Les Quarante-Cinq — Tome 1
Alexandre Dumas




Alexandre Dumas

Les Quarante-Cinq — Tome 1





I

LA PORTE SAINT-ANTOINE


Etiamsi omnes!

Le 26 octobre de l'an 1585, les barrières de la porte Saint-Antoine se trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermées à dix heures et demie du matin.

A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait à leur uniforme pour être des Suisses des petits cantons, c'est-à-dire des meilleurs amis du roi Henri III, alors régnant, déboucha de la rue de la Mortellerie et s'avança vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux et se referma derrière eux: une fois hors de cette porte, ils allèrent se ranger le long des haies qui, à l'extérieur de la barrière, bordaient les enclos épars de chaque côté de la route, et, par sa seule apparition, refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil, de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entrée qu'ils n'avaient pu opérer la porte se trouvant fermée, comme nous l'avons dit.

S'il est vrai que la foule amène naturellement le désordre avec elle, on eût pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prévôt voulait prévenir le désordre qui pouvait avoir lieu à la porte Saint-Antoine.

En effet, la foule était grande; il arrivait par les trois routes convergentes, et cela à chaque instant, des moines des couvents de la banlieue, des femmes assises de côté sur les bâts de leurs ânes, des paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomérer à cette masse déjà considérable que la fermeture inaccoutumée des portes arrêtait à la barrière, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes, formaient une espèce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois quelques voix, sortant du diapason général, montaient jusqu'à l'octave de la menace ou de la plainte.

On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en être sortis. Ceux-là, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les interstices des barrières, ceux-là dévoraient l'horizon, borné par le couvent des Jacobins, le prieuré de Vincennes et la croix Faubin, comme si, par quelqu'une de ces trois routes formant éventail, il devait leur arriver quelque Messie.

Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles îlots qui s'élèvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en tourbillonnant et en se jouant, détache, soit une parcelle de gazon, soit quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant après avoir hésité quelque temps sur les remous.

Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils méritent toute notre attention, étaient formés, pour la plupart, par des bourgeois de Paris fort hermétiquement calfeutrés dans leurs chausses et leurs pourpoints; car, nous avions oublié de le dire, le temps était froid, la bise agaçante, et de gros nuages, roulant près de terre, semblaient vouloir arracher aux arbres les dernières feuilles jaunissantes qui s'y balançaient encore tristement.

Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutôt deux causaient et le troisième écoutait.

Exprimons mieux notre pensée et disons: le troisième ne paraissait pas même écouter, tant était grande l'attention qu'il mettait à regarder vers Vincennes.

Occupons-nous d'abord de ce dernier.

C'était un homme qui devait être de haute taille lorsqu'il se tenait debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir que faire lorsqu'il ne les employait pas à leur active destination, étaient repliées sous lui, tandis que ses bras, non moins longs proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint. Adossé à la haie, convenablement étayé sur les buissons élastiques, il tenait, avec une obstination qui ressemblait à la prudence d'un homme qui désire n'être point reconnu, son visage, caché derrière sa large main, risquant seulement un oeil dont le regard perçant dardait entre le médium et l'annulaire écartés à la distance strictement nécessaire pour le passage du rayon visuel.

A côté de ce singulier personnage, un petit homme, grimpé sur une butte, causait avec un gros homme qui trébuchait à la pente de cette même butte, et se raccrochait à chaque trébuchement aux boutons du pourpoint de son interlocuteur.

C'étaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le nombre cabalistique trois, que nous avons annoncé dans un des paragraphes précédents.

— Oui, maître Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je le répète, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'échafaud de Salcède, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont déjà sur la place de Grève, ou qui se rendent à cette place des différents quartiers de Paris, — voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte. — Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des portes.

— Cent mille, c'est beaucoup, compère Friard, répondit le gros homme; beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir écarteler ce malheureux Salcède, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront raison.

— Maître Miton, maître Miton, prenez garde, répondit le petit homme, vous parlez là comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous en réponds.

Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tête d'un air de doute:

— N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer à regarder du côté de Vincennes, venait, sans ôter sa main de dessus son visage, venait, disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrière pour point de mire de son attention.

— Plaît-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eût entendu que l'interpellation qui lui était adressée et non les paroles précédant cette interpellation qui avaient été adressées au second bourgeois.

— Je dis qu'il n'y aura rien en Grève aujourd'hui.

— Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'écartèlement de Salcède, répondit tranquillement l'homme aux longs bras.

— Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit à propos de cet écartèlement.

— Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux.

— Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends émeute; or, je dis qu'il n'y aura aucune émeute en Grève: s'il avait dû y avoir émeute, le roi n'aurait pas fait décorer une loge à l'Hôtel-de-Ville pour assister au supplice avec les deux reines et une partie de la cour.

— Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des émeutes? dit en haussant les épaules, avec un air de souveraine pitié, l'homme aux longs bras et aux longues jambes.

— Oh! oh! fit maître Miton en se penchant à l'oreille de son interlocuteur, voilà un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez- vous, compère?

— Non, répondit le petit homme.

— Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors?

— Je lui parle pour lui parler.

— Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel causeur.

— Il me semble cependant, reprit le compère Friard assez haut pour être entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est d'échanger sa pensée.

— Avec ceux qu'on connaît, très bien, répondit maître Miton, mais non avec ceux que l'on ne connaît pas.

— Tous les hommes ne sont-ils pas frères? comme dit le curé de Saint-Leu, ajouta le compère Friard d'un ton persuasif.

— C'est-à-dire qu'ils l'étaient primitivement; mais, dans des temps comme les nôtres, la parenté s'est singulièrement relâchée, compère Friard. Causez donc avec moi, si vous tenez absolument à causer, et laissez cet étranger à ses préoccupations.

— C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et je sais d'avance ce que vous me répondrez, tandis qu'au contraire peut- être cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau à me dire.

— Chut! il vous écoute.

— Tant mieux, s'il nous écoute; peut-être me répondra-t-il. Ainsi donc, monsieur, continua le compère Friard en se tournant vers l'inconnu, vous pensez qu'il y aura du bruit en Grève?

— Moi, je n'ai pas dit un mot de cela.

— Je ne prétends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il essayait de rendre fin; je prétends que vous le pensez, voilà tout.

— Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur Friard?

— Tiens! il me connaît! s'écria le bourgeois au comble de l'étonnement, et d'où me connaît-il?

— Ne vous ai-je pas nommé deux ou trois fois, compère? dit Miton en haussant les épaules comme un homme honteux devant un étranger du peu d'intelligence de son interlocuteur.

— Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et comprenant, grâce à cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien! puisqu'il me connaît, il va me répondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du bruit en Grève, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et qu'au contraire vous êtes ici... ha!

Ce ha! prouvait que le compère Friard avait atteint, dans sa déduction, les bornes les plus éloignées de sa logique et de son esprit.

— Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que vous pensez que je pense, répondit l'inconnu, en appuyant sur mots prononcés déjà par son interrogateur et répétés par lui, pourquoi n'y êtes-vous pas, en Grève? Il me semble cependant que le spectacle est assez réjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Après cela, peut-être me répondrez-vous que vous n'êtes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire invasion dans Paris pour délivrer M. de Salcède.

— Non, monsieur, répondit vivement le petit homme, visiblement effrayé de ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme, mademoiselle Nicole Friard, qui est allée reporter vingt-quatre nappes au prieuré des Jacobins, ayant l'honneur d'être blanchisseuse particulière de don Modeste Gorenflot, abbé dudit prieuré des Jacobins. Mais pour en revenir au hourvari dont parlait le compère Miton, et auquel je ne crois pas ni vous non plus, à ce que vous dites du moins...

— Compère, compère! s'écria Miton, regardez donc ce qui se passe.

Maître Friard suivit la direction indiquée par le doigt de son compagnon, et vit qu'outre les barrières dont la fermeture préoccupait déjà si sérieusement les esprits, on fermait encore la porte.

Cette porte fermée, une partie des Suisses vint s'établir en avant du fossé.

— Comment! comment! s'écria Friard pâlissant, ce n'est point assez de la barrière, et voilà qu'on ferme la porte, maintenant!

— Eh bien! que vous disais-je? répondit Miton, pâlissant à son tour.

— C'est drôle, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant.

Et, en riant, il découvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de son menton, une double rangée de dents blanches et aiguës qui paraissaient merveilleusement aiguisées par l'habitude de s'en servir au moins quatre fois par jour.

A la vue de cette nouvelle précaution prise, un long murmure d'étonnement et quelques cris d'effroi s'élevèrent de la foule compacte qui encombrait les abords de la barrière.

— Faites faire le cercle! cria la voix impérative d'un officier.

La manoeuvre fut opérée à l'instant même, mais non sans encombre: les gens à cheval et les gens en charrette, forcés de rétrograder, écrasèrent ça et là quelques pieds et enfoncèrent à droite et à gauche quelques côtes dans la foule.

Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient en se renversant les uns sur les autres.

— Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte.

Le cri le plus terrible, emprunté au pâle vocabulaire de la peur, n'eût pas produit un effet plus prompt et plus décisif que ce cri:

— Les Lorrains!!!

— Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'écria Miton tremblant, les Lorrains, les Lorrains, fuyons!

— Fuir, et où cela? demanda Friard.

— Dans cet enclos, s'écria Miton en se déchirant les mains pour saisir les épines de cette haie sur laquelle était moelleusement assis l'inconnu.

— Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aisé à dire qu'à faire, maître Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous n'avez pas la prétention de franchir cette haie qui est plus haute que moi.

— Je tâcherai, dit Miton, je tâcherai. Et il fit de nouveaux efforts.

— Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de détresse d'un homme qui commence à perdre la tête, votre âne me marche sur les talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre charrette dans les côtes.

Pendant que maître Miton se cramponnait aux branches de la haie pour passer par-dessus, et que le compère Friard cherchait vainement une ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'était levé, avait purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un simple mouvement, pareil à celui que fait un cavalier pour se mettre en selle, il avait enjambé la haie sans qu'une seule branche effleurât son haut-de-chausse.

Maître Miton l'imita en déchirant le sien en trois endroits, mais il n'en fut point ainsi du compère Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous ni par-dessus, et, de plus en plus menacé d'être écrasé par la foule, poussait des cris déchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, le saisit à la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, l'enlevant, le transporta de l'autre côté de la haie avec la même facilité qu'il eût fait d'un enfant.

— Oh! oh! oh! s'écria maître Miton, réjoui de ce spectacle et suivant des yeux l'ascension et la descente de son ami maître Friard, vous avez l'air de l'enseigne du Grand-Absalon.

— Ouf! s'écria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que vous voudrez, me voilà de l'autre côté de la haie, et grâce à monsieur. Puis, se redressant pour regarder l'inconnu à la poitrine duquel il atteignait à peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grâces! Monsieur, vous êtes un véritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami?

Et le brave homme prononça en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un coeur profondément reconnaissant.

— Je m'appelle Briquet, monsieur, répondit l'inconnu, Robert Briquet, pour vous servir.

— Et vous m'avez déjà considérablement servi, monsieur Robert Briquet, j'ose le dire; oh! ma femme vous bénira; Mais, à propos, ma pauvre femme! ô mon Dieu, mon Dieu! elle va être étouffée dans cette foule. Ah! maudits Suisses qui ne sont bons qu'à faire écraser les gens!

Le compère Friard achevait à peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber sur son épaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre.

Il se retourna pour voir quel était l'audacieux qui prenait avec lui une pareille liberté.

Cette main était celle d'un Suisse.

— Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat.

— Ah! nous sommes cernés! s'écria Friard.

— Sauve qui peut! ajouta Miton.

Et tous deux, grâce à la haie franchie, ayant l'espace devant eux, gagnèrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer là en vedette.

— La main est bonne, compagnon, dit-il, à ce qu'il paraît?

— Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise.

— Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains venaient comme on le dit.

— Ils ne fiennent bas.

— Non?

— Bas di tout.

— D'où vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas.

— Fous bas besoin di gombrendre, répliqua le Suisse en riant aux éclats de sa plaisanterie.

— C'être chuste, mon gamarate, très chuste, dit Robert Briquet, merci.

Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre groupe, tandis que le digne Helvétien, cessant de rire, murmurait:

— Bei Gott!.. Ich glaube er spottet meiner. — Was ist das für ein Mann, der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet auszulachen?

Ce qui, traduit en français, voulait dire:

— Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majesté?




II

CE QUI SE PASSAIT A L'EXTÉRIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE


Un de ces groupes était formé d'un nombre considérable de citoyens surpris hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que la clôture de ces portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car ils criaient de tous leurs poumons:

— La porte! la porte!

Lesquels cris, répétés par tous les assistants avec des recrudescences d'emportement, occasionnaient dans ces moments-là un bruit d'enfer.

Robert Briquet s'avança vers ce groupe, et se mit à crier plus haut qu'aucun de ceux qui le composaient:

— La porte! la porte!

Il en résulta qu'un des cavaliers, charmé de cette puissance vocale, se retourna de son côté, le salua et lui dit:

— N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiégeaient Paris?

Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et qui était un homme de quarante à quarante-cinq ans.

Cet homme, en outre, paraissait être le chef de trois ou quatre autres cavaliers qui l'entouraient.

Cet examen donna sans doute confiance à Robert Briquet, car aussitôt il s'inclina à son tour et répondit:

— Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison; mais, ajouta-t-il, sans être trop curieux, oserais-je vous demander quel motif vous soupçonnez à cette mesure?

— Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange leur Salcède.

— Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille.

Robert Briquet se retourna du côté où venait cette voix dont l'accent lui indiquait un Gascon renforcé, et il aperçut un jeune homme de vingt ou vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui lui avait paru le chef des autres.

