Abrégé de l'Histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charlequint (Tome 1)
 Voltaire




Voltaire

Abrégé de l'Histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charlequint (Tome 1)





INTRODUCTION


Plusieurs esprits infatigables ayant débrouillé autant qu'on le peut, le chaos de l'Antiquité, et quelques Génies éloquents ayant écrit l'Histoire Universelle jusqu'à Charlemagne, j'ai regretté qu'ils n'aient pas fourni une carrière plus longue. J'ai voulu pour m'instruire de ce qu'ils ne disent pas, mettre sous mes yeux un précis de l'Histoire, laquelle nous intéresse, à mesure qu'elle devient plus moderne.

Ma principale idée est de connaître autant que je pourrai, les mœurs des Peuples, et d'étudier l'Esprit humain. Je regarderai l'ordre des Successions des Rois et la Chronologie comme mes guides, mais non comme le but de mon travail. Ce travail serait bien ingrat, si je me bornais à vouloir apprendre seulement en quelle année un Prince indigne d'être connu, succéda à un Prince barbare.

Il semble en lisant les Histoires, que la Terre n'ait été faite que pour quelques Souverains, et pour ceux qui ont servi leurs passions; tout le reste est négligé. Les Historiens, semblables en cela aux Rois, sacrifient le Genre-Humain à un seul homme. N'y a-t-il donc eu sur la Terre que des Princes; et faut-il que presque tous les Inventeurs des Arts soient inconnus, tandis qu'on a des suites chronologiques de tant d'hommes qui n'ont fait aucun bien ou qui ont fait beaucoup de mal? Autant il faut connaître les grandes actions des Souverains qui ont changé la face de la Terre, et surtout de ceux qui ont rendu leurs Peuples meilleurs et plus heureux; autant on doit ignorer le vulgaire des Rois, qui ne servirait qu'à charger la mémoire.

Je me propose de diviser mon étude par Siècles; mais je sens qu'en ne présentant à mon esprit que ce qui se fait précisément dans le Siècle que j'aurai sous les yeux, je serai obligé de trop partager mon attention et de séparer en trop de parties les idées suivies que je veux me faire, d'abandonner la recherche d'une Nation, ou d'un Art, ou d'une Révolution, que pour ne la reprendre que longtemps après. Je remonterai donc quelquefois à la source éloignée d'un Art, d'une Coutume importante, d'une Loi, d'une Révolution. J'anticiperai quelquefois, mais le moins que je pourrai, et en évitant, autant que ma faiblesse me le permettra, la confusion et la dispersion des idées. Je tâcherai de présenter à mon esprit une peinture fidèle de ce qui mérite d'être connu dans l'Univers.

Avant de considérer l'état où était l'Europe vers le temps de Charlemagne, et les débris de l'Empire Romain, j'examine d'abord s'il n'y a rien qui soit digne de mon attention dans le reste de notre Hémisphère. Ce reste est douze fois plus étendu que la Domination Romaine, et m'apprend d'abord que ces monuments des Empereurs de Rome, chargés des titres de Maîtres et de Restaurateurs de l'Univers, sont des témoignages immortels de vanité et d'ignorance, non moins que de grandeur.

Frappés de l'éclat de cet Empire, de ses accroissements et de sa chute, nous avons dans la plupart de nos Histoires Universelles traité les autres hommes comme s'ils n'existaient pas. La Province de la Judée, la Grèce, les Romains se sont emparés de toute notre attention; et quand le célèbre Bossuet dit un mot des Mahométans, il n'en parle que comme d'un déluge de Barbares. Cependant beaucoup de ces Nations possédaient des Arts utiles, que nous tenons d'elles: leurs Pays nous fournissaient des commodités et des choses précieuses, que la Nature nous a refusées, et vêtus de leurs étoffes, nourris des productions de leurs terres, instruits par leurs inventions, amusés même par les jeux qui sont le fruit de leur industrie, nous nous sommes fait avec trop d'injustice une loi de les ignorer.




ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE.

DE LA CHINE


En portant ma vue aux extrémités de l'Orient, je considère en premier lieu l'Empire de la Chine, qui dès lors était plus vaste que celui de Charlemagne, surtout en joignant la Corée et le Tonkin[1 - «Tonquin, Pequin et Nanquin»: dans le texte ci-dessous la lettre «k» sera de même substituée aux deux lettres «qu» de l'édition originale de Jean Neaulme.], Provinces alors tributaires des Chinois, environ 29 degrés de longitude et 24 en latitude, forment son étendue. Le corps de cet État subsiste avec splendeur depuis plus de 4000 ans, sans que les lois, les mœurs, le langage, la manière même de s'habiller aient souffert d'altération sensible.

Son Histoire incontestable et la seule qui soit fondée sur des observations célestes, remonte par la Chronologie la plus sûre, jusqu'à une Éclipse calculée 2155 ans avant notre Ère vulgaire, et vérifiée par les Mathématiciens missionnaires, qui envoyés dans les derniers siècles chez cette Nation inconnue, l'ont admirée et l'ont instruite. Le Père Gaubil a examiné une suite de 36 Éclipses de Soleil, rapportées dans les Livres de Confucius, et il n'en a trouvé que deux douteuses et deux fausses.

Il est vrai qu'Alexandre avait envoyé de Babylone en Grèce les observations des Chaldéens, qui remontaient à 400 années plus haut que les Chinois, et c'est sans contredit le plus beau monument de l'Antiquité: mais ces Éphémérides de Babylone n'étaient point liées à l'Histoire des faits: les Chinois au contraire ont joint l'Histoire du Ciel à celle de la Terre, et ont ainsi justifié l'une par l'autre.

Deux cent trente ans au-delà du jour de l'Éclipse (calculée 2155 ans avant notre Ère vulgaire) leur Chronologie atteint sans interruption et par les témoignages les plus authentiques, jusqu'à l'Empereur Hiao, habile Mathématicien pour son temps, qui travailla lui-même à réformer l'Astronomie, et qui dans un règne d'environ 80 ans, chercha à rendre les hommes éclairés et heureux. Son nom est encore en vénération en la Chine, comme l'est en Europe celui des Titus, des Trajans, et des Antonins.

Avant ce Grand-homme, on trouve encore six Rois ses prédécesseurs; mais la durée de leur règne est incertaine. Je crois qu'on ne peut mieux faire dans ce silence de la Chronologie, que de recourir à la règle de Newton, qui ayant composé une année commune des années qu'ont régné les Rois de différents Pays, réduit chaque règne à 22 ans ou environ. Suivant ce calcul, d'autant plus raisonnable qu'il est plus modéré, ces six Rois auront régné à peu près 130 ans, ce qui est bien plus conforme à l'ordre de la nature, que les 250 ans qu'on donne, par exemple, aux sept Rois de Rome; et que tant d'autres calculs démentis par l'expérience de tous les temps.

Le premier de ces Rois, nommé Fohi, régnait donc 25 siècles au moins avant l'Ère vulgaire, au temps que les Babyloniens avaient déjà une suite d'observations astronomiques: et dès lors la Chine obéissait à un Souverain. Ses 15 Royaumes réunis sous un seul homme, prouvent que longtemps auparavant cet État était très peuplé, policé, partagé en beaucoup de Souverainetés; car jamais un grand État ne s'est formé que de plusieurs petits; c'est l'ouvrage du temps, de la politique et du courage.

La Chine était au temps de Charlemagne comme longtemps auparavant, et surtout aujourd'hui, plus peuplée encore que vaste. Le dernier dénombrement dont nous avons connaissance, fait seulement dans les 15 Provinces qui composent la Chine proprement dite, monte jusqu'à près de 60 millions d'hommes capables d'aller à la guerre; en ne comptant ni les soldats vétérans, ni les vieillards au-dessus de 60 ans, ni la jeunesse au-dessous de 20 ans, ni les Mandarins, ni la multitude des Lettrés, ni les Bonzes, encore moins les Femmes qui sont partout en pareil nombre que les hommes à un 13 ou 14 près, selon les observations de ceux qui ont calculé avec le plus d'exactitude ce qui concerne le Genre-humain. À ce compte il paraît impossible qu'il y ait moins de 130 millions d'habitants à la Chine: notre Europe n'en a pas probablement beaucoup davantage, à compter (en exagérant) 20 millions en France, 25 en Allemagne, et le reste à proportion.

