Les Mystères du Louvre
Octave Féré




Octave Féré

Les Mystères du Louvre



Oui, les Mystères du Louvre, c'est-à-dire un écho des chroniques étranges écloses et comprimées entre les murailles sombres, sous les voûtes sinistres, dans les labyrinthes souterrains de ce vieux palais, dont la quadruple destination avait une terrible éloquence, lorsqu'il servait tout à la fois de séjour aux princes, de citadelle, de prison d'État et de coffre-fort royal.

Le temps n'a point passé impunément sur ces constructions menaçantes, que les hauts barons, les grands feudataires de la couronne ne regardaient qu'en tremblant.

Mais si son action s'était bornée à transformer l'aspect extérieur des choses, ce serait peu. Elle a eu d'autres conséquences: elle a fait justice des juridictions barbares, des dominations sans contrôle; elle a nivelé les rangs, rectifié les usurpations de renommée, apuré les comptes.

Bien des prestiges se sont dissipés, la vérité seule, éternelle, immuable, est demeurée, et tel orgueilleux monarque, que ses historiens gagés ont pu élever sur le pavois de leurs panégyriques imposteurs, est retombé décrié et meurtri pour ne plus se relever.

La lumière a pénétré par les fissures de l'édifice vermoulu, jusqu'aux fosses de cette tour de Philippe-Auguste, inaugurée par l'infortune de Philippe, comte de Flandre, que le roi français y ensevelit vivant, après l'avoir promené par les rues de Paris, attelé à son char triomphal.

Quelle épopée, quel drame que cette tour elle seule, servant aux rois d'alors à la garde de ce qu'ils avaient de plus précieux: leurs richesses et leurs victimes!

Quelle distance aussi de ce Louvre de Philippe-Auguste, de Charles V, de François Ier, de Louis XIII et de Louis XIV, au monument splendide et gigantesque qu'un règne nouveau vient d'achever, et qui n'est plus que la métropole des arts et des lettres, après avoir servi d'oubliettes et d'in pace à tant d'intelligences d'artistes et d'écrivains.

Que le lecteur veuille donc nous suivre un instant dans un rapide coup d'œil sur le passé. Les événements dramatiques que nous entreprenons de développer gagneront surtout dans son esprit, quand nous l'aurons initié aux localités qui en furent le théâtre. Nous serons affranchi pour le reste de notre livre des descriptions intempestives, et nous connaîtrons, lecteur et écrivain, le terrain sur lequel nous allons marcher de conserve.

C'est d'ailleurs une digression qui vaut bien une préface, car elle justifiera par avance le titre de cet ouvrage. Elle enseignera, en effet, plus d'une particularité, sinon ignorée, du moins peu connue, sauf des érudits, et donnera, dès le premier pas, le fil du labyrinthe où nous aurons à pousser de nombreuses reconnaissances.

Nous venons de parler des érudits, et, pour nous édifier dès le début, nous ouvrons leurs dissertations prolixes. Vanité des vanités! Nous n'en trouvons pas deux qui tombent d'accord sur l'origine du Louvre, ni même sur l'étymologie, sur la signification du nom.

Humble romancier, nous n'avons pas la prétention d'en remontrer à ces savants patentés; nous admettons donc l'hypothèse la plus vraisemblable, à savoir que ce palais, dont l'origine se perd dans la nuit des âges, fut d'abord un rendez-vous de chasse, une villa de plaisance, au milieu des bois et des marais qui couvraient primitivement cette rive de la Seine.

Les académiciens ni les professeurs n'ont pu déterminer si ce mot Louvre vient du latin lupus, lupara, à cause des loups qui infestaient ces lieux sauvages, ou de leower (on prononce loure), locution saxonne, qu'un ancien glossaire traduit par castellum, qui signifie forteresse; ou enfin de rouvre, roboretum, robur (forêt de chênes).

La première de ces opinions nous semble la plus plausible, car des lettres et ordonnances, datées de cette citadelle par les rois qui y demeuraient, portent cette mention: Apud LUPARAM prope Parisios (au Louvre près Paris).

Philippe-Auguste, sous le règne duquel Paris prenait un notable accroissement, et qui jugeait la position du Louvre favorable pour un établissement capable à la fois de défendre les abords de la ville et de protéger le roi contre les alertes venant de la ville même, acheta les terrains situés dans ce rayon, et appartenant en grande partie au monastère de Saint-Denis de la Chartre, à la seigneurie de l'évêque de Paris et du chapitre de Notre-Dame. Il indemnisa généreusement ces hauts propriétaires… aux dépens des Parisiens, et se mit à l'œuvre.

Son premier ouvrage fut une tour de trente et un mètres de hauteur, dont les murs, véritable construction romaine, en avaient quatre d'épaisseur. Des souterrains, suivant l'usage de l'époque, couraient sur ces masses énormes, formant des galeries et des cellules que l'on appelait les fosses, un titre sinistre trop bien justifié.

Autour de cette construction, on creusa un fossé pour rendre l'accès impossible autrement que par un pont-levis défendu par une poterne. Puis, de hautes murailles, en rapport avec la maçonnerie de la grosse tour, enfermèrent l'enceinte de la place d'armes, à peu près comme les ailes plus régulières ferment aujourd'hui la cour carrée.

Enfin, un nouveau fossé très profond, alimenté d'eau comme celui de l'intérieur, entoura ces remparts.

Philippe-Auguste avait la science et la passion des enceintes fortifiées.

Il travailla surtout avec amour à celles du Louvre, car elles devaient, nous l'avons déjà indiqué, servir à la garde de son épargne et de ses prisonniers.

L'infortuné Ferdinand, vaincu et pris à la bataille de Bouvines, en fit l'épreuve.

Mais combien d'autres princes après lui eurent le même sort! Que de douleurs étouffées sous les masses de pierre qui recouvraient les fosses!

Un chroniqueur nous a conservé dans ses vers gaulois la mémoire de la captivité du comte de Flandre, en le désignant sous le nom de Ferrans que lui donnait le peuple:

		Li quens Ferrans liés et pris
		En fu amenez à Paris,
		Et maint autres barons de pris,
		Qui puis ne virent leur pays.

Philippe-Auguste cependant, non plus que ses successeurs, jusqu'à Charles V, n'eurent pas leur résidence fixe dans le Louvre. Ces princes n'y demeuraient que par moments, particulièrement pour recevoir l'hommage de leurs vasseaux, car les tenanciers de la couronne relevaient de la tour du Louvre; c'est là qu'ils venaient humblement faire prestation de foi et d'hommage, et de là aussi l'effroi que leur causait cet édifice; en y entrant, tous n'étaient pas sûrs d'en sortir.

Mais négligeons les modifications accessoires apportées à l'œuvre de Philippe-Auguste par ses successeurs immédiats, pour arriver au règne de Charles V, l'un des plus importants pour ce palais.

Non seulement ce prince accrut notablement les bâtiments du Louvre, mais il les rendit assez logeables pour y établir sa demeure, et les léguer à ce titre aux monarques qui vinrent après lui.

En élargissant les remparts de Paris, il y comprit le Louvre. La grosse tour devint le milieu d'une enceinte de cent dix-huit mètres de long sur cent treize mètres de large, la longueur parallèle à la rivière. Cette enceinte, fermée d'un fossé qui tirait ses eaux de la Seine, contenait le château proprement dit, formé de quatre corps de logis, comme aujourd'hui, et partagé pour le surplus en cours et jardins. La place circonscrite entre ces quatre bâtiments, mesurait soixante-six mètres de long sur soixante-deux de large, et la grosse tour au milieu. Les bâtiments des quatre côtés, percés de fenêtres placées sans ordre extérieur, n'avaient de symétrie entre eux que celle de la grandeur. Ces fenêtres, dit un écrivain auquel nous empruntons ces détails[1 - Violet-le-Duc. On peut consulter aussi Dulaure et surtout Sauval, où ont puisé tous les historiens venus depuis eux.], devaient être la plupart en ogive, de forme allongée et semblables à des meurtrières.

On se figurera aisément cet édifice, en se rappelant que dans l'architecture du moyen âge, chaque partie d'une construction était conçue et élevée indépendamment de ce qui l'entourait. Puis, suivant Sauval, les bâtiments du Louvre étaient comme hérissés de tours rondes, carrées et en fer à cheval. Le nom de quelques-unes a été conservé.

Il y avait celles du Fer-à-Cheval, des Porteaux, de Windal, situées sur le bord de la Seine; les tours de l'Étang, de l'Horloge, de l'Armoirie, de la Fauconnerie, de la Grand'Chapelle, de la Petite-Chapelle, la Tour où se met le roi quand on joute; puis encore la Tour de la Tournelle ou de la Grand'Chambre du Conseil, la tour de l'Écluse, la tour de l'Orgueil et celle de la Librairie.

Ce dernier nom rappelle que Charles V réunit au Louvre environ neuf cents volumes qui furent l'origine de la bibliothèque royale.

Du côté du nord, ce prince réunit la grosse tour au bâtiment par une galerie en pierre, étroite et élevée, franchissant le fossé dont nous avons parlé, lequel, revêtu de pierre, servait de vivier. Du côté opposé, se trouvait toujours le pont-levis, dont l'entrée s'abritait sous une arcade angulaire, surmontée d'une statue d'un mètre et demi représentant Charles V, son sceptre en main.

Enfin, ce monarque plaça à la façade extérieure du palais, sur la rivière, une horloge fort admirée; il fit garnir les croisées d'un treillis doré, pour empêcher l'entrée des pigeons dans les appartements. Il dota son palais favori d'une chapelle, d'appartements élégants, de salles de bain, d'un cabinet de joyaux. Ce luxe était prodigieux, comparé au mobilier existant sous Philippe-Auguste, et qui consistait principalement en gerbes de paille, que l'on envoyait rue du Fouarre, à l'Université, pour l'usage des écoliers, quand le roi quittait cette résidence.

L'empereur Charles IV étant venu à Paris, en 1373, fut reçu et fêté dans le palais de la Cité, nommé alors le Palais-Royal. Le lendemain de l'Épiphanie, le roi voulut montrer le Louvre à son visiteur. Celui-ci souffrant de la goutte, on le fit porter à la pointe de la Cité, et les deux souverains s'embarquèrent dans un bateau du roi, «fait comme une belle maison, dit Christine de Pisan, moult peint par dehors et par dedans. Le roy montra à l'empereur les beaux maçonnages qu'il avoit fait au Louvre édifier. L'empereur, son fils et ses barons moult bien y logea, et partout était le lieu moult bien paré. En salle dîna le roy, les barons avec lui, et l'empereur en sa chambre.»

Nous insistons sur cette période de l'histoire du Louvre, parce que ce palais prit alors l'aspect et la distribution qu'il offrait, à de légères modifications près, à l'époque où commencera la première partie de notre récit.

Avant Charles V, les bâtiments intérieurs n'avaient que deux étages; il les fit exaucer de deux autres, ce qui diminua la clarté et la salubrité de la cour. Le dedans de ces bâtiments, où le jour ne pénétrait qu'à travers des fenêtres étroites et grillées, ressemblait plus à celui d'une prison qu'à un logis royal.

Quatre porte fortifiées, appelées Porteaux, donnaient accès dans le Louvre. L'entrée principale était au midi, sur le bord de la Seine: tout ici respirait la force brutale, le besoin de se défendre et celui de dominer. Entre les bâtiments et la rivière, s'offrait cette porte, flanquée de tours et de tourelles, s'ouvrant sur une avant-cour assez vaste, que l'on parcourait en longeant une partie du fossé du château. Arrivé au milieu de sa façade, on trouvait une autre porte, fortifiée par deux grosses tours peu élevées, couvertes d'une terrasse.

La porte la plus considérable, après celle-ci, faisait face à Saint-Germain l'Auxerrois, et existait encore après la construction de la colonnade, sous Louis XIV. Elle était fort étroite, défendue par deux tours rondes. Les deux autres portes étaient moins importantes, mais non moins bien abritées.

Il faut signaler encore les principales pièces des bâtiments qui entouraient le parallélogramme formé par la cour. Elles consistaient en une grande salle, ou salle de Saint-Louis; sa hauteur atteignait le comble de l'édifice; on distinguait ensuite la salle Neuve du roi, la salle Neuve de la reine, la chambre du Conseil, qui consistait en une grande chambre et une garde-robe, nommée garde-robe de la Trappe, et une salle basse immense, ornementée par Charles V avec beaucoup de soin, afin d'y donner des galas et d'y traiter les princes étrangers.

Nous n'avons garde d'omettre la chambre de la Trappe… Étaient-ce les oubliettes?..

La chapelle basse, dédiée à la Vierge, n'était pas la seule que renfermât le palais, mais c'était la plus importante et la mieux décorée.

Charles VI, qui eut souvent besoin de se réfugier au Louvre dans les violentes tempêtes de son règne, ne le jugea pas encore suffisamment fortifié. Il ajouta des bastions à tous les coins, et sacrifia à cet effet la plupart des jardins.

Après lui, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, ne songèrent encore qu'à inventer des moyens de faire de ce château une forteresse inexpugnable.

Enfin, arriva le règne de François Ier. Le goût barbare de cette citadelle choquait les instincts artistiques de ce prince. Il résolut d'en renouveler les dispositions. Ce dessein fut surtout confirmé en lui, quand il songea à recevoir Charles-Quint, en 1539.

Il commença donc de très coûteuses réparations, et ce fut lui qui détruisit la grosse tour, afin de donner plus d'air et de lumière aux appartements. Il adopta pour entrée principale la porte vers Saint-Germain l'Auxerrois, et comme ces travaux ne le satisfaisaient pas encore, il se fit présenter des plans de reconstruction quasi complète, entre lesquels ceux de Pierre Lescot, abbé de Clagny, obtinrent la préférence. On était en 1540.

Lescot conduisit son œig; uvre avec une heureuse activité. Le corps de bâtiment que nous appelons aujourd'hui le vieux Louvre, se trouva presque achevé en 1548. Ce fut Lescot aussi qui construisit une partie du bâtiment en retour du côté de la Seine, et une aile qui, communiquant au Louvre, s'avançait jusqu'au bord de cette rivière. Les magnifiques travaux réalisés, à force de temps et de génie, sur cette berge, ont produit le quai par lequel palais et rivière sont aujourd'hui séparés.

Tout le monde connaît ce pavillon splendidement restauré de nos jours, en avant duquel s'étend un balcon aux barreaux dorés et fleurdelisés. C'est de la fenêtre par laquelle on y accède, et qui s'ouvre à l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, que le triste Charles IX déchargeait son arquebuse sur les infortunés qui traversaient la Seine à la nage pour échapper aux massacres de la Saint-Barthélemy.

Les architectes et les artistes dont le nom se rattache à cette époque du Louvre sont Pierre Lescot, Sébastien Serlio, Italien, qui ne fit guère que présenter des plans, Jean Goujon, victime de la Saint-Barthélemy, et Paul Ponce.

Le gros bâtiment contigu au pavillon de Charles IX est d'une construction plus récente. Il s'étend du vieux Louvre au quai, et fait angle avec la façade méridionale. Il a longtemps porté le nom de palais de la Reine et de pavillon de l'Infante; l'espace vide enfermé entre lui et la nouvelle grille s'appelait le jardin de l'Infante, titre qui est resté au beau parterre dont le règne de Napoléon III a doté cet emplacement. L'étage supérieur forme la galerie à laquelle le triomphe d'Apollon, représenté au plafond, a valu le nom de cette divinité.

L'espace qui séparait le Louvre du rudiment des Tuileries, était alors plus pareil à un vaste chaos qu'à un quartier voisin de la résidence royale. Cependant, la position de ce bâtiment avancé jusqu'à la Seine fit naître l'idée d'une galerie, qui, longeant cette rivière, irait aboutir à cet autre résidence, et formerait une communication de l'une à l'autre. Cette œuvre fut entreprise sous Charles IX et continuée sous ses successeurs, jusqu'à l'endroit où se trouve le premier pavillon à campanille, sur la place du Carrousel, c'est-à-dire à environ moitié de son étendue totale. La seconde partie, reprise sous Henri IV, qui y attachait beaucoup de soin, et continuée sous Louis XIII, ne s'acheva que sous Louis XIV.

François Ier ne toucha d'ailleurs qu'aux anciennes parties du Louvre qui gênaient ses vues; il respecta les autres.

D'après le plan de Lescot, le Louvre se serait terminé d'une part au pavillon de l'Horloge, et de l'autre à l'entrée actuelle sur la rivière, vis-à-vis le pont des Arts. Ce fut Henri IV qui fit donner à la cour du Louvre la dimension de cent soixante-neuf mètres qu'elle compte. Il fit exhausser la galerie donnant sur le jardin de l'Infante, alors couverte d'une terrasse.

L'intention de Henri IV était de consacrer la partie inférieure de la grande galerie à l'établissement de diverses manufactures et au logement «des plus experts artisans de toutes les nations.» Ce dessein, digne d'un tel monarque, fut pourtant combattu par Sully, par des arguments qui prouvent que les vues économiques de ce ministre étaient moins bonnes que ses intentions, et qu'il n'était pas, en cette matière, aussi avancé qu'on s'est plu souvent à le proclamer.

Catherine de Médicis avait contribué à décider son fils Charles IX à entreprendre cette galerie; cette princesse en posa même la première pierre. Androuet-Ducerceau en était l'architecte, mais cet homme habile tenant plus à sa religion qu'à son emploi, s'exila aux approches de la Saint-Barthélemy, et ne revint que sous Henri IV, qui lui fit reprendre son œuvre interrompue.

Sous Charles IX, les Tuileries consistaient en cinq corps de constructions assez mal groupées, auxquels Henri IV fit ajouter quatre autres bâtiments; et toutes ces bâtisses sur une seule ligne offrirent dès lors plus de développement que de beauté.

En somme, à l'époque de Louis XIII, et nous devons retenir l'attention de nos lecteurs sur ce point, pour l'intelligence de la seconde partie de notre récit, comme nous l'avons déjà sollicitée, aux débuts du règne de François Ier, pour la première. Le Louvre conservait beaucoup de la physionomie qu'il avait sous Henri II; il était toujours entouré de fossés, et sa façade du côté de Saint-Germain l'Auxerrois était caractérisée par quatre tours rondes, deux au centre et deux autres aux angles de cette façade.

C'était toujours le vieux monument féodal, avec ses logements solennels et sombres, ses salles basses et ses caveaux, dignes successeurs des fosses de la Tour de Philippe-Auguste.

Henri III, Henri IV et Louis XIII habitèrent sans interruption le Louvre, que le dernier de ces princes ne délaissa qu'en 1643, pour se loger au Palais-Royal, dont Richelieu lui avait fait don en mourant.

Louis XIV devait modifier cet état de choses. L'architecte Leveau donna des plans qui furent à peine essayés; Charles Perrault en présenta de meilleurs, qui obtinrent un assentiment à peu près unanime. Enfin l'on fit venir de Rome le cavalier Bernini, mais son idée trop grandiose eût exigé l'anéantissement de tout ce qui était déjà fait. On n'en conserva que celle de réunir le Louvre aux Tuileries, en conservant libre tout l'espace qui s'étend entre les deux palais.

– Que mettrez-vous entre le Louvre et les Tuileries? lui demandait-on.

Et il répondait simplement:

– Rien.

Ce rien était la plus magnifique des conceptions.

Que de difficultés offrait sa réalisation! Cet emplacement où il fallait faire le vide, avait fini par devenir une ville d'hôtels, de maisons, de jardins et d'édifices religieux. Là, s'élevait l'hôtel de Rambouillet, là encore, l'hôtel de Chevreuse; toujours là, trois églises, l'hôtel des Quinze-Vingts et le rempart de la ville, depuis l'ancienne porte de Saint-Honoré jusqu'à la porte Neuve sur le quai.

De fait, il n'a guère fallu moins de deux siècles pour réaliser cette idée du cavalier Bernini!

On nous permettra, comme trait de mœurs de l'époque de Louis XIV, une anecdote.

Ce prince n'entendant pas être gêné dans ses moyens d'exécution, et voulant obtenir les ouvriers et les matériaux à bon compte, rendit, au mois de novembre 1660, un édit qui défendait à toutes personnes d'élever un bâtiment sans sa permission expresse, sous peine de dix mille livres d'amende, et à tous ouvriers de s'y employer, sous peine de prison pour la première fois, et des galères pour la seconde. Ce monarque prétendait être le seul grand bâtisseur en France.

L'année suivante, au mois de février, au moment où une multitude d'ouvriers étaient occupés à ces travaux, le feu prit à la galerie des Peintres, et commença à se communiquer à la grande galerie. On ignorait alors l'usage des pompes.

Que pensez-vous que firent le roi et la reine? Ils envoyèrent en toute hâte chercher le saint sacrement à Saint-Germain-l'Auxerrois.

Cette pratique superstitieuse était cependant condamnée par plusieurs conciles; on pense bien d'ailleurs que le ciel ne jugea pas à propos d'opérer un miracle en cette circonstance, et le palais fût devenu entièrement la proie des flammes, si on ne les eût arrêtées en coupant largement la galerie.

Nous faisons grâce au lecteur des contestations qui s'élevèrent entre les divers architectes, ralentirent les travaux, et finalement ne permirent ni de les achever, ni d'y offrir au roi un logement qu'il trouva à Versailles et à Marly. Ce fut lui qui fit commencer la colonnade, que l'on mit si longtemps à achever.

Les travaux du Louvre furent ensuite délaissés jusqu'en 1755.

Il y eut même quelque chose de pire qu'un abandon, ce fut une sorte de dévastation. Des constructions privées vinrent s'adosser tout autour du palais, des logements accordés par faveur à quelques artistes et à beaucoup de protégés, grands seigneurs et subalternes, furent distribués dans l'intérieur; des écuries occupèrent une partie du rez-de-chaussée, notamment sur la rivière.

M. de Marigny, surintendant des bâtiments, obtint, en 1754, le pouvoir de dégager le Louvre des constructions hybrides qui l'obstruaient, et de reprendre les travaux d'achèvement.

Il trouva des auxiliaires intelligents en Gabriel et Soufflot.

Toutefois, Louis XVI n'hérita de son prédécesseur que d'un bâtiment en construction, et l'infortuné monarque n'eut ni le temps, ni les moyens d'apporter un bien grand contingent à cette œuvre. La révolution y mit son veto.

Ce fut une époque fatale pour cet édifice, traité en place conquise et devenu propriété nationale.

Heureusement, les conquêtes d'Italie vinrent modifier cet état de choses; il fallait une place pour recevoir les richesses artistiques provenant de nos victoires. Le Louvre s'offrait tout naturellement. Raimond, architecte en vogue, fut chargé de disposer les locaux.

En 1803, le Premier Consul chargea Percier et Fontaine de reprendre ces travaux, et l'on doit à ces artistes distingués quelques-unes des parties intérieures les plus admirées aujourd'hui, telles que le grand escalier, les salles des Antiques et nombre d'autres. Le héros avait compris qu'il y avait là une œuvre glorieuse à accomplir.

Ce furent encore les plans de Percier et de Fontaine qui obtinrent les suffrages, lorsqu'en 1806, Napoléon Ier ordonna que la réunion du Louvre aux Tuileries serait l'objet d'un concours entre tous les architectes. D'après le plan de ces deux hommes éminents, une galerie transversale devait couper en deux la place du Carrousel. Mais la trahison et les revers emportèrent l'empire, et avec lui cessèrent les travaux.

La Restauration et Louis-Philippe ne firent rien pour le Louvre.

Ce fut en 1848, dès le 25 février, que le gouvernement provisoire décréta son achèvement, en même temps que la prolongation de la rue de Rivoli. Toutefois, l'état du trésor public, malgré l'impôt des 45 centimes, ne permit pas alors de passer du plan à l'exécution: il resta à l'état de projet jusqu'au décret du 12 mars 1852.

Dès lors, sous une impulsion nouvelle, puissante, énergique, persistante, surtout, les travaux prirent une activité, un développement quasi miraculeux.

Ces travaux ont coûté environ cinquante millions; cent cinquante-cinq artistes ont exécuté les sculptures de cette œuvre nouvelle; les deux architectes qui se sont succédé dans la direction sont MM. Visconti et Lefuel.

Dans un espace de cinq années, le nouveau Louvre achevé était devenu le plus vaste comme le plus merveilleux palais qui soit au monde.


FIN DU PROLOGUE




PREMIÈRE PARTIE





I

LE SPECTRE NOIR


Une année qui avait commencé d'une manière fatale, cette année 1525! La reine Claudine était morte, le duc d'Alençon l'avait suivie de près; nous avions perdu la bataille de Pavie, et François Ier était prisonnier de Charles-Quint.

Tout s'en ressentait dans le royaume et dans les affaires, mais la cour, plus que personne, demeurait abattue sous ce dernier revers.

Adieu les splendeurs de Blois, les fêtes de Fontainebleau! La régente, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère du roi absent, avait délaissé ces résidences, où semblait retentir encore les échos des joies de la veille, pour venir s'installer au Louvre, sombre séjour, conforme à de telles afflictions.

On sait, en effet, qu'en dépit des efforts des derniers règnes pour rendre ce palais habitable, ce n'était toujours qu'une citadelle massive, hérissée de bastions, entourée de fossés à l'eau croupissante, et dont l'aspect maussade n'était pas racheté à l'intérieur par la beauté de ses appartements. Là où manquent l'air et la lumière, la gaieté fait défaut.

La grosse tour de Philippe-Auguste, plantée comme une sentinelle au milieu de l'enceinte, dont elle dominait de sa couronne crénelée toutes les autres constructions, jetait son ombre lugubre au sein des chambres les plus fastueusement décorées, au fond des retraits les mieux parés d'or et de grandes tapisseries.

La régente, que l'on désignait habituellement sous le titre de madame la duchesse, fidèle aux lois de l'étiquette, n'en tenait pas moins régulièrement sa cour chaque matin dans la pièce d'apparat, nommée salle Neuve de la reine.

C'était un des locaux les plus élégants et les mieux parés du palais.

L'ornementation des croisées à ogives courait en rinceaux élégants jusqu'aux arêtes de la voûte. Celle-ci, peinte de vif azur et d'étoiles d'argent, offrait une ressemblance visible avec un coin du ciel. Une natte épaisse garantissait les pieds contre la froidure des dalles en mosaïques qui carrelaient le sol. Les murailles disparaissaient sous les tentures et les dressoirs. Au fond, dans l'endroit le plus honorable, comme un autel au haut bout d'une basilique, un baldaquin massif à rideaux cramoisis abritait un trône élevé de plusieurs marches.

En avant, des sièges plus modestes, disposés en fer à cheval, s'offraient aux personnages admis aux réceptions royales et ayant le privilège de s'asseoir devant les princes.

Le jour où nous pénétrons dans ce sanctuaire, il s'en fallait beaucoup que tous les sièges fussent occupés.

La régente n'avait guère autour d'elle que ses dames d'honneur, un ou deux dignitaires de sa maison, quelques officiers supérieurs de l'armée de Lautrec: tous amenés là par l'étiquette, par l'intrigue, par le besoin de se montrer au pouvoir pour ne pas être oubliés de lui dans la distribution des faveurs.

Pour préciser les noms les plus illustres, on y voyait Thomas de Maussion, le secrétaire particulier du roi; Cossé-Brissac, le plus beau cavalier de la cour; le savant Pierre Donez, lecteur de François Ier, futur évêque de Lavaur; Robert de Lenoncourt, chapelain de la cour; maître Cagny, premier aumônier du roi; messire Loys Chantereau, grand pénitencier.

Parmi les femmes, quelques-unes des dames d'honneur de la feue reine Claudine, mesdames de Mailly, de Bussy, de Montbreton, Françoise de Foy; puis encore, mesdames de Brézé, d'Aubertot, Anne de Lautrec, attachées à la personne de la régente; Hélène de Tournon, amie intime de Marguerite de Valois, qui l'a immortalisée dans ses poésies.

Une gêne extrême, un malaise sensible régnaient dans l'atmosphère. Les plus habiles, les plus courtisans sentaient la parole expirer sur leurs lèvres. Les phrases banales lancées par intervalles circulaient lentement; on eût dit un cénacle de trépassés.

C'était bien la vie qui manquait à cette réunion. Mais la vie, où était-elle?

Elle n'était pas partie seulement avec le roi, elle s'était enfuie surtout avec ces aimables gazouilleurs, qui naguère paraient ces résidences et semaient l'entrain, la gaieté, l'esprit autour d'eux.

Poètes, écrivains, artistes, tous s'étaient retirés, non pas ainsi qu'on pourrait le croire, comme ces oiseaux ingrats qui se taisent et s'envolent dès qu'ils ont vidé la main qui les nourrit, mais tristement, chassés par les menaces et les persécutions.

Ah! cette époque que nos professeurs d'histoire nous ont appris à considérer comme l'âge d'or des lettres et des arts, nous allons voir bientôt comment elle les traitait et ce qu'elle faisait pour eux. Les bancs du collège et de l'Université nous ont enseigné le mensonge; eh bien, c'est dans le roman que nous trouverons la vérité!

Oui, la cour était triste, chagrine, et ce n'était pas assez, pour la maintenir sous cette impression, de la captivité de son chef, de la défaite de nos armées, de l'absence des hommes de talent: une influence plus fâcheuse que ces maux réunis s'appesantissait encore sur elle.

Le mauvais génie de ce temps, c'était le chancelier Duprat, l'homme aux visées mystiques et ascétiques, le ministre des desseins implacables, des actes intolérants.

Inféodé à la domination romaine, nourrissant d'incessantes pensées d'orgueil qui lui faisaient entrevoir l'héritage de la tiare, le ministre déloyal sacrifiait sans vergogne son pays à son ambition.

La régente était une femme d'une grande intelligence, au milieu de ses vices, de ses erreurs et de ses fautes. Son esprit perspicace ne se dissimulait pas les menées du chancelier, et cependant elle ne faisait rien pour les entraver. Elle subissait cet homme, ses volontés, ses projets, au point qu'on eût été tenté de croire que le régent, c'était lui, et Louise de Savoie la vassale.

L'audience de la régente était donc descendue à un degré de contrainte difficile pour ses courtisans comme pour elle-même, et les plus habiles ne savaient plus de quel thème faire conversation, quand un son argentin, parti de l'entrée de la salle, fit tressaillir chacun.

La portière s'agita, et sans que les huissiers l'eussent ouverte, une boule bariolée des couleurs les plus criardes et les plus osées vint littéralement rouler jusqu'au bas du trône, dont l'estrade l'arrêta.

Une même exclamation sortit de toutes les bouches:

– Triboulet!..

C'était le cri de délivrance. L'ennui, l'embarras avaient disparu avec cette apparition.

– Eh oui Triboulet!.. répondit l'avorton en se redressant et en rajustant son bonnet, fort compromis dans son entrée excentrique, Triboulet dont un seul grelot fait plus de bruit que tous vos gosiers ensemble, beaux sires et belles dames!..

Et agitant triomphalement sa marotte:

– Allons, ma mie, faites voir que vous n'avez point, comme chacun céans, perdu la vertu de causer!

Le fou du roi avait le droit d'insolence; il en usait même vis-à-vis de son maître qui s'égayait de ses plus audacieuses boutades.