Le jeune homme était nu-tête; sans doute il avait perdu son chapeau dans la bagarre.

Maître Briquet paraissait un observateur; mais, en général, ses observations étaient courtes; aussi détourna-t-il rapidement son regard du Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le cavalier.

— Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcède appartient à M. de Guise, ce n'est déjà point un si mauvais ragoût.

— Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles.

— Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, répondit le cavalier en haussant les épaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de sornettes.

— Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcède n'est point à M. de Guise?

— Non-seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondit le cavalier. Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette certitude? il continua:

— Sans doute, si Salcède eût été au duc, le duc ne l'eût pas laissé prendre, ou tout au moins ne l'eût pas laissé amener ainsi de Bruxelles à Paris, pieds et poings liés, sans faire au moins en sa faveur une tentative d'enlèvement.

— Une tentative d'enlèvement, reprit Briquet, c'était bien hasardeux; car enfin, qu'elle réussît ou qu'elle échouât, du moment où elle venait de la part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspiré contre le duc d'Anjou.

— M. de Guise, reprit sèchement le cavalier, n'eût point été retenu far cette considération, j'en suis sûr, et, du moment où il n'a ni réclamé ni défendu Salcède, c'est que Salcède n'est point à lui.

— Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas moi qui invente; il paraît certain que Salcède a parlé.

— Où cela? devant les juges?

— Non, pas devant les juges, monsieur, à la torture.

— N'est-ce donc pas la même chose? demanda maître Robert Briquet, d'un air qu'il essayait inutilement de rendre naïf.

— Non, certes, ce n'est pas la même chose, il s'en faut: d'ailleurs on prétend qu'il a parlé soit; mais on ne répète point ce qu'il a dit.

— Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le répète et très longuement même.

— Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez, vous qui êtes si bien instruit.

— Je ne me vante pas d'être bien instruit, monsieur, puisque je cherche au contraire à m'instruire près de vous, répondit Briquet.

— Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez prétendu qu'on répétait les paroles de Salcède; ses paroles, quelles sont- elles? dites.

— Je ne puis répondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir à pousser le cavalier.

— Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prête?

— On prétend qu'il a avoué qu'il conspirait pour M. de Guise.

— Contre le roi de France sans doute? toujours même chanson!

— Non pas contre Sa Majesté le roi de France, mais bien contre Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou.

— S'il a avoué cela...

— Eh bien? demanda Robert Briquet.

— Eh bien! c'est un misérable, dit le cavalier en fronçant le sourcil.

— Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoué, c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le coquemar font dire bien des choses aux honnêtes gens.

— Hélas! vous dites là une grande vérité, monsieur, dit le cavalier en se radoucissant et en poussant un soupir.

— Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tête dans la direction de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade, coquemar, belle misère que tout cela! Si ce Salcède a parlé, c'est un coquin, et son patron un autre.

— Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant réprimer un soubresaut d'impatience, — vous chantez bien haut, monsieur le Gascon.

— Moi?

— Oui, vous.

— Je chante sur le ton qu'il me plaît, cap de Bious! tant pis pour ceux à qui mon chant ne plaît pas.

Le cavalier fit un mouvement de colère.

— Du calme! dit une voix douce en même temps qu'impérative, dont Robert Briquet chercha vainement à reconnaître le propriétaire.

Le cavalier parut faire un effort sur lui-même; cependant il n'eut pas la puissance de se contenir tout à fait.

— Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il au Gascon.

— Si je connais Salcède?

— Oui.

— Pas le moins du monde.

— Et le duc de Guise?

— Pas davantage.

— Et le duc d'Alençon?

— Encore moins.

— Savez-vous que M. de Salcède est un brave?

— Tant mieux; il mourra bravement alors.

— Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-même?

— Cap de Bious! que me fait cela?

— Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alençon, a fait tuer ou laissé tuer quiconque s'est intéressé à lui, — La Mole, — Coconas, — Bussy et le reste?

— Je m'en moque.

— Comment! vous vous en moquez?

— Mayneville! Mayneville! murmura la même voix.

— Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu! j'ai affaire à Paris aujourd'hui même, ce matin, et à cause de cet enragé de Salcède, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcède est un bélître, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont fermées au lieu d'être ouvertes.

— Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons voir sans doute quelque chose de curieux.

Mais cette chose curieuse à laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait aucunement. Le cavalier, à qui cette dernière apostrophe avait fait monter le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colère.

— Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empêchent d'entrer à Paris!

— Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient été faits à sa patience: ah! ah! il paraît que je verrai une chose plus curieuse encore que celle à laquelle je m'attendais.

Comme il faisait cette réflexion, un son de trompe retentit, et presque aussitôt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, comme s'ils découpaient un gigantesque pâté de mauviettes, séparèrent les groupes en deux morceaux compactes qui s'allèrent aligner de chaque côté du chemin, en laissant le milieu vide.

Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parlé, et à la garde duquel la porte paraissait confiée, passa avec son cheval, allant et revenant; puis, après un moment d'examen qui ressemblait à un défi, il ordonna aux trompes de sonner.

Ce qui fut exécuté à l'instant même, et fit régner dans toutes les masses un silence qu'on eût cru impossible après tant d'agitation et de vacarme.

Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisée, portant sur sa poitrine un écusson aux armes de Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de cette voix nasillarde toute particulière aux lecteurs:

« Savoir faisons à notre bon peuple de Paris et des environs que les portes seront closes d'ici à une heure de relevée, et que nul ne pénétrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonté du roi et par la vigilance de M. le prévôt de Paris. »

Le crieur s'arrêta pour reprendre haleine. Aussitôt l'assistance profita de cette pause pour témoigner son étonnement et son mécontentement par une longue huée, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais sourciller.

L'officier fit un signe impératif avec la main, et aussitôt le silence se rétablit.

Le crieur continua sans trouble et sans hésitation, comme si l'habitude l'avait cuirassé contre ces manifestations à l'une desquelles il venait d'être en butte.

« Seront exceptés de cette mesure ceux qui se présenteront porteurs d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dûment appelés par lettres et mandats.

Donné en l'hôtel de la prévôté de Paris, sur l'ordre exprès de Sa Majesté, le 26 octobre de l'an de grâce 1585. »

— Trompes, sonnez!

Les trompes poussèrent aussitôt leurs rauques aboiements.

A peine le crieur eut-il cessé de parler que, derrière la haie des Suisses et des soldats, la foule se mit à onduler comme un serpent dont les anneaux se gonflent et se tordent.

— Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute encore quelque complot!

— Oh! oh! c'est pour nous empêcher d'entrer à Paris, sans nul doute, que la chose a été combinée ainsi, dit en parlant à voix basse à ses compagnons le cavalier qui avait supporté avec une si étrange patience les rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes, c'est pour nous; sur mon âme j'en suis fier.

— Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le détachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empêchez de passer ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes.

— Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la terre seraient entre lui et la barrière, dit, en jouant des coudes, ce Gascon qui, par ses rudes répliques, s'était attiré l'admiration de maître Robert Briquet.

Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'était formé, grâce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs.

Qu'on juge si les yeux se portèrent avec empressement et curiosité sur un homme, favorisé à ce point d'entrer quand il était enjoint de demeurer dehors.

Mais le Gascon s'inquiéta peu de tous ces regards d'envie; il se campa fièrement en faisant saillir à travers son maigre pourpoint vert tous les muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une manivelle intérieure. Ses poignets secs et osseux dépassaient de trois bons pouces ses manches râpées; il avait le regard clair, les cheveux jaunes et crépus, soit de nature, soit de hasard, car la poussière entrait pour un bon dixième dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, s'emmanchaient à des chevilles nerveuses et sèches comme celles d'un daim. A l'une de ses mains, à une seule, il avait passé un gant de peau brodé, tout surpris de se voir destiné à protéger cette autre peau plus rude que la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier.

Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont nous avons parlé était la personne la plus considérable de cette troupe, il marcha droit à lui.

Celui-ci le considéra quelque temps avant de lui parler.

Le Gascon sans se démonter le moins du monde en fit autant.

— Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il.

— Oui, monsieur.

— Est-ce dans la foule?

— Non, je venais de recevoir une lettre de ma maîtresse. Je la lisais, cap de Bious! près de la rivière, à un quart de lieue d'ici, quand tout à coup un coup de vent m'enlève lettre et chapeau. Je courus après la lettre, quoique le bouton de mon chapeau fût un seul diamant. Je rattrapai ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporté dans la rivière, et la rivière dans Paris! — il fera la fortune de quelque pauvre diable; tant mieux!

— De sorte que vous êtes nu-tête?

— Ne trouve-t-on pas de chapeaux à Paris, cap de Bious! j'en achèterai un plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le premier.

L'officier haussa imperceptiblement les épaules; mais, si imperceptible que fût ce mouvement, il n'échappa point au Gascon.

— S'il vous plait? fit-il.

— Vous avez une carte? demanda l'officier.

— Certes que j'en ai une, et plutôt deux qu'une.

— Une seule suffira si elle est en règle.

— Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux énormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de parler à M. de Loignac?

— C'est possible, monsieur, répondit sèchement l'officier, visiblement peu charmé de cette reconnaissance.

— A monsieur de Loignac, mon compatriote?

— Je ne dis pas non.

— Mon cousin?

— C'est bon, votre carte?

— La voici.

Le Gascon tira de son gant la moitié d'une carte découpée avec art.

— Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, si vous en avez; nous allons vérifier les laisser-passer.

Et il alla prendre poste près de la porte.

Le Gascon à tête nue le suivit.

Cinq autres individus suivirent le Gascon à tête nue.

Le premier était couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement travaillée qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini. Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait été faite avait un peu passé de mode, cette magnificence éveilla plutôt le rire que l'admiration.

Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de cette cuirasse ne répondait à la splendeur presque royale du prospectus.

Le second qui emboîta le pas était suivi d'un gros laquais grisonnant et maigre, et hâlé comme il l'était, semblait le précurseur de don Quichotte comme son serviteur pouvait passer pour le précurseur de Sancho.

Le troisième parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi d'une femme qui se cramponnait à sa ceinture de cuir, tandis que deux autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient à la robe de la femme.

Le quatrième apparut boitant et attaché à une longue épée.

Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avança sur un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race.

Celui-là, près des autres, avait l'air d'un roi.

Forcé de marcher assez doucement pour ne pas dépasser ses collègues, peut- être d'ailleurs intérieurement satisfait de ne point marcher trop près d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formée par le peuple.

En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son épée, et se pencha en arrière.

Celui qui attirait son attention par cet attouchement était un jeune homme aux cheveux noirs, à l'oeil étincelant, petit, fluet, gracieux, et les mains gantées.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier.

— Monsieur, une grâce.

— Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend.

— J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin impérieux, comprenez- vous? — De votre côté, vous êtes seul, et avez besoin d'un page qui fasse encore honneur à votre bonne mine.

— Eh bien?

— Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page.

— Merci, dit le cavalier; mais je ne veux être servi par personne.

— Pas même par moi? demanda le jeune homme avec un si étrange sourire que le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace où il avait tenté d'enfermer son coeur.

— Je voulais dire que je ne pouvais pas être servi.

— Oui, je sais que vous n'êtes pas riche, monsieur Ernauton de Carmainges, dit le jeune page.

Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention à ce tressaillement, l'enfant continua:

— Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez payé, et cela au centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonné quelquefois.

Le jeune homme lui serra la main, ce qui était bien familier pour un page; puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons déjà:

— Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tâchez d'en faire autant par quelque moyen que ce soit.

— Ce n'est pas tout que vous passiez, répondit le gentilhomme; il faut qu'il vous voie.

— Oh! soyez tranquille, du moment où j'aurai franchi cette porte, il me verra.

— N'oubliez pas le signe convenu.

— Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas?

— Oui, maintenant que Dieu vous aide.

— Eh bien, fit le maître du cheval noir, — mons le page, nous décidons- nous?

— Me voici, maître, répondit le jeune homme, et il sauta légèrement en croupe derrière son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres élus occupés à exhiber leurs cartes et à justifier de leurs droits.

— Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, — voilà tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte!




III

LA REVUE


Cet examen que devaient passer nos six privilégiés que nous avons vus sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'était ni bien long, ni bien compliqué.

Il s'agissait de tirer une moitié de carte de sa poche et de la présenter à l'officier, lequel la comparait à une autre moitié, et si, en la rapprochant, ces deux moitiés s'emboîtaient en faisant un tout, les droits du porteur de la carte étaient établis.

Le Gascon à tête nue s'était approché le premier. Ce fut en conséquence par lui que la revue commença.

— Votre nom? demanda l'officier.

— Mon nom, monsieur l'officier? il est écrit sur cette carte sur laquelle vous verrez encore autre chose.

— N'importe! votre nom? répéta l'officier avec impatience; ne savez-vous pas votre nom?

— Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublié que vous pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et même cousins.

— Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps à perdre en reconnaissances?

— C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay.

— Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, à qui nous donnerons désormais le nom dont l'avait salué son compatriote. Puis jetant les yeux sur la carte:

— Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, à midi précis.

— Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et sec sur la carte:

— Très bien! en règle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court à tout dialogue ultérieur entre lui et son compatriote; à vous maintenant, dit-il au second.

L'homme à la cuirasse s'approcha.

— Votre carte? demanda Loignac.

— Eh quoi? monsieur de Loignac, s'écria celui-ci, ne reconnaissez-vous pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt fois sur vos genoux?

— Non.

— Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec étonnement; vous ne le reconnaissez pas?

— Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre carte.

Le jeune homme à la cuirasse tendit sa carte.

— Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.

Passez.

Le jeune homme passa, et, un peu étourdi de la réception, alla rejoindre Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte.

Le troisième Gascon s'approcha; c'était le Gascon à la femme et aux enfants.

— Votre carte? demanda Loignac.

