la bonne route en vieillissant, étaient appendus aux murailles, sous la forme d'antiques paysages en tapisserie, d'alphabets en point de marque, non moins antiques, et de poignées à bouilloires en soie cramoisie, d'une plus récente période. La tante demoiselle, les deux jeunes filles et M. Wardle, groupés autour de la vieille dame, semblaient disputer à qui lui témoignerait les attentions les plus infatigables. L'une tenait son cornet acoustique, l'autre une orange, la troisième un flacon d'odeurs, tandis que M. Wardle tamponnait soigneusement les coussins qui la supportaient. De l'autre côté de la cheminée était assis un vieux gentleman, doué d'une contenance bienveillante et d'une tête chauve c'était le vicaire de Dingley-Dell; auprès de lui se trouvait sa femme, bonne vieille dame dont la physionomie robuste et le teint animé semblaient annoncer que, si elle était savante dans la confection de tous les cordiaux fabriqués par une bonne ménagère, elle savait aussi se les administrer à propos. Un petit homme, porteur d'une tête semblable à une pomme de reinette, causait dans un coin avec un gentleman vieux et gros, tandis que deux ou trois autres vieillards et tout autant de vieilles ladies étaient assis, roides et immobiles sur leurs chaises, considérant impitoyablement M. Pickwick et ses compagnons de voyage.

«Ma mère!» dit M. Wardle, de toute l'étendue de sa voix, M. Pickwick!

– Oh! fit la vieille lady, en secouant la tête, je ne vous entends pas.

– M. Pickwick! grand'maman! crièrent ensemble les deux jeunes demoiselles.

– Ah! reprit la vieille dame, c'est bon; cela ne fait pas grand'chose. Il ne se soucie guère d'une vieille femme comme moi, j'en suis certaine.

– Je vous assure, madame, dit M. Pickwick, en saisissant la main de la vieille lady, et en parlant tellement fort, que sa bienveillante figure en devint écarlate, je vous assure, madame, que rien ne me charme autant que de voir, à la tête d'une si belle famille, une personne de votre âge, paraissant aussi jeune et aussi bien portante.

– Ah! reprit la vieille dame, après une courte pose, tout cela est fort joli, j'en suis sûre; mais je ne peux pas l'entendre.

– Grand'maman est mal disposée maintenant, dit doucement miss Isabella Wardle, mais elle vous parlera tout à l'heure.»

M. Pickwick exprima par un signe son empressement à se prêter aux infirmités de l'âge; et, se retournant, il prit part à la conversation générale.

«Charmante habitation! situation délicieuse! dit-il.

– Délicieuse! répétèrent MM. Snodgrass, Tupman et Winkle.

– Oui, je m'en flatte, repondit M. Wardle.

– Monsieur, dit l'homme à la tête de pomme de reinette, il n'y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comté de Kent; il n'y en a pas, en vérité, monsieur. Je suis sûr qu'il n'y en a pas!» Et il regarda autour de lui d'un air triomphant, comme s'il avait été violemment contredit par quelqu'un, et qu'il fût parvenu à lui imposer silence.

«Il n'y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comté de Kent, répéta l'homme à la tête de pomme de reinette, après une pause.

– Excepté le pré de Mullins, articula solennellement le gros gentleman.

– Le pré de Mullins! s'écria l'autre avec un profond mépris.

– C'est une excellente terre, insinua un second gros homme.

– Oui, assurément, dit un troisième gros homme.

– Tout le monde sait cela,» poursuivit l'hôte corpulent.

L'homme à tête de pomme de reinette regarda dubitativement autour de lui; mais, se trouvant décidément en minorité, il prit un air de supériorité compatissante, et n'ajouta plus rien.

«De quoi parle-t-on? demanda la vieille dame à l'une de ses petites-filles d'un son de voix très-élevé; car, suivant l'usage des sourds, elle ne semblait pas imaginer que d'autres pussent entendre ce qu'elle-même disait.

– On parle de la terre, grand'maman.

– Qu'est-ce qu'on dit de la terre? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose?

– Non, non. M. Miller disait que notre terre est meilleure que le pré de Mullins.

– Qu'est-ce qu'il en sait? demanda la vieille dame avec indignation. Miller est un fat impertinent, et vous pouvez le lui dire de ma part.» Ayant proféré cette sentence, la vieille dame se redressa, et regarda le délinquant d'un air sévère, sans se douter un seul instant qu'elle avait parlé de manière à être entendue de tout le monde.

– Allons! allons! fit M. Wardle en s'empressant avec une anxiété naturelle de changer la conversation; que dites-vous d'un whist, monsieur Pickwick?

– Je l'aimerais par-dessus toute chose; mais, je vous prie, ne le faites pas à cause de moi.

– Oh! je vous assure que ma mère aime beaucoup à faire son whist. N'est-ce pas vrai, ma mère?»

La vieille dame, qui était beaucoup moins sourde sur ce sujet que sur tout autre, répondit affirmativement.

«Joe! Joe! cria le vieux gentleman, Joe! damné garçon… Ah! le voilà! Dressez les tables de jeu.»

Le léthargique jeune homme vint à bout de dresser, sans autre stimulant, deux tables de jeu: l'une pour faire le whist, l'autre pour jouer à la papesse Jeanne. Les joueurs de whist étaient: M. Pickwick et la vieille lady, M. Miller et le gros gentleman. L'autre jeu comprenait le reste de la société.

Le whist fut conduit avec tout le sérieux, avec toute la gravité qu'exige cet acte solennel, auquel, suivant nous, on a mal à propos et avec irrévérence donné le nom de jeu. Mais, à la table ronde, on faisait éclater une gaieté si bruyante, qu'elle nuisait notablement aux réflexions de M. Miller. Ce malheureux personnage n'étant pas aussi absorbé par son jeu qu'il aurait dû l'être, tombait dans des fautes, dans des crimes impardonnables, qui excitaient au plus haut degré la rage du gros gentleman, et éveillaient proportionnellement la bonne humeur de la vieille lady.

«Ah! ah! fit le criminel Miller d'un ton victorieux en prenant la septième levée. Je ne pouvais pas mieux jouer, j'espère; il était impossible de faire un trick de plus.»

La vieille dame ne le laissa pas longtemps dans cette heureuse situation d'esprit. «Miller aurait dû couper le carreau, dit-elle; n'est-il pas vrai, monsieur?»

M. Pickwick salua affirmativement.

Le joueur infortuné fit un appel à la générosité de son partner en disant d'un ton dubitatif: «Devais-je réellement le couper?

– Certainement, monsieur, répondit sèchement le gros gentleman.

– J'en suis désolé, répliqua Miller avec abattement.

– Il est bien temps! grommela son partner.

– Deux d'honneurs. Cela nous fait huit,» dit M. Pickwick.

On redonna des cartes.

«Pouvez-vous en faire encore une? demanda la vieille dame.

– Oui, répondit M. Pickwick. Double, simple; et le rob.

– On n'a jamais vu une pareille chance! fit observer M. Miller.

– Ni d'aussi vilaines cartes!» ajouta le gros gentleman.

Un silence solennel s'ensuivit. M. Pickwick était enjoué, la vieille dame attentive, le gros gentleman querelleur, et M. Miller craintif.

«Encore une partie double! s'écria la vieille dame triomphante, en plaçant sous le flambeau une pièce de six pence et un demi-penny, sans empreinte, comme mémorandum du fait.

– Encore une partie double, monsieur, dit M. Pickwick.

– Je le sais bien, monsieur,» répliqua le gros gentleman avec aigreur.

Dans le courant d'une autre partie, dont le résultat fut le même, M. Miller eut le malheur de faire une renonce. Aussi, le gros gentleman ne fut plus maître de contenir son irritation. La vieille dame, au contraire, entendait de mieux en mieux, tandis que l'infortuné Miller paraissait aussi peu dans son élément qu'un dauphin dans une guérite. Quand le whist fut terminé, le gros gentleman se retint dans un coin et resta parfaitement muet durant une heure vingt-sept minutes: alors seulement, sortant de sa retraite, il offrit à M. Pickwick une prise de tabac, avec l'air généreux d'un homme que la charité chrétienne engage à pardonner les injures qu'il a reçues.

