Ivanhoe. 2. Le retour du croisé Вальтер Скотт Walter Scott Ivanhoe (2/4) / Le retour du croisé CHAPITRE XI Premier voleur «Halte là, monsieur; jetez-nous votre bourse si vous ne voulez pas que nous vous la prenions de force.» Sperd «Nous sommes perdus! ce sont les scélérats que tous les voyageurs craignent tant.» Valentin «Mes amis…» Premier voleur «Ne nous appelez pas ainsi, monsieur; nous ne sommes pas vos amis, mais vos ennemis.» Deuxième voleur «Paix! il faut l'écouter!.. Troisième voleur «Oui, par ma barbe, il faut l'écouter! c'est un homme comme il faut.»     Shakspeare, les deux Gentilshommes de Venise. Notre gardien de pourceaux n'était pas à la fin de ses aventures nocturnes, et il commençait en effet à s'en douter, lorsqu'après avoir traversé la plus grande partie de la ville d'Ashby, et avoir passé près de quelques maisons isolées qui en formaient le faubourg, il se trouva dans un chemin creux, entre deux monticules couverts de noisetiers et de buis, entremêlés de chênes qui étendaient leurs branches sur la route, d'ailleurs très raboteuse et pleine d'ornières profondes, creusées par le roulis journalier de voitures de toute espèce, de celles surtout qui avaient récemment transporté tous les matériaux nécessaires à la construction des galeries élevées autour de la lice du tournoi; enfin l'obscurité était encore rendue plus grande par le feuillage et les branches des arbres qui interceptaient le peu de clarté que la lune aurait pu y verser dans une belle nuit d'été. Le bruit lointain des divertissemens de la ville, celui des chants joyeux, des éclats de rire de la multitude, mariés au son des divers instrumens, tout cela, en rappelant au souvenir de Gurth cette foule de guerriers, de gens de toute condition et sans aveu, qui se trouvaient à Ashby, tintait malgré lui à son oreille, et augmentait son inquiétude et son embarras. Dans sa perplexité, il se dit à lui-même: «Par le ciel et par saint Dunstan, la juive avait raison! je voudrais être en sûreté, moi et mon trésor. Il y a ici un si grand nombre, je n'ose pas dire de voleurs, mais de soi-disant chevaliers errans, d'écuyers, de ménestrels, de jongleurs, d'archers et de vauriens affamés et vagabonds, qu'un homme ayant un marc d'argent en poche ne saurait être en pleine sécurité; à plus forte raison celui qui, comme moi, a une si énorme somme de sequins. Je voudrais être au bout de ce chemin redouté, pour apercevoir les clercs de saint Nicolas avant qu'ils ne tombent sur les épaules.» Afin d'atteindre la plaine à laquelle menait ce chemin creux, notre voyageur doubla donc le pas; mais, dans l'endroit précisément où le bois qui garnissait les deux hauteurs était le plus fourré, le plus touffu, quatre hommes s'élancent sur lui, deux de chaque côté du chemin, et ils le tiennent si bien serré, que tous efforts de sa part, toute résistance deviennent inutiles. «Ta bourse! lui dit l'un d'eux; nous sommes des gens serviables, et nous débarrassons les voyageurs des plus ou moins lourds fardeaux qui les gênent dans leur marche.» – «Vous ne me débarrasseriez pas facilement de celui que je porte, si je pouvais me défendre,» répondit Gurth, dont la probité innée et sans tache l'empêchait de se taire et de ne pas s'épuiser en efforts, malgré l'imminence du danger présent. «C'est ce que nous allons voir, répliqua le voleur. Si tu aimes les os brisés et la bourse coupée, rien n'est plus facile; on pourra également t'ouvrir deux veines en même temps. Qu'on l'emmène dans le bois,» dit-il à ses compagnons. On força Gurth à gravir la hauteur du côté gauche du chemin, et on l'entraîna de vive force dans un petit bois qui s'étendait jusqu'à la plaine; on le fit marcher ainsi jusque dans le plus épais du taillis. Là, se trouvait une espèce de clairière où se jouaient les pales rayons de la lune, où les bandits s'arrêtèrent avec leur victime, et où ils furent joints par deux autres. Ce fut en cet endroit que Gurth, au moyen de cette faible lueur, put s'apercevoir que ces six larrons portaient des masques, ce qui ne lui aurait laissé aucun doute sur leur profession, s'il avait pu en concevoir d'après la manière brutale dont il venait d'être arrêté et saisi, et si le lieu même de l'arrestation n'eût témoigné contre ses assassins. «Combien as-tu d'argent?» lui demanda un des nouveaux venus. – «Trente sequins m'appartiennent,» répondit Gurth avec assurance. – «Mensonge! mensonge! s'écrièrent tous les brigands; un Saxon aurait trente sequins, et partirait de la ville sans être ivre? impossible! confiscation irrévocable de tout ce qu'il porte.» – «Je les gardais pour acheter ma liberté,» dit Gurth. – «Tu n'es qu'un âne, cria l'un des voleurs; trois pintes de double bière t'auraient rendu aussi libre et plus libre que ton maître, fût-il Saxon, comme toi.» – «C'est une triste vérité, dit Gurth; mais si trente sequins vous contentaient, lâchez moi le bras, et je vous les compterai.» – «Un instant, reprit encore un des nouveaux venus, qui semblait être le chef; le sac que tu portes sous ton manteau renferme plus d'argent que tu n'en déclares.» – «Il appartient au brave chevalier, mon maître, répondit Gurth, et certainement je ne vous en aurais point parlé, si vous aviez voulu vous contenter de ce qui m'appartient.» – «Tu es un brave garçon, par ma foi! et tout dévoués que nous soyons à saint Nicolas, tu peux encore sauver tes trente sequins, si tu veux être sincère avec nous. Mais, en attendant, mets à terre le poids qui te gêne.» Et aussitôt il lui prit un sac de cuir, dans lequel se trouvaient la bourse de Rebecca et le reste des sequins qu'il avait apportés.» Continuant alors son interrogatoire: «Quel est ton maître?» lui demanda-t-il. – «Le chevalier déshérité.» – «Qui a remporté le prix aujourd'hui? Quel est son nom et son lignage?» – «Son bon plaisir est qu'on l'ignore, et ce n'est pas de moi que vous l'apprendrez.» – «Et toi-même, comment te nommes-tu?» – «Vous dire mon nom, ce serait vous désigner mon maître.» – «Tu es un fidèle serviteur. Mais comment cet or appartient-il à ton maître? Est-ce par héritage ou à quelque autre titre?» – «C'est par le droit de sa bonne lance. Ce sac renferme la rançon de quatre beaux coursiers et d'autant de belles armures.» – «Combien s'y trouve-t-il?» – Deux cents sequins.» – «Pas davantage? Ton maître a été bien modéré envers les vaincus; ils en ont été quittes à bon marché. Dis-moi ceux qui ont payé cette rançon.» Gurth obéit. «Mais tu ne me parles pas du templier, reprit le chef. Tu ne peux me tromper: quelle rançon a payé sire Brian de Bois-Guilbert?» – «Mon maître n'en a voulu aucune de lui. Il existe entre eux une haine à mort, et ils ne peuvent avoir ensemble aucun rapport de courtoisie.» – «Bravo!» dit le chef. Et après un moment de réflexion: «Par quel hasard, ajouta-t-il, te trouvais-tu à Ashby avec une telle somme?» – «J'allais rendre au juif Isaac d'Yorck le prix d'une armure qu'il avait prêtée à mon maître pour le tournoi.» – «Et combien as-tu payé à Isaac? Si j'en juge par le poids, la somme entière est encore dans ce sac.» – «J'ai payé quatre-vingts sequins à Isaac, et il m'en a fait remettre cent en place.» – «Impossible! Impossible! s'écrièrent à la fois tous les brigands. Comment oses-tu nous en imposer par d'aussi grossiers mensonges?» – «Ce que je vous dis, répondit Gurth, est aussi vrai qu'il est vrai que vous voyez la lune. Vous trouverez les cent sequins dans une bourse de soie séparée du reste de l'argent.» – «Songe, dit le chef, que tu parles d'un juif, d'un homme aussi incapable de lâcher l'or qu'il a une fois touché que les sables du désert le sont de rendre la coupe d'eau que le voyageur y a versée[1 - A Jew, as unapt to restore gold as the dry of his deserts to return the cup of water which the pilgrim spills upon them.].» – «Un juif, dit un autre chef de bandits, n'a pas plus de pitié qu'un officier du shériff à qui l'on n'a pas remis pour boire.» – «Ce que je vous ai dit est pourtant vrai,» répondit Gurth. – «Qu'on allume vite une torche, dit le chef, car je veux examiner cette bourse. Si ce drôle ne ment pas, la générosité du juif est un phénomène contre nature, et presque un aussi grand miracle que celui qui fit jaillir une source d'un rocher pour ses ancêtres dans le désert.» On alluma une torche, et le chef