Le Jour des Rois
Уильям Шекспир




William Shakespeare

Le Jour des Rois





NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS


Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout entière à Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. Nous y retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de ses comédies, et que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses Méprises.

Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands; il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé Ambrogio, qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté et d'une ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, le père lui-même avait peine à les distinguer[1 - ......... Simillima proles,Indiscreta suis, gratusque parentibus error.(VIRGILE.)]. Paolo, c'est le nom du garçon, fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, Nicuola, tomba entre les mains de deux soldats qui la traitèrent avec beaucoup de douceur, dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon considérable. Ambrogio parvint à se sauver de la captivité, et ayant soustrait, en les cachant dans la terre, une grande partie de ses richesses à la cupidité des ennemis, il se mit à la recherche de ses enfants, racheta sa fille, mais ne put retrouver son fils, et le crut mort.

Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se retira à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand, veuf depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda en mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu assortie du côté de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne voulant pas refuser trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il ne se séparerait pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir qu'il conservait toujours.

Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un jeune gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente à son amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio à Rome, et il conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses parents, pour ne pas la laisser seule. Cette absence arrêta la passion de Lattanzio, qui changea bientôt d'objet et se porta vers la fille de Lanzetti, la belle Catella. Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours plus éprise, et apprit avec la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut obligé de faire un second voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille dans un couvent où était Camilla, nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait souvent commander toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient les religieuses. Nicuola écoutait quelquefois les conversations qu'il avait avec sa nièce Camilla. Un jour, il lui racontait avec tristesse qu'il avait perdu un jeune page qu'il aimait, et qui lui était très-nécessaire. Ce récit fit naître à Nicuola l'idée de s'habiller en homme, et d'entrer chez Lattanzio en qualité de page. Sa gouvernante l'aida dans ce projet. Elle fut admise, en effet, sous le nom de Romulo, dans la maison de son infidèle amant; et comme Julia, dans les Deux Gentilshommes de Vérone, elle fut bientôt chargée d'aller parler à sa rivale de l'amour de son maître. Catella était peu sensible aux sollicitations de Lattanzio; mais le faux page fit une telle impression sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que de la répugnance pour celui qui l'envoyait.

Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection, au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, dans sa frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père qu'elle lui conduira sa fille le lendemain.

Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; il le cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, où l'on avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il lie conversation avec la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la constance de son ancienne maîtresse, et prépare la réconciliation qu'achève la vue de Nicuola elle-même.

Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit de sa méprise et la détrompe.

Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils et consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde aussi Catella au fils d'Ambrogio.

Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola de Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans les caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la friponne Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola, un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais appellent humour, tout contribue à rendre cette pièce une des plus agréables de Shakspeare.

Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614; mais dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date, on trouve un passage qui semblerait applicable au Jour des rois, Ben Jonson saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les défauts de Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III de sa pièce intitulée: Every man out of his humour:



«…Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que cette comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc amoureux de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés, avec un paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements trop rapprochés de notre temps!»


Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une représentation du Jour des Rois, ou Ce que vous voudrez, est indiquée à la date du 2 février 1601.




LE JOUR DES ROIS

OU

CE QUE VOUS VOUDREZ




COMÉDIE



PERSONNAGES

ORSINO, duc d'Illyrie.

SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola.

ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien.

VALENTIN, }

CURIO,} gentilshommes de la suite du duc.

SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia.

UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola.

SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK[2 - Ague cheek, mal de joue.].

MALVOLIO, intendant d'Olivia.

FABIEN, }

PAYSAN BOUFFON,} au service d'Olivia.

OLIVIA, riche comtesse.

VIOLA, amoureuse du duc.

MARIE, suivante d'Olivia.

UN PRÊTRE.

SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc.



La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine




ACTE PREMIER





SCÈNE I



Appartement dans le palais du duc


LE DUC, CURIO, seigneurs


(Des musiciens jouent.)

LE DUC. – Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez donc; donnez-m'en jusqu'à ce que ma passion surchargée en soit malade et expire. – Répétez cet air; il avait une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille l'impression du doux vent du midi dont le souffle, en passant sur un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la fois des parfums. – C'est assez, pas davantage: ces sons ne sont plus aussi doux qu'ils l'étaient tout à l'heure. O esprit de l'amour, que tu es avide de fraîcheur et de nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle, recevant tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit sa valeur et son mérite, sans dégénérer et perdre tout son prix au bout d'une minute. L'imagination est si féconde en formes changeantes, que rien n'égale ses bizarres fantaisies.

