La fabrique de mariages, Vol. III
Paul Féval




Paul Féval

La fabrique de mariages, Vol. III





III

– Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas. —


– Pas vrai, dit Barbedor, que tu n'as pas honte de mon négligé, l'ancien?

– Honte de ton négligé! répéta Roger-Bontemps; – ne commence pas sur ce ton-là, vieux, ou nous allons nous fâcher… Ça n'est pas l'enveloppe que je regarde, c'est le cœur qui palpite ici dessous!

– Par exemple! murmura Niquet en passant le revers de sa main sur ses yeux, voilà du sentiment crânement exprimé!

– Ah! mais oui! dit Palaproie.

– Assieds-toi, vieux, assieds-toi, reprit le capitaine; – fumes-en une avec nous… fumes-en deux, trois… vingt-cinq, si tu veux!.. Nous sommes ici des vrais… Le séjour n'est pas mal, comme tu vois… et l'on peut s'y procurer tout ce qui fait l'agrément de se retrouver après l'absence!

Barbedor jeta un coup d'œil connaisseur et satisfait aux bouteilles alignées.

Roger battit la table avec la canne de Niquet.

– Un quatrième! dit-il à Martin, qui accourait.

– Un quatrième quoi? demanda celui-ci.

Roger avait déjà trois ou quatre bons coups sur la conscience. Les amateurs prétendent qu'il n'y a rien de si facile à griser qu'un vieux brave. Cœurs chauds, langues bavardes, pauvres têtes.

Le péché mignon de Roger, quand il était gris, c'était la fanfaronnade.

Jusqu'alors, il avait gardé un certain scrupule, une certaine crainte de gêner M. le comte de Mersanz, son gendre. Confusément, l'idée existait en lui que la société assise autour de la table ne devait pas bien faire dans le jardin d'un grand seigneur.

Mais une autre idée combattait celle-là: c'était la toute-puissance de sa fille, de Béatrice, si belle et si passionnément aimée.

A mesure qu'il buvait, la bascule se faisait entre les deux idées: le scrupule baissait, la confiance montait. Roger-Bontemps arrivait à se dire: «Je voudrais bien voir qu'on ne fût pas content.»

– Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? fit-il en lançant un terrible regard au pauvre Martin, qui recula épouvanté; – tu ne sais pas ce que c'est qu'un quatrième à une table où il n'y a que trois verres pour quatre pratiques?..

Martin ouvrit la bouche pour s'excuser.

– Cartouchibus! s'écria le redoutable Roger, qui se leva et fit le moulinet avec la canne du sergent, – je crois que tu raisonnes!

Martin fuyait déjà à toutes jambes.

– Voilà comme il faut les mener! dit Barbedor.

– Autrement, ils deviennent insolents, ajouta Niquet.

– C'est que ça y est! conclut Palaproie.

– Que t'a-t-il dit? demanda M. Baptiste à Martin quand celui-ci rentra.

– Il est enragé, ce bonhomme-là! répondit le conscrit.

M. Baptiste se redressa de son haut et toisa Martin avec sévérité.

– N'oubliez jamais, prononça-t-il emphatiquement, – quand vous parlez du capitaine Roger, que c'est le beau père de M. le comte!

– Et faites tout ce qu'il vous ordonnera, mon ami, ajouta mademoiselle Jenny en prenant une pastille dans la bonbonnière de Béatrice.

Martin alla chercher le quatrième.

M. Baptiste et mademoiselle Jenny se mirent à la fenêtre du petit salon.

Les domestiques d'ordre inférieur étaient aux fenêtres de l'antichambre.

Tous contemplaient le quatuor bachique avidement et le méchant sourire aux lèvres.

Seuls, M. Baptiste et mademoiselle Jenny savaient le mal qui pouvait résulter de cette bombance en plein air, mais les autres flairaient plaie ou bosse; cela suffisait à les tenir en joie.

– Où diable a-t-il péché cet homme en veste de marchand de vin? demanda M. Baptiste.

– C'est le plus beau! répondit mademoiselle Jenny; – on l'aurait fait exprès, qu'on ne l'aurait pas mieux réussi!

– Le fait est qu'il est superbe!.. Le voilà qui boit… il a une touche!..

– Dire qu'il y a des personnes qui ont ce genre-là! fit la soubrette en essuyant son nez retroussé avec un mouchoir au coin duquel sa marque avait remplacé adroitement celle de sa maîtresse.

– Avez-vous vu? reprit Baptiste; – le vicomte de Grévy a passé devant la grille avec Frémieux et Montmorin.

– Ils ont bien ri… Et les petites du Tresnoy éclataient tout à l'heure sur leur terrasse.

– Deux pestes! dit M. Baptiste; – tout Paris va savoir ce soir qu'on tient noces et festins dans le jardin de l'hôtel.

– Tenez! tenez! faisait-on dans l'antichambre, – les voilà qui chantent!

On entendait, en effet, la puissante voix de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, qui entonnait ce fameux:

		Si je meurs, que l'on m'enterre
		Dans la cave où est le vin…

M. Baptiste alla ouvrir tout doucement la double porte de la chambre à coucher du comte.

Mademoiselle Jenny le regarda faire.

– Ah çà! dit-elle en baissant la voix, – comment ça s'est-il noué entre vous et cette marquise?

– Je vous adresserai la même question, répondit le discret Baptiste; – mais permettez que j'entr'ouvre un peu la croisée… M. le comte entendra mieux.

– Et quelles sont vos conditions avec elle? demanda encore la camériste.

Le valet de chambre se prit à rire et tira de sa poche une lime à ongles, montée en or, que le comte cherchait en vain sur sa toilette depuis quelque temps.

Il se fit les ongles qu'il avait fort propres et répondit.

– Ai-je l'air d'un mercenaire, ma minette?.. Tout ce que j'en fais, c'est pour le bien de M. le comte: j'aurai donné un fier coup d'épaule à la chose, si jamais il régularise sa position!

Jenny lui lança une œillade coquette et caressante.

– C'est tout comme moi, dit-elle; – en régularisant la position des autres, on peut bien faire un petit peu la sienne propre.

En ce moment, Barbedor, qui avait fini la chanson, prit d'une main la table de fer et la souleva à bout de bras avec les verres et les bouteilles.

Un tonnerre de bravos accueillit cette prouesse du fort-et-adroit.

– Eh bien, eh bien, dit Roger émerveillé, – tu as encore une fière poigne, l'ancien!

– Il n'y aurait pas beaucoup d'avaleurs de sabres aux Champs-Élysées pour en faire autant! constata Niquet.

– Ah! mais non! fit l'adjudant Palaproie.

– Ma parole d'honneur! s'écria M. Baptiste, – c'est une gageure!

– Il me semble, dit Jenny, – que j'ai vu ce gros-là dans une baraque avec des tigres et des moutons à six pattes derrière le Château-d'Eau.

– Superbe! superbe!.. Voici là-bas, aux premières loges, madame du Tresnoy et la vicomtesse de Grévy!

Baptiste avait raison. Ces deux dames s'accoudaient au balcon de fer de l'hôtel du Tresnoy, – aux premières loges.

Mais elles ne riaient point, et M. Baptiste aurait pu remarquer qu'elles suivaient cette scène grotesque d'un œil triste.

C'étaient, celles-là, deux femmes du vrai monde, ayant chacune leur croix à porter dans la vie, mais bonnes, au fond.

