Les mystères du peuple, Tome III
Эжен Жозеф Сю




Eugène Sue

Les mystères du peuple, Tome III / Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges





LA CROIX D'ARGENT,

OU

LE CHARPENTIER DE NAZARETH



(DE L'AN 10 À 130 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE.)


CHAPITRE V

Évasion de Geneviève. – Le jardin des oliviers. – Banaïas. – Le tribunal de Caïphe. – La maison de Ponce-Pilate. – Le prétoire. – Les soldats romains. – Le roi des Juifs. – La croix. – La Porte Judiciaire. – Le Golgotha. – Les deux larrons. – Les pharisiens. – Mort de Jésus.

Aurélie, ayant quitté la salle basse, y revint au bout de quelques instants, et trouva Geneviève vêtue en jeune garçon bouclant la ceinture de cuir de sa tunique.

–Impossible d'ouvrir la porte! – dit avec désespoir Aurélie à son esclave; – la clef n'est pas restée en dedans à la serrure, comme on l'y laisse habituellement.

–Chère maîtresse, – dit Geneviève, – venez; essayons encore. Venez vite.

Et toutes deux, après avoir traversé la cour, arrivèrent auprès de l'entrée de la maison. Les efforts de Geneviève furent aussi vains que ceux de sa maîtresse pour ouvrir la porte. Elle était surmontée d'un demi-cintre à jour; mais il était impossible d'atteindre sans échelle à cette ouverture… Soudain Geneviève dit à Aurélie:

–J'ai lu, dans les récits de famille laissés à Fergan, qu'une de ses aïeules nommée Meroë, femme d'un marin, avait pu, à l'aide de son mari, monter sur un arbre assez élevé.

–Par quel moyen?

–Veuillez vous adosser à cette porte, chère maîtresse; maintenant, enlacez vos deux mains, de sorte que je puisse placer dans leur creux le bout de mon pied: je mettrai ensuite l'autre sur votre épaule; peut-être ainsi atteindrai-je le cintre, de là, je tâcherai de descendre dans la rue.

Soudain l'esclave entendit au loin la voix du seigneur Grémion, qui, de l'étage supérieur, appelait d'un ton courroucé:

–Aurélie! Aurélie!

–Mon mari, – s'écria la jeune femme toute tremblante. – Ah! Geneviève, tu es perdue!

–Vos mains, vos mains, chère maîtresse, – dit vivement l'esclave. – Encore un effort; si je puis monter jusqu'à cette ouverture, je suis sauvée.

Aurélie obéit presque machinalement à Geneviève; car la voix menaçante du seigneur Grémion se rapprochait de plus en plus. L'esclave, après avoir placé l'un de ses pieds dans le creux des deux mains de sa maîtresse, appuya légèrement son autre pied sur son épaule, atteignit ainsi à la hauteur de l'ouverture, parvint à se placer sur l'épaisseur de la muraille, et resta quelques instants agenouillée sous le demi-cintre.

–Mais, en sautant dans la rue, – dit Aurélie avec effroi, – tu te briseras, pauvre Geneviève.

À ce moment arrivait le seigneur Grémion, pâle, courroucé, tenant une lampe à la main.

–Que faites-vous là? – s'écria-t-il en s'adressant à sa femme, – répondez! répondez!

Puis, apercevant l'esclave agenouillée au-dessus de la porte, il ajouta:

–Ah! scélérate! tu veux t'échapper!.. c'est ma femme qui favorise ta fuite!

–Oui, – répondit courageusement Aurélie, – oui; dussiez-vous me tuer sur la place, elle va échapper à vos mauvais traitements.

Geneviève après avoir, du haut de l'ouverture où elle était blottie, regardé dans la rue, vit qu'il lui fallait sauter deux fois sa hauteur; elle hésita un moment; mais entendant le seigneur Grémion dire à sa femme qu'il secouait brutalement par le bras pour lui faire abandonner les anneaux de la porte auxquels elle se cramponnait:

–Par Hercule! me laisserez-vous passer? Oh! je vais aller dehors attendre votre misérable esclave, et si elle ne se brise pas les membres en sautant dans la rue, moi je lui briserai les os!

–Tâche de descendre et de te sauver, Geneviève, – cria Aurélie; – ne crains rien!.. il faudra que l'on me foule aux pieds avant d'ouvrir cette porte!

Geneviève leva les yeux au ciel pour invoquer les dieux, s'élança du rebord du cintre en se pelotonnant, et fut assez heureuse pour toucher terre sans se blesser. Cependant, elle resta un instant étourdie de sa chute, puis elle prit rapidement la fuite, le coeur navré des cris qu'elle entendait pousser au dedans du logis par sa maîtresse, que son mari maltraitait.

L'esclave, après avoir d'abord précipité sa course pour s'éloigner de la maison de son maître, s'arrêta essoufflée, pour se rappeler dans quelle direction était placée la taverne de l'Onagre, où elle espérait se renseigner sur le jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait prévenir du danger dont il était menacé.

Elle apprit dans cette taverne que quelques heures auparavant il s'était dirigé, avec plusieurs de ses disciples, du côté du torrent de Cédron, vers un jardin planté d'oliviers, où, souvent, il se rendait la nuit pour méditer et pour prier.

Geneviève courut en hâte vers ce lieu. Au moment où elle franchissait la porte de la ville, elle vit au loin dans la nuit la lueur de plusieurs torches se reflétant sur les casques et sur les armures d'un assez grand nombre de soldats; ils marchaient en désordre et poussaient des clameurs confuses. L'esclave, craignant qu'ils ne fussent envoyés par les pharisiens pour se saisir du fils de Marie, tâcha de les devancer, et d'arriver assez à temps pour donner l'alarme à Jésus ou à ses disciples.

Elle n'était plus qu'à une petite distance de ces gens armés qu'elle reconnut pour des miliciens de Jérusalem, troupe peu renommée pour son courage, lorsqu'à la lueur des flambeaux qu'ils portaient, elle remarqua en dehors de la route, et suivant la même direction, un étroit sentier bordé de térébinthes; elle prit ce chemin, afin de n'être pas vue des soldats, à la tête desquels elle remarqua Judas, ce disciple du jeune maître qu'elle avait vu à la taverne de l'Onagre une des nuits précédentes. Il disait alors à haute voix à l'officier des miliciens:

–Seigneur, celui que vous me verrez embrasser sera le Nazaréen.

–Oh! cette fois, – reprit l'officier, – il ne nous échappera pas, et demain, avant le coucher du soleil, ce séditieux aura subi la peine due à ses crimes… Hâtons-nous… hâtons-nous; quelqu'un de ses disciples pourrait lui donner l'éveil sur notre arrivée. Soyons aussi très-prudents… de peur de tomber dans une embuscade… et soyons très-prudents encore lorsque nous serons sur le point de nous saisir du Nazaréen… il peut employer contre nous des moyens magiques et diaboliques… Si je vous recommande la prudence, braves miliciens, – ajouta l'officier d'un ton valeureux, – ce n'est pas que je redoute le danger… mais c'est pour assurer le succès de notre entreprise…

Les miliciens ne parurent pas très-rassurés par ces paroles de l'officier; ils ralentirent leur marche, de crainte sans doute de quelque embuscade. Geneviève profita de cette circonstance, et, toujours courant, elle arriva aux bords du torrent de Cédron. Non loin de là, elle aperçut un monticule planté d'oliviers; ce bois, noyé d'ombre, se distinguait à peine des ténèbres de la nuit. Elle prêta l'oreille, tout était silencieux; l'on entendait seulement au loin les pas mesurés des soldats, qui s'approchaient lentement. Geneviève eut un moment d'espoir, pensant que peut-être le jeune maître de Nazareth, prévenu à temps, avait quitté ce lieu. Elle s'avançait avec précaution dans l'obscurité, lorsqu'elle trébucha contre un corps étendu au pied d'un olivier. Elle ne put retenir un cri d'effroi, tandis que l'homme qu'elle avait heurté s'éveillait en sursaut et disait:

–Maître, pardonnez-moi! mais, cette fois encore, je n'ai pu vaincre le sommeil qui m'accablait.

–Un disciple de Jésus! – s'écria l'esclave alarmée. – Il est donc ici?

Puis, s'adressant à cet homme:

–Puisque vous êtes un disciple de Jésus, sauvez-le… il en est temps encore… Voyez au loin ces torches… entendez ces clameurs confuses!.. ils s'approchent… ils veulent le prendre… le faire mourir… Sauvez-le! sauvez-le!

–Qui cela? – répondit le disciple à demi appesanti par le sommeil; – qui veut-on faire mourir?.. qui êtes-vous?..

–Peu vous importe qui je suis; mais sauvez votre maître, vous dis-je, on vient le saisir… les soldats avancent… Voyez-vous ces torches là-bas?..

–Oui, – répondit le disciple d'un air surpris et effrayé en s'éveillant tout à fait; – je vois au loin briller des casques à la lueur des flambeaux. Mais, – ajouta-t-il en regardant autour de lui, – où sont donc mes compagnons?

–Endormis comme vous peut-être, – dit Geneviève. – Et votre maître où est-il?

–Là, dans le bois d'oliviers, où il vient souvent méditer; ce soir, il s'est senti saisi d'une tristesse insurmontable… il a voulu être seul et s'est retiré sous ces arbres, après nous avoir à tous recommandé de veiller…

–Il prévoyait sans doute le danger qui le menace, – s'écria Geneviève. – Et vous n'avez pas eu la force de résister au sommeil?..

–Non; moi et mes compagnons nous avons vainement lutté… notre maître est venu deux fois nous réveiller, nous reprochant doucement de nous endormir ainsi… puis il s'en est allé de nouveau méditer et prier sous ces arbres…

–Les miliciens! – s'écria Geneviève en voyant la lueur des flambeaux se rapprocher de plus en plus; – les voilà!.. il est perdu! à moins qu'il ne reste caché dans le bois… ou que vous vous fassiez tuer tous pour le défendre… Êtes-vous armés?

–Nous n'avons pas d'armes, – répondit le disciple commençant à trembler; – et puis, essayer de résister à des soldais, c'est insensé!..

–Pas d'armes! – s'écria Geneviève indignée; – est-ce qu'il est besoin d'armes? est-ce que les cailloux du chemin! est-ce que le courage ne suffisent pas pour écraser ces hommes?

–Hélas! nous ne sommes pas gens d'épée, – dit le disciple en regardant autour de lui avec inquiétude, car déjà les miliciens étaient assez près de là pour que leurs torches éclairassent en partie Geneviève, le disciple et plusieurs de ses compagnons, qu'elle aperçut alors, ça et là, endormis au pied des arbres. Ils s'éveillèrent en sursaut à la voix de leur camarade, effrayé, qui les appelait, allant de l'un à l'autre.

Les miliciens accouraient en tumulte; voyant à la lueur des flambeaux plusieurs hommes, les uns encore couchés, les autres se relevant, les autres debout, ils se précipitèrent sur eux, les menaçant de leurs épées et de leurs bâtons, car quelques-uns n'étaient armés que de bâtons, et tous criaient:

–Où est le Nazaréen?.. dis-nous, Judas, où est-il?..

Le traître et infâme disciple, après avoir examiné à la lueur des torches ses anciens compagnons, retenus prisonniers, dit à l'officier.

–Le jeune maître n'est pas parmi ceux-ci.

–Nous échapperait-il cette fois? – s'écria l'officier. – Par les colonnes du Temple! tu nous a promis de nous le livrer, Judas; tu as reçu le prix de son sang, il faut que tu nous le livres!

Geneviève s'était tenue à l'écart; tout à coup elle vit à quelques pas, du côté du bois d'oliviers, comme une forme blanche qui, se détachant des ténèbres, s'approchait lentement vers les soldats. Le coeur de Geneviève se brisa; c'était sans doute le jeune maître, attiré par le bruit du tumulte. Elle ne se trompait pas. Bientôt elle reconnut Jésus à la clarté des torches; sur sa figure douce et triste on ne lisait ni crainte ni surprise.

Judas fit un signe d'intelligence à l'officier, courut au devant du jeune homme de Nazareth, et lui dit en l'embrassant:

-Je vous salue… mon maître! [1 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 47 et 49.]

À ces mots, ceux des miliciens qui n'étaient pas occupés à retenir prisonniers les disciples, qui tâchaient en vain de fuir, se rappelant les recommandations de leur officier au sujet des sortiléges infernaux que Jésus pourrait peut-être employer contre eux, le regardaient avec crainte, hésitant à s'approcher de lui pour s'en emparer; l'officier lui-même, se tenant derrière ses soldats, les excitait à se saisir de Jésus, mais il n'osait s'en approcher.

Le jeune maître, calme, pensif, fit quelques pas au devant de ces gens armés, et leur dit:

«-Qui cherchez-vous?»

–Nous cherchons Jésus, – répondit l'officier restant toujours derrière ses soldats; – nous cherchons Jésus de Nazareth.

«-C'est moi,» – dit le jeune maître en faisant un pas vers les soldats. – C'est moi.

Mais les miliciens reculèrent effrayés.

–Jésus reprit:

«-Encore une fois, qui cherchez-vous?»

–Jésus de Nazareth! – reprirent-ils tous d'une voix; – nous voulons prendre Jésus de Nazareth!

Et ils reculèrent de nouveau.

«-Je vous ai déjà dit que c'était moi, – répondit le jeune maître en allant à eux; – puisque vous me cherchez, prenez-moi, mais laissez aller ceux-ci [2 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 4 et 8.],» – ajouta-t-il en montrant du geste ses disciples, toujours retenus prisonniers.

L'officier fit un signe aux miliciens, qui ne semblaient pas encore tout à fait rassurés; cependant ils entourèrent Jésus pour le garrotter, tandis qu'il leur disait doucement:

«-Vous êtes venus ici armés d'épées, de bâtons, pour me prendre, comme si j'étais un malfaiteur?.. J'étais pourtant tous les jours assis au milieu de vous, priant dans le temple… et vous ne m'avez pas arrêté [3 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 55.]…»

Puis, de lui-même, il tendit ses mains aux liens dont on les garrotta. Les lâches disciples du jeune maître n'avaient pas eu le courage de le défendre; ils n'osèrent pas même l'accompagner jusqu'à sa prison, dès qu'ils ne furent plus contenus par les soldats, ils s'enfuirent de tous côtés [4 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 56.].

Un triste sourire effleura les lèvres de Jésus lorsqu'il se vit ainsi trahi, délaissé par ceux-là qu'il avait tant aimés et qu'il croyait ses amis.

Geneviève, cachée dans l'ombre par le tronc d'un olivier, ne put retenir des larmes de douleur et d'indignation à la vue de ces hommes abandonnant si misérablement le jeune maître; elle comprit pourquoi les docteurs de la loi et les princes des prêtres, au lieu de le faire arrêter en plein jour, le faisaient arrêter durant la nuit: ils craignaient les colères du peuple et des gens résolus comme Banaïas; ceux-là n'auraient pas laissé enlever sans résistance l'ami des pauvres et des affligés.

Les miliciens quittèrent le bois des oliviers, emmenant au milieu d'eux leur prisonnier; ils se dirigeaient vers la ville. Au bout de quelque temps, Geneviève s'aperçut qu'un homme, dont elle ne pouvait distinguer les traits dans les ténèbres, marchait derrière elle, et plusieurs fois elle entendit cet homme soupirer en sanglotant.

Après être rentrés dans Jérusalem à travers les rues désertes silencieuses, comme elles le sont à cette heure de la nuit, les soldats se rendirent à la maison du prince des prêtres, où ils conduisirent Jésus. L'esclave, remarquant à la porte de Caïphe un grand nombre de serviteurs, se glissa parmi eux lors de l'entrée des soldats, et resta d'abord sous le vestibule, éclairé par des flambeaux. A cette lueur, elle reconnut l'homme qui, comme elle, avait, depuis le bois des oliviers, suivi l'ami des opprimés: c'était Pierre, un de ses disciples. Il semblait aussi chagrin qu'effrayé, les larmes inondaient son visage; Geneviève crut d'abord que cet homme serait du moins fidèle à Jésus, et qu'il témoignerait de son dévouement en accompagnant le jeune maître devant le tribunal de Caïphe. Hélas! l'esclave se trompait. A peine Pierre eut-il dépassé le seuil de la porte, qu'au lieu d'aller rejoindre le fils de Marie, il s'assit sur l'un des bancs du vestibule, au milieu des serviteurs de Caïphe [5 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 58.], cachant sa figure entre ses mains.

Geneviève, apercevant alors au fond de la cour une vive lumière s'échapper d'une porte au dehors de laquelle se pressaient les soldats de l'escorte, se rapprocha d'eux. Cette porte était celle d'une vaste salle, au milieu de laquelle s'élevait un tribunal éclairé par de nombreux flambeaux. Assises derrière ce tribunal, elle reconnut plusieurs des personnes qu'elle avait vues au souper chez Ponce-Pilate: les seigneurs Caïphe, prince des prêtres; Baruch, docteur de la loi; Jonas, sénateur et banquier, se trouvaient parmi les juges du jeune maître de Nazareth. Il fut conduit devant eux les mains liées, la figure toujours calme, triste et douce; à peu de distance de lui se tenaient les huissiers, derrière eux, mêlés aux miliciens et aux gens de la maison de Caïphe, les deux émissaires mystérieux que Geneviève avait remarqués à la taverne de l'Onagre.

Autant la contenance de l'ami des affligés était tranquille et digne, autant ses juges paraissaient violemment irrités; leurs traits exprimaient le triomphe d'une joie haineuse; ils se parlaient à voix basse, et, de temps à autre, ils désignaient d'un geste menaçant le fils de Marie, qui attendait patiemment son interrogatoire. Geneviève, confondue parmi ceux qui remplissaient la salle, les entendait se dire:

–Le voici donc enfin pris, ce Nazaréen qui prêchait la révolte!

–Oh! il est moins hautain à cette heure que lorsqu'il était à la tête de sa troupe de scélérats et de femmes de mauvaise vie!