CURIO. – Voulez-vous venir chasser, seigneur?

LE DUC. – Quoi donc, Curio?

CURIO. – La biche.

LE DUC. – C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble biche que j'aie vue. Ah! la première fois que mes yeux ont contemplé Olivia, il me sembla que sa présence purifiait l'air: de cet instant je fus changé en cerf[3 - Allusion à l'histoire d'Actéon.], et mes désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé depuis de me poursuivre. – (Valentin entre.) Eh bien! quelles nouvelles d'Olivia?

VALENTIN. – Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai pu être admis devant elle, et je ne vous rapporte que cette réponse de la part de sa suivante. Le ciel même, avant qu'il ait été réchauffé pendant sept années, ne jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle arrosera une fois chaque jour le pavé de sa chambre de ses larmes amères, et le tout pour pleurer un frère qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre et vive image dans son triste souvenir.

LE DUC. – Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour payer ce tribut de tendresse à un frère, combien elle aimera quand le trait doré de l'amour aura donné la mort à la foule de toutes les autres affections qui vivent en elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, son coeur[4 - Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le siége des passions, des jugements, des sentiments.], ces trônes souverains, seront une fois occupés et remplis tout entiers par un seul roi suprême! – Allons nous coucher sur ces doux lits de fleurs: les pensers de l'amour reposent mollement sous le dais d'une voûte de feuillage.


(Ils sortent.)




SCÈNE II


La côte de la mer.


VIOLA, UN CAPITAINE, suivi de matelots

VIOLA. – Amis, quel est ce pays?

LE CAPITAINE. – C'est l'Illyrie, madame.

VIOLA. – Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans l'Élysée. Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous, matelots?

LE CAPITAINE. – C'est par un hasard que vous avez été sauvée vous-même.

VIOLA. – O mon pauvre frère! – Et peut-être pourra-t-il l'être aussi par hasard.

LE CAPITAINE. – Cela est vrai, madame; et pour augmenter votre confiance dans le hasard, soyez assurée que lorsque notre vaisseau s'est ouvert, au moment où vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère, plein de prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse que lui suggéraient le courage et l'espoir à un gros mât qui surnageait sur les flots: je l'y ai vu assis comme Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front avec les vagues, tant que j'ai pu le voir.

VIOLA. – Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez de me dire. Mon propre salut me fait naître l'espérance (et votre récit l'encourage) qu'il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays?

LE CAPITAINE. – Oui, madame, très-bien; car je suis né et j'ai été élevé à moins de trois lieues de cet endroit même.

VIOLA. – Qui gouverne ici?

LE CAPITAINE. – Un duc aussi illustre par son caractère que par son nom.

VIOLA. – Quel est son nom?

LE CAPITAINE. – Orsino.

VIOLA. – Orsino! J'ai entendu mon père le nommer; il était garçon alors.

LE CAPITAINE. – Il l'est encore, ou du moins il l'était tout dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis parti d'ici, et alors il courait un bruit tout récent (vous savez que les petits causent toujours sur ce que font les grands) qu'il sollicitait l'amour de la belle Olivia.

VIOLA. – Qui est-elle?

LE CAPITAINE. – Une vertueuse jeune personne, la fille d'un comte qui est mort il y a environ un an; il la laissa en mourant à la protection de son fils, son frère, qui est mort aussi peu de temps après, et c'est pour l'amour de ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la société des hommes.

VIOLA. – Oh! que je voudrais être au service de cette dame et y rester inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie eu le temps de mûrir mes desseins!

LE CAPITAINE. – Cela serait difficile à obtenir. Elle ne veut écouter aucune proposition, non pas même celle du duc.

VIOLA. – Capitaine, tu as une heureuse physionomie; et quoique la nature renferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant je suis portée à croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement, cache ce que je suis, et aide-moi à me procurer le déguisement dont j'aurai peut-être besoin pour exécuter mes projets. Je veux m'attacher au service de ce duc. Tu me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en valoir la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler sur divers tons de musique variée, qui lui rendront mon service agréable. Ce qui peut advenir plus tard, je l'abandonne au temps: conforme seulement ton silence à mes désirs.

LE CAPITAINE. – Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand ma langue sera indiscrète, que mes yeux cessent de voir!