Pendant ces événements, le jeu de la table ronde continuait avec gaieté. Isabelle Wardle s'était associée avec M. Trundle, Émily Wardle avec M. Snodgrass, et qui plus est, M. Tupman et la tante demoiselle avaient aussi formé une société de fiches et de galanteries. Le vieux M. Wardle était au comble de la joie; il conduisait une banque avec tant d'astuce, les dames montraient tant d'âpreté au gain, qu'un tonnerre d'éclats de rire retentissait continuellement autour de la table. Il y avait une vieille lady qui était toujours obligée de payer pour une demi-douzaine de cartes. Tout le monde en riait régulièrement à chaque tour, et quand la vieille lady avait l'air vexé de payer, on riait encore plus fort: alors son visage s'épanouissait par degrés, et elle finissait par faire chorus avec les autres. Quand la tante demoiselle faisait un mariage, les jeunes personnes éclataient de nouveau et la tante demoiselle devenait de très-mauvaise humeur; mais elle sentait la main de M. Tupman qui saisissait la sienne par-dessous la table, et son visage s'épanouissait aussi, puis elle prenait un air à peu près malin, comme si le mariage n'avait pas été aussi loin de la question qu'on le supposait. Alors tout le monde recommençait à rire, surtout le vieux Wardle qui s'amusait d'une plaisanterie au moins autant que les plus jeunes. Cependant, M. Snodgrass murmurait continuellement dans l'oreille de sa partner des sentiments poétiques, qui faisaient faire à un vieux gentleman sur les associations pour les cartes et sur les associations pour la vie, des remarques facétieuses et malignes, accompagnées de coups d'œil, de coups de coude et de sourires. L'hilarité de la compagnie en était redoublée, et spécialement celle de l'épouse du susdit vieux gentleman. De temps en temps M. Winkle éditait des bons mots, fort connus dans la ville, mais qui ne l'étaient pas encore dans la province; et comme tout le monde en riait de très-bon cœur et les trouvait excellente, M. Winkle était resplendissant d'honneur et de gloire. Quant au bienveillant ecclésiastique, il regardait cette scène d'un air satisfait, car le bon vieillard était heureux de voir des visages heureux autour de lui; et, quoique la joie fût assez bruyante, elle venait du cœur, non des lèvres, c'est-à-dire que c'était la véritable joie, après tout.

La soirée s'écoula rapidement au sein de ces récréations. Après un souper simple et substantiel, un cercle sociable fut formé autour du feu, et M. Pickwick déclara que jamais de sa vie il n'avait ressenti plus de vrai bonheur et n'avait été mieux disposé à jouir du présent hélas! trop fugitif.

Le vieillard hospitalier était assis en cérémonie auprès du fauteuil de sa mère, et tenait une de ses mains dans les siennes: «Voilà précisément ce que j'aime, disait-il. Les plus heureux instants de mon existence se sont passés auprès de ce vieux foyer, et je trouve du plaisir à y faire flamber du feu jusqu'à ce que la chaleur devienne insupportable. Voyez-vous… ma pauvre vieille mère que voilà, s'asseyait dans cette cheminée sur ce petit tabouret, quand elle était enfant. N'est-il pas vrai, ma mère?»

La vieille lady secoua la tête avec un sourire mélancolique, et l'on vit couler lentement sur ses joues ces larmes involontaires qui s'éveillent au souvenir des anciens temps et du bonheur écoulé depuis de longues années.

«Monsieur Pickwick, continua leur hôte après un court silence, vous m'excuserez si je parle souvent de cet endroit, car je l'aime passionnément, et je n'en connais pas d'autre. La vieille maison et les champs mêmes semblent être pour moi d'anciens amis. J'en dis autant de notre petite église garnie d'une épaisse tenture de lierre, sur lequel, par parenthèse, notre excellent ami que voilà a fait une chanson à son arrivée ici. Monsieur Snodgrass, il me semble que votre verre est vide.

– Je vous demande pardon, répliqua ce gentleman, dont la curiosité poétique avait été grandement excitée par la dernière phrase de son hôte. Vous parliez ce me semble d'une chanson sur le lierre?

– C'est à notre ami qu'il faut vous adresser à ce sujet, dit M. Wardle en indiquant l'ecclésiastique par un signe.

– Oserais-je vous prier, monsieur, de nous faire connaître cette composition? dit alors M. Snodgrass.

– Véritablement, répondit le vénérable ecclésiastique, c'est fort peu de chose et ma seule excuse pour m'en être rendu coupable, c'est que j'étais très-jeune dans ce temps-là. Telle qu'elle est, toutefois, vous allez l'entendre, si vous le désirez.»

Un murmure de curiosité fut naturellement la réplique, et le vieil ecclésiastique, soufflé de temps en temps par sa femme, commença à réciter la pièce de vers en question. «Je l'appelle,» dit-il:


LE LIERRE

		Oh! quelle plante singulière
		Que ce vieux gourmand de lierre,
		Qui rampe sur d'anciens débris!
		Il lui faut l'antique poussière
		Que les siècles seuls ont pu faire,
		Pour contenter ses appétits.
		Oh! quelle plante singulière
		Que ce vieux gourmand de lierre!

		Dans son domaine solitaire,
		Tantôt il s'étend sur la terre,
		Rongeant la pierre des tombeaux;
		Et tantôt, relevant la tête,
		Il grimpe, d'un air de conquête,
		Au sommet des plus grands ormeaux.
		Oh! quelle plante singulière
		Que ce vieux gourmand de lierre!

		Par le cours fatal des années,
		Les nations sont ruinées,
		Mais lui, rien ne peut le flétrir.
		Les plus grands monuments de l'homme,
		A quoi donc servent-ils, en somme?
		A l'abriter, à le nourrir.
		Oh! quelle plante singulière
		Que ce vieux gourmand de lierre!

Tandis que le bienveillant ecclésiastique répétait ses vers une seconde fois pour permettre à M. Snodgrass d'en prendre note, M. Pickwick étudiait avec un grand intérêt l'expression de sa physionomie. Il prit ensuite la parole et dit au vicaire:

«Voulez-vous me permettre, monsieur, malgré la nouveauté de notre connaissance, de vous demander si, dans le cours de votre carrière, comme ministre de l'évangile, vous n'avez pas observé beaucoup d'événements dignes d'être conservés dans la mémoire des hommes?

– Effectivement, monsieur, répliqua le ministre; j'ai observé beaucoup d'événements, mais dans une sphère étroite; et ils ont toujours été d'une nature simple et ordinaire.

– Vous avez réuni, je pense, quelques notes sur John Edmunds?» reprit M. Wardle, qui désirait mettre son ami en évidence, pour l'édification de ses nouveaux hôtes.

La vicaire fit un léger signe d'assentiment et se préparait à changer le sujet de la conversation, lorsque M. Pickwick lui dit: «Pardonnez-moi, monsieur; mais je vous serais obligé de m'apprendre qui était ce John Edmunds?

– C'est précisément ce que j'allais demander; ajouta M. Snodgrass avec vivacité.

– Vous êtes pris, s'écria le joyeux hôte. Il faudra, tôt ou tard, que vous satisfassiez la curiosité de ces messieurs; ainsi, vous feriez mieux de profiter de l'occasion et d'en finir sur-le-champ.»

Le vieux ministre sourit avec bonhomie et rapprocha sa chaise de la cheminée. Les autres membres se serrèrent aussi, principalement M. Tupman et la tante demoiselle, qui avaient peut-être l'ouïe un peu dure. Le cornet de la vieille lady fut ajusté soigneusement; M. Miller, qui s'était endormi, fut réveillé par son ex-partner, au moyen d'un pinçon monitoire, administré par-dessous la table, et le ministre, sans autre préface, commença le récit suivant, auquel nous avons pris la liberté de donner pour titre:


LE RETOUR DU CONVICT

«Lorsque je fus nommé vicaire de ce village, il y a juste vingt-cinq ans, j'y trouvai, parmi mes paroissiens, un certain Edmunds qui tenait à bail une petite ferme du voisinage. C'était un méchant homme, paresseux et dissolu par habitude, morose et féroce par disposition. Excepté quelques vagabonds abandonnés qui flânaient avec lui dans les champs ou qui s'abrutissaient à la taverne, il n'avait pas un seul ami, pas même une connaissance. En général on l'évitait, car personne ne se souciait de parler à un individu redouté par plusieurs, détesté par tous.

Cet homme avait une femme et un fils âgé d'environ douze ans. Je vous attristerais sans nécessité en vous dépeignant les souffrances qu'avait endurées sa femme, et tout ce que je pourrais vous dire ne suffirait pas pour apprécier suffisamment la douceur et la résignation qu'elle déployait dans les circonstances les plus délicates, ni la sollicitude pleine de tendresse et de douleur avec laquelle elle élevait son enfant. Que Dieu me pardonne ce que je vais dire, si c'est un soupçon peu charitable, mais, dans mon âme et conscience, je crois que son mari essaya systématiquement, pendant plusieurs années, de la faire mourir de chagrin. Elle supporta tout, cependant, pour l'amour de son fils; et même, quoique cela puisse paraître étrange à bien des gens, pour l'amour de son mari. Elle l'avait aimé autrefois, et malgré ses brutalités, malgré la cruauté qu'il lui témoignait, le souvenir de ce qu'il avait été pour elle éveillait encore dans son sein des sentiments de douce indulgence, auxquels, excepté la femme, toutes les autres créatures de Dieu sont étrangères.

