Aux glaces polaires Pierre Duchaussois Pierre Jean Baptiste Duchaussois Aux glaces polaires / Indiens et esquimaux     A Sa Grandeur, Monseigneur Augustin Dontenwill, Archevêque de Ptolémaïs, Assistant au Trône pontifical, Supérieur général de la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.     Saint-Albert (Canada), 8 décembre 1920. Monseigneur et bien-aimé Père, Voici le livre que Votre Grandeur m’a commandé d’écrire. Il traite d’un apostolat de plus de soixante-dix ans, aux latitudes extrêmes du monde habité; et il paraît à une heure où, dans le vicariat du Mackenzie du moins, nul prêtre n’a encore pénétré, si ce n’est vos enfants, les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Votre Grandeur a voulu que rien ne fût épargné pour que ce récit des œuvres apostoliques de l’Athabaska-Mackenzie pût escompter aussi son humble place parmi les ouvrages d’ethnologie, de géographie et d’histoire générale, qui intéressent si vivement aujourd’hui les lecteurs des publications sur l’Extrême-Nord canadien. C’est pourquoi vous m’avez envoyé parcourir, avec Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie, qui daignait se faire mon auguste Mentor, les régions dont je devais parler. Ensemble, nous nous lançâmes donc dans les immensités arctiques, en esquif l’été, en traîneau l’hiver, logeant d’ordinaire à l’enseigne du désert ou de la forêt. Un à un, nous trouvâmes, à leur poste de joyeux dévouement, tous les missionnaires, depuis les vieillards à la barbe de neige jusqu’aux derniers venus. Une à une, du lac Athabaska aux abords de l’Océan Glacial, nous admirâmes toutes leurs missions… Toutes? Non, je ne puis le dire – et c’est la seule déception que j’eus à emporter de ma vie du Nord – : l’une d’elles, la mission Saint-Raphaël, du fort des Liards, ne voulut point de nous. Et, pourtant, quelle fête nous y avait été promise par le R. P. Vacher, son curé errant, que nous avions rencontré, durant l’été, au fort Simpson, confluent du fleuve Mackenzie et de la rivière des Liards! Il avait tant supplié Mgr Breynat d’aller, coûte que coûte, encourager ses pauvres Indiens, qui, dans leurs bois presqu’inaccessibles, n’avaient pu voir leur évêque depuis longtemps, que le voyage avait été décidé. Nous partirions en traîneau, l’année suivante, du Grand Lac des Esclaves, et nous irions attendre, au fort des Liards, un mois, deux peut-être, que le dégel nous permît de revenir en pirogue. En fin de mars, tout fut prêt, en effet; et déjà nous fouettions nos coursiers, lorsqu’arriva une lettre dépêchée depuis quatre mois par le Père Vacher, lequel suppliait le vicaire apostolique et son compagnon de ne point paraître chez lui, «attendu que la pêche et la chasse avaient complètement manqué, et qu’il lui serait impossible, avec les quelques patates sauvées de la gelée de l’automne, de nourrir, huit jours, nos personnes et nos chiens.» Vous m’aviez prescrit d’être court, Monseigneur: «On lit assez peu les longs livres, de notre temps», m’écriviez-vous. Oserai-je avouer que mon tourment aura été de vous obéir en cela? Se voir, un jour, les mains pleines de perles apostoliques, soigneusement ramassées dans les champs lointains, où les jetèrent tant de semeurs de l’Evangile, être réduit à n’en choisir que ce qu’il faut sertir dans le cadre restreint que l’on s’est tracé, et devoir rejeter toutes les autres dans l’oubli: se peut-il tâche plus douloureuse? L’Esprit Saint nous défend de louer les vivants– ante mortem, ne laudes hominem quemquam —je le sais. Mais les morts, mais tous ces apôtres tombés dans la primitive Eglise de l’Extrême-Nord, n’était-ce pas un livre entier qu’il aurait fallu pour raconter les Actes de chacun? Puisse, néanmoins, l’effort qui a été tenté de composer, des traits pris à tous, la physionomie du missionnaire des pauvres au pays des glaces, apporter une contribution modeste à la gloire de l’Eglise catholique, notre Mère, et montrer, une fois de plus, qu’elle seule est la grande civilisatrice, parce qu’elle seule unifie, dans l’égalité devant Dieu qu’elle prêche, dans la charité fraternelle qu’elle ordonne, et dans l’aspiration vers l’éternel bonheur où elle conduit, toutes les races et tous les peuples de l’univers. Sans perdre de vue qu’un ouvrage d’histoire ne possède que la valeur de sa documentation, j’ai espéré que la mission, que vous, mon supérieur général, m’aviez confiée, me servirait de créance, et que la révision de mon travail, faite par les deux vicaires apostoliques de l’Athabaska et du Mackenzie, me dispenserait d’arrêter sans cesse la lecture par des renvois. Aux ouvriers spécialistes de l’histoire, j’indiquerai qu’ils trouveront dans les archives épiscopales du Mackenzie, au fort Résolution, le manuscrit d’où fut tiré le présent volume, et qu’en marge des affirmations diverses, ils verront, diligemment marquées, les sources, inédites le plus souvent, d’où elles auront jailli. C’est à Saint-Albert, notre vieille Mission du Nord-Ouest, et dans la demeure sanctifiée par les dernières années et par la mort du Serviteur de Dieu, Mgr Grandin, que j’ai eu la consolation de finir cet ouvrage. A vous, Monseigneur et bien-aimé Père, je le dédie respectueusement, en implorant sur lui votre bénédiction. Mais, ce jour même, avant de le confier au courrier de Rome qui vous le portera, et après l’avoir humblement offert au Sacré-Cœur par les mains de notre Mère Immaculée, j’irai le déposer, dans la crypte de l’ancienne cathédrale, sur les tombeaux, qui se touchent, de Mgr Grandin et du Père Lacombe; et là, à genoux, je prierai ces grands missionnaires du passé d’en disperser les pages, s’il plaît à Dieu, parmi la jeunesse qui se passionne pour le sacrifice et pour le salut des âmes. De Votre Grandeur le fils très soumis et très aimant en N. S. et M. I.     Pierre Duchaussois, O. M. I. Réponse de Monseigneur le Révérendissime Supérieur général: L. J. C. et M. I.     Rome, le 17 février 1921. Mon bien cher Père Duchaussois, La lecture de votre manuscrit m’a procuré de consolantes impressions et m’a donné de vives espérances. Vous avez exploité une des matières les plus riches qui existent et vous avez réussi à le faire sans nuire à l’intérêt de votre ouvrage. Bien plus, vous avez trouvé, dans cette abondance même, un moyen de varier les effets et de multiplier le bien que vous en attendiez. A prendre contact avec de tels exemples, comment les âmes généreuses ne concevraient-elles pas pour l’apostolat un désir des plus intenses? Vous avez su donner à tous ces récits un tour si vivant, vous avez si bien ménagé les rapprochements et les contrastes, vous avez mis en lumière d’une manière si exacte le courage de nos missionnaires, qu’il sera impossible de rester indifférent devant les faits que vous racontez et les situations que vous dépeignez. Votre livre mérite encore un éloge tout particulier, au point de vue de la documentation; elle est vraiment digne du soin que vous y avez apporté. Une considération, qui n’est pas à dédaigner, m’est suggérée par la lecture de quelques-unes de vos descriptions les mieux réussies. Nos missionnaires ne désirent pas la publicité, tant s’en faut; on trouverait même parfois qu’ils se taisent trop. Mais je pense que votre livre leur sera un réconfort, en ce sens qu’il leur donnera l’espérance de se voir soutenus à brève échéance par de nouveaux pionniers de l’Evangile. En un mot, ils seront heureux que tout ce que vous dites soit dit, et dit par un talent tel que le vôtre. Il paraît que votre plume ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Tant mieux! Nous attendons avec une impatience qui se devine les volumes promis, et nous sommes sûrs qu’ils répondront aux premiers. Nous savons que vous continuerez à y mettre l’amour de votre Famille religieuse, l’esprit de zèle, et aussi l’élégance du style, le charme du récit qui caractérisent celui-ci. Quant à vous, vous savez que vous possédez pour ce travail notre pleine approbation et tous nos encouragements. Allez donc de l’avant et prenez confiance en Dieu! La bénédiction de Celui qui veut le salut de tous les hommes, et particulièrement de ces pauvres Indiens et Esquimaux de l’Athabaska-Mackenzie, ne vous fera certainement pas défaut. Je me permets d’y joindre la mienne, en demandant au divin Maître de féconder vos labeurs. Croyez, mon bien cher Père, à mes paternels sentiments en N. S. et M. I.     Augustin Dontenwill, O. M. I.,     Arch. de Ptolémaïs,     Sup. Général. CHAPITRE PREMIER LES FOURRURES Le Passage de l’Ouest. – Les Fourrures. – La colonie française. – Superficie du Canada. – Etendue de l’ancienne Nouvelle-France. – Les Pays d’en Haut. – Les coureurs-des-bois. – Les Compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest. – Leur fusion. – Les vrais pionniers. – Rapports de l’Honorable Compagnie avec les missionnaires. – «Pauvre évêque-roi». – Le terrain d’égalité. Ceux qui furent les élèves des séminaires ou collèges ecclésiastiques, de 1860 à 1900, se souviennent d’un évêque missionnaire, haut de taille, respirant l’humilité, qui s’arrachait parfois à ses solitudes de l’Extrême-Nord américain, pour aller mendier, de par le Canada, la Belgique et la France, des ressources et des apôtres. C’était Mgr Grandin. A la fin de la causerie cœur à cœur, où il avait décrit, sans en rien déguiser, les difficultés de ses missions, du côté des éléments et du côté des hommes; où la peinture s’était faite de plus en plus sombre, comme à plaisir, son visage exprimait tout à coup l’anxiété, et sa voix s’animait d’une conviction irrésistible: « – Dans ce pays de sauvages et de bêtes fauves, s’écriait-il, sous ce ciel glacial, sur ce sol couvert de neige, il vient cependant des commerçants, qui s’exposent à tous les dangers, pour acheter des peaux d’ours et de martres: pas une queue de loup ne se perd dans nos pays de désolation… Et on ne trouverait pas des prêtres pour y venir chercher des âmes!» Cette réflexion du vénérable évêque nous livre, en deux mots, la double clef de l’histoire du Canada, le double secret de tous les efforts par lesquels l’immense continent à commencé de se conquérir à l’Europe et à Dieu: les fourrures et les âmes. L’exploitation des fourrures ne fut pas, à vrai dire, le premier but des marins du Vieux-Monde qui abordèrent l’Amérique. Depuis le Moyen-Age, le rêve des nations riveraines de l’Atlantique: Espagne, France, Angleterre, était de trouver le passage de l’Ouest, «conduisant à la Chine». Y avait-il, entre l’Europe et l’Asie, du côté de l’Occident, une autre terre, et par suite un autre océan que l’Atlantique? La géographie ne pouvait que se poser cette question. En 1492, Christophe Colomb, au nom de l’Espagne, atteignit l’île de San-Salvador, qu’il croyait «avoisiner les Indes». D’où le nom d’Indiens, qui appartenait aux véritables habitants de l’Inde ancienne, passa abusivement, pour leur rester, aux Indigènes de l’Amérique. Par la même erreur, l’Amérique fut dénommée d’abord les Indes Occidentales. Les Indigènes furent aussi appelés Peaux-Rouges, parce qu’ils se teignaient le corps avec de la terre rouge. En 1534, le 24 juillet, sur un cap de la baie de Gaspé, Jacques Cartier plante la croix fleurdelisée, avec l’inscription: Vive la France! Il pense avoir touché «un bout de l’Asie», et il espère, qu’en remontant le fleuve Saint-Laurent, il coupera cette «presqu’île asiatique qui le sépare encore du Cithay (la Chine)». En 1576, Martin Frobisher, au nom de l’Angleterre, s’arrête dans une baie de la terre de Baffin, qu’il croit être «le pôle nord, voisin de l’Asie.» L’illusion ne sera pas encore dissipée, à plus d’un siècle de là, car La Salle, arrivant au golfe du Mexique, en 1682, croira avoir trouvé enfin «la mer vermeille de la Chine.» Pendant deux siècles, la France et l’Angleterre – la France surtout – poursuivront la recherche de cette mer vermeille qui doit baigner l’Asie orientale: la France à travers le continent de l’Amérique du Nord, l’Angleterre à travers les glaces de l’océan Arctique. En 1792 seulement, l’océan Pacifique sera découvert, par delà le Nord-Ouest et les montagnes de la Colombie Britannique, par Alexander Mackenzie, que conduiront six Canadiens Français. Ces découvertes aventureuses du grand passage de l’Ouest, de nature à intéresser la science et la politique du Vieux-Monde, eussent-elles suffi à attirer dans le Nouveau une immigration blanche capable de le peupler? Non, pour très longtemps. C’est pourquoi les premiers explorateurs, dont l’ambition était de créer une Nouvelle-France, se mirent en quête de ressources à faire valoir auprès des futurs colons et des gouvernements européens. Ils songèrent à l’exploitation minière. Des mines, le Canada possédait les plus riches du globe peut-être, nous le savons maintenant; mais, en ce temps-là, nul ne le soupçonnait, et le résultat des premières tentatives pour les trouver fut dérisoire. La culture qui, de nos jours, promet au Canada la réputation de grenier du monde, et qui nourrira des centaines de millions d’hommes, se présentait alors comme chimérique, au sein d’interminables hivers. Autant la végétation tropicale de l’Amérique centrale attirait les Espagnols et les Portugais, autant les rigueurs réelles et l’aridité apparente de l’Amérique septentrionale rebutaient les Français. Les matelots rapatriés contribuaient aussi à rendre le recrutement à peu près impossible, par des récits effrayants «sur les orages, les brouillards, les banquises, les longs et rudes hivers, les attaques des sauvages…». Comment déterminer de paisibles laboureurs à quitter leur petit champ du «tant beau pays de France», et à traverser, sur de lents voiliers, des mers à peine sillonnées, pour aller défricher, sans espoir de succès, de si lointaines forêts? Mais il y avait les fourrures. Elles devaient couvrir l’étendue entière du Canada, à en juger par ce que nous voyons encore aujourd’hui. C’étaient principalement la martre-zibeline, la loutre, la mouffette (sconse), l’hermine, le pékan, le putois (vison), l’isatis, la fouine, le castor, le blaireau, le lynx, l’ondatra (rat musqué), le glouton, l’ours noir, l’ours gris, l’ours blanc, et le renard de toutes couleurs: bleu, blanc, jaune, croisé, argenté, noir, cette dernière variété donnant la plus inappréciable des fourrures. Cette richesse vivante était là, s’offrant aux premières convoitises venues. Nos explorateurs, Cartier, Roberval, Champlain surtout, en firent briller l’appât aux yeux de la France. L’indolence du roi et de ses ministres se laissa éveiller, et des compagnies commerçantes se formèrent, dotées du monopole des fourrures; «mais – et c’était, en réalité, le but visé par les intelligents découvreurs– à la condition qu’elles implanteraient chaque année sur le sol de la Nouvelle-France quelques familles de bons catholiques français.» Ainsi naquit l’œuvre de l’évangélisation au Canada. Grâce aux fourrures précieuses, les âmes purent être conquises. Si les Indiens, en effet, n’eussent trouvé sous leurs flèches que le bison, l’élan, le renne, le phoque, dont la chair pourvoyait à leur nourriture et la peau à leurs habits, combien de siècles encore le paganisme les eût-il retenus dans sa nuit? Mais des légions d’animaux de moindre taille, «que les Peaux-Rouges voyaient avec indifférence, selon l’expression de Mgr Taché, étaler au milieu de la désolation le luxe de leurs vêtements», étaient là, attirant les commerçants et les colons qui deviendraient les appuis du missionnaire, trop pauvre, lui, et trop faible pour affronter, tout seul, l’immensité sauvage des forêts vierges, de la prairie, des lacs et des montagnes de l’Amérique boréale. Les compagnies de fourrures, quoique plus ou moins fidèles à leurs engagements de coloniser, suffirent à donner à Champlain, au soir de sa vie, en 1633, un siècle après l’arrivée de Jacques Cartier, la consolation de voir s’établir définitivement la colonie française. Des groupes du Perche, du Maine, de l’Anjou, du Poitou, de la Saintonge, de l’Ile-de-France, de la Bretagne et de la Normandie, continuèrent à se répandre dans la vallée du Saint-Laurent, depuis l’océan Atlantique jusqu’aux grands lacs centraux: «tous, seigneurs et censitaires, artisans et engagés qui, tout en défrichant et cultivant, se livraient à la traite des pelleteries, à la chasse, à la pêche.» C’est dans les cent trente ans qui allèrent de l’implantation de la colonie par Champlain au malheureux traité de Paris (1633-1763) que se place l’histoire épique du Canada: époque où les quelques milliers de Français de la Nouvelle-France, mollement soutenus par la mère-patrie, eurent à faire face, en même temps qu’aux difficultés de leur établissement, à la jalousie envahissante de l’Angleterre et aux incursions dévastatrices des Iroquois, ses sauvages alliés. Le traité d’Utrecht, en 1713, avait cédé à l’Angleterre l’Acadie, Terre-Neuve, et le territoire de la Baie d’Hudson. Le traité de Paris, 10 février 1763, abandonna le reste du Canada. Cette amputation, que la France ressent de plus en plus douloureuse, à mesure qu’elle voit se développer le Canada, ne devint-elle pas le salut de la colonie elle-même? Le tendre rameau ne se fût-il pas brisé, sous la tempête qui secouait déjà, jusque dans ses racines, le vieux tronc robuste de la France? Comment le jeune Canada eût-il résisté à la grande révolution de 1789? Les Canadiens français trouvèrent cependant, dans leur nouvelle métropole, une marâtre acharnée à étouffer, d’un même geste brutal, et leur langue française et leur foi catholique. Mais à cette révolution, ils étaient préparés. Pris de front, corps à corps, sur le terrain national et religieux, les Canadiens Français sont indomptables. Ils l’ont toujours prouvé. Ils le montrèrent si bien à l’Angleterre que, de concession en concession, elle fut obligée de décréter le régime de 1867, régime de la Confédération, qui gouverne le Canada sur le principe fondamental «de l’égalité civile et politique des deux races, anglaise et française, des deux langues et des deux religions». Depuis lors, la libéralité de l’Angleterre ne s’est point démentie, et les Canadiens Français peuvent grandir, sous son drapeau impérial, en conservant, sur leur blason, qui est celui du Dominion lui-même, la vieille devise normande: Dieu est mon droit, mariée à celle de l’Ordre de la Jarretière: Honni soit qui mal y pense. Et ils grandissent. Ils n’étaient que 60.000, à l’époque de la séparation d’avec la France. Les voilà multipliés, sans mélange, à plus de 3.000.000. La pratique des vertus chrétiennes et familiales a fait merveille. Ils peuplent la magnifique province de Québec, une grande partie des provinces maritimes et de l’Ontario, et ils se comptent à près de 400.000 dans les villes et campagnes de l’Ouest canadien. Des 8.500.000 habitants de toutes puissances et de toutes langues, qui composent la Puissance du Canada, le groupe français est devenu le plus nombreux et le plus homogène. Par les robustes travailleurs de ses champs et forêts, par les lauréats de ses brillantes universités catholiques, françaises et bilingues, ce groupe sera bientôt placé à la barre de l’avenir commercial, intellectuel et social du Canada entier. Toutefois, dans le mouvement de haute et pure vitalité qui l’emporte, il met sa fierté à se souvenir de la France, sans oublier ses devoirs de loyauté au drapeau britannique[1 - Des Canadiens Français vous diront avec un sourire: «Nous aimons la France et l’Angleterre: la première comme notre mère, l’autre comme notre belle-mère.»]. L’obstacle actuel à la paisible prospérité des Canadiens Français s’incarne en une meute d’Orangistes, parqués dans l’Ontario, d’où ils se répandent par leurs journaux, leurs agences, leur valetaille, afin de salir, blesser et tuer quiconque parle français et professe le catholicisme. De notre colonie française du Canada, il nous faut suivre maintenant, pour aborder du même coup notre sujet, une phalange intrépide, trop peu connue, trop souvent décriée, et à laquelle la civilisation et l’Evangile sont redevables de la facilité de leurs conquêtes: la phalange des coureurs-des-bois. De même que, plus d’un siècle avant Cartier, le découvreur attitré du Canada, avant même le Vénitien Cabot et le Florentin Verazanno, des marins Basques, Bretons et Normands avaient touché de leurs petites barques les rivages du golfe Saint-Laurent et commencé à y faire désirer la France avec sa religion, ainsi les coureurs-des-bois précédèrent dans l’Ouest américain, avec leur foi catholique et leur amour de la France, les découvreurs officiellement envoyés par les princes de l’Europe. Quel fut le domaine des coureurs-des-bois? Nous connaissons approximativement l’étendue du Canada actuel. Compris entre l’océan Atlantique à l’est et l’océan Pacifique à l’ouest, et entre les Etats-Unis au sud et l’océan Arctique au nord, il mesure environ 9.500.000 kilomètres carrés, superficie presque égale à celle de l’Europe. Ses lignes droites seraient de 5.000 kilomètres, de l’Atlantique au Pacifique, et de 3.500 kilomètres, des Etats-Unis à son extrême limite continentale de l’océan Arctique. Le Canada, ainsi considéré, n’était autrefois qu’une partie de la Nouvelle-France, au temps de la domination française. La Nouvelle-France comprenait en outre Terre-Neuve, le Labrador, le bassin du Mississipi, l’Alaska: équivalent de l’Europe et de l’Australie ensemble. Le domaine des coureurs-des-bois fut la portion la plus vaste de cette ancienne Nouvelle-France. Il s’étendait des Grands Lacs Supérieur et Michigan au Pacifique, et de la Floride à la mer Glaciale. La géographie française primitive appela les régions situées par delà les Grands Lacs, tantôt le Grand Steppe de l’Ouest, tantôt la Terre de Rupert, tantôt les Territoires du Nord-Ouest. Pour les coureurs-des-bois, elles n’eurent jamais qu’un seul nom: Les Pays d’en Haut, que les Anglais, venus longtemps après, traduisirent par l’imposante formule: The Great Lone Land (La Grande Terre Solitaire). Les coureurs-des-bois s’intitulèrent fièrement: Les Voyageurs des Pays d’en Haut. Les Pays d’en Haut étaient le grand inconnu mystérieux. Des sauvages emplumés, venus peu à peu aux approches des postes avancés, pour troquer des peaux de bêtes, avaient parlé de troupeaux de bisons qui couvraient leurs plaines, aussi loin que l’œil pouvait porter, et de légions de castors qui peuplaient leurs étangs. C’était vers le milieu du XVII siècle, époque où la colonie, aux prises avec les Anglais et les Iroquois, voyait tarir l’apport des fourrures, source principale de ses revenus. Quelques audacieux se risquèrent, à la suite des sauvages, dans ces pays inexplorés. Ils revinrent chargés de pelleteries et de récits fantastiques. L’ère des coureurs-des-bois était ouverte. A quelles profondeurs s’enfoncèrent ces chevaliers errants des plaines et des forêts canadiennes? Par quelles voies? A travers quelles péripéties? Ils n’ont point écrit leurs aventures homériques. Ils n’ont point laissé de tumulus, de pierres milliaires pour orienter l’enquête de l’histoire. Ce que nous savons, c’est qu’en 1680 ils étaient déjà au moins 800, en dépit de l’ordonnance de 1673, qui défendait «aux jeunes colons d’embrasser la vie de trappeur, sous peine du fouet, à la première offense, et des galères, à la récidive, ces exodes étant tenus pour nuisibles aux mœurs, à la religion, à l’agriculture, à l’industrie, à la vie domestique, à la nation». Nous savons aussi que, moins d’un siècle après cet édit du roi de France, des coureurs-des-bois avaient gagné jusqu’au Cercle polaire, et qu’en 1789, lorsque Mackenzie descendit, jusqu’à son embouchure, le fleuve qui porte son nom, il ne put trouver, pour le guider, qu’un Beaulieu, résident du pays, et un équipage français. Les romanciers, qui prirent à ces conquérants du désert et de l’espace les caractères de leurs personnages, n’ont rien exagéré de leur passion pour la vie des Indiens, de leur courage à tout oser, de leur endurance, de leur gaieté surtout, gaieté du bon rire français «dont on riait d’un bout du monde à l’autre», gaieté «gouailleuse un tantinet», qui n’éclate à son aise que dans les solitudes des bois, loin de la contrainte, et à laquelle les natures les plus moroses s’abandonnent, dès leurs premiers pas dans la sauvagerie. Il fut un temps où le «métier de coureur-des-bois» était regardé par la jeunesse comme un stage indispensable de sa formation et une profession d’honneur, à laquelle il était lâche de se dérober. A peine pouvaient-ils échapper à la tutelle de leurs parents et tromper la surveillance des soldats de la colonie, que les jouvenceaux remontaient à la sourdine le Saint-Laurent, traversaient les Grands Lacs, et, des bords du Lac Supérieur, se lançaient enfin sur cet Ouest de leurs rêves, cet Ouest fascinant, si fascinant qu’il l’est encore aujourd’hui, tout remodelé qu’il soit par la main de l’homme. Ils allaient de lacs en rivières, de bois en savanes, jusqu’à la prairie immense, dont l’immensité même invitait toujours davantage à la marche et à la course. Les plus hardis dépassèrent les montagnes Rocheuses. Quelques-uns revinrent se fixer dans la colonie, ou en France, contents d’avoir fait leurs preuves. Beaucoup ne regagnaient les Pays d’en Bas (Ontario, Québec) que le temps d’y vendre leurs fourrures, et, parfois, d’en dissiper le profit en «folles joies»; puis ils se replongeaient, pour quinze autres mois, dans la liberté. Plusieurs ne reparurent jamais, soit qu’ils eussent trouvé la mort dans les eaux, sous la dent des fauves, ou dans les combats sauvages; soit plutôt qu’ils eussent pénétré dans la vie même des tribus de leur choix, par des mariages. La noblesse française elle-même se rendit à l’appel magique des Pays d’en Haut, et se fit une gloire de se donner le noviciat de l’époque. Il y eut gens d’hermine et d’épée qui laissèrent, jusque dans les neiges les plus lointaines, des rejetons de leur lignée, que l’on nomme encore des de Mandeville, de Saint-Georges, de la Porte, de Charlois, de l’Espinay, et combien d’autres, revenus à leur sang et à leurs noms sauvages, mais dont les yeux portent toujours des reflets de l’antique Noblesse! Deux de ces coureurs-des-bois furent les initiateurs de la célèbre Compagnie de la Baie d’Hudson, qu’aucune histoire, religieuse ou profane, du Nord-Ouest ne peut ignorer, tellement cette Compagnie s’est faite l’âme matérielle des premiers siècles de ces pays. Ces deux éclaireurs furent Pierre-Esprit Radisson, et son beau-frère, Médart Chouart de Groseillers. Nés l’un et l’autre en France, ils étaient venus, tout enfants, au Canada. Leurs équipées dans les Pays d’en Haut, telles que Radisson les rapporte, éclipseraient les légendaires aventures de Robinson Crusoë. De 1658 à 1660, dix ans par conséquent avant Joliet et le Père Marquette, vingt ans avant La Salle et le Père Mambré, soixante-dix ans avant La Vérandrye et le Père Messager, ils parcoururent les régions appelées aujourd’hui: Wisconsin, Iowa, Dakota-Sud, Montana, Manitoba. En 1661-1662, ils atteignirent le versant de la Baie d’Hudson, virent la baie James, et revinrent à Québec. Leurs fourrures étaient si nombreuses et si belles que leur fortune en eût été faite, si le gouverneur de la colonie ne les eût confisquées, accusant les deux trappeurs de les avoir acquises, sans s’être munis du permis légal. S’estimant injustement lésé, Radisson se laisse persuader par un commissaire anglais de Boston qu’il doit se venger de toute la France, en livrant à l’Angleterre le secret des richesses qu’il a découvertes dans les parages de la Baie d’Hudson. En 1666, il est à la cour de Londres avec Groseillers. Il expose ce qu’il sait à Charles II, l’un des derniers Stuarts. Une expédition par mer, à la Baie d’Hudson, s’organise. Elle réussit. Le prince Rupert, cousin de Charles II, est saisi par Radisson d’un projet de compagnie. Bonne occasion pour Rupert, sorte d’écumeur des mers lui-même, de rétablir sa fortune brisée par Cromwell. La société est formée, les fonds réunis. Le 22 mai 1670, sans se demander si ce qu’il donne appartient au roi de France ou au roi d’Angleterre, Charles II signe la charte qui octroie au «Gouverneur (Rupert) et à la Compagnie des Aventuriers traitant dans la Baie d’Hudson, la possession sans réserve du sol, le monopole de toutes les fourrures, avec le droit exclusif de pêche et de chasse, dans toute la contrée arrosée par les cours d’eau, fleuves et rivières tributaires de la baie d’Hudson.» Pendant plus d’un siècle, la Compagnie des Aventuriers trafiqua uniquement aux postes établis sur le rivage même de la baie d’Hudson, sans pénétrer dans les terres, les sauvages y apportant eux-mêmes leurs pelleteries. Mais ce facile commerce ne tarda pas à être troublé par la France qui, indignée des empiètements de Charles II, ordonna à la Compagnie de la Nouvelle-France de s’emparer des factoreries (forts-de-traite) de la Compagnie des Aventuriers. De Troyes, d’Hiberville, Lapérouse s’illustrèrent dans ces expéditions à la Baie d’Hudson. Les forts-de-traite furent plusieurs fois pris et repris. Des bateaux furent coulés bas. Il y eut des carnages. Mais le rendement des fourrures compensait si bien les pertes, que la Compagnie des Aventuriers tint bon, jusqu’à l’abandon de la Baie d’Hudson à l’Angleterre, au traité d’Utrecht (1713). En 1763 (traité de Paris), la France se retira tout à fait du Canada. Mais non tous les Français. Plusieurs de ceux-ci, commerçants de fourrures, avaient pénétré toujours plus loin dans le continent, à la suite des coureurs-des-bois. Ils parvinrent à intercepter les veines du trafic indien qui se rendait à la Baie d’Hudson. En 1783, se voyant cependant individuellement trop faibles pour lutter contre la Compagnie des Aventuriers, ils s’assemblèrent en une société admirablement organisée, sous le contrôle de quelques actionnaires de Montréal, Ecossais dévoués aux Stuarts pour les deux tiers, Français pour l’autre tiers, mais tous également mécontents de l’Angleterre, et prirent le nom fameux de Compagnie du Nord-Ouest. Presque tous les employés de la Compagnie du Nord-Ouest furent des Canadiens Français. Le français était la langue officielle, et les maîtres écossais se firent un devoir de l’apprendre et de le parler. Telle fut la cause de leur succès. En quelques années, la Compagnie du Nord-Ouest couvrit l’Ouest, le Nord, l’Extrême-Nord et la Colombie Britannique d’un réseau de forts-de-traite. Une seule chance de vie restait à la Compagnie des Aventuriers: suivre son adversaire et s’installer à ses côtés. Mais l’expérience des voyages dans les steppes et les forêts lui manquait. Son personnel anglais, d’autre part, ne pouvait prétendre au prestige affectueux sur les sauvages que s’étaient gagné les explorateurs français. Ses engagés ne pouvaient davantage soutenir la comparaison avec les Voyageurs de Pays d’en Haut: guides, timoniers, canotiers, portefaix, coureurs et trappeurs de colossale renommée. Dans la crainte de sombrer, elle se mit à recruter, elle aussi, des serviteurs Canadiens Français, et à s’avancer vers l’Ouest, à mesure qu’elle parvenait à équiper ses convois. Une suite de combats sanglants, de voies de fait, d’excès abominables marquèrent les quarante années de cette concurrence. Le désert en a enseveli le souvenir. Le tort que se firent réciproquement ces ambitieux de la fortune fut tel, qu’au milieu d’une abondance inouïe de fourrures, les deux sociétés touchèrent à l’heure de la ruine. Le prétexte des querelles était le reproche d’invasion sur le terrain d’autrui: «Vous êtes sortis du domaine de votre charte», disait la Nord-Ouest à la Baie d’Hudson. «Le pays est anglais, et vous n’êtes que Français», répliquait la Baie d’Hudson. «Il est plus facile de s’embrasser que de se convaincre». C’est ce que firent les deux rivales, au