Le Bossu Volume 4
Paul Féval




Paul Féval

Le Bossu Volume 4 Aventures de cape et d'épée





LE PALAIS-ROYAL.

(SUITE.)





II

– Entretien particulier. —


La silhouette de Philippe d'Orléans et celle de son bossu ne se montrèrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir; le bossu restait debout devant lui, dans une attitude respectueuse, mais ferme.

Le cabinet du régent avait quatre fenêtres, deux sur le jardin, deux sur la cour des Fontaines.

On y arrivait par trois entrées, dont l'une était publique; la grande antichambre, les deux autres dérobées. Mais c'était là le secret de la comédie. Après l'opéra, ces demoiselles, bien qu'elles n'eussent à traverser que la cour aux Ris, arrivaient à la porte du duc d'Orléans, précédées de lanternes à manche et faisaient battre la porte à toute volée! Cossé, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce bâtard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris à son service «pour avoir un outil à couper les oreilles,» venaient frapper à l'autre porte en plein jour.

L'une de ces issues s'ouvrait sur la cour aux Ris, l'autre sur la cour des Fontaines, déjà dessinée en partie par la maison du financier Maret de Fonbonne et le pavillon Riault. La première avait pour concierge une brave vieille, ancienne chanteuse de l'Opéra, la seconde était gardée par le Bréant, ex-palefrenier de Monsieur. C'étaient de bonnes places. Le Bréant était en outre l'un des surveillants du jardin, où il avait une loge, derrière le rond-point de Diane.

C'est la voix de le Bréant que nous avons entendue, au fond du corridor noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines.

On l'attendait en effet. Le régent était seul. Le régent était soucieux.

Le régent avait encore sa robe de chambre, bien que la fête fût commencée depuis longtemps; ses cheveux, qu'il avait très-beaux, étaient en papillotes, et il portait de ces gants préparés pour entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que ce goût excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur. Monsieur, en effet, jusqu'aux derniers jours de sa vie, fut autant et plus coquet qu'une femme.

Le régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné quelque peu davantage, à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un voile sur ses traits. Il était beau néanmoins; son visage avait de la noblesse et du charme; ses yeux, d'une douceur toute féminine, peignaient la bonté poussée jusqu'à la faiblesse.

Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui est comme un héritage dans la maison d'Orléans.

La princesse palatine sa mère lui avait donné quelque chose de sa bonhomie allemande et de son esprit argent comptant; – mais elle avait gardé la meilleure part. – Si l'on en croit ce que cette excellente femme dit d'elle-même dans ses Souvenirs, chef-d'œuvre de rondeur et d'originalité, elle n'avait eu garde de lui donner la beauté qu'elle n'avait point.

Sur certains tempéraments d'élite, la débauche laisse peu de traces: il y a des hommes de fer. Philippe d'Orléans n'était point de ceux-là. Son visage et toute l'habitude de son corps disaient énergiquement quelle fatigue lui laissait l'orgie. – On pouvait pronostiquer déjà que cette vie, prodiguée, usait ses dernières ressources, et que la mort guettait là quelque part, au fond d'un flacon de Champagne ou dans la ruelle de l'alcôve.

Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui l'introduisit.

– C'est vous qui m'avez écrit d'Espagne? demanda le régent, qui le toisa d'un coup d'œil.

– Non, monseigneur, répondit le bossu respectueusement.

– Et de Bruxelles?

– Non plus de Bruxelles.

– Et de Paris?

– Pas davantage.

Le régent lui jeta un second coup d'œil.

– Il m'étonnait que vous fussiez à Lagardère… murmura-t-il.

Le bossu salua en souriant.

– Monsieur, dit le régent avec douceur et gravité, je n'ai point voulu faire allusion à ce que vous pensez… je n'ai jamais vu ce Lagardère.

– Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l'appelait le beau Lagardère, quand il était chevau-léger de votre royal oncle… je n'ai jamais pu être ni beau ni chevau-léger.

Il ne plaisait point au duc d'Orléans d'appuyer sur ce sujet.

– Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.

– Maître Louis, monseigneur, dans ma maison… Au dehors, les gens comme moi n'ont d'autre nom que le sobriquet qu'on leur donne…

– Où demeurez-vous?

– Très-loin.

– C'est un refus de me dire votre demeure.

– Oui, monseigneur.

Philippe d'Orléans releva sur lui son œil sévère et prononça tout bas:

– J'ai une police, monsieur… Elle passe pour être habile… Je puis aisément savoir…

– Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je fais taire ma répugnance… je demeure en l'hôtel de M. le prince de Gonzague.

