Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires
Arnould Galopin




Arnould Galopin

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires





PREMIÈRE PARTIE





I

OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL VA LIRE N'A PAS ÉTÉ IMAGINÉ A PLAISIR


Croyez-vous au Merveilleux?

On a déjà tant dit, écrit, argumenté sur la question qu'il semble que le sujet soit épuisé.

Et pourtant, non!.. Epuiser un sujet c'est le connaître à fond, et qui peut se flatter d'avoir approfondi l'Inconnu?

Pour moi, je crois au Merveilleux. Qu'on l'appelle comme on voudra, il n'y a point d'effet sans cause… Or, j'ai vu l'effet, qu'importe si la cause doit être provisoirement classée sous ce vocable imprécis.

Je demande donc à ceux qui sont de mon avis de me suivre, non pas dans le dédale obscur de raisonnements abstraits, mais tout simplement dans les galeries du musée du Louvre.

D'ailleurs, je n'y force personne.

Donc, nous voici dans la longue enfilade des salles. Je tiens à vous prévenir qu'il y fait aussi noir que dans la cervelle du plus fumeux des philosophes.

Jusque-là, rien d'étrange. C'est la nuit, voilà tout. Les échos soulevés par les pas sur le parquet se prolongent à l'infini.

Pour m'en tenir à ma comparaison avec ce qui touche au domaine de la pensée, je dirai que ces échos ressemblent au «martèlement» d'une idée obsédante, comme on en a dans les états de demi-rêve.

Les hautes fenêtres reçoivent, de l'extérieur, la lumière blafarde et fausse des candélabres électriques.

Çà et là, percent des lueurs… Ce sont, aperçues dans un rayon oblique, les dorures du lambris.

Le jour, c'est à peine si on les remarque – tant est grande leur profusion – mais la nuit, ces rares éclats incertains ont quelque chose d'inquiétant, comme des yeux qui veillent dans l'ombre.

Ailleurs, c'est le mystère, le silence, rien!

La nuit où je notai ces impressions était celle de Noël.

Les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois annonçaient la messe de minuit et leur son pénétrait, assourdi, dans les galeries sombres, aussi atone que la clarté lointaine des réverbères.

Deux gardiens poursuivant leur ronde nocturne venaient de s'engager dans la salle des Antiquités Egyptiennes. L'un portait une lanterne sourde. Précisons! Il importe de ne rien laisser dans le vague, que ce qui demeure inexplicable.

Le premier s'appelait Bartissol et était du Midi… Il seyait au second, qui était Bas-Breton, de se nommer Logarec.

– Entends, dit Bartissol! Voilà la messe qui sonne… Y en a qui vont réveillonner et bambocher toute la nuit… Qu'est-ce que ça te dit à toi, vieux?

– A moi?.. rien, fit Logarec rêveur.

– Eh bien, à moi, ça me dit qu'on n'est pas de ceux-là, de ceux qui font la fête!..

– Ah bien sûr!

– Tiens! voilà notre réveillon à nous.

Et le Méridional, d'un geste rageur, déposa lourdement sa lanterne sur le sarcophage de la reine Tia.

Ils s'arrêtèrent et s'adossèrent à la clôture placée devant les collections.

Le Breton renversa son bicorne sur sa nuque, croisa les bras et se mit à suivre, en face de lui, les jeux de la lumière bleuâtre sur les glaces de la fenêtre.

Là-bas, loin, sur la place, à l'origine de cette lumière, il suffit du passage d'une phalène, d'un insecte gros comme un rien, pour qu'ici, sur les vitres, ce soit une fantasmagorie énorme, aux larges ailes de vampire.

On supposera peut-être que je prépare mon atmosphère? Non pas!.. Que les sceptiques tentent l'expérience! Je crois plutôt, en certaines circonstances, à la collaboration secrète de phénomènes bizarres mus par un agent insaisissable, et provoquant l'événement qu'aucune des lois établies ne saurait expliquer.

C'est précisément en cela que consiste le Merveilleux.

Je ne dis rien d'autre que ce qui fut: un gardien du Louvre, qui se trouvait être Breton, regardait se jouer la lumière électrique sur les glaces d'une fenêtre de la salle des sarcophages.

Et ce gardien disait:

– Sais-tu, Bartissol, à quoi je songe?.. aux nuits de Noël de chez nous. Elles étaient bleues comme celle-ci, à cause du clair de lune sur la neige, mais il y avait plus de neige dans ce temps-là qu'aujourd'hui… ou bien c'est le pays qui n'est pas le même… On allait en bande à la messe de minuit, et puis on revenait gelé, transi et bien content de trouver une bonne bûche qui pétillait dans l'âtre. Alors… on réveillonnait avec des crêpes, du boudin, et les anciens racontaient des histoires.

– Ah oui! fit Bartissol, les vieux en ont toujours de bonnes.

– La plupart du temps, reprit le Breton, c'étaient des contes qui font peur… Nous… les gosses, on dormait à moitié, mais on se réveillait toujours dès qu'on parlait du Korrigan.

– Hé! railla Bartissol, qu'est-ce que c'est que ça, le Korrigan?

– C'est comme qui dirait une sorte de loup-garou…

– En as-tu vu?

– Moi… non, mais il y a des gens qui en ont vu.

– Et à quoi cela ressemble-t-il?.. à une bête?

– Non… Ce serait plutôt un homme… certains croient que c'est un damné… un mort qui revient, comprends-tu?

– Eh bien! vous êtes gais là-bas, en Bretagne… Chez nous, à Pézenas, on réveillonne aussi, mais on chante et on boit, Bou Diou! et les garçons dansent avec les filles… ça, c'est s'amuser, quoi!.. Enfin, bref, quelle figure a-t-il, ton Korrigan?

– Cela dépend… Quelquefois, on ne voit que deux yeux…

– Hein?.. deux yeux, sans corps?

– Il paraît… Deux yeux qui brillent dans la nuit et qui se mettent à vous poursuivre… D'autres fois, cela vous saisit brusquement par derrière… vous renverse, et il y a des malheureux que l'on a trouvés morts, la figure déchirée… le ventre ouvert…

– Brrr!..

L'homme du Midi tortilla sa longue moustache d'un geste vainqueur d'ancien dragon et se mit à rire doucement. Il n'était pas de ceux qui croient aux Korrigans ni aux contes de bonne femme.

Le petit Logarec, ancien quartier-maître de la flotte, se réservait et n'en pensait pas moins.

Cependant, les deux gardiens tombèrent d'accord sur ce point qu'il était abusif, à l'heure où tous les vivants s'amusent, de condamner deux fonctionnaires à garder trois ou quatre personnages, défunts depuis des siècles.

– Que l'on veille sur les diamants, dit Bartissol, je comprends; sur les tableaux, passe encore, mais supposer que quelqu'un aura jamais l'idée d'enlever une vieille dame comme cette reine-là…

– Des fois… répliqua Logarec.

– Et que veux-tu qu'on en fasse?

– Toi ou moi, rien, pardi! mais un savant, un collectionneur! ces gens-là n'ont pas des idées comme tout le monde… Avoue que c'est drôle tout de même, ces antiquités… Je trouve que ça vous a quelque chose d'impressionnant…

Et, tout en parlant, Logarec, rêveur, contemplait la glace qui recouvrait le sarcophage dans lequel était enfermée la pauvre reine Tia.

La tête et le haut du buste de la momie étaient dégagés des bandelettes, ainsi que ses mains, ramenées sous le menton. Ce masque de mort sévère, de couleur sombre, aux traits profondément accentués, paraissait de bronze. On l'eût pu prendre pour une figure sculptée en haut-relief, n'eût été une sorte d'humidité persistante entre les deux bords des paupières.

Le gros œil de cyclope de la lanterne sourde posée sur la glace éclairait le visage en dessous et rebroussait de bas en haut toutes les ombres.

Attiré, malgré lui, Bartissol regardait aussi.

– Non, vois-tu, fit Logarec, tu diras ce que tu voudras, mais ces morts-là ne sont pas comme les autres… Te figures-tu bien ce que nous serons, toi et moi, cinq ans seulement après qu'on nous aura enterrés?..

– En voilà des idées… non, mais t'es pas un peu «marteau», mon pauvre Logarec?

Bartissol avait la voix puissante et, dans le grand vide des hautes salles, les échos de cette voix répercutée par les caissons résonnaient étrangement.

Il s'en aperçut, sans doute, car il continua, baissant le ton:

– Satané «nigousse»! va! Il finirait par vous donner la tremblote.

Puis haussant les épaules:

– Ces Bretons! tous superstitieux comme des vieilles femmes.

Et, pour se donner une contenance, le Méridional, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître, repoussa de dépit la lanterne qui glissa sur la glace du sarcophage.

Les ombres se déplacèrent violemment, bouleversant les traits de la momie et, subitement, le visage de la reine Tia changea d'expression.

Bartissol tourna le dos.

Quant à Logarec, il coulait un regard furtif vers ce masque mystérieux qui l'attirait étrangement.

Tout à coup, il tressaillit.

– Qu'as-tu donc? demanda Bartissol en faisant lui-même un mouvement involontaire.

– Moi… rien… répondit Logarec.

Le Méridional fit claquer ses doigts.

– C'est toutes tes histoires aussi… Secouons-nous. Bon Dieu… Tiens, entends-tu comme on chante dans la rue… A Pézenas, on est gai comme cela… pas de fête sans chansons. Crier à pleine gorge, voilà qui vous chasse les idées noires… mais on n'en a pas chez nous. Aussi, on chante toujours… Je me rappelle, l'année où j'ai tiré au sort…

Brusquement, Bartissol se sentit saisir par le bras.

Logarec fixait sur lui deux yeux agrandis par la peur.

– Tu as entendu?.. souffla-t-il.

– Quoi?.. les «réveillonneurs» qui chantent?

– Non… là… je ne sais pas… Quelque chose a craqué!..

– Bah!.. c'est une lame de parquet…

– Je ne crois pas… c'était comme qui dirait dans l'air…

– Tu ne vas pas croire que c'est le Korrigan… je suppose…

– Ne ris pas, Bartissol, je te dis que quelque chose a craqué…

– Eh oui… c'est le parquet… parbleu!

– Non… Cela sonnait le creux…

– Le creux!.. le creux!.. tu ferais devenir les gens fous, ma parole… Tu sais pourtant bien que le parquet est mauvais, qu'il y a un tas de lames qui fléchissent… même qu'on a déjà fait trente-six enquêtes pour le réparer… mais avec l'administration!..

– Tu crois? interrogea Logarec anxieux…

– Quand je te le dis… tiens, prends la lanterne, tu vas voir… je vais te montrer l'endroit où…

Bartissol n'acheva pas…

Un craquement bien distinct cette fois, sonore, indéniable, venait de se faire entendre et, comme l'avait dit le Breton, il paraissait s'être produit en l'air, à hauteur d'homme.

– Hein? balbutia Logarec, tu vois bien que ce n'est pas le parquet?..

– Ça vient des portes, alors, jeta Bartissol en se hâtant vers la sortie.

Logarec, tenant en main la lanterne sourde, rejoignit son compagnon.

Ils examinèrent successivement les deux portes de dégagement, placées vis-à-vis l'une de l'autre.

Elles étaient d'ailleurs fermées.

– Ça a pu craquer tout de même, hasarda Bartissol.

– Ici, peut-être…

Et Logarec désignait la grande vitrine qui fait face aux fenêtres.

Ils s'approchèrent.

Le rayon projeté par la lanterne sourde fit scintiller les dorures d'un autre sarcophage vide, celui-là, et placé debout à gauche de la baie.

A l'instant même où la projection mettait en lumière l'effigie du personnage égyptien qui avait été enseveli dans cette haute boîte, un nouveau craquement retentit… Et celui-là sonnait le creux… il provenait sûrement du sarcophage!..

Les deux gardiens s'arrêtèrent et, d'un même mouvement, se montrèrent le couvercle sommé d'une face grimaçante et surchargé de lamelles d'or.

Le sourire figé du Pharaon semblait rivé sur eux!

Puis, ce sourire s'effaça… les yeux d'émail brillèrent et parurent glisser comme des yeux vivants qui suivent la fuite d'une image…

C'était maintenant un grincement continu… la figure virait à gauche d'une seule pièce…

Et les gardiens n'avaient conscience que d'une chose… c'est que le sarcophage allait s'ouvrir!..

De son mouvement lent et régulier, le couvercle continuait de tourner.

Cela ne dut pas en réalité durer plus de quelques secondes, mais, dans l'état de surexcitation où se trouvaient les deux témoins de cet effarant spectacle, ces secondes-là valaient une éternité.

J'ai déjà expliqué que le sarcophage était placé debout sur le côté gauche de la porte vitrée qui fait communiquer les deux salles…

D'ailleurs tous les visiteurs du Louvre qui ont traversé ces galeries avant leur réinstallation, se rappellent certainement cette gaine oblongue, habillée de haut en bas de signes polychromes et terminée par une effigie de roi mort qui vous regarde de façon inquiétante. Pour peu qu'ils veuillent prendre, à cette heure nocturne, la place de mes deux gardiens, ils conviendront sans peine du tragique de la situation.

Logarec n'avait pas lâché la lanterne, et le tremblement qui agitait son bras faisait courir sur le mur, au-dessus du sarcophage, à sa droite, à sa gauche, des ombres fantastiques…

Un heurt sourd!..

Le couvercle venait de se rabattre sur le chambranle de la porte vitrée…

Les deux gardiens comprirent, plutôt qu'ils ne le virent, que la cavité de la bière béait devant eux.

La lumière, dans les mains de Logarec, dansait de façon désordonnée et à cette lueur incertaine et mouvante, ils distinguaient dans la boîte funèbre une vague forme humaine, toute droite, et qui bougeait.

Un bras noir se dressa soudain et, aussitôt, une silhouette démesurée se profila sur la muraille.

Alors, ils n'y tinrent plus… Le Breton laissa choir sa lanterne et tous deux prirent la fuite avec le sentiment très net que le Ramsès au grand bras tendu les poursuivait.

Dans sa chute, la lumière s'était éteinte… En revanche, la clarté de la lune entrait maintenant à flots par les fenêtres et étendait, de distance en distance, de grands rectangles blancs régulièrement coupés de croisillons noirs.

Et tandis que se multipliaient, se heurtaient, au profond des ténèbres, les échos soulevés par les pas précipités des fugitifs, dans le pâle rayon lunaire, un homme avançait sans bruit…




II

L'ALERTE


Logarec et Bartissol traversèrent en courant la salle où grimacent dans les vitrines les innombrables divinités égyptiennes, la salle des Colonnes, la salle des Bijoux Anciens… Ils franchirent la Rotonde d'Apollon et se jetèrent comme des fous dans l'escalier que domine la Victoire de Samothrace.

Là, Logarec osa se retourner.

Rien!..

Rien que les immenses ailes éployées de la colossale déesse décapitée.

Bartissol se devait de paraître audacieux jusqu'au bout.

– Il faut prévenir le chef, dit-il résolument.

– Vas-y… toi… fit Logarec…

– Non… suis-moi… il nous croira mieux si nous sommes deux.

Logarec se rendit d'autant plus volontiers à cette excellente raison que ce vaste escalier sonore et vide le glaçait d'épouvante.

Ils montèrent.

Quelques minutes après, trois hommes arrivaient devant la Victoire de Samothrace, puis grimpaient les marches qui précèdent la Rotonde d'Apollon.

– C'est là, chef, indiqua Logarec en tendant une main qui tremblait dans la direction des salles obscures.

Ils allaient poser le pied sur le seuil de la première galerie, lorsqu'un autre veilleur, affolé, fit soudain irruption en bousculant le gardien-chef qui fut projeté contre le mur.

– Quoi?.. qu'est-ce qu'il y a encore? s'écria une grosse voix enrouée.

Logarec et Bartissol se tenaient prudemment l'un derrière l'autre.

L'homme, bouche bée, regardait son chef sans parvenir à articuler un mot.

– Expliquez-vous à la fin, ordonna le supérieur… Vous avez vu quelqu'un?..

– Eux… chef, bredouilla le veilleur… en désignant Logarec et Bartissol… Je les ai aperçus… ils couraient… et puis, derrière eux, un moment après… quelque chose est apparu… on aurait dit un homme, mais je ne suis pas bien sûr… cela ne faisait pas de bruit… on aurait juré…

– Où étiez-vous?

– Là, dans la salle des Bijoux Anciens…

– Et ce… que vous avez vu, venait d'où?

– De là-bas, répondit le veilleur, en montrant l'enfilade des salles…

– Mais, il fallait appeler, couper la retraite à cet homme, si homme il y a… où est-il allé?

Le fonctionnaire eut un geste vague…

– Je crois qu'il est descendu, dit-il.

– Alors, les veilleurs d'en bas l'auront vu sortir… qu'on aille les chercher… ou plutôt non… je vais les faire monter.

Et il appela:

– Heurtebize!.. Papillon!..

Deux gardiens somnolents montèrent pesamment l'escalier. Ils n'avaient rien vu et considéraient, ahuris, un peu narquois, ce groupe de quatre hommes dont trois étaient livides.

– Alors, par ici, s'écria le chef en se frappant le front…

Il fit quelques pas et, s'arrêtant devant la porte d'Apollon, il dit à Bartissol:

– Allez me chercher Caraton.

Celui-ci arriva bientôt. C'était le préposé à la garde des Diamants de la Couronne.

– Vous savez bien quelque chose? lui demanda le chef.

– Je sais qu'il y a alerte, mais j'ignore de quoi il s'agit.

– Alors vous n'avez rien vu?

– Rien, chef.

– Mais enfin, s'écria le gradé, cet homme n'a pourtant pas pu s'envoler?..

– C'est que ce n'était pas un homme, murmura Logarec… du moins, un homme vivant…

– Qu'est-ce que vous me chantez là? espèce de serin.

– Demandez à Bartissol, chef.

– C'est sorti d'un sarcophage, affirma le Méridional.

– Ah! pour le coup, c'est trop fort…

– Oui… le sarcophage s'est ouvert, ça… je l'ai vu… je ne rêvais pas…

Le chef haussa les épaules, puis il dit brusquement:

– C'est bien… allons voir… suivez-moi tous et attention, hein? que l'on referme les portes, après que nous serons passés.

Logarec, Bartissol, leur camarade de la salle des Bijoux Anciens, les deux gardiens du grand escalier et celui de la galerie d'Apollon, emboîtèrent le pas à leur supérieur.

On arriva dans la salle où avait eu lieu la scène fantastique, cause de tout ce branle-bas.

Les deux gardiens, témoins de l'étrange aventure, poussèrent une exclamation en désignant le sarcophage placé à gauche de la porte vitrée… Le couvercle s'était refermé et la figure noire du Ramsès fixait sur la petite troupe son immuable sourire énigmatique.

– Il était ouvert, pourtant, haleta Logarec…

– Quoi? fit le chef?.. ce sarcophage?

– Oui, chef, il s'est ouvert devant nous.

Le supérieur incrédule fit pivoter le couvercle…

– Vous voyez, il n'y a rien, dit-il.

– C'est que la momie s'en est allée, alors.

– La momie?.. quelle momie? vous savez bien que ce sarcophage-là est toujours vide…

– Pourtant… la forme que nous avons vue…

– Moi aussi, j'ai vu quelque chose, intervint le gardien de la salle des Bijoux Anciens.

– Eh! parbleu oui, fit le chef, vous avez vu passer ces deux poltrons-là…

– Oui, mais derrière eux…

– Derrière eux?.. vous avez aperçu leur ombre au clair de lune… C'est stupide… toute cette histoire ne tient pas debout… que chacun retourne à son poste et que cela soit fini.

Les gardiens se dispersèrent; on rouvrit les portes et les veilleurs allèrent reprendre leur faction.

Le gardien-chef venait de s'engager dans l'escalier qui conduit à son logement, situé sous les combles, lorsqu'un cri le cloua au sol.

Au même instant, il vit une masse débouler à ses pieds, trébucher et se retenir au mur. Un bicorne roula sur les marches de l'escalier.

Le chef reconnut le gardien des Diamants de la Couronne.

– Parlez, qu'y a-t-il, mais parlez donc, animal!

Le pauvre garçon ne parvenait qu'à proférer un son rauque qui sortait de sa gorge, continûment:

– O… ô… ô… oh!

Et son doigt tendu montrait la galerie d'Apollon…

Interloqué, le gardien-chef vint à ce malheureux qui tremblait et le secoua rudement par les épaules.

– Mais parlez donc, s'écria-t-il, qu'est-ce qu'il y a?.. qu'avez-vous vu?

L'autre regardait le supérieur de ses grands yeux hagards… ses lèvres remuaient, mais il n'en sortait que des sons inintelligibles!..

A la fin, cependant, des mots se précisèrent:

– Il y a… il y a… balbutia-t-il.

– Quoi donc?.. bon Dieu!

– Il y a… chef… qu'on a volé…

– On a volé!.. Qu'est-ce qu'on a volé?

– Le… le… «Régent», chef… oui… le… Régent!..

Et le gardien s'effondra sous le poids de cet aveu.

La face déjà congestionnée du chef devint pourpre… la surprise, l'émotion, la colère le suffoquaient.

Il se mit à crier à tue-tête:

– Vous êtes fou!.. volé!.. volé!.. le Régent!.. vous êtes fou!.. fou, vous dis-je.