Ce livre est une copie plus ou moins maladroite, mais c'est une copie faite sur nature. Les gens y passent tels quels.

Le hasard grâce auquel ce livre n'est point le pur et simple récit d'une cause célèbre, était né dans la maison même de madame la baronne du Tresnoy.

Quelques pages encore, et nous verrons pourquoi le jury ne s'était point mêlé des affaires de madame la marquise de Sainte-Croix.

Madame la vicomtesse de Grévy était riche, de bonne maison, spirituelle et jolie. Mais il y avait déjà un peu de temps que sa beauté durait. L'inconduite de son mari lui avait offert cette sorte d'émancipation, tolérée dans le monde, mais qu'on n'accepte jamais sans péril.

Elle avait eu le tort d'accepter.

Il n'était point dans sa nature décidée et brave de s'affadir dans le rôle de victime.

Elle était veuve, sauf le deuil qu'elle n'avait point porté. Cela n'allait pas plus loin. La médisance ne trouvait rien à mordre dans sa conduite.

Elle était veuve, voilà tout. M. le vicomte de Grévy la traitait fort bien et n'était pas sans éprouver un certain plaisir à lui serrer la main de temps en temps.

Il se souvenait avec reconnaissance de leur lune de miel, charmante, tendre, délicate, qui s'était couchée un beau soir sans nuages, sans explication.

D'ordinaire, les lunes de miel se débattent péniblement à l'heure de l'éclipse.

Personne n'aurait su dire si madame de Grévy avait aimé d'amour ce beau vicomte aux favoris épais, aux moustaches splendidement fournies.

Le degré de peine qu'elle éprouvait à vivre isolée, personne n'aurait pu le déterminer. Elle avait une armée de connaissances, point d'amie intime.

Un peu d'amertume dans la parole et sans doute un peu plus encore dans le cœur; une jalousie instinctive et frivole contre les astres nouveaux qui venaient luire à cet horizon mondain où elle avait brillé un instant, si franchement belle et heureuse; un esprit hardi et trop caustique, un parti pris de tout dire parfois exagéré: tels étaient les symptômes à l'aide desquels l'observateur pouvait sonder la plaie de cette âme.

Aussi, la disait-on méchante.

Dans un certain milieu, cela signifie parfois trop bonne; – bonne au point de faire peur aux hypocrites.

Madame la baronne du Tresnoy avait une position et manquait de fortune. Chose terrible.

Ses deux filles étaient à marier sans dot. Chose lamentable.

Madame la baronne du Tresnoy était dans le monde tout naturellement et chez elle; car, là, il y a au moins des droits. Mais ces droits, hélas! ne s'étendent pas bien loin quand on n'a pour les soutenir ni la puissance politique, ni la richesse.

La famille du Tresnoy avait eu la puissance politique. On lui savait gré d'en avoir bien usé.

A l'époque où se passe notre histoire, il ne pouvait même pas être question d'influence politique dans le faubourg Saint-Germain pur.

Louis-Philippe régnait.

Madame la baronne du Tresnoy, appuyée sur la noble mémoire de son mari, était reçue partout avec empressement, avec honneur. – Mais l'opinion publique avait condamné ses deux filles au célibat à perpétuité.

De là, un peu d'amertume, amertume autre et plus profonde que celle de madame la vicomtesse de Grévy.

L'une procédait par la satire osée, l'autre par la réserve légèrement perfide. Toutes deux se vengeaient. Il ne faisait bon attaquer ni l'une ni l'autre, ni la jeune femme hardie, ni la prudente mère de famille.

Si jamais le hasard les eût mises aux prises, madame de Grévy eût été vaincue, parce qu'elle était la plus forte et qu'elle n'avait besoin de personne.

Le besoin qu'on a du monde habitue l'esprit à une sorte d'escrime. Craignez ceux qui ont besoin de vous.

Le besoin que madame du Tresnoy avait du monde, tout en dirigeant habituellement sa conduite, ne lui avait jamais fait perdre la probité de son cœur. C'était, au demeurant, une honnête et bonne femme, n'ayant d'autres vices que ses filles à marier.

Les filles, comme cela est indispensable dans la situation, valaient moins qu'elle, parce que leurs petites rancunes envieuses et leur passion de s'établir étaient directes, étaient personnelles. Chez elles, le mobile était l'égoïsme; chez la mère, c'était l'amour.

Nous nous souvenons que madame la baronne du Tresnoy avait renvoyé ses deux filles pour causer seule avec la vicomtesse et qu'elle avait abordé l'entretien avec une sorte de solennité. Madame de Grévy était tout oreilles. Son bon cœur ici fraternisait avec son penchant à la curiosité.

Mais madame du Tresnoy, qui venait de céder à un premier mouvement de générosité, parut tout à coup se ralentir. Au début, il y avait promesse d'un secret confié; la fin de son discours se perdit dans de vagues et timides insinuations.

Il y avait un complot, et la marquise de Sainte-Croix était dans le complot: voilà tout ce que put noter la vicomtesse.

– Chère madame, dit-elle voyant que la baronne profitait pour se taire de la bruyante entrée de Barbedor, – ne nous occupons plus, je vous prie, de ce qui se passe en bas… Vous m'en avez appris trop ou trop peu.

Une expression d'inquiétude vint sur le visage de la baronne.

– Je serais fâchée que vous eussiez défiance de moi, reprit la vicomtesse.

Et, comme madame du Tresnoy protestait par un geste poli, la vicomtesse acheva d'un ton résolu:

– J'en serais fâchée… mais cela ne m'empêcherait pas d'insister… je veux savoir!

– Vous voulez!.. répéta la baronne étonnée.

Madame de Grévy lui prit la main à son tour et la regarda bien en face.

– Vous êtes mère, madame, dit-elle d'un ton affectueux, mais toujours ferme; – vous savez que je n'ai rien à faire de mes dix doigts ni de ma pauvre tête… je passe mon temps à deviner les énigmes que le hasard pose sur mon chemin… je suis devenue très-forte à ce jeu.

Les paupières de la baronne se baissèrent; la vicomtesse poursuivit:

– Vous êtes mère… il est permis aux mères d'avoir peur… cela même leur est commandé quelquefois… mais, par cette raison que vous vous êtes arrêtée dans votre confidence, je dois supposer qu'il s'agissait d'une révélation très-grave…

La baronne gardait le silence.

La comtesse Béatrice peut-elle être sauvée? demanda brusquement madame de Grévy.

– Sur l'honneur, je l'ignore, répondit la baronne.

La jeune femme appuya son front contre sa main.

– Cette jeune Maxence aime le comte de Mersanz? dit-elle encore.

– A cet âge?.. commença madame de Grévy.

– Ses yeux ont trente ans! formula péremptoirement la vicomtesse.

Il y eut un nouveau silence.

– Chère madame, dit la jeune femme en se levant, je suis habituée à vous respecter… ma mère était votre amie… Veuillez pardonner ce qu'il y a eu d'un peu vif dans mes paroles… j'ai besoin de vous avouer ingénument le double travail qui s'est fait en moi depuis quelques minutes… J'ai cru deviner qu'il y avait un grand combat à livrer… un combat dangereux… or, je suis seule ici-bas… et bien fatiguée… Vous avez ouï parler de ces âmes brisées qui se font n'importe quoi pour occuper le restant de leur activité: sauveteurs parfois, – parfois sœurs de charité… Risquer c'est vivre… je n'ambitionne pas le prix Montyon… c'était pour moi… je voulais me divertir à bien faire.