plus fort de la bataille, en 1821. Tandis qu’au fond du Nord, commis et engagés, hors d’atteinte des bonnes nouvelles pour une année encore, continuaient à s’entre-détruire, les têtes de Montréal et de Londres se rapprochaient. Les capitaux furent mis en commun, les personnels respectifs conservés, tous les établissements maintenus, les meilleurs articles des règlements amalgamés, et les deux organisations fondues en un corps parfaitement articulé, solide, et resté indestructible jusqu’à nos jours, sous le vocable d’Honorable Compagnie de la Baie d’Hudson. Durant cinquante ans, l’Honorable Compagnie s’enrichit des fourrures que lui valut son monopole, de droit d’abord, de fait ensuite, dans les Pays d’en Haut. En 1869, le gouvernement canadien lui acheta un domaine de près de 4.600.000 kilomètres carrés, afin d’en former les provinces actuelles du Manitoba, de la Saskatchewan, de l’Alberta et de la Colombie Britannique, ainsi que les Territoires. Il lui versa une indemnité de 7.500.000 francs et lui laissa la libre propriété de très vastes réserves de terrain, au sein même des provinces constituées. La Compagnie de la Baie d’Hudson a-t-elle mérité le titre de mère unique de tout progrès et de toute civilisation, que lui ont décerné quelques touristes d’un rapide été, dans les régions arctiques? D’autres écrivains l’avaient gratifiée du même honneur, en parcourant les plaines et les montagnes du Nord-Ouest proprement dit. La vérité est que, tout en s’avançant, à la faveur des coureurs-des-bois, dans les solitudes sauvages des Pays d’en Haut, elle ferma toujours ses chemins, autant qu’elle le put, au reste du monde. Systématiquement, elle choisissait les détours les plus aptes à dérouter les reconnaissances. Sur tous ses employés pesait la loi non écrite, mais absolue, du silence. Lorsqu’ils regagnaient les milieux de race blanche, «ils évitaient les journaux comme la peste»; et non seulement se gardaient-ils de raconter les «mystères du Nord», mais ils «entretenaient soigneusement la légende des arpents de neige», et dépeignaient en couleurs effrayantes «ces pays à jamais inhabitables». Si le Nord-Ouest voit fleurir aujourd’hui, sur ses plaines fertilisées, d’opulentes colonies, si les richesses de ses montagnes et de ses bois se dévoilent, si les pêcheries de ses grands lacs sont exploitées, c’est aux missionnaires qu’en revient la gloire. Il ont révélé l’Ouest et le Nord du Canada au Canada lui-même, qui les ignora jusqu’en 1867. Les défricheurs et planteurs, les vrais pionniers du Nord-Ouest ont été Mgr Provencher, Mgr Taché, Mgr Grandin, avec leurs prêtres, parmi lesquels la civilisation ne louera jamais assez M. Thibault, M. Bourassa, les Pères Vègreville, Tissot, Maisonneuve, Leduc, André, Lestanc, Rémas, Fourmond, Hugonard, Lacombe particulièrement, dont un homme d’Etat canadien a dit «qu’il n’avait fait qu’ouvrir des chemins pour aller plus loin et élever des autels pour monter plus haut». Nous citerons plus loin les pionniers arctiques. ⁂ Comme ce chapitre préliminaire doit nettement définir l’attitude de la Compagnie de la Baie d’Hudson envers nos missionnaires, il importe de distinguer entre la haute administration, composée des directeurs de Londres et du gouverneur les représentant au Canada, et les administrations locales. La haute administration se montra toujours déférente, et parfois obligeante. Elle comprit que son intérêt lui défendait de mécontenter les coureurs-des-bois canadiens, ses serviteurs indispensables, en maltraitant les prêtres, qu’ils vénéraient. Elle savait aussi que le prêtre ne prêcherait aux Indiens que le respect à l’autorité et le travail consciencieux. C’est ainsi qu’un acte du gouverneur Simpson, en 1858, sauva probablement du protestantisme tout le district du Mackenzie. L’archidiacre anglican Hunter avait pris place dans les barques qui ravitaillaient cette région jusqu’à l’océan. Il allait porter sa doctrine aux sauvages du bas-Mackenzie, avides de religion. Le Père Grollier, résidant au Grand Lac des Esclaves, notre mission la plus septentrionale alors, voulut suivre le prédicant. Ce que voyant, le bourgeois du Mackenzie et tous ses commis signèrent une pétition demandant au gouverneur que l’accès du district fût interdit, dès l’année suivante, et pour toujours, aux missionnaires catholiques. Sir George Simpson, en guise de réponse, réprimanda ses subalternes, et leur enjoignit de transporter le Père Grollier où il lui plairait d’aller, de le loger et de le nourrir gratuitement, jusqu’au jour où ils lui auraient bâti un abri convenable, à l’endroit de son choix. Il en fut de la sorte aux débuts de plusieurs fondations, qui eussent été très difficiles, sans le secours de la Compagnie. Mais si la haute administration n’entrava jamais le développement des œuvres apostoliques, bien des ennuis leur furent ménagés, dans les commencements surtout, par certaines administrations locales. Celles-ci, en vertu de la savante organisation même de la Compagnie, voyaient le missionnaire pratiquement livré à leur merci[2 - Les territoires d’exploitation de la Compagnie se divisent en districts, indépendants les uns des autres. Chaque district possède sa hiérarchie complète. Cette hiérarchie est établie sur le principe que tous ses membres doivent se traiter en étrangers, s’acheter et se vendre leurs articles et travail respectifs, chacun demeurant averti que son avancement dépendra de l’importance des bénéfices qu’il apportera. Ainsi en va-t-il de maître-de-poste (le plus bas échelon de la hiérarchie) à commis, de commis à traiteur, de traiteur à bourgeois (chef du district). Chaque année, tous les bourgeois remettent leurs retours (apport des pelleteries), avec l’état de leurs comptes, au gouverneur, qui ne manque pas de promouvoir les plus habiles et de faire descendre les autres.Or, les districts d’Athabaska et du Mackenzie, champ d’action des missionnaires dont nous avons à raconter les travaux, se trouvaient les derniers dans l’échelle des districts. C’est donc à leur tête qu’il fallait s’attendre à trouver les hommes les plus décidés au succès.]. Escomptant l’esprit mercantile des actionnaires, plusieurs bourgeois s’ingénièrent à extorquer, per fas et nefas, tout ce qui pouvait aller grossir, de si peu que ce fût, le trésor général. Peut-être espéraient-ils que les plaintes du missionnaire blessé ne pèseraient guère, une fois mises en balance avec les profits réalisés, et qu’elles se classeraient d’elles-mêmes, à Londres, dans les de minimis dont il n’importe de se soucier. D’ailleurs, n’arriveraient-elles pas si tard, ces plaintes, tant de mois, tant d’années après l’occasion du grief, qu’elles paraîtraient inopportunes? Une malveillance, raisonnant ainsi, ne pouvait que surveiller durement le missionnaire. Pas plus que le pauvre animal de la fable, il n’avait le droit de tondre, dans la toison du Nord, la largeur de sa main. A peine apprenait-on qu’un sauvage au bon cœur lui avait fait présent d’une fourrure pour l’envoyer à son vieux père de France, ou que le missionnaire avait négligé d’offrir au fort-de-traite une dépouille de fouine qu’il avait tuée lui-même, que les hauts cris se jetaient sur lui de toutes parts. On alla jusqu’à lui faire un crime des lambeaux de peaux dont il confectionnait son vêtement, ses simples mitaines. A la moindre alerte d’infraction aux droits monopolisés par la Compagnie, un rapport était dressé, et l’évêque du missionnaire incriminé devait intervenir auprès du gouverneur abusé. Tout était à redouter, si le bourgeois joignait à l’âpreté cupide le fanatisme sectaire. Malheur surtout au prêtre dont la présence serait devenue la condamnation d’une conduite licencieuse! Les bourgeois tyrans ne furent pas le grand nombre. Il y en eut assez toutefois pour inspirer à Mgr Grandin les lignes que nous voulons citer. C’était au commencement. Les quelques missionnaires du Mackenzie, depuis le lac Athabaska jusqu’au fort Good-Hope, réclamaient un évêque. Le Père Grollier, du Cercle polaire, insistait le plus: « – Il faut un évêque, écrivait-il, un évêque qui aura sur les sauvages et les engagés de la Compagnie, pour les affaires de notre sainte religion, un prestige égal à celui du bourgeois pour les affaires temporelles: un évêque-Roi, en un mot, qui nous gardera, qui nous défendra. Sans quoi, nous périssons.» Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface, résolut de faire droit à cette supplique. En attendant le résultat des négociations avec le Saint-Siège pour la formation du vicariat d’Athabaska-Mackenzie et pour la nomination du Père Faraud, comme titulaire, il envoya Mgr Grandin, son coadjuteur, faire la visite de cette immensité. C’est au cours de ce voyage aux glaces polaires, qui dura trois ans, que Mgr Grandin écrivit à Mgr Taché, le 17 janvier 1861: «…Que vous dirai-je du pauvre évêque-roi? C’est que le titre d’évêque-esclave vaudrait bien mieux. Le malheureux évêque de ce pays sera nécessairement le très humble serviteur du dernier commis du district. Il ne pourra rien faire sans la Compagnie. Il ne pourra même se procurer sans elle les choses les plus essentielles à la vie. Il sera dans la nécessité de fermer les yeux sur les choses les plus blâmables, de louer les hommes les plus méprisables, tel qu’un N… Que peut-on encore attendre d’un tel homme qui vous dit qu’il vous aime en particulier, et vous déteste comme homme public? C’est peu comprendre la royauté que de comparer un pauvre évêque, dans cette position, à un roi.» Mgr Grandin avait alors 32 ans. Trente ans plus tard, évêque de Saint-Albert, il consacrait Mgr Legal, son coadjuteur. Ce jour-là, arrivé au moment d’une longue existence, sur ce sommet d’où les perspectives n’offrent plus au regard que les grandes lignes de leur ensemble, confondant les détails des personnes et des choses qui ont servi à les construire, il laissa aller son esprit et son cœur à une revue de la vie des missions du Nord et de la sienne. Quelques mots de son patriarcal discours contiennent ce dont il faudra nous souvenir: Lorsque nous pénétrâmes pour la première fois dans le territoire du Mackenzie, nous eûmes à surmonter une grande opposition de la part de la Compagnie de la Baie d’Hudson, toute puissante dans le pays, et sans laquelle nous ne pouvions le plus souvent ni voyager, ni même envoyer nos lettres à nos supérieurs; il fallait donc compter avec cette Compagnie. Heureusement que la plupart de ses serviteurs étaient catholiques, et que, par là même, elle devait compter un peu avec nous. ⁂ Il n’est qu’un seul terrain d’égalité, sur lequel les commerçants de fourrures et les missionnaires se rencontrèrent trop souvent, et avec une pareille endurance: celui des privations, des sacrifices de toutes les aises de la vie, de la vie elle-même quelquefois. Des serviteurs de la Compagnie en vinrent à échanger leurs dernières provisions contre des peaux de bêtes apportées par les sauvages. La faim venait alors. Au printemps 1890, Mgr Grouard descendait, en canot, le fleuve Mackenzie, jusqu’à son embouchure où il devait rencontrer les Esquimaux. En passant au fort Wrigley, situé au milieu du district du Mackenzie, il trouva le commis du poste et son engagé, occupés tous deux à déterrer péniblement des racines, afin de retarder la mort. L’hiver avait amené la famine. Déjà les malheureux avaient mangé les fourrures elles-mêmes qu’ils avaient achetées. Mgr Grouard les sauva, en leur donnant la grosse part de ses propres provisions de voyage. Voilà les souffrances endurées pour les «dernières queues de loup» de l’Extrême-Nord, et qui impressionnaient si vivement Mgr Grandin. Il aimait à les rappeler à ses missionnaires, comme stimulant de leur zèle. Lui-même se les donnait en exemple: « – Oh! douleur! écrit-il dans ses notes intimes, dans l’immense pays qui m’est confié il ne se perd pas une peau de bête; et des âmes, des âmes qui ont coûté le sang de Jésus-Christ se perdent tous les jours! Et j’hésiterais à me sacrifier, moi? Absit!» CHAPITRE II LES AMES Les anciennes nations Peaux-Rouges. – Pourquoi vont-elles mourir? – La maternelle Consolatrice. – Les Dénés et les Esquimaux. – Athabaska-Mackenzie. – Origine des Dénés. – Leur monographie. – Abjection de la femme, de l’enfant, du vieillard. – La Croix dans les glaces. Le voyageur qui aborde aujourd’hui le Canada aux ports d’Halifax, de Saint-Jean ou de Québec, s’il vient d’Europe; aux ports de Victoria, de Vancouver ou de Prince-Rupert, s’il vient d’Asie; et se laisse emporter de l’Atlantique au Pacifique par l’un des trois chemins de fer dont les bras d’acier relient ces océans, voit, dans sa course de 1.200 lieues accomplie en six jours, surgir, ici du sein des forêts, là des rives des lacs et des fleuves, plus loin des horizons de la prairie, une pléiade de villes magnifiques: Moncton, Rimouski, Lévis, Trois-Rivières, Nicolet, Saint-Hyacinthe, Montréal, Valleyfield, Ottawa, Pembroke, Kingston, Toronto, North-Bay, Sudbury, Saint-Boniface, Winnipeg, Calgary, Regina, Gravelbourg, Saskatoon, Prince-Albert, Battleford, Edmonton, Kamloops, New-Westminster; et, de l’une à l’autre des ces villes, jaillir de toutes parts une floraison de villages, brillants d’avenir. Ce que le voyageur ne remarque pas, tant elle s’est effacée déjà, c’est l’empreinte des races qui ont fait place à celles d’aujourd’hui. Ce que rien ne lui apprendrait plus, c’est que la France trouva cette immensité peuplée de nations sauvages, comptant alors, les principales du moins, des millions d’individus, et réduites maintenant à des groupes chétifs, menés eux-mêmes par une décadence fatale à l’anéantissement complet. Ces nations étaient, de l’Atlantique aux montagnes Rocheuses: Les Hurons-Iroquois, les Algonquins, les Sioux, les Pieds-Noirs; et, des montagnes Rocheuses au Pacifique: les Tsimpianes, les Haïdas, les Kwakwilth, les Séliches, les Koutenays. Pourquoi vont-elles mourir? Sans oser comparer nos vues bornées aux insondables desseins de Dieu qui appelle les peuples à la vie et les en retire, pour livrer la place qu’ils occupaient à d’autres peuples, destinés à grandir et à disparaître à leur tour, nous pouvons reconnaître que, lorsque la France se présenta, les Peaux-Rouges étaient affligés de ces signes qui présagent la fin des nations particulières, comme ils présageront la fin du monde entier: surget gens contra gentem. Les tribus se faisaient une guerre sans quartier. Champlain trouva l’Amérique dans les batailles, et dut se ranger lui-même, avec les Hurons et les Algonquins, contre les Iroquois armés par l’Angleterre et la Hollande. On sait quelles exterminations ces Iroquois portèrent dans les camps de leurs ennemis, avant de s’égorger entre eux. La corruption de quelques libertins, injectant son venin au cœur de ces enfants de la nature, acheva de les tuer. L’Indien, l’Indienne se confièrent à ces tarés de notre race, et furent bientôt la proie de toutes les contagions honteuses, que propagèrent la malpropreté et la promiscuité sauvages. La petite vérole, la scarlatine fauchèrent ensuite les pauvres débilités, si ignorants de toute hygiène qu’ils se jetaient à l’eau, ou se roulaient dans la neige, pour tempérer leur fièvre. D’ailleurs, les Peaux-Rouges se virent trop brusquement saisis par la civilisation des races blanches, civilisation élaborée, petit à petit, par tant de siècles. L’indigène de la prairie et de la forêt pouvait-il ne pas être submergé par cette marée qui se ruait sur lui? Pouvait-il éluder la loi de tout organisme astreint à se transformer: s’adapter ou disparaître? De s’adapter on ne lui donna pas le temps. Il n’eut qu’à disparaître. Ainsi, pour apporter un exemple, l’estomac indien, accoutumé à son alimentation très simple et toute naturelle, ne put résister à nos préparations culinaires épicées, factices, indigestes. Que dire alors de l’eau-de-vie? En présence de l’eau-de-feu, comme il l’appelle lui-même avec la justesse qu’il met à caractériser tout objet, le sauvage ne résiste à aucune intempérance, à aucune sollicitation de cruauté. Afin d’acheter l’eau-de-feu, que lui apportaient à volonté les Compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest, au temps de leur rivalité surtout, il dépeupla ses terrains de chasse, tuant à outrance les bisons, les orignaux, les rennes, les chevreuils, dont les commerçants prenaient la chair pour se nourrir, et les animaux à fourrures qu’ils demandaient pour s’enrichir. La passion de l’eau-de-feu, plus que toute autre, a miné la race peau-rouge et réduit ses victimes et leurs enfants à une misère sans remède. Le gouvernement canadien, lorsqu’il prit possession des Pays d’en Haut, défendit l’importation de l’alcool parmi les Indiens. Mais trop tard. Le mal était irréparable. A ceux qui survécurent jusqu’à ce dernier demi-siècle, restait du moins la liberté. Mais la race blanche, devenue gardienne de la rouge, lui mesura même cette dernière source de sa vitalité. Les Etats-Unis transportèrent tous les tronçons de tribus compris dans la confédération, dans une section de l’Oklahoma, qu’on appela le Territoire Indien. Le gouvernement canadien agit plus humainement. Il laissa aux sauvages, vivant dans le voisinage des contrées colonisées par les Blancs, des terrains de leurs choix, sous le nom de réserves. Ces réserves que nous regarderions, nous, européens, comme de vastes fiefs, semblent des prisons à ces anciens souverains de la liberté. Ils peuvent y vivre, protégés, nourris même au besoin, par l’Etat, mais comme des détenus, condamnés à s’étioler toujours davantage, loin du soleil et de l’espace. Il faut avoir vu, disait Mgr Taché, l’indomptable sauvage se dresser au milieu des immenses prairies, se draper avec complaisance, dans sa demi-nudité, promener son regard de feu sur des horizons sans bornes, humer une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part ailleurs, se complaire dans une sorte de royauté qui n’avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de la dignité! Il faut avoir vu cet infatigable chasseur, élevant jusqu’à une sorte d’enthousiasme religieux les péripéties, les chances et les succès d’une chasse qui jamais n’a eu de pareille! Oui, il faut avoir vu tout cela, et voir le sauvage d’aujourd’hui, traînant sa misère, privé de son incomparable indépendance, dans un état continuel de gêne et de demi-jeûne, ayant ajouté à ses vices les dégoûtantes conséquences de l’immoralité des blancs! Il faut avoir vu tout cela, et l’avoir vu sous l’influence de la sympathie, pour comprendre tout ce que souffrent les sauvages d’aujourd’hui. Depuis 1880, date de ces lignes de Mgr Taché, les sauvages n’ont pas fini de souffrir. Ils n’ont fait que s’acclimater, pour ainsi dire, à ces souffrances, qui les ont réduits à quelques groupements de familles, si petits et si étrangers les uns aux autres que les unions consanguines, auxquelles ils sont comme forcés désormais, ont commencé à rendre inévitable leur extinction définitive. L’Eglise eût enrayé l’immolation du Peau-Rouge, si on l’eût écoutée. Elle en retarda du moins l’agonie. Sa pitié maternelle et sa charité divine veilleront toujours sur les bons, sur les convertis. Son apostolat continuera de disputer les autres à l’étreinte du protestantisme. Elle poursuit au fond de leur retraite les quelques centaines d’infidèles, qui refusèrent les pactes du gouvernement, et choisirent de reculer toujours plus loin dans leurs forêts, dernier refuge de leur indépendance et de leur paganisme. Divine Consolatrice, elle restera, jusqu’à la fin, pour endormir sur son cœur les derniers baptisés de ces fières tribus. Le bienfait de la foi a donc été la compensation miséricordieuse accordée par Dieu aux dernières générations. Ce travail, entrepris au XVII siècle, sous la domination française, ralenti au XVIII , sous la persécution anglaise, s’est pleinement développé au XIX . Le XX en verra l’achèvement.[3 - Fervents chrétiens avant tout, les découvreurs français du Canada firent aller de pair la colonisation et l’évangélisation. François I , sur le rapport de Jacques Cartier, voulut «convertir les sauvages à la foi, et établir ses sujets au milieu d’eux». Champlain, que sa grande âme de catholique et de patriote a fait appeler «le véritable fondateur de la Nouvelle-France», réalisa le désir de Jacques Cartier et du roi de France, en obtenant les premiers missionnaires. Après lui, tous les explorateurs furent accompagnés, sinon précédés, par le prêtre.Les Récollets arrivèrent en 1615, les Jésuites en 1625, les Sulpiciens en 1657. En 1659, le vicariat apostolique de Québec, plus vaste que l’Europe, fut érigé. Deux cent soixante ans plus tard, le 2 avril 1918, S. Ex. Mgr Stagni, quatrième nonce apostolique au Canada, pouvait écrire, dans sa lettre d’adieu à S. Em. le cardinal Bégin, archevêque de Québec, et aux 43 archevêques et évêques de la Puissance du Canada et de Terre-Neuve:«Votre nation, dont l’univers entier vante la culture intellectuelle et les progrès matériels, s’est acquis une réputation plus invincible encore dans le domaine religieux. La hiérarchie catholique, laquelle n’y remonte même pas à trois siècles, se pare chaque jour d’une gloire et d’un éclat nouveau, tant par le nombre que par l’éminence des vertus de ses membres.»On ne pouvait, en moins de mots, ni avec plus d’autorité, exprimer la rapidité du jeune continent à passer de l’état primitif à l’état d’une nation complètement européenne, au prestige mondial et au catholicisme florissant.] Nous devions ce salut de compassion aux anciennes nations trouvées par nos pères, dans le Bas-Canada et le Nord-Ouest: nations évangélisées par nos missionnaires, et dont les tristes débris étaient sur le chemin que nous avions à suivre, pour atteindre, plus loin, beaucoup plus loin, dans les régions polaires, les deux grandes familles indigènes, que nous n’avons pas encore nommées, et qui sont l’objet de notre ouvrage: la nation des Dénés et les Esquimaux. ⁂ Nous voilà transportés, avec les Dénés et les Esquimaux, à plus de 3.000 lieues de la France, parmi des sauvages découverts par les coureurs-des-bois, guides de la Compagnie du Nord-Ouest, vers 1780; par l’Eglise Catholique en 1844; et vivant encore maintenant dans l’état de nature, qui fut celui des Algonquins, Hurons et Iroquois, au XVI siècle. Les Dénés et les Esquimaux ne sont point confinés dans des réserves. Personne ne leur a contesté encore l’immensité de leur pays, parce qu’il est trop froid, trop inculte, trop inabordable. Seuls, les commerçants de pelleteries et les missionnaires s’y coudoient, se conformant à la vie sauvage, sevrés de toutes les commodités, comme de tous les malaises, de la civilisation moderne. C’est pourquoi l’histoire des Dénés et des Esquimaux doit être, par elle-même, la plus simple et la plus intéressante du Nouveau-Monde. Le domaine principal des Dénés et des Esquimaux est la région qui fut longtemps connue sous le nom d’Athabaska-Mackenzie. Quelques mots de description sont ici indispensables. Un coup d’œil jeté sur l’ensemble de la carte murale montre le Canada découpé en pièces géographiques, alignées de l’Atlantique au Pacifique: neuf provinces, dont sept se dédoubleraient en des espaces suffisants à plusieurs royaumes. Les provinces du premier groupe: Nouvelle-Ecosse, Ile du Prince-Edouard, Nouveau-Brunswick, Québec et Ontario, suivent les rives du Saint-Laurent, golfe et fleuve, puis les courbes des Grands Lacs Ontario, Erié, Huron et Supérieur, pour s’arrêter au méridien le plus occidental de la baie d’Hudson. Les milliers de rivières qui baignent les gracieuses Laurentides, les collines odorantes, les bois pleins de ramages, les champs épanouis, le firmament qui mire son azur dans les lacs de cristal, l’harmonie infinie des paysages font de ces provinces de l’Est canadien, à notre sens, l’un des plus pittoresques et des plus agréables Edens que l’on puisse rêver. De l’Ontario aux montagnes Rocheuses, se juxtaposent, séparées par le droit méridien conventionnel, le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta: les trois provinces de la prairie (the prairie provinces). La prairie, qui constitue leur partie sud, s’y déroule, dans un horizon sans fin, pendant les trois jours que la vapeur met à la parcourir, sur ses 500 lieues de large. Elle a pourtant ses rivières, ses ruisseaux et ses lacs, ses coulées profondes, et, de loin en loin, ses îlots boisés; mais son niveau général donne au regard l’impression d’une plaine continue. Les géologues la considèrent comme le fond desséché de deux mers, rentrées, l’une dans l’océan Glacial, l’autre dans la baie d’Hudson. Le charbon, trouvé dès les premières couches du sol, atteste que des forêts l’ont couverte depuis. Les chaussées de castors, qui la zèbrent en tous sens, rappellent qu’elle fut ensuite marécageuse. Aujourd’hui, la terre féconde émerge partout, n’implorant que le soc de la charrue et le grain du semeur. Des montagnes Rocheuses à l’Océan Pacifique, nous traversons la Colombie Britannique, «océan pétrifié de montagnes», «Suisse du Canada», réservoir d’incalculables richesses poissonneuses, minérales et forestières. Quant aux noms d’Athabaska et de Mackenzie, on les chercherait en vain sur les cartes récentes du Canada. Ils ne sont conservés que par la Compagnie de la Baie d’Hudson, pour désigner ses districts de fourrures, et par l’Eglise Catholique, pour désigner ses vicariats apostoliques. Un seul vicariat réunit d’abord les deux territoires: le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Il exista, comme tel, pendant 40 ans, de 1862 à 1901, sous Mgr Faraud et Mgr Grouard, son successeur. En 1901, il fut scindé, à cause de son immensité et des progrès de l’évangélisation. L’Athabaska, au sud, resta à Mgr Grouard. Le Mackenzie, au nord, échut à Mgr Breynat. Le vicariat d’Athabaska comprend la partie nord de la province de l’Alberta, du 55 degré de latitude au 60 , et l’angle nord-ouest de la province de la Saskatchewan, dans lequel se prolonge et finit le lac Athabaska. Si l’on décompte la partie du bassin de la rivière la Paix, comprise entre le fort Vermillon et les montagnes Rocheuses, et dont les grasses prairies, à l’humus profond, se voient envahies par un flot de population blanche, l’on remarque que les trois quarts du vicariat d’Athabaska font corps avec la partie boisée du vicariat du Mackenzie. La lisière sud des bois de l’Athabaska donne asile à quelques rameaux de la tribu des Cris, de la nation Algonquine, et à quelques rares colons de race blanche. Quant à l’intérieur de la forêt, il est encore, comme à l’origine, le terrain vague et libre des sauvages Dénés. Là, commence le champ arctique, exclusivement exploité par le commerce des fourrures et l’apostolat des âmes. Le vicariat du Mackenzie se partage, avec le vicariat du Keewatin, son parallèle, l’espace géographique désigné par Les territoires du Nord-Ouest (North-West Territories). Il prend le versant de l’océan Glacial, et laisse au Keewatin presque tout le versant de la baie d’Hudson. En 1901, date de sa séparation d’avec le vicariat d’Athabaska, le vicariat du Mackenzie traversait les montagnes Rocheuses et englobait le Youkon. Mais le Youkon s’érigea à son tour en préfecture indépendante en 1908, et en vicariat apostolique en 1917. Le vicariat actuel du Mackenzie s’enferme donc entre les montagnes Rocheuses et le 100 degré de longitude (Greenwich), de l’ouest à l’est; et entre le 60 degré de latitude et l’océan Glacial, du sud au nord. Sa largeur du sud, qui est la plus étroite, est assise, à la fois, sur les provinces de la Colombie Britannique, de l’Alberta et de la Saskatchewan. Au nord, il s’agrège chaque année de nouveaux territoires, à mesure qu’ils se découvrent et se précisent. Le pôle nord est la limite de sa juridiction. Son étendue continentale est coupée, vers les deux tiers de sa superficie, par le Cercle polaire. Jusqu’au Cercle polaire se continuent les forêts vierges de l’Athabaska: forêts, non pas de chênes, de hêtres, de frênes, de noyers, d’érables, ou de pins (les moins frileuses de ces espèces ne dépassent guère le 55 degré de latitude nord), mais de cyprès, de sapins (épinettes en langage du pays), de trembles, de peupliers-liards, de bouleaux, de saules. «Le bouleau et l’épinette sont les pionniers de la végétation du côté de la mer Glaciale.» Passé le Cercle polaire, ces arbres, qui étaient allés s’amaigrissant insensiblement, se rabougrissent tout à fait, et s’effacent bientôt, pour laisser aux vents de l’océan Arctique une large zone complètement nue, éternellement glacée, appelée par les Français la Terre Stérile, et par les Anglais The Barren Land. Sur le seuil de cette vaste avenue de la mer polaire, on peut écrire: ubi nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat: Ici est le séjour du chaos et de l’horreur éternelle. C’est la patrie des Esquimaux; c’est la tombe de leurs premiers missionnaires, les Pères Rouvière et Le Roux, qu’ils ont massacrés en 1913. Les Dénés habitent les bois de l’Athabaska et du Mackenzie, et les Esquimaux les déserts de la Terre Stérile. A laquelle des races humaines appartiennent les Dénés et les Esquimaux? L’ancienne classification de l’humanité en cinq races diverses les rangeait dans la rouge; mais l’anthropologie rattachait naguère tous les rameaux de l’espèce humaine à trois troncs: le tronc blanc ou caucasique (Japhet), le tronc jaune ou mongolique (Sem), le tronc noir ou éthiopien (Cham). C’est indubitablement au tronc jaune, mongolique, sémitique qu’il faut rapporter tous nos Peaux-Rouges et Esquimaux. L’honneur d’avoir mis cette vérité en évidence revient à un humble missionnaire du Mackenzie, le Père Petitot. Les circonstances en furent presque théâtrales. C’était en 1875, époque de la poussée rationaliste qui s’efforçait de submerger dans la négation et le sarcasme l’autorité des Livres Saints, touchant l’unité de la création de l’homme. Le fait des migrations Scandinaves qui colonisèrent le Groenland, le Labrador et Terre-Neuve, aux IX et X siècles, n’était pas établi alors; la facilité du passage de l’Asie à l’Amérique, par les archipels du détroit de Behring, paraissait plus que douteuse; et les relations suivies – de communications et de langage – entre les tribus du Kamtchatka, en Sibérie, et les tribus de l’Alaska, en Amérique, étaient inconnues. L’immigration des peuples indigènes pouvait donc être aisément donnée pour impraticable. La science n’avait qu’à l’affirmer en quelques discours sonores; et c’en était fait de la foi. Si, en effet, les Peaux-Rouges n’ont pu émigrer d’un autre continent, ils sont autochtones. S’ils sont autochtones, la révélation de l’unité de notre espèce est un mensonge, et la Bible s’écroule tout entière sur les ruines de sa première page! Cette conclusion venait d’être formulée dans la salle des Cerfs du palais ducal de Nancy, au mois de juillet 1875, en l’Assemblée internationale des savants «américanistes» de l’univers. Le baron de Rosny, professeur de langue japonaise, présentait, en une brillante conférence, ce fruit désiré des travaux du Congrès; et il répétait, triomphant, avec Voltaire, «qu’on peut citer partout et toujours», disait-il: «Du moment que Dieu a pu créer des mouches en Amérique, pourquoi n’aurait-il pas pu y créer des hommes?» La joie des libres-penseurs et l’humiliation des catholiques étaient à leur comble. A ce moment, le Père Petitot, qui se trouvait dans l’assemblée, avec le Père Grouard, se lève, invoque son titre de missionnaire des Dénés et des Esquimaux du Cercle polaire, parmi lesquels il vient de passer quinze années, et demande modestement qu’on veuille bien suspendre jusqu’au lendemain la conclusion du débat. Les applaudissements firent comprendre au Comité qu’il devait accepter la requête du missionnaire. Quelle