Le Rhin, Tome III
Victor Hugo




Victor Hugo

Le Rhin, Tome III





LETTRE XXIII

MAYENCE




L'auteur définit le chemin de fer. – Particularités du chemin de fer de Mayence à Francfort. – Dévastations sauvages et progrès hideux du «bon goût.» – L'auteur compare entre elles Cologne, Francfort et Mayence. – La cathédrale de Mayence. – Edifice à double abside. – Plan géométral. – Les clochers. – Portes de bronze. – Fac-simile de l'inscription. Voyage attentif et curieux de l'auteur à travers les tombeaux des archevêques-électeurs. – Dénombrement. – Détails. – Rapprochements. – Singulière histoire de l'astrologue Mabusius. – Monsieur Louis Colmar, pendant de monsieur Antoine Berdolet. – Jean et Adolphe de Nassau, pendants d'Adolphe et Antoine de Schauenbourg. – Il y a quarante-trois tombeaux. – Fastrada, femme de Charlemagne. – Son épitaphe. – Fac-simile. – 792. – Le bon vieux Suisse qui raconte ces histoires. – Ameublements différents des deux absides. – Magnifique menuiserie rococo. – Salle capitulaire. – Cloître. – Le bas-relief énigmatique. – Frauenlob. – La fontaine de la place du Marché. – Inscriptions. – Mayence du haut de la citadelle. – De quelle façon les femmes sont curieuses à Mayence. – Adlerstein. – Ce que c'est que le point noir qu'on voit là-bas.




    Mayence, septembre.

Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen âge il y avait entre les deux cités huit lieues, c'est-à-dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts d'heure les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui côtoie le Mein par instants, qui traverse une verte, riche et vaste plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de simples assemblages de bois sous les rails; chemin de fer que les pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui est livré, sans fossés ni grilles, de plain-pied, à la bonhomie saturnienne des gamins allemands, et tout le long duquel il semble qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les vergers, les jardins et les champs cultivés, les retirant ensuite en hâte et les enfonçant pêle-mêle au fond du paysage comme des étoffes dédaignées par l'acheteur.

Francfort et Mayence sont, comme Liége, d'admirables villes dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle propriété corrosive ont l'architecture blafarde, les colonnades de plâtre, les églises-théâtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que toutes les pauvres vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement dans ces affreux tas de maisons blanches. J'espérais voir à Mayence le Martinsburg, résidence féodale des électeurs-archevêques jusqu'au dix-septième siècle; les Français en avaient fait un hôpital, les Hessois l'ont rasé pour agrandir le port franc. Quant à l'hôtel des marchands, bâti en 1317 par la fameuse ligue des cent villes, splendidement décoré des statues de pierre des sept électeurs portant leurs blasons, au-dessous desquels deux figures colossales soutenaient l'écu de l'empire, on l'a démoli pour faire une place. Je comptais me loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois-Couronnes ouverte dès 1360 par la famille Cleemann, à coup sûr la plus ancienne auberge de l'Europe; je m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit le chevalier de Gramont, avec l'immense cheminée, la grande salle à piliers et à solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maillé de plomb, et au dehors la borne à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré. La vieille auberge Cleemann est à présent une espèce de faux hôtel Meurice, avec des rosaces en carton pierre aux plafonds, et aux fenêtres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui caractérisent les hôtelleries allemandes.

Quelque jour Mayence fera de la maison de Bona Monte et de la maison Zum Jungen ce que Paris a fait du vénérable logis du pilier des halles. On détruira, pour le remplacer par quelque méchante façade ornée d'un méchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch, gentilhomme de la chambre de l'électeur Adolphe de Nassau, que la postérité connaît sous le nom de Guttemberg, comme elle connaît sous le nom de Molière Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi Louis XIV.

Cependant les vieilles églises défendent encore ce qui les entoure; et c'est autour de sa cathédrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est autour de sa collégiale qu'il faut chercher Francfort.

Cologne est une cité gothique encore attardée dans l'époque romane; Francfort et Mayence sont deux cités gothiques déjà plongées dans la renaissance, et même, par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et chinois. De là, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de villes flamandes qui les distingue et les isole presque parmi les villes du Rhin.

On sent à Cologne que les austères constructeurs du Dôme, maître Gérard, maître Arnold et maître Jean, ont longtemps empli toute la ville de leur souffle. Il semble que ces trois grandes ombres aient veillé pendant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théophanie et la chambre d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux goût, tolérant à peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant la pureté des ogives et des archivoltes, sarclant les chicorées de Louis XV partout où elles se hasardaient, maintenant dans toute la vivacité de leurs profils et de leurs arêtes les pignons taillés et les sévères hôtels du quatorzième siècle; et qu'elles ne se soient retirées, comme le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et abominable des architectes parisiens de l'Empire et de la Restauration. A Mayence et à Francfort, l'architecture-Rubens, la ligne gonflée et puissante, le riche caprice flamand, l'épaisse et inextricable végétation des grillages de fer chargés de fleurs et d'animaux, l'inépuisable variété des encoignures et des tourelles; la couleur, le phénomène; le contour joufflu, pansu, opulent, ayant plus de santé encore que de beauté; le mascaron, le triton, la naïade, le dauphin ruisselant, toute la sculpture païenne charnue et robuste, l'ornementation énorme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais goût magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix-septième siècle, et ont empanaché et enguirlandé, selon leur poétique fantasque, la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi, ce ne sont partout que devantures historiées, ouvrées et guillochées; frontons compliqués de pots à feu, de grenades, de pommes de pin, de cippes et de rocailles, offrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons volutés à trois marteaux comme la perruque de cérémonie de Louis XIV.

Vues à vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant, l'une sur le Rhin, l'autre sur le Mein, la même position que Cologne, ont nécessairement la même forme. Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de Francfort a produit Sachshausen, comme le pont de Cologne a produit Deutz.

Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales de Worms et de Trèves, n'a pas de façade, et se termine à ses deux extrémités par deux chœurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transsept, qui se regardent et que réunit une grande nef. On dirait deux églises soudées l'une à l'autre par leur façade. Les deux croix se touchent et se mêlent par le pied. Cette disposition géométrale engendre en élévation six campaniles, c'est-à-dire sur chaque abside un gros clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre le diacre et le sous-diacre, symbolisme que reproduit, comme je l'ai dit ailleurs, la grande rosace de nos cathédrales entre ses deux ogives.






