Histoire littéraire d'Italie (1
Pierre Loius Ginguené




Pierre Louis Ginguené

Histoire littéraire d'Italie (1/9)





NOTICE

SUR

LA VIE ET LES OUVRAGES

DE M. GINGUENÉ


Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés [1 - V. son Épître à Parny.Ton amitié m'est chère....De ce doux sentiment, le germe précieuxDès long-temps dans nos cœurs naquit sous d'autres cieux.Ton enfance enlevée à ton île africaineVint aborder gaîment la rive armoricaine:Tu parus au lycée, où, docile écolier,J'avais vu sans regret le bon DuchatelierAux enfans de Jésus enlever la férule.(Duchatelier avait été le premier principal du collège de Rennes après l'expulsion des jésuites.)]. Mais c'était au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres.

Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint familière; et entre les chefs-d'œuvre modernes, il étudia surtout ceux de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené, dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé, un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses connaissances et non pas s'en glorifier.

C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de vers, la Confession de Zulme; il la lut à quelques hommes de lettres, particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis… On a vu plusieurs fois des plagiaires s'attribuer l'œuvre d'autrui, mais non pas, que je sache, attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce procès bizarre.»

Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis 1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La Confession de Zulmé conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions; mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes les autres.

Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant plusieurs années, Ginguené a travaillé au Mercure de France, avec Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné.

Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776, parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide, d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel, Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient, l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard, et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené [2 - L'un des plus piquans est intitulé: Lettre de Mélophile. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet dans le Mercure de France.]; mais ce qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a imprimée en 1801 [3 - Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146 pages, y compris les notes.] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami.

En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. Epître à mon ami, lors de mon entrée DANS LES BUREAUX du contrôle général. Quand la pièce parut en 1780, le titre portait: lors de mon entrée AU CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de Rivarol et de Champcenets.

Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui, durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux, et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788 [4 - A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°. – Dans la Biographie universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël, Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.], est remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de traits ingénieux.

La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté, et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de l'autorité de Rabelais dans la révolution présente; elle a eu, à cette époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a pour titre: Lettres sur les confessions de J. – J. Rousseau (147 pages in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient été aussi bien fondés que ceux-là; et il était possible d'examiner de plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style, une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.

Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné, arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement des insensés qui l'avaient opprimé comme elle.

Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses œuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse; désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené lui-même.

On avait commencé, en 1791, la collection des Tableaux historiques de la révolution française, et Chamfort avait fourni le texte des treize premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes. Le projet de la Décade philosophique remonte aussi aux derniers jours de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807.

Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker [5 - De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de France. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé; mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé sincère de la conduite et des opinions politiques de Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M. Necker.], et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous trouvons par exemple dans le tome VII des Notices des manuscrits, les résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du Dittamondo, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions.

Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été envoyés dans cette Italie, dont la langue, les mœurs, la littérature, les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.»

De retour à Paris et à sa campagne de St. – Prix, Ginguené avait repris le cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune, des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et, s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions, ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser. On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne. Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux, c'est-à-dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés. Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres.

Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris, un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée, lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803 jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire. Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable, puisqu'elle eût été l'unique [6 - On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre le sien propre.]. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M. Joseph Bonaparte fut appelé, par voie d'élection, à la seconde.

Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812 avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin [7 - A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.].

La Décade, continuée depuis 1805, sous le titre de Revue, fut supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813 [8 - Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815 par le rédacteur de cette notice.], et il serait superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France, dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814, 1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené; morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à-dire aux poëtes français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris. Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur de l'Alexandréide.

Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810 [9 - A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.]. Les sujets, presque tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti, Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix fables nouvelles [10 - Ibid. in-18, 306 pages.] avec les poésies diverses ci-dessus indiquées.

Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810, ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau d'histoire littéraire [11 - Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36 pages in-8°.] où tous les faits sont impartialement exposés, et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des Œuvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle, publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823. Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il a insérés dans la Biographie [12 - Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri, Algarotti… Bandini, Bianchini… Calogera, Casti, Chiari… Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini, Forcellini… Galiani, Goldoni… et un très-grand nombre d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des articles étrangers à la littérature italienne, par exemple ceux de Chamfort et de Cabanis.]. Réunis et disposés dans l'ordre chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené.

Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux suivans, en 1812; le sixième, en 1813 [13 - A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: Al Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré d'Italia, il di 28 maggio 1813.]; et les trois derniers, en 1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits; Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle.

Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française, s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de Paris et de plusieurs autres.

Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque, qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur.

Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait trop souvent maltraité, lui devait cette indemnité, dit-il lui-même, dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry: c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui disait encore dans cette épître:

		Tu vis ton ami, sans faiblesse,
		Subir un sort peu mérité,
		Mais tu ne vis point sa fierté
		Se soumettre à la vanité
		Du pouvoir ou de la richesse;
		Ni celle de qui la bonté,
		L'esprit et l'amabilité
		Sur mes jours répandent sans cesse
		Une douce sérénité,
		Flétrir, même par sa tristesse,
		Notre honorable adversité.

Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des disgrâces et des infortunes.

On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi, ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de Ginguené [14 - A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.]; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de l'Histoire littéraire de la France[15 - A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M. Amaury Duval sur Ginguené.]; M. Salfi, à la fin du tome X de l'Histoire littéraire d'Italie[16 - P. 467-519.]. On doit infiniment plus de confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené, soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a intitulées la France. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que, pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète charmante, qu'on ne l'appelait que le bon Ginguené. Il était sans doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à-fait de ceux auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort susceptible, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels. Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en arrière des progrès que la civitisation venait de faire, de 1800 à 1814.

Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer, peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814 le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa délicieuse campagne, qui n'avait rien de romantique, quoi qu'en dise lady Morgan, mais dont l'heureuse position était, disait il, toujours nouvelle pour lui. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé sur sa tombe le discours suivant:

«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient, comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre, alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles. L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années, recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France, n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes, toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de notre âge et pour l'instruction des âges futurs.»

Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers:

		Celui dont la cendre est ici,
		Ne sut, dans le cours de sa vie,
		Qu'aimer ses amis, sa patrie,
		Les arts, l'étude et sa Nancy [17 - Prénom de madame Ginguené.].




PREMIÈRE PARTIE





CHAPITRE I





État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin; effets de la translation du siége de l'empire; littérature ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des Lettres.

On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même sans l'intervention des Barbares.

Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards. Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme didactique de Sammonicus [18 - Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme seul est resté. (Voy. Fabricius, Bibl. lat.)], ou plutôt un recueil de vers assez médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées; voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation [19 - Vopiscus in Caro, c. II.], nous ne voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter.

Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie. Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui voulaient imiter son style [20 - Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.]. Un orateur du quatrième siècle [21 - Eumène.] osa bien l'appeler, non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence romaine[22 - Romanœ eloquentiœ, non secundum, sed alterum decus. (Panegyr. Constantio, XIV.)]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles. Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à Cicéron.

Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs [23 - Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius, Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.], appelée vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque, d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur suite.

A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome, que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer entre eux dans le temple de la Paix [24 - Gallien, de libr. prop.]; mais rien n'est venu jusqu'à nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer, écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau tari avant sa source.

La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont Alexandre s'efforçait de le couvrir.

Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui, faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante [25 - Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.], et qui se vantait lui-même d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue. Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste, tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens Romains [26 - Tiraboschi, Stor. della Lett. ital., t. II, liv. II, c. 8.].

La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps: elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands talents et de l'affaiblissement des esprits.

Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son siècle.

Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement à l'Italie mais aux lettres [27 - Voy. Tiraboschi, Stor. della Lett. ital., t. II, liv. IV, c. I; Muratori, Antich. ital. Dissertaz. I; Denina, Rivol. d'Ital., liv. III, c. 6.]. Les courtisans, les généraux, les grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres, accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour. L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême, enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti [28 - Bettinelli, Risorgimento d'Italia, c. I.].

Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'œil du maître, ses récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne splendeur.

Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles. Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère, d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques suivantes.

Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens, aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes, elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique.

«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres [29 - Andrès, dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura, t. I, c. 7.]. Les philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes… Mais une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de ses mystères étaient inconnues aux anciens [30 - Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».]». La religion chrétienne elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie de la littérature.


(Essai sur l'Esprit et les Mœurs des nations, c. 14.)

Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin, Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au monde entier; on eut l'Octavius de Minucius Félix; le savant Origène écrivit contre Celsus; Lactance publia ses Institutions divines; chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir d'érudition, de jugement et d'éloquence.

Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène.

Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.

Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en Afrique [31 - Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse, de Jérusalem, d'Hippone, etc.]. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe, Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin, Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer. Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à cette partie de la science.

Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité? est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences, apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S. Paul [32 - Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le Sueur qui est dans la galerie du Muséum.], il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés. Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se mettre en état de les combattre [33 - Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. Il, l. 3, c. 2.]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer dans les bibliothèques, et enfin les proscrire?

Par un canon d'un ancien concile [34 - Concile de Carthage, IV, c. 16.], il est défendu aux évêques de lire les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de leur troupeau [35 - Tiraboschi, ubi supra.], comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle?

S. Jérôme se plaint amèrement [36 - Ep. XXI, édition de Vérone.] de ce que les prêtres, laissant à part les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on, très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un abus [37 - Tiraboschi, loc. cit.]; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât pas?

Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes [38 - Id. ibid.]. Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes qu'il avait abandonnées, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations [39 - Proleg. in Daniel.]». Ce passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour faire éclater en opposition les vérités du christianisme [40 - Tirab. loc. cit.]. Mais ou je me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.

On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile, appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite. Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après, absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses contemporains qui les avaient détruits [41 - Orose, lib. VI, c. 15.]. Enfin la barbarie de Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque Marcel contre les temples de Syrie [42 - Sozomène, liv. VII, c. 15.], de l'évêque Martin contre les temples des Gaules [43 - Sulpice Sévère, de Martini vitâ, c. 9, 14.], et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes effets.

Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans son dialogue de Exilio: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore, Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon, Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S. Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos cœurs à un amour plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de probité et de religion [44 - Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres grœcos malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis maximum dedere testimonium (Alcyonius. Medices legatus prior, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)]».

Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines [45 - Andrès, Orig. propr., etc., cap. 7.]; mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les hérétiques, les juifs et les gentils [46 - Id. ibid.]: or cette direction donnée aux écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la reçoivent universelle et qu'elle reste permanente?

Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force, mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort.

Aussi, dès le siècle suivant [47 - Le cinquième siècle.], vit-on commencer à se ternir ce grand éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose [48 - On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379 jusqu'en 394.]. On y aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques autres [49 - Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième siècle.]; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est sûrement une de décadence et d'appauvrissement.

Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne parlerai point de Victorin le rhéteur [50 - Marius Victorinus Africanus.], à qui pourtant on éleva de son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps, S. Augustin entre autres [51 - Confess., liv. VIII, c. 11.] font des éloges sans mesure, mais qui nous a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur deux livres de Cicéron [52 - Les livres de Inventione rhetor.], quelques écrits religieux, et un petit poëme sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi [53 - Regina Rerum, Roma, Regi eloquentiœ.]:


Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence:

Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les quatre R initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon vers français.

Sa vie a été longuement et pompeusement écrite [54 - Par Eunapius, Vit. Sophist., c. 8.]: ses contemporains ne tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus exagérée [55 - Julian., Epist. II.]. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui, c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun ouvrage de lui pour les démentir.

L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce chef-d'œuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire, Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le temps qui a dévoré tant de chefs-d'œuvre les a respectés, mais s'ils sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.

Symmaque[56 - Q. Aurelius Symmachus.] plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour mettre sa vie en sûreté [57 - Voy. Cassiodore, Hist. tripart., liv. 9, c. 23.]. A entendre le poète Prudence, qui a pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une éloquence prodigieuse [58 - Prudent. in Symmachum, liv. I.], et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le propose pour modèle du genre fleuri [59 - Saturnal. liv. V, c. 1.]; d'autres auteurs renchérissent encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls de lui. Cette lecture rend tout-à-fait inconcevables les louanges prodiguées à leur auteur [60 - Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. II, liv. IV, c. 3.].

Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius Festus, Nonius Marcellus, etc. [61 - Ils ont été recueillis par Putchius, Hanov. 1605, in-4°.; et par Godefroy, Genève, 1595, 1622, in-4°.]. Leur nom n'est guère connu que des érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe [62 - Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.], dont nous avons des dialogues intitulés les Saturnales[63 - Saturnalium Conviviorum libri VII.], remplis de détails curieux sur divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant, puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur [64 - Il l'avoue lui-même dans la préface des Saturnales.] était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile, par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de Songe de Scipion, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.