nuit pour le Père Petitot, et pour les jeunes novices de Nancy, qu’il constitua ses secrétaires! On s’en souvient encore dans la congrégation des Oblats de Marie Immaculée. Le lendemain, il était prêt. Il parla, au milieu de la sympathie croissante de l’auditoire; mais il ne put finir. Le jour suivant, il poursuivit sa thèse, devant une salle que sa réputation faisait déjà déborder. Les libres-penseurs semblaient cloués dans leur silence, et la foule applaudissait toujours. Aucune des nombreuses célébrités de la science, venues de tous les points du globe, ne fut en état de répondre au Père Petitot. Le Comité, sentant le terrain manquer à la cause de l’impiété, voulut interrompre l’orateur, dans son troisième discours; mais l’assistance protesta, et force fut à M. de Rosny d’enregistrer cette proposition dûment prouvée, et désormais inattaquable: Il est établi, par la communauté de leurs croyances, de leurs usages, de leurs coutumes, de leurs langues, de leurs armes, avec les races asiatiques et océaniennes; par leurs souvenirs d’autres terres, dont ils décrivent les animaux inconnus aux leurs, que les Esquimaux, les Dénés et les autres Peaux-Rouges sont incontestablement d’origine asiatique. Ce fut, pour la libre-pensée, un échec sensible. Le Père Petitot, venu tout simplement en France pour faire imprimer ses dictionnaires Déné et Esquimau, se vit, à sa grande confusion, mis en renommée par cette victoire, ainsi que par d’autres travaux auxquels l’invita ensuite la Société de Géographie; il fut nommé membre des Sociétés d’Anthropologie et de Philologie, reçut une médaille d’argent, en récompense d’une carte de ses découvertes polaires, tracée de sa main, que la Société de Géographie s’engageait à faire graver à ses frais, et retourna à ses sauvages de Good-Hope, portant à la boutonnière de sa pauvre soutane le ruban violet d’officier d’Académie. Depuis 1875, l’origine asiatique des Peaux-Rouges s’est de plus en plus confirmée. Les Dénés et les Esquimaux ne sont pas loin d’être déclarés les frères des Chinois et Japonais, tandis que les autres familles se rattacheraient plutôt aux branches tartaro-finnoises du même tronc mongolique. La conversion des Dénés est un fait presque accompli. Celle des Esquimaux n’en est encore qu’à la semence des martyrs. La différence entre les caractères de ces deux familles est singulièrement profonde. Séparons-les, dès maintenant. Un chapitre sera consacré aux Esquimaux. Aux Dénés et à leur missionnaires revient la plus grande part. ⁂ Les Dénés de l’Athabaska-Mackenzie se partagent en huit grandes tribus: les Montagnais, les Mangeurs de Caribous, les Castors, les Couteaux-Jaunes, les Plats-Côtés-de-Chiens, les Esclaves, les Peaux-de-Lièvres, les Loucheux. Les trois premières occupent principalement l’Athabaska, et les cinq autres le Mackenzie[4 - Trois autres grandes tribus dénées se trouvent dans la Colombie Britannique: les Porteurs, les Chilcotines, les Babines. Ils ont été évangélisés, eux aussi, par les Oblats de Marie Immaculée. Le R. P. Morice, O. M. I., en a savamment traité en divers ouvrages: Au Pays de l’Ours Noir, Essai sur l’Origine des Dénés, Histoire de l’Eglise catholique dans l’Ouest Canadien (4 vol.), etc…]. Les Indiens de ces tribus ont conservé les traits physiques que nous ont décrits les premiers explorateurs. Mieux préservés, par leur éloignement et leur rude climat, de la contamination étrangère, ils demeurent les moins dégénérés des Peaux-Rouges, les moins affligés de la scrofule, du rachitisme, des difformités qui dévorent les restes des nations Iroquoise et Algonquine. On peut les peindre bien découplés, dépassant la moyenne de notre taille, la tête plutôt conique, les pommettes saillantes, les yeux brun foncé et d’un luisant huileux, les cheveux noirs jusque dans la vieillesse, ce qui n’empêche pas les vétérans de la vie, à couronne d’ébène, de commencer leurs discours par ces mots: «Tu vois, les hivers ont neigé sur ma tête; j’ai les cheveux tout blancs…» Cette chevelure drue, épaisse, défiant notre calvitie pitoyable, est la gloire naturelle de l’Indien: c’est pourquoi le scalp de l’ennemi fut, de tout temps, le beau trophée de guerre. Et cependant, comme ils la négligent sur leurs personnes! Abandonnée à sa croissance, elle tombe, à la gauloise, sur les oreilles et le cou jusqu’aux épaules, qu’elle ne dépasse guère, tant chez l’homme que chez la femme. Est-il besoin de mentionner qu’elle est, dès le bas-âge, le château-fort de la vermine? Le Déné pur sang est imberbe. Ses dents blanches et richement émaillées forment une armature qui s’usera sur les durs aliments séchés, mais qui ne pâtira ni ne s’ébréchera jamais. Les hommes marchent, les jambes arquées, à la manière bancale, la pointe des pieds projetée en dedans. Cette tournure est le résultat voulu d’une pratique, plus facile à décrire par la parole que par la plume, à laquelle on les a soumis, petits garçons: elle donne aux membres inférieurs une élasticité infatigable pour les courses à la raquette, et une souplesse féline pour traquer les fauves. Les vêtements primitifs étaient en peaux de renne, d’orignal, ou de lièvre. Les hommes s’affublaient de blouses velues, arrondies par le bas, échancrées sur les côtés. Les jambes s’engageaient, jusqu’à mi-hauteur seulement, dans des tubes appelés mitasses, que retenaient des lanières assujetties à la ceinture. Une sorte de pagne sauvegardait la décence. Le reste des membres était laissé aux morsures du climat. Nos habits européens n’eurent point de sitôt raison de la coupe ancestrale: il est encore des sauvages qui s’empressent de faire sauter le fond des pantalons neufs qu’ils achètent, afin de n’en garder que les jambes, en guise de mitasses. Les femmes portaient la même blouse que les hommes, mais très longue. La femme dénée, modèle de modestie, trouverait honteusement sauvages certaines modes de la dernière civilisation. A l’arrivée des commerçants, les Dénés, comme les autres Indiens, abandonnèrent peu à peu leurs habits légers, chauds et imperméables pour nos lourdes étoffes tissées. Progrès déplorable. Un sauvage ne sait ni laver ni rapiécer. Ses hardes, qu’il déchire à sa première course à travers le bois, son lainage, qu’il empâte de sueur et de graisse, ne le défendent plus contre le rhumatisme, les congestions, les inflammations meurtrières. Ce n’est pas pourtant que la vanité ait oublié tout à fait ce coin désolé de son empire, et que notre Indien ne tienne à faire toilette aux grandes occasions. La femme ajoutera une ligne de perles et de verroteries à la bordure de sa robe. L’homme fera l’emplette d’une chemise, qu’il passera simplement sur celles qu’il portait déjà: et les pavillons nouveaux de battre avec les vieux, par-dessus le pantalon, aux vents du ciel. Tel est le sort de tout habit qu’il ne quittera plus son maître qu’avec les années, en tombant de lui-même jusqu’au dernier lambeau. Les sauvages les plus voisins des forts-de-traite se rangent, d’ailleurs, peu à peu, aux soins de l’hygiène et de la propreté. La tenue de quelques-uns devient irréprochable. Une seule pièce de l’ancien complet a survécu partout, tant chez le missionnaire et la religieuse que chez l’Indien: le mocassin. Chaussure molle, reposante, faite en peau chamoisée d’orignal ou de renne, et cousue de nerfs (fibres d’aponévrose), le mocassin, que retiennent quelques tours de deux souples lanières en peau, enveloppe chaudement le pied. Le logement du Déné est son moindre souci. Il peut tenir à la belle étoile par des températures extrêmes. Lorsqu’il veut s’abriter, quelques branchages, jetés sur des aunes penchés, lui servent de maison. Ou bien il applique des peaux de renne, d’orignal, de phoque, sur des perches disposées en large cercle à la base et se rencontrant en faisceau au sommet: c’est la loge, la résidence régulière. Le lit consistera en une simple toison de bœuf musqué, d’élan ou de loup. Le foyer tiendra en quelques tisons allumés au milieu de la loge. Pour mobilier: un chaudron, quelques tasses en zinc ou en écorce de bouleau, dans lesquelles on boit le thé – nectar du sauvage – , un fusil, une hache, deux pipes: l’une pour l’homme, l’autre pour la femme. En un quart d’heure, la maison sera pliée, empaquetée sur le canot si c’est l’été, sur le traîneau si c’est l’hiver. Un autre quart d’heure la rebâtira pour le campement du soir. C’est dans ce palais mobile que naquit le roi des forêts glacées; là qu’il se repose entre ses chasses; là qu’il fait sa prière à Dieu; là qu’il lui rendra son âme, sans regretter ni une richesse, ni un bien-être qu’il n’aura point soupçonnés, et qui auront coûté tant de sang et de larmes à ses frères inconnus, les autres mortels. La langue des Dénés[5 - Nous transcrivons quelques observations du Père Petitot:Les divisions les plus considérables – en nombre, mais non en qualité – de la race dénée sont «dans le sud des Etats-Unis, où elles sont connues sous le nom de Navajos et d’Apaches. Ces tribus ont dû être séparées de celles de l’Extrême-Nord, à l’époque des guerres générales entre les Indiens.»Outre les tribus que nous avons énumérées, il y a, dans le Mackenzie, les Sékanais, les Mauvais-Monde, les Gens de la Montagne, etc. Nous les rencontrerons plus tard; mais ce ne sont que des fragments, distincts de nom plus que de réalité, des tribus sus-mentionnées.«Chaque tribu dénée parle son dialecte; mais la souche mère n’a point été trouvée en Amérique. Les dialectes sont à cette souche perdue ce que sont à notre latin le français, l’italien, l’espagnol, le provençal.«Les langues dénées rentrent évidemment par leur caractère général dans les idiomes américains dont la tendance est d’accumuler une multitude d’idées dans un seul mot. C’est ce que de Humboldt a appelé agglutination, et Duponceau polysynthétisme. Le Déné, en effet, n’analyse point ses impressions, il les groupe en idées complexes. Il n’a point du tout conscience d’une analyse logique. La synthèse gouverne tellement toutes les formes du langage qu’elle se reflète même dans son écriture: toutes les lettres ne présentent qu’une enfilade de caractères placés à la suite les uns des autres, sans solution de continuité. Le discours revêt même cette forme, et les idées les plus incompatibles y sont liées entre elles sans aucune transition. C’est comme le jeu d’une navette qui ne s’arrête pas pour tisser une étoffe multicolore… Même agglutination dans les mots que dans les phrases, agglutination qui comporte des élisions très embarrassantes lorsqu’il s’agit de distinguer la racine de ce qui n’est qu’accidentel.«La langue des Dénés présente cependant cette particularité qu’elle est, en partie, monosyllabique ou inorganique, comme l’est par exemple le chinois, et probablement toute langue primitive. Tous les mots racines ne sont que des monosyllabes. J’en ai déjà réuni 745 (en 1867), dont 233 sont dépouillés de toute particule. De ces monosyllabes dériveront tous les autres mots.«Comme dans la langue chinoise encore, le ton, l’inflexion de la voix changeront du tout au tout la signification de certains mots dénés, qui s’écrivent de la même manière. La prononciation de ces mots et d’une infinité d’autres exige une grande délicatesse d’articulation, une grande précision dans l’intonation et dans l’observance de la quantité prosodique.«Cette prononciation comporte, en outre, presque toutes les difficultés des langues connues. Elle a des chuintantes, des clappantes, des dentales et des hiatus qui ont fait le désespoir de bien des gens.«Chose remarquable aussi, il y a peu d’emploi des labiales: le jeu des lèvres est presque nul. Un Déné, les lèvres légèrement entr’ouvertes et sans desserrer les dents, parlera avec une vélocité étonnante et fera entendre les sons les plus heurtés.»Les langues du Nord, comme les autres, furent apprises par les premiers missionnaires, au seul moyen de leurs observations personnelles. Ils en ont rédigés les dictionnaires et les grammaires. Parmi les maîtres en langues dénées, il faut citer Mgr Grouard, Mgr Breynat, les Pères Petitot, Laurent Legoff, Morice.Un ministre protestant, M. Evans, inventa, pour l’écriture du langage, un système de caractères syllabiques, hiéroglyphiques, qui fut universellement adopté.Spécimen d’écriture SyllabiqueAVE MARIA EN LANGUE MONTAGNAISETraduction littéralePar toi je laisse aller mon esprit (à la joie) Marie, très-bien Celui qui-a-fait-la-terre t’aime, ton cœur près-de il est, toutes femmes par dessus tu-es grande, et Jésus, il-a-été dans-ton-sein. Lui seul est grand.Sainte Marie, Le-Puissant sa mère tu es, nous-sommes-mauvais, quand même pour nous prie maintenant et quand nous mourrons à la veille.Très bien c’est ainsi si c’était.], inépuisable en mots concrets, à peu près dépourvue d’expressions abstraites, représente assez fidèlement l’état psychologique de ces hommes des bois, qui ne connurent, avant les missionnaires, que des nécessités grossièrement sensibles. Les sens, la vue et l’ouïe surtout, la mémoire des lieux et des personnes semblent absorber les forces de l’âme et alourdir l’essor des facultés supérieures vers les pensées élevées et les sentiments exquis. Un sauvage apercevra l’objet invisible aux plus perçants de nos regards. Il orientera sa marche sur les constellations de la nuit, sur les teintes du feuillage, sur la forme des bancs de neige martelés par les vents. Il connaîtra, avant ses douze ans, l’anatomie détaillée des animaux et des plantes, et nommera chacune de leurs fibres. Il n’oubliera jamais ce qu’il aura une fois remarqué. Il se guidera, vieillard, dans les dédales d’une forêt, où il n’aura passé qu’au hasard, dans son enfance. Mais la flamme de son intelligence, parmi tant d’organes en éveil, paraît dormir sous la cendre d’une ignorance séculaire. Non que cette noble faculté soit absente ni impuissante. La logique parfaite qui a bâti sa langue est là pour le prouver. Mais de quelle laborieuse éducation le développement complet de ces esprits sera-t-il le fruit? L’abstraction pure, si simple qu’elle nous paraisse, comme le nom d’une vertu, comme un coup d’œil d’ensemble sur les explications d’une vérité, leur échappe presque toujours. Même le sens des familières comparaisons, avec lesquelles nous commençons à instruire les enfants de nos pays, leur est souvent un mystère. Racontez à un Indien de culture moyenne les paraboles, limpides et suaves, que Notre-Seigneur daigna proposer à notre entendement: vous constaterez combien il ressemble encore aux Juifs «lents à comprendre». Lorsque vous aurez fini de lui expliquer l’histoire de la brebis perdue, attendez-vous à la question: «Cette brebis-là, ou mieux ce renne-là, était-il bien gras?.. Est-ce que l’homme l’a mangé, après l’avoir attrapé?» Le Père Roure, missionnaire des Plats-Côtés-de-Chiens, avait longuement exposé l’histoire de Lazare et du mauvais riche à une sauvagesse qu’il estimait des plus éveillées. L’image du catéchisme de la Bonne Presse avait même servi d’illustration: – Voyons! As-tu compris comme il faut? – Ah! oui, Père, j’ai bien compris, répondit-elle en montrant tour à tour le personnage du ciel et celui de l’enfer: Lazare, c’est moi; le riche, c’est toi. Ton hangar est plein de provisions, et moi souvent je n’ai rien à manger! Cherchera-t-on ensuite le sens poétique, artistique, chez le sauvage? Pour lui, beauté égale utilité. Une belle forêt sera une futaie de troncs à demi-calcinés par l’incendie, à travers lesquels son traîneau pourra facilement passer, et qu’il abattra, à peu d’effort, pour se chauffer. Un alignement de cuissots de rennes, nombreux, entrelardés, serait une décoration sans pareille dans son église. Le sauvage est un positif. Sans la négliger tout à fait, les missionnaires laissèrent au second plan la formation artistique de l’Indien. Ils s’appliquèrent à approfondir les idiomes sauvages, afin de bouleverser leur génie matériel et de les forcer à exprimer à l’âme païenne la réalité des vertus, des mystères et des commandements de notre sainte religion. Après quoi, ils se mirent à enseigner. Ils y réussirent. Ce fut une tâche de géants. Nous appelons les Dénés, d’après la propre dénomination que toutes les tribus de la nation se donnent elles-mêmes. Déné veut dire l’homme, l’homme par excellence. Les voisins des Dénés, Esquimaux au nord, Cris au sud, recourent, pour se qualifier, aux expressions correspondantes de leurs langues. Tous animent ces mots: Déné, Innoït, Eniwok, de l’orgueil d’une race qui se croit la seule humaine, et qui méprise ce qui n’est pas elle-même, apportant ce naïf tribut de confirmation au phénomène, consigné sans exception par l’histoire, que tout peuple, ancien ou moderne, grand ou petit, blanc, noir ou jaune, s’estima toujours le premier des peuples. Dans quel état l’Evangile trouva-t-il les Dénés, ces hommes supérieurs, ces uniques raisonnables, lorsque sa lumière se projeta sur leurs déserts? Ils étaient assis dans les ténèbres de la mort. Ils étaient ce que nous fûmes dans les Germains, qui sacrifiaient à Thor et Friga; dans les antropophages de Bretagne et d’Irlande; dans les Druides, prêtres des immolations humaines; dans les Gaulois, adorateurs de Bellone et de Mars, et qui buvaient le sang dans le crâne de leurs ennemis. Ils étaient ce que nous serions encore bientôt, si leurs conditions de vie redevenaient les nôtres. «Laissez une paroisse sans prêtre pendant vingt ans, disait le saint curé Vianney; on y adorera les bêtes.» Après une moins longue absence, Moïse ne trouva-t-il pas son peuple aux pieds du Veau d’Or? Retournant au paganisme des sauvages, nous finirions comme eux, de même que nous commençâmes avec la barbarie de nos aïeux, s’il est vrai que «le barbare est le premier élément de la civilisation», et que «le sauvage en est le dernier déchet». Tous les peuples que n’a point illuminés la Révélation divine, ou qui en ont dédaigné les bienfaits, sont idolâtres. Le démon ne fait que revêtir des formes adaptées aux passions de ses esclaves, pour décevoir les raisons livrées à elles-mêmes et corrompre les cœurs qui ne sont point à Dieu. S’il rencontre des instincts féroces, il les met en action dans des sacrifices sanglants et des pratiques de vengeance belliqueuse: ce fut le cas des Algonquins de la prairie. Si, au contraire, la nation sauvage, tombée sous sa puissance, possède une âme naturellement religieuse, de tempérament pacifique, il la rassure touchant la débonnaireté du vrai Dieu qu’elle cherche, et exploite sa faiblesse en lui découvrant des génies appliqués à sa perte, et dont il lui importe d’apaiser la méchanceté, en les honorant: ce fut le cas des Dénés du Nord. Les Dénés avaient eu leur temps de guerre contre les Algonquins et les Esquimaux. Puis, ils s’étaient entretués de tribu à tribu. Trop décimés enfin, ils avaient renoncé aux combats ouverts, et étaient devenus les poltrons fuyards, que nous trouvâmes. Leur imagination leur forge sans cesse des ennemis qui les poursuivent. Tous les missionnaires du Mackenzie ont assisté à ces scènes de folles paniques, qui seraient des plus risibles, si elles n’inspiraient la compassion. Le Père prêchera paisiblement, au milieu d’un camp sauvage; tout à coup un cri retentira dans la feuillée: dénédjéré! Séance tenante, les Indiens se précipitent sur les loges, les abattent, s’embarquent, et tous les bras poussent au large les pirogues. Qu’est-ce donc? Une femme, un enfant, quelque idiot a cru entendre le déclic d’un chien de fusil, ou bien il aura remarqué une herbe froissée. La peur l’empoigne. Il jette l’alarme: «dénédjéré! ennaslini! C’est l’ennemi!» Rien ne retiendrait le camp emporté par l’épouvante: ni l’assurance donnée par le missionnaire que tout est sauf, ni la considération qu’ils se trouvent à des centaines de lieues de toute habitation. Quel est cet ennemi, ce dénédjéré (littéralement l’homme mauvais, inimicus homo)? Personne ne pourrait le dire; personne ne l’a jamais vu, bien que chacun affirme l’avoir rencontré un jour. Mais il est là, nul n’en saurait douter; et il n’y a de salut que dans la fuite. «Et voyez l’astuce de cet ennemi, font-ils remarquer: il ne vient jamais l’hiver, le lâche! parce que sur la neige nous verrions ses traces, mais seulement l’été!» Pauvres cerveaux, affaiblis par les privations, par l’isolement, par les anciennes défaites, et, dit le missionnaire, par le démon qui multiplie leurs frayeurs, afin d’accréditer ses ministres, les sorciers, qui s’arrogent la puissance et le privilège d’évincer l’ennemi, le dénédjéré! Le sorcier, dont le prestige universel n’a pas encore reçu le coup fatal, centralisait jadis le culte des Dénés envers les esprits supérieurs. Les esprits supérieurs étaient répartis selon le système manichéen: le bon et les mauvais. Du Puissant bon, Yédariénéson, venait tout le bien: des Puissants mauvais, Yédariéslini, venaient tous les maux; et l’homme n’était que l’enjeu irresponsable de la lutte qu’ils se livraient, lutte dont les mauvais esprits sortaient ordinairement vainqueurs. Le Puissant bon et juste, qui ne se dégageait pas des formes palpables de l’univers, était «Celui par qui la terre avait été faite, Néoltsini». Certaines tribus, comme les Peaux-de-Lièvres et les Loucheux crurent à la trinité de cet esprit, presque à la manière des Egyptiens: «Le Père, assis au zénith; la Mère, au nadir; le Fils, parcourant le ciel de l’un à l’autre.» Un jour, en s’y promenant, racontent les Peaux-de-Lièvres, ce Fils aperçut la terre. Alors, étant retourné vers son Père, il lui dit, en chantant (et ce chant est conservé parmi les Peaux-de-Lièvres): «O mon Père, assis en haut, allume donc le feu céleste, car sur cette petite île (la terre, que les Indiens croient être une île ronde), mes beaux-frères sont depuis longtemps malheureux. Vois-le donc, ô mon Père! Alors, descends vers nous, te dit l’homme qui fait pitié!» La vieille sorcière K’atchoti, à qui le Père Petitot demandait si les Dénés avaient ouï dire que le Fils de Dieu fût venu sur la terre, répondit: Oui, longtemps avant l’arrivée des Blancs, ma mère me disait qu’une étoile avait paru dans l’ouest-sud-ouest, et que plusieurs de notre nation s’y étaient transportés. Depuis ce temps-là, nous sommes tous séparés. Les Montagnais ont gagné le Sud; leurs flèches sont petites et mal faites. Les Loucheux se sont dirigés vers le Nord; leurs femmes sont maladroites. Mais nous, les hommes véritables, nous sommes demeurés dans les montagnes Rocheuses, et il y a fort peu de temps que nous sommes arrivés sur le bord du Mackenzie. Toutes les légendes indiennes n’ont pas cette pureté. Mais à chaque pas de leurs récits apparaît la trace des traditions primitives. Les Mangeurs de Caribous racontaient ainsi à Mgr Breynat la révolte et la punition des anges: Le corbeau était le plus beau des oiseaux. Il avait la plus belle voix, et son chant charmait la terre. Mais l’orgueil vint dans son esprit, et cela irrita tellement les autres oiseaux qu’ils se précipitèrent sur lui, le prirent par le cou, et, le tenant de la sorte, le plongèrent dans le charbon. Le corbeau, à demi-étranglé, essayait de crier. C’est depuis ce temps-là qu’il est noir et qu’il fait cro-a, cro-a. Parmi les incohérences et les obscurités du paganisme, les missionnaires furent cependant heureux de découvrir parfois des clartés sur l’au-delà, entretenues par le bon sens naturel, qui est le regard ingénu et profond de toute âme neuve et droite: J’examinais un jour la main d’un vieillard, privée de son pouce, raconte Mgr Taché. S’étant aperçu de mon attention, il me dit, d’un ton de conviction qui me toucha: «J’étais, à la chasse, en hiver, loin de ma loge. Il faisait froid. Je marchais. Tout à coup, j’aperçois des caribous (rennes). Je les approche; je les tire; mon fusil crève et m’emporte le pouce. Déjà beaucoup de mon sang n’était plus. En vain je m’efforçai d’en tarir la source. Impossible. Alors j’eus peur de mourir. Mais me souvenant de Celui que tu nommes Dieu, et que je ne connaissais pas bien, je lui dis: «Mon Grand Père (Settsié), on dit que tu peux tout; regarde-moi, et, puisque tu es le Puissant, soulage-moi. Tout à coup, plus de sang, ce qui me permit de mettre ma mitaine. Je regagnai ma loge, où je m’écrasai de faiblesse, en entrant. Je compris alors quelle est la force du Puissant. Depuis ce moment, j’ai toujours désiré de le connaître. C’est pourquoi, ayant appris que tu étais ici, je suis venu de bien loin, pour que tu m’enseignes à servir Celui qui m’a sauvé, et qui, seul, nous fait vivre tous.» Mais ces sentiments de piété envers le vrai Dieu, s’ils naissaient dans les âmes païennes, ne tardaient pas d’ordinaire à y être étouffés par l’obsédante terreur des esprits mauvais, et c’est devant le sorcier que s’inclinaient bientôt toutes les pensées, toutes les espérances: – A quoi bon, disait le sorcier, vous occuper d’un esprit dont le devoir est de vous faire du bien? Laissez-le, et employez vos prières et vos forces à vous rendre propices les puissants mauvais. Ces esprits néfastes, l’Indien les voyait par légions. Ils remplissaient l’air, soufflaient dans les tempêtes, grondaient dans les rapides, soulevaient les lacs, hurlaient dans les orages, éventaient les chasseurs, dispersaient les poissons, causaient toutes les maladies, frappaient les jeunes gens «que la vie n’avait pas encore usés». Affolés par la crainte de déplaire à tant de génies malfaisants, les Dénés se prenaient dans un réseau de superstitions, et ne se confiaient plus qu’au charme du sorcier, «l’homme de médecine». Le sorcier entre-t-il en communication directe avec les démons? Plusieurs missionnaires penchent à le croire. Aucun ne l’affirmerait. Il est cependant des faits que ni la prestidigitation ni le charlatanisme n’ont encore expliqués. La sorcellerie dénée se diversifie selon son objet. La magie noire, qui est la principale, apaise les esprits. L’opérative exécute des prestiges amusants ou terrifiants. L’inquisitive retrouve les choses perdues, révèle les allées et venues des absents, hâte l’arrivée des barques, etc. La maléfactive jette des sorts sur les ennemis. «Les magiciens, selon le cérémonial de cette dernière, se dépouillent de leurs vêtements, entourent leur tête et toutes leurs articulations de liens et de franges en poils de porc-épic, placent des cornes sur leur front, quelquefois une queue à leur dos, et, se tenant accroupis dans la posture d’un animal, ils chantent, hurlent, roulent les yeux, maudissent, commandent à leurs fétiches, et se démènent d’une manière hideuse et bestiale». La jonglerie la plus fréquente est la curative. Elle procède soit par succion, soit par incantation, soit par insufflation. Au sujet de cette dernière méthode, le Père Le Guen, missionnaire de la Tribu des Esclaves, reçut un jour cette réplique d’un sorcier du Fort-des-Liards qu’il essayait de convertir: – Tu nous défends de souffler sur les malades. Et toi donc! Est-ce que tu ne souffles pas sur les enfants, quand tu les baptises, et sur les grandes personnes aussi? Les classifications de la sorcellerie ne sont point dues aux observations du missionnaire. Il entend, avec douleur, le tam-tam et les vociférations; mais s’il apparaît soudain parmi les énergumènes, s’il franchit seulement une certaine limite du voisinage, le chaman se déclare paralysé, et la conjuration s’arrête. Les détails connus proviennent des divulgations faites par des sorciers convertis. L’un de ces sorciers, homme de remarquable intelligence, devenu fervent chrétien, dévoila ainsi quelques-uns des longs mystères de la jonglerie curative: Lorsque le médecin se propose de guérir un malade, il s’y dispose par un jeûne absolu, ne buvant, ni ne mangeant durant trois ou quatre jours. Alors, il se fait préparer un chounsh, ou loge de médecine. Pendant qu’on la dresse, il demeure assis dans sa tente, et il sait pourtant tout ce qui se passe au dehors. Il sait dans quelle partie de la forêt on a coupé les perches qui serviront à la dresser et quelle est la nature des arbustes qui les ont fournies. Le chounsh ayant été construit loin du camp, et les perches qui le composent liées avec trois cordes, le sorcier, quoi qu’il n’en ait pas été informé, dit: «Tout est prêt»; et, se levant aussitôt, il se dirige vers la loge de médecine, l’ébranle par trois fois, en fait trois fois le tour, et enfin y pénètre et s’y couche, en observant toujours son jeûne. Après y avoir fait un somme plus ou moins long, il procède à la médecine. Celui qui, à cause de ses péchés, est malade, se rend alors auprès du médecin, accompagné d’un autre vieux pécheur, sain de corps. Il s’assied dans la loge et se confesse au jongleur, qui le sonde à plusieurs reprises, en tâchant de lui arracher la connaissance de tous ses crimes. Après quoi, il fait descendre l’esprit You-anzé sur le malade, et, pour cela, il chante en s’accompagnant du tambour. Les chants de médecine, dont il y a une grande variété, se composent de trois ou quatre notes tristes répétées à satiété, avec accompagnement de contorsions et d’insufflations. Plusieurs y mêlent de vieux mots qui n’ont aucune signification dans la langue actuelle, mais qui sont réputés blasphèmes; tel est, entre autres, le mot soshlouz. Lorsque le jongleur connaît que l’esprit est descendu sur le malade, il s’approche de lui avec son génie familier, et, tous deux, font des passes au malade pour l’endormir, et, l’esprit entrant en lui, il s’endort. Alors le You-anzé arrache le péché et le jette au loin, et en même temps la maladie quitte le moribond. L’esprit, le prenant, le replace sur la terre afin qu’il y vive, et, en l’y replaçant, il pousse un grand cri qui éveille le sauvage parfaitement guéri. C’est ainsi que nos ancêtres guérissaient les malades. Les sorciers d’aujourd’hui ne sont que des hommes sans puissance. Le missionnaire qui vient de rapporter ce discours, ajoute: «En dépit de ce dernier aveu, il est peu d’actes de la vie des sauvages, encore infidèles, qui ne subissent l’influence de la sorcellerie, tant cette croyance est enracinée chez eux.» La pierre de touche de la valeur morale des sociétés humaines a été, de tous temps, l’attitude de la force devant la faiblesse. La faiblesse c’est la femme, c’est l’enfant, c’est le vieillard. Que furent la femme, l’enfant et le vieillard, chez les Dénés? Contraste étrange! Ces sauvages pacifiques, timides jusqu’à la lâcheté en présence de l’étranger, ne connaissaient que la dureté, et souvent la cruauté vis-à-vis des êtres sans défense de leurs foyers. La femme dénée gisait, il y a soixante ans, dans l’avilissement complet. Aucune joie ne venait jamais toucher son cœur, dans sa longue carrière de souffre-douleur. Esclave de l’homme, il la prenait comme épouse, la prêtait, l’échangeait, la rejetait, la vendait, selon son plaisir. Les coups pleuvaient constamment, avec les injures, sur ses épaules. Une flèche, une balle pouvait la frapper, au gré de son tyran. Si la vie lui était accordée, aucun droit ne lui était reconnu. L’homme allait à la chasse, tuait la bête, et son rôle était fini. Tous les travaux, depuis le dépeçage du gibier jusqu’à l’apprêt du campement, restaient le lot de la femme. Avant que les Blancs eussent appris aux sauvages à se servir de chiens, la femme était attelée au traîneau, pendant que l’homme vagabondait à côté. Quand les chiens viennent à mourir, on l’attelle encore. La pauvre créature ne se croyait pas même une âme, et son humiliation lui était devenue si naturelle qu’elle ne pouvait croire que Dieu s’occupât d’elle, ni que la religion prêchée par le missionnaire fût pour elle, aussi bien que pour les hommes. En 1856, le Père Grandin consolait une Montagnaise, baptisée, qui se désolait d’avoir perdu son fils: – Pour rendre ton cœur plus fort, je te préparerai tous les jours pour faire ta