Barnabé
Ferdinand Fabre




Ferdinand Fabre

Barnabé



Je dédie ce livre à HECTOR MALOT,

Comme un témoignage de mon amitié.

    FERDINAND FABRE.

Septembre 1874.




PRÉAMBULE


…C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de nos contrées, va perdre singulièrement!

Mon Dieu, je sais bien que les Frères libres de Saint-François, comme aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes voisines sortir du cabaret de la Grappe-d’Or en titubant, en se bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des chemins…

Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller «dodelinant de la tête et marmottant de la bouche,» ne scandalisaient en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses, pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces faiblesses les ont perdus.

Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si charmantes?

En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants avec les chasseurs!

Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme «gai et bien délibéré.» Les curés exigeaient bien du candidat certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion, qu’il fût célibataire ou veuf… Mais il avait beau réunir les conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était impitoyablement rejeté.

«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,» dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de Saint-Michel.

Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites cévenols.

La Confrérie des Frères libres de Saint-François, qui vient de disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.

Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon, les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.

Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et d’autorité, sous le vocable d’«ermites», s’en impatronisèrent les maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de Frères libres de Saint-François.

Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel, veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans, recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la mission expresse de les «édifier». La célèbre abbaye de Joncels pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.

A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.

Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer la messe, au jour marqué des processions.

Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans – tantôt le maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du village – qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou de Notre-Dame de Cavimont.

Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.

En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et finirent par fermer les yeux.

C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse, que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.

Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement de la compromettre et de la déshonorer.




LIVRE PREMIER

LA COMÉDIE





I



M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf

Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals, Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de l’énorme chapelet.

– Frère, une image!.. Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!

Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon nom.

– Voilà notre maison, répondais-je levant la main.

Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père, un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!..

J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg Saint-Louis.

– Hé! frère Barnabé!.. Hé! frère Venceslas!.. Hé! frère Barthélemy!.. Hé! frère Adon!.. Hé! frère Agricol!.. Hé! frère Gratien!.. m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils passaient et battant joyeusement des mains.

Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades – des gamins ébouriffés – m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore chassé la naïveté.

– Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.

En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites, qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses, et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à la comédie.

Ah! la comédie!..

Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose, s’appelait la comédie. Une représentation de Sainte Geneviève de Brabant ou l’Innocence reconnue, dans un vaste hangar de la rue du Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de la grande rue, comédie, toujours comédie!

A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule! Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi, soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.

Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski, frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi. Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs, manquait-elle de pâtisseries: – «Barnabé!» lui criait-on. – Il partait. Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse vu. Puis il possédait un âne… oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la bride de Baptiste à la main. Le brave homme!

Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.

Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners en un coin de la Grappe-d’Or, tandis que ma famille, inquiète, me cherchait par toute la ville!

Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.

Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831; s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier, lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de Cavimont…

J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de première nécessité.

Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier, le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages de l’Epitome, et me recommanda au chapitre.

M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de la Bérésina, – pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant d’autres! – n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis, quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché, noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.

– Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!

Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.

Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal, maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place et de marcher? Ah! mauvais cœur!.. Sur un chariot attelé d’un gros cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier, dit Braguibus, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur… Ah! j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian…

On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles, je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis l’oreille. Plus rien…

Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands blocs granitiques du mont Caroux. – Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas qui ne paraissait point. – Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.

On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.

Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma respiration.

– Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère Barnabé de sa voix de basse profonde.

– C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.

– C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un sacrilége!

Ils s’éloignèrent.




II



Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers

Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me montrer, – Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus rien à craindre, – mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.

Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais, après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.

La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde. Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.

J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes terreurs obsédantes – il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable – finirent par avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens ont traqué, – quels chiens féroces que nos pensées! – et qui retrouve enfin son trou.

Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front, comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme Benoît… Comment les aborder? – Si je partais pour Notre-Dame de Cavimont? – L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau, je sautai sur le chemin.

– Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.

Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir le bicorne d’un gendarme.

– Je ne fais rien… je ne fais rien…

– Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice tranquille.

– La justice!.. la justice!..

Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau.

Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher.

Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du repas.

– Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires voyant mon front ruisselant.

– Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire… balbutiai-je.

Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.

– Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, pétiot? me demanda Barnabé en m’allongeant une tape amicale sur la joue.

– J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant la question, et comme ces hommes de la Catalogne ont perdu l’ours qui leur restait, cette après-midi on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre Baptiste?

– Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher ma bête au poteau et la laisser tranquillement dévorer!

– Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, dis-je.

Mon père entra.

Une fois la soupe dépêchée, – à Bédarieux, on la mange à midi, – chacun respira.

– Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui.

– La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne l’a pas saisi.

– Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas. Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils sont si bêtes!..

– Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire. On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes. Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache…

Il s’arrêta court.

– Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur l’ermite de Saint-Michel… Cette aventure n’est pas à votre louange, et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de Saint-Pons.

Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette, et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère venait de lui servir.

– Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes, vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la raconte de mille façons.

– Voici la vérité vraie, dit mon oncle.

Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:

– Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint d’une affection de la gorge qui, pour le moment, n’offre rien de grave, je le crois, mais qui vous condamne à de grands ménagements…

– Pourtant, mon ami… hasarda le pauvre saint homme, pris brusquement d’une légère toux.

– Vous voyez… vous voyez, s’écria le docteur, voilà une quinte! Quand je vous le disais!.. Taisez-vous, je vous en prie, et au besoin je vous l’ordonne… Barnabé parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop mal pendue, notre Frère… Allons, Barnabé!

L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. Heureux de saisir la balle au bond, avant d’avaler le morceau qui lui emplissait la bouche:

– Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune? barbouilla-t-il.

– Nous le connaissons, répondirent mon père et M. Anselme Benoît.

– Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, et travaille présentement à Moret, département du Jura, un pays aussi loin des Aires que Pâques est loin de la Trinité. S’il vous faut son adresse, il demeure rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier…

– Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme Benoît, prêt à se fâcher. Parlez-nous de Venceslas Labinowski et laissez à tous les diables Félibien Lavérune avec son bourrelier.

– Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile à intimider, figurez-vous donc que, toutes les fois que je vais à Béziers, – ce qui m’arrive de cent en quarante, car les quêtes ne rapportent pas un fétu de ce côté-là, – je n’en reviens jamais sans être allé boire un coup chez M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, c’est là que Félibien apprit son métier; puis ce sont des gens si bien éduqués, ces Briguemal! Madame Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or fin, s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre… Pour lors, voici qu’avant-hier, vers les onze heures du soir, après avoir mis à sec, de compagnie avec M. Briguemal, trois bouteilles de vin blanc de Maraussan…

– Trois bouteilles! se récria mon oncle.

– Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles d’apothicaire…

– Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.

– Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’Auberge des Deux-Mulets, où m’attendait Baptiste, quand, traversant la Place de la Citadelle, devinez qui j’aperçus sous les arbres de la promenade?.. Pardi! Venceslas… Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un coup d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, ni pèlerine, ni chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, je vous prie, un monsieur, le cigare à la bouche et la canne à la main. Etait-ce possible, paradis du Seigneur? Le maraussan – un coquin de vin tout de même qui fait des siennes sans en avoir l’air – ne m’avait-il pas brouillé les vitres? Comptez que ce n’était pas tout: notre homme se pavanait comme un roi, tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet à rubans… Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi qui ai voyagé, une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et deux fois jusqu’à Rome, je vous apprendrai qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures sans conduite ni religion qui…

– Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement d’yeux qui me désignait.