Ils étaient pauvres: la conduite du mari ne permettait pas qu'il en fût autrement; mais le travail obstiné, incessant de la femme, les maintenait au-dessus du besoin. Cependant ses efforts étaient bien mal récompensés. Les gens qui passaient auprès de leur maison, le soir, entendaient souvent les pleurs, les gémissements de la malheureuse femme, et le bruit des coups qu'elle recevait. Plus d'une fois, après minuit, l'enfant vint frapper doucement à la porte de quelque maison voisine, où il était envoyé par sa mère, pour échapper à l'ivresse furieuse du père dénaturé.

Pendant tout ce temps, et quoique la pauvre créature portât souvent des marques de mauvais traitements, qu'elle ne pouvait pas entièrement cacher, elle assistait régulièrement au service divin. Chaque dimanche, matin et soir, elle occupait avec son fils le même banc dans notre petite église; et quoique la mère et l'enfant fussent tous deux pauvrement habillés (plus pauvrement même que beaucoup de leurs voisins qui se trouvaient dans une position encore plus précaire), leur toilette était toujours décente et propre. Chacun avait un signe amical et une parole bienveillante pour cette pauvre madame Edmunds, et parfois quand, au sortir de l'église, elle s'arrêtait sous les ormes qui conduisaient au porche, pour échanger quelques mots avec un voisin; ou quand elle ralentissait le pas pour regarder, avec l'orgueil et la tendresse d'une mère, son enfant, rose et bien portant, qui jouait devant elle avec quelques petits camarades, sa figure fatiguée s'éclairait d'une expression de gratitude profondément ressentie, et elle paraissait être sinon heureuse ou gaie, du moins résignée et tranquille.

Cinq ou six ans s'écoulèrent: l'enfant était devenu un jeune homme robuste et bien bâti, mais le temps, qui avait renforcé ses membres délicats, avait courbé la taille de sa mère et affaibli sa démarche; et cependant le bras qui aurait dû la supporter n'était plus enchaîné sous le sien, le visage qui aurait dû la réjouir ne la regardait plus en souriant. Elle occupait toujours le même banc, mais il y avait une place vacante à côté d'elle; sa bible était toujours tenue avec autant de soin, elle y faisait des signets pour l'ouvrir aux différentes lectures; mais il n'y avait plus personne pour la lire avec elle, et ses larmes coulaient sur son livre, et dérobaient à ses yeux le texte sacré. Ses voisins étaient encore aussi bienveillants qu'autrefois, mais maintenant elle détournait la tête pour éviter leur salut; elle ne s'arrêtait plus sous les vieux ormes, et elle n'enfermait plus dans son cœur des trésors de bonheur et d'espérance. Dans sa désolation elle enfonçait sa coiffe sur son visage et elle s'éloignait d'un pas précipité. Faut-il vous le dire? Ce jeune homme qui aurait dû conserver pieusement dans sa mémoire le souvenir des privations volontaires, des mauvais traitements que sa mère avait endurés pour lui; oubliant au contraire tout ce qu'il lui devait, et méprisant cruellement les angoisses de son cœur brisé, s'était lié avec les hommes les plus dépravés, les plus abandonnés de Dieu, et suivait une carrière de vices et de crimes, qui devait aboutir à la mort pour lui, à la honte pour elle. Hélas! pauvre nature humaine! Vous avez déjà deviné cela depuis longtemps.

La malheureuse femme était sur le point de voir compléter la mesure de ses infortunes. Des délits nombreux avaient été commis dans le voisinage. Les coupables étaient restés impunis, et leur audace s'en augmentait. Un vol nocturne, accompagné de circonstances aggravantes, occasionna des poursuites actives, des recherches sévères, auxquelles il était impossible d'échapper. Le jeune Edmunds fut soupçonné, ainsi que trois de ses compagnons; il fut arrêté, jugé et condamné à mort.

Le cri perçant et égaré, le cri maternel qui effraya l'audience quand le jugement solennel fut prononcé, retentit encore à mon oreille. Ce cri frappa de terreur le cœur du coupable, que le jugement, la condamnation, l'approche de la mort même n'avaient pu ébranler. Ses lèvres, jusqu'alors comprimées avec une sombre obstination, tremblèrent et se séparèrent involontairement. Son visage devint pâle, une sueur froide mouilla son front, ses membres vigoureux frissonnèrent, et il chancela sur son banc.

Dans le premier transport de ses angoisses, la mère désolée se jeta à genoux, et supplia douloureusement l'Être infini, qui l'avait soutenue jusqu'alors dans ses épreuves, de la délivrer de ce monde de misère, et d'épargner la vie de son unique enfant. A cette prière succéda une explosion de pleurs, une agonie de désespoir, telles que j'espère bien n'en revoir jamais de semblables. Dès cet instant, je fus convaincu que la douleur abrégerait sa vie, mais je n'entendis plus une seule plainte, un seul murmure s'échapper de ses lèvres.

C'était un déchirant spectacle de voir de jour en jour, dans la cour de la prison, cette malheureuse mère qui s'efforçait avec ferveur de toucher par l'affection, par les prières, le cœur pétrifié de son fils. Ce fut en vain: il resta sombre, farouche, impénitent. La commutation inespérée de sa peine, en celle de la transportation pour quatorze ans, ne put pas même adoucir pour un seul instant son endurcissement obstiné.

L'esprit de résignation qui avait si longtemps soutenu sa mère ne pouvait plus lutter contre la faiblesse et la maladie. Pourtant elle voulut revoir son fils encore une fois. Elle déroba à son lit de souffrances ses membres chancelants; mais ses forces la trahirent, et elle tomba presque inanimée sur le carreau.

C'est alors que l'indifférence et le stoïcisme tant vantés du coupable furent mis à une rude épreuve. Un jour se passa sans qu'il vît sa mère. Un second jour s'écoula, et elle ne vint pas. Un troisième soir arriva, et sa mère n'avait pas paru. Et dans vingt-quatre heures il devait être séparé d'elle peut-être pour toujours!

Ce nouveau châtiment, qui tombait si pesamment sur lui, le rendit presque fou. Oh! comme les pensées longtemps oubliées de son enfance revinrent en foule dans son esprit, tandis qu'il arpentait l'étroite cour d'un pas rapide, comme si la rapidité de sa course eût pu hâter l'arrivée des nouvelles attendues; comme le sentiment de sa misère et de son abandon s'empara amèrement de lui, lorsqu'il apprit la vérité fatale! Sa mère, la seule personne qui l'eût jamais aimé, sa mère était malade, peut-être mourante, à une demi-lieue de lui; quelques minutes auraient pu le porter près de son lit, s'il avait été libre, mais il ne devait plus la revoir. Il se précipita sur la grille, et saisissant les barreaux de fer avec l'énergie du désespoir, il la secoua et la fit trembler; il s'élança contre les murailles épaisses comme s'il avait voulu les briser. Mais la prison solide bravait ses efforts insensés, et il se mit à pleurer comme un faible enfant, en se tordant les mains.

Je portai au fils emprisonné les paroles de pardon et les bénédictions de sa mère, mais sans lui dire jusqu'à quel point son état était grave: je rapportai au lit de la mourante ses solennelles assurances de repentir et ses supplications ferventes pour obtenir ce pardon. J'écoutai avec une triste compassion les mille projets que le coupable repentant faisait déjà pour soutenir sa mère, pour la rendre heureuse quand il reviendrait de son exil. Et je savais que longtemps avant qu'il eût atteint le but de son voyage elle ne serait plus de ce monde!

Il fut emmené pendant la nuit. Peu de semaines après, l'âme de la pauvre femme prit son vol, et, comme je le crois avec confiance, pour une région de paix et de bonheur éternel. J'accomplis moi-même le service funèbre sur ses restes, qui reposent maintenant dans notre petit cimetière: il n'y a point de pierre à la tête de sa tombe, à quoi bon? Ses chagrins étaient connus aux hommes et ses vertus à Dieu.

Il avait été convenu, avant le départ du condamné, qu'il écrirait à sa mère aussitôt qu'il en pourrait obtenir la permission, et que ses lettres me seraient adressées, car son père avait positivement refusé de le voir, depuis le moment de son arrestation, et se souciait peu qu'il fût mort ou vivant. Nombre d'années s'écoulèrent sans que je reçusse de ses nouvelles; et lorsque la moitié de son temps fut passée, j'en conclus qu'il n'existait plus, et en vérité, je le souhaitais presque.

Je me trompais cependant. A son arrivée à Botany-Bay[9 - Colonie pénitentiaire.], il avait été envoyé dans l'intérieur des terres, et ce fut apparemment pour cela qu'aucune de ses lettres ne me parvint. Il resta au même endroit pendant quatorze années, persévérant constamment dans ses bonnes résolutions, et fidèle aux promesses qu'il avait faites à sa mère. Quand son temps fut fini, il surmonta d'énormes difficultés pour regagner l'Angleterre, et revint à pied au lieu de sa naissance.