Les deux absides dont la réunion compose la cathédrale de Mayence sont de deux époques différentes, et, quoique presque identiques en dessin géométral, aux dimensions près, présentent, comme édifices, un contraste complet et frappant. La première et la moins grande date du dixième siècle. Commencée en 978, elle a été terminée en 1009. La seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a été commencée peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis lors chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le goût régnant a envahi le dôme; toute la flore de l'architecture Pompadour a mêlé ses jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines, aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et aujourd'hui cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le gros clocher, cône large, trapu, ample à sa base, superbement chargé de trois riches diadèmes fleuronnés dont les diamètres décroissent de sa base à son sommet, taillé partout à roses et à facettes, semble plutôt bâti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur l'autre grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face, des maçons modernes ont érigé, probablement par économie, une coupole également pointue, appuyée à sa base sur un cercle de pignons aigus ressemblant à la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc, parfaitement nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil légèrement renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps primitifs. On dirait la sévère tiare de Grégoire VII regardant la tiare splendide de Boniface VIII. Haute pensée, posée, construite et sculptée là par le temps et le hasard, ces deux grands architectes.

Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose; tout, du haut en bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est faite avec recherche et goût. On a décerné le rose pâle au clocher byzantin, et le rose vif au clocher Pompadour.

Comme la chapelle d'Aix, la cathédrale de Mayence a ses portes de bronze ornées de têtes de lions; celles d'Aix-la-Chapelle sont romaines. Quand j'ai visité Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai, vous vous en souvenez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on, et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup au lieu de l'âme d'un bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne recommande les portes du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle et ont été données par l'archevêque Willigis à l'église, aujourd'hui démolie, de Notre-Dame, où on les a prises pour les enclaver dans un majestueux portail roman de la cathédrale. Sur les deux battants d'en haut sont écrits en caractères romains les priviléges accordés à la ville en 1135 par l'archevêque Adalbert, second électeur de Cologne. Au-dessous est gravée sur une seule ligne cette légende plus ancienne (sic):






Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l'intérieur de sa cathédrale rappelle les églises belges. La nef, les chapelles, les deux transsepts et les deux absides sont sans vitraux, sans mystère, badigeonnés en blanc du pavé à la voûte, mais somptueusement meublés. De toutes parts surgissent à l'œil les fresques, les tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dorées; mais les vrais joyaux de cet immense édifice, ce sont les tombeaux des archevêques-électeurs. L'église en est pavée, les autels en sont faits, les piliers en sont étayés, les murs en sont couverts; ce sont de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus précieuses quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du temple de Salomon. J'ai constaté, tant dans l'église que dans la salle capitulaire et le cloître, un tombeau du huitième siècle, deux du treizième, six du quatorzième, six du quinzième, onze du seizième, huit du dix-septième et neuf du dix-huitième; en tout quarante-trois sépulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels, difficiles à aborder et à explorer, ni les tombeaux-pavés, sombre et confuse mosaïque de la mort, de jour en jour plus effacée sous les pieds de ceux qui vont et viennent.

J'omets également les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du dix-neuvième siècle.

Toutes ces tombes, cinq exceptées, sont des sépultures d'archevêques. Sur ces trente-huit cénotaphes, dispersés sans ordre chronologique et comme au hasard sous une forêt de colonnes byzantines à chapiteaux énigmatiques, l'art de six siècles se développe, végète et croise inextricablement ses rameaux, d'où tombent, comme un double fruit, l'histoire de la pensée en même temps que l'histoire des faits. Là, Liebenstein, Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg, Steinburg, Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg, Ostein, Leyen, Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne rhénane, apparaissent à travers ce sombre rayonnement que les tombeaux répandent dans les ténèbres des églises. Toutes les fantaisies d'époque, d'artiste et de mourant se mêlent à toutes les épitaphes. Les mausolées du dix-huitième siècle s'entr'ouvrent et laissent échapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des mitres d'archevêques et des chapeaux d'électeurs. Les archevêques contemporains de Richelieu et de Louis XIV rêvent couchés au bas de leurs sarcophages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimères dans les délicats feuillages du quinzième siècle, et font entrevoir, sous mille complications charmantes, des statuettes, des distiques latins et des blasons coloriés. Des noms sévères, Mathias Burhecg, Conradus Rheingraf (Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent, entre le moine tonsuré qui figure le clergé et l'homme d'armes morionné qui figure la noblesse, sous la pure ogive à triangle équilatéral du quatorzième siècle; et sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de gigantesques archevêques qui ont des monstres apocalyptiques sous les pieds couronnent de leurs deux mains à la fois des rois et des empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous regardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne Siegfried, qui couronna deux empereurs: Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et Pierre Aspeld, qui couronna deux empereurs et un roi: Louis de Bavière, Henri VII et Jean de Bohême. Les armoiries, les manteaux héraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau électoral, le chapeau cardinal, les sceptres, les épées, les crosses, abondent, s'entassent et s'amoncellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer devant l'œil du passant cette grande et formidable figure qui présidait les neuf électeurs de l'empire d'Allemagne et qu'on appelait l'archevêque de Mayence. Chaos, déjà à demi submergé dans l'ombre, de choses augustes ou illustres, d'emblèmes vénérables ou redoutables, d'où ces puissants princes voulaient faire sortir une idée de grandeur et d'où sort une idée de néant.

Chose remarquable et qui prouve jusqu'à quel point la Révolution française était un fait providentiel et comme la résultante nécessaire, et pour ainsi dire algébrique, de tout l'antique ensemble européen, c'est que tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour jamais. Elle est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé de finir sa besogne, abattre en hâte et pêle-mêle tous les vieux arbres mystérieusement marqués par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois l'avoir déjà indiqué quelque part, qu'elle avait en elle le quid divinum. Rien de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé, rien de ce qu'elle a condamné n'a survécu, rien de ce qu'elle a défait ne s'est recomposé. Et observons ici que la vie des États n'est pas suspendue au même fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que lorsqu'ils doivent mourir. La Révolution française a touché Venise, et Venise est tombée; elle a touché l'empire d'Allemagne, et l'empire d'Allemagne est tombé; elle a touché les électeurs, et les électeurs se sont évanouis. La même année, la grande année-abîme, a vu s'engloutir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'archevêque de Mayence, ce prêtre presque roi.

La Révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome, parce que Rome n'a pas de fondements, mais des racines; racines qui vont sans cesse croissant dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et pénètrent le globe entier de part en part, et qu'on voit reparaître à l'heure qu'il est en Chine et au Japon, de l'autre côté de la terre.

Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen, greffier de la ville en 1270, raconte dans sa Petite Chronique manuscrite, malheureusement lacérée pendant l'occupation française et dont il ne reste plus que quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 1247 sous le règne de ce même archevêque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans la cathédrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nommé Mabusius fut condamné à la potence comme sorcier et devin, et conduit, pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la frontière de l'archevêque de Mayence et faisait face à un autre gibet qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là, comme l'astrologue refusait le crucifix et s'obstinait à se dire prophète, le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle année finiraient les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui déliât la main droite, ce qu'on fit; puis il ramassa un clou patibulaire tombé à terre, et, après avoir rêvé un instant, il grava avec ce clou sur la face du gibet qui regardait Mayence ce polygramme singulier:






(IV.) (XX.) (XIII.)

Après quoi il se livra au bourreau pendant que les assistants riaient de sa folie et de son énigme. Aujourd'hui, en rapprochant l'un de l'autre les trois nombres mystérieux écrits par le vieillard, on trouve ce chiffre formidable: quatre-vingt-treize.

Et, ceci est à noter aussi, ce gibet menaçant, qui, dès le treizième siècle, portait sur sa plinthe sinistre la date de la chute des empires, portait en même temps sa condamnation à lui-même et la date de son propre écroulement. Le gibet faisait partie de l'ancien pouvoir. La Révolution française n'a pas plus respecté la permanence des gibets que la permanence des dynasties. Comme rien n'est plus de marbre, rien n'est plus de pierre. Au dix-neuvième siècle, l'échafaud aussi a perdu sa majesté et sa grandeur; il est de sapin, comme le trône.

Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un évêque, un seul, nommé par Napoléon, digne et respectable pasteur, dit-on, qui a siégé de 1802 à 1818, et qui est enterré, comme les autres, dans ce qui fut sa cathédrale. Cependant, il faut en convenir, en présence du majestueux néant des électeurs archiépiscopaux de Mayence, c'est un néant bien pauvre et bien petit que celui de M. Louis Colmar, évêque du département du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour, laquelle serait un admirable modèle de pendule gothique pour les bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajusté un cadran au lieu d'un évêque. Du reste, ainsi que je le disais tout à l'heure, ce chétif évêque, qui avait en lui cela de grand qu'il était un fait révolutionnaire, a tué l'archevêque souverain. Depuis M. Louis Colmar, il n'y a plus qu'un évêque à Mayence, aujourd'hui capitale de la Hesse rhénane.

J'ai trouvé la aussi un couple arcadien d'archevêques frères, enterrés vis-à-vis l'un de l'autre, après avoir régné sur le même peuple et gouverné les mêmes âmes, l'un en 1390, et l'autre en 1419. Jean et Adolphe de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme Adolphe et Antoine de Schauenbourg dans le chœur de Cologne.

J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux était du huitième siècle. Ce monument, qui n'est pas d'un archevêque, est celui que j'ai cherché d'abord et qui m'a arrêté le plus longtemps, car il s'accouplait dans ma pensée au grand sépulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est la tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe de Fastrada est une simple lame de marbre blanc aujourd'hui enchâssée dans un mur. J'ai déchiffré cette épitaphe, écrite en lettres romaines avec les abréviations byzantines:


FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA


CHRISTO DILECTA IACET HOC SVB MARMORE TECTA


ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO

Puis viennent ces trois vers mystérieux:


QVEM NVMERVM METRO CLAVDERE MVSA NEGAT


REX PIE QVEM GESSIT VIRGO LICET HIC CINERESCIT


SPIRITVS HÆRES SIT PATRIE QVÆ TRISTIA NESCIT

Et au-dessous le millésime en chiffres arabes:






C'est en 794, en effet, que Fastrada, déposée d'abord dans l'église de Saint-Alban, s'est endormie sous cette lame. Mille ans après, car l'histoire mêle quelquefois aux grandes choses une effrayante précision géométrique, en 1794, la compagne de Charlemagne s'est réveillée. Sa vieille ville de Mayence était bombardée, son église de Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa tombe était ouverte. On ne sait ce que ses ossements sont devenus à cette époque. La pierre de son tombeau a été transportée dans la cathédrale.

Aujourd'hui un pauvre bon vieux Suisse en perruque aventurine, vêtu d'une espèce d'uniforme d'invalide, raconte cela aux passants.

Outre les tombeaux, les châssis à statuettes, les tableaux-volets à fond d'or, les bas-reliefs d'autels, chacune des deux absides a son ameublement spécial. La vieille abside de 978, ornée de deux charmants escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique urne baptismale en bronze du quatorzième siècle. Sur la face extérieure de cette vaste piscine sont sculptés les douze apôtres et saint Martin, patron de l'église. Le couvercle a été brisé pendant le bombardement. Sous l'Empire, époque de goût, on a coiffé la vasque gothique d'une espèce de casserole.

L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne, est occupée et, pour ainsi dire, encombrée par une grosse boiserie de chœur en chêne noir où le style tourmenté et furieux du dix-huitième siècle se déploie et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence, qu'il atteint presque la beauté. Jamais on n'a mis au service du mauvais goût un ciseau plus délicat, une fantaisie plus puissante, une invention plus variée. Quatre statues, Crescentius, premier évêque de Mayence en 70; Boniface, premier archevêque en 755; Willigis, premier électeur en 1011, et Bardo, fondateur du Dôme en 1050, se tiennent gravement debout sur le pourtour du chœur, dominé au-dessus du dais asiatique de l'archevêque par le groupe équestre de saint Martin et du pauvre. A l'entrée du chœur se dressent, dans toute la pompe mystérieuse du grand prêtre hébraïque, Aaron, qui représente l'évêque du dedans, et Melchisédech, qui figure l'évêque du dehors.

L'archevêque de Mayence, comme les princes-évêques de Worms et de Liége, comme les archevêques de Cologne et de Trèves, comme le pape, réunissait dans sa personne le double pontife. Il était à la fois Aaron et Melchisédech.