– A l'hôtel de Gonzague! répéta le régent étonné.

Le bossu salua et dit froidement:

– Les loyers y sont chers.

Le régent semblait réfléchir.

– Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j'entendis parler pour la première fois de ce Lagardère… C'était autrefois un spadassin effronté…

– Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies.

– Que lui êtes-vous?

– Rien… et tout… il n'a point d'amis.

– Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?

– Parce qu'il m'avait sous la main.

– Si je voulais le voir… où le trouverais-je?

– Je ne puis répondre à cette question, monseigneur.

– Cependant…

– Vous avez une police… Elle passe pour habile… Essayez!

– Est-ce un défi, monsieur?

– Est-ce une menace, monseigneur?.. Dans une heure d'ici, Henri de Lagardère peut être à l'abri de vos recherches… Et la démarche qu'il a faite pour l'acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera.

– Il l'a donc faite à contre-cœur, cette démarche? demanda Philippe d'Orléans.

– A contre-cœur… c'est le mot, repartit le bossu.

– Pourquoi?

– Parce que le bonheur entier de son existence est l'enjeu de cette partie, qu'il aurait pu ne pas jouer…

– Et qui l'a forcé à la jouer, cette partie?

– Un serment.

– Fait à qui?

– A un homme qui allait mourir.

– Et cet homme s'appelait?

– Vous le savez bien, monseigneur… Cet homme s'appelait Philippe de Lorraine, duc de Nevers.

Le régent laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

– Voilà vingt ans de cela!.. murmura-t-il d'une voix véritablement altérée; je n'ai rien oublié… rien!.. Je l'aimais, mon pauvre Philippe… il m'aimait!.. Depuis qu'on me l'a tué, je ne sais pas si j'ai touché la main d'un ami sincère!..

Le bossu le dévorait du regard. Une émotion puissante était sur ses traits. – Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint par un violent effort. Son visage redevint impassible.

Philippe d'Orléans se redressa et dit avec lenteur:

– J'étais le plus proche parent de M. le duc de Nevers… Ma sœur a épousé son cousin, M. le duc de Lorraine… Comme prince et comme allié, je dois protection à sa veuve qui, du reste, est la femme d'un de mes plus chers amis… Si sa fille existe, je promets qu'elle sera une riche héritière, et qu'elle épousera un prince si elle veut… Quant au meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n'ai qu'une vertu, c'est l'oubli de l'injure… Et cela est vrai: la pensée de la vengeance naît et meurt en moi à la même minute… Mais moi aussi, je fis un serment, quand on vint me dire: Philippe est mort… A l'heure qu'il est, je conduis l'État… Punir l'assassin de Nevers ne sera plus vengeance, mais justice!

Le bossu s'inclina en silence. Philippe d'Orléans reprit:

– Il me reste plusieurs choses à savoir… Pourquoi ce Lagardère a-t-il tardé si longtemps à s'adresser à moi?

– Parce qu'il s'était dit: Au jour où je me dessaisirai de ma tutelle, je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu'elle puisse connaître ses amis et ses ennemis.

– Il a les preuves de ce qu'il avance?

– Il les a, sauf une seule.

– Laquelle?

– La preuve qui doit confondre l'assassin.

– Il connaît l'assassin?

– Il croit le connaître… et il a une marque certaine pour vérifier ses soupçons.

– Cette marque ne peut servir de preuve?

– Votre Altesse Royale en jugera… Quant à la naissance et à l'identité de la jeune fille, tout est en règle.

Le régent réfléchissait.

– Quel serment avait fait ce Lagardère? demanda-t-il après un silence.

– Il avait promis d'être le père de l'enfant, répondit le bossu.

– Il était donc là au moment de la mort?

– Il était là… Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille.

– Ce Lagardère tira-t-il l'épée pour défendre Nevers?

– Il fit ce qu'il put… Après la mort du duc, il emporta l'enfant, bien qu'il fût seul désormais contre vingt…

– Je sais qu'il n'y a point au monde de plus redoutable épée, murmura le régent. Mais il y a de l'obscurité dans vos réponses, monsieur… Si ce Lagardère assistait à la lutte, comment dites-vous qu'il a seulement des soupçons au sujet de l'assassin…?

– Il faisait nuit noire. L'assassin était masqué. Il frappa par derrière.

– Ce fut donc le maître lui-même qui frappa?

– Ce fut le maître… Et Nevers tomba sur le coup en criant: Ami, venge-moi!