Était-il fou réellement? Son nom l'indiquait; il était d'ailleurs payé pour cela. Les historiens, il est vrai, n'ont pu encore tomber d'accord sur ce point. Après cela, sur quel point, me direz-vous, s'entendent-ils complètement?

Donc, c'était Triboulet, le bouffon, le bavard, le grotesque, le plaisantin, qui partageait avec les lévriers du prince le privilège de tout oser, contre tous, sans que nul, ceux que le fou avait blessés, ceux que les chiens avaient mordus, eussent le droit de crier: Aïe!..

Après tout, pourquoi ne leur aurait-on pas dit un peu leurs vérités, à ces beaux courtisans, quand le roi souffrait bien qu'on lui dît quelquefois les siennes!

Cependant, le bouffon, accroupi au bas du siège de la régente, paraissait plongé dans un entretien des plus attachants avec sa marotte, lui adressant tout bas des questions, et l'approchant de son oreille pour écouter ses réponses. Le tout accompagné de jeux de physionomie grotesques, d'interjections glapissantes et d'une pantomime qui soulevait la jovialité des spectateurs.

On riait d'autant mieux qu'on s'était cruellement morfondu d'ennui.

– Or ça, seigneur Triboulet, demanda la régente, qui ne dédaignait pas de s'associer à l'animation générale, ne nous apprendrez-vous pas quel sujet intéressant vous occupe à ce point, vous et mademoiselle votre marotte?

Triboulet adressa gravement à la princesse un geste indiquant qu'il ne fallait pas le troubler. Puis, tout d'un coup, il lança le hochet en l'air, fit une superbe cabriole en le rattrapant, et s'adressant avec solennité à la régente et à l'assistance:

– Décidément, mademoiselle du Carillon, dit-il en désignant sa marotte, est une personne incivile, qui se joue de moi et me fait des contes à dormir debout.

– Voyez-vous cela! fit la jeune demoiselle d'Heilly, celle des dames qui jouissait de la plus grande familiarité auprès de la régente; mais ne pourrait-on donc savoir au juste ce qu'elle gazouille?

– Elle prétend, voyez l'impertinente! que tandis que vous vous morfondez dans ce Louvre à chercher des objets de distraction et de médisance, il s'y passe à votre barbe de mirifiques aventures dont vous ne vous doutez pas.

A ce début alléchant, chacun dressa l'oreille, entrevoyant déjà du scandale dans l'air.

Encouragé par cette attention, Triboulet poursuivit:

– Ce n'est rien moins qu'histoire démoniaque, et j'ai la chair de poule d'y songer seulement… Foi de bouffon royal! je n'oserai jamais finir, que messire le grand prieur ne m'ait promis un exorcisme si j'ai subi une vision de Satanas.

– Au fait! au fait!.. murmura l'assemblée.

– J'y consens; je parlerai. Mais je mets en gage mademoiselle du Carillon contre l'escarcelle de mademoiselle d'Heilly, que vous ne croirez pas un mot de ce que je vais vous dire, tant il est sûr que vérité est bien moins accueillie dans cette auguste Cour que mensonge…

«Au milieu de cette nuit dernière, pris d'un malaise, je m'étais mis à la fenêtre de mon retrait, là-haut, au quatrième étage, pour essayer si la fraîcheur de l'air ne me soulagerait pas. Il faisait un temps superbe. Madame Phébé et ses filles les étoiles, resplendissaient comme autant de soleils. La cour du Louvre est moins claire en plein midi qu'elle n'était alors.

«Je ne sais plus à quoi je pensais, – peut-être bien ne pensais-je à rien, comme il arrive si souvent à messire le grand pénitencier, fit-il en se tournant vers ce personnage, qui se contenta de hausser les épaules, – quand j'aperçus, aussi distinctement que je vois ici chacun de vous, un fantôme qui se promenait à travers la cour carrée.

– Hein!.. un fantôme!.. répéta le grand pénitencier Loys Chantereau.

– Un fantôme blanc? demanda madame de la Trémouille.

– Un fantôme noir… tout noir…

– Et comment sais-tu que c'était un fantôme? objecta messire Loys.

– Vous allez en juger, reprit le bouffon: c'était un grand corps tout d'une venue; il ne marchait pas, il glissait sur le sable. De la tête aux pieds, il était couvert d'un long drap noir comme on n'en met que sur le cercueil des trépassés. Je n'ai vu ni son visage ni ses mains; tout disparaissait sous ce drap.

Il avançait donc sans que je distinguasse le mouvement de ses pieds… Je parie qu'ils étaient fourchus.

– Et où tendait-il? demanda le grand pénitencier qui, en sa qualité d'exorciste, avait une propension à croire aux apparitions et possessions infernales.

– Il allait tout droit, sans dévier d'un pouce, vers la grosse tour.

– Eh bien, et les fossés… et le pont-levis?

– Attendez donc, messire, c'est là que gît le merveilleux. Je me disais aussi: Et les fossés, et le pont-levis?.. mais il en était moins en peine que moi, et n'y pensait guère, car il allait toujours…

A la Cour du Louvre, on était habitué aux plaisanteries d'un goût équivoque, aux mystifications de messire Triboulet. Tromper les gens, puis se moquer impitoyablement d'eux, était son principal talent. Brouiller les meilleurs ménages, diviser les plus intimes amis, allumer la discorde, susciter les querelles, remuer les médisances, insinuer les calomnies, c'était pour cet étrange objet de la bienveillance royale, récréations journalières.

Il se rendait parfaitement justice à lui-même; il se savait laid, difforme, repoussant, méprisé des hommes, répulsif aux femmes, incapable d'inspirer ni sympathie ni affection, il avait pris à rebours ce monde qui le dédaignait. Relégué au rang des chiens et des perruches, il empruntait l'instinct des uns et des autres, il mordait et il insultait.

Autrement fait, autrement placé, eût-il été meilleur? Nous ne savons; la chose n'est pas impossible; la vieille fable de l'amour rognant les griffes du lion n'est-elle pas puisée à l'enseignement éternel de la nature humaine?

Mais Triboulet était-il capable de ressentir un sentiment si doux?.. et s'il l'eût ressenti, si, en effet, un lambeau de cœur se fût avisé de battre au fond de cette poitrine difforme, quelle femme eût jamais aimé Triboulet?..

Donc, l'amour étant le foyer, la source du bien, le bouffon, haïssant et haï, appliquait toute son intelligence à faire le mal.

Il ne laissait pas d'y être encouragé à merveille, hâtons-nous de le dire, par son influence auprès du roi, et par la manière dont chacun saluait ses saillies, tant qu'elles s'exerçaient aux dépens d'autrui.

Mais on savait aussi ce qu'elles valaient, et c'était à qui se mettrait sur ses gardes dès qu'on voyait poindre une de ces anecdotes scabreuses qu'il inventait ou grossissait si habilement.

En cette circonstance encore, l'incrédulité avait accueilli le début de son récit, et les lazzis dont il l'avait accompagné d'abord justifiaient ce sentiment. Bientôt, néanmoins, son ton devint si sérieux, son geste si expressif, qu'il rendit son auditoire aussi attentif qu'il était grave lui-même.

On brûlait trop de sorciers, à cette époque, pour se piquer d'esprit fort. De tout temps le Louvre avait eu une réputation suspecte, sous le rapport des malins esprits ou des revenants.

Les fosses de la grosse tour avaient étouffé tant d'iniquités, absorbé tant de victimes connues et inconnues, que l'apparition de quelques-uns de leurs spectres ne se présentait pas à l'esprit du grand pénitencier lui-même comme un phénomène trop invraisemblable.

Le bouffon eut donc la joie de constater, à l'attitude de son auditoire, l'intérêt réel excité par sa narration.

– Ah! continua-t-il, c'est ici que le bénitier de messire Loys de Chantereau eût été d'un grand secours!..

«Je suivais pas à pas l'apparition, curieusement accroché aux grillages de ma croisée, et le cœur me battait, je le déclare, comme le vôtre, seigneur de Cossé-Brissac, certain soir que vous attendiez quelqu'un au fond du grand parterre de la reine…

A cette impertinente apostrophe, le beau Cossé s'agita comme un lion piqué d'un moustique; mais on lui fit signe de réprimer sa colère, et il se contenta de tordre sa moustache en silence.

– Le fantôme noir arriva enfin aux piliers massifs de l'arcade du roi Charles V. J'écarquillais les yeux de plus belle, car cette construction, frappée d'un côté en plein par la lune, projetait une ombre épaisse de celui de la cour.

– Enfin?.. demanda l'un des auditeurs impatienté de ces digressions.

– C'est tout.

– Comment? tout?

– Oui, je perdis de vue mon spectre en cet endroit; s'était-il fondu dans l'ombre? Était-il entré dans le pilier? Je ne saurais dire, je n'en ai rien aperçu. En sorte qu'après être demeuré une grande heure et plus en arrêt sur la maçonnerie, sur le fossé et sur la cour, j'ai fait un grand signe de croix, et je suis rentré prudemment dans mon lit, bien plus malade que quand j'en étais sorti.

«Eh bien, madame la duchesse, et vous, messires, que vous semble de mon aventure? Méritait-elle d'être narrée?»

– Si je l'entendais de tout autre bouche que celle d'un maître sot, répondit le beau Cossé, qui avait sur le cœur l'insinuation du bouffon, je la tiendrais pour étonnante au premier chef.

– En fait de sottises, c'est comme en fait d'esprit, messire, n'est pas maître qui veut.

– Çà, interrompit Hélène de Tournon, parlons raison plutôt, s'il est possible; ne te joues-tu point de nous, suivant ton habitude, messire Triboulet, et tout du moins ne nous contes-tu point comme histoire ce que tu aurais rêvé?

– Non! par ma marotte! belle dame, je tiens pour bien dit ce que j'ai dit, et la preuve, c'est que de ma vie je n'ai ressenti aussi grand'peur qu'à la disparition plus encore qu'à la découverte de ce fantôme.

– Ainsi, tu affirmes ton récit! intervint Louise de Savoie.

– J'ai juré sur ma marotte, tout à l'heure; mais pour vous, mon honorée souveraine, j'atteste sur mon salut.

Ce serment était trop solennel pour laisser subsister aucun doute. Les courtisans se sentirent comme un effroi involontaire.

La régente se tourna vers les ecclésiastiques admis à la réception:

– Quel est votre avis sur tout cela, messires?

– Notre avis, répondit sentencieusement Loys Chantereau, est que les temps sont calamiteux; or, l'Écriture nous enseigne qu'aux jours néfastes il se produit des signes dans le ciel et sur la terre, pour servir d'avertissement aux pécheurs et aux royaumes.

– Oui, les temps sont calamiteux, répéta la régente toute pensive.

– Il n'y a que des messes et des fondations pieuses qui puissent détourner la colère d'en haut, reprit le grand pénitencier; que Votre Seigneurie m'excuse de le lui rappeler.

– Il suffit, messire, dit la régente, nous y songerons.

– Bien parlé! s'écria le bouffon en agitant sa marotte et en regardant le grand pénitencier d'un air narquois, c'est le fait des gens sages de réfléchir avant de conclure.

On sait que Louise de Savoie avait passé pour être entachée des idées de réforme qui remuaient l'ancien monde chrétien. Le clergé la craignait, mais ne l'aimait pas.

Messire Loys Chantereau ne pouvant s'en prendre à elle, allait faire éclater sa colère sur le bouffon, et celui-ci, pressentant la bourrasque, s'était déjà blotti sous une draperie, au coin d'un dressoir.

Un autre incident détourna la semonce.

Deux huissiers soulevaient les tentures, faisant place à une femme qui s'avançait lentement et gravement vers la régente.

A son entrée, tous se levèrent; tous s'inclinèrent sur son passage.

Elle marchait d'une allure de reine, drapée dans de longs vêtements de deuil; et cette sombre parure, sans nuire à sa merveilleuse beauté, faisait ressortir la pâleur mate de ses traits, et le cercle bleuâtre que les larmes ou l'insomnie avaient tracé sous ses yeux.

Elle gravit les degrés du trône et échangea un baiser avec la régente.

Cette femme si belle, si digne et si triste, c'était Marguerite de Valois, la sœur du roi prisonnier, la veuve du connétable Charles d'Alençon, mort tout récemment, et dont elle portait le deuil. Elle venait d'atteindre la trentaine, l'âge où les femmes sont dans leur épanouissement, et n'avait jamais paru plus jeune.

Tandis que chacun se courbait jusqu'à terre en sa présence, le bouffon, hissé sur la pointe des pieds, suivait d'un regard étrangement attentif le moindre de ses mouvements, et de ses doigts crispés se retenait aux draperies qui le dérobaient à tous les yeux.




II

BAISER DE JUDAS


La régente, avant de rendre le baiser qu'elle venait de recevoir, plongea son regard perçant jusqu'au fond du regard mélancolique de la princesse.

– Eh bien, chère fille, lui dit-elle, de façon à n'être entendue que d'elle seule, la consolation n'arrive donc pas?..

Marguerite, embarrassée de ce coup d'œil investigateur dont elle connaissait la puissance divinatoire, se détourna pour l'éviter, et se borna, pour réponse, à pousser un profond soupir.

Puis elle salua les assistants avec une douce gravité, et sa vue ayant rencontré le visage ami d'Hélène de Tournon, elle lui envoya de la main un geste particulièrement aimable.

Elle s'assit ensuite sur le siège le plus rapproché de sa mère, et remarquant le silence qui régnait depuis son entrée:

– Que je n'interrompe pas les entretiens, dit-elle; messires, mesdames, de quoi parliez-vous donc?

– Une histoire singulière, invraisemblable, que l'on nous racontait, répondit quelqu'un.

– Invraisemblable! Oh! mais alors, que l'on m'en fasse part bien vite, répliqua-t-elle en s'efforçant de dominer les préoccupations qui perçaient sur ses traits alanguis. Et qui faisait ce récit?

– Le maître fou de Sa Majesté, Triboulet…

Un mépris indicible succéda soudain à son sourire un peu forcé.

– Triboulet!.. prononça-t-elle avec dégoût; oh! de grâce, alors, n'en parlons plus.

A ce témoignage de dédain, le fou d'office, qui observait tout et entendait tout, sans être vu, devint affreusement livide.

Marguerite de Valois, cette femme si séduisante et si attristée aujourd'hui, était naguère l'âme, le génie inspirateur, la verve de ces réunions. Son gracieux esprit allumait la saillie de tous les autres. La poésie parlait dans ses moindres discours. Par elle, la cour se transformait en un temple des Muses. Elle était l'astre autour duquel les poètes venaient brûler leur encens et ranimer leur souffle. Entre eux et elle, c'était un échange constant de gracieusetés et de largesses.

Poète elle-même, elle écrivait aussi facilement en vers qu'en prose, et sans parler ici de ses œuvres que tout le monde connaît, elle répondait un jour à Clément Marot, qui l'informait en un dizain des ennuis que lui causaient certains créanciers… car les poètes paraissent en avoir toujours eu:

		Si ceux à qui devez, comme vous dites,
		Vous cognoissois comme je vous cognois,
		Quitte seriez des debtes que vous fîtes
		Au temps passé, tant grandes que petites,
		En leur payant un dizain toutefois,
		Tel que le vôtre, qui vaut mieux mille fois
		Que l'argent deu par vous en conscience;
		Car estimer on peult l'argent au pois,
		Mais on ce peult (et j'en donne ma voix)
		Assez priser votre belle science.

Une bourse pleine d'or accompagnait les vers, et le poète reconnaissant s'écriait: «Cette Marguerite surpasse en valeur les perles d'Orient.» Clément Marot était latiniste, et se souvenait que Margarita et pierre précieuse, c'est tout un.

Elle mérita d'être célébrée sur tous les tons, et les chroniqueurs, nous léguant son portrait, nous apprennent qu'elle joignait un esprit mâle à une bonté compatissante, et des lumières très étendues à tous les agréments de son sexe. Douce sans faiblesse, magnifique sans vanité, elle possédait une remarquable aptitude pour les affaires, sans négliger les amusements du monde. Sa passion pour les arts et les études couronnait tant d'éminentes qualités.

Cependant elle nous apparaît en ce moment, dans cette réunion officielle, pensive et soucieuse, en proie à un mal mystérieux, dont sa mère et les courtisans cherchent en vain à pénétrer les causes.

Ils en trouvent beaucoup, sans doute… Les événements, l'absence cruelle du roi, les douleurs d'un récent veuvage, la disparition des lettrés et des artistes qui égayaient et occupaient sa vie; mais, de tous ces motifs, quel est le vrai, et tous réunis, justifient-ils un marasme si grand?..

Le chevalier de Brissac allait ranimer pour elle la conversation; mais la voix sonore du chef des huissiers arrêta la parole sur ses lèvres, en jetant à l'assemblée cette annonce imposante:

– Messire Antoine Duprat, grand chancelier!..

Antoine Duprat, premier ministre de François Ier, était l'homme le plus considérable de la cour. Nous avons dit un mot déjà de son caractère et de ses tendances.

Il traversa la salle, le front arrogant, sans laisser tomber un signe d'attention sur les courtisans courbés à son passage, et s'avança jusqu'à la régente, à laquelle il adressa un salut cérémonieux, en baisant la main qu'elle lui tendait.

Il balbutia un mot d'excuse ou d'explication sur l'ennui des affaires, qui ne lui avait pas permis de venir plus tôt, et se tourna vers la princesse Marguerite.

Duprat avait passé l'âge de la jeunesse; c'était cependant un homme encore plein de vigueur, et qui ne révélait rien des approches de la vieillesse, ni sur ses traits, ni dans sa démarche. Ses cheveux noirs épais, sa barbe soignée où se mêlaient à peine quelques filets d'argent, encadraient un visage qui ne manquait pas de régularité, mais auquel faisait défaut une qualité supérieure à toute la beauté possible, la sympathie. Ses traits étaient durs, son œil distillait la duplicité.

Le regard que la régente et lui avaient échangé, dans leur salutation, était froid et cérémonieux; quiconque même eût bien observé les détails de cette réciprocité de politesse, eût vu les doigts de Louise de Savoie se recourber nerveusement sous les lèvres du ministre. Il y avait dans ce geste involontaire quelque chose de la sensitive crispée par un contact répulsif.

Mais il est vrai de dire qu'en apercevant Marguerite près du trône, la physionomie ascétique et rogue du chancelier subit une transformation. Le soleil perçant à travers un nuage n'opère pas un rayonnement plus soudain ni plus lumineux.

– C'est grande joie, dit-il en souriant, de rencontrer Votre Seigneurie en cette réunion, à laquelle elle fait si souvent défaut.

– Que voulez-vous, messire, répondit, avec une froideur calculée, la princesse, la douleur aime la solitude.

– Permettez-moi, Altesse, de déposer…

Et il s'avançait pour baiser sa main comme celle de sa mère.

Si quelqu'un eût pu voir en cette minute le masque grimaçant du bouffon, toujours caché sous sa draperie, on eût été saisi de l'expression d'appréhension et de rage qui en contractaient tous les muscles.

Ses lèvres blêmies s'ouvraient dans un rictus horrible; ses yeux injectés de sang, allaient jaillir de leur orbite; ses sourcils roux se dressaient hérissés; on eût juré un bouledogue furieux qui va s'élancer sur sa proie.

– Que faites-vous, monseigneur! dit la princesse en retirant sa main, dont le chancelier touchait déjà l'extrémité. Sur Dieu! mais vous n'y songez pas!.. Allez, l'étiquette ne vous oblige point à un tel sacrifice.

– Que voulez-vous dire, auguste dame? demanda le ministre, ému de cet accueil et ne souriant plus qu'avec mauvaise grâce.

– Eh quoi! faut-il vous l'expliquer? Oubliez-vous que cette main, sur laquelle vous prétendez placer votre hommage a touché la même plume que tant d'autres réputés par vous hérétiques et dignes du bûcher?..

L'attaque était rude, car elle était juste.

Le grand mouvement de la révolution religieuse commençait en Europe. Il y avait sept ans déjà que Luther avait subi sa première condamnation canonique, cinq ans que cette sentence avait été renouvelée, et quatre ans qu'il avait été anathématisé et décrété d'hérésie.

Ainsi qu'il arrive inévitablement, les persécutions grandissaient son importance et multipliaient ses adhérents.

Il ne nous appartient pas, et nous nous en félicitons, de faire l'historique des douloureux combats; mais il ne nous était pas permis de les passer entièrement sous silence, à cause du rôle essentiel qu'y prirent les principaux héros de cet ouvrage.

Le cri de révolte de Luther eut donc certains abus pour point de départ, et ce cri trouva un puissant écho dans la Saxe tout entière, où le peuple, un grand nombre d'ecclésiastiques, de moines, d'abbés et d'évêques, s'associèrent aux prédications du réformateur; la Suisse les imita, sous l'impulsion de Zwingle, et l'Allemagne s'agita dans le même sens.

Enfin les idées nouvelles pénétrèrent en France, à Paris, au sein de la cour.

Duprat voulut servir de digue au torrent. Il se jeta résolument à la traverse, fit appel à la Sorbonne, augmenta ses attributions, l'investit du droit d'examen, la constitua en tribunal et obtint de ses docteurs en théologie un décret, daté du 15 avril 1521, par lequel Luther, sa doctrine et ses partisans furent solennellement condamnés, comme ils l'avaient été à Rome.

Cet arrêt ralentit un instant la marche de la révolte et de la discussion, mais elle ne tardèrent pas à reprendre d'une façon plus dangereuse pour l'autorité papale, car le corps des évêques commença à s'y ranger. La ville de Meaux vit se former le premier noyau des réformateurs, et cela sous l'égide de son propre évêque, Guillaume Brinçonnet.

Bravant les foudres du saint-siège, les décrets de la Sorbonne et les menaces du chancelier de France, ce prélat se trouva d'accord avec Jean de Montluc, évêque de Valence; Jean de Bellay, évêque de Paris; Châtelain, évêque de Mâcon; Caraccioli, évêque de Troyes; Guillard, évêque de Chartres; Gérard, évêque d'Oléron; Morvilliers, évêque d'Orléans; Saint-Romain, évêque de Pamiers; Jean de Moustier, évêque de Bayonne; Oder de Coligny, cardinal de Châtillon, et nombre d'autres prélats, docteurs, abbés, et presque tous les professeurs du collège de France.

On voit quelle force acquérait cette révolte spirituelle.

La mère du roi François Ier, Louise de Savoie, goûtait à son tour la nouvelle doctrine et la faisait partager à son fils, ainsi qu'elle le rapporte elle-même dans le journal de sa vie: «L'an 1522, en décembre, mon fils et moi, par la grâce du Saint-Esprit, commençasmes à cognoistre les hypocrites blancs, noirs, gris, enfumés et de toutes couleurs, desquels Dieu, par sa clémence et bonté infinie, veuille nous préserver et desfendre; car, si Jésus-Christ n'est menteur, il n'est poinct de plus dangereuse génération en toute nature humaine.» (Collection de Mémoires particuliers sur l'histoire de France, tome XVI, page 434.)

Un exemple venu de si haut offrait plus de dangers que tous les autres, et Duprat, que la cour de Rome ne cessait de combler d'éclatantes faveurs, déploya un zèle en rapport avec celui-ci. Il défendit à Paris, comme on le défendait à Rome, sous des peines terribles, d'imprimer aucune traduction des livres saints en langue vulgaire, ni aucun autre ouvrage sur les matières religieuses.

Ensuite, il usa de l'influence qu'il exerçait sur l'esprit flottant du roi, sur la volonté de la régente, pour faire disgracier les prélats qui persistaient dans leurs velléités de réforme, et pour organiser des mesures contre les novateurs.

Or, parmi ceux-ci étaient les poètes, les écrivains; et voilà comme, sans en excepter le favori des princes, Clément Marot lui-même, ils furent obligés de s'exiler pour se soustraire à la colère du chancelier, aux poursuites de la Sorbonne.

Hélas! tous n'y réussirent pas, et les prisons s'emplirent bientôt de victimes.

A la cour, la régente et le roi n'avaient pas seuls témoigné de leur penchant à l'égard des novateurs. Marguerite de Valois s'était prononcée hautement pour eux, et tandis que sa mère et son frère étouffaient leurs tendances sous l'influence du chancelier, Marguerite, persévérant dans sa révolte, bravait ses délits et déposait ses opinions dans le livre imprimé depuis, malgré le ministre, la Sorbonne et l'inquisition, le Miroir de l'âme pécheresse.

La Sorbonne, disons-nous, censura l'ouvrage, mais elle n'osa décréter son auguste auteur d'accusation.

Ces quelques notes expliquent suffisamment au lecteur dans quelles dispositions se trouvait la veuve du connétable d'Alençon vis-à-vis du grand chancelier Antoine Duprat. Elles donnent la clef des paroles qu'elle venait de lui adresser.

Il s'inclina sans perdre contenance, et son œil fauve lança sur la princesse un éclair bizarre et sinistre, mélangé de haine et d'admiration.

– Nous ne sommes pas en Sorbonne, prononça-t-il en se redressant d'un air enjoué, et je requiers une grâce que Votre Seigneurie peut refuser à un docteur, mais qu'elle est forcée d'octroyer à un gentilhomme.

– Soit donc, répliqua Marguerite avec une teinte d'ironie, mais j'ai bien peur que Votre Excellence ne commette un gros péché en baisant la griffe de Satan.

Et elle lui tendit la main tant désirée, sur laquelle ses lèvres s'appuyèrent avec une singulière ardeur.

A cette minute, on entendit comme un grognement sourd, suivi d'un son de grelots; la tenture qui abritait le bouffon s'agita légèrement. Il venait de laisser choir sa marotte et s'était affaissé lourdement sur lui-même.

Personne probablement ne fit attention à ces détails, ou plutôt la prunelle exercée et méfiante du chancelier surprit seule l'ondulation de la tapisserie; mais ce vague incident ne modifia en rien son attitude ni sa physionomie.

Le reste des assistants était absorbé par les honneurs à rendre à la régente, qui, fatiguée de cette longue audience, se levait pour se retirer dans sa chambre particulière.

Le chancelier éloigna à son tour, par son air de sévérité et de préoccupation, les courtisans qui tentaient de s'approcher ou d'attirer son attention, et s'arrangea de manière à rester le dernier dans la salle.




III

LE PACTE


Délivré de ces importuns, Antoine Duprat marcha droit à la cachette du bouffon, dont il écarta brusquement la draperie.

Triboulet, accroupi, pelotonné sur lui-même, foulant sa marotte sous ses talons, se rongeait les ongles jusqu'au sang.

– Or sus! exclama avec une ironie poignante Antoine Duprat; je te cherchais, maître fou, et ne m'attendais guère à te trouver dans ce réduit. Est-ce donc pour te cacher et pour faire si piteuse grimace que l'on te paie les gages d'un dignitaire ou d'un prélat?

Ce sarcasme ranima le verve du bouffon, qui n'était jamais, nous croyons l'avoir dit, en reste de méchanceté avec personne.

– Las! messire, soupira-t-il en affectant une grimace narquoise, peut-être bien n'est-ce pas mon propre mésaise que je rumine en ce coin maussade, mais celui de tel haut personnage qui, pour toucher un appointement plus sonnant que le mien, a grand'peine à porter sur son visage le contentement qui n'est pas en son esprit.

– De quel personnage entends-tu parler, s'il te plaît?

Et le ministre croisa ses redoutables sourcils; mais ce signe, précurseur habituel de l'orage, n'émut pas le moins du monde la placidité sardonique du bouffon, retrempée dans le dépit d'autrui.

Il ramassa sa marotte, en rajusta les grelots et les oripeaux bariolés, et les agitant à l'oreille de son farouche interlocuteur:

– Écoutez, messire, voici le langage du vrai bonheur, car c'est celui de la folie.

– Tu es un rusé et un impudent compère, je le sais, mais ne crois pas m'échapper par un lazzi; c'est bon pour le commun de ces jolis gentilshommes et de ces coquettes damoiselles qui paradaient tout à l'heure ici devant les princesses. Au fait, donc: parle, je le veux!

Profitant de ce que Triboulet s'était approché de lui pour l'insulter de son carillon moqueur, il lui saisit l'oreille dans ses doigts osseux.

Le bouffon poussa un cri d'orfraie.

– Silence! commanda Duprat, craignant de voir entrer les huissiers et d'être surpris dans ce grotesque tête-à-tête.

Puis, lâchant l'oreille à moitié décollée, il tira de son escarcelle une poignée d'or qu'il tendit à sa victime.

– Montjoie et Saint-Denis! c'est affaire à Votre Honneur de trouver la clef qui délie les langues. Interrogez donc, messire, et l'on vous répondra.

– Triple coquin!..

– Là! là! pas de gros mots; j'ai déjà l'oreille toute malade, vous achèveriez de me la déchirer… De quoi souhaitez-vous que je vous entretienne? Des promenades amoureuses du beau Cossé-Brissac? Des hésitations de damoiselle Françoise de Foi entre les galants qui la courtisent, depuis qu'elle a hérité le legs que lui laissa feue la reine Claudine? Des épîtres secrètes échangées par damoiselle Hélène de Tournon avec certain poète anacréontique?.. Demandez, monseigneur, mademoiselle ma marotte va sonner pour vous son plus beau carillon.

– Rien de ces fadaises!..

– Alors, expliquez-vous?

C'était précisément là ce que Duprat n'osait faire, et le perfide bouffon jouissait de son embarras. Cependant, il se décida:

– Pourquoi étais-tu sous ce rideau, et qui épiais-tu?

– Dites-moi, monseigneur, avez-vous remarqué quelquefois ce que font les chiens quand on leur marche sur la patte?.. Ils vont se cacher… Vous me reprochiez tout à l'heure d'être payé comme un dignitaire, mais vous oubliez que je suis traité comme un chien, et que je jouis du même rang à la cour que les lévriers de Sa Majesté. Beaucoup de gens me considèrent et me traitent en conséquence… La princesse Marguerite, par exemple.

Ce nom et surtout l'affectation que mit le fou d'office à le prononcer, amena une légère rougeur au visage du chancelier.

– Il y a longtemps, prononça-t-il en observant l'effet de ses paroles sur le masque crispé du bouffon, il y a longtemps que je me suis aperçu de ton assiduité aux environs de la princesse; tu espionnes ses moindres démarches… Or, si je sais comprendre, comme tu n'es pas homme à vouloir de bien à qui te méprise et te repousse, c'est la rancune qui te conduit.

– Oh! fit négligemment Triboulet, Votre Honneur me flatte; je ne suis ni méchant, ni si profond que cela…

– Allons, dit le chancelier en regardant autour d'eux pour bien s'assurer encore qu'ils étaient seuls, et en baissant la voix malgré cette certitude; c'est assez de préliminaires. Le premier mot que tu m'as dit me prouve que tu sais mon secret, et ceux que tu viens d'ajouter m'assurent que tu peux me servir… Y consens-tu?

La bouche difforme du fou royal s'ouvrit pour laisser passer un gros rire; mais au lieu de le proférer, il se frappa la poitrine du poing pour le réprimer à sa source, et d'un accent incisif et métallique, plus pareil à un grincement de lime qu'à une voix humaine:

– C'est-à-dire que vous voulez que je seconde votre amour pour madame Marguerite de Valois?

– Tais-toi!.. s'écria le chancelier, en appliquant la main sur ses lèvres. Ne répète jamais cela, jamais, entends-tu!