Sa main obéissante plonge aussitôt dans une petite gibecière de peau de chèvre qu'il portait au côté droit.

Mais ce fut inutilement: embarrassé qu'il était par l'enfant qu'il portait dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait.

— Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il vous gêne.

— C'est mon fils, monsieur de Loignac.

— Eh bien! déposez votre fils à terre.

Le Gascon obéit; l'enfant se mit à hurler.

— Ah ça! vous êtes donc marié? demanda Loignac.

— Oui, monsieur l'officier.

— A vingt ans?

— On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac, vous qui vous êtes marié à dix-huit.

— Bon! fit Loignac, en voilà encore un qui me connaît.

La femme s'était approchée pendant ce temps, et les enfants, pendus à sa robe, l'avaient suivie.

— Et pourquoi ne serait-il point marié? demanda-t-elle en se redressant et en écartant de son front hâlé ses cheveux noirs que la poussière du chemin y fixait comme une pâte; est-ce que c'est passé de mode de se marier à Paris? Oui, monsieur, il est marié, et voici encore deux autres enfants qui l'appellent leur père.

— Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac, comme aussi ce grand garçon qui tient derrière; avancez, Militor, et saluez monsieur de Loignac, notre compatriote.

Un garçon de seize à dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant à un faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains passées dans sa ceinture de buffle; il était vêtu d'une bonne casaque de laine tricotée, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lèvre à la fois insolente et sensuelle.

— C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aîné de ma femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor.

Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route:

— Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa carte dans toutes ses poches.

Pendant ce temps, Militor, pour obéir à l'injonction de son père, s'inclinait légèrement et sans sortir ses mains de sa ceinture.

— Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'écria Loignac, impatienté.

— Venez ça et m'aidez, Lardille, dit à sa femme le Gascon tout rougissant.

Lardille détacha l'une après l'autre les deux mains cramponnées à sa robe, et fouilla elle-même dans la gibecière et dans les poches de son mari.

— Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue.

— Alors, je vous fais arrêter, dit Loignac.

Le Gascon devint pâle.

— Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. de Sainte-Maline, mon parent.

— Ah! vous êtes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il est vrai que, si on les écoutait, ils sont parents de tout le monde! eh bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement.

— Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, tremblant de dépit et d'inquiétude.

Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle retourna en murmurant.

Le jeune Scipion continuait de s'égosiller; il est vrai que ses frères de mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du sable dans la bouche.

Militor ne bougeait pas; on eût dit que les misères de la vie de famille passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre.

— Eh! fit tout à coup monsieur de Loignac; que vois-je là-bas, sur la manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?

— Oui, oui, c'est cela! s'écria Eustache triomphant; c'est une idée de Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur Militor.

— Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le grand veau! qui ne tient même pas ses bras ballants, dans la crainte de porter ses bras.

Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils.

— Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des pattes comme certaines gens de ma connaissance.

— La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.

— Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua Loignac, et je veux au contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et, corbleu! je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne.

Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à son beau-fils.

Lardille, pour trancher toute difficulté et sauver son premier-né des sarcasmes de M. de Loignac, offrit à l'officier la carte, débarrassée de son enveloppe de peau.

M. de Loignac la prit et lut.

— Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.

— Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos marmots, beaux ou laids.

Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux Militor, alla se ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi.

— La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de Miradoux et les siens faire leur évolution, la peste de soldats que M. d'Épernon aura là.

Puis se retournant:

— Allons, à vous! dit-il.

Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant.

Il était seul et fort raide, réunissant le pouce et le médium pour donner des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière; sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces enfin imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa bourse que le fond de son coeur.

— Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon, allez! dit Loignac.

— Il y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit observer doucement le Gascon.

— Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement Loignac, je ne suis encore que portier, passez.

Chalabre passa.

Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa carte, laissa tomber de sa poche un clé et plusieurs tarots.

Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par sa carte qui se trouva être en règle, il suivit Chalabre.

Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait:

«Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte SaintAntoine.»

Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du cheval de son faux maître.

— Le page est à vous, monsieur? demanda Loignac à Ernauton en lui désignant du doigt le jeune homme.

— Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.

— Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de tous les autres.

— En voilà un supportable au moins, murmura-t-il.

Ernauton remonta à cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur, l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers.

— Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et les gens de leur suite.

— Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, en selle, et partons.

Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette bizarre créature, et la porte étant ouverte, il piqua son cheval et s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le coeur du faubourg Saint-Antoine.

Loignac fit derrière les six élus refermer la porte, au grand mécontentement de la foule qui, la formalité remplie, croyait qu'elle allait passer à son tour, et qui, voyant son attente trompée, témoigna bruyamment son improbation.

Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris peu à peu courage et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait les communications.

Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa façon.

Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver une brèche, d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la porte Saint-Antoine ou à aucune autre.

Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte, et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des paysans ne lui apprendraient plus rien.

Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de loge au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur Paris, l'autre sur la campagne.

A peine était-il installé à ce nouveau poste qu'un homme, accourant de l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa monture, et, entrant dans la loge, apparut à la fenêtre.

— Ah! ah! fit Loignac.

— Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.

— Bien, d'où venez-vous?

— De la porte Saint-Victor.

— Votre bordereau?

— Cinq.

— Les cartes?

— Les voici.

Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5.

Le messager partit.

Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers arrivaient.

Loignac les interrogea successivement; et toujours à travers son guichet.

L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.

L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6.

Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.

Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement remplacés par quatre autres, lesquels arrivaient:

Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;

Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3;

Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8;

Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.

Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le chiffre 4.

Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les chiffres suivants:

Porte Saint-Victor 5

Porte Bourdelle 4

Porte du Temple 6

Porte Saint-Denis 5

Porte Saint-Jacques 3

Porte Saint-Honoré 8

Porte Montmartre 4

Porte Bussy 4

Enfin porte Saint-Antoine 6

__

Total, quarante-cinq, ci 45

— C'est bien.

— Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre qui veut!

Les portes s'ouvrirent.

Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du pont-levis.

En un quart d'heure s'écoula, par cette vaste artère qu'on appelait la rue Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin, séjournait autour de cette digue momentanée.

Les bruits s'éloignèrent peu à peu.

M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du pont en disant:

— Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu, même dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux? Non, pardieu! D'ailleurs j'ai renoncé à la politique.

Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est temps.

Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.




IV

LA LOGE EN GRÈVE DE S.M. LE ROI HENRI III


Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit, cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés, meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup d'oeil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la cause après avoir contemplé l'effet.

On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait. Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent, tandis que le plus grand nombre le plaint.

Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai, près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau- légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ.

Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux attendaient pour lui faire faire le grand voyage.

En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la foule.

Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs, lorsque le soleil se couche.

Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal.

C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi.

Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre, pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient poser dans leur cadre.

Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'oeil enfoncé dans son orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses.

Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant, étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant, spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme.

Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoyé de sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et blancs comme des doigts d'albâtre.

Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard, toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil éternel.

Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée.

La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe.

La reine Louise assistait à un supplice.