première communion, lors du passage du grand prêtre (Mgr Taché). Comme la sauvagesse le regardait tout ébahie, le Père Grandin répéta sa promesse. – Me comprends-tu? – Non. – Je te dis que je vais t’instruire sur la sainte Eucharistie, pour que tu puisses communier, lors de la visite de Mgr Taché, le grand Chef de la prière. – Je ne comprends pas, je ne comprends pas! Déconcerté, le missionnaire appela une femme métisse parlant français et montagnais: – Viens donc à mon secours. Ma grand’mère me comprend pour tout, excepté pour une chose: Je lui dis que je la préparerai pour sa première communion, et elle me dit toujours qu’elle ne me comprend pas. Après les explications de l’interprète, la grand’mère reprit: – Ah! oui, je comprenais! Mais je supposais que mon petit-fils, l’homme de la prière, se trompait, en me disant ce qu’il ne voulait pas dire. Qui aurait pu supposer qu’une pauvre vieille sauvagesse pût être admise à la sainte communion? Un sauvage du lac Athabaska vint un jour trouver le même missionnaire, après une instruction qui l’avait touché: – Père, je comprends maintenant que les femmes ont une âme comme nous. – Mais je n’en ai pas parlé. – Oh! Père, lorsque tu nous as dit que le Fils de Dieu avait pris une mère parmi les femmes de la terre, j’ai bien compris que les femmes ont une âme et un ciel, comme les hommes! La Très Sainte Vierge Marie, prêchée par la religion catholique fut donc la divine main qui refit à la femme, méprisée du paganisme, cette auréole de vénération et d’affection, que nous ne trouvons jamais trop belle au front de nos mères chrétiennes. La sauvagesse, enfin réhabilitée, bénit, dans la forêt, Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme Le bénissent les femmes de notre civilisation, qui n’ont point oublié quelles tristes choses elles seraient encore, s’Il n’était venu lever l’anathème originel: «Je multiplierai tes douleurs», et les replacer, par la prédication de ses apôtres, sur le trône de leur dignité humaine. L’enfant, chez les Dénés païens, partagea le sort de sa mère. Louis Veuillot écrivait, en 1866: Le genre humain est doué d’une sorte de goût à tuer les enfants… Il n’y a guère que le christianisme qui combatte efficacement cette singulière coutume; et là où le christianisme baisse, la coutume, vaincue par lui, reprend son meurtrier empire… Quand il n’y aura plus de christianisme, comment le progrès fera-t-il pour conserver les hommes? Les Dénés respectèrent, à tout le moins, les lois de la nature, et ne mirent pas à «tuer les enfants» les raffinements que l’on connaît ailleurs. Ils les laissèrent naître. Les garçons étaient ordinairement les bienvenus, sauf les infirmes, en qualité de futurs chasseurs. Dès que le petit avait tué son premier oiseau, son premier lièvre, on lui faisait des fêtes. Au premier renne, ou au premier orignal, l’autorité paternelle n’avait plus qu’à décliner. Le fils, meilleur chasseur que son père, devenait le maître de la loge, et réglait tout à sa volonté. Mais malheur aux petites filles! Aujourd’hui encore, les mères se diront fières de leurs garçons, et les présenteront à tout venant: «C’est un dénéyou, celui-ci! un petit homme!» Quant à leurs filles, elles n’en parlent que le moins possible. Aux temps païens, la mort attendait les petites filles naissant au delà du nombre requis pour les besoins de la race et des travaux. Condamnées d’avance, elles étaient exécutées sur-le-champ. La mère elle-même se chargeait de les étouffer, car l’homme se fût trop avili, à si vulgaire besogne. Si l’enfant était épargnée, son martyre commençait avec sa vie. Elle grandissait et se préparait à son rôle d’épouse et de mère, en partageant, avec les chiens, la nourriture et les coups. Durant les famines, lorsque les parents se décidaient à manger leurs enfants, c’est par les filles qu’ils commençaient. L’homme désignait à la femme la victime du jour, en lui remettant le couteau. Pour l’orphelin, quel que fût son sexe, il était abandonné aux loups, dans les bois; ou bien, si quelque parent le laissait suivre le campement, sa condition était si misérable qu’il eût préféré la mort. Un spectacle qui n’a point fini de s’offrir péniblement à nous, lorsque nous visitons les sauvages christianisés, nous révèle, par la résistance des abus à tant d’efforts du missionnaire, quelle dut être, autrefois, l’infortune des vieillards. Qu’ils sont loin encore, nos convertis, de savoir la chaude tendresse qui enveloppe, au meilleur coin du foyer familial, les derniers jours de nos grands-pères à l’indulgent sourire et de nos grand’mères au long chapelet! Leur place, aux patriarches des tribus dénées, c’est la dernière, à l’entrée de la loge, sur le passage des gens, des chiens et de la bise. Si on les écoute avec une apparente attention, c’est parce que ce qu’ils vont dire sera peut-être leur parole suprême, et que, selon l’ancienne croyance, les volontés d’un mourant sont sacrées. Mais, en dehors de cet égard, la dérision accueille souvent les réflexions des vieillards. Un missionnaire du Grand Lac des Esclaves prêtait dernièrement l’oreille à une conversation tenue par des jeunes gens, au sujet de la chasse. Le père de l’un d’eux, qui avait été le plus adroit chasseur de la région, voulut intervenir en faveur de son fils. Mais celui-ci le rabroua: – Toi, ferme ta… bouche (le mot était plus grossier). Tu es trop vieux, pour être capable de discuter avec des jeunes gens! Une famille sera à table – c’est-à-dire à terre – mains et bouches pleines, le grand-père surviendra: – Berullé, pas de viande pour toi! Ils lui donneront cependant les restes du repas; et le vieux, qui se souvient d’avoir traité son propre père plus durement encore, s’en trouvera heureux. Que de fois n’entendra-t-il pas aussi un souhait de cette nature: – Tu ferais bien mieux de mourir, que de nous embarrasser! Que peut-on faire de toi? L’Evangile a dû créer, pour ainsi dire, dans ces cœurs sauvages, l’amour conjugal, l’amour maternel, l’amour filial. La mort, non par meurtre brutal, mais par abandon, était jadis la destinée du vieillard. Il le savait, et, le jour arrivé, il se soumettait sans récriminer. Peut-être serait-il injuste toutefois d’accuser toujours les Dénés nomades de cruauté voulue, à l’endroit des vieillards impotents. Pour juger ces actes, il faut avoir vu les Indiens du Nord dans la réalité de leur misère. Les vivres sont épuisés depuis longtemps. Le renne et l’orignal fuient toujours. La faim torture le camp. Il est nécessaire de partir afin de rejoindre le gibier errant. Que faire alors du pauvre perclus, que l’on ne peut porter? Toute la famille va-t-elle se condamner à mourir avec lui, ou bien l’abandonnera-t-elle à son sort fatal? Seul, le christianisme pouvait trancher, en faveur des faibles et des petits, ce poignant problème, en envoyant au vieillard, au malade, à l’orphelin le missionnaire et la sœur de charité. Le jour où il ne pouvait plus suivre la caravane, le vieillard était prévenu. On lui faisait un petit feu; on lui laissait les dernières provisions; et chacun de lui toucher la main, en lui recommandant de se glisser sous un tas de bois, préparé à cet effet, quand il se sentirait mourir, afin que ses restes ne fussent pas dévorés par les bêtes de la forêt: – Lorsque nous repasserons, dans les lunes de l’été, nous ensevelirons tes os, et ton esprit sera en paix. C’était l’adieu. Bien peu, sans doute, survécurent à cette épreuve. Nous ne savons qu’un fait, arrivé vers l’année 1900, pour nous dire quelque chose de la longue lutte que devaient soutenir ces abandonnés, contre la mort. Deux jeunes gens, d’une tribu des montagnes Rocheuses, qui avaient refusé le baptême, vivaient avec leur mère chrétienne. Un automne, ils lui annoncèrent que sa fin était venue. Ils lui préparèrent du feu; lui laissèrent un peu de viande desséchée, ainsi qu’un grelot de collier de chien et un tambourin, qu’elle avait demandés comme dernière faveur; et, s’éloignant, lui promirent qu’ils reviendraient lorsque les neiges seraient fondues, pour lui rendre les derniers devoirs. Sept mois après, ils revinrent en effet. Leur canot amarré, ils s’avancent dans la forêt, avec les prostrations et les lamentations d’usage, dans le rite païen des funérailles. Comme ils abordent le «tas de bois», quelle n’est pas leur stupeur d’entendre s’en échapper un gémissement, tout faible, presque imperceptible. Un squelette, à peine respirant, se dégage peu à peu… Leur mère! Ils veulent fuir. Mais, de ses mains décharnées, elle les supplie de l’écouter. Haletante, et comme si elle en demandait pardon, elle leur raconte comment il se fait qu’elle vive encore… Elle avait ménagé, et ménagé, sa petite provision. Ensuite, elle avait mangé des racines, puis des écorces, puis ses mocassins, enfin sa robe. Longtemps elle avait réussi à conserver le feu, pour éloigner les loups, qui hurlaient tout autour. Afin de ne dépenser ses forces que le moins possible, elle allait, marchant doucement sur ses mains et ses genoux, chercher des branches mortes. Avec les lanières de ses mocassins, elle s’attelait au petit fagot et le traînait, dans la neige, jusqu’au foyer… Un jour, il n’y eut plus de branches mortes, et le feu s’éteignit. Les loups accoururent. Elle les empêcha encore quelque temps de la mordre, en agitant sa clochette et en frappant son tambourin… A la fin, n’ayant plus rien à manger, elle s’était mise sous les troncs d’arbres, pour mourir… Les jeunes gens ne purent se défendre d’un mouvement de pitié. Ils firent un brancard, portèrent leur mère au canot, et la conduisirent, à 300 kilomètres de là, chez de braves chrétiens, Boniface et Madeleine Laferté, qui nous ont eux-mêmes raconté ce trait. La vieille Indienne vécut encore deux ans dans leur maisonnette, revit le missionnaire, reçut le saint Viatique, et mourut tout heureuse. Tel était le peuple sauvage que la Croix vint aborder, en 1844, et sur lequel elle rayonne aujourd’hui. Quel fut le chemin de cette Croix pour les missionnaires, appelés par Dieu à l’honneur de la planter dans les glaces les plus lointaines? Quels furent ces apôtres, évêques, prêtres, frères convers et religieuses? Quelles déceptions et quelles consolations les accompagnèrent? C’est ce que voudrait raconter le reste de ce livre. CHAPITRE III L’HIVER Caractère de l’apostolat dans l’Athabaska-Mackenzie. – Linceul de neige et de nuit. – Une âme par 250 kilomètres carrés. – Le fort et la mission. – Traîneaux et chiens. – Les chemins du Nord. – Bordillons, crevasses, poudrerie. – En détresse sur le Grand Lac des Esclaves. – Carrosse épiscopal. – Les raquettes. – La soif. – Le Père Laity. Les missionnaires sont les soldats des postes avancés. Mais combien diffèrent leurs champs de bataille, des sables de l’équateur aux neiges du pôle, des anthropophages océaniques aux Peaux-Rouges arctiques! L’effort soutenu par les missionnaires de l’Athabaska-Mackenzie ne peut se comparer. Ce n’est pas dans la lutte corps à corps avec le paganisme qu’ils eurent à s’épuiser: le paganisme des Dénés s’avoua vaincu d’avance. Ce n’est pas contre la persécution violente: ces timides peuplades n’ont point de mandarins sanguinaires. Ce n’est pas contre l’inertie spirituelle des néophytes: la ferveur des convertis confondrait souvent la nôtre. Les âmes à conquérir dans l’Athabaska-Mackenzie n’étaient que des captives, soupirant du fond de leur exil. La vie des missionnaires s’est usée à les atteindre, par delà deux barrières qui paraissaient d’abord infranchissables: les distances et la pauvreté. Les distances reculées jusqu’aux confins du globe. La pauvreté entretenant une disproportion énorme entre les immensités et les moyens de les parcourir. Ainsi donc, les longs voyages, les durs ouvrages matériels, qui furent les soucis secondaires des missionnaires de l’Asie orientale sont devenus les travaux apostoliques de première importance dans l’Extrême-Nord de l’Amérique. Dire par quel courage furent domptés ces obstacles serait raconter presque toute l’histoire de la conquête des Dénés au royaume de Dieu. Pendant que le missionnaire des tribus Ceylanaises ne se déplace que pour jeter continuellement ses larges filets, à sa droite et à sa gauche, parmi des masses assemblées, mesurant son labeur par le chiffre des âmes qu’il a sauvées, le missionnaire voyageur du Mackenzie compte les lieues qu’il a parcourues, les jours de disette qu’il a traversés, et dit: «Voilà mon apostolat!» Au bout de ces tournées douloureuses, il inscrit quelques baptêmes, quelques communions, une mort sanctifiée par sa présence sous la hutte indienne, et son rôle est rempli. A lui la consolation de ressembler à Notre-Seigneur cheminant trois pénibles années, à travers les campagnes de la Palestine, et ne s’attachant que de rares fidèles. A ses confrères des pays plus fortunés, la joie des apôtres convertissant les foules et les nations. Devant le missionnaire, forcé de dire adieu aux chemins de fer, dès le seuil de l’Athabaska-Mackenzie, les distances revêtent deux aspects, entraînant des difficultés totalement diverses: l’aspect d’un hiver très long, et l’aspect d’un été très court. Nous suivrons d’abord l’apôtre-voyageur aux prises avec l’hiver. L’hiver de l’Athabaska-Mackenzie est le plus froid des hivers continentaux. On sait que le climat d’un pays ne se règle pas uniquement sur sa longitude et sa latitude, ni même sur l’abondance de son insolation. Le relief et l’élévation du sol, l’humidité, la sécheresse, la température des courants atmosphériques et marins en varient beaucoup les conditions. Exception faite de la Colombie Britannique, abritée par ses montagnes contre le Nord et caressée par les brises du Pacifique, le climat du Canada est, dans son ensemble, très rigoureux. Il le doit particulièrement aux glaciers polaires, providentiels condensateurs de la surabondante humidité du globe, et aux flottes de banquises qui parcourent l’océan Arctique et la profonde baie d’Hudson. L’océan Arctique et la baie d’Hudson, ces réfrigérants naturels de la zone torride par la conductibilité de la terre, dégagent aussi les aquilons qui balayent librement la surface de l’Amérique septentrionale, sans rencontrer, pour s’y attiédir, les chauds effluves d’un gulf-stream. Ottawa, la capitale de la Puissance, qui, de par sa latitude, aurait droit au climat de Venise, compte cinq mois d’un hiver sibérien. L’Ouest canadien fut longtemps réputé inabordable à la culture, tant il y gelait, jusqu’au milieu des étés. Le défrichement, l’ameublissement du sol ont modifié le climat de la prairie; mais les hivers de Winnipeg, – latitude de Paris, – restent néanmoins plus rudes que ceux de Pétrograd. Plus haut, dans les forêts de l’Athabaska-Mackenzie, le printemps et l’automne, déjà abrégés dans la prairie, se réduisent davantage. Au Grand Lac des Esclaves, les saisons intermédiaires ne comptent plus. Au Cercle polaire, elles sont englobées par l’hiver, qui empiète sur l’été lui-même. Les missionnaires du Fort Good-Hope ont dressé la table climatologique suivante. Les noms des quatre saisons y sont conservés; mais les parenthèses apposées expliquent ce qu’on en doit penser: Printemps: mai (neige fondante), juin (débâcle). Eté: juillet. Automne: août (chute des feuilles), septembre (neige). Hiver: octobre (rivière gelée), novembre, décembre, janvier, février, mars, avril. Pendant huit et neuf mois, la neige couvre donc l’Athabaska-Mackenzie. Sur ce linceul s’étend à son tour la longue nuit du solstice, nuit absolue de vingt-quatre heures au bord de la section polaire, et plus prolongée à mesure que l’on s’avance vers le pôle même. Bien loin dans le sud du Mackenzie, le soleil de décembre et de janvier ne s’appuie qu’à peine, vers midi, sur l’horizon du Grand Lac des Esclaves, et son regard est aussi glacial que l’haleine de la nuit, dans laquelle il se recouche aussitôt. De quarante à cinquante missionnaires se partagent cette neige et ces nuits, avec les neuf ou dix mille indigènes. Répartie également sur la superficie de l’Athabaska-Mackenzie, cette population donnerait la moyenne d’une âme par 250 kilomètres carrés. Les centres de ralliement reconnus par la géographie et par le précaire service postal sont les forts-de-traite. Ces forts, stations de ravitaillement et comptoirs d’échanges pour les fourrures, établis par les commerçants, n’ont encore vu s’ajouter à leurs édifices que les seules habitations des missionnaires. Une douzaine de cabanes, qu’occupent les sauvages attachés au service du commis traitant ou de la mission, complètent les localités pompeusement appelées: Fort Résolution, Fort Smith, Fort Simpson, Fort Norman, Fort Good-Hope, etc… En certaines contrées du Nord-Ouest, cette expression guerrière signifia vraiment, soit un asile de défense contre les tribus indiennes plus agressives, soit une citadelle armée contre les concurrents dans le commerce. Les fourrures étaient tout alors. Autour d’elles gravitaient toutes les envies, toutes les querelles. Ainsi peut-on encore voir, à York et à Churchill, les anciennes forteresses, bastionnées à la Vauban, munies du système complet d’obstacles défensifs: glacis, fossés, escarpes, parapet, rempart et affûts d’artillerie. Ces fortifications, élevées à l’aide de matériaux importés d’Angleterre sur les bords de la baie d’Hudson, furent le théâtre des luttes que nous savons entre la Compagnie des Aventuriers et la France. D’autres redoutes se construisirent également dans l’intérieur du continent, mais déjà moins imprenables. Au nord, dans notre pacifique territoire d’Athabaska-Mackenzie, le nom seul de fort a pénétré et subsisté. La réalité consiste en l’assemblage de deux ou trois maisonnettes, entourées d’une palissade de faibles pieux fichés en terre, et dont la porte – lorsque porte il y a – demeure ouverte à tout venant. Etablis sur les bords des rivières et des lacs, qui les rendent accessibles durant l’été, les forts participent, l’hiver, au nivellement général du pays par les neiges et les glaces. L’établissement qu’il possède, près du fort-de-traite, est le pied à terre du missionnaire, et le poste à demeure de son saint ministère, surtout s’il s’y trouve un orphelinat ou un hôpital. Deux fois l’an, à la débâcle, qui marque l’époque de la vente des fourrures, et à Noël, qui est la grande fête des Indiens, il voit venir à lui une partie de ses ouailles. Rarement un sauvage chrétien paraîtra dans les environs de la «mission», sans se confesser, recevoir «le pain de Celui qui a fait la terre», et se munir, pour lui-même et pour les siens, de chapelets, de médailles, de scapulaires. Ces deux rencontres annuelles apportent au prêtre, avec la fatigue d’un travail intense, une joie qu’il n’échangerait pas pour la couronne des rois. Il a revu ses enfants. Il a entendu le récit détaillé de leur vie. Il les a instruits, encouragés, réconfortés. Sa bénédiction les accompagnera jusqu’à l’autre printemps, ou l’autre Noël. Mais tout le bercail n’était point là! Bien loin du fort et de la mission, au fond des bois, dans les parages des orignaux ou des rennes, il reste ceux qui n’ont pu venir: les vieillards, les femmes chargées d’enfants, les infirmes. Autant d’affamés de la parole et de la nourriture du bon Dieu qui attendent le missionnaire. Or, les visites aux camps lointains ne sont guère praticables qu’à la faveur de l’hiver. Pour nous former l’idée de ces voyages dans les immensités des hivers arctiques, laissons notre esprit retourner à l’époque de la «Gaule chevelue», que n’avaient pas encore défrichée les moines. Refaisons un tout de la Hollande, de la Belgique, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, de la Suisse. Supprimons les cités, les bourgades, les routes départementales et vicinales, qui sont l’orgueil de nos belles nations. Supposons-les inexplorées, entièrement sauvages, depuis la Méditerranée jusqu’à la mer du Nord, et ne formant de leurs rivières, de leurs lacs, de leurs terres et de leurs bois qu’un bloc de glace et de neige, tenu compact par un froid constant de vingt à cinquante degrés centigrades. Tel est le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Plaçons maintenant quelques masures à l’endroit occupé par Bruxelles; quelques autres, les voisines, à Lille; autant à Paris, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Madrid. De l’un à l’autre de ces baraquements, ni relai, ni hôtellerie, nul être vivant sur qui l’on puisse compter. Tels sont nos forts-de-traite avec nos missions et les distances qui les séparent. Tel est le champ de course des missionnaires du Nord. L’ensemble des missions forment le vicariat. Les trois ou quatre groupes de familles indiennes, qui poursuivent le gibier sauvage dans le rayon indéfini de chaque mission, forment la paroisse. L’hiver se passe, pour le vicaire apostolique, à visiter les missions de son vicariat; et, pour le missionnaire curé, à visiter les hameaux errants de sa paroisse. Un voyage sans encombre d’une mission à l’autre, pour l’aller seulement, serait de quatre à six jours. Mais les intempéries et les accidents multiplient souvent ces longueurs. Pendant les trois ans qu’il mit à faire la première tournée apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, Mgr Grandin ne put dépasser le Cercle polaire. Il ne pénétra même pas dans le district de la rivière la Paix. Mgr Clut, dont la longue vie épiscopale se consuma à parcourir le vicariat, comptait quatre années par visite pastorale; et encore était-il forcé, chaque fois, d’omettre quelques missions. Les moyens de voyage, les seuls, sont le traîneau et les raquettes. Le traîneau est tiré par des chiens. A l’est des montagnes Rocheuses, les chevaux n’ont pas dépassé le soixantième degré de latitude. Outre l’impossibilité de les entretenir actuellement dans les régions plus septentrionales, ils y seraient inutiles, faute de routes. Les uniques coursiers du Nord sont donc fournis par la race canine. Race mêlée, indéfinissable, à dominante de loup, chez les Dénés; race plus pure, mais plus louve encore, chez les Esquimaux. Mgr Grouard décrit l’attelage: «Se figure-t-on ce que sont nos traîneaux? On pourrait croire qu’ils ressemblent à ces véhicules montés sur de légers patins dont l’usage est commun dans les villes et les campagnes des pays civilisés, où l’hiver et la neige durent assez longtemps pour nécessiter leur emploi. Cependant la différence entre ces traîneaux et les nôtres est considérable. «Prenez trois planchettes de bouleau larges de trois pouces et demi et longues de dix pieds; joignez-les ensemble par des barres transversales attachées solidement avec de minces cordes de peau appelées babiches; relevez-les, à la tête, en forme de volute, que vous maintenez en place à l’aide de bons liens (on donne à cette volute le nom de chaperon). «A fleur du sol, de chaque côté, sont les tires, deux anneaux de cuir où l’on accroche les traits des chiens. Ces derniers ont des harnais proportionnés à leur taille, un collier rond, juste assez grand pour y laisser passer leur tête, et qui vient s’appuyer sur leurs épaules. Deux longues et fortes bandes de cuir partent de ce collier et vont se joindre au harnais suivant: ce sont les traits qui s’appliquent sur les flancs des chiens. De courtes dossières, en peau souple, les maintiennent à cette hauteur. C’est cette partie du harnais qui se prête le plus à l’ornementation. Aussi presque toujours on y voit des tapis brodés, chargés de grelots. Les colliers reçoivent quelquefois de petites sonnettes et des pompons enrubannés. Bref, on apporte autant de soin à orner nos pauvres chiens qu’on le fait ailleurs pour les chevaux. «L’attelage ne se met pas de front, mais de file, sur une ligne assez longue. Le conducteur n’a pas besoin de rênes, qui, d’ailleurs, empêtreraient horriblement ses petits coursiers. On leur apprend à obéir à la parole: hue et dia pour aller à droite et à gauche, ho pour l’arrêt, marche pour le départ ou pour exciter les paresseux[6 - Il est curieux de constater que tous ceux qui se servent de chiens ne leur parlent que français. Et ces mots sont quelquefois les seuls que les Anglais et les Indiens connaissent de notre langue. Nouvelle trace évidente des coureurs-des-bois français.]. Souvent, pourtant, il faut jouer du fouet, car il est difficile que des chiens soient toujours aussi dociles et aussi courageux que l’exigent leurs maîtres. «Voilà donc comment se compose un attelage dans ce pays. Vous placez vos chiens dans leur harnais, à la queue l’un de l’autre, et vous attachez les derniers traits aux tires du traîneau. Celui-ci repose à plat sur la neige, et glisse sur toute sa surface. On y met des charges plus ou moins pesantes, retenues par des enveloppes de peau ou de toile, que de fortes lanières de cuir enlacent de nombreux replis. «Le poids ordinaire du chargement est de 400 livres pour quatre chiens; seulement l’état des chemins doit être pris en considération…» Ces derniers mots: l’état des chemins doit être pris en considération en rappellent plus long qu’on n’en pourra jamais écrire à ceux qui eurent à se risquer eux-mêmes, avec leurs traîneaux et leurs chiens, dans l’inconnu des chemins, gardés par l’hiver arctique!.. Les meilleurs chemins du Nord sont les sentiers étroits et tortueux, tracés par les sauvages, ou par les rennes, à travers les bois. Ils mesurent la largeur du traîneau; ou plutôt c’est le traîneau qui s’accommode à leur largeur. La course ira bien sur les sentiers fréquemment battus. Mais, loin des forts-de-traite, où ne circulent que de rares chasseurs, la neige a vite fait de tout remblayer, «et, écrit Mgr Charlebois, vicaire apostolique du Keewatin, comme on ne trouve plus aucun indice extérieur, il faut marcher en sondant la neige, de manière à découvrir, au fond, l’endroit durci par le passage des traîneaux. C’est une tâche difficile et qui demande beaucoup d’habileté.» Le voyageur doit souvent créer lui-même son sentier, en abattant les arbres, en trouant les taillis, en coupant des troncs couchés sur son passage. Les endroits redoutés par les hommes et les chiens sont les rivières congelées, parce qu’elles se hérissent de glaçons aigus, fixés dans un pêle-mêle horrible. Ce sont, en langage coureur-des-bois, les bordillons ou bourguignons. Lorsque la glace se fixe définitivement sur l’eau, explique Mgr Grandin, elle ne le fait que par gradation, en commençant par le nord, et en remontant le courant. Dès que la glace est prise, le courant n’est pas aussi libre, l’eau monte au-dessus de la surface coagulée, accumule les glaçons qu’elle entraînait, et forme ainsi souvent de véritables montagnes. On ne saurait se faire une idée de ces créations fantastiques sans les avoir vues… Quelles souffrances, grand Dieu! de se traîner au milieu de ces bancs de neige durcie, de ces grandes dunes de glace qui bordent les côtes; de se frayer un chemin parmi ces affreux bourguignons, amas de glaçons entre-choqués, qui présentent aux pieds du voyageur leurs arêtes vives et acérées comme des lames de sabre! En certains espaces de la rivière, la glace paraît lisse, invitante pour l’attelage. Qu’il prenne garde de s’y lancer inconsidérément, car la mince couche, usée par l’eau rapide, n’attend peut-être pour céder que la pression d’un pas! Plusieurs ont sombré, corps et bagages, dans ces pièges de la mort, et n’ont dû leur salut qu’à la vitesse de leurs chiens à nager jusqu’à la glace ferme et à y haler le traîneau auquel les bras du conducteur s’étaient cramponnés. Le premier décembre 1890, cet accident faillit être fatal au Père Dupire et au Frère Lecreff, deux missionnaires du fort Résolution, Grand Lac des Esclaves, qui faisaient route vers le lac Athabaska, où les mandait Mgr Clut. Ils remontaient la grande rivière des Esclaves, le Père Dupire assis depuis quelques instants sur le paquetage, le Frère Lecreff courant à l’arrière, les mains enlacées à la corde que l’on attache au traîneau pour le gouverner. Deux attelages indiens qui les précédaient venaient de franchir, sans accroc, une glace douteuse, en face de l’endroit dit la Pointe Gravois. Nos missionnaires s’y engagèrent donc sans défiance. La glace s’effondra. Le Père Dupire, très vif par naturel, sauta en avant et toucha d’un pied le bord solide. Se fixant à genoux, il se pencha aussitôt sur l’abîme bouillonnant pour saisir, par la tête, le premier chien. Il était temps, car l’animal n’en pouvait déjà plus et se laissait emporter par le courant, sous la glace. Les sauvages, revenus sur leurs pas, aidèrent le père au sauvetage. Les chiens sortirent d’abord, puis le traîneau, et enfin le Frère Lecreff, qui, heureusement, avait retenu sa corde, au fond du fleuve. Il y avait plus de 40 degrés de froid. En quelques minutes, le Frère se trouva comme changé en un glaçon. Sur les grands lacs, au miroir constamment poli par les vents, il n’existe pas plus de chemins que sur l’océan mobile; et il y faut souvent retenir le traîneau qui glisserait plus vite que les chiens ne pourraient courir. Les randonnées sur ces vifs champs de glace seraient presque un plaisir, n’étaient trois menaces, tenant sans cesse le voyageur sur le qui-vive: la crevasse, le bordillon des lacs et la poudrerie. La crevasse peut se produire à tout instant sous les pieds du coureur. Si elle est causée par l’expansion des gaz dégagés sous la carapace solide, elle s’annonce par des détonations qui semblent partir d’une artillerie, tirant dans les profondeurs du lac. Les chiens alors se couchent effarés, ventre plat. Ils ne bougeraient plus, si le conducteur ne «jouait du fouet». La crevasse est ordinairement le simple effet de la dilatation de la glace par le froid plus intense. Elle s’ouvre avec un craquement subit. Le seul parti est de rebrousser chemin devant elle, ou bien de la côtoyer, des heures, jusqu’à quelque détroit qui se laissera franchir. Le péril grave entre tous est celui d’une crevasse insoupçonnée qui commence seulement à se fermer par la congélation de l’eau qui l’a remplie. L’équipage qui s’y laisserait choir serait perdu. Cela dit, représentons-nous l’un des grands lacs du Nord, dont l’étendue égale celle d’une Belgique. Les crevasses qui avaient répondu aux premiers besoins de la dilatation se sont comblées et ressoudées. Mais le thermomètre descend toujours. Le voici à 50 degrés sous zéro. Le volume d’une telle superficie de glace, épaisse de deux à trois mètres, ne trouve plus d’issue vers le granit des rivages déjà tout envahis. Que va-t-il se passer? Sous la pression persistante du froid, les molécules se tassent de plus en plus dans la masse frémissante. A la fin, la partie médiane, qui reçoit la somme des poussées s’exerçant des rives opposées, commence à se surélever, et un bourrelet se forme sur la plaine de glace. Au Grand Lac des Esclaves, ce bubon, dont les lèvres lézardées montent, s’ouvrant vers le ciel comme un col de cratère, atteint plusieurs mètres de hauteur. Sur la mer Glaciale, il devient la montagne de glace, l’iceberg. Les voyageurs des Pays d’en Haut lui ont gardé le nom de bordillon, bien qu’il se forme tout autrement que sur les fleuves. Ce bordillon, qui barre tout le lac, ne peut se contourner. Le traîneau cherche alors, longtemps parfois, un col accessible, le long de ces «éminences en zigzags et en dents de scie», où s’enchevêtrent «les dos d’âne et les précipices». Il est rare que l’on puisse avoir raison de ces impasses, sans abattre maints glaçons à coups de hache, et sans glisser dans quelqu’une des mares profondes qu’ils emprisonnent. La plus redoutable des épreuves dans les voyages d’hiver sur les grands lacs n’est cependant pas la crevasse, ni le bordillon: c’est la poudrerie. La poudrerie! Jamais mot moins reconnu dans ce sens par le dictionnaire français n’eut signification plus expressive, plus descriptive, que