Par une belle soirée du mois d'août, John Edmunds rentra dans le village dont il avait été honteusement emmené dix-sept années auparavant. Le chemin qu'il suivait passait au milieu du cimetière, et son cœur se gonfla en le traversant, les rayons du soleil couchant se jouaient à travers les branches gigantesques des vieux ormes qui réveillaient dans l'esprit du libéré les souvenirs de son jeune âge; il se rappelait le temps où, s'attachant à la main de sa mère, il se rendait gaiement à l'église avec elle; il croyait voir encore son pâle visage; il croyait sentir les larmes brûlantes qui tombaient sur son front lorsqu'elle se baissait pour l'embrasser, et qui le faisaient pleurer aussi, quoiqu'il ne sût guère alors combien ces larmes étaient remplies d'amertume. Il se rappelait encore combien de fois il avait couru joyeusement dans ce même sentier avec quelques-uns de ses petits camarades, se retournant de temps en temps pour apercevoir le sourire de sa mère, ou pour entendre sa douce voix; et alors il lui sembla qu'un rideau se tirait dans sa mémoire; et mille souvenirs de tendresse méconnue et d'avertissements méprisés, de promesses oubliées, vinrent se presser dans son cerveau et déchirer son cœur.

Il entra dans l'église, car c'était un dimanche, et quoique le service du soir fût fini et que les assistants fussent dispersés, la vieille porte de chêne, aux larges clous, n'était point encore fermée. Les pas du convict retentirent sous la voûte, et dans le calme religieux qui régnait autour de lui, il se trouva si isolé qu'il eut presque peur. Il regarda les objets qui l'entouraient: rien n'était changé. L'église lui paraissait plus petite que dans son enfance, mais elle renfermait toujours les vieux monuments qu'il avait contemplés mille fois avec une crainte enfantine. Là se trouvait la petite chaire, ornée du coussin fané où le ministre posait sa bible, et où il avait entendu prêcher la parole de Dieu; ici la table de communion, devant laquelle il avait si souvent répété, dans son enfance, les commandements qu'il avait oubliés quand il était devenu homme. Il s'approcha de l'ancien banc de sa mère; le coussin avait été retiré, la bible n'y était point. Il pensa que peut-être Mme Edmunds occupait maintenant un siége plus pauvre, ou que peut-être elle était devenue infirme et ne pouvait plus aller seule jusqu'à l'église. Il n'osait pas arrêter son esprit sur une autre supposition. Une sensation de froid s'empara de lui, et il tremblait de tous ses membres en se détournant pour sortir.

Comme il arrivait sous le porche, il y vit entrer un homme vieux et cassé. Il tressaillit, car il le reconnaissait: souvent il l'avait vu creuser des fosses dans le cimetière derrière l'église: et maintenant qu'est-ce que l'honnête sacristain allait dire au convict libéré? Le vieillard leva les yeux, le regarda un instant, lui souhaita le bonsoir, et s'éloigna avec lenteur. Il ne l'avait pas reconnu.

Edmunds descendit la colline et traversa le village. La saison était chaude, et les habitants, assis à leur porte ou se promenant dans leur petit jardin, jouissaient de la fraîcheur du soir et des douceurs du repos, après les fatigues de la journée. Beaucoup de regards se dirigèrent vers l'étranger, et il jeta à droite et à gauche bien des coups d'œil inquiets, pour voir si on se souvenait de lui et si on l'évitait. Il y avait des figures nouvelles dans presque toutes les maisons; à la porte de quelques-unes il reconnaissait la physionomie d'un camarade d'école, un bambin lorsqu'il l'avait quitté, et maintenant environné de ses joyeux enfants: devant d'autres chaumières il voyait, assis dans un fauteuil, un vieillard faible et infirme, qu'il se rappelait avoir connu encore jeune et vigoureux. Tous l'avaient oublié et il passa sans que personne lui adressât une parole.

Les derniers et doux rayons du soleil avaient jeté sur la terre une riche teinte de pourpre, donnant un éclat doré aux épis jaunis et allongeant l'ombre des arbres, lorsqu'il arriva devant la vieille maison, la maison de son enfance, après laquelle son cœur avait soupiré si souvent, si ardemment, durant de longues et pénibles années de captivité et de douleur. La palissade était basse, quoiqu'il se rappelât le temps où elle lui paraissait gigantesque; il regarda par-dessus dans le jardin. Il y vit beaucoup plus de fleurs qu'il n'y en avait autrefois, mais les vieux arbres y étaient encore. Il reconnut celui sous lequel il s'était couché mille fois lorsqu'il était fatigué de jouer au soleil, laissant doucement aller ses sens au léger sommeil d'une enfance heureuse. Il entendit des voix dans l'intérieur de la maison, mais elles affectèrent péniblement son oreille, car il ne les connaissait point, et elles exprimaient la gaieté. Or il savait bien que sa pauvre vieille mère ne pouvait pas être gaie, lui absent. La porte s'ouvrit et il en vit sortir une troupe de petits enfante riant et gambadant.

Le père, avec un marmot dans ses bras, parut sur le seuil et les enfants se pressèrent autour de lui, frappant joyeusement des mains, et le tirant de toutes leurs forces pour lui faire prendre part à leurs jeux. Le convict se rappela combien de fois, à la même place, il s'était dérobé aux regards de son père; il se rappela combien de fois il avait caché sous ses draps sa tête tremblante, en entendant les sanglote étouffés de sa malheureuse mère quand elle avait été injuriée et battue par son mari furieux. Il se détourna, et ses poings étaient crispés, ses dents étaient serrées avec rage, lorsqu'il s'éloigna de la maison paternelle.

Tel était donc le retour qui avait occupé son esprit pendant un si grand nombre d'années pénibles, et pour lequel il avait supporté tant de souffrances! Pas un visage ami, pas un regard de pardon, pas une main pour l'aider, pas une maison pour l'accueillir; et cela dans le village où il était né! Quel abandon! quelle solitude! plus amère mille fois que celle des contrées sauvages où il avait été exilé!

Il reconnut alors que, sur la terre lointaine de l'infamie et de la servitude, il s'était représenté les lieux de sa naissance tels qu'il les avait laissés, non pas tels qu'il devait les retrouver. La triste réalité se dévoila tout d'un coup à son esprit, et abattit son courage. Il n'eut pas la force de prendre des informations ni de se présenter à la seule personne qui devait le recevoir avec compassion. Il marcha lentement devant lui, évitant la grande route, comme un coupable, entra dans une prairie qu'il avait parcourue jadis dans tous les sens, couvrit son visage de ses mains, et se laissa tomber sur l'herbe.

Un homme, qu'Edmunds n'avait point aperçu, était assis tout auprès de lui sur la terre. Il se retourna pour regarder le nouveau venu, et Edmunds entendant le frôlement de ses habits releva la tête.

Cet homme portait le costume du Work-House; son corps était courbé, sa face jaune et ridée. Il paraissait très-vieux, mais plutôt par l'effet destructeur de l'intempérance et des maladies que par le résultat graduel des années. Ses yeux étaient lourds et ternes, mais quand ils eurent contemplé Edmunds pendant quelques instants, ils s'animèrent d'une étrange expression d'alarme, et s'ouvrirent si horriblement qu'ils semblaient près de sortir de leur orbite.

Le convict, se levant peu à peu sur ses genoux, examinait avec une anxiété toujours croissante le visage du vieillard. Ils s'observèrent ainsi en silence durant assez longtemps.

Tout à coup le vieillard tressaillit, devint affreusement pâle, se leva en chancelant et recula quelques pas, en voyant qu'Edmunds se levait aussi.

«Parlez-moi! que j'entende le son de votre voix! s'écria le libéré palpitant d'émotion.

– N'avance pas!» s'écria le vieillard en blasphémant.

Mais Edmunds ne l'écoutait point et continuait à s'approcher de lui.

«N'avance pas! répéta-t-il en frémissant de rage et de terreur; et en même temps, levant son bâton, il en frappa violemment le libéré au visage.

– Mon père!.. Misérable!..» murmura celui-ci entre ses dents serrées; puis, s'élançant avec fureur, il saisit le vieillard à la gorge; mais il se souvint que c'était son père, et ses mains retombèrent sans force à ses côtés.

Le vieillard jeta un cri perçant, qui retentit à travers les champs déserts comme les hurlements d'un mauvais esprit. Sa face devint livide, le sang jaillit de sa bouche et de son nez, il chancela et tomba en arrière. Il s'était rompu un vaisseau, et lorsque son fils le releva de la mare de sang noir et épais qu'il avait vomie, il était mort.

Dans un coin de notre cimetière, repose un homme que j'ai employé à mon service pendant trois années, après cet événement. Il était réellement repentant et corrigé. Personne n'a su durant sa vie qui il était, ni d'où il venait. C'était Edmunds le convict libéré.»