Mais tout en se rassurant de la sorte, il n'en prenait pas moins le subalterne par le bras, le poussait devant lui, et, son falot dans la main droite, se ruait vers la galerie d'Apollon.

Alors, le malheureux gardien montra la vitrine où sont exposés les Diamants de la Couronne:

– Là!.. là!.. fit-il.

Il n'en dit pas davantage, mais le spectacle qui se présentait en ce moment aux yeux du supérieur en disait plus long que tous les commentaires.

Il rugit, serra les poings:

– Ah! vingt Dieux de vingt Dieux!.. les misérables!..

Un rectangle, juste assez grand pour livrer passage à une main, était nettement découpé dans la glace de la vitrine. Le morceau enlevé était posé tout à côté; un petit amas de mastic où se voyaient encore des empreintes de doigts, occupait le milieu de ce carré de verre. Et, à la hauteur de l'ouverture béante, le fin support d'argent sur lequel le célèbre joyau se présentait naguère, libre de tout contact, en pleine lumière, ce support se courbait à sa place habituelle comme un point d'interrogation, tendant ironiquement sa griffe vide!

C'était fou, en effet, invraisemblable, inadmissible!..

Et pourtant, le fait était là…

On avait volé le Régent, en plein musée du Louvre, à la barbe de son gardien!




III

QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE


Oui, on avait volé le Régent!

Et j'en puis ici fournir la certitude avec quelques preuves à l'appui, puisque le voleur… c'était Moi!

Bien qu'assez réservé de ma nature, j'estime que le moment est peut-être venu de me présenter.

Je me nomme George-Edgar Pipe, sujet anglais, cambrioleur professionnel, et jouissant, en la matière, de quelque autorité. Certes, mon nom n'a point d'éclat; il n'a figuré sur aucune manchette de journal, bien que mes «exploits» aient, durant cinq années, défrayé les chroniques des Deux-Mondes.

La raison de cette obscurité?.. elle est bien simple; jamais je ne me suis laissé prendre.

Le cas me paraît assez exceptionnel pour que j'en fasse ici mention; il explique, au surplus, comment, si mes actions sont devenues célèbres, mon nom est demeuré parfaitement ignoré.

Je ne taxerai pas à ce propos le Destin d'injustice, à l'exemple de certains auteurs de mémoires. Cette obscurité me plaît… Je suis modeste.

Toutefois, l'heure est venue de sortir de ma tour d'ivoire, d'abord parce que, retiré des affaires, j'ai désormais quelques loisirs et, ensuite, parce que la prescription m'est acquise et que ma liberté n'aura pas à souffrir des aveux que je pourrai faire.

Donc, on s'est beaucoup occupé de moi sans me nommer jamais. Néanmoins, mes «exploits» offrent tous un trait caractéristique auquel il est aise de les reconnaître.

Ce trait est justement leur anonymat.

Tous les grands vols, cambriolages et autres coups d'audace dont l'auteur est demeuré inconnu, tous ceux-là sont de moi.

Je peux bien le dire aujourd'hui, puisque la justice ne me fera plus l'honneur de s'occuper de mon humble personne.

Je me ferai cependant un devoir d'exposer par le détail mes façons de procéder.

Cette relation sera, je l'espère, de grand enseignement, car ne s'improvise pas cambrioleur qui en a fantaisie.

C'est mieux qu'un métier, c'est un sacerdoce. Ses fidèles sont de grands méconnus. Le cambrioleur n'est-il point, comme l'a si bien dit Stevenson, le seul aventurier qui nous reste ici-bas?.. Songez donc à la lutte incessante qu'il livre, un contre tous, seul contre la société civilisée tout entière. Et le courage donc? Avouez qu'il en faut une jolie dose pour s'introduire la nuit dans une maison, crocheter une serrure, forcer une porte sans savoir ce que l'on trouvera derrière… Ah! on paye souvent bien cher, vous pouvez me croire, les quelques bénéfices que l'on retire de telles expéditions.

La suite de ce récit me donnera raison ou tort, mais j'ai conscience d'accomplir une œuvre de justice en réhabilitant un art que trop de maladroits ont compromis et que l'aveuglement des masses a taxé stupidement d'infamie.

Mais, m'objectera-t-on, pourquoi vous, un sujet anglais, êtes-vous venu vous faire la main en France?

L'explication est des plus simples.

J'avais, depuis longtemps, formé le projet d'enlever, non point de ces objets de pacotille que tous les bourgeois ont chez eux, mais une pièce rare, unique, qui eût un nom, une histoire et représentât une fortune. Les pierreries célèbres, celles qu'ont portées les rois, me semblaient répondre à mon dessein.

Pour quelle raison, alors, suis-je venu en France?

Sans doute, nous avons des diamants, de célèbres diamants comme ceux de la couronne d'Angleterre, par exemple; mais, je le déclarerai tout net: ils sont mieux gardés que chez vous. La France apparaît aux étrangers comme un vrai pays de cocagne, et cela est particulièrement vrai pour les gentlemen qui s'adonnent au cambriolage.

Ici, point de ces promiscuités fâcheuses avec des surveillants d'éducation précaire… on n'est jamais obligé de se colleter avec des malappris… Tout vous est largement ouvert… On est chez soi… Il n'y a qu'à se baisser pour prendre, si le cœur vous en dit.

La France est, avant tout, le pays du savoir-vivre.

Autre motif: si l'on est pris – car il faut tout prévoir – si l'on est pris, cela devient sérieux en Angleterre et désobligeant au possible: dix ans de hard labour pour la moindre des peccadilles, autant dire la mort civile et naturelle par surcroît.

Inversement, que risque-t-on chez vous? Cinq ans, dix ans de villégiature qu'on n'aurait jamais songé à s'offrir; un voyage au long cours dans des régions clémentes, au climat sain et tempéré, sous des cieux toujours bleus, au milieu de décors féeriques.

On s'évade facilement de ces régions-là… et l'on peut, au retour, se refaire une situation. On a acquis de l'expérience et la considération qui entoure généralement les voyageurs.

Voilà pourquoi j'ai choisi la France… Résolu à commettre un vol qui en valût la peine, je décidai de m'emparer du Régent.

Pour mener mon projet à bien, je choisis le jour de Noël, qui est d'heureux augure en Angleterre et, dans l'après-midi du 24 décembre, je me mêlai aux nombreux curieux qui s'écrasaient dans les galeries du Louvre.

Après un examen attentif des locaux, mon plan fut vite arrêté; je devais attendre la nuit, sans trahir ma présence, dans les salles du musée même.

Cela m'évitait d'avoir recours au procédé de l'escalade et s'accordait mieux avec mon caractère qui ne désire qu'une chose: passer inaperçu.

Après avoir inspecté les diverses salles du Louvre, j'optai pour celle des Antiquités égyptiennes, où sont exposées les momies, salle assez peu fréquentée du public et, profitant d'un moment où il n'y avait personne, je me glissai rapidement dans une haute boîte, sorte de gaine oblongue qui – je m'en étais assuré quelques minutes auparavant – était vide et pouvait contenir un locataire de ma modeste corpulence.

Je ne sais s'il vous est arrivé d'habiter quelque temps dans l'intérieur d'un sarcophage… Ceux qui l'auront tenté me comprendront. A vrai dire, on y est très mal; on y respire à grand'peine, et cela sent affreusement le moisi.

Mais la situation s'aggrave lorsqu'on y doit rester des heures comme c'était mon cas.

La nuit vint; j'entendis fermer les portes… Les minutes s'écoulaient, lentes, lentes! et j'avais l'impression, à la longue, de revivre les millénaires qui nous séparent de la première dynastie.

J'étais fort indécis en somme… Comment sortirais-je de là? Je n'avais encore rien trouvé lorsque, vers minuit, j'entendis les gardiens pénétrer dans la salle. Ils s'arrêtèrent, se mirent à causer et, n'ayant rien de mieux à faire, j'écoutai.

On sait quels étaient leurs propos. La contemplation prolongée de la reine Tia, les considérations funèbres qui s'ensuivirent, la nuit, la solitude et le naturel superstitieux de l'un d'eux les mettaient dans un état d'infériorité certaine.

Ce me fut une inspiration. Plutôt que de compter sur le hasard qui pourrait bien ne point se manifester, je résolus de mettre à profit l'énervement de mes deux gêneurs et de frapper un grand coup.

C'est alors que je commençai à remuer doucement dans mon sarcophage.

L'effet fut prompt et rassurant… Les gardiens avaient peur… Ils n'étaient plus à craindre. Je graduai mes effets de terreur en souriant de leur épouvante… Alors, bien sûr de moi, je poussai l'audace jusqu'à m'évader de mon coffre, je ne dirai pas à leur nez, car ils fuyaient déjà à toutes jambes. J'étais libre de mes mouvements et seul dans cette salle tout à l'heure trop bien surveillée.

N'avais-je pas raison de proclamer plus haut ma foi dans l'influence que peut avoir le Merveilleux?

Cependant je n'étais pas au bout de mes peines. Il me fallait gagner la galerie d'Apollon, où je savais qu'était exposé le Régent, mais que je savais aussi spécialement gardée par un veilleur de nuit.

Je me lançai provisoirement sur les traces de mes deux nigauds, de ce pas subreptice et silencieux qui convient au fantôme d'un Pharaon.

Je vis bien, en traversant une salle, que mon apparition faisait quelque impression sur un gardien probablement dérangé dans son sommeil… L'alarme allait être donnée; je ne pouvais songer d'ailleurs à me risquer à l'aveuglette dans la galerie d'Apollon, et comme je venais d'arriver en haut de l'escalier de la Victoire, je m'aperçus que l'on avait là, fort à propos, reconstitué certain portique orné de deux cariatides provenant, je crois, des ruines de Delphes.

Ce détail a peu d'importance; ce qui en avait plus pour moi, c'est qu'on avait, au fond de ce portique, tendu un rideau à la grecque dans le dos des deux cariatides.

Je me cachai derrière ce rideau et attendis.

J'assistai dans cet incognito qui me sied au conciliabule d'un homme à grosse voix et de mes deux gardiens de la salle des Antiquités Egyptiennes, puis je compris que le veilleur des diamants était appelé et convié à se joindre à la ronde.

Alors je sortis doucement de ma cachette et revins à pas de loup vers la Rotonde.

Tout le monde était occupé à discuter dans la salle des momies.

Moi, le plus doucement possible, je gagnai la galerie d'Apollon… Elle était vide, comme je m'en doutais.

Vite, ma petite lampe de poche, mon diamant de vitrier! Les feux du Régent guident ma main à travers la vitrine… Zzz!.. Zzz!.. Zzz!.. Zzz!.. quatre coups de diamant en rectangle… Je colle un paquet de mastic sur la partie délimitée… Je tire à moi, la vitrine est ouverte!.. Je recueille le Régent, le mets dans mon gousset, puis j'ouvre sans bruit une fenêtre à laquelle j'attache la cordelette de soie qui ne me quitte jamais, et je me lance dans le vide.

Il était temps; des pas se rapprochaient.

Que l'on se figure, si l'on peut, la joie d'un heureux cambrioleur arrivant sans accroc, au pied du mur du Louvre, avec le Régent dans sa poche!..




IV

OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN


Je vois d'ici le lecteur sourire et je devine la pensée qui lui est venue à l'esprit.

Il se dit évidemment: «Quel être naïf que ce cambrioleur qui se figure pouvoir convertir en espèces un diamant connu de tous… Mais le premier marchand auquel il l'offrira le fera tout de suite arrêter, c'est certain.»

Non, ce n'est pas si certain que cela. Voyons, vous supposez bien qu'un homme de mon acabit, un professionnel du cambriolage ne se serait pas risqué à tenter un coup comme celui-là, s'il n'avait su d'avance où placer le «produit de son travail». Je ne suis plus un novice et la discrétion que j'observe en toutes choses m'a valu la confiance, je dirai plus, l'amitié de certain négociant d'Amsterdam qui s'entend, comme pas un, à tailler le diamant.

C'est à lui que je m'adresserai. Il partagera le Régent en plusieurs morceaux et le vendra ainsi au détail, en prélevant, comme il est juste, pour sa part, une sérieuse commission. Tout compte fait, il me reviendra de cette vente quelques petits millions que je saurai employer, je vous prie de le croire.

Edith, d'ailleurs, m'aidera de son mieux, car pour gaspiller l'argent, elle n'a pas sa pareille.

Puisque je viens de prononcer le nom d'Edith, je crois que je ne dois plus tarder à vous la présenter. Edith est ma maîtresse, une maîtresse ravissante, exquise, jolie, comme le sont les Anglaises quand elles se mettent à être jolies. Je l'ai connue à Ramsgate où j'étais allé me reposer un peu des fatigues du métier, il y a de cela un an, et j'avoue que, depuis notre première rencontre, elle a toujours fait preuve d'une fidélité vraiment exemplaire. De plus, et cela est aussi très appréciable, aucun nuage n'est venu ternir notre lune de miel.

Bien entendu, je n'ai jamais révélé ma profession à Edith, car les femmes, si parfaites qu'elles soient, ont toujours une tendance à trop bavarder et, bien que je m'honore de pratiquer le cambriolage, j'ai craint qu'elle n'éprouvât quelque répugnance pour cette sorte d'art que réprouve une morale trop étroite. Elle me croit, sinon riche, du moins fort à l'aise et ignore, la pauvre chatte, que les deux billets de mille francs qui se trouvent dans mon secrétaire constituent pour l'instant toute ma fortune.

C'est, vous le devinez, à Edith que je songeais en regagnant pédestrement mon domicile, là-haut, sur la butte Montmartre.

La période de morte-saison que je venais de traverser ne m'avait pas permis de m'installer, comme je le souhaitais, dans un quartier aristocratique, mais bientôt ce désir se trouverait exaucé, grâce au Régent, et George-Edgar Pipe, au lieu d'habiter un petit logement meublé de deux cents francs par mois, aurait son hôtel à lui, ses domestiques, son auto.

Alors, les gens qui aujourd'hui le regardaient avec mépris, ambitionneraient l'honneur de lui être présentés, car à Paris, comme à Londres, cela est un fait constant, on ne s'inquiète guère de savoir comment les gens se sont enrichis. Les moyens employés pour parvenir importent peu, c'est le résultat qui est tout.

Or, le «résultat», je l'avais là, dans la poche de mon gilet, sous la forme d'un petit polyèdre que je palpais amoureusement, de temps à autre, entre le pouce et l'index.

Au moment où j'arrivais devant ma porte, une crainte me saisit. Depuis que je vivais avec Edith, c'était la première fois que je découchais…

Comment allait-elle prendre la chose?

Bah! me dis-je, je trouverai bien un prétexte pour m'excuser… Et tout en montant l'escalier, je préparais ma défense, mais, chose curieuse, moi qui d'ordinaire ne manque pas d'imagination, j'avais beau me torturer la cervelle, je ne trouvais rien… mais là, absolument rien.

En désespoir de cause, je me résolus à invoquer l'excuse de l'attaque nocturne… Cela réussit toujours et a l'avantage d'exciter terriblement les nerfs des femmes… C'est cela… Je dirais que l'on m'avait attaqué, que fort heureusement des agents étaient accourus à mon appel, que l'on avait arrêté mes agresseurs, et que j'avais dû aller au poste pour y décliner mes nom et qualité, subir la confrontation de rigueur et signer une plainte en bonne et due forme…

Edith, à n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre… Peut-être ferait-elle un peu la moue, mais j'ai un moyen infaillible pour dérider mon adorable maîtresse et la rendre plus aimante que jamais.

J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris la porte et la refermai sans bruit, puis, après m'être débarrassé dans le vestibule de mon chapeau et de mon pardessus, je me dirigeai vers la chambre d'Edith – la nôtre par conséquent, car vous supposez bien que nous ne faisions pas lit à part. D'ordinaire, une petite lampe d'albâtre brûlait, toute la nuit, sur la cheminée, aussi fus-je assez surpris de trouver la pièce obscure… J'avançai de quelques pas, cherchai en tâtonnant le commutateur. Une clarté brusque jaillit et je constatai, avec une émotion que l'on s'imagine sans peine, que le lit était vide.

Edith, elle aussi, avait découché!

Je ne pus croire, tout d'abord, à une telle audace de sa part. Edith était plutôt d'une nature timide et il me semblait impossible qu'elle eût pris, en ne me voyant pas rentrer, une si brutale décision. Sans doute était-elle allée à ma rencontre… et je la verrais bientôt reparaître… Peut-être aussi, comme elle était très peureuse, s'était-elle réfugiée chez une voisine qui habitait sur le même palier et nous rendait, de temps à autre, quelques menus services.

J'errais dans la chambre, comme une âme en peine, inquiet et furieux tout à la fois, quand un billet placé sur la table de nuit frappa mes regards. Je m'approchai vivement, m'emparai de ce papier et ne pus retenir un cri de rage.

Edith était partie… elle avait, c'est le cas de le dire, filé à l'anglaise!



«Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris ne me vaut rien et je sens bien que je ne m'habituerai jamais à la vie française… Excusez-moi de vous quitter si brusquement, mais je ne pouvais plus y tenir… J'ai ce que nous appelons là-bas le homesickness[1 - Mal du pays.] et j'ai besoin de me retremper un peu dans l'atmosphère du Strand et de Piccadilly. J'ose espérer que vous vous consolerez vite, et que vous m'excuserez aussi de vous avoir «emprunté» quelque argent pour couvrir mes frais de voyage et me permettre de vivre tranquille, en attendant que je trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui étaient dans le secrétaire et je vous les renverrai peut-être un jour. Dans le cas où vous déménageriez, prévenez-moi poste restante, bureau de Charing Cross. Je ne vous dis pas adieu, Edgar, car j'espère bien vous revoir. Je vous aime encore, croyez-le, mais décidément, je m'ennuyais trop à Paris…»


Bien que je sois, depuis longtemps, cuirassé contre les coups du sort, j'avoue que celui-là me sembla plutôt dur et que, dans ma rage, je prodiguai à Edith tous les noms que le slang de Whitechapel réserve d'ordinaire aux affreuses créatures d'Aldgate ou de Drury-Lane… Il y avait sur la cheminée un portrait de ma maîtresse, je le jetai sur le parquet, le piétinai avec frénésie et lacérai furieusement le kimono de soie bleue qu'elle avait oublié sur un fauteuil.

Ainsi, elle avait fui, la petite hypocrite, fui en emportant toutes mes économies: ces deux mille francs sur lesquels je comptais pour passer en Hollande!.. Elle avait, au moyen d'une pince, forcé la serrure de mon secrétaire…

Moi, Edgar Pipe, le «roi des cambrioleurs», j'avais été refait par une femme! et cela, au moment où je venais d'accomplir une expédition qui m'assurait la fortune.

J'explorai quand même les tiroirs de mon secrétaire, espérant qu'Edith, prise de remords au moment de partir, m'aurait au moins laissé un ou deux billets… Mais non… elle avait tout pris, la misérable, et je me trouvais maintenant avec quarante francs en poche!!

Je me jetai tout habillé sur mon lit et ne tardai pas à m'endormir profondément, car les émotions, chose bizarre, exercent sur moi une singulière influence. Au lieu de m'énerver et de m'horripiler jusqu'à l'exaspération, elles finissent par m'anéantir et je goûte alors un sommeil de brute.

Plus je suis ennuyé, plus je dors et je dois à cette heureuse disposition physique de supporter sans trop de tourments les épreuves de la vie. En général, l'homme est mal armé contre l'adversité; dès qu'un événement fâcheux vient déranger ses projets ou détruire ses espérances, il se laisse aller au désespoir, crie, se lamente et souhaite même la mort. Moi, j'éprouve d'abord une secousse des plus violentes, mes nerfs se tendent à se briser, mais cet état de surexcitation n'est que passager et ne tarde pas à faire place à un profond abattement… Une sorte de torpeur s'empare de moi, paralyse mes membres, jetant sur ma douleur comme un baume bienfaisant, et pendant douze heures, et même davantage, je jouis d'un sommeil de plomb que ne hante aucun rêve, que ne trouble aucun cauchemar. Quand je me réveille, je suis calme, reposé, lucide et, de nouveau, prêt à la lutte. La catastrophe qui s'est, la veille, abattue sur moi me semble lointaine… lointaine, et je me demande même comment elle a pu un instant troubler mon esprit.

Le lendemain du jour où j'avais appris en même temps, et la brusque disparition d'Edith, et celle de mes deux mille francs, j'étais plus calme que jamais.

Je m'habillai avec soin, me fis du thé, puis je m'assis dans un fauteuil, ma Bible entre les mains.

Cela vous étonne peut-être qu'un cambrioleur lise la Bible?

Et pourquoi ne la lirait-il pas? Est-il défendu à un homme, à quelque catégorie qu'il appartienne, de chercher des conseils dans les livres saints?

J'en connais qui font de la Bible leur livre de chevet et ne valent pas mieux que moi, bien qu'ils jouissent dans notre trompeuse société d'une réputation inattaquable…

En somme, tout n'est-il pas convention en ce monde?

L'homme de loi qui passe sa vie à spolier des héritiers, le financier qui ruine des centaines de petits rentiers, le marchand qui vend ses denrées le triple de ce qu'il les a payées et trompe encore sur le poids, l'individu taré qui épouse une femme pour sa fortune, le député qui trafique de son mandat pour patronner de louches entreprises et toucher des pots-de-vin en secret, ces gens-là sont-ils moins méprisables que le cambrioleur qui dérobe au Louvre un des Diamants de la Couronne?