Marcian Capella [65 - Marcianus Mineus Felix Capella.] dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre bizarre de Noces de la Philologie et de Mercure, où, à propos de ce mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences [66 - Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique.], qu'on appelait alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, les sept arts: il en explique de son mieux les principes: son style est inculte et même souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est à remarquer [67 - Tiraboschi, ub. sup., c. 4.] que la poésie se soutient encore à cette époque, non pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux, c'est-à-dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions, souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y mettre toujours de l'intention et du choix.

Les fables d'Avien [68 - Rufus Festus Avienus.] n'ont certainement pas la grâce et l'élégante simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus, et celle du poëme géographique de Denys Périégète [69 - Orbis terrœ descriptio.] en vers hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets [70 - Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à Venise, en 1488, in-4º. (V. Fabricius. Bibl. lat.)]. Selon Servius [71 - Ad. X Æneid. v. 388.], il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien [72 - Claudius Claudianus.] eut Stilicon pour Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre. Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire. Numatien [73 - Claudius Rutilius Numatianus.] n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper, quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de poésie [74 - Queste opere tutte (del Prudenzio) sono più di zelo religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti. (Il Quadrio, t. II, pag. 80.)], sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète [75 - Publius Optatianus Porphyrius.], qui vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple.

Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent plus.

Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent, du moins au premier coup-d'œil, faits pour inspirer mieux la Muse historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée, dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée, dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.

La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les uns et les autres de la mutuelle communication des lumières [76 - Andrès, Orig. Progr., etc., c. 7.]; mais c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon, d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite, aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite; tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même obscurité que les auteurs grecs; tandis que [77 - Andrès, ubi supra.] S. Augustin, Marcian Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité, avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien, égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules; Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec, natif d'Antioche, etc.

En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux [78 - Denina, Vicend. della Letter., liv. I, c. 36.]. Mais ce grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent toujours au second rang dans l'opinion.

La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque, commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage que de leur ancienne langue [79 - Idem, ibid.]. Enfin la cour elle-même, quoique venue de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien [80 - Id. ibid., c. 35.], prouvent que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une ruine totale.

Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul [81 - Denina, Vicend. della, Letter., liv. I, c. 39.], un Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui, dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et surtout pendant le cinquième.

Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient; ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui, pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches d'Alexandrie et de Constantinople [82 - Cyrille et Nestorius.]; l'hérésie d'Eutychès, substituée à celle de Nestorius[83 - Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.], le scandale contradictoire des deux conciles d'Ephèse [84 - L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet, dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.], mal effacé par celui de Calcédoine [85 - En 451.], le Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme [86 - Voy. les mots Manès et Manichéens, ub. supr.], le Monophysisme, le Monothélisme [87 - Voy. ce mot, ub. sup.] et d'autres questions inintelligibles, et par cela même interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble et les ténèbres.

Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie, inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric entré à Rome [88 - En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.], à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas [89 - En 452.]: le Pape Léon l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres, armés de glaives flamboyants.

Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours. Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur [90 - Augustule.], la moitié des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants dégénérés des conquérants du monde.

Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements? Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.




CHAPITRE II


État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première époque de la renaissance des Lettres

L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que sous le roi Goth Odoacre [91 - 476.], et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric, qui le détrôna [92 - 493.], elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident, qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien Denina [93 - Vic. della Lett., liv. c. 37.], ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or, percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de son nom Théod.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de ces trous, qu'il signait les lettres et les édits [94 - Tiraboschi, St. della Lett., ital., tom. III, liv. I, c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag. 512.]. Ce trait caractérise à la fois et Théodoric et son siècle.

Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi. Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a laissé des Institutions, des Lettres divines et humaines, plusieurs autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable de lettres, et l'Historia tripartita, abrégé des histoires ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le Scolastique [95 - Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut lui être reproché [96 - Voy. Muratori, Antich. Ital. Dissert. XXIII et XXIV.]. C'était ce goût qui dominait de son temps; c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et la magnificence du prince qui les fit élever [97 - C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori (Dissert. 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable, en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus de vraisemblance, pour unique origine la dépravation progressive du goût dans les arts. Maffei (Verona Illust., Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths, l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on en pouvait retrancher les arcs en pointe et l'irrégularité des colonnes et des chapiteaux, non-seulement la construction est très-bonne, mais les ornements même ne manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses Variarum, de Fabricis et Architectis, je lis ces mots: «Quid dicamus columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, ut magis ipsas œstimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum quod metallis durissimis videas expolitum». Cette hauteur et cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des joncs, junceam proceritatem, ces masses d'édifices si élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées debout, quasi quibusdam hastilibus contineri, et ces canaux concaves creusés dans le corps même de la pierre, substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, etc. etc.; tout cela ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle gothique, parce que tel était devenu le style des architectes au temps des Goths.].

Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec plaisir, le philosophe Boëce [98 - Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.]. Revêtu deux fois de la dignité consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs, ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais pour sa Consolation de la Philosophie, qu'il écrivit dans les fers. Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous est resté du quatrième et du cinquième.

L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable, quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple. Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de cœur. Elle leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.

Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric, qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments recherchés d'une mort lente et cruelle [99 - On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures, on le fit expirer sous le bâton. Anonym. Vales. ad Amm. Marcel. 1693.]. Son meurtrier ne lui survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais, par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince, avant de mourir, redevint un barbare.

Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents et honteux de son petit-fils et son neveu [100 - Atalaric et Théodat.] l'influence de Cassiodore maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer, autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre que ses victoires [101 - Je ne prétends point adopter, par cet expression, le roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses. Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur, il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne tarda pas à cesser d'être le sien.Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa Chronographie, Georges Cédrénus, dans son Histoire, sur la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième siècle, qui mit en vers, dans sa troisième Chiliade, cette fable et le mot célèbre: Donnez une obole à Bélisaire. P. Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses Annales, d'où elle s'est répandue sans examen dans plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses Annales d'Italie sur cette époque.], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui, que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance, mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés [102 - Voy. Muratori, Annal. d'Ital., année 567.], venaient à leur tour ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.

Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome, sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième. Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de ruines et inondé de sang.

Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui, parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été tirées, principalement dans les monastères.

L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant, les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage. Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt. La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce qu'elle est, c'est-à-dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité, si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve, ce qui est bon en soi et utile aux hommes.

Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes, conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces ordres, le titre d'antiquaire ou de copiste, mots synonimes, que l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient, dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à eux que nous le devons [103 - Tiraboschi, Stor. della Lett. Ital. t. III, l. I, c. ii. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, Vicende della Letter., t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.].

Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice. Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à-dire de copiste, qui me plaît le plus [104 - De Institut. Divin. Litter., c. 30.]. On ne peut lire sans une sorte d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva point au-dessous de lui de composer un Traité de l'Orthographe, à l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire correctement [105 - Tirab. loc., cit., c. 2.]. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas plus de foi, enfin, de toutes ces œuvres monacales qui déshonoreraient l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si, dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus grossières des temps d'ignorance et de ténèbres.

Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence, avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths; il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque, malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive [106 - Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. i, 14.], et cepandant c'était un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études.

A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le savant Brucker, dans son Histoire critique de la Philosophie[107 - Tom. III, p. 560.], ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire, Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi l'a réfuté avec autant de solidité que de modération [108 - Stor. della lett. ital., tom. III, liv. II, c. 2.]; et ceux qui seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur était protestant.

Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés des anciens auteurs. Il ne veut pas que les louanges de Jupiter et celles du Christ sortent de la même bouche; il regarde comme un crime grave que des évêques osent chanter ce qui ne convient pas même à un laïque s'il a de la religion[109 - Liv. XI, Epit. 54.]. Voilà bien une preuve de plus de cet esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son zèle [110 - Tirab. loc. cit.]; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait.

Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina, l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury, quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs païens» [111 - Vicende della Letter., liv. I, c. 38. Vid. Machiavelli, discorsi, liv. II, c. 5.]. Sans prétendre rien décider dans une question de cette espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne doive être de quelque poids.

Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure, dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en latin, ou de latin en grec [112 - Liv. VII, Epit. 30.]. Mais la littérature grecque elle-même continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore [113 - Auteurs d'Héro et Léandre, de l'Enlèvement d'Hélène et de la Chute de Troie, poëmes dont le premier est plus connu que les deux autres.] avaient brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie, furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons siècles.

Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand théologien [114 - Gibbon, History of decline and fall roman Emp., c. 47.]; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens [115 - Id. ibid.].

La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se rétracter.

La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète, anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse [116 - Denina, Vicende della Letter., liv. I, c. 39.]. Procope surtout s'y distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui, Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour. Son roman de Clitophon et Leucippe fut surpassé par les Amours de Théagène et de Chariclèe, ou les Ethiopiques, de son contemporain l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres vrais ou supposés [117 - Denina, Vicende della Letter., liv. I, c. 40.], l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître en France, furent, l'un, Octavien de St. – Gelais, évêque d'Angoulême, par des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle qu'il fit dans la suite, de Daphnis et Chloé, du sophiste Longus, autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite, et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque, ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché.

La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines tel qu'il existe encore aujourd'hui.

Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail, plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés; ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres, et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses matières. Ce recueil reçut le nom de Digeste ou de Pandectes. Enfin, Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres, méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle vulgairement les Institutes, ou éléments de la science du Droit.

Le tout ensemble fut publié [118 - En 534.] six ans après le commencement du premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre de Novelles. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont comme le préambule [119 - Heinneccius, Hist. Jur., liv. I, c. 6; Terrasson, Hist. de la Jurisp., p. iii, et Tiraboschi, t. III, liv. I, c. 6.]. Ces lois ne furent point adoptées en Italie pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce général y put mettre en vigueur celui de Justinien.

Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori [120 - Script. rer. Ital. vol. I, part. II.]. M. Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son Histoire des Révolutions d'Italie[121 - Tom. II, liv. 7.], et l'on y peut observer que, si elles conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples, elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils avaient beaucoup gagné.

Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours, et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier, qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé à opprimer l'Italie.

Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose, que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie, sur la France et sur lui.

La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres [122 - Voy. le poëme de S. Prosper, de Providentiâ, v. 15-60.]. Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines qu'on y peut observer dans tous les temps.

Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et avec les études et les mœurs revinrent la sécurité intérieure et la prospérité de l'état.

Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent [123 - Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des lettres au huitième siècle.]. Les Italiens, jaloux d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra [124 - Voy. Tirab., Ist. della Lett. Ital., t. III, liv. III, c. i.]. Son éducation avait été plus que négligée: elle était tout-à-fait nulle, quand il passa les Alpes pour la première fois [125 - En 774.]. Quoiqu'il eût alors trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard [126 - C. 25.], il en reçut les premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en 780 [127 - Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses Acta SS. Ord. S. Bened., sæc IV, p. i.], six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise, son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin, grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul, et qu'il fit patriarche d'Aquilée.

Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec elle [128 - Hist. litt. de la France, ub. sup.]. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damœtas; qu'enfin, Charles lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, Damœtas et S. Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de mouvement et d'activité scientifique.

«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président Hénault [129 - Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.], mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la plupart du temps sans exacte mesure de vers.

Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque. Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire. Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire [130 - Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret: sed parum prosperè successit labor, prœposterus ac serò inchoatus. (Eginhard, Vit. Car. Mag.)], cela doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme, gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau; je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit romain [131 - Hist. Litt. de la France, ub. sup.Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes, et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà 132.].

L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi, mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes, entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation pareille [132 - Tirab., t. III, p. 131 et suiv.].

Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France, lorsqu'il était déjà vieux [133 - Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit pour maître: In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum senem audivit. (De Vitâ Car. Mag.)], et qui peut être regardé, selon l'expression de du Boulay [134 - Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholœ palatinœ et regiœ institutor. (Hist. Univers. Paris, t. I, p. 626.)], comme le premier fondateur de l'école palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif, une dispute publique [135 - Epist. XV, ad Carol. Mag.]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France, il est probable qu'il y mourût.

Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité, mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne. Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier [136 - ub. sup., p. 183, 184.]. Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce temps-là, qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir les études en France, à y amener Paul avec lui [137 - Ibid. p. 184-190.]. Il n'y resta que cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres. De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude paisible, il y mourut dix ou onze ans après [138 - En 799, ibid, p. 191.].

On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner, en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de l'impératrice Irène [139 - Tirab., ub. supr., p. 188.]. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et capables d'écrire facilement dans cette langue [140 - Ibid, p. 109.]. Aussi vit-on au huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV [141 - Ibid, p. 180.]; mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs.