–Il prêche contre les riches, – dit un des serviteurs du prince des prêtres. – Il commande le renoncement des richesses… mais si nos maîtres faisaient maigre chère, nous serions donc, nous autres serviteurs, réduits au sort des mendiants affamés, au lieu de nous engraisser des abondants reliefs des festins délicats de nos maîtres!

–Et ce n'est pas tout, – reprit un autre serviteur. – Si l'on écoutait ce Nazaréen maudit, nos maîtres, volontairement appauvris, renonceraient à toutes les magnificences, à tous les plaisirs… ils ne mettraient pas chaque jour au rebut de superbes robes ou tuniques parce que la broderie ou la couleur de ces vêtements ne leur plaît plus… Or, qui profite de ces caprices de nos fastueux seigneurs, sinon nous autres, puisque tuniques et robes nous reviennent?

–Et si nos maîtres renonçaient aux plaisirs, pour vivre de jeûne et de prières, ils n'auraient plus de belles maîtresses, ils ne nous chargeraient plus de ces amoureux courtages, récompensés si magnifiquement en cas de succès!

–Oui, oui, – criaient-ils tous ensemble, – à mort ce Nazaréen, qui veut faire de nous, qui vivons dans la paresse, l'abondance et la joyeuseté, des mendiants ou des animaux de travail!

Geneviève entendit encore d'autres propos, tenus à demi-voix, et menaçants pour la vie de l'ami des affligés; l'un des deux mystérieux émissaires derrière lequel elle se trouvait, dit à son compagnon:

–Maintenant notre témoignage suffira pour faire condamner ce maudit; je me suis entendu avec le seigneur Caïphe.

À ce moment, l'un des huissiers du prince des prêtres placé à côté du jeune maître de Nazareth et chargé de veiller sur lui, frappa de sa masse sur les dalles de la salle; un grand silence se fit.

Caïphe, après quelques paroles échangées à voix basse avec les autres pharisiens composant le tribunal, dit à l'assistance:

–Quels sont ceux qui peuvent déposer ici contre le nommé Jésus de Nazareth?

L'un des deux émissaires s'avança au pied du tribunal, et dit d'une voix solennelle:

–Je jure avoir entendu cet homme affirmer que les princes des prêtres et les docteurs de la loi étaient tous des hypocrites, et les traiter de: race de serpents et de vipères.

Un murmure d'indignation s'éleva parmi les miliciens et les serviteurs du grand-prêtre; les juges s'entre-regardèrent, ayant l'air de se demander si d'aussi horribles paroles avaient pu être prononcées.

L'autre émissaire s'avançant auprès de son complice, ajouta d'une voix non moins solennelle:

–Je jure avoir entendu cet homme-ci affirmer qu'il fallait se révolter contre le prince Hérode et contre l'empereur Tibère, auguste protecteur de la Judée, afin de le proclamer, lui, Jésus de Nazareth, roi des Juifs.

Tandis qu'un sourire de pitié effleurait les lèvres du fils de Marie à ces accusations mensongères, puisqu'il avait dit: Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, les pharisiens du tribunal levèrent les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de tant d'énormités.

Un des serviteurs de Caïphe, s'avançant à son tour, dit aux juges:

–Je jure avoir entendu cet homme-ci dire, qu'il fallait massacrer tous les pharisiens, piller leurs maisons et violenter leurs femmes et leurs filles!

Un nouveau mouvement d'horreur se manifesta parmi les juges et l'assistance qui leur était dévouée.

–Le pillage! le massacre! les violences! – s'écrièrent les uns, – voilà ce que voulait ce Nazaréen!

–C'est pour cela qu'il traînait toujours après lui sa bande de scélérats.

–Il voulait un jour, à leur tête, mettre Jérusalem à feu, à sac et à sang.

Le prince des prêtres, Caïphe, présidant le tribunal, fit signe à l'un des huissiers de commander le silence; l'huissier frappa de sa masse les dalles de la salle; tout le monde se tut, Caïphe s'adressant au jeune maître d'une voix menaçante, lui dit:

-Pourquoi ne répondez-vous pas à ce que ces personnes déposent contre vous [6 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 62.]?

Jésus lui dit avec un accent rempli de douceur et de dignité:

-«J'ai parlé publiquement à tout le monde, j'ai toujours enseigné dans le temple et dans la synagogue où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai rien dit en secret… pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit… ceux-là savent ce que j'ai enseigné [7 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 20, 21.].»

À peine eut-il parlé de la sorte que Geneviève vit un des huissiers, furieux de cette réponse si juste et si calme, lever la main sur Jésus et le frapper au visage, en s'écriant:

-Est-ce ainsi que tu parles au grand-prêtre [8 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 22.].

À cet outrage infâme!.. frapper un homme garrotté, Geneviève sentit son coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands éclats de rire s'élevèrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prêtre.

Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers l'huissier et lui dit avec douceur:

-«Si j'ai mal parlé, faites-moi voir le mal que j'ai dit… mais si j'ai bien parlé… pourquoi me frappez-vous? [9 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 23.]»

Ces paroles, cette mansuétude angélique ne désarmèrent pas les persécuteurs du jeune maître; des rires grossiers éclatèrent de nouveau dans la salle, et les insultes recommencèrent ainsi de toutes parts.

–Oh! le Nazaréen, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dément pas, il est lâche et se laisse frapper au visage!

–Appelle donc à toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en as pas le courage!

–Ses disciples! – reprit un des miliciens qui avaient arrêté Jésus, – ses disciples! ah! si vous les aviez vus! À l'aspect de nos lances et de nos flambeaux ils se sont sauvés, les misérables, comme une nichée de hiboux!

–Ils étaient très-contents d'échapper à la tyrannie du Nazaréen, qui les retenait auprès de lui par magie!

–La preuve qu'ils le haïssent et le méprisent, c'est que pas un d'eux, pas un seul n'a osé l'accompagner ici.

–Oh! – pensait Geneviève, – combien Jésus doit souffrir de cette lâche ingratitude de ses amis! elle doit lui être plus cruelle que les outrages dont il est l'objet.

Et tournant la tête du côté de la porte de la rue, elle vit au loin Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cachée entre ses mains et n'ayant pas même le courage de venir assister et défendre son doux maître devant ce tribunal de sang.

Le tumulte soulevé par la violence de l'huissier étant un peu apaisé, l'un des émissaires reprit d'une voix éclatante:

–Je jure, enfin, que cet homme-ci a épouvantablement blasphémé en disant qu'il était le Christ, le fils de Dieu!

Alors Caïphe s'adressant à Jésus, reprit d'un ton plus menaçant encore:

-Vous ne répondez rien à ce que ces personnes disent de vous [10 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 62.]?

Mais le jeune maître haussa légèrement les épaules et continua de garder le silence.

Ce silence irrita Caïphe, il se leva de son siége et s'écria, en montrant le poing au fils de Marie:

-De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous êtes le Christ, le fils de Dieu [11 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 63.].

-«Vous l'avez dit… je le suis [12 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 64.],» – répondit le jeune maître en souriant.

Geneviève avait entendu Jésus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses frères, il était fils de Dieu; de même aussi que les druides nous enseignent que tous les hommes sont fils d'un même Dieu. Quelle fut donc la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prêtres, dès que Jésus lui eut répondu qu'il était fils de Dieu, se lever, déchirer sa robe avec toutes les marques de l'épouvante et de l'horreur, s'écriant en s'adressant aux membres du tribunal!

–Il a blasphémé… qu'avons-nous plus besoin de témoins? Vous venez vous-mêmes de l'entendre blasphémer, qu'en jugez-vous?

-Il a mérité la mort [13 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 65, 66.]!

Telle fut la réponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquité… Mais les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:

–À mort le Nazaréen! il a mérité la mort!

–Oui, oui! – répétèrent les miliciens et les serviteurs du grand-prêtre-il a mérité la mort! À mort le maudit!

–Conduisez à l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate, gouverneur de Judée, pour l'empereur Tibère, – dit Caïphe aux soldats, – lui seul peut ordonner le supplice du condamné.

À ces mots du prince des prêtres, on entraîna le fils de Marie hors de la maison de Caïphe pour le conduire devant Pilate.

Geneviève, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En passant sous la voûte de la porte, elle vit Pierre, ce lâche disciple du jeune maître (le moins lâche de tous, cependant, pensait-elle, puisque seul, du moins, il l'avait suivi jusque-là), elle vit Pierre détourner les yeux, lorsque Jésus, cherchant le regard de son disciple, passa devant lui emmené par les soldats… Une des servantes de la maison reconnaissant Pierre, lui dit:

-Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen [14 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 69.]?

Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, répondit:

-Je ne sais ce que vous dites [15 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 70.].

Un autre serviteur, entendant la réponse de Pierre, reprit en le désignant aux autres assistants:

-Je vous dis, moi, que celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth [16 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 71.].

-Je jure! – s'écria Pierre, – je jure que je ne connais pas Jésus de Nazareth [17 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 72.].

Le coeur de Geneviève se soulevait d'indignation et de dégoût; ce

Pierre, par lâche faiblesse ou par peur de partager le sort de son maître, le reniant deux fois et se parjurant pour cette indignité, était à ses yeux le dernier des hommes; plus que jamais elle plaignait le fils de Marie d'avoir été trahi, livré, abandonné, renié par ceux-là qu'il aimait tant. Elle s'expliquait ainsi la tristesse navrante qu'elle avait remarquée sur ses traits. Une grande âme comme la sienne ne devait pas redouter la mort, mais se désespérer de l'ingratitude de ceux qu'il croyait ses amis les plus chers.

L'esclave quitta la maison du prince des prêtres où était resté Pierre, le renégat, et rejoignit bientôt les soldats qui emmenaient Jésus. Le jour commençait à poindre; plusieurs mendiants et vagabonds qui avaient dormi sur des bancs placés de chaque côté de la porte des maisons, s'éveillèrent au bruit des pas des soldats qui emmenaient le jeune maître. Un moment Geneviève espéra que ces pauvres gens, qui le suivaient en tous lieux, l'appelaient leur ami, et sur le malheur desquels ils s'apitoyait si tendrement, allaient avertir leurs compagnons afin de les rassembler pour délivrer Jésus; aussi dit-elle à l'un de ces hommes:

–Ne savez-vous pas que ces soldats emmènent le jeune maître de Nazareth, l'ami des pauvres et des affligés? On veut le faire mourir, courez le défendre… délivrez-le! soulevez le peuple! ces soldats fuiront devant lui.

Mais cet homme répondit d'un air craintif:

–Les miliciens de Jérusalem fuiraient peut-être; mais les soldats de Ponce-Pilate sont aguerris, ils ont de bonnes lances, d'épaisses cuirasses, des épées bien tranchantes… que pouvons-nous tenter?

–Mais l'on se soulève en masse, on s'arme de pierres, de bâtons! – s'écria Geneviève, – et du moins vous mourrez pour venger celui qui a consacré sa vie à votre cause!

Le mendiant secoua la tête, et répondit pendant qu'un de ses compagnons se rapprochait de lui:

–Si misérable que soit la vie, on y tient… et c'est vouloir courir à la mort que d'aller frotter nos haillons aux cuirasses des soldats romains.

–Et puis, – reprit l'autre vagabond, – si Jésus de Nazareth est un messie, comme tant d'autres l'ont été avant lui, et comme tant d'autres le seront après lui… c'est un malheur si on le tue… mais l'on ne manque jamais de messies dans Israël…

–Et si on le met à mort! – s'écria Geneviève, – c'est parce qu'il vous a aimés… c'est parce qu'il a plaint vos malheurs… c'est parce qu'il a fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur dureté de coeur envers ceux qui souffrent!

–C'est vrai; il nous prédit sans cesse le royaume de Dieu sur la terre, – répondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son camarade, afin de se réchauffer aux rayons du soleil levant; – cependant ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas… et nous sommes aussi gueux aujourd'hui que nous l'étions hier.

–Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas demain? – reprit Geneviève?.. – ne faut-il pas à la moisson le temps de germer, de grandir, de mûrir?.. Pauvres aveugles impatients que vous êtes!.. Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre ami, avant qu'il ait fécondé les bons germes qu'il a semés dans tant de coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anéantir en herbe une moisson peut-être magnifique…

Les deux vagabonds gardèrent le silence en secouant la tête, et Geneviève s'éloigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur profonde:

–Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lâcheté, trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jésus qui sera crucifié, ce sera son coeur…

L'esclave se hâta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment où elle doublait le pas, elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jérusalem qui s'arrêtèrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit Banaïas seul, à l'entrée d'une arcade assez étroite que les soldats devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long bâton, terminé par une masse de fer.

–Ah! celui-là, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son ami! – pensa Geneviève.

–Par les épaules de Samson! – criait Banaïas de sa voix retentissante, – si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en liberté, miliciens de Belzébuth! je vous bats aussi dru que le fléau bat le blé sur l'aire de la grange!.. Ah si j'avais eu le temps de rassembler une bande de compagnons aussi résolus que moi à défendre notre ami de Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple prière, et cette simple prière, je la répète: Laissez libre notre ami, ou sinon, par la mâchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous comme il a assommé les Philistins!

–Entendez-vous ce scélérat? Il appelle cette audacieuse menace une prière! – s'écria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait prudemment au milieu de sa troupe; – percez ce misérable de vos lances… Frappez-le de vos épées s'il ne vous livre passage!

Les miliciens de Jérusalem n'étaient pas une troupe très-vaillante, car ils avaient hésité avant d'oser arrêter Jésus qui s'avançait vers eux, seul et désarmé; aussi, malgré les ordres de leur chef, ils restèrent un moment indécis devant l'attitude menaçante de Banaïas. En vain Jésus, dont Geneviève entendait la voix douce et ferme, tâchait d'apaiser son défenseur et le suppliait de se retirer. Banaïas reprit d'un ton plus menaçant encore, répondant ainsi aux supplications du jeune maître:

–Ne t'occupe pas de moi, notre ami: tu es un homme de paix et de concorde; moi, je suis un homme de violence et de bataille. Lorsqu'il faut protéger un faible! laisse-moi faire… J'arrêterai ici ces mauvais soldats, jusqu'à ce que le bruit du tumulte ait averti et fait accourir mes compagnons; et alors, par les cinq cents concubines de Salomon qui dansaient devant lui, tu verras la danse de ces miliciens du diable, au son de nos bâtons ferrés battant la mesure sur leurs casques et sur leurs cuirasses!

–Vous laisserez-vous insulter plus longtemps par un seul homme, gens sans courage? – s'écria l'officier à ses miliciens… – Oh! si je n'avais l'ordre de ne pas quitter le Nazaréen plus que son ombre, je vous donnerais l'exemple, et ma grande épée aurait déjà coupé la gorge de ce bandit!

–Par le nombril d'Abraham! c'est moi qui vais aller te percer le ventre, à toi qui parles si bien, et t'arracher notre ami! – s'écria Banaïas… – Je suis seul… mais un faucon vaut mieux que cent merles.

Et Banaïas se précipita sur les miliciens, en faisant tournoyer avec furie son bâton ferré, malgré les prières de Jésus.

D'abord surpris et ébranlés par tant d'audace, quelques soldats du premier rang de l'escorte lâchèrent pied; mais bientôt, honteux de ne pas résister à un seul homme, ils se rallièrent, attaquèrent à leur tour Banaïas, qui, accablé par le nombre, malgré son courage héroïque, tomba mort percé de coups. Geneviève vit alors les soldats dans leur rage jeter au fond d'un puits, voisin de l'arcade, le corps ensanglanté du seul défenseur du fils de Marie. Après cet exploit, l'officier, brandissant sa longue épée, se mit à la tête de sa troupe, et ils arrivèrent devant la maison du seigneur Ponce-Pilate, où Geneviève avait accompagné sa maîtresse Aurélie plusieurs jours auparavant.

Le soleil était déjà haut. Attirés par le bruit de la lutte de Banaïas contre les soldats, beaucoup d'habitants de Jérusalem, sortant de leurs maisons, avaient suivi les miliciens. La maison du gouverneur romain se trouvait dans l'un des plus riches quartiers de la ville; les personnes qui, par curiosité, accompagnèrent, Jésus loin de le prendre en pitié, l'accablaient d'injures et de huées.

–Enfin, – criaient les uns, – le voilà donc pris ce Nazaréen qui portait le trouble et l'inquiétude dans notre ville!

–Ce séditieux qui ameutait les gueux contre les riches!

–Cet impie qui blasphémait notre sainte religion!

–Cet audacieux qui portait le trouble dans nos familles en glorifiant les fils prodigues et débauchés, – dit un des deux émissaires qui avait suivi la troupe!

–Cet infâme qui voulait pervertir nos épouses, – dit l'autre émissaire, – en glorifiant l'adultère, puisqu'il a arraché une de ces indignes pécheresses au supplice qu'elle méritait!

–Grâce au Seigneur, – ajouta un vendeur d'argent, – si ce Nazaréen est mis à mort, ce qui sera justice, nous pourrons aller rouvrir nos comptoirs sous la colonnade du Temple, dont ce profanateur et sa bande de vagabonds nous avaient chassés, et où nous n'osions retourner.

–Combien nous étions fous de craindre son entourage de mendiants! – ajoutait un autre; – voyez si l'un d'eux a seulement osé se révolter pour défendre ce Nazaréen par le nom duquel ils juraient sans cesse… Lui qu'ils appelaient leur ami!

–Qu'on en finisse donc avec cet abominable séditieux! Qu'on le crucifie, et qu'il n'en soit plus question!

–Oui… oui, mort au Nazaréen! – criait la foule, parmi laquelle se trouvait Geneviève; et ce rassemblement, allant toujours grossissant, répétait, avec une fureur croissante, ces cris funestes:

–Mort au Nazaréen!

–Hélas! – se disait l'esclave, – est-il un sort plus affreux que celui de ce jeune homme, abandonné des pauvres qu'il chérissait, haï des riches auxquels il prêchait le renoncement et la charité! combien doit être profonde l'amertume de son coeur!

Les miliciens, suivis de la foule, étaient arrivés en face de la maison de Ponce-Pilate; plusieurs princes des prêtres, docteurs de la loi, sénateurs et autres pharisiens, parmi lesquels se trouvaient Caïphe, le docteur Baruch et le banquier Jonas, avaient rejoint la troupe et marchaient à sa tête. L'un de ces pharisiens ayant crié:

–Seigneurs, entrons chez Ponce-Pilate, afin qu'il condamne tout de suite le Nazaréen à mort!