C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui avoisine le chœur et qui répète avec la splendide menuiserie Pompadour l'antithèse des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur nu, un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes, un reste de vitrail à la fenêtre basse, un tympan colorié figurant saint Martin, non en cavalier romain, mais en évêque de Tours; trois grandes sculptures du seizième siècle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les chanoines, et au fond, pour l'archevêque-président, une large sellette aussi en pierre, qui rappelle cette sévère chaise de marbre des premiers papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si l'on soit de cette salle, on entre dans le cloître, cloître du quatorzième siècle, qui de tout temps a été un lieu austère et qui est aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est là écrit partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des pierres argentées par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux fenestrages brisés; des tombes fêlées par les obus comme des carreaux de vitre; des chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés à la face par des éclats de bombe et n'ayant plus que cette balafre pour visage; des haillons de vieille femme séchant sur une corde; des cloisons en planches rapiéçant çà et là des murailles de granit; une solitude morne, un accablement profond coupé par le croassement intermittent des corbeaux; voilà aujourd'hui le cloître archiépiscopal de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappée par un boulet, a glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent, regardent en silence cette désolation.

Il y a là, sous les galeries du cloître, un monument obscur, un bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai cherché vainement à deviner l'énigme. Ce sont, d'un côté, les hommes enchaînés dans toutes les attitudes du désespoir; de l'autre, un empereur accompagné d'un évêque et entouré d'une foule de personnages triomphants. Est-ce Barberousse? Est-ce Louis de Bavière? Est-ce la révolte de 1160? Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332? N'est-ce rien de tout cela? – Je ne sais. J'ai passé outre.

Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué dans l'ombre une tête de pierre sortant à demi du mur et ceinte d'une couronne à trois fleurons d'ache comme les rois du onzième siècle. J'ai regardé. C'était une figure douce et sévère en même temps, une de ces faces empreintes de la beauté auguste que donne au visage de l'homme l'habitude d'une grande pensée. Au-dessous, la main d'un passant avait charbonné ce nom: Frauenlob. Je me suis souvenu de ce Tasse de Mayence, si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort. Quand Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence, qui l'avaient raillé et insulté, voulurent porter son cercueil. Ces femmes et ce cercueil chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés dans la lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore cette noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ouverts. Dans cette église pleine de sépulcres, dans cette foule de princes et d'évêques gisants, dans ce cloître endormi et mort, il n'y a plus que le poëte qui soit resté debout et qui veille.

La place du Marché, qui entoure deux côtés de la cathédrale, est d'un ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit poëme qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de dauphins et de sirènes, fait un piédestal à la vierge Marie. Sur l'une des faces on lit ce pentamètre:



Albertus princeps, civibus ipse suis,


lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace écrite sur la fontaine élevée par le dernier électeur de Trèves, près de son palais, dans la ville neuve de Coblenz: Clemens Vinceslaus, elector, vicinis suis. A ses concitoyens est constitutionnel. A ses voisins est charmant.

La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de Brandebourg, qui régnait vers 1540 et dont je venais de lire l'épitaphe dans la cathédrale: Albert, cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens, archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de Stettin et de Poméranie, électeur. Il a érigé ou plutôt reconstruit cette fontaine, en souvenir des prospérités de Charles-Quint et de la captivité de François I


, comme le constate cette inscription en lettres d'or ravivées récemment:






Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize faîtes vers lesquels se tournent gracieusement les canons de la confédération germanique: les six clochers de la cathédrale, deux beaux beffrois militaires, une aiguille du douzième siècle, quatre clochetons flamands, plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété trois fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la forteresse un de ces ignobles dômes coiffe une pauvre vieille église saxonne, la plus triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un charmant cloître gothique à meneaux flamboyants où les kaiserlichs font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans.

La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas à Mayence; seulement les femmes y sont tout à la fois curieuses à la façon des Flamandes et à la façon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg.

La ville, si blanchie qu'elle soit, a gardé en beaucoup d'endroits son honorable aspect de cité marchande de la hanse rhénane. On lit encore sur des portes PRO CELERI MERCATVRÆ EXPEDITIONE. Dans deux ou trois ans on y lira Roulage accéléré.

Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime cette ville. Elle n'est pas moins hérissée de mâts, pas moins encombrée de ballots, pas moins pleine de rumeur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on traîne, on arrive, on part, on vend, on achète, on crie, on chante, on vit enfin dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans toutes les rues. – La nuit, cet immense bourdonnement se tait; et l'on n'entend plus dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit éternel des dix-sept moulins à eau amarrés aux piles englouties du pont de Charlemagne.

Quoi qu'aient fait les congrès, ou pour mieux dire à cause de ce qu'ont fait les congrès, le vide laissé à Mayence par la triple domination des Romains, des archevêques et des Français n'est pas comblé. Personne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y règne que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire: CURA CONFŒDERATIONIS CONDITUM; et il peut voir un soldat blanc et un soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles; elles se gênent et se coudoient. Evidemment ceci n'est qu'un état provisoire. Il y a dans le mur même de la citadelle une ruine à demi engagée dans le rempart neuf, – une espèce de piédestal tronqué qu'on appelle encore maintenant la pierre de l'Aigle, Adlerstein. C'est le tombeau de Drusus. Une aigle en effet, une aigle impériale, une aigle formidable et toute-puissante, s'est posée là pendant seize cents ans puis s'est éclipsée. En 1804, elle a reparu; en 1814, elle s'est envolée de nouveau. – Aujourd'hui, à l'heure même où nous sommes, Mayence aperçoit à l'horizon, du côté de la France, un point noir qui grossit et qui s'approche. C'est l'aigle qui revient.




LETTRE XXIV

FRANCFORT-SUR-LE-MEIN




Quel aspect présente une certaine rue de Francfort un certain jour de la semaine. – Ce qui abonde à Francfort. – Quel est le plus grand danger que Francfort puisse courir. – L'auteur va à la boucherie. – Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme. – Le massacre des innocents. – L'auteur oublie tous ses devoirs au point de désobéir à une petite fille de quatre ans. – La place publique. – Les deux fontaines. – L'auteur dit des vérités à la justice. – Le Rœmer. – Utilité d'une servante qui prend une clef à un clou dans sa cuisine. – Salle des électeurs. – Détails. – Salle des empereurs. – Les quarante-cinq niches. – Ce qui se passait dans la place quand les électeurs avaient élu l'empereur. – Ce qui se passait à l'église après ce qui s'était passé dans la place. – L'église collégiale de Francfort. – Ce qui pend aux murailles. – L'horloge. – Les tableaux. – Sainte Cécile telle qu'on l'a trouvée dans son tombeau. – La couronne impériale. – Saint Barthélémy. – Gunther de Schwarzbourg. – L'auteur monte sur le clocher. – Francfort-sur-le-Mein à vol d'oiseau. – Les habitants du haut du clocher. – Philosophie.




    Mayence, septembre.

