Micah Clarke – Tome III. La Bataille de Sedgemoor Артур Конан Дойл Arthur Conan Doyle Micah Clarke – Tome III / La Bataille de Sedgemoor I – L'Affaire du Pont de Keynsham Le lundi 21 juin 1685 se leva très sombre, avec un vent violent, des nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine, continuelle, tombait. Néanmoins, quelques instants après l'aube, les clairons de Monmouth se firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur la Tone jusqu'à Shuttern. À l'heure dite, les régiments se rassemblèrent. L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de l'Est. On sortit dans le même ordre que lors de l'entrée, notre régiment et les bourgeois de Taunton formant l'arrière-garde. Le maire Timewell et Saxon s'étaient partagé l'organisation de cette partie de l'armée, et comme c'étaient des gens qui avaient longtemps servi, ils placèrent l'artillerie dans une situation moins exposée et postèrent une forte troupe de cavalerie à l'arrière, à une portée de canon, pour faire face à toute attaque des dragons du Roi. On fut unanime à constater que l'armée avait fait de grands progrès au point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois jours, grâce sans doute à la peine, que nous avions prise pour l'exercer sans relâche, et à notre attitude militaire. En rangs solides, serrés, les hommes allaient, faisant jaillir la boue liquide ou épaisse, tout en échangeant de rudes plaisanteries campagnardes ou en chantant un couplet entraînant d'une chanson ou d'un hymne. Sir Gervas chevauchait en tête de ses mousquetaires, dont les queues enfarinées pendaient molles et moites, et toutes dégoûtantes d'eau. Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs étaient pour la plupart des travailleurs des champs, endurcis à toutes les intempéries, et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs faces hâlées. En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arrière la file encombrante des chariots à bagages, que suivait la cavalerie. Ce fut ainsi que la longue ligne se déroula par-dessus les hauteurs. Quand on fut arrivé au sommet, où la route commence à descendre sur l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux régiments de se serrer et nous jetâmes un coup d'œil en arrière sur cette jolie ville qu'un si grand nombre des nôtres ne devaient pas revoir. Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous quittions. Ruben chevauchait bride à bride avec moi, sa chemise de rechange battant au vent et ses grands piquiers, la figure toute épanouie d'un large rire, marchant derrière lui, mais ses pensées et ses regards étaient trop loin de là pour qu'il pût les remarquer. Pendant que nous regardions, une longue flèche de lumière solaire jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher de Sainte-Madeleine et l'étendard royal qui y flottait encore. Cet incident fut salué comme un présage favorable et une acclamation retentissante se propagea de rang en rang. À cette vue, on agita les chapeaux et il y eût un grand cliquetis d'armes. Alors les clairons sonnèrent en fanfare. Les tambours battirent une marche guerrière. Ruben rentra sa chemise dans son havresac. Et l'on se remit en route à travers la boue, la vase, les nuages mornes toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins mornes à notre droite et à notre gauche. Un chercheur de présage aurait peut-être dit que le ciel pleurait sur notre fatale aventure. Pendant tout le jour, on marcha péniblement sur des routes qui n'étaient que des fondrières, avec de la boue jusqu'aux chevilles. Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, où nous fîmes quelques recrues et ajoutâmes quelques centaines de livres à notre caisse militaire, car c'était une localité prospère, avec un commerce très actif de cabotage qui s'étendait sur tout le cours de la rivière de Parret. Après avoir passé une nuit sous des abris confortables, nous repartîmes par un temps pire encore que la veille. Dans cette région, le sol est une vaste fondrière, même au temps le plus sec, mais de fortes pluies avaient fait déborder les mares et les avaient changées en vastes lacs des deux côtés de la route. Cela avait peut-être un bon côté pour nous, car nous étions aussi protégés contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en était très ralentie. Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue. Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd. Nous longeâmes la Parret enflée, traversâmes Eastover, le paisible village de Bawdrip. Nous franchîmes la hauteur de Polden. Les clairons sonnèrent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un grossier repas fut servi aux hommes. Puis en route sous la pluie impitoyable! On traversa le parc boisé de l'Auberge au joueur de flûte, puis Wallon, où l'inondation menaçait les chaumières. On longea les vergers de Street et on arriva ainsi, à la tombée de la nuit, dans la vieille et grise cité de Glastonbury, où les bonnes gens firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil, les souffrances que causait le mauvais temps. Le lendemain matin fut encore pluvieux et inclément. En conséquence, l'armée fit une étape pour attendre Wells. C'est une ville assez importante, avec une belle cathédrale, qui possède un grand nombre de figures sculptées placées dans des niches à l'extérieur, comme nous en avions vu à Salisbury. Les habitants étaient fort bien disposés pour la cause protestante et l'armée fut si bien accueillie que sa nourriture coûta peu à la caisse militaire. Ce fut au cours de cette étape que nous vînmes pour la première fois en contact avec la cavalerie royale. Plus d'une fois, quand la buée de la pluie s'éclaircissait, nous avions vu l'éclat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et nos éclaireurs étaient revenus annoncer qu'ils avaient aperçu sur nos deux flancs de fortes troupes de dragons. À un certain moment, ils se massèrent en grand nombre sur nos derrières, comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages. Mais Saxon disposa des deux côtés un régiment de piquiers, de sorte qu'ils se dispersèrent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur les hauteurs. On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser d'entrevoir derrière nous et de chaque côté les maudits sabres et casques. Ce soir là, nous étions près du pont de Keynsham, à moins de deux lieues, à vol d'oiseau, de Bristol. Plusieurs de nos cavaliers passèrent la rivière à gué et s'avancèrent presque jusqu'aux murailles. Le matin, les nuages, chargés de pluie, avaient fini par s'éclaircir. Aussi Ruben et moi, nous descendîmes lentement sur nos montures la pente d'une des vertes collines qui s'élevaient à l'arrière du camp, dans l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi. Nos hommes avaient été laissés libres. Ils étaient éparpillés sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du bois mouillé ou mettant leurs habits à sécher au soleil. C'était là une troupe bien étrange à voir. Ils étaient cuirassés de boue de la tête aux pieds. Leurs chapeaux ramollis s'étaient déformés, leurs armes rouillées, leurs bottes si usées que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres avaient roulé leurs mouchoirs autour de leurs pieds. Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, à moitié rasés, aux joues creuses, sachant «présenter armes» ou «mettre la pique sur l'épaule», comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur enfance. Les officiers ne se trouvaient pas mieux partagés que les hommes. D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne s'abaisserait à se procurer un confortable que tous ne pourraient point partager avec lui. Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat, ou bien tout laisser-là, car il est un embarras, une pierre d'achoppement. Nos habits étaient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille, nos chevaux aussi tachés, aussi éclaboussés que s'ils s'étaient roulés dans la vase. Même nos épées et nos pistolets étaient dans une condition telle que nous avions de la peine à dégainer les unes et faire partir les autres. Seul Sir Gervas réussit à maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa personne la propreté poussée jusqu'à la coquetterie. Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il à dormir? Ce fut toujours un mystère pour moi, car chaque jour il se montrait à l'appel du clairon lavé, parfumé, brossé, la perruque bien arrangée, avec des vêtements desquels jusqu'à la dernière éclaboussure avait été enlevée soigneusement. À l'arçon de sa selle était toujours suspendu la boîte pleine de farine où nous l'avions vu puiser à Taunton, et ses braves mousquetaires avaient la tête dûment poudrée tous les matins, bien que leurs queues redevinssent une heure après aussi brunes que la nature les avait faites, bien que la farine s'en allât en minces filets laiteux sur leurs larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits. Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce fut notre camarade qui l'emporta. – Il fut un temps où on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme nous chevauchions côte à côte sur la route tortueuse. Avec trop peu de ce qui est solide et trop de l'élément liquide, je finirai par être le squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de pluie que les barils de mon père de bière d'octobre. Je voudrais, Micah, que vous me tordiez et que vous me mettiez à sécher sur un de ces buissons. – Si vous êtes mouillé, les gens du Roi Jacques doivent l'être encore plus, dis-je, car après tout nous avons été abrités tant bien que mal. – C'est une piètre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que votre prochain est dans la même situation. Je vous en donne ma parole, Micah, j'ai serré ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un glaçon au soleil. – Si vous en venez à être réduit à rien, dis-je en riant, qu'est-ce que nous aurons à raconter sur vous à Taunton? Depuis que vous avez endossé la cuirasse et que vous êtes à la conquête des cœurs de nos demoiselles, vous nous avez dépassés tous en importance, et vous êtes devenu un homme de poids, un homme considérable. – J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre à traîner sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il. Mais pour dire la vérité vraie et parler sérieusement, Micah, c'est une chose étrange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant vous, vos espérances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus élevé en moi, et que si j'étais arraché d'elle, je resterais à jamais un être incomplet, inachevé. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans elle, tout le reste n'est rien. – Mais avez-vous parlé au vieillard? demandai-je. Êtes-vous fiancé en règle? – Je lui ai parlé, répondit mon ami, mais il était si occupé à garnir les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait une nouvelle tentative, il était en train de compter les piques de rechange dans la salle d'armes du château, avec une taille et un encrier. Je lui ai dit que j'étais venu pour solliciter la main de sa petite-fille. Sur quoi il s'est tourné vers moi, et m'a demandé: «Quelle main?» d'un air si distrait qu'il était évident que son esprit était ailleurs. Mais à la troisième tentative, le jour où vous êtes revenu de Badminton, j'ai présenté enfin ma requête, mais il a pris feu aussitôt, pour me dire que ce n'était pas la saison de pareilles sottises, ajoutant que j'aurais à attendre que le Roi Monmouth fut sur le trône et qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous réponds qu'il ne traitait pas ces choses-là de sottises, il y a cinquante ans, quand il faisait lui-même sa cour. – Du moins il ne vous a pas refusé, dis-je. Cela vaut autant qu'une promesse, de vous dire que si l'entreprise réussit, vous réussirez aussi. – Sur ma foi, s'écria Ruben, si un homme pouvait amener ce résultat, rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y intéresse aussi vivement que moi. Non! Pas même Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti Derrick a levé les yeux jusqu'à la petite-fille de son maître et le vieux était prêt à faire de lui son fils, tant il était enchanté de le voir si pieux et si zélé. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est qu'un débauché, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques sous des dehors pieux. J'ai pensé, tout comme vous, qu'il était à la tête des tapageurs qui ont tenté d'enlever Mistress Ruth, et pourtant sur ma foi! je n'ai guère sujet de les blâmer sévèrement puisqu'ils m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En attendant, avant notre départ de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi l'occasion de dire quelques mots à ce sujet à Maître Derrick et de l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait à sa vie. – Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation? – Comme un rat accueille un piège à rat. Il a grogné quelques mots de haine dévote et s'est esquivé. – Sur ma vie, mon garçon, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de votre côté que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur, avec une perspective aussi étendue qu'on peut le souhaiter. Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes un pays boisé et renvoyant les rayons du soleil tantôt sur un point, tantôt sur un autre. On eût dit une rangée de soleils minuscules sur une corde d'argent. De l'autre côté, le pays paisible, aux teintes variées, montait et descendait en ondulations, qui présentaient à la vue champs de blés et vergers, et s'étendait au loin pour finir en une lisière de forêts, sur les collines lointaines de Malvern. À notre droite étaient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, à notre gauche les crêtes déchiquetées des Mendips, Bristol, la reine du pays, tapie derrière ses fortifications, et plus en arrière, les eaux grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige. À nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre armée formant des taches sombres sur le vert des champs, la fumée des bivouacs et les voix des conversations flottant encore dans l'air de l'été. Une route longeait les bords de l'Avon du côté du Comté de Somerset. Sur cette route s'avançaient deux escadrons de cavalerie, qui se proposaient d'établir des postes avancés sur notre flanc d'est. Comme ils défilaient à grand bruit, sans grand ordre, ils avaient à traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque détour. Nous étions en train de contempler la scène, quand tout à coup, pareil à l'éclair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour pour se lancer sur le terrain découvert, et passant rapidement à l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits bleus et d'acier sur nos escadrons surpris. Des rangs de tête partit le bruit des carabines qu'on épaule, mais en un instant, les Gardes passèrent à travers eux et fondirent sur le second escadron. Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme. La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avançant, reculant, les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en éclairs d'une lumière rageuse. Puis, des habits bleus se montrèrent çà et là parmi les habits de bure. La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en arrière. La masse épaisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'élancèrent comme un flot dans la brèche, s'épandant à droite et à gauche, forçant les haies, franchissant les fossés, sabrant de la pointe et du tranchant les cavaliers qui fuyaient. Toute la scène, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crinières agitées, ces cris de triomphe ou de désespoir, ces halètements pénibles, cette sonorité musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous, qui étions sur la hauteur, comme une vision désordonnée, tant elle fut prompte à paraître et à disparaître. Un coup de clairon sec, impérieux, ramena les Bleus sur la route, où ils se reformèrent et partirent au petit trop avant que de nouveaux escadrons eussent le temps de venir du camp. Le soleil continuait à briller, la rivière à se rider. Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour marquer le passage de la tempête infernale qui avait éclaté sur nous si brusquement. Pendant que les Bleus s'éloignaient, nous remarquâmes un officier isolé qui formait l'arrière-garde. Il chevauchait très lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de tourner le dos même à une armée entière. L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accroître, mais il ne faisait rien pour hâter le pas. Il allait tranquillement son train, jetant de temps à autre un regard en arrière pour voir s'il était suivi. La même idée surgit simultanément dans l'esprit de mon camarade et dans le mien, et nous la devinâmes en échangeant un coup d'œil. – Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacité. Il nous mènera au delà du bouquet d'arbres et il est encaissé dans toute sa longueur. – Conduisons les chevaux à la main, jusqu'à ce que nous soyons sur un meilleur terrain, répondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous avons de la chance. Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous hâtâmes de descendre par le sentier inégal, où nous glissions et faisions des rainures dans le gazon détrempé par la pluie. Puis nous remettant en selle, nous parcourûmes le défilé, traversâmes le bouquet d'arbre, et nous nous trouvâmes sur la route assez tôt pour voir l'escadron disparaître dans le lointain et nous trouver face à face avec l'officier isolé. C'était un homme brûlé par le soleil, aux traits fortement marqués, aux moustaches noires. Il montait un grand cheval osseux, de robe châtain. À notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de près. Puis s'étant convaincu de nos intentions hostiles, il dégaina son épée, tira de son arçon un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la bride entre ses dents, il planta ses éperons dans les flancs de son cheval, et se lança sur nous à fond de train. Comme nous nous élancions sur lui, Ruben à sa gauche, et moi à droite, il me lança un violent coup de sabre, et en même temps fit feu sur mon camarade. La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne rouge semblable à celle qu'aurait produite un coup de fouet, en même temps que la poudre lui noircissait la figure. Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas. Au moment où nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure en haut. Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant que les Gardes se fussent aperçus qu'ils avaient perdu leur officier, nous avions amené celui-ci, malgré, ses efforts et ses mouvements désespérés jusqu'en vue du camp de Monmouth. – Il m'a rasé de près, l'ami, dit Ruben en portant la main à sa joue; il m'a tatoué la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour le frère cadet de Salomon Sprent. – Grâce à Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est à sa tête. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'amener notre prisonnier au camp, puisque nous ne servons à rien ici. – Au nom du Christ, s'écria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi à terre, je ne saurais souffrir d'être porté de cette façon comme un enfant à moitié sevré, à travers tout votre campement de rustauds qui ricanent. – Je ne veux nullement me divertir aux dépens d'un brave, répondis-je. Si vous consentez à donner votre parole de rester avec nous, vous marcherez entre nous. – Volontiers, dit-il en se laissant glisser à terre et rajustant son uniforme froissé. