Mathilde
Эжен Жозеф Сю




Eugène Sue

Mathilde: mémoires d'une jeune femme





TOME PREMIER





INTRODUCTION





CHAPITRE PREMIER.

LE CAFÉ LEBŒUF


Vers la fin du mois de décembre 1838, on voyait (et l'on voit probablement encore) un modeste café appelé le café Lebœuf, situé rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d'Orbesson, vaste et triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant plusieurs générations par une ancienne famille de robe.

Son dernier propriétaire, le président d'Orbesson, était mort peu de mois après la restauration.

Au mois d'octobre 1838, les écriteaux disparurent, et un locataire vint prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons servant de commun s'ouvrait sur la rue.

L'hôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait toujours désert et abandonné.

Une herbe épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte, qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, le colonel Ulrik.

Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à l'abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est trop occupé de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et incessant qui fait les délices de la province.

Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirés, généralement peuplés de petits rentiers ou d'anciens employés, gens éminemment oisifs et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de l'impérieux besoin de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.

On doit le dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux d'exercer leur imagination, ils ne sont pas très-exigeants sur l'importance des faits qu'ils aiment à poétiser à leur manière. La moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.

Mais si la personne qu'ils épient s'opiniâtre à ne pas même leur donner le prétexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystère impénétrable, la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d'issue, s'exalte jusqu'à la frénésie. Pour assouvir leur passion favorite, ils ne reculent alors devant aucune extrémité.

Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins, presque tous habitués du café Lebœuf, situé, ainsi que nous l'avons dit, en face de l'hôtel d'Orbesson.

Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel: ses fenêtres étaient toujours fermées; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que ce ne fût mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand homme à l'air rébarbatif.

Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir, et se refermait aussitôt.

Réduits à exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait.

Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.

Le colonel semblait se nourrir d'une manière très-simple et très-sobre. Pourtant, quelques gens d'imagination laissèrent entendre qu'il pouvait bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne parurent pas manquer de profondeur.

Dernière et importante remarque: Jamais le facteur de la poste n'avait apporté une seule lettre à l'hôtel d'Orbesson. Personne, depuis trois mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.

On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'il dans l'intérieur de l'hôtel.

Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte d'observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de leurs opérations au café Lebœuf.

A la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires, ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à l'hôtel d'Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte à leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets, ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les affolait.

Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués sur les portes de l'hôtel.

Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à dévoiler quelques faits importants.

Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.

Midi venait de sonner à la pendule du café; madame Lebœuf, le nez appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait à gros flocons et la porte de l'hôtel d'Orbesson.

La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses fidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez elle.

Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.

– Bon Dieu! monsieur Godet l'aîné, qu'avez-vous donc au front? s'écria la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.

M. Godet l'aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu la bande de soie noire qui cachait son œil gauche, et répondit d'un air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale:

– C'est de la façon de ce monstre de Robin des Bois.»

(Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)

– C'est de la façon de ce monstre de Robin des Bois! répéta monsieur Godet le cadet, véritable écho de son frère.

– Bon Dieu du ciel! racontez-moi donc vite comment cela vous est arrivé! – s'écria madame Lebœuf frémissant d'impatience.

– C'est bien simple, ma chère madame Lebœuf, dit l'ex-employé. – Il fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je l'appelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa moralité; seulement je pose cette simple question: «S'il ne faisait pas du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme une véritable bête farouche?»)

Après cette triomphale parenthèse, M. Godet l'aîné écarta de nouveau le bandeau de son œil gauche.

– Au fait, pourquoi se cacherait-il? – répétèrent les habitués attentifs.

– Mais voilà bien le gouvernement, – reprit M. Godet avec amertume; – il sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs; mais quand il s'agit du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout mon cœur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires de police que chez les sauvages!

– Que chez les sauvages, – répéta M. Godet puîné.

– Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf, – reprit M. Godet l'aîné, – qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis dit: – Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet… Il y a dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontément, depuis des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour mettre un terme à ce scandale public!!!

– Le fait est que c'est un scandale! – dit madame Lebœuf; – il est impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais. Alors on est bien forcé d'en dire du mal!

– C'est un affreux scandale! – reprit M. Godet l'aîné: – je ne le dis pas seulement, je le prouve: il est évident, il est palpable que cet aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en s'obstinant a échapper à leur appréciation sévère, mais équitable. L'homme propose… Mais Dieu dispose…

Madame Lebœuf, ne saisissant pas l'à-propos de cette citation philosophique, et impatiente d'arriver à l'action, s'écria:

– C'est bien vrai… monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc ce bandeau sur l'œil?

– M'y voici, ma chère dame Lebœuf. Hier j'appelai mon frère, mon digne frère; je lui dis: – Dieudonné, il faut que cet abus intolérable ait une fin; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère, dis-je à Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré d'inquiétudes; j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne pense qu'à ce mystérieux inconnu. C'est à ce point que mes fonctions physiques s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Lebœuf, c'est comme j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altèrent. Aussi me suis-je dit: Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystère t'agite outre mesure, Godet! eh bien! dévoile ce mystère, et tu seras digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce qui fut dit fut tait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier; je traverse la rue avec Dieudonné; nous entrons dans la ruelle où s'ouvre la petite porte du jardin de Robin de Bois; j'applique l'échelle à la muraille, je monte; il faisait encore assez de jour pour voir dans le jardin et dans l'intérieur de la maison.

– Eh bien? – s'écria madame Lebœuf.

– Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tête afin de regarder par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part…

– Dieu du ciel! un coup de fusil! – s'écria la veuve.

– Un véritable coup de fusil, madame, un véritable attentat à mon existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et à l'œil comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épingles à bout portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille), j'entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie avec un accent féroce et railleur: «Une autre fois, au lieu de cendrée, ce sera du gros plomb; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on tirera au visage…» Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs… les plus élevés!

– Mais c'est un assassinat! – s'écrièrent les habitués.

– Ah! – le monstre d'homme! – dit madame Lebœuf. – Il faut aller chez le commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.

– C'est justement ce que je me disais à part moi, en descendant précipitamment de mon échelle, ma chère madame Lebœuf; oui… je me disais: – Godet, il faut que tu ailles à l'instant déposer ta plainte chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés. Un quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on allumait sa lanterne… sa lanterne! emblème dérisoire, s'il voulait signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu…

– Eh bien?

– Eh bien! madame Lebœuf, le commissaire m'a dit, il a eu l'impudeur de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, sans la considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable d'escalade nocturne dans une maison habitée.

– Quelle horreur! – s'écria madame Lebœuf.

– Ainsi, – reprit M. Godet l'aîné avec une ironie amère et une emphase cicéronienne, – ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnête, bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu'il aura tenté de sortir de l'état d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge l'ignorance d'un mystère qui importe peut-être au salut public! Écoutez, madame Lebœuf, – ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de toute sa hauteur, – un grand homme l'a dit, je ne sais plus lequel, mais c'est égal, un grand homme l'a dit: La maison de tout citoyen doit être de verre. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un véritable bocal: qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au repos de mes concitoyens… on…

M. Godet ne put terminer sa philippique.

Un fait foudroyant lui coupa la parole.

Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.

Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient qu'elle était vide; un chasseur richement galonné descendit du siége où il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.

A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture, et se referma aussitôt.

Les oisifs du café Lebœuf se regardèrent d'un air ébahi.

Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants, lorsque la porte se rouvrit de nouveau.

La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un homme jeune encore, d'une figure très-basanée. Il portait un uniforme de hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.

– Ah çà, Robin des Bois est donc un grand seigneur d'un pays lointain? s'écria M. Godet l'aîné.

– Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent, – dit madame Lebœuf.

– Avez-vous vu ses deux crachats, l'un en or, l'autre en argent? – dit M. Godet le cadet.

– Tiens… tiens… tiens!.. moi qui croyais au fond de ma pensée que, malgré son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en sifflant entre ses dents.

– Une idée, messieurs! – s'écria madame Lebœuf. – C'est peut-être un acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce genre-là.

– Mais cette magnifique voiture, – dit M. Godet, – elle appartiendrait donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.

– Mais j'y pense, – dit madame Lebœuf; – peut-être ce vilain homme qui habite avec Robin des Bois vous laissera-t-il entrer, maintenant que son maître est sorti.

– Vous avez raison, ma chère madame Lebœuf, – dit M. Godet; – vous avez raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?

– Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui s'est passé hier, – dit timidement Godet le puîné.

– Comment! des excuses… de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son incivilité d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous allez voir.

Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.

La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.

– Que voulez-vous? – dit-il.

– C'est moi qui, hier, ai reçu…

– Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez, – répondit le domestique en fermant brusquement le guichet.

M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de faire, au café Lebœuf, les suppositions les plus inouïes sur le colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel d'Orbesson.

Le colonel rentrait. – Un moment après, la voiture qui l'avait amené ressortit au pas.

M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre au questionneur.

M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il inspirait.

Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette question.

Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.

Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois. La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute dans une position sociale élevée.

Ou ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d'aventurier, on se contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément très en rapport avec sa mystérieuse existence.

Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet: il s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.

Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.

Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils n'aperçurent personne.

Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée du la ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni sortir, ni entrer personne.

La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.

Les habitués du café Lebœuf conclurent victorieusement que si Robin des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.

Afin de s'en assurer, M. Godet l'aîné eut recours à un stratagème que le dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.

Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur invention.

On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle… Plus de doute… Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre l'avaient trahi!

Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient quotidiennes, fréquentes ou rares.

Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.

Où allait-il ainsi?

Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.

Les habitués du café Lebœuf se réunirent en conseil extraordinaire; il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.

Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l'un ou l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les plus grandes précautions, de peur d'être surpris; Robin des Bois, à en juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas être très jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie mystérieuse.




CHAPITRE II.

LA LETTRE


Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame Lebœuf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume; elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son comptoir avec une inquiétude inexprimable.

Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient-ils couru quelques dangers?

A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.

L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et résumé les antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait être qu'un espion du haut parage.

Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête métier.

L'opiniâtre bourgeois répondit à cette objection que le colonel n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son espionnage plus dangereux encore.

Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on s'étonnait de leur longue absence; il était midi, ni l'un ni l'autre n'avaient encore paru.

Madame Lebœuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de café savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.

Ils furent accueillis par un cri général de curiosité: – Hé bien? hé bien?

– Hé bien! nous en avons appris de belles, – répondit M. Godet aîné d'un air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.

Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:

– Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer, importe à tous les honnêtes gens, il…

Alors, ne dites pas, – fit observer sagement un auditeur.

– Comment? – répondit M. Godet.

– Sans doute, – répondit l'habitué, – vous vous écriez: Je n'ai pas besoin de vous dire!.. et puis vous dites tout de même… Alors…

– C'est bon, mais c'est bon, – cria-t-on tout d'une voix. – Vous ne dites que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet, continuez, nous vous écoutons de toutes nos forces.

– Hier, donc, – reprit M. Godet, – à la nuit tombante, moi et Dieudonné, nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna sept heures… rien; huit heures… rien; neuf heures… rien; dix heures… rien; onze heures… rien.

– Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid! – s'écria l'auditoire.

– Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud! – soupira madame Lebœuf.

– Je ne m'étonnai pas! – reprit M. Godet d'un ton doctoral. – Non, eh bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement l'heure criminelle de certaines entreprises… que… Mais n'anticipons pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.

– Ah! enfin!.. – dit l'auditoire.

– Comme le cœur a dû vous battre, monsieur Godet!.. – reprit la limonadière. – Je me serais trouvée mal, moi.

– La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte en soi, ma chère madame Lebœuf, je croisai bien ma redingote, et je me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la température extérieure. J'entendis Robin des Bois… ou plutôt non. Il n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas… J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille: il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre… Mais n'anticipons pas… Nous marchons, nous marchons, nous marchons… Dieu! fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas s'apercevoir que nous étions sur ses talons!

– C'est à faire dresser les cheveux sur la tête, – dit la veuve, – quand je pense qu'il pouvait vous apercevoir!

– Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.

– Cette réponse?

– Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde, – répondit M. Godet d'un air héroïque.

– Comment était-il vêtu? – demanda madame Lebœuf.

– Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après des détours sans nombre, nous arrivons… devinez où? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille…

– Nous jetons notre langue aux chiens, – s'écrièrent comme un seul homme les habitués du café.

– Monsieur Godet, ayez pitié de nous! – dit madame Lebœuf.

Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit enfin d'un ton sépulcral: – Nous arrivons… Ah! messieurs…

– Mais dites donc!

– Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.

– Au cimetière du Père-Lachaise!!! – répéta l'assemblée avec un accent d'horreur et d'effroi.

Madame Lebœuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour se remettre de son émotion.

– Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du ciel! – s'écria la veuve après avoir bu.

– Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre, l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme, dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.

– Alors qu'avez-vous fait? – demanda madame Lebœuf.

– Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable sacrilége jusqu'à quatre heures du matin… pendant ce temps-là nul doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.

– Un Vampire! – s'écria madame Lebœuf.

– Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!.. quelles horribles délices!

– Dieu merci, ma chère madame Lebœuf, je ne suis pas assez superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car la Providence atteint toujours le coupable, – ajouta philosophiquement M. Godet.

– Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard, – dit à demi-voix, l'impitoyable critique de M. Godet.

Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:

– Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose appeler à peine son domicile… et d'où il repartira sans doute cette nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.

La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.

Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables commentaires des habitués du café Lebœuf, et irrita davantage encore la curiosité générale.

A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.

Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra et remit une lettre à madame Lebœuf; celle-ci, vu le froid rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de gratification.

Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.

Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un large cachet noir, dit à la veuve:

– Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que les petites bouchées, le colonel Ulrik, – ajouta le facteur d'un air capable.

– Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire! – s'écria madame Lebœuf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête d'un air triomphant.

Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.

– Madame! madame! – s'écria le facteur; et craignant un abus de confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.

– Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'œil sur l'adresse.

– Un simple coup d'œil, – ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le marbre du comptoir.

– Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon, – dit la veuve au facteur. – Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus tard à son adresse!

Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des yeux.

– Voyons, voyons, – dit la veuve, – quelle est l'adresse… – Elle lut: —M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris.

– Et le cachet, des armes?

– Non, une losange pointillée.

– Et le timbre? – demanda un autre curieux.

– De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids, – répondit le facteur. – Allons, maintenant, madame Lebœuf, vous l'avez assez vue, cette lettre, j'espère.

– Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.

– Merci! merci! madame Lebœuf, – dit le facteur. – Vite! vite! ma lettre!

H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais, bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.

Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et s'écria: – Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!

Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc, et le musc est, par tradition, une abominable odeur.

Tous les nez des habitués du café Lebœuf se posèrent alternativement sur le paquet.

Il n'y eut qu'un cri: – Ça sent le musc!

– C'est une lettre de femme! – s'écria M. Godet d'un air inspiré, – et d'une femme qui porte des odeurs.

– Pouah! – fit la veuve Lebœuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.

– Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette conséquence! une lettre d'un franc de port! – dit un autre habitué.

– C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du tout, – reprit madame Lebœuf en haussant les épaules. – Une créature qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses lettres!

– Attendez donc, attendez donc, – dit M. Godet en réfléchissant; – cette petite écriture fine et couchée… le numéro avant la rue.. oui! oui!.. plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!

Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour, et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?

Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.

Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.

Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que, s'il avait dépendu des curieux du café Lebœuf de pouvoir immédiatement noyer d'un seul vœu le malheureux facteur pour posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de grands dangers.

La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.

Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa place et de la prison pour un tel abus de confiance.

La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité, tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des habitués s'écria: – Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du Vampire!..

Ces mots eurent un effet magique.

La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte, très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.

Madame Lebœuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et regarda attentivement dans la rue.

– Messieurs, ne nous montrons pas, – dit M. Godet, – nous effaroucherions cette femme; imitons cette chère madame Lebœuf, mettons-nous chacun à notre trou, et motus.

Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là s'accumuler.

Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.

A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.

Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.

Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins remarquée.

Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs du café Lebœuf ne pouvaient encore apercevoir.

Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma sa porte.

M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience la femme invisible.

Elle leur apparut enfin.

C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.

Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même couleur, hardiment accusés.

De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits paraissaient bouleversés par la frayeur.

Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.

En passant devant madame Lebœuf elle hâta le pas.

M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au coin de la rue Saint-Louis.

Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.

– J'espère… j'espère que voilà du nouveau! – dit M. Godet en se croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.

Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis le matin…

– Une lettre qui sent le musc.

– Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un air effaré.

– Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du Robin des Bois, du Vampire, – ajouta la veuve Lebœuf.

– Saperlotte! la jolie créature! – dit M. Godet.

– Ça… une belle femme… ça n'a pas plus de prestance que rien du tout, – dit madame Lebœuf en se rengorgeant.

– Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.

– L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée, monsieur Godet? – reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de supériorité écrasante. – Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les Anglaises pour rire, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises n'ont jamais été autrement habillées.

Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame Lebœuf sur la monographie des Anglaises.

Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais, que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure esquissé le portrait.




CHAPITRE III.

LES RECHERCHES


Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance.

Quoiqu'il fît très-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces abominables sacs, si mal imités du north-west des marins anglais, et appelés paletots par les tailleurs français.

Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante tournure, portait par-dessus ses vêtements une redingote de drap blanchâtre, ouatée, à longue et large taille. Le gros nœud de sa cravate de satin noir était fixé par une petite épingle de turquoise; son pantalon, presque juste et d'un bleu très-clair, s'échancrait avec grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis.

L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au collet et au revers de velours de même nuance mais écrasé. Son pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chaussé d'un soulier à bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge brique, à larges raies blanches, assortissait à merveille son teint et ses cheveux bruns.

Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes furent examinés par les habitués du café Lebœuf.

Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de distinction, semblait en proie à une vive émotion.

En entrant il ôta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant une table, et appuya sa tête dans ses deux mains, parfaitement bien gantées de peau de Suède.

– Que diable! – lui dit son ami (que nous appellerons Alfred) – que diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez trompé, vous dis-je… ce n'était sûrement pas elle.

– Ce n'était pas elle? – reprit Gaston en relevant vivement la tête et en souriant avec amertume. – Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal masqué, je la reconnaîtrais entre mille femmes rien qu'à sa démarche, rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que je me sois trompé? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant; je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un petit fiacre bleu à stores rouges; elle était avec sa maudite madame Blondeau, qui portait le coffret.

A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du café Lebœuf ne purent retenir un mouvement de joie.

M. Godet dit à vois basse à ses complices…

– Entendez-vous? entendez-vous?.. le coffret!.. C'est sans doute celui que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire. Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons. Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.

En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux jeunes gens.

Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand désappointement des curieux.

– Mais quel était ce coffret? – dit Alfred.

– Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait de ma part… Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette belle équipée; dans mon étonnement je cours chez elle, elle était sortie… Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore: pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois, de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.

– Le fiacre part, reprit Alfred; – nous n'avons que le temps de traverser le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple. Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver; impossible… Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme, m'avez-vous dit… Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je… – Eh bien! non, non, soit, – reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience de son ami; – soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre mariage…

– Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager, et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres, c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.

– Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?

– Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.

– Elle savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?

– Sans doute, elle me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher, que je ne ferme pas… car j'ai toute confiance en Pierre.

– Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?

– Elle ne l'aurait pas osé.

– Elle ne l'aurait pas osé!.. Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de son mari qui pouvait l'effrayer, – dit Alfred en souriant malgré lui.

– Je ne puis vous en dire davantage. – reprit Gaston d'un air très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais elle a des raisons pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez elle.

Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent, – dit-il; – alors je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues involontairement, et je ne vois pas…

– Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des notes de moi et d'une autre femme sur cet amour… Eh! mon Dieu, oui! un défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement entraîner, et que je maudis maintenant. Car si elle le veut, et j'avoue que j'ai assez mal agi avec elle pour qu'elle le veuille, elle peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous savez son influence dans le monde… Ah! tenez… tenez, Alfred, avec mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je suis maintenant à sa merci!

– Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des torts… envers elle, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne tarissiez pas sur les qualités de son cœur; vous la souteniez incapable d'une perfidie, d'une noirceur.

– Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des perfidies… jamais je n'ai eu à me plaindre d'elle, et pourtant je lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode… et après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.

– Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille, c'est du triple bouquet d'égoïsme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlèvement de cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux notes, comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été sacrifiée à… ma foi, je ne vous demande pas à qui… peu m'importe… Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc… tout ceci est pour le mieux. Eh! mon Dieu! – s'écria-t-il après un moment de silence et frappé d'une idée subite, – elle s'est peut-être tout bonnement fait conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.

– Mais vous êtes fou, Alfred! Elle aurait brûlé les lettres chez elle et tout eût été dit… Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire un méchant usage.

– Un méchant usage! – dit Alfred en haussant les épaules avec impatience. – Que prouvent ces lettres, après tout?.. que vous avez mal agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée? Eh! qui diable prend jamais le parti d'une femme sacrifiée? Accablez une femme du monde des plus odieux procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait, et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter, comme les petits voleurs envient les assassins!

– Je vous dis que vous ne la connaissez pas, – reprit Gaston.

Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en français: – Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entrés dans cet abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre d'eau.

– Vous avez raison, – reprit Alfred en regardant autour de lui: – mais tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas seulement avoir un verre d'eau supportable.

Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Lebœuf et celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé anglais.

– Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.

Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en criant d'une voix glapissante:

– Boitard! Boitard! un verre d'eau sucrée!

– Quelle affreuse odeur de poêle! – dit Gaston en appuyant son front; – j'ai la tête en feu.

– Il se joint à cela, – reprit Alfred avec dégoût, – je ne sais quelle senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que décidément ça empeste…

– Mais, madame, j'avais demandé un verre d'eau! – dit Gaston avec impatience.

– Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez fort, – répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.

– Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard, – dit Alfred avec beaucoup de sérieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me défie de la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.

Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquinée, et commença à fumer.

Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant comment qualifier cette audacieuse innovation.

Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum! hum! énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses partisans n'eussent vivement protesté contre ces manières de tabagie.

A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui toute saison était canicule.

Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée.

Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance mêlée de dégoût; tout à coup il s'écria:

– Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe. C'est plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.

Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la tête, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la présence réelle d'une araignée.

Au lieu d'être accablé par cette abominable découverte, il haussa les épaules en se tournant à demi du côté de la veuve et des habitués.

Ce mouvement semblait dire: «En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté avec son araignée!»

A quoi la veuve et les habitués répondirent par une autre pantomime signifiant à peu près: «Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard; cela fait pitié!»

Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une main, enfonça à plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot, et commença une pêche d'un nouveau genre.

Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Boitard retira l'araignée, la prit délicatement entre le pouce et l'index, l'écrasa sous son pied, remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit à Alfred, comme s'il lui eût reproché un caprice d'enfant gâté: – Eh bien, monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des araignées dans l'eau, maintenant!

Alfred avait contemplé la manœuvre de Boitard avec une admiration profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.

Il lui mit cent sous dans la main et lui dit: – Ceci est pour vous, Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spécialité, vous êtes, mon cher, magnifiquement malpropre.

Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve et les habitués, d'un air stupide.

Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à lui-même; – Que faire?.. que faire?.. Où est à cette heure ce coffret? – Et il avança machinalement la main vers la carafe.

– Du diable! si vous touchez à cela, Gaston, – dit Alfred.

Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée.

Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'écria avec impatience:

– Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tête brûlante, j'ai la gorge en feu… Venez, Alfred; tâchons de trouver quelque endroit un peu moins répugnant.

Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve.

Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred:

– D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet, entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne devez pas chercher à en dégoûter les autres.

Alfred répondit avec un sérieux imperturbable:

– Croyez, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon influence sur monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres penchants, il ne mange jamais d'araignée.

– Venez, cette femme est folle, – dit Gaston en jetant un louis sur le comptoir.

La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, en s'écriant que, dans son établissement, on ne payait que ce que l'on avait consumé.

– J'ai donné à ce drôle pour son araignée, – dit Alfred à Gaston.

Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.

A peine avaient-ils fermé la porte du café, que M. Godet les suivit nu-tête, malgré le froid.

– Votre chapeau, M. Godet! – s'écria la veuve, qui devina les intentions de son habitué.

– Mon chapeau! – dit M. Godet, – il n'en est pas besoin; je vais à l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des moutons, ces beaux godelureaux.

En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et toucha légèrement la manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.

– Que voulez-vous, monsieur? – dit ce dernier, étonné de la grotesque figure de l'habitué.

– Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le Vampire.

Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mot à son étrange langage.

Gaston finit par dire à Alfred: – Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que ces gens-là sont fous?

– C'est que celui-ci a l'air bien bête pour un fou, – dit Alfred.

M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux:

– Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus âgée. Chapeau noir, manteau puce, cheveux gris, voilà le signalement de la vieille; cheveux blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.

– Ce sont elles! – s'écria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:

– En effet, monsieur, j'aurais intérêt à savoir quelle direction ont prise les personnes dont vous parlez.

– Et surtout à savoir où elles ont porté la petite cassette d'écaille incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur? – reprit M. Godet.

– Comment êtes-vous instruit de cela? – reprit Gaston de plus en plus étonné.

– Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au domestique du Vampire, dit M. Godet.

Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux jeunes gens ne la pouvaient croire.

Mille sentiments contraires, l'inquiétude, la colère, la jalousie, la vengeance, la curiosité, se heurtèrent dans l'esprit de Gaston.

– Monsieur, – s'écria-t-il en pâlissant, – il faut que vous me disiez à l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le Vampire, et quelle est sa demeure.

– Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami, – pensa M. Godet, qui n'était pas disposé à abandonner sitôt ses victimes. Il reprit, en montrant son crâne chauve: – Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au café Lebœuf, nous y causerions sans y geler.

– Soit, monsieur, – dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du café de la veuve.

Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le café de la veuve, suivi des deux jeunes gens.

Il fit un signe aux habitués, afin de modérer leur curiosité, et s'enfonça dans un coin du café.

M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Lebœuf.

Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà révélés, Gaston n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il fut pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture magnifiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses sacriléges stations au cimetière du Père-Lachaise.

A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés de l'existence étrange du colonel.

– Enfin, monsieur, – dit Gaston, – j'ai l'honneur de vous le demander pour la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme. Tous ces détails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois, l'adresse du colonel, son adresse?..

– Suivez-moi, messieurs, – dit Godet en se levant subitement d'un air imposant.

Il ouvrit la porte du café, allongea le doigt, montra à Gaston la petite porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit: – Voilà, monsieur… la demeure du Vampire, en face… la porte à guichet.

Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.

M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une joie diabolique:

– Ça chauffe, messieurs, ça chauffe; maintenant à nos trous, à nos trous.

Les habitués du café Lebœuf se remirent en observation.

Gaston sonnait avec violence.

La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais au guichet.

Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour entrer: prier, menacer même, tout fut inutile; il fallut que Gaston se résignât à passer par le guichet sa carte, sur laquelle il écrivit à la hâte quelques mots au crayon.

S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet entr'ouvrit la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire d'une voix courroucée:

– A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.

Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.




CHAPITRE IV.

LE RENDEZ-VOUS


Le lendemain matin à neuf heures, la voiture de Gaston s'arrêta devant l'hôtel d'Orbesson.

Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique parut.

Gaston et Alfred descendirent.

– M. le colonel Ulrik? – dit Gaston.

Le domestique s'inclina sans répondre, et précéda les deux jeunes gens.

Rien de plus triste, de plus désolé que l'intérieur de cette vaste maison.

Plusieurs grandes dalles provenant sans doute de quelques démolitions étaient couchées çà et là sous l'herbe qui envahissait la cour. On eût dit les pierres sépulcrales d'un cimetière abandonné.

Toutes les fenêtres étaient extérieurement fermées; la porte vitrée du vestibule cria sur ses gonds rouillés, et fit retentir d'un bruit lugubre la voûte sonore du grand escalier.

Le colonel habitait le rez-de-chaussée. Le domestique conduisit les deux jeunes gens dans un immense salon à peine meublé; ses hautes fenêtres sans rideaux et à petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entouré de grandes murailles, triste comme un jardin de cloître.

– Monsieur le colonel va venir à l'instant, – dit le domestique; – et il disparut.

Le jour était sombre, bas; le vent gémissait tristement à travers les portes mal closes. Tout dans cette demeure révélait, non pas la misère, non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-être matériel.

Alfred et Gaston se regardèrent quelques moments en silence.

– Depuis que nous sommes entrés, – dit Alfred en frissonnant de froid, – on dirait que je me sens sur les épaules une chape de plomb glacé. Il n'y a de feu nulle part… C'est un vrai Spartiate que cet homme-là.

– Cet homme! quel est-il? quel est-il? – dit Gaston en se parlant à lui-même.

– Elle seule aurait pu vous éclairer; mais elle est partie cette nuit, je crois?

– Cette nuit, – répondit Gaston.

– Ulrik! – dit Alfred, – Ulrik! ça doit être un nom russe, prussien ou allemand. Je suis allé hier au club de l'Union, espérant y trouver quelques membres du corps diplomatique; en effet, j'y ai vu trois ou quatre secrétaires de légation ou d'ambassade. Mais aucun ne connaît le colonel Ulrik. Il n'y a plus de ressource pour nous éclairer que dans M. l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.

– Après tout, que m'importe? – dit Gaston. Cet homme a mon secret; elle m'a sans doute sacrifié à lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai ou il me tuera.

– N'allez pas si vite, mon ami; peut-être cet imbécile d'hier nous a-t-il mal renseignés. Sans doute, toutes les apparences tendent à faire croire qu'elle-même a apporté ce coffret ici; mais remarquez-le bien, elle n'est pas entrée; c'est madame Blondeau qui l'a remis au domestique; enfin, Gaston, je m'en rapporte à vous; vous avez trop l'habitude du monde et de ces sortes d'affaires pour vous conduire en enfant: ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous mesurer sur les circonstances qui vont suivre.

– Ce qui m'exaspère, s'écria Gaston, – c'est la fausseté de cette femme! Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus légère dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a même prononcé devant moi le nom de cet homme, et c'est à lui qu'elle confie… Tenez, il y a là un odieux mystère que j'ai hâte de pénétrer.

– Tout ce que ce bavard nous a raconté hier de la vie du colonel est assez étrange, – dit Alfred; – il en ressort du moins que c'est un être infiniment bizarre. Cet intérieur délabré n'annonce pas non plus un caractère des plus réjouissants; sans vos tristes préoccupations, je serais ravi de me trouver face à face avec Robin des Bois, avec le Vampire, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid!.. quel froid! Si c'est le diable, il devrait au moins, par égard pour ceux qui viennent le voir, jeter ici comme un reflet de sa rôtissoire infernale.

A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra.

C'était un homme de haute taille, très-simplement vêtu. Il paraissait âgé de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commençassent à grisonner légèrement sur les tempes.

Son teint était très-basané; le pli profond qui séparait ses sourcils noirs, droits et prononcés, lui donnait une physionomie dure, hautaine, quoique ses traits, d'ailleurs très-réguliers, eussent pu dans d'autres temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait à la main la carte de Gaston; il y jeta les yeux, et dit d'une voix ferme, brève, et sans aucun accent étranger, en interrogeant à la fois les deux jeunes gens:

– Monsieur le comte Gaston de Senneville?

– C'est moi, monsieur, – dit Gaston. – Puis, montrant son ami, il ajouta: – M. le marquis de Baudricourt.

Le colonel fit de nouveau un léger mouvement de tête en manière de salut.

Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrière son dos, il attendit que ce dernier lui expliquât le sujet de cette visite.

Malgré son assurance, malgré son habitude du monde, Gaston resta un moment interdit.

Les traits durs et bronzés du colonel étaient impassibles; on eût dit un masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe, pénétrant, qui, à la longue, devenait insupportable.

Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred attendît que Gaston prît la parole, soit que celui-ci attendît que le colonel parlât, tous trois restèrent muets quelques minutes.

Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il croyait avoir à se plaindre.

Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait demander, Gaston fut assailli de mille réflexions qu'il aurait dû faire avant que de se présenter chez le colonel.

L'embarras, le dépit, la colère, lui firent monter la rougeur au front. Alfred, voulant mettre un terme à cette scène embarrassante, dit au colonel:

– Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amène auprès de vous?

– Non, monsieur, – dit Ulrik.

– Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient, – s'écria Gaston, et qui vous a été remis hier par une femme que vous devez connaître… car elle est l'émissaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous être inconnue…

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, – répondit le colonel.

– Monsieur!.. – dit vivement Gaston.

– Monsieur!.. – dit le colonel sans élever davantage la voix.

Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lèvres de dépit.

Alfred reprit avec sang-froid:

– M. de Senneville a le plus grand intérêt, monsieur, à savoir si un coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants, vous a été remis hier dans l'après-midi. Si vous voulez bien, monsieur, lui donner votre parole d'honneur que ce coffret n'a pas été ou n'est pas en votre possession, M. de Senneville se déclarera satisfait.

– Je ne me déclarerai satisfait que si…

– Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit Alfred, – permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.

– L'explication sera fort simple, messieurs, – dit le colonel en faisant quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait vaine: – je n'ai aucune réponse à faire.

– Ainsi, monsieur, – s'écria Gaston, – vous refusez de donner votre parole que…

– Je refuse, monsieur, de répondre aux questions dont je n'admets pas la convenance, – dit le colonel; et il s'avança toujours vers la porte.

Gaston et Alfred restèrent près de la fenêtre.

– Monsieur, – dit Alfred en se contenant à peine, – votre mouvement vers la porte signifierait-il que cette conversation a trop duré?

– Trop… peut-être, monsieur, – dit le colonel en mettant la main sur la serrure, – mais certainement assez… Je n'ai rien à dire ni à écouter.

– Et moi, je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez répondu – s'écria Gaston. – Ce coffret est-il ici, oui ou non?

– Un mot, monsieur, je vous prie, – dit Alfred, qui semblait vouloir épuiser toutes les voies de conciliation. – Vous êtes homme du monde, monsieur, et nous nous sommes adressés à vous en gens du monde, nous nous y sommes résolus après de sûrs renseignements: ces renseignements nous donnent la certitude que le coffret dont il s'agit a été remis, sinon à vous, monsieur, du moins à un de vos gens. Si vous ignorez cette circonstance, veuillez interroger votre domestique.

– Cela est inutile, monsieur.

– Mais alors, – s'écria Gaston en frappant du pied avec violence, – il faut…

– Gaston… un mot encore, – dit Alfred; – et il ajouta:

– Puisque vous nous refusez cet éclaircissement, monsieur, vous restez seul responsable du fait en question. Nous nous adressons une dernière fois à votre honneur, pour obtenir de vous une réponse positive. M. de Senneville serait aux regrets de sortir des bornes de la modération, et vous êtes, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec politesse une demande faite avec politesse.

– J'ai déjà eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je n'avais aucune réponse à faire à ce sujet, – répéta le colonel, toujours calme et froid.

Alfred et Gaston se regardèrent avec indignation.

– Il est évident, monsieur, – dit Alfred, que nous ne pouvons vous forcer à parler et à vous expliquer; mais…

– Il est inutile de prolonger davantage cet entretien, monsieur, – dit fermement Gaston; – refuser de répondre, c'est avouer que vous possédez ce coffret; j'ai des raisons de regarder cette possession comme un outrage pour moi, je vous en demande donc satisfaction.

– Soit, monsieur, – dit le colonel en ouvrant la porte du salon.

– Monsieur voudra bien venir dans la journée s'entendre avec vos témoins, – dit Gaston en montrant Alfred.

– C'est inutile, monsieur; nous pouvons à l'instant choisir l'heure, le lieu, les armes, – dit le colonel.

– Eh bien! monsieur… l'heure… demain matin, dix heures, – dit Gaston.

– A dix heures, – dit le colonel.

– Au bois de Vincennes, près la faisanderie.

– Au bois de Vincennes, – dit le colonel.

– Quant aux armes, – dit Gaston, – choisissez, monsieur.

– Cela m'est indifférent, monsieur.

– L'épée donc, monsieur.

– L'épée donc! – dit le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre émotion.

Le vieux domestique reconduisit les deux jeunes gens, et l'hôtel d'Orbesson redevint silencieux et solitaire.

Les habitués du café Lebœuf, aux aguets depuis le matin, avaient vu entrer les deux jeunes gens.

Lorsque ceux-ci sortirent pour remonter dans leur voiture, M. Godet, poussé par son invincible curiosité, ouvrit la porte du café, s'avança tête nue vers Gaston, et lui dit d'un air mystérieux et familier:

– Eh bien, jeune homme! où en sommes-nous? Vous qui avez pénétré dans le capharnaüm du Vampire, vous pouvez nous dire comment est l'intérieur de son antre. Vous a-t-il rendu le coffret de la jolie dame? Vous l'avez, j'espère, joliment tancé, joliment rabroué?

Alfred et Gaston montèrent en voiture sans répondre un mot aux questions de M. Godet.

Le valet de pied referma la portière, dit au cocher: A l'hôtel… et l'habitué resta désappointé.

– Impertinent! joli cœur! – dit Godet. – Tu étais bien plus poli hier, lorsqu'il s'agissait de me soutirer mon secret! C'est égal, ils étaient pâles… ils avaient l'air vexé; c'est toujours cela.

En rentrant dans le café, M. Godet fut assailli d'interrogations.

Il prit un air important, et répondit: – Ces messieurs n'ont eu que le temps de me donner quelques détails et de me remercier de mon obligeance. C'est demain matin que tout s'éclaircira.

Cette défaite, qui se trouva par hasard être la vérité, fut parfaitement accueillie par les habitués; ils attendirent le lendemain avec impatience.

Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du café Lebœuf.

A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ une heure après en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.

– Tiens, – s'écria M. Godet, déjà placé à son poste d'observateur, – il est allé chercher la garde! C'est peut-être pour défendre son maître contre les deux jeunes gens. Il paraît que le Vampire n'est pas crâne.

– Si c'était la garde, – fit observer quelqu'un, les soldats auraient leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.

– C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour prêter main forte au Vampire?

La discussion en était là lorsque la porte de l'hôtel d'Orbesson s'ouvrit: le colonel en sortit enveloppé d'un grand manteau; il monta dans le fiacre avec les deux soldats.

La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitôt dans l'intérieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la voiture… puis il se retira et referma brusquement la porte…

Ces mouvements n'échappèrent pas aux espies du café Lebœuf; ils ne comprenaient rien à la conduite du colonel: où pouvait-il aller en compagnie de ces deux soldats?

La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'épée sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.