– Bah! grimaça Triboulet, puisque je connais votre passion et que personne ne nous entend!..

– N'importe!.. cette parole coûterait la vie à tout autre qu'à toi. De cette minute, c'est un pacte entre nous; songes-y… Ton dévouement et ta discrétion, ou ta tête…

– Par Notre-Dame du salut! éclata le bouffon en se tenant les côtes, il est heureux que nul ne nous voie, car il ne saurait lequel est le plus fou, de moi qui porte la marotte, ou de Votre Seigneurie qui me tient de tels discours!..

– A d'autres!.. Ce qui est arrêté est arrêté… Je compte sur ton adresse compte sur ma bourse.

– Alors, la feinte est inutile. Mais, insista Triboulet en arrêt sur les traits de son nouveau patron, vous l'aimez donc bien, cette fière princesse?..

– Tais-toi!.. prononça avec une sombre ardeur Antoine Duprat; tais-toi! Ce n'est pas un brasier que tu remues en moi avec ce mot, c'est un volcan!.. N'interroge pas sur un mal que tu ne saurais comprendre.

Triboulet passa sa marotte sur ses lèvres; les paroles et l'accent du ministre avaient amené au coin de sa bouche une légère écume teinte de sang.

– Moi! dit-il avec un éclat de rire strident, je suis un jongleur, un joyeux bouffon, je n'aime que ma marotte!.. ah! ah! ah!

Et faisant pirouetter celle-ci en l'air, il la reçut en équilibre sur son front.

Il est probable, ceci par parenthèse, que le chancelier, auquel tous les moyens étaient bons pour assurer sa politique, n'en était pas à son premier marché avec le maître fou du roi, et que celui-ci, espion et fureteur né du palais, avait déjà rendu plus d'un service de nature suspecte à son noble complice.

Aujourd'hui, au lieu de diplomatie, il s'agissait d'une intrigue galante; qu'importait à Duprat! Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il s'agissait d'y mettre le prix, et l'argent ne lui manquait pas.

– Suis-moi, dit-il.

Le lieu ne lui paraissait pas assez sûr pour achever un entretien de ce genre.

Il sortit de la salle, passa hautain et fier devant les gardes, les huissiers et les pages de la galerie, répondit à peine de la main aux marques de respect des gentilshommes du palais qu'il rencontra dans son trajet, et auxquels le bouffon, meilleur prince, adressait en courant ses malices ou ses grimaces.

Puis, toujours suivi de ce grotesque compagnon, il atteignit son appartement jusqu'à son cabinet de travail.

Refermant alors la porte avec soin, il commença par prendre dans un coffre-fort, dont la clef ne le quittait jamais, et qui, divisé en deux compartiments, contenait, dans l'un, des papiers importants, dans l'autre, son épargne, une pile de ces larges pièces d'or où figuraient, d'un côté, la tête du roi, et de l'autre, l'écu aux trois fleurs de lis.

– Ceci t'appartient, ami Triboulet, dit-il, c'est un quartier arriéré de tes émoluments. Il est bon que nos affaires d'intérêt soient en règle.

– Décidément, ricana le bouffon, Votre Grâce tient à être bien servie.

Duprat se laissa tomber sur un fauteuil.

Triboulet s'accroupit, les jambes croisées, sur la natte.

– Ainsi, reprit le ministre, décidé à s'ouvrir tout entier à son confident, tu connaissais mes sentiments pour la princesse?.. Mais que penses-tu des siens à mon égard?

– A vous dire vrai, j'en ai une médiocre opinion.

Le chancelier réprima le dépit que lui causait cette réponse.

– Sur quoi bases-tu cette façon de voir?

– M'est avis, messire, qu'elle ne vous a guère gracieusement octroyé tantôt la faveur du baise-main?

Duprat contracta ses sourcils, et frappant du poing sur sa table à écrire:

– N'importe! Je l'aime, je veux en être aimé, et tu me serviras!

– Assurément; ce ne sera pas, d'ailleurs, la première fois qu'on verra la folie servir d'auxiliaire à l'amour… Que ne vous êtes-vous déjà déclaré à madame Marguerite?

– Oui… j'y ai songé, sans doute, mais… quand je vais pour le faire, une sorte de crainte intérieure m'arrête.

– Vous, monseigneur! L'homme des grands coups d'État, des entreprises audacieuses!.. Comment eûtes-vous tant d'autres conquêtes? Les belles venaient-elles par hasard se rendre d'elles-mêmes à vos genoux?

– Ne plaisante pas. La princesse exerce sur moi une impression qu'aucune autre ne produisit jamais. C'est du vertige, de la magie, mon sang afflue tellement vers mon cœur lorsque je l'aperçois, je suis si troublé quand je l'approche, que je perds toute mon assurance:

Triboulet considéra son interlocuteur avec une sorte de compassion.

– Merci de moi! prononça-t-il, je m'estime heureux d'être incapable, comme vous disiez, d'éprouver le mal d'amour, – un mal qui rend si poltron le plus grand seigneur du royaume!

– Et puis, murmura sourdement Duprat, tu disais vrai, cette beauté si affectueuse, si pleine d'épanchements, si bienveillante pour tout le monde… eh bien, je lui suis en antipathie… Pour moi seul, elle se montre hautaine, dédaigneuse… Cependant, nul ne lui témoigne plus de respect, d'attention, d'empressement… Les femmes sont étranges!..

– Grande vérité, monseigneur; en fait de ces créatures du sexe damnable, je n'en connais qu'une de sage et de fidèle… C'est mademoiselle de Carillon.

Et le fou royal agita les grelots de sa marotte.

– Depuis quelque temps surtout, reprit Duprat, cette roideur de la princesse à mon égard a redoublé. Est-ce naturel, cela? Toi qui passes ta vie à l'observer, n'en sais-tu pas la cause?

– A moins qu'elle n'aime ailleurs!..

A cette idée, le chancelier pâlit, et, chose bizarre, le bouffon, identifié sans doute à ses tourments, ne pâlit pas moins que lui.

– Par la mordieu, si cela était!.. rugit le premier; mais non, c'est propos de fou! – Madame Marguerite n'a aimé que son mari, nul n'oserait se vanter encore d'avoir consolé son veuvage!

– C'est ce qu'il faudra voir! gronda Triboulet d'un accent si confus que son compagnon ne distingua pas ses paroles.

– Maintenant, conclut Duprat, tu sais où je tends. Ta tâche est de tout observer, pour tout m'apprendre. Nous agirons ensuite suivant ce que tu auras découvert… Va, et quand tu auras à me parler, sans t'adresser aux pages non plus qu'aux huissiers, prends cette petite clef, elle ouvre un passage qui te fournira à toute heure accès dans ces appartements.

En même temps, il remettait au bouffon la clef indiquée, et lui montrait de quelle façon elle faisait jouer un panneau de chêne servant de porte à un escalier dérobé.

Tandis que Triboulet s'éloignait d'une allure plus grave qu'il n'avait coutume, Duprat tenait les yeux fixés sur lui avec une bizarre expression de mépris et de rage.

– Cet homme me servira, murmurait-il à part lui; car si Marguerite m'a blessé dans ma passion, elle le blesse à chaque heure, lui, dans sa vanité… Elle a raison, sans doute, de dédaigner ce misérable rieur de contrebande, cet histrion à gages qui déshonore son frère!.. et moi j'en fais mon allié!.. Oui, avorton repoussant, tu me serviras jusqu'à ce que je te brise comme on brise un instrument inutile ou dangereux!..

Et se redressant de toute sa hauteur:

– Le roi est absent, je suis premier ministre, et je peux ce que je veux!

Durant cet entretien, Louise de Savoie, enfermée chez elle avec sa fille, s'efforçait de lui ravir le secret de sa mélancolie. La régente, si graves que soient les reproches que l'histoire lui adresse avec raison, n'était pas une nature vulgaire, et la femme politique, impitoyable pour ses adversaires, n'absorba néanmoins jamais chez elle la mère.

Elle entourait ses enfants, mais particulièrement Marguerite de Valois, d'une tendresse infatigable autant qu'éclairée. La communauté de leurs idées religieuses les avait aussi notablement rapprochées depuis les derniers temps.

– Vous avez beau feindre, chère fille, lui disait-elle; un si grand souci n'est pas chose ordinaire. Il y a sous ce beau front pâle une pensée décevante; ce n'est pas seulement l'ennui, c'est le chagrin qui enlève à vos grands yeux leur éclat! et vous me rendez pareille à vous; vous ajoutez aux soins qui m'accablent déjà, la douleur de voir que je n'ai plus votre confiance.

Mais ces bonnes paroles, ces tendres abjurations, ne produisaient aucun effet.

Marguerite restait muette, se contentant de répondre par quelques signes de tête pleins de dénégations et gros de douleurs; ou bien si l'insistance de sa mère lui arrachait une parole, c'était un mot si vague qu'il n'offrait pas de sens.

Rien n'annonçait le terme de cette situation contrainte; ce fut un incident inattendu qui y coupa court.

Un page vint demander à la régente si elle pouvait recevoir le chancelier, pour une communication importante.

Antoine Duprat fut admis aussitôt, et voyant la princesse Marguerite qui se disposait à se retirer, il insista pour qu'elle restât, n'ayant rien à dire qu'elle ne pût entendre. Il s'agissait de nouvelles d'Espagne, de demandes d'argent de la part du roi captif, et peut-être supposerions-nous avec raison que ce n'était là qu'un prétexte pour rencontrer de nouveau la princesse Marguerite.

En effet, il passa promptement à un autre sujet.

– Puisque ma bonne étoile me permet de vous rencontrer céans, auguste dame, dit-il, permettez-moi de vous adresser, en présence de madame la régente, un reproche sur l'accueil que vous me fîtes ce matin.

– Quel reproche ai-je encouru, messire? Je ne me sens aucunement coupable.

– Ces paroles sévères que vous m'adressâtes lorsque je vous saluai…

– Ces paroles, je ne saurais les retirer, sur ma conscience, messire!.. Rentrez en vous-même et convenez-en. Vous connaissez mes sentiments religieux, je n'en fais pas un secret; eh bien! je suis en droit de vous demander: Qu'avez-vous fait de mes frères?.. Mes amis, mes pauvres poètes, mes charmants écrivains, ces belles intelligences qui égayaient la cour, qui ravissaient la ville, qui répandaient l'esprit et le savoir, dites, où sont-ils?.. vous avez suscité contre eux des docteurs ascétiques, des édits draconiens; et les tempêtes ont dispersé, entraîné ces oisillons meurtris!..

– Que vous plaidez bien une mauvaise cause, illustre dame!.. Sur ma foi, à vous entendre, on se sentirait pris d'indulgence pour les coupables les plus endurcis.

– Eh quoi! ma fille, intervint la régente, est-ce donc là véritablement le sujet de la maladie noire que je déplore en vous?

– Je ne saurais dire, ma mère; mais du moins je suis bien assurée que j'éprouverais un grand contentement si les choses étaient autres.

– De grâce, insinua le chancelier, saisissant ce moyen de se mettre mieux dans l'estime de la princesse, de grâce, madame, ne rejetez pas sur moi seul la responsabilité de ces mesures, de l'exil de vos poètes de prédilection… Je ne suis que l'instrument des ordres du roi et de madame la duchesse.

– Est-ce vrai, ma mère? demanda Marguerite en fixant gravement son regard sur celui de Louise de Savoie, vous participez à ces rigueurs?..

– Permettez, madame, interrompit Duprat pour éviter à la régente l'embarras d'une réponse, il ne faut pas prendre mes paroles à la lettre. Son Altesse a laissé faire, parce que la volonté du roi étant précise, elle ne pouvait empêcher.

Cette explication confuse édifia peu Marguerite de Valois, dont l'esprit droit aimait les raisonnements précis.

Néanmoins, voyant le chancelier en si bonnes dispositions, elle ne voulut pas insister sur ce point, et reprit:

– Vous êtes un logicien trop habile pour moi, messire. Mais puisque vous paraissez plus miséricordieux que je ne pensais, il y aurait un excellent moyen de le prouver.

– Dites, madame, je ne tiens qu'à vous démontrer ma sincérité et mon bon vouloir.

– Oh! ce sont là d'excellents discours; pourquoi les actes ne s'y conforment-ils point?

– Si Votre Grâce daignait s'expliquer plus clairement.

– Très volontiers… Je veux dire, messire, que les écrivains exilés ne sont pas les seules victimes dont le sort m'afflige. Ce ne sont pas d'ailleurs les plus à plaindre. – Les prisons du Châtelet, de la Bastille, celles de ce palais sous nos pieds, les fosses de la Grosse-Tour, regorgent d'autres créatures dont la condition m'inquiète et me tourmente.

– En vérité, madame, vous prenez tant de sollicitude à ces misérables!.. Songez donc que ce sont des pécheurs endurcis, récidivistes, propagateurs acharnés, et que la sainte Église de Rome les frappe d'anathème…

– Mais vous, messire, songez aussi que j'ai trempé dans leur erreur, puisqu'au dire du Saint-Père, erreur il y a… Je suis donc un peu excommuniée comme eux, ce qui fait que leur infortune me touche…

– Ils sont heureux, madame, d'exciter votre sollicitude.

– Ils le seraient bien plus s'ils obtenaient la vôtre.

– Que souhaitez-vous donc?

– Que vous mettiez en œuvre ce bon vouloir que je rencontre chez vous aujourd'hui, et qui me charme, en faisant élargir ces malheureux.

– Le chancelier eut un geste d'effroi.

– Ne craignez rien; ma mère, ici présente, ne s'y opposera pas, j'en suis sûre.

– La régente fit un signe affirmatif.

– Et quant à mon cher et honoré frère, notre maître à tous, je m'engage, – foi de princesse, – à vous obtenir la continuation de sa faveur.

– Ainsi, madame, la délivrance des prisonniers religieux vous serait agréable?

– A moi, à ma mère et au roi.

– S'il en est de la sorte, la chose n'est pas impossible… Cependant n'oublions pas les exigences de la Sorbonne; elle serait capable de faire un coup d'État ou un acte de rébellion fâcheux en la situation des affaires publiques, si nous lui enlevions toute sa proie… Je vous communiquerai, s'il vous plaît, la liste des prisonniers, et vous en désignerez un certain nombre qui seront libérés sur votre désir. Quant aux autres, nous tâcherons ensuite d'adoucir pour eux ces rudes docteurs, dont il serait dangereux de méconnaître trop ouvertement les privilèges.

– Ainsi soit-il, messire; ma mère et moi attendrons votre liste, afin de vous présenter ensuite la nôtre, et, cet acte de clémence accompli, vous aurez droit à toute ma reconnaissance.

Sur ce mot, elle lui tendit gracieusement la main qu'elle lui avait refusée le matin même.




IV

L'ANGE DES TOMBEAUX


La nuit enveloppait depuis longtemps Paris endormi. Non pas une de ces nuits transparentes sous leur voile, qui font rêver du ciel et de ses voies étoilées, non pas même une nuit au lourd manteau noir, dont pas un filet de l'éther ne traverse la couche opaque.

Le ciel, bizarrement envahi par des montagnes obscures, lançait çà et là par leurs trouées des clartés blafardes, qui prêtaient aux objets des aspects fantastiques.

Au palais, tout reposait, comme à la ville. Les corps de logis de la grande cour du Louvre se profilaient sur ce ciel douteux, sans que la lueur d'une veilleuse apparût derrière les vitrages plombés de quelque fenêtre. Seulement, sur les déchirures du ciel, les crêtes des hauts étages, les créneaux des tourelles, les aiguilles des guérites de pierre des bastions du bord de l'eau de la porte de Saint-Germain l'Auxerrois se dessinaient en silhouettes accentuées, pareilles aux découpures de ces châteaux magiques construits sur les flancs des nuages par de méchants enchanteurs.

La Grosse-Tour eût acquis alors des proportions gigantesques pour l'œil d'un visiteur, si quelqu'un se fût trouvé assez hardi pour la considérer sans un frisson. Sa tête disparaissait dans l'ombre, et sa masse noire se dressait comme un monument funèbre, écrasant une hécatombe immense.

C'était l'heure et le lieu de se rappeler les légendes fabuleuses qui peuplaient les mémoires; cette vue sans perspective, cet horizon sans lumière, ce môle sinistre rendaient vraisemblables les plus incroyables récits. Cette enceinte devait être hantée par des esprits en harmonie avec elle. S'il est des repaires où les spectres prennent leurs ébats, celui-ci en était un.

C'était sans doute en une circonstance pareille que le bouffon royal avait assisté à l'apparition dont il avait, quelques jours auparavant, entretenu la cour.

Son récit n'avait produit qu'une impression passagère, on s'en était occupé quelques heures. Le soir, peut-être encore, deux ou trois gentilshommes, une ou deux dames, plus curieux que les autres, avaient mis l'œil à leur croisée pour regarder si le fantôme ne leur donnerait pas une représentation; puis, fatigués bientôt d'une vaine attente, ils avaient quitté la partie, se moquant d'eux-mêmes et des hallucinations de messire Triboulet.

Ils eussent changé d'avis, et l'eussent reconnu pour leur maître, si, plus persévérants, ils se fussent tenus en observation au jour où nous sommes arrivés.

Oui, de l'un des angles de la cour carrée surgit tout à coup, nous ne saurions dire comment, une ombre plus noire que les silhouettes des tourelles, plus grave que les murailles de la Grosse-Tour, plus solennelle en sa démarche que les nuages fantastiques qui roulaient leurs cohortes au ciel.

On devinait sous cette enveloppe une forme humaine, mais on ne la distinguait pas. On n'entendait ni son souffle ni ses pas.

Elle avançait, morne et muette, sans regarder derrière elle, sans agiter les plis du linceul où elle était drapée.

C'était bien celle que le fou du roi avait déjà vue, car elle suivait le même itinéraire, marchant en ligne droite vers l'arcade de Charles V, au bord du fossé de la tour centrale, dont le pont-levis, rigoureusement retiré, ne permettait plus l'accès.

Où allait-elle donc et qu'espérait-elle? Les fantômes ont-ils des secrets pour passer où ne passent point les vivants? La pierre et les murailles offrent-elles des issues à leurs formes insubstantielles? Se transportent-ils, malgré leur apparence matérielle, à la manière des esprits subtils?

Il faut le croire, puisque celui-ci se fut à peine approché de l'un des massifs de la maçonnerie, qu'il parut ne faire plus qu'un corps avec elle, ou plutôt qu'il fut absorbé, englouti dans ses flancs granitiques.

Ce phénomène était si prodigieux qu'il arracha un cri de surprise à une autre créature, accourue là sur les traces de l'apparition.

Pour que rien ne manquât, en effet, à cette fantasmagorie, derrière le spectre s'était avancé un gnome, c'est-à-dire un être bizarre, aussi grotesque que le premier était imposant, quelque chose entre l'homme et le singe, un corps sans jambes, ou des jambes sans corps, avec une tête énorme, sans proportions avec le reste de sa structure.

Cette chose avait jailli d'un perron sur les traces du noir promeneur, et s'était attachée à lui, en roulant comme une boule, en rampant comme un lézard, toujours dans les ombres les plus opaques de la cour, de manière à n'être pas même visible pour l'œil du fantôme.

Lorsque le premier s'était approché de l'arcade de Charles V, le second avait hâté sa poursuite, et déjà il étendait sa main crochue pour saisir le pan de son manteau; mais fantôme et manteau s'évanouissaient à sa vue, comme ces visions de nos rêves qui échappent à notre toucher, et ce prodige arrachait au nain une exclamation de colère et d'effroi.

Cet observateur déçu dans son espoir demeura un moment immobile de stupeur, puis il tressaillit en apercevant, à travers une des longues et minces meurtrières percées çà et là dans les assises de la tour, un filet lumineux, qui passa rapide comme l'éclair et ne revint plus.

Il conçut la conviction, sans qu'il eût pu expliquer pourquoi, que la disparition du noir promeneur sur le bord du fossé, et le jet de cette lumière à travers la tour, avaient la même cause et appartenaient au même objet.

Alors, au paroxysme de l'exaltation, il se mit à palper un à un les blocs de pierre du pilier mystérieux, il gratta les interstices avec ses ongles, essaya d'en percer le ciment avec le fer d'un poignard, frappa du manche de celui-ci sur chaque point; – ses ongles se cassèrent, sa lame s'ébrécha, et le pilier rendit un son mat et brut, qui ne révélait aucun vide dans la maçonnerie.

Le nain secoua ironiquement sa grosse tête rousse, et s'en alla se blottir en face de la poterne, dans l'angle d'un épais contrefort du palais, l'œil attaché sans relâche sur ce pilier qui ne voulait pas lui livrer son secret.

Plus favorisés, il nous sera permis d'en traverser les blocs.

L'apparition au noir vêtement descendit d'abord un escalier en spirale, dont la cage étroite la meurtrit plus d'une fois. Cet escalier comptait trente marches, au bas desquelles s'offrait une galerie, dont la voûte humide et visqueuse laissait filtrer des gouttes d'eau glacée qui formaient de place en place de petites mares sur le sol spongieux.

Un sentiment de froid pénible vous saisissait dans ce conduit, au-dessus duquel régnait le fossé de la tour.

Le personnage que nous y suivons n'échappa point à cette impression: un frisson le parcourut de la tête aux pieds; ce fut le premier, l'unique mouvement qu'il eût encore manifesté.

Il n'en ralentit pas cependant sa marche, devenue plus hâtive que dans la traversée de la cour, et il atteignit le bout de la galerie, qui se terminait brusquement par un pan de maçonnerie.

Mais il n'eut qu'à étendre le bras, à toucher une saillie des pierres du bout des doigts, l'obstacle disparut, la muraille s'effaça, comme s'était effacé le pan du pilier de Charles V, et le promeneur inconnu pénétra dans une petite pièce carrée évidemment creusée de main d'homme dans l'épaisseur des fondations de la Grosse-Tour.

Avant que sa voix eût appelé, un gardien se présenta, tenant à la main une lumière qui éclaira à peu près ce réduit. Jusqu'alors, l'apparition, marchant à l'instar des fantômes, s'était orientée à travers les ténèbres les plus épaisses.

– C'est bien, maître, dit-elle; conduis-moi.

Ce guide était un vieillard aux cheveux gris, mais grand et encore vigoureux. Il portait à sa ceinture de cuir deux objets particulièrement remarquables: un anneau de fer contenant un énorme trousseau de clefs grossières et rouillées, et un poignard dans une gaîne solide.

Sans se faire répéter l'ordre, il ouvrit une porte bardée de traverses assujetties par de gros clous, et éclaira de sa lampe trois marches à monter pour accéder dans une galerie autrement longue que la première.

A droite et à gauche de celle-ci régnaient de nombreuses portes massives, toutes munies d'énormes verrous extérieurs.

Ces portes donnaient sur autant de cellules; ces cellules étaient des fosses.

Lorsqu'on était déposé dans un de ces cabanons, on ne savait plus quand on en sortirait, ni si l'on en sortirait. Le premier venu n'y était pas admis… on les réservait aux prisonniers de distinction.

Les grands vassaux, traîtres à leur foi ou redoutables pour leur influence, en avaient longtemps connu les tortures… aujourd'hui, d'autres coupables y croupissaient. Le premier ministre y tenait à sa merci les novateurs les plus fougueux, les écrivains réformistes qui n'avaient pu échapper à temps.

Le guide ouvrit successivement chaque cellule, et successivement l'apparition s'approcha des captifs, leur adressa une parole consolatrice, leur donna une lueur d'espérance, s'assura que leur condition misérable n'était pas encore aussi affreuse qu'elle eût pu le devenir, sans les subsides généreux qu'elle laissait aux mains du geôlier.

Au bout de cette galerie funèbre, le verrou de la dernière porte tiré, l'apparition se tourna vers le vieillard:

– Laisse-moi, lui dit-elle, je te rejoindrai.

Il s'inclina et obéit.

Sa compagne poussa la porte et entra.

Ce cachot était un peu moins horrible que les autres. Une lampe, suspendue par un anneau de fer à la voûte, en éclairait l'intérieur; la couche ne manquait pas de couvertures; une table et quelques ustensiles en garnissaient le fond.

La porte refermée, l'apparition écarta son long voile d'étoffe épaisse; mais le prisonnier n'avait pas attendu pour s'élancer vers elle, avec l'acclamation du mourant qu'on rappelle à la vie.

– Marguerite!..

Et, réunissant ses deux mains dans les siennes, il les couvrait d'ardents baisers.

Oui, c'était elle, la Marguerite des marguerites, la perle des perles, comme disaient les poètes. Son beau et mélancolique visage, pâle à l'égal d'un marbre de Paros, se détachait sur ses vêtements de deuil, et semblait, aux rayons de la lampe, refléter une auréole.

– Oh! c'est bien moi, mon Jacobus, dit-elle d'un ton d'ineffable tendresse; et quand vous aurez fini d'embrasser mes mains, vous m'apporterez votre front, que je vous rende vos baisers.

– Marguerite! Chère et bien-aimée Marguerite!.. répéta le prisonnier, qui semblait avoir mis toute son âme dans ce nom.

– Tu m'accusais peut-être, ingrat!.. Le temps t'a semblé long, mon ami cher… moins long, qu'à moi, va!.. Oh! cette cour, cette étiquette, ces jaloux, ces espions!.. Depuis trois jours, je n'avais pu m'y soustraire. Il semblait qu'un réseau d'Argus haineux m'enveloppât… Et je ne voulais pas qu'on pût surprendre notre secret… Non pas pour moi, qui défie la haine et la rancune de ces serpents; mais pour toi, mon âme, qu'un de leurs dards empoisonnés atteindrait aisément!..

– Oh qu'importe!.. ne pensons plus au passé, au temps perdu, aux persécutions, aux persécuteurs… Le présent seul existe; et le présent, c'est le bonheur, puisque je te vois, puisque je t'entends, puisque tes lèvres ont touché mon front…

Elle s'était assise sur une escabelle près de la table, et il se tenait agenouillé devant elle.

– Es-tu belle ainsi! reprit-il avec passion, sous ce costume triste et sombre, tes yeux brillent comme les diamants noirs de l'Orient, et ton visage dépasse en ravissement celui des anges.

Elle lui mit sa main sur le front, pour le placer sous la pleine clarté de la lampe, et s'étant mirée longtemps dans la silencieuse contemplation de ses traits:

– Je ne sais si je suis aussi belle que tu dis, mais, au monde je n'ai vu chevalier plus gracieux que toi, mon Jacobus; la poésie et l'intelligence brillent sur ton front, la bonté et le courage sur tes lèvres et dans tes regards, la grâce et la noblesse dans ton maintien… Mon beau gentilhomme, je suis fière de toi, et je te sauverai, car je t'aime!..

– Assez! assez! ce mot-là me suffit!.. Me sauver, à quoi bon; j'ai suffisamment vécu! Ah! l'on devrait mourir à l'heure d'une pareille joie; car le reste de la plus longue vie ne peut en fournir une si grande.

Va! je ne suis pas ingrat!.. mon adoration pour toi n'a d'égale que celle que j'adresse à Dieu; elle est si puissante… devrais-je le confesser? qu'elle me fait parfois oublier jusqu'à mon père!..

– Ton père, répéta Marguerite avec des larmes dans la voix; ce noble vieillard que je respecte et que j'aime sans l'avoir vu, à cause des vertus de son fils et de la tendresse qu'il a su lui inspirer…

– Oh! merci, chère dame! Non, tu n'es pas une femme commune, tu comprends tous les sentiments généreux; merci, mon amour s'augmenterait encore, s'il était possible, de ton estime pour mon père…

Pauvre père, soupira le prisonnier; j'étais l'enfant de sa vieillesse, l'enfant du miracle, disait-il; je n'ai pas vingt-six ans, et il ne s'en faut que de quelques années qu'il ait accompli son siècle!.. Et quel homme que ce patriarche! Initié à toutes les sciences; plus habile en métaphysique que pas un chercheur du grand œuvre; plus perspicace en médecine que pas un docteur, il a tout embrassé, tout pénétré…

Pauvre père!.. Où est-il, que fait-il à cette heure?.. Persécuté à cause de moi, sans doute!.. mort de m'avoir perdu peut-être…

Et le prisonnier se cacha le visage de ses mains, pour dissimuler ses larmes.

Se roidissant enfin contre cette émotion légitime, que la princesse respectait:

– Chère et illustre dame, reprit-il, trésor de miséricorde, vous que les captifs et les infortunés appellent l'ange des tombeaux quand vous descendez dans cet enfer anticipé, n'avez-vous donc encore pu découvrir ce qu'est devenu mon père?..

– Je ne veux pas te tromper, mon cher Jacobus; jusqu'ici il ne m'a pas été possible de recueillir aucun renseignement précis ou satisfaisant. Tout ce qu'on a pu me dire, c'est qu'aussitôt après ton arrestation à Meaux, ton père a disparu de son logis. Je crois être sûre qu'il n'a pas été pris parmi les réformistes car il ne s'occupait guère de ces matières théologiques; je serai d'ailleurs très prochainement en mesure de connaître les noms de tous les prisonniers…

– Merci de vos soins secourables, ma noble et chère dame, soupira le captif. Hélas! je le sens, mon père est perdu pour moi!..

– Pourquoi donc abandonner ainsi tout espoir? reprit avec un doux reproche, la princesse; je vous dis d'espérer, au contraire; j'ai détaché à sa recherche Michel Gerbier, le plus sûr de mes serviteurs, mon père nourricier; il saura bien me découvrir ses traces. Je vous le répète encore, pour lui comme pour vous, mon cœur est plein de confiance.

– Si vous voulez parler de ma délivrance, reprit le jeune homme en agitant mélancoliquement sa tête expressive, en vérité je ne suis pas pressé de la voir venir. C'est dans ce cachot que j'ai connu le bonheur de vous aimer; ce cachot est un palais que votre pensée embellit sans cesse; et qui sait, à supposer que vos projets se réalisent, si je retrouverai, libre, les joies ineffables que j'aurai goûtées captif!..

– Chère âme, prononça Marguerite en lui faisant un collier de ses deux bras, que tu mérites bien d'être aimé!..

Elle disait vrai, la belle Marguerite. Dans ce Louvre dont les superbes murs pesaient de tout leur poids sur ce captif, elle eût vainement cherché un gentilhomme qui valût celui-ci non pour les titres, il y en avait de plus de quartiers sans doute, non pour la beauté et la distinction, quoiqu'il possédât un visage séduisant, quoique sa tournure fût irréprochable; mais pour cette noblesse qui ne se lègue pas par héritage, mais pour ces qualités de l'âme que l'éducation ne donne pas, car elles sont une faveur directe d'en haut.

Jacobus, ou plus vulgairement Jacobé de Pavanes, était un jeune homme de grand mérite, érudit et lettré, élevé à l'école de l'évêque de Meaux, dont il était le disciple favori.

C'était chez ce prélat qu'il avait eu occasion de rencontrer madame Marguerite de Valois, que ses tendances réformistes portaient à fréquenter monseigneur Guillaume Briçonnet, chef de luthéranisme en France.

L'estime que le prélat faisait de Jacobus, l'attention qu'il accordait à ses discours, une attraction naturelle, rapprochèrent de lui la princesse, et bien certainement ils s'aimaient, sans avoir osé se l'avouer l'un à l'autre, quand la persécution surexcité par Antoine Duprat éclata sur la petite église de Meaux et sur ses adhérents, avec la rapidité et la violence de la foudre.

