La coucaratcha. III
Эжен Жозеф Сю




Eugène Sue

La coucaratcha (III/III)





CHAPITRE V


Environ six mois après que ceci eût été écrit par M. de Noirville, Cécile adressait la lettre suivante à la baronne Sarah d'Herlmann, à Dresde.



    Noirville, 20 juin 18…

«J'ai bien tardé à vous répondre, Sarah; mais ma santé est si mauvaise, je suis si faible, que, malgré tout mon désir, aujourd’hui seulement j’ai eu physiquement la force d’écrire: car pour penser à vous, je ne fais autre chose quand je ne lis pas vos lettres si affectueuses, quoiqu’un peu sévères à l’égard de ce que vous appelez mes folies…

«Oui, mon amie, j’ai relu avec un bien triste plaisir, cette dernière lettre où vous me rappelez notre séjour à Naples! c’était un beau temps alors: quel bonheur profond j’éprouvais en voyant une douce intimité s’établir entre nos deux familles, mon père apprécier le grand caractère de votre mère, et votre mère trouver dans le cœur de la mienne un écho pour chacune de ses nobles et pieuses pensées. Et puis comme dès la première fois que nous nous sommes vues, nous nous sommes comprises; je me le rappelle bien; c’était après une promenade dans le Golfe: nous sommes tous revenus à l’ambassade; alors je vous ai emmenée chez moi, et là je vous ai montré mes trésors: mes livres, ma musique, mes dessins commencés; mais, vous rappelez-vous surtout, Sarah, cette singulière circonstance? Un volume de Lamartine était resté ouvert sur ma table, et voilà que vous me montrez que vous aviez emporté le même ouvrage dans votre promenade! Mais ce n’est pas tout: quel est notre ravissement quand nous nous apercevons, au signet de votre livre, qu’ainsi que moi, la dernière méditation que vous aviez lue était aussi la prière! Vous souvenez-vous combien cette découverte nous étonna délicieusement, et quels heureux présages nous y cherchâmes pour l’avenir? car l’amitié, comme tous les sentiments tendres et délicats, semble vouloir se rassurer contre l’avenir par les présages, comme si le hasard prouvait quelque chose contre l’avenir!

«Vous le voyez bien, alors notre jeune imagination n’était pas assez riche, assez fertile, assez vive pour suffire aux plans de bonheur que nous formions. Que de brillants songes nous avions improvisés! Mais aussi quelque loin que nous emportassent ces rêves capricieux et dorés, nos idées venaient toujours se rallier à l’existence de notre père et de notre mère: nous faisions comme ces jeunes oiseaux qui essaient leurs ailes naissantes au milieu des feuilles et des fleurs, mais sans jamais quitter du regard le nid paternel.

«Eh bien! de toutes ces riantes visions, que m’est-il resté à moi? j’ai perdu tous ceux par qui ma vie avait un but, je suis seule, seule, oh! affreusement seule, Sarah!.. Et deux ans sont à peine écoulés depuis ce temps où l’avenir nous paraissait si beau!

«Mais vous me pardonnez, n’est-ce pas? chère Sarah, si je vous parle tant de mon malheur et si peu de votre bonheur…; à vous si heureuse, si aimée, si appréciée de tout ce qui vous entoure; à vous qui avez su trouver le bonheur à l’aide d’une sérieuse et haute raison, à vous qui vous sentez revivre dans un enfant adoré…; à vous enfin pour qui l’espérance a été une réalité!

«Savez-vous bien que le malheur enlaidit l’âme: savez-vous qu’il y a des moments où je vous envie avec amertume, où je vous hais presque de toute la force de votre bonheur?

«Mais pardon, pardon, mon amie! C'est que je suis si malheureuse aussi!.. Car il faut enfin que je vous ouvre mon âme tout entière, bien sûre après cela que vous aurez au moins pitié de votre pauvre folle, comme vous m’appelez…

«C'est qu’aussi, tout ce que je souffre est au-dessus de toute description. C'est que vous ne pouvez pas vous figurer l’horrible supplice qui m’est imposé; c’est que vous ne saurez jamais ce que c’est que vivre chaque jour, chaque heure, chaque minute avec un être qui vous est odieusement antipathique, dont la présence vous irrite ou vous accable, et qui est sans pitié parce qu’il ne sait pas, parce qu’il ne peut pas savoir ni comprendre la torture affreuse qu’il vous fait subir avec une si cruelle bonhomie.

«Car enfin une pauvre femme du peuple, que son mari brutalise et frappe, peut espérer qu’un jour la méchanceté de cet homme aura un terme, quand elle lui dira en pleurant:

«Voyez comme elle saigne, la blessure que vous m’avez faite? Voyez… je suis toute meurtrie! au nom du ciel, ayez donc pitié d’une malheureuse femme qui ne peut que souffrir!»

«Eh bien! Sarah, si cet homme n’est pas un monstre, il aura pitié, il aura un remords ou au moins la conscience qu’il a fait le mal à cette femme, et pour la victime résignée c’est presque une consolation que de se dire: Mon bourreau sait que je souffre, au moins!

«Mais moi, mon amie, comment lui faire comprendre l’amertume des douleurs toutes morales que j’endure, à lui qui ne se doute pas qu’il y ait des douleurs morales? Comment lui faire comprendre que sa seule présence pèse affreusement sur mon âme, quand il ignore peut-être ce que c’est qu’une âme; quand il ne s’aperçoit seulement pas du frisson involontaire, de l’horreur indicible que j’éprouve alors qu’il me prend la main ou qu’il me tutoie?

«Oui, j’ai honte de l’avouer, ce toi… ce mot solennel et sacré, que le respect m’empêchait même de dire à ma mère, et qu’elle, et que mon père ne m’ont dit qu’une fois en mourant lorsqu’ils m’ont bénie; eh bien! ce mot, qui pour moi se rattache au plus cruel et au plus imposant souvenir de toute ma vie… cet homme me le dit sans cesse, et pour la cause la plus vulgaire; il me dit toi devant le monde qu’il reçoit; il me dit toi devant ses laquais!

«Oh! Sarah! l’entendre ainsi profaner ce mot sublime et mystérieux, qui, prononcé par une voix aimée, m’eût peut-être révélé, à lui seul, tout ce qu’il doit y avoir de passion et de bonheur dans l’amour partagé, comme il m’avait déjà appris tout ce qu’il y avait d’angoisse et de tendresse déchirante dans les derniers adieux d’une mère adorée! oh! mon amie! entendre ainsi souiller ce mot à chaque instant du jour, est-ce souffrir, dites-le?..