– Votre mère avait ce cœur-là! murmura la baronne, dont les yeux se mouillèrent; – elle cherchait des excuses à ses bonnes œuvres.

– Maintenant, reprit la vicomtesse, – voilà pourquoi ma pensée s'est tournée vers les choses tragiques… M. le baron du Tresnoy a été longtemps préfet de police…

Un voile de pâleur couvrit tout à coup les traits de la baronne.

– Pardon, si je réveille de douloureux souvenirs, chère madame!.. J'ai songé… la pensée m'est venue… mais M. le baron du Tresnoy était un saint… s'il avait eu connaissance de quelque infamie…

Elle tendait la main pour prendre congé.

La baronne retint sa main et prononça tout bas:

– M. le baron est mort du jour au lendemain… subitement…

La vicomtesse resta devant elle bouche béante…

– Si Roger voulait, disait à ce moment le sergent Niquet, rouge comme une tomate, – il nous ferait avoir à chacun une chambre dans l'hôtel!

– Parbleu! approuvait Jean-François Vaterlot.

Et Palaproie, blême et idiot tout à fait:

– Ah! mais oui!

– Si je voulais! s'écria Roger-Bontemps, – si je voulais… A propos, y a-t-il encore des anciennes, par ici?..

– Verdurette, répondit Niquet; – mais c'est bien déjeté… Est-ce que tu aurais l'idée de nous donner les violons, vieux?

– Les femmes, repartit Roger avec une gravité d'ivrogne, – ça met de l'animation dans tous les plaisirs de la volupté!

– Ça y est! fit Palaproie, qui tordait ses paquets de moustaches vineuses.

Roger se mit à rire.

– Quand on pense qu'il a toujours été bête de même, le Palaproie! murmura-t-il. – Pour en revenir, ça serait mignon, un riquiqui de petit baluchon avec quinquets, ici, en plein air… Mais vous n'êtes pas pour la danse, vous autres… le cousin est trop puissant… vous deux, vous avez trop de jambes de bois…

– C'est les suites de la valeur, qu'on rapporte du champ de gloire! protestèrent à la fois les deux sous-officiers.

Puis Niquet tout seul et d'un accent pénétré:

– Si tu nous as engagés pour nous insolenter!..

– La! la! fit Barbedor.

– Cartouchibus! s'écria Roger-Bontemps, – s'ils ne sont pas satisfaits, je vais leur couper les oreilles!

On se leva en tumulte, trébuchant et marchant sur les verres cassés.

L'équilibre manquait partout. Barbedor prononça quelques paroles conciliantes. Les trois vieux braves tombèrent en tas, pleurant à chaudes larmes et s'embrassant à qui mieux mieux.

– Ah! dit Niquet, – l'idée de nous entre-percer nos seins, qui ne battent que l'un par l'autre, était inconséquente!

– Ça y est… dans le cinq cents! balbutia Palaproie donnant enfin le secret de cette locution chérie.

Palaproie était passionné pour le noble jeu de tonneau.

– A propos d'anciennes, fit Niquet en se rasseyant, – tu étais marié, dans le jadis, toi, Roger…

– Ah! mais oui! dit l'adjudant.

Barbedor, moins ivre, regarda le capitaine du coin de l'œil.

La joyeuse figure de celui-ci s'était tout à coup rembrunie.

Niquet poursuivit sans prendre garde à ce changement.

– La Perlette, tonnerre de là-haut!.. j'ai vu bien des vivandières dans le courant, mais une comme celle-là, jamais!

– Ah! mais non! appuya Palaproie.

– Est-elle morte, dis, vieux? continua le sergent.

Barbedor, désormais, ne buvait plus.

Roger assena un grand coup de poing sur la table.

– Parlons pas de ça, gronda-t-il.

– A cause?.. Nous mourrons tous!.. Si elle est défunte, on ne peut donc pas déposer dans la conversation, entre amis, quelques fleurs sur sa tombe?..

– Parlons pas de ça! répéta Roger d'un air sombre.

– Vous savez bien, dit Barbedor, – que le cousin n'a pas été heureux en ménage.

– Pas heureux!.. s'écria le vieux capitaine en se tournant vers lui, les veines du front gonflées et les larmes aux yeux.

Barbedor n'était pas méchant; son cœur se serra. Si le souvenir abhorré des deux coquines, si la pensée de la barrière des Paillassons, sa création, sa Galathée, n'eussent point traversé à la fois son esprit, il eût prononcé sans doute un mot de plus, – un mot qui aurait bien changé la face des choses.

Mais l'article du Journal des Débats était tout chaud encore.

Barbedor garda le silence.

Niquet et Palaproie se regardaient en riant stupidement.

– Excusez, dit le sergent; – quand on ne sait pas, on ne sait pas… Si ton épouse t'a fait éprouver des chagrins cuisants, vieux Roger, motus!.. C'est des affaires de famille délicate, dans la vie privée…

– Ah! mais oui! fit Palaproie.

Roger avait mis ses deux coudes sur la table et semblait rêver.

– Faut parler d'autres choses, dit Niquet avec cette insolente pitié des brutes; – ce sujet a l'air de l'inconvénienter fortement.

– Ça y est! répliqua l'adjudant, qui cligna son œil éteint et nigaud.

– Donc, reprit le sergent, – voyons voir à changer adroitement le front de bataille.

Il toussa et reprit, d'une voix de stentor:

– Du temps de l'ancienne, vieux, y avait un camarade qui s'appelait Garnier et qui avait commencé comme toi dans la caisse…

Roger se redressa si brusquement, que Niquet eut la parole coupée.

– Tu n'as pas de chance! grommela Barbedor.

Le sergent ouvrit des yeux énormes et souffla dans ses joues.

– Bon! bon! fit-il, – j'ai mis le doigt sur la plaie… Ce Garnier était un bel homme… et je me souviens à présent qu'il avait parlé à la Perlette…

– Tais-toi! s'écria Roger, dont le front était cramoisi.

Palaproie pensa:

– Ça y est tout de même… dans le cinq cents!

– Bon! bon! répéta Niquet; – quand on ne sait pas, pas vrai?.. A la santé de l'ami Roger, vous autres!.. Chacun a son épine dans le pied… à moins d'avoir deux jambes de sapin… Hi hi hi hi!.. celle-là est bonne!

– Ah! mais oui! dit Palaproie.

– Mais tu avais deux enfants, reprit Niquet après avoir bu; – ton aîné doit être grand comme père et mère… Je l'ai vu enfant de troupe, moi, ce gamin-là!..

Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, ne voulut pas que la causerie s'engageât sur ce terrain.

Pour cela, sans doute, il avait ses raisons.

– Que diable! s'écria-t-il, – allez-vous nous le laisser tranquille, oui ou non?.. Si vous m'en aviez chanté la moitié aussi long, nom d'un cœur! j'aurais déjà mis la table sur vos carcasses, sans vous offenser!.. Buvez, puisqu'il y a de quoi, et donnez la paix au cousin… vous l'avez rendu tout triste…

– Ça n'était pas notre intention, monsieur le cabaretier! dit Niquet, qui mit le poing sur sa bonne hanche.

– Ah! mais non!

– Vous parlez haut, reprit le sergent, – par suite que vous savez exécuter des tours de force sur les tréteaux!.. Quoiqu'il n'y ait pas de sot métier, dit-on, celui-là ne va pas à tout le monde…

– Ah! mais non!