– Et ce maître, poursuivit le régent avec une hésitation visible, n'était-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides?

– M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des années, répliqua le bossu; l'assassin est vivant… Votre Altesse Royale n'a qu'un mot à dire: Lagardère le lui montrera cette nuit.

– Alors, fit le régent avec vivacité, ce Lagardère est à Paris?

Le bossu se mordit la lèvre.

– S'il est à Paris, ajouta le régent qui se leva, il est à moi!

Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra:

– Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ!

M. de Machault était le lieutenant de police.

Le bossu avait repris son calme.

– Monseigneur, dit-il en regardant sa montre, à l'heure où je vous parle, M. de Lagardère m'attend, hors de Paris, sur une route que je ne vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardère ne reçoit de moi aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la frontière. Il a des relais… Votre lieutenant de police n'y peut rien.

– Vous serez otage! s'écria le régent.

– Oh! moi, fit le bossu qui se prit à sourire; pour peu que vous teniez à me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir!

Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il était myope, et ne voyant point le bossu, il s'écria avant qu'on ne l'interrogeât:

– Voici du nouveau!.. Votre Altesse Royale verra si l'on peut user de clémence envers de pareils brouillons! Je tiens la preuve de leurs intelligences avec Alberoni… Cellamare est là dedans jusqu'au cou… et M. de Villeroy… et M. de Villars et toute la vieille cour qui est avec le duc et la duchesse du Maine…

– Silence! fit le régent.

M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s'arrêta tout interdit.

Le régent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce temps, il regarda plus d'une fois le bossu à la dérobée. Celui-ci ne sourcillait pas.

– Machault, dit enfin le régent, je vous avais précisément appelé pour vous parler de M. le prince de Cellamare… et d'autres… Allez m'attendre, je vous prie, dans le premier cabinet.

Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte.

Comme il allait franchir le seuil, le régent ajouta:

– Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scellé et contre-signé en blanc.

Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore.

Le régent ne pouvait être bien longtemps si sérieux que cela.

– Où diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre à la tête de l'affût? grommela-t-il.

Puis il ajouta:

– M. le chevalier de Lagardère traite avec moi de puissance à puissance. Il m'envoie des ambassadeurs et me dicte lui-même, dans sa dernière missive, la teneur du sauf-conduit qu'il réclame… Il y a là-dessous, probablement, quelque intérêt en jeu… Ce chevalier de Lagardère exigera sans doute une récompense?..

– Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu; – M. de Lagardère n'exigera rien… Il ne serait pas au pouvoir du régent de France lui-même de récompenser le chevalier de Lagardère!

– Peste! fit le duc – il faudra bien que nous voyions ce mystérieux et romanesque personnage… Il est capable d'avoir un succès fou à la cour, et de ramener la mode perdue des chevaliers errants!.. Combien de temps nous faudra-t-il l'attendre?

– Deux heures.

– C'est au mieux!.. Il servira d'intermède entre le ballet indien et le souper sauvage… Cela n'est point dans le programme…

Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-signé par le ministre Le Blanc et M. de Machault.

Le régent remplit lui-même les blancs et signa.

– M. de Lagardère, – reprit-il tout en écrivant, – n'avait point commis de ces fautes qu'on ne puisse pardonner. Le feu roi était sévère à l'endroit des duels; il avait raison. Les mœurs ont changé, Dieu merci! depuis ce temps, et les rapières tiennent mieux dans le fourreau… La grâce de M. de Lagardère sera enregistrée demain, et voici le sauf-conduit.

Le bossu avança la main. Le régent ne lâcha point encore l'acte.

– Vous préviendrez M. de Lagardère que toute violence de sa part rompra l'effet de ce parchemin.

– Le temps de la violence est passé, prononça le bossu avec une sorte de solennité.

– Qu'entendez-vous par là, monsieur?

– J'entends que le chevalier de Lagardère n'aurait pu accepter cette clause, il y a deux jours.

– Parce que?.. fit le duc d'Orléans avec défiance et hauteur.

– Parce que son serment le lui eût interdit.

– Il avait donc juré autre chose que de servir de père à l'enfant?

– Il avait juré de venger Nevers…

Le bossu s'interrompit court.

– Achevez, monsieur! ordonna le régent.

– Le chevalier de Lagardère, répondit le bossu lentement, – au moment où il emportait la petite fille, avait dit aux assassins: – Vous mourrez tous de ma main! Ils étaient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept… ceux-là sont morts…

– De sa main? interrogea le régent qui pâlit.

Le bossu s'inclina profondément en signe d'affirmation.