«Oh! oui, c’est souffrir, et bien souffrir, sans pouvoir le dire qu’à vous seule, qui me comprendrez, n’est-ce pas… Car puisque maintenant vous savez toutes mes douleurs… je suis sûre que vous me plaindrez… et cela adoucira mes chagrins, de pouvoir pleurer avec vous, au moins; car aux yeux de tous, aux yeux des autres est-ce que j’ai le droit de souffrir, moi? De quoi me plaindrais-je? ne suis-je pas riche, jeune? mon mari n’est-il pas bon, dévoué, d’une conduite irréprochable? Et puis, voyez quel luxe, quel éclat, quelle splendeur m’environne, aussi! – Qu’elle est heureuse! dit le monde… Le monde!.. ce froid égoïste, qui vous fait heureux pour n’avoir pas l’ennui de vous plaindre, et qui ne s’arrête jamais qu’aux surfaces, parce que les plus malheureux ont toujours une fleur à y effeuiller pour cacher leur misère aux yeux de ce tyran si ingrat et si insatiable!

«Ou bien encore, Sarah, les gens profonds, les philosophes, les savants dans les secrets du cœur humain, répondraient à mes douleurs avec un insouciant mépris: – Vous souffrez?.. mais la cause de votre ennui est toute simple; c’est que vous pouvez vous passer toutes vos fantaisies; en un mot, c’est que vous êtes trop heureuse!

«Trop heureuse! mon amie!.. trop heureuse!..

«Et puis encore, avant ce fatal mariage, je me disais: Au moins la solitude me sera permise, je reconstruirai à peu près ma vie d’autrefois; que je puisse ravir seulement quelques heures à cette existence morne et décolorée qui m’entoure comme un linceul, et je remercierai Dieu… Mais non, si je veux lire, si je veux chercher dans les arts un oubli passager de mes maux, une réflexion stupide ou choquante vient m’arracher à mon extase; car lui est toujours là, sans cesse là; parce que cet homme m’aime, comme il peut aimer, et que c’est par sa présence continuelle, assidue, obsédante, qu’il croit me prouver cet amour. Si je souffre, il est là pour me demander ce que j’ai!.. si je dis que je ne souffre plus, il est encore là pour me distraire… Et puis, enfin, il est là, parce qu’il a le droit d'être là… et que c’est son devoir d’honnête homme d'être là; car il est honnête homme après tout, il est bon à sa manière; il m’est dévoué à sa manière. Aussi je ne puis le haïr, et pourtant il me tue; il me fait mourir à petit feu; c’est une torture lente et horrible, une agonie affreuse que j’éprouve; et lui, qui ne s’en doute même pas, voit cela d’un air souriant, tranquille, placide, intimement convaincu que j’ai toutes les chances de bonheur possibles.

«Et se dire que si j’avais cinquante années à vivre, j’aurais cette vie pendant cinquante ans! savez-vous que cela serait bien horrible…; mais rassurez-vous… mon amie j’ai une espérance…

«Et puis encore ce n’est pas tout… il est un autre supplice qu’il me faut endurer chaque jour, c’est celui de rougir de mon mari; aussi ai-je dû rompre avec quelques amis de famille; car si vous l’aviez vu! si vous l’aviez entendu! lorsqu’il se fut affranchi de l’espèce de gêne et de contrainte qui le retenait avant mon mariage… C'était à en mourir de honte.

«Et même, dans ce monde où il m’a menée, monde que je ne puis d’ailleurs ni louer ni blâmer, parce que je ne le comprends pas, parce qu’on n’y parle pas la même langue que j’ai parlée depuis mon enfance; mais enfin, dans ce monde aussi, je m’apercevais bien qu’il était moqué, compté pour rien, maintenant que son sort était fixé, et que les familles n’avaient plus à se le disputer pour leurs filles.

«Et moi, mon amie, moi, j’avais l’air de m'être mariée bassement à la fortune de cet homme qu’on bafouait.

«Et pourtant, vous le savez, je vous ai dit mes inquiétudes, ma répugnance, ma peur de ce mariage, mes prévisions, que vous traitiez de chimères, et qui se réaliseront… vous le verrez… mon amie. Je vous ai dit et le chagrin que mes refus causaient à mon pauvre oncle, et son obsession continuelle, et sa santé qui s’altérait, et mon consentement aussi presque arraché par quelques amis de ma famille, qui, en gens du monde, ne voyaient avant tout qu’une chose, c’était que j’acquisse une brillante position de fortune; vous le savez, mon consentement fut aussi décidé par vous, qui voyant plus froidement ou plus juste que moi, croyiez mon bonheur certain, parce qu’étant supérieure à mon mari, je pourrais, diriez-vous, lui imposer les goûts et les habitudes de mon existence privée.

«Mais en cela, mon amie, vous vous êtes trompée. Il est de ces natures qu’on ne change pas, qu’on ne peut pas même modifier. Je subirai donc mon sort jusqu’à la fin: ce qui me consolera seulement, ce sera de penser que je n’ai pas donné raison au sort qui m’accable, en devenant indigne du nom de mon père, et en manquant à mes devoirs, quelques mortels qu’ils soient.

«Oui, mortels est le mot, Sarah… heureusement le mot, car vous ne reconnaîtriez plus cette Cécile que vous flattiez avec tant de cœur et d’esprit, qu’elle croyait à vos flatteries…; ma santé est devenue si mauvaise que je ne sors presque plus… Oh! comme j’attends l’automne! mais, hélas! ce n’est peut-être pas vrai ce qu’on dit de la chute des feuilles à l’automne…

«Adieu, adieu, ma seule amie; ne me laissez pas sans réponse trop longtemps, et répondez-moi toujours comme je vous écris, en anglais, vous devinez pourquoi.

«Dites-moi, Sarah, quoique je possède bien peu de chose, je veux faire un testament; c’est un enfantillage; mais enfin, tout ce qui ornait le parloir de ma mère, je l’ai conservé, sauf l’écritoire que vous savez… eh bien! je voudrais bien que vous eussiez cela comme un souvenir de moi.

«Mon Dieu, que je suis faible et brûlante!.. Je viens de demander un miroir, et j’ai eu peur, peur d’abord, et puis après… oh! après, cela a été de la joie… une joie du ciel; car vous savez qui est au ciel, et qui m’y attend.

«Encore adieu, mon amie, car je me sens pleurer, et je veux fermer cette lettre; ne me laissez pas trop longtemps sans réponse. Mille bons souvenirs à ceux que vous aimez; embrassez bien votre ange d’enfant, et joignez ses petites mains pour moi. Encore adieu.



    «CÉCILE de N.»