– En conclusion, acheva Niquet, – je vous invite à ne pas témoigner plus de familiarité qu'il ne faut à deux anciens de qui l'existence fut toujours le miroir de l'honneur!

– Ça y est, ponctua Palaproie d'un accent tout guerrier.

Et les deux vieux prirent des poses de matadors.

Jean-François Vaterlot avait son rire bonhomme.

– Voilà une chose à quoi je n'avais pas encore pensé, dit-il entre haut et bas; – quand la barrière des Paillassons sera ouverte, peut-être que ces caduques viendront dans mon établissement… ce sera tout droit du dôme au château de la Savate… Dire que les plus belles idées ont comme ça leurs inconvénients!

– Cousin, reprit-il en se tournant vers le capitaine, – est-ce que ça te contrarierait, si je les mettais tous deux en fagot pour les casser sur mon genou.

Certes, il est impossible de côtoyer la bagarre de plus près. Mais la bagarre, dans ce singulier quartier où la vaillance asthmatique respire, est un abîme entouré d'un haut garde-fou. On peut la côtoyer toujours sans y tomber jamais.

Au bout de la balustrade est un autre trou: la réconciliation touchante, humide et pleine d'affreux attendrissements.

Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Niquet et Palaproie larmoyèrent sur le sein de Barbedor. – «Tirez! tirez!» eût dit Chicaneau des Plaideurs.

Le capitaine Roger avait oublié lui-même sa mauvaise humeur.

– Ça vous amuserait donc bien, dit-il répondant sans doute à quelque question précédemment posée, – de savoir comment se fit ce mariage-là?..

– Ah! mais oui! répliqua Palaproie.

Barbedor devint attentif.

Le capitaine versa une tournée et parcourut son cercle d'un regard vainqueur.

– Vigilance, commença-t-il, – sévérité tempérée par la douceur, régularité pour l'heure des repas, propreté, arts d'agrément, lecture, écriture et musique vocale avec piano, tel a été mon plan dans l'éducation de ma fille. Je ne m'en suis jamais écarté d'une semelle. Ç'a m'a coûté bon; – mais j'ai obtenu des résultais tels, que vous ne trouveriez pas beaucoup de pimbêches dans les couvents à mille écus pour savoir siffler Ma Normandie ou autre aussi agréablement que la jeune Béatrice Roger, présentement comtesse de Mersanz… Quant au sérieux, l'arithmétique et l'orthographe, pas un pli… quoi! la géographie tout entière… et brodant comme une fée… et dansant… Voilà!

»Je m'arrête, pour ne pas tomber dans le défaut des vantards qui s'en font accroire à tout bout de champ. Je n'aime pas parler de moi, sauf pour l'intelligence de l'anecdote.

»Il y a donc que, vers l'âge de quinze ans, quinze ans et demi, Béatrice était une petite rose des quatre saisons, fraîche comme les amours. – Qu'auriez-vous fait de ça, vous autres, les anciens?

– Dame!.. repartit prudemment Niquet.

– Ah! mais!.. fit Palaproie.

– Nom d'un cœur! ajouta Barbedor; – garder un brin de fille, c'est presque aussi difficile que de percer le mur d'octroi.

– Tu dis?.. interrogea le capitaine.

– Rien, rien… tu n'es pas au courant de l'affaire, cousin.

– Du diable, si je vois ce que le mur d'octroi vient faire là dedans, grommela Roger, – à moins que ce ne soit, comme l'on dit, une métaphore de rhétorique… qu'il faut élever des barrières autour de la vertu des jeunesses… En ce cas-là, je dis comme Palaproie: Ça y est… il en faut… et de bonnes!.. Vous souvenez-vous du lieutenant Toussaint Mallaroux, de la 24


?..

– Le grand Toussaint?

– Toussaint la Gaule?

– Toussaint était retiré du côté de chez nous… il avait une fille approchant aussi belle que ma Béatrice… Ce n'est pas gai, ce que je vas vous conter là… Un soir, il vint à Grenoble, où nous étions pour lors… Nous soupâmes… après ça, il me dit:

» – Je vais prendre l'air…

»Je le regardai dans le blanc des yeux et je lui dis:

» – Tu es malade?

»Il me répondit:

» – Non.

»Nous sortîmes de la ville bras dessus bras dessous. – Je revins tout seul…

Le capitaine Roger fit ici un silence. Ses traits avaient en ce moment une expression mélancolique et véritablement noble.

– Pauvre Toussaint! reprit-il. – Quand nous fûmes dans les champs, il me dit:

» – Roger, tu as une fille… tu l'aimes bien, pas vrai?

»Il avait l'air si triste, que j'eus le frisson par tous les membres.

» – Cartouchibus! m'écriai-je; – si j'aime bien ma fille!.. en voilà une question!

»Il mit la main sur mon bras.

» – Réponds-moi comme un homme, reprit-il; – si quelqu'un venait te dire que ta fille…

» – Je le tuerais! l'interrompis-je, – car il en aurait menti comme un gueux!

» – Et s'il n'en avait pas menti?.. poursuivit Toussaint.

»Je ne pouvais pas le voir, figurez-vous, parce qu'il faisait déjà nuit. – Mais sa pauvre voix me semblait bien changée.

»Une idée terrible, une idée folle me traversa l'esprit. – Si ma Béatrice…

» – Je la tuerais! m'écriai-je, la tête en feu déjà.

» – Non, murmura-t-il, – tu ne la tuerais pas…

» – Alors, dis-je en m'arrêtant court, – je me ferais sauter le caisson.

» – A la bonne heure, fit Toussaint d'une voix douce et affaiblie.

»Ce fut sa dernière parole. Je vis une lueur rapide. J'entendis un coup de feu tout près de moi. Toussaint tomba à la renverse.

»Il s'était fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet.




IV

– Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille. —


On ne s'attendait pas à cette étrange conclusion dans le groupe de nos braves buveurs.

– Saperlotte! fit Niquet en ôtant sa pipe de sa bouche.

– Ah! par exemple… en voilà une! dit Palaproie.

Barbedor avait visiblement pâli.

– Que diable! murmura-t-il, – c'est ta faute, cousin… Pourquoi allais-tu lui dire: «Je me ferais sauter le caisson,» nom d'un cœur!

– C'est que je l'aurais fait à sa place, répondit le capitaine froidement.

Cette réponse n'était point de nature à diminuer le trouble de Barbedor. Il haussa les épaules et grommela:

– Ça ne se dit pas… c'est des bêtises de se périr pour si peu de chose!

– Si peu de chose! répéta le vieux Roger, qui le regarda d'un air étonné.

Le ridicule avait disparu. Vous n'eussiez vu en ce moment sur son visage que la hautaine dignité du soldat.

Niquet et Palaproie l'examinaient pour voir d'où le vent allait souffler.

– Si peu de chose! s'écria Niquet; – l'honneur de la fille d'un militaire!

– Ah! mais! gronda Palaproie; – la réputation qu'a une tache se ternit, et plutôt mourir… que d'abandonner son drapeau!

De sa vie, il n'avait prononcé un si long discours. Il s'arrêta tout essoufflé et but un coup avant d'ajouter:

– C'est que ça y est!

– Mon cousin Jean-François, dit Roger avec une sorte de sévérité mélancolique, – je t'ai perdu bien longtemps de vue, et je ne sais pas ce que tu as fait pendant cela… mais tu n'as rien pu faire de bon, puisque tu dis que l'honneur d'une femme est peu de chose!