Puisque l'argent est le but de la vie et que l'on n'est pas encore arrivé à le supprimer, ne faut-il pas que l'on s'en procure? Et tenez, puisque je vous parlais de la Bible… écoutez le conseil sur lequel je viens justement de tomber:

«La fortune est pour le riche une ville forte; la ruine des misérables, c'est leur pauvreté[2 - Proverbes, X, 15.].»

Est-il rien de plus juste?

Grâce au Régent que j'ai là, dans ma poche, je pourrai bientôt me réfugier dans cette «ville forte» dont parle l'Ecriture et devenir l'égal des individus peu recommandables auxquels je faisais allusion plus haut. Quel sera mon crime? Je n'aurai fait, en somme, que priver le public parisien de la vue d'un diamant précieux, mais je suis sûr que l'administration prévoyante ne manquera pas de remplacer la pierre absente par une autre en toc qui fera absolument le même effet.

Il paraît d'ailleurs que, dans les musées, lorsqu'un vol se produit, c'est toujours ainsi que l'on procède.

Qui pourra se plaindre? A qui aurai-je porté préjudice? à l'Etat… Bah!.. il est assez riche pour supporter cela.

Le Régent avait changé de main et il allait enfin être utile à quelqu'un… Je m'étais laissé dire que ce diamant pesait 136 carats – environ vingt-huit grammes – et qu'il était estimé de douze à quinze millions. Il faudrait vraiment que la fatalité s'en mêlât pour que je n'en retirasse pas au moins deux millions… Je ne suis pas ambitieux… deux modestes millions me suffiraient…

Quelle petite dinde que cette Edith! et comme elle regretterait son coup de tête, quand elle apprendrait que je mène à Londres un train de vie sinon fastueux, du moins assez enviable…

Elle chercherait sûrement à se rapprocher de moi et (je me connais) elle aurait peu de chose à faire pour obtenir son pardon. Un homme comme moi excuse facilement les fautes d'autrui et le petit cambriolage auquel s'était livré Edith n'était, à mes yeux, qu'une peccadille. L'acte en lui-même ne m'indignait nullement… ce que je reprochais à la petite sotte, c'était de l'avoir accompli à l'heure où j'avais besoin de toutes mes disponibilités pour établir définitivement ma fortune.

J'allais être obligé, moi qui avais des millions en poche, de me livrer, pour me procurer quelque argent, à un de ces menus cambriolages qui sont parfois plus dangereux que les grands.

Je risquais non seulement de me faire arrêter, mais encore de perdre à jamais le diamant que j'avais eu tant de peine à acquérir.

Tout en roulant dans mon esprit ces peu rassurantes pensées, je consultais un petit carnet sur lequel j'avais noté, depuis mon arrivée à Paris, les différents «coups» qui pouvaient être tentés, soit chez des industriels, soit chez des rentiers, et offraient à l'«opérateur» le moins de risques possible.

Nous autres, cambrioleurs, nous sommes généralement mieux renseignés qu'on ne le croit. Un bavardage, une note parue dans les journaux, un petit entrefilet de rien du tout, nous sont parfois de précieuses indications. Un exemple entre cent. J'avais lu, quelques jours auparavant, dans un grand journal du matin, qu'un sieur Bénoni, rentier, demeurant 210, boulevard de Courcelles, avait oublié dans un taxi une sacoche contenant soixante-douze mille francs en billets de banque et que le chauffeur, un honnête Auvergnat, était venu lui rapporter cette sacoche.

Ce simple fait divers avait retenu mon attention. Je l'avais découpé et collé dans mon «diary». Je ne pensais pas, à cette minute, utiliser le renseignement, car j'avais un autre projet en tête et ne m'embarrassais point de semblables vétilles, mais aujourd'hui que la petite canaillerie d'Edith me forçait à «remettre la main à la pâte» et à travailler de nouveau dans le «demi-gros», je me mis à étudier l'affaire Bénoni.

Il me parut que ce rentier qui se promenait avec une sacoche contenant soixante-douze mille francs devait être pour un cambrioleur un excellent gibier, et en procédant par déduction, j'en arrivai à établir assez exactement – du moins à mon avis – le cas psychologique du sieur Bénoni. C'était à coup sûr un homme qui brassait de grosses affaires, achetait comptant et vendait de même, puisqu'il avait sur lui de l'argent liquide. Il devait faire le commerce des objets d'art; c'était un amateur ou un marchand, mais je le supposais plutôt amateur, car un marchand est en général un homme prudent et méfiant, qui n'oublierait pas dans un taxi un sac bourré de billets de banque. Il n'y a qu'un amateur qui puisse avoir de ces distractions.




V

UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS


Il était urgent que je me livrasse à une petite enquête sur ce Bénoni qui me paraissait «bon à faire», comme nous disons en argot de métier.

Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai habilement la concierge, et ne tardai pas à acquérir la conviction que mes prévisions étaient à peu près exactes. Le père Bénoni était un antiquaire. On le disait fort riche, mais un peu «piqué» et ses distractions étaient légendaires. C'est ainsi qu'il lui arrivait souvent de sortir sans chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser un chauffeur de taxi se morfondre des heures devant une porte. Un homme aussi étourdi était certainement peu ordonné; chez lui, tout devait être en vrac, comme chez les brocanteurs. Le père Bénoni vivait seul avec un vieux domestique, un ivrogne fieffé qui faisait, durant l'absence de son maître, de fréquentes visites à un marchand de vins établi au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes.

Je ne tardai pas à lier connaissance avec ce domestique, qui se nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre heures, nous étions les meilleurs amis du monde. J'offris force tournées, il bavarda et je fus bientôt aussi renseigné que lui sur les habitudes et les manies du père Bénoni.

– Le vieux, me dit Alcide, est la crème des patrons… jamais un reproche… et le ménage n'est pas dur à faire… un coup de balai de temps en temps, quelques coups de plumeau par-ci par-là et c'est tout… Avec ça de la liberté, autant qu'on en veut, car Monsieur sort souvent… surtout le soir… Figurez-vous que, malgré ses soixante-sept ans, il court encore le guilledou… Si c'est pas honteux… un homme de son âge!.. Mais je ne m'en plains pas, car j'en profite pour aller au cinéma… J'adore ça le cinéma, et vous?

Alcide venait, sans qu'il s'en doutât, de me livrer l'appartement de son patron. C'était d'ailleurs une bonne bête que cet Alcide, et pour peu qu'on le flattât et surtout qu'on lui «rafraîchît la dalle» – suivant sa propre expression – on en tirait tout ce qu'on voulait. Je lui donnai rendez-vous pour le soir même au cinéma des Ternes où il arriva, légèrement éméché.

En attendant que le spectacle commençât, nous causâmes, et mon nouvel ami me documenta non seulement sur son patron, mais encore sur le local où je m'apprêtais à pénétrer. La disposition des lieux m'était maintenant familière, et j'étais sûr de ne pas faire un pas de clerc. Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement ses poches, car une idée m'était venue. J'espérais qu'il avait sur lui les clefs de l'appartement, mais j'eus beau le fouiller avec ma dextérité habituelle, je ne trouvai rien qu'une pipe, une blague à tabac et un briquet.

Tout à coup, j'eus une inspiration… Je me tâtai, me tournai et me retournai sur mon fauteuil, puis dis à mon compagnon d'un air contrit:

– Ah!.. il m'en arrive une bonne… Figurez-vous que j'ai perdu mes clefs…

– Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous?

– C'est à craindre… bah! tant pis, je prendrai une chambre à l'hôtel… satanées clefs, va!.. Je les aurai perdues dans le métro…

– Moi, dit Alcide, j'étais comme vous autrefois, je perdais toujours mes clefs… même que mon patron a failli me renvoyer pour cela, mais maintenant, cela ne m'arrivera plus, car lorsque je m'absente, je les laisse toujours chez le concierge.

J'étais fixé… l'effraction que je croyais pouvoir éviter devenait nécessaire. Heureusement que j'avais sur moi un attirail complet de cambrioleur.

Le spectacle commença. Alcide applaudit en voyant sur l'écran l'annonce d'un film sensationnel intitulé La Sandale Rouge.

– Ah! me dit-il, ça, c'est un truc épatant… Je l'ai déjà vu trois fois, et je ne m'en lasse jamais… Il y a là-dedans, un sacré type de détective qui est joliment malin et un chien qui joue absolument comme un homme.

Les scènes se succédaient avec une rapidité folle, car le film était très long, paraît-il, et il fallait l'expédier en un nombre déterminé de minutes, afin que le programme pût être épuisé à onze heures juste.

Par une ironie assez étrange, cela débutait par un cambriolage accompli dans des conditions particulièrement difficiles, mais comme on voyait bien que ce n'étaient pas des «professionnels» qui jouaient dans cette pièce! Le cambrioleur était d'une maladresse insigne et opérait avec une naïveté ridicule. Il forçait un coffre-fort comme il eût ouvert un placard, et ne prenait même pas la peine de masquer avec le pan de sa jaquette la petite lampe électrique suspendue à la ceinture de son pantalon.

Quant au détective, c'était bien le plus grand benêt qui se pût voir, et il serait à souhaiter que nous n'eussions jamais devant nous des gaillards plus dégourdis.

Non, vraiment, ceux qui se figurent que des films semblables peuvent inspirer les jeunes gens qui se destinent au cambriolage, ceux-là se trompent étrangement. De pareils spectacles ne servent qu'à fausser l'esprit des débutants, et à faire d'eux ce que nous appelons des «mazettes». Ils veulent, dans la vie, opérer comme au cinéma et se font cueillir à la douzaine.

Si un jour, je me décide à paraître sur l'écran – la chose n'est pas impossible, après tout – alors, le public comprendra la différence qu'il y a entre un vulgaire escarpe et un artiste de la cambriole.

Profitant d'un moment où Alcide était absolument empaumé par une scène tragique, je me levai doucement, longeai dans l'obscurité l'étroit couloir ménagé entre les fauteuils et, deux minutes après, j'étais dans la rue.

Du cinéma des Ternes au 210 du boulevard de Courcelles, il n'y a que deux pas, et pendant qu'Alcide suivait attentivement les phases palpitantes de la Sandale Rouge, un autre cambrioleur, qu'il ne soupçonnait pas, montait tranquillement l'escalier qui conduit à l'appartement de M. Bénoni. Le vieil antiquaire habitait au troisième et j'étais sûr, ce soir-là, de ne pas le rencontrer chez lui, car, ainsi que me l'avait appris ce bon Alcide, il passait sa soirée chez une petite poule des Batignolles.

Au premier étage, je rencontrai une dame et m'effaçai poliment. Elle me décocha un petit coup d'œil en coulisse et je crus remarquer que je ne lui étais pas indifférent. Je continuai à monter lentement, et arrivé au troisième, je me penchai sur la rampe de l'escalier… Personne!.. J'écoutai quelques instants et, n'entendant aucun bruit, je m'approchai de la porte de l'antiquaire.

Tirant alors de ma poche mon trousseau de cambrioleur, je me mis à caresser doucement la serrure qui s'ouvrit du premier coup, car cet étourdi d'Alcide n'avait même pas pris la précaution de donner un tour de clef.

Je refermai la porte sans bruit et fis jouer le déclic de ma petite lampe de poche. J'étais dans une antichambre tendue d'andrinople; un tapis moelleux recouvrait le parquet; des meubles qui n'avaient rien d'ancien étaient placés le long de la muraille et je m'étonnai de ne pas trouver là quelqu'un de ces bahuts, de ces coffres à ferrures, de ces cassettes moyenageuses qui ornent habituellement l'intérieur d'un collectionneur. Ce qui me frappa aussi, ce fut l'extrême propreté de cet appartement où je m'attendais à voir tout pêle-mêle. Une grande porte en laqué blanc et à bouton de cuivre ouvragé s'offrait en face de moi. D'après le plan que m'avait involontairement fourni Alcide, c'était là que devait se trouver le cabinet de M. Bénoni. Il s'agissait de faire vite, car j'ignorais à quelle heure devait rentrer le bonhomme.

Je tournai résolument le bouton, la porte s'ouvrit, mais ô surprise! un flot de clarté m'aveugla dès l'entrée, en même temps qu'une voix dure, prononçait, avec un accent bizarre: «Un pas de plus et vous êtes mort!..»

C'est seulement à cette minute que j'aperçus celui qui me menaçait. Il se tenait debout, derrière un bureau et braquait sur moi le canon d'un revolver. C'était un homme d'une quarantaine d'années, solidement bâti, très brun, et dont les yeux brillaient comme des ampoules électriques.

J'avais eu un mouvement de recul, mais la voix reprit, plus sèche, plus impérieuse:

– Si vous tentez de fuir, je tire!

Et ce disant, l'inconnu s'avança vers moi.

Nous sommes, dans notre métier, préparés à toutes les surprises, mais avouez que celle-là était plutôt roide.

Je me ressaisis cependant et cherchai une excuse:

– Pardon… Monsieur… balbutiai-je. Je croyais trouver ici M. Bénoni à qui j'ai une affaire à proposer et…

L'homme brun éclata de rire, eut un haussement d'épaules, puis m'ordonna de lever les mains, ce que je fis sans murmurer, car je voyais toujours le petit canon du revolver braqué entre mes deux yeux…

– Je vous assure… repris-je… c'est à M. Bénoni que je désirais parler… il était d'ailleurs prévenu de ma visite…

– Ah! répliqua mon interlocuteur d'un ton narquois… ah! il était prévenu de votre visite… Est-ce lui aussi qui vous avait prié de crocheter sa serrure?..

– Je…

– Taisez-vous, gredin… vous êtes un cambrioleur… un maladroit cambrioleur, voilà tout…

C'était la première fois que l'on m'appelait maladroit et c'était la première fois aussi que je me trouvais face à face avec un de mes «fournisseurs» habituels.

On a beau avoir du sang-froid, ces coups imprévus vous coupent bras et jambes.

– Oui, un maladroit… reprit l'homme brun avec un haussement d'épaules… on prend ses informations, que diable! et l'on ne vient pas stupidement se jeter dans la gueule du loup…

Ne sachant que répondre, je répétais machinalement le nom de M. Bénoni…

– Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Bénoni?.. est-ce que je le connais, moi, votre Bénoni?.. vous cherchez une défaite, mais ça ne prend pas… vous savez… Vous êtes ici chez le comte Melchior de Manzana, attaché d'ambassade…

– Cependant… fis-je avec un peu plus d'assurance, c'est bien ici le troisième étage?

– Mais non… idiot… c'est le deuxième… vous n'avez donc pas remarqué qu'il y a un entresol… Faut-il que vous soyez bouché, tout de même… Et vous vous livrez au cambriolage!.. c'est probablement la première fois que vous opérez?..

– Oui… c'est la première fois, avouai-je humblement, dans l'espoir d'attendrir l'homme au revolver…

– Vous n'aurez pas de sitôt l'envie de recommencer, prononça-t-il sèchement, car je vais incontinent vous remettre entre les mains des sergents de ville…

– Oh! je vous en supplie… ne faites pas cela… ayez pitié de moi… je ne vous ai, en somme, causé aucun préjudice… et puis, j'ai une circonstance atténuante… ce n'est pas chez vous que je venais… il y a erreur.

– Vous êtes bon, vous, avec vos erreurs… Ah! vous prenez gaîment les choses! Vous vous introduisez chez les gens dans l'intention de mettre à sac leur appartement et quand vous tombez sur quelqu'un qui ne veut pas se laisser faire vous vous excusez, en disant: «Pardon… il y a erreur…» C'est commode cela… oui, très commode en vérité, mais je ne saurais admettre une telle excuse… mon devoir est de vous faire arrêter, car si je vous laissais partir, demain vous recommenceriez votre joli métier et feriez peut-être des victimes…

– Oh! non, je vous le jure, répondis-je d'un ton larmoyant…

– Ta, ta, ta!.. tout ça, c'est de la blague… vous cherchez à m'apitoyer, mais vous n'y réussirez pas… D'ailleurs, vous ne dites pas un mot de vrai… vous prétendez vous être trompé d'étage, cela n'est pas exact…

– Je vous jure que j'allais chez M. Bénoni…

– Oui… dites que vous y êtes allé, et que, n'ayant rien trouvé chez lui, vous avez pensé vous rattraper ici… Ça ne prend pas… allez raconter cela à d'autres, mais pas à moi…

Je crus devoir jouer le grand jeu.

– Monsieur, écoutez-moi, répliquai-je… je sais qu'il sera bien difficile de vous convaincre… cependant… si vous voulez m'accorder quelques minutes d'attention…

– Vous n'allez pas me faire une conférence, je suppose… Ah! non, en voilà assez!.. Allons, ouste! descendez avec moi chez le concierge…

– Une seconde, je vous en prie…

– Descendez, vous dis-je…

– Vous ne voulez pas m'écouter, vous avez tort!.. Tenez, je m'explique… Je ne sais quelle est votre situation de fortune, mais si vous consentez à me laisser libre, je vous donne cinq cent mille francs…

– Vous êtes fou…

– Non… c'est sérieux… tout ce qu'il y a de plus sérieux… Vous m'avez pris pour un cambrioleur… eh bien! vous vous êtes trompé… je suis riche… riche à millions, entendez-vous.

Mon interlocuteur me regarda d'un air inquiet…

Comme je m'étais rapproché, il crut sans doute que j'allais me jeter sur lui, car il leva de nouveau son revolver, mais sans me laisser intimider par ce geste, je repris avec plus de force:

– Oui… riche à millions et si vous voulez me promettre de ne rien tenter contre moi, je vais vous le prouver à l'instant. Il ne faut pas se fier aux apparences… Je sais que tout m'accuse, mais quand vous saurez pourquoi je tenais tant à m'introduire chez M. Bénoni, vous comprendrez tout… Il y a dans la vie…

– Au but… et vivement…

– J'y arrive, mais d'abord acceptez-vous mes conditions?

– Cela dépend…

– Il faut que je sois fixé… car si vous refusez, je n'ai aucune raison de vous révéler mon secret…

– Cinq cent mille francs, avez-vous dit?

– Oui, cinq cent mille francs…

– Comptant?..

– Presque…

– Oui, je vois, vous cherchez à me monter le coup…

– Je vous jure que je dis la vérité.

L'homme brun me regardait fixement et je voyais bien que l'affaire l'intéressait.

– Ecoutez, lui dis-je… vous êtes un gentleman… moi aussi, quoique toutes les apparences soient contre moi.

– En effet… un gentleman qui a sur lui un trousseau de fausses clefs et qui crochette les serrures…

– Ce n'était pas la vôtre que je voulais crocheter… bref… puisque le hasard m'a jeté entre vos mains, je suis prêt à vous acheter ma liberté… Cinq cent mille francs… acceptez-vous?

– Oui, si vous payez immédiatement.

– Bien, alors nous allons nous entendre…




VI

LE TOUT EST DE S'ENTENDRE


La partie était engagée… On conviendra qu'elle était délicate. Mon interlocuteur avait un revolver… J'étais donc à sa merci. Comment allais-je me tirer de là? Je ne pouvais compter que sur mon seul talent de persuasion… Arriverais-je à convaincre l'homme que j'avais en face de moi et surtout à lui faire accepter la combinaison que j'allais lui proposer? Je serais obligé de lui montrer mon diamant, et comme il était le plus fort, il pouvait chercher à me l'enlever, mais j'étais résolu à tout… même à me faire tuer pour défendre mon bien.

– Voulez-vous, dis-je, allumer la lampe qui se trouve sur votre bureau?

Mon adversaire tourna le commutateur et une éblouissante clarté se répandit sur la table.

M'approchant alors, je tirai de la poche de mon gilet le petit sac en peau dans lequel était enfermé mon trésor.

– Voici, dis-je, une fortune de plusieurs millions.

Et je fis scintiller le diamant sous la lampe.

L'homme brun ouvrait des yeux larges comme des soucoupes; il devait se connaître en pierres précieuses, je vis cela tout de suite, car il eut une exclamation de surprise, puis, se tournant vers moi:

– Où avez-vous eu cela? demanda-t-il.

– Peu importe, répondis-je… Ce diamant est-il vrai ou faux?

– Parbleu!.. il est vrai, je le vois bien, il est même…

Et en disant ces mots, il avança la main, mais je retirai vivement la mienne.

– Jamais, prononça-t-il, vous ne vous débarrasserez de cet objet-là…

– Vous croyez?

– J'en suis à peu près sûr.

– Ne vous inquiétez pas de cela… je sais où le placer.

Nous nous regardâmes un instant. Mon interlocuteur semblait s'être radouci et il avait laissé retomber son bras droit… Je crus qu'il allait poser son revolver sur la table, mais il le gardait toujours à la main…

– Vous voyez, dis-je, que je ne vous avais pas trompé… allons, acceptez-vous ma proposition?

L'homme brun parut réfléchir, puis au bout d'un instant:

– Eh bien oui… j'accepte, mais à une condition.

– Laquelle?

– C'est que vous allez immédiatement déposer ce diamant dans mon coffre-fort…

– Ah!.. fis-je, légèrement ému… et après?

– Après… nous causerons…

– Ne pouvons-nous causer maintenant? Que pouvez-vous craindre?.. vous avez un revolver, moi, je n'en ai pas… Je suis à votre discrétion.

– C'est vrai… eh bien, asseyez-vous sur ce divan, là, en face de moi.