CHAPITRE VI



UNE SOIRÉE

Ce jour-là, Cécile était plus triste, plus rêveuse, plus souffrante encore que de coutume. Par hasard elle avait passé le matin devant l’ancien hôtel d'Elmont, et cette circonstance venait de réveiller dans son cœur tout un monde de cruels et amers souvenirs.

Plongée dans un large fauteuil, son beau front appuyé sur sa main blanche et amaigrie… Cécile était dans son parloir.

Depuis long-temps il faisait nuit, et la lueur incertaine et vacillante du foyer éclairait seule la douce et mélancolique figure de la jeune femme!

Cécile aimait cette lueur vague et capricieuse du feu qui s’éteint, se ravive pour étinceler et mourir encore. Cette demi-obscurité lui plaisait… et c’est avec un triste bonheur qu’elle laissait alors planer sa pensée sur les jours qui n’étaient plus…

C'est alors qu’évoquant le passé elle revoyait sa mère… son père… c’est alors que la concentration de sa pensée sur ces objets chéris… l’absorbait tellement qu’elle croyait les entendre, tant leurs moindres paroles vibraient encore dans son âme…

C'est dans cette disposition d’esprit triste et amère que se trouvait madame de Noirville, lorsque tout à coup la porte de son parloir s’ouvre avec fracas; un torrent de lumière dissipe les ténèbres de l’appartement, et M. de Noirville, riant aux éclats de son gros rire, se précipite sur un divan, après avoir ordonné aux deux valets de chambre de déposer sur la cheminée les candélabres chargés de bougies.

On ne saurait peindre l’horrible souffrance physique et morale qui fit douloureusement tressaillir tous les nerfs de Cécile lorsque, violemment arrachée à ses plus chères et ses plus pieuses pensées… elle vit tout à coup cette lumière éblouissante, et qu’elle entendit ces éclats de rire stupides.

C'était odieux… Elle pleura…

– Ah! mon Dieu…! mon Dieu…! la bonne farce! – cria Noirville en appuyant son front empourpré sur un des coussins du divan pour rire plus à son aise… – Ah! mon Dieu! la bonne farce…! C'est Dumont qui va joliment rire!

Cécile essuya une larme, et resta muette.

– Et toi aussi tu vas joliment rire, – dit Noirville, qui ne s’aperçut de rien; – oui, tu vas joliment rire… Malgré ton petit air sainte-n’y-touche… je te défie de ne pas rire. Voilà la chose: figure-toi donc que nos gens d’écurie… ah! mon Dieu! mon Dieu! que c’est donc drôle!.. Figure-toi donc que nos gens d’écurie, sachant que le concierge portait une perruque… Ah! mon Dieu!.. je ne pourrai jamais te raconter cela… voilà le rire qui me reprend…; je ris trop, ma parole d’honneur ça fait mal de tant rire, d’autant plus que j’ai mangé des Dartois chez Félix comme un vrai goulu… Ah! la bonne farce! je vais écrire à Dumont pour qu’il vienne de suite et que je la lui raconte.

Cécile se leva pour sortir.

Mais Noirville, devinant son intention et fort en gaîté, se jeta sur la porte, la ferma, mit la clef dans sa poche, et continua toujours en riant aux larmes:

– Du tout, tu entendras la farce jusqu’au bout, madame la pincée; ça t’égaiera; ça te vaudra mieux que tes bêtes d’idées noires que tu as par genre, j’en suis sûr… Je te disais donc que nos gens d’écurie, sachant que le concierge portait une perruque… Ah! j’en crèverai, c’est sûr…; ah! mon Dieu! c’est que c’est si drôle aussi! ah! ah! voilà encore que ça me reprend… Non… non, je me remets… Eh bien, nos gens d’écurie, sachant que le concierge portait une perruque, lui ont donc mis de la poix dans son chapeau, au concierge, de façon qu’en rentrant en tilbury avec l’alezan… qu’est-ce que je vois… qui me salue?.. notre concierge qui avait la tête nue comme mon genou… Sa perruque était restée collée à son chapeau… Hein! est-ce drôle!.. C'est ça une bonne farce, ah!.. la bonne farce!.. Comme ça fera rire Dumont! J'ai demandé tout de suite qui avait fait le coup, on m’a dit que c’était Pierre, et je lui ai donné dix francs pour boire. Ah! farceur de Pierre! va… oh! oui ça va joliment amuser Dumont… je m’en fais une fête, ma parole d’honneur; et puis il faudra que je fasse la même farce à M. Boitou, qui a un faux toupet… N'est-ce pas, ma femme?

Nous n’essaierons pas de dire ce que dut éprouver Cécile tant que dura l’accès de gaîté de monsieur de Noirville; lorsqu’il eut fini sa narration, madame de Noirville lui dit seulement:

– Voulez-vous avoir la bonté, Monsieur, de m’ouvrir cette porte?..

– Pas de cela, Lisette…; ou bien si… mais je ne t’ouvrirai qu’à une condition, oui, ma petite chatte, à une condition, c’est que tu viendras baiser ton gros geôlier… ton Adolphe… ton Dodophe… comme dit Dumont.

– En vérité, Monsieur, je vous dis que j’ai besoin de respirer…; j’étouffe ici; je voudrais aller dans la serre… ouvrez-moi par pitié, Monsieur… encore une fois, je souffre…

A ce moment, le maître d’hôtel, qui avait en vain cherché la clé dans la serrure, fit entendre ces mots derrière la porte du parloir:

– Madame est servie…

– Ah ciel! Monsieur, et vos gens qui me trouvent enfermée avec vous! – s’écria Cécile en rougissant d’indignation.

– Eh bien! après?.. tiens! est-ce qu’un mari… ne peut pas…

Un regard rempli de dignité, de hauteur et d’écrasant mépris… stupéfia M. de Noirville et arrêta sur ses lèvres je ne sais quelle triviale brutalité prête à lui échapper.

Il ouvrit la porte du parloir, offrit le bras à sa femme et l’accompagna dans la salle à manger.

M. et madame de Noirville se mirent à table.

C'était un vendredi, et Cécile, d’une piété profonde, suivait exactement les lois de l'Église.

M. de Noirville, lui, mettait sa vanité d’esprit fort à taquiner sa femme sur les scrupules religieux qui l’empêchaient de faire comme lui, qui s’acharnait à ne manger ce jour-là ni poissons ni légumes, quoiqu’il les aimât beaucoup, préférant se gorger de viande, pour humilier les jésuites, disait-il, et narguer les prêtres.

– Cécile, qui mangeait comme un oiseau, prit quelques cuillerées d’un potage qu’on lui avait servi à part, et retomba dans sa rêverie.

Elle en fut tirée par un retentissant éclat de rire de M. de Noirville, qui s’écria: Devine ce que tu viens de manger là!..