– La plus belle moitié du genre humain! reprit Niquet.

– Ah! mais oui!

– Le sexe auquel un chacun doit sa mère!

– Ça y est!

– Nom d'un cœur! s'écria Barbedor, – voilà deux troubadours qui m'apprennent décidément l'utilité du mur d'enceinte!.. Sont-ils assommants, ces deux oiseaux-là!.. Et faut-il que la patrie n'ait rien à faire de sa monnaie pour nourrir, loger, habiller, blanchir et chauffer tous ces vieux singes!.. – La paix, bragas! s'interrompit-il en voyant que les deux invalides essayaient de se lever; – si vous ne taisez pas vos becs, je vous vends en bloc à mon marchand de pots cassés!.. Quant à toi, cousin Roger, si on ne peut plus plaisanter agréablement entre amis, faut le dire… Je ne suis pas le beau-père d'un comte, mais j'ai ma fierté tout de même… Peut-être bien qu'un jour, quand ma grande entreprise sera terminée et que j'aurai modifié personnellement le plan de Paris… peut-être bien qu'on pourra être fier de tenir à moi par les liens de la parenté… La barrière des Paillassons… mais je n'en dis pas davantage là dessus!

Roger, la bonne âme, crut entendre que la voix du fort-et-adroit tremblait.

Et c'était vrai, Barbedor venait de retomber dans sa marotte. Son cœur battait la générale sous sa veste étoupée.

Roger lui tendit la main.

– Du moment que tu plaisantais… dit-il.

– Voilà! interrompit Niquet; – du moment qu'il plaisantait.

– Ah! mais dame!.. fit Palaproie; – quand on plaisante…

– Assez causé! reprit le capitaine; – souffler n'est pas jouer… Réparation d'honneur au cousin!.. Nous en étions à ce que Toussaint Mallaroux se fit sauter la boussole, comme disaient les marins de la garde, à cause que sa fille avait fait un faux pas… Et j'aurais agi comme lui, le cas échéant… Mais pas de danger! cartouchibus! il y a filles et filles, tout dépend de l'éducation… Quand une jeune personne a eu comme ça l'avantage de posséder dès le berceau les exemples fructueux, accompagnés de la voix de l'honneur inflexible… Je n'en dis pas plus, les vieux, crainte de passer pour vantard et la gloriole.

– N'y a pas de danger, fit Niquet; – tout un chacun connaît que l'armée est l'école de la chose pour les bons principes et tout… Si j'avais eu quelquefois des enfants, aurait fallu qu'ils marchent droit comme un i, et pas de bêtises…

– Oh! mais non! grommela Palaproie, que l'envie de dormir prenait doucement.

Barbedor se gratta l'oreille d'un air innocent.

– Quant à ça, dit-il, – le lieutenant Toussaint l'était aussi.

– Quoi donc? demanda Roger.

– Militaire, censé.

Niquet éclata de rire.

– Elle est bonne! s'écria-t-il; – l'avaleur de sabres a trouvé qu'un lieutenant fait partie du militaire.

Jean-François Vaterlot était chatouilleux, nous le savons bien. Cette fois, pourtant, il ne releva point l'impertinence. Il avait son idée et son but.

– J'entends par là, reprit-il avec douceur, – que la fille de ce Toussaint Mallaroux était exactement dans la même position que la fille du cousin Roger.

– Comment? comment? s'écria celui-ci.

– En voilà une autre, hurla Niquet sans comprendre.

Et Palaproie, éveillé en sursaut:

– Ah! mais!.. ah! mais!.. faut s'expliquer!

– Mon Dieu! continua Barbedor, – je veux dire tout uniment qu'elle était la fille d'un militaire comme madame la comtesse…

– Quant à ça, oui! approuva Niquet.

– Ça y est! appuya Palaproie.

– Et d'un militaire, homme d'honneur! acheva Jean-François Vaterlot.

– Sans doute, sans doute, répliqua le vieux Roger, qui appela sur ses lèvres un sourire orgueilleux; – mais vous ne voulez pas vous mettre ça dans la tête, qu'il y a militaire et militaire.

– C'est pourtant bien simple, ça! l'interrompit le sergent?

Et l'adjudant:

– Ah! mais oui!

Roger poursuivit en versant à la ronde, – à pleins verres, – un château-laffitte de 1817, digne de caresser ce qu'il y a de mieux en fait de palais diplomatiques.

– L'éducation, que diable! Quand on n'a rien négligé pour l'ordre, l'instruction, la propreté…

– Nom d'un cœur! s'écria Barbedor, – tout ça ne fait pas qu'on trouve des comtes dans le pas d'un cheval!.. des comtes archimillionnaires!

– Le fait est, insinua Niquet, – que n'y en a pas suffisamment pour toutes les jeunesses bien éduquées.

– Ah! mais non! approuva Palaproie.

Roger secoua les cendres de sa pipe lentement et regarda son auditoire avec l'intime conscience de sa supériorité.

– Discuter avec des brise-raison, dit-il, – c'est des bêtises, quoi donc! Les vrais sourds sont celui qui ne veut pas entendre… Ça vous fait donc bien du chagrin d'avouer que le capitaine Roger ne ressemble pas au premier venu?.. Toussaint était un vrai pour le cœur et les sentiments… je ne dis rien ci-contre… mais il va quelque chose de plus apprécié dans les sociétés, c'est les manières, la tenue, le truc dont on sait se conduire avec le grand monde… Les uns le reçoivent au berceau de la nature, les autres ont beau faire de vains efforts, ils ne parviennent jamais à se le donner… La différence est là dedans: comprenez-vous?

Niquet et Palaproie déclarèrent qu'ils comprenaient.

Barbedor dégustait son laffitte en silence.

Roger le provoqua du regard.

– Tout ça, reprit-il, – c'est du latin et du grec pour le cousin, dont les fréquentations sont à la barrière, loin du centre de la noblesse ou industrie, ainsi que le haut commerce sans boutiques et les compagnies généralement comme il faut… Veuille ne pas te mécontenter, Jean-François: la chose n'est pas pour t'en faire un outrage… Si tout le monde était des marquis, où serait le plaisir de surpasser ses semblables par la particule ou autre?.. Si la connaissance de mademoiselle Toussaint avait rencontré vis-à-vis de lui, pour père de la fille, un lapin comme Roger, ça aurait tourné différemment, j'en accepte l'augure! On ne se moque pas de Roger: voilà l'idiome, ne sortons pas de là!

– Voilà! répéta Niquet, qui posa son vieux chapeau sur l'oreille en toisant Barbedor.

– Ça y est! ajouta Palaproie.

– N'empêche, dit cet entêté de Jean-François, – que c'est une fameuse affaire et un crâne billet de loterie!.. Je ne suis pas jaloux, puisque je n'ai pas d'enfants personnels, du sexe ni autres… Mais j'aimerais entendre l'anecdote, narrée de la propre bouche du capitaine.

Roger fut évidemment flatté.

– Quoique ça soit des délicatesses de famille, dit-il, – et des affaires privées dont personne n'a le droit d'y fourrer son œil indiscret, je ne vois pas d'empêchement à en faire le récit succinctement, étant ici entre militaires et toi seul d'ami… J'entame donc, et vous êtes priés de faire silence dans les rangs après la tournée.

La tournée eut lieu.