On ne doit donc pas être surpris, si les Villes Chinoises sont immenses; si Pékin,[2 - «Tonquin, Pequin et Nanquin»: dans le texte ci-dessous la lettre «k» sera de même substituée aux deux lettres «qu» de l'édition originale de Jean Neaulme.] la nouvelle Capitale de l'Empire, a près de six de nos grandes lieues de circonférence, et renferme environ quatre millions de Citoyens: si Nankin,[3 - «Tonquin, Pequin et Nanquin»: dans le texte ci-dessous la lettre «k» sera de même substituée aux deux lettres «qu» de l'édition originale de Jean Neaulme.] l'ancienne Métropole, en avait autrefois davantage: si une simple Bourgade nommée Quientzeng, où l'on fabrique la Porcelaine, contient environ un million d'habitants.

Les Forces de cet État consistent selon les relations des hommes les plus intelligents qui aient jamais voyagé, dans une Milice d'environ 800000 soldats bien entretenus; cinq cent soixante et dix mille chevaux sont nourris ou dans les écuries ou dans les pâturages de l'Empereur, pour monter les gens de guerre, pour les voyages de la Cour, et pour les courriers publics. Plusieurs Missionnaires, que l'Empereur Cang-hi dans ces derniers temps approcha de sa personne par amour pour les Sciences, rapportent qu'ils l'ont suivi dans ces chasses magnifiques vers la grande Tartarie, où 100000 cavaliers et 60000 hommes de pied marchaient en ordre de bataille.

Les Villes Chinoises n'ont jamais eu d'autres fortifications que celles que le bon-sens a inspiré à toutes les Nations, avant l'usage de l'Artillerie. Un fossé, un rempart, une forte muraille et des tours, depuis même que les Chinois se servent de canons, ils n'ont point suivi le modèle de nos Places de guerre; mais au-lieu qu'ailleurs on fortifie des Places, les Chinois ont fortifié leur Empire. La grande muraille qui séparait et défendait la Chine des Tartares, bâtie cent trente-sept ans avant notre Ère, subsiste encore dans un contour de 500 lieues, s'élève sur des montagnes, descend dans des précipices, ayant presque partout 20 de nos pieds de largeur sur plus de 30 de hauteur. Monument supérieur aux Pyramides d'Égypte par son utilité, comme par son immensité.

Ce rempart n'a pu empêcher les Tartares de profiter dans la suite des temps des divisions de la Chine, et de la subjuguer; mais la constitution de l'État n'en a été ni affaiblie ni changée. Le Pays des Conquérants est devenu une partie de l'État conquis, et les Tartares Mandchous, maîtres aujourd'hui de la Chine, n'ont fait autre chose que se soumettre les armes à la main aux Lois du Pays dont ils ont envahi le Trône.

Le revenu ordinaire de l'Empereur se monte, selon les supputations les plus vraisemblables, à deux cents millions d'onces d'argent. Il est à remarquer que l'once d'argent ne vaut pas cent de nos sous valeur intrinsèque, comme le dit l'Histoire de la Chine; car il n'y a point de valeur intrinsèque numéraire; mais à prendre le marc de notre argent à 50 de nos livres de compte, cette somme revient à 1250 millions de notre monnaie en 1740. Je dis en ce temps; car cette valeur arbitraire n'a que trop changé parmi nous, et changera peut-être encore: c'est à quoi ne prennent pas assez garde les Écrivains plus instruits des livres que des affaires, qui évaluent souvent l'argent étranger d'une manière fort fautive.

Ils ont eu des Monnaies d'or et d'argent frappées avec le coin, longtemps avant que les Dariques fussent frappés en Perse. L'Empereur Cang-hi avait rassemblé une suite de 3000 de ces monnaies, parmi lesquelles il y en avait beaucoup des Indes; autre preuve de l'ancienneté des Arts dans l'Asie; mais depuis longtemps l'or n'est plus une mesure commune à la Chine, il y est marchandise comme en Hollande, l'argent n'y est plus monnaie: le poids et le titre en font le prix; on n'y frappe plus que du cuivre, qui seul dans ce Pays a une valeur arbitraire. Le Gouvernement dans des temps difficiles a passé en papier, comme on a fait depuis dans plus d'un État de l'Europe; mais jamais la Chine n'a eu l'usage des Banques publiques, qui augmentent les richesses d'une Nation, en multipliant son crédit.

Ce Pays favorisé de la Nature possède presque tous les fruits de notre Europe, et beaucoup d'autres qui nous manquent. Le Blé, le Riz, la Vigne, les Légumes, les Arbres de toutes espèces y couvrent la terre; mais les Peuples n'ont jamais fait de Vin, satisfaits d'une liqueur assez forte qu'ils savent tirer du riz.

L'Insecte précieux qui produit la Soie, est originaire de la Chine; c'est de-là qu'il passa en Perse assez tard avec l'Art de faire des étoffes, du duvet qui les couvre; et ces étoffes étaient si rares du temps même de Justinien, que la Soie se vendait en Europe au poids de l'or.

Le Papier fin et d'un blanc éclatant était fabriqué chez les Chinois de temps immémorial, on en faisait avec les filets de bois de Bambou bouilli. On ne connaît pas la première époque de la Porcelaine et de ce beau Vernis qu'on commence à imiter et à égaler en Europe.

Ils savent depuis 2000 ans fabriquer le Verre, mais moins beau et moins transparent que le nôtre.

L'Imprimerie y fut inventée par eux du temps de Jules César. On sait que cette Imprimerie est une gravure sur des planches de bois, telle que Gutenberg la pratiqua le premier à Mayence au XIVe Siècle. L'Art de graver les caractères sur le bois, est plus perfectionné à la Chine; notre méthode d'employer les caractères mobiles et de fonte, beaucoup supérieure à la leur, n'a point encore été adoptée par eux, tant ils sont attachés à leurs anciens usages.

Ils avaient un peu de Musique, mais si informe et si grossière, qu'ils ignoraient les semi-tons.

L'usage des Cloches est chez eux de la plus haute antiquité. Ils ont cultivé la Chimie, et sans devenir jamais bons Physiciens, ils ont inventé la poudre; mais ils ne s'en servaient que dans des Fêtes, dans l'Art des Feux d'artifice, où ils ont surpassé les autres Nations. Ce furent les Portugais qui dans ces derniers Siècles leur ont enseigné l'usage de l'Artillerie, et ce sont les Jésuites qui leur ont appris à fondre le Canon. Si les Chinois ne s'appliquent pas à inventer ces instruments destructeurs, il ne faut pas en louer leur vertu, puisqu'ils n'en ont pas moins fait la guerre.

Jamais leur Géométrie n'alla au-delà des simples éléments. Ils poussèrent plus loin l'Astronomie, en tant qu'elle est la science des yeux et le fruit de la patience. Ils observèrent le Ciel assidûment, remarquèrent tous les phénomènes, et les transmirent à la postérité. Ils divisèrent, comme nous, le cours du Soleil en 365 parties. Ils connurent, mais confusément, la précision des Équinoxes et des Solstices. Ce qui mérite peut-être le plus d'attention, c'est que de temps immémorial ils partagent le mois en semaines de sept jours.

On montre encore les instruments dont se servit un de leurs fameux Astronomes mille ans avant notre Ère, dans une Ville qui n'est que du troisième ordre.

Nankin, l'ancienne Capitale, conserve un Globe de bronze, que trois hommes ne peuvent embrasser, porté sur un cube de cuivre qui s'ouvre, et dans lequel on fait entrer un homme pour tourner ce Globe, sur lequel sont tracés les méridiens et les parallèles.

Pékin a un Observatoire rempli d'Astrolabes et de Sphères armillaires; instruments à-la-vérité inférieurs aux nôtres pour l'exactitude, mais témoignages célèbres de la supériorité des Chinois sur les autres Peuples d'Asie.

La Boussole qu'ils connaissaient, ne servait pas à son véritable usage de guider la route des Vaisseaux. Ils ne naviguaient que près des côtes; possesseurs d'une terre qui fournit tout, ils n'avaient pas besoin d'aller, comme nous, au bout du Monde. La Boussole, ainsi que la Poudre à tirer, était pour eux une simple curiosité, et ils n'en étaient pas plus à plaindre.

Il est étrange que leur Astronomie et leurs autres Sciences soient en même temps si anciennes chez eux et si bornées: ce qui est moins étonnant, c'est la crédulité avec laquelle ces Peuples ont toujours joint leurs erreurs de l'Astrologie judiciaire aux vraies Connaissances célestes.

Cette superstition a été celle de tous les hommes, et il n'y a pas longtemps que nous en sommes guéris, tant l'erreur semble faite pour le Genre humain.

Si on cherche pourquoi tant d'Arts et de Sciences cultivées sans interruption depuis si longtemps à la Chine, ont cependant fait si peu de progrès, il y en a peut-être deux raisons; l'une est le respect prodigieux que ces Peuples ont pour ce qui leur a été transmis par leurs Pères, et qui rend parfait à leurs yeux tout ce qui est ancien, l'autre est la nature de leur Langue, premier principe de toutes les connaissances.