Le prêtre Caïphe répondit d'un air pieux:

-Mes seigneurs, nous ne pouvons entrer dans la maison d'un païen; cette souillure nous empêcherait de manger la pâque aujourd'hui [18 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 28.].

–Non, – ajouta le docteur Baruch, – nous ne pouvons commettre cette impiété abominable.

–Les entendez-vous? – dit à la foule l'un des émissaires avec un accent d'admiration, – les entendez-vous les saints hommes? quel respect ils professent pour les commandements de notre religion!.. Ah! ceux-là ne sont pas comme cet impie Nazaréen, qui raille et blasphème les choses les plus sacrées, en osant déclarer qu'il ne faut pas observer le sabbat.

–Oh! les infâmes hypocrites! – se dit Geneviève; – combien Jésus les connaissait, comme il avait raison de les démasquer! Les voilà qui craignent de souiller leurs sandales en entrant dans la maison d'un païen, et ils ne craignent pas de souiller leur âme en demandant à ce païen de verser le sang d'un juste, leur compatriote! Ah! pauvre jeune maître de Nazareth! ils vont te faire payer de ta vie le courage que tu as montré en attaquant ces méchants fourbes.

L'officier des miliciens étant entré dans le palais de Ponce-Pilate, tandis que l'escorte demeurait au dehors gardant le prisonnier, Geneviève monta derrière un chariot attelé de boeufs arrêté par la foule, et tâcha d'apercevoir encore le jeune homme de Nazareth.

Elle le vit debout au milieu des soldais, les mains liées derrière le dos, la tête nue, ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, le regard toujours calme et doux, un sourire de résignation sur les lèvres. Il contemplait cette foule tumultueuse, menaçante, avec une sorte de commisération douloureuse, comme s'il eût plaint ces hommes de leur aveuglement et de leur iniquité. De tous côtés on lui adressait des injures; les miliciens eux-mêmes le traitaient avec tant de brutalité, que le manteau bleu qu'il portait sur sa tunique blanche était déjà presque déchiré en lambeaux. Jésus à tant d'outrages et de mauvais traitements opposait une inaltérable placidité; seulement, de temps à autre il levait tristement les yeux au ciel; mais sur son pâle et beau visage, Geneviève ne vit pas se trahir la moindre impatience, la moindre colère.

Soudain on entendit ces mots circuler dans la foule:

–Ah! voici le seigneur Ponce-Pilate!

–Il va enfin prononcer la sentence de mort de ce Nazaréen maudit.

–Heureusement d'ici au Golgotha, où l'on supplicie les criminels, il n'y a pas loin; nous pourrons aller le voir crucifier.

En effet, Geneviève vit bientôt paraître le seigneur Ponce-Pilate à la porte de sa maison [19 - «Pilate les vint donc trouver dehors.» (Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 29.)]; il venait sans doute d'être arraché au sommeil, car il s'enveloppait d'une longue robe du matin; sa chevelure et sa barbe étaient en désordre; ses yeux, rougis, gonflés, semblaient éblouis des rayons du soleil levant, il put à peine dissimuler plusieurs bâillements, et semblait vivement contrarié d'avoir été réveillé de si bon matin, lui qui peut-être avait, selon son habitude, prolongé son souper jusqu'à l'aube. Aussi, s'adressant au docteur Baruch avec un ton de brusquerie et de mauvaise humeur, ainsi que quelqu'un très-impatient d'abréger une corvée qui lui pèse, il lui dit:

«-Quel est le crime dont vous accusez ce jeune homme [20 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 30.]?»

Le docteur Baruch paraissant, de son côté, blessé de la brusquerie et de la mauvaise humeur de Ponce-Pilate, lui répondit avec aigreur:

«-Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas amené [21 - Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 31.].»

Le seigneur Ponce-Pilate, choqué à son tour de l'aigreur du docteur Baruch, reprit impatiemment et en étouffant un nouveau bâillement:

«-Eh bien! puisque vous dites qu'il a péché contre la loi, prenez-le et jugez-le selon votre loi [22 - Évangile saint Jean, ch. XVIII, v. 31.].»

Et le gouverneur tourna le dos au docteur Baruch en haussant les épaules, et rentra dans sa maison.

Un moment Geneviève crut le jeune homme de Nazareth sauvé, car la réponse de Ponce-Pilate souleva de nombreux murmures dans la foule.

–Voilà bien les Romains, – disaient les uns; – ils ne cherchent qu'à entretenir l'agitation dans notre pauvre pays pour le dominer plus sûrement.

–Ce Ponce-Pilate semble évidemment protéger ce maudit Nazaréen!..

–Moi, je suis certain que ce Nazaréen est un secret affidé des Romains, – ajouta l'un des émissaires, – ils se servent de ce misérable séditieux pour de ténébreux projets.

–Il n'y a pas à en douter, – reprit l'autre émissaire, – le Nazaréen est vendu aux Romains.

À ce dernier outrage, qui sembla pénible à Jésus, Geneviève le vit lever de nouveau les yeux au ciel d'un air navré, tandis que la foule répétait:

–Oui, oui, c'est un traître!..

–C'est un agent des Romains!..

–À mort le traître! à mort!..

Le docteur Baruch n'avait pas voulu lâcher sa proie; lui et plusieurs princes des prêtres, voyant Ponce-Pilate rentrer dans sa maison, coururent après lui, et l'ayant supplié de revenir, ils le ramenèrent dehors aux grands applaudissements de la foule.

Le seigneur Ponce-Pilate semblait continuer presque malgré lui cet interrogatoire; il dit avec impatience au docteur Baruch en désignant Jésus du geste:

«-De quoi accusez-vous cet homme?»

Le docteur de la loi répondit à haute voix:

«-Cet homme soulève le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici [23 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 6.].»

À cette accusation, Geneviève entendit l'un des émissaires dire à demi-voix à son compagnon:

–Le docteur Baruch est un fin renard; par cette accusation de sédition, il va forcer le gouverneur à condamner le Nazaréen.

Ponce-Pilate ayant fait signe à Jésus de s'approcher, ils échangèrent entre eux quelques paroles; à chaque réponse du jeune maître de Nazareth, toujours calme et digne, Ponce-Pilate semblait de plus en plus convaincu de son innocence; il reprit à haute voix, s'adressant aux princes des prêtres et aux docteurs de la loi:

«-Vous m'avez présenté cet homme comme poussant le peuple à la révolte; néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne le trouve coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je ne le juge pas digne de la mort… je m'en vais donc le renvoyer après l'avoir fait châtier [24 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 16, 17.].»

Et Ponce-Pilate, étouffant un dernier bâillement, fit signe à un de ses serviteurs qui partit en courant.

La foule, non satisfaite de l'arrêt de Ponce-Pilate, murmura d'abord, puis se plaignit tout haut.

–Ce n'est pas pour faire châtier le Nazaréen qu'on l'a conduit ici, – disaient les uns, – mais pour le faire condamner à mort…

–Après son châtiment, il recommencera ses séditions et à soulever le peuple…

–Ce n'est pas le châtiment de Jésus que nous voulons, c'est sa mort!..

–Oui, oui! – crièrent plusieurs voix, – la mort! la mort!..

Ponce-Pilate ne répondit à ces murmures, à ces cris, qu'en haussant les épaules et en rentrant chez lui.

–Si le gouverneur est convaincu de l'innocence du jeune maître, – se disait Geneviève, – pourquoi le fait-il châtier?.. C'est à la fois lâche et cruel… Il espère peut-être calmer, par cette concession, la rage des ennemis de Jésus… Hélas! il s'est trompé; il ne les apaisera que par la mort de ce juste!..

À peine Ponce-Pilate eut-il donné l'ordre de châtier le fils de Marie, que les miliciens s'en emparèrent, lui arrachèrent les derniers lambeaux de son manteau, le dépouillèrent de sa tunique de toile et de sa tunique de laine, qu'ils rabattirent sur sa ceinture de cuir, et mirent ainsi à nu le haut de son corps; puis ils le garrottèrent à l'une des colonnes qui ornaient la porte d'entrée de la maison du gouverneur romain.

Jésus n'opposa aucune résistance, ne proféra pas une plainte, tourna vers la foule son céleste visage, et la contempla tristement sans paraître entendre les injures et les huées qui redoublèrent.

On était allé quérir le bourreau de la ville pour battre Jésus de verges; aussi, en attendant la venue de l'exécuteur, les vociférations continuèrent, toujours excitées par les émissaires des pharisiens.

–Ponce-Pilate espère nous satisfaire par le châtiment de ce maudit, mais il se trompe, – disaient les uns.

–La coupable indulgence du gouverneur romain, – ajouta l'un des émissaires, – ne prouve que trop qu'il s'entend secrètement avec le Nazaréen…

–Eh! mes amis… de quoi vous plaignez-vous? – disait un autre; – Ponce-Pilate nous donne plus que nous ne lui demandions: nous ne voulions que la mort du Nazaréen, et il sera châtié avant d'être mis à mort… Gloire au généreux Ponce-Pilate!..

–Oui, oui! car il faudra bien qu'il le condamne… nous l'y forcerons…

–Ah! voici le bourreau! – crièrent plusieurs voix; – voici le bourreau et son aide…

Geneviève reconnut les deux mêmes hommes qui, trois jours auparavant, l'avaient battue à coupes de fouet chez son maître; elle ne put retenir ses larmes à cette pensée, que ce jeune homme, qui n'était qu'amour et miséricorde, allait subir l'ignominieux châtiment réservé aux esclaves.

Les deux bourreaux portaient sous leur bras un paquet de baguettes de coudrier, longues, flexibles et grosses comme le pouce. Chacun des exécuteurs en prit une, et, à un signe de Caïphe, les coups commencèrent à pleuvoir, violents et rapides, sur les épaules du jeune maître de Nazareth… Lorsqu'une baguette était brisée, les bourreaux en prenaient une autre.

D'abord Geneviève détourna la vue de ce cruel spectacle; mais elle fut forcée d'entendre les railleries féroces de la foule, qui devaient paraître au fils de Marie un supplice plus affreux que le supplice même.

–Toi qui disais: Aimez-vous les uns les autres, Nazaréen maudit! – criaient les uns, – vois comme l'on t'aime!

–Toi qui disais: Partagez votre pain et votre manteau avec qui n'a ni pain ni manteau, ces honnêtes bourreaux suivent tes préceptes, ils partagent fraternellement leurs baguettes pour les briser sur ton échine…

–Toi qui disais: Qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au Paradis, ne trouves-tu pas qu'il te serait plus facile de passer par le trou d'une aiguille que d'échapper aux baguettes dont on caresse ton dos?

–Toi qui glorifiais les vagabonds, les voleurs, les courtisanes, et autres gibiers de houssines, tu les aimais sans doute, ces scélérats, parce que tu savais devoir être un jour fouetté comme eux, ô grand prophète!..

Geneviève, malgré sa répugnance à voir le supplice de Jésus, ne l'entendant pas pousser un cri ou une plainte, craignit qu'il ne se fût évanoui de douleur, et jeta sur lui les yeux avec angoisse.

Hélas! ce fut pour elle un spectacle horrible.

Le dos du jeune maître n'était qu'une large plaie saignante, interrompue çà et là par quelques sillons bleuâtres de meurtrissures… à ces endroits seulement la peau n'avait pas été enlevée. Jésus tournait la tête vers le ciel et fermait les yeux, pour échapper sans doute à la vision de cette foule impitoyable. Son visage, livide, baigné de sueur, trahissait une souffrance horrible à chaque nouvelle flagellation fouettant sa chair meurtrie à vif… Et pourtant, parfois, il essayait encore de sourire avec une résignation angélique!

Les princes des prêtres, les docteurs de la loi, les sénateurs et tous ces méchants pharisiens, suivaient d'un regard triomphant et avide l'exécution du supplice… Parmi les plus acharnés à se repaître de cette torture, Geneviève remarqua le docteur Baruch, Caïphe et le banquier Jonas… Les bourreaux commençaient à se lasser de frapper; ils avaient brisé sur les épaules de Jésus presque toutes leurs baguettes; ils interrogèrent d'un coup d'oeil le docteur Baruch, comme pour lui demander s'il n'était pas temps de mettre fin au supplice; mais le docteur de la loi s'écria:

–Non, non… usez jusqu'à la dernière de vos baguettes…

L'ordre de pharisien fut exécuté… les dernières verges furent brisées sur les épaules du jeune maître, et éclaboussèrent de sang le visage des bourreaux… ce n'était plus la peau qu'ils flagellaient, mais une plaie saignante… Le martyre devint alors si atroce, que Jésus, malgré son courage, défaillit et laissa tomber sa tête appesantie sur son épaule gauche; ses genoux fléchirent, il fût tombé à terre sans les liens qui le garrottaient à la colonne par le milieu du corps.

Ponce-Pilate, après avoir ordonné le châtiment, était rentré dans sa maison; il ressortit alors de chez lui, et fit signe aux bourreaux de délier le condamné… Ils le délièrent et le soutinrent; l'un d'eux lui jeta sur les épaules sa tunique de laine. Le contact de cette rude étoffe sur sa chair vive causa sans doute une nouvelle et si cruelle douleur à Jésus, qu'il tressaillit de tous ses membres. L'excès même de la souffrance le fit revenir à lui; il releva la tête, tâcha de se raffermir assez sur ses jambes pour n'avoir plus besoin du soutien des bourreaux, ouvrit les yeux et jeta sur la foule un regard miséricordieux…

Ponce-Pilate, croyant avoir satisfait à la haine des pharisiens, dit à la foule, après avoir fait délier Jésus:

«-Voilà l'homme [25 - Évangile selon saint Jean, ch. XIX, v. 5.]…»

Et il fit signe à ses officiers de rentrer dans sa maison; il se disposait à les suivre, lorsque le prince des prêtres, Caïphe, après s'être consulté à voix basse avec le docteur Baruch et le banquier Jonas, s'écria en arrêtant le gouverneur par sa robe, au moment où il rentrait chez lui:

«-Seigneur Pilate, si vous délivrez Jésus, vous n'êtes pas ami de l'empereur; car le Nazaréen s'est dit roi, et quiconque se dit roi se déclare contre l'empereur [26 - Évangile selon saint Jean, ch. XIX, v. 12.].»

–Ponce-Pilate va craindre de passer pour traître à son maître, l'empereur Tibère, – dit à son complice l'un des émissaires placés non loin de Geneviève. – Il sera forcé de livrer le Nazaréen.

Puis ce méchant homme s'écria d'une voix éclatante:

–Mort au Nazaréen! l'ennemi de l'empereur Tibère, le protecteur de la Judée!..

–Oui, oui! – reprirent plusieurs voix, – le Nazaréen s'est dit roi des Juifs!

–Il veut renverser la domination de l'empereur Tibère!

–Il veut se déclarer roi en soulevant la populace contre les Romains, nos amis et alliés.

–Réponds à cela, Ponce-Pilate! – cria du milieu de la foule l'un des deux émissaires. – Comment se fait-il que nous autres Hébreux, nous nous montrions plus dévoués que toi au pouvoir de l'empereur, ton maître?.. Comment se fait-il que ce soit nous autres Hébreux, qui demandions la mort du séditieux qui veut renverser l'autorité romaine, et que ce soit toi, gouverneur pour Tibère, qui veuilles gracier ce séditieux?..

Cette apostrophe parut d'autant plus troubler Ponce-Pilate, que de tous côtés on cria dans la foule:

–Oui, oui… ce serait trahir l'empereur que de délivrer le Nazaréen!

–Ou prouver peut-être que l'on est son complice.

Ponce-Pilate, malgré le désir qu'il avait peut-être de sauver le jeune maître de Nazareth, parut de plus en plus troublé de ces reproches partis de la foule, reproches qui mettaient en doute sa fidélité à l'empereur Tibère [27 - «Ponce-Pilate était fonctionnaire public (fait très-judicieusement observer M. Dupin); il tenait à sa place: il fut intimidé par les cris qui mettaient en doute sa fidélité à l'empereur, il craignit une destitution, il céda.» (Jésus devant Caïphe, p. 105, par Dupin aîné.)]. Il alla vers les pharisiens et s'entretint avec eux à voix basse, tandis que les miliciens gardaient toujours au milieu d'eux Jésus garrotté.

Alors, Caïphe, prince des prêtres, reprit tout haut en s'adressant à Pilate, afin d'être entendu de la foule et en montrant Jésus:

«-Nous avons trouvé que cet homme pervertit notre nation, qu'il l'empêche de payer le tribut à César, et qu'il se dit le roi des Juifs comme étant le fils de Dieu [28 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 1, 3.].»

Alors, Ponce-Pilate, se tournant vers le jeune maître de Nazareth, lui dit:

–Êtes-vous roi des Juifs?

«-Dites-vous cela de vous-même?» – répondit Jésus d'une voix affaiblie par la souffrance, – «ou bien me le demandez-vous parce que d'autres vous l'ont dit avant moi?»

–Les princes des prêtres et les sénateurs vous ont livré à moi… – reprit Ponce-Pilate. – Qu'avez-vous fait?.. Vous prétendez-vous roi des Juifs?..

Jésus secoua doucement la tête et répondit:

«-Mon royaume n'est pas de ce monde… si mon royaume était de ce monde, mes amis eussent combattu pour empêcher que je vous fusse livré… mais, je vous le répète, mon royaume n'est pas d'ici [29 - Évangile selon saint Jean, ch. XXVIII, v. 23 et 36.].»

Ponce-Pilate se retourna de nouveau vers les pharisiens, comme pour les prendre eux-mêmes à témoignage de la réponse de Jésus, qui devait l'innocenter, puisqu'il proclamait que son royaume n'était pas de ce monde-ci.

–Son royaume, – pensa Geneviève, – est sans doute dans ces mondes inconnus où nous allons, selon notre foi druidique, retrouver ceux que nous avons aimés ici… Comment oseraient-ils condamner Jésus comme rebelle à l'empereur? lui qui a tant de fois répété: «Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu!»