Jacobus de Pavanes avait commis un acte de rébellion capitale, aux yeux du chancelier, non moins qu'à ceux de la Sorbonne.

Oubliant que Clément Marot n'avait pu trouver grâce, en dépit de ses hautes protections, pour sa traduction versifiée des psaumes, condamnée solennellement et détruite par la main du bourreau[2 - Quelques années plus tard, Marot fut arrêté avec la plupart des gens de lettres de Paris, pour avoir mangé de la chair en carême. Ils furent cités devant le parlement, et Marot ne dut son élargissement qu'à la caution de Marguerite de Valois, qui le fit réclamer par son secrétaire, en séance de ce redoutable corps devenu politique, judiciaire et religieux.], méprisant l'arrêt rendu par la Sorbonne, consultée par le parlement sur l'opportunité d'octroyer à Pierre Gringoire, écrivain en grande réputation en ce temps, la permission d'imprimer les Heures de Notre-Dame, translatées en français, Jacobé de Pavanes avait osé traduire la Bible!

Il résulta naturellement de cette rigueur que la curiosité publique, stimulée, s'attacha avec plus d'impatience à la connaissance de la lecture qu'on lui interdisait, et que le mouvement en fut accéléré au lieu d'en être ralenti.

En France, toujours sous l'impulsion de Duprat, la Sorbonne, consultée par le parlement sur la requête de Pierre Gringoire dont nous venons de dire un mot avait donc rendu le décret stipulant «que de pareilles traductions, tant de la Bible que d'autres livres de religion, étaient pernicieuses et dangereuses, parce que les livres ont été approuvés en latin; et doivent ainsi demeurer».

Mais, nous ne sommes ici que pour constater les faits, et celui que nous signalons présentement, c'est la captivité de Jacobé de Pavanes dans les fosses de la Grosse-Tour du Louvre; c'est la miséricorde de la sœur du roi vis-à-vis de tous les prisonniers de religion, et particulièrement de l'élève de prédilection de l'évêque de Meaux.

Jusqu'au jour où le malheur s'était abattu sur lui, la princesse Marguerite s'était tenue à son égard dans une réserve qui ne laissait rien voir de ses sympathies intimes; elle savait sans doute, – les femmes ont pour cela un sens particulier, – que ce beau gentilhomme, ardent en toutes choses, chez lequel la passion débordait par tous les pores, la trouvait belle, et recherchait sa présence.

Mais, par une retenue qui n'est pas rare en un véritable amour, elle évitait de lui fournir aucune occasion de manifester ce sentiment, soit dans ses discours, soit dans les vers qu'elle ne laissait pas de tourner avec art.

Ce fut donc seulement lorsqu'il lui apparut malheureux, prisonnier, accusé d'un crime entraînant des peines terribles, que les hésitations de son cœur se fondirent soudain, et qu'elle laissa échapper dans le cachot du Louvre l'aveu qu'elle avait su contenir au sein des splendeurs.

Un geôlier, gagné à prix d'or, servait de complice à ces entrevues, et avait livré à la comtesse le secret du pilier de Charles V, connu de lui seul.

Le lecteur comprend donc, sans que nous insistions, l'ardeur de cette passion cimenté par les persécutions, stimulée par le péril, entretenue d'une part par une reconnaissance sans bornes, de l'autre par les instincts les plus généreux, par l'abnégation la plus sincère.

Marguerite était heureuse et fière de se sentir l'unique but, l'unique pensée, l'unique providence de celui qu'entourait sa tendresse. La poésie de son âme, l'ardeur de son sang, ce sang royal qui coulait aussi dans les veines de François Ier s'épanchaient dans ses entrevues avec le chevalier de Pavanes, en sorte que l'heure était loin déjà qu'ils se croyaient encore à leur premier baiser.

Des coups discrètement appliqués à la porte de la cellule les rappelèrent à la vérité.

Le temps avait marché, c'était le moment des adieux.

Marguerite promit de revenir bientôt; on échangea un de ces longs embrassements où les âmes et les sens se confondent, puis la porte se referma. L'ange des tombeaux se disposa à regagner le monde des vivants.

Le captif se jeta sur sa couche, et tenant à deux mains ses tempes enfiévrées de joie, les yeux clos pour ne pas être distrait par les objets extérieurs, il continua son rêve de bonheur, en savourant le souvenir de ses moindres détails.

Assurément, Marguerite, forcée de songer aux précautions de la retraite, était plus à plaindre que lui.

Elle renouvela ses recommandations et ses libéralités auprès du geôlier, lui fit entendre que le chevalier de Pavanes n'attendait que le retour du roi pour obtenir son élargissement, et qu'alors elle et lui proportionneraient leur générosité à ses bons offices.

Cet homme, qui détestait le chancelier comme tout le monde ne demandait qu'à servir une cause où il trouvait tous les avantages rassemblés, bons traitements et profits.

Marguerite reprit donc sa route accoutumée, et le pilier complaisant de la grande arche la rendit bientôt au plein air.

Drapée dans son manteau noir, le visage caché dans son coqueluchon rabattu, elle se dirigea tout droit vers une porte basse de l'aile méridionale des bâtiments.

La nuit n'avait fait que s'épaissir depuis son premier trajet; autour d'elle il ne se produisait aucun mouvement, il ne retentissait aucun bruit.

Cependant un être informe avait jailli de l'angle d'un contre-fort, où il accomplissait sa veille infatigable; et rampant dans l'obscurité, il s'arrêta seulement à quelques pas de la porte, où il laissa la princesse pénétrer sans obstacles.

Puis, cette porte retombée, cette créature sans nom agita, en signe de contentement, ses longs bras décharnés, et poussa un cri de hibou en belle humeur, qui fit grincer les girouettes du palais sur leur verge rouillée.




V

LA CHAMBRE DU MINISTRE


Ce cri rauque et guttural était sans doute celui que profèrent les démons au moment de regagner leur enfer, car le gnome disparut aussitôt, sans qu'il nous soit possible de dire par où il était passé.

S'était-il abîmé sous la terre? Avait-il traversé la muraille du palais, à l'instar de l'apparition qui avait su se frayer une voie insaisissable dans les blocs de l'arche de Charles V? Ou bien, enfin, laissant s'éloigner cette apparition, avait-il tout simplement pris le même chemin qu'elle, en ouvrant à son tour la porte basse dont il connaissait aussi le loquet secret?

Toujours est-il qu'il ne tarda pas à quitter la cour carrée, sans que personne eût été assez habile pour se douter qu'il y eût passé une partie de la nuit.

Et, comme nous n'avons pas de raison pour laisser plus longtemps le lecteur en doute sur l'identité de ce personnage, qu'il a reconnu sans peine, nous suivrons celui-ci se glissant à la façon des chats dans la cage de l'escalier étroit et caché qui aboutissait à la chambre du premier ministre.

Muni de la clef confiée à son zèle, il s'introduisit dans cette chambre par le panneau mobile, inconnu par les serviteurs vulgaires du palais.

Le remords n'est pas un vain mot, assurément; mais il y a par exception, des heures où la mauvaise conscience ne paraît pas troubler le sommeil des coupables. Seulement, les visions de leurs rêves sont une affaire entre eux et Dieu.

Antoine Duprat, étendu sous ses épais rideaux, dormait profondément. Le bruit de sa respiration lente et régulière était le seul qui remplit cette pièce, avec les crépitations intermittentes d'une lampe de nuit qui avançait à sa fin.

Cette chambre, vue à cette heure, sous le reflet vacillant de la flamme jaunâtre, qui semblait frôler et animer successivement chaque angle saillant des meubles, ne laissait pas d'offrir un aspect peu rassurant.

Les armes pendues en trophées sur les murailles, les images pieuses qui séparaient ces instruments de mort, le grand fauteuil où s'étaient médités tant d'actes criminels, la table sur laquelle avaient été signés tant d'arrêts de mort, ces papiers épars, qui en contenaient déjà d'autres peut-être, tout inspirait des pensées funèbres.

Le visiteur nocturne s'était arrêté, écoutant la respiration de l'homme redoutable dont il allait troubler le repos: il portait son œil quelque peu hagard sur ces objets, qui tous avaient leur muette éloquence.

Au milieu de cet examen, le rayon de la veilleuse fit surgir une lueur fauve de l'un des clous dorés qui ornementaient le coffre-fort massif, où le chancelier déposait ses richesses et ses secrets.

La main crispée du gnome se dirigea nerveusement vers ce point, et ses traits se contractèrent en envisageant ce meuble.

– Là!.. là!.. murmura-t-il d'un accent étouffé.

Puis, cette impression s'effaça, ses membres se détendirent, et ses lèvres s'agitant, sans qu'aucun son sortît de sa poitrine, semblèrent formuler quelque chose approchant de ces mots:

– Plus tard!..

Ces deux syllabes, ou plutôt le sens qu'elles renfermaient pour lui, ayant rasséréné ses esprits et affermi sa confiance, il se tourna vers le lit, et se haussa sur la pointe des pieds pour voir qu'elle figure avait un chancelier endormi.

Une figure peu avenante, sans doute, car il se pelotonna aussi vite sur lui-même, effrayé de l'expression menaçante de ce sommeil.

Par un geste qui lui était habituel et qui indiquait chez lui la plus absorbante réflexion, il se mit à se ronger les ongles, les yeux tournés vers le lit mais de façon à voir sans être vu, en cas de réveil subit du dormeur.

Puis, effrayé par lui-même du droit qu'il avait reçu de pénétrer à toute heure, sans être annoncé ni attendu, dans ce lieu redoutable, il comprit, car il était prévoyant, qu'il arriverait peut-être une circonstance, où son généreux patron se repentirait de cette faveur, et en craindrait les inconvénients, ce qui lui attirerait bien quelque méchante aventure.

Sur cette pensée fort sage, il rétrograda jusqu'au panneau à coulisse, sortit sur l'escalier, et, avant de rentrer, fit assez de bruit en ouvrant, pour être sûr de ne pas prendre le ministre à l'improviste. C'était une manière de prévenir la défiance de celui-ci.

En effet, le chancelier, réveillé en sursaut, bondit sur sa couche.

– Holà! qui vient ici!.. fit-il du ton d'un homme qui a des raisons pour craindre les mauvaises surprises.

Et, apercevant dans le clair-obscur l'ombre bizarre du nain:

– Par le saint nom de Dieu! exclama-t-il, qui va là?..

– C'est moi, c'est moi monseigneur! fit le visiteur de sa voix la moins rugueuse.

– Par Dieu le Père! s'écria le ministre rappelé à lui, c'est Triboulet!

– Moi-même, messire… Pardonnez-moi de vous avoir réveillé si brusquement, mais, en dépit de mes précautions, je ne suis pas habile à ouvrir les portes mystérieuses telles que celle-ci, et le bruit que j'ai fait…

– Il n'importe, interrompit Duprat en se mettant sur son séant, et fort intrigué par cette visite, qui présageait un événement extraordinaire.

– Votre Seigneurie pardonnera donc à mon zèle…

– Il suffit, pas de préambule; allume seulement cette chandelle de cire sur ma table, et viens au fait.

– Vous m'avez dit que vous teniez à être bien et promptement servi, monseigneur; quand vous m'aurez entendu, j'espère que vous reconnaîtrez que j'exécute fidèlement vos intentions.

– Parle donc clairement alors.

Avez-vous ouï parler de ce fantôme noir dont je racontais l'autre jour l'apparition miraculeuse à l'audience de madame la régente?

– Peut-être bien… oui, j'ai une vague idée de cette invention de ton cerveau fêlé… Où prétendais-tu en venir avec ce conte?

Le bouffon royal se rapprocha du ministre, et se dressant aussi haut qu'il put pour donner plus d'ampleur à sa voix:

– Ce n'était pas un conte…

– Décidément, murmura en se parlant à lui-même Antoine Duprat, j'ai eu tort de choisir un pareil auxiliaire, il est réellement fou.

Or çà, mon maître, reprit-il tout haut, il me semble que tu te joues de ma longanimité. Tu viens me réveiller avec fracas, à une heure indue, et cela pour me faire des histoires de l'autre monde… Oublies-tu que j'aime médiocrement la plaisanterie? Or, celle-ci me paraît fort déplacée.

– En ce cas, monseigneur, vous me congédiez? Soit, je me retire; reprenez cette clef, qui me devient inutile et dont je ne me suis servi que pour vous obéir… Je reprends ma parole et j'emporte mon secret.

Ce disant, il fit mine de tendre la clef au chancelier et de gagner la porte ordinaire.

– Au diable, le fâcheux! gronda son patron. Je t'écoute, mais dis-moi un mot raisonnable.

– Croyez-moi, messire; ma marotte dort là-haut dans mon perchoir, sous les toits, je n'ai jamais été plus sensé. Je n'ai pas imaginé le fantôme noir de la grande cour, il existe; tout à l'heure encore je l'ai vu… je l'ai suivi!..

– Toi?

– Moi!

– Où cela?

– Où je l'avais vu la première fois, où je le guettais depuis une semaine; toujours dans la cour carrée.

– Tu l'as abordé?

– Non pas; j'ai fait mieux que cela: je l'ai reconnu.

Le chancelier devint tout pâle, il y avait tant d'autorité dans l'accent du bouffon, qu'il n'était pas permis de douter de sa parole.

Ce qui passa alors par l'esprit d'Antoine Duprat, nul ne l'a jamais su. Gagné par la sincérité de son confident, entraîné par l'habileté perfide avec laquelle il distillait ses révélations, peut-être eut-il un moment d'effroi et crut-il voir sur le seuil de sa chambre l'ombre vengeresse de quelqu'une de ses victimes. Des scélérats moins superstitieux que lui, ont eu de ces hallucinations.

Quoi qu'il en soit, la pupille de Triboulet se dilata avec une expression sardonique, ainsi qu'il lui arrivait à chaque coup d'épingle qu'il trouvait l'occasion de lancer à son allié en diplomatie.

Eh bien! ce spectre terrible! demanda enfin celui-ci, surmontant son appréhension, c'est…

– Ce n'est pas un revenant, c'est une femme.

– Hein! une femme?.. une femme qui erre seule, la nuit, déguisée en fantôme, à travers les êtres de cette résidence royale? Son nom, puisque tu la connais?

– Ne le devinez-vous pas, messire; et quelle autre serait assez hardie, d'humeur assez aventureuse pour accomplir ces pérégrinations, sinon la princesse Marguerite?

– La princesse Marguerite!.. la duchesse d'Alençon!.. répéta le chancelier au comble de la stupeur.

– Ne m'avez-vous pas enjoint de vous la nommer?

– Sur mon âme, voilà qui est incroyable! si incroyable, que je n'y ajouterai foi que quand tu me l'auras juré sur cette image de Notre-Seigneur Jésus, appendue là, au-dessus de mon prie-Dieu.

– Je le jure, dit tranquillement Triboulet, c'était madame Marguerite, propre sœur de sire le roi de France.

Une pause suivit.

Le ministre tenait son front dans sa main, pour rallier ses idées qui s'égaraient, sans qu'il put les condenser, ni les retenir. Il n'était pas bien sûr encore d'être vraiment éveillé.

Le bouffon dardait sur lui ses yeux ardents de malice, et jouissait de l'état déplorable où il le voyait.

– Si tu ne lui a point parlé, comment l'as-tu reconnue sous son ajustement funèbre?

– Oh! prononça sourdement le fou d'office, il y a des personnes que l'on reconnaît d'instinct, sans avoir besoin de considérer leurs traits, sans qu'elles fassent un mouvement ni qu'elles parlent… Vous les apercevez, tout votre sang bouillonne et vous crie: C'est elle!..

– Oui, fit Duprat; je comprends; ce que l'amour inspire à quelques-uns, toi tu le ressens par la haine!

– C'est cela, monseigneur, vous l'avez dit: la haine!

Le bouffon, devenu livide, articula ces mots d'un accent guttural, et retira de son pourpoint, où il la retenait enfouie, sa main, dont les ongles, pleins de sang, avaient déchiré sa poitrine.

– La haine! répéta-t-il, la haine! Cette femme m'estime moins qu'un chien.

– C'est vrai, appuya Duprat, lui rendant à son tour une de ses blessures; je l'ai ouï engager son royal frère à te chasser du palais comme on ne chasserait pas un être vermineux… Pauvre Triboulet, reprit-il avec une feinte compassion, il y a pourtant du bon en toi.

Cette hypocrisie, loin de l'abuser, le rappela à lui.

– Ne vous y fiez pas, messire, fit-il avec une gaieté fébrile; le papegai s'apprivoise difficilement; il mord souvent son maître, au moment où celui-ci le caresse avec plus de confiance. Vous voyez, j'ai mes heures de franchise.

La princesse a peut-être raison de me dédaigner; je fais un métier stupide, en prétendant amuser, avec mes saillies, des gens plus sots que moi… Tenez, je suis, au demeurant, un vilain personnage.

– A la bonne heure! Je vois avec plaisir que si tu fustiges vertement les autres, tu ne t'épargnes pas toi-même… Mais tu es un rusé compère, et, si je te connais bien, tu ne dis tant de mal de toi que pour empêcher que les autres le pensent. Pour moi, je ne te demande pas de me flatter, mais de me servir. Ton intérêt me répond de ta vigilance, je n'en exige pas plus.

Les boutades de ce genre n'étaient pas rares en effet, de la part de ce bouffon bizarre, dont la langue enfiellée ne respectait pas même son maître, le roi.

– Quelle cause puissante attribues-tu à ces promenades nocturnes de la princesse? Ce ne peut être un simple rendez-vous de galanterie? Nos grandes dames ne prennent point tant de gêne, et ne font point tant de mystère pour chose si vulgaire…

– Non, sans doute; communément, elles attendent les amoureux, et se contentent de leur ouvrir l'huis de leurs retraits… Mais qu'adviendrait-il si ces beaux galants, au lieu d'avoir leur libre volée, se trouvaient confinés en quelque endroit malsain, fermé à double tour, et surveillé par des gardiens rigoureux?

– Eclaire ton discours, je cesse de te comprendre.

– Suivez mon raisonnement, messire, il est limpide: en fait de rendez-vous d'amour, il faut pour se rencontrer que quelqu'un aille en trouver un autre… Quand l'amoureux est empêché, c'est l'amoureuse qui se met en route.

– Fort bien; mais, en ce cas, je cherche vainement quel peut être ce mortel assez favorisé et assez malheureux à la fois pour que la perle de la France aille à lui, sans qu'il puisse venir à elle… Je ne vois personne…

– C'est que vous cherchez mal, messire. Madame Marguerite possède un moyen que j'ignore, mais que je découvrirai, pour pénétrer dans les cachots de la Grosse-Tour; celui qu'elle aime est là!..

– Quel trait de lumière!.. Triboulet, tu es le prince des bouffons!..

– Cette parole me flatte, messire; il me reste à la justifier.

– Achève donc, alors; ce prisonnier…

– Ah! malheureusement, mes indications, mes pressentiments, ne vont pas plus loin… ce prisonnier, je ne le connais pas.

– Mais je veux le connaître, moi!..

– Ne vous emportez pas, monseigneur. Tout vient à point à qui sait attendre… et chercher. Donnez-moi, signé de votre main, un permis de visiter, à toute heure et de telle façon qu'il me conviendra, les cellules de la Grosse-Tour, des créneaux jusqu'aux fosses. Que je sois à jamais privé de ma marotte et de votre confiance, si je ne vous apporte pas le nom de votre heureux rival avant deux fois vingt-quatre heures.

– J'y compte, dit le ministre en lui montrant parmi les papiers épars sur la table, un blanc-seing, dont le bouffon se saisit avec la souplesse du tigre qui s'élance sur sa proie.




VI

L'HOROSCOPE


On nous permettra, avant d'aller plus loin, de présenter au lecteur, avec quelques détails, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême. Cette princesse exerça la régence durant la plus grande partie du règne de François Ier, que son esprit d'entreprise, ses aventures et ses luttes guerrières détournaient des affaires de l'État.

Nous avons, dans un précédent chapitre, montré cette princesse entourée de sa cour. Elle avait alors près de cinquante ans; mais, grâce à l'art des cosmétiques, grâce à son maintien superbe, à la noblesse de sa taille, c'était encore une femme belle et qui ne manquait pas de charmes.

L'habitude du pouvoir, une énergie innée, des instincts indomptés, avaient en outre marqué leur sceau sur son front, qui respirait le besoin d'autorité et la volonté rigide.

Ses passions avaient plongé la France dans l'abîme où elle se débattait depuis plusieurs années.

Son avidité d'argent causa particulièrement d'immenses malheurs; mais le fol amour dont elle s'éprit, à l'âge de plus de quarante-quatre ans, pour le duc de Bourbon, connétable de France, eut aussi d'irréparables conséquences, et fut en réalité l'origine de la défaite de Pavie et de la prise du roi.

Le connétable, beaucoup plus jeune qu'elle, était fier, et prétendait ne devoir sa fortune qu'au roi. Il repoussa ses avances, et se voyant disgracié à la suite du refus qu'il avait fait de lui servir d'amant ou même d'époux, il entra au service de l'empereur.

C'était, a dit un historien, un de ces hommes nés pour décider du sort d'un État par le parti qu'ils embrassent. Le sort de la France fut en effet tranché par sa désertion.

Nous ne rappellerons pas ces désastres.

Il nous suffit de donner un regard à la situation de la cour et du pays à l'époque qui nous occupe.

La France était toujours sous le coup de la consternation où l'avait jetée l'échec de Pavie. François Ier était jeune, généralement aimé, admiré de l'Europe. On avait la certitude que bien d'autre sang allait succéder au sang déjà répandu, et la France, entamée, se sentait menacée d'une condition pire encore par les efforts extraordinaires qu'il fallait tenter après tant d'autres efforts perdus. On songeait aux sommes immenses qu'il était indispensable de trouver, et l'on se demandait où les prendre.

Plus on racontait des merveilles de la vaillance déployée par le roi à Pavie plus on était touché de sa situation; et tout le monde à la cour imputait ces maux à la duchesse d'Angoulême et au chancelier Duprat.

L'écho de ces plaintes, de ces accusations, n'était pas sans arriver jusqu'à ces grands coupables.

Le chancelier s'en vengeait en poursuivant comme novateurs ceux qu'il supposait ses ennemis; mais la régente paraissait fort assombrie par la grande responsabilité qui pesait sur elle et par l'affection, nous devons insister sur ce point, qu'au milieu de ses égarements, de ses vices, elle portait à son fils et à la princesse Marguerite.

Depuis les événements qui avaient atteint ce fils bien-aimé, elle se montrait particulièrement en proie à des accès d'anxiété de mélancolie, qu'elle n'était plus maîtresse de dissimuler.

Poursuivie par une idée fixe, dont elle ne se confiait à personne, elle se livrait à des pratiques religieuses exagérées, qui l'entraînaient flottante du catholicisme au luthéranisme, – son esprit inquiet demandant par alternatives à l'une et à l'autre de ces croyances, laquelle était la plus efficace pour calmer les esprits malades… les remords, peut-être!..

La captivité du roi suffisait-elle pour justifier un si grand trouble moral? On en doutait; mais quelle autre faute la duchesse d'Angoulême avait-elle donc à expier?

Entachée des idées nouvelles, elle ne croyait ni à l'efficacité des fondations monastiques ni à celle des indulgences. Son intelligence supérieure ne se pouvait persuader que, parce qu'il avait plu au sort de la placer dans une condition où elle était en mesure d'acheter ses faveurs, elle pouvait ainsi satisfaire à la justice divine.

Elle en vint à des expédients qui trahissaient le trouble de sa conscience. Ce fut alors qu'elle adressa à diverses reprises au parlement (voyez Dulaure) des remontrances sur le luxe des habits. Elle prétendait qu'il était l'heure de s'humilier devant Dieu, de réformer cet éclat, d'abandonner les étoffes de soie pour en prendre de laine de couleur jaune, noire ou gris foncé, et de ne plus célébrer de noces somptueuses.

L'avocat général, Charles Gaillard, répondit fort sagement à ces remontrances, que la cour du roi devait donner l'exemple de cette réforme; que ses pompeuses superfluités, trop exactement imitées par les sujets, causaient la ruine d'un grande nombre.

On eût cru que la princesse toute-puissante allait s'offenser de cette franche déclaration, lorsque, à la surprise générale, on la vit s'y ranger en adoptant, pour un temps du moins, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'une autre fantaisie eût succédé à celle-là, des vêtements médiocres, tels qu'elle eût voulu en voir à tout le monde.

On pense bien aussi que, grâce aux idées superstitieuses du temps, alors même qu'elle s'adressait au ciel, toute femme supérieure qu'elle fût, elle ne dédaignait pas des pratiques qui sentait fort le soufre et la corne d'enfer.

Pénétrant donc, – le jour qui suivit la visite de Triboulet à Antoine Duprat, – dans l'appartement de la duchesse régente, nous la trouvons en compagnie de sa fille Marguerite et d'un troisième personnage, auquel elle paraissait porter une extrême attention.

La duchesse d'Alençon, assise à l'écart, rêveuse, les yeux fixés sur le ciel, dont on entrevoyait un lambeau par la croisée entr'ouverte, errait évidemment loin de ce qui occupait si fort la régente.

La mère et la fille avaient chacune leurs soucis.

La première se tenait près d'un guéridon d'ébène, ayant en face d'elle le personnage que nous avons indiqué et dont elle étudiait avec une anxiété singulière les gestes et la physionomie.

C'était un homme de cinquante ans, vêtu d'une longue robe noire d'une extrême simplicité. Ses traits creux, son front chauve et ridé, ravagé par l'étude plus que par l'âge, inspiraient une défense instinctive. On sentait de prime abord, rien qu'à la façon dont son œil observateur se portait sur le vôtre, que cet homme exerçait sur le commun une supériorité réelle.

Corneille Agrippa était en effet un habile et profond docteur; ce n'était qu'avec beaucoup de peine que Louise de Savoie avait pu l'attacher à sa personne et à celle de François Ier en qualité de médecin. Toutes les cours le lui avaient disputé; aussi était-il l'homme de France le moins courtisan, et le plus prompt à la réplique lorsque sa puissante protectrice le contrariait en quoi que ce fût[3 - Il existe de Corneille Agrippa quatre volumes de lettres très curieuses, écrites en latin, dans lesquelles il parle de ses ennuis à la cour de France. C'est à cette source que nous puisons le sujet de cet épisode de notre livre.].

Il n'était guère permis alors à un médecin de demeurer étranger à l'alchimie ni à l'astrologie judiciaire.

L'anatomie était une science à peine soupçonnée; la dissection d'un corps humain passait pour un acte sacrilége. Charles-Quint consultait les théologiens de Salamanque pour savoir si, en conscience, on pouvait disséquer un corps afin d'en étudier la structure.

D'une part, les métaux entraient pour beaucoup dans la médication; de l'autre, on attachait à la marche des astres une influence prépondérante sur la climatérique terrestre et sur l'organisme humain. Par une conséquence qui se comprend, si l'on se reporte à l'état des intelligences, qui sortaient à peine des nuages mystiques du moyen âge, les hommes les plus éclairés ne dédaignaient pas de considérer cette influence comme s'étendant aux choses morales.

Ainsi, étant admise cette vertu des astres, et leur marche étant connue, il n'était pas illogique de chercher à devancer celle-ci, pour les interroger sur les événements qui pouvaient découler de leur conjoncture avec d'autres mondes célestes ou avec les saisons.

Corneille Agrippa possédait, comme ses confrères, cette science hypothétique; mais plus éclairé ou plus circonspect, il est avéré qu'il n'y avait recours qu'à la dernière extrémité, ou quand la régente ne lui laissait pas la licence d'un refus formel.

Nous le trouvons dans un de ces instants, courbé sur le guéridon, absorbé par les supputations de chiffres dispersés sur une large pancarte, au milieu de cercles, d'angles, de carrés cabalistiques.

Après avoir fait et refait un calcul qui ne répondait sans doute pas à son désir:

– Madame la duchesse, dit-il, Votre Altesse me pardonnera, mais il m'est impossible de réussir aujourd'hui cet horoscope.

– Parlez-vous sans feinte, messire? répondit Louise de Savoie en l'interrogeant de son regard méfiant et scrutateur. Ne serait-ce pas plutôt que vous hésitez à me révéler le résultat de ces hiéroglyphes où vous lisez comme dans le ciel? Exprimez-vous avec franchise, vous ne sauriez m'annoncer rien de pis que ce que j'ai déjà enduré!

– S'il faut donc vous obéir, madame, ces chiffres et ces signes rebelles ne veulent en effet se combiner pour rien de satisfaisant…

Il s'arrêta en remarquant la pâleur et l'émotion qui envahissaient le visage de sa noble cliente.

– Achevez donc, messire, lui dit-elle.

– Je recommencerai demain ces supputations qui doivent être fautives; mais, puisque vous l'exigez, sachez, madame, qu'elles ne contiennent que de fâcheux présages, pour Votre Seigneurie, notre sire le roi, votre royale famille et la France.

– C'est-à-dire, fit la régente, les lèvres serrées de dépit, qu'elles annoncent le triomphe de nos ennemis, et la glorification du pire de tous, du connétable de Bourbon?

– Vous l'avez dit, madame.

– Et le moyen de conjurer ces prétendues calamités, votre science ne vous l'indique-t-elle point?

– Hélas! ma science peut prévoir, elle ne saurait empêcher…

– Il suffit, messire. Je vous rends grâce de vos efforts, et je vais me mettre en quête d'un médecin qui ne se contente pas d'annoncer la maladie, mais qui sache la guérir.

– Assurément, répondit-il sans se déconcerter, Votre Seigneurie ne manquera pas de fourbes qui en feront promesse; moi, je ne promets que suivant mes moyens.

– Nierez-vous donc l'art des envoûtements, par lesquels on prévient les coups de ses ennemis, en les frappant eux-mêmes des plaies d'enfer?

La physionomie du docteur s'assombrit à cette proposition sinistre.

– Je crois la science humaine fort bornée, et je ne me targue pas encore de la posséder toute; quant à ces pratiques mystérieuses, que Votre Grâce ne compte point sur moi pour les entreprendre; de telles arcanes dépassent mes forces, et si la volonté d'en haut est de favoriser le connétable, je ne me sens pas de poids à lutter contre elle.

– Or çà, ma chère fille, dit la régente en élevant la voix pour arracher Marguerite à son indifférence apparente, prêtez-nous donc votre attention. Ceci vous intéresse tout comme nous; voici ce docteur mécréant qui nous prédit à tous une série de calamités, et qui refuse de nous fournir le moindre talisman pour nous en préserver.

– N'est-ce que cela, ma mère, repartit avec une grande douceur la princesse, ne violentez pas messire Agrippa dont j'estime le savoir. Rien n'est plus aisé que de vous procurer une amulette, un charme, une mandragore.

On ne s'entretient plus, depuis quelque temps, que de l'habileté merveilleuse d'un vieux nécroman, Gaspard Cinchi; je crois qu'il loge à deux cents pas de ce palais, dans une des ruelles qui confinent aux Tuileries. Il est déjà en possession de la plus belle clientèle de votre cour. Vos filles d'honneur mêmes ne se font pas faute de le consulter en cachette.