– Et les deux autres? demanda encore le régent.

Le bossu fit une pause avant de répondre.

– Il est des têtes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n'aiment point voir tomber sur l'échafaud, répondit-il enfin en regardant le prince en face, – le bruit que font ces têtes en tombant ébranle le trône… M. de Lagardère donnera le choix à Votre Altesse Royale. Il m'a chargé de le lui dire… le huitième assassin n'est qu'un valet: M. de Lagardère ne le compte pas… Le neuvième est le maître… Il faut que cet homme meure… Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on donnera une épée à cet homme, et cela regardera M. de Lagardère…

Le régent tendit une seconde fois le parchemin.

– La cause est juste, murmura-t-il; – je fais ceci en mémoire de mon pauvre Philippe… Si M. de Lagardère a besoin d'aide…

– Monseigneur, M. de Lagardère ne demande qu'une seule chose à Votre Altesse Royale.

– Quelle chose?

– La discrétion… Un mot imprudent peut tout perdre.

– Je serai muet.

Le bossu salua profondément, mit le parchemin plié dans sa poche, et se dirigea vers la porte.

– Donc, dans deux heures? dit le régent.

– Dans deux heures!

Et le bossu sortit.

– As-tu ce qu'il te faut, petit homme? demanda le vieux concierge le Bréant, quand il vit revenir le bossu.

Celui-ci glissa un double louis dans sa main.

– Oui, dit-il, mais, à présent, je veux voir la fête.

– Tête-bleu! s'écria le Bréant, – le beau danseur que voilà!

– Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta loge dans le jardin.

– Pourquoi faire, petit homme?

Le bossu lui glissa un second double louis.

– A-t-il de drôles de fantaisies, ce petit homme-là! fit le Bréant. Tiens, voici la clef de ma loge.

– Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet que je t'ai confié ce matin.

– Et y a-t-il encore un double louis pour la commission?

– Il y en a deux.

– Bravo!.. oh! l'honnête petit homme!.. Je suis sûr que c'est pour un rendez-vous d'amour…

– Peut-être, fit le bossu en souriant.

– Si j'étais femme, moi, je t'aimerais malgré ta bosse… à cause de tes doubles louis… Mais, s'interrompit ici le bon vieux le Bréant; il faut une carte pour entrer là dedans… les piquets de gardes françaises ne plaisantent pas!..

– J'ai la mienne, répliqua le bossu; porte seulement le paquet.

– Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor… tourne à droite, le vestibule est éclairé; tu descendras par le perron… Divertis-toi bien, et bonne chance!




III

– Un coup de lansquenet. —


Dans le jardin, l'affluence augmentait sans cesse. On se pressait principalement du côté du rond-point de Diane, qui avoisinait les appartements de Son Altesse Royale; chacun voulait savoir pourquoi le régent se faisait attendre.

Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menées du vieux parti Villeroy et de l'ambassade d'Espagne, bien que fertiles en incidents dramatiques, n'entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de remarquer, en passant, que le régent était entouré d'ennemis. Le parlement le détestait et le méprisait au point de lui disputer en toute occasion la préséance; le clergé lui était généralement hostile à cause de l'affaire de la constitution; les vieux généraux et l'armée active ne pouvaient avoir que du dédain pour sa politique débonnaire; enfin, dans le conseil de régence même, il éprouvait de la part de certains membres une opposition systématique.

On ne peut se dissimuler que la parade financière de Law lui fut d'un immense secours pour détourner l'animadversion publique.

Personnellement, nul, excepté les princes légitimes, ne pouvait avoir une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre, qui n'avait pas un grain de méchanceté dans le cœur, mais dont la bonté était un peu de l'insouciance. On ne déteste bien que les gens qu'on eût pu aimer fortement. Or, Philippe d'Orléans comptait des compagnons de plaisir et point d'amis.

La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais l'histoire, inflexible, ne permet point d'en choisir un autre. Une fois les princes achetés, les ducs suivirent et les légitimés restèrent dans l'isolement, n'ayant d'autre consolation que quelques visites à la vieille, comme on appelait alors madame de Maintenon déchue.

M. de Toulouse se soumit franchement: c'était un honnête homme. M. du Maine et sa femme durent chercher un point d'appui à l'étranger.

On dit qu'au temps où parurent les satires du poëte Lagrange, intitulées les Philippiques, le régent insista tellement auprès du duc de Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit à lui en faire lecture.

On dit que le régent écouta sans sourciller, et même en riant, les passages où le poëte, traînant dans la boue sa vie privée et de famille, le montre assis auprès de sa propre fille à la même table d'orgie.