– Je ne vous comprends pas, Monsieur, répondit Cécile.

– Ah! ah! dit Noirville – en redoublant ses éclats de rires, – c’est ça… qui prouve bien la bêtise de faire maigre; tu ne sais pas ce que j’ai fait? je suis descendu moi même à la cuisine pour mettre dans ta soupe maigre une grande cuillerée de bouillon gras. Eh bien! croiras-tu encore qu’il faut faire maigre maintenant?.. Te voilà bien attrapée… Ah! la bonne farce!.. tu as commis un péché… un fameux péché… fameux… C'est encore ça qui fera rire Dumont!

Cécile rougit, ne répondit pas un mot, et se leva de table en disant à son mari:

– Vous m’excuserez, Monsieur; mais je me retire chez moi… je suis souffrante.

Et elle disparut, malgré les supplications de Noirville, qui s’écriait la bouche pleine:

– Mais ma femme… ma femme, ne te fâche pas, c’est une farce; on peut bien rire un peu aussi… Puis il ajouta: – C'est égal, elle a fait gras; son confesseur sera joliment enfoncé quand il saura qu’elle a fait gras; car je l’ai en horreur ce vieux jésuite-là, et je recommande toujours à mes domestiques de rire quand il passe… le tartufe qu’il est…

Monsieur de Noirville, après avoir exhalé sa haine contre les jésuites et le maigre, dîna parfaitement comme toujours, puis alla dormir au ballet de l'Opéra.

Cécile, en rentrant chez elle, trouva une lettre de Dresde: c’était la réponse de la baronne d'Herlmann à la lettre si triste et si désolée qu’elle lui avait écrite.

Enfin – dit Cécile – après tout ce que j’ai souffert aujourd’hui, le ciel me devait bien cette consolation. Que deviendrais-je, mon Dieu, si je n’avais pas au moins une amie qui comprît tous mes chagrins!..

Et brisant le cachet avec émotion, elle lut:




CHAPITRE VII



UNE LETTRE RAISONNABLE

«Grâce au mariage d’une de mes belles-sœurs qui s’unit à un homme qu’elle aime depuis cinq ans, je n’ai pu, ma chère Cécile, répondre à votre lettre, d’autant plus que je voulais le faire très longuement, afin de vous prouver toute votre folie, toute votre mauvaise volonté à ne pas jouir d’un bonheur réel que vous méprisez par cela peut-être que vous le possédez.

«Oui, ma chère Cécile, je vous parais peut-être bien sévère; mais en vérité votre dernière lettre est tellement remplie d’exagérations et d’idées chimériques, que je suis obligée de vous gronder bien sérieusement cette fois; car vos autres lettres n’étaient rien auprès de celle-ci, et je me croirais réellement coupable si je vous laissais plus longtemps accuser le ciel parce qu’il lui plaît de vous combler de ses dons.

«En résumé, en fait, en positif, de quoi vous plaignez-vous? que vous manque-t-il pour être heureuse? oui, que vous manque-t-il? Vous le voyez, Cécile, je dis comme ce monde que vous accusez à tort d’égoïsme et de cruauté, car il ne faut pas ainsi, ma chère amie, répudier la logique et l’appréciation du monde, elle est ordinairement marquée d’un cachet de profonde vérité.

«Si vous n’aviez pas cette admirable pureté de principes que je vous connais, si votre conscience pouvait vous faire le moindre reproche… je comprendrais le chagrin vague et indéterminé que vous croyez ressentir; mais vous, d’une piété sincère, d’une vertu si angélique, pourquoi vous tourmenter ainsi quand vous savez n’avoir rien à vous reprocher?

«Le plus grand de vos griefs, dites-vous, est de n'être pas comprise par M. de Noirville…; mais cela est un mot, ma chère enfant. En quoi n'êtes-vous pas comprise? Votre mari comprend vos goûts, vos volontés, quand vous les lui exprimez; je suis sûre que vous lui diriez demain que votre terre de Normandie vous déplaît et que vous en voulez une en Touraine, qu’il vous comprendrait à merveille, et qu’il ne serait fâché que d’une chose, ce serait de n’avoir pas prévenu votre désir.

«Encore une fois, ne pas être comprise c’est un mot romanesque, une chimère, un prétexte à désespoir, et pas autre chose… Vous vous plaignez de ce que M. de Noirville vous tutoie devant vos gens; sans doute il manque de savoir-vivre, mais, ma chère amie, les hommes ne sont pas parfaits, et, selon moi, vaut encore mieux un homme comme votre mari, bon, dévoué, aux façons un peu vulgaires, j’en conviens, qu’un homme à la mode, charmant, rempli de tact et d’exquisitisme, qui vous rendrait la plus malheureuse des femmes avec le meilleur air du monde et toutes les grâces possibles.

«Voyez-vous, ma chère amie, vous vous souvenez trop de notre âge de jeune fille. Eh! mon Dieu.. moi aussi, vous le savez, comme vous j’ai aimé les promenades sur le golfe, la rêverie du soir et le clair de la lune; mais, encore une fois, il y a un âge pour cela, c’est quand l’âme et l’esprit sont vides de soins sérieux… car, au résumé, que prouve toute cette poésie-là pour le bonheur réel?.. C'est un rêve, et tout rêve a son réveil… Pourquoi donc rêver quand on peut s’en passer? La vie positive a ses charmes, et surtout depuis mon mariage, je les conçois; le secret est seulement de savoir, ou plutôt de vouloir se faire heureuse: imitez-moi donc, chère folle; je me suis faite heureuse, très heureuse, parce que j’ai voulu mettre mon bonheur où il est réellement, dans mes soins domestiques, dans mon intérieur, dans l’affection de mon mari, qui m’aime comme je l’aime.

«Mais avant tout, il faut en finir avec vos rêveries sans but. Alors vos devoirs de religion, vos devoirs de femme, et un jour vos devoirs de mère, vous suffiront, et vous n’aurez plus à vous plaindre de ces chagrins sans raisons qui vous fatiguent et vous tourmentent vous et les vôtres.

«Vous me trouverez sévère, ma chère enfant, mais vous le méritez bien; jusqu’ici je n’avais vu dans vos lettres que l’expression d’une sensibilité trop vive, qui ne trouvait pas d’issue; je comprenais parfaitement que vous deviez avoir quelque peine à vous habituer, vous, aux dehors un peu vulgaires de votre mari; aussi était-ce avec indulgence que j’accueillais le récit de vos horribles tortures; mais en vérité je croyais que, ce reste de susceptibilité romanesque étant épuisé, vous reviendriez à la raison, au bon sens, et que, votre esprit supérieur ayant dissipé le brouillard de tous ces chagrins chimériques qui vous cachaient le bonheur réel, vous arriveriez à la vérité, c’est-à-dire à cette conviction que vous êtes la plus heureuse des femmes.