L'Art de faire connaître ses idées par l'écriture, qui devrait n'être qu'une méthode très-simple, est chez eux ce qu'ils ont de plus difficile. Chaque mot a des caractères différents: un Savant à la Chine est celui qui connaît le plus de ces caractères, quelques-uns sont arrivés à la vieillesse avant de savoir bien écrire.

Ce qu'ils ont le plus connu, le plus cultivé, le plus perfectionné, c'est la Morale et les Lois. Le respect des enfants pour les Pères est le fondement du Gouvernement Chinois. L'autorité paternelle n'y est jamais affaiblie. Un fils ne peut plaider contre son Père qu'avec le consentement de tous les parents, des amis, et des Magistrats. Les Mandarins lettrés y sont regardés comme les Pères des Villes et des Provinces, et le Roi comme le Père de l'Empire. Cette idée enracinée dans les cœurs, forme une famille de cet État immense.

Tous les vices y existent comme ailleurs, mais plus réprimés par le frein des Lois.

Les cérémonies continuelles qui y gênent la société, et dont l'amitié seule se défait dans l'intérieur des maisons, ont établi dans toutes les Nations une retenue et une honnêteté qui donne à la fois aux mœurs de la gravité et de la douceur. Ces qualités s'étendent jusqu'au dernier du peuple. Des Missionnaires racontent que souvent dans des Marchés publics, au milieu de ces embarras et de ces confusions qui excitent dans nos Contrées des clameurs si barbares et des emportements si fréquents et si odieux, ils ont vu les Paysans se mettre à genoux les uns devant les autres selon la coutume du Pays, se demander pardon de l'embarras dont chacun s'accusait, s'aider l'un l'autre, et débarrasser tout avec tranquillité.

Dans les autres Pays les Lois punissent les Crimes; à la Chine elles font plus, elles récompensent la Vertu. Le bruit d'une action généreuse et rare se répand-il dans une Province, le Mandarin est obligé d'en avertir l'Empereur, et l'Empereur envoie une marque d'honneur à celui qui l'a si bien mérité. Cette Morale, cette obéissance aux Lois, jointe à l'adoration d'un Être suprême, forment la Religion de la Chine, celle des Empereurs et des Lettrés. L'Empereur est de temps immémorial le premier Pontife, c'est lui qui sacrifie au Tien, au Souverain du Ciel et de la Terre. Il doit être le premier Philosophe, le premier Prédicateur de l'Empire; ses Édits sont presque toujours des instructions qui animent à la vertu.

Congfutsée que nous appelons Confucius, qui vivait il y a 2300 ans, un peu avant Pythagore, rétablit cette Religion, laquelle consiste à être juste. Il l'enseigna et la pratiqua dans la grandeur, dans l'abaissement, tantôt premier Ministre du Roi tributaire de l'Empereur, tantôt exilé, fugitif et pauvre. Il eut de son vivant 5000 disciples, et après sa mort ses disciples furent les Empereurs, les Colao, c'est-à-dire les Mandarins, les Lettrés, et tout ce qui n'est pas peuple.

Sa famille subsiste encore, et dans un Pays où il n'y a d'autre Noblesse que celle des services actuels, elle est distinguée des autres familles en mémoire de son Fondateur: pour lui, il a tous les honneurs, non pas les honneurs divins qu'on ne doit à aucun homme, mais ceux que mérite un homme, qui a donné de la Divinité les idées les plus saines que puisse former l'esprit humain sans Révélation.

Quelque temps avant lui, Lao-Kum avait introduit une Secte, qui croit aux Esprits malins, aux Enchantements, aux Prestiges. Une Secte semblable à celle d'Épicure fut reçue et combattue à la Chine 500 ans avant JÉSUS-CHRIST: mais dans le premier Siècle de notre Ère, ce Pays fut inondé de la superstition des Bonzes. Ils apportèrent des Indes l'idole de Fo ou de Foé, adoré sous différents noms par les Japonais et les Tartares, prétendu Dieu descendu sur la Terre, à qui on rend le culte le plus ridicule, et par conséquent le plus fait pour le Vulgaire. Cette Religion née dans les Indes près de mille ans avant JÉSUS-CHRIST, a infecté l'Asie orientale; c'est ce Dieu que prêchent les Bonzes à la Chine, les Talapoins à Siam, les Lamas en Tartarie. C'est en son nom qu'ils promettent une vie éternelle, et que des milliers de Bonzes consacrent leurs jours à des exercices de pénitence, qui effrayent la nature. Quelques-uns passent leur vie nus et enchaînés; d'autres portent un carcan de fer, qui plie leurs corps en deux et tient leur front toujours baissé à terre. Leur fanatisme se subdivise à l'infini. Ils passent pour chasser des Démons, pour opérer des miracles; ils vendent aux peuples la rémission des péchés. Cette Secte séduit quelquefois des Mandarins, et par une fatalité qui montre que la même superstition est de tous les Pays, quelques Mandarins se sont fait tondre en Bonzes par piété.

Ce sont eux qui dans la Tartarie ont à leur tête le Dailama, Idole vivante qu'on adore, et c'est là peut-être le triomphe de la Superstition humaine.

Ce Dailama, successeur et vicaire du Dieu Fo, passe pour immortel. Les Prêtres nourrissent toujours un jeune Lama désigné successeur secret du Souverain Pontife, qui prend sa place dès que celui-ci, qu'on croit immortel, est mort. Les Princes Tartares ne lui parlent qu'à genoux. Il décide souverainement tous les points de Foi sur lesquels les Lamas sont divisés. Enfin il s'est depuis quelque temps fait Souverain du Tibet à l'occident de la Chine. L'Empereur reçoit ses Ambassadeurs, et lui en envoie avec des présents considérables.

Ces Sectes sont tolérées à la Chine pour l'usage du Vulgaire, comme des aliments grossiers faits pour le nourrir; tandis que les Magistrats et les Lettrés séparés en tout du peuple, se nourrissent d'une substance plus pure. Confucius gémissait pourtant de cette foule d'erreurs: Pourquoi, dit-il dans un de ses Livres, y a-t-il plus de crimes chez la populace ignorante que parmi les Lettrés? C'est que le peuple est gouverné par les Bonzes.

Beaucoup de Lettrés sont à-la-vérité tombés dans le Matérialisme, mais leur Morale n'en a point été altérée. Ils pensent que la vertu est si nécessaire aux hommes, et si aimable par elle-même, qu'on n'a pas même besoin de la connaissance d'un Dieu pour la suivre.

On prétend que vers le VIIIe Siècle, du temps de Charlemagne, la Religion Chrétienne était connue à la Chine. On assure que nos Missionnaires ont trouvé dans la Province de Kinski une inscription en caractères Syriaques et Chinois. Ce monument qu'on voit tout au long dans Kirker, atteste qu'un Évêque nommé Olopuen, partit de Judée l'an de Notre Seigneur 636 pour annoncer l'Évangile; qu'aussitôt qu'il fut arrivé au faubourg de la Ville Impériale, l'Empereur envoya un Colao au devant de lui, et lui fit bâtir une Église Chrétienne, etc. La date de l'inscription est de l'année 782.

Ce monument est peut-être une de ces fraudes pieuses, qu'on s'est toujours trop aisément permises. Ce nom d'Olopuen, qui est Espagnol, rend déjà le monument bien suspect. Cet empressement d'un Empereur de la Chine à envoyer à cet Olopuen un Grand de sa Cour, est plus suspect encore dans un Pays où il était défendu sous peine de mort aux Étrangers de passer les frontières. La date de l'inscription ne porte-t-elle pas encore le caractère du mensonge? Les Prêtres et les Évêques de Jérusalem ne comptaient point leurs années au VIIe Siècle, comme on les compte dans ce monument. L'Ère Vulgaire de Denys le Petit n'est point reçue chez les Nations Orientales, et on ne commença même à s'en servir en Occident que vers le temps de Charlemagne. De plus, comment cet Olopuen aurait-il pu, en arrivant, se faire entendre dans une Langue qu'on peut à peine apprendre en dix années; et comment un Empereur eut-il fait tout d'un coup bâtir une Église Chrétienne en faveur d'un Étranger qui aurait bégayé par interprète une Religion si nouvelle?

Il est donc probable qu'au temps de Charlemagne, la Religion Chrétienne était absolument inconnue à la Chine.

Je me réserve à jeter les yeux sur Siam, sur le Japon, et sur tout ce qui est situé vers l'Orient et le Midi, lorsque je serai parvenu au temps où l'industrie des Européens s'est ouvert un chemin facile à ces extrémités de notre Hémisphère.