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris à ne point faire fi de mes ennemis. Je serais resté auprès de mon escadron, si j'avais cru à la possibilité de rencontrer des avant-postes ou des vedettes. – Nous étions sur la hauteur, avant de vous avoir coupé, dit Ruben. Si cette balle de pistolet était allée plus droit, c'est plutôt moi qui aurais été coupé. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que jadis, le morceau de plomb l'aurait traversée. – Où vous ai-je déjà vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'était à l'hôtellerie de Salisbury, où notre écervelé de camarade, Horsford, a dégainé contre un vieux soldat qui était avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy… Major Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai été vraiment enchanté d'apprendre que vous aviez échappé aux mâtins. Après votre départ, quelques mots ont fait entrevoir votre véritable destination, et un ou deux faiseurs d'embarras, en qui le zèle étouffe l'humanité, ont lancé les chiens sur votre piste. – Je me souviens bien de vous, répondis-je. Vous allez trouver au camp le colonel Décimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez bientôt échangé contre quelqu'un de nos prisonniers. – Il est bien plus probable que je serai égorgé, dit-il en souriant. Je crains que Feversham, dans ses dispositions présentes, ne s'arrête guère à faire des prisonniers et Monmouth sera peut-être tenté de le payer de la même monnaie. Après tout, c'est la fortune de la guerre et je dois expier mon défaut de prudence militaire. À dire vrai, j'avais à ce moment là l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il errait dans la direction de l'eau régale et de son action sur les métaux, jusqu'au moment où votre apparition m'a rappelé à l'état militaire. – La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'œil derrière lui, la nôtre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe d'hommes, là-bas, de l'autre côté de l'Avon, et ici, sur le flanc de la hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier? – Il y a là de l'infanterie, dis-je, en fermant à demi les yeux. Il me semble que je peux distinguer quatre ou cinq régiments et autant d'étendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard, le Roi Monmouth. – Il est au fait, dit Ruben. Le voici là-bas, sous les arbres, entouré du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive à cheval de ce côté-ci. En effet, un cavalier s'était détaché du groupe et galopait vers nous. – Monsieur, dit-il, en saluant, si vous êtes le Capitaine Clarke, le roi vous ordonne de vous rendre au Conseil. – Alors, m'écriai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben. Veillez à ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources. Sur ces mots, j'éperonnai mon cheval et je rejoignis bientôt le groupe formé autour du Roi. Il y avait là Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une vingtaine d'autres. Tous avaient l'air très grave et examinaient la vallée à l'aide de leurs longues-vues. Monmouth lui-même avait mis pied à terre et était adossé au tronc d'un arbre, les bras croisés sur sa poitrine, et le plus profond désespoir était peint sur sa figure. Derrière l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir à la robe lustrée, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique crinière, comme un vrai roi de la race chevaline. – Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour à tour sur les chefs ses yeux éteints, il semblerait que la Providence soit contre nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle mésaventure. – Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre négligence, s'écria hardiment Saxon. Si nous avions marchés sur Bristol hier soir, nous serions à l'heure actuelle du bon côté des remparts. – Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie était si proche, s'écria Wade. – Je vous ai dit ce qui en résulterait et le colonel Buyse l'a dit également, ainsi que le digne Maire de Taunton, répondit Saxon. Mais je n'ai rien à gagner en pleurant sur une cruche cassée. Nous devons même faire de notre mieux pour la raccommoder. – Avançons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Très-Haut, dit Ferguson. Si c'est sa puissante volonté que nous la prenions, eh bien nous y entrerons, quand même fauconneaux et sacres seraient aussi nombreux que les pavés des rues. – Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crièrent avec ardeur plusieurs Puritains. – Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse, éclatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voilà tous pressés de partir. Il y a là une armée forte, autant que je puis en juger, de cinq mille hommes sur la rive droite de la rivière. Nous sommes du mauvais côté et cependant vous parlez de la passer et d'assiéger Bristol sans pièces de siège, sans bêches, et avec ces forces sur nos derrières. La ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts l'avant-garde de l'armée qui vient à son secours? Est-ce que cela nous aidera à combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une place forte, d'où la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire une attaque sur notre flanc? Je le répète, c'est de la folie. Ce que disait le guerrier allemand était d'une vérité si évidente que les fanatiques eux-mêmes furent réduits au silence. Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, étaient des arguments que les plus téméraires ne pouvaient dédaigner. – Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec impatience de la cravache ornée de pierres précieuses sur ses bottes de cheval. – De passer la rivière et de les prendre corps à corps avant qu'ils aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcément. Si nous la perdons, nous aurons toujours tenté un coup hardi et nous ne pouvons faire davantage. – Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi. – Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement. Mais nous ne pouvons guère le faire en traversant la rivière, sur un seul pont étroit en face d'une armée aussi forte. Je suis d'avis de détruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer la bataille dans une position que nous pourrons choisir. – Nous n'avons pas encore sommé Bath, dit Wade. Faisons ce que propose le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et envoyons un trompette au gouverneur. – Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de traverser le comté de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le Cheshire. Votre Majesté a bien des partisans dans ce pays-là! Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui a perdu la tête. – Que dois-je faire? s'écria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis contradictoires, quand je sais que de ma décision dépend non seulement mon succès, mais encore la vie de ces pauvres et fidèles paysans et gens de métier. – Avec les humbles égards que je dois à Votre Majesté, dit Lord Grey, qui à ce moment même revenait de la manœuvre de la cavalerie, comme il y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce côté-ci de l'Avon, je conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'où nous pourrons passer dans le Comté de Wilts, où nous savons que nous serons bien accueillis. – Qu'il en soit ainsi, s'écria le Roi, avec la précipitation d'un homme qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce qu'il sent que tous les plans sont également sans issue. Qu'en dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reçu ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidélité à leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui faudra employer la moitié de la nation à garder l'autre, d'ici à peu. – En somme, Votre Majesté en viendra à le garder, suggéra Wade. Il pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Maîtres un de ces matins. – Ha! Ha! Croyez-vous? s'écria Monmouth en se frottant les mains, pendant que sa figure s'éclairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez peut-être dit la vérité. La cause d'Henri paraissait perdue le jour où la bataille de Bosworth trancha le débat. À vos postes, gentilshommes! Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir Stephen, vous couvrirez l'arrière-garde et protégerez les bagages. C'est un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques. Le conseil se dispersa aussitôt. Chacun de ses membres regagna à cheval son régiment. Tout le camp fut bientôt en mouvement, au son des clairons, au roulement des tambours, de sorte qu'en très peu de temps l'armée fut déployée en ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancèrent sur la route qui mène à Bath. L'avant-garde était composée de cinq cents cavaliers avec les miliciens du Comté de Devon. Après eux, et dans l'ordre suivant venaient le régiment des marins, les hommes du nord du Somerset; le premier régiment des bourgeois de Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les bûcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du district de Quantock. Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et quatre enseignes de cavalerie comme arrière-garde. Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham suivant la même direction sur l'autre bord de l'Avon. Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait passé à gué la rivière et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen couvraient les bagages si habilement, tenaient tête d'un air si résolu et faisaient pétiller la fusillade avec tant d'à-propos, quand nous étions serrés de trop près, que l'ennemi ne se hasarda point à charger à fond. II – La Bataille dans la Cathédrale de Wells Me voici maintenant bel et bien lié aux roues du char de l'histoire, mes chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et à mesure les noms, les lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en résulte pour mon récit. Alors que se déroulait un pareil drame, il serait impertinent de parler de moi, si ce n'est comme le témoin ou l'auditeur de ce qui peut vous faire paraître plus vivantes ces scènes d'autrefois. Il n'est point agréable pour moi de m'étendre sur ce sujet, mais convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rôle dans les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs efforts ne se dépensèrent point en pure perte, comme on le dirait peut-être à première vue. Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trône, et si la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se développe librement, nous en sommes, selon moi, redevables à ces patauds du Comté de Somerset. Ils furent les premiers à faire voir combien il faudrait peu de chose pour ébranler le trône d'un monarque impopulaire. L'armée de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres fuyaient, abandonnés de tous, à la surface de la terre. Dans la nuit du 27 juin, ou plutôt dans la matinée du 28, nous arrivâmes à la ville de Frome, très mouillés, dans un état lamentable, car la pluie avait recommencé, et toutes les routes étaient des fondrières boueuses. De là, nous partîmes le lendemain pour Wells. On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le temps de sécher leurs habits et de se refaire après leurs privations. Dans l'après-midi, une revue de notre régiment du comté de Wills eut lieu dans le parvis de la cathédrale, et Monmouth nous fit des éloges, bien mérités d'ailleurs, pour les progrès accomplis en si peu de temps dans notre allure martiale. Comme nous retournions à nos quartiers, après avoir renvoyé nos hommes, nous aperçûmes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de Bagworthy rassemblés sur la place en face de la cathédrale, et écoutant l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char. Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'était un de ces sectaires extrêmes en qui la religion court le danger de tourner à la folie furieuse. Les bruits sourds et les gémissements qui montaient des rangs de la foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes étaient bien d'accord avec les dispositions de son auditoire. Aussi nous fîmes une halte tout près de la foule, pour écouter son discours. C'était un homme à barbe rouge, à la figure farouche, avec une toison en désordre qui retombait sur ses yeux luisants, et doué d'une voix rauque qui retentissait dans toute la place. – Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur nous? Pourquoi n'avons-nous pas délivré ce pays, ainsi que Judith délivra Béthulie? Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est résulté rien de bon, et pour un temps de santé, nous vivons dans la peine. Pourquoi cela, vous dis-je? En vérité, frères, c'est parce que nous avons agi à la légère avec le Seigneur, parce que nous n'avons pas été entièrement de cœur avec lui. Oui, nous l'avons loué en paroles, mais par nos actions, nous lui avons témoigné de la froideur. Vous le savez bien, le Prélatisme est chose maudite, qui mérite les sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant. Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette circonstance, nous, ses serviteurs? N'avons-nous pas vu des églises prélatistes, églises des formes et des apparences, où la créature est confondue avec le Créateur? Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas négligé de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas sanctionnées? Le voilà le péché d'une génération tiède et prête à reculer! La voilà la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son peuple! Voyez, à Shepton et à Frome, nous avons laissé derrière nous de pareilles églises. À Gastonbury aussi, nous avons épargné ces murailles coupables qui furent élevées par les mains des idolâtres de jadis. Malheur à vous, si après avoir mis la main à la charrue du Seigneur, vous tournez le dos à la besogne! Regardez par ici… Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathédrale: – Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal? Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de Dieu. N'est-ce point ici que le nommé Ken, paré de son sot rochet, de ses joyaux puérils, peut prêcher des doctrines sans âme, et menteuses, lesquelles ne sont que le vieux ragoût du Papisme servi sous un nom nouveau? Est-ce que nous souffririons pareille chose? Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand Être, nous laisserons subsister cette tache pestiférée! Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'étendons pas la main pour venir à son aide? Nous avons laissé derrière nous les autres temples du Prélatisme, laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frères? – Non, non, hurla la foule, agitée par des mouvements d'orage. – Allons-nous le démolir jusqu'à ce qu'il n'en reste pas pierre sur pierre? – Oui! Oui! cria-t-on. – Maintenant? Tout de suite?.. – Oui, oui! – Alors, à l'œuvre! cria-t-il, et s'élançant à bas de son char, il se précipita vers la cathédrale, suivi de près par la tourbe d'enragés fanatiques. Les uns s'amassèrent, hurlant, vociférant, pour franchir les portes ouvertes. D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux piédestaux de la façade, martelaient les ornements sculptés, se cramponnaient aux vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche. – Il faut mettre un terme à ce désordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous ne pouvons laisser insulter et salir toute l'Église d'Angleterre pour plaire à une bande de braillards à la tête échauffée. Le pillage de cette cathédrale ferait plus de tort à notre cause que la perte d'une bataille rangée. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous ferons de notre mieux pour les retenir jusque-là. – Hé, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empêcher les émeutiers. Courez au quartier et dites à Barker de former la compagnie, la mèche allumée. Je puis être de quelque utilité ici. – Ah! voici Buyse, s'écria joyeusement Saxon, en voyant le colosse allemand se frayer passage à travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il faut que nous sauvions la cathédrale, mylord. Ils la mettraient à sac et la brûleraient. – Par ici, gentilshommes, s'écria un homme âgé, aux cheveux gris, qui accourait à nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant à sa ceinture. Oh! hâtez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque autorité sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et ils finiront par démolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne restera pas un Apôtre. Ils ont apporté un tonneau de bière et ils sont en train de le défoncer sur le maître-autel. Oh! Hélas! Peut-on voir chose pareille dans un pays chrétien! Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son désespoir et sa souffrance. – C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a vieilli dans la cathédrale. – Voilà le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le vieillard en s'ouvrant courageusement passage à travers la foule. Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tombé aussi! Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit à l'intérieur de la cathédrale, annonçant une nouvelle profanation des fanatiques. Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin à une porte basse en chêne qu'il ouvrit à force de faire grincer des barreaux et craquer des gonds. Nous nous glissâmes tant bien que mal par cette ouverture et suivîmes du pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dallé qui débouchait dans la cathédrale par une petite porte tout près du maître-autel. Le vaste édifice était plein d'émeutiers qui couraient de tous côtés, détruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre. Un grand nombre d'entre eux étaient des fanatiques sincères, disciples du prédicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres que leurs figures suffisaient à désigner comme des coquins et des simples voleurs, tels que toute armée en ramasse sur son passage. Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou lançaient les livres de prières à travers les vitraux des fenêtres, les autres déracinaient les massifs candélabres de bronze, emportant tout ce qui paraissait évidemment avoir quelque valeur. Un individu déguenillé, huché dans la chaire, s'employait à déchirer le velours cramoisi qu'il jetait dans la foule. Un autre avait renversé le pupitre, où on lisait les livres saints, et s'évertuait à tordre la monture de bronze pour l'enlever. Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait passé une corde au cou de l'évangéliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment même de notre entrée, la statue oscilla quelques instants et finit par s'abattre à grand bruit sur les dalles de marbre. Les vociférations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le craquement des boiseries démolies, des fenêtres brisées, le bruit sourd de la maçonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que plusieurs émeutiers firent taire enfin en crevant les soufflets. Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scène qui se passait juste en face de nous au maître-autel. On y avait placé un tonneau de bière. Une douzaine de bandits s'étaient groupés tout autour. L'un d'eux, avec des gestes indécents, avait grimpé dessus et s'occupait à défoncer le tonneau à coups de hachette. Au moment de notre entrée, il venait de réussir à l'ouvrir. La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de bruyants éclats de rire, faisait circuler des cuillers à pot et des gobelets. Le soldat allemand lança un juron grossier, d'une voix saccadée, à ce spectacle, se frayant à coups d'épaules un passage à travers les tapageurs. Il sauta sur l'autel. Le meneur de l'orgie était penché sur son baril, la cruche à la main, quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet. En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tête plongée d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit en écumant de tous côtés. Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur à demi-noyé qui s'y trouvait et lança le tout à grand bruit sur les larges degrés de marbre qui partaient du centre de l'église. En même temps, aidés d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient suivis dans la cathédrale, nous repoussâmes les camarades de l'individu et les rejetâmes derrière la grille qui séparait le chœur de la nef. Notre attaque eut pour effet de mettre un terme à la dévastation, mais en détournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque là, s'exerçait sur les murs et les fenêtres. Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonné par les vandales et la bande entière se précipita avec un rauque bourdonnement de rage. Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frénésie pieuse. – Abattez les Prélatistes! hurlaient-ils. À bas les partisans de l'Antéchrist! Massacrons-les aux cornes mêmes de l'autel. À bas! À bas! Ils se massèrent des deux côtés, en une cohue sauvage, à demi folle, les uns armés, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de cette fièvre, de cette rage qui aboutissent au meurtre. – C'est une guerre civile compliquée d'une autre guerre civile, dit Lord Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux à faire que de dégainer, gentilshommes, et de défendre l'ouverture de la grille, si nous pouvons tenir bon jusqu'à ce qu'il arrive de l'aide. Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapière et se posta au haut des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un côté, Buyse, Ruben et moi de l'autre. Il y avait juste l'espace nécessaire pour permettre à six hommes de manier efficacement leurs armes. En conséquence, notre faible troupe d'auxiliaires se répartit le long de la grille. Heureusement elle était assez haute et assez solide pour qu'il fût périlleux de l'escalader en présence d'adversaires. Le désordre avait fait place à une véritable mutinerie parmi ces hommes des marais et des mines. Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour. Les clameurs de rage étaient renvoyées en échos par les hautes voûtes du toit, comme les hurlements d'une meute de loups. – Marchez en avant, mes frères, criait le prédicant fanatique qui avait déterminé l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils soient à une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux. Reculerons-nous devant son œuvre à cause d'une épée nue? Souffrirons-nous que l'autel prélatiste soit sauvé par ces fils d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur! – Au nom du Seigneur! s'écria la foule, avec une sorte de voix haletante, accompagnée d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme sur le point de se lancer dans un bain glacé. Au nom du Seigneur! Et ils arrivèrent des deux côtés, gagnant en nombre et en impulsion, si bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe même de nos épées. Je ne saurais dire ce qui se passa à ma droite ou à ma gauche pendant la mêlée, car il y avait tant de gens qui nous serraient de près, et la lutte était si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se maintenir. Le nombre même de nos agresseurs était une circonstance favorable pour nous, car il les gênait dans le maniement de l'épée. Un gros mineur me lança un furieux coup de faux, mais il me manqua et perdit l'équilibre par suite de l'élan qu'il avait pris pour frapper, et je lui passai mon épée à travers le corps avant qu'il pût se remettre debout. Ce fut la première fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un homme dans un moment de colère, et je n'oublierai jamais la figure pâle, effarée, qu'il tourna vers moi par-dessus son épaule avant de tomber. Un autre me prit corps à corps avant que j'eusse dégagé mon arme, mais je l'écartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tête le plat de mon épée, et je l'étendis sans connaissance sur le pavé. Dieu le sait, je n'avais nul désir d'ôter la vie à ces fanatiques égarés, ignorants, mais la nôtre était en jeu. Un homme des marais, qui avait plutôt l'air d'une bête sauvage velue que d'un être humain, s'élança au dessus de mon arme et me saisit par les genoux pendant qu'un autre abattait son fléau sur mon casque, d'où le coup glissa sur mon épaule. Un troisième me porta un coup de pique et m'atteignit à la cuisse, mais d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la tête. À cette vue, l'homme au fléau recula. Une violente ruade me délivra de la créature sans armes, aux apparences simiesques, qui était à mes pieds, si bien que je me trouvai débarrassé de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une égratignure à la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'épaule. Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient également réussi à écarter leurs agresseurs. Saxon tenait de la main gauche sa rapière sanglante. Le sang coulait à petites gouttes d'une blessure légère qu'il avait reçue à la main droite. Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entassés. Au moment où je le regardai, il avait tiré sa tabatière et il s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui présentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'étaient rencontrés dans un café de Londres. Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considérait d'un air sombre un corps décapité, qui gisait devant lui, et qu'à ses vêtements je reconnus pour être celui du prédicant. Pour Ruben, il était sain et sauf, mais il témoignait une vive inquiétude au sujet de ma légère entaille, malgré tout ce que je fis pour lui prouver que c'était moins grave que tant de déchirures causées par les branches ou les épines, que nous avions jadis reçues en allant ensemble cueillir les mûres. Les fanatiques, bien qu'ils eussent été repoussés, n'étaient pas gens à s'en tenir à une première défaite. Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver à forcer notre ligne, mais cet échec ne servit qu'à exaspérer leur furie. Ils se rassemblèrent, haletants, dans une aile de l'église, pendant une ou deux minutes. Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'élancèrent une seconde fois et firent un effort désespéré pour se frayer un passage jusqu'à l'autel. Cette fois, la lutte fut plus acharnée, plus prolongée que la première. Un de nos hommes reçut un coup de poignard au cœur, à travers les barreaux et tomba sans pousser un gémissement. Un autre fut étourdi par un bloc de maçonnerie que lança sur lui un gigantesque montagnard. Ruben fut jeté à terre d'un coup de massue, et il aurait été traîné au dehors et haché en morceaux, si je ne m'étais pas dressé au-dessus de lui et si je n'avais pas écarté ses adversaires. Sir Gervas perdit l'équilibre sous le flot des assaillants, mais quoique étendu à terre, il se débattait comme un chat sauvage blessé, frappant furieusement tout ce qui se trouvait à sa portée. Buyse et Saxon, dos à dos, se tenaient debout solidement au milieu de la foule bouillonnante, qui s'élançait sur eux, et chacun de leurs coups d'épée lancés à toute volée abattait son homme. Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma part je dois reconnaître que je commençais à avoir des craintes sur le dénouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe disciplinée résonnèrent dans la cathédrale. C'étaient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en hâte par la nef centrale. Les fanatiques n'attendirent pas leur charge. Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos alliés furieux de voir à terre leur bien-aimé capitaine. Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets tombant sur les dalles de marbre. Parmi les émeutiers, quelques-uns furent tués, mais le plus grand nombre jetèrent leurs armes et furent arrêtés sur l'ordre de Lord Grey. En même temps, une forte garde fut placée aux portes, pour s'opposer à toute nouvelle explosion de la rage sectaire. Lorsqu'enfin la cathédrale fut vide et l'ordre rétabli, nous pûmes à loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous avions souffert. Dans toutes mes pérégrinations, dans les nombreuses guerres auxquelles j'ai pris part, à côté desquelles cette affaire de Monmouth ne fut qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais scène plus étrange ou plus émouvante. À la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la grille, avec leurs membres tordus, leurs faces blêmes et contractées, avait un aspect fort mélancolique, des plus fantastiques. La lumière du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient point été brisés, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert livide sur l'amas de corps immobiles. Quelques blessés étaient assis dans les stalles du premier rang ou gisaient sur les marches, demandant à boire d'une voix plaintive. Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'était tiré d'affaire sans égratignure. Trois de nos hommes avaient été bel et bien égorgés; un quatrième gisait assommé. Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au bras droit. Ruben avait été abattu d'un coup de gourdin et aurait été certainement massacré sans la forte trempe de la cuirasse donnée par Sir Jacob Clancing qui avait détourné un violent coup de pique. Quant à moi, ce n'est guère la peine d'en parler, mais j'entendais dans ma tête des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une ménagère, et ma botte était pleine de sang, ce qui était peut-être un bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il pas de me corner aux oreilles qu'après une saignée je ne m'en trouverais que mieux. Pendant ce temps, toutes les troupes avaient été réunies et on avait écrasé la mutinerie sans retard. Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient aucun bien aux Prélatistes, mais aucun, à part les fanatiques les plus écervelés, ne pouvait se dissimuler que la mise à sac de la Cathédrale armerait toute l'Église d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle ils combattaient. En tout cas, de grands ravages avaient été commis, car, pendant que la bande du dedans s'était occupée à briser tout ce qui se trouvait sous sa main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les gargouilles, avaient même arraché le plomb qui couvrait la toiture et l'avait jeté en grandes feuilles à ceux d'en bas. Ce dernier forfait servit du moins à quelque chose, car l'armée n'était pas trop bien approvisionnée de munitions. Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des balles. On garda à vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de l'armée. Le second jour de notre arrivée à Wells, comme le temps était enfin redevenu beau et ensoleillé, une revue générale de l'armée fut passée dans la campagne autour de la ville. On trouva alors que l'infanterie comptait six régiments de neuf cents hommes, en tout cinq mille quatre cents. Sur ce nombre, quinze cents étaient armés de mousquets; deux mille étaient des piquiers, les autres armés de faux des paysans avec des fléaux et des maillets. Quelques corps, comme le nôtre et celui de Taunton, pouvaient prétendre à passer pour des soldats, mais le plus grand nombre étaient encore des laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes à la main. Et pourtant, mal armés, mal dressés, c'étaient toujours des Anglais pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de zèle religieux. Le léger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude énergique, en écoutant leurs cordiales acclamations. Comme je me trouvais à cheval près de son état-major, je l'entendis parler avec enthousiasme à ceux qui étaient à côté de lui et demander s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des mercenaires sans entrain. – Qu'en dites-vous, Wade? s'écria-t-il. Est-ce que nous ne verrons jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves garçons? – Dieu me préserve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre Majesté, répondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps où Votre Majesté, à la tête de mercenaires pareils à ceux de l'ennemi, tailla en pièces et mit en déroute des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de Bothwell. – C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front par un geste qui lui était habituel quand il était vexé, fâché. C'étaient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant ils n'ont pu résister au choc de nos bataillons. Mais ils n'étaient point dressés, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et exécuter un feu de file avec autant de précision qu'on peut le désirer. – Quand même nous n'aurions ni un canon, ni un pétrinal, dit Ferguson, quand nous n'aurions pas même une épée, quand nous serions réduits à nos mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon à ses yeux qui voient tout. – Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majesté, fit remarquer Saxon, dont le bras était entouré d'un mouchoir. Un incident heureux, une faute légère, un hasard que nul ne saurait prévoir peuvent survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagné quand j'étais sur le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut savoir comment elle tournera avant que la dernière carte soit abattue. – Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa voix profonde et gutturale. Plus d'un général gagne ce que vous appelez la partie et cependant perd la belle. – La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le Roi en souriant. Notre ami allemand est un maître en métaphores de bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux état. Que dirait notre cousin Guillaume, là-bas, à la Haye, s'il voyait un pareil défilé? Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait défilé jusqu'au bout, portant encore les étendards avec lesquels elle était venue à la guerre, mais fort endommagés par le vent et les intempéries. Les remarques de Monmouth avaient été provoquées par l'aspect des dix escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins. Les chevaux avaient été terriblement fatigués par le travail continuel et la pluie incessante. Les cavaliers, ayant laissé la rouille atteindre leurs casques et leurs cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures. Il était évident pour le moins expérimenté d'entre nous que, si nous voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie. Le reflet des armes, se multipliant sur les crêtes des basses collines, tout autour de nous, et brillant çà et là, quand les rayons du soleil les frappaient, nous montraient combien l'ennemi était fort sur le point même qui était le plus faible de notre côté. Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous fît voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en voulaient pas de la rude façon dont nous avions traités les fanatiques de la veille. La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-là, mais son infanterie avait été retardée par le mauvais temps et le débordement des cours d'eau. Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines égales, couvertes de roseaux. Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver à Bridgewater, où nous attendaient quelques recrues. Monmouth songea un instant à y faire halte et commença même à élever quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors même qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des provisions que pour peu de jours. Le pays environnant avait été nettoyé si complètement qu'on ne devait guère s'attendre à en retirer davantage. Les ouvrages furent donc abandonnés. Ainsi donc, bel et bien réduits aux abois, sans la moindre fente pour nous échapper, nous attendîmes l'approche de l'ennemi. III – Du grand cri qui part d'une maison isolée Là se terminent nos marches et contremarches monotones. Nous étions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les forces du gouvernement. Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulèvement, d'un mouvement en notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre. Partout, les Dissenters étaient jetés en prison, et l'Église avait le dessus. La milice des comtés, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait contre nous. Six régiments hollandais, prêtés par le Prince d'Orange, étaient arrivés à Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route. La capitale avait mis sur pied dix mille hommes. Partout on enrôlait, on marchait pour renforcer l'élite de l'armée anglaise, qui était déjà dans le comté de Somerset. Et tout cela dans le but d'écraser cinq ou six mille pieds terreux et pêcheurs, à demi armés, sans un penny, prêts à sacrifier leurs existences pour un homme et pour une idée. Mais c'était une idée noble, une de celles qui méritent amplement qu'on leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'était un sacrifice bien placé. En effet, ces pauvres paysans auraient éprouvé de grandes difficultés à dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au plus profond de leur cœur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils défendaient la véritable personnalité de leur pays contre ceux qui voulaient détruire les systèmes de jadis, grâce auxquels elle avait marché à la tête des nations. Trois ans plus tard, on vit cela clairement. Alors on reconnut que nos compagnons illettrés avaient aperçu et apprécié les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se disaient leurs supérieurs. Il y a, selon mon opinion, des phases du progrès humain, auxquelles convient admirablement l'Église Romaine. Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-être préférable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorité. Mais l'Angleterre avait rejeté ses langes et était devenue une pépinière d'hommes énergiques et de penseurs, disposés à ne s'incliner devant aucune autre autorité que celle que reconnaissaient leur raison et leur conscience. C'était une tentative désespérée, inutile, et folle que de vouloir ramener les gens à une croyance que leur développement avait dépassée. Et c'était pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alliée une Église puissante et opulente. Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la colère de son peuple, mais présentement, plongé dans sa torpeur après les longues guerres civiles et le règne corrompu de Charles, la masse de la nation n'était pas en mesure de se rendre compte quel était l'enjeu. Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme emporté s'en prend au porteur de fâcheuses nouvelles. N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, mes chers enfants, quand on voit une pensée, qui n'était qu'une sorte de vague fantôme, prendre une forme vivante et se transformer en la réalité la plus tragique. À un bout de la chaîne est un roi qui s'opiniâtre dans un thème de doctrine. À l'autre, six mille hommes prêts à tout, persécutés, pourchassés d'un comté à l'autre, et qui, enfin, réduits aux abois, se dressent sur les landes désolées de Bridgewater, leur cœur aussi plein d'amertume et de désespoir que s'ils étaient des bêtes de proie traquées. La théologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets. Mais si l'idée, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, était digne, que dirons-nous de l'homme qui avait été choisi comme champion de leur cause? Hélas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef! Oscillant contre les cimes de la confiance et les abîmes du désespoir, un jour faisant choix de ses conseillers d'état, et le lendemain parlant d'abandonner secrètement l'armée, il parût dès le premier jour possédé du démon même de l'inconstance. Et pourtant il avait acquis une belle réputation avant son entreprise. En Écosse, il avait conquis une renommée magnifique, non seulement par sa victoire, mais encore par sa modération, la pitié avec laquelle il avait traité les vaincus. Sur le Continent, il avait commandé une brigade anglaise d'une manière qui lui avait valu les éloges de vieux soldats de Louis et de l'Empire. Et pourtant, maintenant que sa tête et sa fortune étaient en jeu, il était faible, irrésolu, poltron. Selon le langage de mon père, «toute vertu s'était écartée de lui.» Je le déclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la tête penchée sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur à un enterrement, jetant une atmosphère de sombre désespoir tout autour de lui, j'ai senti qu'un pareil homme, même s'il réussissait, ne porterait jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui serait arrachée par une main plus forte, peut-être celle d'un de ses propres généraux. Je rendrai cette justice à Monmouth de dire que depuis le jour où il fut enfin décidé qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison qu'il était impossible de faire autrement, il montra un caractère plus digne d'un soldat et d'un homme. Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut négligé pour donner du cœur à nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine bataille. Du matin au soir, nous étions à l'œuvre, apprenant à notre infanterie à se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, à s'appuyer les uns sur les autres, à attendre les ordres de leurs officiers. Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du château jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prières et de sermons. Les officiers n'eurent plus de désordres à combattre, car les troupes les répugnaient elles-mêmes. Un homme, qui s'était montré dans les rues échauffé par le vin, faillit être pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte querelle. Quant à leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils étaient aussi intrépides que des lions, et le seul danger à craindre était une témérité capable de les entraîner à de folles entreprises. Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques musulmans, et ce n'était pas chose aisée que d'imposer par l'exercice, à des gaillards à tête aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige la guerre. Le troisième jour de notre halte à Bridgewater, les provisions diminuèrent d'inquiétante façon par suite de ce fait, que nous avions déjà épuisé auparavant cette région, grâce aussi à la vigilance de la cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres. Lord Gray décida donc d'envoyer deux escadrons, à la faveur de la nuit, faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger. Le commandement de cette petite expédition fut confié au Major Hooker, vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui s'était rendu utile en imposant une sorte d'ordre à ces fortes têtes qu'étaient les fermiers et les yeomen. Sir Gervas Jérôme et moi, nous demandâmes à Lord Grey à faire partie de la troupe de fourrageurs. Cette faveur nous fut accordée avec empressement, car on ne se remuait guère dans la ville. Nous partîmes de Bridgport à onze heures par une nuit sans lune, dans l'intention de reconnaître le pays du côté de Boroughbridge et d'Athelney. Nous étions prévenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans cette région, que c'était un pays fertile et où nous pouvions compter sur des quantités suffisantes de provisions. Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que notre bonne chance nous ferait trouver. Notre commandant décida qu'un escadron marcherait devant les charrettes, et un autre derrière, avec une petite troupe d'avant-garde sous les ordres de Sir Gervas, qui le précéderait de quelques centaines de pas. Nous sortîmes de la ville dans cet ordre au moment où résonnaient les derniers coups de clairon et nous suivîmes à grand train les routes sombres et silencieuses, en faisant apparaître aux fenêtres des cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous regardaient disparaître dans l'obscurité. Cette chevauchée se représente très distinctement à mon esprit lorsque j'y pense. Le noir contour des saules taillés en têtards passe rapidement devant nous. La brise gémit à travers les osiers. Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers sur le sol, le tintement des fourreaux contre les étriers, autant de souvenir de ces temps passés que l'œil et l'oreille peuvent également évoquer. Le baronnet et moi nous marchions en tête, côte à côte. Ses légers propos où il contait l'existence qu'on mène à la ville, les fragments de chansons ou de tirades empruntés à Cowley ou à Waller, étaient un véritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas très sociable. – On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il, pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi être jaloux de vous, qui êtes né et avez vécu à la campagne. Quels plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons généreux de la nature, à la condition toutefois qu'on y trouve à sa portée un perruquier, un marchand de tabac à priser, un parfumeur, et un ou deux tailleurs passables? Joignons-y un bon café, un théâtre, et je crois que je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple, pastorale. – À la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que le séjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science et de la philosophie tout ce qu'il y a de véritable vie dans l'homme. – Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie se réduit à bien peu de chose, répondit-il. À dire vrai, j'ai plus vécu et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons passées à faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en guenilles, que je n'en appris jamais au temps où j'étais page à la Cour, où j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fâcheuse pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de préoccupation plus grave que la façon de tourner un compliment ou de danser une courante. Pardieu! mon garçon, j'ai de grandes obligations à votre charpentier. Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, à moins qu'un homme n'arrive à mettre en œuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent leur destination, ne fût ce qu'en pondant des œufs. Diable, voilà que je me fais prêcheur. C'est une religion nouvelle pour moi. – Mais, dis-je, quand vous étiez dans l'opulence, vous avez dû vous rendre utile à quelqu'un. Sans cela comment peut-on dépenser tant d'argent et ne s'en trouver pas plus avancé? – Ah! cher et bucolique Micah! s'écria-t-il avec un rire joyeux, parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle, en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trésors de l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilité un sac d'écus prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dépense l'argent ne le mange pas et qu'il se borne à le transmettre à un autre qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous transmettions notre argent à des gens qui ne le méritaient point et qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et débauchée au détriment des professions honnêtes. Par ma foi, mon garçon, quand je pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de débauche, de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que nous avions formés, je sens qu'en couvant une nichée pareille de ces êtres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne saurait défaire, n'ai-je pas vu de ces gens là sur trente rangs de profondeur, à mon petit lever, rampant autour de mon lit… – Autour de votre lit! m'écriai-je. – Oui, c'était la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste ornée de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait été admis qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume négligé, robe de chambre et pantoufles. La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'étende jamais jusqu'à Havant. L'homme désœuvré de la ville doit soumettre sa vie à une certaine règle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode. Personne, à Londres, n'y fut plus docile que moi. J'étais très réglé dans mes irrégularités, très rangé dans mes désordres. Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du matin, chose excellente pour les maux de tête, et un très léger repas, un filet d'ortolan, une aile de canard. Puis venait le lever. Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parlé, sans doute il pouvait s'y trouver çà et là d'honnêtes gens dans l'indigence, des gens de lettres besogneux en quête d'une guinée, un pédant sans élève, la tête pleine d'érudition antique, mais les poches mal garnies de monnaie moderne. Cela tenait non seulement à ce qu'on me reconnaissait quelque influence personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accès facile auprès de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et d'autres dont la volonté suffisait pour faire ou défaire un homme. Remarquez-vous ces lumières sur la gauche? Ne serait-il pas à propos d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose? – Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je. Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le temps. Nous repasserons par ici avant le jour. – Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au bout de leur baguette. Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que leurs balles, au moment où je les ai quittés. Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres. Notre journée était bien remplie. Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours de quoi l'intéresser. Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la cible de Tothill Fields. Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode pour un gentleman fashionable dans sa tenue. Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre désœuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient. Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque amusement. – Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet. Sir Gervas eut un rire silencieux. – Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne, Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces. – Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je. – Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât. C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles ont la langue bien pendue, ces donzelles. C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs invitaient à l'indiscrétion. C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de cibles pour nos monocles. La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres! Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était la beauté de la femme plutôt que l'actrice. – Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher. – Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce point de vue. Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le hasard, le primero, à votre choix. Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin. Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes, ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même. – À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais l'effet d'une tête de mort sur la table du festin. Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux dernières fibres de notre corps. Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse. Nous arrêtâmes nos chevaux. Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce bruit. Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que c'était de notre gauche. Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie. C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance. – C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre dont les volets seraient fermés. – N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience, car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne savait pas du tout quel parti prendre. – Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon trajet pour m'occuper d'autres incidents. – Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle. Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la maison isolée. – Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je. Mon sang bouillonnait dans mes veines. – Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le Roi; venez, Sir Gervas. – Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke. Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques et périls. – En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un liard, répartis-je avec vivacité. Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats. Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission. – Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier. Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de discipline. – Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci? En face de nous se dessinait une masse sombre. En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par la bride à la haie. – Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats, qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison. – Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets. IV – L'escrimeur à la jaquette brune Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest, poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup. Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à l'intérieur. Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons. Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison. Nous jetâmes un coup d'œil par la porte ouverte et nous vîmes une scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire sera capable d'évoquer un tableau du passé. La chambre était vaste et haute. Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de viandes salées. Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle. Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un repas, occupait le milieu. Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un anneau du plancher. Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de viande mise à rôtir. En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle voyait prêt à fondre sur elle. Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein de menace. Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur brune. Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au bon endroit. Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme, l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi. En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait. Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était suspendue. Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui. Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder. Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement. Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les dragons. Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et frappèrent avec fureur. Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la besogne diabolique qu'ils avaient commencée. Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant, s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol. Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas l'abattit. En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le blessa mortellement à la gorge. Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières victimes ajoutaient à l'horreur de la scène. – Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son cœur. Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écœuré, malade. – Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi blanc qu'un drap qu'on vient de laver. – La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon. J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont produit le même effet sur moi. Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier, la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort, dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il était hors d'état de faire, m'a plus profondément écœuré que le champ de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant les retranchements. – La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête. – Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir. Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du vieillard et ouvrit une veine. D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture, mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des indices du retour de la sensibilité. – Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre nous? – Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres. – Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille. – Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'œil sur ces figures. La mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du gibet ou la hache du bourreau. – Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun? demandai-je. – Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ, ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop. Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient. Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir. Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après l'autre. Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes aboyeurs. Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras, et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous n'étiez pas arrivés. – Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot? – Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je ne saurais dire. – Il m'est familier, dis-je. Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de l'embarras. C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure farouche, une mâchoire carrée. Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite avec un couteau traversait son front. Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde. Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la cuisse: – C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient fort clairement. L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la tête. – Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe. – Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet. Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas, comme pour s'esquiver de la maison. Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». 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