En suite de quoi, le vieux Roger demanda solennellement:

– Y sommes-nous?

– Présents! répliqua Niquet.

– Ah! mais oui! fit Palaproie.

Barbedor ne dit rien, mais il rapprocha son siége.

Roger prit la pose du conteur et commença:

– Il y a donc que nous avons habité la Belgique, qui est un petit pays par rapport à nous autres Français, mais jalouse d'imiter la liberté dont le drapeau tricolore flotte maintenant sur ses murs.

Niquet et Palaproie ne purent refuser à ce début éloquent un signe hautement approbateur.

– Étant ainsi de l'autre côté des frontières, poursuivit Roger, – dans la ville de Liége, Béatrice cultivait son piano et soignait le ménage, tandis que je me livrais à mes occupations de café et autres. Les établissements publics n'y brillent pas par le clinquant, mais par la bière, connue dans tous les pays du globe. Il y a donc que j'entendais parler çà et là, de différents côtés, du comte Achille de Mersanz…

– Attention! s'interrompit le sergent, – voilà la machine!

– On y est! fit l'adjudant; – qu'il passe dans les rangs!

Il avait un œil clos par le sommeil; l'autre, à demi ouvert, battait la chamade.

Barbedor était tout oreilles.

– Un citoyen, continua Roger, – qui mettait tout sens dessus dessous dans les Ardennes belges par ses chasses au sanglier avec les dames en calèches et uniformes à la Louis XV… un grand propriétaire, censément comme le marquis de Carabas des temps jadis.

»Tout à coup, je dirai même subitement, soudain, d'un jour à l'autre, voilà mademoiselle Roger qui perd ses couleurs, en grand, pâle comme un linge, les yeux battus, pleurnichant dans les coins et manquant le ragoût.

»Cartouchibus! incontinent, je médis: Ça n'est pas naturel! Ça doit être la nature qui parle dans un cœur innocent et sensible. On ne m'en passe pas. J'en ai vu de toutes les couleurs et encore d'autres nuances!.. Faudrait un luron pour m'en faire voir en plein midi.

»Je pris la faction du père de famille, veillant sur ceux à qui il a donné le jour. Je guettai, foutrimaquette! des yeux d'Argus et perçants comme la prunelle de l'aigle qui était en tête de nos drapeaux flottant à l'étranger.

»Point de repos ni jour ni nuit, sauf le sommeil et les délassements au café avec les camarades. – Observez que les cafés, là-bas, se nomment la brasserie, en raison motivée par la consommation, qui est la bière.

»Voilà donc qu'un soir… Vous ai-je spécifié que le comte Achille restait juste en face de nous?

– Non, répondit Niquet.

Palaproie rendit un ronflement sourd.

– Si je l'ai omis, reprit Roger, – c'est dans le feu du narré… Le comte Achille avait son hôtel en face de nous, comme qui dirait vis-à-vis, de l'autre côté de la rue. Je n'étais pas jaloux de son opulence, car ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux; mais je rageais quelquefois de voir tant d'équipages et tant de laquais pour un seul muscadin. Nous n'étions pas fortunés à la maison en ce temps-là, et je ne me doutais guère que tout ça était à moi comme beau-père futur et légitime.

»Vous dire comment ça se fit que les deux jeunes gens s'entre-reconnurent dans l'intimité, je m'y refuse. Ça touche à la vie privée. D'ailleurs, je ne l'ai jamais su. La fenêtre où brodait ma petite Béatrice donnait sur la rue, juste en face de la chambre à coucher du comte. Béatrice allait sur ses dix-sept ans. C'était un mélange heureux de lis et de roses. Tout le quartier se retournait pour la voir passer dans la rue. Elle avait la taille des sylphides écossaises, à prendre dans la main, une petite bouche ornée de la couleur du corail à l'extérieur, et le dedans plein de trente-deux perles. Elle faisait tout ce qu'elle voulait de son piano droit, que j'avais eu d'occasion, et le rossignol n'est rien auprès des accents de sa voix… En faut-il plus! Il paraît que non, car le voisin d'en face fut bloqué au même, tambour battant… Et toi, Palaproie, malhonnête, va-t'en te coucher si tu as sommeil!

Niquet donna un grand coup de poing sur le pauvre coude osseux qui était l'épaule de l'adjudant.

Palaproie sauta, saisit son verre et dit:

– Ah! mais oui!.. présent à l'appel!

– Et comme ça, demanda Barbedor, – le comte vint vous faire la demande bien honnêtement, et ça fut une fière noce?

Roger but un coup.

Après avoir bu, il caressa longuement sa moustache.

– Tu es curieux, cousin Jean-François, dit-il; – j'aime à penser que c'est pour l'intérêt que tu nous portes.

– Nom d'un cœur! s'écria bonnement Barbedor, – je voudrais bien savoir ce que ça me fait de froid ou de chaud… qu'ils s'épousent! qu'ils ne s'épousent pas…

– Un mot de plus, l'interrompit sévèrement Roger, – et tu tombes dans l'impolitesse!.. Ah! le défaut d'éducation primaire sera toujours un malheur chez l'homme qui ne fut pas bien élevé dès son bas âge!.. Écoute, Niquet; Palaproie, prête l'oreille attentive; c'est une histoire qui vaut la peine davantage que celle des recueils périodiques et la suite au prochain numéro… Ça ne marcha pas tout seul, non!.. le comte ne me fit pas la demande selon le grand chemin plat et ordinaire… Ça fut un roman intéressant de l'amour… Insensiblement, je voyais ma Béatrice pâlir et maigrir; je la trouvais souvent toute rêveuse et répondant de travers à mes questions paternelles… Afin de la mettre en garde contre les dangers de l'inexpérience, je glissais des demi-mots dans la conversation. Je lui disais de se méfier du sexe le plus fort, et que le loup peut s'insérer dans la bergerie quand on laisse un entre-bâillement à la porte… et autres… Je chantais en me faisant la barbe la chanson bien connue:

		Il est plus dangereux de glisser
		Sur le gazon que sur la glace…

Bref, toutes les précautions y étaient, quand tout à coup, un soir, en rentrant, je trouve la chambre de mademoiselle Roger vide et une lettre sur la table.

»Une lettre à mon adresse.

»Je ne pus pas la lire tout de suite, cette adresse-là; car j'avais trente-six chandelles devant les yeux, et il me semblait que mon cœur allait se casser dans ma poitrine…

– Comme ça, dit Niquet voyant que le capitaine s'arrêtait, tout pâle, – la petite s'était ensauvée…

– Avec le muscadin… ajouta Palaproie enorgueilli de sa perspicacité.

Barbedor bourrait sa pipe d'un air impassible.

Roger mit ses deux mains à plat sur sa poitrine.

– Quand je pense à ça, poursuivit-il, – ça m'oppresse bien encore un petit peu… Les enfants, j'en ai vu de rudes dans ma vie… Mais ce moment-là, dame, je faillis étrangler en grand par étouffement du cœur… Béatrice! ma fille! mon pauvre amour chéri…

Deux larmes roulèrent sur la joue bronzée du vieux soldat.

Niquet et Palaproie se frottèrent les yeux.

Ce gros judas de Barbedor tendit sa main calleuse au capitaine, qui la serra en disant:

– Merci, Jean-François, mon cousin; – je sais que tu as bon cœur… C'est les bonnes manières qui n'y sont pas…

»Mais, s'interrompit-il, – je ne sais pas pourquoi je pleure, moi! ne dirait-on pas que je vais raconter une déroute! Bien au contraire, cette soirée fut l'aurore de la félicité, comme vous allez le voir par la fin de ce récit.