DES INDES, DE LA PERSE, DE L'ARABIE ET DU MAHOMÉTISME


En me ramenant vers l'Europe, je trouve d'abord l'Inde ou l'Indoustan, Contrée un peu moins vaste que la Chine, et plus connue par les denrées précieuses que l'industrie des Négociants en a tiré dans tous les temps, que par des relations exactes.

Une chaîne de montagnes peu interrompues, semble en avoir fixé les limites entre la Chine, la Tartarie et la Perse. Le reste est entouré de mers. Cependant l'Inde en-deçà du Gange fut longtemps soumise aux Persans, et voilà pourquoi Alexandre, vengeur de la Grèce et vainqueur de Darius, poussa ses conquêtes jusqu'aux Indes tributaires de son ennemi. Depuis Alexandre les Indiens avaient vécu dans la liberté et dans la mollesse qu'inspirent la valeur du climat et la richesse de la terre.

Les Grecs y voyageaient avant Alexandre pour y chercher la Science. C'est là que le célèbre Pilpay écrivit, il y a 2300 années, ces Fables Morales, traduites dans presque toutes les Langues du Monde. Le Jeu des Échecs y fut inventé. Les Chiffres dont nous nous servons, et que les Arabes nous ont apporté vers le temps de Charlemagne, nous viennent de l'Inde. Peut-être les anciennes Médailles, dont les Curieux Chinois font tant de cas, sont une preuve que les Arts furent cultivés aux Indes avant d'être connus des Chinois.

On y a de temps immémorial divisé la route annuelle du Soleil en douze parties. L'année des Bracmanes et des plus anciens Gymnosophistes commença toujours, quand le Soleil entrait dans la Constellation qu'ils nomment Moscham, et qui est pour nous le Bélier. Leurs Semaines furent toujours de sept jours: division que les Grecs ne connurent jamais. Leurs Jours portent les noms des sept Planètes. Le Jour du Soleil est appelé chez eux Mitradinam, reste à savoir si ce mot Mitra, qui chez les Perses signifie aussi le Soleil, est originairement un terme de la Langue des Mages, ou de celle des Sages de l'Inde. Il est bien difficile de dire, laquelle des deux Nations enseigna l'autre; mais s'il s'agissait de décider entre les Indes et l'Égypte, je croirais les Sciences bien plus anciennes dans les Indes. Ma conjecture est fondée sur ce que le terrain des Indes est bien plus aisément habitable que le terrain voisin du Nil, dont les débordements dûrent longtemps rebuter les premiers Colons, avant qu'ils eussent dompté ce fleuve en creusant des canaux. Le sol des Indes est d'ailleurs d'une fertilité bien plus variée, et qui a dû exciter davantage la curiosité et l'industrie humaine: mais il ne paraît pas que la Science du Gouvernement et de la Morale y ait été perfectionnée autant que chez les Chinois.

La Superstition y a dès longtemps étouffé les Sciences qu'on y venait apprendre dans les temps reculés. Les Bonzes et les Bramins,[4 - Orthographe originale de l'édition de Jean Neaulme (1753).] successeurs des Bracmanes[5 - Orthographe originale de l'édition de Jean Neaulme (1753).], y soutiennent la doctrine de la Métempsycose. Ils y répandent d'ailleurs l'abrutissement avec l'erreur: ils engagent, quand ils peuvent, les femmes à se brûler sur le corps de leurs maris morts. Les vastes Côtes de Coromandel sont en proie à ces coutumes affreuses, que le Gouvernement Mahométan n'a pu encore détruire.

Ces Bramins, qui entretiennent dans le peuple la plus stupide idolâtrie, ont pourtant entre leurs mains un des plus anciens Livres du Monde, écrit par leurs premiers Sages, dans lequel on ne reconnaît qu'un seul Être suprême. Ils conservent précieusement ce témoignage qui les condamne. Ils prêchent des erreurs qui leur sont utiles, et cachent une vérité qui ne serait que respectable.

Dans ce même Indoustan sur les Côtes de Malabar et de Coromandel, on est surpris de trouver des Chrétiens établis depuis environ 1200 ans. Ils se nomment les Chrétiens de St. Thomas. Un Marchand Chrétien de Syrie nommé Mar Thomas (Mar signifie Monsieur) y établit sa religion avec son commerce. Il y laissa une nombreuse famille, des Facteurs, des Ouvriers, qui s'étant un peu multipliés, ont depuis douze Siècles conservé la Religion de Mar Thomas, qu'on n'a pas manqué de prendre ensuite pour St. Thomas l'Apôtre.

Ces Chrétiens ne connaissaient ni la Suprématie de Rome, ni la Transubstantiation, ni plusieurs Sacrements, ni le Purgatoire, ni le Culte des Images. Nous verrons en son temps comment de nouveaux Missionnaires leur ont appris ce qu'ils ignoraient.

En remontant vers la Perse, on y trouve un peu avant le temps qui me sert d'époque, la plus grande et la plus prompte révolution que nous connaissions sur la Terre.

Une nouvelle Domination, une Religion et des Mœurs jusqu'alors inconnues, avaient changé la face de ces Contrées; et ce changement s'étendait déjà fort avant en Asie, en Afrique et en Europe.

Pour me faire une idée du Mahométisme qui a donné une nouvelle forme à tant d'Empires, je me rappellerai d'abord les parties du Monde qui lui furent les premières soumises.

La Perse avait étendu sa domination avant Alexandre, de l'Égypte à la Bactriane au-delà du Pays où est aujourd'hui Samarcande, et de la Thrace jusqu'au Fleuve de l'Inde.

Divisée et resserrée sous les Séleucides, elle avait repris des accroissements sous Arsaces le Parthien 250 ans avant JÉSUS-CHRIST. Les Arsacides n'eurent ni la Syrie, ni les Contrées qui bordent le Pont-Euxin; mais ils disputèrent avec les Romains de l'Empire de l'Orient, et leur opposèrent toujours des barrières insurmontables.

Du temps d'Alexandre Sévère, vers l'an 226, Artaxare enleva ce Royaume et rétablit l'Empire des Perses, dont l'étendue ne différait guères alors de ce qu'elle est de nos jours.

Au milieu de toutes ces révolutions, l'ancienne Religion des Mages s'était toujours soutenue en Perse, et ni les Dieux des Grecs, ni d'autres Divinités n'avaient prévalu.

Noushirvan ou Cosroés le Grand, sur la fin du VIe Siècle, avait étendu son empire dans une partie de l'Arabie pétrée et de celle qu'on nommait heureuse. Il en avait chassé des Abyssins Chrétiens, qui l'avaient envahie. Il proscrivit autant qu'il le put le Christianisme de ses propres États, forcé à cette sévérité par le crime d'un fils de sa femme, qui s'étant fait Chrétien, se révolta contre lui.

La dernière année du règne de ce fameux Roi, naquit Mahomet à la Mecque dans l'Arabie pétrée en 570. Son Pays défendait alors sa liberté contre les Perses et contre ces Princes de Constantinople, qui retenaient toujours le nom d'Empereurs Romains.

Les enfants du Grand Noushirvan, indignes d'un tel Père, désolaient la Perse par des guerres civiles et par des parricides. Les successeurs du sage Justinien avilissaient le nom de l'Empire. Maurice venait d'être détrôné par les armes de Phocas, et par les intrigues du Patriarche Ciriaque et de quelques Évêques, que Phocas punit ensuite de l'avoir servi. Le sang de Maurice et de ses cinq fils avait coulé sous la main du bourreau; et le Pape Grégoire le Grand, ennemi des Patriarches de Constantinople, tâchait d'attirer le Tyran Phocas dans son parti, en lui prodiguant des louanges, et en condamnant la mémoire de Maurice, qu'il avait loué pendant sa vie.

L'Empire de Rome en Occident était anéanti, un déluge de Barbares, Goths,

Hérules, Huns, Vandales inondaient l'Europe, quand Mahomet jetait dans les

Déserts de l'Arabie les fondements de la Religion et de la Puissance

Musulmane.

On sait que Mahomet était le cadet d'une famille pauvre, qu'il fut longtemps au service d'une femme de la Mecque, nommée Caditscha, laquelle exerçait le négoce; qu'il l'épousa, et qu'il vécut obscur jusqu'à l'âge de quarante ans. Il ne déploya qu'à cet âge les talents qui le rendaient supérieur à ses compatriotes. Il avait une éloquence vive et forte, dépouillée d'art et de méthode, telle qu'il la fallait à des Arabes; un air d'autorité et d'insinuation, animé par des yeux perçants et par une physionomie heureuse; l'intrépidité d'Alexandre, sa libéralité, et la sobriété dont Alexandre aurait eu besoin pour être un grand-homme en tout.