J'étais à Francfort un samedi. Il y avait longtemps déjà que, marchant au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis arrivé tout à coup à l'entrée d'une rue singulière. Deux longues rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres, presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes époques d'architecture; entre ces maisons toutes contiguës et compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres, une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau; rien que des portes bâtardes surmontées d'un treillis de fer bizarrement brouillé; toutes les portes fermées; au rez-de-chaussée rien que des fenêtres garnies d'épais volets de fer; tous ces volets fermés; aux étages supérieurs, des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer; un silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par intervalles le bruit étouffé d'un pas dans l'intérieur des maisons; à côté des portes un judas grillé à demi entr'ouvert sur une allée ténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toiles d'araignées, l'écroulement vermoulu, la misère plutôt affectée que réelle; un air d'angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices; un ou deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance effarée: aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d'une mode exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble; dans les allées des rez-de-chaussée, des entassements de ballots et de marchandises; des forteresses plutôt que des maisons, des cavernes plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des passants. – J'étais dans la rue des Juifs, et j'y étais le jour du sabbat.

A Francfort il y a encore des Juifs et des chrétiens; de vrais chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les chrétiens. Des deux parts on s'exècre et l'on se fuit. Notre civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards d'abomination qu'on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des arrière-cours pour éviter l'haleine des chrétiens. Il y a douze ans, cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et d'armatures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs rentraient et les deux portes se fermaient. On les verrouillait en dehors comme des pestiférés, et ils se barricadaient en dedans comme des assiégés.

La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville.

En sortant de la rue des Juifs, j'ai trouvé la vieille cité. Je venais de faire mon entrée dans Francfort.

Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de colosses portefaix qu'à Francfort. Il est impossible de faire travailler, geindre et hurler le marbre, la pierre, le bronze et le bois avec une invention plus riche et une cruauté plus variée. De quelque côté qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les époques, de tous les styles, de tous les sexes, de tous les âges, de toutes les fantasmagories, qui se tordent et gémissent misérablement sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes, nains, géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné peuple d'êtres surnaturels, pris par quelque magicien qui pêchait effrontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui dans des enveloppes pétrifiées, est là enchaîné sous les entablements, les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi-corps dans les murailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les plus accablés, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs épaules quelque insolent nègre de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil, son estrade, sa crédence où est sa couronne, son dais à pentes découpées et à vastes draperies; colossale machine qui figure une gravure d'Audran complétement reproduite en ronde-bosse dans un monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides fléchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de la fatigue. Celles-ci courbent la tête, celles-là se retournent à demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une seule épaule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Vulcains bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont la queue écaillée s'écrase affreusement entre les pierres de refend; il y a des Chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur; d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en surplomb sur des cariatides. Il paraît que c'est un goût des vieux bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des statues souffrantes.

Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce n'est ni l'invasion des Russes, ni l'irruption des Français, ni la guerre européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus, ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides.

Une des curiosités de Francfort, qui disparaîtra bientôt, j'en ai peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de bœufs et de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux fontaines jaillissantes modifient à peine la couleur, coule et fume au milieu de la rue. Au moment où j'y passais, elle était pleine de cris effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur panier au bras, riaient à travers le vacarme. Il y a des émotions ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher emportait devant moi par les deux pieds de derrière et qui ne criait pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose, je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite fille de quatre ans, qui comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du regard. Je n'ai pas fait ce que cet œil charmant me disait, j'ai désobéi à ce doux regard, et je me le reproche. – Une superbe et grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et complète cette magnifique écorcherie digne de Paris au moyen âge, devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au quinzième siècle et Rabelais au seizième.

De l'écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée, même après le Vieux-Marché de Bruxelles. C'est une de ces places-trapèzes autour desquelles tous les styles et tous les caprices de l'architecture bourgeoise au moyen âge et à la renaissance se dressent représentés par des maisons modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation a tout employé avec un à-propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre, le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et concourt en même temps à la composition et à l'harmonie générale de la place. A Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de l'aspect le plus bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemble de la place et rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage, d'une nef d'église et d'un beffroi d'hôtel de ville, remplit de sa superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu de la place, à des endroits quelconques que n'a évidemment désignés aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle. Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith, la virago homérique et la virago biblique, l'une avec la tête de Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne.

Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre Renommées-Sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est une héroïque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tête d'Holopherne qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore l'épée de sa main droite, et sa robe chassée par le vent se relève au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.

Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la Justice, et qu'elle tenait à la main, non la tête d'Holopherne, mais une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance de la main gauche et l'épée de la main droite serait l'Injustice. D'ailleurs la Justice n'a le droit d'être ni si jolie ni si retroussée.

Vis-à-vis de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxtaposés du Rœmer.

C'est dans le Rœmer qu'on élisait les empereurs; c'est dans cette place qu'on les proclamait.

C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore les deux fameuses foires de Francfort: la foire de septembre, instituée en 1240 par lettre de haut-conduit de Frédéric II; et la foire de Pâques, établie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont survécu aux empereurs et à l'empire.

Je suis entré dans le Rœmer.

Après avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande salle basse et torte, voûtée en ogive et encombrée des baraques de la foire, puis dans un large escalier à rampe Louis XIII, tapissé de mauvais tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrés obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j'ai fini par trouver une servante qui, sur ce mot: Kaisersaal, a pris une clef à un clou dans sa cuisine et m'a conduit à la Salle des Empereurs.

La brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des Electeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux séances du haut-sénat de la ville de Francfort. C'est là que les électeurs ou leurs délégués déclaraient entre eux l'empereur roi des Romains. Sur un fauteuil entre les deux fenêtres, l'archevêque de Mayence présidait. Puis venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond, à la droite de l'archevêque de Mayence, Trèves, Bohême et Saxe; à sa gauche, Cologne, le Palatinat, Brandebourg; en face de lui, Brunswick et Bavière. Le passant éprouve l'impression que produisent les choses simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il touche le cuir roux et poudreux de cette table où l'on faisait l'empereur d'Allemagne. Du reste, à part la table qu'on a transportée dans une salle voisine, la Salle des Electeurs est aujourd'hui dans l'état où elle était au dix-septième siècle. Les neuf blasons au plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge, des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des Renommées, une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis pour pendant, au siècle dernier, un portrait en pied de Joseph II; au-dessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment de régner et que les Allemands appellent l'Enfant. Rien de plus. – L'ensemble est austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.

Après la Salle des Electeurs, j'ai vu la Salle des Empereurs.

Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom au Rœmer et qui y tenaient boutique eurent idée de faire entourer la grande salle de niches, afin d'y étaler leurs marchandises. Un architecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle qui, à partir de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée qui vint, ce fut d'installer dans les niches développées autour de la halle impériale les portraits de tous les césars allemands élus et couronnés depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en réservant aux césars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad I


, en 911, jusqu'à Ferdinand I


, en 1556, trente-six empereurs avaient déjà été sacrés à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des Romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l'avenir. C'était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l'on se promit d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à peu, à quatre empereurs environ par siècle. En 1764, quand Joseph II monta sur le trône impérial sacro-césaréen, il ne restait plus qu'une place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal et à ajouter de nouvelles cases aux compartiments préparés cinq siècles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 1794, François II, le quarante-cinquième roi des Romains, vint occuper la quarante-cinquième case. C'était la dernière niche, ce fut le dernier empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'écroula.

Cet architecte inconnu, c'était la destinée; cette salle mystérieuse aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire même d'Allemagne, qui, la race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq empereurs.

Là, en effet, dans cette salle oblongue, vaste, froide, presque obscure, encombrée à l'un de ses angles de meubles de rebut, parmi lesquels j'ai vu la table de cuir des électeurs; à peine éclairée à son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui pyramident dans le sens du pignon extérieur; entre quatre hautes murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et figurés en bustes d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là, s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien, les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.

A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres, près de la voûte, noircit et s'écaille une peinture médiocre qui représente le Jugement de Salomon.

Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de Francfort se réunissait dans celle salle; les bourgeois, divisés en quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fenêtres du Kaisersaal s'ouvraient faisant face au peuple. La grande fenêtre, celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer noir où j'ai remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand costume, la couronne en tête. A sa droite il avait, réunis dans la petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du Rhin; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place, devant la façade du Rœmer, au milieu d'un vaste carré vide entouré de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de monnaies d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un bœuf rôti tout entier. Au moment où paraissait l'empereur, les trompettes et les cymbales éclataient, et l'archimaréchal du saint-empire, l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et l'architranchant entraient en cortége dans la place. Au milieu des acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à cheval, montait dans le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une mesure d'argent; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table; l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil; l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au peuple à pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du bœuf rôti. En ce moment-là surgissait le grand-référendaire de l'empire, qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois dans la place répondaient gravement: Oui. Pendant la prestation du serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et tenait le glaive.

De 1564 à 1794, cette place aujourd'hui ignorée, cette salle aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse.

Les grandes charges de l'empire, étant héréditairement acquises aux électeurs, étaient remplies par des délégués. Au moyen âge, les monarchies secondaires tenaient à insigne honneur et à bonne politique d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient remplacé l'empire romain. Chaque prince gravitait vers le centre impérial le plus voisin de lui. Le roi de Bohême était archiéchanson de l'empire d'Allemagne; le doge de Venise était protospataire de l'empire d'Orient.

Après la proclamation au Rœmer venait le couronnement à la collégiale.

J'ai suivi le cérémonial. En sortant du Kaisersaal, je suis allé à l'église.

L'église collégiale de Francfort, dédiée à saint Barthélémy, se compose d'une double nef-croisée du quatorzième siècle, surmontée d'une belle tour du quinzième, malheureusement inachevée. L'église et la tour sont en beau grès rouge noirci et rouillé par les années. L'intérieur seul est badigeonné.

Encore ici une église belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche mobilier d'autels sculptés, de tombes coloriées, de tableaux et de bas-reliefs. Dans les nefs, de sévères chevaliers de marbre, des évêques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des têtes de lansquenets, d'admirables clochetons de pierre évidés et fouillés par les fées, de magnifiques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe de l'alchimiste Gérard Dow, un Christ au tombeau peint au quatorzième siècle, une Vierge au lit de mort, sculptée au quinzième. Dans le chœur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthélémy, charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuisée vers 1400; boiseries et fresques données par le chevalier d'Ingelheim, qui s'est fait peindre à genoux dans un coin et qui portait d'or aux chevrons de gueules. Sur les murailles, une collection complète de ces morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres à la chevalerie germanique, accrochés à des clous comme les poêlons et les écumoires d'une batterie de cuisine. Près de la porte, une de ces énormes horloges qui sont une maison à deux étages, un livre à trois tomes, un poëme en vingt chants, un monde. En haut, sur un large fronton flamand, s'épanouit le cadran de la journée; en bas, au fond d'une espèce de caverne où se meuvent pêle-mêle dans les ténèbres une foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes monstrueux, rayonne mystérieusement le cadran de l'année. Les heures tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa gloire de rayons dorés, la lune blanche et noire, les étoiles sur fond bleu, opèrent des évolutions compliquées, lesquelles déplacent à l'autre bout de l'horloge un système de petits tableaux où des écoliers patinent, où des vieillards se chauffent, où des paysans coupent le blé, où des bergères cueillent des fleurs. Des maximes et des sentences un peu dévernies reluisent dans le ciel à la clarté des étoiles un peu dédorées. Chaque fois que l'aiguille atteint un chiffre, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de l'horloge, et des jaquemarts armés de marteaux, sortant ou rentrant brusquement, frappent l'heure sur le timbre en exécutant des pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde dans la muraille même de l'église, avec le bruit que ferait un cachalot enfermé dans la grosse tonne de Heidelberg.

Cette collégiale possède un admirable Crucifiement de Van Dyck. Albert Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de la Vierge. Le sujet est le même en apparence; les deux tableaux sont bien différents. Rubens a posé sur les genoux de la divine mère un Jésus enfant, Albert Durer y a jeté un Christ crucifié. Rien n'égale la grâce du premier tableau, si ce n'est l'angoisse du second. Chacun des deux peintres a suivi son génie. Rubens a choisi la vie, Albert Durer a choisi la mort.

Un autre tableau, où l'angoisse et la grâce sont mêlées, c'est une précieuse peinture sur cuir, du seizième siècle, qui représente l'intérieur du sépulcre de sainte Cécile. L'encadrement est composé de tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face, dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte musicienne sortir et chanter por la boca de su herida. Au-dessous du cercueil ouvert, ceci est écrit en lettres d'or: En tibi sanctissimæ virginis Ceciliæ in sepulchro jacentis imaginem, prorsus eodem corporis situ expressam. En effet, au seizième siècle, un pape, Léon X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Cécile, et cette ravissante peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre.