examina ce que la bourse contenait. Pendant qu'il la dénouait, ses compagnons se groupèrent autour de lui; et ceux qui tenaient Gurth par le bras, mus par un excès de curiosité à la vue de l'or, allongèrent le cou pour satisfaire leur cupidité. L'écuyer saxon, par cette inadvertance, se trouvant moins serré, rassembla toutes ses forces musculeuses pour s'affranchir de ses liens à l'aide d'un mouvement spontané et vigoureusement combiné; et vraiment il fût parvenu à s'évader, à se délivrer des voleurs, s'il eût voulu renoncer à l'argent de son maître; mais cette intention ne fut pas la sienne. Ainsi adroitement dégagé des liens qui le retenaient captif, il arracha incontinent à l'un des bandits un bâton noueux, en asséna un coup vigoureux sur la tête du chef, qui ne s'attendait guère à semblable représaille: dès lors la bourse tomba des mains de celui-ci, et Gurth allait la ramasser, quand les voleurs, plus agiles, s'emparèrent de nouveau du malheureux porcher, et le tinrent plus étroitement serré que jamais. «Faquin, lui dit le chef, avec tout autre que moi ton insolence serait déjà punie: mais dans un moment tu connaîtras ta destinée. Il faut d'abord nous occuper de ton maître: les affaires du chevalier doivent passer avant celles de l'écuyer, suivant les lois de la chevalerie. En attendant, demeure en repos; car, si tu essaies le moindre mouvement, on te mettra hors d'état de bouger de long-temps. Camarades, dit-il alors aux autres, cette bourse est brodée en caractères hébraïques; il s'y trouve cent pièces, et je crois à la véracité du yeoman. N'exigeons nul péage du chevalier son maître; il est trop des nôtres pour que nous le rançonnions: les chiens ne s'attaquent pas aux chiens tant qu'il y a des loups et des renards en abondance[2 - Dogs should not worry dogs where wolves and foxes are to be found in abundance.].» – «Il est des nôtres! reprit un des bandits: je voudrais bien savoir comment?» – «N'est-il pas misérable et déshérité comme nous? N'est-ce pas, comme nous, à la pointe de l'épée qu'il gagne paisiblement sa vie? N'a-t-il pas vaincu Front-de-Boeuf et Malvoisin, comme nous le ferions si l'occasion s'en présentait? N'est-il pas ennemi mortel de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant de raison de redouter? Autrement, voudrais-tu que nous eussions moins de conscience qu'un mécréant, un vilain juif?» – «Non, tu as raison: ce serait une honte, répondit le même brigand; cependant, lorsque je servais dans la troupe du vieux Gandelyn, nous n'avions pas de tels scrupules. Et cet insolent rustaud, je le demande, s'en ira-t-il sans égratignure?» – Non, certes, si tu peux le fustiger,» répliqua le chef. «Ici, coquin, ajouta-t-il en s'adressant à Gurth. Sais-tu manier le bâton que tu as si vite escamoté?» – «Je pense, dit Gurth, que vous en avez eu une assez bonne preuve pour répondre vous-même à cette question.» – «Oui, par ma foi, tu m'en as asséné un coup vigoureux, reprit le capitaine. Donne-s-en autant à ce garçon, et tu passeras franc d'impôt. Et même, si tu ne réussis pas, tu t'es montré si fidèle à ton maître, que je me croirai, sur mon honneur, obligé de payer ta rançon. Allons, Miller[3 - Mot qui veut dire meunier, sens dans lequel il sera tout à l'heure employé.], prends ton bâton et ne perds point la tête. Vous autres, lâchez ce drôle et donnez-lui un bâton: il fait assez clair pour une telle joute.» Armés chacun d'un fort bâton de même longueur et de même grosseur, les deux champions vinrent se placer au milieu de la clairière, afin de combattre plus à leur aise au clair de la lune. Les brigands faisaient cercle autour d'eux en pouffant de rire; et criaient à leur camarade: «Allons, meunier, prends garde de payer toi-même ton droit de passe.» Le meunier, de son côté, prenant son bâton par le milieu, et le faisant tourner sur sa tête pour imiter ce que les Français appellent le moulinet, s'écria fièrement: «Avance, faquin, si tu l'oses; tu vas sentir la force du poing d'un meunier.» – «Si tu es un meunier,» répondit Gurth avec fermeté, en jouant du bâton sur sa tête de la même manière que son antagoniste, «tu dois être doublement voleur; et, en homme, je te défie.» Alors les deux champions s'attaquèrent bravement, et déployèrent pendant quelques minutes une grande égalité de force, de courage et d'adresse, portant et parant les coups avec la plus rapide dextérité. Le bruit de leurs bâtons frappant à coups redoublés l'un sur l'autre était tel, qu'à une certaine distance on aurait cru qu'il y avait au moins six combattans de chaque côté. Des combats moins acharnés et moins dangereux ont été chantés en beaux vers héroïques; mais celui de Gurth et du meunier n'aura pas le même honneur, faute d'un poète inspiré qui rende hommage à de tels adversaires. Cependant, quoique le combat du bâton à deux bouts ne soit plus pratiqué[4 - Les paysans de la Normandie se servent encore du bâton dans leurs querelles ou leurs jeux, en faisant le moulinet.A. M.], nous ferons de notre mieux pour rendre justice en prose à de si braves champions. Ils luttèrent pendant assez long-temps avec un succès balancé. Toutefois, le meunier commença à perdre patience devant un antagoniste aussi formidable, et en voyant ses compagnons se moquer de lui, comme c'est d'usage en pareil cas. Cette impatience devint funeste à celui qui la manifestait dans ce noble jeu du gourdin, lequel exige beaucoup de sang-froid et de présence d'esprit, et elle donna à Gurth, doué d'un caractère très ferme, un énorme avantage dont il sut profiter. Le meunier attaquait avec une furie extrême; les deux bouts de son bâton frappaient tour à tour sans discontinuer, et il serrait de près son ennemi, qui, faisant le moulinet, se couvrait la tête et le corps, parait tous les coups, et se tenait sur la défensive; il agissait de l'oeil, du pied et de la main, si à propos, qu'en voyant son adversaire manquer de respiration par la fatigue, il porta de la main gauche un coup de l'instrument à la tête; pendant que le meunier voulut le parer, il précipita sa main droite à sa gauche, et, en brandissant le bâton, il atteignit au côté gauche de la tête son antagoniste dont le corps à l'instant mesura de toute sa longueur la verte pelouse. «Très bien! exploit digne d'un archer!» s'écrièrent les voleurs. Parfaitement combattu, et vive à jamais la vieille Angleterre! le Saxon a sauvé sa bourse et sa peau, le meunier a trouvé son maître.» – «Tu peux continuer ta route, mon ami, dit le capitaine en s'adressant à Gurth, et en confirmant l'assentiment général des spectateurs; je te ferai accompagner par deux de mes camarades, jusqu'en vue du pavillon de ton maître, de peur que tu ne rencontres quelques autres promeneurs de nuit, qui auraient des consciences moins timorées que les nôtres; car en ce moment il y en a plus d'un aux aguets. Prends garde, cependant; souviens-toi que tu as refusé de nous dire ton nom; ne cherche pas à découvrir les nôtres, et à savoir qui nous sommes; car, si tu poussais trop loin tes investigations, tu n'en serais plus quitte à si bon marché. Gurth remercia le capitaine, et l'assura qu'il suivrait son avis. Deux des outlaws, armés de leurs bâtons, lui dirent alors de les suivre, et traversèrent ensemble la forêt, par un petit sentier embarrassé de broussailles, et à nombreux détours. Sur la lisière du bois, deux hommes parlèrent à ses guides, et en reçurent à l'oreille une réponse qui permit de continuer la marche sans encombre. Le fidèle écuyer reconnut que la précaution du chef n'avait pas été vaine, et il conclut de cette circonstance que la bande était nombreuse, et qu'il y avait une garde régulière autour du lieu de leur rendez-vous. En arrivant sur la bruyère, Gurth n'aurait pu y trouver son chemin, qui n'était pas celui par où il était venu; mais ses deux guides l'accompagnèrent jusqu'à une petite éminence du haut de laquelle, au clair de la lune, on distinguait la place du tournoi, les tentes dressées à chaque bout, avec les pannonceaux qui les ornaient, et que le vent balançait encore; on entendait même le chant dont les sentinelles cherchaient à égayer leur faction nocturne. Ici les deux voleurs s'arrêtèrent. «Nous n'irons pas plus loin, lui dirent-ils; car il y aurait de notre part imprudence à le tenter. Rappelle-toi l'avertissement