L'amour, qu'un tempérament ardent lui rendait nécessaire, et qui lui donna tant de femmes et de concubines, n'affaiblit ni son courage, ni son application, ni sa santé. C'est ainsi qu'en parlent les Arabes contemporains, et ce portrait est justifié par ses actions.

Après avoir bien connu le caractère de ses concitoyens, leur ignorance, leur crédulité et leur disposition à l'enthousiasme, il vit qu'il pouvait s'ériger en Prophète. Il feignit des révélations, il parla, il se fit croire d'abord dans sa maison, ce qui était probablement le plus difficile. En trois ans il eut quarante-deux disciples persuadés; Omar, son persécuteur, devint son Apôtre; au bout de cinq ans il en eut 114.

Il enseignait aux Arabes adorateurs des Étoiles, qu'il ne fallait adorer que le Dieu qui les a faites: que les Livres des Juifs et des Chrétiens s'étant corrompus et falsifiés, on devait les avoir en horreur: qu'on était obligé sous peine de châtiment éternel de prier cinq fois par jour; de donner l'aumône; et surtout, en ne reconnaissant qu'un seul Dieu, de croire en Mahomet son dernier Prophète; enfin de hasarder sa vie pour sa foi.

Il défendit l'usage du Vin, parce que l'abus en est trop dangereux. Il conserva la Circoncision pratiquée par les Arabes, ainsi que par les anciens Égyptiens, instituée probablement pour prévenir ces abus de la première puberté, qui énervent souvent la jeunesse. Il permit aux hommes la pluralité des femmes, usage immémorial de tout l'Orient. Il n'altéra en rien la Morale, qui a toujours été la même dans le fond chez tous les hommes, et qu'aucun Législateur n'a jamais corrompue.

Il proposait pour récompense une Vie éternelle, où l'Âme serait enivrée de tous les plaisirs spirituels, et où le Corps ressuscité avec ses sens goûterait par ces sens même toutes les voluptés qui lui sont propres.

Sa Religion s'appela l'Islamisme,[6 - Écrit «Ismamisme» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).] qui signifie résignation à la volonté de Dieu. Le Livre qui la contient, s'appela Coran, c'est-à-dire le Livre, ou l'Écriture, ou la Lecture par excellence.

Tous les Interprètes de ce Livre conviennent que sa morale est contenue dans ces paroles: Recherchez qui vous chasse; donnez à qui vous offense; pardonnez à qui vous offense; faites du bien à tous; ne contestez point avec les Ignorants.

Parmi les déclamations incohérentes, dont ce Livre est rempli selon le goût Oriental, on ne laisse pas de trouver des morceaux qui peuvent paraître sublimes. Mahomet, par exemple, en parlant de la cessation du Déluge, s'exprime ainsi. Dieu dit, Terre engloutis tes eaux, Ciel puise les ondes que tu a versées: le Ciel et la Terre obéirent.

Sa définition de Dieu est d'un genre plus véritablement sublime. On lui demandait quel était cet Alla qu'il annonçait: C'est celui, répondit-il, qui tient l'être de soi-même, et de qui les autres le tiennent; qui n'engendre point, et qui n'est point engendré; et à qui rien n'est semblable dans toute l'étendue des Êtres.

Il est vrai que les contradictions, les absurdités, les anachronismes sont répandues en foule dans ce Livre. On y voit surtout une ignorance profonde de la Physique la plus simple et la plus connue. C'est-là la pierre de touche des Livres que les fausses Religions prétendent écrits par la Divinité; car Dieu n'est ni absurde ni ignorant; mais le Vulgaire qui ne voit point ces fautes, les adore, et les Docteurs emploient un déluge de paroles pour les pallier.

Quelques personnes ont cru sur un passage équivoque de l'Alcoran, que Mahomet ne savait ni lire ni écrire; ce qui ajouterait encore aux prodiges de ses succès: mais il n'est pas vraisemblable qu'un homme qui avait été négociant si longtemps, ne sût pas ce qui est si nécessaire au négoce: encore moins est-il probable, qu'un homme si instruit des Histoires et des Fables de son Pays, ignorât ce que savaient tous les enfants de sa Patrie. D'ailleurs les Auteurs Arabes rapportent qu'en mourant, Mahomet demanda une plume et de l'encre.

Persécuté à la Mecque, sa fuite qu'on nomme Égire, devint l'époque de sa gloire et de la fondation de son Empire. De fugitif il devint conquérant; réfugié à Médine, il y persuada le peuple et l'asservit: il battit d'abord avec 113 hommes les Mecquois, qui étaient venus fondre sur lui au nombre de mille. Cette victoire, qui fut un miracle aux yeux de ses Sectateurs, les persuada que Dieu combattait pour eux, comme eux pour lui. Dès la première victoire, ils espérèrent la conquête du Monde. Mahomet prit la Mecque, vit ses persécuteurs à ses pieds, conquit en neuf ans par la parole et par les armes toute l'Arabie, Pays aussi grand que la Perse, et que les Perses ni les Romains n'avaient pu conquérir.

Dès ses premiers succès il avait écrit au Roi de Perse Cosroès Second, à

l'Empereur Héraclius, au Prince des Coptes Gouverneur d'Égypte, au Roi des

Abyssins, à un Roi nommé Mandar, qui régnait dans une Province près du

Golfe Persique.

Il osa leur proposer d'embrasser sa Religion; et ce qui est étrange, c'est que de ces Princes il y en eut deux qui se firent Mahométans. Ce furent le Roi d'Abyssinie et ce Mandar. Cosroès déchira la Lettre de Mahomet avec indignation. Héraclius répondit par des présents. Le Prince des Coptes lui envoya une Fille qui passait pour un chef-d'œuvre de la Nature, et qu'on appelait La belle Marie.

Mahomet au bout de neuf ans se croyant assez fort pour étendre sa conquête et sa religion dans l'Empire Grec et Persan, commença par attaquer la Syrie soumise alors à Héraclius, et lui prit quelques Villes. Cet Empereur entêté de disputes métaphysiques de Religion, et qui avait pris le parti des Monothélites, essuya en peu de temps deux propositions bien singulières; l'une de la part de Cosroès Second, qui l'avait longtemps vaincu, et l'autre de la part de Mahomet. Cosroès voulait qu'Héraclius embrassât la Religion des Mages, et Mahomet qu'il se fît Musulman.

Enfin Mahomet maître de l'Arabie, et redoutable à tous ses voisins, attaqué d'une maladie mortelle à Médine à l'âge de 63 ans, voulut que ses derniers moments parussent ceux d'un Héros et d'un Juste: Que celui à qui j'ai fait violence et injustice paraisse, s'écria-t-il, et je suis prêt de lui faire réparation. Un homme se leva, qui lui redemanda quelque argent; Mahomet le lui fit donner, et expira peu de temps après, regardé comme un grand-homme par ceux mêmes qui savaient qu'il était un imposteur, et révéré comme un Prophète par tout le reste.

Sa dernière volonté ne fut point exécutée. Il avait nommé Aly son gendre et Fatime sa fille pour les héritiers de son Empire. Mais l'ambition qui l'emporte sur le fanatisme même, engagea les Chefs de son Armée à déclarer Calife, c'est-à-dire Vicaire du Prophète, le vieux Abubéker son beau-père, dans l'espérance qu'ils pourraient bientôt eux-mêmes partager la succession. Aly resta dans l'Arabie, attendant le temps de se signaler.

Abubéker rassembla d'abord en un corps les feuilles éparses de l'Alcoran. On lut en présence de tous les Chefs les chapitres de ce Livre, et on établit son authenticité invariable.

Bientôt Abubéker mena ses Musulmans en Palestine, et y défit le frère d'Héraclius. Il mourut peu après avec la réputation du plus généreux de tous les hommes, n'ayant jamais pris pour lui qu'environ quarante sous de notre monnaie par jour de tout le butin qu'on partageait, et ayant fait voir combien le mépris des petits intérêts peut s'accorder avec l'ambition que les grands intérêts inspirent.

Omar élu après lui fut un des plus rapides Conquérants qui aient désolé la Terre. Il prend d'abord Damas, célèbre par la fertilité de son territoire, par les ouvrages d'acier les meilleurs de l'Univers, par ces étoffes de Soie qui portent encore son nom. Il chasse de la Syrie et de la Phénicie les Grecs qu'on appelait Romains. Il reçoit à composition après un long siège, la Ville de Jérusalem toujours occupée par des étrangers, qui se succédèrent les uns aux autres, depuis que David l'eut enlevée à ses anciens citoyens.