C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu un Philon, un Horace en poésie, etc. [142 - Grœcâ cerneris Homerus,Latinâ Virgilius:In Hebrœâ quoque Philo,Tertullus in artibus;Flaccus crederis in metris,Tibullus eloquio.]; mais on sait combien il faut rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues, consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les écoles [143 - Grœcam nescio loquelam,Ignoro Hebraiœm;Tres aut quatuor in scholisQuas didici syllabas,Ex his mihi est ferendusManipulus adorea.]. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques qu'il a laissés, on distingue principalement son Histoire des Lombards[144 - De gestis Langobardorum libri sex. Elle comprend l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744. Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I, part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine, et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes lombards de Bénévent (de gestis principum Beneventanorum Epitome chronologica), depuis l'époque où Paul l'avait laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t. II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments dans le même volume de la collection de Muratori.]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, Ut queant laxis resonare fibris, qui n'est pas un chef-d'œuvre de poésie, mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en musique.

Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand Charles s'empara de cette province [145 - En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (Ital. sacr., t. V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.]. Il ne suivit point en France le conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates, et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple.

Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard, roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté, comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession, écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose. Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers:


Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor[146 - L'église romaine chante cet hymne pendant la procession, le jour des Rameaux.]

On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance.

Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres, répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois; il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie.

Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux Bettinelli [147 - Risorgimento d'Italia, c. i.], dans le secret de ces temps et de leurs mœurs, je crois trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours, une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis; c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens [148 - Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.], il lui eût été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style que fournissent les langues mortes».

Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de développements [149 - Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett., t. I, c. 7, p. 108 et suiv.]. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à cœur de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques. Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que la grammaire et le chant de l'église… Si dans quelques-unes on s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à l'intelligence des lettres sacrées… Les maîtres eux-mêmes n'en savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique, et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie, nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques…

«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire, à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie, il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien… [150 - L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien, dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les comédies de Térence. (Voy. Lupi Ferrar., Ep. 103.)]. Les hymnes de l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore, passait pour un Cicéron…

«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y auraient autant gagné que les études purement littéraires.»

Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins, auteurs de l'Histoire littéraire de la France, ont pensé la même chose et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore [151 - Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième siècle.] que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de lire Virgile aux élèves, de peur que cette lecture ne leur corrompît le cœur. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles. L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection, dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit expressément D. Rivet [152 - Loc. cit.], que nos autres écrivains auraient pu mieux réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence, on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de Virgile.

Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes. Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais, trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant, et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes, elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin [153 - Hist. Litt. de la France, ub. sup.].

Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième siècle [154 - Dans le grand recueil de Muratori, Script. rer. Ital., t. I, partie II, p. 151.], établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de sortir.

On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et profane, et plusieurs traits relatifs aux mœurs de ce temps, que l'on ne trouve point ailleurs [155 - Muratori les a insérées dans sa collection; Scriptor. rer. ital., t. II, part. I. Vossius (de Hist. Lat., liv. III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville, depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait. Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection [156 - Tom. I, part. II.]. Il y a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelques auteurs [157 - Voy. là-dessus Mazzuchelli, Scrit. Ital., t, I, part. II.], avec un autre Anastase, cardinal du titre de Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait rendus, la place de bibliothécaire du Vatican.

La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le huitième siècle [158 - En 757.] le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la lettre même. C'est un Antiphonaire, un Responsal, ou livre de répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire); les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la grammaire, tous livres grecs [159 - Tirab., t. III, p. 80.]. Les livres étaient devenus rares de plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale participait à cette disette; elle eut cependant toujours un bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions [160 - On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la Bibliothèque du Vatican.].

Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style [161 - Voyez-en les titres dans les Scrittori ital. du comte Mazzuchelli, t. I, partie II.]; mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son Livre pontifical ou Recueil des vies des pontifes romains[162 - Muratori l'a inséré dans sa grande collection. Script. rer. ital., t. III, partie I. La première édition avait été donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a eu, depuis, plusieurs autres.]. On a longuement et fortement discuté la question de savoir si Anastase en était véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes églises de Rome [163 - Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par Muratori à la tête du Liber Pontificalis, ub. supr.]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son style.

Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie, formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand, accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul [164 - Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon III, ne capitula que sur la parole royale que lui donna cet empereur de respecter sa vie et les droits de ses concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après, il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait fait violer par ses soldats.].

Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas. Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la dissolution des mœurs un spectacle dont, non seulement la piété, mais la philosophie est forcée de détourner les yeux [165 - C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie, maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant, l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les historiens.], ils laissèrent les ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus.

Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu appartenir à la France [166 - Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.]; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes [167 - Il y mourut en 974, id. ibid. p. 177.]. C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans le dernier siècle, des éditions de leurs œuvres [168 - Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle (Tirab. loc. cit.)]. Elles appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie. Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes.

Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement laissée [169 - Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement du neuvième. Voy. Cl. Beretta, de Ital. med. œvi; et Fabricius, Bibl. lat. med. œvi, édition de Mansi.]; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier mépris [170 - Ub. supr., p. 200.] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de fleuves et de montagnes [171 - Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques (graïœ) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par Tiraboschi lui-même, dit: Juxtà Alpes est civitas quœ dicitur graïa; «Près des Alpes est une ville que l'on appelle grecque (graïa)»: ce qui est bien différent.]; de citer comme autorités des auteurs qui n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger [172 - C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut que tracer un tableau des routes militaires de l'empire d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun égard à la configuration ni à la disposition respective des terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger, alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598. Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en 1753, in-folio, parfaitement conforme à l'original, avec une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier, puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva vers la fin du quinzième.], et de quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne, nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques; enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.

Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit.

Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les élections achetées [173 - Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère, et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie. Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p. 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne faisait que désigner par des expressions générales, dans le temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.] ou forcées [174 - L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort, le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux. Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.]; les schismes, les papautés doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un reste de Grecs, d'un reste de Lombards [175 - Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.]; et de quelques brigands Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte, et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle, la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait avoir de favorable à la régénération des lettres.

C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire VII [176 - En 1073.], entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome, eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs d'Allemagne [177 - La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte ou duc de Toscane, et sœur de l'empereur Henri III, souleva contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille, c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde, ses ressentiments avec tous ses biens.], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel, qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des mœurs de Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même [178 - Essai sur les Mœurs et sur l'Esprit des Nations, ch. 46.], qu'aucun fait, ni même aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et l'immense libéralité de la comtesse.

Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace, l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape, que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses [179 - On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur. Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la justifie.], et foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois.

Les lettres de ce pontife existent [180 - Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.]. Elles déposent de la hardiesse de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des papes [181 - Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M. Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé par la classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut de France, sur la belle question de l'influence des croisades. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.]. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux évêques, dans un synode tenu à Rome [182 - En 1078.], d'entretenir, chacun dans leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres [183 - Concil. collect. Harduin. t. VI, part. I, p. 1580, cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.]; mais il n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit encore là, pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents.

C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, il Mille. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération nouvelle.

Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le onzième [184 - Bettinelli, Risorgim. d'Ital., c. 2.]. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle, fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la mémoire des hommes, tous destinés à périr à-la-fois. Ce désespoir devait ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait leur servir de but et d'aliment.

C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves [185 - Muratori, Antichità Ital., Dissert. 43; Andrès, Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett., c. 7; Bettinelli, Risorg. d'Ital., c. 2.] ont observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte, cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages, quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de trois siècles, très-rare et très-cher en Occident [186 - Muratori, loc. cit.]. Le prix du parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage; les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les œuvres du vénérable Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de mille ans d'antiquité» [187 - Muratori, loc. cit.]. Il est vrai que ce livre effacé était un livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon [188 - De re Diplomaticâ, cité par Bettin., Risorg. d'Ital., c. 2.], que les Grecs, comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la main, et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P. Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font autorité, la fait remonter au onzième siècle [189 - Voy. Montfaucon, Palœogr. Grœca, l. I, c. 2; le même, tome IX de l'Acad. des Inscr., Dissertation sur le papier; Maffei, Histor. Diplomatica, p. 77; Muratori, Antich. d'Ital., Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t, V, l. I, c. 4, p. 76.]; et cette invention, l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque.

Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie. L'extinction de la maison de Saxe [190 - Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la fleur de son âge, en 1002.] lui avait donné l'idée de s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage, énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens l'avaient élu [191 - À Pavie, cette même année.]. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie [192 - Bettinelli, Risorg. d'Ital., c. 2, dit expressément: Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser lo, un ristorator della patria.], autant du moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées, prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait universel.

L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II, long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère, il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps. L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents, commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux esprits [193 - Bruker, Hist. Art. Phil., t. III, l. II, c. 2.].

Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII, d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes, et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère; et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à-tour, on le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile travail [194 - Bettinelli, loc. cit. Ce jurisconsulte est le fameux Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.].

Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs, et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette langue, soit traduits du grec.

Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres, parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin y donna une nouvelle activité.

Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens, des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes, et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande réputation [195 - Ses œuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536, et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, de Script. Eccl., t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait vers l'an 1060.]. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se fait apercevoir dans la grande révolution générale.

Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent vers les études.

Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes, destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées depuis long-temps [196 - Gibbon, Fall. of Rom. Emp., c. 53.], rapprirent à en connaître le prix. Occupés de les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et honorés.

Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième, fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe [197 - Léon VI, fils et successeur de Basile.]; et il nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de Bibliothèque, des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard, dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste. Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens, philosophes, que nous n'avons plus.

Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père, Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui. Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages, l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut, dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en pareil cas.

Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix, que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre. Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône, il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya quelques années après [198 - En 946.], à Constantinople, en qualité d'ambassadeur. Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il était, il tomba tout-à-coup dans la disgrâce, et fut obligé de se retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de son temps [199 - Liutprandi Ticinensis Historia. Elle s'étend jusqu'à l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième siècle.]. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme. L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète, fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé, outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son voyage et de son ambassade [200 - Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr.], ou plutôt de ses ambassades, car il en fit une seconde assez long-temps après [201 - En 968.], dont il fut moins content que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir [202 - Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam. Il paraît qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).].

Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément l'émulation presque éteinte.

A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas, sans doute, de ce nombre les Chiliades[203 - On prononce Kiliades.] de Tzetzès, qui écrivit en douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons siècles.

Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques traces d'un meilleur style?

Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à Pavie [204 - Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.], vers le commencementdu siècle, il y brilla dès sa première jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre, l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe [205 - Launoi, de Scholis celebribus, ch. 42.]. La dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints (car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des manuscrits authentiques et dignes de foi.

Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile tenu à Rome [206 - En 1078.], où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit mieux, il le persuada, et le convertit.

Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec, que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire égala celle de son maître.

Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont [207 - Tiraboschi, ub. supr., p. 230 et suiv.]. La réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry [208 - En 1092.]. Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain II. Il assista au concile de Bari [209 - En 1098.], où il terrassa par sa dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S. Esprit, ne procède uniquement que du père.

Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même, qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans après [210 - En 1109.]




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notes



1


V. son Épître à Parny.

		Ton amitié m'est chère....
		De ce doux sentiment, le germe précieux
		Dès long-temps dans nos cœurs naquit sous d'autres cieux.
		Ton enfance enlevée à ton île africaine
		Vint aborder gaîment la rive armoricaine:
		Tu parus au lycée, où, docile écolier,
		J'avais vu sans regret le bon Duchatelier
		Aux enfans de Jésus enlever la férule.

(Duchatelier avait été le premier principal du collège de Rennes après l'expulsion des jésuites.)




2


L'un des plus piquans est intitulé: Lettre de Mélophile. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet dans le Mercure de France.




3


Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146 pages, y compris les notes.




4


A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°. – Dans la Biographie universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël, Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.




5


De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de France. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé; mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé sincère de la conduite et des opinions politiques de Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M. Necker.




6


On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre le sien propre.




7


A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.




8


Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815 par le rédacteur de cette notice.




9


A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.




10


Ibid. in-18, 306 pages.




11


Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36 pages in-8°.




12


Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri, Algarotti… Bandini, Bianchini… Calogera, Casti, Chiari… Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini, Forcellini… Galiani, Goldoni… et un très-grand nombre d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des articles étrangers à la littérature italienne, par exemple ceux de Chamfort et de Cabanis.




13


A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: Al Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré d'Italia, il di 28 maggio 1813.




14


A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.




15


A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M. Amaury Duval sur Ginguené.




16


P. 467-519.




17


Prénom de madame Ginguené.




18


Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme seul est resté. (Voy. Fabricius, Bibl. lat.)




19


Vopiscus in Caro, c. II.




20


Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.




21


Eumène.




22


Romanœ eloquentiœ, non secundum, sed alterum decus. (Panegyr. Constantio, XIV.)