VIOLA. – Je te remercie, conduis-moi.


(Ils sortent.)




SCÈNE III



Appartement de la maison d'Olivia


SIR TOBIE et MARIE

SIR TOBIE. – Que diable prétend ma nièce en prenant si fort à coeur la mort de son frère? Je suis sûr, moi, que le chagrin est ennemi de la vie.

MARIE. – Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleure heure le soir. Madame votre nièce a de grandes objections[5 - En anglais exceptions, d'où la réponse de sir Tobie.] à vos heures indues.

SIR TOBIE. – Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée[6 - Let her except before excepted.].

MARIE. – Fort bien; mais il faut vous confiner dans les modestes limites de l'ordre.

SIR TOBIE. —Confiner[7 - To confine, jeu de mots sur confine et fine.]! je ne me tiendrai pas plus finement que je ne fais; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ou sinon qu'elles se pendent à leurs propres tirants.

MARIE. – Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais madame en parler encore hier, ainsi que de cet imbécile chevalier que vous avez amené un soir ici pour lui faire la cour.

SIR TOBIE. – Quoi? sir André Ague-cheek?

MARIE. – Oui, lui-même.

SIR TOBIE. – C'est un homme des plus braves qu'il y ait en Illyrie.

MARIE. – Et qu'importe à la chose?

SIR TOBIE. – Comment! il a trois mille ducats de rente.

MARIE. – Oui! mais il ne fera qu'une année de tous ses ducats: c'est un vrai fou, un prodigue.

SIR TOBIE. – Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il joue de la viole de Gambo[8 - Instrument qu'on tenait entre les jambes.], il parle trois ou quatre langues, mot à mot, sans livre, et il possède les meilleurs dons de nature.

MARIE. – Oh! oui, certes, il les possède au naturel; car, outre que c'est un sot, c'est un grand querelleur; et si ce n'est qu'il a le don d'un lâche pour apaiser la fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est l'opinion des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau.

SIR TOBIE. – Par cette main, ce sont des bélîtres, des détracteurs, que ceux qui tiennent de lui ces propos. – Qui sont-ils?

MARIE. – Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est ivre toutes les nuits en votre compagnie.

SIR TOBIE. – A force de porter des santés à ma nièce: je boirai à sa santé aussi longtemps qu'il y aura un passage dans mon gosier, et du vin en Illyrie. C'est un lâche et un poltron[9 - Coystril, un coq peureux.] que celui qui ne veut pas boire à ma nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un sabot de village. Allons, fille, castiliano vulgo[10 - Castiliano vulgo, à l'espagnole.]: voici sir André Ague-face.


(Entre sir André Ague-cheek.)

SIR ANDRÉ. – Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, sir Tobie Belch?

SIR TOBIE. – Ah! mon cher sir André!

SIR ANDRÉ, à Marie. – Salut, jolie grondeuse.

MARIE. – Salut, monsieur.

SIR TOBIE. – Accoste, sir André, accoste.

SIR ANDRÉ. – Qu'est-ce que c'est?

SIR TOBIE. – La femme de chambre de ma nièce.

SIR ANDRÉ. – Belle madame Accoste, je désire faire connaissance avec vous.

MARIE. – Mon nom est Marie, monsieur.

SIR ANDRÉ. – Belle madame Marie Accoste…

SIR TOBIE. – Vous vous méprenez, chevalier. Quand je dis accoste, je veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui votre cour, attaquez-la.

SIR ANDRÉ. – Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer ainsi en compagnie. Est-ce là le sens du mot accoste?

MARIE. – Portez-vous bien, messieurs.

SIR TOBIE. – Si tu la laisses partir ainsi, sir André, puisses-tu ne jamais tirer l'épée!

SIR ANDRÉ. – Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne veux jamais tirer l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir des sots sous la main?

MARIE. – Monsieur, je ne vous ai pas sous la main.

SIR ANDRÉ. – Par ma foi, vous allez l'avoir tout à l'heure, car voici ma main.

MARIE. – Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je vous prie de porter votre main à la baratte au beurre, et laissez-la boire.

SIR ANDRÉ. – Pourquoi, mon cher coeur? quelle est votre métaphore?

MARIE. – Elle est sèche, monsieur[11 - Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la chiromancie, une main sèche signifie ici une constitution froide.].

SIR ANDRÉ. – Comment donc! je le crois bien; je ne suis pas assez âne pour ne pas tenir ma main sèche. Mais que signifie votre plaisanterie?