CHAPITRE VII.

Comment M. Winkle, au lieu de tirer le pigeon et de tuer la corneille, tira la corneille et blessa le pigeon. Comment le club de la Crosse de Dingley-Dell lutta contre celui de Muggleton, et comment Muggleton dîna aux dépens de Dingley-Dell. Avec diverses autres matières également instructives et intéressantes


Les fatigantes aventures de la journée, ou peut-être l'influence somnifère de l'histoire racontée par le ministre, opérèrent si fortement sur les nerfs de M. Pickwick qu'il était à peine au lit depuis cinq minutes, lorsqu'il s'endormit d'un sommeil profond. Il n'en fut tiré que le lendemain matin par les brillants rayons du soleil levant, qui pénétraient dans sa chambre, et qui semblaient lui adresser des reproches.

M. Pickwick n'était pas paresseux: comme un vaillant guerrier, il s'élança hors de sa tente… je veux dire à bas de son lit.

«Quel délicieux pays! s'écria-t-il avec enthousiasme en ouvrant sa jalousie. Ah! lorsqu'on a senti l'influence d'un semblable paysage, pourrait-on consentir à vivre pour n'apercevoir chaque jour que des briques et des ardoises? Pourrait-on continuer d'exister dans un lieu où l'on ne voit pas de foin, excepté dans les écuries; pas de plantes fleuries excepté des joubarbes sur les toits; pas de vaches, excepté celles de l'impériale des voitures? Rien qui rappelle le dieu Pan, excepté des pans de muraille. Pourrait-on consentir à traîner sa vie dans un tel séjour? je le demande, pourrait-on endurer une semblable existence?»

Après avoir ainsi, durant longtemps, interrogé la solitude, suivant l'usage des plus grands poëtes, M. Pickwick allongea la tête hors de la croisée, et regarda autour de lui.

La douce et pénétrante odeur des foins qu'on venait de faucher montait jusqu'à lui. Les mille parfums des petites fleurs au jardin embaumaient l'air d'alentour; la verte prairie brillait sous la rosée matinale, et chaque brin d'herbe étincelait agité par un doux zéphyr. Enfin les oiseaux chantaient, comme si chacune des larmes de l'aurore avait été pour eux une source d'inspiration. En contemplant ce spectacle, M. Pickwick tomba dans une douce et mystérieuse rêverie.

«Ohé!» tels furent les sons qui le rappelèrent à la vie réelle.

Sa vue se porta rapidement sur la droite; mais il ne découvrit personne. Ses yeux s'égarèrent vers la gauche et percèrent en vain l'étendue. Il mesura d'un regard audacieux le firmament; mais ce n'était point de là qu'on l'appelait; enfin il fit ce qu'un esprit vulgaire aurait fait du premier coup, il regarda dans le jardin et y vit M. Wardle.

«Comment ça va-t-il? lui demanda son joyeux hôte. Belle matinée, n'est-ce pas? Charmé de vous voir levé de si bonne heure. Dépêchez-vous de descendre, je vous attendrai ici.»

M. Pickwick n'eut pas besoin d'une seconde invitation. Dix minutes lui suffirent pour compléter sa toilette, et à l'expiration de ce terme, il était à côté du vieux gentleman.

«Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Pickwick en voyant que son hôte était armé d'un fusil et qu'il y en avait un second près de lui, sur le gazon.

– Votre ami et moi, répliqua M. Wardle, nous allons tirer des corneilles avant déjeuner. Il est très-bon tireur, n'est-il pas vrai?

– Je le lui ai entendu dire, mais je ne lui ai jamais vu ajuster la moindre chose.

– Je voudrais bien qu'il se dépêchât, murmura M. Wardle; et il appela: Joe! Joe!»

Peu de temps après on vit sortir de la maison le gros joufflu, qui, grâce à l'influence excitante de la matinée, n'était guère assoupi qu'aux trois quarts.

«Allez appeler le gentleman, lui dit son maître, et prévenez-le qu'il me trouvera avec M. Pickwick, dans le bois. Vous lui montrerez le chemin, entendez-vous?»

Joe s'éloigna pour exécuter cette commission, et M. Wardle, portant les deux fusils, conduisit M. Pickwick hors du jardin.

«Voici la place,» dit-il au bout de quelques minutes en s'arrêtant dans une avenue d'arbres. C'était un avertissement inutile, car le croassement continuel des pauvres corneilles indiquait suffisamment leur domicile.

Le vieux gentleman posa l'un des fusils sur la terre et chargea l'autre.

«Voilà nos gens, dit M. Pickwick. Et en effet on aperçut au loin M. Tupman, M. Snodgrass et M. Winkle, car Joe ne sachant pas, au juste, lequel de ces messieurs il devait amener, avait jugé, dans sa sagacité profonde, que pour prévenir toute erreur, le meilleur moyen était de les convoquer tous les trois.

«Arrivez! arrivez! cria le vieux gentleman à M. Winkle. Un fameux tireur comme vous aurait dû être prêt depuis longtemps, même pour si peu de chose.»

M. Winkle répondit par un sourire contraint, et ramassa le fusil qui lui était destiné, avec l'expression de physionomie qui aurait pu convenir à une corneille métaphysicienne, tourmentée par le pressentiment d'une mort prochaine et violente. C'était peut-être de l'indifférence, mais cela ressemblait prodigieusement à de l'abattement.

Le vieux gentleman fit un signe, et deux gamins déguenillés commencèrent à grimper lestement sur deux arbres.

«Pourquoi faire ces enfants?» demanda brusquement M. Pickwick.

Son bon cœur s'était alarmé, car il avait tant entendu parler de la détresse des laboureurs, qu'il n'était pas éloigné de croire que leurs enfants pussent être forcés par la misère, à s'offrir eux-mêmes pour but aux chasseurs, afin d'assurer ainsi à leurs parents une chétive subsistance.

«Seulement pour faire lever le gibier, répondit en riant M. Wardle.

– Pour faire quoi?

– Pour effrayer les corneilles.

– Ah! voilà tout?

– Oui. Vous voilà entièrement tranquille?

– Tout à fait.

– Très-bien! Commencerai-je? ajouta le vieux gentleman en s'adressant à M. Winkle.

– Oui, s'il vous plaît, répondit celui-ci, enchanté d'avoir un moment de répit.

– Reculez-vous un peu. Allons! voilà le moment!»

L'un des enfants cria en secouant une branche, sur laquelle était un nid, et aussitôt une douzaine de jeunes corneilles, interrompues au milieu d'une très-bruyante conversation, s'élancèrent au dehors pour demander de quoi il s'agissait. Le vieux gentleman fit feu, par manière de réplique. L'un des oiseaux tomba et les autres s'envolèrent.

– Ramassez-le Joe,» dit le vieux gentleman.

Le corpulent jeune homme s'avança, et ses traits s'épanouirent en guise de sourire: des visions indistinctes de pâtés de corneilles flottaient devant son imagination. En emportant l'oiseau, il riait, car la victime était grasse et tendre.

«Maintenant, à votre tour, monsieur Winkle, dit le vieux gentleman en rechargeant son fusil. Allons! tirez!»

M. Winkle s'avança, et épaula son fusil. M. Pickwick et ses compagnons se reculèrent involontairement, pour éviter la pluie de corneilles qu'ils étaient sûrs de voir tomber sous le plomb dévastateur de leur ami. Il y eut une pose solennelle, un grand cri, un battement d'ailes, un léger clic…

«Oh! oh! fit le vieux gentleman.

– Il ne veut pas partir? demanda M. Pickwick.

– Il a raté, répondit M. Winkle, qui était fort pâle, probablement de désappointement.

– C'est étrange, dit le vieux gentleman en prenant le fusil. Cela ne lui est jamais arrivé.

– Comment? je ne vois aucun reste de la capsule.

– En vérité? répartit M. Winkle: j'aurai complétement oublié la capsule.»

Cette légère omission fut réparée; M. Pickwick s'abrita de nouveau, et M. Tupman se mit derrière un arbre. M. Winkle fit un pas en avant, d'un air déterminé, en tenant son fusil à deux mains. L'enfant cria; quatre oiseaux s'envolèrent; M. Winkle leva son arme; on entendit une explosion, puis un cri d'angoisse; mais ce n'était pas le cri d'une corneille. M. Tupman avait sauvé la vie à beaucoup d'innocents oiseaux, en recevant dans son bras gauche une partie de la charge.

Il serait impossible d'exprimer la confusion qui s'en suivit; de dire comment M. Pickwick, dans les premiers transports de son émotion, appela M. Winkle, misérable! comment M. Tupman était étendu sur le gazon; comment M. Winkle, frappé d'horreur, s'était agenouillé auprès de lui; comment M. Tupman, dans le délire, invoquait plusieurs noms de baptême féminins, puis ouvrait un œil, puis l'autre, et retombait en arrière, en les fermant tous les deux. Une telle scène serait aussi difficile à décrire, qu'il le serait de peindre le malheureux blessé revenant graduellement à lui-même, voyant bander ses plaies avec des mouchoirs, et regagnant lentement la maison, appuyé sur ses amis inquiets.