«Au lieu de cela, je vois que cette susceptibilité exagérée augmente de jour en jour; vos plaintes redoublent, vos prétendues souffrances s’accroissent. Or, ma chère enfant, je croirais manquer à mon devoir d’amie, et d’amie sincère, en ne vous disant pas avec sévérité tout ce que je pense, tout ce que je ressens en songeant qu’avec toutes les chances de bonheur possibles, vous finirez peut-être par vous croire la plus malheureuse des femmes.

«En vérité, Cécile, tout ceci à l’air d’un parti pris, et, si je ne vous connaissais pas comme je vous connais, je dirais presque d’une prétention; mais non, chez vous, mon amie, c’est une habitude; car encore une fois, que vous manque-t-il?

«Je suis sévère, cruelle, direz-vous; non, mon amie, je veux vous voir tout simplement apprécier votre bonheur.

«Aussi, prenez-y bien garde. Si dans la première lettre que je reçois de vous, je retrouve de ces vilaines plaintes sans but et sans raison, j’envoie la missive à M. de Noirville, qui vous grondera fort, lui, et aura bien raison.

«J'aurais presque envie de ne pas vous embrasser; mais j’ai tant de foi dans votre grand caractère, que je vous pardonne encore cette fois, dans l’espoir que vous serez plus raisonnable à l’avenir…



    «Baronne HERLMANN.»




CHAPITRE VIII



BONHEUR

Après la lecture de cette lettre, remplie d’une raison si sèche, d’un bon sens si glacial, Cécile ressentit cette espèce de calme engourdissant qu’on éprouve quand on voit se briser à jamais une dernière espérance.

La seule consolation de Cécile avait été de penser qu’au moins une âme entendrait le cri de son âme.

Elle vit qu’elle s’était trompée, et se tut, trop fière pour parler désormais d’une douleur qu’on lui jalousait comme une prétention.

Elle s’enveloppa donc d’une douleur muette, et attendit…

A quelque temps de là, Cécile écrivit à son amie une assez longue lettre, dans laquelle elle la remerciait beaucoup de ses leçons, en lui apprenant qu’elle était enfin convertie au bonheur, et qu’elle se trouvait maintenant bien près d'être heureuse.

La pauvre jeune femme se mourait alors.


…


…




CHAPITRE IX



M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT



    «Paris, ce…

«Eh bien, mon cher Dumont, quand je te disais que la maigreur de ma pauvre femme me jouerait un tour!!! depuis sept jours je suis veuf. Hélas! oui, je suis veuf, mon pauvre Dumont; et bien certainement que si j’avais pu prévoir cet événement-là, je ne me serais pas marié pour avoir encore à recommencer au bout de dix-huit mois; car je ne veux pas rester veuf, et il n’y a rien au monde de plus désagréable que les pourparlers d’un mariage.

«Suis-je donc assez à plaindre, Dumont! Moi, qui croyais en avoir fini pour une bonne fois, voilà que je me retrouve garçon comme il y a dix-huit mois; et encore il faut attendre la fin de mon deuil, qui est de six mois, ou un an; non, je crois bien que le deuil n’est que de six mois; mais enfin c’est égal, six mois, c’est toujours très long, pour moi surtout qui m’étais si bien habitué à ne me mêler de rien; car ma pauvre défunte, à part ses défauts, sa pruderie, sa taciturnité, sa bigoterie était un ange pour l’administration d’une grande maison comme la mienne et maintenant c’est sur moi que cet ennuyant fardeau va retomber.

«Mon Dieu! mon Dieu! que c’est donc pénible d'être veuf! aussi c’est la faute de cet imbécile de notaire qui m’a dit un tas de sornettes sur la parfaite santé de ma femme. Aussi pourquoi n’ai-je pas écouté mes pressentiments qui me disaient que cette pauvre Cécile était trop délicate pour moi; j’avais bien besoin d’aller me fier à cet animal de notaire: car après tout qu’est-ce que ça leur fait à ces gens-là? Ce qu’ils veulent, eux autres, c’est un contrat à faire; et parbleu! ils vous marieraient à des mourantes tout exprès pour avoir le plaisir de recommencer le lendemain.

«Non, tu n’as pas d’idée comme je suis triste, Dumont, et pourtant je me suis fait une raison: que diable! me suis-je dit, que diable! il faut être homme et savoir prendre son parti, surtout quand il n’y a plus de remède, n’est-ce pas, Dumont? Car enfin, quand je serai là à geindre, à gémir, à me désespérer, ça ne rendra pas ma défunte à la vie, toutes les larmes du monde n’y feront rien… ça n’empêchera pas que ma pauvre femme ne soit morte, et bien morte; ça ne fera donc que de me causer à moi-même encore plus de chagrin que je n’en ai, ça ne fera que m’attrister, et pourquoi? à qui ça servira-t-il?.. à personne… qu’à me chagriner bien inutilement; sans compter que les arrangements de sépulture ne m’ont pas déjà rendu très gai, et pourtant je n’avais voulu m’en mêler que pour me distraire de mon chagrin dans les premiers jours; car, vois-tu, Dumont, d’avoir à discuter intérêts avec ces scélérats de croque-morts, ça occupe la douleur, tandis que, si j’étais resté sans occupation, seul avec mon chagrin, je suis sûr que j’aurais été par trop malheureux.

«Mais je suis là à bavarder comme une pie borgne, sans t’apprendre comment j’ai perdu cette pauvre Cécile; car il y a déjà près de deux mois que je ne t’ai écrit. Ainsi que je te l’avais dit dans ma dernière lettre, la santé de ma pauvre femme allait toujours de mal en pis; ce qu’elle éprouvait, c’était une grande faiblesse, pas d’appétit du tout, un besoin extraordinaire de solitude et surtout d’obscurité; car le moindre jour un peu vif lui faisait un horrible mal aux nerfs, de sorte qu’elle restait comme ça des heures entières dans ce qu’elle appelait son parloir, assise dans un grand fauteuil; tous les rideaux et les persiennes fermés, si fermés que c’était un véritable casse-cou et qu’on y voyait à peine; et, comme je te dis, elle restait là des heures entières, toute seule, assise dans l’obscurité, sa tête dans ses mains, s’amusant à rêvasser à je ne sais quoi.

«Quelquefois je la surprenais pleurant…; mais, comme le médecin disait que c’était ses nerfs qu’elle avait très agacés, je ne m’en inquiétais pas beaucoup: car, n’ayant rien à me reprocher à son égard, sachant qu’elle était la plus heureuse des femmes, ça ne devait pas m’effrayer, n’est-ce pas, Dumont?