Je pris place sur le divan; mon interlocuteur s'assit dans un fauteuil, derrière son bureau et plaça son browning à côté de lui. Il avait tourné la lampe électrique dans ma direction, de sorte que je me trouvais en pleine lumière, tandis que lui m'apparaissait vaguement dans l'ombre… Ses yeux, qui brillaient comme deux escarboucles, étaient continuellement fixés sur les miens, et j'éprouvais une certaine gêne, sous l'influence de ce regard magnétique, inquiétant et narquois.

– Puisque nous devenons associés, prononça-t-il enfin, il est assez juste que nous nous présentions l'un à l'autre… Mon nom, je crois déjà vous l'avoir dit, est Melchior de Manzana… et le vôtre?

– Edgar Pipe.

– Vous êtes sujet anglais?

– Oui…

– Je m'en étais aperçu à votre accent… Moi, je suis Colombien…

Il y eut un silence, puis il reprit:

– Maintenant que les présentations sont faites, revenons à notre affaire… Je ne vous demanderai pas comment le superbe diamant que vous venez de me montrer est tombé entre vos mains… Vous ne l'avez pas, je suppose, trouvé dans la rue… Vous l'avez, c'est le principal, mais je doute que nous nous en débarrassions facilement.

– Si… très facilement…

– Vous croyez?

– J'en suis sûr…

– Auriez-vous déjà acquéreur?

– Oui… et non…

Melchior de Manzana eut un mouvement d'impatience aussitôt réprimé, puis après avoir un instant tapoté du bout des doigts la plaque de verre qui recouvrait son bureau, il laissa tomber ces mots:

– Cela n'est pas une réponse… expliquez-vous plus clairement, je vous prie… dites-moi ce que vous avez l'intention de faire de ce diamant… voilà certes un objet assez difficile à caser dans le commerce… aucun marchand ne vous le prendra.

– Je le sais, aussi mon intention n'est-elle pas de l'offrir à un marchand.

– Alors?..

– J'ai un ami qui est lapidaire et…

– Oui, je comprends… il fractionnera le diamant… c'est dans les choses possibles, mais cela diminuera considérablement sa valeur.

– On en retirera toujours trois millions, au minimum.

– Ah! tant que cela, vous croyez?.. Moi, j'estime qu'une fois morcelé, il vaudra tout au plus deux millions…

– Ce sera encore une bonne affaire…

– Certes… mais dites-moi donc, je ne vois pas pourquoi nous ne partagerions pas…

– Il me semble que vous aviez accepté cinq cent mille francs…

– Oui… c'est vrai, mais j'ai réfléchi… J'estime maintenant que nous devons partager…

J'étais pris… Que pouvais-je refuser à cet individu qui me tenait sous la menace de son revolver. Je souscrivis donc à toutes ses conditions, bien décidé à discuter plus tard, avec lui, quand je pourrais enfin exprimer librement ma pensée. Pour l'instant, j'étais dans la situation d'un homme qui se noie et qui cherche à se rattraper à la moindre branche, à la plus précaire des épaves.

– Soit, dis-je, j'accepte… nous ferons deux parts égales, de la somme que nous retirerons du diamant.

Et j'ajoutai hypocritement:

– D'ailleurs, je serai très heureux de vous obliger, car j'avoue que vous m'êtes très sympathique.

Melchior de Manzana me regarda avec méfiance.

– N'exagérez pas, dit-il.

– Je vous assure…

– C'est bien, trancha-t-il… puisque nous sommes d'accord, remettez-moi l'objet, je vais le serrer dans mon coffre-fort.

– Ah! pardon, fis-je… cela n'était pas dans nos conventions.

– Possible… mais vous admettrez bien que je m'entoure de quelques garanties… Vous ne supposez pas que je vais vous laisser filer avec votre diamant…

– Certes non, mais qui me dit qu'une fois que vous l'aurez enfermé dans votre coffre-fort, vous ne me flanquerez pas à la porte purement et simplement.

Mon interlocuteur eut un petit haussement d'épaules.

– Mon cher Pipe, répondit-il (il m'appelait son cher Pipe), permettez-moi de vous dire que vous manquez un peu de perspicacité… Voyons, il suffit de raisonner, que diable! Vous vous présentez chez moi en crochetant ma serrure, je vous reçois, le revolver à la main, nous discutons et finalement je consens à traiter avec vous… Au lieu de vous livrer à la police, comme c'était mon droit – je dirai plus, mon devoir – je fais taire tous mes scrupules d'honnête homme et je deviens… votre associé… Triste association, à la vérité, car le capital que vous m'apportez étant de source suspecte, je risque, par la suite, de devenir complice d'un vol… Je joue gros jeu, moi aussi, vous en conviendrez…

– Evidemment… évidemment, mais vous vous compromettez davantage encore en conservant le diamant chez vous, dans votre propre secrétaire… Avez-vous donc l'intention de le vendre vous-même?

– Non, mon cher Pipe, cela vous regarde… Quand nous aurons trouvé un acquéreur, je vous rendrai votre pierre précieuse et nous irons tous deux chez cet acquéreur. En un mot, nous ne nous quitterons plus un seul instant… A partir de cette minute, vous devenez mon hôte, mon commensal… vous vous installez ici… Je vous fais dresser un lit dans cette pièce, à côté du coffre-fort et vous pouvez ainsi surveiller votre «gage». Que vous faut-il de plus?

Ce raisonnement était loin de me convaincre, mais dans la situation où je me trouvais, je devais tout accepter. Le revolver, un petit browning bronzé, était toujours sur la table et Manzana le caressait de temps à autre d'un geste nonchalant.

La grande force, dans la vie, c'est de gagner du temps, car avec le temps les affaires les plus compliquées finissent souvent par s'arranger d'elles-mêmes… Je cédai donc et remis le diamant à Manzana. Il le regarda de nouveau, s'extasia sur son poids et sa limpidité, puis, ouvrant son coffre-fort, le plaça soigneusement sur la tablette du haut, dans une petite caisse à monnaie. Cela fait, il referma la porte de fer, mit la clef dans la poche de son gilet, puis, familièrement, vint s'asseoir sur le divan, à côté de moi.

Il avait laissé son revolver sur la table et j'aurais pu, à ce moment, me jeter sur lui, l'étourdir d'un coup de poing et reprendre mon bien, mais je n'osai point… Manzana était un individu taillé en force, un gaillard au cou de taureau, aux mains énormes et il n'eût fait de moi qu'une bouchée… Je songeai aussi à me précipiter vers le bureau, à y prendre la petite arme sournoise qui s'y trouvait, mais je compris que cela serait impossible… Manzana était assis à ma droite et il lui suffisait d'étendre la main pour s'emparer du browning. Il valait mieux user de ruse, attendre une occasion plus favorable… En tout cas, j'étais bien résolu à ne plus lâcher mon homme d'une semelle.

– Mon cher Pipe, me dit brusquement Manzana, vous êtes ma providence.

Et comme je le regardais, ahuri…

– Oui… ma providence!.. Voyez comme la vie est drôle… j'étais perdu, ruiné, prêt à m'enfuir je ne sais où, quand vous avez eu la bonne idée de crocheter ma porte… Cela vous étonne, hein? A voir cet intérieur plutôt luxueux, on dirait que je roule sur l'or… Hélas! mon cher Pipe, je suis pauvre comme Job… Rien de ce qui est ici ne m'appartient… j'ai loué cet appartement tout meublé à une vieille rentière en ce moment à Nice et qui ne se doute certainement pas qu'elle ne verra plus la couleur de mon argent… Voyons, causons sérieusement… vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez où placer notre diamant… expliquez-vous… Est-ce que vous ne vous illusionnez pas un peu?.. Votre ami, le lapidaire, est-il un homme sûr? Avez-vous déjà traité quelque affaire avec lui? Ne craignez-vous point qu'il vous dénonce lorsqu'il aura «l'objet» entre les mains?

– Non… mon lapidaire est un honnête homme…

– Ah!.. et où demeure-t-il?

– A Amsterdam…

Manzana bondit sur le divan comme s'il eût touché une pile électrique…

– A Amsterdam!.. à Amsterdam!.. et vous croyez que nous allons aller à Amsterdam?

– Il le faudra bien… à moins que vous ne connaissiez ici quelqu'un qui consente à nous acheter le diamant…

– Au fait, vous avez raison… j'étais stupide… eh bien, nous irons à Amsterdam, voilà tout… mais, en ce cas, il faudrait partir le plus tôt possible.

– Je suis à vos ordres… Demain, si vous voulez?..

– Demain, soit… D'ailleurs, cela tombe à merveille, car j'ai quelques raisons pour ne pas m'éterniser à Paris… ainsi, c'est entendu, nous allons à Amsterdam. Là, votre ami le lapidaire fractionne le diamant, en opère la vente, nous remet l'argent, nous partageons et tirons chacun de notre côté… Combien croyez-vous que tout cela demande de temps?

– Un mois au minimum…

– Oui, c'est ce que je pensais… Et vous avez, bien entendu, de quoi payer notre voyage?

Je regardai Manzana d'un air effaré…

– Comment? fit-il, vous hésitez à me faire cette légère avance… mais je vous la rembourserai, mon cher, soyez tranquille.

– Alors, vous n'avez pas d'argent?

– Mais puisque je vous ai dit tout à l'heure que j'étais à la côte…

– Eh bien! nous voilà propres!..

– Vous n'avez pas d'argent non plus?

– Rien ou presque rien!..

– Le diable vous emporte! Ainsi, c'était pour vous en procurer que vous veniez cambrioler mon appartement?

– Pardon! Je ne venais pas précisément chez vous… je croyais m'introduire chez M. Bénoni, le locataire du dessus…

– Oui… c'est juste… mais alors, il faut y aller, chez ce M. Bénoni, et sans tarder encore…

– Trop tard!

– Trop tard!.. et pourquoi cela?

– M. Bénoni doit être rentré maintenant.

– Qu'en savez-vous?

– J'en suis à peu près sûr… Vous pensez bien qu'avant de «partir en expédition», je m'étais renseigné…

– Et qui donc vous avait renseigné?

– Le domestique…

– Il faudra vous aboucher avec lui, et cela dès demain… Peut-être que demain soir vous pourriez «tenter le coup» de nouveau.

Manzana baissait de plus en plus dans mon estime. Cet homme, qui avait paru s'indigner que je crochetasse sa serrure, me pressait maintenant d'aller cambrioler ses voisins. C'était décidément un bien triste individu. Et dire que les circonstances m'avaient associé à une pareille fripouille!

Comme je ne répondais pas, il s'emporta:

– Eh bien… quand vous me regarderez avec un air hébété… Voyez-vous une autre solution?

– Pour le moment… non.

– Peut-être bien que demain vous aurez une inspiration… la nuit porte conseil… Allons, il est tard… c'est le moment de se mettre au lit… Je vous céderais bien ma chambre, mais méfiant comme vous l'êtes, vous verriez encore là quelque piège… Il est plus simple que nous couchions ici tous deux… près du coffre-fort… Venez avec moi, nous allons chercher un matelas et des couvertures.

Manzana ouvrit une porte et me poussa devant lui. Nous traversâmes un salon confortablement meublé, une salle à manger gothique, puis nous arrivâmes dans la chambre, où régnait un affreux désordre… Le lit était défait; des habits, du linge, des chaussures traînaient çà et là, pêle-mêle.

– Prenez le matelas, me dit-il, moi je me charge des couvertures.

Quelques instants après, mon associé et moi étions installés dans le bureau, lui sur le divan, moi sur le matelas. Nous avions laissé l'électricité allumée et, de temps à autre, nos regards se rencontraient. Manzana finit par s'endormir. Je me soulevai doucement et le regardai. Il était couché sur le dos, la tête légèrement renversée… Son bras droit pendait le long du divan et sa main qui rasait presque le parquet tenait toujours le maudit browning!

J'eus un moment l'idée de me précipiter sur cette main, de m'emparer du revolver. Au premier mouvement que je fis, Manzana se réveilla. Comme tous les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne dormait que d'un œil. Décidément, il n'y avait rien à tenter. J'étais le prisonnier de cet homme!

Avais-je été assez stupide aussi! J'aurais dû remarquer qu'il y avait un entresol dans la maison… Si j'avais été moins étourdi, j'aurais, à cette heure, reposé tranquillement chez moi, la sacoche bien garnie, grâce au père Bénoni, et prêt, dès le lendemain, à m'embarquer pour la Hollande.

Au lieu de cela, j'étais maintenant l'associé d'un affreux rasta, capable de tout, et Dieu seul savait ce que me réservait l'avenir! Manzana pouvait me «jouer le tour», c'est-à-dire s'enfuir avec mon diamant; il était bien capable aussi de me supprimer pour demeurer seul propriétaire du Régent…

Ainsi, j'avais risqué le plus audacieux des cambriolages pour enrichir un individu cynique et malappris qui, malgré la particule accolée à son nom, n'avait rien d'un gentleman!

Ah! Edith! Edith! dans quelle situation m'aviez-vous mis, ingrate et stupide créature!




VII

OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ


Le lecteur s'imaginera sans peine ce que fut la nuit que je passai, boulevard de Courcelles, en compagnie de Melchior de Manzana. Je ne fermai pas l'œil une minute et je crois que mon associé dormit très mal, lui aussi.

Quand le jour parut, je m'assis sur mon matelas et regardai mon compagnon. Il était éveillé.

– Eh bien, mon cher Pipe, me dit-il, avez-vous réfléchi?

– A quoi? demandai-je.

– Mais à notre affaire, parbleu!

– Notre affaire!.. elle n'est guère plus avancée qu'hier.

– Certes, mais aujourd'hui, demain au plus tard, j'espère que nous serons tirés d'embarras. Nous allons sortir… vous tâcherez de vous aboucher de nouveau avec le domestique de M. Bénoni, de le faire parler et de savoir si son patron s'absente ce soir…

– Je vous avouerai que je ne me sens plus aucun goût pour le cambriolage… La petite aventure de cette nuit m'a tout à fait refroidi…

– Bah! il ne faut plus songer à cela… du nerf, que diable!..

– Vous en parlez à votre aise… Et si je me fais pincer?.. vous vous en moquez, n'est-ce pas? vous aurez toujours le diamant, tandis que moi…

– Mais non… mais non… vous ne vous ferez pas pincer… Le tout est de bien prendre vos informations avant de risquer le coup…

Il y eut un silence. Manzana s'était levé, moi aussi, et nous demeurions face à face, indécis et maussades.

– Ecoutez, dis-je enfin, nous sommes associés, n'est-ce pas?

– Mais certainement.

– Or, deux associés, dans quelque affaire que ce soit, doivent courir les mêmes risques… Il ne serait pas juste que l'un assumât toutes les responsabilités, tandis que l'autre se contenterait tout bonnement de recueillir les bénéfices…

– Je suis de cet avis, mon cher Pipe…

– J'en étais persuadé, mon cher Manzana. Donc, puisque nous sommes bien d'accord, réglons un peu notre petite expédition de ce soir…

– La vôtre, voulez-vous dire.

– Pardon, mon cher ami, la nôtre…

– Alors, vous croyez que je vais vous accompagner chez M. Bénoni?

– Et pourquoi pas?

– Cela n'a pas été convenu…

– Voilà que vous me lâchez déjà…

– Non, mais…

– Mais quoi?

– Je ne suis pas un cambrioleur, moi.

– Cependant, vous n'hésitez pas à partager le produit d'un vol… vous êtes, par conséquent, mon complice et si, par malheur, je suis pris, tant pis pour vous… On vous arrête, on saisit le diamant et nous allons tous deux moisir en prison…

Manzana était troublé. Il avança la main vers le revolver qu'il avait, l'instant d'avant, replacé sur son bureau, mais il la retira vivement, un peu honteux de ce geste qui prouvait trop la faiblesse de son argumentation.

– Vous serez bien avancé, lui dis-je, quand vous m'aurez tué… Un coup de feu, cela fait du bruit… on viendra… vous serez pris et vous savez… ces petites plaisanteries-là coûtent cher… les travaux forcés à perpétuité… pour le moins…

Mon interlocuteur me regarda fixement… Il eut sans doute conscience de l'infamie de sa conduite, car il me tendit la main, en disant:

– Soit, je vous accompagnerai, mais à une condition…

– Laquelle?

– C'est que vous passerez le premier…

– Si vous voulez… mais, vous savez, dans ce genre d'expédition, le premier n'est guère moins exposé que le second… Enfin, puisque vous y tenez… mais il est vraiment fâcheux que nous soyons obligés d'en arriver là… Voyons, vous n'avez pas dans vos relations un ami qui pourrait vous prêter deux mille francs?..

Manzana eut un petit rire strident.

– Si j'avais eu, répondit-il, un ami qui pût me prêter deux mille francs, je ne serais pas ici en ce moment… j'aurais depuis longtemps regagné la Colombie, où j'ai des intérêts… Cela m'eût, il est vrai, privé du plaisir de faire votre connaissance…

Je ne relevai pas cette dernière phrase, que je trouvai du plus mauvais goût… Ce Manzana était un rustre, j'avais vu cela du premier coup, et j'éprouvais un vif dépit, à la pensée que j'allais être obligé de vivre avec lui, plusieurs semaines peut-être… Il est vrai que je comptais un peu sur le hasard pour me débarrasser de cet associé gênant… mais le hasard m'était si contraire, depuis quelques jours!

Lorsque nous eûmes, tant bien que mal, réparé le désordre de notre toilette, que nous nous fûmes débarbouillés, peignés et brossés, Manzana me dit, en me posant familièrement sa grosse main sur l'épaule:

– Mon cher Pipe, nous allons descendre… Vous avez bien quelque argent sur vous?..

Je sortis mon porte-monnaie.

– Voici, dis-je, toute ma fortune…

Et j'étalai sur la table ce qui me restait…

D'un rapide coup d'œil, mon compagnon évalua la somme:

– Trente-deux francs cinquante, dit-il… c'est maigre… Enfin, avec cela, nous irons toujours jusqu'à demain…

Il prit son revolver, le glissa dans la poche de son pardessus, s'assura que le coffre-fort était bien fermé, puis me poussa vers la porte en disant:

– Allons manger un morceau, je meurs de faim…

Comme nous descendions, un homme montait les marches quatre à quatre, avec une petite bouteille dans chaque main.

C'était cet idiot d'Alcide.

En m'apercevant, il demeura bouche bée.

– Comment! c'est vous, bégaya-t-il.

– Vous voyez…

– Vous m'avez salement lâché, hier soir…

– Excusez-moi, mon bon Alcide, mais je me suis senti subitement indisposé…

– La grippe, sans doute?.. Tout le monde a la grippe. Figurez-vous que le patron est rentré cette nuit avec une fièvre de cheval… Le médecin dit que c'est grave… et si le vieux s'en tire, il sera sans doute obligé de garder le lit pendant un bon mois… Mais, à propos, c'est moi que vous alliez voir?

– Non… j'étais venu rendre visite à un ami qui habite cette maison…

Et de la main je désignai Manzana qui se tenait adossé à la rampe.

– Ah! très bien… je croyais… Je vous quitte, car je suis pressé… le vieux attend après ses médicaments… Fichues, les séances de cinéma!..

Quand Alcide eut disparu, je me rapprochai de mon compagnon et nous continuâmes de descendre.

Une fois dans la rue, il demanda:

– Quel est ce grand escogriffe?.. le domestique de M. Bénoni, sans doute?

– Oui… et vous avez entendu ce qu'il a dit? Son patron est couché… Donc, rien à faire… notre expédition est manquée?

Manzana hocha lentement la tête.

– Il faudra trouver autre chose, dit-il au bout d'un instant.

Nous étions arrivés devant un café blanc qui fait l'angle de la place des Ternes et du faubourg Saint-Honoré…

– Entrons ici, dis-je.

Je commandai deux mokas avec des petits pains. Manzana, qui me parut affamé, mangeait et buvait en silence. Un pli barrait son front jaune et il avait, par instants, de petits mouvements d'impatience. On voyait qu'il réfléchissait…

Tout à coup, il se frappa le front.

– J'ai trouvé, dit-il.

Et se penchant vers moi, il m'exposa le projet qui venait de germer dans sa cervelle de bandit.

– Mon cher Pipe, me confia-t-il, je crois que nous sommes sauvés…

– Ah!

– Oui, mais l'affaire est assez délicate.

– Un cambriolage?

– Non…

– Au fond, j'aime mieux ça.

– Et moi aussi… mais voilà… nous allons nous heurter à bien des difficultés.

– Expliquez-vous toujours.

– Eh bien, je songe à vendre les meubles de mon appartement…

– Mais ces meubles ne vous appartiennent pas?

– Cela n'a aucune importance… le principal, c'est que je trouve un acquéreur…

– Bah! des acquéreurs, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais vous oubliez qu'il y a un concierge dans la maison.

– Nous éloignerons le concierge sous un prétexte quelconque.

– Mais avant de vous régler le montant de la vente que vous lui aurez consentie, l'acheteur prendra des renseignements… il voudra savoir si les meubles vous appartiennent réellement… Non… croyez-moi, si c'est tout ce que vous avez trouvé…

– Voyez-vous une autre combinaison?

– Pour le moment, non… mais peut-être qu'en réfléchissant…

– Ne pourrait-on faire scier le diamant par un ouvrier lapidaire à qui on promettrait une forte récompense? Est-il nécessaire d'aller en Hollande?

– Oui… car en Hollande, je vous l'ai déjà dit, j'ai un ami sur lequel je puis compter… Il ne me dénoncera pas, celui-là.

– Oui, je vois… vous vous entendrez avec lui… et je serai roulé.