MARIE. – C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur.

SIR ANDRÉ. – En avez-vous beaucoup de semblables?

MARIE. – Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: allons, je laisse aller votre main, je suis desséchée[12 - I am barren.].


(Marie sort.)

SIR TOBIE. – Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin des Canaries; je ne t'ai jamais vu si bien terrassé.

SIR ANDRÉ. – Jamais de votre vie, je pense, à moins que vous ne me voyez terrassé par le canarie. Il me semble qu'il y a des jours où je n'ai pas plus d'esprit qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis un grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort à mon esprit.

SIR TOBIE. – Il n'y a pas de doute.

SIR ANDRÉ. – Si je le croyais, je m'en abstiendrais. – Je retourne chez moi à cheval demain, sir Tobie.

SIR TOBIE. – Pourquoi, mon cher chevalier?

SIR ANDRÉ. – Que signifie pourquoi[13 - Pourquoi, en français dans le texte.]? Le faire ou ne le pas faire? Je voudrais avoir employé à apprendre les langues le temps que j'ai mis à l'escrime, à la danse, à la chasse à l'ours. – Oh! si j'avais suivi les beaux-arts!

SIR TOBIE. – Oh! vous auriez eu une superbe chevelure.

SIR ANDRÉ. – Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux?

SIR TOBIE. – Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne frisent pas naturellement.

SIR ANDRÉ. – Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas vrai?

SIR TOBIE. – A merveille. Ils pendent droit comme le lin sur une quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère vous prendre entre ses jambes et vous filer.

SIR ANDRÉ. – Ma foi, je retourne chez moi demain, sir Tobie. Votre nièce ne veut pas se laisser voir, ou, si elle voit quelqu'un, il y a quatre à parier contre un qu'elle ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui est ici tout près, lui fait la cour.

SIR TOBIE. – Elle ne veut point du comte. Elle ne veut point de mari au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge, ni en esprit. Je lui en ai entendu faire le serment. Hem! il y a de la résolution là-dedans, ami!

SIR ANDRÉ. – Je veux rester un mois de plus. Je suis l'homme du monde qui a les idées les plus drôles: j'aime extrêmement les mascarades et les bals tout à la fois.

SIR TOBIE. – Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier?

SIR ANDRÉ. – Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il soit, au-dessous du rang de mes supérieurs…; et cependant je ne veux pas me comparer à un vieillard.

SIR TOBIE. – Quel est votre talent pour une gaillarde[14 - Espèce de danse.], chevalier?

SIR ANDRÉ. – Hé! je suis en état de faire une cabriole[15 - Caper, cabriole, capre.].

SIR TOBIE. – Et moi je sais découper le mouton.

SIR ANDRÉ. – Et je me flatte d'avoir le saut en arrière aussi vigoureux qu'aucun homme de l'Illyrie.

SIR TOBIE. – Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi tenir ces dons derrière le rideau? Craignez-vous qu'ils prennent la poussière comme le portrait de madame Mall[16 - Mall, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales des lieux de prostitution.]? Que n'allez-vous à l'église en dansant une gaillarde, pour revenir chez vous en dansant une courante? Je ne marcherais plus qu'au pas d'une gigue; je ne voudrais même uriner que sur un pas de cinq[17 - A cinque-pace.]. Que prétendez-vous? Le monde est-il fait pour qu'on enfouisse ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse constitution de votre jambe, que vous aviez été formé sous l'étoile d'une gaillarde.

SIR ANDRÉ. – Oui, elle est fortement constituée, et elle a assez bonne grâce avec un bas de couleur de flamme. Irons-nous à quelques divertissements?

SIR TOBIE. – Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous pas nés sous le Taureau?

SIR ANDRÉ. – Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le coeur[18 - Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines constellations.].

SIR TOBIE. – Non, monsieur, ce sont les jambes et les cuisses. Que je vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: ah! ah! à merveille.


(Ils sortent.)




SCÈNE IV



Appartement du palais du duc


VALENTIN ET VIOLA en habit de page

VALENTIN. – Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, Césario, vous avez bien l'air de faire une grande fortune: il n'y a encore que trois jours qu'il vous connaît, et vous n'êtes déjà plus un étranger.

VIOLA. – Vous craignez donc ou l'inconstance de son humeur, ou ma négligence, pour mettre ainsi en doute la durée de son affection? Est-il inconstant, monsieur, dans ses goûts?