»La lettre de Béatrice me demandait bien des pardons de s'être fait enlever, donnant pour raison que c'était le bon motif, mariage civil et à l'église, qui était sous jeu, et qu'elle avait craint les sévérités d'un père, à cause de son âge si tendre.

»Tout ça tourné aux petits oignons, d'un style coulant et agréable à tirer toutes les larmes du corps.

»N'empêche que je ne m'endormis pas sur le rôti. J'allai au café, où je soumis le cas aux plus vénérés des clients. Quand je dis au café, c'est la brasserie. Il y avait là un avocat flamand, gros comme toi, cousin Jean-François. Il me dit:

» – Le comte de Mersanz, votre voisin, est justement parti ce soir. C'est une affaire: détournement de mineure. Il a près d'un million de revenu, vous pouvez vous faire une aisance.

»Moi, je répliquai:

» – Ce Mersanz est militaire: c'est un cas de contre-pointe: je n'ai pas besoin de procureur.

– Fameux! s'écria Niquet.

– Ah! mais!.. appuya Palaproie en rêve.

– Et je rentrai chez moi, reprit Roger, pour régler l'histoire du duel… Je n'ai pas besoin de me vanter, pas vrai? je suis connu! je l'aurais embroché comme une mauviette, si je l'avais trouvé…

– Ah! ah! fit le sergent; – tu ne le trouvas pas?

– On s'entre-cherche comme ça souvent… balbutia l'adjudant; – c'est comme un fait exprès.

– Laissez dire le cousin! ordonna Vaterlot.

Roger se rinça la bouche.

– Quinze jours après, continua-t-il avec un certain embarras, – je reçus une lettre signée «Béatrice, comtesse de Mersanz.»

Niquet: C'est toi qui dus être content!

Palaproie: Ah! mais oui, qu'il dut l'être.

Barbedor, très-froidement: Et ça finit comme ça, l'histoire?

Roger, versant une abondante tournée: L'éducation… les principes… voyez vous… Ma petite Béatrice avait le fil… en outre que M. le comte, – soit dit sans l'offenser puisqu'il est présentement mon gendre, et comme tel de ma famille, – en outre que M. le comte savait que je le cherchais l'arme au bras, l'ayant dit ici et là, et partout, à qui voulait l'entendre, à haute voix, que j'aurais, le cas échéant, le sang du séducteur jusqu'à la dernière goutte!

Niquet: Quand on s'y prend comme ça… voilà!

Palaproie: Ça y est!

Barbedor: Alors, tu n'as pas été de la noce?

Niquet à Palaproie: Est-il taquinant, ce gros robinet à vin blanc.

Palaproie: Ah! mais oui!

Roger, qui a regardé de travers le cousin Jean-François: C'est sous-entendu qu'ils s'étaient mariés à l'église d'abord dans un petit pays prussien, là-bas, vers la Nouvelle-Montagne, connue par son zinc. La lettre était justement pour me demander mon consentement par écrit et les papiers, afin de se marier au civil devant la loi… Il n'y avait pas trop à réfléchir; puisque les choses étaient comme ça pas mal avancées… d'ailleurs, le parti ne me déplaisait pas au fond…

Niquet: Pas dégoûté, l'ancien!

Palaproie: Ah! mais non!

Barbedor, avec un sourire: Un titre de comtesse avec huit cent mille livres de rente.

Roger, solennellement: Il n'y a point sous la calotte des cieux un parti trop haut pour la fille d'un capitaine de l'armée française!

Niquet: Bien dit!

Palaproie: C'est que ça y est!

Barbedor: Et, quand tu arrivas, cousin, le mariage civil était fait?

Roger: Grâce aux papiers que j'avais eu soin d'envoyer d'avance.

Barbedor: Le mariage civil se fit aussi dans ce petit village prussien?..

Roger: Non pas!.. à Bruxelles en Brabant, ville de trois cent mille âmes, au su et au vu de tous les habitants de cette capitale… Voilà comme ça se joue, mon vieux, quand l'éducation y est, et les manières, et les principes, enfin tout ce qui compose le truc… sans compter qu'un papa d'un certain genre ne nuit pas à la chose… pas vrai, Niquet?

Niquet: Tu veux mon avis? le voilà: Tu as mérité le bonheur de ton enfant!

Palaproie: Ça y est… dans le cinq cents… du premier coup!

Jean-François Vaterlot tirait cependant sur sa pipe comme un malheureux. Un observateur eût aisément jugé qu'il avait encore quelque chose à demander.

Mais la question était apparemment bien grosse… elle ne pouvait passer.

– Eh bien, cousin! dit le triomphant Roger en lui versant à boire, – ça a l'air de te chiffonner, cette aventure là.

– Nom d'un cœur! se récria Barbedor; – pourquoi donc?

– Y a comme ça des particuliers qu'ont de la jalousie, continua le sergent.

– Ah! mais! fit l'adjudant.

– Tonnerre! gronda Vaterlot; – si ces deux-là jouissaient seulement chacun d'une jambe de rechange, on parlerait par gestes tous trois, mais contre deux… et y aurait encore du retour à donner… mais n'y a rien à faire avec ces écloppés… Moi jaloux? Dieu merci! je me bats l'œil des comtes et des barons!.. quand le mur d'octroi va être percé… seulement, on aime à s'instruire, pas vrai… Moi qui parle, je n'ai pas voyagé beaucoup… j'aimerais savoir si les actes de mariage, c'est fait comme chez nous dans ce pays de Belgique.

– Ma foi, répondit Roger, – je n'en sais rien… ça doit être quelque chose d'approchant.

Si le vieux capitaine avait examiné son cousin Jean-François en ce moment, il aurait vu s'épaissir la couche écarlate qui enluminait si violemment sa grosse face.

Barbedor travaillait pour la barrière des Paillassons, – le traître!

– Pardon, excuse, reprit-il bonnement, – j'avais cru que tu avais vu l'acte de mariage de ta fille… Tu n'es pas curieux, quoi, voilà!

– Est-ce que tu voudrais insinuer…? commença Roger, qui fronça le sourcil.

Jean-François Vaterlot avait ce qu'il était venu chercher. Le renseignement conquis par lui valait bien la recherche faite par Léon Rodelet dans les cartons de maître Souëf (Isidore-Adalbert).

Il possédait désormais de quoi payer l'article du Journal des Débats.

Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie, comprenant vaguement que ce sujet d'entretien blessait leur bon ami Roger, étaient tout disposés à s'y cramponner, tant ils avaient l'âme bonne. Ce fut Barbedor lui-même qui changea brusquement la conversation.

Il donna une ronde poignée de main au cousin et dit:

– Des fois, en voulant prouver qu'on prend de l'intérêt aux amis, on a l'air de s'immiscer fâcheusement dans leurs affaires du particulier… Si j'ai commis une ou plusieurs gaucheries, l'intention n'y était pas réputée pour le fait… Tu as crânement marié ta fille, cousin; tant mieux pour elle et pour toi: je n'en éprouve que le plaisir le plus sincère de t'en adresser mon compliment… En raison de quoi, débouchons-en une nouvelle et chantons sans rancune des hymnes patriotiques en l'honneur de Bacchus!