Mais, hélas! Geneviève oubliait que la haine des pharisiens était implacable… Les seigneurs Baruch, Jonas et Caïphe, ayant de nouveau parlé bas à Ponce-Pilate, celui-ci dit à Jésus:

«-Êtes-vous, oui ou non, le fils de Dieu?»

«-Oui,» – répondit Jésus de sa voix douce et ferme, – «oui, je le suis [30 - Évangile selon saint Jean, ch. XXVIII, v. 38, 39.]…»

A ces mots, les princes des prêtres, les docteurs et sénateurs, indignés, poussèrent des exclamations qui furent répétées par la foule.

–Il a blasphémé!.. il a dit qu'il était le fils de Dieu!..

–Et celui-là qui se dit le fils de Dieu, – cria l'émissaire-celui-là qui se dit le fils de Dieu se dit aussi roi des Juifs…

–C'est un ennemi de l'empereur!

–A mort! à mort! le Nazaréen!.. crucifiez-le Ponce-Pilate, singulier mélange de lâche faiblesse et d'équité, voulant sans doute tenter un dernier effort pour sauver Jésus, qu'il ne trouvait pas coupable, dit à la foule qu'il était d'usage pour la fête de ce jour de donner la liberté à un criminel, et que le peuple avait à choisir pour cet acte de clémence entre un prisonnier, nommé Barrabas, et Jésus, qui avait été déjà battu de verges, puis il ajouta:

«-Lequel des deux voulez-vous que je délivre? Jésus, ou Barrabas [31 - «Mais les princes des prêtres et les sénateurs persuadèrent au peuple de demander Barrabas et de faire mourir Jésus.» (Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVIII, v. 20)]?»

Geneviève vit les émissaires des pharisiens courir dans la foule de groupe en groupe, et disant:

–Demandons la liberté de Barrabas… que l'on délivre Barrabas. Et bientôt la foule cria de toutes parts:

–Délivrez Barrabas et gardez Jésus!..

–Mais, – reprit Ponce-Pilate, – que ferai-je de Jésus?

–Crucifiez-le!.. – répondirent les mille voix de la foule, – crucifiez-le!..

–Mais, – reprit encore Ponce-Pilate, – quel mal a-t-il fait?

–Crucifiez-le!.. – reprit la foule de plus en plus furieuse. – Crucifiez-le!.. Mort au Nazaréen!..

Ponce-Pilate, n'ayant pas le courage de défendre Jésus, qu'il trouvait innocent, fit signe à l'un de ses serviteurs: celui-ci rentra dans la maison du gouverneur, pendant que la foule criait avec une furie croissante:

–Crucifiez le Nazaréen!.. crucifiez-le!..

Jésus, toujours calme, triste, pensif, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui.

–Sans doute, – se dit Geneviève, – il songe déjà aux mondes mystérieux, où l'on va renaître et revivre en quittant ce monde-ci.

Le serviteur de Ponce-Pilate revint, tenant un vase d'argent d'une main et de l'autre un bassin; un second serviteur prit ce bassin, et, pendant que le premier serviteur y versait de l'eau, Ponce-Pilate trempa ses mains dans cette eau, en disant à haute voix:

«-Je suis innocent de la mort de ce juste; c'est à vous d'y prendre garde… Quant à moi, je m'en lave les mains [32 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 25.]…»

–Que le sang du Nazaréen retombe sur nous!.. – cria l'un des émissaires.

-Oui… que son sang retombe sur nous et sur nos enfants [33 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 26, 27.]!..

–Prenez donc Jésus, et crucifiez-le vous-mêmes… – répondit Ponce-Pilate. – On va, puisque vous l'exigez, délivrer Barrabas.

Et Ponce-Pilate rentra dans sa maison au bruit des acclamations de la foule, tandis que Caïphe, le docteur Baruch, le banquier Jonas et les autres pharisiens triomphants montraient le poing à Jésus.

L'officier qui avait commandé l'escorte de miliciens chargés d'arrêter le fils de Marie dans le jardin des Oliviers, s'approchant de Caïphe, lui dit:

–Seigneur, pour conduire le Nazaréen au Golgotha, lieu de l'exécution des criminels, nous aurons à traverser le quartier populeux de la porte Judiciaire; il se pourrait que le calme des partisans de ce séditieux ne fût qu'apparent… et qu'une fois arrivés dans ce quartier de vile populace, elle ne se soulevât pour délivrer le Nazaréen… Je réponds du courage de mes braves miliciens; ils ont déjà, ce matin, après un combat acharné, mis en fuite une grosse troupe de scélérats déterminés, commandée par un bandit nommé Banaïas, qui voulaient nous forcer à leur livrer Jésus… Pas un de ces misérables n'a échappé… malgré leur furieuse résistance…

–Le lâche menteur! – se dit Geneviève en entendant cette vanterie de l'officier des miliciens, qui reprit:

–Cependant, seigneur Caïphe, malgré la vaillance éprouvée de notre milice, il serait peut-être plus prudent de confier l'escorte du Nazaréen, jusqu'au lieu du supplice, à la garde romaine.

–Je suis de votre avis, – répondit le prince des prêtres; – je vais demander, à l'un des officiers de Ponce-Pilate de faire garder le Nazaréen dans le prétoire de la cohorte romaine jusqu'à l'heure du supplice.

Geneviève vit alors, pendant que le prince des prêtres allait s'entretenir avec un des officiers de Ponce-Pilate, le chef des miliciens se rapprocher de Jésus… bientôt elle entendit cet officier, répondant sans doute à quelques mots du jeune maître, lui dire d'un air railleur et cruel:

–Tu es bien pressé de t'étendre sur la croix… Il faut d'abord qu'on la construise, et ce n'est pas fait en un tour de main… Tu dois le savoir mieux que personne, toi, en ta qualité d'ancien ouvrier charpentier.

L'un des officiers de Ponce-Pilate, à qui le prince des prêtres avait parlé, vint alors trouver Jésus, et lui dit:

–Je vais te conduire dans le prétoire de nos soldats; lorsque ta croix sera prête, on l'apportera, et sous notre escorte tu te mettras en route pour le Calvaire… Suis-nous!

Jésus, toujours garrotté, fut conduit à peu de distance de là, par les miliciens, dans la cour où logeaient les soldais romains; la porte, devant laquelle se promenait un factionnaire, restant ouverte, plusieurs personnes qui avaient, ainsi que Geneviève, suivi le Nazaréen, demeurèrent en dehors pour voir ce qui allait advenir.

Lorsque le jeune maître fut amené dans la cour du prétoire (on appelle ainsi les bâtiments où logent les soldats romains), ceux-ci étaient disséminés en plusieurs groupes: les uns nettoyaient leurs armes; les autres jouaient à plusieurs jeux; ceux-ci maniaient la lance sous les ordres d'un officier; ceux-là, étendus sur des bancs au soleil, chantaient ou causaient entre eux. On reconnaissait, à leurs figures bronzées par le soleil, à leur air martial et farouche, à la tenue militaire de leurs armes et de leurs vêtements, ces soldats courageux, aguerris, mais impitoyables, qui avaient conquis le monde, laissant derrière eux, comme en Gaule, le massacre, la spoliation et l'esclavage.

Dès que ces Romains eurent entendu le nom de Jésus de Nazareth, et qu'ils le virent amené par l'un de leurs officiers dans la cour du prétoire, tous abandonnèrent leurs jeux et accoururent autour de lui.

Geneviève pressentit, en remarquant l'air railleur et endurci de cette soldatesque, que le fils de Marie allait subir de nouveaux outrages. L'esclave se souvint d'avoir lu dans les récits laissés par les aïeux de son mari, Fergan, les horreurs commises par les soldats de César, le fléau des Gaules, elle ne doutait pas que ceux-là dont le jeune maître était entouré ne fussent aussi cruels que ceux des temps passés.

Il y avait au milieu de la cour du prétoire un banc de pierre où ces Romains firent d'abord asseoir Jésus, toujours garrotté; puis, s'approchant de lui, ils commencèrent à le railler et à l'injurier:

–Le voilà donc, ce fameux prophète! – dit l'un d'eux. – Le voilà donc, celui qui annonce que le temps viendra où l'épée se changera en serpe, et où il n'y aura plus de guerre! plus de bataille!

–Plus de guerre! Par le vaillant dieu Mars, plus de guerre! – s'écrièrent d'autres soldais avec indignation. – Ah! ce sont là tes prophéties, prophète de malheur!

–Plus de guerre! c'est-à-dire plus de clairons, plus d'enseignes flottantes, plus de brillantes cuirasses, plus de casques à aigrettes, qui attirent les regards des femmes!

–Plus de guerre! c'est-à-dire plus de conquêtes!

–Quoi! ne pouvoir plus essuyer nos bottines ferrées sur la tête des peuples conquis!

–Ne plus boire leur vin en courtisant leurs filles comme ici, comme en Gaule, comme dans la Grande-Bretagne, comme en Espagne, comme dans tout l'univers, enfin!

–Plus de guerre! Par Hercule! et que deviendraient donc les forts et les vaillants, Nazaréen maudit? ils iraient, selon toi, depuis l'aube jusqu'à la nuit, labourer la terre ou tisser la toile comme de lâches esclaves, au lieu de partager leur temps entre la bataille, la paresse, la taverne et l'amour?

–Toi, qui te fais appeler le fils de Dieu, – dit un de ces Romains en menaçant du poing le jeune maître: – tu es donc le fils du dieu la Peur, lâche que tu es!

–Toi, qui te fais appeler le roi des Juifs, tu veux donc être acclamé le roi de tous les poltrons de l'univers?

–Camarades! – s'écria l'un des soldats en éclatant de rire, – puisqu'il est roi des poltrons, il faut le couronner.

Cette proposition fut accueillie avec une joie insultante, plusieurs voix s'écrièrent aussitôt:

–Oui, oui, puisqu'il est roi, il faut le revêtir de la pourpre impériale.

–Il faut lui mettre le sceptre à la main, alors nous le glorifierons, nous l'honorerons à l'instar de notre auguste empereur Tibère.

Et pendant que leurs compagnons continuaient d'entourer et d'injurier le jeune maître de Nazareth, insouciant de ces outrages, plusieurs soldats s'éloignèrent; l'un alla prendre le manteau rouge d'un cavalier; l'autre la canne d'un centurion, un troisième, avisant dans un coin de la cour un tas de broussailles destinées à être brûlées, y choisit quelques brins d'une plante épineuse, et se mit à en tresser une couronne. Alors plusieurs voix s'écrièrent:

–Maintenant, il faut procéder au couronnement du roi des Juifs.

–Oui, couronnons le roi des lâches!

–Le fils de Dieu!

–Le fils du dieu la Peur!

–Compagnons, il faut que ce couronnement se fasse avec pompe, comme s'il s'agissait d'un vrai César.

–Moi, je suis le porte-couronne.

–Moi, le porte-sceptre.

–Moi, le porte-manteau impérial.

Et au milieu des huées, des railleries grossières, ces Romains formèrent une espèce de cortége dérisoire: le porte-couronne s'avançait le premier, tenant la couronne d'épines d'un air solennel, et suivi d'un certain nombre de soldats; venait ensuite le porte-sceptre; puis d'autres soldats; puis enfin celui qui tenait le manteau; et tous chantaient en choeur:

–Salut au roi des Juifs!

–Salut au Messie!

–Salut au fils de Dieu!

–Salut au César des poltrons, salut!

Jésus, assis sur son banc, regardait les préparatifs de cette cérémonie insultante avec une inaltérable placidité; le porte-couronne, s'étant approché le premier, leva la tresse épineuse au-dessus de la tête du jeune homme de Nazareth, et lui dit:

-Je le couronne, ô roi [34 - Pour toute cette scène où le burlesque le dispute à l'horrible, voir: Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 28, 29, 30, etc., etc.]!

Et le Romain enfonça si brutalement cette couronne sur la tête de Jésus, que les épines lui déchirèrent le front; de grosses gouttes de sang coulèrent comme des larmes sanglantes sur le pâle visage de la victime; mais, sauf le premier tressaillement involontaire causé par la douleur, les traits du jeune maître reprirent leur mansuétude ordinaire et ne trahirent ni ressentiment ni courroux.

–Et moi, je te revêts de la pourpre impériale, ô roi! – ajouta un autre Romain pendant qu'un de ses compagnons arrachait la tunique que l'on avait rejetée sur le dos de Jésus. Sans doute la laine de ce vêtement s'était déjà collée à la chair vive, car, au moment où il fut violemment arraché des épaules de Jésus, il poussa un grand cri de douleur, mais ce fut tout, il se laissa patiemment revêtir du manteau rouge.

–Maintenant, prends ton sceptre, ô grand roi! – ajouta un autre soldat en s'agenouillant devant le jeune maître et lui mettant dans la main le cep de vigne du centurion; puis tous, avec de grands éclats de rire, répétèrent:

–Salut, ô roi des Juifs, salut!

Un grand nombre d'entre eux s'agenouillèrent même devant lui par dérision en répétant:

–Salut! ô grand roi!

Jésus garda dans sa main ce sceptre dérisoire et ne prononça pas un mot; cette résignation inaltérable, cette douceur angélique frappèrent tellement les Romains, qu'ils restèrent d'abord stupéfaits; puis, leur colère s'exaltant en raison de la patience du jeune maître de Nazareth, ils s'irritèrent à l'envi, s'écriant:

–Ce n'est pas un homme, c'est une statue.

–Tout le sang qu'il avait dans les veines est sorti sous les baguettes du bourreau.

–Le lâche! il n'ose pas seulement se plaindre.

–Lâche? – dit un vétéran, d'un air pensif, après avoir longtemps contemplé Jésus, quoiqu'il eût été d'abord l'un de ses tourmenteurs acharnés. – Non, celui-là n'est pas un lâche! non, pour endurer patiemment tout ce que nous lui faisons souffrir, il faut plus de courage que pour se jeter, tête baissée, l'épée à la main, sur l'ennemi… Non, – répéta-t-il en se retirant à l'écart, – non, cet homme-là n'est pas un lâche!

Et Geneviève crut voir une larme tomber sur les moustaches grises du vieux soldat.

Mais les autres Romains se moquèrent de l'attendrissement de leur compagnon, et s'écrièrent:

–Il ne voit pas que ce Nazaréen feint la résignation pour nous apitoyer.

–C'est vrai! il est au dedans rage et haine, tandis qu'au dehors il se montre bénin et pâtissant.

–C'est un tigre honteux qui se revêt d'une peau d'agneau…

À ces paroles insensées, Jésus se contenta de sourire tristement en secouant la tête; ce mouvement fit pleuvoir autour de lui une rosée de sang, car les blessures faites à son front par les épines saignaient toujours…

À la vue du sang de ce juste, Geneviève ne put s'empêcher de murmurer tout bas le refrain du chant des Enfants du Gui cité dans les écrits des aïeux de son mari:

«Coule, coule, sang du captif! – Tombe, tombe, rosée sanglante! – Germe, grandis, moisson vengeresse!..»

–Oh! – se disait Geneviève, – le sang de cet innocent, de ce martyr, si indignement abandonné par ses amis, par ce peuple de pauvres et d'opprimés qu'il chérissait… ce sang retombera sur eux et sur leurs enfants… Mais qu'il féconde aussi la sanglante moisson de la vengeance!

Les Romains, exaspérés par la céleste patience de Jésus, ne savaient qu'imaginer pour la vaincre… Les injures, les menaces ne pouvant l'ébranler, un des soldats lui arracha des mains le cep de vigne qu'il continuait de tenir machinalement et le lui brisa sur la tête [35 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 30, 31 et suivants.], en s'écriant:

–Tu donneras peut-être signe de vie, statue de chair et d'os!

Mais Jésus ayant d'abord courbé sous le coup sa tête endolorie, la releva en jetant un regard de pardon sur celui qui venait de le frapper.

Sans doute cette ineffable douceur intimida ou embarrassa ces barbares, car l'un d'eux, détachant son écharpe, banda les yeux du jeune maître de Nazareth [36 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 33.], en lui disant:

–Ô grand roi! tes respectueux sujets ne sont pas dignes de supporter tes regards!

Lorsque Jésus eut ainsi les yeux bandés, une idée d'une lâcheté féroce vint à l'esprit de ces Romains; l'un d'eux s'approcha de la victime, lui donna un soufflet, et lui dit en éclatant de rire:

-O grand prophète! devine le nom de celui qui t'a frappé [37 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 31.]! Alors un horrible jeu commença…

Ces hommes robustes et armés vinrent tour à tour, riant aux éclats, souffleter ce jeune homme garrotté, brisé par tant de tortures, lui disant chaque fois qu'ils le frappaient à la figure:

–Devineras-tu cette fois qui t'a frappé?

Jésus (et ce furent les seules paroles que Geneviève lui entendit prononcer durant ce long martyre), Jésus dit d'une voix miséricordieuse, en levant vers le ciel sa tête toujours couverte d'un bandeau:

«-Seigneur, mon Dieu! pardonnez-leur… ils ne savent ce qu'ils font [38 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 32.]!»

Telle fut l'unique et tendre plainte que fit entendre la victime, et ce n'était pas même une plainte… c'était une prière qu'il adressait aux dieux, implorant leur pardon pour ses tourmenteurs…

Les Romains, loin d'être apaisés par cette divine mansuétude, redoublèrent de violences et d'outrages…

Des infâmes crachèrent au visage de Jésus… [39 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 35.]

Geneviève n'aurait pu supporter plus longtemps la vue de ces monstruosités si les dieux n'y eussent mis un terme; elle entendit dans la rue un grand tumulte, et vit arriver le docteur Baruch, le banquier Jonas et Caïphe, prince des prêtres. Deux hommes de leur suite portaient une lourde croix de bois, un peu plus haute que la grandeur d'un homme. À la vue de cet instrument de supplice, les personnes arrêtées au dehors de la porte du prétoire, et parmi lesquelles se trouvait Geneviève, crièrent d'une voix triomphante:

–Enfin, voici la croix!.. voici la croix!

–Une croix toute neuve et digne d'un roi!