celui-là. Il a été trouvé du premier coup par les coureurs-des-bois, et il s’est incrusté aussitôt dans la langue du Nord. La poudrerie, c’est le simoun du sahara de neige. Plus elle s’avance vers le pôle, moins elle est fréquente; mais plus elle est violente et tenace. Elle se lève tout à coup, souffle en bourrasques ininterrompues, ressaisit toute la neige tombée sur le sol et la relance en furie de cyclone dans l’espace. Aucun abri, excepté la profondeur des bois et l’iglou de l’Esquimau, ne peut défier ce poudroiement. Le voyageur, surpris sur le lac, se voit enveloppé d’une nuit blanche. Tout rivage, tout point de repère s’évanouit devant lui. L’illusion qu’il tourne sur lui-même achève sa désorientation. Et il tourne, en effet, croyant suivre la ligne droite, parce qu’il va contre le tourbillon rageur. S’il n’avait pour compagnon un Indien, ou quelque guide éprouvé, il lui resterait peu d’espoir d’échapper à la mort, car la poudrerie ne se déchaîne d’ordinaire que pour des journées entières. Que l’on juge d’une poudrerie véritable, par cette description d’une simple tempête de neige en flocons, que nous fait Mgr Grouard. Il est sur une baie du lac Poisson Blanc, le 20 janvier 1895, en route pour le lac Wabaska (vicariat d’Athabaska), ou il va fonder une mission. Ses compagnons sont le Père Dupé qui doit «battre la neige devant les chiens», le Frère Lecreff qui tient en laisse la carriole épiscopale, et Félix, un jeune sauvage, qui mène le traîneau aux provisions: …Mais voilà que les flocons de neige tombent plus pressés, le vent redouble de force, de violentes rafales soulèvent d’épais tourbillons qui nous enveloppent de toutes parts. Le Frère Jean-Marie (Lecreff) s’aperçoit que le Père Dupé dévie de la ligne droite, et il court pour l’y ramener. Ses chiens le suivent toujours; mais le traîneau, que la main du frère maintenait en équilibre dans les endroits inégaux du chemin, n’étant plus soutenu, verse sur un banc de neige, et me voilà à pied sans plus de cérémonie. Relever le traîneau et le remettre en marche, c’est l’affaire d’une seconde. Je pourrais m’y réinstaller, et, avec un peu d’attention, éviter de nouveaux accidents; mais j’ai honte de voir mes compagnons exposés seuls aux horreurs de la tempête, car c’est une vraie tempête qui s’est abattue sur nous, et je les rejoins. Je m’imagine que je les aiderai à reprendre la bonne direction; mais je suis bientôt, comme eux, fouetté par le vent et aveuglé par la neige. J’essaye d’ouvrir les yeux. Aussitôt des flocons précipités, poussés par l’ouragan comme les projectiles par une mitrailleuse, me forcent de les fermer et me criblent le visage. J’essuie mes paupières, et déjà les cils sont collés entre eux par de durs glaçons. Il faut faire volte-face et tourner le dos au vent, afin de me débarrasser le mieux possible de ces écailles d’un nouveau genre; mais c’est pour les voir se reformer presque immédiatement. Nous en sommes là tous les trois, et ne savons guère où donner de la tête. Félix nous rejoint enfin. «Il n’y a qu’à marcher, dit-il, pour nous empêcher de geler; dirigeons-nous toujours sur le vent; nous finirons par atteindre la côte.» Se diriger sur le vent n’était pas chose facile, comme on le comprendra par ce que je viens de dire; mais encore on ne savait plus au juste de quel côté il soufflait. Les tourbillons de neige se soulevaient et semblaient se poursuivre vers les quatre points cardinaux à la fois. La rafale continuait à nous cingler sans merci et à nous aveugler de plus belle. Qu’allons-nous devenir, si la tempête dure? Nous nous recommandons à Dieu, à la Vierge, aux saints Anges, et, le corps penché en avant, un bras placé au-dessus des yeux pour nous permettre de les ouvrir, nous continuons de lutter contre les éléments déchaînés. Dire où nous allons, personne ne le sait; mais nous marchons toujours. Après plusieurs heures de course au milieu de cette furieuse tourmente, il nous sembla que sa violence diminuait; puis nous crûmes voir une masse d’ombre flotter au sein des tourbillons de neige. Ne serait-ce pas la terre?.. Oui, c’est elle! Deo gratias! Où sommes-nous? Félix regarde la côte à droite, à gauche, aussi loin que sa vue peut porter, et déclare ne pas s’y reconnaître. Nous examinerons cela tout à l’heure. En attendant, chauffons-nous, dégelons-nous et réconfortons-nous un peu. Nous en avons besoin. Nous n’avons pas la chance des enfants de la fournaise à Babylone, lesquels passèrent par le feu sans en ressentir les ardeurs. Nous avons subi les rigueurs des éléments tout à fait opposés, et nous n’en avons pas moins le visage couvert de brûlures. Pas un nez indemne, pas une joue intacte. Félix surtout, qui n’a pas de barbe, a littéralement la face en compote. Heureusement, ces morsures du froid ne sont pas profondes, l’épiderme seul en est affecté, et l’on en sera quitte pour faire peau neuve. Comme Mgr Grouard n’avait, lors de cette aventure, que des lacs de dimensions moyennes à rencontrer, il s’était contenté de son équipage. Mais les missionnaires qui doivent braver les grandes étendues du lac Athabaska et du Grand Lac des Esclaves ne partent jamais seuls. Même en caravanes, ils peuvent être jetés en d’extrêmes périls. Ce fut le cas de Mgr Grandin, la nuit du 14 au 15 décembre 1863, sur le Grand Lac des Esclaves. Maladif, affaibli encore par une longue marche fournie depuis le fort Providence, il allait, avec son petit compagnon, Jean-Baptiste Pépin, le dernier d’un cortège formé par le courrier de la Compagnie, quelques sauvages et lui-même. La mission Saint-Joseph, du fort Résolution, terme du voyage, était en vue, «à un tiers de lieue», lorsque la poudrerie isola le traîneau de l’évêque. Tout à coup, raconte-t-il, s’éleva un vent très violent lequel, soulevant la neige qui était sur le lac, et la mêlant à celle qui tombait en abondance, nous empêcha de rien distinguer, et nous perdîmes bientôt la trace du courrier. Le vent seul pouvait encore nous servir de guide. Nous nous dirigions, nous semblait-il, vers la mission. Mais rien n’est variable comme le vent: il avait changé de direction. Nous avons marché encore plusieurs heures avant la nuit complète, criant et écoutant si on répondait à nos cris. La tempête seule se faisait entendre. Dans l’espoir que nos chiens nous conduiraient vers un lieu sûr, nous les abandonnons à eux-mêmes, mais le lac se déploie toujours devant nos pas, sans aucun horizon. Si nous eussions été au milieu des glaçons (bordillons), nous aurions pu nous en faire un abri pour passer la nuit et ne pas nous geler, mais nous étions sur la glace vive. Le vent balayait la neige à mesure qu’elle tombait. Il nous était impossible de nous en servir pour nous protéger. Comprenant que plus nous avancions, plus nous nous exposions, nous essayâmes de camper sur la glace. Je détachai notre traîneau avec toute la diligence possible. C’est, dans cette circonstance, une opération très dangereuse; car pour défaire tous ces nœuds et toutes ces cordes, il fallait enlever nos mitaines. Chacun à notre tour, nous travaillions à cette œuvre, plus longue qu’on ne le supposerait; et pendant que l’un travaillait, l’autre se battait les flancs pour se réchauffer. Nous cherchâmes à nous protéger contre le froid au moyen de nos chiens, de notre traîneau, de nos raquettes et de nos couvertures. Assis sur la glace, le dos appuyé sur le traîneau, mon petit garçon assis sur moi et appuyé contre moi, tous deux enveloppés dans nos couvertures, que le vent soulevait malgré toutes nos précautions, nous nous préparâmes à la mort, le pauvre enfant en se confessant, et moi en faisant des actes de contrition et de soumission à la volonté du bon Dieu. Bientôt nous sentons que le froid nous gagne. Nous nous relevons, gardons sur nous chacun une couverture, attachons les autres en grande hâte sur le traîneau et nous marchons de nouveau, comme pour fuir la mort dont nous sommes poursuivis. Notre dîner avait été bien mince, car nous étions au terme de notre voyage et au bout de nos provisions, et cependant je ne sentais nullement le besoin de manger. Je ne sentais même plus mon mal de pied. Nous marchons ainsi longtemps, en nous arrêtant quand nous n’avions pas trop froid; mais mon petit garçon commençait à s’endormir malgré lui et malgré moi. Je compris que le moyen de lui sauver la vie était d’essayer de camper encore. Je trouvai heureusement une épaisse couche de neige. J’y fis un trou avec mes raquettes, j’y étendis mes couvertures et j’y couchai mon cher compagnon. Puis, je plaçai les chiens sur le coin, et je recouvris le tout de neige. Quand toutes mes opérations furent finies, je m’introduisis comme je pus auprès du petit garçon; mais il aurait fallu une troisième personne pour me couvrir à mon tour. Quelques précautions que je prisse, le vent pénétrait toujours jusqu’à nous. Cependant, m’étant très fatigué pour faire notre lit, j’éprouvai d’abord une forte chaleur qui fit fondre la neige que j’avais dans mes habits. Le vent gela bientôt le tout, de sorte que je ne savais plus où mettre mes mains pour leur éviter de se geler. Mon compagnon était dans le même état. Tout couchés que nous étions, nous passâmes la nuit à nous remuer, à nous frotter, à souffler pour nous réchauffer. Enfin, une dernière fois, n’en pouvant plus, je sors de dessous mes couvertures pour prendre mes ébats plus à l’aise. Je crus alors apercevoir la terre. Vite, je fais lever mon petit garçon, nous plions bagage et nous nous dirigeons vers l’endroit où nous espérons pouvoir faire du feu. Je sens qu’un de mes talons se gèle. Mon compagnon éprouve la même chose dans ses deux pieds. Nous ne pouvons plus chausser nos raquettes. Après une marche assez longue, nous arrivons à terre. Nous avons eu beaucoup de peine à trouver du bois et plus encore à allumer notre feu. Nous aperçûmes alors deux traîneaux. Nous crions de toutes nos forces. C’étaient le père et l’oncle de mon compagnon qui allaient à notre recherche. Nous campions sur l’île où se trouve la mission, et nous n’en étions qu’à un quart d’heure de distance… En arrivant à la mission, Mgr Grandin trouva les Pères Gascon et Petitot, tout en larmes, offrant le saint sacrifice pour le repos de son âme. Ils avaient passé la nuit à tirer des coups de fusil, à fouiller les abords du lac en agitant des tisons enflammés. Rien n’avait répondu. Mgr Grandin aurait dû se geler jusqu’au cœur, disent les Indiens du pays. Mais la Providence garde le missionnaire. L’humble traîneau sauvage fut, au début des missions, un luxe exceptionnel. Les missionnaires s’estimaient heureux de trouver, sur le traîneau du commis de la Compagnie, une petite place pour leur couverture de nuit et pour le strict nécessaire de leur chapelle. Mgr Taché, Mgr Faraud, Mgr Clut, Mgr Grouard, le P. Gascon allèrent ainsi de nombreuses années. Ils «couraient devant les chiens», en échange du service qu’on leur rendait. A défaut de ce secours, il leur arriva de marcher de longues journées, le dos ployé sous le poids de leur bagage. Lorsque les moyens permirent d’acheter et d’entretenir un attelage, le voyageur lui-même n’en fut guère soulagé. Il continua à courir sur la neige, les épaules libres seulement. Que l’on fasse, en effet, le calcul de ce qu’il faut de poisson pour nourrir quatre chiens pendant une semaine, et plus, à raison de cinq à six livres, par tête et par jour. Ajoutons à ce «poisson des chiens» les vivres du maître, sa chapelle portative, sa hache, son fusil, sa misérable literie: voilà notre chargement complet. D’autre part, si un bras solide ne tient continuellement le traîneau, par l’arrière, dans les dédales des bois, des glaçons, des bancs de neige, il se disloque bientôt, se lacère, se met en pièces; et la cargaison se disperse. De plus, les chiens ne marcheront ordinairement qu’à la suite d’un homme qu’ils verront courir devant eux. Sur la neige quelque peu épaisse, cette corvée d’éclaireur est absolument nécessaire. C’est ce que l’on appelle: battre la neige devant les chiens. Tout voyageur qui voudrait «se faire traîner» aurait à doubler cet effectif, et son convoi supposerait deux traîneaux, l’un pour ses vivres et son bagage, l’autre pour sa personne, huit chiens, trois hommes, dont deux pour gouverner les traîneaux et le troisième pour battre la neige devant les chiens. Comme le temps n’est pas encore venu pour le missionnaire du Mackenzie d’affronter les dépenses qu’entraîneraient de pareils équipages, il se contente du traîneau aux provisions. S’il a le bonheur de posséder la compagnie d’un frère coadjuteur, il lui propose l’une des fonctions guide ou gouvernail, et s’acquitte de l’autre. Il convient pourtant de dire que, depuis quelques années, grâce à de longues économies, et grâce au système organisé de leurs privations, les missionnaires se sont donné du moins la jouissance de fournir à leurs évêques un attelage-omnibus, qui se décore du nom de carriole. La spécialité de ce traîneau épiscopal est d’avoir la peau d’orignal, qui forme ses parois, plus soigneusement tendue, et même enjolivée d’un filet de peinture. L’évêque y est empaqueté, ficelé dans ses couvertures, à la façon des momies. Lorsque ses reins sont moulus par les cahots, et ses oreilles trop étourdies des rauques frottements de la caisse contre les rugosités de la glace, il se lève et prend la place du coureur «guide ou gouvernail», en lui offrant la sienne. Dans ce toboggan à la chevauchée bondissante, désordonnée, butant sans cesse contre les détours de la forêt, heurtant les arbres, raclant le frimas des branches abaissées, l’auguste voyageur garde la sécurité de se dire que s’il roule dans la neige, – et il roulera, malgré toutes les vigilances, – il ne tombera jamais d’assez haut pour se briser les membres. Soit que le missionnaire «conduise» son traîneau, soit qu’il «batte la neige devant ses chiens», soit qu’il entreprenne une course solitaire, il ne peut avancer qu’à la condition de «chausser les raquettes». La raquette, l’«escarpin du Nord», le «snow-shoe», est une palette de forme ovale, légèrement relevée en avant, et finissant en queue de poisson. Le cadre de bois est garni d’un treillis de fils de peau (babiche). Une lanière de même nature assujettit les orteils au milieu du réseau et va contourner le talon, afin de retenir le pied dans la position voulue. Les orteils sont donc l’unique point d’attache. Ils portent, suspendu, tout le poids de l’instrument qu’ils traînent. Leurs articulations, n’étant enveloppées que de la nippe– pièce de grosse laine – et du mocassin, gardent leur souplesse. L’écart des jambes, l’effort du pied et le balancement rythmé du corps se règlent sur les dimensions des raquettes, qui varient selon la profondeur et la mollesse de la neige sur laquelle elles sont destinées à maintenir le marcheur. Les plus grandes mesurent à peu près deux mètres de long sur un demi-mètre de large. C’est un long et sanglant noviciat que celui de la raquette. Mgr Grandin, qui en voulut toujours à ses «longues jambes» de lui avoir attiré la dignité épiscopale, s’exerçait depuis huit ans à la raquette, lorsqu’il écrivit, dans le compte rendu de sa visite à l’Athabaska-Mackenzie. …Dès la deuxième journée de marche, j’avais les pieds couverts d’ampoules. A la fin de la troisième, ils étaient littéralement comme si on en eut enveloppé les extrémités, dessus et dessous, avec des mouches. Des douleurs rhumatismales vinrent se joindre à tout cela. Et, quand le matin, ou même après quelques instants de repos, il fallait se remettre en route, c’était pour moi des souffrances inouïes, que je ne pouvais dissimuler. Un bâton m’aurait rendu bien service, si nous eussions marché sur la terre ferme. Mais sur la glace il aurait fallu une troisième raquette à mon bâton pour l’empêcher de glisser… Mon unique soulagement était, une fois arrivé au campement, de me déchausser et me laver les pieds avec de la neige. Il me semblait toujours que je les avais dans le feu. A ces meurtrissures, que toute autre chaussure pourrait causer, il faut ajouter un mal spécial, inhérent à la manière dont les membres jouent sur la raquette, mal auquel bien peu de profès du métier ont échappé, et que tous s’accordent à déclarer extrêmement douloureux: le mal de raquette. Le mal de raquette, indépendant des autres lésions, peut saisir sa victime, l’habitué comme le débutant, l’Indien comme le Blanc, à tout moment du voyage. On le compare à la souffrance que causeraient des tenailles disloquant les hanches, ou serrant les tendons du jarret et les tordant par saccades, souffrance qui arrache des gémissements, et qui coucherait sur place l’infortuné, si le mot d’ordre du désert de glace, comme celui du désert de sable, n’était: «ou marcher, ou mourir». La température souhaitée, tant pour le traîneau que pour la raquette, est de 25 à 35 degrés centigrades au-dessous de zéro. Plus sèche, en effet, la neige ne laisserait glisser le véhicule qu’avec peine. Plus molle, elle adhérerait à la planche de fond et retarderait la marche. L’air avivé et pénétrant d’une trentaine de degrés fait, d’autre part, «pomper les poumons à leur puissance; les conditions, toutes favorables alors, de la densité atmosphérique forcent la réaction intérieure et stimulent la circulation du sang; le mouvement devient un besoin; et le coureur, vêtu de sa légère peau velue de jeune renne, lancé au pas gymnastique, peut aller, des jours et des semaines, sans désemparer plus que ne le demandent les sommaires repas et le court sommeil, à la «belle étoile». Rompu au métier, exempt des ampoules et du mal de raquette, il peut dévorer, sans fatigue excessive, des espaces qui déconcerteraient les coureurs sportifs des pays tempérés. Mais le souhait du missionnaire est souvent déçu. Le froid descend parfois sous 40 degrés, à 50, à 60. Les tempéraments plus faibles ne sauraient fournir la réaction suffisante à une telle rigueur, et leur salut n’est plus que de courir, courir toujours, en se défendant contre le sommeil, agréable, dit-on, qui gagne insensiblement sa victime pour la tuer. Si, au contraire, le thermomètre remonte plus qu’il n’est désiré, à quinze ou dix degrés sous zéro par exemple, la combustion naturelle dépasse l’intensité du froid. La sueur coule, pour se glacer sur le corps. La neige fondue par la chaleur du pied se transforme, entre le mocassin et la raquette, en aiguilles de glace. Ampoules et plaies saignantes en sont la suite. Au dégel, le réseau des babiches s’humecte et se relâche. Les raquettes, tout imbibées, s’appesantissent et deviennent un supplice de galérien. Il est, enfin, dans l’exercice de la raquette, un tourment auquel on ne s’attendrait guère, à moins d’y réfléchir, et qui dépasse peut-être tous les autres: la soif. Il manquait ce trait au missionnaire du Nord glacé, pour achever sa ressemblance avec le Missionnaire des Gentils, sous le ciel ardent de l’Asie… in nuditate, fame, siti: dans le dénuement, la faim, la soif. – Si vous écrivez sur notre pays, nous disait un bon frère, vieux routier des lacs du Nord, qui battit des milliers et des milliers de lieues à la raquette, mettez que la pire des tortures, c’est la soif; mais la soif de Tantale, qui voudrait se jeter, à chaque pas, sur la neige alléchante, et qui ne le peut pas, parce que manger la neige dans une course échauffante, c’est fatal, nous le savons. La soif s’avive davantage, les forces tombent à l’instant, les entrailles se bouleversent. Vous êtes fini! Un autre, le Père Laity, la veille de sa mort, qui arriva le 23 décembre 1915, à la mission Saint-Joseph, sur le Grand Lac des Esclaves, achevait de nous raconter les souvenirs de ses 47 ans d’apostolat parmi les Montagnais, les Castors, les Couteaux-Jaunes et les Cris de l’Athabaska-Mackenzie: – J’ai bien marché à la raquette, disait-il, pour faire, et refaire, les 500 kilomètres qu’il y avait du lac Athabaska au fort Vermillon, sur la rivière de la Paix, sans parler d’innombrables autres courses pour visiter mes sauvages, ou procurer des vivres aux orphelins du couvent des Sœurs Grises. J’ai fait ces voyages, aux temps si durs des commencements, alors que nous n’avions que des habits en cuir d’orignal, qui se recoquillaient, en séchant, après s’être imprégnés de nos sueurs, et nous forçaient à aller demi-courbés. Il m’arriva de courir trente-huit heures sans répit, sous la menace de mourir de faim. Un jour, j’arrivai à Athabaska, exténué, n’ayant pu mordre, à cause de mes dents malades, dans une boulette de pémmican (viande sèche, pulvérisée et mêlée de suif) que j’avais pour toutes provisions, et que je n’avais pu faire dégeler, ayant perdu mon briquet batte-feu. J’avais une entorse au genou. Ma jambe était toute bleue. J’étais si mal en point que Mgr Faraud, me voyant tomber sur le plancher de la maison, eut peur et me crut perdu. J’ai connu le mal de raquette, autant que personne, je crois… Mais tout cela je l’ai enduré, je le pouvais: j’étais fort, j’avais bonne volonté. Ce à quoi je n’ai pu me faire, ça été la soif. Oui, la soif. Et pensez que j’étais Breton! faisait-il, en esquissant l’un de ses derniers sourires. Ah! que j’ai donc souffert, durant ces heures où l’on ne pouvait s’arrêter pour faire fondre un peu de neige, et où il était impossible de casser une glace trop épaisse! Que j’ai donc envié le sort des chiens, happant la neige pour se désaltérer! Mais aussi, il fallait voir lorsqu’un endroit se rencontrait, où l’on savait qu’un courant plus fort amincissait la glace! Deux coups de hache faisaient jaillir l’eau vive. Je pouvais boire. A la première gorgée, on eût dit qu’une boule de glace prenait la place du cerveau… Il a fallu bien aimer le bon Dieu et les pauvres âmes, allez, je le vois bien maintenant, pour supporter cela! La soif, la soif dans les courses de l’hiver, ce fut le vrai sacrifice de ma vie de missionnaire, le seul. Les autres ne comptent pas… Puisse le bon Dieu qui va me juger bientôt, l’avoir eu pour agréable! Je le lui ai offert tant de fois, en union avec le sitio du Calvaire, pour la conversion et pour la persévérance des sauvages, mes chers enfants! CHAPITRE IV L’ÉTÉ Le soleil de minuit. – Activité de la nature. – Les maringouins. – Activité du missionnaire préparant l’hiver. – Le fleuve Athabaska-Mackenzie. – Les rapides de l’Athabaska. – Comment on les évita d’abord, par le Portage la Loche. – Comment on les attaqua enfin. – Mgr Taché et le Lac la Biche. – Mgr Faraud et les Sœurs Grises dans les rapides, en 1867. – Les vingt ans de Mgr Faraud au Lac la Biche. – La Prairie et les bohémiens de l’apostolat. – La grande poussée, sous Mgr Grouard et Mgr Breynat. – Les barges d’Athabaska-Landing. – La plus dure épreuve. – Les vitres du Père Séguin. Enfin, après neuf mois de mort, le suaire de neige se dissout sur l’immensité de l’Extrême-Nord, et la vie circule tout à coup dans les fleuves, les lacs, les forêts et les plaines. Le soleil, suspendu par le solstice, ne se couche plus sur le champ arctique. Au bord du Cercle Polaire, il flotte sans déclin dans le ciel, et la fête du soleil de minuit console de leur quarantaine de ténèbres les reclus de l’hiver. En deçà, sur l’espace qui reste de l’Athabaska-Mackenzie, il disparaît si peu qu’au Grand Lac des Esclaves son crépuscule et son aurore confondus chamarrent le firmament de couleurs en fusion, si vivantes, chatoyantes et nuancées, que, fixées sur la toile dans la réalité de leurs teintes, elles paraîtraient invraisemblables au spectateur de Londres ou de Paris. Mais, de même que l’apparition du soleil est le signal de la résurrection et du mouvement dans les régions boréales, ainsi son premier coucher sera le signal du retour à l’immobilité glaciale. Comme avertie de son court moment de grâce, la nature hâte son travail. L’on voit, pour ainsi dire, monter la végétation, les feuilles s’étaler en quelques jours, les fleurs sauvages pousser leurs fruits; et, en moins de trois mois, se planter et se récolter grains et légumes destinés à mûrir[7 - Destinés à mûrir, disons-nous. C’est que malgré la chaleur continuelle, ils n’en ont pas toujours le temps. Le sol, dont aucun été n’a jamais amolli les profondeurs glacées, refroidit les racines; et il est nécessaire que pendant la courte saison chaude, ni la sécheresse, ni les orages ne viennent retarder une croissance qui ne résisterait pas aux gelées précoces, qui suivent pas à pas le soleil.En juillet 1915, au fort Smith, la plus méridionale des missions du Mackenzie, on a vu les pommes de terre geler complètement en une nuit de moins de trois heures, entre deux journées torrides.]. De concert avec la végétation, gibiers de poil et de plume se hâtent de naître et de grandir. Deux armées aux rangs pressés vont envahir, chaque été, les mousses attiédies et sans ombrage des bords de l’océan Glacial: les rennes par troupeaux; les oies, les cygnes et les canards par volées innombrables. Les rennes y élèvent leurs faons; les oiseaux aquatiques y font éclore leurs œufs. Cela fini, les rennes se remettent en marche vers le Sud; les oiseaux reforment leurs triangles, les anciens coupant l’air devant les nouveaux, et regagnent ensemble, à plein ciel, dans un tourbillon de cris, les doux climats de la Californie, de la Louisiane et du Mexique. En même temps, des milliers d’oisillons, accourus de l’Amérique du Sud pour chanter dans tous les bois du Nord, repartent, sautillants, avec leurs couvées nouvelles. Ce rapide été de soleil, de fleurs et d’oiseaux serait si beau qu’il ferait peut-être oublier la longue saison triste, s’il n’était écrit que le Nord n’accordera que des plaisirs payés de sang. Le fléau de l’été polaire est une engeance pullulant au delà de toute imagination. Elle commence aux premiers rayons de mai, avant même que les glaces soient fondues, pour ne finir qu’au lendemain des dernières chaleurs. Encore ne meurt-elle pas complètement. Le froid saisit les derniers nés, les pétrifie, comme il le fait des grenouilles et de certains poissons, en attendant que le printemps les rende au mouvement et à la malfaisante fonction de produire les œufs d’une autre génération et de s’acharner encore sur les hommes, jusqu’à l’éclosion générale. La moustiquaire est, dans le Nord, aussi bien que dans les pays équatoriaux, un article indispensable du trousseau: moustiquaire de jour, qui enveloppe la tête, et moustiquaire de nuit, qui défend tout le grabat. Ces insectes, communément appelés maringouins dans les deux Amériques, sans doute par une sorte d’onomatopée, prise à la lancinante musique de leurs ailes, sont les moustiques des pays chauds, les cousins. S’acharnant sur tout être vivant, ils se jettent avec une fureur de prédilection sur les Blancs, les nouveaux venus surtout, dont le sang paraît à leur voracité plus succulent que le sang indien: Je ne connais pas, écrit un missionnaire, de plus grand supplice que d’être assailli par ces myriades d’ennemis insaisissables: la faiblesse même, prise en particulier; la puissance la plus tyrannique et la plus irrésistible, prise en masse; multitude de chanteurs et de suceurs, qui vous suivent ou qui se remplacent; mais qui sont toujours et partout assez nombreux pour obscurcir le ciel, vous envelopper, vous harceler, vous exaspérer, vous couvrir la face, les mains, toutes les parties du corps accessibles à leur dard, vous siffler aux oreilles, vous entrer dans le nez, vous piquer la peau et se gorger de votre sang. – Les maringouins qui nous avaient ménagés dans la rivière Athabaska, au début de notre voyage, dit Mgr Grouard, s’étaient, je crois, donné rendez-vous dans le bois, et n’avaient différé de nous attaquer que pour nous faire une guerre plus acharnée. Ni trêve, ni merci! Tel était le mot d’ordre. Il n’y avait qu’une chose à faire. C’était de se précipiter tête baissée au milieu de nos ennemis, de faire une trouée dans leurs rangs et d’atteindre, par une marche accélérée, les bords de la rivière la Paix, où nous pourrions respirer à l’aise. Notre plan réussit fort bien, quoiqu’il en coûtât du sang versé de part et d’autre… Sans parler des guêpes et des taons qui ne font pas défaut, présentons une autre espèce de piqueurs, qui défie les moustiquaires aux mailles les plus fines, les brûlots: Bestioles invisibles, dit le Père Lécuyer, missionnaire à l’embouchure du Mackenzie, bestioles créées pour l’expiation de nos péchés, qui pénètrent partout, passent à travers les couvertures et les habits, et dont la piqûre brûle (d’où leur nom vulgaire) comme un tison ardent. D’où vient tout ce petit monde? Je ne le sais guère; car s’ils attendaient qu’on aille les chercher… mais cela surgit comme par enchantement du feuillage, du recoin des rochers, et, en un clin d’œil, ils se rangent en bataillons et s’apprêtent à vous dévorer… Au milieu de cette animation de la nature amie et ennemie, le missionnaire aussi déploie son activité. Son traîneau remisé et ses chiens relâchés, il se hâte de préparer l’hiver suivant. Comme l’hiver a été le temps des voyages apostoliques, ainsi l’été sera le temps des voyages d’affaires: voyages du personnel, prêtres et religieuses; voyages du matériel des missions que l’on ne peut se procurer que dans les pays civilisés. Un fleuve est l’unique voie pour pénétrer, durant l’été, dans l’Athabaska-Mackenzie. Ce fleuve est grand, magnifique et périlleux. Il ne mesure pas moins de 4.000 kilomètres, à le suivre depuis sa source principale, qui est le mont Brown, dans les montagnes Rocheuses, jusqu’à son embouchure, qui est la baie Mackenzie, dans l’océan Glacial. Il reçoit, chemin faisant, plus de cent rivières, dont les plus célèbres dans l’histoire des missions sont, sur la gauche, la rivière la Paix, la rivière au Sel, la rivière au Foin, la rivière des Liards grossie elle-même de la rivière Nelson, la petite rivière Rouge Arctique, la rivière Peel, ou Plumée; et, sur la droite, la rivière la Biche, la rivière des Maisons, la rivière de l’Ours. Il draine en outre le trop plein de lacs nombreux, parmi lesquels: le Petit Lac des Esclaves, le lac la Biche, le lac Athabaska, le Grand Lac des Esclaves, le lac la Martre, le Grand Lac de l’Ours[8 - Des 30.950.000 hectares que couvrent les lacs connus du Canada entier, le seul vicariat du Mackenzie en compte 7.564.000.]