– Comment, une épée? mais attendez donc, attendez donc… – dit M. Godet en se frottant joyeusement les mains, – mais vous pourriez avoir raison; il s'agit peut-être d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier… Mais ça devient très-amusant… Nous en aurons pour notre argent! bravo!

– S'il y avait un duel, – s'écria la rancunière veuve, – je donnerais bien quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses embarras pour une malheureuse araignée, attrapât un bon coup de… n'importe quoi.

– N'ayant pas autrement à me louer de la politesse et de la reconnaissance de ces godelureaux, je me joins à vous pour leur souhaiter quelque chose de très-désagréable, ma chère madame Lebœuf. Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des témoins.

– Eh… ces soldats?..

– Allons donc, ma chère madame Lebœuf, le Vampire est colonel, il n'irait pas prendre pour témoins deux simples voltigeurs. Ce serait contre toutes les règles de la discipline. Ah çà! que diable vient encore faire ce domestique sur le seuil de la porte? – ajouta M. Godet en regardant à travers les carreaux. – Depuis que son maître est parti, voilà trois fois qu'il vient se planter là, droit comme un therme. Ceci n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet… Si j'allais l'interroger?

– Le moment serait mal choisi, monsieur Godet, – dit la veuve; – ne vous exposez pas aux brutalités de ce vieux misérable…

– Silence!.. silence!.. j'entends le roulement d'une voiture, – dit M. Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.

En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.

Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur serra la main et les congédia.

Madame Lebœuf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du vieux domestique lorsqu'il referma sur son maître la petite porte de l'hôtel.

Malheureusement pour les habitués du café Lebœuf, à ces deux journées si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie désespérante.

Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout.

L'épreuve de la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le Vampire continuait ses promenades nocturnes.

Quoique M. Godet ne se sentît plus le goût de les partager, il ne douta pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du Père-Lachaise.

Le seul fait qui réveilla passagèrement la curiosité des habitués fut l'apparition de la femme âgée qui avait apporté le coffret.

Deux mois environ après le duel du colonel, cette femme revint à l'hôtel d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du colonel.

Depuis, elle ne reparut plus.

Nous raconterons donc cette dernière visite de madame Blondeau au colonel Ulrik.




CHAPITRE V.

LE COLONEL ULRIK


Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où, deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.

La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait perdu son expression rébarbative.

– Comment se porte M. le marquis?.. non, M. le colonel, veux-je dire, puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.

– Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un enfant… Lui pleurer!.. lui… on m'eût dit cela, il y a un au, voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!.. et puis presque toutes les nuits… et Stok soupira.

– Toujours au cimetière? juste ciel!

– Toujours, madame Blondeau… c'est à fendre l'âme…

– Et le reste du temps, monsieur Stok?

– Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois cela.

– Quoi donc, monsieur Stok?

– Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.

– Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!

– Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait pas à manger… Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans, chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages, c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une fièvre ardente l'eût dévoré… Malgré cela… il n'est pas changé; cela se conçoit, il est d'une constitution si énergique… Dans nos campagnes contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se plaignant jamais. S'il était blessé… quand je m'approchais de lui, il souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes, je me sentais tout rassuré. Hélas!.. depuis un an… ce sourire-là n'a plus jamais reparu sur ses lèvres… Il ne voit personne… ne va chez personne… Une seule fois, il est sorti pour ce duel…

– Ah! ce duel, ce duel… monsieur Stok, quand je pense que ce malheureux coffret l'a causé!

– Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais, je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la caserne, mon pauvre vieux cœur a bondi de joie… Ce jeune homme en a été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché… Le soir du duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix basse: – «Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce… J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la voix m'a dit de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»

– Quelle voix, monsieur Stok?

– Je ne sais, madame Blondeau… Quelquefois il interrompt brusquement sa promenade, s'arrête… paraît écouter, met les deux mains sur son front et recommence à marcher.

– Pauvre colonel!

– Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon maître, – dit Stok. – Et madame la vicomtesse?

– Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.

– Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de changements, que de malheurs!

– Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse, monsieur Stok! Je n'ose faire le même vœu pour votre maître, quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.

– Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là, – dit tristement Stok en secouant la tête.

– Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner près de madame.

– Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins ne seront rien pour vous, – dit Stok d'un ton presque suppliant. – Et si vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil? Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin bien tard…

– Quelle vie! – dit madame Blondeau en soupirant.

– Je ne me plaindrais pas, – reprit Stok, – si je n'avais qu'à songer à mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée. Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.

– Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure lorsque j'ai frappé à la porte, – dit madame Blondeau.

– Eux-mêmes… Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux… Rien n'y fait…

En ce moment, une sonnette tinta.

– Monsieur me sonne… Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau… Je vais prévenir mon maître de votre arrivée.

Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du colonel… Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans l'appartement.

L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.

– Comment se porte Mathilde?– dit-il avec un accent rempli de douceur et de bonté.

– Hélas! monsieur… Madame est toujours bien accablée.

Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent de larmes.

– Pardonnez-moi, monsieur, – dit-elle; – c'est que je ne puis entendre prononcer ce nom sans me sentir tout émue.

– Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une mère…

– Ah! monsieur… je ne mérite pas… je ne suis qu'une domestique.

– Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi… Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes… Mais que voulez-vous?

– Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous lirez cela… quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait…

– Bien… bien, – dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.

– Et le coffret? – demanda-t-il à madame Blondeau.

– Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.

Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa rêverie.

Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci, n'osant dire un mot, se retira bientôt....

La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.



    «Château de Maran, 13 avril 1838.

«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le courage d'ouvrir cette lettre.

«J'ai connu… j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je connais votre cœur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas que votre désespoir est à tout jamais incurable?

«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de cœur plus dévoué que le mien… Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous… Vous le savez… si j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre, ne parlons pas de moi… mais de vous, de vous… noble et grand cœur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.

«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres augmentent!

«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous… vous lui surviviez!

«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir… Il est de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère encore.

«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener une vie froide et muette comme sa tombe.

«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le cœur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.

«Il y a trois ans, Emma vous disait: «Si vous me perdiez, que deviendriez-vous?» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous vinrent aux yeux: – «J'irais où vous seriez, je vivrais dans l'isolement… je ne me consolerais jamais… Peut-être n'aurais-je pas le courage de revoir Mathilde… notre amie… notre sœur…»

«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que tristes ou exagérées… dites par vous elles avaient un caractère de vérité désolante.

«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.

«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.

«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec elle.

«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit… Hélas! non… ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.

«Peut-être… d'ici à bien longtemps… ne lirez-vous pas cela… Peut-être ne le lirez-vous jamais… Alors… mon ami… vous recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret que vous avez reçu… il y a deux mois… Je désire que tout soit anéanti.

«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous ai envoyé ce coffret.

«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal… J'ai tout appris… Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.

«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité votre vie… celle d'une personne que je ne puis plus accuser… ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.

«Maintenant, un mot de moi, mon ami.

«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse. Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a été lourde et pénible… Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du passé me causait un étourdissement douloureux.

«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous, que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.

«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre: – On calme, on use des chagrins en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette confession me rendra-t-elle le repos.

«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli… à pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici toujours contenues…

«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.

«En jetant un coup d'œil désabusé sur les temps qui n'étaient plus, en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie un regard juste, sévère comme celui d'un juge.

«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre sœur, que je m'adressais; c'était à vous.

«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce temps si heureux: Racontez-nous donc quelques pages de votre cœur. Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à tour.

«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous m'estimerez peut-être davantage.

«Maintenant mon but est rempli: mon cœur est vide, mais tranquille. Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je goûte… Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces confidences ont calmé de bien vives douleurs.

«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon cœur, comme ils l'ont été dans ce monde.



    «Mathilde.»


FIN DE L'INTRODUCTION




MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME





CHAPITRE PREMIER.

MADEMOISELLE DE MARAN


Orpheline, j'ai passé mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran, sœur de mon père.

J'ai été élevée par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma naissance était au service de ma mère depuis fort longtemps.

Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite, infiniment spirituelle, et moqueuse à l'excès.

Malgré sa difformité, malgré sa laideur, malgré l'extrême petitesse de sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou plutôt plus altière que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans doute la respectueuse déférence que commandent toujours la noblesse des traits, le grand air ou l'affable dignité des manières; mais à son aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi.

Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père; vers le milieu de la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir partagé ses chagrins et ses dangers.

Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des méchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chérissent une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent; ils vous aiment, mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous témoignent de leur attachement.

Tel fut l'amour de ma tante pour mon père.

Elle le dominait d'ailleurs complétement par la hauteur et par la fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de l'empire, vers 1812, elle avait engagé mon père à aller habiter près d'Hartwell et faire assidûment sa cour à Louis XVIII.

Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de son esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate, qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.

Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique, qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait elle-même au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle savait toujours surprendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point vulnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amère qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épargnât pas.

Elle affectait ordinairement une certaine familiarité de langage qui approchait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé une partie de sa jeunesse à Ponchartrain, chez la vieille madame de Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait contracté là cette habitude de se servir d'expressions communes, habitude très à la mode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez quelques personnes à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.

L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait très-choquant. Je n'ai voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de mademoiselle de Maran.

Louis XVIII, qui aimait la cruauté dans l'épigramme et la crudité dans la plaisanterie, se plaisait assez à l'entretien de ma tante et disait: «On est avec elle plus à son aise qu'avec un homme et moins gêné qu'avec une femme.»

En 1812, le marquis de Maran, mon père, avait environ quarante ans. Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa sœur, qui craignait de perdre l'empire qu'elle possédait sur lui, avait rompu ses différents projets de mariage, soit par des calomnies adroitement répandues sur les jeunes filles qu'on proposait à M. de Maran, soit en lui prêtant à lui-même un caractère à la fois si violent et si dissimulé, que bien des pères ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil gendre.

M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant, d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à ce point, qu'il annonça en même temps à sa sœur et son amour et sa résolution de se marier.

Fille d'un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleusement belle.

Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et abhorrait la beauté. Elle mit tout en œuvre, prières, menaces, larmes, railleries, perfidies, pour détourner mon père de sa détermination. Il fut inflexible; il épousa ma mère.

On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la première fois de sa vie, mon père secouait le joug de son impérieuse sœur. En femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon père, elle fut d'abord froidement polie pour sa belle sœur; peu à peu elle sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme elle n'avait pas cessé d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientôt son premier empire.

L'âge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran, imposaient beaucoup à ma mère, femme d'une bonté d'ange et d'une douceur que sa timidité pouvait seule égaler.

Mon père la traitait en enfant gâtée, et réservait toutes les questions sérieuses pour mademoiselle de Maran.

Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientôt expier à ma mère par des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contractée.

Mon père, le meilleur des hommes, était malheureusement d'un caractère faible, quoique rempli de droiture, de générosité. Il aimait sa femme, sans doute, mais il ressentait pour sa sœur autant d'attachement que de vénération, et il la considérait comme le guide le plus sûr, le plus précieux qu'il pût avoir.

Après la première année du mariage de mon père, l'influence de mademoiselle de Maran, un moment balancée, redevint plus absolue que jamais. Ma mère commença de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait jamais eu la confiance de mon père.

Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante. Deux ou trois fois, ma mère essaya d'être maîtresse chez elle, et se plaignit à son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il s'ensuivit des scènes cruelles.

Mon père déclara nettement à ma mère qu'il n'entendait jamais sacrifier l'affection fraternelle à un sentiment très-vif sans doute, mais qui ne datait que d'un an ou deux, tandis que le premier avait commencé et devait finir avec sa vie.

De ce jour, profondément blessée, trop fière pour se plaindre, trop timide pour oser lutter avec sa belle-sœur, ma mère se résigna et fut complétement sacrifiée à mademoiselle de Maran.

Les événements qui suivirent les désastres de 1813, en mettant mon père à même de satisfaire ses vues ambitieuses, augmentèrent encore l'influence de mademoiselle de Maran. Grâce aux relations qu'il avait dès longtemps nouées avec Louis XVIII, d'après le conseil de sa sœur, M. de Maran fut chargé de plusieurs missions très-délicates auprès des cours de Vienne et de Berlin.

Il tint sa sœur au courant de ses négociations. Elle était véritablement capable de prendre part aux affaires politiques les plus importantes. Ses avis furent très-utiles à mon père, et les missions qui lui avaient été confiées eurent les plus heureux résultats. En 1814, il fut largement et glorieusement récompensé de ses services par une très-haute position dans les conseils de Louis XVIII, qu'il suivit plus tard à Gand, et avec lequel il revint en France.

J'étais née en 1813, pendant le voyage de mon père en Allemagne. Cet événement, qui aurait peut-être pu redonner à ma mère quelque empire sur son mari, s'il eût été près d'elle, n'apporta qu'un bien léger changement dans leurs relations déjà si refroidies.

Plus la fortune de mon père s'élevait, plus la domination de mademoiselle de Maran grandissait, plus le sort de ma mère devenait pénible.

Le salon de mon père était devenu un salon politique dont mademoiselle de Maran faisait seule les honneurs.

Ma mère, jeune femme de dix-huit ans, avait une antipathie profonde pour les affaires d'État, qui ne l'intéressaient pas. Elle préférait la musique et la poésie à l'aridité des discussions diplomatiques, auxquelles elle ne voulait ni ne pouvait prendre part.

Mademoiselle de Maran, au contraire, semblait là dans son centre. En rencontrant plus tard dans le monde d'autres femmes politiques, je me suis convaincue qu'elles se ressemblent toutes. C'est une race bâtarde qui a les passions ambitieuses, égoïstes des hommes, et qui ne possède aucune des qualités, des grâces de la femme; stérilité d'esprit, sécheresse et impuissance de cœur, dureté de caractère, prétentions au savoir ridiculement exagérées, voilà ce qui les distingue. En un mot, les femmes politiques tiennent du maître d'école et de la marâtre, et quoique mariées, elles ressemblent toujours à de vieilles filles…


…

Peu à peu, ma mère prétexta de sa santé pour se retirer du monde, où se plaisait tant sa belle-sœur. Elle concentra sur moi toute sa tendresse; elle m'aima comme le seul refuge de ses chagrins, comme son unique consolation, comme son unique espérance.

Son cœur était si généreux, si bon, que jamais elle ne se permit une plainte, un reproche envers mademoiselle de Maran.

Mon père fut élevé à la pairie.

Un dernier, un mortel chagrin était réservé à ma mère; elle s'aperçut que la tendresse de mon père pour moi s'affaiblissait de plus en plus; il m'accordait quelques caresses rares et distraites, en disant avec regret, dans son orgueil de patricien héréditaire: «Quel dommage que ce ne soit pas un garçon!»

Bientôt, à la froideur que mon père me témoignait succéda une complète indifférence.

Ma mère ne put supporter ce nouveau coup; elle languit quelques mois encore, et mourut.

J'ai bien souvent et bien amèrement pleuré, en entendant ma gouvernante me raconter les derniers moments de la meilleure des mères, les terreurs que lui inspirait mon avenir, ses craintes, hélas! trop justifiées, de me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran.

Ma mère connaissait la faiblesse de mon père. Elle fit jurer à ma gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fit aussi promettre à mon père de la conserver près de moi. – «Hélas! je ne le prévois que trop, ma pauvre Mathilde n'aura que vous au monde, – dit ma mère à Blondeau. – Ne l'abandonnez pas.»

Ses dernières paroles à mon père furent sévères, touchantes, solennelles. «Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis jamais plainte, je pardonne tout; mais vous répondrez à Dieu du sort de mon enfant…»

Un an environ après la mort de ma mère, mon père, ayant accompagné monsieur le dauphin à la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de cet accident furent mortelles. Je le perdis.

A l'âge de quatre ans je restai orpheline, confiée aux soins de ma tante, ma plus proche parente.

Il faut être juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frère autant qu'elle pouvait aimer. Sa conduite envers ma mère lui avait été dictée par une jalousie d'affection poussée jusqu'à la haine.

Mademoiselle de Maran regretta profondément mon père, ses larmes furent amères, son désespoir concentré, mais violent. Son caractère devint encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa méchanceté plus impitoyable.

Je ressemblais trait pour trait à ma mère. Oubliant que j'étais l'enfant de son frère bien-aimé, ma tante ne voyait en moi que la fille d'une femme qu'elle avait abhorrée; je devais aussi hériter de son aversion pour ma mère.


…

Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits fortement caractérisés, paraissaient encore plus durs à cause d'un tour de faux cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati comme celui d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris très-épais, les yeux bruns, petits et perçants.

Elle portait en toute saison une robe de soie carmélite et un chapeau de même couleur et de même étoffe, dont elle se coiffait toujours, même le matin dans son lit, où elle avait coutume de déjeuner, d'écrire ou de lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélite, ainsi qu'on en portait avant la révolution.

Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.

Pour me décider à me rendre auprès de mademoiselle de Maran, il fallait toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je continuais à montrer cette frayeur, elle serait forcée de me quitter. A cette menace, je surmontais mes craintes, j'étouffais mes pleurs, je serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions pour ces redoutables entrevues.

Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le maître d'hôtel de ma tante, appelé Servien.

Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé Félix, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié du visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche énorme, de grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre véritable.

Enfin, la porte de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Blondeau, et je m'approchais en tremblant du lit de ma tante.

Ma terreur n'était pas sans cause, car Félix, petit chien-loup blanc, à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me montrait en grondant deux rangées de dents aiguës.

Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande, ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant un coup d'œil irrité: – Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec vous.

Mademoiselle de Maran était fort instruite, et se tenait très au courant des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, lisant ses journaux ou quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait toujours avec une réprimande ou un sarcasme.

Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé une impression si profonde, qu'elles me sont encore présentes dans leurs moindres détails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont j'étais dominée pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une puissante influence.

Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.

Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se détachant sur un encadrement de velours noir.

Cette pieta n'était qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma tante aller à la messe.

Presque tous les carreaux des fenêtres étaient couverts de fragments de vitraux coloriés. Il y avait surtout une Décollation de saint Jean-Baptiste qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rêves enfantins.

Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de verre le père et l'arrière-grand-père de Félix supérieurement empaillés.

L'air méchant et prêts à mordre, ces espèces de fantômes immobiles, avec leurs yeux d'émail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi que leur rejeton.

Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui me montraient toujours leurs dents.

Plusieurs vieux portraits se détachaient sur la boiserie grise: l'un représentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche qui ceignait son front et ses joues.

Les autres portraits me frappaient moins. C'étaient plusieurs de nos parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux siècles passés.

Enfin la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours en mouvement au moyen d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges d'une manière effrayante.

Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces mystérieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante.

Mais, hélas! ce n'était que le prélude de bien d'autres tourments. Il s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.

Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance que m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des marques d'affection qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.

J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque matin.

Une scène entre autres m'a laissé un souvenir ineffaçable. Elle fera juger du caractère de ma tante.

Un jour on m'amena auprès d'elle.

Était-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus méchante… Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tête, que les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.

Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'écriant avec aigreur:

– Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il faut lui couper ces cheveux-là, tout en rond, comme ceux d'un garçon.

Madame Blondeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les mains et s'écria:

– Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.

– Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus.. Finissons… des ciseaux.

– Ah! mademoiselle! – s'écria Blondeau les larmes aux yeux, – je vous en supplie, ne faites pas cela… Que mademoiselle me permette de lui dire… ce serait presque une impiété… un sacrilége.

– Qu'est-ce que c'est?.. qu'est-ce que c'est? – demanda ma tante de sa voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle.

– Oui, mademoiselle, – répondit ma gouvernante d'une voix émue, – madame la marquise… m'a recommandé de ne jamais couper les cheveux de sa fille. On ne les lui avait jamais coupés à elle-même… Pauvre madame… Elle les avait si beaux!.. C'est pour cela qu'elle m'a fait cette recommandation avant… avant de mourir… – dit l'excellente femme, et elle se mit à fondre en larmes.

– Vous êtes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma belle-sœur n'a jamais dit une telle sottise… Des ciseaux, et finissons.

Ma tante dit ces mots: Ma belle-sœur, avec un accent d'ironie si amère, que plus tard j'avais toujours le cœur serré quand je lui entendais prononcer ces paroles.

Mademoiselle de Maran semblait tellement irritée, qu'il se serait agi de ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée.

D'une main elle me tirait à elle, en me serrant le bras dans ses longs doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne, afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules.

La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.

– Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux, – au nom du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur à Mathilde! C'est désobéir aux volontés de sa mère mourante, mademoiselle!

– Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes?

– Mais, mon Dieu!.. mon Dieu!.. Mademoiselle!

Sans lui répondre, ma tante sonna.

Servien parut.

– Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.

– Oui, mademoiselle, – dit Servien.

Il sortit.

– Mademoiselle, – s'écria ma gouvernante avec énergie, – je ne suis qu'une pauvre domestique, vous êtes la maîtresse ici, mais je me ferais tuer plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.

Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arracher des mains de ma tante.

Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à la joue.

– Ah! la méchante bête! – s'écria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.

Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante s'enfoncer dans mon épaule nue.

– Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse! – dit-elle à Blondeau. Puis, voyant Servien entrer:

– Mettez cette insolente à la porte, – ajouta-t-elle, – et venez tenir cette petite, que je lui coupe les cheveux.

– Mademoiselle, pardon! pardon!.. j'ai eu tort, je me suis oubliée; mais ayez pitié de Mathilde!.. Grâce pour ses beaux cheveux, grâce! Et puis enfin, mademoiselle, la main de sa mère mourante les a touchés… c'est sacré cela!

– Un mot de plus, et je vous chasse… entendez-vous? – lui dit ma tante.

Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me quitter; elle se résigna au sacrifice.

Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile; mais pour moi elle était horrible.

Servien, avec sa figure moitié lie de vin, tenait ses grands ciseaux ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer… Je poussai des cris perçants.

– Prenez-la donc dans vos bras! – dit ma tante à cet homme, – et tenez-la bien; en se débattant elle se ferait blesser.

Hélas! je ne songeais plus à me débattre, j'avais presque perdu tout sentiment.

Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses grosses mains.

Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou; j'entendis le grincement des ciseaux… et je sentis mes cheveux tomber tout autour de moi.

L'exécution finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces:

– Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de chœur… Allons… allons… Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne les balayer, ces beaux cheveux!

Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les garder.

Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.

Au moment où je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir auprès d'elle, me regarda un moment encore, et s'écria en éclatant de rire de nouveau:

– Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!

Une fois rentrée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau, celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.

J'avais ressenti une telle frayeur à la vue des grands ciseaux de Servien, que le dénoûment de cette scène me parut presque heureux. Je ne partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma chevelure; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans le jardin sans être obligée d'écarter à chaque instant mes cheveux de mon front.

J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante:

– Que cette petite est laide ainsi!

Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à rire aux éclats.

Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion profonde pour tout ce qui était beau; et sans vanité, mon ami, ou plutôt selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, étant enfant j'étais charmante. Puis, ma tante avait toujours détesté ma mère. Plus tard, hélas! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.




CHAPITRE II.

LE PROTECTEUR


J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures qu'elle ne se plût à m'infliger.

Ainsi l'on m'avait toujours servi à dîner chez ma gouvernante, ma tante voulut me faire dîner à table à côté d'elle; sa tabatière me causait un horrible dégoût; elle la mettait ouverte auprès de mon assiette; si quelques mets me répugnaient, on m'en servait tous les jours; si je ne pouvais surmonter mon dégoût, pour me punir, mademoiselle de Maran faisait placer mon assiette dans la niche de Félix, et, malgré mon effroi, j'étais condamnée à aller chercher cette nourriture à genoux et à la manger à genoux.

Ma tante avait remarqué que la présence de ma bonne Blondeau me donnait le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui défendit de rester auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut chargé de ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur.

Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'est comment ma tante, malgré ses occupations, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait mettre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.

Rien n'était donné au hasard. Sa conduite envers moi était réfléchie, étudiée.

Peu à peu je m'endurcis à la douleur. La souffrance éveilla en moi le besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante riait ou semblait satisfaite.

Après des efforts inouïs pour me contraindre et pour cacher mes larmes, j'y réussis. J'éprouvai une grande joie en voyant l'étonnement, le dépit de ma tante.

Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation.

Je frémis quelquefois encore en songeant à cette lutte ouverte entre une enfant abandonnée et une femme telle que mademoiselle de Maran, lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la méchanceté de ma tante ne pouvait dépasser certaines limites.

Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante était-elle en butte à mille petites vexations de chaque jour. Il a véritablement fallu à cette excellente femme un dévouement plus qu'héroïque pour surmonter tant de dégoûts. Deux fois ma tante voulut m'en séparer; mais je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer à toute nouvelle tentative à ce sujet.

Je ne sais si c'était de la part de ma tante résolution arrêtée ou insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.

Ma gouvernante m'avait appris à lire et à écrire; elle me faisait dire mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'attachement presque maternel de cette bonne créature, l'éducation qu'une personne de sa classe aurait donnée à sa fille.

Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les caractères de ceux qui les entourent.

Leur pénétration confond; quand ils se voient aimés, ils savent avec une incroyable habileté assurer leur empire.

Autant j'étais craintive et taciturne avec mademoiselle de Maran, autant j'étais gaie, turbulente, despotique avec ma gouvernante.

Jamais elle ne résistait à mes volontés les plus extravagantes, à moins que ma santé ne fût en question. Elle m'idolâtrait, m'accablait de louanges sur ma beauté, sur mon esprit, sur ma gentillesse.

Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les duretés de ma tante, et les flatteries aveugles de Blondeau.

Mon caractère devait participer de ces influences diverses.

J'étais tour à tour orgueilleuse ou humble à l'excès, rayonnante de bonheur ou navrée d'amertume, je ressentais enfin la haine et l'amour à un point inconcevable pour mon âge. J'étais presque heureuse des cruautés de ma tante, parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver, de la dépiter par mon sang-froid.

Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'étais laide et sotte.

Je retenais mes larmes, je courais auprès de ma gouvernante, et j'éclatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me faisait les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par croire.

De là sans doute mes ressentiments toujours extrêmes, de là mon impuissance à accepter plus tard ces mezzo termine, si fréquents dans la vie.

L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagérations, au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure, ni tout à fait supérieure aux autres, j'ai vécu dans de continuelles alternatives de confiance insolente ou de défiance accablante.

Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une humilité ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empêchaient d'être glorieuse jusqu'au dédain.

Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis tremblaient, auxquelles j'ai toujours complétement imposé, tandis que des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire absolu.

Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.


…

Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon éducation fut tout à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont restés très-présents à mon souvenir.

On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je voyais fort rarement.

Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.

C'était un grand vieillard blême, à figure de fouine, à perruque blonde très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de soie puce tout usée: il était conseiller à la cour de cassation, et d'une sordide avarice.

Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me demandait si j'étais bien sage.

Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire, stupide et paresseuse.

Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en me disant:

– Mademoiselle Mathilde, mais c'est très-mal!.. très-mal!.. Si cela continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.

Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.

J'étais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur, lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que je ne connaissais pas.

Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une expression de surprise et de bonheur:

– Mon Dieu!.. c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!..

Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras, me regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosité; puis, après m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre, et dit en essuyant une larme: Comme elle lui ressemble!.. comme elle lui ressemble!!

Et il tomba dans une sorte de rêverie.

La figure de cet étranger me semblait si bienveillante, malgré la sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me rapprochai de lui sans crainte.

C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il voyageait, et arrivait seulement en France.

M. le comte de Mortagne passait pour un homme, très-étrange. Il avait servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux mondes. On le disait doué d'une instruction prodigieuse, d'un caractère de fer, d'un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque brutale, lui avait concilié peu d'amis.

Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.

Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il, se trouvait quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.

Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en arrivant à Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.

Étais-je heureuse?

Recevais-je l'éducation que je devais recevoir?

Quels étaient mes maîtres?

A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si intelligente! je devais avoir bien profité de l'instruction qu'on m'avait donnée!

Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en pleurant la vérité… Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la fille de madame la marquise de Maran.

A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne augmentait.

C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence. Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.

La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde le paysan du Danube.

Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque, et il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.

Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une apparence de bonhomie naïve; mais ordinairement son langage était âpre, rude et presque brutal.

Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hâlée par le soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant:

– Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine… Je vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!

– Mais, monsieur le comte, prenez garde… dit ma gouvernante en le suivant d'un air effrayé.

– Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu! J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle de Maran. – Et il m'embrassa deux fois en me disant: – Pauvre petite, ton sort va changer.

Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.

Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je lui dis tout bas:

– Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord jusqu'au sang.

– S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre, – dit M. de Mortagne en m'embrassant encore.

M. de Mortagne me parut un héros; je ressentis pour la première fois l'ardeur de la vengeance.

Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait la chambre à coucher de sa maîtresse.

M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître d'hôtel se leva et dit:

– Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.

M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez ma tante.

Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon son habitude, elle lisait ses journaux.

L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix, alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de mon protecteur.

– Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien, – lui dis-je tout bas.

– Voilà pour lui! – et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler sous le lit.

Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:

– Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!.. Qu'est-ce que cela veut dire? Entrer chez moi comme d'assaut!.. écraser mon chien!.. Vous croyez-vous encore dans votre caserne?..

M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène.

Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant toujours sur ses genoux; il lui répondit:

– Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre…

– Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?.. – répondit ma tante d'un air hautain. – Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?

– Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope, il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences, entendez-vous bien, madame? – reprit M. de Mortagne, qui avait toujours rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.

Ma tante pâlit de rage et s'écria: – Monsieur, prenez garde, quand je hais, je hais bien… et quand je hais, je le prouve…

– Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, mais je n'ai besoin de personne… je ne crains personne… Je vous dirai donc la vérité… Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à bien d'autres qui n'en sont pas morts… malheureusement! En un mot, cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille de votre frère?

Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa haine contre ma mère.

Elle s'écria:

– Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur, allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde pas.

– Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit prétendre…

Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.

– Venez ici, petite, et répondez, – dit ma tante en me faisant signe d'approcher.

Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant d'un air suppliant.

– Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos tendresses! – dit M. de Mortagne. – Ce n'est pas cette enfant qui doit répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher pour en prendre soin.

– Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye! – s'écria ma tante avec indignation.

– Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas 100 louis par an pour elle… Que faites-vous du reste? Si vous l'avez empoché, il faudra bien en rendre compte… Du reste, soyez tranquille… j'y veillerai… Parce que vous êtes très-méchante, ce n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!

– Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que signifie cette impertinente inquisition-là – s'écria mademoiselle de Maran en s'agitant sur son lit.

– Je vous dis que je suis son parent, son conseil; m'entendez-vous? – répondit M. de Mortagne d'une voix tonnante, – et, comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous… je me la ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux… ce qui ne sera guère agréable pour moi… car vous êtes un monstre.

– Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalités… Traiter ainsi une malheureuse femme! – dit ma tante d'une voix dolente.

– Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques, par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pitié qu'on doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités… Allons donc! vous n'êtes plus une femme.

– Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-être?.. Mais, c'est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici! allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens… Sans cela…

– Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que des témoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai) à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer dans une pension ou dans un couvent.

– Et pour compléter cette belle œuvre-la, – reprit mademoiselle de Maran d'un air ironique, – on vous chargera sans doute, monsieur, de désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de Jacobines, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce pas? En souvenir des frères et amis de 93 dont vous aimez tant l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle Scipionne ou mamzelle Égalité; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés… et de nos jours, en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire prévaloir leur avis contre celui… de personnes bien pensantes.

Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de Mortagne en comprit la portée.

– Ah! nous y voilà, – s'écria-t-il, – j'étais bien étonné aussi que vous ne m'eussiez pas encore traité de Jacobin ou de bonapartiste, ce qui, pourtant, ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez perfide pour me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ils feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage criminel de leur majorité.

En m'embrassant avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta tristement:

– Pauvre enfant!.. Pauvre France!

– Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est à la fois superbe et touchant! s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent. – Ah! mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement… pauvre enfant! pauvre France!. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empêchait pas du tout de vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre colère, monsieur, que si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la façon de ses pauvres frères et amis. Car, en vérité, malgré votre naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de ces messieurs de la Loire.

M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir brutalement répondu:

– C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait pas mettre hors la loi… ce qui est moralement et physiquement hors de la nature.

– Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez! monsieur! – s'écria mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me laisser avec ma tante.

Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et inaperçue pendant cette scène.

Nous sortîmes tous trois: mademoiselle de Maran était dans une colère difficile à peindre.




CHAPITRE III.

LE CONSEIL DE FAMILLE


Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de monsieur de Mortagne et de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.

Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'idée d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je désirais au monde, c'était de quitter la maison de ma tante.

Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de mademoiselle de Maran. Je faisais les vœux les plus vifs pour que M. de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de notre famille s'étaient réunis.

Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.

Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et l'entouraient d'une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit puissant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui témoignaient une extrême bienveillance.

M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'État, qui – disait ma tante avec beaucoup de raison d'ailleurs – «avait élevé le silence jusqu'à l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'à la divination,» causait quelquefois une heure, tête-à-tête, avec mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les sommités sont presque obligées de compter.

Les enfants sont surtout frappés des apparences; ils ne peuvent se rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment mademoiselle de Maran, malgré son apparence chétive, presque grotesque, exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément sous sa dépendance.

Lorsque ma tante était assise, sa tête, presque de niveau avec son épaule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle partageait avec Félix.

Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs, témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection, mais par orgueil.

On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon cœur battait avec force. De lui allait dépendre mon avenir.

Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et sourire, quoique son originalité fût connue.

On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on savait la flatter.

Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion d'une assemblée de famille.

M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mît au couvent des Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que l'a été par la suite le Sacré-Cœur.

Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta impassible. Nos parents, complétement dominés par elle, en avaient une peur horrible. Ils manifestèrent à plusieurs reprises leur indignation contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.

Celui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de temps en temps, attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de parler, et ne modifia en rien son langage.

Il lui fallait véritablement du courage pour s'attaquer ainsi à mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, elle pouvait trouver mille moyens de lui nuire, de se venger… Hélas! elle ne prouva que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était implacable.

J'étais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me frappa malgré son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur à mes yeux.

Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter…

A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au moment où il s'écria – que si rien n'était plus respectable que la laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'était plus lâche que d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de Mortagne.

Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus respectueuse déférence et seulement pour la forme, si elle croyait nécessaire d'apporter quelques modifications à mon éducation, se hâtant d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.

Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M. de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'en effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tête faible, l'entendement peu développé; qu'elle avait cru ne pas devoir me fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais nécessairement dégoûtée du travail; elle avait au contraire voulu d'abord s'occuper de ma santé, qui, grâce au ciel, était florissante: je me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était résolue de me faire commencer immédiatement mes études.

M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il était impossible de se défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa conduite de semblants plus spécieux; elle démontra clairement qu'en économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta qu'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents voulussent me faire entrer au couvent.

Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon âge, ma tante annonça que mon tuteur, cédant à ses sollicitations, consentait à retirer dans quelques mois sa fille du couvent et à la lui confier.

M. d'Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études et viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.

Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne répondit que de cette façon, ce serait moi qui ferais les frais de l'éducation de mademoiselle d'Orbeval, qui était pauvre, et que son père n'avait consenti à cet arrangement que par intérêt personnel et par frayeur de ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.

M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait élevé aucune objection contre l'éducation particulière qu'on voulait me donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de puissantes raisons de croire que l'influence de mademoiselle de Maran ne pouvait que m'être funeste; qu'elle avait torturé mon enfance, et qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse.

Une rumeur d'indignation lui coupa la parole.

Mon tuteur s'écria que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma tante; qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on interprétait si mal son dévouement. Pourtant, lorsque toute l'assemblée se fut jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval et pour blâmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa fille. – M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colère, s'échappa jusqu'à dire qu'il n'y avait pas dans l'assemblée un homme de cœur, que tous tremblaient devant le crédit de mademoiselle de Maran.

Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'épée à la main ce qu'il avait avancé, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre ce spadassin, qui voulait faire prévaloir la force brutale dans les délibérations de famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.

M. de Mortagne, outré, vint à moi, m'embrassa tendrement et me dit: Ma pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous garde de cette méchante femme et de ses complaisants! Je le vois, ils ont maintenant le nombre et la loi pour eux. Patience patience, je trouverai moyen de vous sauver malgré eux… Il m'embrassa de nouveau et sortit.

Après son départ l'indignation redoubla, et fit bientôt place à un sentiment de pitié méprisante.

Ceux de mes parents qui étaient en état de répondre aux provocations de M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage, mais par crainte de ma tante, affirmèrent que M. de Mortagne avait le cerveau fêlé, et qu'on ne pouvait traiter sérieusement ses folies.

Tout en regrettant beaucoup la défaite de mon protecteur, je ne pouvais m'empêcher de songer presque avec joie à cette compagne qu'on m'annonçait; je regardais son père, M. d'Orbeval, avec moins d'inquiétude: je m'enhardis même jusqu'à demander à ma tante quand arriverait ma cousine.

A mon grand étonnement, mademoiselle de Maran me répondit sans aigreur et presque d'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d'Orbeval viendrait prochainement.

Cette assurance me combla de joie. Si j'avais été plus heureuse, peut-être aurais-je accueilli avec jalousie l'arrivée de ma cousine, tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu'à une diversion favorable dans ma position.

Dès ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea complétement envers moi. D'abord elle me donna, pour m'instruire, les meilleurs professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tard, elle me laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci fût bien loin d'avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions, alors que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée.

Seulement elle adjoignit une femme de chambre à son service; au lieu de me laisser vêtue presque d'une manière sordide, ma tante voulut que je fusse habillée avec un luxe, avec une recherche qui n'était pas même de mon âge.

Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour où je trouvai dans ma chambre une psyché faite pour ma taille, et une toilette à la duchesse, entourée de flots de rubans et de dentelles.

Au lieu de me gronder sans cesse, de s'extasier sur ma laideur, sur mon ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accabler des louanges les plus outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur l'élégance de ma tournure, sur mon esprit, sur mes dispositions.

Comme ce brusque changement de manières devait m'étonner beaucoup, mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il eût été très-dangereux de me faire part de ces charmantes vérités quand j'étais une paresseuse; car mon amour-propre en aurait été dangereusement exalté: maintenant, comme je travaillais avec assiduité, c'était une manière de me récompenser que de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de plus ravissant que moi.

La femme de chambre que ma tante m'avait donnée me répétait les mêmes paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu'à Servien, se mit à me flatter à l'envi.