Mais on dit aussi qu'il pleura et qu'il s'évanouit à la lecture des vers qui l'accusaient d'avoir empoisonné successivement toute la postérité de Louis XIV.

Il avait raison. Ces accusations, lors même qu'elles sont des calomnies, font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait à quoi s'en tenir.

L'homme qui a parlé de la régence avec le plus de calme et le plus d'impartialité, c'est l'historiographe Duclos, dans ses Mémoires secrets. On voit bien que l'avis de Duclos est celui-ci: La régence du duc d'Orléans n'aurait pas tenu sans la banque de Law.

Le jeune roi Louis XV était adoré. Son éducation était confiée à des mains hostiles au régent; d'ailleurs, dans le public indifférent, il y avait de sourdes inquiétudes sur la probité de ce prince. On craignait d'un instant à l'autre de voir disparaître l'arrière-petit-fils de Louis XIV, comme on avait vu disparaître son père et son aïeul.

C'était là un admirable prétexte à conspirations. Certes, M. du Maine, M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le parti breton-espagnol n'intriguaient point pour leur propre intérêt. Fi donc! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes influences qui avaient abrégé la vie de ses parents.

Philippe d'Orléans ne voulut opposer d'abord à ces attaques que son insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un simple matelas pare mieux la balle qu'un bouclier d'acier. Philippe d'Orléans put dormir tranquille assez longtemps derrière son insouciance.

Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin que de se montrer.

A l'époque où se continue notre histoire, Philippe d'Orléans était encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses à dire, la foule; – sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations d'empoisonnement que l'existence même du jeune roi Louis XV démentait avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa vie était un éhonté scandale; sous son règne, la France ressemblait à l'un de ces grands vaisseaux désarmés qui s'en vont à la remorque d'un autre navire. Le remorqueur était l'Angleterre; enfin, malgré le succès de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la banqueroute prochaine de l'État trouvaient auditoire.

Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de l'enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus: mécontents politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou d'instinct.

A cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et M. le baron de Barbanchois. Ce n'étaient pas de grands débris, mais ils se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les cheminées moins sujettes à fumer.

Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, était connu du temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, laudator temporis acti.

Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi cette foule dorée, souriante pimpante et masquée de velours qui traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup d'œil aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'était pour la plaindre d'être absente.

Les grandes entrées commençaient à se faire. Le duc de Bourbon était là donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier d'Aguesseau menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, se faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se répandit tout à coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même!

Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.

Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse surveillance.

Il était logé à l'hôtel Lesdiguières, auprès de l'Arsenal. Le régent l'y traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment excitée par l'arrivée de ce sauvage souverain, n'avait pu encore s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupât de lui. Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son hôtel, il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger.

Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L'honneur qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.

Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince instaurateur et fondateur. Le régent n'avait point désiré cette terrible visite, mais il fit contre fortune bon cœur et essaya du moins d'éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n'était point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la magnifique chambre à coucher qu'on lui avait préparée à l'hôtel Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant familièrement avec les marchands, mais c'était incognito. La curiosité parisienne ne savait où le prendre.

A cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient, la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait, un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très-animé, les yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment où l'on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif décomposait tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l'écuyer Zoubow lui avait donné dans son enfance.

Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l'ours du Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur.

Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours vert ou qu'un singe bleu.

Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d'hôtel du roi qu'on avait chargé de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds. Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. A chaque repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait journellement douze bouteilles de liquide capiteux.

Le duc d'Antin, partant de là, affirmait que c'était l'homme le plus capable de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever de table. On l'emporta à bras. Il avait trouvé le vin bon.

On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet état le robuste Sarmate?

Ses mœurs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses habitudes de table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons point.

Dès qu'on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de remue-ménage. Cela n'était point dans le programme. Chacun le voulut voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient se heurtant à tous les carrefours.

Le Palais-Royal n'est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le trouver!

Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités sous la tente à l'indienne. Aucun d'eux n'avait lâché prise. L'or et les billets roulaient toujours sur le tapis.

Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.

Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres.

– Dix mille écus! dit Peyrolles.

– Je tiens, répliqua Chaverny.

– Avec quoi? demanda Navailles.

– Sur parole.

– On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui passait.

Et il ajouta d'un ton de dégoût profond:

– C'est un véritable tripot!

– Sur lequel vous n'avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui le salua de la main.

Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s'éloigna en haussant les épaules.

Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point déroger. L'hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus dangereux tripots de la capitale.

– Dix mille écus! répéta Peyrolles.

– Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs.

Et une liasse de billets de crédit tomba sur la table.

On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna. Personne autour de la table ne connaissait le tenant.

C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement avec l'élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de bouracan marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de marin.

Était-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe.

En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus.

– Double! dit l'étranger.

– Double! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles.

Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table.

Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.

Peyrolles gagna.

– Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur.

– Double! soit!

Les cartes se firent.

– Palsambleu! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus.

– Double! disait cependant l'habit de bouracan marron.

– Vous êtes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles.

L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille livres étaient sur la table.

– Gagné, Peyrolles! s'écria le chœur des assistants.

– Double!

– Bravo! dit Chaverny, voilà un beau joueur.

L'habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui.

Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le demi-million.

– Assez, dit l'homme au sabre.

Puis, il ajouta froidement:

– Donnez-moi de la place, messieurs.

En même temps, il dégaina son sabre d'une main, tandis que l'autre saisissait l'oreille de Peyrolles.

– Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.

– Ne le voyez vous pas? répondit l'habit de bouracan sans s'émouvoir. Cet homme est un coquin…

Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu'un cadavre.

– Voilà de ces scènes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en sommes là!

– Que voulez-vous, M. le baron! répliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle mode!

Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation.

Cependant l'homme au sabre n'était pas un manchot. Il savait se servir de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l'art, fit reculer les joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l'épée que Peyrolles était parvenu à dégainer.

– Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne réponds pas de toi; si tu ne bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.

Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l'argent. Que faut-il de temps à la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se pressait déjà aux alentours.

L'homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir, s'apprêtait à commencer froidement l'opération chirurgicale qu'il avait annoncée, lorsqu'un grand tumulte se fit à l'entrée de la tente indienne.

Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de France, se précipita sous la tente impétueusement; il avait le visage inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre.

Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du corps chargés de veiller sur la personne du czar.

– Sire! sire! s'écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine; au nom de Dieu! arrêtez!

Tout le monde se regarda.

Qui donc appelait-on sire?

L'homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime. Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.

On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l'empereur de Russie.

Celui-ci fronça le sourcil légèrement:

– Que me voulez-vous? demanda-t-il à Tessé; je fais justice.

Kourakine lui glissa quelques mots à l'oreille. Il lâcha aussitôt Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu.

– Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi… c'est un oubli.

Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du corps.

Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à courir sur ses traces.

Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa poche l'énorme somme que le czar n'avait point daigné reprendre.

– Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant à la ronde un regard à la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le moindre doute sur ma loyauté.

Chacun s'éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait.

– Des doutes?.. Assurément non, M. de Peyrolles… nous sommes fixés parfaitement.

– A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas homme à supporter un outrage…

Tous ceux qui ne s'intéressaient point au jeu s'étaient élancés à la suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta dans le premier carrosse venu, et s'en alla décoiffer ses trois bouteilles avant de se coucher.

Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement hors du cercle et commença une banque.

Oriol tira Chaverny à part:

– Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un ton de mystère.

– Demande, fit Chaverny.

– Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied plat… Voici mon cas… Tout à l'heure, j'ai fait cent louis contre Taranne… Je crois qu'il ne m'a pas entendu…

– Tu as gagné?

– Non, j'ai perdu…

– Tu as payé?

– Non… puisque Taranne ne demande rien.

Chaverny prit une pose de docteur.

– Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis?

– Naturellement, répondit Oriol, puisque j'aurais été sûr d'avoir parié.

– Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude?

– Non… mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas payé…

Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.

– Ça me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravité; le cas est complexe…

– Il reste cinquante louis! cria Navailles.

– Je tiens! dit Chaverny.

– Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.

Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein d'autorité.

– La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il; je la prends… et partageant le différend par moitié, je me déclare redevable de cinquante louis à toi, cinquante louis à Taranne… Et je défie la mémoire du roi Salomon.

Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé.

– Je tiens! je tiens! répéta-t-il en retournant à la table de jeu.

– Tu tiens mon argent! grommela Oriol; décidément, on serait mieux au coin d'un bois!

– Messieurs! messieurs! dit Nocé qui arrivait du dehors; laissez là vos cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de découvrir trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de Catilina!.. Le régent, effrayé, s'est enfermé avec le petit homme noir pour savoir la bonne aventure.

– Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier?

– Des pieds à la tête, répondit Nocé; – Il a prédit au régent que M. Law se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry épouserait ce faquin de Riom en secondes noces.

– La paix! la paix! dirent les moins fous.

Les autres éclatèrent de rire.