Roger ne repoussa point la main qu'on lui tendait, mais un nuage resta sur son front, tandis que Niquet, Palaproie et Jean-François entonnaient une de ces chansons militairement rabelaisiennes, où l'on se moque des moines, des nonnes, des prêtres, etc., etc., avec autant d'esprit que de cœur.

Il but quatre ou cinq verres coup sur coup et ne fit chorus qu'au troisième couplet.

A la fin de la chanson, il dit comme malgré lui:

– Cartouchibus! quand j'arrivai à Maestricht, ils étaient mariés dur comme du fer!.. on l'appelait madame la comtesse… et j'eus une pipe garnie pour cadeau de noces… Du diable si l'idée me vint de réclamer l'acte de mariage!..

– Comment! s'écria Barbedor, – tu en es encore à ruminer là-dessus, cousin?

– Foutrimaquette! gronda le capitaine; il m'appela beau-père tout de suite… et le poulet qui osera se moquer d'un gaillard comme moi n'est pas encore sorti de sa coquille!




V

– Le réveil de Béatrice. —


Le soleil de midi inclinait les bouquets trop lourds des lilas. Le feuillée était chaude; sous les bosquets, l'air circulait tout imprégné du parfum des fleurs.

Ces tièdes matinées où le printemps mûr a déjà les langueurs de l'été, répandent ces senteurs particulières qu'on reconnaît toute sa vie après les avoir respirées une fois. Cela produit sur les sens le double effet d'un cordial et d'un narcotique. L'âpre émanation des feuilles toutes jeunes, frappées par le rayon trop brûlant, se mêle aux suaves aromes des corolles tôt ouvertes. L'herbe qui pousse jette de vigoureuses effluves, la terre fermente; il semble que chaque odeur distincte puisse être perçue dans la brise, qui pourtant les entraîne confondues.

C'était ainsi dans ce beau jardin de Mersanz, dont les allées déroulaient leur sable d'or sous les vertes voûtes. Le balcon de l'hôtel du Tresnoy ne voyait que la plate-forme où trônait ce quatuor burlesque, commandé par le capitaine Roger. A droite et à gauche, c'étaient de mystérieux bosquets, des pelouses abritées où nul indiscret regard ne pouvait pénétrer. Au bout des larges avenues, quelques statues blanches se montraient à demi. La pièce d'eau bruissait derrière les charmilles, précédant la cascade qui se perdait là-bas dans la grotte envahie par les lierres.

Il y avait, vers l'extrémité orientale de l'hôtel, deux croisées dont les persiennes étaient closes. Elles donnaient sur un gracieux parterre au delà duquel un quinconce de grands ormes abaissait des branches pleureuses jusque sur la pelouse.

Deux cignes nageaient silencieusement sur le bassin aux lèvres de marbre et se jouaient autour du jet d'eau patient, qui dispersait au soleil sa petite gerbe nacrée.

Ces deux croisées appartenaient à la chambre à coucher de la comtesse Béatrice.

Un temple charmant que l'amour du comte Achille s'était plu à rendre digne de l'idole!

Car il aimait bien, au commencement, ce comte Achille. C'était un de ces cœurs fougueux dont les premières ardeurs imitent à s'y méprendre la passion délicate et profonde. Ceux-là sont d'autant plus dangereux qu'ils ne mentent point. Leur âme est donnée de franc jeu.

Seulement, ils la reprennent.

La chambre à coucher de la comtesse Béatrice, tendue de lampas bleu sur bleu, montrait à demi, ce malin, les mignardes coquetteries de son style Louis XV. On voyait bien que ces meubles, ces tentures et ces délicieux colifichets avaient été appareillés à plaisir par le soin amoureux d'un artiste. C'était adorablement joli, et rien ne manquait dans ce boudoir-musée, qui résumait le luxe du XVIII


 siècle.

Il faisait presque nuit. La mousseline des Indes tamisait ces douces lueurs qui venaient du jardin au travers des persiennes closes et des tentures tombantes. Il fallait s'accoutumer à cette obscurité pour apercevoir, au fond de l'alcôve, parée comme un autel, le délicieux visage de Béatrice endormie.

Vous avez tous éprouvé une surprise mêlée de colère à la vue de certains abandons. Il y a des femmes si belles et à la fois si bonnes, que l'injure qui les frappe semble un sacrilége et un blasphème.

Le cœur se serre quand on songe que le malheur et la tristesse peuvent courber ces fronts d'ange, et qu'une créature, la plupart du temps inférieure, a le pouvoir de cacher sous une voile de deuil ces radieuses auréoles.

Hélas! il en est toujours ainsi, depuis que le monde est monde.

Ce bandeau qui couvre les yeux de l'amour est le symbole le plus navrant et à la fois le plus vrai de la mythologie antique. La vie humaine, sous ce rapport, ressemble à une immense agape où les cœurs vont s'appareillant au hasard des flambeaux éteints.

Il y a des compensations qui font frémir. Tandis que ces belles saintes souffrent leur silencieux martyre, d'autres femmes armées en guerre vengent leur sexe, fatalement et cruellement, sur quelque haute nature de penseur ou de poëte. Les comtes Achille ont leurs pendants parmi ces dames, et, chaque fois qu'un pauvre ange s'éteint dans les tortures de l'oubli, quelque Béjart rieuse, quelque Éléonore hautaine, fait tourner en larmes le sang de Torquato ou brise le cœur de Molière.

Bien des gens vous diront qu'il ne faut accuser personne. C'est le sort du péché originel. Cela fait les saintes et cela fait les poëtes. Toute montagne à sa vallée, toute lumière à son ombre.

Béjart n'est pas méchante au fond; Éléonore joue son rôle et accomplit sa destinée. Quant au comte Achille, vous savez bien que c'est un galant homme.

A l'heure où il fait serment d'aimer toujours, il est sincère. Pour tout l'or du monde ou même pour un trône, vous n'obtiendriez pas de lui un mensonge. Ce cœur, je vous l'affirme, a des côtés nobles. Cette fierté entrerait en révolte à la pensée d'une lâcheté.

Mais l'âme a ses infirmités lamentables; mais les sens vainqueurs peuvent dompter l'esprit qui s'endort. Et la conscience elle-même est faible contre cet irrésistible avocat qui s'appelle le désir.

Le récit du bon capitaine Roger était un peu vide, attendu que ni son gendre ni sa fille ne lui avaient raconté leurs petits secrets; mais ce récit ne contenait du moins rien qui ne fût conforme à la vérité. C'était à Liége que le comte Achille et Béatrice s'étaient vus pour la première fois. Béatrice habitait avec son père un petit appartement modeste; Achille occupait de l'autre côté de la rue le plus bel hôtel qui fût dans la ville.

Béatrice chantait tout le jour. Depuis qu'elle se connaissait, elle n'avait éprouvé qu'un chagrin, l'absence de sa mère.

Le capitaine Roger n'aimait pas lui parler de sa mère.

Mais quelquefois, par boutades, quand il avait vidé avec un ancien camarade un flacon ou deux de vin de France, il abordait ce sujet de lui-même et ne tarissait plus. C'étaient alors de singulières paroles qui tombaient de sa bouche, des paroles étrangement contradictoires. La pensée du bon capitaine s'exprimait, en ces cas-là, plus confusément encore que d'habitude. On n'aurait vraiment su dire, après l'avoir entendu, ce qui dominait en lui de la rancune ou de l'enthousiasme.




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