que tu as reçu. Garde le secret sur ce qui t'est survenu cette nuit, tu n'auras pas sujet de t'en repentir. Mais si tu t'avisais de parler, la tour de Londres ne te protégerait pas contre notre vengeance.» – «Grand merci et bonne nuit, messieurs, dit Gurth, je suis discret de mon naturel, mais je me flatte que sans vous offenser, je puis vous souhaiter un meilleur état que le vôtre. À ces mots ils se séparèrent. Les outlaws reprirent le chemin par où ils étaient venus, et Gurth se rendit à la tente de son maître, auquel, nonobstant l'injonction qu'il avait reçue, il conta toutes ses aventures de la nuit. Le chevalier déshérité éprouva un étonnement inexprimable, non moins de la générosité de Rébecca, dont cependant il résolut de ne pas profiter, que de celle des voleurs, à la profession desquels un pareil sentiment paraît si étranger. Ses réflexions sur ces événemens singuliers furent toutefois interrompues par le besoin qu'il avait de repos; les fatigues de la journée et celles qui l'attendaient le lendemain le lui rendaient indispensable. Il se mit donc sur une superbe couche que les maréchaux du tournoi lui avaient fait préparer; et, de son côté, le fidèle gardien de pourceaux s'étendit sur une peau d'ours, à travers l'entrée du pavillon, de manière que personne n'eût pu s'y introduire sans l'éveiller. CHAPITRE XII «Les hérauts cessent maintenant de toucher, serrer et remonter leurs trompettes et leurs clairons, qui ne font plus entendre leurs sons éclatans. Il ne reste plus rien à dire ou à faire; mais de toutes parts on voit les lances se précipiter au milieu des ennemis; ici l'éperon pointu est poussé dans le flanc; là vous voyez des jouteurs et des cavaliers; autre part des javelots frappant des boucliers volent en éclats; la pointe se fait jour jusqu'au coeur; les lances volent dans les airs à vingt pieds de hauteur; les épées, brillantes comme l'argent, cherchent des casques à briser, des cuirasses à mettre en lambeaux: le sang jaillit de toutes les plaies et forme de longs ruisseaux.»     Chaucer. Le jour reparut dans tout son éclat; et avant que le soleil se fût un peu élevé sur l'horizon, les plus tardifs comme les plus empressés des spectateurs étaient accourus de toutes parts vers le cercle tracé autour de la lice, afin de s'assurer le poste le plus favorable, pour voir les joutes qui allaient commencer. Les maréchaux du tournoi et leurs suivans arrivèrent bientôt dans l'arène, avec les hérauts d'armes, pour recevoir les noms des chevaliers décidés à combattre, et leur demander sous quel étendard ils voulaient se ranger. C'était une précaution indispensable qui devait établir l'égalité entre les deux corps prêts à être opposés l'un à l'autre. Suivant l'usage, le chevalier déshérité, qui avait triomphé dans le dernier tournoi, devenait de droit le chef d'une des deux troupes, tandis que Brian de Bois-Guilbert, regardé comme le second qui avait obtenu le plus de gloire dans le jour précédent, fut déclaré le premier champion de l'autre bande. Ceux qui la veille s'étaient rangés de son parti revinrent sous son drapeau, excepté Ralph de Vipont, que sa chute avait mis hors d'état de reprendre de sitôt son armure. Il ne manqua pas de vaillans et nobles candidats pour remplir les rangs de l'une et l'autre cohorte. En effet, bien que le tournoi général, dans lequel beaucoup de chevaliers combattaient à la fois, devînt plus dangereux que des combats singuliers, à cette époque du moyen âge, on le préférait toujours. Une foule de ces mêmes chevaliers, qui n'avaient pas assez de confiance dans leur propre habileté pour défier un seul adversaire d'une haute réputation, désiraient néanmoins déployer leur courage dans un combat général, où ils pouvaient lutter contre des champions moins redoutables. Cinquante chevaliers étaient déjà inscrits, lorsque les maréchaux déclarèrent qu'il n'en serait pas admis un plus grand nombre, ce dont plusieurs autres, arrivés trop tard, éprouvèrent bien du regret. Vers dix heures, toute la plaine était couverte par une multitude de personnes des deux sexes, à cheval ou à pied, empressées au tournoi; et bientôt des fanfares annoncèrent le prince Jean et sa suite. Le monarque était entouré de la plupart des chevaliers qui se proposaient de prendre une part active à la lutte, aussi bien que de ceux dont le rôle devait se borner à celui de spectateurs. Dans le même instant arriva le Saxon Cedric avec lady Rowena, mais non suivi du baron Athelstane. Ce dernier avait revêtu une forte armure, afin de se mêler parmi les combattans; et, à la grande surprise de Cedric, il avait pris son rang sous la bannière du Templier. Le Saxon fit à son ami de très vives remontrances sur un choix si peu judicieux; mais il n'en avait reçu qu'une réponse évasive, comme en donnent ordinairement ceux qui s'obstinent beaucoup plus à suivre une détermination qu'à la justifier. Athelstane cependant avait une excellente raison pour adhérer au parti de Brian de Bois-Guilbert; mais il eut la prudence de ne point la révéler. Quoique l'apathie de son humeur fût loin de le porter à faire aucune démarche pour gagner les bonnes grâces de lady Rowena, il s'en fallait qu'il demeurât insensible à ses charmes, et il considérait son alliance avec elle comme une chose irrévocablement fixée par le consentement de Cedric et des autres amis que la jeune personne eût pu consulter. Aussi était-ce avec un déplaisir extrême qu'il avait vu le vainqueur de la veille, usant de la prérogative que la coutume lui accordait, porter son choix sur lady Rowena, et la proclamer reine de la beauté et de l'amour. Pour le punir d'une préférence qui venait en quelque sorte contrarier ses desseins, Athelstane, confiant dans sa force et son habileté, que du moins ses flatteurs ne manquaient pas de vanter, résolut non seulement de priver du secours de son bras le chevalier déshérité, mais même, si l'occasion s'en présentait, de lui faire sentir le poids de sa hache d'armes. Bracy et d'autres chevaliers attachés au prince Jean s'étaient rangés parmi les tenans, d'après l'ordre de leur maître, qui par tous les moyens désirait assurer la victoire au drapeau de Brian de Bois-Guilbert. Du côté opposé, beaucoup d'autres chevaliers normands ou anglais s'étaient déclarés contre les tenans, d'autant plus volontiers qu'ils étaient fiers de suivre un champion aussi brave que le chevalier déshérité. Sitôt que le prince Jean vit que la reine du jour était arrivée, il vint à sa rencontre avec cet air de courtoisie qu'il savait si bien prendre quand il le voulait, et, ôtant de sa tête la riche toque dont elle était parée, il descendit de cheval, et offrit la main à lady Rowena, pour quitter également la selle de son palefroi, tandis que, le front découvert, l'un des premiers seigneurs de sa suite tenait la bride du coursier de la belle, qui hennissait, comme orgueilleux d'un tel fardeau. «C'est ainsi qu'il nous faut les premiers, s'écria le prince, donner l'exemple du respect dû à la reine de la beauté et de l'amour, en nous empressant de l'accompagner jusqu'au trône où son triomphe lui a acquis le doux privilége de s'asseoir aujourd'hui. Mesdames, ajouta-t-il, escortez votre souveraine, et rendez-lui tous les honneurs qu'un jour aussi vous recevrez sans doute à votre tour.» En disant ces paroles, il conduisit Rowena au siége d'honneur, vis-à-vis de son trône, tandis que les dames les plus distinguées par leur naissance et leur beauté se pressaient, afin d'obtenir les places les plus voisines de leur reine éphémère. À peine fut-elle assise, que des fanfares et des acclamations saluèrent sa nouvelle dignité. Les rayons du soleil, alors dans tout son éclat, se réfléchissaient sur les armes des chevaliers qui, aux deux extrémités de la lice, se concertaient vivement sur la manière dont ils disposeraient leur ligne, et soutiendraient l'assaut. Les hérauts d'armes commandèrent alors le silence, jusqu'à ce qu'on eût terminé la lecture des règles du tournoi. Elles étaient calculées de façon à diminuer jusqu'à un certain point les dangers du combat; précaution devenue d'autant plus nécessaire, qu'on devait faire usage d'épées et de lances affilées. Aussi, était-il expressément défendu aux champions de pousser de la pointe; il ne leur était permis que de frapper du