VALENTIN. – Non, croyez-moi.


(Entrent le duc et Curio; suite.)

VIOLA, à Valentin. – Je vous remercie. – Voici le comte qui vient.

LE DUC. – Qui de vous a vu Césario?

VIOLA. – Il est à votre suite, seigneur: me voici.

LE DUC, aux autres. – Retirez-vous un moment à l'écart. – Césario, tu es instruit de tout; je t'ai ouvert le livre secret de mon coeur. Ainsi, bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire l'entrée: poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience.

VIOLA. – Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi abandonnée à son chagrin qu'on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir.

LE DUC. – Fais du bruit, brave toutes les bienséances, plutôt que de revenir sans succès.

VIOLA. – Admettez que je puisse lui parler, seigneur; que lui dirai-je alors?

LE DUC. – Ah! dévoile-lui toute la violence de mon amour; étonne-la du récit de ma tendresse. Il te siéra bien de lui représenter mes souffrances; elle l'écoutera avec plus d'intérêt dans la bouche de ta jeunesse, qu'elle ne ferait dans celle d'un député plus grave.

VIOLA. – Je ne le pense pas, seigneur.

LE DUC. – Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes belles années, que de dire que tu es un homme. Les lèvres de Diane ne sont pas plus fraîches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble à l'organe d'une jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi te rend propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que ton étoile te destine à cette négociation. – (Aux autres.) Accompagnez-le, au nombre de quatre ou cinq, tous même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve jamais mieux que quand je suis seul. – (A Viola.) Réussis dans ce message, et tu vivras aussi indépendant que ton maître; sa fortune sera la tienne.

VIOLA. – Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre maîtresse. – (Le duc sort.) Lutte remplie d'obstacles! Quel que soit mon rôle en lui faisant ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc.


(Tous sortent.)




SCÈNE V



Appartement de la maison d'Olivia


MARIE et LE BOUFFON

MARIE. – Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai pas assez mes lèvres pour qu'un crin puisse y entrer, dans le but de t'excuser; ma maîtresse te fera pendre pour t'être absenté.

LE BOUFFON. – Eh bien! qu'elle me pende; quiconque est bien pendu dans ce monde n'a plus rien à redouter.

MARIE. – Compte là-dessus.

LE BOUFFON. – Il ne voit plus personne à craindre.

MARIE. – Bonne réponse de carême[19 - A lenten answer, réponse brève et misérable.]! Je puis t'apprendre l'origine de ces mots.

LE BOUFFON. – D'où vient-il, bonne dame Marie?

MARIE. – De la guerre; et tu peux le dire hardiment dans tes folies.

LE BOUFFON. – Eh bien! que Dieu donne la sagesse à ceux qui l'ont, et que ceux qui sont fous fassent usage de leurs talents.

MARIE. – Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps absent, ou tout au moins renvoyé; n'est-ce pas la même chose pour toi que d'être pendu?

LE BOUFFON. – Vraiment, une bonne pendaison prévient un mauvais mariage[20 - Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Un voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s'écria qu'elle demandait sa grâce avec la condition d'usage. Le condamné se retourne, et à peine l'a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons, fouette, cocher!]. Et quant au malheur d'être renvoyé, l'été y pourvoira[21 - Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison de l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à la belle étoile.].

MARIE. – Tu es donc bien résolu?

LE BOUFFON. – Non pas; mais je suis résolu sur deux points.

MARIE. – En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; ou si tous les deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre.

LE BOUFFON. – Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, va ton chemin. Si sir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituelle pièce de la chair d'Ève qu'aucune en Illyrie.

MARIE. – Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse; fais tes excuses sagement, cela vaudra mieux.


(Marie sort.)


(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)

LE BOUFFON. – Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veine de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent te posséder ne sont souvent que des fous; et moi, qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais passer pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou spirituel vaut mieux qu'un esprit fou. – Dieu vous bénisse, maîtresse!

OLIVIA. – Faites sortir cet imbécile.

LE BOUFFON. – Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? Emmenez madame.

OLIVIA. – Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus de toi; d'ailleurs tu deviens malhonnête.