Les dames étaient sur le seuil de la porte, attendant le retour de ces messieurs pour déjeuner. La tante demoiselle brillait entre toutes; elle sourit et leur fit signe de venir plus vite. Il était évident qu'elle ne savait point l'accident arrivé. Pauvre créature! Il y a des moments où l'ignorance est véritablement un bienfait.

On approchait de plus en plus.

«Qu'est-il donc arrivé au vieux petit monsieur? dit à demi-voix miss Isabella Wardle. La tante demoiselle ne fit pas attention à cette remarque. Elle crut qu'il s'agissait de M. Pickwick; car à ses yeux, Tracy Tupman était un jeune homme: elle voyait ses années à travers un verre rapetissant.

– Ne vous effrayez point! cria M. Wardle à ses filles; et la petite troupe était tellement pressée autour de M. Tupman, qu'on ne pouvait pas encore distinguer clairement la nature de l'événement.

– Ne vous effrayez point, répéta M. Wardle quelques pas plus loin.

– Qu'y a-t-il donc! s'écrièrent les dames horriblement alarmées par cette précaution.

– IL est arrivé un petit accident à M. Tupman; voilà tout.»

La tante demoiselle poussa un cri perçant, ferma les yeux et se laissa tomber à la renverse dans les bras des deux jeunes personnes.

«Jetez-lui de l'eau froide au visage, s'écria le vieux gentleman.

– Non! Non! murmura la tante demoiselle. Je suis mieux maintenant, Bella… Émily… Un chirurgien… Est-il blessé? est-il mort? est-il… Ah! ah! ah!..» Et la tante demoiselle, poussant de nouveaux cris, eut une attaque de nerfs n° 2.

«Calmez-vous, dit M. Tupman affecté presque jusqu'aux larmes de cette expression de sympathie pour ses souffrances. Chère demoiselle, calmez-vous!

– C'est sa voix! s'écria la tante demoiselle; et de violents symptômes d'une attaque n° 3 se manifestèrent aussitôt.

– Ne vous tourmentez pas, je vous en supplie, très-chère demoiselle, reprit M. Tupman d'une voix consolante. Je suis fort peu blessé, je vous assure.

– Vous n'êtes donc pas mort? s'écria la nerveuse personne. Oh! dites que vous n'êtes pas mort.

– Ne faites pas la folle, Rachel, interrompit M. Wardle, d'une manière plus brusque que ne semblait le comporter la nature poétique de cette scène. Quelle diable de nécessité y a-t-il, qu'il vous dise lui-même qu'il n'est pas mort?

– Non! je ne le suis pas, reprit M. Tupman; je n'ai pas besoin d'autres secours que les vôtres. Laissez-moi m'appuyer sur votre bras…» Et il ajouta à son oreille: «O miss Rachel!» Pleine d'agitation, la dame de ses pensées s'avança et lui offrit son bras. Ils entrèrent ensemble dans le salon. M. Tracy Tupman pressa doucement sur ses lèvres une main qu'on lui abandonna, et se laissa tomber ensuite sur un canapé.

«Vous trouvez-vous mal? demanda Rachel avec anxiété.

– Non, ce n'est rien; je serai mieux dans un instant, répondit M. Tupman en fermant les yeux.

– Il dort! murmura la tante demoiselle (il avait clos ses paupières depuis près de vingt secondes). Il dort! cher M. Tupman!»

M. Tupman sauta sur ses pieds. Oh! répétez ces paroles! s'écria-t-il.

La dame tressaillit. «Sûrement vous ne les avez pas entendues, dit-elle avec pudeur.

– Oh! si, je les ai entendues, répliqua chaleureusement M. Tupman. Répétez ces paroles, si vous voulez que je guérisse! répétez-les.

– Silence! dit la dame! voilà mon frère!»

M. Tracy Tupman reprit sa première position, et M. Wardle entra dans la chambre, accompagné d'un chirurgien.

Le bras fut examiné; la blessure pansée, et déclarée fort légère; et l'esprit des assistants se trouvant ainsi rassuré ils procédèrent à satisfaire leur appétit. La gaieté brillait de nouveau sur leurs visages. M. Pickwick seul restait silencieux et réservé; la doute et la méfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance en M. Winkle avait été ébranlée, grandement ébranlée par les aventures du matin.

«Jouez-vous à la crosse? demanda M. Wardle au chasseur.

Dans tout autre temps M. Winkle aurait répondu d'une manière affirmative, mais il sentit la délicatesse de sa position, et répliqua modestement: «Non monsieur.

– Et vous, monsieur? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.

– J'y jouais autrefois, répliqua celui-ci; mais j'y ai renoncé désormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.

– N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu la grande partie entre les camps opposés de Muggleton et de Dingley-Dell? demanda M. Pickwick.

– Oui, répliqua leur hôte: vous y viendrez, n'est-ce pas?

– Oui, monsieur, répondit M. Pickwick: j'ai grand plaisir à voir des exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la maladresse des gens ne met pas en péril la vie de leurs semblables.» En prononçant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frémir le coup d'œil pénétrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors: «Ne serait-il pas convenable de confier notre ami blessé aux soins de ces dames?

– Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M Tupman.

– Ce serait impossible,» ajouta M. Snodgrass.

Il fut donc convenu que M. Tupman resterait à la maison sous la surveillance des dames, et que la portion masculine de la société, conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d'habileté qui avait tiré Muggleton de sa torpeur, et inoculé à Dingley-Dell une excitation fébrile.

Il n'y avait guère qu'une demi-lieue de distance à parcourir, et le sentier couvert de mousse passait par des allées ombragées. La conversation roula principalement sur les délicieux paysages qui se découvraient tour à tour, et M. Pickwick regretta presque d'avoir été si vite, lorsqu'il se trouva dans la grande rue de Muggleton.

Toutes les personnes dont le génie est doué de la moindre propension géographique savent, nécessairement, que la ville de Muggleton jouit d'une corporation, qu'elle possède un maire, des bourgeois, des électeurs: et quiconque consultera les Adresses du maire aux freemen, ou celles des freemen au maire, ou celles du maire et des freemen à la corporation, ou celles du maire, des freemen et de la corporation au Parlement, apprendra par là ce qu'il aurait dû connaître auparavant: à savoir, que Muggleton est un bourg ancien et loyal, unissant une ferveur zélée pour les principes du christianisme à un attachement solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la corporation et divers habitants, ont présenté à différentes reprises soixante-huit pétitions pour qu'on permit la vente des bénéfices dans l'église, quatre-vingt-six pétitions pour qu'on défendît la vente dans les rues le dimanche, mille quatre cent vingt pétitions contre la traite des noirs en Amérique, avec un nombre égal de pétitions contre toute espèce d'intervention législative, au sujet du travail exagéré des enfants, dans les manufactures anglaises.

Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg, il contempla la scène qui s'offrit à ses yeux avec une curiosité mélangée d'intérêt.

La place du marché avait la forme d'un carré au centre duquel s'était érigée une vaste auberge. Son enseigne énorme étalait un objet fort commun dans les arts, mais qu'on rencontre rarement dans la nature, c'est-à-dire un lion bleu, ayant trois pattes en l'air et se balançant sur l'extrémité de l'ongle central de la quatrième. On voyait aux environs un bureau d'assurance contre l'incendie et celui d'un commissaire-priseur, les magasins d'un marchand de blé et d'un marchand de toile, les boutiques d'un sellier, d'un distillateur, d'un épicier et d'un cordonnier, lequel cordonnier faisait également servir son local à la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espèce, des parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite maison de briques rouges, précédée d'une sorte de cour pavée, et que tout le monde, à la première vue, reconnaissait pour appartenir à un avoué. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte de laquelle s'étalait une large plaque de cuivre annonçant, en caractères très-lisibles, que cette maison appartenait à un chirurgien. Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou trois boutiquiers, se tenant debout sur le pavé de leur porte, avaient l'air fort désireux de se rendre au même endroit, comme ils auraient pu le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de chalands.

M. Pickwick s'était déjà arrêté pour faire ces observations qu'il se proposait de noter à son aise, mais comme ses amis avaient quitté la grande rue, il se hâta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ de bataille.

Les barres que les joueurs doivent conquérir ou défendre étaient déjà placées, aussi bien qu'une couple de tentes pour servir au repos et au rafraîchissement des parties belligérantes. Mais le jeu n'était pas encore commencé. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens s'amusaient d'un air majestueux à jeter négligemment leur balle d'une main dans l'autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout à fait la tournure d'amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen, vêtus de la même manière, étaient éparpillés autour des tentes, vers l'une desquelles M. Wardle conduisit sa société.