L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet scabreux, demeura tout interdit.

– Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit M. Anselme Benoît.

Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.

– Il y a au bout de la promenade de Béziers le piédestal de la statue de Paul Riquet, un homme tout en bronze, à ce que l’on dit, de pied en cap… Vous allez voir… Semblablement au renard qui cherche son terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, et, n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du fait, je l’observai attentivement… Monsieur le curé, fâchez-vous si vous ne pouvez retenir votre colère: tout d’un coup, comme il n’y avait pas grand monde rôdant par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!..»

– Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon oncle.

– Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une ni deux; je sautai de ma cachette et posai cinq doigts au collet du Frère de Cavimont.

« – Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui criai-je.

« – Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de me répondre.

« – Comment, misérable, tu ne vois pas que tu déshonores le métier?

« – Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, on n’a pas le droit de se promener avec sa sœur?

« – Ta sœur!.. Est-ce que les sœurs ont des écharpes de soie et des bonnets à rubans? Tu crois donc parler à un conscrit? Tu crois donc que je ne connais pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est que j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département du Jura; et je saisies femmes par cœur, les honnêtes aussi bien que…»

– Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours à l’affût de quelque énormité.

« – Les honnêtes et les autres…» Mais comme je ne le lâchais mie, et que mon poignet commençait à lui peser lourd sur la poitrine, sans que j’y prisse méfiance, Venceslas passa une de ses jambes à travers les miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, pareillement à Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, et nous nous trouvâmes séparés. Seulement lui disparaissait dans une ruelle obscure avec sa Catherine, tandis que moi, étendu comme une bête morte sur le gravier de la promenade, je ramassais un à un mes quatre membres endoloris et essayais de les faire jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de la chose. C’est un coup de la Pologne sans doute… Je pus enfin me relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, secouer la pauvre soutane que me donna M. le curé, tout endommagée par la chute, et me traîner jusqu’à un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je fus assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez comme coule l’eau claire de ma fontaine de Saint-Michel… Ah! scélérat de Venceslas! si nous nous rencontrons jamais à la fourche de deux chemins!..

Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse envie de rire. Quant à M. Anselme Benoît, moins discret, il éclata bruyamment.

Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. Le paysan, que l’ignorance où il se débat rend ombrageux, a comme nous la peur terrible du ridicule. De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la colère pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme Benoît, placé en face de lui; puis, lestement, projetant son bras par-dessus la table, il le saisit à l’épaule et le secoua.

Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, ne parut offusquer en aucune façon le médecin des Aires, un rustre qu’on avait arraché à la charrue pour aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi, à Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec un diplôme d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement à mon père.

– Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que vous ne confondiez ma maison avec le cabaret de la Grappe-d’Or. Une autre fois, je vous prierai de prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.

– Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion au moins ne se gaussera pas de moi, riposta-t-il.

– Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On vous permet donc de continuer l’histoire de Venceslas, à une condition pourtant, c’est que vous surveillerez vos expressions.

– Mes expressions! mes expressions!.. Ah ça! croyez-vous que moi, j’ai, durant des années, poli comme vous le banc des écoles avec le fond de mes chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent d’une soutane et du même coup m’accorda l’ermitage de Saint-Michel. Voilà. Je parle donc avec les mots de chez nous, et, lorsque la langue se trouve à court, les bras l’aident à finir la besogne… Je vous baille présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, et M. le médecin me rit au nez. Qui sait s’il rirait d’aussi bon appétit, si je vous racontais la sienne. Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, que les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme Benoît.

Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer quelques paroles vives à Barnabé, peut-être à le sommer d’avoir à quitter la table; mais un chatouillement qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute haleine, et il recommença à tousser.

– Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur à l’ermite d’un ton irrité.

Ce reproche atteignit profondément le Frère de Saint-Michel. Sa face se crispa, et ses vitres, comme il appelait ses yeux, se troublèrent. Obéissant à son cœur, resté bon dans la perversion native du sens moral, il se leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.

– Monsieur le curé, mon excellent monsieur le curé, je vous jure, foi d’honnête homme, que je ne vous occasionnerai plus le moindre déplaisir.

Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient l’âme, de son poing fermé il s’asséna un coup terrible sur la poitrine.

Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, il embrassa le Frère.

– Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte le curé des Aires. Si vous saviez avec quel dévouement Marianne et lui me soignèrent, pendant la longue pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux… Ce pauvre ermite!.. Tout le temps que dura la crise, le jour, la nuit, Barnabé ne déserta pas mon chevet, me souriant, m’encourageant, m’administrant tisanes et potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et comme il était docile à la moindre parole de Marianne, comme il volait au moindre geste, ici, là, partout où on avait besoin de l’envoyer! Ah! il ne ressemble guère à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël! Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me faire souffrir, à me retourner dans mon lit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté droit, tantôt sur le dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien! tous mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au moment où il me fut permis de me lever, le Frère se montra aussi serviable, aussi empressé, aussi généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui redire ces mots que je lui ai répétés si souvent: «Merci, mon Barnabé, merci!»

Il fut contraint de s’arrêter.

Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait presque. Quant à moi, il s’en fallait que je fusse à mon aise. Je n’avais plus faim.




III



Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires démontre qu’il n’est pas boiteux

Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion ayant voulu se distinguer, après avoir commencé d’une façon joyeuse, menaçait de se terminer fort tristement. Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était mon père, désolé de sa sévérité envers l’ermite de Saint-Michel, sévérité qui avait pu affliger mon oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il songeait. A la longue, rien ne lui sembla plus capable de faire oublier à Barnabé l’admonestation un peu dure de tout à l’heure, que de l’inviter à poursuivre le récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait bientôt, noyée dans les flots de son éloquence, un peu trop salée sans doute, mais abondante, curieuse, singulièrement drôle et imagée.

– Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez mis l’eau à la bouche et vous nous plantez là maintenant?

– Mais… balbutia le Frère, promenant des yeux pleins d’hésitation autour de la table.

– Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon père.

– Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme Benoît.

– Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il d’un ton humble, presque piteux.

Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.

– Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes voiles dehors, que voir couler son sang rouge sur le gravier, à la nuit, dans une ville étrangère, il y a là de quoi vous bouleverser tout l’estomac. Pourtant je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’Auberge des Deux-Mulets, où, m’étant plongé, comme fait un canard, quatre ou cinq fois la tête dans l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de l’eau arrêta la rivière de mon nez… Vous voyez d’ici la nuit que je dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, ainsi que cela m’arrive quelquefois, de mon magot de Saint-Michel. – Vous ne le répéterez à personne, mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien six mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour établir Félibien, «quand son heure sera venue», comme on lit dans le saint Evangile. – Au petit jour, je bridai hardiment Baptiste, et nous allâmes rôder à travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien achever de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête portait sur son dos et où il manquait dix litres encore; mais au fond, si j’allais vaguer par tout Béziers, c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas. Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer sur place ce vaurien, ni ma soutane, ni mon bourdon, ni la règle de Saint-François, ni le bon Dieu lui-même en personne. On est homme avant d’être ermite, me semble-t-il… J’eus beau fouiller les places, les boulevards, n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, semblablement à des taupes en leurs terriers, les méchantes femmes sans vergogne, pas plus de Venceslas que sur ma main. – Oh! je rencontrai M. Briguemal. Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. Quelle pendule, Seigneur-Jésus! Figurez-vous que c’était un homme en bronze, tout pareil à Paul Riquet, et que les heures lui sonnaient dans le ventre…

– Avançons, Barnabé, avançons! interrompit M. Anselme Benoît.