. La dernière évaluation de son bassin se porte à 2.600.000 kilomètres carrés. N’est-il pas à déplorer que l’on ait donné à ce colossal déversoir des eaux arctiques des noms divers, qui paraissent fragmenter l’unité de son parcours? Du mont Brown, sa source, au lac Athabaska, on l’appelle rivière Athabaska; du lac Athabaska au confluent de la rivière la Paix, la rivière des Rochers; de là au Grand Lac des Esclaves, la rivière des Esclaves; du Grand Lac des Esclaves à la mer polaire, le fleuve Mackenzie. C’est bien cependant la même grande artère, si pleine et si puissante qu’elle traverse, sans s’y confondre, le lac Athabaska et le Grand Lac des Esclaves. Elle mériterait au moins le titre d’Athabaska-Mackenzie. Nous suivrons l’usage; mais nous nous souviendrons qu’à l’appel de chaque nom divers ce sera toujours le même grand et incomparable fleuve qui répondra. Sa magnificence lui vient d’abord de son immensité elle-même. La largeur moyenne de l’Athabaska atteint le kilomètre; celle du Mackenzie n’est presque jamais en deçà d’un kilomètre et demi. L’Athabaska s’évase souvent de deux à quatre kilomètres, et le Mackenzie de quatre à sept plus souvent encore. Le Mackenzie sort du Grand Lac des Esclaves par une porte royale de 35 kilomètres environ; il en reprendra plus de 20 à la tête de son delta, et plus de 80 à son embouchure. La variété escorte l’immensité de l’Athabaska et du Mackenzie. Souvent escarpées depuis sa source jusqu’au fort Mac-Murray, les rives de l’Athabaska s’aplanissent ensuite jusqu’au lac dont elle emprunte le nom et qui lui sert de chenal. La rivière des Rochers, sortant du lac Athabaska, et la rivière des Esclaves, sa suivante, coulent dans une plaine continue. Les rives du Mackenzie, unies depuis le Grand Lac des Esclaves, s’encaissent, en aval du fort Simpson, dans les hauts contreforts des montagnes Rocheuses, venues à la rencontre du grand fleuve. Montagnes et fleuve vont jouer, dès lors, jusqu’à l’océan, à se côtoyer, se contourner, se traverser, à la condition que l’ampleur du fleuve soit toujours respectée. Une fois, cependant, les masses granitiques se resserrent subitement, comme pour arrêter le fleuve; mais celui-ci, se précipitant avec une force redoublée, maintient l’obstacle en deux remparts parallèles, amas fantastique de tours et donjons aux créneaux béants. Au sortir de cet effort, le Mackenzie évolue en un vaste cirque de relai, qu’il s’est creusé devant Good-Hope. Vue de la mission, cette scène est l’une des plus grandioses de l’univers. Plus loin, dans la zone polaire, le fleuve se place résolument vis-à-vis du Nord; et, entre deux haies lointaines de montagnes et de glaciers aux cimes resplendissantes, il descend une avenue très large et très droite de 70 lieues. Sur tout le parcours de l’Athabaska-Mackenzie, jusqu’à cette extrémité de la région arctique où rien n’échappe plus à la mort, les forêts vierges succèdent aux forêts vierges. Le silence de ces forêts n’est brisé que par le fracas des torrents roulant, de loin en loin, dans les gorges sauvages; et l’on ne voit sur les plages que les orignaux et les ours qui viennent s’abreuver au fleuve. Au dégel des hautes neiges, les rivières la Paix et des Liards se chargent, au point d’en être pontées, d’une flotte d’arbres de toutes formes, avec leurs racines et leurs ramures, arrachés aux flancs des montagnes Rocheuses. La rivière des Esclaves recueille ce providentiel tribut de la rivière la Paix, et le Mackenzie celui de la rivière des Liards, pour les distribuer à toutes les grèves de leur domaine, jusqu’à l’océan Glacial. Ce bois de grève sera le combustible abondant du prochain hiver pour les déshérités de l’Extrême-Nord. En même temps, les eaux du Mackenzie devenues limoneuses, comme les fleuves de la Haute-Asie, forment des îles nouvelles, grugent les anciennes, rongent les rivages, comblent les chenaux, allongent les abords des lacs et transforment les paysages de leur défilé. La rapidité de cette drague à accomplir ses ouvrages provient de la vitesse que partagent tous les cours d’eau, envoyés aux océans par les montagnes Rocheuses. Tel est le fleuve Athabaska-Mackenzie, appelé par les sauvages, ses riverains: le Naotcha, la rivière géante, ou la rivière aux bords géants. Hélas! ce fleuve géant, que le voyageur trouve plus beau chaque nouvelle fois qu’il en descend les flots, a englouti dans ses profondeurs quatre de nos missionnaires. Cinq autres furent noyés dans ses affluents. Les deux dernières victimes, les Pères Brémond et Brohan, chavirèrent ensemble, aux rapides du fort Smith, dans la rivière des Esclaves. Ces morts, si cruelles pour nos missions, ne sont cependant qu’un faible tribut payé aux traîtrises des rivières et des fleuves. Presque tous les missionnaires eussent sombré dans les rapides du Nord, au cours de tant de voyages, faits et refaits, sur leurs embarcations fragiles, si la main de Dieu ne les eût, quelque jour, comme miraculeusement sauvés; et chacun d’eux apporterait ici ses preuves, bien à lui, de ces interventions d’en-haut, survenues à l’instant où il se croyait perdu. Nous venons d’écrire le mot redoutable, qui revient si souvent dans les récits des missionnaires: les rapides. C’est autour des rapides que l’on peut grouper toutes les difficultés de la question vitale de l’Extrême-Nord, la question des transports. A éviter les plus dangereux rapides d’abord, à les braver ensuite, compagnies de fourrures et missionnaires ont dépensé leurs énergies et leurs ressources. Le Canada, ce grand corps continental veiné de cours d’eau, n’en laisse peut-être pas circuler un seul, jusqu’à sa fin, sans le hacher d’obstacles. Des cataractes de Niagara, mères du Saint-Laurent, aux Chutes du Sang du fleuve Coppermine, au bord de l’océan Arctique, le système fluvial canadien court de rapides en rapides. La carte orographique septentrionale explique d’elle-même à l’œil la provenance et la multitude des barrages rocailleux, causes des rapides[9 - Les montagnes qui enclavent le Nord-Ouest et le Nord marchent, du sud au nord, en deux groupes parallèles: les Laurentides à l’est, les Rocheuses à l’ouest. Les Laurentides, parties de la rive gauche du Saint-Laurent, envahissent en tous sens les provinces de Québec et d’Ontario, se blottissent le long du Manitoba oriental contre la baie d’Hudson, et vont expirer à la mer Glaciale, en dunes à peine surélevées. Les Rocheuses alignent et emboîtent leurs monts neigeux en une symétrie tellement semblable à celle de nos vertèbres osseuses que les sauvages les ont pittoresquement appelées: l’épine dorsale de la terre. De l’épine dorsale rocheuse, s’échappent des côtes régulières de montagnes, qui escortent, jusqu’à l’océan Pacifique d’une part, et jusqu’au fleuve Athabaska-Mackenzie d’autre part, nombre de rivières issues des glaciers centraux. Les Laurentides, de leur côté, envoient leurs rivières à la baie d’Hudson et à l’océan Atlantique, dans des cortèges montagneux analogues à ceux des Rocheuses. Qu’un éboulis de ces montagnes entrave tout à coup la rivière; qu’une veine transversale s’oppose à son cours: c’est la lutte du cours d’eau contre l’obstacle, c’est le rapide.Mais comment les fleuves des plaines, comme la Saskatchewan, l’Athabaska, la rivière des Esclaves, la rivière de la Paix, qui n’ont eu besoin des montagnes que pour naître, vont-elles se former des rapides aussi fougueux que les rapides des rivières essentiellement montagneuses elles-mêmes? Précisément par l’intrusion des filons ramifiés, qui vont des Laurentides aux Rocheuses, et des Rocheuses aux Laurentides, pour les relier entre elles. Le fleuve des prairies, ou des bois, habitué au cours tranquille qu’il s’est tracé dans les terres friables, rencontre ces filons pierreux et doit en dompter la résistance.]. On demeure stupéfait devant les blocs arrachés à la masse de ces barrages et projetés en aval par la force des courants contrariés. La brèche ainsi ouverte, les eaux s’y précipitent avec une impétuosité proportionnée à leur propre volume, à l’étroitesse de l’engorgement et à la déclivité d’une pente qui va s’accusant sans cesse de la tête du banc de pierre à la reprise du lit normal, lequel se creuse plus vite que ne peut s’user l’obstacle. Lorsque cette pente, toujours désordonnée et violente, descend en soubresauts, c’est le rapide. Si elle tombe de rochers en rochers, elle devient la cascade. Les cataractes s’écrasent à pic dans les gouffres. Les cataractes et la plupart des cascades demeurent inaccessibles à l’homme. Les rapides se laissent franchir, ou non, selon la hauteur des crues, la qualité des esquifs et l’habileté des pilotes. Mais citerait-on vingt rapides, parmi les milliers du Canada, qui n’aient jamais broyé quelque barque contre leurs récifs, ou saisi dans leur remous tournoyant quelque infortuné? Merveilleuse exception, le fleuve Mackenzie proprement dit n’est entravé, dans les 2.000 kilomètres de son cours, que par trois ou quatre rapides, qu’il suffit de connaître pour les aborder impunément: l’un dans la plaine, les autres parmi les montagnes. Un vapeur peut remonter ce fleuve, de son delta à sa source, qui n’est autre que le Grand Lac des Esclaves, traverser ce lac, s’engager dans la rivière des Esclaves, et suivre celle-ci, sans arrêt, jusqu’au fort Smith, soixantième degré de latitude et limite sud du vicariat du Mackenzie. Il aura parcouru 2.500 kilomètres ininterrompus depuis la mer Glaciale. Le jour viendra, sans doute, où des vaisseaux océaniques arriveront au fort Smith, de toutes les mers du monde, par le détroit de Behring, aussi facilement qu’à Montréal, par le Saint-Laurent, quoique en une plus brève saison. Des dragages dans le delta du Mackenzie, aux abords du Grand Lac des Esclaves, dans certains méandres où s’accumulent les alluvions, et le déblaiement d’un passage dans les rapides ouvriraient aisément cette voie. Jusqu’ici, les vapeurs en usage ont dû prendre une forme qui ne demande qu’un faible tirant d’eau; et encore vont-ils échouer sur les hauts-fonds. Ces quilles trop plates rendent la traversée des lacs particulièrement dangereuse. Au fort Smith, sur 35 kilomètres continus de la rivière des Esclaves, se dresse la barrière invincible des rapides et des cascades qui furent le tombeau des Pères Brémond et Brohan. Cette barrière du fort Smith est tellement invincible que les poissons eux-mêmes ne purent l’escalader. La preuve en est dans ce fait que l’on ne trouva jamais, en amont de ces rapides, un seul spécimen d’une espèce répandue dans toutes les rivières et dans les lacs du Nord communiquant avec la mer Glaciale, et que l’on pêche, en abondance parfois, au pied même du dernier rapide du fort Smith. Le nom scientifique de ce poisson est le saumon du Mackenzie (Mackenzii salmo). Son nom vulgaire, seul usité, est l’inconnu. L’inconnu, de belle taille et de chair blanche, est fort apprécié des gens du Nord. On s’aventura d’abord sur quelques extrémités de la rive droite des rapides du fort Smith, mais au prix de grands dangers, de plusieurs naufrages et de trois longs portages sur des côtes horribles. Puis, un portage définitif de 25 kilomètres, et permettant d’éviter complètement toute la chaîne des rapides, fut pratiqué dans la forêt qui longe la rive gauche. Un portage est un chemin de terre destiné à faire passer un convoi d’une eau navigable dans une autre, soit que ces eaux, en réalité, ne communiquent pas entre elles, soit qu’elles offrent des conditions trop accidentées ou une profondeur insuffisante à la flottaison. Tout est débarqué sur le rivage et porté à dos par l’équipage. Les embarcations sont portées ou traînées, selon leur poids. Les portages exécutés au fort des chaleurs, dans les cailloux et les marécages, à travers broussailles et moustiques, sont les impasses appréhendées par les voyageurs d’aujourd’hui autant que par les découvreurs du siècle passé. Ils n’ont point progressé dans le Nord, excepté quelques-uns, plus longs et plus fréquentés, comme ceux du fort Smith, du Vermillon, de la Loche, qui ont fini par recourir aux bœufs ou aux chevaux. De la tête des rapides du fort Smith au lac Athabaska, en remontant la rivière des Esclaves et la rivière des Rochers, il ne se rencontre que deux rapides peu redoutables. Du lac Athabaska au fort Mac-Murray, belle et tranquille navigation. C’est ici, sur le fort Mac-Murray, situé au confluent de la rivière Athabaska, qui arrive du Sud, et de la petite rivière Eau-Claire, qui arrive de l’Est, que nous prions le lecteur de fixer sa particulière attention, s’il veut bien s’intéresser à notre problème des transports; problème qui absorba la vie de Mgr Faraud, premier vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, qui fit blanchir son successeur, Mgr Grouard, et qui demeura, jusqu’à ces dernières années, le tourment de Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie. Mac-Murray marque la fin d’une série de rapides qui commencent 130 kilomètres en amont, et dévalent dans un encaissement de rives, où la nature semble avoir voulu précipiter toutes ses sauvages beautés. Ce sont les rapides de la rivière Athabaska, ou simplement les rapides. Si bien que, dans les récits du Nord, dire «les rapides», sans plus, c’est évoquer ceux-là, comme si les autres n’étaient que négligeables, et qu’il n’y eût à compter qu’avec ces terreurs de l’Athabaska pour atteindre le Nord. Le premier des rapides de l’Athabaska, que ses mugissements annoncent de loin aux voyageurs qui descendent la rivière, est appelé le Grand Rapide. Mgr Faraud en fit cette description, en 1867, quelques jours après y avoir échappé à la mort: En cet endroit, la rivière Athabaska est au moins aussi large que le Rhône, et roule un volume d’eau aussi considérable. De chaque côté, s’élèvent des pierres molasses qui surplombent et semblent menacer la tête du voyageur. Leur hauteur doit être en moyenne de trente à quarante mètres. Au-dessus du rapide, elles sont encore plus hautes. Ces énormes blocs, minés par le temps et rompus par les glaces, ont formé au milieu de la rivière une masse compacte recouverte d’alluvion et de sable, où poussent de grands sapins. Cette île, en interceptant le cours de la rivière, a forcé l’eau à s’ouvrir violemment un passage de chaque côté. Le courant étant déjà très fort, au-dessus de l’île, l’eau vient se briser sur les blocs qui lui servent de contreforts, puis retombe en mugissant, et forme des cascades qui se succèdent jusqu’au bas de l’île, où les deux bras de la rivière se réunissent, présentant à leur confluent des houles de deux à trois mètres de haut. Les eaux s’entrechoquant et se brisant contre les rochers font un bruit sourd et strident, plus fort que cent coups de canon de gros calibre partant à la fois. Inconnus autrement que par les rapports des sauvages, les rapides avaient pris dans l’imagination des commerçants des proportions formidables, et personne ne songea de longtemps qu’il fût possible de les aborder. Il fallait donc atteindre le fort Mac-Murray autrement que par la rivière Athabaska elle-même. Deux voies indirectes y pouvaient aboutir: la voie de l’Est, venant de la baie d’Hudson; la voie du Sud, venant de Montréal et passant par la Rivière-Rouge (aujourd’hui villes contiguës de Saint-Boniface et Winnipeg). C’est au fameux Portage la Loche, porte de l’Extrême-Nord, que ces deux voies se rencontraient et se confondaient. Le Portage la Loche, situé à 100 kilomètres à l’est de Mac-Murray, est un long plateau, étendu de l’est à l’ouest et mesurant 19 kilomètres de largeur, qui marque la ligne de partage des eaux (hauteur des terres) entre la baie d’Hudson et l’océan Glacial. Il touche, au nord, à la rivière Eau Claire, affluent de l’Athabaska, tributaire par conséquent de l’océan Glacial; et, au sud, au lac la Loche, tributaire de la baie d’Hudson. La voie de la baie d’Hudson au Portage la Loche, qui ne fut suivie que par deux ou trois missionnaires, fut celle de la Compagnie des Aventuriers (Compagnie de la Baie d’Hudson). La Compagnie venait directement d’Angleterre à York Factory (Port Nelson), et remontait le fleuve Churchill, puis d’autres rivières et lacs, jusqu’au Portage la Loche. La voie de Montréal comprenait deux étapes: la première, de Montréal à la Rivière-Rouge (Saint-Boniface); la seconde, de la Rivière-Rouge au Portage la Loche. L’étape Montréal-la Rivière-Rouge, que Champlain ouvrit en 1615 par la rivière Ottawa, le lac Nipissing, le lac Supérieur, et que La Vérandrye continua, en 1731, par la rivière Kaministiquia, le lac des Bois et le lac Winnipeg, fut sillonnée par les canots d’écorce de la Compagnie du Nord-Ouest d’abord, et conjointement ensuite par ceux de sa rivale, la Compagnie de la Baie d’Hudson, jusqu’en 1868. Le canot d’écorce, embarcation souple, légère, manœuvrée à la pagaie (aviron), eut longtemps les préférences des voyageurs indiens et blancs, à cause de son avantage de n’exiger qu’une eau peu profonde et de se laisser facilement porter dans les portages. La structure en est de toute simplicité. Des écorces de bouleau, cousues ensemble à l’aide de racines ténues de sapin (watap), se plaquent sur une mince carcasse de lattes de sapin ployées en demi-cerceaux et fixées dans les mortaises de deux verges longitudinales (les maîtres) qui se rejoignent en proue et en poupe. Une application de résine de sapin (gomme) bouche les fissures et couvre les coutures. Si l’écorce se déchire, une pièce d’étoffe ou d’écorce, sommairement gommée, répare l’avarie. Ces pirogues ont pour défauts d’être très frêles, instables et versantes. Elles demandent de continuelles vigilances. Beaucoup disparurent, avec leurs rameurs, dans les eaux démontées des lacs et des rapides. C’est dans ces canots d’écorce que les premiers missionnaires, Jésuites au dix-huitième siècle, Séculiers et Oblats de Marie Immaculée au dix-neuvième, ainsi que les premières Sœurs Grises de l’Ouest, du Nord-Ouest et de l’Extrême-Nord, arrivèrent de Montréal à la Rivière-Rouge: voyage qui ne durait guère moins de deux mois. En 1868, le chemin de fer alla de Montréal à Saint-Paul-Minnéapolis (Etats-Unis), qui fut le terminus, pour le Nord, jusqu’en 1880. En 1880, le chemin de fer Pacifique Canadien atteignit Winnipeg. A la Rivière-Rouge (Saint-Boniface-Winnipeg) s’ouvrait, droit sur le Nord, la seconde étape vers le Portage la Loche. C’était une route de 2.125 kilomètres par rivières, lacs et portages, que nous nous contenterons de rappeler par ces lignes du Père Petitot, écrites en 1875: Au fort Garry (ancien nom de Winnipeg), on dit adieu à notre brillante civilisation. Plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur. On s’installe comme l’on peut dans une barque de 30 pieds de quille, lourde, massive, ventrue, parce qu’elle doit résister à plus d’un choc, lutter contre plus d’un rapide; et là, exposé au soleil, au vent ou à la pluie, assis parmi les ballots de marchandises, le voyageur remonte lentement et au prix des efforts souvent désespérés d’un vaillant équipage, les cours d’eau entrecoupés de cataractes ou de lacs qui vont le conduire au grand Portage La Loche. Entre le lac Winnipeg et le plateau culminant, on ne compte pas moins de 36 portages. Qu’on juge par là des difficultés et des lenteurs d’un tel voyage. Aussi, en partant de Saint-Boniface à la fin de mai, on ne peut arriver au lac Athabaska qu’au mois d’août…[10 - «Voici, continue le Père Petitot, l’énumération des lacs et des rivières que l’on suit durant cet itinéraire qui, à lui seul, peut déjà être considéré comme un très long voyage: rivière Rouge, lac Winnipeg, rivière Saskatchewan, lacs Travers, Bourbon et Vaseux, rivière du Pas, lacs Cumberland et des Epinettes, rivière Maline, lac Castor, rivière la Pente, lacs des Iles, Héron, Pélican et des Bois, Portage du Fort-de-Traite, rivière des Anglais (Churchill), lacs de l’Huile, d’Ours, Souris, Serpent, du Genou, Primeau et de l’Ile-à-la-Crosse. Après avoir traversé ce dernier bassin d’un bout à l’autre, nous pénétrons, par un canal naturel d’eau stagnante, improprement appelé rivière Creuse, sur les lacs Clair et du Bœuf, d’où nous gagnons le lac la Loche, par la rivière du même nom. C’est à l’extrémité de ce dernier lac que s’élève le coteau du Portage la Loche… Sur le versant Septentrional du portage, nous nous trouvons dans le district d’Athabaska.»]. Ces interminables détours contre le courant des eaux jusqu’au Portage la Loche furent les seuls à conduire dans l’Extrême-Nord, pendant 23 ans, nos missionnaires et leurs approvisionnements. Et tout ce qui passait par là, hommes et choses, relevait du bon plaisir des directeurs de la Compagnie des fourrures, sans appel comme sans merci. La Compagnie réglait la date et le mode des départs, le nombre des passagers, la quantité des objets à transporter, les frais à couvrir. Elle déclarait n’assumer aucune responsabilité, au sujet des accidents de corps ou de biens, et rejeter d’avance toute plainte concernant les articles détériorés ou perdus. Il ne restait aux missionnaires que la ressource des humbles prières et des silencieuses patiences. Une seule des douze barges annuelles de la Compagnie était affectée au service de toutes les missions: deux tiers de sa capacité pour les trois ou quatre ministres protestants et leur famille, le reste pour les missionnaires catholiques, leurs frères coadjuteurs et les Sœurs Grises. Comment faire tenir, en ce «tiers de barge», le nécessaire d’une année d’apostolat, si l’on considère que l’argent n’a point cours en ces pays, et que l’on achète le gibier et le travail de l’Indien, non pas avec des piastres dont il n’aurait que faire, mais avec l’équivalent en espèces: thé, tabac, poudre, plomb, linge, outils, etc…! Décompte fait des besoins de toutes les missions, quelle place pouvait-il rester, en ce coin de barge, pour les denrées d’échange? A plus forte raison, comment, avec si peu, espérer développer les œuvres, bâtir des orphelinats, des hôpitaux, des églises? Eh bien! même ce si peu, le temps vint où la Compagnie dut refuser de le transporter. Son monopole ayant expiré en 1859, elle voyait s’élever le prix des fourrures, sous la pression commencée des concurrences. Il lui fallut donc augmenter le volume de ses propres effets. Ne voulant pas, d’autre part, multiplier ses barges, elle eut à se débarrasser du service étranger. L’automne 1868, le gouverneur Mac Tavish écrivit à Mgr Faraud: La Compagnie ne peut plus se charger du transport des pièces de vos missions. Prenez donc les arrangements convenables pour assurer vos transports vous-mêmes. Ce coup était de force à tuer les missions arctiques, incapables, dans leur pauvreté, de pourvoir elles-mêmes au voyage du Portage la Loche. Mais un homme au clair regard avait prévu la catastrophe; et, de longue main, par l’une des entreprises les plus hardies, les plus osées, dont l’histoire du Nord ait été le témoin, son énergie en avait préparé le remède. C’était Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface. A ce titre, comme à plusieurs autres que nous dirons, il mérite d’être proclamé le sauveur des missions du Nord. Mgr Faraud, qui se laissa entraîner dans le plan de Mgr Taché, bien plus par sa confiance en son métropolitain que par conviction personnelle, qualifiait ensuite ce plan de «génial»; et ses lettres sont encore aux archives de Saint-Boniface, pour attester que ce fut à l’exécution de ce plan que la foi catholique dût d’avoir subsisté dans son vicariat d’Athabaska-Mackenzie, et de s’être étendue aux confins de la terre. Comme il s’agissait d’atteindre le fort Mac-Murray, d’où les convois n’avaient plus qu’à se laisser descendre sur des eaux faciles; et où, par conséquent, la Compagnie consentirait toujours à reprendre les transports des missions, Mgr Taché avait tout simplement songé à prendre la route directe des rapides de l’Athabaska. Pour se mettre à la portée de ces rapides, il était nécessaire de créer un entrepôt distinct de celui de Saint-Boniface, celui-ci étant par trop éloigné de l’Athabaska-Mackenzie. A ce nouvel entrepôt, les pièces destinées à l’Extrême-Nord se rendraient d’avance, et ainsi pourrait-on tenir la cargaison prête à être lancée, au moment propice, sur les rapides, vers Mac-Murray. Le choix de Mgr Taché tomba sur le lac la Biche, situé à l’intersection du 55 degré de latitude avec le 113 de longitude, méridien de Greenwich. Le double avantage du lac la Biche était qu’on le rejoignait, de Saint-Boniface, par la prairie, en deux mois de marche seulement, et qu’il conduisait directement à la rivière Athabaska, dont il est le tributaire, au moyen de sa propre décharge, la petite rivière la Biche. Mgr Taché conçut ce projet, en 1855, alors qu’il était l’unique évêque du Nord-Ouest, et qu’il n’était pas encore question des vicariats de Saint-Albert et de l’Athabaska-Mackenzie. Il travailla immédiatement à le mettre en œuvre, en envoyant, à la place du Père Rémas, qui végétait depuis deux ans au lac la Biche, deux hommes parfaitement doués pour mener à bien l’entreprise: les Pères Tissot et Maisonneuve. L’année suivante, 1856, Mgr Taché lui-même arriva sur l’emplacement à peine défriché de la future mission Notre-Dame des Victoires du lac la Biche; et, résolu à dénouer en personne le mystère des rapides, il s’engagea, en canot d’écorce, dans l’exploration de cet itinéraire redouté, où son expérience allait entraîner tant de convois: la traversée du lac la Biche, la descente de la petite rivière la Biche, et le saut des rapides de l’Athabaska. Il a laissé quelques phrases sur son audacieux essai: Cette partie du fleuve géant était décrite comme pleine de dangers et d’une navigation presque impossible. L’évêque de Saint-Boniface, devant se rendre au lac Athabaska, choisit cette route inconnue et réputée si dangereuse. Il eut le plaisir de constater qu’il y avait beaucoup d’exagération dans tous ces récits effrayants, et que cette rivière ressemble à tant d’autres sur lesquelles on navigue tous les jours. Après sept jours et deux nuits d’une marche heureuse, il arrivait à 2 heures du matin, pour donner le Benedicamus Domino aux missionnaires du lac Athabaska. C’était le 2 juillet, joli jour pour une visite! Les Pères Grollier et Grandin, et le Frère Alexis, réveillés en sursaut à la voix de leur évêque, versèrent des larmes de joie, en voyant leur supérieur plus tôt qu’ils ne l’attendaient, et échappé heureusement aux dangers prétendus, mais supposés réels, de cette navigation. Mgr Taché parlait donc des plus grands «dangers» du Nord avec l’indifférence que mettent nos poilus à raconter leurs batailles. Il s’y était habitué. Puis, c’était un modeste. Enfin, il écrivait en 1865, date où il importait de ne pas décourager ses missionnaires. Pendant onze ans, de 1856 à 1867, les rapides furent rendus à leur solitude et aux ébats des Peaux-Rouges, tandis que la mission de Notre-Dame des Victoires se développait dans le sens de son importance à venir. En 1867, la première caravane blanche des rapides s’organisa. Elle comptait Mgr Faraud, devenu vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie depuis quatre ans, et cinq Sœurs de la Charité, dites Sœurs Grises de Montréal, qui allaient fonder leur premier établissement arctique, au fort Providence, sur le fleuve Mackenzie. Cette odyssée d’aventures et de bravoure, aussi gaiement et simplement racontée par les religieuses elles-mêmes qu’elle avait été accomplie, fut publiée cinquante ans plus tard, pour la première fois, au cours d’un livre qui tâche de résumer les travaux des Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord, et que S. G. Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie, a dédié, en «hommage jubilaire», à celles qui travaillèrent avec nous dans la diffusion de l’Evangile.[11 - V. Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord du Canada, chap. v. Librairie Beauchemin, Montréal, et Œuvre des missions, 4, rue Antoinette, Paris – 18 .] Le lendemain de Noël 1869, après avoir veillé à l’installation des Sœurs Grises, au fort Providence, et pourvu aux premiers besoins de leur orphelinat-hôpital, Mgr Faraud «chaussa les raquettes» et s’achemina de nouveau vers le lac la Biche. Il y arriva, en février 1870, et n’eut que le temps d’aviser aussitôt à l’expédition des colis que Mgr Taché, prévenu de la décision de la Compagnie, avait dirigés, dès 1869, de Saint-Boniface sur le lac la Biche. Mgr Faraud demeura vingt ans au poste du lac la Biche. Ce fut le champ principal de sa vie d’évêque. Vingt ans de calculs, de soucis, de correspondances, de travaux manuels exigés par l’arrivée, la mise en ordre et l’envoi des pièces, malgré les continuelles souffrances d’un organisme ruiné par la fatigue et les privations. Vingt ans de labeur qui suffirent à établir son vicariat sur des bases qui le supportent encore aujourd’hui, tout dédoublé qu’il soit en Athabaska et en Mackenzie. Il eut pour l’assister, pendant ces vingt ans, des auxiliaires de tout dévouement, parmi lesquels les Pères Maisonneuve, Tissot, Grouard, Collignon, Leduc, Henri Grandin. La première expédition, faite du lac la Biche pour Mac-Murray, consistait en une barge, contenant 80 pièces de 100 livres chacune. C’était peu; mais c’était beaucoup plus déjà que n’en avait jamais permis la route du Portage la Loche. Bientôt le convoi se doubla, et les missions purent se doubler aussi. Les deux barges étaient frétées régulièrement, à la débâcle de mai, et partaient, poussées par 17 rameurs, sur les premières eaux. Plusieurs fois elles échouèrent dans les rapides. Elles s’y brisèrent. L’une ou l’autre y laissa, en tout ou en partie, son précieux chargement. Il y eut des retards, des déceptions. Il arriva à des guides sans pitié d’y abandonner les voyageurs. Plusieurs y furent blessés. D’aucuns y furent réduits aux extrémités de la misère. Mgr Faraud lui-même faillit y mourir de faim. Mais, comme si la bénédiction de Mgr Taché eût lié les maléfices de ces rapides de l’Athabaska, nul missionnaire n’y périt, pas plus durant les vingt ans de Mgr Faraud, que durant les vingt-huit qui suivirent, sous Mgr Grouard et sous Mgr Breynat, tandis que des commerçants, explorateurs et touristes y trouvèrent la mort. Tout en veillant à la marche ordinaire des affaires, Mgr Faraud tenta, dès 1870, la réalisation d’un projet, consistant à tailler en plein bois, du lac la Biche à Mac-Murray, un chemin continu et direct de voitures, qui brûlerait l’étape des rapides. Il y travailla à plusieurs reprises, mais en pure perte, car les moyens d’action trahirent sa volonté; et les 120 kilomètres apprêtés durent être abandonnés, sans avoir jamais servi. Non découragé par cet échec, il tourna ses efforts contre la petite rivière la Biche, qu’il fallait descendre pour parvenir à la rivière Athabaska, et dont les propres rapides, quoique moins périlleux que ceux de l’Athabaska, ne laissaient pas d’être très incommodes par leurs crues capricieuses, leurs eaux souvent trop basses et les retards qui s’ensuivaient. Il envoya le Père Collignon et quelques ouvriers pratiquer dans la forêt une «trouée de 80 kilomètres de long sur 4 mètres de large». Ce chemin fut en usage de 1878 à 1889. Voulez-vous avoir une idée du premier voyage effectué sur cette nouvelle voie? dit Mgr Grouard, qui conduisit les premières voitures. Le sol, que n’a encore pressé aucune roue, se défonce bientôt, et les mille souches des arbres abattus relèvent leurs têtes contre lesquelles, bon gré mal gré, conducteurs, bœufs et véhicules vont se heurter à chaque pas. Puis, se présente une lisière de terrain bas et marécageux. Le premier bœuf y laisse une profonde empreinte, le second enfonce jusqu’aux genoux, le troisième jusqu’au poitrail, et les charrettes à l’avenant. Le quatrième bœuf en aurait par-dessus les cornes, si l’on ne prenait la précaution de joncher le sol de branches et de fascines, à l’aide desquelles le passage peut s’effectuer. Or, cette succession de souches et de fondrières est presque ininterrompue. Aussi, mainte voiture se disloque ou se renverse, ou même reste hors de combat. Mais, peu nous importe, puisque nous arrivons enfin sur les bords de la rivière Athabaska, et que nos missionnaires recevront encore leurs approvisionnements. Nous avons dit que le lac la Biche communiquait avec la Rivière-Rouge (Saint-Boniface) par la prairie. Ce n’était pas directement toutefois. Il y avait encore, au sud du lac, plus de 160 kilomètres boisés à ouvrir. Le Père Maisonneuve, durant les années de «préparation», défricha ce chemin, qu’il poursuivit jusqu’au fort Pitt, situé à 225 kilomètres au sud-est du lac la Biche, sur la branche nord de la rivière Saskatchewan et sur la grande route de la prairie. La prairie, que de souvenirs évoque ce mot! La prairie ne connaissait jadis que la voie tortueuse et très dure à la touée de la Saskatchewan[12 - La Saskatchewan est la grande artère de la prairie. Elle en recueille toutes les rivières pour les conduire au lac Winnipeg, lequel s’épanche dans le fleuve Nelson, qui se jette dans la baie d’Hudson. La Saskatchewan n’unit ses deux branches qu’à l’est de Prince-Albert. La branche nord a sa source au mont Brown, à côté de celle de l’Athabaska. La branche sud jaillit des montagnes Rocheuses aussi, mais presque sur la ligne des Etats-Unis. La Saskatchewan, très sinueuse toujours, coule de l’ouest à l’est.]