LE BOUFFON. – Deux défauts, madonna, que la boisson et les bons conseils corrigeront; car donnez à boire à un fou à sec, et le fou cessera d'être à sec; recommandez à un homme malhonnête de se corriger, s'il se corrige, il ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que le ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est corrigé n'est que rapetassé: la vertu qui s'égare n'est que rapetassée de vice, et le vice qui s'amende n'est que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède? Comme il n'y a point d'homme vraiment déshonoré autre que le misérable, de même la beauté n'est qu'une fleur. – La dame a commandé de faire sortir l'imbécile; en conséquence, je le répète, faites-la sortir.

OLIVIA. – Monsieur, je leur ai commandé de vous faire sortir.

LE BOUFFON. – Une méprise du plus haut degré! Madame, cuclus non facit monachum[22 - Le capuchon ne fait pas le moine.]; c'est comme qui dirait, je ne porte pas d'habit de fou dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver que vous êtes une folle.

OLIVIA. – Peux-tu le prouver?

LE BOUFFON. – Très-adroitement, bonne madonna.

OLIVIA. – Voyons ta preuve.

LE BOUFFON. – Il faut que je vous catéchise pour cela, madame. – Ma bonne petite souris de vertu, répondez-moi.

OLIVIA. – Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps, je vous demanderai votre preuve.

LE BOUFFON. – Bonne madame, pourquoi êtes-vous en deuil?

OLIVIA. – Mon cher fou, pour la mort de mon frère.

LE BOUFFON. – Je crois, madame, que son âme est en enfer.

OLIVIA. – Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel.

LE BOUFFON. – Vous n'en êtes que d'autant plus folle, madame, d'être en deuil, de ce que l'âme de votre frère est dans le ciel. – Emmenez la folle, messieurs.

OLIVIA. – Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne s'amende-t-il pas?

MALVOLIO. – Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que les angoisses de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait déchoir le sage amende toujours le fou.

LE BOUFFON. – Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmité, afin d'augmenter votre folie! Sir Tobie jurera que je ne suis pas un renard; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager que vous n'êtes pas fou.

OLIVIA. – Que répondez-vous à cela, Malvolio?

MALVOLIO. – Je m'étonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser des stériles propos d'un pareil coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par un fou ordinaire qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez, il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que vous ne lui fournissiez pas matière, le voilà bâillonné. Je proteste que je tiens tous ces hommes sensés, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pour n'être eux-mêmes rien de mieux que les bouffons de fous.

OLIVIA. – Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre, Malvolio, et votre goût en est dépravé. Quiconque est généreux, sans reproche, et d'une humeur franche, gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que vous croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance dans un fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, et il n'y a point d'amertume dans les railleries d'un homme connu pour sage, quoiqu'il ne fasse que censurer.

LE BOUFFON. – Que Mercure te donne le don de mentir, en récompense de ce que tu parles si bien des fous!


(Entre Marie.)

MARIE. – Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme qui désire beaucoup vous parler.

OLIVIA. – De la part du comte Orsino, n'est-ce pas?

MARIE. – Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune homme, et bien accompagné.

OLIVIA. – Qui de mes gens l'arrête à ma porte?

MARIE. – Sir Tobie, madame, votre parent.

OLIVIA. – Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot qui ne soit d'un insensé. (Marie sort.) – Allez, Malvolio; si c'est un message de la part du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi; tout ce que vous voudrez pour m'en débarrasser. (Malvolio sort.) (Au bouffon.) Tu vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît aux gens.

LE BOUFFON. – Vous avez parlé pour nous, madame, comme si votre fils aîné était un fou. Que Jupiter veuille remplir son crâne de cervelle; car voici un de vos parents qui a une pie-mère[23 - La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau lui-même.] des plus faibles.


(Entre sir Tobie Belch.)

OLIVIA. – Sur mon honneur, il est à demi-ivre. – Qui est-ce qui est à la porte, cousin?

SIR TOBIE. – Un gentilhomme.

OLIVIA. – Un gentilhomme! quel gentilhomme?

SIR TOBIE. – C'est un gentilhomme… La peste soit des harengs saurs! Eh bien! sot?

LE BOUFFON. – Bon! Sir Tobie…

OLIVIA. – Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagné de si bonne heure cette léthargie?

SIR TOBIE. – La luxure[24 - Équivoque entre lechery et lethargy.]; je défie la luxure. – Il y a quelqu'un à la porte.

OLIVIA. – Oui, certes: qui est-ce?

SIR TOBIE. – Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en embarrasse guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme je vous le dis: oui, cela m'est égal. (Il sort.)

OLIVIA. – A quoi ressemble un homme ivre, fou?