– Entre confrères, on se connaît quelquefois, dit la régente avec un peu d'ironie à Agrippa; messire, avez-vous des données sur ce Gaspard Cinchi?

– Quelque charlatan de bas étage, affublé d'un nom italien!.. grommela le médecin froissé de cette apostrophe.

– Charlatan, peut-être, répéta Marguerite souriant malgré elle à cette boutade, mais meilleur courtisan que tel docteur morose de ma connaissance. Il a fait des prédictions couleur de printemps à la plupart de ces demoiselles; jusqu'à assurer à votre favorite, ma mère, la petite d'Heilly, qu'elle détrônerait une reine…

– Si cela est, fit vivement la régente, c'est en effet un grand homme, car il a dit vrai…

– Hein?.. vous pensez, ma mère?..

– Silence sur ceci!.. L'avenir éclaircira toutes choses.

Le docteur ne chercha pas à comprendre; mais la princesse, plus curieuse, essaya de descendre dans la pensée de sa mère; pensée profonde, où germait déjà le dessein de faire supplanter dans la faveur royale la comtesse de Châteaubriant qui lui portait ombrage, par sa protégée la demoiselle d'Heilly, qui fut, en effet, plus tard la duchesse d'Étampes.

– Je vous deviens inutile, madame, prononça avec une politesse froide le docteur; me permettrez-vous de me retirer?

– Je ne vous retiens plus, messire, dit la régente, et je vous rends la liberté après laquelle vous soupirez bien fort.

Il s'en alla sans insister, en homme qui compte ne plus revenir, et en adressant aux deux princesses un salut respectueux mais glacé, auquel la régente répondit à peine.

Le lendemain, il quittait le Louvre pour rejoindre cet autre terrible disgracié qui s'appelait le connétable de Bourbon, dont il avait prévu les nouveaux succès.

La duchesse d'Angoulême le laissa partir sans essayer de le rappeler, et cependant son regard fixe, longtemps attaché sur la portière qui venait de retomber derrière lui, trahissait son regret en même temps que son mécontentement.

La princesse Marguerite essaya de l'arracher à cette angoisse.

– Oubliez cette homme et ses paroles, ma mère. Ces pratiques de magie sont vaine superstition; les esprits vraiment forts s'en affranchissent. Maître Agrippa, que je tiens pour savant d'ailleurs, est sujet à se tromper comme les autres; et je penche à croire qu'il emprunte ses pronostics plutôt à ses sympathies qu'aux révélations extra-naturelles.

Mais la sentence du docteur, puissamment corroborée par sa démarche et son départ, avait porté à l'esprit de la régente un coup trop sérieux pour s'effacer devant ses affectueuses remontrances.

– Non, non! fit-elle en agitant péniblement la tête; les arrêts de ce physicien ne sont pas de ceux qu'on peut impunément dédaigner… Il ne dit rien dont il ne soit convaincu; et il est si bien persuadé des calamités qui nous menacent, qu'il déserte sans hésiter notre cour, pour chercher, j'en jurerais, la faveur de nos ennemis florissants. Ainsi les gens sensés s'éloignent d'une maison qui s'écroule…

– Nous trouverons cent docteurs pour un, ma mère.

– Qu'importe, s'ils sont impuissants, si le malheur doit venir? Il ne faut pas mépriser le savoir de ces hommes, ma fille; ai-je besoin même de vous rappeler que vous eûtes pour eux maintes fois plus d'égards…

– C'est vrai, ma mère; quand l'esprit, quand le cœur souffrent, se désespèrent, quand ils sont épuisés de s'être inutilement adressés à Dieu, placé trop haut pour abaisser ses yeux sur nos infimes douleurs, alors, on va quelquefois à toutes les portes. Le cerveau humain, inquiet malade se laisse facilement attirer par l'espoir d'un appui surnaturel, d'une lumière, d'une influence fatidique; quand on souffre dans le présent, on demande à l'avenir de nous soutenir en nous consolant… Hélas! déceptions et chagrins!..

– Cependant, ma fille, ces calculs astrologiques ne sont pas toujours vains, qu'il vous suffise de le savoir; ce que vous m'avez dit tout à l'heure sur la petite d'Heilly est le décret de l'avenir, et, je vous l'affirme, c'est vérité. Je veux consulter aussi, moi, ce vieux Gaspard Cinchi dont la science a trouvé cela… Dès demain, je le verrai… Ne serez-vous pas curieuse de m'accompagner?..

– Excusez-moi, ma mère, répondit avec embarras la princesse; je n'ai plus foi en ces pratiques… j'aime mieux ne pas voir ce nécroman.

– Marguerite, dit la régente avec intérêt, vous souffrez plus que vous ne voulez l'avouer! votre âme est livrée au trouble et à la crainte!..

– Ne m'interrogez pas, ma mère. Vous fûtes toujours bonne pour moi; prêtez-moi votre aide dans le dessein que j'ai conçu, sans chercher à savoir quel il est, ni pour quel objet je vous implore.

A cette prière, le cœur maternel de la régente se réveilla.

– Mon appui? mais il est à toi, ma fille, à toi tout! entier. Qui donc oserait en vouloir à ton bonheur?..

– Ma mère, n'est-ce pas aujourd'hui que le grand chancelier vous remettra cette liste des prisonniers de religion, sur laquelle nous devons désigner ceux que nous souhaitons voir absoudre et renvoyer?

Quoique cette question ne répondît pas aux assurances affectueuses qu'elle venait d'adresser à sa fille, et que celle-ci l'eût formulée sur un ton plus léger en apparence que ses précédentes paroles, la régente ne s'y trompa point; elle comprit qu'il existait un rapport absolu entre elles.

– Je ne vous demande pas votre secret, chère fille; je ne veux même pas le savoir. Mais si d'aventure il tient à la délivrance d'un de ces captifs, foi de régente du royaume, sauf le cas de haute trahison, ce captif sera mis en liberté.

La princesse fut sur le point de se jeter au cou de sa mère puis un scrupule, une crainte subite la retint, et avant d'épancher sa reconnaissance:

– Foi de régente, c'est parole de roi, ma mère, je retiens donc la vôtre, et vous me servirez, même contre messire Antoine Duprat?..

Ce nom, prononcé avec cette solennité et rapproché de son serment, fit pâlir la duchesse d'Angoulême.

– Le grand chancelier?..

– Hésiteriez-vous, ma mère?

– Non, sans doute, mais pourquoi mêlez-vous le nom du grand chancelier à ceci?..

– Ah! c'est là mon secret, et vous avez promis de ne pas chercher à le connaître.

– Il est vrai; mais ce prisonnier auquel vous portez intérêt a donc commis un attentat plus grave que le délit commun aux autres novateurs, que vous prévoyez une résistance venant de la part du premier magistrat du royaume?

– Je vous atteste ceci, ma mère, c'est que je ne redouterais pas cette résistance, si ce magistrat était aussi, comme il devrait être, le plus homme de bien du royaume.

– Décidément, murmura la duchesse en retombant dans l'abattement peu habituel à une nature de sa trempe, ce physicien avait raison, une maligne influence pèse sur ce palais et sur notre famille!

Marguerite se redressa avec la majesté qu'elle possédait aux occasions décisives:

– Je croirai à mon tour qu'il en est ainsi, madame et souveraine, si vous me refusez, lorsque je ne réclame que miséricorde et justice.

– Seigneur! s'écria la duchesse en s'adressant à un crucifix suspendu au fond de sa chambre, Seigneur, vous êtes terrible en vos arrêts: vous m'avez repris un de mes enfants, et voici l'autre qui est prête à me renier!

– Calmez-vous, ma mère; souvenez-vous seulement que vous êtes la maîtresse, et que mon existence est en vos mains.

– Silence!.. on vient… C'est le chancelier, soyez prudente.

– Ah! que j'ai besoin de mon courage!.. fit la princesse, retombant sur son siège pour mieux cacher son émotion.

L'idée qu'Antoine Duprat apportait la liste des prisonniers et que le sort du plus aimé d'entre eux allait être résolu, avait serré d'une étreinte pareille à un pressentiment suprême cette poitrine si puissante dans les périls, mais si faible dans l'amour.

Duprat, annoncé avec fracas par l'huissier, semblait alerte et rajeuni. Sa démarche avait la vivacité d'un jeune homme, sa prunelle aux inclinaisons tortueuses dardait des lueurs étincelantes, le timbre même de sa voix avait changé ses notes graves et sèches en vibrations nettes et incisives. Satan fait homme aurait de ces aspects dans ses heures de triomphe.

La princesse, emportée par sa nature généreuse, fut tentée de voir dans cette métamorphose un indice favorable.

Mais la régente connaissait mieux l'homme; il était de ceux dont la joie cache une noirceur; elle eût été bien plus rassurée de le voir soucieux.

D'un signe imperceptible elle avertit sa fille de se tenir sur ses gardes.

L'entrée de Duprat, sa façon de saluer les princesses tenaient du conquérant.

Marguerite ne perdit rien de sa dignité; sans cesser de se montrer gracieuse comme il était dans son caractère, elle conserva la supériorité que lui assignait son rang.

Sa mère, au contraire, cette femme impérieuse jusqu'à la violence, hautaine jusqu'à la dureté, implacable dans ses haines, se courba involontairement; sa rigidité se sentait fléchir sous la domination que le ministre exerçait sur elle, comme le reptile sur une proie qu'il a su fasciner.

Mais, en ce moment, ce n'était pas pour elle-même qu'elle éprouvait ce malaise. Elle étudiait l'expression avec laquelle Duprat considérait sa fille, le sourire faux, les éclairs ardents qui luisaient sous ses épais sourcils. Et par instants, lors, par exemple, qu'il s'approchait ou se penchait vers celle-ci, de manière à effleurer sa main ou ses vêtements, on eût pu croire, si l'on eût observé cette scène, que la duchesse transformée en lionne allait s'élancer sur lui.

Occupée par ses propres soucis, Marguerite cherchait à amener ce subtil adversaire sur le terrain désiré, sans trahir son impatience.

Coupant enfin court aux compliments fleuris dans lesquels il affectait de se tenir:

– De grâce, messire, n'épuisez pas les ressources de votre esprit à me tresser des couronnes hyperboliques. Les choses sérieuses conviennent mieux à un homme grave comme vous êtes; n'allez pas sur les brisées de nos pauvres poètes. Si vous me parlez lyrisme, ils seraient capables de me parler politique. A eux les chansons, à vous les affaires.

– Pardonnez-moi, madame, mais la poésie et la louange viennent toutes seules quand on s'adresse à Votre Altesse. De quoi souhaitez-vous, d'ailleurs, que nous traitions?

– Eh mais, votre mémoire est-elle si oublieuse que vous ne vous rappeliez plus votre promesse touchant ces pauvres réformistes?..

– Ces réformistes, ces novateurs?.. En effet, je me souviens très-bien de votre souhait et de mon engagement.

– Alors, vous venez le remplir? Voyons, où est cette liste?

– Votre Seigneurie et madame la duchesse m'excuseront…

– Ne l'apportez-vous point?

– J'y comptais, messire, dit assez sévèrement la régente.

Mais Duprat ne parut même pas remarquer cette observation, et répondant à Marguerite seule:

– Le retard ne provient pas de mon fait; Votre Altesse aurait déjà ces tableaux, s'il ne m'en manquait encore un, celui de la tour du Louvre. Il appuya sur ce mot en plongeant son œil faux dans le regard effrayé de la princesse.

J'ai pensé que vous ne voudriez rien décider sans ce complément; et demain, pour le sûr, je pourrai vous le communiquer avec les autres. Si pourtant, fit-il en feignant de chercher des papiers dans sa poche, Votre Altesse ne jugeait pas cette liste nécessaire, je lui remettrais les autres…

Marguerite eut une vague intuition du piège.

– C'est inutile, messire, répondit-elle en refrénant sa colère et son mépris; il serait injuste de ne pas tenir compte des captifs de la Grosse-Tour dans cette amnistie. Ma mère et moi attendrons à demain, confiantes en votre foi.

– Je ne dois pas vous dissimuler encore, reprit le chancelier, que la Sorbonne redoutable de sévérité, et que ces cachots du Louvre renferment particulièrement des prévenus auxquels elle attache une grande importance… à ce point que, pour ne pas me faire une méchante affaire avec elle, j'ai dû, ce matin même, changer tout le personnel des gardiens.

– Vous avez changé les gardiens? intervint la régente, qui remarqua le trouble de sa fille, et jugea nécessaire de lui éviter une réplique qui y eût ajouté encore. Les anciens ne remplissaient-ils pas bien leurs fonctions?

– Leur service laissait à désirer, Altesse. On craignait qu'ils n'eussent pour les prisonniers des accommodements dangereux. Leurs successeurs, au contraire, sont incorruptibles; de vrais dragons gardant la grotte sacrée; impossible à un profane d'y pénétrer.

– On aurait pu, ce me semble, me consulter à cet égard… dit la régente.

– Mais non, ma mère, interrompit Marguerite avec un peu d'amertume, c'est fort bien fait; un serviteur infidèle mérite d'être puni. Seulement, je pense que les prisonniers ne seront pas assujettis aux mêmes rigueurs que les coupables ordinaires, et qu'on aura pour eux des égards… Je prétends y veiller d'ailleurs, et, s'il le faut, en référer à mon frère, le roi, notre maître à tous; prisonnier lui-même, il saurait compatir aux maux qu'il endure.

– Que Votre Altesse se rassure, elle pourra se convaincre, quand il lui plaira, que les prisonniers de la Grosse-Tour sont traités comme elle le veut; ses souhaits sont des ordres.

La duchesse d'Alençon comprit la portée perfide de ces demi-mots, lâchés avec une feinte indifférence. Le chancelier possédait le secret de ses excursions nocturnes et de ses intelligences avec les geôliers de la Grosse-Tour. Le remplacement de ceux-ci par des gens aux gages et à la dévotion de Duprat, rendait impossibles ses visites mystérieuses au prisonnier.

Le tyran avait décoché son trait venimeux; il jugea sa journée suffisamment remplie de ce côté, et, se retirant avec de faux semblants de respect, il songea à aller comploter de nouvelles noirceurs avec son odieux complice.

De son salut cauteleux et de son dernier regard, il enveloppa la princesse comme un faucon envisageant sa proie.

Aucun de ces détails ne trompa l'attention vigilante de la duchesse, qui, restée seule avec sa fille, lui saisit la main comme si elle avait craint un moment de la perdre, ou qu'elle la retrouvât après un danger.

– Cet homme est amoureux de vous, lui dit-elle en lâchant la bride à son émoi, et qui pis est, sait votre secret.

– Amoureux de moi!.. répéta Marguerite en commençant un sourire qu'elle n'acheva pas.

Le coup d'œil qu'elle avait surpris à sa sortie lui revenait à la pensée et lui faisait froid dans la poitrine.

– Ma fille, insista la duchesse, je suis sûre de ce que j'avance. Je connais la physionomie et l'humeur de messire Antoine Duprat. Il m'a aimée aussi, moi, et le jour où il me l'a dit, il m'avait regardée comme je l'ai vu vous regarder tout à l'heure…

– Vous, ma mère!..

Louise de Savoie n'ignorait pas que sa fille était initiée à une partie de ses intrigues de cœur; c'était d'ailleurs l'époque par excellence des dames galantes et ces erreurs ne tiraient pas à conséquence dans cette société licencieuse.

La régente ne chercha ni excuses, ni circonlocutions: ce qu'elle avait dit, elle avait voulu le dire.

Mais elle ajouta:

– Retenez ceci, Marguerite, l'amour de cet homme est fatal!..

– Ah! il m'aime, murmura la princesse sans écouter davantage sa mère. Ah! j'ai charmé ce puritain hypocrite qui trafique de sa religion et de sa patrie!.. Puissiez-vous ne pas vous abuser, ma mère! Oh s'il m'aimait, comme je vengerais ses victimes! Comme je le ferais souffrir!




VII

LES ANNEAUX DU SERPENT


Le lecteur connaît le vrai motif apporté par Antoine Duprat dans la remise aux deux princesses de la liste des prisonniers de religion.

Il avait voulu laisser à son séide le temps de se livrer à ses recherches.

L'idée de ce rival heureux, pour lequel la fière Marguerite ne dédaignait pas de compromettre la dignité de son rang, la sûreté même de sa personne; cette conviction qu'un misérable novateur, dont lui, le terrible ministre, tenait la vie entre ses mains, bravait sa colère jusqu'au fond de son cachot, en s'enivrant d'une joie pour laquelle il eût tout renié, soulevait en lui des tempêtes furieuses.

Il sentait courir dans ses veines une lave dévorante, ses artères battaient avec fureur; les passions de sa jeunesse se réveillaient avec des emportements, nouveaux sous son cerveau ranimé par la fièvre; et, dans le cœur humain comme dans la nature, ces orages d'automne, s'ils sont les derniers, sont aussi les plus redoutables.

Il eût moins convoité cette jeune femme, si adorable pourtant, s'il eût cru qu'elle dédaignât tout le monde comme elle le dédaignait. C'était l'envie, la jalousie, l'orgueil du serpent blessé qui avivaient son mal, irritaient sa blessure, entraînaient son imagination à la poursuite des moyens les plus efficaces et les plus cruels de se faire aimer et de se venger, car il prétendait arriver à cette double fin.

N'avait-il pas commencé déjà en congédiant, pour les remplacer par des créatures à sa merci, les anciens geôliers de la Grosse-Tour?

Grâce à cet expédient, il rendait impossibles les entrevues de la princesse et du trop fortuné captif. Ou bien, si celle-ci se risquait à descendre dans les fosses, faculté qu'on ne pouvait lui interdire, sa présence, ses attentions auprès de son amant devaient la trahir et dénoncer ce favori exécré.

Ce calcul ne manquait pas de raffinement. Il ne suffisait pas, néanmoins, à ce ministre pervers. Le jour et le lendemain, plus occupé d'assouvir ses rancunes que de veiller aux affaires publiques, il rêva un nouveaux système de persécution contre les novateurs; bien certain, en les frappant, d'affliger la princesse qui partageait leurs opinions et leur portait intérêt.

L'heure de se rendre chez la régente, pour lui soumettre enfin les noms des accusés, était sonnée; mais il se trouvait encore dans son cabinet de travail, traçant d'une plume qui frémissait entre ses doigts, le projet d'importer en France l'inquisition d'Espagne.

Quelle influence se croyait-il donc sur le roi et sur la régente, dont il n'ignorait pas les tendances avouées vers la réforme?

C'est un point que nous espérons éclaircir sans trop de difficultés:

François Ier était un roi prodigue, beaucoup plus soucieux de ses plaisirs que de la fortune de ses sujets. Indifférent à ses devoirs, il ne songeait guère qu'à satisfaire ses maîtresses, à entretenir un luxe effréné, à mener l'existence la plus douce et la plus commode, quand il ne se sentait pas entraîné par des velléités belliqueuses, plus ruineuses et plus fatales encore.

Or, ce gouffre d'argent nécessaire à ses plaisirs, un homme possédait le don de le remplir incessamment: c'était Antoine Duprat, le chancelier. Aucun ministre ne fut plus habile, plus fécond en expédients sous ce rapport. Mais quels expédients, et combien un monarque honnête les eût réprouvés, en chassant avec indignation le courtisan qui osait les lui soumettre!

Ce fut Duprat qui établit en principe l'abus immoral de la vénalité des charges; ce fut lui qui détermina le roi à créer des loteries, ce piège tendu à l'avidité du peuple et dont le gouvernement tirait un profit usuraire. L'augmentation d'impôts fut mise à l'ordre du jour; il ne se célébra plus une fête royale que le peuple n'en ressentît l'effet par une aggravation de charges.

Faut-il rappeler l'origine du titre ironique de noces salées, appliqué aux cérémonies du mariage de la nièce du roi avec le duc de Clèves? L'argent y fut prodigué si follement, que les finances publiques en éprouvèrent un déficit considérable, et, pour le combler, il fallut établir des droits nouveaux dans plusieurs provinces méridionales. Cette charge amena de nombreuses révoltes qui ne furent réprimées que par de sanglantes et effroyables rigueurs.

Mais le roi avait de l'argent et Duprat triomphait au Louvre.

Ce n'était pas assez, il voulait triompher à Rome. La perspective des faveurs pontificales stimulait son intelligence perverse.

Il entretenait à Madrid, depuis la détention du roi, une armée d'espions qui le tenaient au courant des moindres particularités.

Il savait que la captivité et l'exil pesaient lourdement à François Ier, habitué à commander dans la plus belle cour du monde.

A la demande adressée par ce malheureux roi à Charles-Quint d'être admis à payer rançon, l'empereur avait répondu par des conditions très dures, entre lesquelles figurait l'obligation de donner en mariage sa sœur Éléonore au connétable de Bourbon, son vainqueur, et d'investir en outre celui-ci de la Provence, du Dauphiné, du Bourbonnais et autres provinces adjacentes que l'on érigerait en royaume indépendant. L'empereur réclamait encore pour lui-même le duché de Bourgogne, tous les droits du roi sur l'Italie et sa démission de toutes prétentions d'hommages sur la Flandre.

François Ier avait rejeté avec indignation des exigences aussi léonines. On essaya d'inspirer à l'empereur les sentiments de générosité que le monarque français avait espéré trouver en lui, et ce fut en cette circonstance que Louise de Savoie adressa à Charles-Quint la lettre suivante, dont le texte authentique nous a été conservé:



«Monsieur mon fils, comme la captivité du roi, monsieur mon fils, m'a été griève et fâcheuse, j'ai été d'ailleurs consolée, sachant qu'il était tombé en vos mains, espérant que votre grandeur ne vous fera oublier le devoir de l'alliance et consanguinité qui est entre vous et lui, et ce qui plus me fait ainsi le croire, est le grand bien qui peut de ceci advenir à toute la chrétienté, si vous deux êtes joints en bonne et assurée amitié. A cette cause, monsieur, je vous prie d'y penser et commander cependant que le roi, monsieur mon fils, soit traité selon que votre honnêteté et son rang le requièrent et méritent; et vous plaise permettre que j'aie souvent de ses nouvelles. Obligeant par cette courtoisie celle que toujours vous avez appelée votre mère, laquelle, derechef, vous prie qu'à présent vous lui montriez affection de père.

«Donné le troisième mars mil cinq cent vingt-cinq. Votre humble mère.

«Loyse.»


Cette lettre et la réponse de l'empereur qui fut portée à la duchesse régente par le seigneur de Rieux, ne servirent qu'à l'échange d'un ou deux prisonniers de distinction. Charles-Quint n'était pas homme à sacrifier ses avantages à la gloire que pourrait lui attirer une conduite désintéressée vis-à-vis de son prisonnier.

Il trouvait sans cesse de nouveaux prétextes d'ajourner une conférence avec lui, s'en tenant à ses propositions exorbitantes, et ne voulant absolument pas en entendre de plus modérées que lui apportaient des envoyés de la régente. Inflexible et inexorable, il se flattait que l'ennui de la prison et la perspective d'y demeurer longtemps forceraient François Ier à réfléchir et à céder.

Telles étaient les circonstances dont le chancelier espérait tirer parti au profit de sa diplomatie diabolique.

D'accord avec un dominicain, que le prisonnier avait consenti à admettre près de lui, il lui avait fait entrevoir un secours puissant et inespéré, au cas où, rompant formellement avec les idées réformistes, il rentrerait dans le giron de l'Église romaine, dont l'inquisition espagnole était un des fermes boulevards.

Le royal prisonnier avait entrevu là une porte par laquelle s'aplaniraient les exigences de son vainqueur. Quoique l'empereur ne fût pas au mieux avec la puissance temporelle du pape, il était cependant un fervent catholique, si fervent, que ses tendances religieuses devaient le mener à se faire moine.

L'inquisition espagnole était le plus redoutable pouvoir de l'État, à côté du pouvoir impérial, obligé de procéder avec elle par des concessions continuelles. François Ier comprit tout cela, et abjura ostensiblement la réforme.

Ce premier pas obtenu, les autres étaient moins difficiles; Duprat recevait par chaque courrier de nouveaux pouvoirs, qui l'acheminaient peu à peu à organiser un tribunal d'inquisition, capable de rivaliser par ses fureurs et ses raffinements avec ceux de la Péninsule. (Voyez Mézerai, Legendre, Anquetil, Dulaure.)

Tel était le plan auquel ce ministre travaillait, et pour lequel il oubliait l'audience de la régente, lorsqu'un page de la princesse vint la lui rappeler.

Il jeta sur l'édit inachevé un coup d'œil de regret et d'espoir, et se disposa à suivre le jeune messager.

Son embarras ne laissait pas d'être assez grand, car Triboulet n'avait pas reparu depuis la veille; en sorte que le nom de son ennemi, le protégé de la princesse Marguerite restait impénétrable, et cependant il fallait tenir l'engagement pris vis-à-vis d'elle et de sa mère d'une façon si précise.

A tout hasard, comptant sur sa bonne étoile, espérant toujours voir le bouffon apparaître avec la révélation promise, il pénétra dans le cabinet où les deux princesses l'attendaient.

La plus agitée des deux était la régente; soit qu'elle s'intéressât aussi vivement aux angoisses de sa fille, soit qu'elle sentît une révolte intérieure contre la prédominance qu'elle laissait usurper à ce ministre, auquel, femme et souveraine, elle avait déjà fait trop de concessions.

Marguerite contenait mieux ses tourments intérieurs. Elle sentait que la vie de Jacobus dépendait de son attitude, et trouvait dans cette perspective la force de paraître impassible et presque indifférente.

Le regard faux du chancelier ne surprit aucun signe de colère, d'impatience ni de haine dans le salut par lequel elle répondit à son compliment.

– Nous vous attendions, messire; lui dit avec plus de sécheresse la régente.

– Les affaires, les nouvelles d'Espagne, répondit-il, ont causé un retard que Vos Altesses excuseront.

– Et quelles nouvelles de Madrid, messire? reprirent-elles vivement.

– Peu satisfaisantes; notre cher sire le roi s'ennuie; il tomberait dans le découragement sans le réconfort que lui prête la religion; aussi se montre-t-il disposé à arrêter par tous les moyens, si sévères qu'ils soient, l'extension de l'hérésie dans ce beau et catholique royaume de France.

– Est-ce à dire, monsieur, interrompit la princesse, que vous songez à retirer la promesse que vous renouvelâtes hier encore, au sujet de l'élargissement de quelques-uns des prisonniers de religion?

– Je n'ai pas eu ce dessein, madame, pas plus que je ne suis tenté de mettre en oubli que je ne suis rien, quand madame la régente commande. Je communique à Vos Altesses les désirs de Sa Majesté le roi, voilà tout.

– C'est bien, messire, dit la régente; et puisque vous apportez cette liste des captifs, veuillez nous la communiquer, nous aviserons. Notre bien-aimé fils et roi est loin, il ignore au juste la situation du pays qui souffre, on ne saurait se le dissimuler. Un acte de clémence produirait de bons effets sur l'esprit public, sans nuire aux intérêts de la foi. Il suffit que l'amnistie porte sur des hommes de bonne notoriété, jouissant de l'estime générale et connus pour leur modération.

– Votre Altesse s'exprime avec une haute et magnanime sagesse; je rappelle seulement à elle et à madame la princesse Marguerite, qu'il serait dangereux et impolitique de ne pas faire la part de la Sorbonne. Quant au surplus, voici les noms des prisonniers: si vous le jugez bon, je vais les appeler à haute voix et Vos Altesses choisiront à mesure ceux qu'elles souhaitent délivrer.

La régente se plaça près de sa fille, qui prit une feuille de papier et une plume.

Duprat, qui cherchait à gagner du temps, espérant tout des minutes pour le retour de son complice, entama d'abord les registres du Châtelet et de la Conciergerie.

Marguerite recueillait çà et là quelques noms, dont elle formait son tableau de grâce. Son écriture ferme, sa main hardie à tracer les caractères ne révélaient aucun trouble.

– Nous voici arrivés aux détenus de la Grosse-Tour du Louvre, prononça lentement le chancelier, en épiant l'effet de ses paroles.

Le visage de la princesse ne subit aucune altération.

– Nous écoutons, messire, répondit-elle froidement.

Alors, le tigre en arrêt sur sa proie commença à épeler avec une lenteur calculée chaque syllabe, en couvant de sa prunelle la physionomie de la princesse.

Pas un de ses muscles ne bougea, elle demeura aussi calme, aussi pâle, aussi grave que quand il avait prononcé les noms les plus indifférents.

Lorsqu'il eut fini ce long martyrologe, elle lui tendit sans trembler la feuille où figuraient les noms des élus.

Il y jeta un coup d'œil avide, mais auquel succéda soudain une contraction de ses épais sourcils, indice de son espoir trompé. Tous ces noms étaient tracés avec la même netteté calligraphique.

– Eh bien! messire, demanda Marguerite, au bout d'un moment, avez-vous quelque objection à élever sur aucun de ces choix?..

Une voix connue de toute la cour retentit tout à coup dans un couloir voisin, répétant ce refrain, qui résumait les jurons favoris des quatre derniers rois, y compris le monarque actuel:

		Quant la Pasque-Dieu décéda
		Par-le-jour-Dieu lui succéda,
		Le Diable m'emporte s'en tient près;
		Foi de gentilhomme vint après.

Un frétillement argentin accompagna le chant et soulagea d'une façon sensible le ministre, en venant au devant de la réponse embarrassée qu'il cherchait.

Son auxiliaire lui était rendu; c'était Triboulet!

– Holà! holà! glapissait-il en se rapprochant, place à mademoiselle du Carillon et à son carillonneur!.. C'est l'audience de madame la duchesse, et Son Altesse ne saurait se passer de sa première demoiselle d'honneur et de bonne humeur!.. place à mademoiselle du Carillon!..

Et l'impudent bouffon tomba, comme une balle lancée par une raquette élastique, au beau milieu du cabinet.

Les huissiers n'avaient pas pu le retenir, et les princesses, prises à l'improviste et habituées à ces incartades, ne songeaient pas à le chasser.

Eh quoi! s'écria-t-il, je comptais entrer en audience gracieuse, et je me trouve en plein conseil! Remerciez-en votre bonne étoile, Altesse, et vous, messire chancelier. Puisque vous délibérez, sur ma foi! un fou de plus ne saurait être de trop.

– Renvoyez ce bouffon, messire, dit Marguerite à Duprat, avec un mépris qui montrait qu'elle dédaignait d'adresser elle-même la parole au grotesque de la cour.

– Vous entendez, maître fou? dit le chancelier avec une sévérité feinte; ça, videz les lieux, et ne vous rendez pas importun, sinon…

– Sainte Marotte! ricana Triboulet, la cour n'a qu'à se munir de bonnets de nuit si l'on fait taire le carillon de la folie, et si l'on rudoie les gens qui ont la franchise de rire des extravagances d'autrui, quand les hypocrites en pleurent; les traîtres sont rarement des gens de bonne humeur, gracieuses dames, et si c'est un catalogue des suspects que tient messire le grand chancelier, je me ferais fort de vous désigner le plus coupable!

Il s'était rapproché d'Antoine Duprat, et, par un geste insaisissable pour les princesses, avait posé le bout de sa marotte sur un des noms que contenait la liste.