. Les barques de la Compagnie la remontaient, chaque printemps, pour alimenter les forts-de-traite du Nord-Ouest. Le premier blanc, qui eut la hardiesse de s’engager à travers la prairie elle-même, fut le Père Albert Lacombe. C’est en 1860 qu’il partit du lac Sainte-Anne, à 64 kilomètres à l’ouest d’Edmonton, pour cette exploration. Il dirigea sa marche sur Saint-Boniface. Rien ne le déconcerta dans cette «traversée» de 1.500 kilomètres: ni les accidents de terrain qui coupaient en tous sens la grande plaine sauvage, ni les bandes de Cris, d’Assiniboines et de Sauteux qui la terrorisaient. C’est sur ce chemin du large, découvert et jalonné par le Père Lacombe; c’est à sa suite et à la faveur de son prestige sur les brigands indiens – détails singulièrement oubliés par nombre d’auteurs qui se targuent d’exactitude et de justice – que toutes les caravanes du Nord, commerçantes, exploratrices et apostoliques, passèrent pendant trente ans. Le voyage «par la prairie», relativement facile aux années favorables, devenait extrêmement pénible aux saisons pluvieuses, et deux mois n’y suffisaient plus alors: Le trajet de Saint-Boniface au lac la Biche, raconte, en 1880, Mgr Clut, auxiliaire de Mgr Faraud, nous prit soixante-quinze jours. Nos animaux, ne pouvant s’arracher des bourbiers, des marais et des fondrières presque continuels, les missionnaires étaient obligés de marcher dans l’eau glacée et de patauger dans la boue pour leur venir en aide. Vers le milieu du voyage, une épreuve nouvelle nous attendait. Nous vîmes apparaître des essaims nombreux de maringouins, moustiques et brûlots. L’air en était tout rempli. Aussi mes pauvres missionnaires eurent-ils bientôt les mains, le visage et le cou tout enflés de piqûres. Si, par avance, je ne leur eusse procuré des moustiquaires, ils n’auraient pu résister. Cependant, malgré les insectes, malgré la fatigue, malgré l’intempérie de la saison, tous étaient gais[13 - Un des traits qui «égayèrent» ce voyage de 1880 dans la prairie eut pour acteur principal, dit-on, S. G. Mgr Joussard, coadjuteur actuel, avec future succession, de Mgr Grouard, vicaire apostolique d’Athabaska. Tout jeune missionnaire, plein d’une ardeur qui ne s’éteindra qu’avec sa vie, le Père Joussard avait caracolé, autour de la brigade, sur un branco, cheval demi-sauvage de l’Ouest. Le soir, il s’endormit, lassé, à sa place de la couche commune, occupée par une dizaine de missionnaires. Mais la chevauchée, faut-il penser, continua dans son rêve. Tout à coup, il crut sentir sous sa main une crinière. Il la saisit, en criant:– Hue donc!Un «Aïe!» formidable réveilla la prairie:C’était la barbe de S. G. Mgr Clut, son voisin, qu’il avait empoignée.]. Les bœufs, «au pas tranquille et lent», furent d’abord les seuls animaux de trait de la prairie. Attelés, chacun à sa charrette, ils ne remorquaient pas plus vite les brigades de l’Ouest canadien que leurs aïeux, par quatre attelés, ne promenaient dans Paris le monarque fainéant… Les chevaux, essayés ensuite, perdaient à s’enfoncer dans les bourbiers, à casser leurs timons, ce qu’ils regagnaient quelquefois en vitesse. Dételés, il leur arrivait de «reprendre la venelle», et des journées se passaient à les retrouver. Les charrettes sans ressorts, les charrettes criardes, les légendaires charrettes de la Rivière-Rouge, se fabriquaient toutes en bois, même les essieux. C’était afin d’être réparées à l’aide de n’importe quel morceau d’occasion que taillait la hache, afin aussi de devenir barques plus légères, lorsqu’il faudrait les démonter pour les lancer à travers les cours d’eau. La patience était la première vertu de la prairie, et la joviale promptitude à se jeter dans les «mauvais pas», avec bœufs et véhicules, la seconde. Il n’est soutanes noires ou violettes, il n’est robe grise de ce quart de siècle qui n’eurent à prendre et à reprendre leur bain de boue, du pied au genou toujours, du genou à l’épaule souvent, au-dessus quelquefois, selon les fondrières, et, un peu, selon le savoir-faire… En 1883, à la fin d’une traversée de la prairie, à laquelle avait pris part le R. P. Soullier, assistant du supérieur général des Oblats de Marie Immaculée, et visiteur des missions d’Amérique, Mgr Grandin faisait au supérieur général le compte rendu de l’expédition, lui disant, non sans une légère malice professionnelle: Le Pauvre Père Visiteur, malgré toutes nos précautions pour lui rendre le voyage moins pénible, a cependant eu beaucoup à souffrir. Lui aussi a dû plusieurs fois pousser à la roue et suer, pour faire avancer sa voiture embourbée. Il vous racontera de vive voix sans doute ses mille aventures. Elles vous seront alors plus agréables qu’elles ne l’ont été pour lui. Bien des fois je l’ai entendu dire, dans nos campements: « – Oh! si nos Pères de Paris pouvaient nous voir ici!..» Le R. P. Soullier est certainement plus habile à conduire les hommes que les chevaux et les bœufs… Ainsi cheminèrent longtemps les bohémiens de l’apostolat, tantôt cahin-caha sur leur roulotte, tantôt à petits pas, tout à côté, bravant le soleil et les orages, chassant le gibier des savanes, s’arrêtant pour les trois Angelus et les repas en plein air, boucanant les maringouins autour des lits d’herbage, étendus sous les étoiles. N’y eut-il pas, mêlée à leurs fatigues, un peu de poésie pastorale, à jamais évanouie? Nous le croirions, nous, les derniers venus, qui naissions à peine, lorsque ces patriarcales processions allaient finir, et qui, voyageant aujourd’hui dans la même prairie sans bornes, avec les vétérans d’alors, les voyons regarder mélancoliquement, par la vitre tremblante du wagon, le grand sahara de verdure, qui s’évade en deux jours à nos yeux, et qu’ils traversaient jadis en deux mois de misère et de liberté. Dès 1882, tout en continuant à conduire les voyageurs par la prairie, les charrettes cédèrent le matériel à des bateaux à vapeur que la Compagnie mettait en opération sur la Saskatchewan. Ce fut une période de désarroi; et le vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie regretta un tel progrès. Ces steamers fonctionnaient au plus mal et débarquaient leurs chargements, à l’aveugle, on ne savait sur quels rivages. Cependant les épreuves de Mgr Faraud vinrent à leur terme. En 1889, vingtième année de son établissement au lac la Biche, il expédia les deux barges accoutumées, il remit la mission de Notre-Dame des Victoires au diocèse de Saint-Albert, qui l’avait fraternellement prêtée, et descendit à Saint-Boniface, où l’attendait l’heure de la récompense. Le lac la Biche était donc abandonné par l’Athabaska-Mackenzie. Qu’était-il advenu? Rassurés par l’exemple des missionnaires, de nombreux petits commerçants avaient fait leur apparition sur les rapides. Arrivés les premiers au fort Mac-Murray, avec leurs articles de traite, ils avaient le premier choix dans les fourrures des sauvages. La Compagnie de la Baie d’Hudson comprit alors que son obstination dans le Portage la Loche lui deviendrait funeste et se décida à suivre, comme les autres, le chemin direct de la rivière Athabaska, par les rapides. Elle eut d’abord recours aux missionnaires. Mgr Faraud écrivait, en 1884: Nous sommes organisés mieux que personne pour franchir ce difficile passage. La Compagnie elle-même n’a réussi depuis trois ans à transporter ses bagages qu’à l’aide de nos guides, de nos hommes et de nos barges. Mais, en 1887, résolue à écraser toutes les concurrences, elle envoya dans l’Extrême-Nord, par les barges de la mission encore, les pièces d’un vapeur. En même temps, elle ouvrait un chemin de 160 kilomètres, entre le coude le plus au sud de la rivière Athabaska, endroit dénommé Athabaska-Landing, et Edmonton, ville la plus septentrionale de la prairie, et dont le chemin de fer se rapprochait chaque jour. Le chemin du fort Pitt au lac la Biche et celui du lac la Biche à la rivière Athabaska tombaient, du même coup, en désuétude. C’est alors que la Compagnie offrit à Mgr Faraud de reprendre complètement ses transports et leur distribution dans tout le Nord, y compris le passage des rapides. Mgr Faraud accepta d’autant plus volontiers que les guides formés par lui, mais sollicités par des offres rivales, lui devenaient de plus en plus onéreux, infidèles même; et que, d’autre part, ses infirmités, avec l’insuffisance de son personnel, lui causaient des inquiétudes sans cesse croissantes. Il n’eut pas la douleur de savoir que sa bonne foi allait être trompée, car il mourut l’année suivante, 1890, et ce fut Mgr Grouard qui reçut, avec l’honneur de sa succession, le fardeau aggravé de ses charges. La Compagnie, voyant tomber Mgr Faraud, crut-elle tenir de nouveau à ses pieds les missions du Nord? Sous de futiles prétextes, elle avertit Mgr Grouard qu’au lieu de la piastre (5 fr. 15) convenue pour le transport d’une pièce, d’un fort à l’autre, il aurait à en payer deux. Se soumettre à pareille exaction, c’était en peu d’années saigner à blanc l’œuvre vitale. Mgr Grouard rompit en visière, et déclara qu’il se passerait de la Compagnie. On était en 1891. Il se hâta de «sortir du Mackenzie», où ses bulles venaient de l’atteindre, se fit bâtir un hangar, à lui, à Athabaska-Landing, par les Pères Husson et Collignon, reçut, en passant à Saint-Boniface, la consécration épiscopale, et, la besace sur l’épaule, continua sa course à travers le Canada, les Etats-Unis et l’Europe, pour mendier de la charité chrétienne le salut de ses missions. Il réussit. En 1892, une scierie à vapeur, fruit de ces aumônes, s’installait au lac Athabaska et débitait les planches destinées à devenir la coque du steamer Saint-Joseph. Le Saint-Joseph pouvait desservir le lac Athabaska, la rivière la Paix jusqu’aux chutes du Vermillon, et la rivière Athabaska du fort Mac-Murray au fort Smith. Au fort Smith rugissaient les infranchissables rapides; mais par delà ces rapides s’ouvrait la navigation de 2.500 kilomètres, jusqu’à l’océan Glacial, comme nous l’avons dit. Il fallait donc un deuxième steamer. Mgr Grouard reprit la besace; et, en 1915, le fier petit Saint-Alphonse fit son «Voyage de noces» du fort Smith aux bouches du Mackenzie.[14 - Le nom de Saint-Alphonse avait été inspiré par la reconnaissance envers les Pères Rédemptoristes, qui avaient généreusement promis la moitié de la somme que coûterait le bateau.] La division du vicariat d’Athabaska-Mackenzie s’étant opérée en 1901, l’œuvre de progrès fut poursuivie dans l’Athabaska par Mgr Grouard, et dans le Mackenzie par Mgr Breynat. Les deux vicaires, comme par une apostolique émulation, fondèrent de nouveaux postes, de nouveaux couvents, et mirent au service de ces développements des ressources nouvelles. Tandis que Mgr Grouard donnait à la rivière la Paix le Saint-Charles, premier vapeur à paraître en ces régions, Mgr Breynat lançait, sur la rivière des Esclaves, le Grand Lac des Esclaves et le fleuve Mackenzie, le Sainte-Marie, le mieux construit et le plus rapide des steamers qui aient encore parcouru les fleuves et les lacs de l’Extrême-Nord. Cependant les rapides continuèrent à revoir, chaque printemps, la flotte des missionnaires. Elle partait d’Athabaska-Landing, depuis l’abandon du lac la Biche, se grossissant chaque année pour répondre au «tonnage» des petits vapeurs, qui l’attendaient au fort Mac-Murray et au fort Smith. Les deux vieilles barges «courtes et ventrues» avaient fait place à des barges longues, larges, plates et rectangulaires, simplement recourbées à l’avant et à l’arrière, munies de rames énormes (des sapins entiers), et fabriquées, à l’embarcadère même, avec de rudes madriers, condamnés eux-mêmes à devenir pièces de bâtisses, au terme du voyage. La capacité de cette barge était de huit à dix tonnes. Il y en eut deux d’abord, puis trois, puis quatre, et de plus en plus. En 1915, année du dernier convoi d’Athabaska-Landing à Mac-Murray, douze barges sautèrent ensemble les rapides. Il serait long de raconter les déceptions éprouvées par les missionnaires, depuis 1848 jusqu’à la fin du siècle, à l’arrivée des lents bateaux aux rustres équipages. Si encore ces pièces, coûtant si cher, étaient toujours parvenues, et parvenues intactes! Mais combien se perdirent en route, ou se mutilèrent, se brisèrent, lancées par des mains brutales, à chacun des portages! Quelquefois, si c’était des vivres que le ballot contenait, les bateliers s’en régalaient, en riant du missionnaire «qui serait bien attrapé», disaient-ils. La plus dure épreuve, dans la vie des missionnaires anciens, et, proportion gardée, dans la vie d’aujourd’hui encore, a été l’attente, la longue attente des objets dont ils avaient besoin. L’est et l’ouest du Canada, admirablement développés maintenant, peuvent fournir le matériel des missions et le confier aux chemins de fer qui vont rejoindre la rivière Athabaska et la rivière la Paix. Mais, à l’époque du lac la Biche, laquelle marquait cependant une avance sur celle du Portage la Loche, époque où les achats se faisaient en Angleterre, parce que le Canada n’y pouvait pourvoir, et que la métropole réduisait considérablement les taux d’importation pour ses colonies, il s’écoulait quelque trois ans, entre la demande faite par le missionnaire et l’arrivée de la chose désirée, fût-elle de première nécessité. Supposons-nous en 1870. Le missionnaire du fort Simpson ou du fort Norman écrit, par l’unique courrier d’hiver. Sa lettre atteindra le lac la Biche, au printemps 1871. Mgr Faraud la visera et la fera parvenir, pour l’automne, à Saint-Boniface. Mgr Taché, ainsi averti, enverra l’ordre immédiatement en Angleterre, et recevra le colis, au printemps 1872. Il le confiera aux charrettes de la prairie, qui le déposeront au fort Pitt, trop tard, bien entendu, pour l’expédition de la même année. Mgr Faraud ira l’y chercher, l’automne, le gardera durant l’hiver, et le tiendra prêt à prendre les premières eaux de 1873. De sorte que, tout allant au mieux, le missionnaire touchera son article l’été, ou l’automne 1873. Il avait écrit en 1870. Le moindre retard de la lettre, ou du colis, pouvait ajouter à ces années une quatrième, et quelque malentendu une cinquième. Certains des ballots, spécialement recommandés, restèrent en détresse, dans la prairie, ou sur une grève inconnue de la forêt sauvage, jusqu’à six ans. Heureux si, retrouvés enfin, ils n’étaient pas bonnement saisis, adjugés au premier venu, ou vendus comme bonum derelictum. Pour la première fois, notait Mgr Faraud, en novembre 1877, pour la première fois, le bagage de toutes les missions est en bon ordre ici (au lac la Biche, à mi-chemin de sa destination). Un exemple de ces lenteurs et de ces déceptions, qui nous laissera deviner ce qu’il en devait être lorsqu’il s’agissait de choses indispensables, comme outils de travail, vin du saint sacrifice, etc… nous a été rapporté, les derniers jours de sa vie, par le vénéré Père Ducot, à qui nous avions demandé de vouloir bien nous écrire ses «souvenirs». Nous résumons ses pages. L’exemple pourrait s’intituler: les vitres du Père Séguin. Le pieux et doux Père Séguin fut le premier compagnon du Père Grollier, fondateur de la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance, au fort Good-Hope, sous le Cercle polaire. Le Père Grollier mourut bientôt, et le Père Séguin resta le chef de la mission, seul le plus souvent avec le bon Frère Kearney, parmi ses Indiens Peaux-de-Lièvres, pendant 41 ans. En 1901, comme il était presque aveugle, Mgr Grouard le fit conduire en France, son pays natal, qu’il n’avait jamais revu, dans l’espoir que les spécialistes lui rendraient un peu de lumière. Mais ce fut en vain. Le malade, tué par la «nostalgie de ses missions», mourut l’année suivante. Cette cécité, graduellement venue, avait pour cause lointaine et principale la triste condition des moyens d’éclairage, en ces contrées de nuits si longues: la lampe à l’huile de poisson pour l’intérieur, et surtout le parchemin des misérables fenêtres pour les heures du jour. Toutes nos missions du Nord ne connurent d’abord que ces carreaux de parchemin. C’étaient des morceaux de peaux de renne ou d’orignal, grossièrement raclés, et laissant passer à travers leur spongieuse épaisseur fort peu de clarté et beaucoup de froid. Peu à peu, des carreaux en vitres de petites dimensions les remplacèrent. La maisonnette et l’église de Good-Hope ne connurent, durant dix-sept ans, que les parchemins. Ce fut cependant la cinquième année de ce régime que le Père Séguin demanda qu’on lui achetât des vitres. Mais trois ans se passèrent, et rien n’arriva: ou la lettre, ou l’envoi s’étaient donc égarés. Il renouvela sa démarche, et attendit encore trois ans. Cette fois point de délai: la caisse fut débarquée, solidement clouée et en bon état apparent. On l’ouvrit, pour y trouver toutes les vitres «en miettes». Pas un fragment de verre ne pouvait servir. L’année suivante, le père n’osa plus écrire, attendu que le coût des vitres cassées avait fait un trop grand vide dans son allocation, et qu’il avait des articles plus importants à demander. Heureusement, Mgr Clut vint à passer, en route pour l’Alaska; et, touché de la misère du missionnaire, il lui promit qu’il lui apporterait, à son retour, des vitres qu’il comptait obtenir d’un brave Canadien-Français, M. Mercier, commis du fort Youkon. Mgr Clut repassa par Good-Hope, le printemps suivant, avec la nouvelle que les vitres, données en effet par M. Mercier, avaient été emportées très loin dans les montagnes Rocheuses, mais qu’un matin, au lever précipité du campement, on les avait oubliées, et que l’on n’avait remarqué leur absence que l’après-midi, après avoir sauté un grand nombre de rapides qu’il était impossible de remonter. Mgr Clut voulut réparer cette déconvenue en envoyant un ordre pressant au lac la Biche. Il gagna une année, car, deux ans après, Mgr Faraud remettait les vitres au Père Ducot, qui se rendait à Good-Hope, avec la prescription très appuyée de ne pas les perdre de vue une seule minute, et de les porter lui-même, de ses propres mains, à tous les lieux de déchargement et de rechargement. La nuit du 14 septembre 1875, la brigade atterrissait au fort Good-Hope. Les 300 sauvages, éveillés par les coups de fusil de l’équipage, rallument les feux des bivouacs et donnent la fusillade de bon accueil. Le Père Ducot, tout au bonheur de toucher enfin le rivage de son apostolat, bondit à terre et court, au milieu de cette foule qui acclame le «nouveau petit priant», vers la maison du missionnaire. Malade, le Père Séguin n’avait pu sortir, mais il s’était levé. N’ayant point vu de prêtre depuis plus d’une année, il couvrit de larmes, en l’embrassant, son jeune confrère. Puis, aussitôt: « – Et les vitres! Les avez-vous? – Mais oui, mon Père; et j’ai veillé sur elles comme sur un trésor. – Où sont-elles? Les avez-vous apportées ici? – Oh! Je les ai laissées dans la barge. «Pauvre Père Séguin, continue le Père Ducot que nous citons maintenant mot à mot, il en devint blême! Puis, après quelques instants: «C’est fini! C’est perdu! Ils les auront encore cassées, en les jetant sur la grève!..» Il en était désolé. Rien ne put le rassurer. J’étais stupéfait moi-même de sa désolation, presque scandalisé. Pour quelques vitres de cinq sous pièce, me disais-je! Je ne comprenais rien à sa tristesse, alors. Mais, après quarante années de mécomptes de ce genre mille fois renouvelés, je sais ce que c’est que pareilles déceptions. Elles sont pires que la privation elle-même. Celui qui n’a pas passé par là ne le comprendra jamais… Cette fois, Dieu merci, tout ne fut pas perdu. Le lendemain de bon matin, la caisse arriva parfaitement intacte. Le Père Séguin en était tout radieux de joie.» Et le Père Ducot complète sa narration de 1916 par cette note marginale: «Ceux qui n’ont jamais été obligés d’habiter des maisons n’ayant d’autres fenêtres que des châssis couverts de parchemin, dans un pays froid comme le nôtre, n’ont pas une idée de ce que l’on souffre d’être privé de vitres. Mais les missionnaires du Nord-Ouest, et du Mackenzie en particulier, le savent par expérience. Ils savent apprécier les nombreux avantages de châssis garnis de verre, dans une maison. Elle est mieux éclairée en tous temps, le soleil y pénètre à ses heures, elle est plus chaude en hiver et on y est à l’abri du vent, il faut moins d’huile pour s’y éclairer, moins de bois pour s’y chauffer, il y gèle moins la nuit, et quelquefois pas du tout, on y peut éviter les courants d’air, chose impossible avec des châssis en parchemin. La solitude y est aussi moins triste, le travail plus aisé, la dévotion plus facile, et l’âme plus joyeuse.» Le bon père, qui excellait, comme on le voit, à énumérer les détails d’une situation, aurait pu ajouter que le missionnaire de l’âge de parchemin trouva plus d’une fois, en rentrant de ses voyages d’hiver, ses fenêtres dévorées par les loups, et sa cabane bourrée de neige par la tempête. CHAPITRE V LA LUTTE POUR LA VIE «Le grand obstacle». – De Mgr Clut à Mgr Breynat. – Nul secours du pays, ni des sauvages. – Qu’est-ce que jeûner? – Le sourire de la charité. – La Propagation de la Foi. – «Le travail de tous». – Pour «ne pas mourir de faim et de froid». – Les frères coadjuteurs Oblats. – Pêches d’automne et d’hiver. – Le Travailleur invisible. « – Quels sont les principaux obstacles au progrès de la foi?» A cette question, posée par S. E. le Cardinal Préfet de la Propagande, en 1880, dans une enquête générale sur l’état de leurs églises, aux évêques missionnaires, Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, répondit: « – Le grand obstacle au bien, que nous ne surmonterons jamais suffisamment, c’est la pauvreté. C’est toujours elle qui paralyse notre zèle et nous arrête dans une foule d’œuvres qu’il nous faudrait entreprendre… Un autre grand obstacle, c’est la mauvaise santé des missionnaires. Bien que le pays soit sain, les missionnaires ont tant à souffrir, dans leurs longs voyages surtout, de leur nourriture repoussante et parfois insuffisante, ainsi que de travaux manuels au-dessus de leurs forces, qu’après avoir passé dix ans dans le pays, ils sont, bien que jeunes encore, accablés de douleurs et d’infirmités, et dans l’impossibilité de rendre les services auxquels leur expérience les rendrait propres…» Le diocèse de Mgr Grandin se trouvait alors le plus voisin des commodités de la civilisation. Que répondit à la même question le vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie, dont le territoire ne commençait qu’au nord de Saint-Albert? Nous l’ignorons. Mais, à défaut du document qui nous eût été si précieux, c’est à foison que l’on citerait les lettres adressées par les missionnaires de l’Extrême-Nord à leurs supérieurs pour les renseigner simplement sur la condition de leurs chrétientés. Nous les laisserons dans l’ombre, peut-être dans l’oubli, d’accord certainement avec le souhait de leurs auteurs, qui mirent plus de prix aux conquêtes qu’ils eurent le bonheur de faire au Royaume de Dieu, et qu’il nous faut raconter, qu’à la somme des souffrances que ces conquêtes leur ont coûté. Bornons-nous, pour les temps passés, au témoignage particulier de Mgr Clut, l’évêque auxiliaire d’Athabaska-Mackenzie. Il écrit de la mission de la Nativité, sur le lac Athabaska, mission la plus méridionale du vicariat: …11 mars 1874… Les lettres d’Europe et du lac la Biche sont enfin arrivées. On les attendait avec une vive impatience depuis le 20 février, leur époque ordinaire. Partout, on ne parle que de progrès. Ici, dans notre pauvre Nord, nous allons en sens inverse… En somme, les nouvelles étaient bonnes. Il n’y a qu’une chose qui m’a bien contrarié: c’est que je puis conclure que nos missions vont être dépourvues de tout, au moins durant une année, et que, de plus, elles ne recevront peut-être pas un sac de farine entre elles toutes. Déjà, l’année dernière, nous n’avions reçu que bien peu de marchandises et point du tout de farine. Nous étions donc déjà en profonde disette, et nous le serons bien plus cette année. La raison en est que nous ne recevons que maintenant les commandes faites lors de la guerre. Nous redoutions alors de manquer de fonds nécessaires, et nous les avions réduites de moitié. L’année 1874 même, nous n’avions rien commandé, de sorte que le peu qui devait nous arriver en 1873 a été réparti en deux ans. C’est ce qui fait comprendre le dénuement dans lequel nous allons nous trouver. Quant à la farine, je crains bien que nous n’en ayons pas même cette année pour faire des hosties. Tout cela m’afflige beaucoup, non pour moi, mais pour nos pères, nos frères et nos sœurs de Charité. Que c’est dur pour un père comme moi de voir souffrir les siens, et de ne pouvoir leur donner un simple morceau de pain, cet aliment si commun en pays civilisé, pour les soulager! L’année suivante, 1875, Mgr Clut se trouvait à la mission de la Providence, au nord du Grand Lac des Esclaves, lorsque le courrier d’hiver lui parvint. C’était le Frère Boisramé qui l’apportait du lac Athabaska, où Mgr Clut l’avait envoyé chercher quelques provisions. De fait, le bon frère n’apportait rien que les lettres et son extrême fatigue, après quarante jours de marche à la raquette. Mgr Clut écrivit alors dans son même cahier intime: 21 février. – Les nouvelles d’Athabaska sont bien mauvaises. Il y a disette. Cette disette nous fait grandement craindre que faute de provisions de bouche pour équiper les barges de la Compagnie, nous ne soyons encore menacés de ne rien recevoir. Alors, que deviendraient nos pères et nos frères presque tous malades déjà! Dans quel état de privations serions-nous réduits tous ensemble! Rien pour nous couvrir, rien pour acheter de la viande, pas une livre de farine: telles sont les privations dont nous sommes menacés. Que deviendraient nos missions? Que deviendraient nos orphelins, à la Providence et à Athabaska? Que deviendraient nos écoles? Espérons que la Providence viendra encore à notre secours de quelque manière imprévue. Depuis environ sept ans, nous sommes toujours dans la plus grande incertitude et la plus grande anxiété. Pourrons-nous encore tenir l’année prochaine? N’allons-nous pas manquer de tout? Sur ce cri de détresse poussé au fond du Mackenzie, et comme prolongeant celui de Mgr Grandin, laissons passer quarante-trois ans. Nous sommes en 1918. Le 9 juillet de cette année, les journaux catholiques du Canada publient cette lettre, écrite par Mgr Breynat, débarquant à Montréal, au retour d’un voyage accompli dans les intérêts de son vicariat apostolique: En arrivant de Rome, j’apprends qu’un grand malheur, un vrai désastre vient de frapper nos missions du Mackenzie. Nous nous réjouissions de ce que la construction de la nouvelle voie ferrée des Great Waterways nous avait permis de transporter notre approvisionnement annuel au fort Mac-Murray. Nous avions ainsi évité les 130 kilomètres de rapides de la rivière Athabaska qui, chaque année, engloutissaient ou endommageaient une quantité plus ou moins grande de nos marchandises. Du même coup, nous avions assez économisé pour faire face à la hausse des prix, sans trop avoir à retrancher du peu de confort heureusement introduit dans nos missions, au cours des dernières années. Nos marchandises se trouvaient au pied des rapides, dans un bon hangar. A la débâcle, ce n’eût été qu’un jeu de les expédier à destination. La débâcle se produisit au mois dernier, mais une digue se forma, à 5 kilomètres environ en aval du fort Mac-Murray. L’eau, ne trouvant aucune issue, envahit les deux rives, couvrit le plateau sur lequel est construite la petite ville, et atteignit huit pieds de haut dans notre hangar, qui fut déplacé, malgré sa charge, et faillit être emporté par la glace. Le sauvetage fut pénible et très lent à cause de l’amoncellement de la glace. Ce fut une perte de quinze à dix-huit mille piastres (de soixante-quinze à quatre-vingt-dix mille francs). Un accident analogue, arrivé, il y a trois ans, sur la rivière la Paix, nous contraignit à avoir recours aux petites réserves que chaque mission, à force d’économies, avait pu mettre de côté. Pour comble, nos pêches de l’automne dernier ont été très malheureuses. Ce n’est pas que le poisson ait fait défaut, mais le froid et le vent nous ont empêché de le rendre à destination. Quatre bateaux furent pris dans les glaces et plus ou moins brisés, à une distance variant de 30 à 50 kilomètres de la mission. Le poisson qu’on put sauver dût être transporté à grands frais sur la glace avec des chiens. D’où des dépenses considérables qu’il nous faut maintenant solder, en même temps que celles encourues pour réparer ou renouveler les bateaux. Il y eut, évidemment, l’hiver dernier, un surcroît de privations chez nos missionnaires, nos religieuses, etc. Je n’ai pas reçu une seule plainte. «Nous nous sommes tirés d’affaire du mieux que nous avons pu», se contente-t-on de me dire. Mais comment ferons-nous l’hiver prochain, si nous ne recevons promptement du secours? Trois cents personnes environ dépendent du vicaire apostolique pour la nourriture, le vêtement et le logement. Les besoins sont actuellement si nombreux partout et les appels à la charité si fréquents que j’ai bien hésité à tendre la main. Mais la faim fait sortir le loup du bois, et elle donne aux plus timides le courage de devenir mendiants. Trouvera-t-on mauvais que je vienne en toute simplicité exposer notre situation, et soulever un peu le voile qui cache les dévouements de ces vaillants et de ces vaillantes qui font de plus en plus l’admiration de ceux qui les voient à l’œuvre? Coûte que coûte, je le sais, nos missionnaires tiendront bon, nos religieuses garderont leurs orphelins et leurs vieillards; chacun «fera comme il pourra», avec ce qu’il aura à sa disposition. On ne regarde pas à une privation de plus dans le Mackenzie. Mais n’y aura-t-il pas quelques lecteurs qui se laisseront toucher et trouveront le moyen, fût-ce au prix d’un nouveau sacrifice, de m’aider à diminuer leurs privations?.. Quelques jours après, Mgr Breynat pouvait écrire, tout à l’honneur de la charité canadienne: Les aumônes reçues dépassent de beaucoup ce que j’avais osé espérer. Nous n’arriverons pas sans doute, loin de là, à couvrir toutes nos pertes. Mais si le courant de la charité publique envers nous continue encore quelque temps avec la même générosité, j’entrevois la possibilité de nous procurer, avant l’hiver, les articles les plus indispensables. Et que pouvons-nous désirer de plus en ces temps difficiles! Nos missionnaires, qui n’ont pas perdu l’habitude des privations, sauront se contenter de peu. C’est ce qui a fait leur force dans le passé; c’est ce qui la fera dans l’avenir… Une conclusion s’échappe de ces témoignages des évêques du Nord. La profonde, l’incurable souffrance du missionnaire ne lui vint jamais de sa propre misère. Il s’y attendait. Ses maîtres du noviciat et du scolasticat l’y avaient préparé. Et même cette ressemblance privilégiée avec le divin Pauvre, entrevue par le rêve généreux de son enfance, n’avait-elle pas été l’aimant séducteur de sa vie sacerdotale et apostolique? De bonne heure, et avec la sincérité de saint Paul, il a donc pu dire: scio esurire et penuriam pati, je sais souffrir la faim et le dénuement. L’objet de son inquiétude, de ses labeurs, c’est l’établissement de la foi dans les âmes, son maintien, son progrès, en face des obstacles accumulés contre l’œuvre de Dieu par toutes les forces du pays le plus inhospitalier du monde. Ce n’est pas pour sa propre vie qu’il a lutté et qu’il lutte encore, c’est pour la vie de ses chères missions. On vient d’entendre le chiffre des pertes du désastre du fort Mac-Murray: si nous ajoutons la valeur de ce qui ne fut perdu, nous atteindrons 200.000 francs. Et cette somme doit être trouvée, chaque année, pour le seul vicariat du Mackenzie.