plat de la lame. Un chevalier pouvait à son gré se servir d'une massue ou d'une hache d'armes; mais le poignard lui était interdit. Tout chevalier désarçonné pouvait renouveler à pied le combat avec un autre adversaire qui se trouvait dans le même cas; mais alors nul cavalier ne pouvait l'attaquer. Lorsqu'un chevalier parvenait à repousser son antagoniste jusqu'à l'extrémité de la lice, de manière à lui faire toucher, de sa personne et de ses armes, la palissade, celui-ci était tenu de s'avouer vaincu, et son armure et son coursier passaient à la disposition du vainqueur. Un chevalier ainsi défait ne pouvait plus rentrer en lice. Si un chevalier tombait renversé et hors d'état de se relever, son page pouvait entrer dans l'arène et emporter son maître hors de l'enceinte; mais alors ce chevalier était déclaré vaincu, et privé de ses armes et de son cheval. Le combat devait cesser dès que le prince Jean jetterait dans l'arène son bâton de commandement; autre précaution usitée pour empêcher l'inutile effusion du sang, par la trop longue prolongation d'une joute désespérée. Tout chevalier qui transgressait les règles du tournoi, ou, de quelque manière que ce fût, celles de la chevalerie, pouvait être dépouillé de ses armes, et obligé, son bouclier renversé, de s'asseoir dans cette posture sur les barreaux de la palissade, exposé à la risée publique, en punition de sa déloyale conduite. Après avoir ainsi proclamé ces sages dispositions, les hérauts d'armes terminèrent par une exhortation à tout bon chevalier de remplir son devoir et de mériter la faveur de la reine de la beauté et de l'amour. Cette proclamation finie, les hérauts se retirèrent à leurs places respectives. Alors les chevaliers s'avancèrent lentement des deux bouts de la lice, rangés en double file exactement opposée l'une à l'autre, le chef de troupe au centre du premier rang, poste qu'il n'occupa qu'après avoir passé en revue son corps, et avoir assigné à chacun la place qu'il devait garder. C'était un spectacle tout à la fois agréable et terrible, que de voir tant de valeureux champions richement armés, guidant de superbes coursiers, et se tenant tous prêts à une attaque formidable, fixés sur leur selle de guerre, comme autant de piliers d'airain, et attendant le signal du combat avec la même impatience que leurs généreux coursiers, qui, hennissant et frappant du pied la terre, brûlaient de commencer un choc épouvantable. Pendant que les chevaliers tenaient leurs lances debout, les rayons du soleil en faisaient briller les pointes acérées, et des banderoles, les ornant à l'envi, flottaient sur les panaches qui ombrageaient l'éclat des casques belliqueux. Ils demeurèrent dans cette noble attitude pendant que les maréchaux du tournoi parcouraient les rangs avec une rigoureuse attention, de peur que l'un des deux partis ne se trouvât plus ou moins nombreux que l'autre. Assurés d'une balance égale, ils se retirèrent de la lice; et, d'une voix de tonnerre, Guillaume de Wyvil donna le signal en ces mots: «Laissez aller!» Les trompettes sonnèrent au même instant; les lances des chevaliers se baissèrent à la fois, et se mirent en arrêt; les éperons s'enfoncèrent dans les flancs des coursiers: des deux côtés les premiers rangs fondirent l'un sur l'autre au grand galop, et, lorsqu'ils se rencontrèrent au milieu de l'arène, leur choc fut si terrible, qu'on l'entendit à un mille de distance. Le résultat de ce premier engagement ne fut pas sur-le-champ connu des spectateurs, car les flots de poussière élevés par le trépignement des chevaux obscurcirent l'air, et il fallut attendre quelques minutes avant de pouvoir juger l'effet de cette rencontre meurtrière. Aussitôt que l'on put apercevoir le champ de bataille, on vit de chaque côté que la moitié des chevaliers avaient été désarçonnés, les uns vaincus par la dextérité de leurs adversaires, les autres par une force plus grande qui avait abattu en même temps le cheval et le cavalier; quelques uns gisaient sur la terre comme dans une impossibilité absolue de se relever; d'autres étaient déjà sur pied, et serraient de près ceux de leurs ennemis qui se trouvaient dans la même position; deux ou trois avaient reçu de si graves blessures qu'ils se voyaient hors de combat, et, employant leurs écharpes à arrêter le sang, ils s'épuisaient en douloureux efforts pour s'éloigner du milieu de la foule et du bruit. Les chevaliers non démontés, mais dont presque toutes les lances avaient été rompues par la violence du choc, avaient maintenant l'épée à la main; ils poussaient leurs cris de guerre, et échangeaient leurs coups avec le même acharnement que si l'honneur et la vie de chacun eussent dépendu de l'issue de l'action. Le tumulte s'accrut bientôt, lorsque de chaque côté le second rang, qui formait la réserve, se précipita au secours du premier. Les compagnons de Brian de Bois-Guilbert criaient: «Ah! Baucéan! Baucéan[5 - Le Baucéan, que par erreur Walter-Scott écrit Beaucéant, était, dit-il, le nom de la bannière des templiers, laquelle était moitié noire, moitié blanche, pour annoncer, ajoute-t-il, qu'ils étaient aussi bons et candides envers les chrétiens, que noirs, c'est-à-dire terribles envers les infidèles. Cette explication de l'emblème est exacte; mais ici l'écrivain anglais confond, et prend un étendard pour l'autre. Les templiers en avaient deux: le Drapeau de guerre ou Vexilium belli, et le Baucéan ou Baucennus. Celui-ci, blanc, était chargé d'une croix gironnée de gueule ou rouge, formée de quatre triangles, l'autre était blanc, chargé de quatre pals de sable ou noirs.]! pour le Temple! pour le Temple!» Le parti opposé répondait: «Desdichado! desdichado![6 - Déshérité! déshérité! devise du chevalier Ivanhoe.]» cri de guerre qu'il avait pris de la devise gravée sur le bouclier de son chef. Les deux partis en vinrent derechef aux mains avec une inexprimable furie. Le succès était balancé, et la victoire flottait incertaine entre les combattans. Le cliquetis des armes et les cris des champions, se mêlant à l'âpre son des trompettes, étouffaient les gémissemens de ceux qui succombaient et roulaient, sur le sol et sans défense, sous les pieds des chevaux. Les éclatantes armures des guerriers étaient alors couvertes de poussière et de sang, et se brisaient aux coups réitérés du glaive et de la hache d'armes. Les plumes blanches qui décoraient les casques voltigeaient au gré de la brise comme des flocons de neige. Tout ce qu'il y avait de brillant et de gracieux dans le costume militaire s'était évanoui, et ce qui demeurait visible n'était plus de nature qu'à éveiller la crainte ou la pitié. Cependant tel est l'empire de l'habitude, que non seulement la foule obscure des spectateurs attirée naturellement par les scènes d'horreur, mais les dames elles-mêmes, placées dans les galeries, observaient la mêlée non pas sans éprouver, on le pense bien, une certaine émotion, mais sans qu'il leur vînt la moindre envie de détourner les yeux d'une lutte aussi terrible. En divers lieux de ces galeries on voyait, il est vrai, les joues de la beauté pâlir, et on l'entendait pousser un faible cri lorsqu'un amant, un frère ou un époux était jeté de son cheval sur la poussière; mais, en général, les femmes encourageaient les combattans, soit en applaudissant de leurs mains, soit même en s'écriant: «Brave lance! bonne épée!» si un trait de courage ou un coup vigoureux venait les étonner. Au singulier intérêt que prenait le beau sexe à ces joutes sanglantes, il est aisé de sentir que les hommes en témoignaient un bien plus vif encore. Il se manifestait par de bruyantes acclamations à chaque heureuse chance de succès, pendant que tous les yeux s'attachaient sur l'arène, comme si les spectateurs eux-mêmes eussent donné ou reçu les coups dont ils se bornaient simplement à juger. A chaque pause on entendait la voix des hérauts qui s'écriaient: «Courage! frappez, braves chevaliers! l'homme meurt, mais la gloire vit! Frappez! la mort vaut mieux que la défaite! Courage, braves chevaliers! les yeux de la beauté contemplent vos exploits[7 - Fight on, brave Knights! man dies, but glory lives! Fight on, death is bether than defeat! Fight on! brave knights! for bright eyes behold your deeds!]