– Odieux animal! s'écria le chancelier, dissimulant un éclair de satisfaction sous la violence de son langage, faut-il appeler les valets des chiens pour te fustiger?

– Je suis parti, fit le bouffon, montrant pour la dernière fois sa face hideusement épanouie entre les pans de la portière; mais si vous n'admettez pas la sottise en participation dans vos conseils, vous ne ferez rien qui vaille!

Et il disparut, signalant sa présence dans les galeries voisines par le son de sa marotte et par ses méchancetés vis-à-vis des pages et des valets, auxquels il arrachait des cris et des menaces.

– Cette brute est malvenue, fit le ministre dont un rayonnement satanique illuminait les traits anguleux; on a peine à concevoir la licence dont il jouit dans ce palais, il ne respecte ni les personnes ni les choses… sa raillerie insolente s'en prend aux plus augustes…

– C'est une des faiblesses et des bontés de mon fils, interrompit la régente; mais terminons, s'il vous plaît, messire. Il est donc convenu que vous ferez élargir les prisonniers dont notre gracieuse fille vient de vous remettre les noms?

– Avec l'empressement que méritent vos ordres et vos désirs, Altesse. Pour vous prouver même, ainsi qu'à madame Marguerite, toute ma déférence, j'adopte toute la liste, sauf un seul nom.

Les deux princesses échangèrent un regard alarmé.

Malgré le courage qu'elle avait montré jusque-là, Marguerite sentit un voile passer sur ses yeux; elle se retint pour ne pas perdre connaissance.

– Et ce nom, quel est-il? demanda Louise de Savoie.

– Celui-ci, Altesse.

Le chancelier marqua de l'ongle la place où avait porté la marotte de Triboulet, et passa le papier à la régente.

Elle lut en suivant avec attention le visage de sa fille.

– Le chevalier Jacobus de Pavanes.

Duprat feignait de regarder ailleurs, mais il ne perdait pas un de leurs gestes.

Marguerite étreignit le bras de sa mère avec un désespoir qui lui disait que c'était celui-là précisément qu'elle voulait sauver.

– Pourquoi cette exclusion? demanda la régente.

– Parce que Vos Altesses ne s'intéresseraient pas à cet homme, si elles savaient comme moi qu'il est un des novateurs les plus exaltés, les plus dangereux, en ce qu'il ose imprimer ses écrits abominables, et qu'il est nominativement réclamé par la Sorbonne.

– La Sorbonne entendra raison, répliqua la régente; je ne souffrirai pas que ce jeune homme soit condamné.

– Votre Altesse est la maîtresse, insinua le chancelier en s'inclinant; mais elle me permettra d'envoyer au roi un rapport justificatif de ma conduite, en même temps que certains papiers que Sa Majesté ne jugera pas moins intéressants, je crois.

Ces paroles dissipèrent le ton impérieux de la régente; son regard se détourna pour éviter celui du ministre, devenu par extraordinaire fixe et imposant.

– Il suffit, messire, murmura-t-elle avec embarras; ne précipitons rien… nous aviserons…

– J'attendrai les résolutions de Votre Altesse, et suivant qu'elle commandera, j'agirai.

Sur cette parole à double tranchant, le chancelier se retira à reculons, saluant humblement les deux princesses ou plutôt se repaissant jusqu'au bout de leur stupeur et de leur consternation.

A peine fut-il sorti que Marguerite, se levant par une impulsion soudaine, se dressa devant sa mère encore écrasée sous les menaces de l'insolent parvenu.

– Vous me trahissez, ma mère! s'écria-t-elle.

– Marguerite! ma fille!..

– Je ne suis plus votre fille si vous cédez aux volontés de ce misérable, si vous abandonnez ma cause, si vous laissez périr Jacobus sous sa haine!

– Calmez-vous… écoutez-moi…

– Un seul mot: le sauverez-vous?

– J'essayerai…

– Vous essayerez!.. Vous n'êtes donc plus la reine, la maîtresse, la régente toute-puissante ici? Quelqu'un a donc le droit d'imposer ses ordres à la mère du roi!.. Cet homme s'est glorifié de vos faveurs, mais êtes-vous restée son esclave?..

– Marguerite!..

– Répondez, ma mère!.. Le sauverez-vous?

– Je ne puis…

– Vous ne pouvez… Ah! tenez, vous me faites frémir…

– Marguerite, ma fille, ne me maudissez pas…

– Mais répondez donc, alors! Qu'y a-t-il entre cet homme et vous?..

– Il y a… il y a du sang… balbutia la régente à moitié folle de honte et de rage.

– Un crime?.. fit Marguerite en considérant avec terreur ses traits décomposés.

– Un crime!.. répondit Louise de Savoie en cachant sa tête dans ses mains.




VIII

LA MÈRE ET LA FILLE


Sans partager entièrement la sévérité de quelques historiens vis-à-vis de François Ier, et tout en rendant justice à ce qu'il fit de grand et de beau, tout en rejetant sur la faiblesse de son caractère, facilement exploitée par des courtisanes et des intrigants, une large partie de ses fautes, il faut encore reconnaître que celles-ci furent nombreuses et souvent sans excuses.

Louis XII, son prédécesseur, avait ouvert en France l'ère des belles-lettres et des arts, que les Médicis, à Florence, et Léon X, à Rome, protégeaient et glorifiaient. Il suivit d'abord cet élan et il en est rejailli sur son règne un éclat si grand, que pour les esprits superficiels ses erreurs sont demeurées dans l'ombre.

Il fut cependant plus d'une fois exact de dire que cette protection qu'il accorda aux gens de lettres, ainsi qu'aux artistes, eut principalement pour objet son propre agrément, sa propre glorification. Il les considérait comme une partie du luxe dont il était avide, mais il les sacrifiait sans regrets, sans remords, dès que sa fantaisie ou son intérêt se portaient vers d'autres idées.

Son manque de sincérité religieuse ne fut pas une des moindres sources des malheurs et des violences que la postérité sera toujours en droit de lui reprocher. C'était à la fois un esprit facile et une nature égoïste et stoïque; il servait le fanatisme de ses ministres sans le partager. Sa croyance incertaine, vacillante, sujette à des intermittences, revenant aux doctrines inquisitoriales de Duprat après avoir applaudi aux vues novatrices de sa sœur Marguerite, indique assez qu'entraîné par les plaisirs de sa cour, distrait par les guerres et les fêtes, il n'avait jamais eu l'énergie nécessaire pour se faire une conviction.

Avec cette propension tyrannique aux jouissances matérielles, il transforma la cour honorable et vertueuse de Louis XII en une école de galanterie. Il lâcha par son exemple, par ses encouragements, la bride à la dissolution, et se composa un entourage aussi brillant, aussi fastueux que démoralisé.

Avant lui, une certaine quantité de femmes aux mœurs faciles, d'aventurières avérées, étaient tolérées à la suite de la cour, dans les alentours des résidences où celle-ci allait s'installer. C'était assez triste déjà, mais du moins ces créatures, tenues à l'écart, n'étaient à la disposition que de ceux qui allaient les trouver[4 - Brantôme, avec une crudité d'expression que tolérait son époque, nous a conservé des détails de ces mœurs étranges. Il nous apprend aussi que les femmes dont il s'agit étaient sous la surveillance et protection du roi des ribauds, lequel avait charge et soin de leur faire départir quartier et logis, et là, commander de leur faire justice si on leur faisait quelque tort.].

Ce roi chevalier inaugura le commerce de la galanterie au sein même de la cour. A ces courtisanes de profession, il substitua des femmes de qualités, et, comme le dit Dulaure, prostituant la noblesse, il sembla vouloir anoblir la prostitution. En revêtant la débauche de formes séduisantes et gracieuses, en l'illustrant par le prestige de l'opulence et du pouvoir, il en augmenta les dangers, et contribua à infiltrer plus vite et plus sûrement son fatal poison dans le corps social tout entier.

Ces quelques mots étaient indispensables pour aller au-devant d'une objection que nous voyons poindre aux lèvres de nos lecteurs et surtout de nos lectrices, sur les aveux singuliers échangés entre Louise de Savoie et la duchesse d'Alençon. La mère n'avait pas dissimulé à sa fille ses anciennes complaisances pour le chancelier, et la fille n'avait pas hésité un instant à s'ouvrir à sa mère de sa passion pour le chevalier de Pavanes.

Dans cette cour où la galanterie était à l'ordre du jour, un amant n'était pas un péché, mais un honneur.

Mais si la régente n'attachait aucune conséquence à la révélation d'un fait, sans doute déjà connu de sa fille, il est vraisemblable que, son exaltation assoupie, elle eût voulu ressaisir l'aveu autrement compromettant arraché à son trouble.

Cependant, en cette minute, Marguerite paraissait céder moins à l'impression de ce cri terrible, qu'à l'excès de la fatalité appesantie sur le plus tendre, le plus sincère amour qu'elle eût encore éprouvé.

Un long silence avait succédé à cette scène tumultueuse, à ces emportements de langage.

La duchesse d'Alençon, anéantie, restait enfoncée entre les coussins du grand fauteuil sculpté où elle s'était jetée, en sentant ses forces défaillir. Ses paupières closes, sa tête pâle, ses lèvres décolorées, entr'ouvertes comme pour exhaler un dernier souffle, ses mains blanches immobiles, se détachaient sur l'étoffe noire de son deuil, comme ces profils d'ivoire incrustés dans du marbre brun par les sculpteurs mosaïstes.

La régente restait assise non loin d'elle, devant la table où se trouvait encore la liste des prisonniers, avec le nom de Jacobus de Pavanes, sillonné par la plume de Duprat d'une large raie noire pleine de menaces.

Elle se tenait silencieuse et immobile aussi, mais son œil perçant allait par alternatives de ce papier à sa fille, évitant toutefois de s'arrêter sur elle, par crainte d'être surpris dans ses investigations, et épiant le réveil de son affaissement.

Elle attendit longtemps, puis enfin la princesse secoua sa torpeur par un léger mouvement de tête.

Elle voulut essayer ses jambes qui l'avaient trahie tout à l'heure, mais elle se trouva brisée; alors, ses longs cils s'étant soulevés avec une morbidesse touchante, son premier regard vint rencontrer, suspendu au-dessus d'un dressoir d'ébène resplendissant de raretés artistiques, le portrait du roi.

Tout le monde connaît cette toile, aujourd'hui placée dans la grande galerie du Louvre, et l'un des chefs-d'œuvre du Titien, le peintre des rois, le roi des peintres. C'est celle qui représente à mi-corps François Ier presque de profil, à l'époque où, jeune encore, il avait laissé croître sa barbe et rasé ses cheveux. Le successeur de Louis XII ne s'y rencontre pas sous les traits plus mignards et gracieux que nous offrent la plupart de ses autres portraits; mais on sent instinctivement, avant même de savoir le nom du peintre, qui est une garantie d'exactitude, que cette figure est vraie.

Ce portrait est digne de l'artiste par lequel Charles-Quint se fit peindre trois fois, et auquel il disait en relevant son pinceau tombé à terre:

– Vous m'avez rendu trois fois immortel.

En revoyant ces traits, en retrouvant fixé sur elle ce regard toujours bienveillant pour ses moindres désirs, elle sentit plus amèrement la perte de cet appui généreux, le seul sur qui elle eût pu compter sans crainte de déception.

– O mon frère, mon frère bien-aimé, s'écria-t-elle avec des sanglots dans la voix, en tendant ses mains jointes vers lui, où êtes-vous?.. On opprime votre sœur, le sang de votre sang, le cœur de votre cœur, et ses plaintes n'arrivent pas jusqu'à vos oreilles!.. Il ne me restait que vous pour famille, pour défenseur, et vous n'êtes plus ici pour me soutenir de votre main, pour me protéger de votre parole, pour me ranimer au souffle de votre tendresse.

La duchesse d'Angoulême prêtait à ces invocations saccadées et douloureuses une attention singulière; elle semblait, à voir la fixité de sa prunelle sombre, entretenir un muet dialogue avec l'image de son fils.

Cependant, Marguerite, oubliant quelles oreilles l'écoutaient, poursuivait avec une énergique et plaintive éloquence:

– Si vous saviez, noble frère, de quelles tortures on accable cette sœur qui vous chérit à l'égal de Dieu, dont vous avez pour elle la clémence et la mansuétude; si vous saviez ce qu'on fait de votre beau royaume et de votre bon peuple pendant votre absence!.. Ne tardez plus, sinon vous ne retrouverez pas votre sœur, et la ruine de vos sujets sera complète…

Cette perspective fut un coup de fouet qui excita sa fougue; elle se dressa devant sa mère avec l'autorité d'une reine qui ordonne et commande:

– Si le roi était ici, madame, je n'eusse pas réclamé deux fois le salut du chevalier de Pavanes… Je ne veux pas savoir quels liens odieux enchaînent votre volonté à celle du premier ministre; je suis votre fille et non votre juge. Que vous ayez ajouté un mystère sanglant à ceux qui peuplent déjà les murs de ce Louvre maudit, c'est une affaire entre votre conscience et Dieu…

Mais je ne veux pas qu'un meurtre soit ajouté à ces meurtres, un deuil à ces exécutions!.. Et puisque vous ne pouvez rien pour moi, madame, à tout prix… à tout prix, entendez-vous, il faut que le roi revienne!..

Puissance merveilleuse d'un cœur loyal sur une nature corrompue, l'altière duchesse d'Angoulême ne se révolta pas contre cette sortie pleine de tempêtes et d'imprécations.

Son amour pour ses enfants, sa seule vertu, suffit-il pour la retenir, ou plutôt, la conscience, le remords de ce pacte exécré qui la rendait la vassale de Duprat, lui causa-t-elle en cet instant une humiliation si grande, qu'elle n'osa relever sa tête assombrie?

Toujours est-il qu'elle ne quitta de vue le portrait de son fils que pour s'absorber dans une méditation dont les calculs faisaient passer sur ses joues des lueurs empourprées, ou venaient contracter les plis de son front.

La princesse, étonnée à son tour, la contemplait avec une vague terreur. Une voix secrète lui disait qu'il devait sortir de là quelqu'une de ces machinations violentes par lesquelles sa mère conjurait ou provoquait, suivant ses intérêts, les coups d'éclat. Cette voix, qui s'appelle intuition ou pressentiment, lui disait encore qu'il s'agissait d'elle surtout dans les plans qui bouillonnaient sous ce volcan.

Lorsque la duchesse se décida à la regarder, la tempête avait disparu de ses traits; elle était calme, maîtresse d'elle-même; sa voix n'indiquait pas la moindre altération.

– Ainsi, dit-elle en accentuant chaque mot de manière que la princesse n'en perdît pas un, vous souhaitez par-dessus toutes choses le retour du roi?

– Auriez-vous trouvé le moyen de le racheter?.. s'écria Marguerite emportée déjà par son espoir, par sa confiance dans les grandes capacités de sa mère.

Celle-ci poursuivit froidement:

– Je suis convaincue comme vous que la grâce que je ne puis accorder, il la signerait, lui, sur votre prière…

– N'est-ce pas, ma mère, vous en êtes sûre aussi!

– Donc, j'ai conçu un projet…

– Dites!..

– Le roi ne pouvait, sans perdre cet honneur qu'il a retiré sauf de la défaite de Pavie, souscrire aux conditions de l'empereur… Celui-ci, après m'avoir jadis appelée sa mère, n'a pas eu assez de magnanimité pour comprendre la lettre où je le lui rappelais… Eh bien, je vais, moi, envoyer des propositions à l'empereur.

– Je n'ai jamais douté de votre génie, ma mère!.. Et ces propositions…

La régente appuya toute la puissance de son œil noir et grave sur celui de sa fille, dans les veines de laquelle ce rayon pénétra comme un fluide magnétique.

– Ce n'est pas l'heure de vous les expliquer. Mais quelles qu'elles soient, si dures qu'elles vous paraissent, dût votre personne s'y trouver engagée, me jurez-vous d'y souscrire pour ce qui vous concerne?..

La princesse sentit la menace d'un malheur planer sur sa tête; cependant sa résolution ne faiblit pas.

– Si je fais ce serment, le roi reviendra? demanda-t-elle.

– Le roi reviendra.

– Et Jacobus sera sauvé?..

– Votre illustre frère ne vous a jamais rien refusé: il vous devra sa délivrance, et vous lui demanderez celle du chevalier de Pavanes.

– Jacobus sera sauvé!.. répéta tout bas la princesse, sans songer en rien que le salut de son amant devait peut-être la perdre.

Elle aspira une grande bouffée de l'air qui manquait à sa poitrine oppressée, ses narines se dilatèrent, son front s'éclaira d'un sublime rayon de courage et d'amour. Elle étendit par un geste solennel sa main qu'enviaient les rois et qu'elle aimait à donner à un homme de génie, devant le portrait de son frère.

– Faites et agissez selon que bon vous semblera, ma mère!

La duchesse d'Angoulême jeta sur elle un long regard empreint de commisération, au moins singulier, venant d'elle et s'adressant à son enfant chérie.

Qu'avait donc rêvé son imagination? Allait-elle tirer sa fille d'un chagrin pour la plonger dans un abîme? Son projet était-il si redoutable qu'elle en éprouvât des remords?

Toujours est-il qu'elle s'éloigna sans rien ajouter, pour s'enfermer dans son oratoire, non pas avec son secrétaire, mais avec Guillaume Parvi, le confesseur du roi, en qui elle avait toute confiance.

Ils demeurèrent longtemps ensemble, la régente dictant et le prêtre tenant la plume.

Elle dicta ainsi quatre énormes pages, article par article, sans hésitation, sans rature, tant ses idées coulaient limpides et arrêtées. Quand elle arriva au protocole des salutations, Guillaume Parvi ne put s'empêcher de traduire ainsi son opinion:

– Si ce message est remis discrètement à l'empereur par un envoyé fidèle, il est impossible, à mes yeux, que notre honoré sire le roi, votre auguste fils, ne nous soit restitué sur-le-champ.

– J'y compte bien, mon père… répondit-elle, et s'il plaît à Dieu de vous donner ce courage, c'est vous qui irez de ma part trouver l'empereur, car il importe que cet écrit, non plus que ce qu'il contient, ne sorte d'entre nous deux que pour passer aux mains de celui auquel il est destiné.

– Votre Altesse ne veut pas même en dire un mot à monseigneur le chancelier?

– A lui moins qu'à personne!..

– Le prêtre s'inclina, et, comme il allait ajouter un mot pour remercier la duchesse de la confiance qu'elle mettait en lui, leur attention fut éveillée en même temps par un bruissement qui se produisit vers la porte.

La régente s'y élança, et l'obscurité, qui commençait à envahir le fond de l'oratoire où la tenture était placée, ne lui permit pas de s'apercevoir que les plis en paraissaient encore agités, quoique aucun souffle d'air ne pénétrât dans ce lieu. La porte était d'ailleurs close, ni la princesse ni son confident ne songèrent à donner un regard dans la galerie voisine, où peut-être ils eussent encore distingué les traces d'un frôlement rapide le long des murailles.

– Rien! dirent-ils ensemble.

– Et messire Guillaume Parvi, ayant scellé le message qu'il plaça dans sa poitrine, ajouta:

– Demain, au point du jour, je me mettrai en route. Si Votre Altesse a un supplément d'instructions à me donner, jusque-là je serai sur pied, à ses ordres, toute la nuit.

– Merci mon père, et que notre sire Dieu vous conduise.

Elle lui tendit sa main à baiser et s'agenouilla sur son prie-Dieu pendant qu'il s'éloignait. Le point caractéristique de cette époque était cette alliance d'une fausse dévotion avec les actes les plus répréhensibles. On bravait le ciel tout en l'implorant.

Quant à Marguerite, elle n'était pas demeurée longtemps seule. Elle avait trouvé chez elle sa fidèle amie, Hélène de Tournon, qui l'attendait, inquiète de sa longue conférence avec la régente.

Quoique la princesse n'eût pas de secrets pour Hélène, elle ne lui avait dit que quelques mots sur ses chagrins. Mais celle-ci avait pénétré le surplus.

N'est-ce pas, en effet, le mérite de la vraie amitié de comprendre nos peines sans nous en imposer la cruelle confidence?

Elle épiait donc avec anxiété son retour, s'efforçant d'espérer le succès de sa démarche sans oser y compter. Aussi fut-elle plus affligée que surprise en lisant dans son attitude la nouvelle de sa déception.

Les paroles, l'assurance de sa mère avaient bien, pour quelques minutes, galvanisé son énergie, surexcité sa confiance; on embrasse si aisément la chimère qu'on poursuit! Mais, sa mère partie, ses doutes étaient revenus; le secret dont il fallait entourer, vis-à-vis d'elle-même, un projet qui l'intéressait si particulièrement, éloignait son espoir; le découragement était le plus fort, parce que le péril était évident et le salut inconnu.

– Messire Antoine Duprat n'a pas tenu sa parole? lui dit dès l'abord sa confidente.

– Impitoyable! inflexible!.. Que faudra-t-il donc pour toucher cet homme?..

Mademoiselle de Tournon ouvrit la bouche pour lui répondre, mais son regard ayant rencontré le visage pâle de sa chère princesse, elle ne se sentit pas le courage de lui faire cette révélation. Elle préféra chercher un autre tour pour l'entretien.

– Madame la régente ne saurait-elle donc prendre sur elle de vous accorder cette satisfaction suprême?

– Ma mère!.. répondit la princesse, à laquelle l'aveu de celle-ci se présenta plus horrible en ce moment de désespérance, ma mère!.. Tu ne sais pas, chère Hélène, l'affreuse découverte que je rapporte de cette entrevue?..

– Vous me désolez et m'effrayez, madame.

Elle se pencha vers mademoiselle de Tournon, pour que les murs eux-mêmes ne l'entendissent pas.

– Ma mère est à la discrétion de cet homme.

– Un ancien commerce de galanterie… toute la cour sait cela… Une vieille histoire!

– Non pas! un secret, un pacte infernal, quelque chose de monstrueux, d'innomé, accompli entre eux… il faut bien répéter le mot, un crime, dont le chancelier détient les preuves, et par lequel il gouverne ma mère!..

– Qu'avez-vous dit!..

– Comprends-tu?..

– Je comprends, répondit mademoiselle de Tournon, dont l'amitié augmentait la clairvoyance, je comprends qu'il y a un secret entre le chancelier et madame la régente, et que, si vous pénétriez ce secret, vous seriez à vous seule plus puissante qu'eux tous!..

– Oui, mais comment y parvenir?.. Et puis, qui sait, ne serait-ce pas perdre ma mère!

– Maîtresse du secret, vous le seriez aussi de ne point vous en servir.

– Ton idée m'épouvante… D'ailleurs, je le répète, qui me mettrait sur la voie? De quoi s'agit-il? Les premières notions me manquent.

– Croyez-en mon dévouement pour vous, Altesse; si jeune que je sois, j'ai assez l'expérience des cours pour savoir que les crimes des grands sont de ceux que leurs auteurs ne parviennent jamais à cacher si bien qu'il n'en reste trace quelque part.

– Ma pauvre Hélène, dit la princesse avec un sourire mélancolique, tant de profondeur me prouve ton affection, car nous voici bien loin de nos tournois poétiques, et des joûtes de galanterie dont j'avais commencé à écrire un si beau livre.

– Ces heureux jours reviendront, ma chère princesse, et pour hâter leur retour, profitez de mes avis.

– Mais je ne t'ai point tout dit. Ma mère a conçu un grand dessein, auquel je me suis engagée de souscrire aveuglément; un dessein qui doit amener la délivrance du roi, au prix de quelque sacrifice de ma part, mais qu'importe! pour sauver Jacobus, pour embrasser mon royal frère, je m'immolerais de bon cœur.

– S'il en est ainsi, reprit simplement Hélène, si vous comptez sur le plan de madame la régente, pourquoi vous donner tant de mal, vous créer tant de peine?

– Ah! c'est que la foi en ma mère me manque! c'est que mon amour pour mon cher chevalier n'aura de contentement que quand je le saurai hors de la portée de ce chancelier maudit, qui ne le hait tant…

– Que parce qu'il vous aime lui-même.

C'était l'aveu que mademoiselle de Tournon avait retenu au début, mais qu'elle n'hésitait plus à lancer maintenant.

Il atteignit la princesse comme un dard en pleine blessure, mais il lui rappela qu'elle l'avait déjà entendu dans la bouche de sa mère.

– Hein!.. s'écria-t-elle, tu sais cela, toi aussi! C'est donc vrai, bien vrai?..

– Il m'a suffi de voir le chancelier vous baiser la main et vous regarder deux fois pour en être sûre. Si j'eusse gardé un doute, sa haine pour le chevalier de Pavanes l'aurait écarté.

– Tu as raison; tout serait sauvé si je découvrais le secret… Mais par quel moyen humain?..

– A côté des moyens humains, insinua Hélène, Votre Altesse n'a-t-elle jamais ouï dire qu'il en existât d'autres?..

– Desquels veux-tu parler?..

– Votre Altesse ne m'a-t-elle pas raconté comment madame la duchesse avait congédié maître Corneille Agrippa qui ne confectionnait pas un horoscope à son gré?

– Prétendrais-tu lui demander le mien?

– Non certes: maître Corneille Agrippa a quitté le Louvre et probablement la France; mais il n'était pas le seul savant que possédât Paris.

– Extravagance!

– Mon Dieu, sans doute, à première vue tout le monde s'écrie comme Votre Altesse: Extravagance! Puis, de curiosité ou de désespoir les plus fiers s'y résignent.

– Je gage que tu t'es laissé prendre aux jongleries de quelqu'un de ces devins?

– Écartons ma personnalité, Altesse, je vous en prie, elle n'est d'aucun poids. Mais si je vous affirmais que, pas plus tard qu'hier, madame la duchesse régente a fait mander et a consulté en grand mystère un nécroman du nom de Cinchi?..

– Je connais ce nom, je l'ai entendu en effet prononcer plusieurs fois, et moi-même en ai parlé chez ma mère…

– Un personnage étrange, dont les prédictions et les révélations confondent les plus incrédules. Que vous en coûte-t-il d'essayer? Cette démarche ne saurait nuire au plan entrevu par madame la duchesse; au contraire, car si elle-même a consulté l'astrologue pour combiner ses projets, est-ce leur nuire que de le consulter sur leur réussite? Ah! si Votre Altesse allait requérir des philtres et des charmes!.. Mais un simple horoscope?..

– Il me semble que c'est tenter Dieu… murmura Marguerite visiblement ébranlée.

– Si Dieu vous fait défaut…

– Ne blasphème pas, ma mie! J'ai toujours évité de telles pratiques, elles répugnent à ma foi. Hélas! j'aurais bien besoin pourtant que quelque chose me vînt en aide.

Et, couvrant son beau visage de ses mains, elle laissa filtrer des larmes qui roulèrent comme des perles sur la soie noire de sa robe.

– Comme vous souffrez!.. soupira Hélène. Que faudrait-il donc pour alléger vos chagrins?

– Ce qu'il faudrait? D'abord me rendre, ne fût-ce qu'un instant, les baisers de Jacobus; dès que je cesse de le voir, il me semble que c'est pour toujours.

– Ne pouvez-vous descendre auprès de lui?..

– Sous le regard des espions du chancelier!..

– C'est vrai, ce serait hâter, provoquer sa perte… Mais, fit-elle, frappée d'une inspiration, il doit exister d'autres moyens… Ne désespérez de rien; je mettrai, s'il le faut, le feu au palais, mais vous reverrez le chevalier sans témoins, sans espions!..

– Que médites-tu? que vas-tu faire?

– Ne m'interrogez pas, espérez!

Et elle sortit afin de ne pas perdre un instant.

Qui eût considéré Marguerite lorsque l'éloignement de son amie la livra de nouveau à l'empire de son désespoir, n'eût guère reconnu, comme elle l'avait dit elle-même, dans cette jeune femme courbée par l'adversité, dans ce beau visage décoloré, dans ces yeux obscurcis et cernés d'une empreinte bleuâtre, la brillante princesse, l'astre de son siècle, le génie badin qui devait livrer à la postérité ces fabliaux que ses successeurs en poésie ont traduits et imités dans toutes les langues.

On n'eût pas deviné davantage, il est vrai, dans cette jeune fille grave et attristée, qui se dévouait pour abréger ses tortures, l'amie enjouée, rieuse, coquette et folle, qui partageait ses ébats poétiques, et dont les saillies donnaient l'élan à sa muse.

Cependant, lorsqu'elle reparut, après plusieurs heures, son œil limpide était ranimé, l'incarnat avait refleuri sur ses joues veloutées, la confiance était au bord de ses lèvres fraîches et purpurines.

Elle s'approcha de la princesse, que rien n'avait pu arracher à sa méditation, et lui prenant la main par un geste caressant:

– Le voir, l'embrasser encore, avez-vous dit, chère Altesse, ou mourir! Eh bien, vous vivrez; venez, vous le verrez et l'embrasserez!..




IX

LE SOUCI D'OR


Le chancelier ne doutait pas que son séide, Triboulet, ne l'attendît dans son appartement, car il lui tardait d'obtenir des renseignements sur le prisonnier de la Grosse-Tour.

Cependant il s'assura bientôt qu'aucun des huissiers ne l'avait vu, et qu'il n'était pas davantage entré par la porte secrète de sa chambre. Sa contrariété retomba en sévérités sur ses gens et sur ses secrétaires. Il allait aussi leur donner l'ordre de se mettre à la recherche du bouffon et de le lui amener, lorsqu'il s'avisa que cette absence n'était peut-être bien causée que par les nécessités de son service, auquel cas il serait dangereux de déranger son confident, et surtout de s'exposer à faire tomber leurs manœuvres communes en des mains indiscrètes.

Il se résigna donc à attendre, tout en ajoutant aux décrets en élaboration sur sa table de travail quelques nouvelles clauses où s'épanchait, en violences contre les novateurs et les écrivains, l'acrimonie dont tout son être débordait.

Son rival heureux était un lettré et un érudit; il traça ainsi de sa plume fiévreuse le plan de cet édit qui abolissait l'imprimerie, défendait l'impression d'aucun livre dans le royaume, stipulant pour quiconque enfreindrait cette défense la peine de la hart. Cette mesure fut, en effet, plus tard, promulguée avec l'approbation du roi, c'est-à-dire de ce François Ier que ses courtisans appelaient le restaurateur des lettres, et que bien des gens considèrent comme ayant mérité ce titre.

Puis, toujours de cette encre qui coulait sous ses doigts comme un venin inépuisable, il entassait par-dessus ce décret celui qui défendait, au nom du pape, aux professeurs de l'Université l'interprétation française des livres saints: «Est fait à eux défense et inhibition de lire et interpréter aucun livre de la sainte Écriture en langue hébraïque ou grecque.» (Registres manuscrits du Parlement, au 14 janvier 1533.)

Cette ordonnance ne laissa pas de subir quelques difficultés, car les professeurs dont il était question, et qu'on appelait les liseurs du roi en l'Université, avaient précisément été institués par François Ier, avec l'obligation d'interpréter les livres hébraïques, – et l'on sait que les seuls livres existant dans cette langue sont les livres religieux. Les professeurs résistèrent, mais à la longue le roi lui-même céda, et les pauvres savants, dénoncés au procureur du roi comme suspects d'hérésie, n'eurent que la ressource de s'abstenir, pour ne pas être brûlés vifs.