Dans le même temps les Lieutenants d'Omar s'avançaient en Perse. Le dernier des Rois Persans, que nous appelons Hormisdas IV, livre bataille aux Arabes à quelques lieues de Madain, devenue la Capitale de cet Empire. Il perd la bataille et la vie. Les Perses passent sous la domination d'Omar, plus facilement qu'ils n'avaient subi le joug d'Alexandre.

Alors tomba cette ancienne Religion des Mages, que le Vainqueur de Darius avait respectée; car il ne toucha jamais au culte des Peuples vaincus.

Les Mages fondés par Zoroastre et réformés ensuite par un autre Zoroastre du temps de Darius, fils d'Hydaspes, adorateurs d'un seul Dieu, ennemis de tout simulacre, révéraient dans le Feu qui donne la vie à la Nature, l'emblême de la Divinité. Ils reconnaissaient de tout temps un mauvais Principe, à qui Dieu permettait de faire le mal, ils le nommaient Satan, et c'est parmi eux que Mannés avait puisé sa Doctrine des deux Principes. Ils regardaient leur Religion comme la plus ancienne et la plus pure. La connaissance qu'ils avaient des Mathématiques, de l'Astronomie et de l'Histoire, augmentait leur mépris pour leurs vainqueurs alors ignorants. Ils ne purent abandonner une Religion consacrée par tant de siècles pour une Secte ennemie qui venait de naître.

Ils se retirèrent aux extrémités de la Perse et de l'Inde. C'est là qu'ils vivent aujourd'hui sous le nom de Gavres ou de Guèbres, ne se mariant qu'entre eux, entretenant le Feu sacré, fidèles à ce qu'ils connaissent de leur ancien culte, mais ignorants, méprisés et, à leur pauvreté près, semblables aux Juifs si longtemps dispersés sans s'allier aux autres Nations, et plus encore aux Banians, qui ne sont établis et dispersés que dans l'Inde.

Tandis qu'un Lieutenant d'Omar subjugue la Perse, un autre enlève l'Égypte entière aux Romains et une grande partie de la Lybie. C'est dans cette conquête qu'est brûlée la fameuse Bibliothèque d'Alexandrie, monument des connaissances et des erreurs des hommes, commencée par Ptolémée[7 - Écrit «Ptolomée» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).] Philadelphe, et augmentée par tant de Rois. Alors les Sarrasins ne voulaient de Science que l'Alcoran.

Après Omar tué par un Esclave Perse, Aly ce gendre de Mahomet que les Persans révèrent aujourd'hui, et dont ils suivent les principes en opposition à ceux d'Omar, obtint enfin le Califat, et transféra le Siège des Califes dans la Ville de Médine, où Mahomet est enseveli dans la Ville de Couffa sur les bords de l'Euphrate: à peine en reste-t-il aujourd'hui des ruines. C'est le sort de Babylone, de Séleucie, et de toutes les anciennes Villes de la Chaldée, qui n'étaient bâties que de briques.

Après le règne de seize Califes de la Maison des Ommiades, régnèrent les Califes Abassides. C'est Abougrafar Almanzor, second Calife Abasside, qui fixa le Siège de ce grand Empire à Bagdad[8 - Écrit «Bagdat» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).] au-delà de l'Euphrate dans la Chaldée. Les Turcs disent qu'il en jeta les fondements. Les Persans assurent qu'elle était très-ancienne, et qu'il ne fit que la réparer. C'est cette Ville qu'on appelle quelquefois Babylone, et qui a été le sujet de tant de guerres entre la Perse et la Turquie.

La domination des Califes dura 655 ans, despotiques dans la Religion, comme dans le Gouvernement. Ils n'étaient point adorés, ainsi que le grand Lama; mais ils avaient une autorité plus réelle, et dans les temps même de leur décadence, ils furent respectés des Princes qui les persécutaient. Tous ces Sultans Turcs, Arabes, Tartares, reçurent l'investiture des Califes, avec bien moins de contestation, que plusieurs Princes Chrétiens n'en ont reçu des Papes. On ne baisait point les pieds du Calife, mais on se prosternait sur le seuil de son Palais.

Si jamais Puissance a menacé toute la Terre, c'est celle de ces Califes, car ils avaient le droit du Trône et de l'Autel, du Glaive et de l'Enthousiasme. Leurs ordres étaient autant d'oracles, et leurs soldats autant de fanatiques.

Dès l'an 671 ils assiégèrent Constantinople, qui devait un jour devenir Mahométane; les divisions presque inévitables parmi tant de Chefs féroces, n'arrêtèrent pas leurs conquêtes. Ils ressemblèrent en ce point aux anciens Romains, qui parmi leurs guerres civiles avaient subjugué l'Asie mineure.

On les voit en 711 passer d'Égypte en Espagne, soumise aisément tour à tour, par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths et Vandales, et enfin par ces Arabes qu'on nomme Maures. Ils y établissent d'abord le Royaume de Cordoue. Le Sultan d'Égypte secoue à-la-vérité le joug du grand Calife de Bagdag, et Abdérame, Gouverneur de l'Espagne conquise, ne reconnaît plus le Sultan d'Égypte; cependant tout plie encore sous les Armes Musulmanes.

Cet Abdérame, petit-fils du Calife Hétham, prend les Royaumes de Castille, de Navarre, de Portugal, d'Aragon, il établit les siens en Languedoc, il s'empare de la Guyenne et du Poitou; et sans Charles Martel, qui lui ôta la victoire et la vie, la France était une Province Mahométane.

À mesure que les Mahométans devinrent puissants, ils se polirent. Ces Califes toujours reconnus pour Souverains de la Religion, et en apparence de l'Empire, par ceux qui ne reçoivent plus leurs ordres de si loin, tranquilles dans leur nouvelle Babylone, y font enfin renaître les Arts. Aaron Rachild contemporain de Charlemagne, plus respecté que ses prédécesseurs, et qui sut se faire obéir jusqu'en Espagne et aux Indes, ranima les Sciences, fit fleurir les Arts agréables et utiles, attira les Gens-de-Lettres, composa des vers, et fit succéder dans ses vastes États la Politique à la Barbarie. Sous lui les Arabes qui adoptaient déjà les Chiffres Indiens, nous les apportèrent. Nous ne connûmes en Allemagne et en France le cours des Astres, que par le moyen de ces mêmes Arabes. Le mot seul d'Almanach en est encore un témoignage.

L'Almageste de Ptolémée fut alors traduit du Grec en Arabe par l'astronome Benhonain. Ce Calife Almanon fit mesurer géométriquement un degré du Méridien pour déterminer la grandeur de la Terre. Opération qui n'a été faite en France que plus de 900 ans après, sous Louis XIV. Ce même Astronome Benhonain poussa les observations assez loin, reconnut ou que Ptolémée avait fixé la plus grande déclinaison du Soleil trop au septentrion, ou que l'obliquité de l'Écliptique avait changé. Il vit même que le période de trente-six mille ans qu'on avait assigné au mouvement prétendu des Étoiles fixes d'Occident en Orient, devait être beaucoup racourcie.

La Chimie et la Médecine étaient cultivées par les Arabes. La Chimie perfectionnée par nous, ne nous fut connue que par eux. Nous leur devons de nouveaux remèdes, qu'on nomme les minoritifs, plus doux et plus salutaires que ceux qui étaient auparavant en usage dans l'École d'Hippocrate et de Galien. Enfin dès le second Siècle de Mahomet, il fallut que les Chrétiens d'Occident s'instruisissent chez les Musulmans.




ÉTAT DE L'ITALIE ET DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE


Plus l'Empire de Mahomet fleurissait, plus Constantinople et Rome étaient avilies, Rome ne s'était jamais relevée du coup fatal que lui porta Constantin en transférant le Siège de l'Empire. La gloire, l'amour de la Patrie n'animèrent plus les Romains. Il n'y eut plus de fortune à espérer pour les habitants de l'ancienne Capitale; le courage s'énerva, les Arts tombèrent; on ne connut plus dans le séjour des Scipions et des Césars que des contestations entre les Juges Séculiers et l'Évêque. Prise et reprise, saccagée tant de fois par les Barbares, elle obéissait encore aux Empereurs. Depuis Justinien un Vice-Roi sous le nom d'Exarque, la gouvernait, mais ne daignait plus la regarder comme la Capitale de l'Italie. Il demeurait à Ravenne, et delà il envoyait ses ordres aux Romains. L'évêque dans ces temps de Barbarie augmentait de jour en jour son autorité par l'avilissement même de la Ville. Les richesses de son église se multipliaient. Le Préfet de Rome ne pouvait pas s'opposer sans-cesse aux prétentions de l'Évêque, toujours appuyées de la sainteté du Ministère. En vain l'Église de Ravenne contestait mille droits à celle de Rome. On reconnaissait l'Église de Rome dans tout l'Occident Chrétien comme la Mère commune. On la consultait, on lui demandait des Millionnaires, et dans la servitude de la Ville l'Évêque dominait au dehors.