«Ça n’allait donc ni pis ni mieux, lorsqu’un jour, que nous avions fait un dîner de garçons au rocher de Cancale avec Bercourt et ce farceur de Roublet, et qu’après ça nous avions été aux Variétés rire comme des bossus, je m’apprêtais à entrer dans la chambre de ma femme, pour me coucher; car, comme je te l’ai dit, nous vivions tout-à-fait à la bourgeoise, sans lit à part, malgré les supplications de ma pauvre femme, qui avait là-dessus des idées ridicules; car entre nous, si on se marie, ce n’est pas pour se coucher tout seul, n’est-ce pas, Dumont?

«Or donc, ce soir-là, je trouvai la femme de chambre qui me dit que ma femme était souffrante, et qu’elle avait ordonné qu’on me fît désormais un lit dans ma chambre à moi. Ça ne me convint pas, j’avais la tête montée, j’eus peut-être tort, mais enfin j’étais piqué; je voulus entrer, la porte était fermée en dedans; je dis à ma pauvre femme que si elle ne m’ouvrait pas, j’allais enfoncer la porte; on ne me répondit pas, j’envoyai mon valet de chambre chercher un merlin, et en deux coups la porte fut en dedans: une porte de bois de citron incrustée de palissandre. Je m’apprêtais à rire ou à me fâcher, selon que ma pauvre femme aurait pris cela, lorsqu’en m’approchant de son lit je vis qu’elle était évanouie; nous la fîmes revenir, et elle tomba dans une horrible attaque de nerfs… qui se calma, et je fus coucher dans ma chambre sot comme un panier.

«Depuis ce jour là, votre serviteur de tout mon cœur, la porte de la chambre de ma pauvre femme me fut à jamais fermée, malgré ma résolution; car elle me dit que si j’insistais elle se jetterait par la fenêtre, elle me dit cela, Dumont, d’un tel ton que je pâlis, car je voyais clair comme le jour qu’elle l’aurait fait comme elle le disait: car par moment elle avait une résolution du diable.

«Le sacrifice fut d’ailleurs d’autant moins grand que, de ce jour, sa santé s’affaiblit de plus en plus; elle ne se leva que peu, ses yeux se creusèrent d’une manière effrayante, elle qui était déjà très maigre devint comme une ombre; enfin un beau jour elle envoya chercher des prêtres… Mais voyons, ne vas pas te moquer de moi, Dumont; je n’ai pas de préjugés, tu le sais bien, comme toi je méprise les jésuites, j’ai lu mon Touquet, et je suis philosophe; mais enfin un désir de mourant, ça ne peut guère se refuser… Puis, que veux-tu…? c’est une faiblesse, je l’avoue, mais enfin c’est fait ainsi n’en parlons plus: si bien que toute la sequelle de calottins entra chez moi; mais je recommandai bien à mes domestiques de ne pas les saluer, entends-tu bien, Dumont, voilà qui rachètera peut-être ma faute à tes yeux. Enfin on administra ma pauvre femme, elle fit mettre sur le pied de son lit le portrait de sa mère et de son père me prit la main et me dit qu’elle me pardonnait tout le mal que je lui avais fait… regarda encore le portrait de ses parens, fit un effort comme pour leur tendre les bras, ouvrit énormément les yeux, et puis retomba sur son oreiller. J'étais veuf, mon pauvre Dumont!

«Tu vois au moins que sa fin a été douce comme sa vie; car, pour le mal que je lui avais fait, et qu’elle me pardonnait, c’était sans doute le délire qui la faisait divaguer, car je défie de trouver une femme plus heureuse qu’elle… Mais, entre nous, maintenant qu’elle est morte, on peut dire cela, elle avait un de ces caractères gruincheux qui ne sont contents de rien, et puis elle avait été très mal élevée par sa bigote de famille, car elle était remplie de préjugés et de superstitions ridicules; mais enfin n’en parlons plus qu’avec reconnaissance; car elle menait supérieurement ma maison et elle ne m’a jamais donné l’ombre de jalousie: il est vrai que je ne recevais presque personne; mais c’est toujours très bien, et je conserverai toujours un bien bon souvenir de ma pauvre Cécile.

«Voilà où j’en suis, mon cher Dumont; comme je te l’ai dit, j’ai pris assez sur moi pour ne pas me laisser trop abattre, et je n’ai presque pas changé depuis l’évènement; l’appétit se soutient, et même, dans la crainte que le chagrin ne me dérangeât l’estomac, je me suis mis à prendre un consommé au sagou entre mes repas, et je m’en trouve très bien. Somme toute, je supporte assez bien ma triste position. Il n’y a que les soirées qui me paraissent longues; car je ne puis encore aller au spectacle à cause de mon deuil, aussi je compte voyager pour attendre la fin, parce qu’en voyage, au moins, on ne sait ni de qui ni depuis quand vous êtes en deuil, et ça ne fait ni bien ni mal à ceux qui n’y sont plus que vous alliez vous distraire de votre chagrin; et d’ailleurs le deuil est dans le cœur et non dans l’habit, n’est-ce pas Dumont?

«Je voyagerai comme cela sept ou huit mois pour pouvoir attendre le moment de me remarier; car je suis bien décidé à ne pas recommencer ma vie de garçon, ainsi j’attendrai; après tout, même un an de veuvage ce n’est pas la mer à boire, et j’aime mieux ne pas me presser, afin de bien choisir cette fois, et n’avoir pas à recommencer de sitôt.

«J'oubliais aussi de te dire que dans mon département j’ai toutes les chances possibles, et que je suis même certain d'être nommé député; je n’ai pas besoin de te dire, à toi, Dumont, que je serai pour l’ordre de choses actuel, d’autant plus que je suis commandant de la garde nationale de chez moi, et que j’ai été très bien, mais très bien accueilli à la cour.

«Aussi tu sens bien, mon cher Dumont, que tous les bons Français doivent s’unir contre la république, comme me le disait un de ces messieurs du château, très fort en politique et parfaitement instruit des menées de ces monstres de républicains:

«Vous ne croiriez pas, monsieur de Noirville, que vous êtes le neuvième sur la liste des gens que la République doit faire guillotiner si elle a le dessus: car la liste de proscription comprend dix-sept mille trois cent quarante quatre propriétaires, dont les propriétés sont destinées à former le domaine national que l’on partagera aux prolétaires.