LE BOUFFON. – A un homme noyé, à un fou, et à un frénétique; un verre de plus après qu'il est en chaleur en fait un fou: le second le jette dans la frénésie, et un troisième le noie.

OLIVIA. – Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille sur mon cousin; car il en est au troisième degré de la boisson, il est noyé; va, veille sur lui.

LE BOUFFON. – Il n'est encore que fou, madame; et le fou aura soin du fou. (Le bouffon sort.)


(Malvolio rentre.)

MALVOLIO. – Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui ai dit que vous étiez malade: il répond qu'il s'attendait à cela, et que c'est pour cela qu'il vient vous parler: je lui ai dit que vous étiez endormie; il semble qu'il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? Il est cuirassé contre toute espèce de refus.

OLIVIA. – Dites-lui qu'il ne me parlera pas.

MALVOLIO. – On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va s'établir à votre porte, comme le poteau d'un shériff[25 - Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les actes publics, les ordonnances, etc.], et se faire pied de banc; mais qu'il vous parlera.

OLIVIA. – Quelle espèce d'homme est-ce?

MALVOLIO. – Mais de l'espèce des hommes.

OLIVIA. – Et quelles sont ses manières?

MALVOLIO. – De fort mauvaises manières. Il veut vous parler, que vous vouliez ou non.

OLIVIA. – Et sa personne, son âge?

MALVOLIO. – Il n'est pas encore assez âgé pour un homme, ni assez jeune pour un enfant; il est ce qu'est une cosse avant qu'elle devienne pois; ou un fruit vert, quand il est sur le point d'être une pomme; au point de séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, et il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait de sa mère n'est pas encore tout à fait sorti de ses veines.

OLIVIA. – Qu'il vienne; appelez ma demoiselle.

MALVOLIO. – Mademoiselle, madame vous appelle.


(Il sort.)


(Marie rentre.)

OLIVIA. – Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon visage: nous consentons à écouter encore une fois l'ambassade d'Orsino.


(Entre Viola.)

VIOLA. – Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis?

OLIVIA. – Adressez-moi la parole, je répondrai pour elle; que voulez-vous?

VIOLA. – Très-radieuse, parfaite et incomparable beauté… – Je vous prie, dites-moi si c'est là la maîtresse de la maison, car je ne l'ai jamais vue. Je serais bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis donné beaucoup de peine, pour l'apprendre par coeur. Généreuses beautés, ne me faites essuyer aucun dédain; je suis extrêmement susceptible à la plus légère marque de mépris.

OLIVIA. – De quelle part venez-vous, monsieur?

VIOLA. – Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus que je n'ai étudié; et cette question s'écarte de mon rôle. Aimable dame, donnez-moi l'assurance positive que vous êtes la maîtresse du logis, afin que je puisse procéder à ma harangue.

OLIVIA. – Êtes-vous comédien?

VIOLA. – Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je jure par les griffes de la méchanceté que je ne suis pas ce que je représente. Êtes-vous la dame du logis?

OLIVIA. – Si je ne me vole pas moi-même, je la suis.

VIOLA. – Très-certainement si vous l'êtes, vous vous volez vous-même. Car ce qui est à vous, pour en faire don, n'est pas à vous pour le tenir en réserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon discours à votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message.

OLIVIA. – Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important, je vous dispense de l'éloge.

VIOLA. – Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il est poétique.

OLIVIA. – Il n'en ressemble que mieux à une fiction; je vous en prie, gardez-le pour vous. On m'a dit que vous étiez impertinent à ma porte, et j'ai permis votre entrée, plus pour vous contempler avec étonnement, que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous; si vous jouissez de votre raison, soyez court: je ne suis pas dans une lune à soutenir un dialogue aussi extravagant.

MARIE. – Voulez-vous déployer les voiles, monsieur? Voici votre chemin.

VIOLA. – Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un peu plus longtemps. – (A Olivia.) Pacifiez un peu votre géant, ma chère dame[26 - Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dans les romans, et à la petite taille de Marie.].

OLIVIA. – Déclarez-moi vos intentions.

VIOLA. – Je suis un messager.

OLIVIA. – Sûrement, vous avez quelque chose de bien affreux à m'apprendre, puisque le début de votre politesse est si craintif; expliquez l'objet de votre message.

VIOLA. – Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous apporte ni déclaration de guerre, ni imposition d'hommage; je porte la branche d'olivier dans ma main: mes paroles sont, comme le sujet, des paroles de paix.