23


Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius, Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.




24


Gallien, de libr. prop.




25


Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.




26


Tiraboschi, Stor. della Lett. ital., t. II, liv. II, c. 8.




27


Voy. Tiraboschi, Stor. della Lett. ital., t. II, liv. IV, c. I; Muratori, Antich. ital. Dissertaz. I; Denina, Rivol. d'Ital., liv. III, c. 6.




28


Bettinelli, Risorgimento d'Italia, c. I.




29


Andrès, dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura, t. I, c. 7.




30


Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».




31


Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse, de Jérusalem, d'Hippone, etc.




32


Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le Sueur qui est dans la galerie du Muséum.




33


Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. Il, l. 3, c. 2.




34


Concile de Carthage, IV, c. 16.




35


Tiraboschi, ubi supra.




36


Ep. XXI, édition de Vérone.




37


Tiraboschi, loc. cit.




38


Id. ibid.




39


Proleg. in Daniel.




40


Tirab. loc. cit.




41


Orose, lib. VI, c. 15.




42


Sozomène, liv. VII, c. 15.




43


Sulpice Sévère, de Martini vitâ, c. 9, 14.




44


Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres grœcos malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis maximum dedere testimonium (Alcyonius. Medices legatus prior, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)




45


Andrès, Orig. propr., etc., cap. 7.




46


Id. ibid.




47


Le cinquième siècle.




48


On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379 jusqu'en 394.




49


Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième siècle.




50


Marius Victorinus Africanus.




51


Confess., liv. VIII, c. 11.




52


Les livres de Inventione rhetor.




53


Regina Rerum, Roma, Regi eloquentiœ.




54


Par Eunapius, Vit. Sophist., c. 8.




55


Julian., Epist. II.




56


Q. Aurelius Symmachus.




57


Voy. Cassiodore, Hist. tripart., liv. 9, c. 23.




58


Prudent. in Symmachum, liv. I.




59


Saturnal. liv. V, c. 1.




60


Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. II, liv. IV, c. 3.




61


Ils ont été recueillis par Putchius, Hanov. 1605, in-4°.; et par Godefroy, Genève, 1595, 1622, in-4°.




62


Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.




63


Saturnalium Conviviorum libri VII.




64


Il l'avoue lui-même dans la préface des Saturnales.




65


Marcianus Mineus Felix Capella.




66


Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique.




67


Tiraboschi, ub. sup., c. 4.




68


Rufus Festus Avienus.




69


Orbis terrœ descriptio.




70


Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à Venise, en 1488, in-4º. (V. Fabricius. Bibl. lat.)




71


Ad. X Æneid. v. 388.




72


Claudius Claudianus.




73


Claudius Rutilius Numatianus.




74


Queste opere tutte (del Prudenzio) sono più di zelo religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti. (Il Quadrio, t. II, pag. 80.)




75


Publius Optatianus Porphyrius.




76


Andrès, Orig. Progr., etc., c. 7.




77


Andrès, ubi supra.




78


Denina, Vicend. della Letter., liv. I, c. 36.




79


Idem, ibid.




80


Id. ibid., c. 35.




81


Denina, Vicend. della, Letter., liv. I, c. 39.




82


Cyrille et Nestorius.




83


Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.




84


L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet, dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.




85


En 451.




86


Voy. les mots Manès et Manichéens, ub. supr.




87


Voy. ce mot, ub. sup.




88


En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.




89


En 452.




90


Augustule.




91


476.




92


493.




93


Vic. della Lett., liv. c. 37.




94


Tiraboschi, St. della Lett., ital., tom. III, liv. I, c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag. 512.




95


Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)




96


Voy. Muratori, Antich. Ital. Dissert. XXIII et XXIV.




97


C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori (Dissert. 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable, en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus de vraisemblance, pour unique origine la dépravation progressive du goût dans les arts. Maffei (Verona Illust., Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths, l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on en pouvait retrancher les arcs en pointe et l'irrégularité des colonnes et des chapiteaux, non-seulement la construction est très-bonne, mais les ornements même ne manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses Variarum, de Fabricis et Architectis, je lis ces mots: «Quid dicamus columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, ut magis ipsas œstimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum quod metallis durissimis videas expolitum». Cette hauteur et cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des joncs, junceam proceritatem, ces masses d'édifices si élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées debout, quasi quibusdam hastilibus contineri, et ces canaux concaves creusés dans le corps même de la pierre, substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, etc. etc.; tout cela ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle gothique, parce que tel était devenu le style des architectes au temps des Goths.




98


Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.




99


On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures, on le fit expirer sous le bâton. Anonym. Vales. ad Amm. Marcel. 1693.




100


Atalaric et Théodat.




101


Je ne prétends point adopter, par cet expression, le roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses. Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur, il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne tarda pas à cesser d'être le sien.

Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa Chronographie, Georges Cédrénus, dans son Histoire, sur la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième siècle, qui mit en vers, dans sa troisième Chiliade, cette fable et le mot célèbre: Donnez une obole à Bélisaire. P. Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses Annales, d'où elle s'est répandue sans examen dans plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses Annales d'Italie sur cette époque.




102


Voy. Muratori, Annal. d'Ital., année 567.




103


Tiraboschi, Stor. della Lett. Ital. t. III, l. I, c. ii. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, Vicende della Letter., t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.




104


De Institut. Divin. Litter., c. 30.




105


Tirab. loc., cit., c. 2.




106


Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. i, 14.




107


Tom. III, p. 560.




108


Stor. della lett. ital., tom. III, liv. II, c. 2.




109


Liv. XI, Epit. 54.




110


Tirab. loc. cit.




111


Vicende della Letter., liv. I, c. 38. Vid. Machiavelli, discorsi, liv. II, c. 5.




112


Liv. VII, Epit. 30.




113


Auteurs d'Héro et Léandre, de l'Enlèvement d'Hélène et de la Chute de Troie, poëmes dont le premier est plus connu que les deux autres.




114


Gibbon, History of decline and fall roman Emp., c. 47.




115


Id. ibid.




116


Denina, Vicende della Letter., liv. I, c. 39.




117


Denina, Vicende della Letter., liv. I, c. 40.




118


En 534.




119


Heinneccius, Hist. Jur., liv. I, c. 6; Terrasson, Hist. de la Jurisp., p. iii, et Tiraboschi, t. III, liv. I, c. 6.




120


Script. rer. Ital. vol. I, part. II.




121


Tom. II, liv. 7.