C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du chœur, au point d'intersection du transsept et de la nef, que, depuis Maximilien II, on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transsept, enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un bourrelet d'enfant, l'immense couronne impériale en charpente plaquée d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tête pendant la cérémonie, et je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelisé du sacre de Charles X, roulé, ficelé et oublié sur une brouette dans les combles de la cathédrale de Reims. A la droite même de la porte du chœur, précisément à côté de l'endroit où l'on couronnait l'empereur, la boiserie gothique étale complaisamment cette antithèse sculptée en chêne: saint Barthélemy écorché, portant sa peau sur son bras, et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une magnifique pyramide de mitres, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de sceptres, d'épées et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau césar pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition sinistre, le spectre de pierre de cet infortuné pseudo-empereur Gunther de Schwarzburg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial; fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assisté à l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré.

J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans l'église et qui ne sait pas un mot de français m'a abandonné aux premières marches de la vis, et je suis monté seul. Arrivé en haut, j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber la barrière. L'obstacle franchi, j'étais sur la plate-forme du Pfarthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tête un beau soleil, à mes pieds toute la ville; à ma gauche la place du Rœmer, à ma droite la rue des Juifs, posée comme une longue et inflexible arête noire parmi les maisons blanches; çà et là quelques chevets d'antiques églises pas trop défaites, deux ou trois hauts beffrois flanqués de tourelles, sculptés à l'aigle de Francfort et répétés, comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit Etat libre; derrière moi le Mein, nappe d'argent rayée d'or par le sillage des bateaux; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande table ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes bleues du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle rêverie, adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus et se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur et laissant tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière. Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre. – Je me croyais seul sur la tour, et j'y serais resté toute la journée. Tout à coup un petit bruit s'est fait entendre à côté de moi; j'ai tourné ta tête: c'était une toute jeune fille de quatorze ans environ, à demi sortie d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quelques pas, j'ai dépassé un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore franchi, et je me suis trouvé au milieu des habitants du clocher. Il y a là tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote; une vieille femme, sa mère sans doute, qui file son rouet; des colombes qui roucoulent perchées sur les gargouilles du clocher; un singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane; les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit sourd et s'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église où l'on a couronné des empereurs; ajoutez à cela cette paix profonde des lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil et de la beauté du paysage, – n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et charmant? – De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevés, la mère a fait la cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie est-elle là, et qu'y fait-elle? Je l'ignore; mais j'ai admiré cela. Cette fière ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu tant de boulets, qui a intronisé tant de césars, dont les murailles étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes, est aujourd'hui dominée et couronnée par l'humble foyer d'une vieille femme, d'où sort un peu de fumée.




LETTRE XXV

LE RHIN




D'où il sort. – La Suisse, le Rhin. – Aspects. – Qu'un fleuve est un arbre. – Le trajet de Mayence à Cologne. – Détails. – Où commence l'encaissement du fleuve. – Où il finit. – Tableaux. – Les vignes. – Les ruines. – Les hameaux. – Les villes. – Histoire et archéologie mêlées. – Bingen. – Oberwesel. – Saint-Goar. – Neuwied. – Andernach. – Linz. – Sinzig. – Boppart. – Caub. – Braubach. – Coblenz. – Ce qui a effrayé l'auteur à Coblenz. – Musées. – Quels sont les peintres que possède chaque ville. – Curiosités et bric-à-brac. – Paysages du Rhin. – Ce qu'a été le Rhin. Ce qu'il est. – Remontez-le. – Le bateau-flèche. – Le dampfschiff. – La barque à voile. – Le grand radeau. – Curieux détails sur les anciennes grandes flottaisons du Rhin. – Vingt-cinq bateaux à vapeur en route chaque jour. – Parallèle de l'ancienne navigation et de la nouvelle. – Quarante-neuf îles. – Souvenirs – Une jovialité de Schinderhannes rencontrant une bande de juifs. – Ce que firent, en 1400, dans une église de village, les quatre électeurs du Rhin. – Détails secrets et inconnus de la déposition de Wenceslas. – Le Kœnigsstühl. – L'auteur reconstruit le Kœnigsstühl aujourd'hui disparu. – De quelle manière et dans quelle forme s'y faisait l'élection des empereurs. – Ce que c'était que les sept électeurs du Saint-Empire. – L'élection dans le Rœmer de Francfort comparée avec l'élection sur le Kœnigsstühl. – Côtés inédits et ignorés de l'histoire. – La bannière impériale. – Ce qu'elle était avant Lothaire. – Ce que Lothaire y changea. – Ce qu'elle a été depuis. – L'aigle à deux têtes. – Sa première apparition. – Ce que le peuple concluait de la façon dont la bannière flottait. – Chute de la bannière. – Vue de Caub. – Etrange aspect du Pfalz. – Ce que c'est. – Les châteaux du Rhin. – Dénombrement. – Combien il y en a. – Quels sont leurs noms. – Leurs dates. – Leur histoire. – Qui les a bâtis. – Qui les a ruinés. – Destinée de tous. – Détail de chacun. – Coup d'œil sur les vallées. – Sept burgs dans le Wisperthal. – Une abbaye et six forteresses dans les Sept-Monts. – Trois citadelles dans la plaine de Mayence. – Le Godesberg dans la plaine de Cologne. – Hymne aux châteaux du Rhin.




    Mayence, 1


 octobre.

Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont Lukmanierberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle façon puissante et simple la Providence produit les grandes choses? Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se rencontrent, c'est un fleuve.

Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui faisait adorer son chapeau; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait les yeux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold; à Morat Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les trois mille Anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan; et notons en passant qu'à Novarre, en 1513, le duc de Milan était duc par le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville, et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en 1536; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée entre les quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes. Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature sévère, sous l'œil d'une providence bienveillante, ces grands montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et le premier des devoirs, le travail.

Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas, et il rencontre à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; à Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirck, le Souvenir de Masséna; puis, comme consacré pour les destinées qui l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français, laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque Ρἑειν, et son étymologie allemande Rinnen, qui toutes deux signifient couler, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit à Schaffouse, longe et contourne les arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et noie les bas-fonds de la Hollande, et après avoir creusé dans les rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi, après avoir reçu douze mille cours d'eau, arrosé cent quatorze villes, séparé, ou, pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son écume et mêlant à sa rumeur l'histoire de trente siècles et de trente peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires, frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme caducée qu'étend sur l'Europe le dieu du Commerce; grâce et parure du globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans l'Océan.

Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent de la même façon dans les mêmes montagnes.