– Alors, rendez-moi mon diamant.

– Quant à ça, non, par exemple… je l'ai, je le garde…

– Pas pour vous seul, je suppose?

– Bien sûr… bien sûr… Ah! tenez, mon cher Pipe, excusez-moi, je perds la tête. Voyons… raisonnons… vous êtes sûr que nous ne pouvons pas nous débarrasser de notre pierre, en la vendant, même au rabais, à quelque courtier marron?

– Impossible.

– Cependant, il y a des gens qui se prêtent à ce genre d'affaires?

– Oui, mais un courtier marron, comme vous dites, ne dispose pas de deux ou trois millions…

– Par son intermédiaire, il serait peut-être possible de trouver un ouvrier qui consentirait à fractionner notre diamant.

– Non… car cet ouvrier nous dénoncerait aussitôt. Il y a des pierres précieuses qui sont connues, cataloguées, étiquetées, et la nôtre est de celles-là.

– Elle appartenait à une collection?

– Oui…

– Au baron de Rothschild, peut-être?

– Non… au musée du Louvre…

– Ah! diable! mais alors, c'est un Diamant de la Couronne… le Régent, peut-être?

– Vous l'avez dit.

– Oui… oui… je comprends… fallait-il que je fusse bête!.. j'aurais dû me douter que c'était le Régent… Je l'ai vu plus de dix fois, là-bas, dans sa vitrine et en le contemplant, je me suis dit souvent: «Si j'avais ce diamant-là dans ma poche!»

– Eh bien, vous l'avez aujourd'hui, non pas dans votre poche, mais dans votre coffre-fort et vous n'êtes pas plus riche pour cela…

– C'est vrai… je n'aurais jamais supposé qu'avec une fortune pareille dans son gousset, on pût mourir de faim.

– Nous ne mourrons pas de faim, je l'espère, mais nous ne tenons pas encore nos millions… Je vous l'ai dit et je vous le répète, ce n'est qu'à Amsterdam que nous pourrons écouler ce «bibelot» gênant… Faites-moi confiance, c'est tout ce que je vous demande… Si vous voulez agir à votre guise, mener vous-même cette affaire, vous ferez tout manquer. Que demandez-vous? de l'argent… vous en aurez, soyez-en sûr, mais suivez mes conseils. Qu'avez-vous à craindre? que je vous dénonce? Le puis-je sans me dénoncer moi-même?

Ce raisonnement parut convaincre Manzana. Il me tendit une main molle que je serrai sans effusion, et nous sortîmes du café.

Dans la rue, il me prit le bras et nous nous acheminâmes vers l'Etoile.

Tout en marchant, nous continuions, bien entendu, à échafauder combinaisons sur combinaisons, sans parvenir à en trouver une qui valût la peine d'être retenue. Nous venions de nous engager dans l'avenue des Champs-Elysées, quand une femme coiffée d'un chapeau tapageur et vêtue d'un long manteau de loutre, s'arrêta brusquement devant nous, dévisagea un instant mon compagnon et s'écria, furieuse:

– Ah! voleur! ah! bandit!.. je vous retrouve enfin!..

Et, des yeux, elle cherchait un agent.

Manzana, en proie à une terreur folle, demeura un instant cloué sur place, incapable de faire un mouvement, mais il se ressaisit vite et, m'empoignant par la manche de mon pardessus, m'entraîna dans une course folle, pendant que la femme hurlait comme une possédée:

– Arrêtez-le… arrêtez-le!.. c'est oune voleur!.. oune assassin!..

Par bonheur, l'endroit où s'était déroulée cette courte scène était à peu près désert, et il ne se trouva point, parmi les rares promeneurs qui montaient ou descendaient l'avenue, un courageux citoyen pour se lancer à notre poursuite… Seul, un petit télégraphiste nous donna un instant la chasse, mais comme nous traversions au galop l'avenue Friedland, un tramway qui s'était arrêté brusquement lui barra le chemin… Il nous perdit un instant de vue et, quand il eut contourné l'obstacle, nous nous étions déjà engagés dans la rue Balzac.

Manzana tremblait comme une feuille; de grosses gouttes de sueur roulaient sur sa face brune. Dès qu'il se vit hors de danger, il souffla bruyamment, passa son mouchoir sur son front et me dit d'une voix sèche:

– Mon cher Pipe, nous ne pouvons demeurer un jour de plus à Paris… La femme que vous venez de voir va me dénoncer à la police… et…

Il n'acheva pas… Les mots s'étranglaient dans sa gorge.

– Ne vous alarmez pas ainsi, répondis-je… Paris est vaste… avant que l'on vous retrouve.

– Oh!.. cette maudite femme est très puissante… elle a de hautes relations… dans une heure, peut-être avant, j'aurai les agents de la Sûreté à mes trousses… Je me doutais qu'elle était à Paris… Il faut fuir… fuir le plus vite possible!.. Allons n'importe où… gagnons l'Angleterre; de là, nous verrons à passer en Hollande… mais ne perdons pas une minute… rentrons chez moi, nous allons prendre une décision.

Cette petite aventure m'avait certainement moins ému que Manzana. Je dirai même qu'elle n'était point pour me déplaire, car elle rabattait singulièrement le caquet de mon compagnon et mettait sur sa vie une ombre plutôt fâcheuse.

Je m'étais bien douté, dès le premier instant, qu'il devait avoir un passé des plus louches… mais je ne supposais pas qu'il pût être un assassin. Décidément, il devenait par trop compromettant et il était temps de le «semer», comme on dit vulgairement. A Paris, cela m'était difficile, mais là-bas, à Londres, je pensais y arriver assez vite.

Il importait, pour le moment, de ne pas éveiller ses soupçons, d'avoir l'air d'accepter, comme une chose toute naturelle, une situation que le hasard semblait avoir compliquée à dessein. Ah! si j'avais eu mon diamant en poche, comme j'eusse laissé arrêter avec plaisir ce compagnon antipathique, car, je dois le dire, Manzana était terriblement antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures de portefaix, une vilaine voix cuivrée qui vous écorchait les oreilles et une certaine façon de rouler les r qui m'horripilait.

Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine délicatesse native pousse à rechercher les gens bien élevés, la compagnie de Manzana était un véritable supplice.

Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec lesquelles un gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du moins vivre en bonne intelligence, mais il y en a d'autres (et mon compagnon était de celles-là) qui n'inspirent que mépris et dégoût.

Plaquer ce goujat, tel était mon dessein, mais pour cela, il fallait que je rentrasse en possession de mon diamant et ce n'était pas chose facile, car, je crois déjà l'avoir dit, mon horrible associé avait sur moi l'avantage de la force.

Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est à quoi je m'employai.

Dès que nous fûmes rentrés boulevard de Courcelles, que nous nous fûmes enfermés dans l'appartement que je partageais provisoirement avec Manzana, ce dernier qui était encore tout bouleversé par la petite scène de l'avenue des Champs-Elysées, m'exposa sa détresse, en ayant soin, bien entendu, de se donner le beau rôle dans le drame obscur que je croyais deviner.

Il me confia que la femme que nous avions rencontrée et qui l'avait si odieusement interpellé avait été sa maîtresse, qu'il l'avait quittée brusquement et qu'aujourd'hui elle cherchait à se venger de lui, en inventant, comme toutes les maîtresses trompées, un tas de calomnies sur son compte. Il n'avait heureusement rien à craindre, affirmait-il, car si on l'arrêtait, il n'aurait pas de peine à faire tomber une à une les accusations que porterait contre lui son ennemie, mais il préférait éviter une confrontation désagréable dont parleraient sans doute les journaux et qui jetterait sur son nom un discrédit fâcheux, là-bas, en Colombie où ses proches occupaient tous de hautes situations.

Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre pour argent comptant toutes les stupidités qu'il me débitait, mais avec une adresse machiavélique, je m'ingéniai à l'effrayer, distillant, goutte à goutte mes petits effets de terreur, lui rappelant certaines histoires d'innocents que l'on avait guillotinés, lui vantant l'adresse et le flair des policiers français, exagérant à plaisir les captures sensationnelles de malfaiteurs imaginaires.

J'arrivai de la sorte à le déprimer, à l'abrutir, et cet homme, qui était mon maître quelques heures auparavant, ne tarda pas à devenir presque mon esclave. Profitant de l'ascendant que j'exerçais maintenant sur lui, je réglai seul nos préparatifs de départ. J'avais eu un moment l'idée de vendre les meubles qui garnissaient mon logement de Montmartre, mais je réfléchis que cela me serait impossible, car j'étais en meublé, moi aussi, et mon concierge, cerbère impitoyable, surveillait la maison avec un zèle exagéré. En toute autre circonstance, je n'aurais pas hésité à tenter quelque bon petit cambriolage qui m'eût assuré la tranquillité pour un mois ou deux, mais aujourd'hui, j'étais craintif.

Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits étaient célèbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui tenter quoi que ce fût, et cela, à cause de ce bandit de Manzana qui était, par la force, devenu le dépositaire du Régent.

Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite possible, car je prévoyais bien que mon associé allait se faire pincer… Si on l'arrêtait, j'étais perdu. On perquisitionnerait chez lui, on trouverait le diamant et je verrais pour toujours s'écrouler mes rêves d'avenir.

Manzana s'était étendu sur son divan. Il semblait réfléchir, mais en réalité, il ne pensait à rien, car il était littéralement abruti. La rencontre qu'il avait faite l'avait plongé dans une prostration profonde…

– Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une décision.

– Evidemment, répondit-il… Je cherche… mais je ne trouve rien…

– Ecoutez, je crois avoir résolu le problème…

– Pas possible!

– Oh! ce n'est pas fameux, je vous préviens, mais enfin, faute de grives…

– Oui… oui… exposez votre idée.




VIII

OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE


Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'étais assis à califourchon, et dis à Manzana qui s'était soulevé sur son coude et me regardait anxieux:

– Pour entreprendre le voyage en Hollande dont je vous ai parlé, il nous fallait environ deux mille francs, mais puisque nous avons décidé de passer en Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme plus modeste… Nous verrons là-bas, à nous arranger… J'ai d'ailleurs quelques amis à Londres, et ils ne demanderont certes pas mieux que de m'obliger… Pour le moment, il nous faudrait au minimum trois cents francs…

– Vous croyez?

– Oui…

– Mais au point où nous en sommes, mon cher Pipe, trois cents francs sont aussi difficiles à trouver que deux mille…

– Ce n'est pas mon avis…

– Vous verriez donc une combinaison?

– Oui…

– Mon cher Pipe, vous êtes vraiment un homme de ressource…

– Trêve de compliments, vous n'en pensez pas un mot…

– Je vous assure…

– Allons droit au but… Tout à l'heure, vous parliez de vendre les meubles de cet appartement, mais je vous ai fait comprendre que cela était impossible… Cependant, si vous ne pouvez faire argent des gros meubles, vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces candélabres, cette statuette et les différents bibelots qui garnissent le salon. Si l'on ne peut emporter une commode ou un buffet, il est facile de sortir d'ici, en les dissimulant sous son pardessus, des objets moins encombrants… Le concierge n'y verra que du bleu.

– Oui… oui… en somme, vous en revenez à ma première idée.

– Pas précisément, puisque la vôtre était impraticable… Allons, ne perdons pas un instant, enveloppons tout de suite ce que nous voulons vendre…

– C'est cela… cependant, êtes-vous sûr de trouver un acquéreur?

– Oui…

– Mais il exigera peut-être des renseignements… il ne consentira à payer qu'à domicile.

– Ne vous inquiétez pas de cela… j'ai tout prévu…

Manzana ne me demanda pas d'explications.

Il était d'ailleurs dans un tel état d'avachissement que je faisais de lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au moindre bruit, allait à chaque instant soulever le rideau de la fenêtre pour regarder dans la rue et s'il apercevait quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face, il s'imaginait aussitôt que la maison était surveillée, que des agents de la Sûreté l'épiaient et qu'il allait être arrêté.

Au lieu de le rassurer, je prenais un malin plaisir à tout exagérer, tactique assez habile, qui mettait mon ennemi à mon entière discrétion.

Je feignais d'être aussi inquiet que lui et lui rappelais continuellement, par quelque allusion naïve, la dame au manteau de loutre qui l'avait si vertement apostrophé en pleine rue.

C'est dans les circonstances critiques que l'on peut vraiment juger un homme. Manzana, que j'avais pris tout d'abord pour un fieffé coquin à qui on n'en remontrait pas, n'était au fond qu'un être pusillanime, manquant totalement de sang-froid, en présence du danger. C'était une brute capable d'un crime, un impulsif, un de ces malfaiteurs vulgaires qui crânent, le revolver à la main, mais qui sont incapables de réagir lorsqu'il s'agit de dépister la justice.

Je me promettais bien d'exploiter à mon profit le manque d'énergie de mon associé, mais, pour le moment, il n'y avait qu'à attendre.

Pendant que nous emballions dans de vieux journaux les objets que nous avions résolu de vendre, un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée…

– Ça y est!.. murmura Manzana qui était devenu blême.

Et il restait là, planté devant moi, incapable d'une résolution quelconque.

– Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir… Cachez-vous!.. tenez, dans ce placard… non… il est trop en vue!.. Passez plutôt dans votre chambre, et enfermez-vous à clef… Je vais parlementer avec le visiteur… fiez-vous à moi, je ferai tout pour vous sauver…

Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que le premier…

– Vite!.. vite… dis-je à Manzana… disparaissez…

Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre et s'enferma à double tour.

Alors, très calme, j'allai ouvrir et me trouvai en présence d'un facteur.

– M. Manzana?

– C'est moi.

– Voici une lettre recommandée, monsieur… Voulez-vous signer?

Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il me tendait un paraphe quelconque.

Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et l'homme sortit, se confondant en remerciements. J'appelai Manzana, mais il ne répondit point. J'allai à la porte de sa chambre et fus obligé de parlementer avec lui pendant près de cinq minutes, avant qu'il se décidât à ouvrir.

Enfin, il se laissa convaincre et sortit, pâle comme un linge.

– Ce n'était que le facteur, lui dis-je.

Mais comme il se méfiait encore, je lui tendis le pli que je tenais à la main.

Nous revînmes dans le bureau, il jeta un rapide coup d'œil autour de lui, puis enfin tranquillisé, se décida à ouvrir la lettre.

– C'est la propriétaire qui m'écrit, dit-il… Elle m'annonce qu'elle revient de Nice le 5 janvier, et me rappelle qu'à cette date j'aurai mille francs à lui verser…

– Cela ne nous intéresse pas… continuons notre travail… Voyons… voici une statuette qui vaut environ cent francs!.. cette coupe qui est en argent en vaut bien autant… quant à ce vase bleu qui est là, sous vitrine, et à ce drageoir émaillé, nous nous en déferons facilement.

Nous fîmes des paquets que nous plaçâmes sur la table du salon…

Aux candélabres, nous ajoutâmes un sucrier en argent, une pendulette, une cafetière en vermeil, deux ou trois bibelots qui me parurent avoir quelque prix, puis nous nous concertâmes.

– Je crois, dis-je à Manzana, qu'il est inutile d'attendre la nuit… nous pouvons partir maintenant…

– Oui… en effet… mais ne pourriez-vous pas vous charger seul de la vente de ces objets?

– Et vous?

– Moi, je resterais ici.

– Vous en avez de bonnes, vous… C'est cela, je vais vous laisser seul et, quand je serai parti, vous filerez avec mon diamant… Non, mon cher, je ne puis accepter cet arrangement-là… vous viendrez avec moi ou il n'y a rien de fait.

– Mais vous savez que l'on est à ma recherche… si on m'arrête, vous reviendrez dans cet appartement, forcerez mon coffre-fort et reprendrez le Régent.

– Avec des suppositions pareilles, nous irions loin… Etes-vous, oui ou non, disposé à passer en Angleterre?

– Certes…

– Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent…

Manzana ne répliqua point. Il avait compris que le mieux était de bien s'entendre avec moi.

J'ai toujours été persuadé que cet homme avait eu à plusieurs reprises l'idée de me tuer, mais qu'il avait manqué de «culot» au moment de mettre son projet à exécution.

Pour l'instant, je lui étais utile. Il se croyait à tort ou à raison traqué par la police et il se raccrochait à moi, comme un noyé à une branche, quitte à me jouer quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre.

Dès que nous aurions gagné l'Angleterre, c'est moi qui aurais en main «le beau jeu».

Nous nous apprêtions à sortir, après avoir bourré nos poches des bibelots sur lesquels nous avions fixé notre choix, lorsqu'une idée me vint à l'esprit.

– Nous allons, dis-je à Manzana, quitter cet appartement une partie de la journée, car il ne faut pas se dissimuler que nous serons obligés de faire plus d'une démarche avant de placer nos objets d'art… Si, pendant notre absence, la police s'avisait d'opérer ici une descente, et de perquisitionner… La chose ne se produira pas, je l'espère, mais enfin, il faut tout prévoir…

– Vous avez raison, grogna mon associé… il faut que je prenne le diamant.

– Ce sera plus prudent, je vous assure… Voyez un peu la tête que nous ferions si, en rentrant, nous trouvions l'appartement bouleversé, le coffre-fort ouvert et…

– Inutile d'insister, trancha mon compagnon… avec un mauvais sourire…

Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant d'ouvrir, il hésita un instant.

– Eh bien, qu'attendez-vous?

Sans répondre, il prit son revolver et le posa sur une chaise, à côté de lui.

Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait du coin de l'œil, mais je ne bronchai pas.

Il y eut un petit déclic bientôt suivi d'un autre, et la porte de fer s'entre-bâilla. Alors, Manzana prenant le diamant, l'enfouit, après me l'avoir montré, dans la poche de son gilet.

– Voyez où je le mets, dit-il.

– Votre poche n'est pas percée, au moins?

– Non… ne craignez rien… j'ai un gilet neuf.

Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans le gousset de droite de son overcoat.

Nous sortîmes. Une fois dans la rue, je passai mon bras sous celui de mon associé. Il se laissa faire sans paraître s'étonner de cette familiarité dont il devinait la raison.

– On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il, avec un petit ricanement…

– Il ne tient qu'à vous que nous le devenions, répondis-je hypocritement.

Manzana eut un hochement de tête et se mit à siffloter entre ses dents.

J'attendais, je l'avoue, une autre réponse que celle-là, aussi, je n'insistai pas.

J'avais cru que Manzana était devenu plus confiant, mais non, c'était toujours la sombre brute que j'avais devinée, au début de nos relations.

Ah! comme j'aurais plaisir à duper un pareil malotru et comme j'allais m'y employer avec ardeur!

Il continuait de siffloter tout en marchant et comme cela m'horripilait, je lui dis brusquement:

– Avez-vous remarqué cet homme qui est derrière nous? Ne vous retournez pas, nous allons nous arrêter à une boutique et le laisser passer… Si c'est nous qu'il suit, nous verrons bien…

Manzana était devenu verdâtre…

– Vous croyez?.. balbutia-t-il.

Sans répondre, je l'entraînai vers un magasin de modes devant la glace duquel nous demeurâmes immobiles, comme hypnotisés par les chapeaux extravagants qui s'étalaient en montre. Les petites modistes amusées par nos mines étranges nous faisaient des grimaces et riaient comme des folles…

– Est-il passé? demanda Manzana qui, à ce moment, se souciait fort peu des gracieuses midinettes…

– Oui, dis-je… Il s'en va là-bas… attendons encore… Ah! le voilà qui tourne le coin d'une rue… on ne le voit plus… nous pouvons nous remettre en route.

Manzana n'était qu'à demi rassuré. Il ne voulut point continuer tout droit et m'obligea à faire un tas de détours…

– Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entraînez vers les fortifications, et ce n'est pas là que nous trouverons des marchands d'objets d'art…

– C'est vrai… mais il fallait me le dire plus tôt… Vous êtes là, collé contre moi… c'est plutôt vous qui me dirigez.

– Ah! elle est bonne, celle-là… vraiment, mon cher, vous devenez insupportable…

– C'est possible… mais je voudrais bien vous voir à ma place…

– Je préfère en effet être à la mienne, répliquai-je avec aigreur.

– Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous allez peut-être me dire que vous êtes un honnête homme?

– Certes, je n'ai pas cette prétention… Je suis un voleur, un vulgaire voleur, et vous le savez mieux que personne puisque vous avez dans votre poche le «produit de mon travail»… Mais si, par hasard, la police mettait la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je perdrais mon diamant… voilà tout…

– Et vous attraperiez au moins dix ans de prison…

– Non… vous exagérez… cinq, tout au plus… Encore faudrait-il prouver que c'est moi qui ai volé le diamant… Comme on le trouverait sur vous et non sur moi, je vous laisserais, soyez-en sûr, toute la responsabilité de cette affaire… Vous seriez donc accusé de vol… et cela viendrait s'ajouter aux autres… peccadilles que l'on peut avoir à vous reprocher.

– Mon cher Pipe, grinça mon associé, vous êtes une petite canaille…

– Ah! vous croyez?

Manzana haussa les épaules et se contenta de murmurer:

– Quand notre affaire sera terminée, je vous assure que je ne tarderai pas à vous lâcher.

– Et moi donc!.. malheureusement, je crains que nous ne soyons encore obligés de vivre assez longtemps ensemble… Mais trêve de sots compliments, voici un marchand d'antiquités à qui nous pourrions, je crois, offrir quelques-uns de nos objets… La boutique est d'apparence modeste, l'homme que j'aperçois dans l'intérieur m'a l'air d'un brave type… entrons…

– Non… non… répondit Manzana… pas ici…

– Et pourquoi?