–Et comme roi… le Nazaréen ne dira pas qu'on le traite en mendiant…

Lorsque les Romains entendirent annoncer qu'on apportait la croix, ils parurent contrariés de ce que leur victime allait leur échapper. Jésus, au contraire, à ces mots: – Voici la croix!.. voici la croix! – se leva avec une sorte d'allégement, espérant sans doute sortir bientôt de ce monde-ci… Des soldats lui débandèrent les yeux, lui ôtèrent le manteau rouge, lui laissant seulement la couronne d'épines sur la tête; de sorte qu'il resta demi-nu; on le conduisit ainsi jusqu'à la porte du prétoire, où se tenaient les hommes qui venaient d'apporter la croix.

Le docteur Baruch, le banquier Jonas et le prince des prêtres, Caïphe, dans leur haine toujours inassouvie, échangeaient des regards triomphants, en se montrant le jeune maître de Nazareth, pâle, sanglant et dont les forces semblaient être à bout. Ces pharisiens impitoyables ne purent résister au cruel plaisir d'outrager encore la victime, le banquier Jonas lui dit:

–Tu vois, audacieux insolent, à quoi mènent les injures contre les riches; tu ne les railles plus à cette heure? tu ne les compares plus à des chameaux incapables de passer par le trou d'une aiguille! C'est grand dommage que l'envie de plaisanter te soit passée!

–Es-tu satisfait, à cette heure, – ajouta le docteur Baruch, – d'avoir traité les docteurs de la loi de fourbes et d'hypocrites, aimant à avoir la première place aux festins?.. Ils ne te disputeront pas du moins ta place sur la croix.

–Et les prêtres! – ajouta le seigneur Caïphe, – c'étaient aussi des fourbes qui dévoraient les maisons des veuves, sous prétexte de longues prières… des hommes endurcis, moins pitoyables que les païens samaritains… des stupides à l'esprit assez étroit pour observer pieusement le sabbat… des orgueilleux qui faisaient devant eux sonner les trompettes pour annoncer leurs aumônes!.. Tu te croyais bien fort, tu faisais l'audacieux… à la tête de ta bande de gueux, de scélérats et de prostituées que tu recrutais dans les tavernes, où tu passais tes jours et tes nuits! Où sont-ils à cette heure tes partisans? Appelle-les donc! qu'ils viennent te délivrer!

La foule n'avait pas la haine aussi patiente que les pharisiens, qui se plaisaient à torturer lentement leur victime; aussi l'on entendit bientôt crier avec fureur:

–À mort… le Nazaréen! à mort!

–Hâtons-nous!.. Est-ce qu'on voudrait lui faire grâce en retardant ainsi son supplice?

–Il n'expirera pas tout de suite… on aura encore le temps de lui parler lorsqu'il sera cloué sur la croix.

–Oui, hâtons-nous!.. sa bande de scélérats, un moment effrayée, pourrait tenter de venir l'enlever…

–À quoi bon d'ailleurs lui adresser la parole? on voit bien qu'il ne veut pas répondre.

–À mort! à mort!

–Et il faut qu'il porte lui-même sa croix jusqu'au lieu du supplice…

La proposition de cette nouvelle barbarie fut accueillie par les applaudissements de tous. On fit sortir Jésus de la cour du prétoire, et l'on plaça la croix sur l'une de ses épaules saignantes… La douleur fut si aiguë, le poids de la croix si lourd, que le malheureux fléchit d'abord les genoux et faillit tomber à terre; mais trouvant de nouvelles forces dans son courage et sa résignation, il parut se raidir contre la souffrance, et, courbé sous le fardeau, il commença de cheminer péniblement. La foule et l'escorte de soldats romains criaient en le suivant:

–Place! place au triomphe du roi des Juifs!..

Le triste cortége se mit en marche pour le lieu du supplice, situé en dehors de la porte Judiciaire, quitta le riche quartier du Temple, et poursuivit sa route à travers une partie de la ville beaucoup moins riche et très-populeuse; aussi, à mesure que l'escorte pénétrait dans le quartier des pauvres gens, Jésus recevait du moins quelques marques d'intérêt de leur part.

Geneviève vit grand nombre de femmes, debout au seuil de leur porte, gémir sur le sort du jeune maître de Nazareth; elles se ressouvenaient qu'il était l'ami des pauvres mères et des enfants; aussi, beaucoup de ces innocents envoyèrent en pleurant des baisers à ce bon Jésus, dont ils savaient par coeur les simples et touchantes paraboles.

Mais, hélas! presque à chaque pas, vaincu par la douleur, écrasé sous le poids qu'il portait, le fils de Marie s'arrêtait en trébuchant… enfin, les forces lui manquant tout à fait, il tomba sur les genoux, puis sur les mains, et son front heurta la terre.

Geneviève le crut mort ou expirant; elle ne put retenir un cri de douleur et d'effroi; mais il n'était pas mort… Son martyre et son agonie devaient se prolonger encore; les soldats romains qui le suivaient, ainsi que les pharisiens, lui crièrent:

–Debout! debout, fainéant! tu feins de tomber pour ne pas porter ta croix jusqu'au bout!..

–Toi qui reprochais aux princes des prêtres de lier sur le dos de l'homme des fardeaux insupportables auxquels ils ne touchaient pas du bout du doigt, – dit le docteur Baruch, – voici que tu fais comme eux en refusant de porter ta croix!

Jésus, toujours agenouillé, et le front penché vers la terre, s'aida de ses deux mains pour tâcher de se relever, ce qu'il fit à grand'peine; puis, encore tout chancelant, il attendit qu'on lui eût placé la croix sur les épaules; mais à peine fut-il de nouveau chargé de ce fardeau, que, malgré son courage et sa bonne volonté, il ploya et tomba une seconde fois comme écrasé sous ce poids.

–Allons, – dit brutalement l'officier romain, – il est fourbu!

–Seigneur Baruch, – s'écria un des émissaires, qui n'avait, non plus que les pharisiens, quitté la victime, – voyez-vous cet homme en manteau brun, qui passe si vite en détournant la tête comme s'il ne voulait pas être reconnu? je l'ai souvent vu aux prêches du Nazaréen… si on le forçait de porter la croix?

–Oui, – dit Baruch-appelez-le…

-Eh! Simon! – cria l'émissaire, – eh! Simon, le Cyrénéen! vous qui preniez votre part des prédications du Nazaréen, venez donc à cette heure prendre part du fardeau qu'il porte [40 - Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 32.]…

À peine cet homme eut-il appelé Simon, que beaucoup de gens parmi la foule crièrent comme lui:

–Eh! Simon… Simon!..

Celui-ci, au premier appel de l'émissaire, avait hâté sa marche, comme s'il n'eût rien entendu; mais lorsqu'un grand nombre de voix crièrent son nom, il revint sur ses pas, se dirigea vers l'endroit où se tenait Jésus, et s'approcha d'un air troublé.

–On va crucifier Jésus de Nazareth, de qui tu aimais tant à écouter la parole, – lui dit le banquier Jonas en raillant; – c'est ton ami, ne l'aideras-tu pas à porter sa croix?

–Je la porterai seul, – répondit le Cyrénéen, ayant le courage de jeter un coup d'oeil de pitié sur le jeune maître, qui toujours agenouillé, semblait prêt à défaillir.

Simon, s'étant chargé de la croix, marcha devant Jésus, et le cortège poursuivit sa route.

À cent pas plus loin, au commencement de la rue qui conduit à la porte Judiciaire, en passant devant une boutique de marchand d'étoffes de laine, Geneviève vit sortir de cette boutique une femme, d'une figure vénérable… Cette femme, à la vue de Jésus, pâle, affaibli, sanglant, ne put retenir ses larmes; seulement alors, l'esclave, qui jusqu'alors avait oublié qu'elle pouvait être recherchée par les ordres du seigneur Grémion, son maître, se souvint de l'adresse que sa maîtresse Aurélie lui avait donnée de la part de Jeane, lui disant que Véronique, sa nourrice, tenant une boutique près la porte Judiciaire, pourrait lui donner un asile.

Mais Geneviève en ce moment ne songea pas à profiter de cette chance de salut. Une force invincible l'attachait aux pas du jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait suivre jusqu'à la fin. Elle vit alors Véronique s'approcher en pleurant de Jésus, dont le front était baigné d'une sueur ensanglantée, et essuyer d'une toile de lin le visage du pauvre martyr, qui remercia Véronique par un sourire d'une bonté céleste.

À plusieurs pas de là, et toujours dans la rue qui conduisait à la porte Judiciaire, Jésus passa devant plusieurs femmes qui pleuraient; il s'arrêta un moment, et dit à ces femmes, avec un accent de tristesse profonde:

«-Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! mais pleurez sur vous-mêmes, pleurez sur vos enfants; car il viendra un temps où l'on dira: Heureuses les stériles! Heureuses les entrailles qui n'ont pas porté d'enfants! Heureuses les mamelles qui n'ont point allaité [41 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 27, 30.]!»

Puis Jésus, quoique brisé par la souffrance, se redressant d'un air inspiré, les traits empreints d'une douleur navrante, comme s'il avait conscience des effroyables malheurs qu'il prévoyait, s'écria d'un ton prophétique, qui fit tressaillir les pharisiens eux mêmes:

«-Oui, les temps approchent où les hommes, dans leur effroi, diront aux montagnes: Tombez sur nous!.. et aux collines: Couvrez nous! [42 - Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 31.]»

Et Jésus, baissant la tête sur sa poitrine, poursuivit péniblement sa marche au milieu du silence de stupeur et d'épouvante qui avait succédé à ses paroles prophétiques. Le cortége continuait de gravir la rue rapide qui conduit à la porte Judiciaire, sous laquelle on passe pour monter au Golgotha, colline située hors de la ville et au sommet de laquelle sont dressées les croix des suppliciés.

Geneviève remarqua que la foule, d'abord si lâchement hostile à Jésus, commençait, à mesure qu'approchait l'heure du supplice, à s'émouvoir et à gémir sur le sort de la victime; ces malheureux comprenaient sans doute, mais, hélas! trop tard, qu'en laissant mettre à mort l'ami des pauvres et des affligés, non-seulement ils se privaient d'un défenseur, mais que, par leur honteuse ingratitude, ils glaceraient peut-être à l'avenir les âmes généreuses qui se seraient dévouées pour eux.

Lorsque l'on eut passé sous la voûte de la porte Judiciaire, on commença de gravir la montée du Calvaire; cette pente était si rapide que souvent Simon, le Cyrénéen, toujours chargé de la croix de Jésus, fut obligé de s'arrêter, ainsi que le jeune maître lui-même… Celui-ci semblait avoir à peine conservé assez de forces pour pouvoir atteindre au sommet de cette colline aride, couverte de pierres roulantes, et où croissaient ça et là quelques buissons d'une pâle verdure… Le ciel s'était couvert de nuages épais, un jour sombre, lugubre, jetait sur toutes choses un voile de tristesse… Geneviève, à sa grande surprise, remarqua vers le sommet du Calvaire deux autres croix dressées en outre de celle qui devait être élevée pour Jésus. Dans son étonnement, elle s'informa à une personne de la foule, qui lui répondit:

–Ces croix sont destinées à deux voleurs, qui doivent être crucifiés en même temps que le Nazaréen.

–Et pourquoi supplicie-t-on ces voleurs en même temps que le jeune maître? – demanda l'esclave.

–Parce que les pharisiens, hommes de justice, de sagesse et de piété, ont voulu que le Nazaréen fût accompagné jusqu'à la mort par ces misérables qu'il fréquentait durant sa vie.

Geneviève se retourna pour savoir qui lui faisait cette réponse; elle reconnut un des deux émissaires.

–Oh! les hommes impitoyables! – pensa l'esclave. – ils trouvent moyen d'outrager Jésus jusque dans sa mort.

Lorsque les soldats romains qui escortaient le jeune maître arrivèrent, suivis de la foule de plus en plus silencieuse et attristée, au sommet du Calvaire, ainsi que le docteur Baruch, le banquier Jonas et le grand-prêtre Caïphe, tous trois jaloux d'assister à l'agonie et à la mort de leur victime, Geneviève aperçut les deux voleurs destinés au supplice, garrottés et entourés de gardes; ils étaient livides, et attendaient leur sort avec une terreur mêlée de rage impuissante.

À un signe de l'officier romain, chef de l'escorte, les bourreaux ôtèrent les deux croix des trous où elles avaient été d'abord placées et dressées, les couchèrent par terre; puis, se saisissant des condamnés, malgré leurs cris, leurs blasphèmes et leur résistance désespérée, ils les dépouillèrent de leurs vêtements et les étendirent sur les croix; puis, tandis que des soldats les y maintenaient, les bourreaux, armés de longs clous et de lourds marteaux, clouaient sur la croix, par les pieds et par les mains, ces malheureux qui poussaient des hurlements de douleur. Par ce raffinement de barbarie on rendait le jeune maître de Nazareth témoin du sort qu'il allait bientôt subir lui-même; aussi, à la vue des souffrances de ces deux compagnons de supplice, Jésus ne put retenir ses larmes; puis il cacha son visage entre ses mains, pour échapper à cette pénible vision.

Les deux voleurs crucifiés, on redressa leurs croix, sur lesquelles ils se tordaient en gémissant, elles furent enfoncées en terre et affermies au moyen de pierres et de pieux.

–Allons, Nazaréen, – dit l'un des bourreaux à Jésus en s'approchant de lui, tenant d'une main son lourd marteau, de l'autre plusieurs grands clous, – allons, es-tu prêt? Va-t-il falloir user de violence envers toi comme envers tes deux compagnons?

–De quoi se plaignent-ils? – répondit l'autre bourreau; – l'on est pourtant si à l'aise sur une croix… les bras étendus, comme un homme qui se détire après un long sommeil!..

Jésus ne répondit pas; il se dépouilla de ses vêtements, se plaça lui-même sur l'instrument de son supplice, étendit ses bras en croix, et tourna vers le ciel ses yeux noyés de larmes…

Geneviève vit alors les deux bourreaux s'agenouiller de chaque côté du jeune maître de Nazareth, et saisir leurs longs clous, leurs lourds marteaux… L'esclave ferma les yeux… mais elle entendit les coups sourds des marteaux faisant pénétrer les clous dans la chair vive, tandis que les deux voleurs crucifiés continuaient de pousser des hurlements de douleur… Le bruit des coups de marteau cessa; Geneviève ouvrit les yeux… La croix à laquelle on avait attaché le jeune maître de Nazareth venait d'être dressée et placée au milieu de celles des deux autres crucifiés.

Jésus, le front couronné d'épines, ses longs cheveux blonds collés à ses tempes par une sueur mêlée de sang, la figure livide et empreinte d'une douleur effrayante, les lèvres bleuâtres, semblait au moment d'expirer; tout le poids de son corps pesant sur ses deux mains clouées à la croix, ainsi que ses pieds, et d'où le sang ruisselait, ses bras se raidissaient par de violents mouvements convulsifs, tandis que ses genoux à demi fléchis s'entre-choquaient de temps à autre.

Alors Geneviève entendit la voix déjà presque agonisante des deux voleurs qui, s'adressant à Jésus, lui disaient:

–Maudit sois-tu… Nazaréen! maudit sois-tu, toi, qui nous disais que les premiers seraient les derniers… et les derniers les premiers!.. nous voici crucifiés… que peux-tu faire pour nous?

–Maudit sois-tu, toi, qui promettais la consolation aux affligés! – reprit l'autre voleur… – nous voici crucifiés, où est notre consolation?

–Maudit sois-tu… toi qui nous disais que ceux-là seuls qui sont malades ont besoin de médecin!.. nous voici malades… où est le médecin?

-Maudit sois-tu… toi qui nous disais que le bon pasteur abandonne son troupeau pour chercher une seule brebis égarée!.. nous sommes égarés, et toi, le bon pasteur, tu nous laisses aux mains des bouchers [43 - «Et les deux voleurs crucifiés auprès de Jésus l'accablaient de railleries et de reproches.» (Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 46.)]!

Et ces misérables ne furent pas les seuls à insulter l'agonie de Jésus; car, chose horrible, à laquelle Geneviève, à l'heure où elle écrit ceci, peut à peine croire, le docteur Baruch, le banquier Jonas et Caïphe le prince des prêtres, se joignirent aux deux voleurs pour railler et outrager le jeune maître de Nazareth au moment où il allait rendre l'âme [44 - «Les princes des prêtres, les docteurs de la loi et les sénateurs se moquaient de Jésus sur la croix en disant: Il a sauvé les autres et il ne peut pas se sauver lui-même.» Etc. (Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 40, 42.)].

–Oh! Jésus de Nazareth! Jésus le messie! Jésus le prophète! Jésus le sauveur du monde! – disait Caïphe en raillant, – comment n'as-tu pas prophétisé ton sort?.. Pourquoi ne commences-tu pas par te sauver toi-même, toi qui devais sauver le monde?

–Tu te dis le fils de Dieu, ô Nazaréen le divin! – ajoutait le banquier Jonas; – nous croirons à ta céleste puissance si tu descends de ta croix… Nous ne te demandons que ce petit prodige!.. Voyons, fils de Dieu… descends! descends donc! Quoi! tu préfères rester cloué sur cette poutre, comme un oiseau de nuit à la porte d'une grange?.. Libre à toi… on pourra t'appeler Jésus le crucifié… mais jamais Jésus le fils de Dieu…

–Tu te montrais si confiant dans le Seigneur! – ajouta le docteur Baruch; – appelle-le donc à ton secours! S'il te protége, si tu es véritablement son fils, que ne tonne-t-il contre nous, tes meurtriers? Que ne change-t-il cette croix en un buisson de roses, d'où tu t'élancerais radieux vers le ciel?

Les huées, les railleries des soldats romains accompagnaient ces lâches outrages des pharisiens; soudain Geneviève vit Jésus se raidir de tous ses membres, faire un dernier effort pour lever vers le ciel sa tête appesantie… Une dernière lueur illumina son céleste regard, un sourire navrant contracta ses lèvres, et il murmura d'une voix éteinte:

–«Seigneur!.. Seigneur! ayez pitié de moi!»

Puis sa tête retomba sur sa poitrine… l'ami des pauvres et des affligés avait cessé de vivre!