122


Voy. le poëme de S. Prosper, de Providentiâ, v. 15-60.




123


Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des lettres au huitième siècle.




124


Voy. Tirab., Ist. della Lett. Ital., t. III, liv. III, c. i.




125


En 774.




126


C. 25.




127


Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses Acta SS. Ord. S. Bened., sæc IV, p. i.




128


Hist. litt. de la France, ub. sup.




129


Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.




130


Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret: sed parum prosperè successit labor, prœposterus ac serò inchoatus. (Eginhard, Vit. Car. Mag.)




131


Hist. Litt. de la France, ub. sup.

Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes, et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà 132.




132


Tirab., t. III, p. 131 et suiv.




133


Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit pour maître: In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum senem audivit. (De Vitâ Car. Mag.)




134


Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholœ palatinœ et regiœ institutor. (Hist. Univers. Paris, t. I, p. 626.)




135


Epist. XV, ad Carol. Mag.




136


ub. sup., p. 183, 184.




137


Ibid. p. 184-190.




138


En 799, ibid, p. 191.




139


Tirab., ub. supr., p. 188.




140


Ibid, p. 109.




141


Ibid, p. 180.




142


		Grœcâ cerneris Homerus,
		Latinâ Virgilius:
		In Hebrœâ quoque Philo,
		Tertullus in artibus;
		Flaccus crederis in metris,
		Tibullus eloquio.




143


		Grœcam nescio loquelam,
		Ignoro Hebraiœm;
		Tres aut quatuor in scholis
		Quas didici syllabas,
		Ex his mihi est ferendus
		Manipulus adorea.




144


De gestis Langobardorum libri sex. Elle comprend l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744. Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I, part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine, et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes lombards de Bénévent (de gestis principum Beneventanorum Epitome chronologica), depuis l'époque où Paul l'avait laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t. II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments dans le même volume de la collection de Muratori.




145


En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (Ital. sacr., t. V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.




146


L'église romaine chante cet hymne pendant la procession, le jour des Rameaux.




147


Risorgimento d'Italia, c. i.




148


Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.




149


Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett., t. I, c. 7, p. 108 et suiv.




150


L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien, dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les comédies de Térence. (Voy. Lupi Ferrar., Ep. 103.)




151


Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième siècle.




152


Loc. cit.




153


Hist. Litt. de la France, ub. sup.




154


Dans le grand recueil de Muratori, Script. rer. Ital., t. I, partie II, p. 151.




155


Muratori les a insérées dans sa collection; Scriptor. rer. ital., t. II, part. I. Vossius (de Hist. Lat., liv. III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.




156


Tom. I, part. II.




157


Voy. là-dessus Mazzuchelli, Scrit. Ital., t, I, part. II.




158


En 757.




159


Tirab., t. III, p. 80.




160


On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la Bibliothèque du Vatican.




161


Voyez-en les titres dans les Scrittori ital. du comte Mazzuchelli, t. I, partie II.




162


Muratori l'a inséré dans sa grande collection. Script. rer. ital., t. III, partie I. La première édition avait été donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a eu, depuis, plusieurs autres.




163


Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par Muratori à la tête du Liber Pontificalis, ub. supr.




164


Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon III, ne capitula que sur la parole royale que lui donna cet empereur de respecter sa vie et les droits de ses concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après, il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait fait violer par ses soldats.




165


C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie, maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant, l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les historiens.




166


Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.




167


Il y mourut en 974, id. ibid. p. 177.




168


Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle (Tirab. loc. cit.)




169


Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement du neuvième. Voy. Cl. Beretta, de Ital. med. œvi; et Fabricius, Bibl. lat. med. œvi, édition de Mansi.




170


Ub. supr., p. 200.




171


Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques (graïœ) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par Tiraboschi lui-même, dit: Juxtà Alpes est civitas quœ dicitur graïa; «Près des Alpes est une ville que l'on appelle grecque (graïa)»: ce qui est bien différent.




172


C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut que tracer un tableau des routes militaires de l'empire d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun égard à la configuration ni à la disposition respective des terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger, alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598. Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en 1753, in-folio, parfaitement conforme à l'original, avec une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier, puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva vers la fin du quinzième.




173


Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère, et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie. Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p. 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne faisait que désigner par des expressions générales, dans le temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.




174


L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort, le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux. Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.




175


Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.




176


En 1073.




177


La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte ou duc de Toscane, et sœur de l'empereur Henri III, souleva contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille, c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde, ses ressentiments avec tous ses biens.




178


Essai sur les Mœurs et sur l'Esprit des Nations, ch. 46.




179


On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur. Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la justifie.




180


Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.




181


Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M. Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé par la classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut de France, sur la belle question de l'influence des croisades. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.




182


En 1078.




183


Concil. collect. Harduin. t. VI, part. I, p. 1580, cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.




184


Bettinelli, Risorgim. d'Ital., c. 2.




185


Muratori, Antichità Ital., Dissert. 43; Andrès, Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett., c. 7; Bettinelli, Risorg. d'Ital., c. 2.




186


Muratori, loc. cit.




187


Muratori, loc. cit.




188


De re Diplomaticâ, cité par Bettin., Risorg. d'Ital., c. 2.




189


Voy. Montfaucon, Palœogr. Grœca, l. I, c. 2; le même, tome IX de l'Acad. des Inscr., Dissertation sur le papier; Maffei, Histor. Diplomatica, p. 77; Muratori, Antich. d'Ital., Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t, V, l. I, c. 4, p. 76.




190


Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la fleur de son âge, en 1002.




191


À Pavie, cette même année.




192


Bettinelli, Risorg. d'Ital., c. 2, dit expressément: Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser lo, un ristorator della patria.




193


Bruker, Hist. Art. Phil., t. III, l. II, c. 2.




194


Bettinelli, loc. cit. Ce jurisconsulte est le fameux Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.




195


Ses œuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536, et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, de Script. Eccl., t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait vers l'an 1060.




196


Gibbon, Fall. of Rom. Emp., c. 53.




197


Léon VI, fils et successeur de Basile.




198


En 946.




199


Liutprandi Ticinensis Historia. Elle s'étend jusqu'à l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième siècle.




200


Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr.




201


En 968.




202


Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam. Il paraît qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).




203


On prononce Kiliades.




204


Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.




205


Launoi, de Scholis celebribus, ch. 42.




206


En 1078.




207


Tiraboschi, ub. supr., p. 230 et suiv.




208


En 1092.




209


En 1098.




210


En 1109.