«Tu m’avoueras, Dumont, qu’il n’y a pas à reculer devant une pareille atrocité, car ce monsieur du château est fort bien instruit; que diable! 17,344 propriétaires! on n’invente pas un nombre comme celui-là, n’est-ce pas, Dumont? aussi faut-il que tous les bons Français se rallient derrière le trône de juillet, comme dit ce monsieur du château; car nous ne pouvons que tomber de Charybde en Scylla. Et la preuve que le juste-milieu est la seule route, c’est que ce même monsieur du château me disait encore que du côté des carlistes, c’était bien autre chose; car, le croirais-tu, Dumont, dans le cas où Henri V reviendrait, ce même monsieur du château m’a dit que je suis aussi sur la liste de proscription de ces misérables-là, et que j’ai le numéro 19 ; car cette liste s’étend aussi à 16.235 propriétaires, dont les propriétés doivent faire la pâture de ces infâmes tartufes sous le titre de domaine du clergé, afin d'être partagées aux jésuites.

«Ainsi, tu le vois, Dumont, d’un côté les républicains, de l’autre côté les jésuites, comme disait ce monsieur du château. Il ne reste donc à un honnête homme, à un bon Français, qu’un parti à prendre, celui qui lui garantit ses propriétés, et lui assure des privilèges; car, ainsi que me le disait toujours ce même monsieur du château, il n’y a plus maintenant qu’une aristocratie possible, celle dont vous êtes, monsieur de Noirville, en un mot celle de la fortune, qui vous met maintenant au faîte de l’édifice social, et qui vous place aussi haut que l’étaient les grands seigneurs et les maréchaux de l'Empire.

«Tu m’avoueras que voilà un système politique qui répond aux besoins du pays, et qui classe chacun à sa place; aussi j’y suis tout dévoué d’avance; j’attends ton retour à Paris avec impatience pour que tu me retouches un peu ma profession de foi aux électeurs. Une fois cela fait, je voyage et je reviens pour les élections et pour me remarier.

«Adieu, mon cher Dumont, plains bien ton malheureux ami.



    «Adolphe de NOIRVILLE.»




CHAPITRE X



CONCLUSION

M. de Noirville s’est remarié fort richement.

Il est député, il siége au centre, il est heureux, il engraisse.

Il rit parfois des superstitions et des préjugés de sa pauvre défunte, lorsqu’il en parle avec sa seconde femme, qui, dit-il, est au moins une fameuse commère, une grosse réjouie, qui à coup sûr ne mourra pas de mélancolie, celle-là!




LES MONTAGNES DE LA RONDA





CHAPITRE PREMIER



FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU

… J'avais alors seize ans, je crois, et j’étais embarqué à bord de la frégate


, comme aspirant de marine. Notre bâtiment vint stationner à Cadix, où il resta environ huit mois. J'avais emporté de Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus distinguées de cette ville; mais, hormis la lettre qui était adressée à un banquier chargé de me donner de l’argent, je ne remis aucune des autres missives à sa destination.

Comme je savais que notre séjour devait être assez long dans ce port, je m’arrangeai pour passer à terre, et le plus agréablement possible, tout le temps que je pourrais arracher à ce service de rade, le plus ennuyeux, le plus détestable de tous les services. Je louai donc sur le rempart, près le quartier d’artillerie, un joli appartement, et j’achetai un cheval andalou de cinq ans, entier, gris sanguin, à crins noir.

J'avais voulu prendre cet animal au pré, afin de m’amuser à le dresser à ma façon, n’ayant rien de mieux à faire pour tuer les heures qui, je l’avoue, avaient la vie diablement dure.

Tant qu’il fut, pour ainsi dire, sous l’influence molle et réfrigérante du pâturage, Frasco (c’était le nom de mon cheval) se montra d’un naturel aussi aimable que conciliant, mais lorsque je l’eus dans mon écurie, et que, contrairement à l’usage espagnol, j’eus substitué l’avoine à l’orge, ce fut tout autre chose; Frasco devint un démon incarné et se mit en état de rébellion ouverte.

Ayant assez l’habitude du cheval, je goûtai peu les espiègleries de Frasco; aussi nous commençâmes à lutter de colère et d’opiniâtreté. A la moindre faute, je le rouais de coups; alors lui de se cabrer, de ruer, de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts de mouton. Il avait beau faire, je le serrais si fort entre mes genoux et mes cuisses que je restais comme vissé sur son dos. Or, à la fin, voyant qu’il ne pouvait me désarçonner, il prit le parti de tâcher de mordre; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il se coucha. Les choses en vinrent à un point tel que je désespérais de le rendre jamais traitable, ce dont j’enrageais, car c’était bien le plus beau, le plus noble, le plus vigoureux étalon qui fût jamais sorti des prairies de Sainte-Marie.

J'étais donc à peu près décidé à lui casser la tête à la première incartade, lorsqu’un de mes amis, le seigneur Hasth’y, me tira d’embarras. Ici je dois avouer que je n’avais pas, comme j’aurais pu, choisi mes connaissances dans la meilleure compagnie de Cadix. Mon ami Hasth’y était simplement un cavalier bohémien, grand amateur de combats de coqs et de chiens, maquignon effréné, joueur comme les cartes, très-adroit au tir, à l’escrime et par-dessus tout écuyer; vivant d’ailleurs assez noblement et fort retiré du monde, sans posséder un réal au soleil. Hasth’y avait à peu près quarante ans, était petit, sec, nerveux; son nez, comme ceux des gens de sa caste, était mince et recourbé en bec d’aigle, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux grisonnaient, et il portait d’habitude le costume national espagnol connu sous le nom de vêtement de Majo; enfin, en homme prudent, qui pense aux cas imprévus, Hasth’y aimait à avoir toujours sur lui un grand couteau à deux tranchants bien émoulus, dont la lame s’emboîtait fort proprement dans un manche d’ivoire.

Au reste, la manière dont je fis connaissance avec Hasth’y est assez bizarre.

Un jour, je me promenais sur la jetée qui conduit de l'île de Léon à Cadix, et je m’amusais à tirer à balle des mouettes et des goélands. Je me servais pour cet exercice d’une excellente carabine tyrolienne dont la portée était merveilleuse; tout-à-coup je vis venir à moi avec une rapidité effrayante un homme qui paraissait emporté par son cheval.

Pour concevoir le péril de cet homme, il faut savoir que la jetée sur laquelle il courait ainsi était assez étroite, sans parapets, et haute de chaque côté d’au moins soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, et qu’enfin le cheval s’avançait avec une vitesse incroyable vers une coupée d’environ quinze pieds qui divisait la jetée dans toute sa largeur, coupée que je n’avais traversée, moi, qu’au moyen d’une planche très-étroite placée d’un bord à l’autre, le pont-levis qui servait ordinairement de passage étant en réparation. Je pensai que cet homme, se voyant ainsi emporté, ne laissait prendre autant de carrière à son cheval qu’afin de le lasser et de le dompter plus facilement après, mais je pensai aussi que, venant sans doute de l'île de Léon, le cavalier s’attendait peu à trouver un énorme fossé infranchissable à la place du pont; aussi fis-je avec assez de bonheur le raisonnement qui suit.