Plusieurs douzaines de «Comment vous portez-vous?» saluèrent l'arrivée du vieux gentleman, et il y eut un soulèvement général de chapeaux de paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle, lorsqu'il introduisit ses hôtes comme des gentlemen de Londres, qui désiraient vivement assister aux agréables divertissements de la journée.

«Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d'entrer dans la marquise, dit un très-volumineux gentleman, dont le corps paraissait être la moitié d'une gigantesque pièce de flanelle, perchée sur une couple de traversins.

– Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman aussi volumineux que le précédent, et qui ressemblait à l'autre moitié de la susdite pièce de flanelle.

– Vous êtes bien bon, répondit M. Pickwick.

– Par ici, reprit le premier gentleman; c'est ici que l'on marque, c'est la place la meilleure;» et il les précéda en soufflant comme un cheval poussif.

Jeu superbe, – noble occupation, – bel exercice, – charmant! Telles furent les paroles qui frappèrent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans la tente, et le premier objet qui s'offrit à ses regards fut son ami de la voiture de Rochester. Il était en train de pérorer, à la grande satisfaction d'un cercle choisi des joueurs élus par la ville de Muggleton. Son costume s'était légèrement amélioré. Il avait des bottes neuves, mais il était impossible de le méconnaître.

L'étranger reconnut immédiatement ses amis. Avec son impétuosité ordinaire et en parlant continuellement, il se précipita vers M. Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un siége, comme si tous les arrangements du jeu avaient été spécialement sous sa direction.

«Par ici! – par ici! – ça sera fièrement amusant, – muids de bière, – monceaux de bœuf, – tonneaux de moutarde, – glorieuse journée, – asseyez-vous, – mettez-vous à votre aise, – charmé de vous voir, très-charmé.»

M. Pickwick s'assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass suivirent également les indications de leur mystérieux ami. M. Wardle l'examinait avec un étonnement silencieux.

– M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick à l'étranger.

– Un de vos amis? s'écria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous portez-vous? – Les amis de nos amis sont… – Votre main, monsieur.»

En enfilant ces phrases, l'étranger saisit la main de M. Wardle avec toute la chaleur d'une vieille intimité, puis se recula de deux ou trois pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa main de nouveau plus chaudement encore que la première fois, s'il est possible.

«Et comment êtes-vous venu ici? demanda M. Pickwick avec un sourire où la bienveillance luttait contre la surprise.

– Venu? – Je loge à l'auberge de la Couronne, à Muggleton. – Rencontré une société. – Jaquettes de flanelle, – pantalons blancs, – sandwiches aux anchois, – rognons braisés, – fameux gaillards, – charmant!»

M. Pickwick connaissait assez le système sténographique de l'étranger pour conclure de cette communication rapide et disloquée que, d'une manière ou d'une autre, il avait fait connaissance avec les Muggletoniens, et que, par un procédé qui lui était particulier, il était parvenu à en extraire une invitation générale. La curiosité de M. Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prépara à considérer le jeu qui venait de commencer.

Les deux joueurs les plus renommés du fameux club de Muggleton, M. Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses à la main, se portèrent solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble ornement de Dingley-Dell, fut choisi pour bouler contre le redoutable Dumkins, et M. Struggles fut élu pour rendre le même office à l'invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placés pour guetter les balles en différents endroits de la plaine, et chacun d'eux se mit dans l'attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se courbant, comme s'il avait voulu offrir un dos favorable à quelque apprenti saute-mouton. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et même on pense généralement qu'il serait impossible de bien voir venir une balle dans une autre attitude.

Les arbitres se placèrent derrière les guichets et les compteurs se préparèrent à noter les points. Il se fit alors un profond silence. M. Luffey se retira quelques pas en arrière du guichet de l'immuable Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle à son œil droit. Dumkins, les yeux fixés sur chaque mouvement de Luffey, attendait l'arrivée de la balle avec une noble confiance.

«Attention, s'écria soudain le bouleur, et en même temps la balle s'échappe de sa main, rapide comme l'éclair, et se dirige vers le centre du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes; il reçut la balle sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les éclaireurs, qui s'étaient baissés justement assez pour la laisser passer au-dessus de leur tête.

– Courez! courez! – Une autre balle! – Maintenant! – Allons! – Jetez-la! – Allons! – Arrêtez-la! – Une autre! – Non! – Oui! – Non! – Jetez-la! – Jetez-la.» Telles furent les acclamations qui suivirent ce coup, à la conclusion duquel Muggleton avait gagné deux points.

Cependant Podder n'était pas moins actif à se couvrir de lauriers, dont l'éclat rejaillissait également sur Muggleton. Il bloquait les balles douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs étaient sur les dents. Les bouleurs furent changés et d'autres boulèrent jusqu'à ce que leur bras en devinssent roides; mais Dumkins et Podder restèrent invaincus. Vainement la balle était lancée droit au centre du guichet, ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman d'un certain âge s'efforçait-il d'arrêter son mouvement, elle roulait entre ses jambes ou glissait entre ses doigts; un mince gentleman essayait-il de l'attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et de Podder, Muggleton avait marqué cinquante-quatre points, tandis que la marque des Dingley-Dellois était aussi blanche que leurs visages. L'avantage était trop grand pour être reconquis. Vainement l'impétueux Luffey, vainement l'enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que l'expérience et le savoir pouvaient leur suggérer pour regagner le terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientôt Dingley-Dell fut obligé de reconnaître Muggleton pour son vainqueur.

Cependant l'étranger à l'habit vert n'avait fait que boire, manger et parler à la fois et sans interruption. A chaque coup bien joué, il exprimait son approbation d'une manière pleine de condescendance et qui ne pouvait manquer d'être singulièrement flatteuse pour les joueurs qui la méritaient. Mais aussi, chaque fois qu'un joueur ne pouvait saisir la balle ou l'arrêter, il fulminait contre le maladroit. Ah! stupide! – Allons, maladroit! – Imbécile! – Cruche! etc. Exclamations au moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge excellent, infaillible dans tous les mystères du noble jeu de la crosse.

«Fameuse partie! bien jouée! Certains coups admirables! dit l'étranger à la fin du jeu, au moment où les deux partis se pressaient dans la tente.

– Vous y jouez, monsieur? demanda M. Wardle qui avait été amusé par sa loquacité.

– Joué? parbleu! Mille fois. Pas ici; aux Indes occidentales. Jeu entraînant! chaude besogne, très-chaude!

– Ce jeu doit être bien échauffant dans un pareil climat! fit observer M. Pickwick.

– Échauffant? Dites brûlant! grillant! dévorant! Un jour, je jouais un seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo, à qui ferait le plus de points. Jouant à pile ou face qui commencera, je gagne: sept heures du matin: six indigènes pour ramasser les balles. Je commence. Je renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense! Les indigènes se trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace; ils se trouvent mal de même. Blazo joue, soutenu par deux indigènes. Moi, infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal aussi. Enfoncé le colonel! Moi, je ne veut pas cesser. Quanko Samba restait seul. Le soleil était rouge, les crosses brûlaient comme des charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent soixante-dix points! Je n'en pouvais plus. Quanko recueille un reste de force. Sa balle renverse mon guichet; mais je prends un bain, et vais dîner.

– Et que devint ce monsieur… Chose? demanda un vieux gentleman.

– Qui? Le colonel Blazo?

– Non, l'autre gentleman.

– Quanko Samba?

– Oui, monsieur.

– Pauvre Quanko! n'en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie, mourut, monsieur!» En prononçant ces mots, l'étranger ensevelit son visage dans un pot d'ale. Mais était-ce pour en savourer le contenu, ou pour cacher son émotion? C'est ce que nous n'avons jamais pu éclaircir. Nous savons seulement qu'il s'arrêta tout à coup, qu'il poussa un long et profond soupir, et qu'il regarda avec anxiété deux des principaux membres du club de Dingley-Dell qui s'approchaient de M. Pickwick, et qui lui disaient:

«Nous allons faire un modeste repas au Lion bleu. Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.

– Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons monsieur… et il se tourna vers l'étranger.

– Jingle, répondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de Sansterre.

– J'accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.

– Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d'un côté le bras de M. Wardle, et, de l'autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant à l'oreille de celui-ci:

– Fameux dîner! froid, mais bon. J'ai lorgné dans la chambre, ce matin: volailles et pâtés, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le marché, très-polis.»

Comme il n'y avait point d'autres préliminaires à arranger, la compagnie traversa le bourg en petits groupes, et un quart d'heure après elle était tout entière assise dans la grande salle du Lion bleu de Muggleton.