Le roi Henri traitait là une affaire.

Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du troisième.

Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre de vingt-cinq ans au plus.

Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les rois, — comme à l'église devant Dieu, — que les hommes paraissent s'attacher à quelque chose.

Ils souriaient:

Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.

Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la vicomte de Joyeuse.

Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité.

Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes, mais flatteuses acclamations.

Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien sur la tète.

Alors, se retournant vers les jeunes gens:

— Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez pas à demeurer debout: ce sera long peut-être.

— Je l'espère bien, interrompit Catherine, — long et bon, sire.

— Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri.

— Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard.

Le roi hocha la tête en signe de doute.

Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci se tenait debout malgré son invitation:

— Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou accoudez-vous sur mon fauteuil.

— Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué.

— En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère? dit tout bas Henri.

— Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix.

— Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du quai?

-Quelle vue perçante! ma mère; — oui, en effet, je crois que vous avez raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux pourtant!

— Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui arrive, bien certainement.

— Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un homme qui a dans les veines une goutte de sang royal!

Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.

— Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était.

— Certes, non, dit le roi; — et je suis bien certain que ma mère n'a point voulu dire cela.

— Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous touche donc, et même d'assez près.

— C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût, c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine de France.

— Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous êtes là? Je ne vous avais point vu.

— J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi, madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à un pareil spectacle si je n'y étais forcé.

— Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon frère.

— Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse.

— Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur?

— Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le bras du fauteuil royal.

— C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins de cette parenté.

— Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot.

— Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore Louise de Lorraine, — Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône.

— Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine figure!

— Il a peur, dit Catherine; il parlera.

— S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille comme celle d'un cadavre.

— Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux.

— Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les ont expliqués eux-mêmes?

— Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force, moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves soldats. N'est-ce pas, Henri?

Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour lui.

— Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison, un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie, et condamné à mort pour ce fait.

— A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.

Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser un soupir.

— Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir bien vite.

— J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire, finir le plus lentement possible.

— Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède.

— Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement.

— Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire ce matin à madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce malheureux ne subirait que deux tirades.

— Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais, puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire: qu'il se conduise bien, cela le regarde.

— C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous, donné la force, je n'ai pas grand coeur à voir souffrir.

— Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille.

Louise se tut.

Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer sur le petit échafaud.

Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal funèbre.

Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse.

Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son regard ne s'y était point arrêté.

C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme frémissante au bord de ses lèvres.

La foule se taisait.

Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait abrité de grands desseins.

Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime; quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux- là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de l'histoire en même temps que celui de la justice.

Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous, avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des Français.

On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément, l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat; mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient approché d'une lieue.

A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire.

Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de Salcède.

Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.

A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà toisé par l'oeil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou plutôt centuplait toutes les facultés.

Puis ce coup d'oeil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau, Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention.

Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait par le milieu du corps au centre de l'échafaud.

Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés chercher les chevaux.

Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place aux acteurs chargés de rôles importants.

En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès, désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de l'exécution.

— C'est à merveille, dit le roi.

Puis se retournant vers Catherine:

— Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite?

Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation.

— Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.

— Sire, une grâce, demanda Joyeuse.

— Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du condamné...

— Rassurez-vous, sire.

— J'écoute.

— Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.

— Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria Henri.

— N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par grâce, sire...

— Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable tristesse.

— Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en même temps de la faiblesse de vos amis.

— Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant.

— Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté, que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir; ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?

— Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma destinée est de vivre seul.

Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori.

Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne.

Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui avait dit:

— Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer, glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui maintenant, dans cinq minutes il dira non.

— Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous, j'avais hâte de partir.

— Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre rossignol.

En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres rapides, les deux jeunes gens.

Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.

Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu.

Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.




V

LE SUPPLICE


Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole.

Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur côté:

— Eh bien! messieurs, — quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur le président Brisson.

— Sire, répondit le président avec sa dignité facile que l'on appelait à la cour sa courtoisie de huguenot, — nous venons supplier Votre Majesté, ainsi que l'a désiré M. de Thou, de ménager la vie du coupable. — Il a sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie on les obtiendrait.

— Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le président?

— Oui, sire, — en partie: — est-ce suffisant pour Votre Majesté?

— Je sais ce que je sais, messire.

— Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation de l'Espagne dans cette affaire?

— De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres puissances.

— Il serait important de constater cette participation, sire.

— Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la question.

Brisson interrogea le roi des yeux et du geste.

— C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps; vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au patient par votre lieutenant de robe.

— Votre Majesté n'a rien de plus à recommander?

— Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. —

Ils sont publics, ils doivent être complets.

— Oui, sire. — Avec les noms des personnages compromis?

— Avec les noms, tous les noms!

— Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu du patient, de haute trahison et révolte au premier chef?

— Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le roi.

— Il sera fait comme Votre Majesté l'ordonne.

— Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On apportera au condamné du papier et des plumes; il écrira sa confession, montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se met à notre merci. Après, nous verrons.

— Mais je puis promettre?

— Eh oui! promettez toujours.

— Allez, messieurs, dit le président en congédiant les conseillers.

Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux.

— Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres.

— Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que cherche-t-il donc?

— Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M. le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frère, le roi très catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'empêcher de descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit?

Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi, — puis il les avait vus disparaître: il comprit que le roi venait de donner l'ordre du supplice.

Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume remarquée par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang.

— Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis secours! Lâches! lâches! lâches!..

Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au bourreau:

— Préparez-vous, maître, dit-il.

L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on vit les chevaux, fendant la foule, laisser derrière eux un tumultueux sillage qui, pareil à celui de la mer, se referma sur eux.

Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait le passage rapide des chevaux; mais le mur démoli se refermait aussitôt, et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, — car les forts se lançaient dans l'espace vide.

On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait quinze à seize ans à peine, et qui paraissait fort ardent à ce terrible spectacle.

C'était le page mystérieux et le vicomte Ernauton de Carmainges.

— Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous dans la trouée, il n'y a pas un instant à perdre.

— Mais nous serons étouffés, répondit Ernauton, — vous êtes fou, mon petit ami.

— Je veux voir, — voir de près, dit le page d'un ton si impérieux qu'il était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait l'habitude du commandement.

Ernauton obéit.

— Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas d'une semelle, ou nous n'arriverons pas.

— Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux.

— Ne vous inquiétez pas de moi. — En avant! en avant!

— Les chevaux vont ruer.

— Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le tient de la sorte.

Ernauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit, s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait à sa ceinture.

Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en même temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait Salcède, dans les convulsions du désespoir.

— Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter.

— Oui, répondit le vicomte, — heureusement, — car j'étais au bout de mes forces.

— Je ne vois pas.

— Passez devant moi.

— Non, non, pas encore... Que fait-on?

— Des noeuds coulants à l'extrémité des cordes.

— Et lui, que fait-il?

— Qui, lui?

— Le patient.

— Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette.

Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits fixés à leurs colliers.

Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa chair.

Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard à toute cette immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle de son rayon visuel.

— Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de parler au peuple avant que nous ne procédions?

Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas:

— Un bon aveu... pour la vie sauve.

Salcède le regarda jusqu'au fond de l'âme.

Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité du coeur de Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata.

Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et tiendrait ce qu'il promettait.

— Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en ce monde que celui que je vous offre.

— Eh bien! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je suis prêt à parler.

— C'est une confession écrite et signée que le roi exige.

— Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire.

— Votre confession?

— Ma confession, soit.

Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire; le cas était prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes: il lui passa l'écritoire, les plumes, le papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud.

En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût écrire.

Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient humides de sueur sur ses genoux.

— Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien tout.

— Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi.

Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil.

Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer; car, saisissant la main d'Ernauton:

— Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez- moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir.

— Ah ça! mais vous êtes insatiable, jeune homme, en vérité.

— Encore ce service, monsieur.

— Vous abusez.

— Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie.

Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement sans doute à l'injonction:

— Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je vous en supplie!

L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible.

Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains.

La tête du page domina donc les autres têtes.

Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue circulaire.

Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait.

En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue aride.

Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui lui annonçait du secours.

Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire avec une fébrile activité.

— Il écrit! il écrit! murmura la foule.

— Il écrit! répéta la reine-mère avec une joie manifeste.

— Il écrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grâce.

Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le jeune homme.

Le jeune homme répéta le même signe, et Salcède se remit à écrire.

Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour regarder de nouveau.

Cette fois le page fit signe des doigts et de la tête.

— Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier.

— Oui, fit machinalement Salcède.

— Signez, alors.

Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le jeune homme. Tanchon avança la main vers la confession.

— Au roi, au roi seul! dit Salcède.

Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation, et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme.

— Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf, monsieur de Salcède.

Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur mystérieux.

Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau; il ouvrit les bras: le page glissa jusqu'à terre.

Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné.

Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré:

— Eh bien! cria-t-il, eh bien!

Personne ne lui répondit.

— Eh! vite, vite, hâtez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire!

Nul ne bougea.

Le roi dépliait vivement la confession.

— Oh! mille démons! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle!

A peine le roi eut-il parcouru les premières lignes qu'il parut saisi d'indignation. Puis il pâlit et s'écria:

— Oh! le misérable! — oh! le méchant homme!

— Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine,

— Il y a qu'il se rétracte, ma mère; — il y a qu'il prétend n'avoir jamais rien avoué.

— Et ensuite?

— Ensuite il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise.

— Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai?

— Il ment! s'écria le roi; il ment comme un païen!

— Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-être calomniés. — Les juges ont peut-être, dans leur trop grand zèle, interprété faussement les dépositions.

— Eh! madame, s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, — j'ai tout entendu.

— Vous, mon fils?

— Oui, moi.

— Et quand cela, s'il vous plaît?

— Quand le coupable a subi la gêne, — j'étais derrière un rideau; je n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles m'entrait dans la tête comme un clou sous le marteau.

— Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui faut; ordonnez que les chevaux tirent.

Henri, emporté par la colère, leva la main.

Le lieutenant Tanchon répéta ce signe.

Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient: quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions opposées.

Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine, c'était le masque d'un démon.

— Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch...

La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; mais tout à coup elle s'éteignit.

— Arrêtez! arrêtez! cria Catherine.

Il était trop tard. La tête de Salcède, naguère raidie par la souffrance et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud.

— Laissez-le parler, vociféra la reine-mère. Arrêtez, mais arrêtez donc!

L'oeil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant obstinément dans le groupe où était apparu le page.

Tanchon en suivait habilement la direction.

Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort.

Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs de Salcède.

— Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton; par pitié, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent!

— Mais que voulez-vous donc encore?

— Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent?

— Mais qui êtes-vous donc?

— Une femme... sauvez-moi! protégez-moi! Ernauton pâlit; mais la générosité l'emporta sur l'étonnement et la crainte.

Il plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une porte ouverte.

Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait l'attendre et qui se referma derrière lui.

Il n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le retrouverait.

Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût deviné sa pensée, lui avait fait un signe plein de promesses.

Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa d'un même coup d'oeil l'échafaud et la loge royale.

Salcède était étendu raide et livide sur l'échafaud.

Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge.

— Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, vous ferez bien de changer votre maître des hautes oeuvres, c'est un ligueur!

— Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri.

— Regardez, regardez!

— Eh bien! je regarde.

— Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort.

— Parce qu'il était trop sensible à la douleur.

— Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle que la corde y aura laissé.

— Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon cousin de Guise est mieux servi que moi.

— Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de nous; car cette fois encore c'est partie perdue.

— Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut plus compter sur rien en ce monde, même sur les supplices. Partons, mesdames, partons!




VI

LES DEUX JOYEUSE


Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'étaient dérobés pendant toute cette scène par les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux équipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils marchaient côte à côte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour- là étaient désertes, tant la place de Grève avait été vorace de spectateurs.

Une fois dehors ils avaient marché se tenant par le bras, mais sans s'adresser la parole.

Henri, si joyeux naguère, était préoccupé et presque sombre.

Anne semblait inquiet et comme embarrassé de ce silence de son frère.

Ce fut lui qui rompit le premier le silence.

— Eh bien! Henri, demanda-t-il, où me conduis-tu?

— Je ne vous conduis pas, mon frère, je marche devant moi, répondit Henri comme s'il se réveillait en sursaut.

— Désirez-vous aller quelque part, mon frère?

— Et toi?

Henri sourit tristement.

— Oh! moi, dit-il, peu m'importe où je vais.

— Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu sors à la même heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et parfois pour ne pas rentrer du tout.

— Me questionnez-vous, mon frère? demanda Henri avec une charmante douceur mêlée d'un certain respect pour son aîné.

— Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les secrets sont à ceux qui les gardent.

— Quand vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je n'aurai pas de secrets pour vous; vous le savez bien.

— Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri?

— Jamais, mon frère; n'êtes-vous pas à la fois mon seigneur et mon ami?

— Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre laïque; je pensais que tu avais notre savant frère, ce pilier de la théologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais à lui, et que tu trouvais en lui à la fois confession, absolution, et qui sait?.. et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est bon à tout, tu le sais: témoin notre très cher père.

Henri du Bouchage saisit la main de son frère et la lui serra affectueusement.

— Vous êtes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que père, mon cher Anne, dit-il, je vous répète que vous êtes mon ami.

— Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à peu devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus maintenant que la nuit?

— Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri en souriant.

— Qu'es-tu donc?

— Je suis amoureux.

— Bon! et cette préoccupation?

— Vient de ce que je pense sans cesse à mon amour.

— Et tu soupires en me disant cela?

— Oui.

— Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frère de Joyeuse, toi que les mauvaises langues appellent le troisième roi de France. Tu sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier; toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme moi, et duc, comme moi, à la première occasion que j'en trouverai; tu es amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour devise: Hilariter (joyeusement).