– M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis…

– Et Venceslas? interjeta mon père.

– M’y voilà, les amis, m’y voilà…

Il se recueillit quelques secondes.

Il continua:

– Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise à Saint-Jacques et de Saint-Jacques à la Madeleine, – il y a cinquante églises dans ce Béziers, mais on n’y est pas plus dévot pour ça, – ennuyait visiblement Baptiste, et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une bouteille de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de bouc était devenue comble à souhait… Que faire?.. Peut-être, ayant rompu le licou de Saint-François pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, son régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.

« – En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en montrant le chemin de chez nous.

«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière les talons.

«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça dans les esprits d’aller au plus pressé, et, auparavant de bouter pieds à Saint-Michel, de monter en droiture à Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la descente de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une route qui piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un faux pas, s’abattit sous sa charge un peu lourde en vérité, et mon outre s’endommagea. J’arrangeai la chose vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât les cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de bouc avec ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus songer à regagner la maison sans pratiquer le moindre crochet. Une fois mon vin mis dans la barrique, nous verrions bien du reste de quoi il retournerait entre Venceslas Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât une bonne volée de coups de trique à rompre les os à ce Polonais.»

Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:

– Hier donc j’étais debout dès trois heures du matin… Quelle lune grosse et ronde!.. Vous comprenez, j’avais le plan de prendre mon drôle entre les deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai une croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit bonjour de rien, car il s’agissait de garder la tête en clarté, fis mes adieux à Baptiste, et me voilà déboulant vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que le jour, et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais si content que j’en riais tout seul. – A propos, j’oubliais d’ajouter que moi, qui plus que pas un aime à accompagner ma marche du bourdon, je n’avais pas pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait des coups, et je ne devais point exposer mon bourdon, lequel est joli, délicat, orné des quatre animaux évangéliques taillés au couteau par Caramel, de Bédarieux… Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, de la rue du Château, qui vaut son pesant d’or. Il y a, pour appuyer la main, une tête de chien parlante, et, à chaque nœud que forme le bois, il a figuré des coquilles de la mer en tout pareilles à celles de ma pèlerine. Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer…

– Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après M. Briguemal, c’est Caramel à présent.

– Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de Venceslas Labinowski.

Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, perdu lui-même dans la trame de son récit, qu’il compliquait à plaisir, il avait quelque peine à se retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son œil vague redevint vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait sa route et de nouveau allait y marcher librement.

Il poursuivit:

– En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis que peut-être conviendrait-il, avant de sauter au combat, de s’armer les mains d’un long et solide gourdin. Venceslas avait bataillé dans son pays contre les armées des Russes, puis il était très expert dans la savate polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, à deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à peine, me montra un épais taillis de rouvres. – Ce taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire d’Hérépian. – J’y entrai, j’étendis le bras et je coupai un jeune plant. Il était fort tout ensemble et souple à l’égal d’un osier. Il ferait bon travailler avec cet instrument. Ah! je vous promets que j’atteignis promptement le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je touchai à la porte de l’ermitage.

« – Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de là-haut! Viens donc: un particulier qui passe par ici aurait deux mots à te dire à l’oreille.

«J’attendis, mon bâton en arrêt.

«La maison garda le silence.

« – Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je encore.

«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. La danse commençait.

«Aucune réponse… Ni les volets ni la porte ne bougèrent.

« – Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, collant mes lèvres au trou de la serrure. Descends! J’arrive pour te rendre ce que tu me donnas à Béziers, près du piédestal de Paul Riquet…

«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le ciel ouvrait de plus en plus son grand œil du côté de la terre, sortit d’un trou de la muraille et s’en alla battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on me fit.

« – Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! gibier de potence! repris-je, frappant encore à tour de bras, tantôt la porte, tantôt les volets. Ah! tu ne veux pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il est plus commode de faire le flambart sur les promenades des villes, avec des femmes de perdition, que de regarder en face le visage de l’honnête homme qui te réclame. Sois tranquille, je vas m’asseoir ici sur ton seuil, et tu ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête féroce, quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère de la Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa cruche ou du véritable sang.

«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil avait montré le bout de son nez. Aucun bruit sur le haut plateau de Cavimont, si ce n’est celui des oisillons voletant parmi les buissons de cades poussés aux crevasses du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri rauque d’un aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, assez rare chez nous. Pour sûr, il y en avait un par là guettant quelque lièvre ou quelque lapin, comme moi je guettais Venceslas.

«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était pas revenu de ses caravanes à Béziers!

«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la dernière… Mon rouvre, très dur encore que très pliant, avait singulièrement endommagé les volets de la fenêtre basse. Une des planches, mangée aux vers sans doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. Par cette brèche, je regardai en l’intérieur de l’ermitage. Quel désordre, ciel du bon Dieu! On eût dit que le diable était passé par là avec toute sa clique de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, cruche cassée au milieu de la pièce. – Quand je songe à Saint-Michel, où tout reluit comme la prunelle de mon œil! – Je ne balançai pas une minute, et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier. – Quoi, un ermitage si joli, et des vitres en papier aux fenêtres! Ça me fit mal à voir… – L’espagnolette, peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans la maison. Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, mon rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce monde.

«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage était pillé, pillé comme par des voleurs, quand ils ne laissent aux gens que les yeux pour pleurer. Les armoires, ouvertes à deux battants, ne contenaient plus de linge; les tableaux des murailles – j’en avais connu trois dans des cadres dorés représentant: le premier, Notre Seigneur donnant lui-même notre règle à saint François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers; le troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée d’anges, sur le plateau de Cavimont, avec sainte Anne, sa mère, – décrochés; les missels où lisaient les curés voisins les jours de procession, emportés. Mon pied heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, c’était la clef de la chapelle.

«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet ennemi du bon Dieu! me dis-je.

«J’y courus.

«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y pense. Vous savez, monsieur le curé, la couronne toute en diamants, qui valait bien au moins six mille francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à Notre-Dame de Cavimont, au temps où M. Courbezon était curé de Villecelle-Mourcairol, volée. Le tabernacle était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice d’argent, le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, volés. Volées aussi les croix d’honneur que des malades dévots, anciens soldats de Napoléon guéris par Notre-Dame, lui avaient baillées en reconnaissance. Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses et pénitentes. Ce misérable Venceslas, ce Polonais enragé, n’avait oublié aux murailles de la chapelle que les béquilles des boiteux redressés par la Sainte Vierge. Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du fond, quelques bandages déposés là par ces gens qui ont des maladies au bas-ventre…»

– Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.

– Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai raconté de fil en aiguille le commencement et la fin du mauvais coup de Venceslas Labinowski.

– C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? lui demanda mon père.

– Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations vues de mes yeux, je ne me suis pas amusé à ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont. Je suis monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure le maire d’Hérépian, commune de laquelle dépend l’ermitage. M. Baticol, encore que malade d’une enflure aux jambes, était à ses étables, en train de panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé la chose toute fraîche. J’en ai dit autant deux heures après à M. Combal, notre maire des Aires, et ce sont eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le brigadier de gendarmerie.