!» Au milieu des chances variées du combat, tous les regards s'efforçaient de découvrir les deux héros de chaque troupe, qui, s'élançant dans la mêlée, encourageaient leurs compagnons tant de la voix que par l'exemple. Tous deux multipliaient leurs prodiges de valeur; et ni Brian de Bois-Guilbert ni le chevalier déshérité n'eussent rencontré dans les rangs qui leur étaient opposés un champion capable de se mesurer avec eux. Dévorés d'une haine mutuelle, ils tâchaient réciproquement de s'aborder, certains que la chute de l'un serait regardée comme le signal de la victoire. Tels étaient cependant la foule et le désordre, que pendant long-temps, pour en venir à un combat singulier, leurs efforts échouèrent. Sans cesse ils étaient séparés par la bouillante audace des autres chevaliers, qui tous brûlaient de se distinguer en mesurant leurs forces contre le chef du parti contraire. Mais lorsque le champ de bataille eut commencé à s'éclaircir, lorsque les uns, repoussés aux deux bouts de la lice, durent s'avouer vaincus, et que les autres, couverts de larges blessures, se virent dans l'impuissance de continuer le combat, le templier et le chevalier déshérité se joignirent à la fin, et fondirent l'un sur l'autre avec toute la fureur qu'une mortelle animosité, unie à la rivalité de la gloire, était propre à leur inspirer. Telle fut l'adresse de tous deux en parant et portant les coups, que les spectateurs poussèrent d'unanimes et spontanées acclamations pour exprimer leur ravissement et leur admiration. Mais dans ce moment le parti du chevalier déshérité eut le dessous; le bras gigantesque de Front-de-Boeuf d'un côté, et la force prodigieuse d'Athelstane de l'autre, frappaient et dispersaient tous ceux qui s'offraient à leurs coups. Se voyant délivrés de leurs antagonistes immédiats, il paraît que l'idée leur vint à tous deux au même instant de rendre la victoire décisive pour leur parti, en aidant le templier à combattre son ennemi. Ils piquèrent donc de l'éperon leurs coursiers, et s'élancèrent ensemble pour l'attaquer, le Normand par un flanc, et le Saxon par l'autre. Il eût été entièrement impossible au chevalier déshérité de soutenir une lutte aussi inattendue qu'inégale, s'il n'eût pas été sur-le-champ averti de son danger par le cri général des assistans qui lui portaient un intérêt marqué. «Garde à vous! gare! chevalier déshérité…» Il vit aussitôt le péril, et déchargeant un coup terrible au templier, il fit reculer son cheval au même instant, pour éviter le double assaut d'Athelstane et de Front-de-Boeuf; ceux-ci ayant manqué leur but, passèrent des deux côtés opposés, entre l'objet de leur attaque et le templier, pouvant à peine retenir leurs chevaux: les ayant enfin domptés, ils les ramenèrent sur l'ennemi, et tous les trois se réunirent pour faire vider les arçons au chevalier déshérité. Rien n'aurait pu le sauver de ce triple choc, sans la force remarquable et l'étonnante agilité de son noble coursier, prix de la victoire de la veille. Ce coursier lui rendit un signalé service, en profitant de la position défavorable des adversaires. Le cheval de Bois-Guilbert se trouvait blessé, et ceux de Front-de-Boeuf et d'Athelstane pliaient sous le fardeau de leurs maîtres et des lourdes armures dont ils étaient couverts, outre que ces mêmes coursiers avaient déjà fourni la veille leur carrière. Le chevalier déshérité sut ainsi profiter de tels désavantages, en faisant manoeuvrer son coursier de façon à tenir pendant quelques instans ses trois adversaires en respect, les séparant tour à tour avec la pointe de son épée, tournant sur lui-même avec l'agilité d'un faucon, et se précipitant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, leur déchargeant de grands coups redoublés de son arme, sans jamais laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître et de frapper à propos. Mais quoique la lice retentît des applaudissemens prodigués à l'habileté et au courage du chevalier inconnu, il était évident qu'il devait à la fin succomber; et les seigneurs qui entouraient le prince Jean le conjuraient à l'envi de jeter dans l'enceinte son bâton de commandement, et d'épargner à un si brave chevalier l'humiliation d'être vaincu par le nombre. «Non, par la lumière du ciel! répondit Jean, ce même chevalier qui cache son nom et méprise l'hospitalité dont nous l'avons rendu l'objet, a déjà remporté un prix; il est juste que d'autres aient maintenant leur tour.» Comme il parlait ainsi, un incident inattendu changea le destin du jour. Il y avait dans les rangs commandés par le chevalier déshérité un champion couvert d'une armure noire, monté sur un cheval noir; il était d'une grande taille, avec l'apparence d'une force extraordinaire. Ce chevalier, qui ne portait aucune espèce de devise sur son bouclier, n'avait semblé prendre jusqu'alors qu'un très faible intérêt à la chance du combat, repoussant avec facilité les chevaliers qui l'attaquaient, mais sans poursuivre ses avantages, ni provoquer personne; en un mot, il agissait plutôt en spectateur qu'en acteur dans le tournoi, circonstance qui lui avait attiré le surnom de Noir-Fainéant. Tout à coup il parut sortir de son apathie, en voyant le chef de sa troupe si vivement pressé; et piquant des deux son bucéphale tout frais, il s'élança comme l'éclair au secours du chevalier, en s'écriant d'une voix de tonnerre: «Desdichado! À la délivrance[8 - Ou à la rescousse! d'après le mot rescue du texte.A. M.]!» Il était temps; car, tandis que le chevalier déshérité serrait de près le templier, Front-de-Boeuf s'était approché du premier, et allait le frapper de son épée. Mais avant que le coup fût porté, le chevalier noir tomba inopinément sur lui, et Front-de-Boeuf en un moment roula avec son cheval sur la poussière. Le Noir-Fainéant se retourne alors sur Athelstane de Coningsburg; et, comme son épée s'était brisée sur l'armure de Front-de-Boeuf, il arrache des mains du lourd Saxon la hache d'armes que celui-ci brandissait, et lui en décharge sur la tête un coup si vigoureux, qu'Athelstane évanoui tombe de cheval et mord également la poussière auprès de son compagnon. Après ce double exploit, auquel on applaudit d'autant plus qu'on s'y attendait le moins, le chevalier sembla reprendre son indolence accoutumée; et retournant paisiblement à l'extrémité de l'arène il laissa son chef se mesurer de son mieux avec Brian de Bois-Guilbert. Cette lutte n'offrait plus la même difficulté qu'auparavant: le cheval du templier était grièvement blessé, et il succomba à la première charge du chevalier déshérité. Brian de Bois-Guilbert roula dans la poudre, le pied embarrassé dans l'étrier, d'où il ne put se dégager. Son adversaire descendit rapidement de cheval, et lui cria de se rendre; mais le prince Jean, plus touché de la situation périlleuse du templier qu'il ne l'avait été de son antagoniste, lui sauva le déshonneur de s'avouer vaincu, en jetant dans la lice son bâton de commandement, et en terminant ainsi un combat sur le point de finir; car, du peu de chevaliers qui restaient encore dans l'arène, la plupart, comme par un consentement tacite, avaient laissé à leurs chefs le soin d'achever eux-mêmes la lutte et de décider la victoire. Les écuyers, qui avaient jugé difficile et dangereux d'approcher de leurs maîtres pendant l'action, accoururent alors dans l'arène pour soigner les blessés, qu'ils transportèrent dans les tentes ou au quartier disposé pour eux dans le village voisin. C'est ainsi que se termina la mémorable passe-d'armes d'Ashby-de-la-Zouche, un des plus fameux tournois de ce siècle; car, si quatre chevaliers seulement, dont l'un fut tout à coup suffoqué par la chaleur de son armure périrent sur le champ de bataille, plus de trente furent grièvement blessés et quatre ou cinq ne se rétablirent jamais. Plusieurs moururent quelques jours après, et ceux qui échappèrent conservèrent toute leur vie sur leur corps les marques des profondes blessures qu'ils avaient reçues dans le combat. Aussi, fut-il toujours mentionné dans les vieilles chroniques sous le nom de belle et noble passe-d'armes d'Ashby. Maintenant, le prince devait proclamer le chevalier vainqueur; il décida que l'honneur de la journée restait à celui que la voix publique avait surnommé le Noir fainéant. On eut beau représenter que la victoire appartenait bien plutôt au chevalier