Le reste de l'Italie citérieure obéissait aux Rois Lombards, qui régnaient dans Pavie, ils se frayaient toujours le chemin à la conquête de Rome, et le Peuple Romain aurait voulu n'être fourni ni aux Lombards, ni aux Empereurs Grecs. Les Papes conçurent dans ce VIIIe Siècle le dessein de se rendre eux-mêmes maîtres de Rome; ils virent avec prudence, que ce qui dans d'autres temps n'eût été qu'une révolte et une sédition impuissante, pouvait devenir une révolution excusable par la nécessité, et illustre par le succès.




ORIGINE DE LA PUISSANCE DES PAPES


Le Pape Grégoire III fut le premier qui imagina de se servir du bras des Français pour ôter l'Italie aux Empereurs et aux Lombards. Son Successeur Zacharie reconnut Pépin usurpateur du Royaume de France pour Roi légitime. On a prétendu que Pépin, qui n'était que premier Ministre, fit demander d'abord au Pape, quel était le vrai Roi, ou de celui qui n'en avait que le droit et le nom, ou de celui qui en avait l'autorité et le mérite? Et que le Pape décida que le Ministre devait être Roi. Il n'a jamais été prouvé qu'on ait joué cette Comédie; mais ce qui est vrai, c'est que le Pape Étienne III appela Pépin à son secours, qu'il feignit une Lettre de St. Pierre, adressée du Ciel à Pépin et à ses fils, qu'il vint en France, qu'il donna dans St. Denis l'Onction Royale à Pépin, premier Roi sacré en Europe. Non seulement ce premier usurpateur reçut l'Onction Sacrée du Pape, après l'avoir reçue de St. Boniface, qu'on appelait l'Apôtre d'Allemagne, mais Étienne III défendit sous peine d'excommunication aux Français de se donner jamais des Rois d'une autre race. Tandis que cet Évêque chassé de sa patrie et suppliant dans une terre étrangère, avait le courage de donner des Lois, sa politique prenait une autorité qui assurait celle de Pépin, et ce Prince pour mieux jouir de ce qui ne lui était pas dû, laissait au Pape des droits qui ne lui appartenaient pas.

Hugues Capet fit voir depuis ce que valait une telle défense et une telle excommunication. Les fruits de cette union avec Pépin furent l'anéantissement du pouvoir des Empereurs dans Rome, la révolution de l'Occident, et la puissance de l'Église Romaine.

Les Lombards venaient de s'emparer de l'Exarcat de Ravenne. Pépin après les avoir vaincus et leur avoir ôté le reste du domaine des Empereurs, fit présent au Pape d'une partie des biens qu'il avait conquis. Il donna Ravenne, Boulogne, Incola, Fuenza, Forli, Ferrare, Rimini, Pezaro, Ancone, Urbin; Rome n'y fut pas comprise, et l'Évêque n'osa pas s'emparer de la Capitale de son Souverain. Le peuple alors ne l'eût pas souffert, tant le nom de Rome et ses débris imprimaient encore de respect à ses citoyens.

Cet Évêque fut le premier Prêtre Chrétien qui devint Seigneur temporel, et qu'on pût mettre au rang des Princes; aucun ne le fut jamais en Orient. Sous les yeux du Maître les sujets restent sujets; mais loin du Souverain et dans le temps de trouble, il fallait bien que de nouvelles Puissances s'établissent dans un Pays abandonné; mais il ne faut pas croire que les Papes jouirent paisiblement de cette donation; non seulement les Terres furent bientôt reprises par les Lombards, mais lorsqu'ensuite Charlemagne eut confirmé cette Donation, et ajouté encore tant de nouveaux domaines au Patrimoine de St. Pierre, les Seigneurs de ces Patrimoines, ou ceux qui les envahirent, ne regardèrent pas la Donation de Charlemagne comme un droit incontestable. L'autorité spirituelle des Papes, déjà grande dans l'Occident qui tenait d'eux la Religion Chrétienne, ne dominait point ainsi en Orient. Les Papes ne convoquèrent point les six premiers Conciles Œcuméniques, et dès le VIe Siècle on voit que Jean le Jeûneur, Patriarche de Constantinople, reconnu pour Saint chez les Grecs, prenait le titre d'Évêque universel; titre qui semblait permis au Pasteur de la Ville Impériale. On voit au VIIIe Siècle ce Patriarche se nommer Pape dans un Acte public. Au IIe Concile de Nicée on appelait ce Patriarche Très-Saint Père. Le Pape était toujours nommé le premier, excepté dans quelques Actes passés entre lui et le Patriarche à Constantinople; mais cette primauté purement spirituelle n'avait rien de la Souveraineté; le Pape était le premier des Évêques, et n'était le maître d'aucun Évêque.




ÉTAT DE L'ÉGLISE EN ORIENT AVANT CHARLEMAGNE


En Orient les Chefs de la Religion ne pouvant se faire une domination temporelle, y excitèrent d'autres troubles par ces querelles interminables, fruit de l'esprit sophistique des Grecs et de leurs Disciples.

Depuis que Constantin eut donné une liberté entière aux Chrétiens auxquels on ne pouvait plus l'ôter, et dont le parti l'avait mis sur le Trône, cette liberté était devenue une source intarissable de querelles; car le Fondateur de la Religion n'ayant rien écrit, et les hommes voulant tout savoir, chaque mystère fit naître des opinions, et chaque opinion coûta du sang.

Fallut-il décider si le Fils était consubstantiel au Père? le Monde Chrétien fut partagé, et la moitié persécuta l'autre. Voulut-on savoir si la Mère de Jésus-Christ était la Mère de Dieu, ou de Jésus? si le Christ avait deux natures et deux volontés dans une même personne, ou deux personnes et une volonté, ou une volonté et une personne? Toutes ces disputes nées dans Constantinople, dans Antioche, dans Alexandrie, excitèrent des séditions. Un parti anathématisait l'autre, la faction dominante condamnait à l'exil, à la prison, à la mort, et aux peines éternelles après la mort l'autre faction qui se vengeait à son tour par les mêmes armes.

De pareils troubles n'avaient point été connus dans le Paganisme, la raison en est que les Païens dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de dogmes, et que les Prêtres des Idoles, encore moins les Séculiers, ne s'assemblèrent jamais juridiquement pour disputer.

Dans le VIIIe Siècle on agita dans les Églises d'Orient s'il fallait rendre un culte aux Images. La Loi de Moïse les avait expressément défendues, cette Loi n'avait jamais été révoquée, et les premiers Chrétiens pendant plus de 200 ans n'en avaient jamais souffert dans leurs assemblées.

Peu à peu la coutume s'introduisit partout d'avoir chez soi des Crucifix. Ensuite on eut les portraits vrais ou faux des Martyrs ou des Confesseurs. Il n'y avait point encore d'Autels érigés pour les Saints, point de Messes célébrées en leur nom seulement à la vue d'un Crucifix et de l'image d'un homme de bien. Le cœur qui surtout dans ces climats a besoin d'objets sensibles, s'excitait à la vertu.

Cet usage s'introduisit dans les Églises. Quelques Évêques ne l'adoptèrent pas. On voit qu'en 393 St. Épiphane arracha d'une Église de Syrie une Image devant laquelle on priait. Il déclara que la Religion Chrétienne ne permettait pas ce culte, et la sévérité ne causa point de Schisme.

Enfin cette pratique pieuse dégénéra en abus, comme toutes les choses humaines. Le Peuple toujours grossier ne distingua point Dieu et les Images. Bientôt on en vint jusqu'à leur attribuer des vertus et des miracles. Chaque Image guérissait une maladie. On les mêla même aux Sortilèges, qui ont presque toujours séduit la crédulité du Vulgaire. Je dis non seulement le vulgaire du Peuple, mais celui des Princes et des Savants.

En 727 l'Empereur Léon l'Isaurien voulut, à la persuasion de quelques Évêques, déraciner l'abus; mais par un abus encore plus grand, il fit effacer toutes les peintures. Il abattit les statues et les représentations de JÉSUS-CHRIST et des Saints, en ôtant ainsi tout d'un coup aux Peuples les objets de leur culte; il les révolta, on désobéit, il persécuta, il devint Tyran, parce qu'il avait été imprudent.