— Mon cher Anne, tous ces dons du passé ou toutes ces promesses de l'avenir n'ont jamais compté pour moi au rang des choses qui devaient faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition.

— C'est-à-dire que tu n'en as plus.

— Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez.

— En ce moment peut-être; mais plus tard tu y reviendras.

— Jamais, mon frère. Je ne désire rien. Je ne veux rien.

— Et tu as tort, mon frère. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-à-dire un des plus beaux noms de France; quand on a son frère favori du roi, on désire tout, on veut tout, et l'on a tout.

Henri baissa mélancoliquement et secoua sa tête blonde.

— Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable m'emporte, nous avons passé l'eau, si bien que nous voilà sur le pont de la Tournelle, et cela, sans nous en être aperçus.

Je ne crois pas que sur cette grève isolée, par cette bise froide, près de cette eau verte, personne vienne nous écouter. As-tu quelque chose de sérieux à me dire, Henri?

— Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez déjà, mon frère, puisque tout à l'heure je vous l'ai avoué.

— Mais, que diable! ce n'est point sérieux cela, dit Anne en frappant du pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux.

— Pas comme moi, mon frère.

— Moi aussi, je pense quelquefois à ma maîtresse.

— Oui, mais pas toujours.

— Moi aussi, j'ai des contrariétés, des chagrins même.

— Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime.

— Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystères.

— Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frère. Si votre maîtresse exige, elle est à vous.

— Sans doute qu'elle est à moi, c'est-à-dire à moi et à M. de Mayenne; car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maîtresse de ce paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne à l'instant même, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuât: c'est son habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je déteste ces Guises, et cela m'amuse... de m'amuser aux dépens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je te le répète, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maîtresse est-elle belle au moins?

— Hélas! mon frère, ce n'est point ma maîtresse.

— Est-elle belle?

— Trop belle.

— Son nom?

— Je ne le sais pas.

— Allons donc!

— Sur l'honneur.

— Mon ami, je commence à croire que c'est plus dangereux encore que je ne le pensais. — Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la folie.

— Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas même entendu le son de sa voix.

— Et tu ne t'es pas informé?

— A qui?

— Comment! à qui? aux voisins.

— Elle habite une maison à elle seule et personne ne la connaît.

— Ah ça! mais est-ce une ombre?

— C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, sérieuse et grave comme l'ange Gabriel.

— Comment l'as-tu connue? où l'as-tu rencontrée? — Un jour je poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans le petit jardin qui attient à l'église, il y a là un banc sous les arbres. Êtes-vous jamais entré dans ce jardin, mon frère?

— Jamais; n'importe, continue; il y a là un banc sous des arbres, après?

— L'ombre commençait à s'épaissir; je perdis de vue la jeune fille, et, en la cherchant, j'arrivai à ce banc.

— Va, va, j'écoute.

— Je venais d'entrevoir un vêtement de femme de ce côté, j'étendis les mains.

— Pardon, monsieur, me dit tout à coup la voix d'un homme que je n'avais pas aperçu, pardon.

Et la main de cet homme m'écarta doucement, mais avec fermeté.

— Il osa te toucher, Joyeuse.

— Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si c'eût été un autel.

Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel respect qui me fit froid au coeur.

Je la regardais avidement.

Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un coeur!

Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou.

— Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien?

— Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait- elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais.

— Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné?

— Si fait.

— Et que t'a-t-il répondu?

— Qu'elle avait perdu son mari.

— Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà, pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté?

— Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.

— Mais cet homme lui-même, quel est-il?

— Une sorte de serviteur qui habite avec elle.

— Son nom?

— Il a refusé de me le dire.

— Jeune? vieux?

— Il peut avoir de vingt-huit à trente ans...

— Voyons, après?.. Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à pleurer, n'est-ce pas?

— Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi, elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il en était descendu des visions pareilles à cette réalité. — Après, Henri, après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait d'abord eu l'intention de rire.

— Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante, mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, glissait silencieusement devant moi.

Elle sortit de l'enclos; je la suivis.

De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans le coeur.

— Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas.

Le jeune homme sourit.

— Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour.

— Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère. Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et d'os, celle-là?

— Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais pas si c'est une créature de ce monde.

— Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais avoir peur.

Puis, essayant de reprendre sa gaîté:

— Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: voyons, après, après?

— Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne semblait même point songer à cela.

— Eh bien! où demeurait-elle?

— Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son compagnon se retourna et me vit.

— Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu désirais lui parler?

— Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur m'imposait presque autant que la maîtresse.

— N'importe, tu entras dans la maison?

— Non, mon frère.

— En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au moins tu revins le lendemain?

— Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la rue de Lesdiguières.

— Elle avait disparu?

— Comme une ombre qui se serait envolée.

— Mais enfin tu t'informas?

— La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure.

— Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage?

— Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange. Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage.

Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre.

— Vous avez le feu chez vous! lui criai-je.

— Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre.

— Voulez-vous que j'appelle le guet?

— Non, non au nom du ciel, n'appelez personne!

— Mais cependant si l'on peut vous aider.

— Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant toute ma vie.

— Et comment voulez-vous que je vienne?

— Voici la clef de la porte.

Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie.

C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable s'était répandue à terre: de là l'incendie.

Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le regarder.

C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son visage.

— Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez elle.

Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une femme entra.

— Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit?

Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle, c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur!

Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son tour.

— Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez.

— Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement.

— Madame, dit le serviteur, c'est lui.

— Qui, lui? demanda-t-elle.

— Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières.

Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me voyait pour la première fois.

— Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous!

J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder,

— Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois.

— Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je ne vous offense point cependant.

Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le pas d'un fantôme.

— Et voilà tout? demanda Joyeuse.

— Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me disant:

— Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en supplie, oubliez!

Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains, et me demandant si je ne devenais pas fou.

Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon bonheur.

— Quel bonheur! s'écria Joyeuse.

— Hélas! je le perds si j'en désire un autre.

— Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation?

— Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me trouve heureux ainsi.

— C'est impossible.

— Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je deviendrais fou ou je me ferais moine.

— Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la famille; restons-en là maintenant, mon cher ami.

— Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient inutiles, les railleries ne feraient rien.

— Et qui te parle d'observations et de railleries?

— A la bonne heure. Mais...

— Laisse-moi seulement te dire une chose.

— Laquelle?

— C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier.

— Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui.

— Et s'il conduit à quelque abîme?

— Il faut s'y engloutir, mon frère.

— C'est ton avis?

— Oui.

— Ce n'est pas le mien, et à ta place...

— Qu'eussiez-vous fait, Anne?

— Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place...

— Anne, Anne, vous ne la connaissez pas.

— Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau à sa fête...

— Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque.

— Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme serait dans votre alcôve.

— Oh! mon frère.

— Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais.

— Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il y a des coeurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter.

Joyeuse se calma.

— Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent.

— A la bonne heure.

— Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible se donnât à vous?

— J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire.

— Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée, gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant, c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle regrette, consolez-la, et remplacez.

— Impossible, mon frère.

— As-tu essayé?

— Pourquoi faire?

— Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu?




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