Duprat se mirait dans son œuvre, et commençait à reprendre un à un les articles de l'établissement d'une inquisition, quand son confident interrompit cette louable besogne. C'était grand dommage, il se sentait en verve, et les feuillets ne fussent pas sortis de ses griffes sans recevoir d'honnêtes additions au chapitre des supplices et tortures.

Cette besogne lui offrait un âcre contentement; il lui semblait, en accumulant les rigueurs contre les réformistes et les lettrés, qu'il entendait gémir ses victimes et assistait déjà à l'exécution de la plus exécrée de toutes.

Le bouffon était le seul auquel ce jour-là il parlât sans humeur.

– Tu as tardé, ami Triboulet, lui dit-il avec bienveillance.

– Je n'ai pas pourtant perdu mon temps, monseigneur.

– Je m'en doute; tu m'apportes du nouveau?

– Les oreilles ont dû vous tinter, comme si mademoiselle du Carillon se fût agitée dans votre cervelle, car on a beaucoup parlé de vous, là-bas…

– Chez la duchesse?

– Les femmes sont si bavardes, vous savez!.. Foi de gentilhomme! comme jure notre sire le roi, j'ignore quels moyens vous employez pour qu'on vous aime, mais jusqu'ici vous pouvez vous vanter qu'ils n'ont réussi qu'à vous faire exécrer.

Le bouffon ricanait, le chancelier était livide; ce n'était plus du sang, c'était de la bile qui injectait ses yeux.

– Propos de femmes, en effet, murmura-t-il d'un accent guttural; et toi qui te piques de philosophie, ignores-tu que ces dames ne sont jamais plus près de nous céder que quand elles se récrient le plus fort?

– Dans ce cas, la princesse ne tardera guère à être à Votre Révérence, car je jure Dieu qu'elle vous a en même antipathie que Satanas.

– Si c'est à écouter ces sornettes que tu as passé deux heures, fit Duprat, piqué à la fin, tu eusses mieux fait de revenir plus vite. Il faudrait plutôt m'expliquer comment tu as découvert le nom de cet homme…

– Comme il vous plaira, messire, allons au plus pressé, si c'est là votre avis; je vous apprendrai tantôt des choses qui me remettront en bonne odeur dans votre estime.

– Oui, d'abord, parle-moi de ce misérable.

– A l'aménité de ce langage, je vois qu'en effet il a l'honneur de provoquer votre intérêt.

– C'est bien cet enragé écrivailleur, Jacobus de Pavanes, le disciple de messire Guillaume Brinçonnet, qui a su gagner le cœur de la princesse?

– Aussi vrai que ceci est une marotte, et ceci un édit pour faire brûler les hérétiques.

Triboulet agita ses grelots et montra le dernier feuillet tracé par Duprat.

– Si tu t'étais trompé, ce serait grave.

Le bouffon, sans perdre le rire sarcastique incrusté sur son visage, balança avec complaisance sa grosse tête sur ses épaules.

– Je tiens à vous convaincre, Excellence, que si je suis fou de par le roi, je ne suis pas aveugle ni borgne de par Dieu. Une promenade aux prisons est un exercice salutaire et récréatif, après le travail auquel vous venez de vous livrer; il est agréable, pour peu qu'on ait des entrailles, de connaître le facies des gens qu'on destine à la hart ou au rôtissoire… Daignez venir avec moi, et si vous doutez encore après, brisez-moi ma marotte sur l'occiput.

– Au fait, gronda sourdement le chancelier, il faut que je le voie cet homme!

– Ah! ricana Triboulet pour soustraire à son attention le trouble où cette pensée le plongeait lui-même, ces fiers amoureux!.. Impénétrables, croient-ils!.. Plus sots que moi, sang-dieu! Il leur faut des confidents; moi, je ne dis même pas aux oreilles d'âne de mon bonnet ce que je ne veux pas qu'on sache…

Ici, le rire factice de sa face disparut, sa voix devint plus posée:

– Car, poursuivit-il, j'ai mes secrets aussi, messire.

– Oh! je le crois, répondit Duprat avec une complaisance dédaigneuse.

– J'ai mes amours, acheva le bouffon avec un éclat de rire qui se termina par un hoquet nerveux, comme si le mot l'étranglait au passage.

– Eh! je n'en fais pas de doute! comment donc! tes amours avec quelque fille des cuisines, n'est-ce pas?

Triboulet n'essaya même plus de rire, son gros œil éraillé lança sur son patron un éclair fauve; puis une larme silencieuse vint éteindre ce feu sombre et roula sur son pourpoint bariolé.

Il fit taire jusqu'aux grelots de sa marotte, et se rangeant derrière Duprat, il le suivit tout pensif, à travers la cour carrée, jusqu'à la Grosse-Tour, dont les entrées s'ouvrirent toutes grandes à l'approche du premier ministre.

– Où faut-il conduire monseigneur le grand-chancelier? demanda le geôlier en chef, armé d'une lampe et de ses clefs.

– Remettez ceci à Triboulet, ordonna Duprat; si nous avons besoin de vous, nous vous appellerons.

Le bouffon, en recevant le trousseau rouillé et le luminaire, s'aperçut de l'étonnement causé par sa gravité inaccoutumée, non seulement aux gardiens, mais au chancelier lui-même.

– Holà! fit-il en agitant les clefs, voilà un carillon qui ne vaut pas celui de ma camarade aux grelots… Et peut-être bien, si je me servais de ces joujoux pour vous enfermer tous céans, il y aurait dans le Louvre et dans la ville plus d'une voix pour me proclamer le roi des sages, tandis qu'on me gage comme celui des fous… Rassurez-vous, bonnes gens, fou je fus, fou je suis, fou je mourrai; mais moins fou encore que le fou dont messire le grand-chancelier va constater tout à l'heure la folie.

Prenant alors les devants, il guida son patron à travers les escaliers, les galeries, les souterrains, jusqu'aux fosses, où il s'arrêta juste à la porte de Jacobus.

– C'est ici, dit-il, et je crois que notre beau galant va recevoir là une visite qui lui sera moins agréable que celle du fantôme noir du Louvre. Décidément, je me range à votre avis: il n'y a qu'un hérétique capable de préférer la vue d'un spectre à celle de créatures vivantes, et surtout celle d'un premier ministre.

Tout en grimaçant ces sarcasmes, il avait fini par démêler dans le trousseau la clef de la cellule.

Le prisonnier crut sans doute que c'était une ronde des geôliers; il était accoudé sur sa table, lisant la Bible, et ne leva pas la tête.

Triboulet, s'avançant sur la pointe des pieds derrière lui, vint faire résonner sa marotte à son oreille.

– Eh quoi! dit sans aigreur le chevalier, c'est encore vous, maître bouffon. Deux visites en un jour? je vous semble donc un personnage bien gai?

– Si gai, mon beau gentilhomme, que mes joyeusetés ne parvenant pas à dérider le plus grave personnage de ce beau royaume de France, j'ai songé à vous pour me suppléer et le divertir…

– En vérité?

– C'est si vrai que je l'ai amené, et que je vous le présente.

Le prisonnier, suivant la main du bouffon, aperçut la silhouette menaçante du chancelier, immobile dans sa robe noire bordée d'hermine et le mortier en tête, sur le seuil de la cellule.

– Je ne te croyais que fou, dit froidement Jacobus au bouffon, mais tu es méchant.

Et sans s'émouvoir davantage, il regarda le chancelier sans forfanterie, mais sans humilité, attendant qu'il lui adressât le premier la parole.

– Je vous trouve bien fier pour un hérétique, fit Triboulet dissimulant le coup de cette apostrophe.

Et s'emparant du livre que le chevalier n'essaya pas de lui disputer:

– Voyez plutôt, monseigneur, ajouta-t-il en l'ouvrant devant Duprat.

– Quel est ce volume? demanda celui-ci.

– Une Bible hébraïque, mais dont les marges sont couvertes d'annotations françaises.

– Conserve-la, pour me la remettre plus tard, et souviens-toi présentement pour quel objet nous sommes ici.

Jacobus s'était levé, mû par un secret ressort, en se voyant enlever le livre où il puisait la force et la résignation. Mais ce fut la seule marque d'émotion que son persécuteur parvint à lui arracher.

Son attitude imposante, la calme inspiration qui régnait sur son front pâle, la grâce recueillie de ses traits encore adolescents, apparaissaient dans le rayonnement vague de la lampe, comme nageant dans l'auréole anticipée de l'immortalité et du martyre.

Triboulet, accoutumé à honnir tout ce qui était noble et beau, furetait autour de lui, jusque sous la paille de sa couche, pour lui susciter quelque basse persécution.

Duprat, le front crispé, le considérait avec une rage concentrée, croyant surprendre encore sur ce visage la trace des baisers de Marguerite et forcé de s'avouer qu'il n'en était pas indigne.

– Me connaissez-vous? demanda-t-il, se décidant à rompre le silence et faisant un pas dans la cellule.

– C'est-à-dire que je vous eusse reconnu bien plus vite, monseigneur, si je n'eusse hésité, en voyant le premier dignitaire du royaume se faire accompagner d'un jongleur.

– Pas mal, murmura tout bas Triboulet; mais le jongleur va te montrer un tour auquel tu ne t'attends guère.

– Vous avez le ton bien rogue, pour un homme sur lequel planent deux accusations capitales.

– Votre Excellence excusera mon ton, si je lui réponds que c'est peut-être celui d'un prévenu, mais à coup sûr celui d'un innocent. Les hommes peuvent m'accuser, ma conscience m'absout.

– Moi ministre, maître Jacobus de Pavanes, sachez que les juges ne condamnent que sur des preuves.

– En ce cas, monseigneur, qu'on me conduise au prétoire, je ne crains rien.

– Ne viens-je pas de vous dire que deux accusations planent sur vous.

– Celle d'hérésie et celle de lèse-majesté? Qu'on les prouve donc.

– L'hérésie, c'est la traduction et les commentaires des livres saints; le Saint-Père, la Sorbonne et le Parlement l'ont ainsi reconnu. – L'attentat à la majesté royale, c'est offense envers le souverain et les membres de sa famille, qui ne sauraient être atteints dans leur honneur sans qu'il en rejaillisse un affront sur lui. N'est-ce pas votre avis?

– Je ne saurais méconnaître que c'est du moins le vôtre.

– Or, reprit Duprat en distillant le poison de chaque syllabe, la preuve du crime d'hérésie par traduction et commentaires, la voici!..

– Cette Bible! s'écria Jacobus au comble de l'étonnement.

– Quand à la preuve de l'offense envers une personne de sang royal…

– La voila!.. exclama le bouffon en approchant la flamme de la lampe d'un certain endroit du mur.

– Malheur!.. s'écria Jacobus.

Et il retomba sur sa chaise dans une attitude désolée, cette pierre venait de vendre le plus cher de ses secrets à ses persécuteurs.

Dans les heures mortelles de sa captivité, rêvant sans cesse de Marguerite, il avait gravé sur le mur l'emblème et la devise adoptés par elle, un souci d'or regardant le soleil, et ces trois mots dans un cartouche: Non inferiora secutus.

Quel autre qu'un amant passionné eût jamais eu l'idée de placer là ce chiffre? En fallait-il plus pour convaincre le chancelier? La preuve, comme il disait en jargon judiciaire, n'était-elle pas complète?

– Je te fais compliment, dit-il en posant la main sur l'épaule de Triboulet, tu as la clairvoyance d'Argus. Tu serais un fameux pourvoyeur pour l'inquisition que nous allons établir.

– Ma foi, riposta cyniquement le bouffon, j'aime mieux demeurer à la cour; c'est aussi lucratif, et l'on y voit des fous plus amusants, sans me compter.

Mais Duprat ne l'écoutait guère. Les sourcils rapprochés, les lèvres relevées par la colère comme celles d'un chacal, dont il laissait voir en ce moment les dents aiguës, il se dressa en face du prisonnier.

– Eh bien, dit-il, vous ne niez plus, je crois! Votre bonne conscience se tait, et les témoignages de vos crimes vous écrasent… Jacobus de Pavanes, orgueilleux puritain auquel il faut une religion pour lui seul, et des princesses pour amantes, – Jacobus de Pavanes, impie et félon, c'est avec tes larmes et ton sang que j'effacerai cette devise.

– Le captif se courba, accablé, non pas sous cette menace, mais sous le désespoir d'avoir laissé tomber à la connaissance de cet infâme le sentiment le plus profond et le plus parfait qu'il fût possible à un cœur humain de ressentir.

Si encore ce secret eût appartenu à lui seul; mais que n'allaient-ils pas faire, ces deux tigres, de l'honneur de Marguerite!

Muni de ces armes, Duprat regagna l'entrée des prisons, la cour du Louvre et son appartement, emporté d'une telle vitesse, que son acolyte avait peine à le suivre et tenta plusieurs fois de le retenir par des lazzis dont il retrouvait inévitablement le don quand il voyait souffrir quelqu'un, fût-ce son chef, ou plutôt si c'était son chef.

– Ouf! soupira-t-il en voyant enfin celui-ci s'asseoir à sa table de travail. Nous allons donc pouvoir souffler, nous reposer et causer.

– Plus tard… tout à l'heure…

Et il saisissait les papiers épars devant lui avec une avidité furieuse, comme s'il eût craint de les voir lui échapper.

– Le projet d'inquisition?.. murmurait-il; bon, le voici… N'y manque-t-il rien?

– Oui, messire, intervint Triboulet, il y manque bien sûr cette proposition que vous fait le révérend père franciscain Roma. Il a imaginé un petit supplice qu'il ne faut pas dédaigner, et dont cette lettre, que je me suis chargé de vous communiquer, renferme les détails.

– Un supplice!.. répéta le chancelier; oh! je doute qu'il en existe un assez terrible…

– Mon Dieu! il ne faut désespérer de rien. Ce père Roma est un homme fort ingénieux. Il propose qu'on oblige les mécréants mal sentants de la foi à chausser des bottes remplies de suif bouillant.

Ce religieux sera membre de l'inquisition, fit Duprat en prenant note de cette effroyable torture[5 - Ce fut seulement sous Henri II qu'on abolit ce supplice.].

Puis il saisit le dernier feuillet, auquel sa signature faisait encore défaut, et quand il l'eut mise et accompagnée de l'apposition du sceau royal dont il était dépositaire:

– Enfin! dit-il, je sais pour qui j'ai travaillé…

Et, se renversant complaisamment dans son fauteuil:

– Nous pouvons causer maintenant, maître Triboulet; nous avons fait de bonne besogne.

– Hum! messire, la plus forte n'est pourtant pas finie.




X

LA PIERRE QUI TOURNE


Jacobus, anéanti, s'était, par un instinct purement machinal, traîné jusqu'à sa couche, sur le bord de laquelle il s'était assis, sans même s'y étendre.

Les dernières paroles du chancelier, le strident et sauvage éclat de rire du bouffon, le tintement irritant et railleur de ses grelots retentissaient toujours dans son cerveau, formant un bourdonnement lugubre comme un écho infernal.

Un feu volcanique battait ses tempes brûlantes; son œil, dévoré par cette lave intérieure, ne pouvait fuir la devise fatale, objet de son adoration et de son effroi.

Les lueurs mourantes de sa lampe, s'irradiant et se restreignant tour à tour, allaient parfois lécher les murs et éclairer cette inscription d'amour, qui se détachait sous leurs zones rougeâtres comme l'épitaphe d'un tombeau.

Son âme navrée se repaissait de cette contemplation, qui le fascinait et l'attirait, en ajoutant une âpre saveur à l'amertume de ses pensées.

Dormait-il, veillait-il, était-il encore seulement de ce monde?

Illusion, évocation ou sommeil, dans son état de stupeur, il n'eût pu le définir, un phénomène s'opéra devant lui.

L'organe de la vue, quand il est fatigué, éprouve de ces aberrations: ce chiffre sembla s'animer; la pierre inerte sur laquelle il l'avait incrusté s'agita sous une impulsion mystérieuse… elle se mouvait, et à mesure qu'il se rejetait en arrière, sous l'effroi de ce prodige, elle s'avançait vers lui!..

La pupille dilatée, les lèvres entr'ouvertes, pâle, haletant, il n'osait bouger, et ses reins se recourbaient nerveusement pour fuir ce rêve.

Il eût voulu crier, pour s'assurer qu'il était bien vivant, le bruit de sa propre voix l'eût tranquillisé, mais l'émotion étranglait les sons au passage, et le cauchemar de pierre approchait toujours, dans une marche lente, sans doute pour ne s'arrêter que sur sa poitrine étouffée.

Le chancelier l'avait dit: «Ton sang effacera cet emblème!»

Cet homme avait-il le don de prophétie ou de miracle? les éléments, la matière obéissaient-ils à ses anathèmes?

Oui, en vérité, car cette pierre se détachait avec un bloc de maçonnerie de la paroi séculaire, et, formant un angle avec la partie de celle-ci à laquelle elle adhérait encore, s'arrêtait en battant sourdement contre le pied de la couche de bois.

Le prisonnier, les cheveux dressés, réunit enfin ses forces et il étendit les mains en avant, pour opposer ce faible obstacle à la masse rocheuse que ses jambes paralysées ne pouvaient fuir.

Dans ces circonstances suprêmes, les secondes se prolongent autant que des heures. Jacobus ne savait plus d'ailleurs calculer le temps; il attendait que la muraille s'écoulât sur lui, mais elle restait immobile dans l'étrange révolution qu'elle venait d'accomplir, et, en réalité, ce déplacement ne durait pas depuis un quart de minute, qu'une vive lueur envahissant la cellule, éclipsait le lumignon suspendu à la voûte.

Puis, de cette auréole, surgit une forme gracieuse dans sa gravité, une vision, sans doute, celle de l'ange consolateur qui assiste nos dernières angoisses, et qui doit ainsi, intermédiaire entre les souvenirs terrestres et les béatitudes divines, revêtir l'apparence de l'être que nous aimâmes et qui nous aima le plus.

Cette apparition, quels autres traits pouvait-elle offrir aux regards de Jacobus de Pavanes que ceux de Marguerite de Valois?..

Alors, le regard rasséréné par ce charme, le sein apaisé par cette joie, le cerveau détendu par ce prestige irrésistible, il sourit et attendit que le séraphin détachât son âme de ce séjour funeste, pour l'emporter dans celui du calme et des félicités éternelles.

Il n'essaya donc pas un mouvement pour le hâter, pas un pour aller au-devant d'elle; il éprouvait une si grande félicité à retrouver là ces traits adorés qu'il n'avait plus espéré revoir, qu'il se gardait de tout ce qui eût pu les faire évanouir. Il tenait absolument, par sa docilité, à monter au ciel sur les ailes invisibles de cet ange.

Ce fut donc elle qui vint jusqu'à lui, et son sourire, où la passion la plus tendre se confondait avec un ineffable et céleste sentiment de pitié, était bien le sourire miséricordieux d'un être surhumain, plaignant nos misères.

Elle s'arrêta près de lui, si près, que les plis de sa longue robe noire touchaient ceux de son pourpoint.

Et il ne bougeait pas, et elle le contemplait en silence.

Elle s'agita enfin avec une de ces inflexions qui n'appartenaient qu'à Marguerite ou à un ange, et sa main vint se poser sur son front.

Il tressaillit du même élan que l'être encore inanimé qui sent arriver en lui le souffle divin de l'existence. Ce contact était pour lui ce souffle vivifiant; pour la seconde fois, une impulsion divine le tirait du chaos, pour la seconde fois il existait.

Ce n'était ni un songe, ni une ombre: Marguerite était près de lui; réalisant un miracle, traversant les murailles, déjouant les geôliers, les verrous, les bourreaux, pour se rapprocher de lui.

Elle se pencha, jouissant de son ravissement, plus heureuse que lui-même de sa félicité inespérée, et de ses lèvres pleines de délices:

– Jacobus, lui dit-elle d'une voix plus mélodieuse que la harpe paradisienne, pensais-tu que je t'eusse abandonné?.. Non, hérétique, proscrit, condamné, je t'aime…

– Prends donc ma vie, murmura-t-il fou d'ivresse, emporte avec toi mon âme, puisqu'il n'y a pas de mots dans la langue humaine pour t'exprimer ce que je ressens pour toi.

– Ne m'aimes-tu pas aussi? reprit-elle en embrassant les boucles de ses cheveux; l'amour se paye par l'amour, tu ne me dois rien.

Puis elle se mit à le regarder avec l'attention d'une mère qui interroge les traits de son enfant en danger, et comme son rayonnement actuel ne comblait pas les sillons creusés par ses tortures précédentes:

– Comme tu as souffert!.. lui dit-elle.

– C'est vrai, j'ai cru mourir, et de quelle mort!..

Il frissonna rien qu'à ce souvenir; elle se serra contre lui.

– Il me semblait, poursuivit-il ranimé par ce contact, que ces parois sinistres me menaçaient et allaient s'écrouler sur moi. J'attendais le supplice; Dieu soit béni, c'est le bonheur qui est venu.

– Je comprends, le mystère de ce pan de muraille t'a surpris… C'est la porte de la vie et du salut, ami. – Messire Antoine Duprat est un persécuteur habile, mais il ne saurait tout prévoir ni tout connaître. Il a cru empêcher notre réunion en substituant ses esclaves aux serviteurs qui gardaient cette prison. Il aura favorisé ce qu'il voulait détruire.

– Que dites-vous?

– Ma compagne dévouée, Hélène de Tournon, est parvenue à joindre le chef de ces gardiens évincés, leur doyen, celui-là même qui m'avait enseigné le passage de l'arche de Charles V. Ce vieillard est le génie de ce donjon; il en possède tous les détours, toutes les issues dérobées. Son dévouement est à nous, je ne l'ai pas marchandé. Aujourd'hui, il m'a ouvert ce bloc impénétrable à l'œil de nos ennemis; avant peu, si d'autres projets n'ont pas abouti, il nous secondera dans une combinaison qui te sauvera aussi.

– Mais qu'ai-je donc fait pour mériter tant d'amour? Comment parviendrai-je à le justifier jamais?.. Ah! misérable, s'écria-t-il en rencontrant la devise gravée sur le mur, misérable, maudit! Pendant que tu ne songeais qu'à mon salut, je travaillais à ta perte!..

– Jacobus, mon ami, ta raison s'égare!..

– Non! non! elle est pleine et entière!.. Marguerite, va-t'en, laisse-moi, renie-moi; j'ai fait ta honte!.. Ah! tu doutes; tiens, vois donc, là! sur cette même pierre qui t'a livré passage pour m'apporter tes consolations, tes baisers, ton amour, – insensé, j'ai gravé le témoignage irrécusable de cet amour…

– Ah! c'est bien, cela, fit-elle avec ravissement, c'est bien! Tu répétais ma devise; tu dessinais mon emblème pour avoir toujours auprès de toi quelque chose qui émanât de ta Marguerite et qui te la rappelât… Et tu prétends que je t'aime trop! Oh! jamais je ne t'aimerai, je ne te le prouverai assez!

– Mais tu ne sais pas, cette devise, cet emblème, Triboulet les a découverts, les a dénoncés au chancelier… et le démon qui est entre eux leur a révélé que c'était là un gage d'amour… d'amour partagé.

– N'est-ce que cela! fit-elle en relevant comme une reine sa tête dédaigneuse, laisse siffler les serpents: Dieu est grand et le bon droit est fort.

– Ainsi, tu me pardonnes mon imprudence… tu ne m'en veux pas d'avoir trahi notre secret?..

– Trahi!.. répéta Marguerite en souriant. Cet amour est pour moi si cher et si glorieux, que je l'ai dit à ma propre mère! Si je devais mourir ici, sur l'heure, mais à Dieu lui-même je ne demanderais pas d'autre paradis que toi!

– C'est le vœu que j'ai déjà fait, et nous avons assez souffert en commun pour que le père miséricordieux nous l'accordât…

– Quoi! toi aussi…

– Oh! moi surtout, car je n'ai pas été élevé absolument dans le courant des idées du vulgaire. Mon père, je te l'ai dit, a consacré une existence séculaire à étudier, à approfondir les arcanes des mondes inconnus. Il a pénétré très avant dans les sphères abstraites de la métaphysique, de la théogonie et de la génération des êtres.

A peine ma jeune intelligence fut-elle en état de le comprendre, qu'il m'initia à ses calculs. C'est là sans doute l'origine de ma propension vers les novateurs, qui veulent nous ramener à la religion simple et pure. C'est là assurément la source de ces inclinations à la rêverie et à la mélancolie, que vous remarquâtes, qui vous attirèrent vers moi, ma bien-aimée, alors que les autres femmes, plus légères, moins amies de l'étude, me dédaignaient.

– Que t'enseignait donc ton père?

– Oh! des choses étranges, mais que je me suis plu souvent à tenir pour certaines, principalement quand l'adversité est venue m'atteindre. Quelques-unes de ses leçons restent gravées dans ma mémoire:

«Enfant, me disait-il, il faut convenir que nos docteurs sont de bien grands orgueilleux, avec leur prétention de tout expliquer et leur dédain pour la sagesse des autres âges. L'homme impartial qui étudie et approfondit est moins tranchant et plus humble: il ne croit pas surtout que le monde ait vécu un nombre inconnu de siècles plongé dans les ténèbres de l'esprit, et que la vérité soit toute moderne. En quoi valons-nous donc mieux que les habitants de ces empires immenses, dont il ne reste que de rares débris, qui écrasent pourtant nos œuvres de pygmées?

«Il ne faut pas rire de la théologie de ces peuples antiques, car ils étaient plus près de Dieu que nous. Leurs mystérieuses doctrines sur la migration, sur la transmission des âmes n'étaient-elles que mensonge? La même âme ne saurait-elle, en dépit de nos docteurs, servir successivement à animer plusieurs corps? D'où viennent les similitudes merveilleuses que l'histoire elle-même consacre dans les caractères des hommes et les événements qui en résultent, en quelque sorte dans un cercle fatal, s'il n'existe aucune relation entre le souffle qui nous anime et celui qui fut l'âme de nos devanciers?

«Je ne te dirai jamais, avec les pyrrhoniens: Doute de tout; mais, si tu es sage, tu ne dédaigneras rien des religions ni des croyances antiques. Crois-tu donc, quand il plaît à Dieu d'animer la matière, qu'il crée une âme nouvelle pour chaque homme qui naît? Cette essence qui échappe à notre tact, à notre analyse, se perd-elle dans l'espace, retourne-t-elle se confondre dans le grand tout de l'immensité au sortir de notre misérable corps?.. Avant de conclure avec nos prétendus savants, enfant, médite et réfléchis…»

Voilà ce que me répétait mon père, voilà pourquoi, chère Marguerite, convaincu de l'immortalité de la partie la plus noble de mon être, j'ai aspiré souvent après une seconde existence, qui sera, – puisque Dieu est la justice même, – la compensation de celle-ci.

La princesse l'avait écouté avec recueillement; occupée elle-même d'études théologiques, lancée à la poursuite de la vérité ou de la nouveauté, parce que les enseignements de la Sorbonne ne satisfaisaient ni son impatience ni sa raison, elle suivait avec intérêt ces doctrines, qui semblaient la séduire.

Son œil rêveur erra longtemps sous la voûte du cachot, indiquant les efforts de son imagination pour saisir la substance de ces enseignements.

– Oui, dit-elle enfin, de cet air inspiré qui lui valut, la première en France, le titre de dixième muse, quelque chose se prononce en moi pour m'assurer que ce ne sont pas là de pures fantasmagories… Notre âme ne meurt point, et cette immortalité, en la perpétuant sous divers aspects, réalise ce dogme de la récompense ou du châtiment divin. Il est impossible, quand on s'est tant aimé dans la douleur, qu'une juste providence ne nous rapproche pas un jour dans la joie…

Les paroles de ton père, Jacobus, étaient une révolution, une prophétie. Si la fatalité, liguée contre nous, déjouait nos desseins, j'ai la foi que, renaissant un jour, fût-ce dans un siècle, en des conditions meilleures, notre étoile nous remettrait en présence l'un de l'autre, et nous réunirait.

– C'est ma confiance et ma consolation aussi!..

– Oh! oui, poursuivit Marguerite avec une sorte d'illumination, les âmes se transmettent! Sans cela, d'où viendraient ces attractions singulières qui sont la manifestation de l'amour… L'amour! mais il est plein de réminiscences mystérieuses!.. Quand on s'aime bien, ne semble-t-il pas que cette béatitude ne soit que la continuation d'une vie antérieure?.. On se connaît du premier instant qu'on se rencontre; la sympathie s'établit sans qu'on y songe, et tandis que vous restez en constant éloignement avec certains êtres, vous êtes porté par une voix intérieure, vers d'autres, comme s'ils s'étaient déjà identifiés à vous-même!..

– Adorée Marguerite! que n'est-il donné à mon père de vous voir et de vous entendre! Combien il serait fier de rencontrer un disciple qui interprète et devance si éloquemment les visées de sa philosophie!..

– Moi aussi, ami, j'eusse voulu connaître ce sage patriarche. Hélas! mon vieux serviteur, Michel Gerbier, mon père de nourrice, est de retour depuis hier, ayant tout mis en œuvre sans retrouver sa trace.

Le prisonnier serra sa main avec émotion.

– Merci, noble femme…

Et il s'arrêta; un mot de plus, ses larmes débordaient.

– Brave cœur, dit-elle à demi-voix; au fond de ce cachot, c'est sur le malheur de son père qu'il s'afflige!..

Alors, cédant à ce sentiment d'admiration, elle posa silencieusement ses lèvres sur ses deux yeux profonds et tristes, pour écarter leurs soucis par ses baisers.

Deux petits coups frappés derrière la pierre tournante mirent fin à cet épanchement.

– Déjà!.. soupira Jacobus.

– Les minutes sont brèves, qui sont heureuses… Mais cette issue, fermée à nos ennemis, peut se rouvrir pour nous…

Deux nouveaux coups indiquèrent la nécessité de la séparation, en même temps que du coin de la porte secrète s'avança la tête du vieux geôlier disgracié.

– Pas un instant à perdre, Altesse, dit-il; voici l'heure de la ronde des gardiens; l'écho m'annonce qu'ils sont entrés dans la galerie…

Il fallait son oreille exercée à ces bruits souterrains pour discerner cet incident dans le silence apparent qui remplissait cette lourde atmosphère.

– Adieu! adieu donc! murmura Jacobus de Pavanes.

– Au revoir! répondit Marguerite.

La pierre roula sur son pivot, la lumière apportée par le vieux guide disparut.

Lorsque les gardiens jetèrent leur coup d'œil méfiant dans la cellule, à quelques secondes de là, ils aperçurent le prisonnier étendu sur sa couche, le visage tourné vers le mur, et la clarté imperceptible de la lampe, dont le lumignon, à bout d'huile, crépitait, prêt à s'éteindre.

– Tout va bien, prononça le chef de la ronde; il dort, et l'ange des tombeaux sera habile s'il arrive jusqu'à lui.




XI

TEL MAITRE, TEL VALET


La journée qui succéda à cette nuit de mélancoliques aspirations s'écoula pour la princesse Marguerite avec une lenteur mortelle.

Elle refusa de quitter sa chambre, alléguant une indisposition, ce qui n'était que trop justifié par son abattement, par le marasme qui, de son moral, influait sur ses forces physiques.