Le Rhin a tous les aspects, il est tantôt large, tantôt joyeux. Il est glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffouse, gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à Saint-Goar, marais à Leyde.

Il se calme, dit-on, et devient lent vers le soir comme s'il s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les grands cours d'eau.

Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents, les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes, comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige selon la force spéciale de leur séve et la densité de leur bois. Il est remarquable que, si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein, de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un chêne.

Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver à l'Océan sont ses racines mises à nu.

La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche pour le géologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus importante pour le politique, la plus belle pour le poëte, c'est ce tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Kœnigswinter, traverse du levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les Romains nommaient les Alpes des Cattes.

C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les tourists font en quatorze heures dans les longues journées d'été. De cette manière on a l'éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le descendre. Quant à moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois.

De Mayence à Bingen, comme de Kœnigswinter à Cologne, il y a sept ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise, et finit à Kœnigswinter, au pied des Sept-Monts.

Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent dans les larges squammes de l'eau. La roideur des pentes fait que la vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le rocher fait une petite saillie, le paysan y porte à bras des sacs et des paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son terrassement avec un mur de pierres sèches qui retient la terre et laisse fuir les eaux. Ici, par surcroît de précaution, pour que les pluies n'entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier de la Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus de la tête du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes les inclinaisons douces sont hérissées de ceps.

C'est du reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin n'ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et notamment à Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j'ai vu des vignobles abandonnés.

D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches qui suivent les mille ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin.

L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées étagées et superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs hideux où s'est amoncelée la poussière.

A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles et de clochers, font de loin comme une flèche barbelée à la pointe basse de la montagne.

Souvent les hameaux s'allongent, à la lisière de la berge, en forme de queue, égayés de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent. Çà et là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du Rhin ressemblent à de grands casques d'ardoise posés au bord du fleuve. L'enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en bleu sur le plâtre blanc fait l'ornement de la façade. Plusieurs de ces villages, comme ceux de Bergheim et de Mondorf près Cologne, sont habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans les belles journées d'été, cela compose des spectacles charmants; le vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pêcheur raccommode ses filets dans sa barque; au-dessus de leurs têtes le soleil mûrit la vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne à faire, l'astre comme l'homme.

Les villes sont d'un aspect plus compliqué et plus tumultueux. Elles abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar, c'est Neuwied, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune à tours carrées, qui a été assiégée par Charles le Téméraire en 1476, et qui regarde vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Sinzig, bâtie par Sentius pour garder l'embouchure de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville impériale proclamée en même temps qu'Oberwesel, bailliage de Trèves, vieille cité charmante qui conserve une idole dans son église, au-dessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont ressemblent à deux grands bœufs sous un joug. J'y ai remarqué près de la porte de la ville en amont une ravissante abside ruinée. C'est Caub, la ville des palatins. C'est Braubach, nommée dans une charte de 933, fief des comtes d'Arnstein du Lahngau, ville impériale sous Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui échoit à la Hesse en 1473, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau.

Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le vieux château de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'Etat. Tout marquis veut avoir des pages. Il me paraît que M. de Nassau se donne les airs d'avoir des prisonniers d'Etat. C'est un beau luxe.

Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudoin au moyen d'une large dépense d'indulgences; le célèbre fort Ehrenbreitstein, rendu aux Français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous; un puits de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par le margrave Jean de Bade; la place de l'arsenal, où l'on voyait jadis la fameuse coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en hôpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût pompadour et peinte en rose; une église de Saint-Florin, convertie en magasin de fourrages par les Français, aujourd'hui église évangélique, ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une collégiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en rose; point de bibliothèque: voilà Coblenz, que les Français écrivent Coblentz, par politesse pour les Allemands et que les Allemands écrivent Coblence par ménagement pour les Français. D'abord castrum romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les Francs, résidence impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville patronnée par les comtes d'Arnstein jusqu'en 1250, et à dater d'Arnould II, par les archevêques de Trèves, assiégée en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en personne, Coblenz a été prise par les Français en 1794 et donnée aux Prussiens en 1815. Quant à moi, je n'y suis pas entré. Tant d'églises roses m'ont effrayé.

Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route de Mayence, le Petersberg garde la route de Trèves et de Cologne, l'Ehrenbreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.

Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on la compare à d'autres villes du Rhin que personne ne visite et dont personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine, est maintenant une glaciale et morne citadelle qui couronne platement un magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.

Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et d'archéologie. Les plus vieux maîtres et les plus grands peintres peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin, Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphaël, la Vénus endormie de Titien, sont à Darmstadt. Coblenz a l'œuvre complet d'Albert Durer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier de 1459. Cologne avait le fameux missel du château de Drachenfels, colorié au douzième siècle; elle l'a laissé perdre; mais elle a conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leibnitz au jésuite de Brosse.

Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nuées accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le vent; de sombres forêts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les lointains violets; de grands oiseaux de proie planent sous un ciel fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt éblouissant de rayons comme un ciel d'Italie, tantôt sali de brumes rousses comme un ciel du Groënland. La rive est âpre, les laves sont bleues; les basaltes sont noires; partout le mica et le quartz en poussière; partout des cassures violentes; les rochers ont des profils de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines comme des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes. L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire.

Il est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait prémédité un désert; l'homme en a fait une rue.

Du temps des Romains et des barbares, c'était la rue des soldats. Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d'Etats ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son embouchure, par l'abbé de Saint-Gall, le prince-évêque de Constance, le prince-évêque de Bâle, le prince-évêque de Strasbourg, le prince-évêque de Spire, le prince-évêque de Worms, l'archevêque-électeur de Mayence, l'archevêque-électeur de Trèves et l'archevêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin la rue des prêtres. Aujourd'hui c'est la rue des marchands.

Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A chaque instant on rencontre une chose qui passe: tantôt un étroit bateau-flèche effrayant à voir cheminer, tant il est chargé de paysans, surtout si c'est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin; tantôt un bateau à vapeur pavoisé; tantôt une longue embarcation à deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots affairés, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et au milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges, vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux remorquant à lui seul une grosse barque pontée comme une fourmi qui traîne un scarabée mort. Tout à coup le fleuve se replie, et, au tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche majestueusement. Trois cents matelots manœuvrent la monstrueuse machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence à l'arrière et à l'avant, un bœuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux bigues, un autre bœuf vivant tourne autour du poteau où il est lié et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monte et descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux plancher de sapin.

Eh bien! ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est à un vaisseau à trois ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé à ses extrémités par des chevrons nommés bundsparren




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