– Je vous le dirai plus tard…

– Si nous continuons, nous allons nous promener toute la journée avec nos paquets… Il est déjà midi et demi et je commence à avoir faim…

– Nous ne tarderons pas à trouver un autre marchand.

– Soit… vous ne direz pas que je ne suis point conciliant.

Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique de bric-à-brac située en bordure d'un terrain vague. Le gros homme qui nous reçut nous décocha, dès l'entrée, un petit coup d'œil malicieux.

– Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque chose de bien à me proposer… mais ces messieurs tombent mal, car l'argent est rare en ce moment… on ne vend rien, mais là, rien du tout… Après tout, il est possible que je me trompe, ces messieurs veulent peut-être m'acheter quelque meuble… j'ai justement un joli trumeau Louis XVI que je leur céderai presque pour rien…

– Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir quelques objets de prix…

– Oh! alors, si ce sont des objets de prix… allez voir ailleurs, je ne suis pas assez riche pour vous payer… Les affaires vont si mal!.. Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais je n'ai pas fait un sou, depuis deux jours… c'est à fermer sa porte… oui, là, positivement… Cependant… montrez toujours… je pourrai sans doute, à défaut d'argent, vous donner un petit conseil…

Nous avions, mon compagnon et moi, déballé nos bibelots que le rusé marchand examinait attentivement, au fur et à mesure que nous les lui passions.

– Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas grand'chose… à part la statuette et la coupe… je ne vois pas ce que vous pourrez tirer du reste…

– Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetière sont en argent.

– Non… monsieur, non, détrompez-vous, ils sont en métal argenté… ce qui n'est pas la même chose…

– Cependant… ils sont contrôlés…

– Oh!.. cela ne prouve rien… on contrôle tout aujourd'hui… même le melchior… cependant, oui, je crois que vous avez raison… c'est de l'argent, en effet, mais de l'argent à bas titre… Hum!.. hum!.. Et combien voulez-vous de tout cela?.. Si vous me faites une offre raisonnable, je consentirai peut-être à vous en débarrasser, mais c'est bien pour vous obliger, je vous le jure, car voilà des objets que je ne vendrai peut-être jamais… c'est démodé… cela ne se demande plus… Enfin… parlez…

– Cinq cents francs, dis-je sans sourciller…

Le marchand eut un geste désespéré, suivi d'un petit rire qui ressemblait à un gloussement de poule.

– Cinq cents francs! Cinq cents francs!.. Ah! vous ne doutez de rien… Pourquoi pas mille francs, pendant que vous y êtes?.. Allons, messieurs, je vois que nous sommes loin de compte… reprenez vos affaires et n'en parlons plus…

Manzana, qui était d'une maladresse insigne, allait proposer un chiffre inférieur, mais je lui lançai un coup d'œil et il se tut… Je suis, de par ma profession, rompu aux marchés de ce genre, et m'entends mieux que quiconque à discuter avec les receleurs… pardon, avec les commerçants… Je sais par expérience que, lorsqu'on a donné un chiffre, il ne faut jamais le baisser immédiatement, sinon l'on s'expose à recevoir une offre ridicule… Je fis donc mine de remballer les objets.

Le marchand me regardait en souriant…

– Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs… comment voulez-vous que je paye cinq cents francs…

– C'est bien!.. c'est bien, répliquai-je d'un ton maussade, n'en parlons plus… du moment que vous ne vouliez pas acheter, ce n'était pas la peine de nous laisser déballer nos bibelots… et installer une exposition dans votre boutique…

Le gros homme demeura un instant silencieux, puis s'écria tout à coup…

– Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire avec vous… vous êtes certainement de braves et dignes jeunes gens et je suis sûr qu'une autre fois, vous m'apporterez quelque chose de plus avantageux… Tenez… je vous aligne deux cent cinquante francs… vous voyez que je suis arrangeant… C'est tout juste le prix auquel je revendrai ces machines-là… si je les revends…

J'allais opposer au marchand un refus catégorique, mais cet imbécile de Manzana répondit aussitôt:

– Soit, deux cent cinquante.

Je n'avais plus rien à dire.

– Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez la loi, je dois vous payer à domicile… cependant, comme m'avez l'air d'honnêtes garçons et que je tiens à vous prouver ma confiance, je consentirai à vous payer ici… à condition toutefois que vous me montriez vos papiers… carte d'électeur, quittance de loyer ou… une pièce quelconque…

– Voici, dit Manzana en exhibant froidement la lettre recommandée qu'il avait reçue, le matin même, de sa propriétaire.

Quant à moi, je tendis un vieux passeport, qui avait appartenu, je crois, à un neveu de M. Lloyd George.

Le marchand se contenta de ces pièces d'identité, et nous versa deux cents cinquante francs en billets crasseux dont Manzana s'empara aussitôt.

Je trouvai le procédé assez indélicat, mais avec un rustre comme mon «associé» il fallait s'attendre à tout.

Lorsque nous fûmes seuls, je crus toutefois devoir lui faire remarquer qu'il aurait pu, au moins, me laisser ramasser l'argent. Il se fâcha, voulut le prendre de haut, la dispute s'envenima au point qu'il me saisit au collet.

Cet accès de colère lui coûta cher, car pendant qu'il me secouait en menaçant de m'étrangler, adroitement, d'un geste rapide, je plongeai ma main dans la poche de son overcoat et lui enlevai son browning.

A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses que j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il était à présent à ma merci.

Ah! nous allions bien rire, tout à l'heure, lorsqu'il voudrait replacer le diamant dans le coffre-fort.




IX

UNE EXPLICATION ORAGEUSE


J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais désespérer de la Fortune, même quand elle semble devoir m'abandonner tout à fait. Le lecteur a déjà dû s'en apercevoir, et j'ose espérer qu'il n'a pas suivi, sans éprouver à mon endroit quelque inquiétude, les diverses péripéties de ce récit ou plutôt de cette confession. Il a dû remarquer aussi que, jusqu'à présent, le personnage sympathique dans toute cette histoire, c'est moi… moi, Edgar Pipe… un cambrioleur!

Puissé-je jusqu'au bout mériter cette sympathie!

Mon seul crime a été de vouloir m'enrichir aux dépens d'autrui et j'attends que celui qui n'a pas eu cette intention, au moins une fois dans sa vie, me jette la première pierre. Certes, je ne me fais pas meilleur que je ne suis, mais quand je me compare à certaines gens, je ne me trouve guère plus méprisable qu'eux. Seulement, voilà, il y a la manière… Le vol a ses degrés… Celui qui prend carrément dans la poche ou le domicile d'autrui, au risque de se faire tuer d'un coup de revolver, celui-là est considéré comme un bandit. Par contre, l'homme qui vole avec élégance, en y mettant des formes et, sans exposer sa peau, se trouve, au bout d'un certain temps, absous par l'opinion.

Drôle de société tout de même que celle où nous vivons! Enfin!

Que l'on me pardonne cette digression… mais j'estime que, lorsqu'on écrit ses mémoires, il ne faut rien celer de ses sentiments… On doit livrer au public toute sa vie, quitte à froisser certains puritains qui prêchent très haut la morale et sont pourtant, dans le privé, de bien tristes personnages.

J'ai dit qu'après l'acte de violence auquel il s'était livré sur moi, Manzana s'était radouci. Il me remit même les deux cent cinquante francs que nous devions à la complaisance du marchand.

– Vous êtes, dès maintenant, me dit-il, le caissier de notre association.

– Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas?

Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa sur l'épaule en s'extasiant sur mon esprit de repartie.

Peut-être espérait-il par la flatterie se concilier mes bonnes grâces, mais la façon plutôt rude dont avaient commencé nos relations m'interdisait toute familiarité avec ce rasta colombien.

Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt et de la rue Lepic, je lui dis à brûle-pourpoint:

– Accompagnez-moi donc chez moi où j'ai besoin de prendre quelques papiers…

– Vous habitez par ici? fit-il interloqué.

– Oui, à deux pas… au 37 de la rue d'Orchampt.

– Soit, allons-y, dit-il… il n'y a personne chez vous?

– Pas que je sache, à moins qu'un cambrioleur n'ait eu l'idée de venir explorer mon appartement.

Le concierge était sur le pas de la porte.

– Tiens! monsieur Pipe! s'écria-t-il… alors, vous êtes revenu de voyage?

– Oui, vous le voyez… mais je vais repartir pour quelques jours. S'il vient des lettres pour moi, vous les garderez…

Nous montâmes. J'avais voulu faire passer Manzana devant, mais il s'y refusa obstinément.

Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet, des bottines et quelques chemises, puis après avoir jeté un coup d'œil sur ce home assez misérable où j'avais cependant vécu avec ma maîtresse des heures délicieuses, j'entraînai Manzana.

– Vous êtes un malin, vous, me dit-il. Vous me faites vendre les objets qui garnissaient mon appartement, mais vous conservez précieusement les vôtres.

– Mon cher, répliquai-je assez sèchement, si vous aviez un peu de flair, vous auriez deviné tout de suite que je suis comme vous, en meublé!.. Vous supposez bien que si je m'étais arrangé un intérieur, je l'eusse fait avec un peu plus de goût…

– En effet, accorda-t-il… ce n'est guère luxueux…

Et il ajouta, narquois:

– Vous viviez ici avec une petite femme, hein?.. J'ai vu sur le lit un gracieux kimono… Alors, vous la plaquez comme cela, sans remords… Pourquoi ne l'emmenez-vous pas?.. Une femme, c'est souvent utile… dans votre profession… Elle peut servir de rabatteuse et… dans les moments difficiles.

Je lui décochai un tel regard qu'il n'osa pas achever.

Décidément, ce gaillard-là était encore plus méprisable que je ne le supposais.

– Voyons, lui dis-je… où allez-vous? rentrons-nous boulevard de Courcelles ou filons-nous directement à la gare.

– J'ai besoin, répondit-il, de rentrer chez moi… mais ne croyez-vous pas que nous pourrions déjeuner?..

– C'est une idée…

Nous entrâmes dans un restaurant de la place Clichy et choisîmes une petite table placée tout au fond de la salle. Avant d'accrocher mon pardessus, je glissai sournoisement le revolver qui s'y trouvait dans la poche de derrière de ma jaquette. Manzana voulut évidemment faire comme moi, mais soudain je le vis pâlir et rouler des yeux en boules de loto…

– Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement.

– Oui… répondit-il d'un ton bourru.

– Serait-ce le diamant, grands dieux?

Cette question éveillant en lui un nouveau soupçon, il porta aussitôt la main à son gilet.

– Non, grogna-t-il… j'ai toujours l'objet…

– Ah! tant mieux!.. vous m'avez fait une de ces peurs…

Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il était furieux, cela se voyait à sa figure, mais il était aussi fort inquiet. Il n'osa point me parler du revolver, bien qu'il fût à peu près sûr que c'était moi qui l'avais pris.

Quand nous en fûmes au café, il alluma une cigarette et me dit d'un ton mi-plaisant, mi-sérieux:

– Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner boulevard de Courcelles?

– Ma foi, ce sera comme vous voudrez… Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous aviez besoin de passer chez vous?

– Oui, mais j'ai réfléchi… Il est préférable que nous ne remettions pas les pieds dans cet appartement…

– Cependant, vous avez besoin de votre valise… Vous ne pouvez pas vous embarquer sans linge de rechange.

– J'achèterai en route ce qui me sera nécessaire.

– Acheter… acheter!.. et avec quoi?.. Vous semblez oublier que lorsque nous aurons payé notre déjeuner, il nous restera environ deux cent trente francs sur lesquels il faudra prélever nos frais de voyage. A notre arrivée à Londres, nous aurons à peine une vingtaine de francs… avec cela, nous n'irons pas loin.

– Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis là-bas?

– Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go, leur emprunter de l'argent, le revolver sur la gorge.

A ce mot de revolver, Manzana pâlit et une lueur mauvaise passa dans ses yeux.

– Je croyais… balbutia-t-il.

– Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association, je joue un rôle plutôt ridicule… Je vous «procure» un diamant qui doit vous assurer la fortune et je suis encore obligé de subvenir à tous les frais. Vous ne trouverez pas souvent, cher ami, un garçon aussi complaisant que moi…

– N'était-ce pas convenu ainsi?

– Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'étonner que vous ayez encore la prétention de renouveler votre garde-robe avec l'argent de notre voyage… Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer chez vous pour y prendre ce qui vous est nécessaire?..

– Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains de me faire arrêter…

– Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise excuse!.. Si l'on doit vous arrêter, vous le serez plutôt à la gare que boulevard de Courcelles.

– C'est possible… mais je vous le répète, je ne retournerai pas à mon appartement.

– Libre à vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur moi pour vous acheter même une chemise…

– Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai.

Je vis bien qu'il était inutile d'insister. Manzana refusait de remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce qu'il voulait éviter un petit drame dans lequel, cette fois, il n'aurait pas le premier rôle. Il se doutait bien que c'était moi qui avais pris son browning et il craignait que je ne me fisse rendre le diamant, en usant de l'argument péremptoire qu'il avait employé avec moi.

Je réglai la note qui se montait à dix-neuf francs cinquante et demandai au garçon l'indicateur des chemins de fer.

A ce moment, Manzana voulut s'absenter.

– Un instant, dit-il, et je reviens…

– Pas du tout, lui dis-je… je vous accompagne…

– Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon pardessus…

– Ils ne valent pas le Régent, mon cher… je serais refait…

Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il était de plus en plus furieux.

Avait-il réellement l'intention de «filer à l'anglaise» comme Edith? Je ne le crois point, mais je n'étais pas fâché de lui donner une petite leçon.

Pour l'instant, je le tenais… c'était moi qui avais l'avantage, mais il fallait que je le conservasse, et jusqu'au bout.

Il était environ trois heures quand nous quittâmes le restaurant.

Que faire jusqu'au départ du train de Londres?

Manzana qui ne tenait guère, et pour cause, à se promener dans la rue, parlait déjà de se réfugier dans une brasserie… J'eus toutes les peines du monde à l'entraîner sur les boulevards extérieurs… sous prétexte de lui faire prendre l'air.

Tout en cheminant, nous causions, ou plutôt non, c'est moi qui causais, car Manzana n'était guère loquace.

Il était devenu morose et mâchonnait un cigare éteint. Il songeait évidemment à son revolver, à ce bon petit browning avec lequel il espérait me diriger à sa guise.

– Tiens, lui dis-je tout à coup, nous sommes à deux pas de votre domicile… Pourquoi n'attendrions-nous pas dans votre appartement l'heure du dîner… Il fait un froid de canard dans la rue et cette valise que je porte me coupe le bras.

– Je vous ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement, que j'avais des raisons sérieuses pour ne pas retourner chez moi…

– Oui… vous avez peur…

– C'est possible…

– Auriez-vous peur de moi, par hasard?

Cette question lancée à brûle-pourpoint – un peu imprudemment, je l'avoue – amena sur le visage de Manzana un petit tressaillement.

Il me regarda fixement, les dents serrées, l'œil luisant et d'une voix grinçante, laissa tomber ces mots:

– Vous ne réussirez pas, mon cher, à m'attirer dans un guet-apens.

– Est-ce que vous devenez fou?

– Oui… oui… je sais ce que je dis.

– Je ne vous comprends pas…

– Moi… je me comprends, cela suffit…

Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je n'entendis point, puis fit brusquement demi-tour.

– Ah! bien, dis-je, la vie va être gaie avec vous, si vous continuez ainsi à faire la tête… Vous n'avez pourtant aucune raison d'être mécontent. Il y a deux jours, vous étiez dans une purée noire et songiez peut-être au suicide, quand je suis apparu… pour vous offrir un diamant…

– Un diamant que nous ne placerons peut-être jamais!

– Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer, nous aurions le temps de crever de misère. Heureusement que je suis là.

Mon associé eut un geste vague.

– Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous promener éternellement avec le Régent dans votre poche?

– J'en ai peur.

– Manzana, vous n'êtes pas raisonnable… car dans toute cette affaire, si quelqu'un a le droit de se plaindre, c'est moi. Comment, je vous apporte la fortune, je consens à partager avec vous le produit de mon travail et, au lieu de me remercier, de sauter dans mes bras, vous avez l'air de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire que cette maudite question d'argent amène toujours la brouille entre les meilleurs camarades.

– Ne faites donc pas le bon apôtre… Est-ce que vous croyez que je n'ai pas deviné le fond de votre pensée?.. Voyons… me prenez-vous pour un idiot?

– Mon cher, vous me prêtez là des sentiments qui me froissent, je vous l'assure… J'ai fait un pacte avec vous et je suis toujours prêt à tenir mes engagements…

– Oui, grogna Manzana… le revolver à la main…

– Que voulez-vous dire?

– Vous le savez aussi bien que moi.

– Mon cher, vous divaguez…

– Vraiment…

La conversation en resta là.

Nous étions arrivés en haut de la rue d'Amsterdam. La nuit tombait; un petit vent du nord soufflait sans interruption. Nous pressâmes le pas. Comme les passants étaient fort nombreux, à cette heure, et que nous risquions de nous trouver séparés, je repris le bras de Manzana.

– Ah! encore, fit-il d'un ton brutal… Vous avez donc peur que je m'envole?

– On ne peut pas savoir, mon cher…

– Alors, prenez-moi le bras gauche… pas le droit…

– Ah!..

– Oui, j'ai mes raisons pour cela.

– Comme vous voudrez, cher ami… un bras ou l'autre, cela n'a pas d'importance…

Manzana haussa les épaules et je remarquai, qu'à partir de ce moment, il tint obstinément sa main droite collée contre sa poitrine.

Il craignait évidemment que je ne cherchasse à lui subtiliser notre diamant. J'y avais déjà songé, mais je n'avais pas tardé à reconnaître que cette tentative serait impossible.

Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous, ne se doutaient certes pas que ces deux hommes, qui avaient l'air si fraternellement unis, n'attendaient qu'une occasion pour se jeter l'un sur l'autre.

Je jouissais intérieurement de la colère de Manzana et j'envisageais déjà l'avenir avec moins d'inquiétude. Manzana était maintenant mon prisonnier et c'est ce qui le mettait en rage.

Avouez que cet homme était réellement trop exigeant.

Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger les choses.

Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me dit tout à coup:

– Au fait, pourquoi me conduisez-vous à la gare Saint-Lazare… c'est généralement par la gare du Nord que l'on se rend en Angleterre… Par Calais, le voyage est bien plus court…

– Evidemment, mais il est aussi moins sûr… Tous les malfaiteurs qui s'enfuient en Angleterre passent généralement par Calais, aussi cette ligne est-elle étroitement surveillée… Si j'étais seul, comme je n'ai rien à redouter, je partirais par le Nord, mais avec vous…

– Oui… vous êtes un petit Saint Jean et moi une affreuse canaille…

– Je ne vous l'aurais pas dit…

– Mais vous le pensez… c'est tout comme…

– Franchement, mon cher, que voulez-vous que je pense de vous après la petite scène des Champs-Elysées?.. Et puis, ne m'avez-vous pas dit que vous vous attendiez à être arrêté?.. Si vous croyez que cela m'amuse de voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant que vous…

Manzana ne releva pas cette dernière phrase. Il se contenta de marmonner quelques injures. Je compris cependant que j'avais été un peu loin, aussi cherchai-je immédiatement à atténuer le mauvais effet produit par mes blessantes allusions:

– C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons à nous dire des choses désagréables. Vous êtes, depuis quelques heures, d'une humeur de dogue…

– Ah! vous trouvez?

– Certes… et j'avoue que je ne m'explique pas ce brusque revirement de votre part. Je ne vous ai rien fait, en somme. Hier, vous disiez que j'étais votre Providence, et maintenant vous me traitez en ennemi…

Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants:

– Je vous traite en ennemi, prononça-t-il lentement… parce que vous en êtes un et que vous cherchez à vous débarrasser de moi.

– Oh! quelle idée!..

– Je sais ce que je dis… mais, prenez garde… tâchez de ne pas me manquer, car moi, je vous préviens, je ne vous raterai pas… Vous m'avez chipé mon revolver, mais j'ai fort heureusement pour moi deux poings… et deux poings solides, je vous assure.

– Il ne tient qu'à vous de ne pas en venir à cette pénible extrémité… Oui, je vous ai pris votre revolver, je le confesse, mais si vous voulez raisonner un peu, mon cher, vous serez obligé de reconnaître qu'il n'était pas juste que l'un eût à lui seul tous les atouts dans son jeu. Vous aviez le diamant… Vous aviez aussi le revolver, c'était vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout simplement égaliser les chances. Tant que vous respecterez vos engagements, vous n'aurez rien à craindre, mais si, par malheur, vous tentiez de vous enfuir, ma foi, tant pis pour vous!.. je vous brûlerais la cervelle sans hésiter.

– Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention de le faire, même si je respecte mes engagements?

– Oh! mon cher, je crois que vous me prêtez là vos propres sentiments… Vous ne me supposez tout de même pas assez bête pour risquer un coup pareil sans y être forcé. Le malheur a voulu que je tombe entre vos mains, mais je ne songe même plus à cela. Mon but est de me débarrasser du diamant le plus vite possible et de vous tirer ma révérence. Je ne suis pas gourmand, un petit million me suffira, et ne supposez pas que je convoite votre part… Vous, au contraire, et j'ai tout lieu de le croire, vous voudriez vous attribuer la totalité de la vente, mais cela ne sera pas… Je m'y opposerai par tous les moyens, même quand je devrais sacrifier ma liberté.