– En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît un coquin des plus audacieux. Mais que va-t-il faire de tous ces objets volés?.. Allons, il ne sera pas trop difficile de le prendre.

– Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous avons rencontré tapi dans la haie de la grange de M. Lautrec qui le prendra, intervint M. Anselme Benoît.

– Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria Barnabé; la gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, comme si Venceslas devait aujourd’hui venir à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à Montpellier, à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer ce brigand.

– La misère l’obligera bien à se débarrasser de son butin, reprit mon père. Or, il ne sera pas commode dans nos pays de trouver à vendre un calice, un ostensoir, un saint-ciboire…

– Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit l’ermite de Saint-Michel.

– O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le saint-ciboire ne contenait pas des hosties? Quelle profanation épouvantable, le corps de Jésus-Christ aux mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans frémir…

Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi nous l’imitâmes.

– Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, entr’ouvrant la porte de la cuisine.

– Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon père.




IV



A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, il se colle aux doigts de l’ermite

Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. Égoïsme des enfants! dans le contentement que j’éprouvai, Venceslas Labinowski, ce Venceslas Labinowski que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. Peut-être, aujourd’hui même, agrippé au fond de quelque réduit de la montagne, allait-il traverser la ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne serais pas le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui crier avec tout le monde:

– Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!

J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout le temps du récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle volupté, à la fois complaisante et sérieuse, l’ermite de Saint-Michel, après avoir par un signe invité Marion à lui remplir de café et la tasse et la soucoupe, humait le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à l’autel, le Frère avait fini par prendre quelque chose de leurs manières graves, cérémonieuses, apprêtées.

– C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de sa large main étendue, c’est très-bon!

Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte, courba le front et demeura coi.

Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de carthagène, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.

Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens. Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup, dans mes nouvelles préoccupations, – il est bien évident que Venceslas Labinowski n’occupait plus ma pensée, – je crus ouïr de lointains roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne, on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.

– Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement.

Eperdu, je regardai Barnabé.

– Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs, je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se comportent…

– Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la carthagène sucrée venait de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à plus de dignité.

– Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue assistait, à côté de moi, à la Tentation de Saint-Antoine. Que c’est joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui…

– M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon oncle d’un ton bref.

Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.

– Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc, n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants, grossiers, quelquefois vicieux…

– Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que vous secouez les pruniers de mon jardin.

– Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel. Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop assidue de la Grappe-d’Or, ton ermite conserve plus de tenue que ses confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la dissolution de la Confrérie des Frères libres de Saint-François.

– Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les bras au ciel.

– On s’en passerait.

– Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel, à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs, lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie, rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont profitent les curés les plus pauvres de la montagne.

– Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui, c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée.

Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le toisa dédaigneusement.

– Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être, à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu chargée?

– Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous ne jetez pas votre café sous la table, vous… Écoutez donc, il faut passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages, invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes…

– Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice.

– Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si poisseux! c’est de la glu…

– Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate, je jure…

Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.

– Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «quand son heure sera venue…»

Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa serviette sur la table et se leva.

– Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois.

M. Anselme Benoît se mit debout.

Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous le nez:

– Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur vos os.

M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.

Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi.

– A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement… Vois-tu, mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer… Quand je songe pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme Benoît, lequel a le front de se faire appeler monsieur gros comme le bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur du ciel, quelle pitié!.. Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête homme que tu es!..

Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.

– J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne faudrait pas qu’en ce moment un ennemi me tombât sous le bourdon.

Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre. Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des comédiens. Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte, s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en laisse toutes espèces de bêtes muselées.

– Barnabé! Barnabé! appelai-je.

Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi.

Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins, les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient gravement, solennellement. Leur mine avait une expression sévère, presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps, avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples, nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les pompons d’une longue bonnette de laine bleue.

– La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent sous nos yeux… Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène!

– Cette bête hérissée, c’est une hyène?

– Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail.

– Et où ça vient-il?

– Dans les Afriques… Tu sais, les Afriques où les armées de la France se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là!

Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par la rue du Vignal.

– Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à toutes les angoisses et à toutes les sueurs.

– Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.

Puis à voix basse:

– Descends doucement l’escalier, pareillement à un chat qui va faire un mauvais coup. Une fois dans la rue, tu t’en iras en avant, n’ayant l’air de rien, surtout tu ne courras pas. Il ne faut point laisser croire que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à distance… Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, tout comme si je pratiquais mes quêtes, à l’habitude. Tu m’attendras à l’entrée de la rue du Vignal. S’il le fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te cacher derrière les troncs qui sont énormes… Je te rejoindrai…

– Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.

– Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques a les dents et les griffes aussi bien établies que les chiens du pays cévenol.

– Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?

– Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme mon bourdon.

– Et mon oncle?

– S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les yeux sur cette comédie du Planol, comme il l’a fait sur tant d’autres menues escapades. Je ne suis pas un saint, moi, à l’exemple de Laborie… Allons, pars!

Ce qui fut dit fut fait.




V



Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve

Cependant il était écrit que mon engouement tout à fait désordonné pour les Frères libres de Saint-François, lesquels représentaient à mes yeux la vie sans contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin, m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et que, Venceslas Labinowski ayant commencé ma perte, Barnabé Lavérune la consommerait.

Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à laquelle je fus mêlé presque à mon insu, me paraît faite pour mettre de plus en plus en relief le caractère à la fois très simple et très complexe du Frère de Saint-Michel, on me permettra d’entrer dans quelques détails. Ayant à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait d’un type fort original, même dans le milieu de nos ermites cévenols, où l’originalité déborde, je n’ai pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai connu à fond Barnabé, mon enfance est remplie du souvenir de cet homme, et je demande à le raconter tout entier.

Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, qu’aucun gendarme n’était parvenu à harponner ni dans la montagne, ni dans la plaine, je me trouvais installé au presbytère des Aires, bataillant, en compagnie de mon oncle, contre les Fables de Phèdre, lesquelles ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses difficultés. Mon oncle avait bien reçu une traduction d’un libraire de Montpellier, M. Seguin; mais il avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand il fallait en arriver au mot à mot… Pourtant nous finissions par nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, et comme l’élève et le professeur s’embrassaient, encore tout chauds de la lutte et tout enivrés de la victoire!

Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait le pauvre curé des Aires s’était aggravée à la longue, et il avait dû demander un congé de vingt jours à Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie. Quelles préoccupations, bon Dieu!.. Durant tout l’hiver, au coin du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, dans la sacristie avec les marguilliers de la paroisse, sur la place du village avec ses simples ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le plus gros événement de sa vie. Il est certain que, n’ayant point quitté les Aires depuis vingt-cinq ans qu’il desservait ce modeste hameau, il lui en coûtait de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif aussi douloureux qu’une maladie de gorge passée à l’état chronique. Songez donc, plus de cinquante lieues à faire en diligence, car la Compagnie des chemins de fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à nos chaînons cévenols!

Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée d’une pérégrination si lointaine, le saint homme avait essayé, réprimant, Dieu sait par quels efforts, un irrésistible besoin de tousser, de faire revenir son médecin, l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le remplissait d’effarement. Mais le farouche officier de santé, s’appuyant sur l’opinion de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, s’était montré inflexible.