Geneviève s'agenouilla et fondit en larmes. À ce moment elle entendit une voix s'écrier derrière elle:

–La voici, l'esclave fugitive! Oh! j'étais certain de la retrouver sur les traces de ce maudit Nazaréen, dont on vient enfin de faire bonne justice. Saisissez-la! liez-lui les mains derrière le dos; oh! cette fois, ma vengeance sera terrible.

Geneviève se retourna et vit son maître, le seigneur Grémion.

–Maintenant, – dit Geneviève, – je peux mourir… puisqu'il est mort, celui-là qui avait promis aux esclaves de briser leurs fers.......

Geneviève, quoiqu'elle ait eu à endurer les plus cruels traitements de la part de son maître, Geneviève n'est pas morte, puisqu'elle a écrit ce récit pour son mari Fergan.

Après avoir ainsi raconté ce qu'elle a su et ce qu'elle a vu de la vie et de la mort du jeune maître de Nazareth, elle croirait téméraire d'oser parler de ce qui lui est arrivé à elle-même, depuis le triste jour où elle a vu expirer sur la croix l'ami des pauvres et des affligés; Geneviève dira seulement que, prenant exemple sur la résignation de Jésus, elle endura patiemment les cruautés du seigneur Grémion, par attachement pour sa maîtresse Aurélie, souffrant tout afin de ne pas la quitter; aussi, elle est restée l'esclave de la femme de Grémion, pendant les deux ans qu'elle a demeuré en Judée.

Grâce à l'ingratitude humaine, six mois après la mort du pauvre jeune homme de Nazareth, son souvenir était effacé de la mémoire des hommes [45 - L'arrêt qui avait frappé le maître porta d'abord un grand découragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses, et en apparence si dévouées, qu'on avait vues de tous côtés accourir à sa voix, s'étaient dispersées; elles avaient cru à la formation extérieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel état de société qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait porté les derniers à la première place; mais le cours naturel des choses renversait encore leurs espérances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous les autres messies dont les promesses et les efforts étaient restés sans résultat mémorable. L'émotion produite par la mort de Jésus n'avait laissé dans le pays presque aucune trace; elle s'était perdue dans une foule d'autres émotions. (Salvador, Jésus-Christ et sa Doctrine, v. 2, p. 212.)]. Quelques-uns de ses disciples seulement conservèrent pieusement sa souvenance; aussi, bien souvent Geneviève se disait en soupirant:

–Pauvre jeune maître, de Nazareth! lorsqu'il annonçait qu'un jour les fers des esclaves seraient brisés, il écoutait le voeu de son âme angélique; mais l'avenir devait démentir cette généreuse espérance.

En effet, lorsque, après deux années passées en Judée avec sa maîtresse Aurélie, Geneviève revint dans les Gaules, elle y retrouva l'esclavage, aussi affreux, plus affreux peut-être que par le passé.

Geneviève a joint à ce récit, qu'elle a écrit pour son mari Fergan, une petite croix d'argent qui lui a été donnée par Jeane, femme du seigneur Chusa, peu de temps après la mort du jeune homme de Nazareth. Quelques personnes (et Jeane était de ce nombre) qui conservaient un pieux respect pour le souvenir de l'ami des affligés, firent fabriquer de ces petites croix en commémoration de l'instrument du supplice de Jésus, et les portèrent ou les distribuèrent, après être allées les déposer au sommet du Calvaire; sur la terre où avait coulé le sang de ce juste.

Geneviève ne sait si elle doit être mère un jour; si elle a ce bonheur (est-ce un bonheur pour l'esclave de mettre au jour d'autres esclaves?), elle aura ajouté cette petite croix d'argent aux reliques de famille que doit se transmettre de génération en génération la descendance de Joel, le brenn de la tribu de Karnak.

Puisse cette petite croix être le symbole du futur affranchissement de cette vieille et héroïque race gauloise!.. Puissent se réaliser un jour pour les enfants de nos enfants ces paroles de Jésus: -Les fers des esclaves seront brisés!


FIN DE LA CROIX D'ARGENT

Moi, Fergan, époux de Geneviève, j'ajoute ce peu de mots à ce récit:

Quarante ans se sont passés depuis que ma bien-aimée femme, toujours regrettée, a raconté dans cet écrit ce qu'elle avait vu pendant son séjour en Judée.

L'espoir que Geneviève avait conçu, d'après ces paroles de Jésus: -Les fers des esclaves seront brisés,-ne s'est pas réalisé… ne se réalisera sans doute jamais; car depuis quarante ans l'esclavage subsiste toujours… Depuis quarante ans je tourne incessamment ma navette pour mes maîtres, de même que mon fils Judicaël tourne la sienne, puisqu'il est, comme son père, esclave tisserand.

Pauvre enfant de ma vieillesse (car il y a douze ans que Geneviève est morte en te mettant au monde), tu es peut-être encore plus chétif et plus craintif que moi… Hélas! ainsi que l'avait prévu mon aïeul Sylvest, notre race a de plus en plus dégénéré. Je n'aurai donc pas à te faire, comme nos ancêtres de race libre ou esclave, mais toujours vaillante, d'héroïques ou tragiques récits sur ma vie… Ma vie, tu la connais, mon fils, et dussé-je vivre cent ans, elle serait ce qu'elle a été jusqu'ici, et du plus loin qu'il m'en souvienne:

«Chaque matin me lever à l'aube pour tisser la toile, et me coucher le soir; interrompre les longues heures de mon travail monotone pour manger une maigre pitance; être parfois battu, par suite du caprice ou de la colère du maître.»

Telle a été ma condition depuis que je me connais, mon pauvre enfant! telle sera sans doute la tienne…

Hélas! Gaulois dégénérés, ni toi, ni moi, nous n'aurons rien à ajouter à la tradition de nos aïeux.

J'écris et je signe ceci quarante ans après que ma femme Geneviève a vu mettre à mort ce jeune homme de Nazareth.

À toi, mon fils Judicaël, moi Fergan, fils de Péaron, je lègue, pour que tu les conserves et les transmettes à ta descendance, ces récits de notre famille et ces reliques: -la faucille d'or de notre aïeule Hêna, – la clochette d'airain de mon aïeul Guilhern, – le collier de fer de notre aïeul Sylvest, – et la petite croix d'argent que m'a laissée Geneviève.

Moi, Gomer, fils de Judicaël, j'avais dix-sept ans lorsque mon père est mort… il y a de cela (aujourd'hui où j'écris ceci) cinquante ans.

Ainsi que mon père l'avait prévu, ma vie d'esclavage a été, comme la sienne, monotone et morne, ainsi que celle d'une bête de somme ou de labour.

Je rougis de honte en songeant que ni moi, ni toi sans doute, mon fils Médérik, nous n'aurons rien à ajouter aux récits de nos aïeux; car, hélas! ils ne sont pas encore venus, et ils ne viendront peut-être jamais, ces temps dont parlait notre aïeule Geneviève, sur la foi de celui qu'elle appelle dans ses récits le jeune maître de Nazareth, et qui prophétisait qu'un jour les fers des esclaves seraient brisés.

À toi donc, mon fils Médérik, moi, Gomer, fils de Judicaël, je lègue, pour que tu les conserves et les transmettes à notre descendance, ces reliques et ces récits de notre famille.


Chers lecteurs,

L'histoire de notre famille de prolétaires entre dans une nouvelle période; à force de luttes contre les Romains, la Gaule a reconquis presque toutes ses libertés; le colonat a remplacé l'antique esclavage. Plusieurs descendants de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, ont pris part à ces combats héroïques livrés au nom de l'indépendance de la Gaule; elle respire enfin dans la plénitude de sa force et de son droit.

Mais un nouvel ennemi commence à poindre à l'horizon; cet ennemi, c'est l'homme du Nord, c'est le Frank, c'est le cosaque de ce temps-là. Attiré de ses froides et sombres forêts septentrionales vers la Gaule au doux ciel, à la terre fertile, par quel prodige de malheur le Frank, ce barbare, ce cosaque, doit-il dans l'avenir nous dépouiller de notre sol, de notre liberté, nous Gaulois, et nous imposer son impitoyable conquête durant treize siècles? Par quel prodige de malheur la Gaule, après avoir, grâce à des insurrections sans nombre, secoué le joug des Romains, le plus redoutable peuple de l'univers, va-t-elle se courber de nouveau sous le joug d'oppresseurs, aussi sauvages, aussi peu nombreux que les Romains étaient puissants et civilisés? Permettez-moi de vous rappeler ces lignes déjà citées, écrites par M. Guizot en 1829:

«La révolution de 89 a été une guerre, la vraie guerre, telle que le monde la connaît, entre peuples étrangers. Depuis plus de treize cents ans, la France contenait deux peuples: un peuple VAINQUEUR et un peuple VAINCU. Depuis plus de treize cents ans le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est l'histoire de cette lutte. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle s'appelle la révolution. Francs et Gaulois SEIGNEURS et paysans, NOBLES et roturiers, tous, bien longtemps avant cette révolution, s'appelaient également Français, avaient également la France pour patrie. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une même nation la race conquérante et la race conquise, les vainqueurs et les vaincus; mais la division primitive a traversé le cours des siècles et a résisté à leur action; la lutte a continué dans tous les âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes; et lorsqu'on 1789, les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu.» (Guizot, Du Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel, 1829.)

Oui, en vertu de quelle mystérieuse fatalité nous Gaulois, après avoir si vaillamment reconquis noire liberté sur les Romains, avons-nous été vaincus, conquis, dépouillés, asservis par celle royauté, par cette aristocratie de race franque? Oui, en vertu de quelle mystérieuse fatalité notre peuple gaulois, continuant de se montrer le plus brave des peuples, a-t-il été obligé de lutter opiniâtrement jusqu'à notre immortelle révolution de 89 et 92? de lutter pendant treize siècles enfin contre ses nouveaux conquérants, au lieu de se débarrasser d'eux en moins de trois cents ans, ainsi qu'ils s'étaient débarrassés de la domination romaine?

Le secret de cette mystérieuse fatalité qui nous a livrés à nos oppresseurs, vous le verrez se dévoiler durant le cours de ces récits… ce secret vous le trouverez À ROME, cet antique foyer de la tyrannie païenne et universelle, le foyer de la tyrannie inquisitoriale et jésuitique, non moins universelle [46 - «Il faut faire à l'intérieur de la France LA GUERRE DE ROME,» a dit M. de Montalembert à l'Assemblée nationale. – Tous le voyez, lorsqu'il s'agit d'oppression, d'asservissement moral ou matériel, c'est ROME, toujours Rome! que les ultramontains invoquent contre la France!..].

Voilà pourquoi j'ai voulu montrer au vrai la divine morale de Jésus dans sa première et sublime simplicité; de sorte qu'en comparant plus tard la doctrine chrétienne, cette doctrine d'égalité, de fraternité de renoncement, de charitable et surtout d'ineffable tolérance, en comparant, dis-je, cette doctrine à la vie publique, politique et historique d'un grand nombre de papes et de membres du haut clergé catholique, de princes des prêtres, comme disait le jeune maître de Nazareth, vous reconnaîtrez qu'à chaque siècle ils s'éloignaient de plus en plus de la céleste morale de l'Évangile. Oui, ceux-là, les successeurs du Christ, qui tant de fois avait proclamé-que les fers des esclaves devaient être brisés, -que l'esclave était l'égal de son maître, – ceux-là, ces renégats, infâmes complices des Franks conquérants, possédèrent aussi tour à tour des esclaves, des serfs et des vassaux jusques en 1789; il y a soixante ans de cela… pas davantage.

C'est donc à Rome, je vous le répète, que nous trouverons le secret de cette mystérieuse fatalité qui a fait pendant treize siècles peser sur la Gaule asservie, plongée dans une ignorance et une superstition odieusement calculées, le joug affreux de la conquête franque, sacrée, à Reims, il y a treize siècles, par l'horrible complicité des évêques romains, conquête sacrée par eux comme une possession de droit divin, d'où devait ressortir le prétendu droit divin de ces rois barbares étrangers à la Gaule, droit souverain et absolu, encore invoqué de nos jours au nom du principe de la légitimité.

Voici encore pourquoi j'essaye dans le récit suivant de vous retracer les moeurs des Franks, ces cosaques du temps passé, environ cent cinquante ans avant leur conquête des Gaules; la connaissance de ces moeurs, plus épouvantables peut-être dans leur férocité sauvage que les moeurs romaines dans leur férocité civilisée, vous fera comprendre ce débordement de pillage, de massacres, de meurtres, d'incestes, de fratricides, de parricides, qui ont dans la suite des siècles ensanglanté, déshonoré l'histoire de ces rois de race franque, devenus (ne l'oublions jamais), devenus NOS ROIS DE DROIT DIVIN par l'infernale complicité DE ROME; oui, car sans la connaissance de ces moeurs primitives de nos vainqueurs, de nos seigneurs et maîtres, vous admettriez avec peine la réalité des faits affreux qui doivent plus tard se produire devant vous.

Enfin, dans le récit suivant, vous verrez pour la première fois apparaître un Neroweg (plus tard sire, seigneur, baron, comte de Plouernel), personnage qui pose et résume par lui d'abord, et ensuite par sa descendance, l'antagonisme de la race franque et de la race gauloise, antagonisme qui, commençant ainsi au troisième siècle, se poursuit à travers les âges entre la famille du conquis et la famille conquérante, jusqu'à la rencontre de M. le comte Neroweg de Plouernel et de M. Lebreau, marchand de toile de la rue Saint-Denis, à Paris.

Eugène SUE.

Paris, 1er juin 1850.




L'ALOUETTE DU CASQUE,

OU

VICTORIA, LA MÈRE DES CAMPS




(DE L'AN 130 À L'AN 395 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE.)




CHAPITRE PREMIER


Justin, Aurel, Ralf, descendants du brenn de la tribu de Karnak. -Scanvoch, libre soldat. -Vindex, Civilis, Marik, héros de la Gaule redevenue libre. -Velléda.-Victoria, la mère des camps, soeur de lait de Scanvoch. – Scanvoch va porter un message au camp des Franks. – La légende d'Hêna, la vierge de l'île de Sên. – Les Écorcheurs. – Ce que font les Franks des prisonniers gaulois. – La chaudière infernale. -Victoria. – Tetrik. – La taverne de l'île du Rhin. – Les Bohémiennes hongroises. – Scanvoch aborde au camp des Franks.

Moi, descendant de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, moi, Scanvoch, redevenu libre par le courage de mon père Ralf et les vaillantes insurrections gauloises, arrivées de siècle en siècle, j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon aïeule Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir en Judée, sur le Calvaire, Jésus de Nazareth.

J'écris ceci cent trente-quatre ans après que Gomer, fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son grand-père, écrivait à son fils Médérik qu'il n'avait à ajouter que le monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre famille.

Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son fils Justin y avait fait seulement tracer ces mots par une main étrangère:

«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme Enfant du Gui, pour la liberté de la Gaule; il m'a dit avoir été poussé à la révolte contre l'oppression étrangère par les récits de la vaillance de nos aïeux libres et par la peinture des souffrances de nos pères esclaves. Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j'ai fait consigner ceci sur les parchemins de notre famille; je les transmettrai fidèlement à mon fils Aurel, ainsi que la faucille d'or, la clochette d'airain, le morceau de collier de fer, et la petite croix d'argent, que j'ai pu conserver.»

Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus lettré que lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la suite de notre légende:

«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de son pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes gauloises et de la guerre sainte prêchée par nos druides vénérés, a été aussi obligé de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater la mort de son père Aurel: Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir à une main étrangère, écrire dans nos récits de famille la date de ma mort, à moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, qui ait reconquis une entière liberté. Je déclare ici, comme plusieurs de nos aïeux, que c'est le récit de la vaillance et du martyre de nos ancêtres, réduits en servitude, qui m'a fait prendre, comme à tant d'autres, les armes contre les Romains.»

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et récrit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms de nos aïeux, Justin, Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, fils de Gomer, lequel était fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, dont la femme Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, Jésus de Nazareth, il y a aujourd'hui deux cent soixante-quatre ans.

Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous:

La petite faucille d'or de notre aïeule Hêna, la vierge de l'île de Sên.

La clochette d'airain laissée par notre aïeul Guilhern, le seul survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour funeste, duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il y a aujourd'hui trois cent vingt ans.

Le collier de fer, signe de la cruelle servitude de notre aïeul Sylvest.

La petite croix d'argent que nous a léguée notre aïeule Geneviève, témoin de la mort de Jésus, le charpentier de Nazareth.

Ces récits, ces reliques, je te les léguerai après moi, mon petit Aëlguen, fils de ma bien-aimée femme Ellèn, qui t'a mis au monde il y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le dernier voeu de notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que depuis la mort de Joel jusqu'à celle de mon arrière-grand-père Justin, sept générations, entends-tu? sept générations!.. ont été soumises à un horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera lorsque tu apprendras que mon bisaïeul et mon aïeul étaient, d'esclaves, devenus colons attachés à la terre des Gaules, condition encore servile, mais de beaucoup supérieure à l'esclavage; mon père à moi, redevenu libre, grâce aux redoutables insurrections des Enfants du Gui, soulevés de siècle en siècle à la voix de nos druides, infatigables et héroïques défenseurs de la Gaule asservie, m'a légué la liberté, ce bien le plus précieux de tous; je te le léguerai aussi.

Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants, presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier lien nous attache encore à Rome, aujourd'hui notre alliée, autrefois notre impitoyable dominatrice; mais ce fragile et dernier lien brisé, nous retrouverons notre indépendance absolue, et nous reprendrons notre antique place à la tête des grandes nations du monde.

Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse dans l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux qui, par suite de leur manque d'instruction et du malheur des temps, n'ont pu ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a dû être celle de tous les Gaulois qui, malgré les chaînes de l'esclavage, ont, pas à pas, siècle à siècle, conquis par la révolte et la bataille l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul Fergan, époux de Geneviève, que, malgré les serments des Enfants du Gui et de nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus redoutables, eut à sa tête Sacrovir, ce digne émule du chef des cent vallées, la tyrannie de Rome, imposée depuis César à la Gaule, durait toujours. En vain Jésus, le charpentier de Nazareth, avait prophétisé les temps où les fers des esclaves seraient brisés, les esclaves traînaient toujours leurs chaînes ensanglantées; cependant, notre vieille race, affaiblie, mutilée, énervée ou corrompue par l'esclavage, mais non soumise, ne laissait passer que peu d'années sans essayer de briser son joug; les secrètes associations des Enfants du Gui couvraient le pays et donnaient d'intrépides soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.

Après la tentative héroïque de Sacrovir, dont tu verras la mort sublime dans les récits de notre aïeul Fergan, le chétif et timide esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous les empereurs romains Tibère et Claude; elles redoublèrent d'énergie pendant les guerres civiles qui, sous le règne de Néron, divisèrent l'Italie. Vers cette époque, l'un de nos héros, Vindex, aussi intrépide que le CHEF DES CENT VALLÉES ou que Sacrovir, tint longtemps en échec les armées romaines. – Civilis, autre patriote gaulois, s'appuyant sur les prophéties de Velléda, une de nos druidesses, femme virile et de haut conseil, digne de la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva presque toute la Gaule, et commença d'ébranler profondément la puissance romaine. Plus tard, enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un pauvre esclave de labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se donnant comme messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de Nazareth s'était donné comme messie et libérateur de la Judée, poursuivit avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement commencée par le chef des cent vallées, et continuée par Sacrovir, Vindex, Civilis et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur, nommé Marik, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent, d'une héroïque bravoure, était affilié aux Enfants du Gui; nos vénérés druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule pour exciter les tièdes, calmer les impatients, et prévenir chacun du terme fixé pour le soulèvement. Il éclate; Marik, à la tête de dix mille esclaves, paysans comme lui, armés de fourches et de faux, attaque, sous les murs de Lyon, les troupes romaines de Vitellius. Cette première tentative avorte; les insurgés sont presque entièrement détruits par l'armée romaine, trois fois supérieure en nombre; loin d'accabler les insurgés gaulois, cette défaite les exalte; des populations entières se soulèvent à la voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants semblent sortir des entrailles de la terre; Marik se voit bientôt à la tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie militaire, il discipline ses troupes, les encourage, leur inspire une confiance aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait, protégée par ses retranchements, la réserve de l'armée romaine, l'attaque, la bat, et force des légions entières, qu'il fait prisonnières, à changer leurs enseignes pour notre antique coq gaulois. Ces légions romaines, devenues presque nos compatriotes par leur long séjour dans notre pays, entraînées par l'ascendant militaire de Marik, se joignent à lui, combattent les nouvelles cohortes romaines venues d'Italie, les dispersent ou les anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule allait sonner… Marik tombe entre les mains de l'immonde empereur Vespasien, par une lâche trahison… Ce nouveau héros de la Gaule, criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre aïeul Sylvest.

La mort de ce martyr de la liberté exaspère les populations; sur tous les points de la Gaule de nouvelles insurrections éclatent. La parole de Jésus de Nazareth, proclamant l'esclave l'égal de son maître, commence à pénétrer dans notre pays, prêchée par des apôtres voyageurs; la haine contre l'oppression étrangère redouble: attaqués en Gaule de toutes parts, harcelés de l'autre côté du Rhin par d'innombrables hordes de Franks, guerriers barbares, venus du fond des forêts du Nord, et attendant le moment de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains capitulent avec nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de sacrifices héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces paroles du chant du chef des cent vallées:

«Coule, coule, sang du captif! – Tombe, tombe, rosée sanglante! – Germe, grandis, moisson vengeresse!..»

Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car, c'est en chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu l'oppression étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre indépendance; nous formons des légions gauloises, commandées par nos officiers; nos provinces sont administrées par des gouverneurs de notre choix. Rome se réserve seulement le droit de nommer un principat des Gaules, dont elle sera suzeraine; on accepte en attendant mieux, ce mieux ne se fait pas attendre. Épouvantés par nos continuelles révoltes, nos tyrans avaient peu à peu adouci les rigueurs de notre esclavage; la terreur devait obtenir d'eux ce qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon droit, à la justice, à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus permis au maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs de ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on dispose de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la terreur augmentant, le maître ne put infliger des châtiments corporels à son esclave, que par l'autorisation d'un magistrat. Enfin, mon enfant, cette horrible loi romaine, qui, du temps de notre aïeul Sylvest et des sept générations qui l'ont suivi, déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans son féroce langage: Que l'esclave n'existe pas, qu'il N'A PAS DE TÊTE (non caput habet, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce à l'épouvante inspirée par nos révoltes continuelles, s'était à ce point modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:

«La liberté est de droit naturel; – c'est le droit des gens qui a créé la servitude; – il a créé aussi l'affranchissement, qui est le retour à la liberté naturelle.»

Hélas! il est sans doute désolant de ne voir triompher les droits sacrés de l'humanité qu'au milieu de torrents de sang et d'innombrables désastres! Mais qui doit-on maudire comme les vrais auteurs de tant de maux? N'est-ce pas l'oppresseur qui courbe son semblable sous le joug d'un affreux esclavage, qui vit des sueurs de ses frères, qui les déprave, qui les avilit, qui les martyrise, qui les tue par caprice ou par cruauté, et les force de reconquérir violemment la liberté qu'on leur a ravie? Crois-tu, mon enfant, que si la race gauloise asservie s'était montrée aussi patiente, aussi craintive, aussi résignée que notre pauvre aïeul Fergan le tisserand, notre esclavage eût été jamais aboli? Non, non, lorsqu'on a fait de vains appels au coeur et à la raison de l'oppresseur, il ne reste qu'un moyen de briser la tyrannie: La révolte… la révolte! énergique, opiniâtre, incessante, et tôt ou tard le bon droit triomphe, comme il a triomphé pour nous! Que le sang qu'il a coûté retombe sur ceux qui nous avaient asservis!

Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre, l'esclavage était remplacé, par le colonat, sous le régime duquel ont vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire qu'au lieu d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul profit des Romains, les terres dont ceux-ci nous avaient dépouillés par la conquête, les colons avaient une petite part dans les produits de la terre qu'ils faisaient valoir. On ne pouvait plus les vendre, comme des animaux de labour, eux et leurs enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les tuer; mais ils étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur famille, attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de travail. Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage encore, ils jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les légions gauloises se formèrent, les soldats dont elles furent composées redevinrent complétement libres. Mon père Ralf, fils de colon, regagna ainsi sa liberté; et moi, fils de soldat, élevé dans les camps, je suis né libre, et je te léguerai cette liberté, comme mon père me l'a léguée.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que notre vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir de sa bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans son horreur de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes parents sont morts depuis longtemps. Ralf, mon père, premier soldat d'une de nos légions gauloises, où il avait été enrôlé à dix-huit ans dans le Midi de la Gaule, est venu dans ce pays-ci, près des bords du Rhin, avec l'armée; il a été de toutes les batailles contre les Franks, ces hordes féroces, qui, attirés par le beau ciel et la fertilité de notre Gaule, sont campés de l'autre côté du Rhin, toujours prêts à l'invasion.

Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente des insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles se trouvait celle de mon père, furent envoyées dans ce pays. Pendant plusieurs mois il tint garnison dans la ville de Vannes, non loin de Karnak, le berceau de notre famille. Ralf, s'étant fait lire par un ami les récits de nos ancêtres, alla visiter avec un pieux respect le champ de bataille de Vannes, les pierres sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions été du temps de César dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au pouvoir d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois bretons de notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitaient ces terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés. La fille de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle se nommait Madalène; c'était une de ces viriles et fières Gauloises, dont notre aïeule Margarid, femme de Joel, offrait le modèle accompli. Elle suivit mon père lorsque sa légion quitta la Bretagne pour revenir ici sur les bords du Rhin, où je suis né, dans le camp fortifié de Mayence, ville militaire, occupée par nos troupes. Le chef de la légion où servait mon père était fils d'un laboureur; son courage lui avait valu ce commandement. Le lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait en mettant au monde une fille… une fille… qui, peut-être, un jour, du fond de sa modeste maison, régnera sur le monde, comme elle règne aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris ceci, Victoria, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils Victorin et sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et appréciant les mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir cette enfant; aussi, elle et moi, avons-nous été élevés comme frère et soeur: à cette fraternelle affection, nous n'avons jamais failli… Victoria, dès ses premières années, était sérieuse et douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons et la vue des armes. Elle devait être un jour belle de cette auguste beauté, mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son honneur dans sa première jeunesse; elle est représentée en Diane chasseresse, tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau. Sur une dernière médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est figurée avec Victorin, son fils, sous les traits de Minerve accompagnée de Mars[47 - Elkhel. D. N. VII, 450. Mionnet, 11, 74, 75. C. F. Brecquigny, Acad. inscript. XXXII. Ap. A. Thierry, Hist. de la Gaule sous la domination romaine, v. II, p. 378.«Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par une beauté mâle; ses médailles la représentent armée et coiffée d'un casque, avec des traits grands et réguliers, et sur sa physionomie, idéalisée sans doute, on trouve ce mélange de force calme et de majesté qui fait dans les statues antiques l'attribut de Minerve.» (A. Thierry, Hist. de la Gaule, v. II, p. 377.)«Victoria joignait à l'autorité d'une âme ferme et virile un esprit étendu capable des résolutions les plus élevées, et dont les inspirations furent bientôt écoutées comme des oracles. Son ascendant sur l'armée se montra parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en rendre compte sans la supposition de quelque chose d'extraordinaire, de merveilleux… peut-être les nations gauloises pensèrent-elles avoir retrouvé une de ces femmes divines auxquelles leurs pères avaient obéi jadis, qui lisaient dans l'avenir…» (Trébellius Pollion, Trig. Tyr., 200, ap. A. Th., p. 375, v. II.) Les soldats avaient proclamé solennellement Victoria LA MÈRE DES CAMPS, postea mater castrorum appellata est. (Tréb. Poll. Id. Trig. Tyr., 186, 187, 200.)]. À l'âge de dix ans, elle fut envoyée par son père dans un collége de druidesses. Celles-ci, délivrées de la persécution romaine, par la renaissance de la liberté des Gaules, élevaient des enfants comme par le passé.

Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze ans; elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements un ardent amour de la patrie et des connaissances sur toutes choses; elle sortit de ce collége instruite des secrets du temps d'autrefois, et possédant, dit-on, comme Velléda et d'autres druidesses, la prévision de l'avenir. À cette époque, la virile et fière beauté de Victoria était incomparable… Lorsqu'elle me revit, elle fut heureuse et me le témoigna; son affection pour moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir pendant notre longue séparation, avait augmenté.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu; car tu ne liras ceci que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu tu trouveras un bon exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans, j'avais son âge, je devins, quoique à peine adolescent, follement épris d'elle; je cachai soigneusement cet amour, autant par timidité que par suite du respect que m'inspirait, malgré le fraternel attachement dont elle me donnait chaque jour des preuves, cette sérieuse jeune fille, qui rapportait du collége des druidesses je ne sais quoi d'imposant, de pensif et de mystérieux. Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze ans et demi, Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours ignorer), donna sa main à un jeune chef militaire… Je faillis mourir d'une lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur ne m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats… Elle devint mère… et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son mari, qu'elle adorait. À force de raison, j'étais parvenu à vaincre, sinon mon amour, du moins ce qu'il y avait de violent, de douloureux, d'insensé dans cette passion; mais il me restait pour ma soeur de lait un dévouement sans bornes; elle me demanda de demeurer auprès d'elle et de son mari, comme l'un de ces cavaliers qui servent ordinairement d'escorte aux chefs gaulois, et écrivent ou portent leurs ordres militaires; j'acceptai. Ma soeur de lait avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans une grande bataille contre les Franks, elle perdit le même jour son père et son mari… Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui, Victoria ne quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu d'eux, son fils dans ses bras, entre son père et son mari, savaient que plus d'une fois ses avis d'une sagesse profonde avaient, comme ceux de nos mères, prévalu dans les conseils des chefs; ils regardaient enfin comme d'un bon augure pour les armes gauloises la présence de cette jeune femme, élevée dans la science mystérieuse des druidesses; ils la supplièrent, après la mort de son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée, lui déclarant dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait désormais le fils des camps, et elle la mère des camps. Victoria, touchée de tant d'attachement, resta au milieu des troupes, conservant sur les chefs son influence, les dirigeant dans le gouvernement de la Gaule, s'occupant d'élever virilement son fils, et vivant aussi simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait déclaré qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie tout entière à Victorin… Le dernier et fol espoir que j'avais malgré moi conservé en la voyant veuve et libre s'évanouit: la raison me vint avec l'âge; oubliant mon malheureux amour, je ne songeai plus qu'à me dévouer à Victoria et à son enfant. Simple cavalier dans l'armée, je servais de secrétaire à ma soeur de lait; souvent elle me confiait d'importants secrets d'État, et parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et l'épée; je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un plus aimable, un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu des soldats, qui s'attachèrent à lui par les mille liens de l'habitude et de l'affection. À quatorze ans, il fit ses premières armes contre les Franks, devenus pour nous d'aussi dangereux ennemis que l'avaient été les Romains… Je l'accompagnai: sa mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie Gauloise, sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où combattait son fils… Il se comporta bravement et fut blessé. Ainsi habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents militaires se développèrent en lui: intrépide comme le plus brave des soldats, habile et prudent comme un vieux capitaine, généreux autant que sa bourse le lui permettait, gai, ouvert, avenant à tous, il gagna de plus en plus l'attachement de l'armée [48 - «Victorin, l'enfant adoptif des camps, avait grandi au milieu des armes, sous les yeux de sa mère Victoria, qui ne l'avait point quitté, et qui n'avait eu dès lors pour résidence que les garnisons où vivait son fils; on ne peut expliquer autrement les longues relations de cette femme avec les armées, sa présence continuelle dans les camps; le respect inspiré par son dévouement maternel avait établi entre elle et le soldat une de ces sympathies, un de ces liens durables si forts, dont les annales militaires et tous les peuples, fournissent d'étonnants exemples.» (A. Thierry, Hist. de la Gaule, v. II, p. 374.)Il semblerait que Victorin dût à cette éducation particulière un développement qui ne le fut pas moins. Les éloges que lui donne un historien contemporain (Trébellius Pollion) sont tellement magnifiques, qu'en faisant à l'exagération une large part, Victorin resterait encore un homme très-éminent. Mais au dire de ce même historien, qui le juge avec tant de faveur, un grand vice balance dans Victorin ces rares qualités: il avait puisé dans la licence de la vie militaire des habitudes de débauche et de grossière galanterie qu'il ne savait pas maîtriser, qui soulevèrent enfin contre lui la haine de l'armée et le conduisirent à sa perte. (Tréb. Poll. Trig. Tyr., 187, ap. A. Th.)La dernière partie du règne de Victorin présente les traces de plus en plus marquées de l'influence politique de sa mère. (Ib.)], qui partagea bientôt son adoration entre lui et sa mère… Vint enfin le jour où la Gaule, déjà presque indépendante, voulut partager avec Rome le gouvernement de notre pays; le pouvoir fut alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain: Rome choisit Posthumus, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin comme chef de la Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il épousa une jeune fille dont il était aimé… Malheureusement elle mourut après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria, devenue aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était vouée à celui-ci.

Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant je fus peu à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la fille d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que j'ai épousée il y a cinq ans, mon enfant.

Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit qui va suivre… certaines réflexions de Victoria me l'ont fait écrire autant pour toi que pour notre descendance; car si les prévisions de ma soeur de lait, à propos de divers incidents de cette histoire, se réalisent, ceux des nôtres qui, dans des siècles, peut-être, liront ceci, reconnaîtront que Victoria, la mère des camps, avait, comme notre aïeule Hêna, la vierge de l'île de Sên, et Velléda, la druidesse, compagne de Civilis, le don sacré de prévoir l'avenir.

Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc, afin de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il est écrit dans la ville de Mayence, défendue par notre camp fortifié des bords du Rhin, le cinquième jour du mois de juin, ainsi que disent les Romains, la septième année du principat de Posthumus et de Victorin en Gaule, deux cent soixante-sept ans après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié à Jérusalem sous les yeux de notre aïeule Geneviève.

Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais solides, avait été massé autour de Mayence, qui le dominait. Victoria logeait dans la ville; j'occupais une petite maison à peu de distance de la sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube, laissant ma bien-aimée femme Ellèn encore endormie; je la contemplai un instant: ses longs cheveux dénoués couvraient à demi son sein; sa tête, d'une beauté si douce, reposait sur l'un de ses bras replié, tandis qu'elle étendait l'autre sur ton berceau, mon enfant, comme pour le protéger, même pendant son sommeil… J'ai, d'un baiser, effleuré votre front à tous deux, de crainte de vous réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous embrasser tendrement, à plusieurs reprises; je partais pour une expédition aventureuse, il se pouvait que le baiser que j'osais à peine vous donner, chers endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous reposiez, je suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie, prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre maison. Au seuil de notre porte j'ai rencontré Sampso, la soeur de ma femme, et comme elle, aussi douce que belle; son tablier était rempli de fleurs humides de rosée, elle venait de les cueillir dans notre petit jardin. À ma vue elle sourit et rougit de surprise.

–Déjà levée, Sampso? – lui dis-je. – Je croyais, moi, être sur pied le premier… Mais pourquoi ces fleurs?

–N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter avec ma soeur Ellèn et avec vous… oublieux Scanvoch? – me répondit-elle avec un sourire affectueux. – Je veux fêter ce jour, selon notre vieille mode gauloise; j'ai été chercher ces fleurs pour orner la porte de la maison, le berceau de votre cher petit Aëlguen, et la coiffure de sa mère… Mais vous-même, où allez-vous si matin armé en guerre?

À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une journée de deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et répondu à la soeur de ma femme en souriant aussi, afin de ne lui donner aucun soupçon:

–Victoria et son fils, m'ont hier soir chargé de quelques ordres militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues d'ici, l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils messages.

–Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

–Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant la guerre et ma plume pendant la trêve?..

–Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est Victoria, la grande… et que Victorin, son fils, a presque pour vous le respect qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère… il ne se passe presque pas de jour sans que lui ou Victoria ne vienne vous voir… Ce sont là des faveurs que beaucoup envient.

–Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? ne suis-je pas resté simple cavalier? refusant toujours d'être officier? demandant pour toute grâce de me battre à la guerre à côté de Victorin?

–À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait périr sous les coups de ces Franks si barbares!

–J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois… ne dois-je pas sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays?

–Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez mon admiration pour Victoria; mais…

–Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils, – lui dis-je en souriant, – inique et sévère Sampso.

–Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux méprisable… honteux?

–Certes, vous avez raison; cependant, je ne peux m'empêcher d'avoir un peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. Veuf à vingt ans, ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à l'entraînement de son âge? Tenez, chère et impitoyable Sampso, je vous ai fait lire les récits de notre aïeule Geneviève; vous êtes douce et bonne comme Jésus de Nazareth, imitez donc sa miséricorde envers les pécheurs. Il a pardonné à Madeleine parce qu'elle avait beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même sentiment, à Victorin!

–Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il est sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour… C'est comme si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque comparaison à faire entre ma soeur ou moi… et ces bohémiennes hongroises arrivées depuis peu à Mayence…

–Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn, car on les dit belles à ravir d'admiration… Mais là s'arrête la comparaison, Sampso… J'ai peu de confiance dans la vertu de ces vagabondes, si charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de ville en ville chanter et danser pour divertir le public… lorsqu'elles ne font pas un pire métier…

–Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez Victorin, lui, un général d'armée! lui, un des deux chefs de la Gaule! accompagner à cheval le chariot où ces bohémiennes vont se promener chaque soir sur les bords du Rhin… Et si je m'indigne de ce que le fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles créatures, alors vous me répondrez sans doute: – Pardonnez à ce pécheur, de même que Jésus a pardonné à Madeleine, la pécheresse… – Allez, Scanvoch, l'homme qui se complaît dans d'indignes amours est capable de…

Mais Sampso s'interrompit.

–Achevez, – lui dis-je, – achevez, je vous prie…

–Non, – dit-elle après un moment de réflexion, – le temps n'est pas venu; je ne voudrais pas hasarder une parole légère.

–Tenez, – lui dis-je en souriant, – je suis certain qu'il s'agit de quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps dans l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de ces méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso… vous… avec votre saine raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles histoires?

–Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me quereller au sujet de votre héros; vous le défendez envers et contre tous…

–Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma soeur… j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous pas ainsi que moi, Sampso? mon petit Aëlguen, le fils de votre soeur, ne vous est-il pas aussi cher que vous le serait votre enfant? Croyez-moi… lorsque Aëlguen aura vingt ans et que vous l'entendrez accuser de quelque folie de jeunesse, vous le défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement que je ne défends Victorin… D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à présent votre rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de quelque grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour la prier de le faire pardonner? vous l'aimez tant!..

–L'enfant de ma soeur n'est-il pas mien?

–Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

–Certainement, mon frère, – répondit-elle en rougissant avec une sorte d'embarras; puis, après un moment de silence, elle reprit:

–Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour, pour que notre petite fête soit complète?

–Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso!

–Au revoir, Scanvoch!

Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans l'un des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en réfléchissant à notre entretien.

Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an que Ellèn, et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait jusqu'alors repoussé plusieurs offres de mariage; parfois je supposais qu'elle ressentait quelque amour caché, d'autres fois qu'elle appartenait à une de ces affiliations chrétiennes qui commençaient à se répandre, et dans lesquelles les femmes faisaient voeu de chasteté, comme plusieurs de nos druidesses. Un moment aussi je me demandai la cause de la réticence de Sampso au sujet de Victorin; puis, j'oubliai ces pensées pour ne songer qu'à l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les avant-postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt l'officier mit à ma disposition quatre soldats d'élite, excellents rameurs choisis parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer les barques de la flottille militaire destinée à remonter ou à descendre le Rhin pour défendre au besoin notre camp fortifié. Ces quatre soldats, sur ma recommandation, ne prirent pas d'armes; moi seul étais armé. En passant devant un bouquet de chênes, je leur fis couper quelques branchages, destinés à être placés à la proue du bateau qui devait nous transporter. Nous arrivons bientôt sur la rive du fleuve; là étaient amarrées plusieurs barques réservées au service de l'armée. Pendant que deux des soldats placent à l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont je les avais munis, les deux autres examinent les rames d'un oeil exercé, afin de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au gouvernail, nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps, lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me dit:

–Il n'y a rien de tel qu'un bardit gaulois pour faire passer le temps et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux refrain national répété en choeur rend les avirons moins pesants. Peut-on chanter, ami Scanvoch?

–Tu me connais?

–Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la mère des camps?

–Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

–Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria pour toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun t'aime.

–Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-tu?

–Douarnek.

–Tu es Breton?

–Des environs de Vannes.

–Ma famille aussi est originaire de ce pays.

–Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce bardit, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a donné l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis, mais un chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un bardit national entonné en choeur par de vigoureux garçons à larges poitrines… Or peut-être ne faut-il pas attirer l'attention sur notre barque?

–Maintenant, tu peux chanter… plus tard… non.

–Alors, qu'allons-nous chanter, enfants? – dit le vétéran en continuant de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant seulement la tête de leur côté, car, placé au premier banc, il me faisait face. – Voyons… choisissez…

–Le bardit des marins, – dit un des soldats.

–C'est bien long, mes enfants, – reprit Douarnek.

–Le bardit du chef des cent vallées?

–C'est bien beau, – reprit Douarnek; – mais c'est un chant d'esclaves attendant leur délivrance, et par les os de nos pères!.. nous sommes libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

–Ami Douarnek, – lui dis-je, – c'est au refrain de ce chant d'esclaves:

–Coule, coule, sang du captif!

–Tombe, tombe, rosée sanglante!

Que nos pères, les armes à la main, ont reconquis cette liberté dont nous jouissons.

–C'est vrai, Scanvoch… mais ce bardit est long, et tu nous as prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons du Rhin.

–Douarnek, – reprit un jeune soldat, – si tu nous chantais le bardit d'Hêna, la vierge de l'île de Sên…? Il me fait toujours venir les larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et douce Hêna, qui vivait il y a des cents et des cents ans!

–Oui, oui, – reprirent les trois autres soldats-chante-nous le bardit d'Hêna, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la Gaule… et la Gaule est victorieuse aujourd'hui!

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux, et je l'avoue, fier, en songeant que le nom d'Hêna, morte depuis plus de trois cents ans, était resté populaire en Gaule comme au temps de mon aïeul Sylvest, et allait être chanté.

–Va pour le bardit d'Hêna, – reprit le vétéran, – j'aime aussi cette sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu ce chant?

–Oui… à peu près… je l'ai déjà entendu…

–Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit à chanter d'une voix pleine et sonore qui, au loin, domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

		«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
		Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
		Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.

-Bénis soient les dieux, ma douce fille, – lui dit son père Joel, le brenn de la tribu de Karnak, – bénis soient les dieux, ma douce fille, puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le jour de ta naissance!

» – Bénis soient les dieux, ma douce fille, – lui dit sa mère Margarid, – bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

» – Ma figure est triste, ma bonne mère; ma figure est triste, mon bon père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au revoir.»

«-Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-tu ainsi?

» – Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous irons, pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

		«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
		Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
		Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua son chant:

«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se regardèrent et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et aussi les petits enfants, car Hêna avait un grand faible pour l'enfance.

» – Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce monde, pour t'en aller ailleurs sans que l'ange de la mort t'appelle?

» – Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger menace notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge, offert par elle aux dieux, peut apaiser leur colère…

» – Adieu donc, et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, ces anneaux en souvenir de moi; que je baise une dernière fois vos têtes blondes, chers petits! adieu et au revoir! Souvenez-vous d'Hêna, votre amie; elle va vous attendre dans les mondes inconnus.»

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit cadencé des rames.

		«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte!
		Elle a offert son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
		Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua le bardit:

» – Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se pressent autour du bûcher.

» – La voilà! c'est elle! c'est Hêna!.. Elle monte sur le bûcher, sa harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:

» – Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger! Prends mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos armes! – Et il a coulé, le sang d'Hêna!

» – Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent et généreux! courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera libre et fière, en criant comme toi-victoire à nos armes! victoire et liberté!»

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus basse ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

«-Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus, pour la délivrance de la Gaule!

Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên!»

Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du bardit, tant je me sentais ému.

Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air surpris:

–Quoi, Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque? Tu restes muet pour achever un chant si glorieux?

–Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux pour moi… que tu me vois ému.

–Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas?

–Hêna était fille d'un de mes aïeux!

–Que dis-tu?

–Hêna était fille de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, mort, ainsi que sa femme et presque toute sa famille, à la grande bataille de Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de trois siècles; moi, de père en fils, je descends de Joel.

Le chant d'Hêna était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le nier?) avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec respect.

–Sais-tu, Scanvoch, – reprit Douarnek, – sais-tu que des rois seraient fiers de tes aïeux?

–Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre noblesse, à nous autres Gaulois, – lui dis-je; – voilà pourquoi nos vieux bardits sont chez nous si populaires.

–Quand on pense, – reprit le plus jeune des soldats, – qu'il y a plus de trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a offert sa vie pour la délivrance du pays, et que son nom est venu jusqu'à nous!

–Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles à monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est placé si haut), – reprit Douarnek, – cette voix est parvenue jusqu'à lui, puisque nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes! victoire et liberté!

Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses eaux sont très-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

–Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue inutile, si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à la distance où nous voici de la rive que nous venons de quitter.

–Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

–Le traverser!.. – s'écria le vétéran en me regardant d'un air ébahi. – Traverser le Rhin!.. et pourquoi faire?

–Pour aborder à l'autre rive.

–Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas campée sur l'autre bord?..

–C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit, avec son insouciance de soldat:

–C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, en avant! Allons, enfants, à nos rames!..

–Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en trêve avec les Franks?

–Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands?

–Tu le vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir des feuillage l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, une branche de chêne à la main…

–Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils ont massacré d'autres envoyés en temps de trêve.

–C'est possible, ami Douarnek; mais; si le chef commande, le soldat obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp des Franks; j'y vais!

–Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que ces sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules… et notre peau sur le corps… J'ai parlé par vieille habitude de sincérité… Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!.. c'est à un ordre de notre mère… de la mère des camps que nous obéissons… En avant! en avant!.. dussions-nous être écorchés vifs par ces barbares, divertissement qu'ils se donnent souvent aux dépens de nos prisonniers.

–On dit aussi, – reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée que celle de Douarnek, – on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui suivent les hordes franques, mettent parfois nos prisonniers bouillir tout vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec certaines herbes magiques.

–Eh! eh! – reprit joyeusement Douarnek, – celui de nous qui sera mis ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter le premier de son propre bouillon… cela console… Allons, enfants, ferme sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la mère des camps…

–Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait!

–Elle est bien nommée, la mère des camps et des soldats; il faut la voir après chaque bataille allant visiter les blessés!

–Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de n'avoir pas de blessures.

–Et puis, si belle… si belle!..

–Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc, vêtue de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque, et pourtant l'oeil si doux, le sourire si maternel… c'est comme une vision!

–On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le présent.

–Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la voir, qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans?..

–Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

–On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

–Oui, et c'est vraiment dommage, – reprit Douarnek en secouant la tête d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres soldats; – oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet enfant des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui l'avions vu naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions, il y a peu de temps encore, avec orgueil et amitié.

Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais souvent eu à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je m'étais aperçu dans l'armée d'une sourde hostilité contre le fils de ma soeur de lait, lui jusqu'alors l'idole de nos soldats.

–Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin? – dis-je à Douarnek et à ses compagnons. – N'est-il pas brave… entre les plus braves? Ne l'avez-vous pas vu à la guerre?

–Oh! s'il s'agit de se battre… il se bat vaillamment… aussi vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton grand cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de lait qu'à te défendre toi-même… Tes cicatrices le diraient si elles pouvaient parler par la bouche de tes blessures




Конец ознакомительного фрагмента.


Текст предоставлен ООО «ЛитРес».

Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/ezhen-su/les-mysteres-du-peuple-tome-iii/) на ЛитРес.

Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.



notes



1


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 47 et 49.




2


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 4 et 8.




3


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 55.




4


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 56.




5


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 58.




6


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 62.




7


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 20, 21.




8


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 22.




9


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 23.




10


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 62.




11


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 63.




12


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 64.




13


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXXVI, v. 65, 66.




14


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 69.




15


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 70.




16


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 71.




17


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVI, v. 72.




18


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 28.




19


«Pilate les vint donc trouver dehors.» (Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 29.)




20


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 30.




21


Évangile selon saint Jean, ch. XVIII, v. 31.




22


Évangile saint Jean, ch. XVIII, v. 31.




23


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 6.




24


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 16, 17.




25


Évangile selon saint Jean, ch. XIX, v. 5.




26


Évangile selon saint Jean, ch. XIX, v. 12.




27


«Ponce-Pilate était fonctionnaire public (fait très-judicieusement observer M. Dupin); il tenait à sa place: il fut intimidé par les cris qui mettaient en doute sa fidélité à l'empereur, il craignit une destitution, il céda.» (Jésus devant Caïphe, p. 105, par Dupin aîné.)




28


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 1, 3.




29


Évangile selon saint Jean, ch. XXVIII, v. 23 et 36.




30


Évangile selon saint Jean, ch. XXVIII, v. 38, 39.




31


«Mais les princes des prêtres et les sénateurs persuadèrent au peuple de demander Barrabas et de faire mourir Jésus.» (Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVIII, v. 20)




32


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 25.




33


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 26, 27.




34


Pour toute cette scène où le burlesque le dispute à l'horrible, voir: Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 28, 29, 30, etc., etc.




35


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 30, 31 et suivants.




36


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 33.




37


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 31.




38


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 32.




39


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 35.




40


Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 32.




41


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 27, 30.




42


Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 31.




43


«Et les deux voleurs crucifiés auprès de Jésus l'accablaient de railleries et de reproches.» (Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 46.)




44


«Les princes des prêtres, les docteurs de la loi et les sénateurs se moquaient de Jésus sur la croix en disant: Il a sauvé les autres et il ne peut pas se sauver lui-même.» Etc. (Évangile selon saint Matthieu, ch. XXVII, v. 40, 42.)




45


L'arrêt qui avait frappé le maître porta d'abord un grand découragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses, et en apparence si dévouées, qu'on avait vues de tous côtés accourir à sa voix, s'étaient dispersées; elles avaient cru à la formation extérieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel état de société qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait porté les derniers à la première place; mais le cours naturel des choses renversait encore leurs espérances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous les autres messies dont les promesses et les efforts étaient restés sans résultat mémorable. L'émotion produite par la mort de Jésus n'avait laissé dans le pays presque aucune trace; elle s'était perdue dans une foule d'autres émotions. (Salvador, Jésus-Christ et sa Doctrine, v. 2, p. 212.)




46


«Il faut faire à l'intérieur de la France LA GUERRE DE ROME,» a dit M. de Montalembert à l'Assemblée nationale. – Tous le voyez, lorsqu'il s'agit d'oppression, d'asservissement moral ou matériel, c'est ROME, toujours Rome! que les ultramontains invoquent contre la France!..




47


Elkhel. D. N. VII, 450. Mionnet, 11, 74, 75. C. F. Brecquigny, Acad. inscript. XXXII. Ap. A. Thierry, Hist. de la Gaule sous la domination romaine, v. II, p. 378.

«Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par une beauté mâle; ses médailles la représentent armée et coiffée d'un casque, avec des traits grands et réguliers, et sur sa physionomie, idéalisée sans doute, on trouve ce mélange de force calme et de majesté qui fait dans les statues antiques l'attribut de Minerve.» (A. Thierry, Hist. de la Gaule, v. II, p. 377.)

«Victoria joignait à l'autorité d'une âme ferme et virile un esprit étendu capable des résolutions les plus élevées, et dont les inspirations furent bientôt écoutées comme des oracles. Son ascendant sur l'armée se montra parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en rendre compte sans la supposition de quelque chose d'extraordinaire, de merveilleux… peut-être les nations gauloises pensèrent-elles avoir retrouvé une de ces femmes divines auxquelles leurs pères avaient obéi jadis, qui lisaient dans l'avenir…» (Trébellius Pollion, Trig. Tyr., 200, ap. A. Th., p. 375, v. II.) Les soldats avaient proclamé solennellement Victoria LA MÈRE DES CAMPS, postea mater castrorum appellata est. (Tréb. Poll. Id. Trig. Tyr., 186, 187, 200.)




48


«Victorin, l'enfant adoptif des camps, avait grandi au milieu des armes, sous les yeux de sa mère Victoria, qui ne l'avait point quitté, et qui n'avait eu dès lors pour résidence que les garnisons où vivait son fils; on ne peut expliquer autrement les longues relations de cette femme avec les armées, sa présence continuelle dans les camps; le respect inspiré par son dévouement maternel avait établi entre elle et le soldat une de ces sympathies, un de ces liens durables si forts, dont les annales militaires et tous les peuples, fournissent d'étonnants exemples.» (A. Thierry, Hist. de la Gaule, v. II, p. 374.)

Il semblerait que Victorin dût à cette éducation particulière un développement qui ne le fut pas moins. Les éloges que lui donne un historien contemporain (Trébellius Pollion) sont tellement magnifiques, qu'en faisant à l'exagération une large part, Victorin resterait encore un homme très-éminent. Mais au dire de ce même historien, qui le juge avec tant de faveur, un grand vice balance dans Victorin ces rares qualités: il avait puisé dans la licence de la vie militaire des habitudes de débauche et de grossière galanterie qu'il ne savait pas maîtriser, qui soulevèrent enfin contre lui la haine de l'armée et le conduisirent à sa perte. (Tréb. Poll. Trig. Tyr., 187, ap. A. Th.)

La dernière partie du règne de Victorin présente les traces de plus en plus marquées de l'influence politique de sa mère. (Ib.)