déshérité, lequel dans le cours de la journée avait renversé six champions de sa propre main et fini par désarçonner le chef du parti contraire: le prince ne voulut pas céder, il déclara que le chevalier déshérité et ses compagnons eussent perdu la victoire sans l'aide puissante du chevalier aux armes noires, auquel il persistait à décerner le prix. Cependant, à la grande surprise de toutes les galeries, le chevalier ainsi préféré, avait quitté immédiatement la lice, et s'était éloigné vers la forêt avec la même lenteur et la même indifférence, qui lui avait valu le sobriquet de Noir-Fainéant. Après avoir été vainement appelé deux fois au son des trompettes, et deux fois proclamé par les hérauts d'armes, sans qu'on pût le trouver, il fallut bien, en son absence, désigner un autre chevalier pour recevoir les honneurs du triomphe. Le prince alors ne put refuser la palme au chevalier déshérité, et il fut proclamé le champion du jour. À travers une arène que le sang avait rendue glissante, et qui était couverte d'armes brisées et de chevaux morts ou blessés, les maréchaux du tournoi conduisirent de nouveau le vainqueur au pied du trône du prince Jean. «Chevalier déshérité, lui dit-il, puisque c'est l'unique titre que nous puissions vous donner, nous vous adjugeons pour la seconde fois les honneurs de ce tournoi, et déclarons que vous avez droit de réclamer et de recevoir des mains de la reine de la beauté et de l'amour la couronne méritée par votre valeur.» Le chevalier s'inclina profondément et avec grace, mais ne répondit rien. Pendant que les trompettes sonnaient, que les hérauts d'armes élevaient leur voix, en s'écriant: «Honneur au brave! Gloire au vainqueur!» et que les dames agitaient leurs mouchoirs de soie et leurs voiles brodés; tandis qu'enfin tous les rangs unissaient leurs clameurs, les maréchaux conduisirent le chevalier déshérité à travers la lice d'honneur, au pied du trône de lady Rowena. Sur la dernière marche les champions firent mettre à genoux le chevalier; car, dans toutes ses actions et dans tous ses mouvemens depuis le combat, il semblait agir plutôt d'après l'impulsion de ceux qui l'entouraient, que par sa propre volonté, et on remarqua qu'il chancelait, lorsqu'on lui fit traverser une seconde fois la lice. Rowena descendant de son trône, d'un pas gracieux et imposant, allait placer la couronne qu'elle tenait à la main sur le casque du héros, lorsque les maréchaux s'écrièrent d'une même voix: «Cela ne doit pas être ainsi; il faut que sa tête soit nue.» Le chevalier murmura faiblement quelques mots, qui se perdirent dans la cavité de son casque, et qui, sans doute, exprimaient le voeu de rester couvert. Soit par amour des formes, soit par curiosité, les maréchaux ne firent nulle attention à son apparente répugnance; ils lui coupèrent les lacets de son casque et le lui ôtèrent sur-le-champ. On vit alors les traits d'un jeune homme de vingt-cinq ans, le front couvert d'une épaisse et courte, mais belle chevelure; ses traits étaient brunis par le soleil; il était pale comme la mort, et on remarquait sur son visage deux ou trois taches de sang. Lady Rowena ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle poussa un faible cri; mais rappelant l'énergie de son caractère, tandis que tout son corps tremblait de la violence d'une soudaine émotion, elle posa sur la tête languissante du vainqueur la superbe couronne qui formait la récompense du jour, et prononça distinctement ces mots: «Je te donne cette marque du triomphe, en témoignage de la valeur que tu as déployée dans ce tournoi.» Ici elle s'arrêta un moment, et puis elle ajouta d'une voix plus sonore: «Jamais laurier de chevalerie ne ceignit un front plus digne de le porter.» Le chevalier déshérité pencha modestement la tête, et baisa avec respect la main gracieuse de la jeune souveraine qui venait de le couronner; puis, s'inclinant davantage encore, il tomba à ses pieds accablé de fatigue et comme évanoui. La consternation devint alors générale. Cedric, qui avait été frappé d'une stupeur muette, à la soudaine apparition d'un fils qu'il avait banni de sa présence, s'élança aussitôt comme pour le séparer de Rowena; mais il avait été devancé par les maréchaux du tournoi, qui, devinant la cause de l'évanouissement d'Ivanhoe, s'étaient hâtés de le débarrasser de son armure; et en effet, ils s'aperçurent que la pointe d'une lance avait pénétré à travers sa cuirasse et lui avait fait une blessure grave au côté gauche. CHAPITRE XIII «Approchez, dignes héros! s'écria le fils d'Atrée; sortez de la foule qui vous entoure, vous qui, par l'habileté, la force et le courage, pouvez prétendre de surpasser la renommée de vos rivaux. Cette génisse, dont vingt boeufs n'égalent point le prix, est promise à celui qui lancera le plus loin la flèche ailée.»     Iliade. Le nom d'Ivanhoe ne fut pas plutôt prononcé qu'il vola de bouche en bouche avec toute la célérité que l'intérêt puisse commander et la curiosité recevoir. Il ne fut pas long-temps à parvenir jusqu'aux oreilles du prince, dont le front s'obscurcit à l'ouïe d'un tel nom: il s'efforça toutefois de dérober son trouble à la connoissance de ceux qui l'entouraient, et promenant de tous côtés un regard dédaigneux. «Milords, dit-il, et vous surtout, sire prieur, que pensez-vous de la doctrine des anciens sur les attractions et les antipathies innées? Il me semble que je devinais la présence du favori de mon frère, lorsque je cherchais à pénétrer le secret de ce jeune homme caché sous son armure.» – «Front-de-Boeuf doit songer à restituer le fief d'Ivanhoe,» dit Bracy, qui, après avoir pris une part glorieuse au tournoi, avait déposé son casque et son bouclier, et s'était de nouveau mêlé à la foule des seigneurs qui entouraient le prince. «Oui, ajouta Waldemar-Fitzurse, probablement ce jeune vainqueur va réclamer le château et le manoir que Richard lui avait assignés et que la générosité de votre altesse a depuis donnés à Front-de-Boeuf.» «Front-de-Boeuf, reprit Jean, est un homme qui avalerait trois manoirs comme celui d'Ivanhoe, plutôt que de rendre gorge d'un seul. Du reste, messieurs, j'espère qu'ici personne ne me contestera le droit de conférer les fiefs de la couronne aux fidèles serviteurs qui m'entourent, et qui sont prêts à remplir le service militaire d'usage, en place de ceux qui, abandonnant leur patrie, pour mener une vie vagabonde en pays étranger, ne peuvent offrir ici leurs bras lorsque les circonstances l'exigent.» Les assistans avaient trop d'intérêt dans la question pour ne point se ranger de l'avis du prince; aussi tous s'écrièrent à l'envi: «C'est un prince généreux que notre seigneur et maître, qui s'impose à lui-même la tâche de récompenser de fidèles serviteurs!» Tous prononcèrent ces paroles, car tous avaient obtenu déjà, ou espéraient obtenir des garanties pareilles à celles dont jouissait Front-de-Boeuf aux dépens des serviteurs et des favoris du roi Richard. Le prieur Aymer joignit son adhésion au sentiment général; seulement il fit observer que Jérusalem la sainte ne pouvait être appelée un pays étranger, qu'elle était la mère commune, Communis mater; mais il ne voyait pas, ajouta-t-il, comment le chevalier d'Ivanhoe pouvait employer cette excuse, puisque lui prieur savait de bonne part que les croisés, sous les ordres de Richard, n'avaient jamais été beaucoup plus loin qu'Ascalon, et que cette ville, comme tout le monde le savait, appartenait aux Philistins, sans avoir droit à aucun des priviléges de la Cité sainte. Waldemar, que la curiosité avait attiré près du lieu où Ivanhoe s'était évanoui, revint alors auprès de Jean. «Ce chevalier, dit-il, ne donnera probablement aucune inquiétude sérieuse à votre altesse, et ne cherchera pas à disputer à Front-de-Boeuf la possession de ses domaines? Il a reçu des blessures graves.» – «Quoi qu'il en soit, reprit Jean, il est le vainqueur du tournoi; et, fût-il dix fois notre ennemi, ou l'ami dévoué de notre frère, ce qui peut-être est la même chose, il faut soigner ses blessures; que notre chirurgien se rende auprès de lui.» Un sourire amer contracta les lèvres du prince, pendant qu'il prononçait ces paroles. Waldemar Fitzurse se hâta de répondre qu'Ivanhoe était déjà transporté hors de la lice, et sous la garde de ses amis. «Je l'avoue, j'ai