Ma pauvre Blondeau, avec cet instinct, cette profonde sagacité de cœur que donne le dévouement, fut effrayée de ce revirement subit dans les procédés de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me reprocha de penser trop à ma toilette, de négliger mes prières, de devenir hautaine, capricieuse.

Malgré mon attachement pour cette excellente femme, je fus choquée de ses remontrances. Elles me parurent d'autant plus pénibles, que jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la tendresse la plus idolâtre.

Je sentis mon affection pour elle se refroidir; au contraire ma confiance s'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre, qui ne manquait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.

Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais encore surmonter la frayeur et l'aversion qu'elle m'avait inspirées; j'y tâchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de lui témoigner quelque attachement.

Je faisais vraiment des progrès rapides; je m'appliquais avec ardeur au dessin, à la musique, à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin de ne pas être trop au-dessous de ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma tante ajournait sans cesse l'arrivée.

Ma tante ne sortait que très-rarement; elle m'envoyait presque chaque jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voiture, avec mademoiselle Julie, car je ne cachais pas ma préférence pour cette fille.

Pendant toute la promenade, elle ne cessait de me répéter que tout le monde me regardait avec admiration.

Enfin, depuis près d'une année que ma tante s'occupait particulièrement de mon éducation, je n'étais plus reconnaissable: mon instruction avait beaucoup gagné, mon esprit s'était développé; mais le germe des plus mauvaises passions commençait à fermenter en moi.

Malgré le christ d'ivoire qui ornait l'alcôve de ma tante, elle ne pratiquait en apparence aucun acte religieux.

Elle se bornait à m'envoyer à la messe, à Saint-Thomas-d'Aquin, avec une de ses femmes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armorié pour mes pieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe. C'était un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon âge, et j'entendais dire sur mon passage: «La tendresse aveugle de mademoiselle de Maran pour sa nièce va jusqu'à la folie.»

Je finissais par croire à cet attachement. En effet, on disait partout que ma tante m'idolâtrait, et qu'il faudrait s'en prendre à sa faiblesse et à son aveuglement si un jour j'étais mal élevée.

A cette heure encore, bien des gens sont persuadés que mademoiselle de Maran m'a toujours tendrement… trop tendrement aimée.

Il n'y a rien de plus aimant, mais il n'y a aussi rien de plus cruellement égoïste que les enfants.

Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de marques de confiance en présence de Blondeau pour faire enrager celle-ci, ainsi que disent les petites filles.

La malheureuse femme, éclairée par son bon sens, et non pas irritée par une basse envie, souffrait horriblement de se voir ainsi oubliée, méconnue par moi, elle qui m'aimait si sincèrement.

Bientôt mon ingratitude n'eut plus de bornes.

A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de Maran m'inspirait, sinon plus d'attachement, du moins plus de curiosité. Mon esprit commençait à comprendre ses railleries, à s'en amuser; elle se moquait de Blondeau, de sa rigidité, de ses remontrances sur ma coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son ignorance, l'expression de son langage, et je riais encore.

Peu à peu, à l'oubli de cette affection si sainte, si dévouée, se joignit presque le mépris; car ma tante me fit rougir de l'espèce de familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce.

Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter dans une voie funeste.

Je ne suivis que trop ses conseils; je témoignai tant de froideur à ma gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, après avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d'autrefois.

Lorsque je la vis pâle, changée, je compris toute l'étendue de ma faute! je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon affliction, me persuada que la maladie de Blondeau était un jeu, une feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon ingratitude, j'y ajoutai foi.

Je n'oublierai jamais le douloureux étonnement qui se peignit sur les traits de ma gouvernante lorsqu'elle me vit revenir auprès d'elle, souriante, légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et s'écria en pleurant:

– Mon Dieu! elle qui avait le cœur de sa mère!.. ils l'ont perdue… perdue…

De ce jour, la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus taciturne. Quoique sa faiblesse fût grande, elle voulut se lever… Distraite, absorbée, elle semblait préoccupée d'une idée fixe. Nos gens la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente, semblait tout souffrir avec résignation ou plutôt avec indifférence. Elle me parlait à peine.

Je me souviens qu'une nuit, en m'éveillant, je la trouvai la tête penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant avec une angoisse indéfinissable.

J'eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain, je dis tout à ma tante. Elle me répondit que c'était une plaisanterie de Blondeau, qui voulait m'effrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune à ma gouvernante.

Le jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me parlant des étrennes de Blondeau: «Au lieu de lui donner quelque robe ou quelque bijou, il faudra lui donner de l'argent: Ces gens-là aiment mieux l'argent que tout;» et elle me remit cinq louis pour elle.

Les années précédentes, jamais ma tante ne m'avait rien donné pour ma gouvernante; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais à lui offrir quelque chose, chaque année je faisais des prodiges de dissimulation et d'adresse pour parvenir à écrire à son insu quelques lignes d'une tendresse naïve, et pour lui broder de mon mieux quelque petit morceau de tapisserie.

Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame Blondeau, lorsque la veille du nouvel an, me jetant à son cou, après ma prière du soir, je lui apportais cette offrande.

Maintenant que j'y songe, il me semble qu'il y avait quelque chose de touchant, de religieux, dans cette marque de mon affection, pauvre orpheline, abandonnée, rebutée, qui, ne possédant rien, recourais à mon travail enfantin pour acquitter la dette de mon cœur.

Malgré l'infériorité de sa condition, ma gouvernante avait trop d'âme pour ne pas être touchée jusqu'aux larmes de cette preuve de mon attachement, que personne au monde ne m'avait conseillée.

Qu'on se figure donc sa douleur, lorsque le jour dont je parle, la veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes cinq louis dans la main.

Elle s'attendait à sa surprise ordinaire. Comme je commençais à dessiner passablement, elle avait même osé espérer quelque preuve de mon nouveau talent. Malgré mon ingratitude apparente, elle n'avait pas un instant cru possible que j'eusse oublié si complétement les traditions délicates de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de tristesse que d'inquiétude, elle me rendit l'or.

– Vous vous trompez, Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi… pour moi… n'est-ce pas, vous avez autre chose?

Et sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarmé.

– Mais… non, je n'ai rien autre chose à te donner, – lui dis-je.

– Pourtant… les autres années… – et elle tâchait de cacher ses larmes, – les autres années… vous savez bien… le soir… après votre prière… vous me donniez…

– Ah! oui, je sais ce que tu veux dire; mais maintenant, vois-tu, je n'ai plus le temps, il faut que j'étudie… Et puis d'ailleurs, vous autres, vous aimez mieux l'argent que tout.

Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'affection, je lui remis l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller admirer une magnifique palatine d'hermine dont mademoiselle de Maran me faisait présent.

En quittant ma gouvernante, j'entendis un gémissement douloureux et le bruit des pièces d'or qui tombèrent de sa main sur le parquet.

Dans mon impitoyable indifférence, dans ma hâte d'aller contempler le cadeau de ma tante, je ne m'arrêtai pas un moment, je ne retournai pas la tête.

Hélas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert, j'ai versé des larmes bien amères! mais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme du désespoir, je me suis souvent écriée: – Je dois tout supporter sans me plaindre! car j'ai causé à la meilleure des créatures le plus affreux chagrin que le cœur humain puisse éprouver.

Le soir de ce jour-là, malgré mon indifférence, j'étais assez honteuse en songeant à Blondeau; je m'attendis à des reproches; je trouvai, au contraire, ma gouvernante plus tendre que d'habitude; seulement elle était très-pâle, très-affectée. Je lui trouvai dans le regard quelque chose d'extraordinaire.

Elle me coucha et m'embrassa à plusieurs reprises avec effusion; je sentis ses larmes couler sur mes joues. Mon naturel reprit le dessus; je me jetai à son cou en lui demandant pardon de l'avoir affligée.

– Vous accuser… vous… mon enfant… jamais, – disait-elle en pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains. – Jamais, pauvre petite! Tant qu'on vous a laissée être bonne et délicate, vous avez été, en tout, le portrait de votre mère… Mais ne parlons plus de cela, ma chère enfant. Allons, faites votre prière du soir. Priez aussi pour votre vieille bonne. Elle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez pour elle. Les prières des enfants sont comme celles des anges: le bon Dieu les aime et les exauce.

Lorsque j'eus prié, elle me baisa tendrement au front, et me dit: – Maintenant, mon enfant… bonsoir… bonsoir.

Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains étaient brûlantes, et qu'elle était pourtant d'une grande pâleur.

Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de temps j'étais plongée dans un profond sommeil, lorsque je fus réveillée en sursaut. Un corps assez pesant s'appuyait sur moi.

Dans mon effroi, j'ouvris à demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure il était.

Un restant de feu flambait dans la cheminée, et éclairait la chambre de sa lumière vacillante.

A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle était auprès de mon lit; elle m'avait éveillée en voulant m'embrasser.

N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure, ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me glaça d'épouvante.

Elle me regardait en se parlant à elle-même à demi-voix et d'un air égaré.

– Non, non, – disait-elle, – je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce monstre perd mon enfant; elle l'a rendue indifférente… méprisante pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne à rien, je n'ai pas besoin de rester plus longtemps… Aussi bien je ne le pourrais pas… Non, aujourd'hui j'ai trop souffert; on a comblé la mesure… De l'argent… à moi… Ah! j'en deviendrai folle… Je crois que je le suis déjà… Allons, finissons-en; un dernier baiser à ce pauvre petit ange endormi; il a prié pour moi, le bon Dieu me pardonnera.

En disant ces mots, Blondeau me baisa au front et ajouta en sanglotant: – Adieu! adieu! tu ne sauras jamais le mal que tu m'as fait, pauvre petite… Ce n'est pas toi que j'accuse… oh non! c'est ce monstre qui a fait mourir ta mère de chagrin, et qui veut perdre ton âme… Adieu! encore adieu… O mes beaux cheveux blonds! que je les baise encore une fois. – Et je sentis sur mon front ses lèvres glacées.

J'avais jusqu'alors fermé les yeux, quoique éveillée. Tout à coup je regardai; je vis ma gouvernante aller vers la fenêtre et l'ouvrir violemment; je devinai sa funeste pensée; je courus vers elle, et je l'arrêtai au moment où elle allait se jeter par la fenêtre.

La pauvre femme resta stupéfaite; mes cris la rappelèrent à elle-même; elle tomba agenouillée, et s'écria: – Qu'allais-je faire? Seigneur mon Dieu, pardonnez-moi, j'étais folle; j'oubliais que j'avais juré à ta mère mourante de ne pas t'abandonner; mais je souffrais tant… aujourd'hui surtout; c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cet ange pour m'empêcher de commettre un crime. Non, non, je resterai près de toi, mon enfant; je souffrirai, j'endurerai tout, je mourrai, s'il le faut, de chagrin, mais je mourrai près de loi, en te regardant; je l'ai promis à cette pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.

Cette scène me laissa une impression si profonde, je fus si frappée du désespoir de Blondeau, que mes premiers germes d'ingratitude à son égard furent à jamais étouffés. Je redevins pour elle ce que j'avais été autrefois, au grand chagrin de mademoiselle de Maran, qui avait un instant espéré de me priver de cette affection si sincère et si dévouée.

Peu de temps après, ma tante m'apprit qu'Ursule d'Orbeval, ma cousine et la fille de mon tuteur, allait enfin venir habiter avec nous, ajoutant – que j'étais beaucoup plus jolie, beaucoup plus instruite, beaucoup mieux mise qu'elle, et que par conséquent j'aurais infiniment de plaisir à lui faire ressentir toutes mes supériorités.

Ainsi, mademoiselle de Maran ne me laissait pas un sentiment dans sa pureté, dans sa fleur! Déjà cette joie douce et candide de trouver une amie de mon âge était flétrie par l'arrière-pensée de lui inspirer de la jalousie, de l'envie, et nécessairement de la haine!

Ma tante, avec une singulière sagacité, avait pour ainsi dire fait deux parts de ma jeunesse: jusqu'à neuf ans, j'avais eu à souffrir de la terreur, des privations, de l'abandon; je n'étais pas encore mûre pour d'autres projets.




CHAPITRE IV.

UNE AMIE D'ENFANCE


Une ère nouvelle allait commencer pour moi.

Jusqu'alors je n'avais eu que des sentiments incomplets; je craignais ma tante, mais son esprit m'amusait. Malgré quelques preuves de froideur et d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il n'existait entre nous aucun rapport d'âge ou de caractère.

Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'étais si seule, j'avais fait de si beaux rêves sur cette affection promise, que je me sentais déjà reconnaissante envers ma cousine, qui allait me mettre à même de réaliser ces douces espérances. J'oubliai complétement les perfides conseils de ma tante; au lieu de songer à humilier Ursule, je ne songeai qu'à l'aimer.

Elle avait une année de plus que moi. Par une bizarre singularité, ses cheveux étaient noirs, et ses yeux bleus, tandis que l'avais les yeux noirs et les cheveux blonds. Nous étions à peu près de la même taille; les traits d'Ursule étaient loin d'être réguliers, mais on ne pouvait imaginer une physionomie plus intéressante, un sourire plus doux et plus aimable.

La première fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mère. Ses vêtements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur rosée de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai à son cou en l'appelant ma sœur.

Malgré moi je pleurai; ces larmes furent les plus douces larmes que j'eusse encore répandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une grâce touchante, je l'emmenai dans ma chambre, et je mis à sa disposition tous mes trésors de toilette.

Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrète. Elle me dit, tout émue, qu'elle me demandait mon amitié; car elle était presque orpheline, son père étant pour elle d'une extrême dureté.

Je sentis s'éveiller en moi un monde de sensations nouvelles; je compris le bonheur de se dévouer à une personne qu'on aime, de la protéger, de la défendre; je sus presque gré à Ursule d'être pauvre, puisque j'étais riche; d'être presque abandonnée, puisque mon cœur était tout prêt à aller au-devant du sien, et à lui offrir les affections qui lui manquaient.

Dès que j'eus une amie à aimer, je crus n'être plus un enfant, je me sentis grande, comme disent les petites filles, je devins très-sérieuse, très-réfléchie; j'eus honte de ma coquetterie passée; je dis à Ursule en lui montrant toutes mes belles robes avec un superbe dédain: C'était bon quand j'étais seule.

Ma cousine portait le deuil; je voulus être vêtue de noir.

Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tête. Le matin venu, j'entrai résolument chez mademoiselle de Maran.

– Ma tante, je voudrais être habillée de noir comme Ursule, et autant de temps qu'elle le sera.

– Mais vous êtes folle, ma chère petite; Ursule est en deuil, et vous n'avez aucune raison pour porter le deuil, – me dit ma tante avec étonnement.

– Mais le deuil de ma mère? – répondis-je en baissant tristement les yeux.

Ma tante éclata de rire, et s'écria:

– Est-elle donc divertissante avec ses imaginations funèbres! Mais vous l'avez porté il y a sept ans, le deuil de votre mère; c'est bien assez comme ça.

– Je l'ai porté sans savoir que je le portais, ma tante, dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux. L'éclat de rire de ma tante m'avait douloureusement blessée.

– Ah! mon Dieu! que cette petite a donc de drôles d'idées, – reprit mademoiselle de Maran en riant de nouveau et en me prenant le menton. – Allons… allons.. follette, on vous passera ce beau caprice-là; c'est-à-dire que vous serez vêtue en noir, mais non pas en noir de deuil, s'il vous plaît; ce serait par trop ridicule… Mais vous aurez de belles robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre Ursule n'aura que des robes de laine… ce qui la fera bien enrager.

– Je voudrais n'être jamais mise autrement que ma cousine, ma tante.

– Comment! c'en est déjà à ce point-là? s'écria mademoiselle de Maran en attachant sur moi ses yeux perçants. – Mais c'est encore bien mieux que je ne le pensais. Allons… allons… rassurez-vous, une fois le deuil fini, vous serez toujours mises comme les deux sœurs; vous êtes assez riche pour faire de temps en temps cadeau d'une belle robe a votre cousine, qui n'a pas le sou.

– Ma tante, vous ne me comprenez pas – m'écriai-je avec impatience; – puisque Ursule est pauvre, je voudrais être mise comme elle et non pas qu'elle fût mise comme moi.

Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, et dit de son air sardonique:

– Ah çà! mais à qui en a donc aujourd'hui cette petite avec ses superlatives délicatesses? Comme c'est touchant… ça tient de famille. Puis elle ajouta en se parlant à elle-même: Au fait, tant mieux. – Et s'adressant à moi: Bien… très-bien… petite, vous ne sauriez trop traiter Ursule en sœur. Je vois avec joie se manifester en vous les symptômes d'une grande délicatesse… d'une grande sensibilité. Tant mieux, je n'y complais pas, vous dépassez mes plus chères espérances.

Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute fière, tout heureuse.

J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le résultat de mon entretien avec ma tante.

Blondeau m'embrassa cette fois en pleurant de joie, et me dit: – Voilà votre bon cœur revenu. Il me semble entendre parler votre pauvre mère.

On pourrait croire qu'il y eut alors un temps d'arrêt dans les méchantes menées de mademoiselle de Maran contre moi; il n'en est rien.

Jamais, au contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans le présent et dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su depuis, et je me livrais avec bonheur à mes sentiments d'amitié exaltée pour ma cousine. Elle y répondit avec l'expansion la plus affectueuse, la plus reconnaissante.

Quelques jours après l'arrivée d'Ursule à l'hôtel de Maran, je n'avais plus de secret pour elle. Je lui avais raconté toute mon enfance, excepté le sinistre dessein de ma gouvernante; et encore ce secret m'avait-il bien coûté et me coûtait encore beaucoup à garder.

Quoique Ursule fût d'un an plus âgée que moi, j'étais à peu près aussi avancée qu'elle dans mes études; nos professeurs ne manquaient jamais de préférer mes devoirs aux siens, soit qu'ils le méritassent réellement, soit qu'en agissant ainsi, nos maîtres crussent flatter ma tante. Sans le savoir, ils se rendaient ainsi complices de ses secrets desseins.

Craignant de blesser l'amour-propre d'Ursule par mes succès, je faisais tout au monde pour m'excuser de ma supériorité. Je trouvais mille raisons d'expliquer mes petits triomphes à mon désavantage: tantôt en me donnant la première place, nos professeurs voulaient plaire à mademoiselle de Maran; tantôt Ursule elle-même m'aimait assez pour faire exprès des fautes et me laisser ainsi l'avantage.

Je ne sais si notre affection naissante contraria les projets de mademoiselle de Maran; mais elle trouva le moyen de me tourmenter de nouveau, et plus cruellement que jamais.

Sous le prétexte de nous habituer peu à peu à voir le monde, elle nous fit venir quelquefois, le matin, dans son salon. Elle recevait tous les soirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre et six heures.

Qu'on juge de mon chagrin la première fois que j'entendis ma tante dire à des étrangers en nous montrant, moi et Ursule:

«Croiriez-vous que ma nièce, qui a une année de moins que mademoiselle d'Orbeval, et qui a commencé son éducation beaucoup plus tard, s'est tellement appliquée, a fait des progrès si étonnants, qu'en toute chose elle prime sa compagne? C'est étonnant, n'est-ce pas? Ordinairement, ce sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidûment. Ici, c'est tout le contraire. Mathilde ne se contente pas d'être au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beauté, elle veut encore lui être supérieure par l'éducation. Pauvre chère petite, c'est un vrai trésor que cette enfant: c'est tout le portrait de sa mère.»

Et mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites.

Mon cœur se brisait. Je regardais Ursule d'un air suppliant; à peine étions-nous seules que je me jetais en pleurant dans ses bras, lui demandant pardon des louanges exagérées, ridicules, dont ma tante m'accablait.

Ma cousine, émue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait même, et me prouvait par sa tendresse toujours croissante qu'elle n'était nullement jalouse de mes avantages, ou blessée des reproches de mademoiselle de Maran.

Je fis alors tout mon possible pour laisser à Ursule la première place; mais en vain j'accumulais fautes sur fautes, je ne parvenais pas à voir les travaux d'Ursule préférés aux miens. Un jour j'imaginai de ne plus rien faire, de ne pas apprendre mes leçons; il fallut bien alors donner la première place à ma compagne.

Mademoiselle de Maran nous fit descendre toutes deux dans le salon, où se trouvaient encore plusieurs personnes.

Après quelques mots d'une conversation insignifiante, ma tante me fit venir près d'elle.

Puis s'adressant à une de ses amies:

– Vous allez me dire que je répète toujours la même chose; mais il faut pardonner aux vieilles femmes d'être radoteuses quand elles ont à parler de ce qu'elles chérissent! Je vous vois rire; vous devinez qu'il s'agit encore de ma petite Mathilde? C'est vrai, j'en suis affolée, assotée, si vous voulez. Eh bien! oui, c'est comme ça; je ne puis pas m'en empêcher, – dit ma tante en prenant son ton de bonne femme, ce qui arrivait toujours lorsqu'elle disait quelques méchancetés. Elle reprit: Enfin, tenez, comparez Mathilde et Ursule… par exemple… et il faut, à propos, que je lui donne une leçon, à mamzelle d'Orbeval. – Puis, se retournant vers ma cousine, ma tante continua d'un air sévère: – Mademoiselle, vous êtes pauvre; vous profitez de tous les maîtres de votre cousine, et vous êtes assez paresseuse pour souffrir que Mathilde, cet ange de bonté, manque, comme aujourd'hui, exprès à ses devoirs pour vous laisser la première place, que vous n'avez pas le courage de gagner par votre application.

– Mais, ma tante, – m'écriai-je, – Ursule n'en savait rien.

– Voyez-vous le bon cœur de cette chère petite! Quelle générosité! Elle la défend encore! – Et ma tante m'embrassa.

Puis, continuant de s'adresser d'un ton sévère à ma cousine, qui, rouge de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement:

– Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-être de pareils sacrifices de la part de cette enfant?

– Mais, madame, – s'écria la pauvre Ursule, – je vous assure que j'ignorais…

– C'est bon!.. c'est bon! – dit mademoiselle de Maran, – je sais que penser. Et elle nous renvoya, après m'avoir encore tendrement embrassée.

Ses caresses me révoltaient. Je recommençais à la haïr plus que jamais. Je pressentais que son infernale méchanceté voulait m'aliéner mon amie.

Après cette scène je me jetai aux genoux d'Ursule en sanglotant. La pauvre enfant me rendit mes caresses, me remercia de mes assurances de tendresse; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses blessures, d'autant plus douloureuses qu'elle était fière et naturellement peu expansive dans le chagrin.

Toute ma terreur était que ma cousine me crût capable de faire quelques rapports à ma tante, ou du moins d'être complice ou flattée des louanges qu'elle me donnait.

Je résolus de me mettre en état d'hostilité envers mademoiselle de Maran, de l'irriter à tout prix contre moi, afin de bien prouver à Ursule que je n'étais pas traître, et que je voulais partager avec elle les gronderies de ma tante.

Il s'agissait de frapper un grand coup; mon inapplication, mon refus de travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attiré de cruels reproches à Ursule; il fallait donc me rendre autrement coupable.

Je méditai longtemps ce beau projet; j'avais, me dit plus tard Blondeau, l'air grave, pensif et préoccupé. Je redoublai de tendresse à l'égard d'Ursule; mais je prenais toutes les précautions possibles pour qu'elle ne pût pas être accusée d'avoir connu mes desseins.

Entre plusieurs fâcheux projets, j'avais songé d'abord à briser une magnifique coupe de porcelaine de Sèvres que le roi Louis XVIII avait donnée à ma tante et à laquelle elle tenait beaucoup.

Cela ne me satisfit pas: on pouvait attribuer cet acte à une maladresse, à une imprudence. Il me fallait quelque chose de prémédité, quelque bonne méchanceté, bien franche, bien inexcusable:

Alors je pensai bravement à mettre le feu aux rideaux du salon; mais les suites de cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et pour Blondeau, et d'ailleurs on pouvait encore attribuer tout au hasard.

En machinant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule, je croyais faire quelque chose de très-généreux, de très-héroïque, je sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la sublimité du dévouement.

Je roulais ces grandes pensées dans ma tête, lorsque la fatalité voulut que je jetasse les yeux sur Félix, le chien-loup de ma tante.

J'avais à me venger de ce méchant animal, il m'avait souvent mordue. La veille encore il avait donné un coup de dent à Ursule; mais, je l'avoue, eût-il été le plus débonnaire des chiens, son plus grand crime à mes yeux, ou plutôt la raison qui me le fit choisir pour victime, était l'attachement extrême que lui portait mademoiselle de Maran.

Je savais sa colère, lorsque seulement par hasard un de ses gens faisait pousser le moindre cri à Félix. Un moment j'eus la lâcheté de trembler en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de me tuer si j'entreprenais quelque chose contre son chien. Mais mon amitié pour Ursule l'emporta. Je bravai toutes les conséquences de ma résolution.

Je me trouvais seule dans le parloir de ma tante, Félix était couché dans sa niche de velours; je ne voyais que sa tête; je voulais lui faire du mal, mais je ne savais comment m'y prendre: il était très-méchant, très-défiant, et d'ailleurs un coup de pied n'eût suffi ni à ma vengeance ni à mes projets.

Maintenant je ne puis m'empêcher de sourire en retraçant ces détails puérils; pourtant je ne me souviens pas d'avoir jamais ressenti une émotion aussi profonde, aussi saisissante que celle que je ressentais alors, lorsque je fus sur le point d'agir.

Chose étrange! depuis, j'ai pris dans ma vie des résolutions bien graves, bien coupables même; mais, encore une fois, jamais je n'ai éprouvé la crainte, l'hésitation, le remords anticipé, si cela se peut dire, que j'éprouvai au moment de commettre une méchante espiéglerie d'enfant.

J'avoue que ma vengeance contre Félix fut bien barbare; je n'étais pas cruelle par caractère; il fallait tout mon désir de réhabilitation auprès d'Ursule pour me décider à cette atrocité.

J'eus l'abominable idée du mettre une pincette au feu; quand je la vis bien rouge, je la pris et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.

Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'être maltraitée par ma tante aux yeux d'Ursule, j'étouffai ce mouvement de pitié.

J'étais héroïquement restée debout, ma pincette à la main: ma victime se roulait à mes pieds.

Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effrayée.

Son maître d'hôtel la suivait non moins inquiet.

– Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il? – s'écria-t-elle en se précipitant sur Félix. – Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?.. Puis, apercevant son oreille complétement brûlée, elle releva la tête et me dit en furie:

– Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui… et l'empêcher d'approcher du feu… Servien… Servien… vite, de l'eau fraiche… de la glace…

Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres écumantes, ma tante, oubliant ses procédés habituels, me prit par les bras, me pinça jusqu'au sang, et s'écria: – Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte, indigne créature!..

Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si méchant, que j'eus un moment d'indécision: je pouvais lui laisser croire que la brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je surmontai bien vite cette lâche faiblesse; m'échappant de ses mains, je lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un calme superbe et triomphant:

– J'ai fait rougir cette pincette au feu, et je m'en suis servie pour brûler l'oreille de Félix.

Je n'avais pas terminé ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts osseux et secs de ma tante.

Le soufflet fut si violent, que je faillis tomber à la renverse.

Quoique ma douleur eût été violente, quoique la frayeur de ma tante fût grande, je ne songeai pour ainsi dire qu'à l'insulte; je devins pourpre de colère: sans trop savoir ce que je faisais, je lançai les pincettes de toutes mes forces contre mademoiselle de Maran.

La fatalité me servit à souhait; les pincettes atteignirent la magnifique coupe de porcelaine de Sèvres: le royal présent fut brisé en morceaux.

Ensuite de cette belle victoire de chien brûlé et de coupe cassée, insensible aux reproches, aux menaces de ma tante, je courus dans le parloir, enivrée d'orgueil, en criant de toutes mes forces: – Ursule!.. Ursule!.. viens donc voir!..

Puis, ne pouvant sans doute résister à la violence des sentiments qui m'agitaient depuis quelques minutes, je perdis complétement connaissance…

Que l'on juge de ma joie! En revenant à moi je me vis couchée dans mon lit, ma gouvernante était à mon chevet; ma cousine, à genoux, tenait mes mains dans les siennes.

Je ne puis exprimer avec quel ravissement, avec quel orgueil, je me souvins de ma courageuse action. Toute ma peur était d'apprendre l'apaisement de la colère de ma tante.

– Mon Dieu, ma pauvre enfant, – dit Blondeau, – vous qui êtes si bonne, comment avez-vous donc eu le cœur de faire tant de mal à ce chien? Il est méchant comme un démon… je le sais; mais, enfin, c'est toujours bien cruel à vous…

– Et ma tante!.. ma tante!.. est-elle bien fâchée? – dis-je avec impatience.

– Si elle est fâchée? Jésus, mon Dieu! – dit Blondeau; – elle est si fâchée qu'elle en a eu une attaque de nerfs… En revenant à elle, ses premiers mots ont été d'ordonner qu'on vous mît au pain et à l'eau pendant huit jours.

– Ah!.. Ursule! – m'écriai-je en me jetant au cou de ma cousine.

– Ce n'est pas tout, mademoiselle, – ajouta tristement Blondeau; – madame votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec un écriteau, avec lequel vous serez forcée de descendre demain au salon, quand il y aura du monde.

– Ursule!.. Ursule… tu le vois! elle me punit aussi!.. elle m'humilie aussi… elle me déteste aussi!.. – m'écriai-je, rayonnante de bonheur, en embrassant ma cousine.

– Ah! maintenant je devine tout. – dit ma gouvernante; et l'excellente femme joignit les mains en me regardant avec attendrissement.




CHAPITRE V.

PREMIÈRE COMMUNION


Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra pas le motif de ma vengeance contre Félix.

Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son chien.

Je n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution; Ursule parut extrêmement touchée de cette preuve bizarre de mon amitié: les liens de notre tendre affection continuèrent à se resserrer de plus en plus.

Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien; souvent j'étais emportée, volontaire, opiniâtre: ma cousine, au contraire, se montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard, doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffrir ou à se dévouer.

Mademoiselle de Maran parut oublier peu à peu la faute dont je m'étais rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dépens de ma cousine.

Celle-ci, rassurée sans doute par les preuves d'attachement que je m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perfidies de ma tante.


…

Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est plus un enfant, ma première communion, éveilla plus tard en moi de nouvelles, de sérieuses pensées.

Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait des sentiments de piété. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte solennel comme une sorte de nécessité sociale.

Malheureusement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse accomplit aussi cette céleste tâche comme un des devoirs de sa profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en mit pas l'esprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi, il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le pardon.

La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté.

Ce prêtre, qui venait chaque jour nous préparer à la communion, s'appelait l'abbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait toujours pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec, froid, presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait prêché deux carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement d'arriver à l'épiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il avait par calcul accepté les fonctions qu'il remplissait auprès de nous, fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et de son éloquence.

Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits, il me semble que les instructions de l'abbé Dubourg ne différaient en rien de celles de nos autres professeurs; il nous donnait des leçons de religion, rien de plus.

Hélas!.. heureuses les jeunes filles dont l'éducation religieuse a été développée, fécondée par la tendresse d'une mère, intermédiaire sacré entre son enfant et Dieu!

Ne faut-il pas, pour ainsi dire, que les éclatants rayons de la lumière divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si délicates, qu'au travers de l'amour maternel? Sans cela on est, à cet âge, ébloui, mais non pas éclairé.

Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours existé en moi, me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis à mes sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme l'humanité.

Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu l'engagement sacré d'être pour elle la sœur la plus chrétienne. Ainsi je concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame pour tous.

Notre consécration au pied des autels fut pour moi la consécration sainte, éternelle, de notre amitié.

Je le sais, mon Dieu, la loi sacrée s'étend à tous et non pas à un seul; mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a dû prendre en pitié deux pauvres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingénue, rattachaient leur fraternité touchante à l'un des plus imposants mystères de la religion.


…

De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les projets les plus extravagants: nous ne devions jamais nous quitter, jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par l'amitié, cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable du monde.

Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se passèrent sans événements importants.

Mon seul chagrin était de me voir, malgré mes prières, toujours plus élégamment vêtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Maran dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la voir:

«C'est incroyable comme les années changent les traits… Tenez, par exempl… Mathilde était seulement jolie, étant enfant; eh bien! à mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beauté si accomplie, si remarquable, qu'on se retourne pour la voir: Ursule, au contraire, qui avait un petit minois assez gentil, devient, en grandissant, un vrai laideron; avec cela l'air si commun, si commun!!.. tandis que sa cousine a une physionomie si distinguée! Mais, hélas! que veux-tu, ma petite, – ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant à Ursule avec une résignation hypocrite et en prenant son air de bonne femme, – il faut nous résigner et en passer par là… Notre côté, à nous, dans la famille, n'a eu ni la grâce ni la beauté en partage! Je puis bien en parler, moi qui suis laide comme les sept péchés capitaux, et bossue comme un sac de noix. Mais, à propos, – ajoutait ma tante en s'adressant à ses complaisants, – est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a la taille un peu voûtée, un peu tournée? Ce n'est presque rien… mais certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un ressouvenir de famille du coté paternel.»

Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier faiblement, et ma tante de s'écrier:

«Quelle différence avec Mathilde!.. Voilà une vraie taille de fée, droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune personne de son âge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté, l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi qui n'as pas ces belles qualités, ma pauvre Ursule! crois-moi, pour te consoler d'être en tout si au-dessous de ta cousine, il faut l'admirer… vois-tu, car l'admiration est la consolation des vilaines figures généreuses; ce sera d'autant mieux de ta part, que c'est surtout quand on te compare à Mathilde qu'on te trouve laide… C'est comme moi, je ne paraissais jamais si affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais, ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admirant… Et puis enfin tu as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amitié me charme, elle me prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner la plus magnifique charité du monde? celle d'une éducation splendide. Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, cette éducation-là. Est-ce que ton père aurait pu te donner des professeurs à un louis le cachet? Encore une fois, tu fais bien d'aimer, de bénir ta cousine; grâce à elle, tu peux, par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure est aussi peu agréable que la sienne est ravissante.»

Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux, que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos désavantages physiques.

Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa beauté; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.

Je conçois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus défiante réserve dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages acquis.

Je crois donc qu'à seize ou dix-sept ans j'étais belle, non pas sans doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran; mais enfin je l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles n'eussent pas été si cruellement exagérées.

Il en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma cousine; sa taille était grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une apparence de réalité aux méchancetés de ma tante, c'est qu'Ursule, comme toutes les jeunes personnes qui ont grandi très-vite, se tenait un peu voûtée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait dans ses perfidies.

C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme était à deux tranchants.

Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité, et exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.

Si les idées les plus fausses, las mensonges les plus avérés, lorsqu'ils sont incessamment répétés, finissent par jeter et laisser des traces profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes vérités?

Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles comme dictées par un sentiment d'affectueuse pitié, et me répondait:

«Mon Dieu, que tu es bonne de chercher à me consoler ainsi! Je ne m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison… tu es aussi belle que je suis laide; j'en ai pris mon parti.»

Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait germer d'amères jalousies dans ce cœur candide et pur…

Mais, hélas! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime… un grand crime à mademoiselle de Maran, qui avait sondé les replis les plus secrets, les plus sombres du cœur humain, d'avoir risqué seulement d'éveiller dans l'âme d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la plus implacable des passions… l'envie.

L'autre danger… celui d'exalter mon amour-propre outre mesure, était moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait même un service à son insu.

Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagérées.

Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la conscience d'avoir été loué avec tendresse, avec tact, avec vérité.

On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles bienveillantes; elles vous rappellent un passé rempli de confiance, d'amour et de sincérité.

Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie qui semblerait continuer les louanges d'une mère?


…

Quand je parlais à Ursule de nos projets de petites filles, de ne jamais nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidèle, elle me disait en souriant tristement:

– Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans agréments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras heureuse. Seulement, tu me garderas une petite place dans ton cœur et dans ta maison, pour que je puisse à chaque instant assister à ton bonheur.

Hélas! la fatalité se rit quelquefois bien amèrement de nos vœux et de nos prévisions!

J'avais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions, ma cousine et moi, presque jamais sorties de l'hôtel de Maran.

Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à l'Opéra avec M. d'Orbeval, mon tuteur; mais nous n'avions pas encore été présentées dans le monde.

Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la présence de deux jeunes filles est presque toujours une gêne pour la conversation.

Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.

Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine et à moi, en ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour Ursule. – «Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir de la comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde, – «lui dit-elle; – mais au grand jour… devant tout le monde… Arme-toi donc de courage, ma chère enfant… Ta première épreuve se fera bientôt. Demain matin je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'Autriche, et mercredi je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise santé: je ne voudrais pas mourir sans voir ma chère nièce mariée… et surtout mariée comme je le désire…»




CHAPITRE VI.

L'ENTRÉE DANS LE MONDE


Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait au bal de l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fûmes très-inquiètes; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la retraite.

Rien de plus monotone, de plus régulier que nos habitudes.

Le matin nous prenions nos leçons. Dans l'après-midi, selon la saison, nous allions nous promener soit à pied avec madame Blondeau, soit en voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous rentrions, et, après nous être habillées, nous restions quelquefois dans le salon de ma tante à travailler jusqu'au dîner.

Plusieurs de ses amis venaient la voir à cette heure. Ils étaient peu nombreux, et tous d'anciens compagnons d'émigration de mon père.

Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands officiers de la maison du roi.

Malgré ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit plus gai, plus jeune, plus aimable. Il était d'une tournure encore très-élégante, montait à cheval à merveille, et ne manquait aucune des chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours été pour moi d'une bonté parfaite, et, à ma grande joie, il avait souvent défendu Ursule en prenant très-gaiement son parti contre ma tante.

M. de Versac était d'un caractère charmant, mais sans consistance; il avait passé sa vie à plaire, et il lui eût été impossible de ne pas dire une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois, prononcé un mot qui approchât de la critique.

Je suis maintenant quelquefois tentée de croire que cette impitoyable bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins une parfaite indifférence de tout et de tous. Mais si ce sentiment existait chez M. de Versac, il devenait difficile de le pénétrer à travers l'enveloppe d'urbanité et d'affabilité exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je n'ai jamais pu me représenter M. de Versac ne souriant pas ou ne flattant pas: il avait les plus belles dents du monde, un sourire très-séduisant; peut-être ces avantages décidèrent-ils de son optimisme.

Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grâce affectueuse particulière aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux blancs avec beaucoup de coquetterie. Lorsque, le soir, sa toilette, d'une recherche peut-être extrême pour son âge, était rehaussée du cordon bleu et de la plaque du Saint-Esprit, on ne pouvait imaginer un type plus agréable du grand seigneur d'autrefois.

Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la restauration était retirée à l'Abbaye-aux-Bois, où elle s'occupait de pieuses et bonnes œuvres.

Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac, c'étaient toutes ses narrations enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et surtout des quadrilles costumés. M. de Versac était un homme de plaisir par excellence; il parlait de ces fêtes, de ces distractions de la vie oisive et opulente, avec le plus vif intérêt.

Parmi les autres personnes qui composaient, le matin, le petit cercle de mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi. C'était le meilleur homme du monde; il nous amusait fort par ses distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.

Ce qui mettait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bisson, homme d'une science prodigieuse et d'une réputation européenne; il passait pour l'un des membres les plus éminents de l'Académie des sciences. C'était un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une toute petite tête, et la figure la plus débonnaire qu'on pût voir; son long cou sortait d'une cravate blanche roulée en corde, dont le nœud se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait un spencer vert, fourré d'astracan, par-dessus son habit noir à larges basques. Pour rien au monde on ne l'aurait fait monter en voiture, tant il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux, arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire pitié.

Rempli d'esprit, de connaissances, de bonté, il n'avait qu'une manie incurable, celle de toucher à tout, de tout déranger de place, et souvent de tout casser.

Ma tante se mettait dans des colères furieuses; mais comme elle aimait beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson, elle finissait par s'apaiser.

Je me souviendrai toujours d'une charmante tabatière ornée d'émaux de Petitot que ma tante lui avait imprudemment confiée, au milieu d'une dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc de Luynes à l'Académie des sciences, sur les vases étrusques.

M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa main, puis peu à peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne mettait aucune mesure dans ses attaques; plutôt que de céder, elle niait l'évidence.

Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée:

– Eh! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame.

Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière, donné à tour de bras sur la tablette de marbre.

Ma tante ne s'aperçut de la destruction de sa fragile botte qu'au nuage de tabac et aux éclats d'émaux qui s'en échappèrent.

– Ah! l'affreux brise-tout! – s'écria-t-elle en colère: – qu'est-ce qu'il m'a encore cassé là?.. mais, c'est ma tabatière de Petitot! Ah! le vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc tranquille! vous me jetez du tabac dans les jeux, vous m'aveuglez! Pour cette fois, je vous défends de remettre les pieds chez moi, entendez-vous… Ma tabatière de Petitot!.. L'autre jour c'était une bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante louis, s'il vous plaît, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler ses grands bras! Allez-vous-en… de chez moi, je vous en supplie… allez-vous-en… vos conversations me coûtent trop cher, sans compter que vous avez l'inconvénient d'arriver toujours fait comme un voleur et de m'apporter ici toutes les boues des rues de Paris.

– Vous avez beau dire! madame, – s'écria M. Bisson courroucé, – je ne monterai jamais dans une voiture; j'y suis résolu, j'aime bien mieux salir votre tapis que de me casser le cou! – Et le savant ne parla pas autrement du désastre de la tabatière.

– Tenez, monsieur Bisson, – dit ma tante, – laissez-moi tranquille, vous allez me mettre hors de moi; faites-moi l'amitié de sortir tout de suite, et surtout ne revenez plus.

– Et où voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et demie, je n'ai pas besoin d'être à l'Institut avant trois heures et demie, – dit M. Bisson; et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant d'un écran qu'il commença de démonter.

– Comment où je veux que vous alliez! – s'écria mademoiselle de Maran outrée. – Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux membres de l'Institut désœuvrés? Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait encore là? Allons… bon… maintenant le voilà qui travaille à me casser un écran. Mais c'est intolérable… mais c'est une peste, mais c'est un fléau qu'un être aussi malfaisant; et mademoiselle de Maran fut obligée d'arracher des mains de M. Bisson l'écran déjà presque brisé.

– C'est étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela vient de ce qu'on exagère la production outre mesure, – dit M. Bisson d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma tante, qui se mit dans un nouvel accès de colère.

De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup; car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, complétement oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait lui garder rancune.

Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invitait personne. On faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.

Son maître d'hôtel, Servien, lui apportait tout ce qu'on présentait sur la table, car elle goûtait à tout, et souvent, – pardonnez-moi ce détail, mon ami, – elle se servait avec ses doigts, ensuite c'était son chien Félix, alors valétudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.

La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un moment dans le salon, où nous restions jusqu'à ce que mademoiselle de Maran fût complétement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller, et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en prima-sera, d'attendre dans un autre salon.

Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit heures, et là, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique jusqu'à l'heure du thé.

Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran; elle y recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait étaient généralement de son âge.

Vous concevez, mon ami, qu'habituées comme nous l'étions à cette vie monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.

En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu à peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.

Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en plus triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la tendresse de ma mère… je ne la regrettai peut-être jamais davantage qu'à cet instant.

L'expérience m'a prouvé que mon instinct ne m'avait pas trompée: c'est surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude protectrice, imposante d'une mère nous est indispensable.

Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu'alors tenue éloignée, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux qui peuvent demander sa main.

Qu'elle soit ou non justifiée, on a généralement une telle créance dans la sagacité du cœur d'une mère, que certaines vues, certaines espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent d'affronter cette pénétration maternelle, si attentive et si défiante.

Lorsque au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de proie, de conquête, si vous voulez, à laquelle tous veulent prétendre.

Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint éveillée une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de ces pensées; j'étais choquée, presque irritée, en songeant que des indifférents allaient m'examiner, me commenter, supputer ma fortune, peser ma naissance, me classer dans la catégorie des partis d'une manière plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas éprouvé le moindre de ces scrupules si j'avais accompagné ma mère.

J'avais un autre motif de contrariété, presque de chagrin sans doute: j'étais loin de partager les préventions de ma tante à l'égard de ma cousine; mais à force d'entendre mademoiselle de Maran répéter qu'Ursule était laide et sans aucun agrément, j'avais fini par craindre que le monde ne confirmât le jugement de ma tante, et que mon amie ne s'aperçût du peu de succès qu'elle aurait.

Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa douceur, malgré sa résignation habituelle, ne m'enviât les frivoles avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changeât peut-être en un sentiment plus amer.

Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en présence de quelques amis de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et publiquement atteint par une dédaigneuse indifférence?

Cette préoccupation fut peut-être celle de toutes qui me tourmenta le plus, tant l'amitié d'Ursule était précieuse pour moi. D'ailleurs, sans lui dire un mot de ce projet, je pensais sérieusement aux moyens de partager ma fortune avec elle. Ce n'était pas une de ces exagérations enfantines aussi vite oubliées que conçues, c'était une résolution fermement arrêtée; pour la réaliser plus certainement, je ne voulais pas en parler à ma tante, étant bien décidée à poser ce don comme la première clause de mon contrat de mariage.

On rira sans doute de ma naïveté à propos d'affaires d'intérêt, comme on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt instruite; j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.

Enfin, le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée, mademoiselle de Maran avait un goût exquis; sa constante habitude de critique, sa haine de ce qui était jeune et beau, l'avaient rendue si difficile, que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.

Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument pareilles. Plus tard, je me suis demandé comment mademoiselle de Maran avait été assez généreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de quelque coiffure de mauvais goût; cela lui eût été très-facile et m'eût pour longtemps donné un ridicule, car la première impression que reçoit le monde est souvent ineffaçable… Mais une mesquine vengeance était indigne de ma tante; elle voulait, elle fit mieux.

Si je ne craignais de désordonner les événements, en rapportant ici des choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on verrait qu'à cette époque de ma vie j'étais déjà presque enveloppée dans la trame que la haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance du cœur humain.




CHAPITRE VII.

LE BAL


Dès le matin, Ursule et moi nous causâmes des grands événements de la soirée; je trouvai ma cousine très-abattue, défiante d'elle-même et résolue à ne pas aller à ce bal. Elle me dit qu'elle avait pleuré toute la nuit, pourtant sa figure n'était ni pâle ni fatiguée; seulement, elle avait une expression de mélancolie charmante.

Je la vois encore la tête baissée, le front caché par les boucles de ses cheveux bruns, presque affaissée sur elle-même, les mains croisées sur ses genoux, et soupirant de temps à autre en levant vers le ciel un regard voilé.

– Ursule, Ursule, ma sœur, – lui dis-je en l'embrassant avec tendresse, – je t'en supplie, reprends courage, n'aie pas de ces frayeurs; ne suis-je pas avec toi? comme toi ignorante de ce monde où nous allons? et dont, comme deux enfants, nous nous épouvantons, j'en suis sûre. On ne fera pas attention à nous, peu à peu nous nous y habituerons. Toujours à côté l'une de l'autre, ce sera pour nous un bonheur que de nous confier nos observations. Eh bien! si pour la première fois nous sommes gauches, embarrassées, nous trouverons bien, à notre tour, quelque confidence maligne à nous faire.

Ursule sourit, et me répondit en serrant tendrement mes mains dans les siennes:

– Pardonne-moi, Mathilde, mais je ne puis te dire mon effroi du monde… Jamais… je le sens, je ne pourrai m'y habituer; cela n'est pas enfantillage, c'est conscience, c'est devoir. Quand on est, comme moi, pauvre et sans agrément, on ne se met pas en évidence, on reste à l'ombre, on ne va pas au-devant des dédains… Toi, à la bonne heure, tu as tout ce qu'il faut pour paraître, pour briller dans le monde… Vas-y seule. Je t'attendrai, je serai si heureuse de t'entendre raconter tes succès! Ces fêtes splendides, je les verrai par tes yeux; cela me suffira. – Puis souriant avec grâce, elle ajouta: – Tiens, je serai, non pas la Cendrillon du conte de fée, malheureuse et oubliée; mais une Cendrillon volontaire, heureuse de te voir belle et admirée. Oui, quand tu arriveras du bal, bien lasse de plaisir, bien rassasiée de flatteries, tu seras accueillie par mon regard tendrement inquiet, et tu te reposeras de tes succès dans le calme de mon amitié pour toi.

Il fallait voir et entendre Ursule pour la trouver, non pas belle, mais enchanteresse, malgré l'irrégularité de ses traits.

Sa voix émue avait un timbre si pur, si suave, ses yeux bleus avaient une expression si douce, si implorante, qu'on se trouvait irrésistiblement subjugué…

– Ursule! – m'écriai-je, – comment peux-tu concevoir une telle défiance de toi, lorsque tu parles, lorsque tu regardes ainsi! Moi, ta sœur, moi qui ne t'ai jamais quittée, moi qui devrais être habituée à ta voix, à ton regard, en ce moment je te trouve belle, mais belle à être jalouse, si je pouvais l'être. Tu ne te connais pas… tu ne t'es jamais vue, pour ainsi dire… Crois-moi donc, malgré les méchancetés de mademoiselle de Maran, malgré tes défiances, tu es charmante. Penses-tu que ta sœur soit capable de te tromper? Allons, Ursule, mon amie, du courage; appuyons-nous l'une sur l'autre; soyons braves, affrontons ce grand jour, et demain, peut-être, nous rirons de nos terreurs… Enfin, je te déclare que si tu ne m'accompagnes pas à ce bal, je n'irai certainement pas seule.

– Mathilde, je t'en supplie, n'insiste pas.

– Ursule… à mon tour, je te supplie.

– Je ne puis.

– Ursule, cela est mal… Tu le sais, ma tante te reprochera d'avoir refusé de venir à ce bal pour m'empêcher d'y aller… Tu la connais; tu sais si je suis malheureuse quand je te vois injustement grondée… Eh bien! veux-tu me causer ce chagrin? Ursule; ma sœur, me refuser serait dire que tu me crois indifférente à tes peines… et je ne mérite pas ce reproche.

– Mathilde… ah! que dis-tu? – s'écria ma cousine; – maintenant je n'hésite plus, j'irai.

Plus le moment approchait, plus j'étais inquiète, moins encore de moi que d'Ursule. Malgré mon apparente sécurité, je ne savais si elle serait ou non à son avantage en toilette de bal. Pour ne pas émousser ma première impression, au lieu d'aller la voir s'habiller, lorsque je fus prête, je descendis dans le salon.

Je trouvai mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac, qui devait nous accompagner à l'ambassade.

Je n'ai plus de prétentions; ma première beauté, ma première jeunesse, sont si loin de moi! je ressemble si peu maintenant à ce que j'étais alors, que je puis parler de moi à dix-sept ans comme d'une étrangère; il y a d'ailleurs du courage, de la modestie, de l'humilité, à savoir dire J'étais belle.

Il y a maintenant dix ans de cela environ; j'étais dans toute la fleur de mes jeunes années, coiffée en bandeau, mes cheveux blonds ornés d'une branche de bruyères roses; j'avais une robe de crêpe blanc très-simple, garnie seulement de trois gros bouquets de bruyères naturelles, pareilles à celles de ma coiffure; madame la dauphine avait eu l'extrême bonté de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une grande rareté, et de les envoyer à mademoiselle de Maran.

J'avais la taille très-mince. M. de Versac me fit, je crois, un compliment sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants. Quant à mon pied et à ma main, ce sont les seules choses dont je ne puisse pas parler, car ils n'ont pas changé.

Il fallut que mademoiselle de Maran me trouvât bien ainsi, peut-être même trop bien; car, en me voyant, elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils, malgré son habitude de me donner des louanges outrées. Pourtant elle réprima ce premier mouvement et dit à M. de Versac:

– N'est-elle pas toute charmante et belle comme un astre, cette chère enfant?

– Elle a heureusement assez d'esprit pour qu'on ne craigne pas de lui parler de sa beauté, – répondit M. de Versac en souriant.

Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie carmélite, et, pour la première fois, je lui vis un bonnet fort simple, orné d'une branche de souci.

J'attendais l'entrée d'Ursule avec inquiétude; elle parut enfin.

Je n'exagère pas en disant que je la reconnus à peine, tant je la trouvais embellie.

Elle était surtout coiffée à ravir. Ses beaux cheveux bruns, séparés au milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque côté de ses joues, et descendaient presque jusque sur ses épaules; sa pâleur rosée, son regard à demi voilé, son doux et triste sourire, et jusqu'à son maintien un peu languissant, semblaient personnifier en elle l'idéal de la mélancolie rêveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les figures régulièrement belles.

On dirait qu'il faut qu'une physionomie mélancolique semble regretter quelque perfection, afin que cette sorte de défiance modeste lui devienne une grâce de plus.

Lorsque j'ai lu Shakspere, j'ai toujours évoqué le souvenir d'Ursule lors de ce bal pour me représenter Ophélie.

Au lieu de se tenir un peu voûtée selon son habitude, ma cousine prouvait, par sa démarche pleine de souplesse, que sa taille était irréprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front ainsi qu'une fleur penchée sur sa tige, ce mouvement donnant à son cou une légère courbure d'une élégance extrême, ajoutait encore au charme de son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue, qui se mêlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard d'Ursule, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce qu'elle restait étrangère aux plaisirs qu'une préoccupation douloureuse lui rendait indifférents.

J'étais habituée à voir Ursule souffrante et résignée. Mais le jour de ce bal, c'était, pour ainsi dire, la souffrance intime et la résignation poétisées, je dirai maintenant habillées pour le bal.

Mais, hélas! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette amie m'a causés… Pouvais-je croire à tant de dissimulation? Et encore non, non… ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de Maran, dont les railleries perfides…

Ces tristes découvertes n'arriveront que trop tôt… revenons à mon récit.

Je m'étais approchée d'Ursule avec empressement pour lui prendre la main et la féliciter d'être aussi charmante.

M. de Versac s'écria: – De grâce, restez ainsi un moment toutes deux vous donnant la main! Quel adorable contraste! vous, Mathilde, belle, ravissante, le front rayonnant de bonheur et de grâce, vous qui serez la reine de nos fêtes… et vous, Ursule, touchante image de la mélancolie qui sourit une larme dans les yeux.

Mademoiselle de Maran se mit à rire de toutes ses forces, et dit à M. de Versac:

– Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin, et ne pas pousser jusqu'à la comparaison de la rose glorieuse et de l'humble violette, s'il vous plaît? Est-ce que vous venez des bords du Tendre et du Lignon, bel Alcundre? – Laissez-moi donc tranquille avec vos contrastes. La rose a près de cent mille livres de rente, et la violette n'a pas le sou; voilà pourquoi l'une lève le front, et pourquoi l'autre le baisse modestement.

La comparaison de M. de Versac, la méchante remarque de mademoiselle de Maran, et peut-être la vue d'Ursule, que je n'avais jamais vue si jolie, m'inspirèrent, pour la première fois de ma vie, une pensée de jalousie, qui se changea bientôt en dépit contre moi-même.

Ne doutant pas de ce que disait ma tante, je me crus l'air orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai l'intéressante modestie d'Ursule, qui jetait sur ses traits un charme si touchant.

Sans doute, cette pensée mauvaise dura peu; sans doute, j'eus honte de moi-même, en songeant que j'avais assez peu de générosité pour jalouser à ma cousine, à mon amie la plus tendre, jusqu'à l'intérêt qu'inspirait sa pauvreté; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante, je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d'envie, peut-être excusable, puisque riche j'enviais d'être pauvre. Néanmoins, cette impression me laissa un ressentiment amer.

Au moment de partir, M. de Versac dit à mademoiselle de Maran:

– Voyez un peu quel oubli! Gontran est arrivé d'Angleterre ce matin, et je ne vous en ai rien dit.

– Votre neveu!.. eh bien! ce sera un danseur tout trouvé pour ces jeunes filles.

Je regardai Ursule avec étonnement; jamais M. de Versac ni mademoiselle de Maran n'avaient prononcé devant nous le nom de ce neveu. Nous allions monter en voiture, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma tante vint lui demander quelques moments d'entretien au sujet d'une affaire très-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothèque; M. de Versac prit le journal du soir.

Sous le prétexte d'arranger une épingle de coiffure, j'emmenai Ursule dans la chambre de mademoiselle de Maran; là, lui sautant au cou, je lui avouai franchement mon mouvement de jalousie, et les larmes aux yeux je lui en demandai pardon.

Ursule fut aussi touchée jusqu'aux larmes de ma franchise; elle me rassura par les plus tendres protestations.

Je rentrai dans le salon le cœur calme et content, me promettant bien, ainsi que je l'avais dit à Ursule, de tâcher de ne pas avoir l'air d'une héritière.

Nous partîmes pour l'ambassade.




CHAPITRE VIII.

LA PRÉSENTATION


En entrant dans le premier salon de l'ambassade, accompagnée de M. de Versac, je sentis ma résolution m'abandonner. Il fallut l'accueil plein de grâce et de bonté de madame l'ambassadrice d'Autriche pour m'encourager un peu.

Mademoiselle de Maran donnait le bras à Ursule.

Plus que jamais je pus apprécier quelle était l'influence de ma tante, et combien on la redoutait. La femme la plus agréable, la plus à la mode, n'aurait pas été plus entourée, plus courtisée à son entrée dans le bal, que ne le fut mademoiselle de Maran; elle recevait ces respectueuses prévenances, ces hommages empressés, avec un très-grand air et une affabilité protectrice presque dédaigneuse.

Nous allâmes du côté de la galerie où l'on dansait. M. de Versac, à qui je donnais le bras, me nomma différentes personnes qui méritaient d'être distinguées.

Nous nous arrêtâmes un moment auprès d'une des portes de la galerie. J'entendis là les paroles suivantes, échangées entre deux personnes que je ne pouvais voir.

– Eh bien! vous savez… Lancry est arrivé d'Angleterre… Je viens de le voir… Il est plus brillant que jamais…

– Vraiment! il est de retour?.. – reprit l'autre personne. – La duchesse de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été plus que triste de son départ… Pauvre femme!..

A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet entretien, qu'il n'était pas convenable que j'entendisse, et dont M. Gontran de Lancry, son neveu, était le héros.

Je n'attachai alors aucune importance à cet incident, et je suivis M. de Versac. Avant d'arriver au bal, il me semblait que tout devait m'embarrasser: mon maintien, ma démarche, mon regard; mais ma première émotion passée, une fois au milieu de cette société à laquelle j'appartenais, je me sentis non pas rassurée, mais, pour ainsi dire, placée au milieu des miens.

L'on n'est presque jamais gêné ou intimidé que lorsqu'on aborde une sphère au-dessus de celle à laquelle on appartient. Je recouvrai bientôt toute ma liberté d'observation.

En entrant dans la galerie où l'on dansait, je fus presque éblouie de l'éclat, de la magnificence des toilettes. Madame de Mirecourt, amie de ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, offrit de nous ménager une place auprès d'elle. Mademoiselle de Maran accepta; Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de Mirecourt et ma tante.

M. de Versac nous quitta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait nous présenter.

– Eh bien! – dis-je tout bas à ma cousine, – ce n'est pas si effrayant, après tout; es-tu un peu rassurée?

– Non, – me dit Ursule, – je ne puis vaincre mon émotion; je tremble; c'est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi.

– Moi, je vois fort bien, – lui dis-je gaiement; et, pour lui donner un peu de courage, j'ajoutai: – J'avoue que je trouve ce coup d'œil charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Décidément, c'est une bien jolie chose qu'un bal.

Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui j'étais aussi, se prit à rire aux éclats.

Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de l'autre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante:

– Qu'avez-vous donc à rire ainsi?

– Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle? – dit mademoiselle de Maran en me montrant à son amie. – Si vous entendiez combien ses remarques sont drôles, malignes… c'est à en mourir… Prenez bien garde à vous, car elle emporte la pièce d'abord! – Puis, se retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton affectueusement grondeur: – Voulez-vous bien ne pas avoir autant d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue si méchante.

Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des personnes qui nous entouraient.

Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant à mademoiselle de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.

– Mais d'aucun, – lui répondis-je. – Je ne comprends pas un mot à ce qu'elle vient de me dire.

Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à me faire cette réputation de méchanceté. Grâce à ses perfides paroles, plusieurs personnes placées devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être l'objet de mes moqueries.

J'entrais pour la première fois dans le monde; pour plusieurs raisons je devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à l'instant.

Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste réputation que celle d'être même spirituellement moqueuse… Les sots la redoutent et la calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis.

Lady Fitz-Allan m'a dit depuis que ma méchanceté fut un moment la nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)

Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que cela arrive toujours, tout le monde en parlait.

Ma tante voulut compléter son œuvre; quelques minutes après, au milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut à Ursule:

– Mon Dieu! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si sérieux, si mélancolique; soyez donc un peu de votre âge si vous pouvez: qu'est-ce que c'est que cette sauvagerie-là?

Ces mots de ma tante aussi entendus, répétés, commentés, établirent positivement que j'étais aussi moqueuse, aussi étourdie, que ma cousine était timide, sensée, réfléchie.

Le monde revient bien rarement de ses premières impressions; ces quelques mots de ma tante eurent donc une grande influence sur ma destinée.

Hélas! il faut tout dire, mon inexpérience, ma vanité, augmentèrent encore la portée du mal qu'on me faisait… Plus tard, je déplorai amèrement cette réputation de méchanceté moqueuse. J'eus d'abord assez de faiblesse pour en être presque flattée, presque fière. Je me croyais belle, je pensais que l'ironie était un brevet d'esprit.

La valse finie, M. de Versac s'approcha de ma tante avec son neveu, M. le vicomte Gontran de Lancry.

Je l'avoue… je ne pus m'empêcher de rester presque immobile de surprise à la vue de M. de Lancry; il avait alors environ trente ans. Il était difficile de voir un homme plus parfaitement agréable, d'un extérieur plus séduisant.

J'étais bien jeune, et chez mademoiselle de Maran je n'avais vu personne qui pût en rien être comparé à M. de Lancry.

Ancien page du roi, il avait servi et fait très-vaillamment la guerre en Espagne. Attaché plus tard à une grande ambassade, il avait, au bout de quelques années, abandonné l'état militaire; et, grâce aux bontés du roi et à la protection de M. de Versac, il avait été nommé gentilhomme de la chambre du roi.

Ma première entrevue au bal de l'ambassade d'Autriche me revient très-présente à l'esprit. Il y avait eu grande réception au château; beaucoup d'hommes de la cour étaient venus au bal en uniforme. M. de Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'éclatant habit de sa charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de la Légion d'honneur; à son coté, la large plaque d'un ordre étranger. M. de Lancry était d'une taille moyenne, mais de la plus extrême élégance; ses traits, d'une régularité parfaite, étaient (selon ma tante, et elle disait vrai), étaient ceux «d'un jeune Grec d'Athènes, animés de toute la finesse et de toute la grâce parisienne» C'était, disait-elle, l'idéal du joli. Il avait des cheveux châtains, les yeux bruns, les dents charmantes, une main, un pied, à rendre une femme jalouse; je vous l'ai dit, ayant trente ans à peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq.

Ces avantages naturels, relevés d'insignes honorables qu'on n'accorde généralement qu'à un âge plus mûr et qui semblent toujours annoncer le mérite, devaient donc rendre M. de Lancry infiniment remarquable.

Lorsqu'il s'approcha de ma tante elle lui tendit la main et lui dit:

– Bonsoir, mon cher Gontran!.. Votre oncle m'a seulement appris tantôt votre retour de Londres. Eh bien! qu'est-ce que vous avez fait dans ce cher pays?

M. de Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui dit tout bas quelques mots que je ne pus entendre.

– Voulez-vous bien vous taire! – s'écria ma tante en riant. – Puis elle ajouta: – Heureusement, on peut tout dire à une mère bobie comme moi; seulement, pour faire pénitence, vous allez faire danser ces petites filles.

Se tournant alors vers moi, ma tante dit à M. de Lancry d'un air rempli de dignité qu'elle prenait mieux que personne quand elle le voulait: – Mademoiselle Mathilde de Maran, ma nièce.

M. de Lancry s'inclina respectueusement.

– Mademoiselle Ursule d'Orbeval, notre cousine… – ajouta ma tante avec une nuance presque imperceptible, pourtant assez marquée pour qu'on sentît qu'elle voulait établir à mon avantage une sorte de distinction entre mon amie et moi.

M. de Lancry s'inclina de nouveau.

Je baissai les yeux, je me sentis rougir beaucoup. Ma main était près de celle d'Ursule; je la serrai presque avec crainte.

– Mademoiselle voudra-t-elle me faire la grâce de danser avec moi la première contredanse? – me dit M. de Lancry.

– Oui, monsieur, – répondis-je en jetant un regard inquiet sur mademoiselle de Maran.

M. de Lancry me salua, et, s'adressant à Ursule, il lui dit: – Puis-je espérer, mademoiselle, que vous daignerez m'accorder la même faveur que mademoiselle de Maran, pour la seconde contredanse?

– Sans doute, monsieur, – répondit Ursule avec un soupir; et, baissant la tête, elle jeta, à travers ses longs cils, un mélancolique regard sur M. de Lancry.

A ce moment, une fort jolie femme, éblouissante de pierreries, très-brune, très-mince, d'une tournure très-élégante, d'une physionomie fière, hardie, ayant de grands yeux noirs très-perçants, et un peu rapprochés de son nez, fait en bec d'aigle, s'arrêta devant nous; elle donnait le bras à un jeune colonel anglais.

– Vous êtes bien oublieux de vos amis, monsieur de Lancry, – dit-elle d'une voix sonore et douce.

M. de Lancry se retourna vivement, réprima un embarras assez visible, et dit en s'inclinant:

– Je ne mérite pas ce trop aimable reproche, madame la duchesse; je suis seulement arrivé ce matin de Londres; et j'espérais avoir demain l'honneur de vous faire ma cour.

Combien certains pressentiments trompent peu, mon ami! Du moment où j'entendis M. de Lancry dire à cette femme… madame la duchesse… je ne doutai pas un moment qu'elle ne fût madame de Richeville, dont j'avais entendu le nom si indiscrètement rapproché de celui de M. de Lancry.

On préluda pour la contredanse.

– Voyez combien je suis bonne, – dit la duchesse à M. de Lancry: – je vous pardonne votre oubli et je vous dis même en confidence que je ne suis pas engagée pour cette contredanse; suis-je assez généreuse?

M. de Lancry la regarda de nouveau d'un air étonné, presque stupéfait, et répondit avec une gêne assez évidente:

– Et moi, n'ai-je pas trop de bonheur?.. j'aurais pu danser cette contredanse avec vous, madame, et je vais avoir le plaisir de la danser avec mademoiselle de Maran, que j'ai eu l'honneur d'inviter à l'instant.

Madame de Richeville, croyant qu'il s'agissait de ma tante et que M. de Lancry plaisantait, partit d'un éclat de rire, et s'écria:

– Vous arrivez d'Angleterre pour faire danser mademoiselle de Maran… il y a donc à Londres un Excentric-Club? vous voulez donc vous signaler parmi les plus intrépides?

M. de Lancry se hâta d'interrompre madame de Richeville. Elle avait la vue très-basse, elle ne s'était pas aperçue de la présence de ma tante.

– Je dois avoir l'honneur de danser tout à l'heure avec mademoiselle Mathilde de Maran, – dit M. de Lancry en appuyant sur ce nom Mathilde, et en s'inclinant légèrement de mon côté.

– Ah! je comprends. On la mène donc déjà dans le monde? – dit la duchesse.

Elle prit son petit lorgnon d'écaille, et m'examina avec une curiosité qui me sembla malveillante.

J'étais au supplice.

Ma tante n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Voyant le lorgnon de la duchesse de Richeville encore tourné sur moi, elle parut choquée, et lui dit de sa place, d'une voix aigre et impérieuse:

– Madame la duchesse, n'est-ce pas que ma nièce est charmante?..

– Charmante, madame, – répondit la duchesse d'un ton sec en rabaissant son lorgnon. Elle s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui fit une demi-révérence pleine de grâce et de noblesse.

J'ai su depuis que ma tante et la duchesse se détestaient, ce qui m'expliqua l'attention avec laquelle on avait examiné ces deux adversaires également redoutables.

– Eh bien! madame, – reprit ma tante, – je suis ravie pour cette chère petite que vous la trouviez charmante; l'approbation d'une femme comme vous, madame, ne peut que porter bonheur à une jeune personne qui entre dans le monde; c'est comme un présage… Malgré ça, j'ai peine à croire que ma nièce puisse jamais approcher de votre mérite, madame…

Il n'y avait en apparence rien que de très-simple, que de très-poli dans ces paroles; pourtant je connaissais assez l'accent de ma tante pour pressentir que ces mots avaient renfermé quelque perfidie. En effet, levant les yeux sur madame de Richeville et sur les personnes qui nous environnaient, je vis la première affecter un grand calme, et tout le monde fort embarrassé.

Plus tard, j'ai rencontré dans le monde madame de Richeville; j'ai su qu'on exagérait jusqu'à la plus odieuse calomnie la légèreté de sa conduite. On disait que sans l'illustre nom qu'elle portait, que sans la grandeur et les alliances de sa maison, que sans son immense fortune, on eût difficilement fermé les yeux sur ses fautes, et que son mari avait été forcé de se séparer d'elle. Elle était néanmoins parfaitement bien accueillie dans la meilleure compagnie, à laquelle elle appartenait; seulement, les jours de réception au château, madame la dauphine semblait lui témoigner son blâme par un abord glacial.

On comprend maintenant tout ce qu'il y avait d'amer dans l'apostrophe de mademoiselle de Maran. Celle-ci, profitant de son premier avantage, porta un dernier coup à madame de Richeville en s'écriant:

– Ah! mon Dieu! les beaux rubis que vous avez la, madame! Est-ce que ce ne sont pas ceux qui appartenaient à cette excellente duchesse douairière de Richeville? Quel malheur qu'elle n'ait pas pu vous les voir porter! et comme ça doit faire plaisir à M. de Richeville de vous voir parée des pierreries de madame sa mère!

Pour sentir la cruauté de la remarque de mademoiselle de Maran, il faut savoir que, selon un bruit accrédité (ce dont plus tard j'ai reconnu la fausseté), on disait que M. le duc de Richeville avait donné à sa femme cette parure de famille lors de son mariage, et qu'en se séparant de la duchesse, il avait eu la délicatesse de ne pas la lui redemander, délicatesse que celle-ci n'aurait pas imitée en continuant de porter ces bijoux.

Tout le monde semblait atterré de la méchanceté de mademoiselle de Maran. Madame de Richeville eut assez d'empire sur elle-même pour cacher son ressentiment; elle jeta sur ma tante un regard rempli de douceur et de dignité, et lui dit très-affectueusement:

– Vous me comblez, madame; je voudrais pouvoir reconnaître les marques d'intérêt que vous me donnez… Mais j'y songe… je puis vous apprendre au moins une nouvelle qui vous fera, je l'espère, un grand plaisir. Un de vos amis arrive d'Italie, où il était resté pendant des années sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Mais je le vois… vous êtes inquiète, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre curiosité… Eh bien! ajouta madame de Richeville d'un air gracieusement confidentiel, – eh bien! sachez donc que M. de Mortagne sera ici dans quelques jours. Oui, j'ai reçu de Venise des nouvelles de lui. On dit que c'est un roman terrible que sa disparition… Avouez que vous êtes bien surprise et bien heureuse de ce retour, madame!

Madame de Richeville lança ces derniers mots à mademoiselle de Maran comme un coup de poignard; puis, entendant les préludes de la contredanse, elle dit gaiement à M. de Lancry:

– Je vous offre une valse en dédommagement de la contredanse que vous m'avez refusée. – Et se tournant vers le colonel anglais qui lui donnait le bras: Montons dans la petite galerie, – lui dit-elle. Je voudrais voir cette contredanse…

Je n'avais jamais vu mademoiselle de Maran troublée. Elle le fut beaucoup dès les premiers mots de madame de Richeville; mais quand celle-ci eut prononcé ces paroles: M. de Mortagne sera ici dans quelques jours… ma tante pâlit et parut accablée, au grand étonnement de ceux qui connaissaient son audace et ne comprenaient pas le sens caché de la réponse de madame de Richeville.

La contredanse commença. M. de Lancry eut le bon goût de m'épargner des compliments toujours embarrassants pour une jeune personne. Il fut très-simple, très-gai, sans méchanceté, me parla de mademoiselle de Maran avec une affectueuse vénération, de M. de Versac avec tendresse; il trouva la physionomie d'Ursule des plus intéressantes, et il me demanda quel était le grand chagrin qui la rendait si mélancolique. Il était musicien, nous causâmes musique. Je préférais les maîtres allemands, il préférait les maîtres italiens. Il mit une si aimable bonhomie dans la discussion, qu'à la fin de la contredanse il ne m'intimida presque plus.

Après m'avoir ramenée à ma place et avoir rappelé à Ursule la promesse qu'elle lui avait faite, il alla saluer plusieurs femmes de sa connaissance.

– Mon Dieu! – me dit Ursule, – comment as-tu donc fait pour oser parler autant? Je t'admirais.

– Oh! – lui dis-je, – d'abord j'ai eu bien peur, peu à peu j'ai repris courage, et puis M. de Lancry paraît si bon, si simple! tu verras toi-même.

– Oh! c'est à peine si j'oserai lui répondre, – dit timidement Ursule.

– Tu as bien tort, il te trouve charmante, il me l'a dit tout à l'heure, et c'est peut-être cela qui me l'a fait trouver si aimable…

Je ne pus continuer ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui connaissaient ma tante vinrent la saluer. Parmi eux, elle nous présentait ceux qui étaient d'un âge à danser, et nous eûmes bientôt, Ursule et moi, un grand nombre d'engagements.

J'étais si occupée à regarder danser, que bien que je le voulusse, j'avais à peine le temps de songer aux dernières paroles de madame de Richeville, au sujet de M. de Mortagne.

J'avais toujours conservé de lui un souvenir plein de gratitude; il avait été, dans mon enfance, mon premier défenseur.

Depuis huit ou neuf ans, on n'avait presque jamais prononcé son nom chez ma tante. Je me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu dire qu'on n'avait pas de ses nouvelles. Sa vie était si étrange, on lui savait une telle habitude de voyager, que je ne trouvai là rien d'étonnant. Seulement, ce qui me paraissait extraordinaire, c'était l'effet presque écrasant que l'annonce de son retour produisait sur mademoiselle de Maran.

Je fus tirée de ces réflexions par le son d'une valse.

Parmi les couples qui furent bientôt emportés dans son tourbillon, je vis M. de Lancry et la duchesse de Richeville. Elle avait une taille accomplie, et, ainsi que lui, elle valsait à ravir. Les boucles de ses cheveux, noirs comme du jais, qu'elle portait très-longs, flottaient avec grâce autour de sa tête expressive, un peu renversée en arrière.

Il fallait que cette femme fût bien forte de son innocence, ou qu'elle eût un bien profond dédain des jugements du monde, pour le braver si ouvertement après les mots cruels de mademoiselle de Maran, qui venaient de réveiller, pour ainsi dire, tous les scandales réels ou supposés de la conduite de madame de Richeville.

Ce qui me surprit beaucoup, ce fut l'expression des traits de M. de Lancry pendant cette valse; il semblait tour à tour dédaigneux, sardonique et irrité; lorsqu'il reconduisit madame de Richeville à sa place, il me parut qu'elle souriait avec amertume de quelques paroles que M. de Lancry lui disait à voix basse.

J'éprouvai d'abord, je ne sais pourquoi, comme un serrement de cœur en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai plus qu'il l'aimât. Elle avait un air de résolution et de fierté qui m'effrayait; pourtant, quand je pensais qu'elle était l'amie de M. de Mortagne, qui m'avait protégée, qui avait été, m'avait dit plus tard madame Blondeau, si profondément dévoué à ma mère, je tâchais de surmonter l'impression désagréable qu'elle me causait.

Ces pensées furent interrompues de nouveau par les contredanses auxquelles j'étais engagée.

Ma réputation de méchanceté était déjà, sans doute, parvenue à plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire à mon esprit moqueur, se mirent en grands frais d'épigrammes; d'autres me firent des louanges outrées; d'autres, des plaisanteries que je ne comprenais pas.

Somme toute, quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes agréables, la plupart me semblèrent manquer absolument du tact parfait dont était doué M. de Lancry. C'est qu'en effet il faut qu'un homme ait beaucoup de mesure et de délicatesse dans l'esprit pour mettre de jeunes filles en confiance, pour jouir de tout ce qu'il y a de charmant dans leur entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies, modifiées; ainsi c'est peut-être manquer de goût que de louer leur beauté, tandis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur gaieté a bien plus de charme quand on ne l'excite pas au delà du sourire, et c'est effaroucher la finesse exquise et ingénue de leurs observations que d'y répondre par la médisance.