Son Fils Constantin Copronime fit passer en Loi Civile et Ecclésiastique l'abolition des Images. Il tint à Constantinople un Concile de 338 Évêques; ils proscrivirent d'une commune voix ce culte reçu dans plusieurs Églises, et surtout à Rome.

Cet Empereur eût voulu abolir aussi aisément les Moines, qu'il avait en horreur, et qu'il n'appelait que les abominables; mais il ne put y réussir: ces Moines déjà fort riches défendirent plus habilement leurs biens, que les Images de leurs Saints.

Le Pape Grégoire III et ses successeurs, ennemis secrets des Empereurs, et opposés ouvertement à leur doctrine, ne lancèrent pourtant point ces sortes d'excommunications, depuis si fréquemment et si légèrement employées. Mais soit que ce vieux respect pour les successeurs des Césars contînt encore les Métropolitains de Rome, soit plutôt qu'ils vissent combien ces excommunications, ces interdits et dispenses du serment de fidélité seraient méprisés dans Constantinople, où l'Église Patriarcale s'égalait au moins à celle de Rome, les Papes se contentèrent d'un Concile en 732, où l'on décida que tout ennemi des Images serait excommunié, sans rien de plus, et sans parler de l'Empereur. Il paraît que les Papes songèrent plutôt à négocier qu'à disputer, et qu'en agissant aux dehors en Évêques fermes, mais modérés, ils se conduisirent en vrais politiques, et préparèrent la révolution d'Occident.




RENOUVELLEMENT DE L'EMPIRE EN OCCIDENT


Le Royaume de Pépin s'étendait du Rhin aux Pyrénées et aux Alpes; Charlemagne son fils aîné recueillit cette succession toute entière car un de ses frères était mort après le partage, et l'autre s'était fait Moine auparavant au Monastère de St. Sylvestre. Une espèce de piété qui se mêlait à la barbarie de ces temps, enferma plus d'un Prince dans le Cloître; ainsi Rachis Roi des Lombards, Carloman frère de Pépin, un Duc d'Aquitaine, avaient pris l'habit de Bénédictin. Il n'y avait presque alors que cet Ordre dans l'Occident. Les Couvents étaient riches, puissants, respectés. C'étaient des asiles honorables pour ceux qui cherchaient une vie paisible. Bientôt après ces asiles furent les prisons des Princes détrônés.

Pépin n'avait pas à beaucoup près le domaine direct de tous ces États: l'Aquitaine, la Bavière, la Provence, la Bretagne Pays nouvellement conquis, rendaient hommage et payaient tribut.

Deux Voisins pouvaient être redoutables à ce vaste État, les Germains Septentrionaux et les Sarrasins. L'Angleterre, conquise par les Anglo-Saxons partagée en sept dominations, toujours en guerre avec l'Albanie qu'on nomme Écosse, et avec les Danois, était sans politique et sans puissance. L'Italie faible et déchirée n'attendait qu'un nouveau Maître qui voulût s'en emparer.

Les Germains Septentrionaux étaient alors appelés Saxons. On connaissait sous ce nom tous ces Peuples qui habitaient les bords du Weser et ceux de l'Elbe, de Hambourg à la Moravie, et de Mayence à la Mer Baltique. Ils étaient Païens, ainsi que tout le Septentrion. Leurs Mœurs et leurs Lois étaient les mêmes que du temps des Romains. Chaque Canton se gouvernait en République, mais ils élisaient un Chef pour la Guerre. Leurs Lois étaient simples comme leurs mœurs: leur Religion grossière: ils sacrifiaient dans les grands dangers, des hommes à la Divinité, ainsi que tant d'autres Nations; car c'est le caractère des Barbares, de croire la Divinité malfaisante, les hommes font Dieu à leur image. Les Français, quoique déjà Chrétiens, eurent sous Théodebert cette superstition horrible, ils immolèrent des victimes humaines en Italie au rapport de Procope, et les Juifs avaient commis quelquefois ces sacrilèges par piété. D'ailleurs ces Peuples cultivaient la justice, ils mettaient leur gloire et leur bonheur dans la liberté. Ce sont eux qui sous le nom de Cattes, de Chéruskes et de Bructéres avaient vaincu Varus, et que Germanicus avait ensuite défait.

Une partie de ces Peuples vers le Ve Siècle appelée par les Bretons insulaires contre les habitants de l'Écosse, subjugua la Bretagne qui touche à l'Écosse, et lui donna le nom d'Angleterre. Ils y avaient déjà passé au IIIe Siècle; car au temps de Constantin les côtes de cette Île étaient appelées les Côtes Saxoniques.

Charlemagne, le plus ambitieux, le plus politique et le plus grand guerrier de son Siècle, fit la guerre aux Saxons trente années avant de les assujettir pleinement. Leur Pays n'avait point encore ce qui tente aujourd'hui la cupidité des Conquérants. Les riches Mines de Goflar, dont on a tiré tant d'argent, n'étaient point découvertes, elles ne le furent que sous Henri l'Oiseleur. Point de richesses accumulées par une longue industrie, nulle Ville digne de l'ambition d'un Usurpateur. Il ne s'agissait que d'avoir pour esclaves des millions d'hommes qui cultivaient la terre sous un climat triste, qui nourrissaient leurs troupeaux, et qui ne voulaient point de Maîtres.

Ils étaient mal armés; car je vois dans les Capitulaires de Charlemagne une défense rigoureuse de vendre des cuirasses aux Saxons. Cette différence des armes, jointe à la discipline, avait rendu les Romains vainqueurs de tant de Peuples, elle fit triompher enfin Charlemagne.

Le Général de la plupart de ces Peuples était ce fameux Vitiking, dont on fait aujourd'hui descendre les principales Maisons de l'Empire; Homme tel qu'Arminius, mais qui eut enfin plus de faiblesse. Charles prend d'abord la fameuse Bourgade d'Eresbourg; car ce lieu ne méritait ni le nom de Ville, ni celui de Forteresse. Il fait égorger les habitants. Il y pille et rase ensuite le principal Temple du Pays, élevé autrefois au Dieu Tanfana, Principe universel, et dédié alors au Dieu Irminsul; Temple révéré en Saxe comme celui de Sion chez les Juifs. On y massacra les Prêtres sur les débris de l'Idole renversée. On pénétra jusqu'au Weser avec l'armée victorieuse. Tous ces Cantons se soumirent. Charlemagne voulut les lier à son joug par le Christianisme, tandis qu'il court à l'autre bout de ses États à d'autres conquêtes, il leur laisse des Missionnaires pour les persuader, et des soldats pour les forcer. Presque tous ceux qui habitaient vers le Weser, se trouvèrent en un an Chrétiens et esclaves.

Vitiking retiré chez les Danois qui tremblaient déjà pour leur liberté et pour leurs Dieux, revient au bout de quelques années. Il ranime ses compatriotes, il les rassemble. Il trouve dans Brème, Capitale du Pays qui porte ce nom, un Évêque, une Église, et ses Saxons désespérés, qu'on traîne à des autels nouveaux. Il chasse l'Évêque, qui a le temps de fuir et de s'embarquer. Il détruit le Christianisme, qu'on n'avait embrassé que par la force. Il vient jusqu'auprès du Rhin suivi d'une multitude de Germains. Il bat les Lieutenants de Charlemagne.

Ce Prince accourt. Il défait à son tour Vitiking, mais il traite de révolte cet effort courageux de liberté. Il demande aux Saxons tremblants qu'on lui livre leur Général, et sur la nouvelle qu'ils l'ont laissé retourner en Danemark, il fait massacrer 4500 prisonniers au bord de la petite Rivière d'Aire. Si ces prisonniers avaient été des sujets rebelles, un tel châtiment aurait été une sévérité horrible; mais traiter ainsi des hommes qui combattaient pour leur liberté et pour leurs lois, c'est l'action d'un Brigand, que d'illustres succès et des qualités brillantes ont d'ailleurs fait Grand-homme.




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notes



1


«Tonquin, Pequin et Nanquin»: dans le texte ci-dessous la lettre «k» sera de même substituée aux deux lettres «qu» de l'édition originale de Jean Neaulme.




2


«Tonquin, Pequin et Nanquin»: dans le texte ci-dessous la lettre «k» sera de même substituée aux deux lettres «qu» de l'édition originale de Jean Neaulme.




3


«Tonquin, Pequin et Nanquin»: dans le texte ci-dessous la lettre «k» sera de même substituée aux deux lettres «qu» de l'édition originale de Jean Neaulme.




4


Orthographe originale de l'édition de Jean Neaulme (1753).




5


Orthographe originale de l'édition de Jean Neaulme (1753).




6


Écrit «Ismamisme» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).




7


Écrit «Ptolomée» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).




8


Écrit «Bagdat» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).