– On ne parle que de cela, reprit Nocé; le petit homme noir a prédit aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.

– Par exemple!.. fit Peyrolles.

– Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant de mourir!

Il y eut explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et vint à l'entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du côté du perron, s'était écrié:

– Tenez! tenez! le voilà! non pas le régent, mais le petit homme noir.

Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon. – Un sergent de gardes françaises l'arrêta au bas des marches. – Le petit homme noir montra sa carte, sourit, salua et passa.




IV

– Souvenir des trois Philippe. —


Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu qu'il était. – Il portait un masque de velours noir.

A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus d'attention, – mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M. de Peyrolles.

– Quelle diable de créature est-ce là? s'écria enfin Chaverny; – Eh mais!.. on dirait…

– Eh! oui!.. fit Navailles.

– Quoi donc? demanda le gros Oriol qui était myope.

– L'homme de tantôt, répondit Chaverny.

– L'homme aux dix mille écus!..

– L'homme à la niche…

– Ésope II, dit Jonas.

– Pas possible! fit Oriol; – un pareil être dans le cabinet du régent!

Peyrolles pensait:

– Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale!.. Je n'ai jamais eu bonne idée de ce drôle.

Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme noir d'humeur meilleure et plus poli.

Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses dents:

– Charmant! charmant… tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse Royale pour faire ainsi les choses… Ah! je suis bien content d'avoir vu tout cela!.. bien content!.. bien content!..

A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie avait pris place autour de la table abandonnée par nos joueurs. Ceux-ci étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés.

L'un d'eux dit:

– Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.

– Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la cour aux Ris…

– Et le régent n'est pas abordable!

– Machault est aux cent coups!

– M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot.

Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent aussitôt la voix.

– Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le pressentiment.

– Demandez au sorcier, fit Nocé en riant.

Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.

– Positivement, dit-il, – quelque chose… mais quoi?

Il essuya son binocle avec soin.

– Positivement, positivement, reprit-il; – quelque chose… quelque chose de fort inattendu… Eh! eh! eh!.. s'interrompit-il en donnant à sa voix stridente et grêle un accent tout particulier de mystère; – je sors d'un endroit chaud… très-chaud… le froid me saisit… permettez-moi d'entrer là dedans, messieurs, je vous serai obligé…

Il eut un petit frisson.

Nos joueurs s'écartèrent.

Tous les yeux étaient fixés sur le bossu.

Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts. – Quand il aperçut le groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il secoua la tête d'un air content et dit:

– Oui, oui… il y a quelque chose… le régent est soucieux… la garde est doublée… mais personne ne sait ce qu'il y a… M. le duc de Tresmes ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris… M. de Machault ne le sait pas, lui qui est lieutenant de police… le savez-vous, M. de Rohan-Chabot?.. le savez-vous, M. de la Ferté-Senneterre?.. – Et vous, messieurs, s'interrompit-il en se retournant vers nos seigneurs, qui reculèrent instinctivement; le savez-vous?

Nul ne répondit. – MM. de Rohan-Chabot et de la Ferté-Senneterre ôtèrent leurs masques. – On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un inconnu à montrer son visage.

Le bossu, riant et saluant, leur dit:

– Messieurs, cela ne servirait à rien… vous ne m'avez jamais vu…

– M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle, – connaissez-vous cet original?

– Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye, – c'est un singulier olibrius.

– Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu, – pour deviner ce qu'il y a… ce serait du temps perdu… il ne s'agit point des choses qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes pensées… il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos prudentes appréhensions, mes dignes messieurs…

Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la table.

– Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire… il ne s'agit ni des menées de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes humeurs du parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law appelle son système… non, non… et cependant, le régent est soucieux… et cependant, on a doublé la garde.

– Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda M. de Rohan-Chabot avec un mouvement d'impatience.

Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s'inclina sur sa poitrine. Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire sec:

– Croyez-vous aux revenants?.. demanda-t-il.

Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu. Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté, là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses; on sait dans quel corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre il s'introduit quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés.

Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques causeries, à deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même les esprits forts, ces spadassins de la pensée.

Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce mot revenant. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa gaieté donnait le frisson.

Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre envoyait de loin.

– Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?.. Personne, à midi, dans la rue… tout le monde, à minuit au fond de l'alcôve solitaire, quand la veilleuse s'est éteinte par hasard… Il y a une fleur qui s'ouvre au regard des étoiles… la conscience est une belle-de-nuit… Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.

– Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? prononça M. de Rohan-Chabot qui se leva.

Le cercle s'était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.

– Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un que l'autre; trêve de compliments… hé hé! ceci, voyez-vous, est une affaire de l'autre monde… un mort qui soulève la pierre de sa tombe… après vingt années, monsieur le duc…

Il s'interrompit pour grommeler en ricanant:

– Est-ce qu'on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt années?..

– Mais que veut-il dire? s'écria Chaverny.

– Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme; ce fut l'année de votre naissance… vous êtes trop jeune… je parle à ceux qui ont des cheveux gris.

Et changeant tout à coup de ton, il ajouta:

– C'était un galant seigneur… c'était un noble prince… jeune, brave, opulent, heureux, bien-aimé… visage d'archange, taille de héros… il avait tout… tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde!..

– Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.

Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule et dit doucement:

– Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois, et qu'il y a des fêtes sans lendemain…

Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main et vint tout auprès de la table.

– Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de terre, s'il n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son genou…

Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole lui manqua.

– A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de lui… à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse… à vous, M. le duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de Senneterre… à vous, M. de la Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir oublié le bon coup d'épée…

– Nevers! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers!

Le bossu se découvrit et prononça lentement:

– Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696!

– Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on dit… murmura M. de la Vauguyon.

– Dans un guet-apens, ajouta la Ferté.

– On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis de Caylus-Tarrides, père de madame la princesse de Gonzague.

Parmi les jeunes gens:

– Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles.

– Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.

Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse et profonde:

– Assassiné lâchement… par derrière… dans un guet-apens… tout cela est vrai… mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides…

– Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts.

La fantaisie du petit homme noir n'était pas de répondre.

Il poursuivit d'un ton railleur et léger, sous lequel perçait l'amertume:

– Cela fit du bruit, messieurs!.. Ah! peste! cela fit grand bruit!.. On ne parla que de cela pendant toute une semaine… La semaine d'après, on en parla un peu moins… au bout du mois, ceux qui prononçaient encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise…

– Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible…

– Oui, oui… je sais… Son Altesse Royale était un des trois Philippe… Son Altesse Royale voulut venger son meilleur ami… mais le moyen?.. Le château de Caylus est au bout du monde… la nuit du 24 novembre garda son secret… Il va sans dire que M. le prince de Gonzague… – N'y a-t-il point ici, s'interrompit le petit homme noir, un digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles?

Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu décontenancé.

– J'allais ajouter, reprit le bossu: il va sans dire que M. le prince de Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et terre pour venger son ami… Mais tout fut inutile… nul indice!.. nulle preuve!.. Bon gré mal gré, il fallut s'en remettre au temps, c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable!..

Peyrolles n'avait plus qu'une pensée: s'esquiver pour aller prévenir Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace dans sa trahison.

Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre, éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle.

Le bossu avait raison. La cour n'a point de mémoire. Les morts de vingt années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinité dont deux membres étaient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague.

Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis hier.

Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame mystérieux et lointain, il avait succès complet.

– Eh! eh! fit-il en jetant à la ronde un coup d'œil rapide et perçant; eh! eh!.. s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller… je sais des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource… Eh! eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal… le Ciel a des yeux encore meilleurs que ceux de la police… le ciel est patient… il a le temps… il tarde parfois… des jours se passent, des mois, des années… mais quand l'heure est venue…

Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement.

L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût été dirigée contre tout le monde à la fois.

Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument: Peyrolles.

Tous les autres frémissaient.

L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je ne sais quelle oppression pénible.

Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne mystérieuse qui les attachait au maître? Devinaient-ils que l'épée de Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague lui-même?

On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.

– Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que ce soit tôt ou tard… un homme… un messager du tombeau… un fantôme sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgré lui parfois, la mission fatale… S'il est fort, il frappe… s'il est faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du glaive, il se glisse, il rampe, il va… jusqu'à ce qu'il arrive à mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout bas ou tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des nuages le nom révélé du meurtrier.

Il y eut un grand et solennel silence.

– Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot.

– Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles.

Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une voix saccadée qu'il poursuivit:

– Si vous le connaissez?.. Qu'importe!.. qu'êtes-vous?.. que pouvez-vous?.. Le nom de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de tonnerre… Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est assis… Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages… «Altesse! l'assassin est là!..» et le vengeur a tressailli… «Altesse, dans cette foule dorée, l'assassin!..» et le vengeur a ouvert les yeux, regardant la foule qui passait sous sa fenêtre… «Altesse! hier à votre table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin s'assoira!» et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses convives… «Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous tend sa main sanglante…» et le vengeur s'est levé en disant: «Par le Dieu vivant, justice sera faite!»




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