Ce n'est pas de la vanité que de parler ainsi du plus bel âge de notre vie, à nous autres femmes. Nos instincts sont alors si nobles, si généreux, nos illusions sont si radieuses, que notre caractère, que nos pensées participent de l'élévation habituelle de notre âme.

Je reviens à ce bal. Je vis Ursule danser avec la même grâce touchante et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un grand sacrifice en les acceptant.

Après avoir été voir le coup d'œil du souper et prendre une tasse de thé, nous quittâmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi, nous retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et nous apporta nos pelisses.

M. de Versac donna son bras à Ursule, M. de Lancry offrit le sien à mademoiselle de Maran, qui lui dit en riant:

– Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositions-là, Gontran? Est-ce que je suis de taille à les accepter? Donnez votre bras à ma nièce, j'irai bien toute seule.

Lorsque nous fûmes montés en voiture, ma tante dit à M. de Lancry:

– Ah çà! Gontran, puisque vous voilà de retour, je compte bien vous voir souvent avec votre oncle vous savez que je ne souffre pas qu'on me néglige. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de rose, cette belle duchesse, et qu'il faudrait le feu de l'enfer pour la faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces jeunes filles!.. Allons, bonsoir, Gontran, et prenez bien garde à vous si vous ne me soignez pas.

M. de Lancry assura ma tante de son empressement à lui obéir, et nous rentrâmes à l'hôtel de Maran.




CHAPITRE IX.

LE LENDEMAIN DU BAL


Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toute leur valeur.

Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les moindres détails de cette soirée, j'en ressentis, pour ainsi dire, le contre-coup.

Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous les autres: c'était celui de M. de Lancry valsant avec madame de Richeville une valse de Weber.

Cet air, assez mélancolique, me revenait sans cesse à la pensée, tandis que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais dansée avec M. de Lancry.

Le résultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgré son urbanité parfaite, malgré ses dehors exquis et charmants, me semblait déjà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire aux lèvres et des fleurs au front.

Ce qui s'était passé entre mademoiselle de Maran et la duchesse de Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des paroles polies, et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.

J'avais cependant été très-entourée. Il me semblait, sans fausse modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que mesdemoiselles de B*** et de P*** avaient à peine dansé trois ou quatre contredanses, tandis que moi et Ursule nous avions dû souvent en refuser. Je n'avais pu m'empêcher d'entendre sur mon passage cette espèce de murmure toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans comparaison l'homme le plus agréable de cette réunion, avait été très-assidu près de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions était triste et amer!

Néanmoins, je dus à cette nuit de fête une pensée douce, comme une vague espérance: M. de Mortagne allait arriver…

Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle.

J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans tout ce qu'ils portent à leurs lèvres.

J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le dévouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne savait que m'aimer aveuglément.

Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine, dans une propriété qu'il possédait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs, il était complétement dominé par ma tante, ainsi que mes autres parents. Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Mortagne comme un événement très-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle.

Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui avait annoncé son retour.

Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma chambre; nous causâmes du bal; je revins d'autant plus gaiement à parler du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre départ pour l'ambassade, que pendant toute la durée du bal j'avais joui du succès de ma cousine.

– Sais-tu bien, ma chère Ursule, – lui dis-je en souriant, – qu'à me voir si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je paraissais si contente, tandis qu'au contraire j'étais orgueilleuse de toi? Mais que nous importe, à nous qui connaissons les secrets de notre cœur?

– Comment trouves-tu M. de Lancry? – me demanda tout à coup ma cousine.

– Mais je le trouve charmant, – lui dis-je, un peu surprise de cette question subite. – Oui… charmant, surtout quand il ne danse pas avec cette duchesse de Richeville qui a l'air si impérieux.

Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le silence et reprit:

– Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois…

– Dis donc vite…

– Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.

D'abord, je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux éclats.

– Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde? M. de Versac n'a-t-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran? celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en faveur du neveu de M. le duc de Versac?

– Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois? – repris-je en me servant des termes de ma cousine; – c'est que M. de Versac et mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.

Ce fut au tour d'Ursule à sourire.

– Quelle folie! – me dit-elle; – un si beau parti pour moi, pauvre fille, humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer, et puis demain il dépendrait de moi d'épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas. Cela te surprend?.. Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop élégant, trop à la mode… Ce n'est pas là le bonheur que je rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma vie doit s'écouler dans l'obscurité; je ne dois pas avoir d'autre félicité que la tienne.

– Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir jouer… Ma bonne Ursule, tu verras… si j'en crois mon cœur, tu seras heureuse pour ton propre compte… Mais pour parler de M. de Lancry, pourquoi veux-tu donc que les dangereux avantages qu'il possède me plaisent plus qu'à toi?

– Pourquoi? parce qu'en m'épousant, M. de Lancry ferait une sorte de mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois être, il me semble, que très-charmée des suites d'un pareil mariage.

– Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne pense à lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins brillant, par cela même beaucoup plus assuré.

– Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!

– Mon Dieu! que tu es méchante… Eh bien! oui… autant que l'on peut trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures…

– Soit, et tu le trouves surtout charmant quand il ne valse pas avec la duchesse de Richeville.

Je ne pus m'empêcher de rougir. – Oui, – dis-je à ma cousine; je ne sais pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.

– Pourquoi… pourquoi?.. Veux-tu que je te le dise, moi? – reprit tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.

– Ursule, encore une fois, tu es folle!

– Non, non, Mathilde… je ne suis pas folle… mon amitié pour toi, ma crainte de me voir oubliée par toi, ma jalousie d'affection, si tu le veux, me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments… Mathilde… je devais m'attendre à ce changement dans ta vie, un jour ou l'autre cela doit arriver… Pardonne… Pardonne-moi donc mes larmes.

Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.

Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde émotion je répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tâchai de la rassurer par les plus tendres protestations.

– Tiens, – lui dis-je en essuyant mes yeux, – il n'en faut pas davantage pour me faire prendre M. de Lancry en aversion… je te jure…

– Mathilde… tais-toi… – dit Ursule en me mettant doucement sa main sur ma bouche… – tais-toi… j'ai été sotte, folle, de céder à mon premier mouvement, mais il a été plus fort que moi; mon pauvre cœur était plein, il a débordé, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de ce que je ressens pour toi et à propos de toi.

Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:

– Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu de pareilles dans la cour de l'hôtel, bien sûr… et quel charmant jeune homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran, et il s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore cassé quelque chose, car il marchait très-vite, et il s'en est allé sans son chapeau, tant il avait l'air affairé.

Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry.

Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle de Maran m'en ferait prier sous un prétexte quelconque.

Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et dit: – Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été longue.

Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.

Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon; elle s'y trouvait seule et semblait très en colère.

– Eh bien! – nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra plus les pieds ici.

– M. Bisson a encore cassé quelque chose, ma tante?

– Comment? s'il a encore cassé quelque chose… eh! mais sans doute, et cela, c'est la faute de cet imbécile de Servien! – s'écria ma tante avec un redoublement de fureur. – Je lui avais, une fois pour toutes, défendu de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'étais dans mon cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque tout à coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j'entre dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le grand ressort: c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu.

Mademoiselle de Maran était si fort en colère, qu'elle ne s'aperçut pas de nos rires étouffés; elle reprit: – Mais, en vérité, c'est que je l'aurais battu si j'en avais eu la force.

– Vous avez donc juré de tout détruire ici? vous ne pouvez donc vous tenir tranquille, abominable homme que vous êtes! lui dis-je.

– Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je m'ennuie quand je ne fais rien, – me répondit-il si bêtement, si froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas pu y tenir. Je me suis révoltée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il s'est encouru tout effaré.

– Sans emporter son chapeau, que voilà sur cette chaise? – dis-je à ma tante.

– Tant mieux! s'écria-t-elle; – je voudrais qu'il attrapât quelque bonne fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un affreux fou qu'il est, malgré toute sa science.

Il fallait que mademoiselle de Maran fût bien en colère, car elle repoussa brusquement les caresses du vénérable Félix, qui rentra dans sa niche en grondant.

La vue de Félix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain animal; je me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où était M. de Mortagne et s'il devait bientôt arriver.

Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.

– Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-là? Est-ce que je m'inquiète de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi qu'en dise cette belle duchesse, dont l'âme est aussi noire que l'enfer, qu'il vous suffise de savoir qu'il est bien où il est, et qu'il y restera longtemps, entendez-vous? cet affreux jacobin!

Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de l'expression sinistre, presque féroce, avec laquelle ma tante prononça ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans, presqu'à la même place, elle avait jeté un regard implacable sur M. de Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait dans sa main.

Je ne trouvai pas un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran, tant j'étais effrayée.

Après quelques moments de silence elle reprit:

– Gontran est venu me proposer pour demain, à l'Opéra, la loge des gentilshommes de la chambre; j'ai accepté et nous irons.

Je crus être très-héroïque et prouver mon amitié à Ursule en refusant cette occasion de revoir M. de Lancry.

– Je suis fatiguée du bal, ma tante, – répondis-je; je préférerais ne pas aller à l'Opéra.

– Vous préférerez ce que je vous ordonnerai de préférer, – répondit aigrement mademoiselle de Maran.

Ursule me jeta un regard suppliant.

– J'irai à l'Opéra si vous le désirez absolument.




CHAPITRE X.

L'OPÉRA


Ce que m'avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.

Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de côté la prévention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrême distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.

Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était absolument indifférent; je m'étonnais seulement d'avoir été désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.

Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait inexplicable, je m'obstinais à la découvrir, j'y parvins… La remarque d'Ursule m'avait mise sur la voie.

J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractère arrêté qu'après avoir aimé.

Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers intérêts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent, développent, exaltent certaines facultés de l'âme, nobles ou dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.

Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité dominante; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de préciser mon caractère.

J'étais tour à tour humble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée jusqu'à l'insulte; j'étais pieuse par conviction et par nature; j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant, jusqu'à une puérilité blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie. J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que lorsque je souffrais moi-même; j'allais alors avec empressement au-devant des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait provoquer ma pitié pour me faire compatir à l'affection. Tendres ou cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents: je pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je cherchasse jamais à nuire à qui m'avait blessée, mais je me vengeais pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.

Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une passion que j'avais jusqu'alors complétement ignorée commença de poindre en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.

Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère, cette passion était la jalousie, la jalousie tantôt contrainte, cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante jusqu'à la bassesse....

…Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant, je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait posée:

Pourquoi m'a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec madame de Richeville qu'avec toute autre?

Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.

Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-être lutter de toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le partagerait peut-être pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.

Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M. de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement, les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en m'annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.

Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres mouvements de mon cœur, j'attendis avec une sorte d'anxiété cette soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la seconde fois.

Nous arrivâmes assez tard à l'Opéra; la salle était complétement et brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette représentation.

On donnait le Siége de Corinthe.

En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt, une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très-jeune, me frappa.

On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d'argent allait merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du jais; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras… Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l'une des plus grandes raretés qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.

Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté; je ne pus m'empêcher d'être attristée: l'air mélancolique de la valse de Weber, qu'elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire, accompagner ces tristes pensées.

Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la vue très-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.

La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante qui m'avait frappée la veille.

On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opéra me semblait si beau, que j'écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.

Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quittée pour entrer dans son salon.

Madame parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance, causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute, se retirer par discrétion, madame daigna le retenir quelques moments encore.

Lorsqu'il quitta la loge royale, j'étais curieuse de savoir s'il viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de Richeville.

Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de l'angoisse; mon cœur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.

C'était lui.

Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. Il souhaita le bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.

Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit: – Mathilde! M. de Lancry.

Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.

Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la conversation.

M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour tout nouveau, et tout à fait à son avantage.

– Voyons, Gontran, – lui dit mademoiselle de Maran, – vous qui allez partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens; ça a toujours une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous profitons modestement des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.

– Je serais très-embarrassé, madame, – dit M. de Lancry; – car, pendant quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de la Banque, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de brusques fortunes!

– Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à perpétuité! ça serait d'un joli exemple pour les autres malfaiteurs, – dit mademoiselle de Maran. – Mais quelle est donc cette petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?

– Très-jolie, – dit M. de Lancry. – Elle et son mari sont les héros d'une histoire bien simple et bien touchante, – ajouta-t-il avec un accent de mélancolie qui m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa physionomie.

– Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?

– Le nom de mes héros est très-insignifiant… ils s'appellent M. et madame Duval, – dit M. de Lancry en souriant.

– Duval! mais c'est un très-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman de M. et de madame Duval.

– Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans… – Puis s'interrompant, M. de Lancry dit à ma tante: – Tenez, madame, votre sourire moqueur m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Mathilde et à mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus m'empêcher de rougir.

– Allons! allons! contez votre conte à ces jeunes filles. – Je ne vous regarderai pas, – dit mademoiselle de Maran; – et si je ris, ce sera à part moi.

– Eh bien! donc, mademoiselle, – me dit M. de Lancry, – M. et madame Duval avaient fait un très-heureux mariage.

– Mais c'est très-bien! – s'écria mademoiselle de Maran; – ça commence tout juste comme une historiette de l'Ami des enfants ou de Berquin. Je vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien capitaine des hussards de la garde qui raconte de ces choses-là! Continuez, continuez, voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite. Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le porte-lorgnon, le porte-éventail, le porte-bouquet, le porte-programme, aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère les contes de Berquin.

– Je sais, madame, – dit M. de Lancry en souriant malignement, – toute la différence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse Ksernika; mais je m'adresse à ces demoiselles; je n'ai pas besoin de leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je continue:

– M. et madame Duval étaient complétement heureux et jouissaient d'une honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu'il idolâtrait et qui était aveugle; elle lui avait abandonné tout ce qu'elle possédait, à condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu'elle aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir à craindre la pauvreté pour leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce désastre. Son infirmité les aida merveilleusement à réaliser ce projet. Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il fit des traductions; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins d'album et jusqu'à des éventails. A force de travail, de privations et surtout de présence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent pendant près de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement matériel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste, et par le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privations qu'elle eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruiné. – D'autres personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.

– Ce qui paraît bien plus probable que le remords d'un maltôtier, – dit ma tante.

– Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à cette somme, ces bons et braves jeunes gens, maintenant habitués au travail, ont presque retrouvé l'aisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s'est pas aperçue qu'elle avait côtoyé de si près la misère.

– Ça finit comme ça avait commencé, – dit mademoiselle de Maran, – et ça prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C'est pour cela que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y restera pas longtemps.

– Vous riez, madame, – reprit M. de Lancry; – eh bien! j'aurai le courage de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus notre temps. – Puis, s'adressant à moi: – Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans cette conduite? Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion involontaire au malheur dont on souffre et que l'on cache avec une si pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'âme pour conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'habitude de la richesse? N'est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui créant, à force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur froide misère?

– Ah! sans doute, cela est beau, cela est admirable! – dit Ursule d'une voix émue en portant sa main à ses yeux. – En entendant raconter on pareil trait, – ajouta-t-elle, – on ne regrette pas d'être pauvre, puisque la pauvreté inspire de pareils dévouements.

J'étais si troublée que je ne pus trouver une parole, et je trouvai Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.

M. de Lancry avait raconté avec une grâce parfaite cette histoire, puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche d'un homme comme lui.

Plusieurs fois, pendant ce récit, j'avais regardé M. de Lancry; la touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses paroles; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle action sans être capable de l'imiter.

Je restais muette d'étonnement; je ne m'attendais pas à trouver cette douce sensibilité sous les brillants dehors d'un homme à la mode. Aussi mon cœur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire à M. de Lancry:

– Ma nièce Mathilde est si malicieuse avec son air de sœur… Angélique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au moins, mon pauvre Gontran.

Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur le point de pleurer de chagrin et de dépit.

Je ne sais comment cette scène se serait terminée sans l'arrivée de M. de Versac, qui ne précéda que de quelques moments le lever du rideau.

J'éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de la musique augmentait encore; chacune des pensées qui m'agitaient était, pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie tour à tour rêveuse, tendre ou passionnée, qui n'était que trop d'accord avec l'état de mon cœur.

Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses, quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.

Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le sentiment qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les touchantes paroles de M. de Lancry; je me laissais aller à toute l'admiration que m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des idées de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque, à travers ce songe éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse de Richeville.

L'acte fini, j'écoutais encore; j'étais si absorbée que ma tante dut m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.

On sortait de la salle; je donnai le bras à M. de Versac; M. de Lancry donna le bras à Ursule.

Je descendis presque machinalement, entendant, voyant à peine ce qui se passait autour de moi.

Au moment où l'on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum très-agréable, mais très-fort; le frôlement d'une étoffe toucha ma robe, et une voix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l'oreille:

Prenez garde, pauvre enfant… on veut vous marier… Attendez M. de Mortagne…

Je retournai vivement la tête pour voir qui venait de me parler; je n'aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d'argent de la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement l'escalier devant moi avec M. et madame de Mirecourt.




CHAPITRE XI.

L'AVEU


Un mois s'était passé depuis le jour où j'étais allée à l'Opéra avec ma tante et M. de Lancry.

Celui-ci était venu très-régulièrement voir mademoiselle de Maran, d'abord tous les deux jours, puis tous les jours.

A mesure que notre intimité augmentait, je découvrais en lui mille nouvelles qualités charmantes; on ne pouvait rencontrer un caractère plus égal, plus prévenant, plus délicatement attentif. Son esprit fin, ingénieux, savait si adroitement déguiser la flatterie, qu'il me la laissait accepter, à moi qui me défiais toujours des louanges, en me souvenant des perfides exagérations de ma tante sur les avantages dont j'étais douée.

Ardent et généreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne défendît avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement lorsqu'on lui parlait des mérites qui lui avaient valu des distinctions toujours rares à son âge. Quant à ses succès dans le monde, quoique, par convenance, un tel sujet fût rarement traité devant moi et devant Ursule, il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre fatuité. Sa conversation était, quand il le voulait, sinon sérieuse, du moins instructive. Il avait beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Il parlait des arts avec infiniment de goût, et il n'était pas étranger aux littératures contemporaines.

Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je l'aimais… oui… je l'aimais.

Comment ne l'aurais-je pas aimé? Vivant chez ma tante presque dans la solitude, ne voyant que lui, et le voyant chaque jour, pouvais-je résister longtemps au charme qui le rendait si séduisant? Je vous ai dit combien était triste et monotone la vie que je menais chez mademoiselle de Maran. Dès que M. de Lancry vécut dans notre intimité, tout changea: l'espoir, le plaisir de le voir, le désir de lui plaire, la crainte de n'y pas réussir, les ressouvenirs qui succédaient à son absence, les longues rêveries, enfin les mille anxiétés mystérieuses de la passion me jetaient dans un trouble continu, et le temps s'écoulait avec une incroyable rapidité.

Je l'aimais… et j'étais tour à tour bien heureuse et bien malheureuse de cet amour…

J'étais heureuse lorsque dans mes rares accès de croyance en moi, dans mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d'orgueil de cœur, je me demandais si Gontran trouverait dans une autre les garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui offrir, s'il demandait ma main…

J'étais malheureuse, oh! bien malheureuse, lorsque doutant de moi, de ma beauté, doutant presque de mon cœur, je n'osais croire que Gontran pût m'aimer; je me persuadais même qu'il était plus que jamais attaché à madame de Richeville.

Alors ces mots qu'elle m'avait dits à l'Opéra avec un accent si affectueux: —Prenez garde, pauvre enfant!– ces mots me revenaient à la pensée. Dans mon découragement, je n'avais plus la force de haïr cette femme. J'interprétais ces paroles comme si elle m'eût dit: «Prenez garde, pauvre enfant, on veut vous marier à Gontran, vous n'avez rien de ce qu'il faut pour lui plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous ressentirez seule.»

Lorsqu'au contraire ma confiance renaissait, je voyais dans ces mots de la duchesse une sorte de menace déguisée, une sorte de défense de prétendre à un cœur qu'elle possédait.

J'étais d'autant plus accablée par ces différentes pensées, que je ne pouvais les confier à personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappelé Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, quoiqu'elle dût être de très-courte durée, n'en avait pas été moins pénible. Dans ce moment, surtout, l'absence de ma cousine m'était doublement cruelle.

Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si ouvertement, si particulièrement reçu M. de Lancry, s'il ne lui avait pas fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre moi et M. de Lancry.

Enfin, ces angoisses cessèrent.

Le 15 février, je me rappelle ce jour, cette date, ces circonstances, comme si tout s'était passé hier; le 15 février, j'étais seule dans le salon de ma tante, où j'avais cru la trouver, mais elle était sortie en donnant ordre de dire aux personnes qui pouvaient la demander, qu'elle allait rentrer.

Je lisais les Méditations de Lamartine, lorsque j'entendis la porte du salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry.

Jamais je ne m'étais trouvée seule avec Gontran, je me sentis dans un embarras mortel.

– On m'a dit, mademoiselle, que madame votre tante allait bientôt rentrer, et qu'elle priait les personnes qui viendraient de vouloir bien l'attendre… Et puis, après avoir hésité un moment, il ajouta d'une voix émue: – Et je ne croyais pas avoir le bonheur de vous trouver ici, mademoiselle; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et précieuse occasion pour vous supplier de m'entendre.

– Monsieur… je ne sais… Que pouvez-vous avoir à me dire? – répondis-je en balbutiant, avec un battement de cœur presque douloureux.

Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier l'accent enchanteur, il me dit:

– Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous parler avec la plus entière franchise… et soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de même.

– Je vous le promets, monsieur.

– Eh bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant d'un secret qu'il a pu pénétrer, mais que je ne lui ai jamais confié, était décidé à demander pour moi votre main à madame votre tante…

Je l'ai conjuré de n'en rien faire.

Le courage me manqua… Je ressentis au cœur un coup violent; je crus que M. de Lancry avait de l'éloignement pour moi, et je répondis d'une voix faible:

– Il était inutile de m'apprendre… monsieur… – Je ne pus achever.

– Non, mademoiselle… cela n'était pas inutile, permettez-moi de vous le dire; je ne pouvais autoriser M. de Versac à faire cette demande à mademoiselle de Maran avant d'avoir eu votre consentement.

– Et c'est mon consentement que vous venez me demander? – m'écriai-je, sans pouvoir cacher ma joie, sans penser à la cacher.

A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma franchise; je craignis qu'il ne l'interprétât défavorablement; je rougis, je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.

Après quelques moments de silence, Gontran reprit:

– Oui, mademoiselle, c'est votre consentement que je viens solliciter sans oser l'espérer. Vous êtes libre de votre choix, et j'aurais toujours regretté d'avoir été le sujet de quelque demande, de quelque insistance qui auraient pu vous être désagréables.

– Monsieur, je…

Gontran m'interrompit et me dit avec un accent de sérieuse tendresse: – Mademoiselle, un mot encore avant de vous voir par un refus peut-être renverser non de présomptueuses espérances, mais des vœux que j'ose à peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pensée. Vous êtes orpheline, vous êtes presque seule au monde. Je dois, en honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je tiendrais à votre mère… Vous savez pourquoi… dans cette circonstance, je m'adresse à vous… et non pas à mademoiselle de Maran, – ajouta Gontran d'un air significatif qui me prouva qu'il avait pénétré quels étaient mes rapports avec ma tante, mais que, par délicatesse, il ne pouvait m'en parler.

Je fus vivement touchée de la manière à la fois grave et affectueuse dont s'exprimait Gontran.

– Je vous comprends, – lui dis-je… – et je vous remercie.

– Quand vous m'aurez entendu, – reprit-il, – vous pourrez, mademoiselle, préjuger de l'avenir avec autant de certitude que s'il était accompli. J'ai peu de qualités peut-être, mais j'ai toujours été loyal et sincère dans l'exécution de ma parole… J'ai toujours résolu de ne me marier qu'à une femme que j'aimerais de l'amour le plus respectueux et le plus vif… de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux goûts passagers de la première jeunesse, que la durée des liaisons éphémères qui en sont la suite ne ressemble à la durée du mariage; au contraire de tout le monde, rien ne m'a toujours semblé plus romanesque qu'une union tendrement assortie… telle que je la rêvais… Pour accomplir ces vœux, il s'agit seulement de savoir ménager le trésor de félicités qui peuvent durer autant que nous… Alors on traverse avec enchantement, dans une confiance mutuelle, une vie de tendresse et d'amour, que le génie du cœur peut délicieusement varier… car, encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage… quand on sait s'aimer.

Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Richeville traversa ma pensée. Je ne pus m'empêcher de dire à M. de Lancry:

– Pourtant, monsieur, ces liaisons éphémères dont vous parlez semblent quelquefois…

– Ah! mademoiselle, – s'écria-t-il en m'interrompant, – peut-on jamais les comparer à un bonheur légitime et vrai? Ah! croyez-moi… quand on aime pour la vie, on reconnaît bien vite le néant de ces coupables affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les préférer à un amour béni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le ciel et devant les hommes, appréciera-t-on moins tout ce qu'il y a de charme dans une longue soirée passée près d'elle? Jouira-t-on moins de ses préférences, parce que chaque jour on les aura méritées aux yeux de tous à force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grâce, ses succès, vous seront-ils moins chers, parce que son regard pourra sans crainte chercher le vôtre, et vous dire: «Jouissez de ce que vous inspirez!» Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un mystérieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il n'annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont elle est parée ont été choisies par une main amie et respectée, ont-elles moins d'éclat et de parfum! Si l'on veut voyager et se reposer du tumulte de Paris dans la contemplation des beautés de la nature, faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une femme à son mari, pour jouir de mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un pays enchanteur et poétique? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie sera-t-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh! croyez-moi, je vous le répète, il y a des trésors inépuisables de bonheur pur, de plaisirs romanesques dans une union basée sur l'amour, telle que je la rêve… Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de voir dans le mariage un isolement à deux, une vie indifférente, ou seulement convenable et polie!.. Oh! non… non… je voudrais concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adorations, toute la puissance de mon cœur! Maintenant, voyez-vous… que je connais les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai bonheur que la superstition est loin de la religion… Je ne sais, mademoiselle, si vous m'avez bien compris, je ne sais si j'ai pu vous donner une faible idée de mes sentiments, de mes pensées. Si j'étais assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoir, vous me permettiez d'autoriser la demande que M. de Versac désire faire pour moi à mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'honnête homme… mademoiselle… aimé de vous… je serais en tout digne de vous…

En disant ces trois derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un fauteuil près du mien, se leva par un mouvement d'une gravité touchante, presque solennelle.

Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi éveilla dans mon cœur; il me sembla qu'un nouvel et radieux horizon s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux, car les paroles de Gontran sur le romanesque d'un bonheur légitime, traduisaient, résumaient complétement mille pensées jusque-là vagues et confuses dans mon esprit.

Ce tableau ravissant de l'amour dans le mariage, avec les délicatesses, les mystères et les entraînements de la passion, me transporta d'une espérance ineffable.

J'étais trop profondément heureuse pour cacher ma joie, pour mettre la moindre dissimulation dans ma réponse. Je sentis mes joues brûlantes, mon cœur battre, non de timidité, mais de résolution généreuse. Je voulus être à la hauteur de l'homme qui venait de me parler avec tant de sincérité, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.

– Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous, – lui dis-je. – Je suis orpheline; je ne dois compte qu'à Dieu et à moi du choix que je puis, que je veux faire… J'ai foi dans l'amour que vous me peignez si doux et si beau, parce que moi-même bien souvent j'ai rêvé cet avenir.

– Mademoiselle, il serait vrai… je pourrais espérer?

– Je vous ai promis d'être franche… je le serai. Avant que de vous donner, non pas une espérance, mais une certitude… permettez-moi, à mon tour, quelques mots sur mes sentiments: ne prenez pas ce que je vais vous dire pour l'expression d'un doute, bien loin de ma pensée… J'aime ma cousine comme la plus tendre des sœurs. Elle est sans fortune, elle veut faire un mariage selon son cœur; pour la mettre à même de choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire lui assurer la moitié de mes biens. Si elle ne se marie pas, je désire la garder toujours près de moi… Consentez-vous à ce qu'elle soit aussi votre sœur?

D'abord Gontran me contempla avec étonnement; puis, joignant les mains, il s'écria:

– Quel noble cœur! quelle âme! Comment ne pas approuver, que dis-je? ne pas admirer une affection si généreuse? Ne serait-elle pas une garantie de l'élévation de vos sentiments, s'il était possible d'en douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas qu'elle mérite tant de dévouement?

– Oh! bien… bien, – dis-je avec entraînement, – je le vois, mon cœur trouve un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière question… – ajoutai-je en baissant les yeux et en balbutiant; – madame la duchesse de Richeville…

Je ne pus dire que ces mots.

Gontran me répondit aussitôt: – Je vous comprends, mademoiselle… les bruits du monde ont pu parvenir jusqu'à vous… Depuis mon retour d'Angleterre, ou plutôt depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous le jure sur l'honneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée… je n'ose dire… que d'une seule personne…

Je tendis la main à Gontran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux bien douces larmes. – Si vous voulez la main de l'orpheline… elle est à vous… devant Dieu, je vous la donne, – lui dis-je.

– Devant Dieu aussi, je fais le serment de la mériter, – dit Gontran, – et il tomba à genoux d'une manière si charmante, si naturelle, je dirais presque si pieuse, en portant ma main à ses lèvres, que rien ne me parut exagéré dans ce mouvement.

De ma vie… je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus sereine, plus triomphante.

Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondément émue:

– Mon Dieu! mon Dieu! que je vous remercie de me faire maintenant la vie si riante et si belle!..

Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retour de mademoiselle de Maran.

– Mathilde, – me dit Gontran, – voulez-vous me permettre de faire tout à l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?.. Alors je pourrais peut-être revenir passer cette soirée près de vous.

– Oh! oui, oui, – m'écriai-je avec joie, – vous avez raison… Ainsi vous reviendrez ce soir?

Mademoiselle de Maran entra dans le salon.

– Je gage, – me dit-elle dès la porte du salon, – que vous ne savez pas ce qu'Ursule est allée faire en Touraine?

– Non, madame.

– Et vous, Gontran?

– J'ignore complétement…

– Eh bien! moi, je le sais; je viens de chez le notaire de M. d'Orbeval, qui est aussi le mien; il paperassait, devinez quoi… Je vous le donne en cent… je vous le donne en mille.

– Mais, ma tante..

– Il paperassait des titres, des donations pour Ursule, – dit mademoiselle de Maran en riant aux éclats, – pour Ursule, qui se marie.

– Ursule se marie… sans me l'écrire!.. Dans sa dernière lettre elle ne m'en disait pas un mot! – m'écriai-je avec une douloureuse surprise.

– Attendez donc… attendez donc; tout à l'heure Pierron, après avoir ouvert la porte cochère, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans mon sac sans les regarder; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.

Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut leurs adresses, et dit: – En effet… en voici une timbrée de Tours pour vous.

– Madame, – dit M. de Lancry à ma tante, – ce que je vais avoir l'honneur de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en abordant un tel sujet sans préparation; mais je suis si heureux, et surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilége qui me sera peut-être accordé… que je viens, sûr de l'agrément de mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.

– Ah! mon Dieu! – s'écria ma tante; – qu'est-ce que vous me dites donc là, Gontran? C'est comme un coup de tonnerre… je n'en reviens pas. Ça ne s'est jamais vu, un mariage arrangé de cette façon-là!

– Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si j'en crois mon cœur, ce mariage serait unique entre tous les mariages, – dit Gontran en me regardant.

– Mais c'est qu'en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais comme ça, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands parents qui se chargent de ces ouvertures-là, avec toutes sortes de préliminaires et de préambules. On en cause quelquefois huit jours, et, après d'autres préambules encore, on fait venir la petite fille, et on lui dit qu'il se pourrait bien qu'on songeât un jour à la marier; que dans ce cas là, un jeune homme qui réunirait tels, tels et tels avantages, semblerait un parti sortable.

– Eh bien! ma tante, – dis-je gaiement à mademoiselle de Maran; – figurez-vous que ces huit jours, que ces longs préambules ont duré, et que vous avez dit à la petite fille qu'un parti sortable se présentait…

– Eh bien? – dit ma tante.

– Eh bien! la petite fille accepte avec une profonde reconnaissance, – dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant tendrement la main pour la première fois de ma vie.

Je trouvai cette main glacée. Elle serra longtemps la mienne dans ses longs doigts décharnés, en attachant sur moi un regard perçant, puis elle sourit comme elle pouvait sourire.

Je ne pus vaincre un sentiment de vague frayeur qui se dissipa aussitôt.

– Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là pour mari, mon enfant?.. Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier… J'y consens… sauf l'approbation de M. d'Orbeval, votre tuteur, et celle de votre oncle, Gontran.

– Il devait vous faire lui-même cette demande, madame, – dit M. de Lancry transporté de joie.

– Ah! ma tante! vous êtes pour moi une seconde mère!.. – m'écriai-je dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec effusion.

– Ah! ah! entendez-vous cette folle? – dit ma tante en riant aux éclats, de son rire strident et moqueur; une seconde mère!..

– Hélas! j'avais blasphémé en donnant à mademoiselle de Maran le nom d'une mère… Dieu devait m'en punir cruellement…

Le soir, à neuf heures, Gontran revint avec son oncle, M. de Versac. Il annonça officiellement à ma tante que le roi avait eu la bonté de permettre de substituer son titre de duc et sa pairie à M. de Lancry lorsque ce dernier se marierait.

– Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort agréable, quand on joint à cela plus de cent mille livres de rentes, – dit mademoiselle de Maran. – Puis elle ajouta:

– A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons à causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien à y entendre. Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothèque.

Que dirai-je de cette soirée si délicieusement employée à parler d'un avenir qui s'offrait si splendide? Était-il possible de réunir plus de chances certaines de bonheur? Esprit, beauté, charme, délicatesse, mérite, naissance, fortune, celui que je devais épouser ne possédait-il pas tous ces avantages?




CHAPITRE XII.

LA LETTRE


En remontant chez moi, quelle fut ma surprise? je trouvai dans mon cabinet d'études une énorme corbeille de jasmins et d'héliotropes, mes deux fleurs de prédilection.

Nous étions au mois de février. C'était depuis le matin seulement que Gontran avait pour ainsi dire le droit de m'offrir des fleurs; je ne pus concevoir comment en si peu de temps il avait pu réunir cette masse de fleurs, plus rares encore que précieuses dans cette saison.

Je fus profondément touchée de cette prévenance. Blondeau m'attendait. Je lui dis tout mon bonheur, toutes mes espérances. Après m'avoir écoutée attentivement, cette excellente femme me répondit:

– Sans doute, mademoiselle, je crois que M. le vicomte de Lancry est bien aussi charmant que vous le dites; un jour il sera duc et pair… c'est possible; mais permettez-moi de vous faire observer qu'avant de se marier, il est toujours prudent de prendre des informations.

– Comment! des informations? tu es folle! Est-ce que M. le duc de Versac, son oncle, n'en a pas donné à ma tante…

Blondeau secoua la tête.

– Les informations des parents, mademoiselle, sont toujours bonnes; ce n'est pas à celles-là qu'il faut croire, ni même souvent à celles du monde.

– Où veux-tu en venir?

– Tenez, mademoiselle, si vous vouliez me le permettre, je trouverais moyen, en faisant causer les gens de M. le vicomte à l'office, de savoir bien des choses.

– Ah! c'est indigne!.. Et c'est vous qui osez me parler d'un vil espionnage!.. Rappelez-vous bien une chose, – m'écriai-je, – c'est que si vous faites le moindre cas de mon attachement pour vous, vous me promettrez à l'instant même de ne pas faire la moindre question aux gens de M. de Lancry.

– Mais, mademoiselle, c'est votre tante qui, à bien dire, a arrangé ce mariage! Oubliez-vous donc toutes ses méchancetés? la haine qu'elle portait à cette pauvre madame la marquise votre mère, qu'elle a fait mourir de chagrin!.. Au moment de vous lier pour jamais, réfléchissez bien, mademoiselle… Pardonnez-moi si je vous parle ainsi. Je ne suis qu'une pauvre femme, mais je vous aime comme mon enfant; ce sentiment-là me donne des idées au-dessus de ma position et le courage de vous les dire. Pauvre mademoiselle, vous êtes si confiante, si bonne, si généreuse, que vous ne vous défiez de personne. C'est comme pour mademoiselle Ursule, je ne la crois pas franche, malgré ses soupirs et ses airs de victime…

– Écoutez-moi, Blondeau: je comprends qu'une sorte de jalousie d'affection vous porte à parler injustement de mademoiselle d'Orbeval, aussi j'excuse ce sentiment; mais je vous prie de ne pas vous permettre la moindre allusion à une union que je veux contracter, parce qu'elle est honorable et belle. Je sais ce que je fais; je ne suis plus une enfant. Ce n'est pas mademoiselle de Maran qui m'a parlé de ce mariage; c'est moi qui lui en ai parlé… D'ailleurs, je le sens là… ma mère vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon cœur…

– Mademoiselle, une dernière observation. Si, comme vous n'en doutez pas, les renseignements qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons, qu'est-ce que cela vous fait que?..

– Écoutez, – dis-je à Blondeau d'un ton très-ferme, – je ne puis vous empêcher d'agir à votre tête; mais quoi qu'il doive m'en coûter, oui, m'en coûter beaucoup, de me priver de vos services… je vous déclare que si vous me dites encore un mot à ce sujet, j'assure votre sort et je vous éloigne pour toujours de moi…

– Ah! mademoiselle, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu! c'est comme lorsque étant toute petite et égarée par les méchants conseils de votre tante, vous m'avez dit que j'aimais mieux l'argent que tout.

Et la pauvre femme se mit à fondre en larmes.

– Ah! – lui dis-je avec une impatience chagrine et presque durement, – j'étais si heureuse! faut-il qu'avec vos ridicules visions vous veniez me distraire de ce bonheur?

Puis, ne voulant laisser à personne le soin de toucher à la précieuse corbeille de fleurs que Gontran m'avait envoyée, je la pris et je l'emportai dans ma chambre. De ce jour, je m'habituai à avoir des fleurs près de moi sans rien en ressentir qu'une sorte de légère torpeur qui n'est pas sans charme.

Peu à peu l'impatience que m'avait causée Blondeau se dissipa sous le charme de mes souvenirs de la journée. Mes préoccupations avaient été si puissantes que je n'avais pas encore ouvert la lettre d'Ursule, qui m'annonçait son mariage.