Manzana parut troublé par ce raisonnement et m'affirma la pureté de ses intentions, mais avec un gredin pareil, il fallait s'attendre à tout.

C'était maintenant la paix… la paix armée, à vrai dire, et j'avais lieu d'espérer que cette trêve se prolongerait assez longtemps pour me permettre de mener à bien – c'est-à-dire au mieux de mes intérêts – cette triste aventure.

Nous allâmes retenir deux places de coin pour le train du Havre qui partait à cinq heures; il était quatre heures un quart, nous avions donc quarante-cinq minutes devant nous. Nous en profitâmes pour aller manger un morceau sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare, car nous n'étions pas assez riches pour nous payer le luxe du wagon-restaurant.




X

LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX MESSIEURS


Vingt minutes avant le départ du train, nous étions confortablement installés, l'un en face de l'autre, dans un wagon de première classe.

Le compartiment dans lequel nous nous trouvions était occupé par trois voyageurs seulement: deux vieux messieurs décorés et une jeune femme en deuil.

Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, étaient ensemble et devaient descendre à Rouen.

Un peu après Mantes, à propos de je ne sais plus quoi, l'un des vieux messieurs adressa la parole à Manzana. Celui-ci répondit d'abord, par monosyllabes, et finit par donner libre cours à son habituelle faconde.

Il se présenta comme attaché d'ambassade, puis se mit à parler de la Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay. A l'entendre, il avait là-bas d'immenses propriétés, employait plus de mille travailleurs et se proposait d'acheter prochainement plusieurs centaines d'hectares à la Guyane.

Les voyageurs l'écoutaient avec intérêt et l'un des vieux messieurs, qui était un peu sourd, s'était même rapproché pour mieux l'entendre.

Mis en verve par les exclamations admiratives de ses voisins, Manzana pérorait, pérorait, lançait de grandes phrases ronflantes et semblait prendre plaisir à s'écouter parler. Dans le but d'émerveiller ses auditeurs et surtout la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de sa poche plusieurs parchemins portant les en-têtes de diverses ambassades et exhiba des photos de personnages officiels sud-américains.

– Tiens, s'écria tout à coup l'un des vieux messieurs, voici un gentleman que je crois bien reconnaître…

– C'est un de mes meilleurs amis, le senor José de Ravendoz, président de la République de San-Benito… répondit Manzana, tout heureux d'étaler ses relations… Nous avons été élevés ensemble au collège de Ricuerdo…

Le vieux monsieur prétendit connaître très bien ce Ravendoz et ce fut pendant près de vingt minutes, entre Manzana et lui, un étourdissant dialogue auquel finirent par se mêler la jeune dame et l'autre voyageur.

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais lorsque je suis préoccupé, je ne puis entendre les gens bavarder autour de moi…

Bien que sollicité à plusieurs reprises, j'avais répondu évasivement à mes compagnons de voyage et, comme ils insistaient pour avoir mon avis tantôt sur une question, tantôt sur une autre, je pris le parti de me renfoncer dans mon coin et de faire semblant de dormir.

Manzana continuait de discourir, entassant mensonges sur mensonges, heureux de se voir admiré par des gens de distinction.

Il s'était accoudé sur la banquette, dans une pose nonchalante, et ne se souciait pas plus de moi que d'une datte. Il apparaissait bien là sous son vrai jour et je pouvais l'étudier à loisir.

C'était un être vide, prétentieux, adorant la flatterie, mais d'un esprit très borné et d'une éducation douteuse.

Quel triste compagnon j'avais là, et comme il me tardait d'en être débarrassé!

A Rouen, nos compagnons de voyage prirent congé de nous.

Ce fut entre eux et Manzana un échange de politesses outrées. Mon associé, qui tenait décidément à passer pour un hidalgo, baisa galamment la main de la jeune femme et remit sa carte aux deux messieurs, en leur donnant rendez-vous à Monte-Carlo pour le mois suivant.

– Quel bavard vous faites, lui dis-je, lorsque les gêneurs eurent disparu…

– Mon cher, répondit Manzana, un homme du monde comme moi éprouve toujours un véritable plaisir à se retrouver avec des gens de sa condition.

– Merci du compliment, mais permettez-moi de vous dire que ces gens m'ont tout l'air d'affreux rastas… Les deux vieux messieurs, malgré leurs grands airs et leurs gestes arrondis, n'ont rien d'aristocratique… Il suffit de regarder leurs mains et leurs pieds… Quant à la femme, c'est tout simplement une petite grue…

Manzana devint pourpre:

– Une grue! s'écria-t-il… une grue la senora Mariquita de Rosario!.. Vous êtes fou, mon cher… On voit bien que vous n'avez pas souvent fréquenté des femmes du monde…

– Possible; mais je suis assez physionomiste pour voir tout de suite à qui j'ai affaire… vous vous êtes tout simplement laissé empaumer par des aigrefins… et…

Je n'achevai pas. Une idée m'était soudain venue à l'esprit.

– Et le diamant? m'écriai-je… vous l'avez toujours, le diamant?

Manzana eut un sourire méprisant, mais porta malgré tout la main à la poche de son gilet.

– Oh… oooh! s'écria-t-il… c'est trop fort!.. Ils…

Je m'étais précipité sur lui et le secouais par les épaules en hurlant:

– Ils vous l'ont pris, n'est-ce pas?.. Nous sommes refaits!.. vous vous êtes peut-être entendu avec eux, misérable!.. Vite! vite! lançons-nous à la poursuite de ces bandits et je vous promets bien que si nous ne les retrouvons pas vous aurez affaire à moi… triple idiot! crétin! rastaquouère!

Le train qui s'était arrêté pendant cinq minutes se remettait en marche. Nous bondîmes dans le couloir, bousculant les voyageurs, nous frayant un chemin à coups de coude.

J'avais poussé Manzana devant moi et m'en servais comme d'un bélier pour dégager le passage.

Enfin, au risque de nous rompre le cou, nous sautâmes sur le quai, au grand effroi des employés.

Comme nous étions descendus presque à l'entrée du tunnel qui se trouve au bout du débarcadère, nous fûmes obligés de revenir sur nos pas pour gagner la sortie.

Là, je questionnai à la hâte un employé qui me regarda d'un air niais.

– Voyons! criai-je exaspéré… deux vieux messieurs… et une jeune femme… ils sont bien descendus ici… vous avez dû les voir?..

– Sais pas!.. répondit l'homme avec un accent traînant… adressez-vous au bureau de renseignements, moi j'suis là pour recevoir les billets… m'occupe pas d'la tête des gens!..

Comprenant que je ne tirerais rien de ce butor, j'entraînai Manzana. Il avait maintenant perdu de sa belle assurance et se laissait conduire comme un enfant…

Devant la gare, il y a une petite place qui va en montant vers la ville.

Des fiacres archaïques avec des cochers rubiconds et malpropres stationnaient là dans l'attente des voyageurs. Quelques taxis qui avaient déjà été retenus disparaissaient les uns après les autres, mettant sur le sol des étincellements rapides.

– Parbleu! pensai-je, nos gredins ont pris un taxi… mais nous les retrouverons… dussions-nous bouleverser toute la ville…

Cependant, je restais là, planté devant la station de voitures, incapable d'une décision quelconque.

Pour une fois, Manzana eut une bonne idée.

– Nous n'avons qu'une chose à faire, dit-il, c'est de prendre une voiture et de nous faire conduire dans les principaux hôtels de Rouen… nous finirons bien par savoir où nos gens sont descendus…

La colère m'étouffait! Je n'étais plus maître de moi et j'avais envie d'étrangler mon compagnon.

Ah! si jamais je le retrouvais, le diamant, je me promettais bien de le garder pour moi seul et de faire ainsi payer à ce stupide Manzana les tortures que j'endurais à cause de lui…

Je le poussai dans un fiacre, après avoir jeté ces mots au cocher:

– Nous cherchons quelqu'un, menez-nous dans les grands hôtels de la ville.

– Bien, monsieur, répondit l'homme… mais c'est qu'il y a beaucoup d'hôtels ici…

– Commencez par ceux de premier ordre…

– Compris.

Le fiacre partit à petite allure. Il était tiré par un pauvre cheval boiteux qui buttait à chaque pas et s'arrêtait, par instants, pour souffler. Dans la descente de la rue Jeanne-d'Arc, il accéléra un peu son train, mais nous n'allions guère plus vite que si nous avions suivi un convoi funèbre.

A toute minute, je passais la tête par la portière et stimulais le zèle du cocher par la promesse d'un bon pourboire. Il avait beau cingler sa rosse, nous n'avancions pas.

Et, dans mon exaspération, je déchargeais ma bile sur Manzana qui, blotti dans un coin de la voiture, me regardait d'un air ahuri…

Je lui prodiguais toutes les injures que je savais et parfois, pris d'une rage subite, je lui empoignais les bras et lui enfonçais mes doigts dans la chair.

Il ne disait rien… ce n'était plus un homme, c'était une vraie loque. J'allai même jusqu'à l'accuser d'être de complicité avec les rastas du wagon, mais je compris bientôt que cette accusation était ridicule. Il avait trop de raisons de tenir, lui aussi, au diamant, et il n'eût pas été assez naïf pour le partager avec trois personnes.

Il s'était laissé rouler, voilà tout!

Le fiacre s'arrêta enfin devant un hôtel situé au fond d'un jardin minuscule. Je me précipitai au bureau et interrogeai rapidement la caissière.

Les renseignements qu'elle me fournit furent des plus vagues. Elle avait vu beaucoup de monde dans la soirée, des jeunes gens, des vieillards, quelques femmes, mais aucun de ces voyageurs ne répondait au signalement que j'en donnais.

Nous visitâmes encore cinq hôtels. Partout ce furent les mêmes réponses ambiguës, jetées d'un ton sec, désagréable, et quand sonnèrent deux heures du matin, nous n'étions pas plus avancés qu'à notre sortie de la gare.

Comme nous ne pouvions garder le cocher toute la nuit, je le fis stopper sur la place de la Cathédrale et demandai ce que je lui devais.

– C'est dix-huit francs, répondit-il… et le pourboire en plus.

Je me fouillai, mais au moment où j'introduisais la main dans la poche de côté de ma jaquette, un petit frisson me courut le long des reins… Mon portefeuille avait disparu!

Ceux qui avaient dérobé le diamant à Manzana avaient aussi pris mon portefeuille!

J'eus la présence d'esprit de ne rien laisser paraître de mon trouble en présence du cocher. Tirant de ma poche un papier quelconque, je dis avec aplomb:

– Avez-vous la monnaie de cinq cents francs?

Le bonhomme roula des yeux effarés.

– Non?.. fit-il… Vous croyez comme cela que l'on se promène avec la monnaie de cinq cents francs.

– Où pourrait-on en faire?

– Nulle part… tout est fermé maintenant…

Et, comme je demeurais indécis:

– Votre ami a peut-être de la monnaie, lui?..

– Non… répondit Manzana, je n'en ai pas…

Le cocher s'impatientait:

– Oh! vous savez, cria-t-il, faut pas m'la faire, j'connais l'coup. Vous m'devez dix-huit francs, plus le pourboire… payez-moi… ou venez avec moi au poste de police…

– C'est cela, dis-je… allons au poste… est-ce loin d'ici?

– Non, là, à deux pas… place de l'Hôtel-de-Ville. Nous remontâmes en voiture, Manzana et moi. Le cocher fouetta son cheval.

– Vraiment, questionna mon associé en se penchant à mon oreille, vous avez un billet de cinq cents francs?

– Vous ne voyez donc pas que c'est de la frime?.. Mon billet de cinq cents francs est une simple feuille de papier… Je suis sans un sou… vos amis m'ont dévalisé.

– Comment! vous aussi!.. Mais alors, qu'allons-nous dire en arrivant au poste?

– Vous pensez bien que nous n'allons pas être assez stupides pour y aller… Ouvrez doucement la portière de votre côté, moi je vais faire de même… La voiture va assez lentement pour que nous puissions sauter à terre sans danger… Attention!.. y êtes-vous?

Nous arrivions, à ce moment, au coin d'une rue obscure. Nous quittâmes le fiacre si prestement et avec une telle légèreté que le pauvre cocher ne s'aperçut point de notre disparition. Quand le brimbalement des portières que nous avions laissées ouvertes l'avertit enfin de notre fuite, il poussa un juron formidable, mais nous étions déjà loin.

Après avoir couru pendant environ un quart d'heure, en faisant le plus de détours possible, nous nous trouvâmes sur les quais. Il tombait une pluie glaciale et le vent qui soufflait par bourrasques faisait clignoter la flamme des réverbères.

Nous nous mîmes à l'abri derrière un hangar et bientôt un douanier, qui nous prit sans doute pour des chapardeurs, nous chassa en nous accablant d'injures. Nous tentâmes de nous réfugier sous la porte d'un dock qui était demeurée entr'ouverte, mais un veilleur de nuit nous reçut comme des chiens errants.

Enfin, grâce à la complaisance d'un employé de chemin de fer, nous trouvâmes un refuge dans un wagon réformé que l'on avait commencé à démolir. Une partie de la toiture en avait été enlevée et il faisait dans cette roulotte un froid sibérien. Manzana et moi nous blottîmes dans la paille et attendîmes ainsi le jour…

Je ne sais à quoi songeait mon compagnon, mais moi, je sais que je fis, cette nuit-là, de bien tristes réflexions.

Lorsque l'on est malheureux, comme je l'étais, le moindre souvenir vous attriste et l'on a envie de pleurer en se rappelant les heures heureuses que l'on a vécues autrefois. Je me revoyais à Ramsgate, tranquille, la poche bien garnie, à la suite d'une opération fructueuse, flirtant avec Edith que j'avais rencontrée au «Royal Oak». Puis nous partions pour Paris. C'était alors la lune de miel, de longues soirées d'amour devant un bon feu de bois, la vie joyeuse, les rêves sans fin que forment les amoureux… Je me souvenais aussi, avec une émotion délicieuse, de la nuit où je m'étais emparé du Régent et, je me mis à pleurer à chaudes larmes en songeant à ces deux disparus: Edith et le diamant…

Manzana essaya de me consoler, mais je le rembarrai si brutalement qu'il ne dit plus un mot.

Parfois, je l'injuriais sans mesure, puis, le voyant aussi malheureux que moi, je finissais par m'apitoyer sur son compte.

C'était là, je le reconnais, de la pitié bien mal placée, mais on a pu remarquer, au cours de ce récit, que je suis, à certaines heures, d'une sensibilité exagérée.

Quand parut le jour, un jour terne, maussade, mon compagnon et moi nous nous concertâmes. Nous allions rôder aux abords des hôtels; peut-être aurions-nous la chance d'y rencontrer un de nos voleurs. Nous irions aussi dans les gares, à l'heure du départ des trains, mais nous nous écarterions avec prudence de tout véhicule conduit par un cocher rubicond et traîné par une rosse clopinante.

De dix heures du matin à midi, nous errâmes par les rues, l'estomac vide, les jambes molles, et je songeais déjà à vendre le revolver de Manzana, quand mon attention fut attirée soudain par un individu qui marchait devant nous… Il me semblait avoir déjà vu cette «charpente» – là quelque part…

J'allais devancer l'homme afin d'apercevoir son visage quand une occasion s'offrit qui me permit de l'examiner à loisir. Il entra chez un bijoutier et, dès qu'il se présenta de profil, je le reconnus.

C'était l'un des vieux messieurs de la veille.

Ah! décidément, cette fois encore, le hasard faisait bien les choses!

Le drôle était probablement venu dans cette boutique pour s'assurer, auprès du marchand, que le diamant n'était pas en toc.

– Vite! dis-je à Manzana… faites comme moi, baissez votre chapeau sur vos yeux… s'il nous reconnaît tout est perdu.

Postés tous deux au coin de la devanture, nous ne perdions pas un des gestes de notre voleur. Nous le vîmes tirer quelque chose de sa poche, le développer et le présenter au bijoutier qui eut une exclamation de surprise. Parbleu! il n'avait pas souvent vu des diamants comme le Régent. Il le regarda à la loupe, puis le posa sur une petite balance de cuivre, hocha longuement la tête et finalement le rendit au vieux monsieur.

Celui-ci replaça le Régent dans le petit sac que l'on connaît, puis s'entretint un moment avec le bijoutier. Il cherchait évidemment à expliquer comment il se trouvait en possession d'une telle pierre précieuse…

J'eus à ce moment l'idée de faire irruption dans la boutique, en compagnie de Manzana, de me donner comme inspecteur de la Sûreté, d'arrêter l'homme et de saisir le diamant, mais je compris tout de suite que cette façon de procéder n'amènerait pas le résultat que j'en attendais. Le marchand nous accompagnerait pour servir de témoin et, au commissariat, on confisquerait l'objet. Nous ne serions pas plus avancés que devant.

– Attention! dis-je à Manzana… ouvrez l'œil… nous allons filer cet individu-là quand il va sortir, mais n'oubliez pas que si nous le laissons échapper, si nous perdons sa piste, nous perdons aussi notre diamant.

– Soyez tranquille… il ne nous échappera pas…

Et mon compagnon traversa rapidement la rue.

L'homme était maintenant sur le pas de la porte. Il causait avec le bijoutier, et je remarquai que celui-ci semblait chercher quelqu'un, un agent probablement, afin de lui signaler le particulier, mais en province, comme à Paris, quand on a besoin d'eux, les agents ne sont jamais là.

Je m'étais tourné à demi pour que le vieux monsieur ne pût me reconnaître. Quand enfin il quitta le bijoutier, je fis à Manzana un signe d'intelligence et me lançai sur les traces de notre voleur.

Le filou marchait d'un bon pas et il me parut que, pour un vieillard, il avait le jarret joliment élastique. Il descendit la rue Grand-Pont, tourna à droite, s'arrêta un instant pour acheter des journaux, puis s'installa sur le quai de la Bourse, à la terrasse d'un café.

Manzana et moi, nous nous dissimulâmes derrière un kiosque.

– Je crois que nous le tenons, dis-je.

– Oui, répondit mon associé, mais nous ne pouvons nous jeter sur lui, en plein jour. Si encore nous savions à quel hôtel il est descendu.

– Nous le saurons bientôt, soyez tranquille.

Un quart d'heure s'écoula. Notre gredin lisait toujours son journal, mais il devait certainement attendre quelqu'un, car, de temps à autre, il jetait un rapide coup d'œil dans la direction de la Bourse.

Déjà, cela était visible, il commençait à s'impatienter, quand une femme s'approcha vivement de lui.

– Voici votre senora, dis-je à Manzana.

– Oui… oui, je l'ai bien reconnue… la garce!..

Dès que la jeune femme se fut assise, notre individu se mit à lui expliquer quelque chose, en lui parlant à l'oreille. Il lui racontait évidemment la visite qu'il venait de faire au bijoutier et ce que celui-ci lui avait dit.

Je m'étonnai cependant de ne pas voir arriver l'autre vieux monsieur, celui qui, la veille, avait entamé la conversation avec Manzana. Sans doute était-il parti en expédition, car ces gens que je considérais maintenant comme des bandits étaient des confrères… des cambrioleurs comme moi.

Je devais même reconnaître qu'ils étaient très habiles et, en toute autre circonstance, j'aurais eu pour eux de l'admiration. Leur façon de travailler, quoique différant sensiblement de la mienne, n'en était pas moins très ingénieuse. Ils exerçaient probablement depuis longtemps, bien qu'ils ne fussent pas aussi vieux qu'ils s'efforçaient de le paraître. Ils avaient dû, pour inspirer plus de confiance, se coller une perruque et une barbe blanches, car rien n'impose le respect comme un vieillard à la chevelure de neige, décoré de la Légion d'honneur, même lorsqu'il s'est, de son propre chef, décerné cette haute distinction.

La foule est gobeuse, elle aime ce qui est vénérable et ne se méfie presque jamais d'un vieux monsieur décoré.

Quant à moi, ma façon de travailler est tout autre, je crois l'avoir déjà dit. Au lieu d'arborer des complets extravagants et des cravates multicolores, je préfère une mise simple et modeste qui permet de passer partout sans être remarqué.

Ne pas être remarqué, c'est aussi une force, et je crois l'avoir suffisamment prouvé.

Tout en me livrant à ces réflexions cambriolo-philosophiques, je ne quittais pas de l'œil mon voleur et la jeune femme qui était assise à côté de lui. Cet homme portait ma fortune sur lui et j'étais prêt à tout tenter pour la lui reprendre… à tout, même au crime… Il est vrai que je pourrais, pour ce qui était de cette dernière solution, avoir recours à Manzana qui ne devait pas être un novice en la matière, si je m'en référais à l'opinion de la dame au manteau de loutre, entrevue aux Champs-Elysées.




XI

OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES


Lorsque le vieux monsieur et la jeune dame se levèrent, je fis un signe à Manzana et nous leur emboitâmes le pas.

Ils n'allèrent pas loin. A cinquante mètres du café se trouve l'hôtel d'Albion. Ils y entrèrent.

La «filature» devenait difficile, car nous ne pouvions, Manzana et moi, sales comme nous l'étions, pénétrer dans le hall où l'on apercevait un domestique en culotte courte, raide et grave comme un bonhomme en cire.