Hélène de Tournon, seule initiée à ses chagrins et à ses angoisses, resta auprès d'elle et ne la quitta qu'un instant vers la fin du jour.

Les croisées de la princesse donnaient sur la Seine. Son appartement se trouvait au premier étage, dans la partie du palais qui va aujourd'hui se réunir par un angle au pavillon de Charles IX, et devant laquelle s'étend le parterre de l'Infante.

Dans ces constructions gothiques, l'épaisseur des murailles, l'élévation de l'appui des fenêtres, étroites et longues d'ailleurs, ne permettaient guère de jouir de l'aspect du dehors. On avait pour cela, dans les habitations princières, ces grands sièges, hauts sur leurs pieds, à la forme solennelle, comme les retraits auxquels ils étaient destinés.

C'était d'un de ces fauteuils que Marguerite de Valois contemplait les lueurs ardentes du soleil couchant, qui se reflétaient en cascades diamantées sur les flots de la Seine.

C'était à cette place, de ce fauteuil, dans ces splendeurs du firmament, dans ces magnificences de la nature, que son imagination puisait parfois ses plus poétiques inspirations.

Ce soir-là, pensive et grave, qu'allait-elle leur demander? Quelles révélations son esprit attendait-il de ces sphères perdues dans l'immensité?

Peut-être, gagnée à des velléités superstitieuses, se rappelait-elle les croyances de sa mère aux œuvres des cabalistes; peut-être, plutôt, interrogeait-elle le ciel infini pour savoir si vraiment les âmes vivent de plusieurs vies, et, dans cette espérance, voulait-elle connaître encore quand viendrait celle qui, comblant les distances de la naissance et du rang, nivelant les abîmes, écartant les obstacles, réaliserait l'ère des sympathies et des migrations heureuses!

Un effet de l'horizon empourpré venait éclairer l'embrasure de la croisée, miroitait contre les vitraux en losanges, aux brillants coloriages, mais laissait dans une obscurité épaisse l'intérieur de la chambre et son mobilier somptueux.

Quelqu'un entra discrètement, et, voyant l'immobilité de la princesse, s'avança vers elle en se guidant sur cette transparence des croisées.

C'était Hélène de Tournon, qui revenait de pourvoir au service de sa chère maîtresse.

Si celle-ci eût été en état de l'observer, elle eût reconnu qu'elle était à la fois émue et embarrassée.

Mais, le regard noyé à la poursuite des zones prestigieuses qui pâlissaient sensiblement au loin, Marguerite ne s'aperçut même pas de son retour.

Hélène manifesta d'abord une grande perplexité; son attention allait alternativement de la princesse à la portière de la chambre, et tout montrait qu'elle semblait craindre la venue de quelqu'un dont elle ne savait en quels termes annoncer la visite.

Comme il y allait d'une affaire de conséquence, elle s'enhardit à la fin:

– Me voici à vos ordres, madame, dit-elle.

– Ah! tu étais là! fit la princesse, dont la prunelle encore éblouie ne la distinguait pas dans l'ombre de la chambre.

– Votre Altesse doit reconnaître que ses appartements ont été défendus avec soin, suivant son désir, puisque madame la régente même n'a pas insisté pour y pénétrer.

– Je dois cette solitude à ton zèle, et je t'en remercie.

– Ainsi, Votre Altesse n'est pas décidée à se départir de cette consigne pour personne?

– Pour qui la lèverais-je, lorsque, tu le rappelles toi-même, ma mère elle-même l'a subie?

– C'est qu'il y a quelqu'un, un personnage considérable…

– Le chancelier, je gage?..

– Votre Altesse l'a dit.

– Le chancelier prétend me parler!..

– Comme je revenais tout à l'heure vers vous, je me suis trouvée en face de lui, dans la galerie, et quoique je voulusse passer outre, il m'a arrêtée.

– Le chancelier!..

– Mon Dieu! ma chère maîtresse, vous connaissez mon opinion sur lui, et vous ne mettez pas en doute mon dévouement… eh bien, je crois que vous auriez tort de ne pas l'entendre.

– Que penses-tu donc qu'il me veuille?

– Écoutez, il y a des moments où les natures les plus perverses, soit par remords, soit par un intérêt caché, éprouvent un sentiment meilleur…

– Tu crois à la conversion de messire Duprat? fit avec amertume plus qu'avec colère la princesse.

– A vous répondre sincèrement, je n'ai jamais espéré rien de bon de ce génie incarné du mal; néanmoins, dans la situation critique qui se présente, lorsque l'abandon de madame la régente rend messire Duprat arbitre d'une existence qui vous est chère, il ne vous est permis de reculer devant aucun moyen, fût-ce un sacrifice, et l'entrevue que le chancelier vous demande en est un, en vue du but que vous poursuivez.

– Bref, il t'a fait parade de ses bonnes intentions.

– Il m'a priée avec instance de l'introduire auprès de vous, m'affirmant que vous n'auriez qu'à vous louer de cette faveur. Les choses dont il veut entretenir Votre Altesse, et qui touchent, m'a-t-il juré, aux intérêts les plus immédiats de votre personne, sont telles, qu'il ne peut s'en ouvrir qu'à vous, et en secret.

– Des choses concernant ma personne?.. répéta Marguerite en rassemblant ses souvenirs; c'est bizarre! Ma mère s'est servie de ces mots en me laissant entrevoir ce grand dessein qui, suivant elle, doit tout sauver… mais, à moi-même, elle n'a pas voulu en dire davantage, comment le chancelier en serait-il instruit?..

– Que décide Votre Altesse?

La princesse parut se consulter encore; puis, cédant à sa curiosité:

– Fais apporter de la lumière, et si messire Duprat est proche, qu'on l'introduise… Tu nous laisseras seuls, puisqu'il le souhaite, mais à portée de mon sifflet d'argent.

– Je me tiendrai dans la salle d'attente, en compagnie de Michel Gerbier, et au premier signal nous serons près de vous.

Un page ne tarda pas à déposer sur une grande table massive, recouverte d'un tapis oriental et placée au milieu de la chambre, une lampe de bronze doré, dont les dessins gracieux indiquaient le commencement de la renaissance des arts.

Puis en même temps, comme si messire Duprat n'attendait que ce signal pour se montrer, il annonça:

– Monseigneur le grand chancelier!

Marguerite n'était pas sans émotion de se trouver en tête-à-tête avec cet homme, dont elle savait l'audacieux amour et contre lequel elle nourrissait de si terribles griefs.

De son côté, si cuirassé qu'il fût contre les positions difficiles, Duprat ressentait un certain trouble, provenant moins du cri de sa conscience que de la difficulté de son entreprise et de la crainte d'y échouer.

Il salua la princesse d'un air doucereux, qui eût suffi pour la mettre en garde contre ses discours.

– Vous avez souhaité me parler, messire, lui dit-elle, et, quoique souffrante et gardant mes appartements, vous le voyez, je me rends à vos désirs. Prenez ce siège; je vous écoute.

– Je vous remercie de cette faveur, Altesse; si vous connaissiez le fond de mon cœur, vous seriez convaincue que vous ne pouviez l'accorder à un homme plus dévoué à vos intérêts et à votre gloire.

– Malheureusement, répondit-elle avec une pointe d'ironie, on ne saurait pénétrer jusque-là; le cœur d'un homme politique tel que vous, messire, est plus difficile à connaître que tout autre, et c'est seulement par des faits qu'on peut le juger.

– C'est aussi par des faits que je supplie Votre Altesse d'apprécier mes sentiments.

– Sans doute, messire, vous voulez parler d'événements futurs, car, pour ce qui est du passé, vous conviendrez qu'il est de nature à me laisser quelques incertitudes sur ce grand dévouement, auquel je ne demande pas mieux que de me rendre.

– Je vois que je ne m'étais pas abusé, reprit l'hypocrite, avec une componction qui ne put tromper sa vigilante adversaire; – on m'a desservi auprès de Votre Altesse, lorsqu'à tout prix j'ambitionnerais ses bonnes grâces.

– Pardon, messire, mais il faudrait d'abord mettre vos actes en rapport avec vos assurances. Rien n'était plus facile à vous que de gagner mon estime, et, vraiment, vous avez fait tout comme si vous souhaitiez le contraire.

– Si je ne réussis à détromper Votre Altesse, je ne m'en consolerai de ma vie.

– Je vous avoue que la chose est malaisée.

– Et moi je crois que c'est alors que Votre Altesse refusera de me comprendre.

– Nous avons l'air de parler par énigmes, messire; si nous abordions sincèrement et clairement les questions, chacun de nous arriverait peut-être plus vite à son but. N'est-ce pas aussi votre avis?

– Je suis disposé à répondre à Votre Altesse, dans tout ce qu'elle me demandera, avec la plus grande franchise.

– Nous allons bien voir…

– Votre Altesse doute encore de moi?

– Écoutez donc, messire, je suis un peu payée pour cela! confessez-le, puisque vous avez promis d'être sincère.

– Soit! Je conviens que les apparences se sont mises contre moi dans des circonstances récentes. Votre Altesse a pu y voir une résistance à ses souhaits lorsque…

– Lorsque?

– Lorsque, mieux informée du mobile de ma conduite, elle y eût trouvé les gages d'un dévouement à sa personne porté jusqu'à… jusqu'à la jalousie!..

Marguerite de Valois se mordit les lèvres pour ne pas riposter vertement à cette première attaque directe.

– Jalousie est un bien gros mot, fit-elle en souriant; il aurait besoin d'explications.

– C'est le seul qui exprime à quel degré s'élève mon respectueux dévouement pour votre personne, mon admiration pour vos mérites, pour votre génie…

Elle l'arrêta dans la chaleur de son énumération par un nouveau sourire incrédule et désespérant:

– En vérité, si j'étais une simple bourgeoise au lieu d'être la sœur du roi, habituée, en ma qualité de duchesse, à être entourée de compliments hyperboliques, qui ne tirent pas à conséquence, je pourrais regarder les vôtres comme une déclaration…

Duprat sentit l'orgueil du tigre se révolter en lui à cette nouvelle raillerie; mais le tigre était amoureux, et, en considérant l'idéale beauté de cette dédaigneuse princesse, il voulut poursuivre son assaut.

– Que n'êtes-vous donc alors une de ces bourgeoises auxquelles on peut dire avec sincérité tout le bien qu'on pense d'elles, car je serais cru de vous, madame; j'en serais compris surtout!

– Voyons, de bonne foi, puis-je me flatter de la vérité de vos sentiments en ma faveur, messire, lorsque vos actes tendent tous à contrarier mes vues, mes souhaits; lorsque vous vous entendez avec ma mère pour faire condamner les gens dont je sollicite la grâce?

C'était rentrer en pleine question; la diplomatie féminine était plus adroite que celle du premier ministre. Il dissimula mal un geste nerveux, au souvenir que ceci faisait renaître, mais enfin c'était le nœud de la question; il n'essaya plus de l'éluder.

– N'avez-vous pas eu l'idée, madame, que tout cela n'était qu'un moyen préparé par moi pour vous montrer que cette grâce dépendait en effet de moi seul, et pour vous indiquer que je serais heureux que vous la tinssiez de moi?..

Une femme moins forte que Marguerite de Valois se fût laissé éblouir, mais elle resta maîtresse d'elle-même, par la nécessité où elle se sentait de dominer la situation.

– Pardon, messire, dit-elle, je crois avoir mal entendu. Vous disiez…

– Que toutes les grâces, toutes les faveurs, tous les édits qu'il est en mon pouvoir de rendre ou d'accorder, je les tiens aux pieds de Votre Altesse, si elle daigne abaisser sur son indigne serviteur un regard de ces beaux yeux qui inspirent et créent les génies!

Marguerite de Valois se leva de son siège avec une grande dignité:

– Cette fois, messire, je crois avoir suffisamment entendu et compris… J'ai ouï parler dans les romans et les fabliaux de propositions pareilles, faites à des esclaves ou à des femmes d'humble condition, par des juges prévaricateurs, par des ministres sans foi; jamais encore je n'avais cru qu'on eût osé les adresser à la sœur d'un grand monarque!..

A quel degré d'abaissement ou de misère me croyez-vous donc tombée, pour oser me tenir ce langage!.. Je ne sais quels privilèges vous abandonne la faiblesse de ma mère, mais n'oubliez pas à l'avenir que Marguerite de Valois, la veuve du duc d'Alençon, aura toujours assez d'indépendance et de courage pour réprimer toute velléité blessante, toute atteinte à son honneur.

Et d'un geste superbe elle lui montra la porte.

Il se décida à quitter le siège sur lequel il était resté, mais avant de sortir:

– Votre Altesse, dit-il, frémissant d'une rage intérieure et appuyant sur ses paroles comme sur des stylets, Votre Altesse n'est peut-être aussi sévère à mon égard qu'en raison de la promesse qu'elle a reçue de madame la duchesse d'Angoulême, et contre laquelle elle a engagé aveuglément sa foi…

– Qui a dit cela?.. s'écria Marguerite; ce qui s'est passé entre ma mère et moi est chose ignorée de tout le monde!..

– Oh! j'en sais bien davantage encore… Ce plan auquel vous avez souscrit, que vous ne connaissez pas, vous plaît-il que je vous le dévoile et vous l'explique?

– C'est impossible!..

– Je tiens alors à convaincre Votre Altesse… Rassurez-vous, madame, je m'éloignerai après.

Une joie satanique illuminait son visage, il commençait à prendre sa revanche à sa manière.

– Ce projet dont on a fait mystère à Votre Altesse elle-même, et que je ne tiens certes pas de la confiance de madame la régente, trop discrète pour m'en avoir parlé, ce projet concerne votre personne elle-même.

C'est un traité en bonne forme composé d'un certain nombre d'articles précis sur lesquels, moins réservé que madame la régente, je suis prêt à édifier Votre Altesse, pour peu qu'elle le souhaite.

– A quoi bon? Quand je connaîtrai ces conditions, en serai-je moins liée par ma parole? Je ne désire rien savoir, messire.

Elle comprenait qu'il ne lui offrait cette révélation que parce qu'il y avait au fond un chagrin ou une menace pour elle, et elle ne voulait pas s'exposer à ce qu'il la vît inquiète ou affligée.

Elle lui intima donc une seconde fois l'ordre de sortir.

Mais sans paraître le remarquer:

– Eh bien, dit-il, je me montrerai généreux, en dépit des dédains et de la disgrâce dont Votre Altesse me poursuit. Vous pourriez m'accuser d'ailleurs encore de chercher à vous en imposer, et puis, quand vous connaîtrez ce traité, vous modifierez peut-être vos résolutions.

– Il paraît que je suis forcée de vous écouter, dit-elle en s'asseyant sur son grand fauteuil, comme une reine sur son trône, soit!

– Votre Altesse me remerciera probablement d'une insistance qui semble l'offenser. C'est dans cet espoir que je m'explique.

Madame la régente est une femme vraiment supérieure, dans tout ce qui concerne les choses politiques; elle a de larges vues, et parle à chacun le langage de son intérêt, ce qui est la véritable éloquence ici-bas.

– Êtes-vous ici pour faire l'éloge de madame la duchesse régente, notre maîtresse à tous, ou pour la blâmer?

– Mes éloges sont sincères, madame, quand je rends hommage à ses qualités diplomatiques. J'ose le répéter, le traité qu'elle a conçu toute seule en est une preuve nouvelle. Il est en cinq articles[6 - Anquetil, Histoire de France.].

Par le premier, madame la duchesse propose à l'empereur la renonciation de notre seigneur et roi à ses droits sur Naples et Milan, et à la suzeraineté de la Flandre et de l'Artois.

La princesse écoutait avec attention, mais dans un calme parfait.

Duprat la couvrait d'un regard avide autant que venimeux.

– Par le second article, madame la duchesse, sacrifiant généreusement elle-même ses droits et ses biens légitimes pour la libération du roi, promet de restituer à monseigneur de Bourbon toutes les terres dont il a été dépossédé par arrêt juridique en faveur de Son Altesse.

La princesse ne put s'empêcher de reconnaître dans cette proposition une preuve du désir incontestable de sa mère pour racheter le roi, car ces domaines auxquels elle renonçait, malgré son avidité bien connue, étaient ceux-là mêmes dont la privation avait déterminé la révolte du connétable. Ils provenaient de la succession de Suzanne de Bourbon, sa femme, et se composaient du Bourbonnais, du Forez, du Beaujolais, de l'Auvergne et de la Marche. La duchesse d'Angoulême s'était prétendue héritière de Suzanne de Bourbon, dont elle était cousine germaine. Le parlement, dominé par Duprat et influencé par Guillaume Poyet, l'homme de son temps le plus entendu dans la chicane du palais, avait sanctionné la dépossession du connétable[7 - Mémoires des Reines de France, tome IV. Poyet succéda lui-même, par la suite, à Duprat, en qualité de chancelier.].

– Le troisième article est relatif aux prétentions réciproques sur la Bourgogne et autres provinces; il porte qu'elles seront renvoyées à la décision d'arbitres désignés librement des deux côtés.

Tout cela ne semble-t-il pas à Votre Altesse sagement conçu?

– Ce n'est pas tout, je pense?

– En effet, madame, puisque les exigences de l'empereur allaient bien au-delà de ces concessions. Aussi, le traité tient-il réservées pour la fin les deux clauses qui compensent et dépassent toutes les autres. Ce sont des clauses matrimoniales…

– En vérité?..

Mais quelque froideur qu'eût mise la princesse dans ces deux mots, le chancelier s'aperçut aisément qu'une certaine émotion avait pénétré en elle en même temps que ses paroles.

– L'article quatrième ajoute une faveur immense à la restitution de cinq provinces à monseigneur de Bourbon; il lui accorde la main d'une princesse de sang royal, madame Renée, la sœur de Votre Altesse.

La princesse n'intervint plus par aucune interjection, elle sentait le piège.

– Enfin, poursuivit Duprat après un temps d'arrêt adroitement ménagé, le cinquième article concerne Votre Altesse elle-même… Madame la princesse régente, se rappelant un vœu exprimé naguère par l'empereur[8 - Charles-Quint, n'étant encore que duc de Luxembourg, avait fait demander Marguerite de Valois en mariage. (Du Radier, Mémoires des Reines et Régentes).], et que les circonstances ne permettaient pas alors d'exaucer, met fin à la guerre de la manière la plus heureuse et la plus sincère, elle cimente une alliance de famille entre le trône d'Espagne et celui de France… Le traité offre votre main à l'empereur.

– Oui, répondit lentement Marguerite, c'est un plan ingénieux, qui fait honneur à la sagacité de madame ma mère.

– Certes, reprit le serpent, et Votre Altesse comprend qu'on ait tenu à le lui laisser ignorer jusqu'à sa réalisation…

L'astuce et le triomphe diaboliques incrustés dans le sourire de Duprat ravivèrent la fierté de la sœur de François Ier.

Portant sur lui ce même regard dont elle avait déjà foudroyé son audace:

– Vous vous trompez, messire; madame la duchesse régente était sûre de mon obéissance, en tous les cas.

– Quoi! Votre Altesse consentirait?..

– A tout, pour être à l'abri de tentatives indignes de moi, pour punir l'insolence de mes ennemis et protéger efficacement ceux que j'aime…

– C'est là, je le proclame, parler en grande princesse, fit le chancelier avec une déférence pleine de contrainte. Et puis, protéger ses amis tout en devenant impératrice, c'est un espoir qui séduirait plus d'une sœur de roi.

– Messire, vous oubliez que deux fois je vous ai prié de sortir!..

En même temps, le visage animé par l'indignation, elle porta à ses lèvres le sifflet d'argent, qui fit accourir mademoiselle de Tournon et Michel Gerbier, portant chacun un flambeau.

– Éclairez à messire le grand-chancelier, ordonna sèchement la princesse.

Il s'approcha cependant encore audacieusement d'elle, et feignant de la saluer:

– Madame la régente avait raison, lui dit-il, de faire mystère de son projet; pour qu'il réussît, il eût fallu qu'il ne tombât pas dans mon oreille.

Soulagé par cette déclaration de guerre, il se redressa et sortit, sans accorder une marque d'attention à Hélène, qui lui tenait soulevée la tenture de la porte.

– Qu'on me laisse seule… dit la princesse à sa favorite. Ma chère Hélène, j'ai le feu dans le cerveau.

Tout bruit s'étant alors éloigné, Marguerite laissa aller sa tête contre le dossier de velours de son siège, et, les paupières closes, les mains jointes, elle s'abandonna au tumulte de ses impressions, comme le naufragé se laisse, à bout de résistance, étourdir par la tempête.

Lorsqu'elle secoua enfin cet engourdissement, ce fut pour être saisie par une surprise nouvelle.

Devant elle, à genoux, dans l'attitude la plus humble, elle vit le bouffon de la cour, Triboulet.

D'un geste suppliant, il arrêta la parole indignée qu'il lisait déjà au bord de ses lèvres:

– Écoutez-moi, Altesse! s'écria-t-il, écoutez-moi!..

– Qui t'a permis d'entrer? d'où sors-tu? Ce n'est point ici un lieu pour tes quolibets ni pour tes noirceurs!

– Écoutez-moi, madame! répéta-t-il. J'étais là pendant que le grand chancelier vous parlait…

Et il montrait le dessous de la table couverte d'un tapis.

– Tu as osé!.. Et tu as entendu?..

– Tout ce qui s'est dit, oui, madame.

Elle prit pour la seconde fois son sifflet.

– Arrêtez!.. exclama le bouffon, ne me chassez pas sans m'entendre!

Il prononça ces mots d'un accent si persuasif et si douloureux, que le terrible sifflet s'arrêta en chemin.

– Le chancelier est un infâme, poursuivit-il avec entraînement; ce que j'ai souffert à l'entendre, ce que j'ai éprouvé d'admiration et de joie en présence de vos réponses, Votre Altesse ne le saura jamais!

– Pourquoi étais-tu là? demanda-t-elle, peu sensible à l'enthousiasme de ce gnome odieux.

– Pour vous offrir mon concours et mes services.

– Toi, reptile!..

– Oh! injuriez, frappez; vous n'irez jamais aussi loin que je le mérite; mais quelque jour laissez-moi vous expliquer mes douleurs, mes tourments…

– Ceci sort de votre rôle, maître fou, dit-elle, implacable à son tour; et si je ne m'égaye pas de vos sottises, je ne suis pas davantage d'humeur à m'apitoyer sur vos ennuis. Ça donc!..

Et elle tourna le sifflet dans ses doigts, prête à le porter à sa bouche.

– Eh bien, non, dit-il; je suis insensé, je ne vous parlerai pas de moi, mais de ce qui vous intéresse…

– Créature du chancelier, quel personnage jouez-vous ici?

– Votre Altesse croit-elle donc que je sois obligé d'aimer messire Duprat en raison des gages qu'il me paye?.. Je le sers, c'est vrai, mais je le hais!

– La distinction est heureuse. En sorte que vous pouvez conclure que moi, que vous entourez de votre honteux espionnage…

– Je ne demande qu'à vous témoigner mon dévouement, oui, Altesse; c'est là, non pas un sophisme, mais une vérité, et c'est pour cela que je me suis glissé ici et que vous me voyez à vos pieds.

– Décidément, c'est une scène de comédie… Assez, maître fou; relevez-vous, et estimez-vous heureux de sortir sans le châtiment que vous mériteriez…

– Madame, insista-t-il à deux genoux, acceptez mes services! Ne me jugez pas sur mes actions, sur mes méfaits accomplis… Vous ne me permettez pas de vous entretenir de mes tortures; hélas! elles vous expliqueraient tout, et si courroucée que vous soyez, elles atténueraient mes torts devant vous.

– Eh mais, attendez donc, il me semble que votre patron le chancelier m'a déjà dit quelque chose comme cela… Vous êtes à la fois son serviteur et son écho…

– Madame, je n'ai pas l'audace ni l'ambition du chancelier… Que votre bouche me sourie une fois, que votre main me permette un de ces baisers que je l'ai vue accorder au chancelier lui-même, et je suis à vous corps et âme, et vous vous servirez de moi à votre discrétion et merci; et pour cette faveur qui me réhabilitera et m'élèvera au rang d'homme, moi, l'avorton ridicule, le vil histrion; pour cette grâce, pour ce rayon de soleil dans mes ténèbres, je tenterai, j'accomplirai des choses impossibles!

Il s'était traîné en rampant jusqu'aux pieds de la princesse, qui se reculait au plus profond de son siège, ainsi qu'à l'approche de ces êtres hideux qui inspirent une répulsion invincible.

– Arrière! lui dit-elle, arrière, misérable! Tu oses implorer ma bienveillance, quand c'est toi qui as trahi et perdu l'homme que j'aime!.. Ah! si je ne te méprisais tant, combien je te haïrais!..

Ces paroles foudroyèrent un instant le bouffon. Il se releva d'abord, par un ressort nerveux; puis ses jambes torses flageolèrent, et il étendit les bras pour chercher un point d'appui. Ses yeux ne voyaient plus, un spasme étreignait sa poitrine.

Il se débattit pour reprendre son équilibre et pour parler, sans réussir à l'un ni à l'autre.

Si les courtisans l'eussent aperçu dans cet état, son succès eût été accompli: jamais il n'avait été plus laid ni plus grotesque.

Mais la princesse lisait sous ses contorsions une expression de rage qui lui faisait peur.

– Soit donc!.. balbutia-t-il à la fin; soit!.. Mais si cet amant chéri succombe dans la lutte… n'accusez que vous-même!..

Et il sortit en titubant et en tournant sur lui-même comme un homme ivre.




XII

LES DEUX PLANÈTES


S'il a fallu arriver jusqu'à notre époque pour jouir du déblayement de l'espace qui s'étend entre le Louvre et les Tuileries, et si, jusqu'au second empire, tous les gouvernements avaient reculé devant la charge de cette tâche, qu'on juge de ce qu'était ce quartier sous le règne de François Ier, dans la première partie du seizième siècle.

Qu'on se figure, Paris étant limité de ce côté par les remparts du Louvre, un faubourg marécageux, avec les inconvénients, l'insalubrité des recoins les plus déshonorants de la capitale, et l'incohérence, le laisser-aller, l'absence d'ordonnancement d'une campagne.

C'était un refuge, un repaire si fangeux, que nous ne saurions faire à aucune des portions actuelles de la banlieue l'injure de le lui comparer.

On n'y voyait pas des rues, mais des labyrinthes. Le cordeau de l'ingénieur n'avait eu garde de s'arrêter nulle part. Chacun avait bâti à son aise, à sa fantaisie. Les jardins, les cours, les écuries, s'entremêlaient avec les maisons de terre, de bois, de briques, et c'était toujours aux dépens du chemin, aussi rétréci qu'il était tortueux et irrégulier.

Si la propreté des rues était à peu près lettre morte dans les trois quarts de la capitale, on peut croire que ce n'était pas là qu'il fallait aller chercher le pavage ni l'enlèvement des immondices. La nature spongieuse du sol, envahi périodiquement à l'époque des grosses eaux, venait en aide à cette insouciance, pour entretenir dans ces misérables ruelles une humidité fétide et malsaine.

Le voisinage de la cour n'y faisait rien, d'ailleurs; celle-ci se croyait suffisamment abritée derrière les remparts de son Louvre, dont l'enceinte, avec ses fossés intérieurs et extérieurs, et ses appartements non aérés et plus mal éclairés encore, ne prouvait pas, dans le plus haut personnel du royaume, une grande entente des nécessités ni des agréments de l'hygiène.

Au bout de ce quartier s'élevaient les Tuileries, c'est-à-dire une fabrique de tuiles, désignée dans les titres du quatorzième siècle sous le nom de la Sablonnière, parce qu'alors c'était une carrière de sable.

On trouve pour la première fois cette désignation de Tuileries dans un édit de 1416, par lequel François Ier ordonne que toutes les tueries et écorcheries de Paris seront transférées hors des murs de cette ville, «près ou environ des Tuileries-Saint-Honoré, qui sont sur ladite rivière de Seine, outre les fossés du château du Louvre».

Nicolas de Neuville, sieur de Villeroi, secrétaire des finances, le même auquel, dans un de ces fréquents besoins d'argent et par un des expédients familiers à Duprat, on vendit, en 1522, pour la somme de cinquante mille livres, tous les produits des greffes de la ville de Paris et de la prévôté, – Nicolas de Neuville possédait dans ce rayon une maison avec cour et jardin. François Ier s'en rendit possesseur pour l'offrir comme villa de plaisance à sa mère, Louise de Savoie, qui possédait déjà l'hôtel des Tournelles, qu'elle n'aimait pas à habiter. En échange, le roi donna à Nicolas de Neuville la terre de Chanteloup, près Montlhéry.

Cependant, cette habitation ne parut pas convenir encore à Louise de Savoie, car elle ne la garda que peu de temps.

En 1525, date de notre récit, elle ne l'occupait déjà plus, et la donnait, pour en jouir pendant leur vie, à Jean Tiercelin, maître d'hôtel du Dauphin, et à Julie Dutrot, sa femme. C'est sur l'emplacement de cette propriété que s'éleva dans la suite le vaste et somptueux palais qui devint la demeure de nos rois.

A l'époque de la captivité du roi, la duchesse régente était donc forcée de loger habituellement au Louvre, et les Tuileries n'étaient bien, comme nous venons de le démontrer par des témoignages historiques, qu'une fabrique de tuiles.

Il est vraisemblable que l'état matériel de ce quartier et le voisinage des abattoirs, tueries et écorcheries, pour parler le langage d'alors, n'étaient pas étrangers au dégoût de la mère du roi pour ce quartier.

On pense bien aussi que la police, déjà si insuffisante dans l'intérieur de la ville, n'était pas très active dans ce ramas d'habitations, fort mal hanté en général, et, dès la tombée du jour, les indigènes d'humeur paisible n'avaient rien de plus pressé que de se clore prudemment dans leurs logis.




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notes



1


Violet-le-Duc. On peut consulter aussi Dulaure et surtout Sauval, où ont puisé tous les historiens venus depuis eux.




2


Quelques années plus tard, Marot fut arrêté avec la plupart des gens de lettres de Paris, pour avoir mangé de la chair en carême. Ils furent cités devant le parlement, et Marot ne dut son élargissement qu'à la caution de Marguerite de Valois, qui le fit réclamer par son secrétaire, en séance de ce redoutable corps devenu politique, judiciaire et religieux.




3


Il existe de Corneille Agrippa quatre volumes de lettres très curieuses, écrites en latin, dans lesquelles il parle de ses ennuis à la cour de France. C'est à cette source que nous puisons le sujet de cet épisode de notre livre.




4


Brantôme, avec une crudité d'expression que tolérait son époque, nous a conservé des détails de ces mœurs étranges. Il nous apprend aussi que les femmes dont il s'agit étaient sous la surveillance et protection du roi des ribauds, lequel avait charge et soin de leur faire départir quartier et logis, et là, commander de leur faire justice si on leur faisait quelque tort.




5


Ce fut seulement sous Henri II qu'on abolit ce supplice.




6


Anquetil, Histoire de France.




7


Mémoires des Reines de France, tome IV. Poyet succéda lui-même, par la suite, à Duprat, en qualité de chancelier.




8


Charles-Quint, n'étant encore que duc de Luxembourg, avait fait demander Marguerite de Valois en mariage. (Du Radier, Mémoires des Reines et Régentes).


