Le cheval sauvage
Mayne Reid




Mayne Reid

Le cheval sauvage





I

LA LETTRE


– Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en achevant de rouler sa cigarette, j'avais été dirigé avec ma compagnie sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier général. C'était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le désoeuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon changement de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, et je ne recevais pas de réponse. Evidemment, mon colonel m'avait oublié, ou bien il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment qu'il m'arriva une aventure que je vais vous raconter.

Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi conçue:



«Mon cher Worfield.

Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps, pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce billet vous dira où il l'a vu.

    Tout à vous.
    Manuel de Favia.»

Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli quelque légende fantastique sur ces mustangs dont rien n'égale la vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses, défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur de neige fraîchement tombée.

C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt à me servir de guide.

Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.

Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso.

Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que devait leur réserver une chasse si aventureuse.

Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption.

Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.

Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus rapide de tous sont deux choses bien différentes.

La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et, comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes; d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés, des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres, car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau.

Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception. Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler.

Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli.

Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions. Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui accompagnent la domestication.

Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie!

Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb, m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir. Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut, comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.

Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs compagnons dans leur affolement.

La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que l'on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s'échapper.




II

LA CHASSE


Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que montaient mes compagnons. Je les dépassais l'un après l'autre, et quand nous fûmes sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de superbes créatures, et j'aurais certainement, en toute autre circonstance, été tenté de leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en ce moment que de les repousser parce qu'ils me barraient le chemin. Ils n'avaient pas encore franchi toute l'étendue de la seconde prairie, que j'étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints, se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un moment après, je n'avais plus devant moi que l'étalon blanc qui me distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son hennissement strident, comme pour me défier et me railler.

Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la bride. Elle avait le sentiment de ce que j'attendais d'elle. Très intelligente, elle voyait le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer; ses pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient que l'effleurer sans s'y enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait du Cheval blanc était déjà bien moins grande; mais alors, tout à coup, je le vis s'élancer dans un fourré.

J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide, car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le fond vert du feuillage.

Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument la bride sur le cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt suivant les sinuosités d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère des épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir pas plus de souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous embarrassait par l'envergure de ses branches. Parfois, j'étais obligé, pour passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de m'étendre de mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en profitait pour reprendre de l'avance et pour se rire de moi en faisant éclater son hennissement.

J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon voeu fut bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie entrecoupée d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que j'avais eu à surmonter dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il était à présent loin de moi.

Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous s'étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et l'oeil n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la pampa et le bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière. Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la plaine, il n'y avait plus que deux objets mouvants: la forme blanche de l'étalon qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite.

Jamais ma jument n'avait fourni une course plus longue, plus acharnée, d'un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l'espace de dix milles sans que j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache, tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec son tapis d'herbe courte offrait une surface unie comme celle de l'Océan et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant!

L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il était manifeste qu'il commençait à se fier moins à sa vitesse; celle-ci paraissait diminuer et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus entre lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de mon triomphe. «Encore un effort! m'écriais-je, comme eût fait un général à ses troupes, et la victoire est à nous!»

Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le bout attaché à un anneau, le noeud libre, les lanières bien en état. Je levai le bras pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je déroulais le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés de ma proie. Quand je les levai, le Cheval blanc n'était plus là.

Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu'elle plia les genoux et faillit s'abattre. Mon mouvement était d'ailleurs inutile; le noble animal s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme moi, de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?

Je promenai mes regards sur toute l'étendue de la prairie, quoiqu'il m'eût suffi déjà d'un seul coup d'oeil pour me rendre compte de la situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase, sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L'herbe était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux pouces au-dessus du sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s'y cacher. Mais un cheval? Qu'était-il devenu? J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment je sentais ma jument tressaillir.




III

LA FONDRIÈRE


Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, au moment où le Cheval blanc de la prairie s'évanouit littéralement, je ne pus m'empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition du mustang. En revanche, je me rappelais d'un coup toutes les histoires de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité des narrateurs; mais, à présent, j'étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits merveilleux. Ou bien étais-je victime d'une hallucination? Tout ce qui s'était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue course effrénée, tout cela n'était-il qu'un songe? J'allais, pendant quelques secondes, jusqu'à me persuader que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais je repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits accomplis: j'étais bien en selle, j'avais bien sous moi ma jument frémissante et en nage; je ma souvenais bien nettement de tous les incidents de la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que j'avais vu le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m'était impossible de nier sa disparition soudaine.

Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai une exclamation qui attestait que le charme était rompu.

Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais. C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond, une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom de barrancas. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire, il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait.

La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère.

Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest. Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop.

Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour.

Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état que moi.

Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent.

Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette direction.

J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même escarpement.

Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la barranca.

Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que tout le reste.

Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra. Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac; seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.

Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement. Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.

Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d'avancer, elle recula, effarée!

Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour, j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre à peu d'agrément.

Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés; je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.




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