OLIVIA. – Et cependant vous avez commencé bien brusquement. Qu'êtes-vous? Que voulez-vous?

VIOLA. – Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de mon rôle que je l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussi secrètes que la virginité, sacrées pour vos oreilles, profanation pour toute autre.

OLIVIA, à Marie. – Laissez-nous seuls. Nous désirons connaître ces choses sacrées. (Marie sort.) Maintenant, monsieur, votre texte?

VIOLA. – Très-chère dame…

OLIVIA. – Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut dire beaucoup de choses! – Où est votre texte?

VIOLA. – Dans le sein d'Orsino.

OLIVIA. – Dans son sein? Dans quel chapitre de son sein?

VIOLA. – Pour vous répondre avec méthode, dans le premier chapitre de son coeur.

OLIVIA. – Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure. N'avez-vous rien de plus à dire?

VIOLA. – Chère madame, laissez-moi voir votre visage.

OLIVIA. – Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avec mon visage? Vous voilà maintenant hors de votre texte; mais nous allons tirer le rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait?


(Elle ôte son voile.)

VIOLA. – Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.

OLIVIA. – C'est dans le grain, monsieur; cela résistera à la pluie et au vent.

VIOLA. – C'est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis, et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même les couleurs. Madame, vous êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si vous conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser de copie au monde.

OLIVIA. – Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: je donnerai plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaque parcelle, chaque article sera coté dans mon testament; par exemple, item, deux lèvres passablement vermeilles: item, deux yeux gris avec des paupières dessus: item, un cou, un menton, et ainsi de suite. Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation?

VIOLA. – Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière; mais fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur et maître vous aime. Oh! un pareil amour mérite d'être récompensé, fussiez-vous couronnée comme la beauté incomparable.

OLIVIA. – Comment m'aime-t-il?

VIOLA. – Avec des adorations, des larmes fécondes, des gémissements qui tonnent l'amour, et des soupirs de feu[27 - Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.].

OLIVIA. – Votre maître connaît mes dispositions: je ne puis l'aimer. Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il est noble, d'un rang illustre, d'une jeunesse sans tache et dans toute sa fraîcheur. Il a les suffrages de tout le monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein de grâce dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces qualités, je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait dû se le tenir pour dit.

VIOLA. – Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, si je souffrais comme il souffre, si ma vie était une mort, je ne trouverais aucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas.

OLIVIA. – Eh! que feriez-vous?

VIOLA. – Je me bâtirais une cabane de saule[28 - Arbre de la mélancolie et des amants.] à votre porte, et j'irais voir mon âme dans sa demeure; je composerais des chants loyaux sur l'amour méprisé, et je les chanterais de toute ma voix même au milieu de la nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, et je forcerais la babillarde commère de l'air à répéter Olivia! Oh! vous ne pourriez trouver de repos entre les éléments de l'air et de la terre, que vous n'eussiez eu pitié de moi.




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notes



1


		......... Simillima proles,
		Indiscreta suis, gratusque parentibus error.

    (VIRGILE.)



2


Ague cheek, mal de joue.




3


Allusion à l'histoire d'Actéon.




4


Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le siége des passions, des jugements, des sentiments.




5


En anglais exceptions, d'où la réponse de sir Tobie.




6


Let her except before excepted.




7


To confine, jeu de mots sur confine et fine.




8


Instrument qu'on tenait entre les jambes.




9


Coystril, un coq peureux.




10


Castiliano vulgo, à l'espagnole.




11


Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la chiromancie, une main sèche signifie ici une constitution froide.




12


I am barren.




13


Pourquoi, en français dans le texte.




14


Espèce de danse.




15


Caper, cabriole, capre.




16


Mall, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales des lieux de prostitution.




17


A cinque-pace.




18


Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines constellations.




19


A lenten answer, réponse brève et misérable.




20


Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Un voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s'écria qu'elle demandait sa grâce avec la condition d'usage. Le condamné se retourne, et à peine l'a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons, fouette, cocher!




21


Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison de l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à la belle étoile.




22


Le capuchon ne fait pas le moine.




23


La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau lui-même.




24


Équivoque entre lechery et lethargy.




25


Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les actes publics, les ordonnances, etc.




26


Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dans les romans, et à la petite taille de Marie.




27


Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.




28


Arbre de la mélancolie et des amants.