éprouvé quelque émotion en voyant la douleur de la reine de la beauté et de l'amour, dont cet événement a changé la souveraineté éphémère en un véritable deuil; je ne suis pas homme à me laisser amollir par les plaintes d'une femme en faveur de son amant; mais lady Rowena a su réprimer son chagrin avec une telle dignité, qu'il s'est révélé seulement lorsque, les mains jointes, elle a fixé un oeil sec et tremblant sur le corps sans mouvement étendu devant elle.» «Qui est donc cette lady Rowena dont nous avons si souvent oui parler?» – «C'est une riche héritière saxonne, répondit le prieur Aymer, une rose de beauté, un joyau de richesses, la plus belle entre mille, un bouquet de myrrhe, une pelotte de camphre, une bonbonnière d'aromates.» «Eh bien! nous dissiperons ses chagrins, nous anoblirons son sang en lui faisant épouser un Normand; elle paraît mineure, c'est donc à nous qu'il appartient de la marier: qu'en dis-tu, de Bracy? ne serais-tu pas disposé à obtenir de belles terres en épousant une Saxonne, après avoir suivi l'exemple des amis de Guillaume-le-conquérant?» – «Si ses domaines me plaisent, milord, répondit de Bracy, il serait difficile que l'épouse ne me plût pas, et je serais bien reconnaissant à votre altesse de cet acte généreux qui remplirait toutes les promesses qu'elle a faites à son fidèle serviteur et vassal.» – «Nous ne l'oublierons pas, dit le prince, et, afin que nous puissions ici nous mettre à l'oeuvre sur-le-champ, dis à notre sénéchal d'inviter à notre banquet de ce soir lady Rowena et sa compagnie; c'est-à-dire son vilain rustaud de tuteur, et cet autre boeuf de Saxon, que le chevalier noir a terrassé dans le tournoi… De Bigot, dit-il à son sénéchal, tu emploieras dans notre seconde invitation des expressions si adroites, si polies et si engageantes, que l'orgueil de ces fiers Saxons ait lieu d'être content, et qu'il leur soit impossible de refuser; quoique, par les os de saint Thomas Becket, user de courtoisie avec de pareils gens, ce soit jeter des perles à des pourceaux.» Le prince Jean avait à peine achevé ces mots, qu'au moment où il allait donner le signal du départ, on vint lui remettre un billet cacheté. «D'où vient ce billet?» dit-il en regardant la personne qui venait de l'apporter. «Je l'ignore, mon prince, reprit celui-ci, mais c'est probablement d'un pays lointain; un Français me l'a remis, et il a dit avoir voyagé nuit et jour afin de l'apporter à votre altesse.» Le prince examina soigneusement l'adresse, puis le cachet, placé de manière à fixer la petite bande de soie qui entourait le billet, lequel cachet portait l'empreinte des trois fleurs de lis. Il ouvrit alors le billet avec une certaine émotion, qui s'augmenta visiblement à mesure qu'il en parcourait le contenu, dans lequel se trouvaient ces mots: «Prenez garde à vous, le diable est déchaîné.» Le prince Jean devint pâle comme la mort; il fixa d'abord les yeux à terre, puis les leva vers le ciel, comme un homme qui craint d'entendre sa dernière sentence. Remis cependant de sa frayeur, il prit à part Waldemar Fitzurse et de Bracy, pour leur communiquer le fatal billet. «C'est peut-être, dit le dernier, une fausse alarme ou une lettre fabriquée.» – «Non, reprit Jean, c'est bien la main et le sceau du roi de France.» – «Il est temps alors, dit Waldemar, de rassembler nos partisans, soit à Yorck, soit dans quelqu'autre lieu central; le moindre retard pourrait devenir funeste, et votre altesse doit couper court à ces momeries.» – «Et les communes ne doivent pas être mécontentées; ce serait le faire que de les priver de leurs jeux.» – «Il me semble, dit Waldemar, que l'on peut tout concilier. Le jour n'est pas encore très avancé; que la lutte des archers ait lieu sur-le-champ, et que le prix soit adjugé. Le prince aura ainsi rempli ses engagemens, et ôté à ce troupeau de serfs saxons tous sujets de plainte.» «Je te remercie, Waldemar, dit le prince Jean; tu me fais souvenir aussi que j'ai une dette à acquitter envers cet insolent paysan, qui hier a insulté notre personne. Le banquet aura lieu ce soir, ainsi que nous l'avons décidé. Quand ce serait la dernière heure de mon autorité, je veux la consacrer à la vengeance et au plaisir. A demain nos nouveaux soucis.» Le son des trompettes ramena bientôt les spectateurs qui avaient déjà commencé à s'éloigner du tournoi, et les hérauts d'armes proclamèrent que le prince, rappelé tout à coup par de hauts et puissans intérêts publics, serait obligé de renoncer aux fêtes du lendemain; que cependant, ne voulant pas priver tant de braves yeomen du plaisir de montrer devant lui leur adresse, il avait décidé que les jeux indiqués pour le jour suivant se célébreraient à l'instant même; que le prix du vainqueur devait être un cor de chasse monté en argent, un superbe baudrier en soie, et un médaillon de saint Hubert, patron des jeux champêtres. Plus de trente yeomen se présentèrent d'abord en qualité de compétiteurs; la plupart étaient des gardes forestiers et des sous-gardes des chasses royales de Need-wood et de Charn-wood. Cependant, lorsqu'ils se furent mutuellement reconnus et qu'ils virent à quels antagonistes ils auraient affaire, plus de vingt se retirèrent volontairement, pour ne pas s'exposer à la honte d'une défaite presque inévitable; car dans ces temps l'habileté de chaque bon tireur était aussi connue à plusieurs lieues à la ronde, que les qualités d'un cheval dressé à New-Market[9 - Ville d'Angleterre où ont lieu les courses de chevaux; elle est située à environ soixante milles de Londres, et il y existe encore un palais où descend la famille royale quand elle assiste à ces courses, instituées par Charles II.A. M.] sont familières aujourd'hui à ceux qui fréquentent cet endroit renommé. Ainsi la liste des archers se trouva définitivement fixée au nombre de huit concurrens. Le prince Jean descendit de son trône pour examiner de plus près ces archers, dont plusieurs portaient une livrée royale. Sa curiosité ainsi satisfaite, il chercha des yeux l'objet de son ressentiment, qu'il aperçut debout, à la même place de la veille, et avec l'effronterie et le sang-froid dont il avait déjà donné des preuves. «Coquin, dit le prince Jean, je devinais à ton insolente fanfaronnade que tu ne serais pas un partisan du long but, et je vois que tu n'oses pas aventurer ton adresse au milieu de pareils concurrens.» – «Sous le bon plaisir de votre grâce, dit le yeoman, j'ai un autre motif, pour ne pas tirer, que la crainte d'une défaite.» – «Et quel est ce motif?» demanda le prince, qui, par quelque cause que lui-même n'aurait pu expliquer, se sentait travaillé d'une vive curiosité à l'égard de cet individu. «Parce que, repartit l'homme des bois, j'ignore si ces yeomen et moi pouvons tirer au même but; et puis je craindrais que votre altesse ne vît pas de bon oeil que je remportasse un troisième prix, après avoir eu le malheur d'encourir votre disgrâce.» – «Quel est ton nom? dit le prince en colère.» – «Locksley,» répondit-il. – «Eh bien, Locksley, tu viseras à ton tour, lorsque les six yeomen auront prouvé leur habileté. Si tu remportes le prix, j'y ajouterai vingt nobles[10 - Ancienne monnaie d'or qui valait environ huit francs.]; mais si tu perds, tu seras dépouillé de ton habit vert de Lincoln[11 - Ville manufacturière du comté de ce nom.A. M.], et chassé de la lice à grands coups de corde d'arc, en récompense de ta forfanterie.» «Et si je refuse de tirer avec une telle gageure? dit le yeoman, le pouvoir de votre grâce, aidé comme il l'est par un grand nombre d'hommes d'armes, peut aisément me dépouiller et me frapper, mais ne peut pas me forcer à bander et à lâcher mon arc si tel n'est pas mon bon plaisir.» – «Si tu refuses, dit le prince, le prévôt de la lice brisera ton arc et tes flèches, et te chassera de l'enceinte comme un lâche.» – «Ce n'est pas une belle chance que vous m'offrez, grand prince, dit le yeoman, que de m'obliger à me risquer avec les meilleurs archers des comtés de Leicester et de Stafford, sous peine de l'infamie si je suis vaincu: pourtant j'obéirai.» – «Gardes, veillez sur lui: le coeur lui manque; mais je ne veux pas qu'il échappe à la lutte. Et vous, braves amis, conduisez-vous dignement: une botte de vin et un chevreuil sont préparés là bas sous la tente pour vos