Cet homme est infailliblement perdu; je vais donc tâcher de tirer le cheval avant qu’il n’arrive au fossé; si par hasard je tue l’homme, cela ne fait rien, puisqu’il est déjà comme mort; au lieu que si je tue le cheval, je sauve l’homme. Tout cela fut fait et résolu avec la rapidité de la pensée.

Ma carabine était armée au moment où l’homme passa près de moi, lancé comme une flèche; calculant mon coup sur la vitesse du cheval, je l’ajustai à l’épaule, voulant le tirer à la hanche: je fis feu et ma balle lui cassa le fémur, net comme verre. Le pauvre animal s’enleva encore une fois de l’avant-main, puis faiblit, et tomba sur le côté hors montoir: je me le rappelle parfaitement.

Il n’y avait pas, je crois, deux toises de distance de l’endroit où je l’abattis à la diable de coupée qui, du reste, était un ouvrage de fortification fort agréable.

Je courus au cavalier, qui n’avait reçu qu’une foulure assez forte au genou; le cavalier était Hasth’y. Voilà de quelle façon je fis sa connaissance.

Depuis ce temps, Hasth’y et moi nous devînmes inséparables; nous faisions des armes ensemble, nous tirions à la cible, nous ne bougions du manège et des maisons de jeu; aux combats, nous étions de moitié dans les paris; et, comme il était grand connaisseur, il m’apprit à connaître les ergots de la bonne espèce; aussi j’eus bientôt, grâce à lui, un des meilleurs perchoirs de coqs de Grenade qui fût dans tout Cadix.

J'oubliais une des raisons qui contribuait encore à m’attacher à Hasth’y; c’est que j’étais l’amant de sa fille Tintilla, qui, disait-il, était veuve d’un contrebandier.

De dire si elle était veuve d’un ou de plusieurs contrebandiers, ce serait fort délicat, mais, ce qui est bien vrai, c’est qu’elle était veuve.

Mais une veuve de vingt ans au plus, une vraie Bohême, jaune comme un citron, souple comme l’osier, lascive comme une fauvette, avec des yeux plus grands que sa bouche et aussi noirs que ses dents étaient blanches, que ses lèvres étaient rouges, que ses joues étaient pâles; puis, des cheveux qui traînaient à terre, et un pied si court… qu’elle en enfermait la longueur dans sa petite main. Seulement, ce qu’il y aurait eu de fâcheux pour un autre, mais cela m’était fort égal à moi, c’est que mes camarades de la frégate trouvaient que Tintilla se mettait toujours d’une façon ridicule et extravagante: c’étaient en effet des robes courtes et décolletées à damner un clérigo, des couleurs horriblement tranchantes, par exemple, un monillo rouge et une jupe bleue, ou un monillo vert et une jupe jaune; et puis, elle s’attifait dans les cheveux un tas d’oripeaux d’or et d’argent, portait des bagues à tous les doigts, des chaînes en profusion: enfin la mise de Tintilla était ridicule au dernier point; mais je ne sais pas comment diable cela se faisait, moi je la trouvais charmante ainsi.

Et son caractère!.. Ah! quel caractère! têtue comme mon cheval Frasco avant sa conversion, insolente, vaniteuse, gourmande, colère… et jalouse!.. si jalouse, que, me voyant une fois faire des œillades avec une belle sénora du quartier Saint-Jean, elle tira tout doucettement son petit couteau qu’elle cachait dans sa gorge, et, sans me quitter le bras, me fit sournoisement une bonne entaille dans le côté.

Encore une fois, oui, je l’avouerai, Tintilla était horriblement mal élevée, impudente, éhontée; mais, je le répète, je la trouvais charmante ainsi.

Et puis, il ne faut pas croire non plus que Tintilla n’eût que des défauts, elle possédait aussi des qualités, et de précieuses qualités…

D'abord elle dansait la Tuanchega dans la perfection… Vive Dieu! oui, elle la dansait, et si bien, qu’elle eût fait étinceler les yeux ternes d’un mort;… et moi, qui n’avais que seize ans, jugez donc! Et puis Tintilla savait encore une foule de boléros si drôles, si amoureux, qu’elle accompagnait sur sa guitare ou avec ses castagnettes, d’une façon tellement folle, gentille et libertine, que j’étais fou, mais fou à lier, de Tintilla la Bohême.

Et puis hardie à cheval! il fallait voir! tirant le pistolet presque aussi bien que son père.

Et puis enfin, par-dessus tout… mais malheureusement on ne peut pas dire ces choses là… toujours est-il que j’en étais furieusement épris.

Si épris qu’un jour elle voulut me forcer à l’accompagner sur l'Alaneda, par un beau dimanche de juin, quand tout Cadix était dehors, elle dans son damné costume de Bohême de toutes les couleurs, et moi en grand uniforme; je cédai à son caprice, et j’y gagnai trois jours d’arrêts, que notre vieil animal de capitaine de frégate m’infligea avec la joie la plus hargneuse, la plus maligne du monde.

Pourtant je gagnai aussi à cette liaison de devenir un des officiers les plus assidus à leur service. Car j’avais une telle frayeur des arrêts, et un tel appétit de la terre, que j’étonnais tout le monde par mon zèle et mon exactitude. Je vécus ainsi trois mois, au grand scandale des honnêtes gens et de mon banquier, qui ne cessait de me répéter: Vous ne quittez pas les courses de taureaux, les combats de coqs, les salles d’armes et les académies; vous vous êtes engoué d’une franche catin, passez-moi le terme, et de monsieur son père, qui vit à vos crochets; au lieu de fréquenter la bonne compagnie, où vous seriez si bien placé, où vous trouveriez des plaisirs décents, etc.

A cela, moi je répondais avec une naïveté d’enfant: Je n’aime pas les plaisirs décents; en fait de bonheur, personne n’est meilleur juge que soi-même: je me trouve bien comme cela, et j’y reste. Le fait est que j’étais extrêmement heureux, seulement je maigrissais à la vue, quoique je mangeasse avec emportement.

Mais j’oubliais de dire de quelle façon mon ami Hasth’y dompta mon cheval Frasco: les caveçons, les entraves, les coups, les mors à bascule, à crocs, à lame, ne faisant rien sur ce caractère sauvage et opiniâtre… Hasth’y me conseilla de priver Frasco de sommeil.




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