J'eus par bonheur une inspiration. Roulant à la hâte mon mouchoir dans un journal, je confectionnai un petit paquet que je tins ostensiblement à la main, et me précipitai vers le bureau de l'hôtel, en disant:

– C'est bien le locataire du 21 qui vient de rentrer avec une jeune femme, n'est-ce pas?.. J'ai là quelque chose pour lui…

– Non, répondit d'un ton maussade une vieille caissière aux cheveux acajou, ce n'est pas le n


 21 qui vient de rentrer… C'est le 34… vous faites erreur… En tout cas, si vous avez un paquet à remettre au 21, laissez-le à la caisse.

– Merci, dis-je, en esquissant un gracieux sourire, je reviendrai.

Manzana m'attendait devant la porte.

– Eh bien? demanda-t-il.

– Eh bien… j'ai déjà une indication… Je sais quel est le numéro de la chambre de notre voleur… c'est le 34…

– Et son nom?..

– Je l'ignore… mais qu'importe? Du moment que je sais où trouver l'homme…

– Vous avez l'intention de vous introduire chez lui?

– Mais… oui… et avec vous, je suppose.

– C'est grave cela…

– Et la perte de notre diamant, croyez-vous que ce ne soit pas plus grave?

– Certes… mais le coup est dangereux à tenter… encore plus dangereux à réussir.

– Nous tâcherons de ne pas le manquer… Voyez-vous une autre solution?

– Pour le moment, non…

– Il n'y en a pas d'autre, allez…

– Et nous essayerions cela en plein jour?

– Oui, ce serait préférable…

– Et si nous sommes pris?

– On ne nous prendra pas…

– J'admire votre confiance… mais si cependant cela arrivait?

– Nous perdrions notre diamant, mais nous ne serions pas inquiétés… Au contraire, on nous adresserait des félicitations.

Manzana ouvrait des yeux larges comme des hublots.

– Je ne vous comprends plus.

Je fouillai dans ma poche et en tirai un carré de carton que je tendis à mon associé.

– Une carte d'agent de la Sûreté, fit Manzana stupéfait… Ce n'est pas à vous, je suppose?..

– Bien sûr… je l'ai prise à un grand dadais de policier qui habitait, à Paris, la même maison que moi…

– Ah! très bien… et vous allez vous servir de cette carte pour pénétrer chez notre voleur?

– Peut-être.

– Mais moi?..

– Vous?.. vous êtes mon collègue… Du moment que je montre ma carte, cela vous dispense d'exhiber la vôtre…

– Parfait… et ensuite?

– Ensuite… ensuite!.. je ne sais pas moi… tout dépendra des circonstances… il est bien difficile, dans ces sortes d'affaires, de prévoir comment cela tournera… Je n'ai qu'une crainte.

– Laquelle?

– C'est que le patron de l'hôtel ne nous fasse accompagner à la chambre 34.

– Vous devez vous y attendre…

– Cela gâterait tout…

– Et si nous arrêtions l'homme quand il sortira?

– Non, c'est stupide ce que vous proposez là… La foule s'amasserait, nous serions obligés d'aller au poste… là, on fouillerait notre voleur et le diamant serait confisqué.

– Alors, si nous abordions carrément le type dans la rue en le menaçant, s'il ne nous rend pas le diamant, de le conduire au commissariat.

– Toujours la même chose, mon cher… Au bruit de la discussion des gens nous entoureraient et l'affaire serait manquée…

– Il faudrait pincer ce vilain individu, le soir, dans une rue déserte.

– Oui, mais nous n'aurons pas cette chance, croyez-le.

Tout en parlant, nous faisions les cent pas devant l'hôtel.

– Ma foi, dis-je… risquons le coup maintenant; nous allons bien voir… vous êtes prêt à me seconder?

– Il le faut bien, puisque nous sommes associés.

– Oh! ne me le faites pas à l'association, n'est-ce pas? Vous voulez votre diamant… moi aussi, et si nous le retrouvons, j'espère que, cette fois, vous ne chercherez plus à me l'enlever.

– Mon cher Pipe, je vous le jure…

– Et vous me le laisserez? C'est moi qui en aurai la garde.

– Voilà déjà que vous voulez tirer toute la couverture à vous…

– J'ai bien le droit de me méfier après ce qui est arrivé… Si j'avais eu le diamant dans ma poche, nous n'en serions point où nous sommes…

– C'est peut-être vrai… mais avouez que le diamant et le revolver, c'était vraiment trop pour vous et pas assez pour moi… Tenez, je vais vous proposer une combinaison… Si nous avons la chance de rentrer en possession de notre Régent, nous le porterons sur nous, à tour de rôle, une semaine chacun, mais celui qui en aura la garde cédera le revolver à l'autre, est-ce entendu?

– Moi, je vais vous proposer autre chose. Dès que nous aurons trouvé quelque argent, et nous y arriverons sûrement là-bas, en Angleterre, nous louerons un coffre-fort dans une banque et y déposerons notre diamant, dans une boîte cachetée; mais il sera bien convenu avec le directeur de la banque, que nous ne pourrons retirer notre dépôt que tous les deux ensemble et en présence d'un employé… Comme cela, nous vivrons au moins tranquilles et ne serons pas continuellement à nous épier comme deux Peaux-Rouges sur le sentier de la guerre.

– Ma foi, répondit Manzana, si vous voulez mon avis, je préfère encore la première solution.

– Soit, accordai-je. C'est convenu…

– Vous voyez qu'entre gens raisonnables, on finit toujours par s'entendre.

– Mais oui… mais oui, j'en étais persuadé.

J'ignorais quelles étaient réellement les intentions de Manzana, mais je savais bien que, moi, j'étais fermement décidé à lui enlever de force ce que je considérais comme mon bien. Lui, de son côté, devait avoir la même idée.

En somme, nous avions discuté en pure perte; nous avions cherché à bluffer l'un et l'autre, mais nous restions sur nos positions.

J'ajouterai qu'à la minute où avaient lieu ces pourparlers, j'étais prêt à céder sur tous les points, car pour le coup de force que nous allions tenter, j'avais absolument besoin de Manzana.

Nous nous serrâmes la main.

– Allons, dis-je, de l'audace!

– Comptez sur moi, répondit mon associé.

– Si personne ne nous accompagne à la chambre 34, nous entrons, je menace le voleur avec mon revolver, pendant que vous vous jetez sur la femme et la bâillonnez… Ensuite vous faites subir la même opération à l'homme, nous le ligotons et le fouillons aussitôt.

– Je vous ferai remarquer que dans cette entreprise, c'est moi qui aurai la partie la plus difficile.

– Si j'avais votre musculature, mon cher, j'assumerais volontiers cette tâche. Maintenant, réfléchissez bien… Si vous avez peur, dites-le…

– Peur?.. moi… allons donc… Une fois que j'y serai, vous verrez… le tout est de se mettre en train, mais attention, pas de blagues, hein? Si vous voyez, du premier coup, que l'affaire ne colle pas, ne commettez point d'imprudence.

– Soyez tranquille, je n'opérerai qu'à bon escient.

– Oui, je vois que vous avez bien tout combiné, tout prévu. Cependant permettez-moi de vous faire observer que vous avez oublié une chose.

– Ah! et laquelle?

– Vous avez supposé que l'on vous ouvrirait, dès que vous auriez frappé… et si notre homme, qui doit être un malin, se méfiait de quelque chose et refusait d'ouvrir, que feriez-vous?

– Alors, nous trouverions une autre combinaison… nous attendrions qu'il sorte et, dès qu'il paraîtrait, nous le repousserions aussitôt dans la chambre en lui mettant le revolver sous le nez.

– Et s'il a aussi un revolver?

– On n'a pas pour habitude de sortir d'un appartement avec une arme à la main… Croyez-m'en, mon cher Manzana, ne nous livrons pas d'avance à des suppositions qui finiraient par émousser notre courage… Allons-y carrément, comme si nous étions de vrais agents de la Sûreté… La chose la plus fâcheuse qui puisse nous arriver, je vous l'ai déjà dit, c'est que nous soyons obligés d'aller au poste et de voir notre diamant passer de la poche de notre voleur dans celle du commissaire… et encore, peut-être bien que je trouverais un truc pour le ravir au commissaire.

– Vous avez réponse à tout… eh bien essayons… Je suis votre homme.

Nous pénétrâmes dans le hall de l'hôtel et, à notre grande surprise, personne ne s'avança à notre rencontre pour nous demander ce que nous désirions.

Froidement, je traversai le vestibule et m'engageai dans l'escalier en compagnie de Manzana.

Au premier étage, je consultai la liste des numéros. Le 34 se trouvait justement sur le palier où nous étions.

– Cela va trop bien, pensai-je.

Et je me sentis envahi par une indéfinissable inquiétude. J'écoutai, pendant quelques instants. Un homme toussa dans la chambre où je m'apprêtais à pénétrer. Je tirai mon revolver, fis un signe à Manzana et frappai légèrement à la porte.

– Entrez, dit une voix enrouée.

J'entrai en coup de vent, le revolver à la main. Mais, à ma grande surprise, au lieu de me trouver en présence du vieux monsieur que je croyais bien rencontrer, j'étais en face d'un homme de quarante ans environ, très blond et le visage entièrement rasé.

J'allais me retirer, en m'excusant comme je pourrais, quand Manzana s'écria tout à coup:

– Allez-y!.. allez-y!.. c'est lui, je le reconnais!

En effet, moi aussi, je venais de reconnaître mon voleur… Au lieu d'avoir les cheveux blancs, il était blond et la barbe vénérable qu'il arborait la veille avait disparu, mais ce qu'il n'avait pu changer, c'étaient ses yeux, deux yeux noirs étranges et brillants dont l'un était un peu plus petit que l'autre.

D'ailleurs, si j'avais pu conserver encore quelques doutes, la jeune femme de la veille se fût chargée de les dissiper, car elle venait soudain de sortir du cabinet de toilette attenant à la chambre.

J'avais refermé la porte et je tenais mon arme braquée sur notre voleur. Je remarquai aussitôt que cet individu ne brillait point par le courage. Il me regardait avec un effarement ridicule et tremblait comme un chien mouillé.

Déjà mon associé s'était jeté sur la femme, l'avait bâillonnée avec une serviette et roulée dans une couverture dont il avait solidement noué les deux extrémités.

– A celui-là, maintenant! commandai-je.

Manzana, avec une habileté qui dénotait une longue pratique, bâillonna également l'homme et lui attacha bras et jambes avec les embrasses des rideaux.

Nous étions maîtres de la situation. Notre premier soin fut de fouiller le drôle, mais nous eûmes beau explorer ses poches, nous ne trouvâmes sur lui qu'un portefeuille dont je m'emparai, un porte-cigares en acier bruni et un trousseau de clefs.

Parbleu! le gredin avait dû cacher le diamant dans sa valise. Nous ouvrîmes celle-ci, mais nous eûmes beau tourner et retourner tout ce qui s'y trouvait, nous ne découvrîmes absolument rien.

Et pourtant, j'étais bien sûr que le misérable, lorsqu'il était rentré à l'hôtel, avait le diamant dans sa poche.

Où l'avait-il caché?

Je le fouillai de nouveau, regardai même dans ses bottines, le palpai en tous sens, mais rien!

Manzana, qui suivait cette opération avec un intérêt que l'on devine, me souffla tout à coup:

– Il l'a sans doute «refilé» à la femme.

Nous démaillotâmes cette dernière, mais au moment où je commençais à explorer les poches de sa jupe, quelqu'un frappa à la porte trois petits coups rapides.

Nous demeurâmes immobiles, retenant notre respiration. On frappa encore une fois, et une grosse voix demanda: «Ludovic… êtes-vous là?»

Quelques secondes s'écoulèrent, puis le visiteur n'obtenant pas de réponse – et pour cause – se décida à s'en aller.

Nous l'entendîmes descendre l'escalier, et quand le bruit de ses pas se fut éteint tout à fait, je continuai ma «fouille».

Peut-être n'y mis-je point toute la réserve qu'un gentleman doit observer à l'égard d'une femme, mais bien m'en prit, car je découvris enfin, cousu à la jarretelle de la dame le petit sac en peau de daim qui contenait le diamant.

Après m'être assuré que c'était bien mon Régent qui était enfermé dans ce sac, je glissai celui-ci dans la poche de mon gilet, aidai Manzana à reficeler la «senora», et nous nous dirigeâmes vers la porte.

Je reconnais qu'à ce moment mon cœur battait une furieuse chamade et j'aurais bien donné dix ans de ma vie pour être dehors.

Nous écoutâmes. Un petit craquement nous fit tressaillir et nous crûmes un moment que quelqu'un se tenait en arrêt, derrière la porte. Ce fut ensuite le martèlement rapide et léger d'une bottine de femme sur le tapis du couloir, puis le pas lourd d'un homme qui descendait l'escalier.

En bas, on entendait un tintement de verres et d'assiettes et parfois la sonnerie tremblotante du téléphone qui couvrait tous les bruits.

Je jetai un coup d'œil sur nos deux «victimes»: elles n'avaient pas bougé de place et je me demandai si leurs bâillons ne les avaient pas étouffées.

Pris d'un remords, je m'approchai doucement de l'homme. Il respirait à peu près normalement. Quant à la femme, son souffle était imperceptible et je constatai qu'elle était évanouie. Je desserrai un peu la serviette qui lui comprimait le visage, puis revins près de la porte devant laquelle Manzana se tenait accroupi. Je lui touchai l'épaule, il se retourna et nous nous consultâmes du regard. Il eut un petit signe de tête affirmatif et tourna doucement la clef.

Deux secondes après, nous étions dans le couloir. Il était absolument désert. Sans nous presser, de l'air de deux paisibles voyageurs à la conscience tranquille, nous nous engageâmes dans l'escalier.

Au moment où nous atteignions les dernières marches, un vieux monsieur que nous reconnûmes parfaitement, arrivait, accompagné d'un garçon d'hôtel, et nous l'entendîmes qui disait: «Ce n'est pas naturel… Je vous dis qu'ils sont dans leur chambre, je les ai entendus remuer.»

J'avais, rapidement, en apercevant le vieux monsieur, tourné la tête du côté de la muraille et Manzana avait porté la main à son visage.

Cette précaution était, je crois, bien inutile, car le voyageur n'eut même pas l'air de nous remarquer.

Nous traversâmes à pas comptés le vestibule encombré de bagages et de porteurs, mais une fois dehors, nous nous mîmes à courir comme des fous, dans la direction d'un pont, et cinq minutes après, nous étions de l'autre côté de la Seine.

Alors, seulement, nous respirâmes et, ce fut plus fort que nous, nous nous mîmes à rire aux éclats. Une grosse dame qui passait se figura sans doute que nous nous moquions d'elle et nous traita d'insolents en nous décochant un regard indigné, mais nous ne crûmes pas nécessaire de nous excuser. Nous engageant rapidement dans une rue bordée de docks et de magasins, nous pûmes enfin échanger nos impressions.

– Hein? me dit Manzana, je crois que cela a été bien joué.

– Supérieurement, mon cher… et je tiens à vous adresser tous mes compliments pour la façon merveilleuse dont vous avez bâillonné et ficelé nos voleurs… Sans vous, je le reconnais, je n'aurais pu mener à bien cette petite expédition.

– Bah! J'ai fait ce que j'ai pu… Il ne s'agissait pas de lambiner… nous jouions notre liberté.

– Et notre fortune…

– Oui… et notre fortune… mais je crois qu'il serait bon de nous tenir sur nos gardes, car la police va s'occuper de cette affaire et commencer une enquête…

– Evidemment… A Paris ce petit drame passerait presque inaperçu, mais ici, il va prendre des proportions colossales. La ville va être sens dessus dessous…

– Que comptez-vous faire?

– Mais partir et le plus vite possible encore…

– Et de l'argent?

– Attendez… nous en avons peut-être…

Et, tirant de ma poche le portefeuille que j'avais dérobé à ma «victime», je me mis à l'explorer rapidement.

Hélas!.. il ne contenait en tout et pour tout qu'un billet de cinquante francs!

– C'est maigre! fit Manzana… Quels purotins que ces gens-là… Et pourtant, ça en faisait des manières! on aurait dit qu'ils étaient les fils d'un nabab! après tout, c'était sans doute l'autre qui avait la galette, vous savez, celui qui est venu frapper à la porte…

– Peut-être… En ce cas, il est fâcheux que nous ne soyons pas tombés aussi sur lui… Mais dites donc, mon cher, je ne sais si vous êtes comme moi, j'ai l'estomac dans les talons… Allons déjeuner… nous verrons ensuite à quitter la ville.

Un caboulot portant comme enseigne «Aux Débardeurs» étalait devant nous sa façade malpropre, aux glaces étoilées. Nous y entrâmes et nous fîmes servir à une petite table, mais à peine fûmes-nous assis que je regrettai d'avoir choisi ce restaurant de cinquième ordre. Les gens qui étaient là nous regardaient avec étonnement.

Nous mangeâmes, néanmoins, sans nous presser, un brouet infect que nous arrosâmes d'un cidre sur, puis nous nous levâmes. La salle était à ce moment presque vide. Seuls, quatre ou cinq pochards attablés devant une bouteille d'eau-de-vie jouaient aux cartes en s'injuriant comme des portefaix qu'ils étaient.

Je me présentai au comptoir où trônait une grosse commère au visage couperosé et lui demandai combien je lui devais. Elle jeta un coup d'œil sur la table que nous venions de quitter, fit un rapide calcul et répondit:

– C'est six francs huit sous.

Je lui tendis le billet de cinquante francs. Elle le prit, le retourna un moment entre ses doigts, l'examina devant la fenêtre, puis s'écria soudain en me foudroyant du regard:

– Il est faux, votre billet!

Il ne nous manquait plus que cela. Que pouvions-nous faire? discuter? cela n'eût avancé à rien.

Je compris que le plus sage était de battre en retraite. Manzana était déjà dehors, moi, tout près de la porte. Avec la rapidité d'un zèbre poursuivi par un chasseur, je m'élançai dans la rue et pris ma course vers les quais, suivi de mon associé.

Avant que la grosse débitante fût revenue de sa surprise et eût pu lancer quelqu'un à notre poursuite, nous avions disparu parmi l'encombrement des barriques et des balles de coton arrimées sur le port. Néanmoins, comme nous ne nous sentions pas en sûreté au milieu des débardeurs et des calfats qui allaient et venaient, nous enfilâmes une rue, puis une autre, marchâmes pendant près d'une heure, et nous arrêtâmes enfin devant un jardin public.

– Entrons là, dis-je à Manzana.




XII

LA FACHEUSE NUIT


Une large allée sablée, bordée de plantes exotiques, s'ouvrait devant nous et aboutissait à un grand bâtiment blanc flanqué à droite et à gauche d'énormes caisses peintes en vert où s'obstinaient à pousser des arbustes rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver s'étendait à perte de vue, bordé dans le fond par une ligne d'arbres géants. Un bassin parsemé de nénuphars miroitait au soleil; des enfants accompagnés de leurs nounous jouaient sur le sable devant une rotonde garnie de bancs et de chaises.

Un grand écriteau placé au coin d'une allée nous apprit que nous étions au Jardin des Plantes de Rouen.

– Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne viendra pas nous chercher ici…

– Je ne le pense pas… Asseyons-nous donc un peu au soleil pour nous reposer.

Un banc était libre: nous y prîmes place et, tout en laissant errer notre regard sur les pelouses et les massifs de fusains, nous envisageâmes froidement la situation.

– Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je à Manzana.

– Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore là que nous serons le plus en sûreté. Que voulez-vous que nous fassions par ici? Nous sommes en pleine campagne et nous ne tarderons pas à être remarqués. D'ailleurs, vous avez assez d'expérience pour savoir que c'est dans les villes que les gens comme nous arrivent le mieux à se débrouiller…

– Vous oubliez que nous avons plusieurs ennemis à nos trousses; d'abord le cocher que nous avons si brusquement lâché, ensuite la débitante qui doit promener partout le faux billet de cinquante francs et enfin «nos victimes» de l'hôtel d'Albion… Vous supposez bien que cette dernière affaire a dû s'ébruiter…

– C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc nous accusera? Nos voleurs?.. Ils ne peuvent donner de nous qu'un vague signalement… Nous n'avons à craindre que le cocher et la marchande de vins, mais il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous ne les rencontrions pas…

– La marchande de vins, possible, mais le cocher? Vous pensez bien qu'il doit traîner par toute la ville avec son affreuse guimbarde.

– Il est assez facile de l'éviter… D'ailleurs, s'il nous apercevait, nous aurions le temps de nous enfuir avant qu'il nous ait désignés à un agent…

– Vous devenez tout à fait optimiste, mon cher.

– Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir tout en noir?

– Certes, répliquai-je, et il est probable que je serais dans le même état d'esprit que vous, si j'avais seulement deux petits billets de cent francs en poche, mais ce qui m'inquiète, ce qui me désespère, c'est cette maudite question d'argent!..

– Il est vrai que c'est assez inquiétant… mais pour résoudre cette question-là, vous êtes sans contredit bien plus habile que moi…

Je ne relevai pas l'allusion.

Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana qui le rompit.

– Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos conventions.

– Quelles conventions?

– Comment!.. vous ne vous en souvenez déjà plus?

– Expliquez-vous.

– Eh bien, n'avait-il pas été entendu que si nous retrouvions le diamant nous en aurions la garde à tour de rôle… or, c'est vous qui l'avez en ce moment… Vous le garderez donc une semaine, mais moi, je dois avoir le revolver…




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notes



1


Mal du pays.




2


Proverbes, X, 15.