rafraîchissemens quand vous aurez gagné le prix.» Un bouclier fut placé au bout de l'avenue qui, vers le sud, conduisait au lieu de la joute. Les archers se vinrent placer au sein de l'entrée méridionale; la distance entre cette station et le but fut soigneusement déterminée, ainsi que l'ordre dans lequel devaient tirer les archers, auxquels on donna chacun trois flèches. Les règles du jeu furent établies par un officier d'un rang inférieur nommé le prévôt des jeux; car les maréchaux du tournoi auraient cru déroger s'ils avaient consenti à présider les jeux de la yeomanrie. Les archers s'avançant l'un après l'autre lancèrent leurs flèches en braves yeomen. Sur les vingt-quatre flèches tirées successivement, dix touchèrent le but, et les autres en passèrent si près, que, vu la grande distance, on les compta comme de bons coups. De ces dix flèches, deux furent tirées par Hubert, garde-chasse au service de Malvoisin; elles s'étaient enfoncées dans le cercle tracé au milieu du bouclier, et il fut proclamé vainqueur. «Eh bien, Locksley, dit le prince Jean à l'yeoman avec un sourire amer, as-tu envie de te mesurer avec Hubert? ou bien veux-tu remettre ton arc, tes flèches et ton baudrier au prévôt des jeux?» – «Puisqu'il est impossible de faire autrement, dit Locksley, je tenterai la fortune, à condition que lorsque j'aurai tiré un coup au but que m'aura indiqué Hubert, à son tour il en visera deux au mien.» – «Ce n'est que juste, répondit le prince Jean, et l'on ne te refusera pas. Hubert, si tu bats ce fanfaron, je remplirai de sous d'argent le cor de chasse qui doit être le prix du vainqueur.» – «Un homme ne peut faire que de son mieux, reprit Hubert; mais mon bisaïeul portait un arc long et fameux à la bataille d'Hastings, et j'espère ne pas déshonorer sa mémoire.» Le premier bouclier fut changé; on en plaça un autre de même grandeur; et Hubert, qui, comme vainqueur dans la première épreuve, avait le droit de tirer avant les autres, fixa le but avec une grande attention, mesurant long-temps de l'oeil la distance, pendant qu'il tenait à la main l'arc recourbé et la flèche déjà posée sur la corde. A la fin il fait un pas en avant, et, levant son arc presque au niveau de son front, il retire la corde vers son oreille. Le trait fend l'air avec bruit et va s'enfoncer dans le cercle intérieur du bouclier, mais non exactement au centre. «Vous n'avez pas eu égard au vent, Hubert, lui dit Locksley en bandant son arc; autrement vous eussiez tout-à-fait réussi.» En disant ces mots, et sans montrer la moindre hésitation pour viser, Locksley se plaça vite à l'endroit indiqué, et décocha sa flèche avec une apparence de négligence si grande, qu'on eût pensé qu'il n'avait pas même regardé le but. Il parlait encore au moment que la flèche partit; cependant elle frappa le centre du bouclier deux pouces plus près que celle d'Hubert. «Par la lumière du ciel, s'écria le prince Jean, si tu te laisses vaincre par ce drôle, tu es digne des galères.» Hubert avait une phrase de prédilection qu'il appliquait à tout: «Dût votre altesse me condamner à la potence, un homme ne peut faire que de son mieux. Cependant mon bisaïeul portait un bon arc…» – «Peste soit de ton bisaïeul et de toute sa race! s'écria le prince en l'interrompant; lance ta flèche, malheureux, et vise de ton mieux, ou gare à toi!» Stimulé de la sorte, Hubert reprit sa place, sans négliger la précaution recommandée par son adversaire; il calcula l'effet du vent sur sa flèche déjà levée, et la lança tellement bien, qu'elle atteignit juste le milieu du bouclier. «Bravo, Hubert! bravo!» cria le peuple qui s'intéressait plus à lui qu'à un inconnu; «vive jamais Hubert!» – «Je te défie de frapper plus juste, Locksley, dit le prince avec un sourire ironique.» – «Cependant j'entamerai sa flèche, reprit Locksley; et visant avec un peu plus de précaution que la première fois, il fit partir le trait qui frappa juste sur la flèche d'Hubert, et la mit en pièces. Le peuple fut tellement surpris d'une adresse aussi merveilleuse, que, se levant spontanément, il s'écria: «Bravo! bravo!» – «Ce doit être un diable, et non un homme fait de chair et de sang, murmuraient entre eux les archers; jamais pareil prodige ne s'est vu dans le tir, depuis qu'un arc fut pour la première fois bandé en Angleterre.» «Maintenant, dit Locksley, je sollicite de votre grâce la permission de planter un but, comme on le pratique dans le nord; et je saluerai tout brave yeoman qui essaiera de l'atteindre, pour gagner un sourire de la jeune fille qu'il aime le plus.» Il se retourna alors comme pour quitter la lice: «Vos gardes peuvent me suivre, si cela vous plaît, dit-il au prince; je vais seulement couper une baguette au premier saule venu.» Le prince fit signe à quelques hommes d'armes de le suivre, en cas qu'il voulût s'évader; mais le cri de «honte! honte!» proféré par la multitude, décida Jean à révoquer son ordre. Locksley revint presque aussitôt avec une baguette de saule d'environ six pieds de long, parfaitement droite, ayant un peu plus d'un pouce d'épaisseur. Il l'écorça tranquillement, en disant que proposer pour but un bouclier aussi large que celui qu'on venait d'employer, c'était faire une injure à son habileté. Pour ma part, ajouta-t-il, et dans le lieu où je suis né, on aimerait tout autant avoir pour but la table ronde du roi Arthur, qui permettait à soixante chevaliers de s'y asseoir à l'aise: un enfant de sept ans l'atteindrait avec une flèche sans pointe. Mais, ajouta-t-il en marchant d'un air délibéré vers l'autre bout de la lice et en fixant sur le gazon la baguette de saule, celui qui atteint ce but à trente pas, je le tiens pour un archer digne de porter l'arc et le carquois devant un souverain, fût-ce devant le courageux Richard lui-même.» «Mon bisaïeul, dit Hubert, décocha une bonne flèche à la bataille d'Hastings; mais jamais de sa vie il ne s'est avisé d'adopter un tel but, et je ne l'essaierai pas non plus. Si cet yeoman touche la baguette, je lui donnerai mes boucliers, ou plutôt je cède au diable qui est dans sa peau, et non à une adresse humaine. Après tout, un homme ne peut faire que de son mieux, et je ne tirerai pas, quand je suis sûr de manquer. J'aimerais presque autant viser le bord du petit couteau de notre pasteur, ou un brin de paille de blé, ou un rayon de soleil, ou même cette bande blanche et étincelante que je puis à peine apercevoir dans le ciel[12 - Tout ce dernier passage a été supprimé dans la traduction de mon prédécesseur.A. M.].» «Chien de poltron! dit le prince Jean; et toi, bélître de Locksley, lance ta flèche: si elle touche la marque, je conviendrai que tu es le premier de tous les tireurs que j'aie jamais connus; mais auparavant tu ne te joueras pas de nous, sans avoir donné des preuves de ton adresse.» – «Je ferai de mon mieux, comme dit Hubert, répondit Locksley; un homme ne saurait faire davantage[13 - A man can but do his best, un homme ne saurait faire que de son mieux.A. M.] Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/valter-skott/ivanhoe-2-le-retour-du-croise/) на ЛитРес. 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Cette explication de l'emblème est exacte; mais ici l'écrivain anglais confond, et prend un étendard pour l'autre. Les templiers en avaient deux: le Drapeau de guerre ou Vexilium belli, et le Baucéan ou Baucennus. Celui-ci, blanc, était chargé d'une croix gironnée de gueule ou rouge, formée de quatre triangles, l'autre était blanc, chargé de quatre pals de sable ou noirs. 6 Déshérité! déshérité! devise du chevalier Ivanhoe. 7 Fight on, brave Knights! man dies, but glory lives! Fight on, death is bether than defeat! Fight on! brave knights! for bright eyes behold your deeds! 8 Ou à la rescousse! d'après le mot rescue du texte.A. M. 9 Ville d'Angleterre où ont lieu les courses de chevaux; elle est située à environ soixante milles de Londres, et il y existe encore un palais où descend la famille royale quand elle assiste à ces courses, instituées par Charles II.A. M. 10 Ancienne monnaie d'or qui valait environ huit francs. 11 Ville manufacturière du comté de ce nom.A. M. 12 Tout ce dernier passage a été supprimé dans la traduction de mon prédécesseur.A. M. 13 A man can but do his best, un homme ne saurait faire que de son mieux.A. M.