«Laryngite: eaux d’Amélie!» avait-il répondu, lisant dans un grand livre ouvert.

Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait vers Pâques, quand la neige serait fondue aux pentes du mont Caroux et que le soleil nouveau aurait un peu réchauffé la haute vallée d’Orb.

Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et plus doux. Après une messe basse mélancolique, – M. Anselme Benoît avait défendu au curé des Aires de chanter, – après des vêpres sans sermon, – M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des Aires, – on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ. La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement.

– Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.

– Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis…

– Et ma calotte?

– Elle est si sale!

– N’importe, il me la faut, mettez-la.

– Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la.

Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer sous les yeux de son maître.

– Comment, vous oseriez?..

– Je la veux.

– Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.

– Je vous répète, Marianne, que je la veux!

– Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous présenterez-vous devant lui avec?..

– Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux bras et les laissant retomber aussitôt… Miséricorde! un évêque…

– Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques plus qu’il ne vous a épargné? Cela ne serait pas dans la justice, et le bon Dieu est plus juste que les hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus d’un Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer comme vous… C’est décidé, vous achèterez une autre calotte dans les villes, puisque aussi bien vous devez traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux de M. Anselme Benoît… Jésus-Maria! est-il possible? aller boire de l’eau dans des montagnes plus hautes et plus froides que nos Cévennes, quand je fais de si bonnes tisanes, moi!

– Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!

– Mais elles vous guériront… Je suis bien sûre que si, au lieu d’un morceau de sucre, j’en mettais deux dans votre tasse…

– Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un ton stoïque.

La vieille gouvernante considéra son maître avec une sorte de stupeur.

– Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien trouver qui vous retienne, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme, mais au fond de laquelle on devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant que, vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir à travers routes, comme vous. Vienne Notre-Dame d’août, il y aura vingt-cinq ans que je n’ai bouté pieds hors des Aires, toujours à votre service et à votre soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, d’aller voir un peu si mon pays natal n’a pas changé de place. J’ai enterré presque tous les miens, c’est vérité, et là-haut des tombes tant seulement m’attendent. Néanmoins cela, il me reste un frère encore du côté d’Eric-sous-Caroux…

– Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que deviendra notre enfant, tout seul, à la cure?

Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.

– Notre enfant?.. notre enfant?..

– Songez que je ne resterai pas moins de vingt jours absent.

– Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah ça! et si vous avez besoin de quelque chose dans ce pays des grandes montagnes? demanda-t-elle avec une vive inquiétude.

– Je n’aurai besoin de rien.

– Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux ans bien comptés, mais le jarret est bon, et si la maladie vous tourmentait plus fort, vous me le feriez dire au moins par le facteur de la poste… Il y a un facteur, je pense, dans ce pays comme chez nous… Surtout ne vous tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont bien loin, ces sources de la médecine, puisque M. Anselme Benoît avoue que, de là, on touche l’Espagne de la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du bon Dieu, je finirai bien par arriver…

Sa voix était devenue chevrotante.

– L’Espagne!.. Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle en se laissant tomber sur le perron du foyer.

Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement profond, sentit toute résolution l’abandonner. N’osant regarder sa gouvernante, en train de s’essuyer les yeux, il se tourna de mon côté.

– Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour Eric, tu iras demeurer jusqu’à son retour chez notre voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît t’aime, il te gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.

J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, sévère et dur, avec sa redingote longue, son large chapeau, sa barbe qui lui avait dévoré le visage jusqu’aux yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées par-ci par-là en courant, m’avait toujours un peu effrayé. Je regardai piteusement Marianne. Mon regard était un appel, il criait: «Sauvez-moi! Sauvez-moi!»

– Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, flairant mes secrètes angoisses, notre pétiot va bien s’ennuyer avec un médecin qui, les trois quarts du temps, court dans la montagne après ses malades, et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres de son métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, s’il y avait une femme chez lui; mais on raconte…

– Marianne!

– Oui, on raconte qu’il court après cinquante jupons à la fois, quand il serait si honnête d’en tenir un tant seulement à la maison. Au fait, interrogez Barnabé.

– Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour grossir sa voix.

– Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que nous ne pouvons abandonner notre enfant en de pareilles mains.

– Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller voir votre frère, que je laisse mon neveu? Vous savez bien que ses parents habitent, en ce moment, à plus de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque pour entreprendre un voyage à Lunel.

Il se tourna vers moi.

– Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me demanda-t-il.

– Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus que jamais la vieille gouvernante de mes deux yeux suppliants.

– Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? insista mon oncle. Simonnet Garidel est un ami pour toi…

– Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, murmurai-je.

– Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir chercher si loin ce que vous avez sous la main? s’écria tout à coup Marianne. Que le bon Dieu vous bénisse! Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé? Tous les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage de Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis Baptiste a de l’esprit, sans comparaison, comme vous et moi, et cette bête distraira notre pétiot.

– Comment, il te plairait de passer plusieurs jours à l’ermitage?

– Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. La semaine passée, Baptiste, que j’avais monté avec la permission du Frère, a galopé jusque par delà le hameau de Margal. Quelle partie! – «Baptiste, ici!» Il venait. – «Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.

– Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?

– Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.

– N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la grammaire latine jusqu’au «Que retranché.»

– Je la réciterai sans une faute!

Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin de ses paupières. Etait-ce regret de me quitter, ou bien mes brusques transports lui avaient-ils fait faire un retour pénible sur lui-même? Qui sait? peut-être avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout interdit, n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler pourquoi, venaient subitement de se remplir de larmes. Marianne, troublée, pour dissimuler un chagrin accablant, quitta sa place sur le granit du foyer, et vint considérer la malle, dont elle ferma à double tour la serrure et le cadenas.

Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, promenant des regards vagues à travers les diverses pièces du presbytère, bouleversé de fond en comble. Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une quinte qui, ébranlant toute la machine de la tête aux pieds, ne lui permit pas de rester debout. Suant, soufflant, rendu, il s’assit.

A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.

– Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus à hésiter. Plût au ciel que vous eussiez suivi plus tôt mes conseils et ceux du docteur Barascut! Je ne prétends pas que les eaux des Pyrénées vous guérissent radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A cinquante ans, un homme est dans toute la vigueur de l’âge, et vous avez encore de longs jours devant vous.

– Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! gémit mon oncle.

– Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des Garidel est attelée, êtes-vous prêt?

– Je suis prêt.

– La diligence part de Bédarieux pour Béziers à sept heures, et il est cinq heures et demie à présent. Nous n’avons pas de temps à perdre. Êtes-vous heureux! vous allez voir des villes superbes: Béziers, Narbonne, Perpignan…

M. Anselme Benoît se courba et passa sa main droite à l’une des poignées de la malle.

– Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la gouvernante.

La malle fut enlevée.

Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet Garidel, disparaissait derrière le four communal des Aires, et descendait vers la grande route, dans le fond de la vallée d’Orb.

Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle jusque sur la place du village, nous rentrâmes à la cure en pleurant.




VI



Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais et des braises vives

Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait prévenir aussitôt après le départ de mon oncle, arriva de bonne heure chez nous.

Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît indispensable d’en portraire minutieusement le héros.

Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme on l’appelait aux Aires et partout dans les environs, était un énorme paysan de cinquante-cinq ans, aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la montagne. Il avait des bras démesurés, se terminant par des mains cartilagineuses, armées de doigts longs, durs et poilus. Son visage, au beau milieu duquel s’épatait, semblable à un champignon dans les bruyères, un gros nez tuberculeux sillonné de veinules violacées, avait un caractère de gouaillerie ironique qui faisait songer à ces personnages plantureux dont le génie de Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. Une barbe touffue lui descendait jusqu’au bas de la poitrine, grise autour de la bouche largement coupée, d’un blanc ambré au-dessous du menton.

Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait à la Congrégation des Frères libres de Saint-François, était habillé, accoutré devrais-je dire, d’une soutane. Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la vigoureuse armature de l’ermite de Saint-Michel. Il faut le reconnaître, c’est seulement après huit ans de bons et loyaux services que le curé des Aires avait consenti à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse, aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine comme ce fourreau de vieux drap, luisant à tous les plis, et dans lequel notre Frère s’était glissé non sans effort, ainsi que dans une gaîne, devait lui aller. Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la soutane tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, et là, abandonnait ses tibias à un pantalon de velours bleu, dit chez nous velours d’Espagne, et très en faveur auprès des paysans cévenols.

Aux premiers jours de sa moinerie, pour emprunter le mot de maître François, dans toute la ferveur de sa vocation nouvelle, Barnabé avait caressé le rêve de s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout pareil à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue, il était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre à toucher au magot de Félibien. Tirer vingt francs du bas sacro-saint au fond duquel gîtait son trésor, c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler ses montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour lui dans l’avenir, et il avait accepté avec résignation toutes les loques qu’on lui offrait.

Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes noué autour des reins; une croix brillante se balançait sur sa poitrine, retenue par une chaînette de laiton; une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, autre cadeau de mon oncle, affichait, en guise de bourdaloue, une suite non interrompue de petites images encastrées dans des lamelles de plomb. Ce chapeau, rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, seyait on ne peut mieux à Barnabé, qui le portait penché sur l’oreille droite avec beaucoup de crânerie.

L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu avec ses confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, de Boubals, de Notre-Dame de Nize, de Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné le bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à la main.

«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.

De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux époques de foi, Barnabé avait fait un véritable objet d’art. Outre qu’après de minutieuses recherches, il l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux, s’y était appliqué de tout son talent. Un petit miroir enchâssé dans un cadre de cuivre poli étincelait à la cime de cette canne majestueuse, et, à une petite croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et brunes, deux gourdes sèches curieusement historiées à la pointe du couteau. Ces deux gourdes toujours pleines de vin, qui autrefois figuraient le dévouement des ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les vidait aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que diable! on n’est pas Frère libre de Saint-François pour mourir de soif sur la route si âpre de la vie.

– Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M. le curé m’a chargée de vous demander un service.

– Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement, Marianne… Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure!

La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire.

– Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et…

– Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours… Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu, en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers, claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M. le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur… Quelle joie quand j’y pense!.. Et vous voudriez que je fusse capable de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains.

– Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux… Vous entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul.

Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis, avec une hilarité débordante:

– Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même… Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient! Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval, cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle de saint François… peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura…

– C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne.

– C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui.

– Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le promettez?

– Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni d’âme ni de corps. D’abord je suis gai comme toute une nichée de passereaux, et je chante à bouche-que-veux-tu tout le long de la journée. Au demeurant, vous savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, moi! Demandez à Baptiste!.. Voici notre vie: le matin, nous réciterons notre prière à la chapelle, devant la statue de saint Michel. Ah! je l’ai nettoyée, cette pauvre statue si noire! Dans le fait, tout est luisant au nid comme une image… Puis nous déjeunerons avec quatre doigts, peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse de Saint-Gervais. Vous connaissez sa réputation, n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée en janvier, quelques jours après la grande tuerie de cochons qui se fait au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! On dirait, tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson de M. Cœurdevache, le charcutier… Puis nous irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie. Il faut bien qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer les deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux ces mulets de M. le maire, des mulets comme on en a au ciel!.. Puis, quand l’idée nous en viendra, à genoux sur le sol, nous chanterons un Adoremus… Puis nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, où, ayant pris une nouvelle becquée, nous dormirons notre sieste, à la bénédiction du Seigneur! La sieste, tout le monde sait ça, entretient l’homme en force et en vertu… Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville de l’Espagne, et mes deux voyages à Rome, la ville du pape et des chrétiens. M. le curé vous a annoncé, sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas, dans les Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma mine de loup. Le saint-père – apprenez toujours cela, Marianne, pour votre salut – est un homme grand. Il s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur, il ressemble à l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche comme sa soutane, car il porte une soutane blanche à pèlerine sans coquilles, il va très bien. Il m’a dit: «Fra Barnabeo, fra Barnabeo.» Puis il ma béni. En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne me descendait dans l’estomac… Donc, c’est convenu, Marianne, ne vous mettez pas chagrin en tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux, nous rossignolerons à plaisir, et saint François fera le reste.

– Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? demanda la vieille gouvernante.

– J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, pardi!

Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à carreaux rouges, dont les quatre coins étaient retenus ensemble par des nœuds.

– J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois paires de bas, un bonnet pour la nuit…

– Combien de temps comptez-vous séjourner à Eric?

– De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix jours pour voir les vivants et prier sur la tombe des morts. Hélas! j’en ai mis de mon monde au trou, par là-haut dans mon pays!

– Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement Barnabé. Chacun son tour. Tenez, Marianne, c’est comme les lapins qui vont se prendre à mes collets dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils assez maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles, le chemin du cimetière est attaché aux pieds des bêtes et des gens. Que voulez-vous? il faut ça, car, encore que la vie soit mauvaise, on se ferait joliment tirer l’oreille pour aller en paradis… Oh! puis, ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler les murailles du presbytère, on a le coffre plus ou moins solide.

– Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était bien en chair et en os comme vous! gémit Marianne, dont l’âme pleine d’anxiété courait, haletante, après la diligence qui emportait son maître vers les eaux d’Amélie.

Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie me fit courir un frisson par tout le corps. L’expansion, la gaieté de frère Barnabé reçurent un coup dont elles ne se relevèrent point. Après un moment de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à détaler. Il glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit la porte de la cure.

– Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; tu m’y trouveras toujours, ainsi que Baptiste. Viens au plus tôt. Les nichées commencent leurs gazouillements dans les amandiers; je vois beaucoup de becs rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras si je m’entends à rôtir à point les brochettes. Ayez sous le gril des braises vives et claires, puis, autour des bestioles, du lard frais… Plus d’une fois tu te lécheras les doigts, pétiot!

Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre perron.




VII



Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, du chocolat de quarante sous!

Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.

– Allons, enfant! appela-t-elle.

Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement. J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues mouillettes de pain en un bol de lait crémeux.

– Voici ta tasse pleine, me dit-elle.

Nous mangeâmes silencieusement.

Tout à coup, l’Angelus sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant en réponse l’Ave Maria.

– Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis.

– Et pourquoi? lui demandai-je.

– Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle.

Le temps de mon oncle!.. J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur. Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva, traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible de reconnaître.

– Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.

– Merci, Marianne.

Je pris le paquet.

– Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix billes… Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.

– Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?..

– Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié. Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais toujours envie de lui crier comme ça: «Voulez-vous le laisser à la fin des fins!» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé. Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple! Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M. Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël, pour nous avaler tout vifs?..

– Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos recommandations.

Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes.

– Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers… Puis, toute jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi…

Elle s’interrompit.

– C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas oublier ses jeunes ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup de mal à gagner sa misérable vie, qu’on revienne toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être pour nous apprendre à ne jamais mettre nos parents en oubli. Mes malheureux parents, si travailleurs, si rudes! Je vais trouver, au cimetière, l’herbe qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai point…

– Vous trouverez votre frère, Marianne.

– Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon parrain également à Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre Tournel, autrement dit le Borgne, parce que d’un coup de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit. Il a quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, visiter tout ce monde de la montagne?

– Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous demeurerez là-haut quinze jours, si cela vous convient.

– Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien que je chemine loin de la cure?

– Certainement, Marianne.

– Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre oncle.

– Oh! Marianne!..

– Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon chapelet à son intention.

– Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.

Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement dans la cuisine.

– Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je parte. J’ai bien trois ou quatre montagnes à traverser et deux rivières avant de toucher à Eric.

Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla toutes les portes, puis saisit en un coin le bâton de cornouiller dont elle se servait pour assurer sa marche.

A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes cahiers; je glissai mon encrier dans la poche.

Nous sortîmes.

Nous traversâmes la place des Aires sans échanger une parole, Marianne partagée entre le regret de me quitter et la joie intime d’aller revoir le hameau natal, moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.

Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, qui coule au bas du village. Là, Marianne prendrait à droite, se dirigeant vers le roc de Caroux, dont le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies. Nous traversâmes le ruisseau sur les hautes passerelles luisantes. Les tiges vert-jaune des amarines, où pointaient des feuilles légères et transparentes comme des gouttes d’eau, cachaient en partie le courant.

Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous s’ouvraient, semblables aux deux branches d’un compas, nos deux routes différentes. Marianne, torturée par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un coup elle laissa aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa de ses bras tremblants. L’embrassement fut long. Dans le sein de cette femme, j’éprouvai des impressions que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais traduire ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.

– Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, comme vous m’avez aimé! – Elle dénoua ses bras, recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai dans les oseraies qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière, et je crois que je m’évanouis.

Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise que mes pieds portaient sur la dernière passerelle et que les deux extrémités de mon pantalon flottaient dans l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers, ils avaient volé dans toutes les directions. La grammaire latine, par miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier de corrigés– un cahier relié! – et mon Phèdre buvaient tranquillement dans le ruisseau. Comment tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire. Vivement je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas bougé.

Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les lavandières du village dont j’entendais les battoirs avec les caquets et entrevoyais les coiffes blanches à travers les rameaux encore grêles des noisetiers, j’étais seul. Je m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je m’engageai dans le chemin de Saint-Michel.

C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant tantôt à droite, tantôt à gauche, obstrué par les branches qui menacent les yeux, toujours encombré de pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces inconvénients multiples, très agréable à gravir, parce qu’il demeure constamment à l’ombre des arbres et qu’à mesure que l’on monte on découvre les plus magnifiques perspectives.

A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le long de cette rampe très raide, que, si l’on s’arrête une minute pour respirer et si l’on se retourne, on est tout à coup saisi d’admiration. A vos pieds se déroule, avec ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées de peupliers, ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des amoncellements de feuillage, la partie la plus large de la vallée d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si pittoresque au milieu des blocs détachés de la grande montagne; plus près, dans un bouquet d’yeuses, la chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les colonnes trapues et à chapiteaux grimaçants datent de l’époque carlovingienne; vis-à-vis, le joli établissement thermal de La Malou avec ses eaux chaudes jaillissantes, ses mille ruisselets rayant la plaine de leurs sédiments cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la grâce épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à l’autre extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, à demi noyé dans la fumée noire ou les flammes rougeâtres de ses verreries.

L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises, où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête, sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir, comme un peuple effaré de géants.

Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais. Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout, à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble, si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs, des hommes honnêtes, énergiques et courageux. Alma tellus!..

Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers, qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des arbres, il ne découvrit rien.

Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me traversèrent l’esprit: – Si je courais après Marianne, peut-être parviendrais-je à la rattraper?.. Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas amené à Eric-sous-Caroux? – Je songeai même, en ma subite détresse, bien que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand je serais fatigué?

Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé. Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.

Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres, lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de leur main, de leur propre main!..

«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je travaillerai bien, vous serez content de moi.»

Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les hautes murailles blanches de Saint-Michel.

Je gravis au galop l’extrémité du sentier.




VIII



L’âne Baptiste plus aimable que son maître

L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait répandues comme une mer dans le Midi.

De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende, par l’archange lui-même, «qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de taille,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un logement.

Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique, ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie.

Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers.

Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée. Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée dans sa rainure de pierre et y tenait fortement.

Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle: le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien seul, abandonné sur ce plateau désert.

Je frissonnai.

– Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé!

Rien, rien…

Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond, le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger batifolant avec son bouc.

Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister. Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril!

Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer…

Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt m’eussent fait pleurer.

Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint Michel qui piétine le Démon.

Que faire cependant?.. J’ouvris mon Phèdre. Si je parvenais à travailler, le temps passerait plus vite…

Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus refermer mes livres, reboucher mon encrier – il était en verre bleu avec fermoir en cuivre – et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son piédestal…

Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers, avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et tous les miens… Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille, ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe, s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents…

«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je.

Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le médecin. – N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que j’aimais? – Mais, en fin de compte, sa maison m’était ouverte, j’étais sûr d’y être accueilli avec plaisir, et j’irais frapper là ce soir, si Barnabé, parti pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne, ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant bien, n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, chez qui je trouverais également asile?

Je respirai.

Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer. – Il était bon, le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de passer la main derrière les livres de la bibliothèque! – Je donnai un coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas.

Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir. Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste…

Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers les hautes herbes.

Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête!

– Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour!

Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers la prairie.

– Eh bien! quelle mouche t’a piqué, imbecillas? s’écria Barnabé.

Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et ne répondit point.

– Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire.

– Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il.

Mes peurs me ressaisirent.

– Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui demandai-je, tremblant.

– A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste dépité.

– Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?

– Où tu trouveras visage de bois… Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend mes vers pour sa musique, voilà!..

Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver Baptiste.

Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort, plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti; c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants, venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même air de fraîcheur et les mêmes miroitements.

Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança vers moi à petits bonds.

Les bêtes, dans la jeunesse – Baptiste avait à peine cinq ans – sont de véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités.

Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il partit au galop avec des reniflements joyeux.

Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes herbes qui frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient mes pieds pendants! Des hautes ramures des châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des clartés jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du gazon. Nous ne nous occupions pas de ces contrastes. Nous allions à travers l’ombre, à travers le soleil, ne songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car, tandis que Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, moi je riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui parlant ainsi qu’à une personne humaine, et le caressant des deux mains à l’envi.

Barnabé, couché comme un ours sous les chênes verts, se leva. Un sifflement suraigu retentit. Ma bête, emportée, s’arrêta court.

– Descends! me cria le Frère.

Je descendis.

– Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui s’était rapproché.

– Oui, Barnabé.

– Et du papier aussi?

– Certainement.

– Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant la main droite sur le front et m’entraînant à l’ombre des arbres.

– Asseyons-nous! reprit-il.

Nous nous assîmes.

– Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire du patois sur une de tes feuilles blanches?

– J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël en patois, et peut-être, en m’appliquant bien…

– Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma chanson…

Je l’examinai avec surprise.

– Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une chanson?

– Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets… Braguibus va mettre son fifre en train…

– Et la défense de mon oncle?

– Je porte tous les respects à M. le curé des Aires, qui doit à mes soins le peu de souffle qui lui reste; mais faut-il, pour lui plaire, refuser de gagner cinq francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par hasard, que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel? La famine m’aurait mis au trou depuis longues années, si j’avais dû me passer de mes industries. Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne devant pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque jour, moi, à dire une messe basse, et je ne connais pas la couleur des écus du gouvernement. Ton oncle parle toujours comme le riche, qui, ayant le ventre plein, dit aux personnes affamées: «Ne mangez point ceci, ne mangez point cela.» D’ailleurs, les autres ermites de la vallée se gênent-ils pour besogner chacun à sa façon? Je ne parle aucunement de ton ami Venceslas Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur. Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize, qui pratique la règle par le menu, les Frères libres de nos Cévennes marchent-ils tous en droiture dans le chemin de saint François? Est-ce que, par exemple, Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, ne s’amuse pas un brin à l’usure, du côté de Camplong et de Graissessac? Il prête un pois, le malin, mais il faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus que le paradis, ne va-t-il pas à la journée afin d’avoir le plaisir de gagner une pièce de dix sous et de trousser par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je passe Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, il sent la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin de lui tirer les vers du nez pour savoir qu’il passe moins de temps à nettoyer sa chapelle qu’à siffler la linotte dans son cellier. Moi, dès le premier âge, de tant loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des chansons, et j’en invente encore quand on me paie.

– Cependant, après sa maladie, vous promîtes à mon oncle…

– Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui promettre le merle blanc, pardi! Fallait-il m’exposer à perdre la soutane et Saint-Michel avec? Fallait-il ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas, innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit sur les épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir de me déplumer de tout cela, moyennant quelques lignes qu’il écrirait à Monseigneur? Ce n’est pas très solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon costume d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir ce que je fus au temps jadis, un misérable ouvrier en vannerie?.. Si quelque malheur me forçait jamais à retourner tordre les osiers, là-bas, au bord de l’Orb, j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère de Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un pied de nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses; avoir cheminé une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, dans l’Espagne, deux fois jusqu’à Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis retomber aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages grossiers des pauvres diables de la rivière!.. Cela n’est pas possible et cela ne sera pas.

– Alors, renoncez aux chansons!

– Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si tu es venu ici pour me prêcher, à l’exemple de ton oncle, tu agiras sagement en reprenant le chemin de la cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme cela, qui ose tourmenter un homme de mon âge, un homme qui connaît tous les pays et tous les mondes de la terre, puisqu’il a pu arriver jusqu’en Italie à travers mille villes et mille villages, à un homme…

– Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille, mon oncle ne saura rien de cette chanson. Voulez-vous me la dicter? Je suis prêt à l’écrire, et vous serez content de moi.

Je possédais une plume métallique superbe dans un petit étui en argent. Je la retirai délicatement du fourreau. Barnabé sourit. Il prit lui-même l’encrier abandonné sur le gazon et en releva le couvercle.

– Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un soupir douloureux… Et dire que le maître d’école des Aires me fait payer dix sous chaque fois qu’il me copie une chanson! Le voleur!

Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier de versions, et, ramenant mes genoux pour m’arranger une façon de pupitre, j’attendis.




IX



Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse à belles dents

Au moment où je trempais le fin bout de ma plume dans l’encrier, le Frère me retint le bras.

– Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me dit-il. C’est le fils Garidel qui voudrait se marier à la fille de M. Combal, le maire. Cet enfant a vingt-deux ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il ne porte pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en faut guère, tandis que la fillette possède du bien au soleil, elle. Oh! ces Combal, c’est riche comme la mer. Simon Garidel fut, lui aussi, notre maire dans les temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes, entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il dut laisser l’écharpe à un autre. Pour un brave homme, c’est un brave homme, franc comme l’or et honnête comme le bon Dieu… Quel dommage que tout le saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille francs, quand les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!.. Tu comprends, de cette différence dans leur fortune naissent journellement des discussions entre les deux pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée, car il n’est pas porté sur les écus, notre maire; puis il aime Simonnet, lequel est un garçon robuste et plein de vaillance. Mais la Combale est là, et, quand il s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à la langue principalement. L’autre jour, en ma présence, comme son mari revenait encore aux Garidel, ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes au visage, l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier Liette, de vouloir la réduire à la besace et au bâton! Ah! si ma défunte, à l’époque déjà ancienne où je vivais en ménage, se fût avisée de m’envoyer pareils lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement d’amarines en guise de tambourin!..

– Et Juliette Combal, que dit-elle de cela?

– Liette! elle pleure et ne souffle mot.

– A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais Simonnet.

– A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu seras un homme, toi, fillot, je vois ça. Tu as raison: en ce monde, on doit en faire à sa tête, surtout quand l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler le sang dans l’estomac.

Après une interruption de quelques minutes, il ajouta:

– Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était pâle comme l’écorce du bouleau et des larmes noyaient ses prunelles. J’ai pensé que Dieu l’aiderait en besogne amoureuse si je lui donnais une de mes chansons pour la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous la fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes chansons ayant porté bonheur à d’autres, pourquoi n’en irait-il pas de même pour le jeune Garidel? Il me comptera cinq francs, vingt sous par couplet. C’est convenu entre nous.

Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent soudain, les arbres eux-mêmes secouèrent leurs panaches de petites feuilles clair-semées, que la séve nouvelle – elle monte lentement aux troncs des chênes – vivifiait goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa la longue tête noire de Baptiste.

– A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite, riant à gorge déployée. Il faut qu’elle fourre son museau partout.

Puis, s’adressant à Baptiste:

– Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les amourettes de Simonnet Garidel et de Liette Combal? Réponds, grand Nicodème, si tu l’oses.

L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé rit de plus belle, et je ne me fis pas prier pour l’imiter.

– Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute création du bon Dieu, dit le Frère regardant Baptiste d’un œil attendri. Du reste, c’est moi qui l’ai éduqué, et l’on sait dans nos montagnes combien je m’entends aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton oncle ou comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais devenu un flambeau de sapience. Mais on était vannier chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux livres des savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière, en m’allongeant des coups de houssine sur le dos. J’étais mauvais sujet, paraît-il, étant petit. Je me suis bien amendé tout de même au long des années. Cela ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que saint Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête: tuer le Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la preuve que je ne suis pas toujours le droit sentier de la perfection, où saint François marcha sans broncher, c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous? malgré qu’on en ait, il faut que le naturel se montre… Ah! puis c’est si joli, une chanson! ça sonne si doux à l’oreille et au cœur, quand Braguibus l’accompagne du fifre ou de la voix… Tu vas en juger.

Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des touffes de sauge, de mauve, de pimprenelle…

– Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira toujours un brin.

Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise, s’accroupissant dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux, où l’on eût cru voir luire de vagues pensées.

Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand ouvert. Barnabé avait repris son attitude recueillie.

– M’y voici, dit-il.

Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises tapoté le front avec les phalanges noueuses de sa main droite:




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