J'ai gardé cette lettre ainsi que plusieurs autres… la voici.

On remarquera en la lisant que le style en est un peu prétentieux et romanesque. Je querellais quelquefois ma cousine sur cette manière d'écrire sans pouvoir l'en corriger.

En me rappellant maintenant toutes les phases de mon amitié pour Ursule et les suites de son mariage, je ne puis retenir un sourire d'amertume en lisant ces lignes éplorées, gémissantes, où elle se pose si lugubrement en victime.

Mais alors les temps n'étaient pas changés, j'avais toutes mes illusions, et je fus cruellement navrée du malheur d'Ursule.

Pour tout dire, cette lettre, d'une écriture parfaitement correcte et posée, était cachetée de noir avec une pierre gravée, représentant une tête de mort; cachet bizarre qu'Ursule affectionnait beaucoup.



    «Saint-Norbert, février 1840.

«C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est sacrifiée; elle n'a plus qu'à vouer sa vie tout entière aux larmes et au deuil. C'est à peine si au milieu du sombre avenir qui l'attend, elle entrevoit quelques lueurs de consolation, qu'elle devra, sans doute, à ton amitié chérie… Mais, mon Dieu! pourquoi m'étonner du nouveau coup qui me frappe? depuis longtemps ne suis-je pas habituée à souffrir! Victime résignée au malheur, je ne puis que courber le front et pleurer!..

«Pardon, mon amie, ma sœur, de venir attrister tes joies par ces plaintes qui s'exhalent de mon âme désolée: car, j'en ai le pressentiment, tu seras heureuse, tu es heureuse selon ton cœur; tu épouseras celui que tu aimes… Si belle, si riche, si charmante, pour plaire tu n'as qu'à paraître!..

«La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans fortune, a été en naissant presque vouée au malheur… Que veux-tu? c'est sa destinée… Mais, que dis-je?.. non, non, je suis injuste; ne t'ai-je pas rencontrée sur ma route? n'as-tu pas tendu la main à la petite abandonnée? n'a-t-elle pas dû à ta générosité, à ta touchante amitié, le plus précieux des biens, une éducation brillante, comme me le répète toujours avec raison mademoiselle de Maran?

«Ne t'ai-je pas dû… ne te dois-je pas le sentiment le plus doux, le plus cher à mon cœur? Hélas! sans cela… sans l'espoir involontaire qu'il me donne… je serais déjà morte de désespoir… tu n'aurais qu'à pleurer ton amie.

«Écoute, Mathilde; c'est une folie, diras-tu… soit… mais c'est une douloureuse et triste folie, je t'assure… J'ai de funèbres pressentiments, je ne sais quel est le sort qui m'attend… en tous cas… je voudrais te donner mes livres et cette petite parure de corail que tu sais.

«Hélas! je suis sans fortune, je n'ai rien… Pardonne la pauvreté de ce présent; mais au moins il te rappellera nos journées de travail et notre innocente coquetterie de jeunes filles, n'est-ce pas, Mathilde? Tu pleureras ton amie! n'est-ce pas qu'un vague souvenir d'elle viendra quelquefois traverser ta pensée au milieu des fêtes brillantes dont tu seras la reine?..

«Je voudrais avoir ici mon dernier asile. Je suis allée souvent dans le modeste cimetière du village; il n'a rien de repoussant; c'est une pelouse verdoyante, entourée d'une haie de sureau et d'aubépine qui au printemps doivent être couverts de fleurs. On y voit çà et là de simples croix de bois… Oh! qu'il me serait doux d'être là confondue avec les humbles créatures qui reposent dans ces tombes ignorées, car j'aurai passé, comme elles, inaperçue dans ce monde…

«Pardon, Mathilde, de ce triste commencement de lettre; mais j'ai l'âme si profondément navrée que je me suis laissée aller à l'amertume de mes impressions.

«Il faut pourtant t'apprendre le sujet de mes larmes…

«Je me marie!

«Quel mariage! mon Dieu!.. Adieu mes rêves de jeune fille! adieu mes vagues espérances! adieu surtout cette vie de dévouement de tous les instants que je voulais passer près de toi!

«Un moment j'ai pensé à lutter contre l'inébranlable et terrible volonté de mon père; mais j'ai senti que j'aurais vite usé mes forces dans ce combat inégal, que je serais brisée, dans la lutte; et puis une bien plus puissante raison me faisait un devoir de la résignation. J'ai obéi; tu sauras bientôt pourquoi.

«Il y a huit jours, le jour même où je t'avais écrit, sans savoir ce qui m'attendait, mon père me fit venir dans son appartement. Tu n'as jamais vu mon père que dans le monde, ou devant mademoiselle de Maran qui lui impose beaucoup; il n'a dû te paraître que grave et compassé. Ici il est habitué à dominer, à parler en maître inflexible; sa figure a une expression toute différente; elle est dure, presque menaçante.

– «Vous n'avez pas de fortune,» – me dit-il, – «il faut songer à vous marier. J'ai trouvé pour vous un parti inespéré, un jeune homme qui a plus de soixante mille livres de rentes, sans les espérances, et ce qu'il peut gagner encore; car il gère sa fortune à merveille et entend parfaitement les affaires. Il viendra ici, demain, avec sa mère. Arrangez-vous pour lui plaire; car, si vous lui plaisez, le mariage est conclu. Surtout soyez simple et gaie, car M. Sécherin est un garçon de bonne humeur, tout rond et sans façons. Réfléchissez à cela; je vous laisse. Il faut que j'aille à ma ferme des Sanlaies. En vérité, cette malheureuse propriété me coûte plus qu'elle ne me rapporte, et vous avez besoin de faire un bon mariage pour ne pas être, après ma mort, dans une position pire que médiocre.»

«Sans me donner le temps de lui répondre un mot, mon père me laissa seule.

«Oh! mon amie, je ne saurais te dire dans quel abîme je crus tomber en entendant ces fatales paroles, moi qui, tu le sais, avais toujours rêvé comme toi cette ravissante union des âmes qui tôt ou tard se rencontrent, parce qu'elles se cherchent involontairement!!

«Je passai la nuit dans les larmes… Tu me demanderas peut-être, bonne et tendre sœur, si j'avais oublié la généreuse promesse que tu m'avais faite de partager ta fortune avec moi pour me faciliter un mariage selon mon cœur, ou bien de me garder près de toi si je ne trouvais pas un parti qui me convînt. Non, Mathilde, non, je ne l'avais pas oubliée, cette promesse! Je savais que ton cœur était assez grand, assez noble pour la tenir… C'est pour cela que j'ai voulu rendre impossible le sacrifice que tu voulais faire à notre amitié.

«Dans ton dévouement, aussi admirable qu'irréfléchi, tu n'avais pas songé à l'avenir; quoique considérables, tes biens ne sont pas assez grands pour pouvoir ainsi se diviser; avec ta fortune entière, tu es une très-riche héritière, et tu peux prétendre aux plus brillants partis. En la partageant, tu diminues tes chances de moitié.

«Sans doute, rester éternellement près de toi a été un de mes plus doux rêves de jeune fille. Mais qui sait si cet arrangement conviendrait à celui que tu choisiras pour mari? Grand Dieu! plutôt mourir mille fois que d'être la cause du plus léger dissentiment entre vous! Je me suis donc résignée, Mathilde. J'ai trouvé la force de cette résignation dans mon amitié, dans mon dévouement pour toi. Je bénirai toujours le sacrifice que je me suis imposé, en songeant qu'il a peut-être pu contribuer à assurer ton bonheur à venir.

«Hélas! il m'en a bien coûté, j'ai pleuré, amèrement pleuré pendant la nuit qui précéda ma première entrevue avec M. Sécherin.

«Oserai-je tout te dire, tout t'avouer? Un moment une pensée impie suspendit mes larmes… La maison de mon père est entourée de fossés profonds et remplis d'eau… je me levai… j'ouvris ma fenêtre… je mesurai la hauteur; la lune était voilée, il faisait une triste nuit d'hiver, le vent gémissait, je m'avançai hors du balcon… je me dis: Mieux vaut une mort criminelle, sans doute, que la vie qui m'attend. Un vertige me saisit; j'allais peut-être céder à une funeste inspiration, lorsqu'en donnant un dernier adieu à tout ce qui m'était cher, c'est à dire à toi, ton souvenir m'arrêta… Grâce encore te soit rendue, Mathilde! car ce souvenir m'a retenue au bord du précipice, il m'a empêchée de commettre un crime, je me suis résignée à vivre…

«Hélas! cette vie que je dispute si faiblement aux chagrins qui m'accablent, cette vie ne s'usera-t-elle pas bientôt? Oh! si cela était… si cela était! Je bénirais Dieu de me retirer de cette terre, j'accepterais la mort comme la douce récompense de tant de sacrifices que j'ai eu le courage de m'imposer.

«Le jour fatal arriva; le matin mon père me renouvela les plus sévères recommandations. J'attendis avec autant d'accablement que de morne indifférence le moment où l'on me présenterait M. Sécherin.

«Malgré les ordres, malgré la colère de mon père, je n'avais mis aucun soin à ma toilette. Comment en aurais-je eu le courage, mon Dieu! j'avais une robe noire, véritable emblème des pensées qui navraient mon cœur. Mes cheveux tombaient en longues boucles autour de mon visage pâli par la douleur; je me tenais si courbée sous le poids du malheur qui m'accablait, que mademoiselle de Maran m'aurait bien certainement cette fois et avec raison reproché d'être contrefaite.

«Mon père eut beau me gronder durement, m'ordonner de me tenir mieux, de prendre un air souriant, je ne pus vaincre les pénibles émotions qui m'agitaient; c'est à peine si je tournai la tête lorsqu'on annonça M. Sécherin et sa mère.

«M. Éloi Sécherin est, m'a dit mon père, intéressé dans de très-grandes entreprises, et il augmente chaque jour la fortune que lui a laissée son père. Je ne puis rien te dire de sa figure, de ses manières… car je vois tout à travers un nuage de larmes.

«Il faut que M. Éloi Sécherin ne soit pas difficile à séduire; car après son départ, mon père est venu me complimenter en m'assurant que j'avais été parfaitement bien, simple, sans prétention, et que M. Sécherin et sa mère étaient partis enchantés de moi.

«Je suis comme une pauvre prisonnière dont les yeux n'ont pas encore pu percer les ténèbres glacées qui l'environnent. J'ai bien vu vaguement M. Sécherin et sa mère; mais il ne m'en reste qu'une idée indécise. J'ai entendu plutôt qu'écouté quelques paroles. J'ai répondu machinalement. Aujourd'hui même on signe le contact, et mon mariage doit avoir lieu demain ou après demain, je crois.

«Quand tu me reverras à Paris, dans quelques jours, tu ouvriras tes bras à la pauvre victime obéissante et résignée…

«Pardon, pardon, Mathilde, d'être venue ainsi attrister ton bonheur; car un secret pressentiment me dit que tu es heureuse, qu'il t'aime. Tu le sais depuis le jour de l'ambassade. Je te l'ai dit. —Tu l'aimeras, – et je suis sûre qu'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant.

«Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta félicité pour m'aider à supporter la vie que je vais misérablement traîner, jusqu'à ce que le fardeau de mes souffrances soit trop lourd; alors je quitterai cette terre de douleur, en jetant un dernier regard de regret sur les années passées près de toi…

«Adieu, adieu, bien tristement adieu! Un moment j'avais songé à te supplier à genoux de venir assister à mon mariage pour me donner du courage; mais j'ai bientôt réfléchi que ta vue, en me rappelant tout ce que je perds en me séparant de toi, m'ôterait le peu d'énergie qui me reste… Adieu encore! Quand tu reverras ta pauvre Ursule, tu auras, j'en suis sûre, bien de la peine à la reconnaître.

«Adieu… oh! adieu! la force me manque; j'ai tant pleuré! A toi de cœur, du plus profond de mon cœur.



    «Ursule d'Orbeval.»

Après la lecture de cette lettre, je fus atterrée.

La pensée qui domina toutes les autres fut qu'Ursule, ainsi qu'elle me le disait, s'était littéralement sacrifiée pour moi, dans la crainte de nuire à mon mariage avec M. de Lancry.

Je fis ensuite presque un reproche à ma cousine d'avoir si peu compté sur mon affection et sur celle de Gontran. Il régnait dans sa lettre une tristesse si profonde, un abattement si désespéré, que je fus sérieusement inquiète, redoutant pour elle une maladie de langueur.

Il me restait un espoir. Le mariage d'Ursule pouvait être retardé. Je me décidai le lendemain à prier Gontran de partir aussitôt pour la Touraine; il devait supplier ma cousine de rompre cette union, et l'assurer lui-même que l'exécution de mes promesses ne pouvait apporter la moindre difficulté à notre mariage.

Je passai une nuit très-agitée. Le lendemain j'attendis avec la plus grande anxiété l'arrivée de Gontran. Il n'hésita pas un moment à aller trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes espérances avec une adorable bonté. Il ne devait pas parler de ce voyage à mademoiselle de Maran, et partir à l'instant même. Nous causions de ce sujet si intéressant pour moi, lorsqu'on m'apporta une lettre de Tours…

Le mariage d'Ursule était accompli. Sa lettre de la veille avait eu plusieurs jours de retard.

Cette nouvelle m'accabla. J'étais si heureuse de mon amour pour Gontran que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait être cruel.

Ma cousine m'annonçait qu'elle arriverait sous peu de jours avec son père et son mari, et qu'elle passerait la fin de l'hiver à Paris.

Je remontai chez moi pour écrire à ma cousine, pour me plaindre de son manque de confiance, pour la consoler, pour l'encourager, pour faire enfin ressortir à ses yeux les avantages que sa douleur l'empêchait peut-être d'apercevoir dans cette union qui la désespérait.

Je trouvai Blondeau dans mon cabinet d'étude; elle me dit qu'une femme, qui venait me solliciter pour une bonne œuvre, demandait à me parler.

Je lui dis de la faire entrer.

Je vis une femme enveloppée d'un manteau, et dont les traits étaient absolument cachés par un voile noir très-épais.

Blondeau sortit.

Cette femme laissa tomber son manteau, releva son voile.

C'était madame la duchesse de Richeville.




CHAPITRE XIII.

L'ENTRETIEN


Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de Richeville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de moi.

Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de menaçant. Elle me parut très-changée, très-maigrie; elle était fort émue, et me regardait avec intérêt.

Elle se hâta de me dire, comme pour m'engager à l'entendre, et pour me mettre en confiance avec elle:

– Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, mademoiselle, rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.

– Est-il donc ici, madame?

– Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage… mais je sais tout l'intérêt qu'il vous porte… Il y a huit ans… en sortant de sa dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté… le conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran, malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une confiance absolue… C'est au nom de cette confiance… que je viens vous demander la vôtre, mademoiselle…

– La mienne… madame?.. vous?

J'accentuai tellement ce mot —vous, – que madame de Richeville sourit amèrement et reprit:

– Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous déjà aux calomnies du monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?.. Pourquoi accueillir si froidement… cette démarche dictée par votre seul intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère… dites… pourquoi m'accueillir ainsi?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.

– Il m'est permis de m'étonner d'une visite que je n'avais aucun droit d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.

– Il y a à peu près un mois… à la sortie de l'Opéra… ne vous ai-je pas dit ces mots… Pauvre enfant… prenez garde?

– J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel but ils m'étaient dits.

– Vous l'ignoriez? – me dit madame de Richeville en attachant sur moi un regard perçant qui me fit rougir.

Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux encore.

– Écoutez-moi… Pour vous donner créance en mes paroles… pour que je puisse aborder le sujet qui m'amène ici, sans être soupçonnée par vous d'arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami; il m'a autrefois rendu un de ces services qu'une âme généreuse ne peut acquitter que par une amitié de toute une vie; et quand je dis amitié… je parle des devoirs sacrés qu'elle impose… Je ne sais de quelles noires couleurs votre tante m'a peinte à vos yeux… mais vous saurez un jour, je l'espère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester mon courage et mon dévouement à mes amis… Plus tard… vous connaîtrez peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers M. de Mortagne… Je savais, je sais tout l'intérêt que vous lui inspirez… Oh, ce qu'il aime, je l'aime…

Voilà déjà un motif pour que vous m'intéressiez vivement… n'est-ce pas? J'ai des haines bien acharnées soulevées contre moi… mais il n'en est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle de Maran… Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre enfance malheureuse… maintenant elle fait tout pour vous rendre la plus malheureuse des femmes… vous devez la haïr au moins autant que je la hais… Voilà encore un motif pour que vous m'intéressiez… Vous arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles perfidies… prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne, en agissant pour vous comme il aurait agi lui-même… voilà des motifs assez puissants pour exprimer l'intérêt que je vous porte, il me semble…

– Madame, j'ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran; mais depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier quelques contrariétés de jeune fille.

J'appuyai à dessein sur ces mots, elle a tant fait pour moi, afin de bien donner à entendre à madame de Richeville que je voulais parler de mon mariage avec Gontran.

La duchesse secoua tristement la tête, et me dit: – Elle a tant fait pour vous!.. Oui, vous dites vrai… elle n'a jamais tant fait pour votre malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait furieuse de jalousie, elle était aussi adroite que dissimulée, elle venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union qu'elle abhorrait.

En partant de cette pensée, d'abord Gontran me devint encore plus cher, en voyant combien on me disputait son cœur. Je fus presque fière de voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les plus habiles et les plus compliquées, pour venir jouer humblement auprès de moi un rôle odieux.

Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de vue, je répondis très-sèchement à madame de Richeville:

– Je vous répète, madame, que maintenant je ne puis qu'être profondément reconnaissante et touchée de tout ce que mademoiselle de Maran fait pour moi.

– Cela doit être ainsi, – dit madame de Richeville, et c'est parce que cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez aveuglément tomber dans le piége qu'on vous tend… malheureuse enfant, que je viens à vous. Vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous! Regardez autour de vous, depuis que votre ami… votre seul protecteur est parti… à qui demander conseil? à qui vous fier?

– A personne… vous avez raison madame.

– A personne? pas même à moi, voulez-vous dire?.. Cela est cruel, Mathilde… Oh! ne vous offensez pas de cette familiarité. J'ai presque le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi. Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux peut-être… Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire attention à ce que dit mon cœur?..

Il fallait ma prévention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la duchesse dit ces derniers mots.

Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit où je me trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cri de l'âme. Je répondis donc à madame de Richeville:

– Je désirerais, madame, savoir le but de cet entretien; s'il n'en a pas d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de Maran, tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que maintenant je n'ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.

– Il faut que vous ayez déjà bien souffert, que vous ayez été bien contrainte, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans, – me dit madame de Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, ou il faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles…

Alors elle dit en se parlant à elle-même:

– A quoi bon tenter… Qu'importe?.. C'est un devoir; – et s'adressant à moi, elle me dit vivement… – Oui, c'est un devoir et je l'accomplirai… On veut vous marier à M. de Lancry!

– Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, madame. Et ce mariage est assuré, répondis-je, tout orgueilleuse, triomphante de pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messéants dans la bouche d'une jeune fille.

– Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry?

– Madame…

– Eh bien! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme charmant, rempli de grâces, d'esprit et de bravoure, de formes parfaites, d'une élégance achevée; vous savez cela, n'est-ce pas, malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un cœur desséché, un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui cherche à se satisfaire par un jeu effréné. Depuis longtemps il a presque entièrement dissipé sa fortune; il a des dettes considérables. Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs incalculables: aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de Mortagne, attendez son retour, qui doit être prochain, pour conclure cette union; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi! encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne; attendez-le au nom de votre mère.

– Assez, madame! – m'écriai-je indignée; – je ne souffrirai pas que le nom de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne craignez pas de descendre, vous… vous, madame la duchesse… Ah! madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m'entend… comme le seul bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah! je frémis d'épouvante en songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par vous, madame, auraient peut-être altéré la confiance, l'admiration, l'amour que j'ai pour M. de Lancry.

– Vous auriez peut-être cru à ces paroles si toute autre que moi vous les eût dites, – répéta madame de Richeville en me regardant attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée. – Pourquoi m'accordez-vous moins de confiance qu'à toute autre?

– Pourquoi? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry, madame… Mais tout isolée que je sois, certains bruits.

– Ah! la malheureuse enfant! elle me croit jalouse de M. de Lancry! – s'écria madame de Richeville avec un accent de surprise, presque d'effroi. – Alors tout est perdu, Mathilde! vous croyez cela… Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un mariage qui me mettrait au désespoir! Dites, dites! n'est-ce pas cela que vous croyez?

– Dispensez-moi de vous répondre, madame!

– Eh bien! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh! il est bien cruel; mais que m'importe? il peut vous sauver.

Après avoir longtemps hésité, madame de Richeville dit enfin d'une voix altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d'une profonde confusion:

– Apprenez donc que, comme vous… j'ai aimé M. de Lancry; oui, comme vous j'ai été séduite par ses brillants dehors… Mais j'ai bientôt découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme, d'indifférence, de dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi maintenant, je ne sais pas qui l'emporte dans mon âme, de ma haine ou de mon mépris pour lui…

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que, perdant toute mesure, je m'écriai:

– Pourtant lors de ce bal de l'ambassade… madame, vous ne pensiez pas ainsi!

Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d'impatience douloureuse:

– Écoutez-moi donc… vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, et vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d'une année, je venais d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes… Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous rend faibles; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec sincérité, avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez lui… Il était parti le matin pour Londres sans m'écrire un mot, et laissant au monde le soin de m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille de théâtre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même. Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. A mon grand étonnement, l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages si méprisables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade, je le revoyais pour la première fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son assurance, il fut embarrassé… Je n'éprouvai rien… rien que le désir de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec autant d'apparente affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité autorisée par une ancienne amitié… ma vengeance n'allait pas au delà. Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous les hommes… rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort… Je vous ai dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur… l'arrivée de M. de Mortagne, que je savais d'une manière certaine; il a été la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.

– Mon Dieu, madame, – m'écriai-je, – qu'est-ce que cela signifie?

– Je ne puis encore vous le dire, – reprit madame de Richeville; – mais bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre avant de contracter ce fatal mariage… Encore quelques mots, ajouta la duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je vous vis à l'Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à l'Opéra, avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui vous avait vue à l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive impression, devait faire demander votre main… Je sentis le danger que vous couriez. A la sortie de l'Opéra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez garde! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile… Ce que je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry n'eût fait impression sur votre cœur; doué des avantages qu'il réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire… Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra, j'ai été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne pouvoir donner de suite à mon projet… Dans cette extrémité, je m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait notre liaison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous… Alors je maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi. Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre, j'étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous n'auriez pas engagé votre avenir… je vous porte tant d'intérêt!.. Que cette pensée m'était cruelle!.. Mais, hélas! je le vois à votre froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en tâchant de vous sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?

– Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame! – dis-je avec amertume.

– Je me venge, Mathilde? – reprit doucement la duchesse. – Faut-il donc être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en affectueuse pitié? Le cœur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?

– C'est trop, madame! – m'écriai-je dans un accès d'orgueil révolté; – suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une lâcheté… vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit venez-vous comparer votre amour au mien?

– O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela, – dit madame de Richeville en cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée; mais, hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je le croyais l'objet, je continuai:

– Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée… Tant mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!.. Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen… Vous croyez qu'il me trompe, madame; rassurez-vous… rassurez-vous; l'envie, la jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la prévision… Le véritable amour est plus heureux; fort de son dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.

Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher d'être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.

Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me dit avec un accent de tristesse profonde:

– C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir… vous êtes victime d'un sophisme qui m'a perdue… qui a perdu bien des femmes… Moi aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas plus belle, plus séduisante que mes rivales?.. Elles n'ont pu fixer ce cœur inconstant, dompter ce cœur altier et dédaigneux qui se joue des sentiments les plus dévoués… moi j'y réussirai. Hélas! Mathilde, je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la protégée de M. de Mortagne… Sans mesurer la portée de vos paroles, pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement ressentir la différence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez… Vous avez raison, Mathilde… si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi, – ajouta la duchesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui m'alla au cœur, – croyez-moi, quelque coupable que soit un amour… quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue sincèrement… jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves d'attachement profond… Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel… Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu et au mien… Peut-être êtes-vous destinée à changer complétement le caractère de M. de Lancry… Certes, si la beauté, la grâce, les perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige… vous y parviendrez… Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour… Enfin… l'avenir décidera… Adieu, Mathilde… adieu… un jour peut-être vous me connaîtrez mieux… un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec amertume: – Que ne vous ai-je écoutée!.. – Mais, grand Dieu! j'aimerais mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos malheurs. Adieu… encore adieu une dernière fois… Vous ne voulez pas attendre l'arrivée de M. de Mortagne?

– Madame, – répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville, – je vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M. de Lancry part d'un cœur qui lui appartient à jamais.

– Un dernier mot, et je vous quitte, – me dit madame de Richeville; – ce que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution; mais je ne dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa physionomie a infiniment de charme… Il vous a vue à l'Opéra, il était dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M. de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté. Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami, pourra lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre bonheur lui semblait attaché.

– M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait ici, que je lui répondrais… que j'ai fait un choix honorable, qu'aucune considération ne m'empêchera de m'unir à M. de Lancry… – répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la contradiction.

– Adieu donc, Mathilde! – dit madame de Richeville d'un ton pénétré, – donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir pu gagner votre confiance… Dites, dites que vous ne conserverez pas de moi un mauvais souvenir.

J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

– Mademoiselle, – me dit Blondeau, – mademoiselle de Maran vous prie de descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qu'inspirait ma position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'âme, et cela sans hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande; l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la terre un sourire d'amertume et de dédain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage, qui seul peut-être l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation douloureuse.

Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le plus touchant intérêt: je n'ose dire encore par la plus funeste prévision…

A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante. La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Gontran.




CHAPITRE XIV.

LA JUSTIFICATION


En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.

– Je vous fais descendre, Mathilde, – me dit ma tante, parce que voilà Gontran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez. Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi… Arrangez-vous ensemble… faites ce beau travail. Voilà de quoi écrire.

Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque.

Servien entra au même instant, et dit à sa maîtresse: – Mademoiselle, M. Bisson est dans le salon.

– Et vous le laissez seul! il va tout briser! – s'écria mademoiselle de Maran en sortant précipitamment pour s'opposer aux nouveaux méfaits du savant, qui, après quelque temps d'exil, était rentré en grâce auprès d'elle.

Je me trouvai seule avec Gontran. Hésitant à lui raconter la visite de madame de Richeville, je gardais le silence.

Gontran me dit: – Je suis très-content du départ de mademoiselle de Maran, car j'ai à vous parler bien sérieusement.

– De la corbeille? – lui dis-je en souriant.

– Non, – reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le cœur. – Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes projets, de mes sentiments… Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier, tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas songé à vous parler du passé… et toujours le passé… est une bonne ou mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure un scrupule m'est venu. Vous êtes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de Versac; elle est remplie des préventions les plus favorables à mon égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle, ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous vous êtes montrée envers moi si loyale, si confiante… que la noblesse de votre conduite m'impose des devoirs… Vous êtes seule… vous êtes entourée de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vous éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de blâmable, de coupable même dans ma vie passée. Je le ferai sans exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité… Après cela vous jugerez si je suis toujours digne de vous… Au moins, si le malheur veut que ces révélations me soient défavorables… si je perds le plus cher espoir de ma vie… j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête homme.

A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait au-devant des pensées que l'entretien de madame de Richeville avait soulevées en moi.

L'instinct de son cœur le poussait à se justifier, comme s'il avait pu prévoir qu'on l'avait attaqué.

Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité que d'inquiétude.

Je me sentais si complétement rassurée, que je lui dis en souriant:

– Je vous écoute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis pas tout entendre.

– Je vous jure que rien n'est plus sérieux, – reprit Gontran. – Maintenant que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue, maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparaît sous un tout autre jour; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise, d'impatience chagrine qui venait toujours flétrir ou briser ces liaisons passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes…

Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du cœur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur… tandis que je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient plus… Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres félicités que celles-ci. Dans mon désespoir d'atteindre le but impérieux vers lequel tendaient toutes les facultés de mon âme, je brisais bientôt l'idole que j'avais encensée; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire partager l'amertume dont mon âme était abreuvée; je poussais ce sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais… Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui… car c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère pour tout ce qui ne lui ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous dirait que dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigneux et dur… Cela est encore vrai… J'étais mécontent de moi; j'étais impatient d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une félicité qui me fuyait toujours… Les idées les plus simples sont celles qui ne nous viennent jamais à la pensée: j'étais bien loin de songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente inquiétude était l'amour dans le mariage. On m'eût alors expliqué ainsi ces aspirations qui m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri d'un air de doute… Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est tombé de mes yeux; oui, le présent m'a révélé le passé, lorsque je vous ai vue enfin… ce que j'avais vaguement désiré m'a distinctement apparu! en dédaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que mon cœur appelait de tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connaître…

Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi le passé.

Par une coïncidence singulière, il se défendait à l'aide des mêmes sophismes que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Richeville.

Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondément. Quelle femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglément l'homme qui lui dit: «Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que j'ai dédaigné, que j'ai outragé davantage tout ce qui n'était pas vous?» Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une fatale adresse, ou plutôt avec une profonde connaissance du cœur humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore?

Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes qu'on lui a sacrifiées? N'étais-je pas dans cette position à l'égard de Gontran?

Hélas! était-ce un si méchant orgueil que de croire mon dévouement, mon amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les dévouements qu'il avait rencontrés?

Gontran me paraissait si complétement disculpé des accusations de madame de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs être venue à moi guidée par un véritable intérêt; elle était l'amie de M. de Mortagne; cette dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence.

Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses paroles avaient produit sur moi.

Je lui tendis la main en souriant: – Parlons maintenant de nos projets d'avenir.

Il secoua tristement la tête et me dit: – Que vous êtes généreuse et bonne! – Mais je ne puis encore dire nous, en parlant de vous et de moi; il me reste d'autres aveux à vous faire.

– Eh bien!.. vite, avouez-moi tout… Voyons, de quoi s'agit-il? Vous avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sont-ce bien là les terribles aveux que vous avez à me faire? – Puis j'ajoutai en souriant: – Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent indulgent?

– De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde, – répondit Gontran. – Eh bien, oui! j'ai joué!.. j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!.. là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs… Indigné de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais cause… n'ayant rien qui m'attachât à la vie… n'ayant d'autre avenir que le lendemain, sentant mon cœur engourdi, rougissant de moi et des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais, n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du hasard… Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses espérances sordides me lassèrent bientôt… Jouant pour m'étourdir, et non pas pour gagner, je perdis beaucoup… et ma fortune s'en ressentit… elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure…

– Ah! pas un mot de plus! – m'écriai-je d'un ton de reproche. – Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même, avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma fortune de moitié?

– Mais enfin, Mathilde…

– Parlons de la corbeille, – dis-je en souriant, – ou plutôt de choses plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon goût pour l'arrangement de notre demeure?

– Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires d'intérêt.

– Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien! – lui dis-je avec l'expression de la touchante gratitude que je ressentais, – eh bien! laissez-moi vous dire combien j'ai été sérieusement heureuse, en voyant hier, chez moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes… Oh! tenez, cela est plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt… il y a là plus que des chiffres… il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un présage? une certitude de bonheur pour l'avenir… Oui… le cœur se révèle dans les plus petites choses… et l'homme qui a montré tant de prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se démentir… Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh! d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon cœur s'éveille de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu l'arrivée de ce beau bouquet!

– C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer… Mathilde. Comment ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la plus heureuse des femmes.

– Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.

Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi sans doute… je les en défierais… mais qui, plus que moi, auraient de quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.

Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer. Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.

Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangements futurs, de notre maison, des saisons que nous passerions à Paris, en voyage ou dans nos terres. Gontran me parla pour notre établissement d'un charmant hôtel situé dans le faubourg Saint Honoré, et donnant sur les Champs-Élysées. Nous convînmes de l'aller voir avec mademoiselle de Maran.

Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en état de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous réglâmes approximativement nos dépenses. Gontran, qui avait toujours été prodigue, me parla très-sérieusement d'une économie raisonnable. Tant qu'il avait été garçon, jamais ces idées d'ordre ne lui étaient venues; mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.


…

Deux ou trois jours après cet entretien, Gontran vint un matin nous chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel du faubourg Saint-Honoré dont il nous avait parlé.

Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:

– Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Rochegune dont il serait question?

– Oui, madame, – dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune, au retour de ses voyages, y avait fait faire de très-grands embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est très-fantasque, il a tout à coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire.

– Il chasse de race, – dit mademoiselle de Maran, – car il n'y avait pas d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son père.

– Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madame! – dit Gontran d'un air étonné.

– Allons donc, – s'écria mademoiselle de Maran en riant d'un air sardonique, – c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de philosophe, un rêvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait dévaliser par messieurs les voleurs et messieurs les assassins, qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait ses frères, s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été un de ses chers frères les galériens.

– Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice pour les pauvres!

– Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!

– Comment cela, madame? – dit Gontran.

– Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes d'actions véreuses.

Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.

– Je crois, madame, – dit-il à ma tante, – que vous avez été mal informée, et que…

– Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable, quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple un de nos parents du côté de ma belle-sœur… Dieu merci… qui ne valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.

– M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi original qu'infatigable! – dit Gontran! – mais je ne savais pas qu'il eût l'honneur de vous appartenir.

– Si vraiment, nous avons cet honneur-là… du moins nous l'avions…

– Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort? – demanda Gontran.

– Mort! grand Dieu! – m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son rire aigu et strident:

– Ah!.. ah!.. ah!.. voyez donc l'émotion de Mathilde. Eh bien! oui, il est mort… on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il paraît que c'est certain.

– Ah! madame, puissiez-vous vous tromper! – dis-je avec amertume.

– Me tromper! eh bien! où serait donc le grand mal qu'il fût mort, ce beau héros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui, pour faire marcher l'humanité, comme ils disent, s'inquiètent peu qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!

– Madame, – m'écriai-je, – je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un cœur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma mère, madame… Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa mort, je conserverai de sa mémoire un pieux respect.

– Eh bien! ma chère, vous pouvez commencer cette belle conservation-là, – vous dis-je; – mais ne parlons plus de cet homme-là; mort ou vif, je l'exècre, dit mademoiselle de Maran d'un ton impérieux; et s'adressant à Gontran:

– Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?

– C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'une manière fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai rencontré quelquefois dans le monde, où il va rarement. Il a eu en Espagne une très-grande aventure à la fois terrible et romanesque, qui a fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est, à la vérité, conduit avec la discrétion chevaleresque et l'héroïque dévouement des anciens Maures de Grenade; il a été laissé pour mort, percé de je ne sais combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la réputation d'une femme; et… mais, – dit Gontran en souriant; – je ne puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus tard à madame de Lancry.

– Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran; – c'est donc un héros de roman que nous allons voir?

– A peu près, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions… il s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos ordres pour nous montrer sa maison; puis tout à coup il s'est ravisé, disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs; il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.


FIN DU TOME PREMIER




TOME DEUXIÈME





CHAPITRE PREMIER.

LA VISITE


En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement contrariée des relations qui allaient peut-être s'établir entre lui et nous. C'était de lui que madame de Richeville m'avait parlé, en me disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d'éloignement que j'éprouvais à rencontrer M. de Rochegune.

Nous arrivâmes; je fus très-contente d'apprendre que M. de Rochegune était sorti… sa vue m'aurait sans doute embarrassée. Son intendant nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir à M. de Lancry.

Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût parfait, d'une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une serre chaude.

– Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré? – dit Gontran.

– Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa future, il voulait sans doute qu'elle pût le faire arranger à son goût, – reprit l'intendant.

– M. de Rochegune devait donc se marier? – demanda M. de Lancry.

– C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donnée l'architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait ainsi.

– Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de prévoyance, – me dit Gontran; – ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous l'arrangerions à votre goût.

– Sans doute, il est charmant, – répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir m'empêcher de rougir.

Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que m'avait dit madame de Richeville me revint à l'esprit; lorsque l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû faire, je pensai qu'il s'était peut-être agi de moi. Je trouvai singulier qu'il fût dans ma destinée que cette maison m'appartînt.

Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attente, l'intendant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant bibliothèque, et descendit la chercher.

Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts laissait voir une autre porte fermée.

En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air étonné:

– Il y quelqu'un là; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.

A peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu'un dit, dans la pièce à côté, d'un ton presque suppliant:

– Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y étais pas.

– Mais c'est la voix de M. de Rochegune! – dit Gontran.

– Ça devient fort piquant, – reprit mademoiselle de Maran; – nous allons voir quelque affreuse découverte; je suis sûre que le fils vaut le père.

– Retirons-nous, – dis-je vivement à M. de Lancry.

Nous n'en eûmes pas le temps. Une autre voix s'écria, en répondant à M. de Rochegune:

– Il y a quelqu'un là?.. Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je demande, c'est qu'on m'entende… Béni soit le hasard qui m'envoie des témoins.

– Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confiée au vieux Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que monsieur son fils nie le dépôt comme un enragé, – dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de la porte.

– Monsieur… encore une fois… je vous en supplie, – dit M. de Rochegune, – qu'allez-vous faire?..

A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria en nous voyant:

– Dieu soit loué! il y a quelqu'un là…

Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression triste et sévère de ses grands yeux gris.

Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion involontaire.

– Ah! monsieur, ah! mesdames, – s'écria M. Duval avec exaltation en s'adressant à nous, – c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.

– Monsieur, je vous en supplie, – dit M. de Rochegune avec embarras.

Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.

– Monsieur, – reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval, – je vous demande instamment, formellement le silence.

– Le silence! – s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance pour ainsi dire furieuse. – Le silence! ah parbleu! vous vous adressez bien! Non… non… monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute voix, et plutôt cent fois qu'une.

– Madame, – dit M. de Rochegune à ma tante, – je suis en vérité confus… J'avais fait défendre ma porte… excepté pour vous. Je comptais rester dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison, et…

– Et moi j'ai forcé la consigne! – s'écria M. Duval. – Un secret pressentiment me disait que vous étiez… chez vous, monsieur! j'avais appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage; c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse…

– Monsieur… monsieur… – dit encore M. de Rochegune.