M. Dumkins remplit les fonctions de président, et M. Luffey celles de vice-président.

Il y eut un grand cliquetis de paroles et d'assiettes, de fourchettes et de couteaux. Trois garçons couraient de tous côtés, et les mets substantiels disparaissaient rapidement. Le facétieux M. Jingle contribuait, au moins comme une demi-douzaine d'hommes ordinaires, à chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent mangé autant qu'ils purent, la nappe fut enlevée; des bouteilles, des verres et le dessert furent placés sur la table, et les garçons se retirèrent pour débarrasser, en d'autres termes pour s'approprier tous les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de mettre la main.

Bientôt on n'entendit plus dans la salle qu'un vaste murmure de conversations et d'éclats de rire. Il se trouvait là un petit homme bouffi, qui avait un air de «ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai,» et qui jusqu'alors était demeuré fort tranquille. Seulement, lorsque, par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de lui, comme s'il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sèche d'une inexprimable dignité. A la fin, pendant un instant de silence comparatif, le petit homme s'écria d'une voix haute et solennelle: «Monsieur Luffey!»

Tout le monde se tut, et l'individu interpellé répliqua, au milieu d'un profond silence: «Monsieur?»

«Je désire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez engager ces messieurs à remplir leurs verres.»

M. Jingle, d'un ton protecteur, s'écria: «Écoutez! écoutez!» et ces paroles furent répétées en chœur par toute la compagnie. Le vice-président prit un air de gravité attentive et dit: «Monsieur Staple?»

«Monsieur! dit le petit homme en se levant, je désire adresser ce que j'ai à dire à vous et non pas à notre digne président, parce que notre digne président est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie, le sujet de ce que j'ai à dire, et je puis dire à… à…

– A démontrer, suggéra M. Jingle.

– Oui, à démontrer, reprit le petit homme; je remercie mon honorable ami, s'il veut me permettre de l'appeler ainsi (quatre écoutez! et un certainement de M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis réclamer l'honneur d'ajouter une unité au chiffre de la population de Muggleton. Et je l'avouerai franchement, monsieur, je ne désire point cet honneur. Je vous dirai pourquoi, monsieur. (Écoutez!) Je reconnaîtrai volontiers à Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu'il peut réclamer; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu'il soit nécessaire que je les récapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous rappelons que Muggleton a donné naissance à un Dumkins, à un Podder, n'oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d'avoir produit un Luffey et un Struggles! (Applaudissements tumultueux.) Qu'on ne me croie pas désireux d'obscurcir la gloire des gentlemen que j'ai nommés en premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu'ils ont dû ressentir dans cette mémorable journée. (Applaudissements.) Vous connaissez tous, messieurs, la réplique faite à l'empereur Alexandre par un individu qui, pour me servir d'une expression vulgaire, faisait sa tête dans un tonneau: Si je n'étais pas Diogène, je voudrais être Alexandre. Je m'imagine que ces messieurs doivent dire: Si je n'étais pas Dumkins, je voudrais être Luffey; si je n'étais pas Podder, je voudrais être Struggles! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton, est-ce seulement à la crosse que vos compatriotes sont remarquables? N'avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de persévérance? N'avez-vous jamais appris à associer Podder et la propriété? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour votre liberté, pour vos privilèges, n'avez-vous jamais été réduits, ne fût-ce que pour un instant, au doute et au désespoir? et, quand vous étiez ainsi découragés, le nom de Dumkins n'a-t-il pas ranimé dans votre cœur le feu de l'espérance? Une seule parole de cet homme colossal ne l'a-t-elle pas fait briller avec plus d'éclat que s'il ne s'était jamais éteint? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d'entourer d'une riche auréole d'applaudissements frénétiques les noms unis de Dumkins et de Podder!»

Ici le petit homme se tut, et la compagnie commença un tapage de cris, de coups frappés sur la table, qui dura, avec peu d'interruptions, pendant le reste de la soirée. D'autres toasts furent portés. M. Luffey et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun à son tour, le sujet d'éloges sans mélange; et chacun à son tour exprima ses remercîments pour cet honneur.

Enthousiaste comme nous le sommes pour la noble entreprise à laquelle nous nous sommes dévoué, nous aurions éprouvé une inexprimable sensation d'orgueil, nous nous serions cru certain de l'immortalité dont nous sommes privé actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme à l'ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantité de notes, et sans doute nous y aurions puisé les renseignements les plus importants, si l'éloquence brûlante des orateurs ou l'influence fébrile du vin n'avait point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son écriture presque inintelligible et son style complétement obscur. A force de patience, nous sommes parvenu à reconnaître quelques caractères qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons pu distinguer aussi le squelette d'une chanson (probablement chantée par M. Jingle), dans laquelle les mots vin et divin, rubis et ravis, sont répétés à de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir déchiffrer à la fin de ces notes quelques allusions à des restes de gigot ou de volaille braisée. Puis ensuite nous distinguons les mots de grog froid et d'ale; mais comme les hypothèses que nous pourrions bâtir sur ces indices n'auraient jamais d'autre fondement que nos conjectures, nous ne voulons nous permettre d'exprimer aucune des suppositions nombreuses qui se présentent à notre esprit.

C'est pourquoi nous allons retourner à M. Tupman, nous contentant d'ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommités réunies de Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec enthousiasme cet air si poétique et si national:

		Nous ne rentrerons que demain matin,
		Nous n'irons coucher qu'au jour!
		Nous ne rentrerons que demain matin,
		Nous n'irons coucher qu'au jour!
		Demain matin au point du jour,
		Nous n'irons coucher qu'au jour![10 - Refrain d'une chanson bachique.]




CHAPITRE VIII.

Faisant voir clairement que la route du véritable amour n'est aussi unie qu'un chemin de fer


La tranquille solitude de Dingley-Dell, la présence de tant de personnes du beau sexe, la sollicitude et l'anxiété qu'elles témoignaient à M. Tupman, étaient autant de circonstances favorables à la germination et à la croissance des doux sentiments que la nature avait semés dans son sein, et qui paraissaient maintenant se concentrer sur un aimable objet. Les jeunes demoiselles étaient jolies, leurs manières engageantes, leur caractère aussi aimable que possible, mais à leur âge elles ne pouvaient prétendre à la dignité de la démarche, au noli me tangere (ne me touchez pas) du maintien, à la majesté du regard, qui, aux yeux de M. Tupman, distinguaient la tante demoiselle de toutes les femmes qu'il avait jamais lorgnées. Il était évident que leurs âmes étaient parentes, qu'il y avait un je ne sais quoi sympathique dans leur nature, une mystérieuse ressemblance dans leurs sentiments. Son nom fut le premier qui s'échappa des lèvres de M. Tupman, lorsqu'il était étendu blessé sur la terre; le cri déchirant de miss Wardle fut le premier qui frappa l'oreille de M. Tupman, lorsqu'il fut rapporté à la maison. Mais cette agitation avait-elle été causée par une sensibilité aimable et féminine, qui se serait également manifestée pour tout autre; ou bien avait-elle été enfantée par un sentiment plus passionné, plus ardent, que lui seul, parmi tous les mortels, pouvait éveiller dans son cœur? Tels étaient les doutes qui tourmentaient l'esprit de M. Tupman, tandis qu'il gisait étendu sur le sofa; tels étaient les doutes qu'il se décida à résoudre sur-le-champ et pour toujours.

Le soleil venait de terminer sa carrière: MM. Pickwick, Winkle et Snodgrass étaient allés avec leur joyeux hôte assister à la fête voisine de Muggleton; Isabella et Émily se promenaient avec M. Trundle; la vieille dame sourde s'était endormie dans sa bergère; le ronflement du gros joufflu arrivait, lent et monotone, de la cuisine lointaine. Les servantes réjouies, flânant sur le pas de la porte, jouissaient des charmes de la brune, et du plaisir de coqueter, d'une façon toute primitive, avec certains animaux lourds et gauches attachés à la ferme. Le couple intéressant était assis dans le salon, négligés de tout le monde, ne se souciant de personne, et rêvant seulement d'eux-mêmes. Ils ressemblaient, en un mot, à une paire de gants d'agneau, repliés l'un dans l'autre et soigneusement serrés.




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notes



1


Écuyer, vice-président perpétuel, membre du Pickwick-Club.




2


Écuyer, président perpétuel, membre du Pickwick-Club.




3


Villages aux environs de Londres.




4


Hampstead, village tout près de Londres.




5


C'est par ce cri que les membres du parlement invitent le président à rétablir l'ordre.




6


Charles Ier, décapité sur un échafaud, dressé contre une des fenêtres du palais et par où il sortit.



    (Note du traducteur.)




7


Exemple remarquable de la force prophétique de l'imagination de M. Jingle quand on pense que ce dialogue a lieu en 1827 et que la révolution est de 1830.



    (Note de l'auteur.)




8


Allusion au proverbe: Il ne mettra pas le feu à la Tamise, qui équivaut au français: Il n'a pas inventé la poudre.




9


Colonie pénitentiaire.




10


Refrain d'une chanson bachique.