[15 - La source capitale de telles dépenses fut toujours la difficulté des transports. Ainsi, en 1876, époque moyenne du premier demi-siècle de nos missions du Nord, Mgr Faraud estimait à 25 piastres (125 francs) le seul transport d’un colis de 100 livres d’Angleterre au lac la Biche, c’est-à-dire environ les trois quarts de la valeur réelle de l’objet.Du lac la Biche au fort Mac-Murray, l’évêque ne pouvait transporter lui-même chaque pièce de 100 livres qu’aux prix de 20 à 25 francs.Au fort Mac-Murray, le tarif de la Compagnie ressaisissait la pièce, à raison d’une piastre (5 fr. 15) de chaque fort-de-traite au suivant: soit 11 piastres de plus pour la mission la plus lointaine. Total: 200 francs de transport par 100 livres.Même à l’époque où l’on put acheter la farine à Winnipeg, au prix de 25 francs le sac, elle revenait à 110 francs, au fort Good-Hope. Un seul parti était de mise alors: se passer d’un tel luxe. C’est ce que l’on fit. Il n’y eut pendant près de cinquante ans qu’un peu de pain pour les grandes fêtes, ou pour les malades gravement atteints. Et même pas toujours.Tous les fonds disponibles servirent à acheter les instruments indispensables, les habits, les articles de traite, l’ameublement. Plus tard vinrent les machines, scieries mécaniques, chaudières tubulaires, hélices, ferrailles volumineuses et lourdes.C’est par là que saignait la bourse du vicariat.] D’où viendront les ressources? D’abord, nullement du pays lui-même, presque inexploité encore. Ses forêts, son pétrole, sa houille, son goudron, son cuivre, son argent, son or seront mis en valeur… Mais dans combien d’années? Quelques indigènes avoisinant la mission commencent à entrevoir que le missionnaire a le droit de compter sur eux. Ils lui portent certains secours. Mais dans tout le passé, dont nous écrivons l’histoire, l’Indien du Nord «travaillant pour le Père», n’a manifesté qu’une âpre exigence à se faire payer, nourrir et habiller, ainsi que sa famille entière, tant que durait son ouvrage. Etait-ce inintelligence, ou dureté sauvage? Non. Il se trouve en Colombie Britannique trois grandes tribus de la même nation dénée, que Mgr Durieu, «ce missionnaire des missionnaires», est parvenu à instruire du devoir chrétien de soutenir le ministre de l’Autel, et qui donnent de bonne grâce, aussi généreusement que les meilleurs fidèles de race blanche. Les Dénés qui fréquentent l’Ile à la Crosse, mission voisine de l’Athabaska-Mackenzie, sont pareillement dévoués au soutien de leurs pasteurs. Les fondateurs des missions de l’Extrême-Nord ne jugèrent pas opportun de prêcher à leurs néophytes la doctrine du support du prêtre. La manie de mendier, que trouvèrent d’ailleurs les missionnaires parmi les sauvages, ne suffisait-elle pas à les décourager dans l’entreprise de faire appel à leur libéralité? Certaines tribus triomphent dans ce métier de quêteurs: « – Un Montagnais peut vous demander jusqu’à votre dernière chemise, avait-on dit au Père Taché, lorsqu’il partit pour sa première mission.» «Et, en effet, écrit-il, à peine installé parmi ses Indiens, l’un d’eux m’aborde un jour, et me dit: « – Donne-moi une chemise. «Je m’en excusai sur ma pauvreté. Il insista; puis, cherchant du doigt le collet de ma chemise: « – En voici une, dit-il, qui est presque nette, et tu dois en avoir une pour la remplacer quand elle sera sale. Donne-moi donc celle que tu as sur toi.» Quelque extravagante que soit la demande du sauvage, si le Père n’y fait droit aussitôt, il peut être assuré de devenir le point de mire de tous les quolibets d’avarice, de mesquinerie, que la riche langue indienne pourra inventer. On raisonnera ainsi sur son refus: « – Le Père avait ce que je voulais. Je lui ai dit: «Donne-moi cela.» Il m’a répondu: « – Non. Je le garde pour l’hiver, afin de pouvoir vous secourir plus tard.» Donc c’est un ladre, le Père. Ah! il ne nous ressemble pas, nous qui ne gardons jamais rien pour nous!» Sans vouloir fournir de fausses armes aux niveleurs bolchevistes, ou cégétistes, il nous faut reconnaître enfin que le trait foncier du caractère de notre Indien, c’est le communisme. L’idée de propriété personnelle se serait-elle développée en sa conscience, laissée à elle-même? A peine a-t-il touché le prix de ses fourrures – une vraie fortune parfois – qu’il convoque tous ses amis, et que la fête bat son plein. En peu de jours tout est dévoré. Un chasseur a-t-il abattu un ours ou un orignal? Aussitôt un feu d’appel s’élève dans la forêt; et la tribu, de toutes parts, accourt au festin. Encore si ces pauvres gens réglaient leurs appétits, ou du moins s’ils pensaient au lendemain, lorsque leur faim est assouvie! De ce communisme sans réserve, de cette intempérance devant la curée, de l’imprévoyance congénitale de la race, et surtout de l’insuffisance d’un gibier disséminé dans les forets boréales, il résulte que le bien-être et l’apaisement de la faim ne sont que de rares trêves dans la vie de nos Indiens, et que, si parfois il recevait de ses enfants un peu de sa subsistance, le missionnaire du Mackenzie, bon saint Vincent de Paul, le leur rendrait bientôt, ajoutant ce surplus aux aumônes de sa bourse et aux dévouements de sa tendresse. Cette autre question était posée aux évêques-missionnaires par la Congrégation de la Propagande, en 1880: « – Quelles sont les maladies les plus ordinaires? « – La maladie la plus commune, répondit encore Mgr Grandin, et je puis dire la plus dangereuse, est assurément la faim. La disette dans mon diocèse est comme la persécution dans l’Eglise: elle existe toujours en quelque point. Je suis certain qu’il n’est pas un enfant sauvage de sept ans qui n’ait passé plusieurs jours sans manger.[16 - Les missionnaires, expliquant et recommandant le jeûne eucharistique, la veille d’une communion, ont souvent entendu cette réflexion:– Comment veux-tu que je mange? Il y a deux jours, quatre jours, que je n’ai plus rien à manger!] Beaucoup, pour ne pas mourir, mangent des aliments gâtés, des racines et des plantes. Le sauvage poussé par la faim mange ses vêtements de cuir, sa tente, etc… Le sauvage infidèle mange sa femme et ses enfants. Ce n’est pas seulement le sauvage qui souffre de la faim; le missionnaire aussi est exposé à des jeûnes rigoureux, surtout dans les voyages; lui aussi est obligé d’en venir aux expédients pour sauver son existence. L’hiver dernier encore deux pères de la partie sud-ouest du diocèse se sont trouvés dans la nécessité de manger du loup empoisonné (on tue les loups avec un poison très actif), du chien et une foule de choses dont on ne croirait pas que l’homme pût se nourrir…» La famine est donc, en définitive, la noire souveraine de ces immensités perdues. C’est dans sa main spectrale qu’il faudrait placer la plume qui raconte la vie du Nord, pour mettre les descriptions d’accord avec la vérité. C’est elle qui règle la marche des groupes nomades à travers les steppes et les bois. C’est elle qui décime les familles, les tribus, la nation. C’est elle qui extermine des camps entiers, dont on retrouve les cadavres en débris sur le sol, à la fonte des neiges. C’est elle qui nous apprendrait sans doute ce que sont devenus tels commerçants, tels explorateurs, tels serviteurs de ceux-ci, dont les survivants ont raconté qu’ils s’étaient perdus dans la poudrerie, mais dont les Indiens, reconnaissant un jour les restes sanglants, se disent entre eux que les plus faibles furent mangés par les plus forts. Un mot de notre langue française, dont le sens va s’adoucissant de plus en plus pour nous, se conserve du moins, avec sa rigueur, dans les langues sauvages du Nord: jeûner. Jeûner, c’est n’avoir plus mangé pendant des jours, pendant des semaines quelquefois. Lorsque le dernier chasseur est rentré, sans avoir «rien vu», et qu’il n’y a plus d’espoir, les faméliques, dévorés par la fièvre de leurs entrailles et par la combustion du froid, s’acheminent, aidés de deux bâtons, vers le poste de la Compagnie, ou vers la maison du missionnaire. Plusieurs tombent, au milieu du long voyage, et les loups, qui suivent par instinct ces tristes caravanes, en font aussitôt leur proie. Quelques-uns arrivent au fort, ou s’en approchent assez pour faire «avertir les Blancs». A ces cadavres qui se traînent, convient littéralement la parole de Job, que nous redisons à l’office de la Commémoraison des morts: Pelli meæ, consumptis carnibus, adhæsit os meum, et derelicta sunt tantummodo labia circa dentes meos! Les yeux dilatés et sans regard dans leur grand cercle noir, les dents sèches et longues dans leurs gencives exsangues, les lèvres collées sur leurs mâchoires, la peau mate, terne, plissée jusqu’aux ongles, ils viennent tomber aux pieds du missionnaire, n’ayant même plus la force d’exprimer une plainte, une prière… L’infécondité d’un sol éternellement glacé, l’extrême isolement des régions arctiques, la misère presque permanente des sauvages: voilà donc le vrai cadre de vie et d’action où notre sympathie doit voir cinquante missionnaires, autant de religieuses enseignantes ou hospitalières, et des centaines de vieillards, d’orphelins et de malades, les yeux levés au ciel vers le Dieu des pauvres, les bras tendus, par delà leurs neiges et leurs glaces, vers les pays plus doux, vers la charité, capable de donner un peu de son or et beaucoup de son cœur. Eh bien! le Dieu des pauvres et des orphelins a entendu cette prière. La charité, «vierge, pure et féconde», n’a jamais cessé de sourire, depuis soixante-quinze ans, sur ce désert de la désolation. Voici, en tête de la bienfaisance, l’œuvre éminemment catholique de la Propagation de la Foi. On sait quelle patrie fut son berceau et quelle même nation l’alimente toujours, plus abondamment que toute autre, quels que soient ses malheurs, et quelles que soient les persécutions qu’y déchaînent les légions du mal contre ceux qui donnent à la «propagation de la foi catholique» le meilleur de leur argent, de leurs travaux et de leur sang. Sans le secours de la Propagation de la Foi de Paris et de Lyon, les missions du Nord-Ouest américain, les missions de l’Extrême-Nord, en particulier, n’eussent jamais été. Les missionnaires, venus plus tard avec le développement de ces contrées, eussent trouvé tous les Indiens gagnés au protestantisme ou définitivement enracinés dans le paganisme. Mgr Taché, premier archevêque de Saint-Boniface, récapitulant les événements de sa carrière apostolique, s’en exprimait ainsi: « – Pour se faire une idée juste de la position des nôtres, il faut se souvenir que la plupart de nos missions ont été commencées dans des forêts presque inaccessibles et au milieu de sauvages pauvres, grossiers et alors païens. Les allocations de l’œuvre admirable de la Propagation de la Foi, aidées plus tard de celles de la Sainte-Enfance, ont été nos seules ressources pendant de longues années.» La Sainte-Enfance continue à aider la Propagation de la Foi par des contributions considérables. Beaucoup d’orphelins lui doivent leur salut. L’Œuvre Apostolique se dévoua également. L’année 1873-1874, elle préserva même de la disette tout le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Elle soutient et développe encore son précieux concours. Est-il besoin d’ajouter qu’à la lecture des rapports publiés sur nos missions glaciales, d’autres âmes généreuses se sont attendries; et que, de tous les points du monde, des aumônes sont parvenues aux évêques missionnaires, obole de la veuve le plus souvent, et si agréable à Dieu, don matériellement plus large quelquefois du riche: toutes offrandes qui se présentent sous la parure exquise de la reconnaissance surnaturelle, pour l’honneur d’avoir pu servir le bon Dieu dans ses pauvres. Une des dernières lettres disait: « – Merci, Monseigneur, d’avoir bien voulu accepter ma modeste contribution pour vos chers pauvres.» Sur ces uniques secours, secours assurés de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance, secours instables de la charité privée, les missions du Nord, avec leurs deux orphelinats-hôpitaux, vécurent jusqu’en 1899. A cette date, le gouvernement canadien offrit aux sauvages de l’Athabaska, et, l’année suivante, aux tribus voisines du Mackenzie, une sorte de traité, aux clauses duquel les Indiens abandonnaient certains droits sur leur terrain. Des compensations que proposait le gouvernement, la principale était une allocation en faveur des écoles, allocation déterminée pour un nombre d’enfants fixé d’avance. Ce fut le signal de la grande marche. Couvents, orphelinats, hôpitaux, pensionnats, écoles rurales se multiplièrent. Le Mackenzie compte aujourd’hui six de ces établissements, confiés aux Sœurs Grises; et l’Athabaska huit, confiés aux Sœurs de la Providence.[17 - Ces deux congrégations de religieuses ont été fondées au Canada: les Sœurs Grises en 1737, les Sœurs de la Providence en 1843.] Mais aussi, comme il en a été depuis la fondation de l’Eglise par Notre-Seigneur, le zèle des apôtres de l’Extrême-Nord a devancé démesurément leurs moyens d’action; et voilà comment le problème de la subsistance des œuvres, loin de se résoudre, s’est compliqué, et que jamais les missionnaires ne se sont vus chargés de tant de soucis. Mgr Grouard, ne parlant que de son vicariat d’Athabaska, écrivait, en 1905: Le nombre des enfants dans nos écoles est de 312, y compris les 18 de l’école du Père Josse. Le gouvernement donne des subsides pour 100 enfants sauvages. C’est la même somme accordée aux écoles du Manitoba et du Nord-Ouest, sans tenir compte de l’énorme différence des situations, et, par conséquent, elle est de beaucoup insuffisante. Cependant nous sommes heureux d’obtenir ce secours, sans lequel on n’aurait même pas songé à fonder les trois nouveaux couvents. La Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance, quelques revenus et le travail de tous permettent de soutenir ces œuvres. Le travail de tous. Ces simples mots de l’humble prélat, sur lesquels glisserait si rapidement la lecture, entr’ouvrent sous nos yeux, la mine profonde qui recèle le capital foncier des institutions apostoliques de l’Extrême-Nord. Le travail de tous, c’est-à-dire le travail de l’évêque lui-même, le travail du simple prêtre, le travail de la Sœur Grise, le travail de la Sœur de la Providence, et surtout le travail du frère convers Oblat de Marie Immaculée. Travail d’économie d’abord. Il alla si loin que les religieuses se confectionnèrent quelquefois des robes grises avec des sacs de toile d’emballage hors d’usage, tandis que les missionnaires se taillaient leurs vêtements dans la peau des animaux sauvages. Pas un meuble indispensable de nos jours encore, dans ces résidences ensevelies sous les neiges. Durant les longues soirées de l’hiver, une seule petite lampe s’allume et se pose sur le milieu de la table «de famille». A l’heure prescrite par la règle pour le silence et le recueillement, elle voit la communauté entière lui former couronne, chacun lui tournant le dos, afin de lui prendre quelques rayons pour son livre d’étude ou de prières. Travail d’activité incessante, dans les rudes ouvrages. Mgr Grouard les racontait de la sorte, 36 ans après l’érection du vicariat apostolique d’Athabaska-Mackenzie, au chapitre général de 1898[18 - Le chapitre général est une assemblée tenue périodiquement, dans la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Le Supérieur Général, ses quatre Assistants, les Vicaires Apostoliques et les Supérieurs Provinciaux du monde entier, ainsi qu’un Père délégué par chaque vicariat ou province, y viennent, dans des réunions intimes, exposer leurs succès, leurs déceptions, leurs espérances et leurs demandes.]. «Les travaux de tous genres s’imposent aux Pères comme aux Frères. Instruire nos sauvages, et pour cela étudier leurs langues; faire des livres qu’il nous faut imprimer et relier; confesser, visiter les malades à des distances parfois considérables, soit en hiver, soit en été; faire l’école là où la chose est possible: voilà, comme partout ailleurs, la besogne des missionnaires du Nord. Mais ils sont obligés aussi de se livrer à une foule d’autres travaux pour se procurer leur maigre subsistance, ou pour se mettre à l’abri du froid. «En conséquence, ils aident les Frères à la pêche, aux bâtisses, au bûchage, etc… et au jardinage, là où le sol peut se cultiver avec quelque chance de succès. «C’est dire que les soucis de l’existence matérielle, la lutte pour la vie prennent une très grande part dans nos occupations. Et qu’on veuille bien remarquer qu’il ne s’agit pas seulement de se procurer quelque bien-être ou de vivre plus ou moins confortablement, cela ne vaudrait pas la peine d’en parler; mais qu’il s’agit réellement de ne pas mourir de faim et de froid. «Personne n’est donc dispensé du travail, s’il veut vivre dans nos missions. Nous ne pouvons pas y manger notre pain à la sueur de notre front; mais il faut suer pourtant pour nous procurer soit une patate, soit un poisson, soit un morceau de viande sauvage. «Cependant, dans les missions où nous avons des établissements de religieuses avec écoles et orphelinats, les difficultés de l’approvisionnement sont beaucoup plus grandes que là où un père réside seul avec un frère. C’est pourquoi nous avons besoin d’y entretenir un personnel plus nombreux, surtout un fort contingent de frères convers, sans lesquels ces œuvres seraient impossibles.» Nous n’insisterons pas ici sur ces dévoués auxiliaires du prêtre missionnaire, les frères convers Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «Литрес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/book/duchaussois-pierre-jean-baptiste/aux-glaces-polaires-24621845/chitat-onlayn/) на Литрес. 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Chaque année, tous les bourgeois remettent leurs retours (apport des pelleteries), avec l’état de leurs comptes, au gouverneur, qui ne manque pas de promouvoir les plus habiles et de faire descendre les autres. Or, les districts d’Athabaska et du Mackenzie, champ d’action des missionnaires dont nous avons à raconter les travaux, se trouvaient les derniers dans l’échelle des districts. C’est donc à leur tête qu’il fallait s’attendre à trouver les hommes les plus décidés au succès. 3 Fervents chrétiens avant tout, les découvreurs français du Canada firent aller de pair la colonisation et l’évangélisation. François I , sur le rapport de Jacques Cartier, voulut «convertir les sauvages à la foi, et établir ses sujets au milieu d’eux». Champlain, que sa grande âme de catholique et de patriote a fait appeler «le véritable fondateur de la Nouvelle-France», réalisa le désir de Jacques Cartier et du roi de France, en obtenant les premiers missionnaires. Après lui, tous les explorateurs furent accompagnés, sinon précédés, par le prêtre. Les Récollets arrivèrent en 1615, les Jésuites en 1625, les Sulpiciens en 1657. En 1659, le vicariat apostolique de Québec, plus vaste que l’Europe, fut érigé. Deux cent soixante ans plus tard, le 2 avril 1918, S. Ex. Mgr Stagni, quatrième nonce apostolique au Canada, pouvait écrire, dans sa lettre d’adieu à S. Em. le cardinal Bégin, archevêque de Québec, et aux 43 archevêques et évêques de la Puissance du Canada et de Terre-Neuve: «Votre nation, dont l’univers entier vante la culture intellectuelle et les progrès matériels, s’est acquis une réputation plus invincible encore dans le domaine religieux. La hiérarchie catholique, laquelle n’y remonte même pas à trois siècles, se pare chaque jour d’une gloire et d’un éclat nouveau, tant par le nombre que par l’éminence des vertus de ses membres.» On ne pouvait, en moins de mots, ni avec plus d’autorité, exprimer la rapidité du jeune continent à passer de l’état primitif à l’état d’une nation complètement européenne, au prestige mondial et au catholicisme florissant. 4 Trois autres grandes tribus dénées se trouvent dans la Colombie Britannique: les Porteurs, les Chilcotines, les Babines. Ils ont été évangélisés, eux aussi, par les Oblats de Marie Immaculée. Le R. P. Morice, O. M. I., en a savamment traité en divers ouvrages: Au Pays de l’Ours Noir, Essai sur l’Origine des Dénés, Histoire de l’Eglise catholique dans l’Ouest Canadien (4 vol.), etc… 5 Nous transcrivons quelques observations du Père Petitot: Les divisions les plus considérables – en nombre, mais non en qualité – de la race dénée sont «dans le sud des Etats-Unis, où elles sont connues sous le nom de Navajos et d’Apaches. Ces tribus ont dû être séparées de celles de l’Extrême-Nord, à l’époque des guerres générales entre les Indiens.» Outre les tribus que nous avons énumérées, il y a, dans le Mackenzie, les Sékanais, les Mauvais-Monde, les Gens de la Montagne, etc. Nous les rencontrerons plus tard; mais ce ne sont que des fragments, distincts de nom plus que de réalité, des tribus sus-mentionnées. «Chaque tribu dénée parle son dialecte; mais la souche mère n’a point été trouvée en Amérique. Les dialectes sont à cette souche perdue ce que sont à notre latin le français, l’italien, l’espagnol, le provençal. «Les langues dénées rentrent évidemment par leur caractère général dans les idiomes américains dont la tendance est d’accumuler une multitude d’idées dans un seul mot. C’est ce que de Humboldt a appelé agglutination, et Duponceau polysynthétisme. Le Déné, en effet, n’analyse point ses impressions, il les groupe en idées complexes. Il n’a point du tout conscience d’une analyse logique. La synthèse gouverne tellement toutes les formes du langage qu’elle se reflète même dans son écriture: toutes les lettres ne présentent qu’une enfilade de caractères placés à la suite les uns des autres, sans solution de continuité. Le discours revêt même cette forme, et les idées les plus incompatibles y sont liées entre elles sans aucune transition. C’est comme le jeu d’une navette qui ne s’arrête pas pour tisser une étoffe multicolore… Même agglutination dans les mots que dans les phrases, agglutination qui comporte des élisions très embarrassantes lorsqu’il s’agit de distinguer la racine de ce qui n’est qu’accidentel. «La langue des Dénés présente cependant cette particularité qu’elle est, en partie, monosyllabique ou inorganique, comme l’est par exemple le chinois, et probablement toute langue primitive. Tous les mots racines ne sont que des monosyllabes. J’en ai déjà réuni 745 (en 1867), dont 233 sont dépouillés de toute particule. De ces monosyllabes dériveront tous les autres mots. «Comme dans la langue chinoise encore, le ton, l’inflexion de la voix changeront du tout au tout la signification de certains mots dénés, qui s’écrivent de la même manière. La prononciation de ces mots et d’une infinité d’autres exige une grande délicatesse d’articulation, une grande précision dans l’intonation et dans l’observance de la quantité prosodique. «Cette prononciation comporte, en outre, presque toutes les difficultés des langues connues. Elle a des chuintantes, des clappantes, des dentales et des hiatus qui ont fait le désespoir de bien des gens. «Chose remarquable aussi, il y a peu d’emploi des labiales: le jeu des lèvres est presque nul. Un Déné, les lèvres légèrement entr’ouvertes et sans desserrer les dents, parlera avec une vélocité étonnante et fera entendre les sons les plus heurtés.» Les langues du Nord, comme les autres, furent apprises par les premiers missionnaires, au seul moyen de leurs observations personnelles. Ils en ont rédigés les dictionnaires et les grammaires. Parmi les maîtres en langues dénées, il faut citer Mgr Grouard, Mgr Breynat, les Pères Petitot, Laurent Legoff, Morice. Un ministre protestant, M. Evans, inventa, pour l’écriture du langage, un système de caractères syllabiques, hiéroglyphiques, qui fut universellement adopté. Spécimen d’écriture Syllabique AVE MARIA EN LANGUE MONTAGNAISE Traduction littérale Par toi je laisse aller mon esprit (à la joie) Marie, très-bien Celui qui-a-fait-la-terre t’aime, ton cœur près-de il est, toutes femmes par dessus tu-es grande, et Jésus, il-a-été dans-ton-sein. Lui seul est grand. Sainte Marie, Le-Puissant sa mère tu es, nous-sommes-mauvais, quand même pour nous prie maintenant et quand nous mourrons à la veille. Très bien c’est ainsi si c’était. 6 Il est curieux de constater que tous ceux qui se servent de chiens ne leur parlent que français. Et ces mots sont quelquefois les seuls que les Anglais et les Indiens connaissent de notre langue. Nouvelle trace évidente des coureurs-des-bois français. 7 Destinés à mûrir, disons-nous. C’est que malgré la chaleur continuelle, ils n’en ont pas toujours le temps. Le sol, dont aucun été n’a jamais amolli les profondeurs glacées, refroidit les racines; et il est nécessaire que pendant la courte saison chaude, ni la sécheresse, ni les orages ne viennent retarder une croissance qui ne résisterait pas aux gelées précoces, qui suivent pas à pas le soleil. En juillet 1915, au fort Smith, la plus méridionale des missions du Mackenzie, on a vu les pommes de terre geler complètement en une nuit de moins de trois heures, entre deux journées torrides. 8 Des 30.950.000 hectares que couvrent les lacs connus du Canada entier, le seul vicariat du Mackenzie en compte 7.564.000. 9 Les montagnes qui enclavent le Nord-Ouest et le Nord marchent, du sud au nord, en deux groupes parallèles: les Laurentides à l’est, les Rocheuses à l’ouest. Les Laurentides, parties de la rive gauche du Saint-Laurent, envahissent en tous sens les provinces de Québec et d’Ontario, se blottissent le long du Manitoba oriental contre la baie d’Hudson, et vont expirer à la mer Glaciale, en dunes à peine surélevées. Les Rocheuses alignent et emboîtent leurs monts neigeux en une symétrie tellement semblable à celle de nos vertèbres osseuses que les sauvages les ont pittoresquement appelées: l’épine dorsale de la terre. De l’épine dorsale rocheuse, s’échappent des côtes régulières de montagnes, qui escortent, jusqu’à l’océan Pacifique d’une part, et jusqu’au fleuve Athabaska-Mackenzie d’autre part, nombre de rivières issues des glaciers centraux. Les Laurentides, de leur côté, envoient leurs rivières à la baie d’Hudson et à l’océan Atlantique, dans des cortèges montagneux analogues à ceux des Rocheuses. Qu’un éboulis de ces montagnes entrave tout à coup la rivière; qu’une veine transversale s’oppose à son cours: c’est la lutte du cours d’eau contre l’obstacle, c’est le rapide. Mais comment les fleuves des plaines, comme la Saskatchewan, l’Athabaska, la rivière des Esclaves, la rivière de la Paix, qui n’ont eu besoin des montagnes que pour naître, vont-elles se former des rapides aussi fougueux que les rapides des rivières essentiellement montagneuses elles-mêmes? Précisément par l’intrusion des filons ramifiés, qui vont des Laurentides aux Rocheuses, et des Rocheuses aux Laurentides, pour les relier entre elles. Le fleuve des prairies, ou des bois, habitué au cours tranquille qu’il s’est tracé dans les terres friables, rencontre ces filons pierreux et doit en dompter la résistance. 10 «Voici, continue le Père Petitot, l’énumération des lacs et des rivières que l’on suit durant cet itinéraire qui, à lui seul, peut déjà être considéré comme un très long voyage: rivière Rouge, lac Winnipeg, rivière Saskatchewan, lacs Travers, Bourbon et Vaseux, rivière du Pas, lacs Cumberland et des Epinettes, rivière Maline, lac Castor, rivière la Pente, lacs des Iles, Héron, Pélican et des Bois, Portage du Fort-de-Traite, rivière des Anglais (Churchill), lacs de l’Huile, d’Ours, Souris, Serpent, du Genou, Primeau et de l’Ile-à-la-Crosse. Après avoir traversé ce dernier bassin d’un bout à l’autre, nous pénétrons, par un canal naturel d’eau stagnante, improprement appelé rivière Creuse, sur les lacs Clair et du Bœuf, d’où nous gagnons le lac la Loche, par la rivière du même nom. C’est à l’extrémité de ce dernier lac que s’élève le coteau du Portage la Loche… Sur le versant Septentrional du portage, nous nous trouvons dans le district d’Athabaska.» 11 V. Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord du Canada, chap. v. Librairie Beauchemin, Montréal, et Œuvre des missions, 4, rue Antoinette, Paris – 18 . 12 La Saskatchewan est la grande artère de la prairie. Elle en recueille toutes les rivières pour les conduire au lac Winnipeg, lequel s’épanche dans le fleuve Nelson, qui se jette dans la baie d’Hudson. La Saskatchewan n’unit ses deux branches qu’à l’est de Prince-Albert. La branche nord a sa source au mont Brown, à côté de celle de l’Athabaska. La branche sud jaillit des montagnes Rocheuses aussi, mais presque sur la ligne des Etats-Unis. La Saskatchewan, très sinueuse toujours, coule de l’ouest à l’est. 13 Un des traits qui «égayèrent» ce voyage de 1880 dans la prairie eut pour acteur principal, dit-on, S. G. Mgr Joussard, coadjuteur actuel, avec future succession, de Mgr Grouard, vicaire apostolique d’Athabaska. Tout jeune missionnaire, plein d’une ardeur qui ne s’éteindra qu’avec sa vie, le Père Joussard avait caracolé, autour de la brigade, sur un branco, cheval demi-sauvage de l’Ouest. Le soir, il s’endormit, lassé, à sa place de la couche commune, occupée par une dizaine de missionnaires. Mais la chevauchée, faut-il penser, continua dans son rêve. Tout à coup, il crut sentir sous sa main une crinière. Il la saisit, en criant: – Hue donc! Un «Aïe!» formidable réveilla la prairie: C’était la barbe de S. G. Mgr Clut, son voisin, qu’il avait empoignée. 14 Le nom de Saint-Alphonse avait été inspiré par la reconnaissance envers les Pères Rédemptoristes, qui avaient généreusement promis la moitié de la somme que coûterait le bateau. 15 La source capitale de telles dépenses fut toujours la difficulté des transports. Ainsi, en 1876, époque moyenne du premier demi-siècle de nos missions du Nord, Mgr Faraud estimait à 25 piastres (125 francs) le seul transport d’un colis de 100 livres d’Angleterre au lac la Biche, c’est-à-dire environ les trois quarts de la valeur réelle de l’objet. Du lac la Biche au fort Mac-Murray, l’évêque ne pouvait transporter lui-même chaque pièce de 100 livres qu’aux prix de 20 à 25 francs. Au fort Mac-Murray, le tarif de la Compagnie ressaisissait la pièce, à raison d’une piastre (5 fr. 15) de chaque fort-de-traite au suivant: soit 11 piastres de plus pour la mission la plus lointaine. Total: 200 francs de transport par 100 livres. Même à l’époque où l’on put acheter la farine à Winnipeg, au prix de 25 francs le sac, elle revenait à 110 francs, au fort Good-Hope. Un seul parti était de mise alors: se passer d’un tel luxe. C’est ce que l’on fit. Il n’y eut pendant près de cinquante ans qu’un peu de pain pour les grandes fêtes, ou pour les malades gravement atteints. Et même pas toujours. Tous les fonds disponibles servirent à acheter les instruments indispensables, les habits, les articles de traite, l’ameublement. Plus tard vinrent les machines, scieries mécaniques, chaudières tubulaires, hélices, ferrailles volumineuses et lourdes. C’est par là que saignait la bourse du vicariat. 16 Les missionnaires, expliquant et recommandant le jeûne eucharistique, la veille d’une communion, ont souvent entendu cette réflexion: – Comment veux-tu que je mange? Il y a deux jours, quatre jours, que je n’ai plus rien à manger! 17 Ces deux congrégations de religieuses ont été fondées au Canada: les Sœurs Grises en 1737, les Sœurs de la Providence en 1843. 18 Le chapitre général est une assemblée tenue périodiquement, dans la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Le Supérieur Général, ses quatre Assistants, les Vicaires Apostoliques et les Supérieurs Provinciaux du monde entier, ainsi qu’un Père délégué par chaque vicariat ou province, y viennent, dans des réunions intimes, exposer leurs succès, leurs déceptions, leurs espérances et leurs demandes.