– Oh! monsieur, monsieur… il ne s'agit pas de faire le bien en sournois et de vouloir se cacher après… Oui, monsieur, en sournois! – s'écria M. Duval dans sa généreuse colère. – Heureusement ces dames sont là; elles vont en être juges. Une banqueroute m'avait ruiné. Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait été terrible, moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant quelque temps; mais enfin nos forces s'épuisaient; ma pauvre femme tomba malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu'un jour je reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs. – Vous comprenez ma joie, mon bonheur; ma mère, ma femme, étaient désormais à l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous n'avons pas interrompu pour cela, c'était presque de la richesse. Je racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.

– Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des moments de ces dames, – dit M. de Rochegune avec impatience.

– Au moins arrivez au fait, monsieur, – dit mademoiselle de Maran d'une voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.

– Monsieur, – s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M. Duval, – nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise. Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous ayez tout raconté…

– A la bonne heure, monsieur, – dit M. Duval, – je vois que vous êtes digne d'apprécier ces choses-là… Inquiet de savoir d'où me venait alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide! Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris… M. Éloi Sécherin… me prie de lui chercher un domestique de bonne maison.

– Le mari d'Ursule? – m'écriai-je.

– Madame connaît M. Sécherin? – me dit M. Duval d'un air étonné.

– Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur, – dit mademoiselle de Maran.

– Hier donc, dit M. Duval, – un domestique se présente chez moi. Je lui demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'écriture était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique quelques renseignements sur son maître. – Ah! monsieur, – me dit-il, – il n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son père, qui a fait tant de bien… – Et pourquoi quittez-vous son service? – lui demandai-je. – Hélas! monsieur, M. le marquis va partir pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune était sorti, je reviens dans la soirée, il n'était pas encore rentré. Enfin, ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant qu'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait trop mal mentir pour cela…

– Monsieur, – dit M. de Rochegune avec un embarras croissant…

– Oui, monsieur, – s'écria M. Duval, – vous ne savez pas mentir… je vous dis que vous mentez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la même lettre que celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé, monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela… Voilà, madame, ce que monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour m'acquitter… Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois convaincre monsieur de son bienfait devant témoins; maintenant il n'osera plus le nier peut-être!

– Si, monsieur… je le nierai, – dit M. de Rochegune, – car il m'importe que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi, qu'obéir aux derniers vœux de mon père, – dit M. de Rochegune d'un ton triste et pénétré.

– Votre père, monsieur? – s'écria M. Duval.

– Oui, monsieur! – encore une fois, – je n'ai fait qu'exécuter ses dernières volontés.

– Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à mon secours.

– Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait complétement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiter d'une somme due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable: je n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fût pas ainsi, monsieur. – Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret, puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement m'avait si vivement frappé; – et M. de Rochegune tendit cordialement la main à M. Duval.

J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante M. de Lancry m'avait raconté à l'Opéra l'histoire de M. Duval; aussi le souvenir de Gontran se mêlait d'une manière charmante à toutes les grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.

Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux d'intelligence.

– Monsieur, – dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite, je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconnaître ce que je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles qualités sont héréditaires. – Puis, s'adressant à M. Duval, il ajouta: – Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez.

– C'était au Siége de Corinthe, n'est-ce pas, monsieur? – dit naïvement M. Duval. – Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au spectacle… c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait une vraie fête.

– Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui allait à merveille, – dit mademoiselle de Maran; – elle était jolie comme un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à travailler pour vivre.

– Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop d'élégance pour notre position? dit M. Duval avec une fierté douloureuse.

– C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout superflu, croyez-le bien.

Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation:

– Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation, monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames.

– Oui, je crois en effet que ce jour… j'étais à l'Opéra avec madame la duchesse de Richeville, – reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.

Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il détourna aussitôt en rougissant.

– Monsieur, – dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie, – rien de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur votre père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes œuvres.

– Madame… – dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte d'impatience pénible, soit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.

– Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable, – reprit mademoiselle de Maran. – Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons… que la bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose d'approchant.

– C'était simplement un homme de bien. Il n'a jamais prétendu autre chose, madame, – dit M. de Rochegune d'un ton ferme et sévère qui prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle de Maran.

Je vis avec plaisir, à la physionomie chagrine de Gontran, qu'il souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le dernier mot.

Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de Rochegune: – Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la tontine[1 - On appelle ainsi les sociétés pareilles à celles où M. de Rochegune avait dû la somme qu'il voulait employer en bonnes œuvres.]! Oui, monsieur, ce scrupule de tontine– là suffirait pour illustrer une famille… Cent mille écus d'aumônes!.. mais c'est-à-dire qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de faire de ces espèces d'amendes honorables.

– Pardon, monsieur, – dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle de Maran. – Ces dames ont quelques visites à faire; je reviendrai voir cette maison si vous le permettez.

– Elle est toute à vos ordres, monsieur, – dit M. de Rochegune en saluant d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières paroles de ma tante lui avaient causée.

Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à mademoiselle de Maran:

– Ah! madame, vous avez été bien cruelle!

– Comment, bien cruelle?.. – s'écria-t-elle en éclatant de rire. – Laissez-moi donc tranquille… Est-ce que vous croyez que je donne dans ces comédies-là?

– Quelles comédies?

– Comment, quelles comédies! Mais tout cela était convenu, arrangé; on nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à ce M. Duval de venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants; aussi s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.

– Ah! madame… quelle supposition! – dit Gontran; et dans quel but, madame?

– Eh! – mon pauvre garçon, – c'est un calcul tout simple: d'abord, si M. de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort, car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la conscience nette. Il n'y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux pauvres, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, qui n'était pas bête… Peste! cent mille écus en bonnes œuvres! c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de vilenies…

– Mais, madame, – dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de cet argent.

– Certainement, certainement; cette petite Duval était très-gentille, ma foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, et le benêt de mari qui vient encore le remercier!..

– Ah! madame! quelle indignité! – s'écria Gontran. – D'ailleurs, M. de Rochegune part dans quelques jours…

– Eh bien! quoi?.. il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.

– Madame, madame! – dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à ma tante l'inconvenance de ce propos.

Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment tout ce que mon cœur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus odieusement manifestées.

A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle confiance pour Gontran diminuât en rien.

Je ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de Richeville: Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protége, il doit vous être fatal.

Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait voulu me voir épouser.

Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces réflexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit embarrassé pour y répondre.

Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran… La vue de sa physionomie si noble, si douce, si loyale, me rassura.

Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon cœur qui a fait ce mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement récompensée? Tout à l'heure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion?

Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles perfides de ma tante avaient fait naître.

Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame Sécherin, – ajouta-t-il en se reprenant, – attendait dans le salon avec son mari.

Ma cousine était arrivée; oubliant Gontran, ma tante, je montai rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.

En effet c'était elle… c'était Ursule et son mari.




CHAPITRE II.

MONSIEUR ET MADAME SÉCHERIN


– Ursule!

– Mathilde!

Nous nous embrassâmes avec effusion. Je m'attendais à trouver ma pauvre cousine affreusement changée: quel fut mon étonnement de la voir plus fraîche, plus jolie que jamais, quoique son regard fût toujours mélancolique, quoique son sourire fût toujours triste.

Elle me présenta M. Éloi Sécherin: c'était un jeune homme d'une taille moyenne, très-blond, d'une figure assez régulière, pleine, colorée et d'une expression riante et ouverte.

Au premier abord, il me parut être un de ces hommes qui se font pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la franchise et par la bonhomie de leurs manières.

Néanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes filles, aurait pu se décider à un pareil mariage. En voyant M. Sécherin, le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand. Je la plaignais profondément d'avoir dû subir l'impérieuse volonté de son père.

En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra la mienne en levant les yeux au ciel.

Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard qui me navra: elle comparait son mari à Gontran.

Ma cousine présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnemnent, il n'en fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la bonne femme, et dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le mettre en confiance:

– Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins, monsieur Sécherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prévenir d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi je suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose… que j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: après cela je suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et râchonneuse, parce que c'est le privilége de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgré tout ça, monsieur Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait… mais on finit toujours par m'aimer un peu.

M. Sécherin fut complétement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui inspirait ma tante; son embarras, sa gêne disparurent; il s'écria joyeusement:

– Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu, moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassuré.

– Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît?

En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.

– Certes, madame, j'avais peur de vous, – reprit M. Sécherin de plus en plus confiant, – et il y avait bien de quoi.

– Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin.

– Eh! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre! mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds! Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui répondrais, au beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps, à moi, pour toiser mes pratiques…

Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires; Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:

– Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promis d'être francs, n'est-ce pas?

– Oui, madame.

– Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi, toiser mes pratiques. C'est de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai rien, d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous sommes convenus d'être francs.

– Tenez, madame, – s'écria M. Sécherin avec une expression de reconnaissance vraiment touchante, – ce que vous faites là est généreux et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout cœur! D'autres se seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu fait aux belles manières de la capitale.

– De Paris… monsieur Sécherin, de Paris! On ne dit pas de la capitale, – reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.

– Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant notre procureur du roi et notre sous-préfet disent toujours la capitale.

– C'est possible; ça se dit en administration et en géographie, – continua mademoiselle de Maran, – mais ça ne se dit pas ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur Sécherin.

– Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant à faire votre portrait à mon beau-père… je lui dirais: Mademoiselle de Maran est sans doute une très-grande dame par sa position, mais au fond c'est une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le cœur sur la main, et qui a peut-être encore plus de bons sentiments que de bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?

– Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro pour la prévision et pour la prédiction! Tenez, je suis si contente du portrait que vous avez fait de moi, que je ne relèverai pas certains mots.

– Ah bien! si, madame, si… relevez-les; ou sans cela je me fâcherai, je vous en avertis.

– Eh bien non! monsieur Sécherin, je vous en prie…

– Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous ne me reprenez pas.

– Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne harmonie entre nous, je vous ferai observer que unie comme bonjour et le cœur sur la main, c'est un peu bien vulgaire.

– Bon… bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!

– Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur Sécherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne vous crois pas le moindre fiel.

– Du fiel… moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en province, mon père était un petit marchand, il a commencé sa fortune en achetant des biens d'émigrés.

– Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer, – dit mademoiselle de Maran. – Certainement ces biens d'émigrés devaient lui porter bonheur à M. votre père.

– C'est ce qui est en effet arrivé, madame.

– Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin.

– Quant à ma mère, – reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma tante, – quant à ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois; c'est une bonne ménagère dans toute l'acception du mot; vous voyez donc bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci couci mes études au collége de Tours; à la mort de mon père, j'ai pris la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers qui ne peuvent pas suffire aux commandes… Voilà où j'en suis, madame.

– Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C'est tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que ce sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette prospérité croissante à monsieur votre père.

– Madame, – dit Ursule, qui était au supplice, – je crains que ces détails…

– Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère enfant.

– Sans doute, chère bellotte, mes petites affaires d'intérêt ne peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.

– Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise, – dit mademoiselle de Maran, – je vous ferai observer que chère bellotte, doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité: vous profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les prodiguant ainsi.

– Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère chère bellotte, et ma mère l'appelait petit père ou gros loup.

– Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en elles-mêmes les tendres et naïves expressions de chère bellotte, petit père, et même de gros loup, au contraire!! j'espère bien qu'Ursule, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.

– Ah çà! mais tu as donc dit à madame que tu m'appelais ton gros loup, toi? – s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant dans ses mains avec étonnement.

– Vraiment!.. Ursule vous appelle déjà son gros loup, mon bon monsieur Sécherin? – s'écria ma tante.

– Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela, – continua M. Sécherin avec une orgueilleuse satisfaction.

– Ah! madame, pouvez-vous croire!.. – s'écria Ursule, – et des larmes de honte et de confusion lui vinrent aux yeux.

– Comment! – reprit M. Sécherin, – comment! tu ne te souviens pas que le surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est à toi et à ton gros loup! Et que tu m'as répondu en m'embrassant aussi: Oui, tout ça c'est à moi et à mon gros loup? Mais rappelle-toi donc bien, c'était dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.

Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en entendant ces mots.

J'étais navrée pour elle. Gontran souriait malgré lui; mademoiselle de Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette scène, et reprit aussitôt:

– Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret! Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas! Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son gros loup qu'elle se ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah! les hommes!.. les hommes!.. nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre cœur nos plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de cela de toutes leurs forces!

– Eh bien! c'est vrai, madame, – dit M. Sécherin, – j'ai eu tort, vous avez raison, toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je garderai bellotte et gros loup pour nous deux ma femme.

– Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que monsieur votre père avait achetés lorsqu'il était petit marchand. Vous ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables, ces biens?

– Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Rochegune avant la révolution; mais à la restauration, mon père les a revendus au vieux marquis.

A ce nom, qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette journée, ma tante fronça le sourcil.

– Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de propriétés dans cette province, monsieur? – demanda Gontran.

– Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père, comme il en a toutes les qualités… L'hospice des vieillards fondé par feu M. le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah! madame, – ajouta M. Sécherin avec exaltation en se retournant vers ma tante, – quel bien feu M. le marquis faisait dans le pays!.. et avec cela si peu fier! Enfin, madame, figurez-vous que, tant qu'il restait à son château de Rochegune, il allait tous les dimanches à la messe de l'hospice des vieillards; après la messe il dînait à leur table, allait avec eux à vêpres, soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir: il faisait toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame, ce qui s'appelle faire du bien avec bonté… n'est-ce pas?

– Oui, sans doute, – répondit ironiquement mademoiselle de Maran. – Aller manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette idée-là tout à fait réjouissante.

– Ah! vous avez bien raison, madame, – reprit naïvement M. Sécherin; – ça leur réjouissait le cœur, à ces pauvres gens. Mais ce n'est encore rien que cela, madame.

– Ah! mon Dieu! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que cette communion de gamelle?

– Oui, madame. Comme j'étais le plus fort manufacturier du pays, M. le marquis m'avait prié de commander de petits ouvrages à ces malheureux: ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien, c'était de la matière première perdue que feu M. le marquis payait; non content de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces pauvres vieux censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils croyaient gagner par leur travail les douceurs qu'ils se procuraient ainsi…

– Mais c'est que c'est, en effet, d'une superlative délicatesse! – s'écria mademoiselle de Maran, – et c'est bien raisonné surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds étaient venus à s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire l'aumône en tout et pour tout, c'est qu'ils auraient pu se révolter au moins! joliment rabrouer cet impertinent marquis, et profiter d'une nuit où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne traversinade qu'il n'aurait pas volée.

L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une délicatesse peut-être outrée, mais qui révélait du moins la plus touchante bonté, prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses calomnies un si éclatant démenti.

Gontran partageait mon émotion. Ursule, les yeux fixes, semblait profondément et douloureusement absorbée.

M. de Lancry dit à M. Sécherin:

– Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable, monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?

– Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six mois à son château, et il a été une fois par semaine dîner et coucher à l'hospice tout comme son père; aussi est-il adoré dans le pays tout comme son père…

– Et il le mérite bien, assurément… tout comme son père… – dit mademoiselle de Maran avec aigreur. – Est-ce qu'il met aussi le bonnet et la casaque ces beaux jours-là?

– Non, madame; il reste habillé comme il est. Oh! il fait cela comme tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage; il est brave comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que vingt ans, lui et un drôle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui était l'ami intime de son père, ont fait un coup devant lequel les plus intrépides auraient peut-être reculé.

En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de mademoiselle de Maran augmenta.

– Vous avez connu M. de Mortagne? – dis-je vivement à M. Sécherin.

– Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde, un ancien troupier de la grande armée, une barbe comme un sapeur; il venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père l'aimait bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M. de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants; ils n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et prend la plaine. C'était en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de sang et à moitié mort.

– Bon… bon… je vois d'ici ce que c'est, – dit mademoiselle de Maran avec impatience, – quelque chien… quelque loup enragé qui aura mordu les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort. Allons, c'est superbe… N'en parlons plus.

– Non, madame, c'était…

– Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.

Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi, laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.




CHAPITRE III.

L'AVEU


L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait souffert de la vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des expressions ridiculement familières qu'il avait employées à son égard quelques jours après son mariage.

Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance, avait montré ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait fait le reste.

Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les événements, je puis vous faire remarquer que dès mon enfance mademoiselle de Maran n'avait eu qu'une pensée, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre moi; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle que j'aimais de la tendresse la plus sincère.

Lorsque j'étais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma fortune qui devaient complétement éclipser ma cousine; enfin, elle s'était efforcée de faire indirectement ressortir la distinction, l'élégance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais épouser, en provoquant avec une infernale méchanceté les épanchements candides de M. Sécherin, le mari d'Ursule.

Hélas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne; elle ne m'eût pas envié quelques avantages, et nous aurions vécu sans rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le cœur d'Ursule était primitivement bon et généreux; les insinuations de ma tante ont causé le mal qu'elle m'a fait plus tard…

Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus aveugle créance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait écrite: aussi je cherchais en vain à m'expliquer la singulière familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours après ce mariage désespérant qui lui avait donné des idées de suicide.

Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais crue capable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir du moins par calcul, j'aurais compris l'étrange contradiction des paroles de la lettre de ma cousine; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère.

En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tête dans ses deux mains sans me dire un mot.

– Ursule, mon amie, ma sœur, – lui dis-je en me mettant à ses genoux, en prenant ses deux mains dans les miennes.

– Laisse-moi… laisse-moi, – dit-elle en cherchant à se dégager et en souriant avec amertume à travers ses larmes. – Pourquoi ces paroles de tendresse? tu ne les penses pas… tu ne peux plus les penser.

– Ah! Ursule… c'est cruel… que t'ai-je fait? que t'ai-je dit? pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! après une si longue absence?

– Mathilde, je n'accuse pas ton cœur; il est bon et généreux! mais c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur tout ce qui est mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi… laisse-moi! ne te crois pas obligée de paraître m'aimer encore.

– Ursule… que dis-tu?

– Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises!.. – ajouta la malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla près de la fenêtre essuyer ses pleurs.

J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule. Je courus à elle.

– Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu donc que je te méprise?

– Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze jours, je t'écris une lettre désolée, une lettre qui te peignait l'affreux bouleversement de mon cœur. Tu t'émeus de mon désespoir, tu plains ton amie… tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échapper à cet odieux avenir; que cette femme, trois jours après ce mariage détesté, prodigue à son mari les noms les plus ridiculement familiers… Encore une fois, Mathilde, je te dis que tu me méprises… ou bien tu caches ce sentiment et je te fais pitié… Mais la pitié… je n'en veux pas… j'aime mieux le dédain… j'aime mieux la haine… j'aime mieux l'indifférence; mais la pitié… oh! jamais, jamais!

Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule étouffa les sanglots qu'elle ne pouvait contenir.

– Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis… Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes couler sur mes joues? – lui dis-je en l'embrassant, – est-ce que je ne vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un mensonge de ton mari?

– Un mensonge?.. non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde… non. Ces mots, si ridiculement familiers, je les ai dits… entends-tu… je les ai dits…

– Tu les as dits… Ursule?..

– Oui, oui… Ainsi laisse-moi… tu le vois bien… je suis la plus dissimulée… la plus fausse des créatures… Je feins le désespoir pour me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage… Mon mari est si riche… après tout! O honte! ô infamie!

Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front…

– Non… il n'y a pas de honte, il n'y a pas d'infamie, – m'écriai-je. – Il y a là un mystère que je ne comprends pas. Eh! que m'importe après tout quelques paroles passées? tu souffres, tu pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi… Vois mes larmes… ma sœur, sens mon cœur comme il bat… Dis… maintenant, dis… crois-tu que ce soit là du mépris… de la pitié?

– Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir un instant pu douter de ton cœur… Mais c'est qu'aussi j'avais… je dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit!

– Mais aucune, – te dis-je.

– Alors, écoute-moi, ma sœur, ma tendre sœur. Tes larmes, ton affliction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te dire… Je voulais ne plus te revoir, car vivre près de toi, soupçonnée par toi de fausseté, oh! cela me semblait impossible.

– Pauvre Ursule! eh bien! voyons… ne méritai-je pas ta confiance?

– Si… oh! si! mon Dieu! toi seule… écoute donc… Ce mariage me causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je crus qu'un événement imprévu l'empêcherait… Oui… j'étais comme ces condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en moi!

– Ursule… Ursule… et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû souffrir, mon Dieu!

– J'obéis à mon père… je voulus te mettre dans l'impossibilité de consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se fit… mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux alternatives… la mort…

– Ursule… Ursule, ne parle pas ainsi… tu m'épouvantes.

– La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses manières, son éducation commune, car son cœur est bon, je crois…

– Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au monde.

– Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces familiarités, presque grossières, me révoltent… Ma vie, désormais, doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout autre… Du courage… tout est fini, tout!!! – et les larmes couvrirent la voix d'Ursule.

– C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes, – reprit-elle, – de mes penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas élever mon mari jusqu'à moi… je m'abaisserai jusqu'à lui… Oui, ce langage qui me révolte, je le parlerai… ces manières qui me font frissonner de répugnance, je les imiterai… Mathilde! Mathilde! cela, je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai feint de l'aimer comme il voulait être aimé… Ses expressions ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation et de honte… Oh! ma sœur, ma sœur… tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais imposés!.. Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le cœur se révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais cette triste et amère comédie!.. Mais, vois-tu, maintenant je ne puis plus, je souffre… non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à m'abaisser à mentir ainsi… oh! oui… la mort! mille fois la mort.

L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré, ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.

Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.

– Rassure-toi, rassure-toi, ma sœur, – lui dis-je, – écoute seulement mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant nécessaire de t'abaisser au niveau de ton mari. Son cœur est généreux, il t'aime avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi… Tout à l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorité seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma sœur, songe à cela… Sans doute, je t'aurais désiré une autre union; mais enfin celle-ci est accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.

– Du bonheur, Mathilde? à moi du bonheur?.. oh! jamais.

– Si, si, du bonheur… Ton mari est bon, franc, loyal… Il est riche, il t'aime. Il n'est pas d'une très-jolie figure; ses manières, son langage manquent d'élégance; soit; mais cela est-il donc irréparable? Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour lui un si charmant exemple à étudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous t'aidions?.. Oui, pour te rendre cette éducation plus facile, – lui dis-je en souriant, – veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet été quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison à Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon projet, qu'en dis-tu?

– Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des sœurs! – me dit Ursule en m'embrassant avec effusion. – Je dis que près de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire espérer. Mais, hélas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me faire illusion.

– Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de croire aux réalités… Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour pour lui l'aura transformé!

– Mais vois combien le chagrin rend égoïste! – me dit Ursule; – je ne te parle pas de ton bonheur; tu dois être si heureuse, toi!

– Oh! oui, maintenant surtout que tu es là pour partager ce bonheur… Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connaîtrais pas de félicité égale à la mienne: Gontran est si bon, si dévoué! c'est un si noble cœur, un caractère si élevé! et puis, il me comprend si bien! Oh! je le sens là… à la sécurité de mon cœur, c'est un bonheur de toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltérable; la mort seule pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la première… Non, rien au monde ne pourrait m'ôter cette conviction, que je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma vie, ou plutôt toute la vie de Gontran!


…

Maintenant encore, quoique ces prévisions de mon cœur aient été bien cruellement déçues, mon ami, je me souviens que cette créance à un avenir heureux était absolue, aveugle.


…

Huit jours après l'arrivée d'Ursule, toute notre famille devait se rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M. de Lancry.

Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.




CHAPITRE IV.

LA LETTRE


Le jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon habitude par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'héliotrope et de jasmin que depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.

J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle vulgairement les petites choses. Des attentions délicates, quand elles sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée; les occasions où l'on peut montrer son dévouement par quelque acte éclatant sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la monnaie courante de ce dévouement.

Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires semblent vous dire: Noyez-vous… jetez-vous au milieu des flammes, et alors vous saurez ce que je vaux.

Fataliste de cœur, comme je l'étais, cette corbeille de fleurs de chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible bonheur que désormais chaque jour commencerait pour moi par une pensée de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédilection.

De très-bonne heure j'allai à l'église avec madame Blondeau. En voyant arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais j'éprouvais l'irrésistible besoin de prier, de bénir Dieu, et de mettre cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mère.

Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans la journée, mes yeux se mouillèrent de douces larmes, cela sans raison. C'étaient des attendrissements vagues, involontaires, toujours terminés par des élans de reconnaissance ineffable et religieuse.

Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa chambre, où je n'étais pas entrée depuis fort longtemps. Je ne puis vous dire, mon ami, ce que j'éprouvai en me retrouvant dans cet appartement, qui me rappelait les scènes cruelles de mon enfance. Rien n'y était changé: c'était toujours le crucifix, les vitraux coloriés, le secrétaire de laque rouge, les chimères vertes sur la cheminée, et sous les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt les rejoindre.

Mademoiselle de Maran était assise devant son secrétaire; je vis sur la tablette un écrin, un portefeuille, un paquet cacheté, et un médaillon que ma tante considérait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas de mon entrée chez elle.

Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de tristesse sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus contractées par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si redoutable. Elle semblait soucieuse et accablée.

J'hésitais à lui parler. En m'appuyant sur la cheminée, je remuai un flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tête.

– Qui est là? – s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon qu'elle tenait à la main et resta quelques moments rêveuse.

– Nous allons nous séparer, Mathilde, – me dit-elle avec un accent de douceur qui me rendit muette de surprise. – Votre première jeunesse n'a pas été heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi.

– Madame…

– Oh! ça doit être… je le sais bien, – reprit-elle d'une voix lente, et comme si elle se fût parlé à elle-même. – Vous m'avez souvent trouvée dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que j'aurais dû être… Non, je le sais bien… C'est sans doute pour cela que j'éprouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie et jeune figure animait un peu cette maison… Je suis bien vieille… et à cet âge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule… sans être plainte, sans être regrettée.

Après quelques moments de sombre silence, elle reprit avec douceur: – Mathilde… soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pénible encore!

Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi. Les caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours sur eux-mêmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix, trahissait son émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie devant moi.

Je fus profondément sensible à cette preuve d'intérêt, la seule que ma tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son consentement à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur j'aurais pu me passer de son adhésion; et, sans exagération de vanité, je sentais que ma tante devait être satisfaite, tout en assurant mon bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes; mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait mademoiselle de Maran m'émurent profondément.

Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai cette fois avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que son front. Tout à coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.

A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières.

Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt:

– Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une caresse maternelle… jusqu'à présent; ou je t'ai abominablement tourmentée… ou bien je t'ai louée avec une funeste exagération… j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je le regretterai jusqu'à la fin de mes jours, qui, hélas! n'est pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en reste bien assez comme ça… Tiens, ma chère petite, je suis si navrée que, s'il en était encore temps, je voudrais… je voudrais… mais non… non… et pourtant…

Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tête, comme si une lutte se fût engagée en elle entre son désir de parler et une autre influence.

Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de tendresse, me dit:

– Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?

– Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oublié; – et je serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.

– Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela… et si je te rendais un grand service… qui assurât peut-être le bonheur de ta vie entière… me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce voix attendrie… Je vous aime bien?.. Tu me regardes avec de grands yeux étonnés?.. Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée… oui, je l'aimais tant… que je me croyais le droit de haïr tout le monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur ton père… Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix… ton accent me touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié. Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les forces de ton cœur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice où tu serais sur le point de tomber? Réponds… réponds… est-ce que tu lui dévouerais ta vie à cette amie?

Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait en elle.

Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras tout effrayée. – Ayez pitié de moi! – m'écriai-je; je ne sais pas quel malheur me menace… mais s'il en est un, oh! parlez… parlez! Vous êtes la sœur de mon père! Je suis seule… seule… je n'ai que vous au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?.. Oh! parlez… parlez, par pitié!.. Un malheur! dites-vous, mais lequel?.. Gontran m'aime, je l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages? Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance. Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le… par pitié… dites-le.

– Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un crime affreux de te laisser dans cette erreur… et que tôt ou tard la vengeance divine ou humaine me saurait atteindre, – s'écria ma tante.

Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de beauté touchante.

Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.

J'eus un affreux serrement de cœur; un sinistre pressentiment me dit que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me dévoiler.

– Qu'est-ce que c'est? – s'écria ma tante avec une impatience presque douloureuse.

– Une lettre, madame, – dit Servien en avançant son plateau.

Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:

– Sortez!..

Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car sa physionomie n'avait pas changé d'expression; elle semblait même si préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma tante; l'écriture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.

Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et de dureté habituelles; ses sourcils froncés lui donnèrent une expression plus méchante que jamais… Un moment elle resta comme frappée de stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:

– Et moi… qui justement allais… Ah çà! mais qu'est-ce que j'avais donc? j'étais folle, je crois… cette petite fille m'avait ensorcelée… Je faisais des bonasseries stupides, pendant que lui… Ah! que l'enfer le confonde!.. heureusement j'ai le temps.

Ces paroles de ma tante, entrecoupées de longs silences réfléchis, m'effrayèrent.

– Madame, – lui dis-je en tremblant, – tout à l'heure vous étiez sur le point de me faire un aveu bien important…

– Tout à l'heure j'étais une sotte, une bête, entendez-vous? – reprit-elle d'un ton aigre et emporté… – Je crois, Dieu me pardonne, que je m'étais attendrie… Ah!.. ah!.. ah!.. et cette petite qui a cru cela… qui ne voyait pas que je me moquais d'elle… avec mes sensibleries… Je suis si sensible, en effet!

– J'ai cru à votre émotion, madame; oui, vous étiez émue. Vous le nierez en vain… J'ai vu vos larmes couler… Ah! madame, au nom de ces larmes que le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au généreux sentiment qui vous a fait m'ouvrir vos bras… Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir mis au cœur cette défiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut s'attaquer à tout et me faire vaguement soupçonner ceux que j'aime le plus au monde.

– Vraiment! ça vous paraît ainsi? Eh bien! tant mieux, ça vous occupera, de chercher le mot de cette énigme. C'est un jeu très-divertissant que celui-là… je vous promets de vous dire si vous divenez juste.

– Madame, – m'écriai-je, indignée de la froide méchanceté de ma tante, vous l'avez dit vous-même, la justice humaine ou la justice divine vous atteindrait si…

– Ah!.. ah!.. ah!.. – s'écria ma tante, en m'interrompant par un éclat de rire sardonique. – Ah çà! est-ce que vous voulez me menacer des gens du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et divine?.. Vous ne voyez donc pas que je plaisantais… C'est tout simple, on est si gai le jour d'un mariage… Je sais bien que vous allez me parler de mes deux larmes… Eh bien! ma chère petite, je vais vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à l'abri… Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque œil, et vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vôtres sont irrésistibles lorsqu'ils pleurent.

– Mais… madame…

– Ah! j'oubliais, j'ai là quelques objets que, par son testament, votre mère a recommandé de vous remettre le jour de votre mariage, c'est-à-dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner tout à l'heure… je me ravise… je vous les donnerai ce soir, après la mairie, – dit-elle en se levant et en fermant son secrétaire à clef.

– Ah! madame, accordez-moi au moins cela, – lui dis-je; – vous allez me laisser bien triste, bien effrayée de vos cruelles réticences… Ces dernières preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins.

– C'est impossible, – dit mademoiselle de Maran; – la clause du testament est formelle. Une fois mariée, je vous remettrai tout cela… Mais, comment!.. cinq heures déjà… et je ne suis pas habillée! laissez-moi… chère petite.

En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le vicomte de Lancry.

– Allez vite… c'est sans doute votre corbeille, – me dit ma tante; si j'en juge par le goût de Gontran, ça doit être charmant et magnifique à la fois.

Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.

En songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois, je me rappelai malgré moi ce que m'avait dit la duchesse de Richeville… Et pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de Gontran; lui-même n'avait-il pas été au-devant de mes soupçons en m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je l'aimais passionnément. J'avais en lui une foi profonde.

Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir que parce qu'il en était chargé. Il en était de même de l'amitié d'Ursule; je la croyais aussi dévouée, aussi sincère que celle que j'éprouvais moi-même pour elle.

La cruelle inquiétude que mademoiselle de Maran m'avait jetée au cœur planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.

Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi que l'avait prévu ma tante, il était impossible de rien voir de plus élégant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, châles de cachemire, étoffes, etc., tout était en profusion et d'un goût exquis. Mais j'étais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais à peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gontran.

Pourtant, à force de vouloir deviner le mystère que mademoiselle de Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui m'avait paru très-sincère, ne l'avait pas été, que son seul but avait été de me tourmenter et de me faire de cruels adieux.

La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixée pour la signature du contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout à fait.

A neuf heures, ma famille et celle de Gontran étaient rassemblées dans le grand salon de l'hôtel de Maran.

J'étais à côté de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva. Presque au même instant, on entendit le claquement des fouets et le bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de plusieurs chevaux.

Je regardai ma tante, elle devint livide.

Un moment après, M. de Mortagne parut à la porte du salon.




CHAPITRE V.

MONSIEUR DE MORTAGNE


Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux, avaient entièrement blanchi; son front ridé, ses yeux caves et bistrés, ses joues profondément creusées, témoignaient de longues et cruelles souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude.

Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or et de lumières, rempli d'hommes et de femmes élégamment parées, formait un contraste étrange.

D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit à moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes; l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement sur le front, et me dit:

– Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard… – Et me considérant attentivement, il ajouta: – C'est sa mère… tout le portrait de sa pauvre mère! Ah! je comprends bien la haine du monstre.

La première stupeur passée, mademoiselle de Maran retrouva son audace habituelle, et s'écria résolument:

– Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?

Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante:

– Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous, mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de Versac!

Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval pâlit d'effroi, et M. de Versac se leva; mais son neveu s'écria vivement:

– Monsieur de Mortagne!.. prenez garde, M. le duc de Versac est mon oncle… et l'insulter, c'est m'insulter.

– Votre tour viendra, monsieur de Lancry, mais plus tard: d'abord les causes, puis les effets, – dit froidement M. de Mortagne.

Je saisis la main de Gontran, en lui disant tout bas d'une voix suppliante:

– Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de Mortagne; il a été le seul protecteur de mon enfance.

M. de Mortagne continua:

– Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque m'empêchera de parler redoutera mes paroles.

– On ne redoute que vos injures, monsieur, – s'écria mon tuteur.

– Quand j'aurai dit ce que j'ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui se trouveront offensés.

– Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras! – s'écria mademoiselle de Maran.

– Mais, en effet, c'est intolérable!.. – dit M. de Versac. – On n'a pas d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né…

– Il y a là calomnie et diffamation, – dit mon tuteur.

– Vous craignez donc mes révélations… puisque vous voulez étouffer ma voix? – s'écria M. de Mortagne. – Vous craignez donc bien que je détourne cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?

– Monsieur! – s'écria Gontran, – c'est maintenant moi, entendez-vous?.. moi! qui vous somme de parler… et de parler sans réticences… Si honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je renoncerais à l'instant à des vœux si chers, s'il lui restait le moindre doute sur…

J'interrompis à mon tour M. de Lancry; et je dis à M. de Mortagne: – Je ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que vous me portez, monsieur… Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi, mais, je vous en supplie, pas un mot de plus… Rien au monde ne pourra faire changer ma résolution…

– Mais moi, mademoiselle, j'en changerai, – s'écria Gontran… – Oui, telle cruelle que soit cette résolution, je renoncerai à votre main si à l'instant monsieur ne s'explique pas…

– C'est ce que je demande… – dit M. de Mortagne.

– Mais c'est absurde, – s'écria mademoiselle de Maran, pâle de colère; – mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant que vous êtes, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicêtre!..

– Échappé des prisons de Venise… où vous m'avez fait jeter depuis huit ans… par la plus exécrable machination! – s'écria M. de Mortagne d'une voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras et en la secouant avec fureur.

– Mais il va m'assassiner, il est capable de tout! – s'écria ma tante.

– Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?.. Vois mes cheveux blanchis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de tortures… entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai, dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours… et encore je ne sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre tel que toi… – ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran dans son fauteuil.

Cette scène avait été si brusque, l'accusation que M. de Mortagne portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les assistants restèrent un moment frappés du stupeur et d'effroi.

Mademoiselle de Maran, quoique redoutée, était assez universellement détestée pour que ses amis ne fussent pas fâchés d'être involontairement témoins d'une scène si étrangement scandaleuse.

Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elle respirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air égaré.

– Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominable trame? – continua-t-il en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche quelques papiers. – Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de Venise?.. Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci vous étonne, messieurs? – dit M. de Mortagne en voyant les regards de curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers. – Vous ne me comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a été plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc… et apprenez à connaître cette femme.

Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil de famille de ma nièce, d'élever en marâtre cette malheureuse enfant; je vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refusé; j'étais seul, vous aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance continue sur l'éducation de Mathilde. Mon retour épouvanta sa tante; vous allez voir comme elle l'empêcha… Vous tremblez devant cette femme, je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître la noirceur de cette âme, s'il y a une âme dans ce corps…

– Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi! – s'écria mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.

Personne ne lui répondit.

– Il y a huit ans, – reprit M. de Mortagne, – je partis pour l'Italie… je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs amis. Ce jeune homme au cœur ardent et généreux devait venir avec moi combattre quelque temps en Grèce. J'étais complétement étranger aux complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à Venise… D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait une descente chez moi, on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret. Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la moindre preuve de culpabilité; on me répond que le gouvernement autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre une part active aux menées des sociétés révolutionnaires. – Je nie hautement cette accusation. – On apporte mes malles, on les ouvre devant moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence, plusieurs paquets cachetés.

– Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de pareilles balivernes! – s'écria mademoiselle de Maran. – Quant à moi, je ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.

– Soit, allez-vous-en, ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.

Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.

M. de Mortagne continua:

– On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues, et dans lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la Lombardie… Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je n'eus pas la lâcheté de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une seule cause: celle de la liberté sainte et pure de toute souillure… Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer des opinions qui pouvaient me perdre, je devais être cru lorsque je jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années… J'en sortis, vous le voyez, décrépit avant l'âge… Maintenant savez-vous comment j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon départ pour l'Italie, cette femme avait dépêché Servien, son digne serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de dentelles d'Angleterre. Une fois à Venise, un correspondant devait venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission, accepta… Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi cette lettre, adressée au gouverneur de Venise.

«M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de tous les pays, arrivera à Venise dans le courant du mois de mai; on trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses dangereux desseins…»

– Eh bien! cela est-il assez infâme? – s'écria M. de Mortagne en croisant ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur mademoiselle de Maran.

Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et s'écria:

– Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute à moi, si, en voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un de mes gens dans la confidence de cette belle œuvre? Allons donc, monsieur, vous êtes fou… Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela… Je le nie!

– Vous le niez?.. et votre misérable Servien niera-t-il aussi la déposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir remis les paquets?

– Votre domestique! – s'écria ma tante en riant aux éclats; – voilà une belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, tel valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas toujours déclaré le champion des frères et amis de tous les pays? La police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne sœur, averti la police autrichienne de vos projets, c'est tout simple… ça se fait tous les jours… Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie… Vous avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a coffré et on a bien fait… Vous vous plaignez d'avoir les cheveux blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par suite, votre imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes insupportable.

Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand sang-froid:

– Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgré votre impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.

– C'est ce que nous verrons, monsieur!

– Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices… ceux qui, par lâcheté, égoïsme ou cupidité, ont servi vos méchants desseins… Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?

Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il continua sans se déconcerter:

– Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite n'est pas plus exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran… Au moins celle-ci me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable passion, elle prouve au moins une certaine énergie… Mais vous trois… vous avez lutté de lâcheté, d'égoïsme et de cupidité…

– Continuez, monsieur, continuez, – dit Gontran pâle de rage.

– Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Versac, vous avez dit à mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un joueur effréné; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche; arrangeons ce mariage-là: les dettes de mon neveu seront payées, et je n'aurai plus à m'en occuper.

– Monsieur, – dit M. de Versac avec une urbanité parfaite, – je vous ferai observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque complétement d'exactitude, et que…

– Monsieur le duc, – reprit M. de Mortagne, – si vous aviez une fille qui vous fût chère… la donneriez-vous à votre neveu?.. Sur l'honneur, répondez.

– Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences à ce sujet, – dit M. de Versac.

– Ce détour… est accablant pour votre neveu, monsieur, – reprit M. de Mortagne.

Gontran allait s'emporter; je le contins à force de supplications. M. de Mortagne continua:

– A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a réfléchi sans doute; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait… M. de Lancry lui a paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac, et l'on a commencé cette odieuse machination… Il y a une justice humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi! – s'écria M. de Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isolée depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans appui, sans conseil… On introduit près d'elle, à chaque instant du jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul… à lui rompu dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans expérience, habituée aux duretés, aux perfidies d'une marâtre, écoute avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court, elle ne s'aperçoit qu'elle aime… que lorsque l'amour est à jamais enraciné dans son cœur… La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas un parent pour l'éclairer sur les dangers qu'elle court, sur la position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe…

– Assez, monsieur, assez! – m'écriai-je, transportée d'indignation, car je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran. – C'est moi, moi seule, qui dois répondre ici… Au lieu de me taire le passé, que vous lui reprochez avec tant d'amertume… M. de Lancry, plein de franchise et de loyauté, a été au-devant des informations que je ne pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi qui n'ai pas voulu l'entendre… Je n'ai donc pas été trompée en accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites, dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir déclarer ici hautement, solennellement, que je suis fière du choix que j'ai fait…

M. de Mortagne me regardait avec un étonnement douloureux.

– Mathilde… Mathilde… Pauvre enfant… on vous abuse… vous ne savez pas ce qui vous attend.

– Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes préventions contre M. de Lancry.

Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai vivement et je dis à M. de Mortagne:

– Voici ma réponse, monsieur; – et je donnai la plume à Gontran.

M. de Mortagne se précipita vers lui, et lui dit d'une voix émue, presque suppliante:

– Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas être éteint dans votre cœur… grâce pour Mathilde, grâce pour tant de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générosité! N'abusez pas de votre influence sur elle… vous savez bien que vous ne pouvez pas la rendre heureuse… Est-ce sa fortune que vous convoitez?.. eh! monsieur, parlez… je suis riche…

A cette dernière offre, qui était un outrage, Gontran devint pâle de rage.

– Signez… oh! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.

– Oui, oui, je signerai, – dit-il avec une fureur contenue. – Ne pas signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrages de cet homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous… mademoiselle; – et Gontran signa.

– Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous convoitez, car vous êtes indigne de comprendre et d'apprécier les qualités de cet ange… Dans deux mois vous la traiterez aussi brutalement que vos maîtresses… si l'on n'y met ordre…

– Gontran, – dis-je tout bas à M. de Lancry, – je suis votre femme, accordez-moi la première chose que je vous demande… pas un mot à M. de Mortagne… je vous en supplie… terminez cette scène qui me tue.

Gontran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:

– Soit, Mathilde… vous me demandez beaucoup… je vous l'accorde.

– Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne; – cela devait être ainsi… Allons, maintenant, courage… plus que jamais il me reste à veiller sur vous, Mathilde… Si je le puis, je dois rendre les suites de votre fatale imprudence moins funestes pour vous… et empêcher les malheurs que je prévois… Soyez tranquille… partout où vous serez… je serai… partout où vous irez… j'irai… Ce monstre – et il montra mademoiselle de Maran – a été votre mauvais génie; je serai, moi, votre génie tutélaire… Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni pitié, à tous vos ennemis, quels qu'ils soient… Mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, mais Dieu m'a laissé l'énergie du cœur et du dévouement. Hélas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie; mais, je l'espère, je ne viens pas trop tard… Adieu, mon enfant, adieu… Je vais signer ce contrat… j'assisterai à votre mariage, c'est mon droit, c'est mon devoir… En ce moment plus que jamais je tiens à remplir ce devoir et ce droit.

En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la figure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit:

– M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry… je ne rétracte rien de ce que j'ai dit… cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus que moi au monde; ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous savez bien que M. de Mortagne n'a pas peur! – Puis, étendant son bras droit, il fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry:

– Si vous ne réparez pas votre vie passée; si par la tendresse la plus reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté de plus farouches que vous. – Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.

A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie. On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un moment excité en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de Mortagne au sujet des causes de sa captivité à Venise.

Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.

Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville l'accusaient de fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais cru, et je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.

Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.

Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis oui, lorsqu'on me demanda si je prenais Gontran pour époux. La cérémonie terminée, nous revînmes à l'hôtel de Maran.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des pairs, où le mariage devait avoir lieu à neuf heures. En entrant, la première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant pas été prévenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.

Monseigneur l'évêque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa conduite passée; je fus presque orgueilleuse de l'espèce de conversion que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien voulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêtre avec Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac pour partir avec lui.

M. de Mortagne s'avança près de nous.

Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère.

Effrayée, je lui pris le bras en lui disant: – Gontran, rappelez-vous votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me disant: – C'est bon… je sais ce que j'ai à faire; puis, s'avançant près de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:

– J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsieur… tant que j'ai eu des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle Mathilde est ma femme.

Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une méchanceté infernale! Elle dit à M. de Lancry, en lui montrant M. de Mortagne:

– Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux, entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout endurer de lui.

– Je dois tout endurer! – dit Gontran, – et pourquoi cela?

– Pourquoi cela?.. – et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M. de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire: – Vous devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison toute simple… c'est qu'on ne peut pas se battre avec le père de sa femme.

M. de Mortagne resta foudroyé… Gontran le regardait avec stupeur. Moi… je fus quelques moments sans comprendre l'épouvantable portée des exécrables paroles de mademoiselle de Maran… Puis, lorsqu'elles traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que m'écrier: O ma mère! et je m'évanouis.


…

Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami, bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je pleure en la retraçant. O ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le monstre qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilége osât profaner votre mémoire!

Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeunesse jusqu'à l'époque de mon mariage.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE




DEUXIÈME PARTIE




LE MARIAGE




CHAPITRE PREMIER.

LA RETRAITE


Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la chapelle du Luxembourg, quel fut mon étonnement de voir une voiture attelée de chevaux de poste! madame Blondeau était assise sur le siége de derrière. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portière.

– Où allons-nous donc? – demandai-je à Gontran.

– Voulez-vous vous confier à moi? – me répondit-il en souriant.

Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère avait mis le comble à mon aversion pour elle.

En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'était plus de la méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient d'eux-mêmes; je sentais qu'il me serait désormais impossible de me rencontrer avec mademoiselle de Maran.

La voiture partit rapidement.

Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli d'attentions, de gracieuses prévenances, il me parla peu; ses paroles furent d'une bonté touchante, presque grave et recueillie.

Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.

Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il arrive à l'idéal.

Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me sentis l'âme plus élevée; jamais je n'eus d'aspirations plus généreuses.

Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une sérénité calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon cœur.

En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que l'ambition doit causer aux hommes…


…

Nous arrivâmes à Chantilly.

Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine Blanche, et atteignit la lisière des bois qui bordent le désert.

M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous.

Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.

Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une haie d'aubépine fleurie, très-haute, très-épaisse, au milieu de laquelle était une porte de bois rustique.

Blondeau l'ouvrit, nous entrâmes.

Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand salon de l'hôtel de Maran.

Jamais chalet ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la mousse; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers, d'héliotropes, de jasmins, de gérofliers, de petits lilas de Perse, que ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque bouquet.

Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chaussée; en entrant, un petit salon où je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes livres, que j'avais laissés la veille à l'hôtel de Maran. Cela tenait du prodige.

A droite, deux petites chambres pour moi; à gauche, celle de Gontran; au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre de Blondeau et la cuisine.

Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Éden, serait aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant quelque temps.

M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous faire chaque jour à dîner.

Ma gouvernante répondit très-fièrement qu'elle nous étonnerait par son savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour dans ce chalet.

Ai-je besoin de vous dire combien j'appréciai cette délicate attention de Gontran?

Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire une longue promenade dans la forêt.

Le soleil avait peu a peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles, encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise; des oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux le profond silence de la forêt.

Mon cœur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature.

Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran… nous marchions lentement… A peine nous échangions de temps à autre quelques rares et distraites paroles.

Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma première jeunesse: chose étrange! cela me fut presque impossible.

Le passé m'apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter même la mémoire des anciens jours?

Bientôt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai à demi les yeux, je ne pus faire un pas; malgré moi, ma tête appesantie s'appuya sur l'épaule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras…

Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet accablement ineffable.

– Pardon, – lui dis-je, après quelques minutes de silence; – je suis bien faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de bonheur est au-dessus de mes forces… Oh! que vous devez être heureux d'inspirer autant d'amour!..

– Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est à moi de vous demander pardon de mon silence… et pourtant non… car c'est aussi un langage que le silence… il exprime tant de choses que la parole est impuissante à rendre!.. Dites, Mathilde, quels mots pourraient peindre ce que nous éprouvons?

– Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire lorsque la pensée s'entretient avec l'âme… Mais, mon Dieu! – ajoutai-je en souriant, – vous allez trouver cela bien métaphysique, bien ridicule. Voyez combien vous avez raison… Je veux expliquer ces adorables impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade, et laissons nos deux cœurs s'entretenir silencieusement.

Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui l'environnaient étaient touffus.

Nous trouvâmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis près de la cheminée.

Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au talent de ma gouvernante: elle s'était surpassée. Notre dîner fut très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs de Gontran, lui les miens; de là, de folles discussions dans lesquelles il finissait toujours par céder.

Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil où je m'assis.

– Voyez donc quelle belle soirée, – me dit-il.

Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.

Le silence le plus solennel régnait dans la forêt… Au-dessus de nous les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous les fleurs épandaient leurs parfums.

Gontran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers moi; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait avec une sorte d'extase…

Étrange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis l'apogée du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d'une belle nuit ajoutait encore à mes ravissements. A ce moment pourtant, une indéfinissable tristesse s'empara de mon cœur… je pleurai.

Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je penchai mon front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.

Hélas! hélas!.. pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous écrase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent est-elle un pressentiment de leur peu de durée?..


…

Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides, de cette vie d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses splendeurs, car le temps fut toujours admirable?

Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.

Chaque matin, après avoir admiré ma corbeille de jasmin et d'héliotropes, qui ne m'avait jamais manqué à mon réveil, et que Gontran se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre, chaque matin nous allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans l'épaisseur des taillis.

Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis, après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.

Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui entendre lire un de mes poëtes favoris. Ces douces occupations étaient mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité un château rempli de monde.

J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous les succès que je voulais obtenir auprès de lui.

Malgré l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier à Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée, notre dîner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits; Blondeau n'avait qu'à nous servir.

Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé.

Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon ouverte, et nous… jouissant de toutes les beautés de ces nuits de printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger bruissement du feuillage!

Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la Bretagne pour sa foi, pour son roi!

Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus je reconnaissais la vanité, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de Mortagne.

Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal, égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les délicatesses d'un amour élevé…

Quels étaient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact le plus parfait, le plus exquis.


…

Ce bonheur durait depuis trois semaines.

Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant:

– Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.

– Oh! dites… dites, mon ami.

– C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici… si cette solitude ne vous déplaît pas.

– Gontran… Gontran.

– Vous acceptez donc?..

– Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!.. Mais vous me gâtez ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde… que de regrets!.. quels sacrifices!.. Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!

– Vous avez raison, Mathilde, – dit Gontran en soupirant. – Pourquoi? pour qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.

– Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à vivre librement à sa guise… Mais non, vous dites cela par bonté pour moi, Gontran… Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer au monde…

– Pauvre enfant, – dit Gontran en souriant doucement, – c'est vous au contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous connaissez à peine… Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez charmante, vous semblerait monotone.

– Ah! Gontran, vous dites que je suis belle… vous vous lasserez donc de ma beauté?

– Mathilde, quelle différence!

Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.

On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du jardin.

Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.

– Je vais ouvrir, – me dit Gontran.

– Grand Dieu! mon ami, prenez garde.

– Il n'y a rien à craindre: cette forêt est toute la nuit parcourue par les gardes de M. le duc de Bourbon.

– Qui est là? – dit Gontran.

– Moi, Germain, monsieur le vicomte.

C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.

– Que veux-tu?

– C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre à M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés avec les chevaux à Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.

– Où est cet homme?

– Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.

– Fais-le entrer.

A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla sinistre…

Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran.

M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement contrarié… presque abattu.

Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.

Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un mouvement d'impatience ou de colère.

Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier:

– C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris. Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta: – Tu donneras l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche. En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai dans la journée.

Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquiétude:

– Vous semblez contrarié, mon ami… Qu'avez-vous?..

– Rien, je vous assure… rien… un service assez important… que me demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.

– Quel dommage de quitter cette retraite! – dis-je à Gontran, sans pouvoir retenir mes larmes.

– Allons… allons… – me dit-il doucement, – Mathilde, vous êtes une enfant.

– Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera pour nous un souvenir vivant et sacré!

– Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que nous partions demain de très-bonne heure; j'ai hâte d'arriver à Paris… Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me promener; j'ai un peu de migraine.

– Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.

– Non, non, restez.

– Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.

– Encore une fois, je préfère être seul… – dit M. de Lancry avec une légère impatience. – Et il se dirigea vers la porte du jardin.

– Je versai des larmes… larmes amères cette fois…

Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran.

Il revint une heure après, se promena longtemps encore dans le jardin d'un air agité, et rentra chez lui.




CHAPITRE II.

LE DÉPART


Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.

Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante retraite où j'avais passé des moments si heureux.

Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais s'évanouir?..

Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt.

La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque puérile, mais elle me navra…

Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'étais pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce moment, sous ce ciel gris, pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus douloureusement frappée de ce spectacle.

Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs éphémères, dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin toujours fraîches et vivaces, mouraient d'une mort précoce, après avoir jeté un parfum, un éclat passagers.

Je frémis… en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité que j'avais goûtée.

Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai comme un blasphème.

Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout, j'étais folle de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'il dépendait de moi de faire cesser.

Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.

Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on n'entourerait pas des mêmes soins pieux et touchants les lieux consacrés par quelques souvenirs chéris.

Je rentrai.

Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.

La voiture arriva; nous partîmes.

M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon où nous laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.

Après quelques moments de silence, Gontran me dit:

– Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je désire que vous l'accueilliez avec bienveillance.

– Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris, – dis-je en souriant à M. de Lancry, – je vous promets d'oublier ce grand grief, et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez jamais parlé de lui?

– J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour, – reprit Gontran avec grâce, – qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas dites… J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux; il écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour m'apercevoir du silence de cet ingrat.

– Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites… Nous étions si heureux, dans notre retraite!

– Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu de très-grands services; je vous conterai cela.

– Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et, à mon tour, je vous demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.

– Parlez… parlez… Mathilde.

– Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques jours dans notre maisonnette de Chantilly.

Gontran me regarda avec étonnement.

– Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.

Mon cœur se serra douloureusement.

– Comment cela? lui demandai-je.

– Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais chargé mon homme d'affaires de me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de paysan presque enclavée dans la forêt; je vins la voir, cela me parut charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on l'abattra; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste, je crois, encore environ trois semaines de jouissance.

Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du matin, sur l'éclat factice des fleurs éphémères de notre jardin.

Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme d'affaires, ce décorateur, ce loyer… tous ces mots vinrent gâter un à un tous mes souvenirs chéris.

Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux réalités de la vie; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais.

Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu négliger l'avenir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout réservé le culte du passé.

– Gontran, – lui dis-je, – je suis toute fière d'une pensée que vous n'avez pas eue malgré votre cœur si ingénieusement inventif…

– Parlez, ma chère Mathilde.

– Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le duc de Bourbon.

– Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont toujours des prétentions exorbitantes.

– Mais encore, combien cela vaut-il?

– Que sais-je? peut-être trente, quarante mille francs, plus même, car on ne peut assigner de prix raisonnable à une chose toute de convenance…

– Comment! ce ne serait pas plus cher que cela? – m'écriai-je avec joie.

– Enfant! – me dit Gontran en me serrant tendrement la main.

– Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprès…?

– Écoutez, Mathilde, – me dit M. de Lancry en m'interrompant avec bonté, – puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions un peu raison… et ménage, comme l'on dit; c'est très-ennuyeux, mais très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai prises vous conviendront.

– Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.

Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:

– Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un état de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette enfin à même de jouir des plaisirs de votre âge.

– Notre chalet… voilà tout l'état de maison que mon cœur désire.

– Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j'ai arrangé nos dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôtel, homme de confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous, un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et…

– Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire cette livrée, et conserver notre petit paradis.

– Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des dépenses nécessaires… Notre écurie se composera de quatre chevaux de voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'écurie anglais, deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnez-moi ces détails, ma chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons plus.

– Je vous écoute, mon ami; tout à l'heure je vous ferai mes observations.

– Nous habiterons l'hôtel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez, si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à dîner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra, l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.

– Mon ami…

– Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais, – dit Gontran en souriant: – Vous voyez que notre état de maison est fort simple; dans notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si maintenant j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève à cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la mienne, nous pouvons donc compter à peu près sur un revenu de cent soixante mille francs; mais en défalquant l'acquisition de l'hôtel Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chère Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que ce que l'on pourrait appeler le nécessaire du luxe, sans aucun superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont absolument indispensables.

– Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il me semble qu'on puisse vivre très-heureux sans un si grand entourage de nécessaire, comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement, dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux… vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour moi le plus indispensable, le plus nécessaire, la moins superficielle de toutes les dépenses; ce sera mon luxe de cœur. Nous irons de temps en temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute suite.

– Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie petite opiniâtre, – me dit Gontran avec gaieté. – Ah! j'oubliais; il faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt ans il n'a été habité que par votre régisseur; il doit être en ruines.

– Sans doute… et puis un château, c'est si grand!.. Tenez, mon ami… Grondez-moi; mais votre chalet m'a gâtée… Ah! que le printemps de Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de la forêt!.. Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.

– A propos de Lugarto, me dit Gontran, – il faudra excuser chez lui certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus exquise compagnie… Il a toujours été si gâté!

– Que voulez-vous dire?

– Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître, qu'il le ruina complétement, et qu'il acquit une grande partie de ses biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans l'Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M. Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.

M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation d'un satrape. Profondément corrompu, affichant un cynisme révoltant, aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle était morte des suites de ces violences.

– Mais c'était un monstre qu'un pareil homme! – m'écriai-je. Quel triste et cruel héritage qu'une telle mémoire!.. Son fils doit être bien à plaindre, malgré ses millions!

– D'autant plus à plaindre, – dit Gontran en souriant avec amertume, – que son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolée avant son développement, il n'a de jeune que son âge; sa figure même, malgré des traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif, qui révèle de précoces infirmités.

J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M. Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme.

Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis je ne sais quel scrupule me retint; il continua:

– Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gère son immense fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il s'enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables. Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi; tout prouve cette double nature: son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant, mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais qu'il ne plaint pas… Deux plaies incurables empoisonnent pourtant l'opulence impériale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis qui ne trompe que lui, il est affublé au titre de comte, et s'est fait fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalté par l'adulation et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure; pauvre demain, il serait complétement méprisé; alors, parfois sa rage contre le sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche que méchant, et il se venge de tant de prospérités injustement accumulées sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes… des femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités… Eh bien! malgré cela, malgré tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.

Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'écriai:

– Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?.. En vérité, Gontran, je ne vous comprends pas.

M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air interdit.

– Que dites-vous, Mathilde?

– Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami… Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi odieux… Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt cette retraite où nous vivions si heureux?.. Gontran, il y a là quelque chose d'inexplicable!

M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant.

– Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde… L'homme qui parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la panthère, ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres, autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher d'être profondément touché des preuves nombreuses d'affection qu'il m'a données… et vous le concevez, avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit être malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas même un ami… Toujours dominé par cette crainte de n'être recherché que pour sa fortune, par hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'éprouve pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon cœur… ma vanité, je dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec bienveillance?

Déjà je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqué une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son amitié pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à une franche amertume en dépeignant l'odieux caractère de cet homme.

Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque mystère; les explications de Gontran ne me rassurèrent qu'à demi.

Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu à peu, en réfléchissant à ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il exerçait sur M. Lugarto.

Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu résister aux rares séductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je devais céder à cette inévitable fatalité, puisque les caractères les plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y échapper.

Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M. Lugarto me devint presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible empire de Gontran.




CHAPITRE III.

LES VISITES DE NOCES


M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel Rochegune; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison fût splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant. Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu m'a toujours glacée.

Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses occupations ne lui permettant pas une longue absence.

Le lendemain du jour de notre arrivée, je m'éveillai de bonne heure; je sonnai Blondeau, elle entra.

– Eh bien!.. et mes fleurs? – lui dis-je en ne lui voyant pas la corbeille de jasmin et d'héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée chaque matin depuis mes fiançailles avec Gontran.

– On n'en a pas apporté, madame.

– C'est impossible!

– Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apporté… Je viens de l'antichambre.

– C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne Blondeau.

Elle revint sans fleurs.

Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.

Blondeau s'en aperçut et me dit:

– Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être qu'un oubli.

Hélas! oui, ce n'était qu'un oubli, et cet oubli me faisait mal.

Dans ma superstition de cœur, j'attachais une importance, une signification extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran. C'était très-simple en soi-même, il ne s'agissait que de donner un ordre et d'en surveiller l'exécution; c'est par cela même que je ressentais plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement m'épargner.

Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient évanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bontés pour moi, et que je n'étais pas raisonnable de m'affecter si profondément pour si peu…

Jamais je n'aurais accusé Gontran. Je contins mon chagrin; je dis à Blondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, qu'il ne fallait plus songer à cela.

Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos gens… J'attendis le lendemain avec angoisses… Pas de corbeille encore…

Pour en finir avec les fleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent plus.

Pour rien au monde je n'en aurais parlé à M. de Lancry. Après le chagrin que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus douloureux, de plus humiliant pour le cœur que de réclamer contre cet oubli.

Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une puérilité si insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dépens de ma susceptibilité, sans doute exagérée, déraisonnable.

Je lui sus gré d'avoir du moins mis une sorte de transition à cet oubli si cruel pour moi.

Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout à coup une sorte de laisser-aller insoucieux et égoïste aux prévenances, aux recherches de la veille!

Les insensés! pour échapper à quelques douces contraintes, pour vivre ce qu'ils appellent sans gêne, ils ne savent pas de quelles ravissantes douceurs ils se privent à jamais! ils ne comprennent pas que le mariage devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de cette continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de délicatesses charmantes et mystérieuses!

Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences dépendent souvent le bonheur, le repos de la vie!

Ils ne sentent pas enfin à quelle humiliation navrante ils réduisent une femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards attentifs de gens qui ne lui sont rien… et la négligence de celui qui doit être tout pour elle!..

Hélas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces nuances, d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites choses, à des misères; et pourtant ces misères suffisent presque toujours au bonheur des femmes!

Pour ces misères, elles se dévouent aveuglement, avec orgueil, avec joie!

Pour ces misères, elles oublient souvent les privations, les chagrins, les grands malheurs qui les frappent; car ces misères leur prouvent qu'elles sont précieusement aimées, et il est une chose qui les blesse toujours d'une manière incurable, c'est l'indifférence et le dédain.

Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance, traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux de leur part, à eux si sages, à eux si forts, à eux si puissants, de nous refuser quelques soins qui leur coûteraient si peu, et qui nous seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration?

Cette longue digression était peut-être nécessaire pour faire sentir combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier chagrin qu'il me causa....

Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'être pénible.

Après le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces qu'il avait fait dresser, et me dit:

– Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est tout simple que nous commencions notre tournée par elle.

Je regardai M. de Lancry avec stupeur.

– Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.

– Comment cela?

– Aller chez elle, moi! moi!

– Mais en vérité, Mathilde, je ne vous comprends pas.

– Vous ne me comprenez pas… Ah! Gontran!

– Bon… j'y suis… vous songez encore à cette calomnie insensée contre votre mère? mais nous sommes convenus que c'était de la folie. Il faut prendre les gens pour ce qu'ils sont… Plutôt que de ne calomnier personne, votre tante médirait d'elle-même; c'est une infirmité morale dont il faut avoir autant de pitié que d'une infirmité physique… Vous me regardez d'un air stupéfait… pourtant rien n'est plus simple… Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?.. Non, sans sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi… Oubliez de folles paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de votre mère est au-dessus de pareilles médisances.

Mon cœur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot, puis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les étouffais:

– Jamais… jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de Maran!.. Je vous en supplie, n'insistez pas… cela me serait impossible.

– Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous… croyez bien que je ne vous demande rien que du juste, que de nécessaire… Je n'exige pas que vous voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez quelquefois.

– Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera… Elle me fait horreur.

– Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Réfléchissez à une chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une parente qui vous a élevée… et qui a presque fait mon mariage. Vous comprenez cela, Mathilde… On fera des commentaires… des suppositions à perte de vue… On interrogera votre tante… Celle-ci, choquée de ce manque de procédés de votre part, sera capable de l'expliquer à sa façon… Vous, moi… et… M. de Mortagne, – ajouta Gontran en prononçant ce nom avec effort, – nous avons seuls entendu les folles et méchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser à bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeurera un secret pour nous… et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère…

– Et c'est vous… vous, Gontran, qui me proposez cela!.. Eh! que m'importe le monde?.. et que m'importent les abominables noirceurs de mademoiselle de Maran?.. Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je laisserai ignorer la raison qui m'a fait à jamais rompre avec elle? Non, non… Il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les écraser ainsi sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mémoire de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran. Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.

– Mathilde, vous parlez en fille tendre et dévouée, c'est tout simple, mais vous ne connaissez pas le monde… Croyez-moi, maintenant la mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la conserver pure de toute souillure que, malgré votre répugnance, j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire, indispensable… vous m'entendez.

En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta légèrement ses sourcils.

Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée; mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus de mes forces.

– Pardon, pardon, mon ami, – lui dis-je; – ayez pitié de ma faiblesse… Je ne le peux pas… Encore une fois, pour rien au monde… je ne reverrai cette femme… Au nom de notre amour, Gontran… n'exigez pas cela de moi… Je ne le pourrais pas.

– Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez… C'est un sacrifice, un grand sacrifice… soit… je vous le demande.

– Gontran, par pitié!

– Je vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez.

– Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que…?

M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et s'écria en frappant du pied:

– Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!.. Je sais ce que c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon désir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard pour vous, consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction, quoiqu'il se retranche derrière la protection qu'il vous porte! Eh bien! c'est parce que je sais combien tout cela m'a coûté… qu'en retour je vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir… Une fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à tous ceux de vos désirs qui ne vous seront pas fâcheux, autant vous me trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice.

– Un caprice!.. Gontran… mon Dieu!.. un caprice!!!

– L'exagération d'un sentiment très-louable vous empêche de juger nettement cette question.

– Mais mon cœur se révolte… malgré moi; que puis-je faire?

– Eh bien! puisque les raisons, puisque les prières ne peuvent rien sur vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je découvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je sais que malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des outrages qu'il ne souffrira pas… et si vous m'y forcez par votre refus, je…

– Ah! c'est affreux… Gontran… j'irai chez mademoiselle de Maran, – dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.

On frappa à la porte du salon où nous étions, je rentrai en essuyant mes larmes dans ma chambre à coucher.

J'entendis un valet de chambre annoncer à mon mari que M. le comte de Lugarto l'attendait chez lui.

Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il voulait me présenter.

– Mais je suis en larmes, – lui dis-je; – de grâce, remettez cette visite.

– Vite, vite, séchez ces beaux yeux, – me dit Gontran avec une apparente gaieté, – ou je vous amène tout de suite mon tigre dompté. Pendant que vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.




CHAPITRE IV.

MONSIEUR LUGARTO


J'essuyai mes larmes et j'attendis cette présentation importune.

Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il voyait de son point de vue et moi du mien; je devais avoir tort, il le disait, je devais me soumettre à son jugement.

La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me glaçait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel sacrifice que j'allais faire aux volontés de Gontran, en songeant à tout ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me consolais par cette pensée, que ma résignation plairait à mon mari.

Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie qu'elle ressemble à un paradoxe:

«Lorsqu'une femme aime passionnément… les ordres les plus injustes… les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour… l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux, remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose…»

On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.

Quelques instants après, Gontran et son ami entrèrent.

Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.

M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type primitif de sa race: un teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.

Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.

Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur de mes amis.

Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.

– Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses éloges sont encore au-dessous de la réalité, – me dit M. Lugarto avec une sorte d'aisance protectrice et familière.

Je ne répondis rien.

Gontran me fit un signe d'impatience, et se hâta de dire en souriant à son ami:

– Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto, que je suis très-sensible à votre suffrage.

– Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant que madame… c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la même franchise qu'il est très-dangereux pour vos amis de voir un trésor pareil…

– Ah! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans l'exagération; vous aviez si bien commencé! – dit Gontran, embarrassé de mon silence.

J'étais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à M. Lugarto d'un air glacial:

– Vous arrivez de Londres, monsieur?

– Oui, madame; j'étais allé assister aux courses de printemps.

– Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du Darby. Les chevaux de course de Lugarto sont célèbres en Angleterre, – se hâta de dire Gontran pour engager la conversation. – Est-ce que vous n'en ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du Champ-de-Mars?

– Bah!.. vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange pour les battre; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez forts, – dit dédaigneusement M. Lugarto. – S'adressant à moi: – Il y a après-demain une matinée dansante à l'ambassade d'Angleterre; allez-y donc, tout Paris sera là… Ce sera charmant… si vous y êtes surtout.

– J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame l'ambassadrice d'Angleterre.

– Ah çà! mon cher, vous êtes donc un tyran… que votre femme attend vos ordres pour savoir où elle doit aller? – Et se retournant vers moi, M. Lugarto ajouta: – Tenez, croyez-moi, en fait de plaisirs, agissez toujours à votre tête; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.

Je regardai Gontran, et je répondis à ces impertinentes vulgarités, dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots:

– Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur? – afin de faire bien sentir à M. Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses plaisanteries de mauvais goût.

M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut piqué; il dit à Gontran:

– Ah çà! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une question sur le Musée.

– C'est qu'en effet, mon cher Lugarto, vous êtes très-embarrassant, votre conversation éblouit d'abord un peu; vous êtes né un siècle trop tard, il fallait venir sous la régence; et encore, ma chère amie, – me dit Gontran, – il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe tout… on l'a tant gâté… Allons, je me charge de faire votre paix avec madame de Lancry.

– Je serais fâché de vous avoir déplu par une mauvaise plaisanterie, reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire madame; sorte de familiarité qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait de la dernière inconvenance.

Je fus sur le point de lui répondre quelque chose de très-dur, mais je me contins, et je répondis: – Il m'a seulement paru, monsieur, que vous vous hâtiez un peu de me confondre dans l'intimité qui vous lie à M de Lancry.

– C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages qu'on désire vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif, – me dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive; puis il me jeta un regard morne, froid, qui me fit presque peur.

Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un ennemi.

Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M. Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée:

– Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de madame de Lancry? Vous qui êtes grand amateur de fleurs, il faut que vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?

J'allais refuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.

– C'est horriblement mal établi! – s'écria M. Lugarto après l'avoir examinée. – Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une voûte; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais là… une température convenable. Mais voilà bien les Français… ils veulent singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique!

Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur lui-même, et répondit:

– Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute bâtie.

– Rochegune?.. Rochegune?.. – dit M. Lugarto, – je le connais bien; je l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'amant de la comtesse Bradini… Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe… Au moyen de certaines lettres contrefaites… et vous savez que je contrefais les écritures à merveille, le mari…

– Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici, – dis-je à M. de Lancry en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me révoltait; – voulez-vous entrer dans le salon?

– Pardon, – me dit M. Lugarto, – je voudrais à peu près prendre la mesure de cette serre avec ma canne; je veux vous envoyer quelques magnifiques passiflores du Brésil et d'autres plantes très-rares que j'ai envoyé chercher en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.

– Monsieur, je vous rends grâce… Les fleurs qui garnissent cette serre me suffisent.

– Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du goût de ce M. de Rochegune. Quand on a les choses, il faut les avoir complètes… Tenez, Lancry, moi, par exemple, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher des plantes équinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai fait construire un énorme fourgon vitré et disposé en serre chaude avec un petit poêle à vapeur; le tout a été si parfaitement établi, que, bien que ce fourgon fût venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre nomade dans une voiture de suite; tout cela est arrivé ici comme par enchantement.

– En effet, cette idée est très-ingénieuse, – dit M. de Lancry. – C'est qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarto.

– Que voulez-vous? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore avoir l'esprit de l'employer convenablement… Il y a tant de gens qui ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas.

– Dépenser quand on n'a pas… vous parlez en énigme, mon cher Lugarto.

– Ah! vous croyez, mon cher Lancry?

Gontran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un silence de quelques secondes.

Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé:

– Je vous comprends… dans ce sens, vous avez raison… Mais, si vous le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que la chaleur ne fasse mal à madame de Lancry.

M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:

– Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs plus souvent.

Nous rentrâmes dans le salon.

Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un peintre moderne, et lui dit:

– Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?

– Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?

– Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.

– C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches… Quand j'étais jeune, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau… Et quel tableau!.. Une fois l'argent mangé, ils ne s'inquiétaient pas du reste… Maintenant, donnant… donnant, je les paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et refaire jusqu'à ce que cela me plaise… Au moins ainsi je ne suis plus volé.

Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:

– Ah! monsieur… vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas!.. et vous trouvez des artistes?

– Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!.. Ils m'accablent de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.

Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.

– Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien touchante histoire de grand artiste et de grand seigneur, que M. le duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?

– Non, je ne me le rappelle pas du moins, – me dit M. de Lancry.

– Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça m'intéressera, – dit M. de Lugarto.

– Voici, mon ami, – répondis-je en m'adressant à Gontran, – ce que m'a raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient acquérir ni remplacer… – Je regardai M. Lugarto; il rougit de dépit; – je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale, il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties:

– «Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une grâce à vous demander.

– «Monseigneur, je suis à vos ordres.

– «Eh bien! – dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme s'il eût demandé une faveur, – eh bien!.. je voudrais que vous missiez de votre main, au bas de ces tableaux: donné par Greuse à son ami M. le duc de Penthièvre. – La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un grand peintre!..»

– Avouez, – dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété, – avouez qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du prince.

– Oui, en effet… c'est charmant, – dit M. de Lancry avec embarras en me faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto, qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.

Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.

– N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?

Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.

J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de haine, regard morne et froid qui m'alla au cœur, pesant comme du plomb.

M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une imperturbable assurance:

– Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai promises à votre femme.

– Mon cher Lugarto, je vous en prie…

– Allons… vous faites des façons?.. entre amis, pour un malheureux tableau… Qu'est-ce que cela?

– Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.

– Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club, n'est-ce pas?

– Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.

– Si… si… je vous verrai… j'en suis sûr… Vous savez pourquoi.

– Ah! oui… j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.

– Sans rancune, – me dit M. Lugarto en me tendant la main.

Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.

Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut très-froid.

– Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre femme me déchire la guerre, – dit M. Lugarto à M. de Lancry. – Eh bien! elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de ses préventions… Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître, Lancry, je vous préviens.

– Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse, – lui dit Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.

Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci rentra.

Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait.

– Mon Dieu! madame, – s'écria-t-il en fermant la porte avec violence, – je ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble, ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!.. Malgré son air riant, il est parti furieux… je le connais bien… il est furieux, vous dis-je.

– Comment, mon ami, vous le défendez!.. C'est vous… vous! qui me reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'inconvenant?

– Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car, je vous le répète, il est très-irrité.

– Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?

– Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami… un ami intime que j'aime, auquel je suis sincèrement attaché… Vous m'entendez, madame?

– Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?.. Je voudrais vous croire, et je ne puis… Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos sentiments et la grossièreté de M. Lugarto… Et puis, enfin, je ne sais… mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour lui… vos traits se contractent… votre parole est amère… et l'on dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.

Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria, les lèvres tremblantes de colère:

– Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?

Effrayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à Gontran:

– Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant; seulement je ne puis comprendre…

– Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M. Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.

– Ne vous fâchez pas, Gontran… je vous obéirai; seulement laissez-moi vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié… Encore une fois, mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse… Plus les preuves de dévouement que vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour… Pardonnez-moi donc, mon ami… l'hésitation que j'ai montrée. Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.

La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avec bonté:

– C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence… Mais, une fois pour toutes, croyez… oh! croyez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à votre bonheur… je n'ose dire au mien.

– Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle suffira toujours à me décider.

On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.




CHAPITRE V.

LA PRINCESSE KSERNIKA


M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.

Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le cœur me manqua. Je suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par un geste d'impatience.

Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me serait ainsi moins pénible.

Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto! J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation de Guillaume Tell lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.

– Bonjour enfin, ma chère enfant, – me dit ma tante de l'air du monde le plus affectueux en se levant pour m'embrasser.

Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de Gontran, je me résignai.




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notes



1


On appelle ainsi les sociétés pareilles à celles où M. de Rochegune avait dû la somme qu'il voulait employer en bonnes œuvres.


