Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse
 Voltaire

 Frederick II, King of Prussia




King of Prussia Frederick II

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse





NOTICE





I


On ne l'a pas assez remarqué, parce que Voltaire a tant fait, tant écrit; son activité s'est déployée de tant de côtés qu'on ne saurait prendre garde à tout, et qu'il est difficile d'attacher à chacune de ses œuvres une importance suffisante.

Ainsi en est-il de la correspondance de Voltaire avec le grand Frédéric et encore avec Catherine II.

Il me semble qu'on ne connaît pas une correspondance d'autant de valeur entre un roi et un philosophe que celle dont nous allons nous occuper.

Nous possédons les billets du jeune Marc Aurèle à son précepteur Fronton, ce sont d'aimables et tendres témoignages de respect, d'affection et de reconnaissance. Ces billets montrent combien était sensible et bonne l'âme du futur empereur. Mais ces relations ne pouvaient avoir l'importance de celles du prince royal de Prusse, âgé de vingt-quatre ans, et plus tard du roi avec Voltaire, ayant dix-huit ans de plus que son correspondant et déjà en possession d'une notoriété considérable par ses travaux littéraires et philosophiques.

Cette correspondance, commencée en 1736, a duré jusqu'à la mort de Voltaire, c'est-à-dire pendant quarante-deux ans. Elle comprend plus de cinq cents lettres, dont quelques-unes sont fort étendues.

On y traite tous les sujets avec une entière liberté d'esprit: métaphysique, philosophie, littérature, sciences, poésie, histoire, politique, etc.

Assurément, cette correspondance permet d'apprécier plus justement Frédéric que l'histoire de ses faits et gestes, car elle nous fait connaître l'homme dans sa spontanéité, avec ses intentions, avec sa volonté toute nue et non modifiée par les circonstances. Pour pénétrer à fond l'âme d'un homme, rien ne saurait suppléer au spectacle procuré par l'échange continu de lettres nombreuses et familières. On voit vivre les gens pour ainsi dire jour à jour, on les surprend en déshabillé et dans des situations très différentes.

Ce petit volume est loin de contenir toutes les lettres qui nous ont été conservées. Nous avons dû en écarter le plus grand nombre.

Nous nous sommes proposé, par un choix judicieux de ces lettres, de donner un ensemble qui en fasse ressortir exactement la physionomie. Nous aurons ainsi atteint notre but, qui est de satisfaire en peu de pages la curiosité du lecteur.




II


L'action de Voltaire s'étendit sur un certain nombre de têtes plus ou moins élevées. Quelques-unes portaient des couronnes, et le philosophe a pu écrire avec vérité: j'ai brelan de rois quatrième; d'autres furent placées à la direction de l'État dans diverses contrées de l'Europe, d'autres enfin furent célèbres dans les arts, les sciences ou l'industrie.

Voltaire dut cette influence générale et considérable à plusieurs causes. Les premières furent incontestablement son génie facile et brillant, son inconcevable activité et la radieuse expansion de son cœur. Mais il en est de secondaires dont on doit tenir compte. Voltaire a toujours vécu dans la haute société et, à la fin de sa carrière, sa vie ressembla par le dehors à l'existence d'un grand seigneur très répandu dans le monde. Il était d'une politesse exquise et entretenait soigneusement toutes ses relations. Ses succès au théâtre, ses publications incessantes, ses voyages en Angleterre, en Hollande et en Allemagne, sa renommée universelle, les poésies légères qui s'échappaient de sa main prodigue de louanges délicates, les persécutions et les attaques passionnées dont il fut l'objet, tout contribua à le rendre l'homme le plus vivant et le plus intéressant du XVIII


 siècle. Il attira et força l'attention, si bien qu'il fut de bon ton de connaître Voltaire ou tout au moins de l'avoir lu. Quelqu'un qui n'aurait pu en parler, en bien ou en mal, eût passé pour un homme de mauvaise compagnie ou d'esprit inculte.

Tout le monde avait les yeux sur lui. Le savant, aussi bien que le lettré ou le philosophe, lui adressait son œuvre. Voltaire s'était fait centre, et comme il rayonnait pour tous, tous rayonnaient vers lui.

D'Alembert, Diderot, J. – B. et J. – J. Rousseau, Vauvenargues, Condillac, Condorcet, Franklin, Mairan, Clairault, la Condamine, Maupertuis, Lalande, Bailly, Réaumur, Spallanzani, Parmentier, Turgot, l'abbé d'Olivet, Duclos, Thomas, La Harpe, Marmontel, l'abbé Morellet, Saurin, Piron, la Motte, Rulhière, Suard, Dorat, Dubelloi, Cailhava, Champfort, Sedaine, Saint-Lambert, Goldoni, Algarotti, la Chalottais, Servan, Dupaty, Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, tous allèrent à lui.

Le roi dont il s'occupa le plus et qui lui fit concevoir les plus hautes espérances, le grand Frédéric, est peut-être celui qui, par la nature de son caractère absolu et dur, fut le moins accessible à son influence. Voltaire sentait juste, lorsqu'il écrivait en 1759 à d'Argental: «Je ne puis en conscience aimer Luc (Frédéric), ce roi n'a pas une assez belle âme pour moi.» Cependant, qui oserait dire que Voltaire ne parvint pas à humaniser l'âme de Frédéric et ne contribua pas à fortifier en lui le sentiment du juste et du vrai, que ce monarque posséda à un certain degré? Ce que est certain, c'est que le roi aima véritablement le philosophe autant que le permettait sa rude nature, qu'il lui rendit justice et fut rempli d'admiration pour son génie et même pour son grand cœur. Ceci devint particulièrement sensible à la fin de leur vie.

Voltaire s'acquit l'estime et l'affection des autres membres de la famille royale de Prusse, qui lui témoignèrent toujours un véritable attachement.




III



VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC

Nous mettons le nom de Voltaire avant celui de Frédéric, parce que nous croyons que Voltaire restera le plus grand aux yeux de la postérité. En outre, Voltaire a toujours aimé les hommes et leur a fait beaucoup de bien, tandis que Frédéric est au rang de ceux qui les ont broyés pour les mêler.

Quoi qu'il en soit, il y a de beaux côtés dans les rapports de ces deux hommes, et Frédéric est, après tout, un de ceux qui ont le mieux compris Voltaire et lui ont le plus rendu justice. Si Frédéric était haut placé par la naissance, il le fut encore par le génie; il put donc admirer Voltaire par un côté qui leur était commun, l'intelligence.

Frédéric avait vingt-quatre ans lorsqu'il engagea avec Voltaire une correspondance qui, malgré quelques interruptions, a duré jusqu'à la mort de ce dernier. Cultivant les arts, les lettres et la philosophie, le jeune prince, après avoir cruellement souffert des brutalités féroces de son père, vivait le plus souvent retiré à la campagne et ne revenait à Berlin qu'à certaines époques déterminées. Il importe de dire ici quelques mots du caractère singulier du père de Frédéric pour expliquer le sien.

Le roi Frédéric-Guillaume avait deux goûts dominants, poussés jusqu'à la manie: une avarice sordide et l'ambition de posséder l'infanterie la mieux exercée et composée des plus beaux hommes du monde. Il joignait à cela des mœurs dures et grossières. Il jetait au feu les livres de son fils et lui cassait ses flûtes; un beau jour il fit promener et fesser sur la place publique de Postdam une malheureuse femme qui était la maîtresse du jeune homme et raccompagnait au piano. Ces procédés inspirèrent au prince le désir de quitter furtivement le toit paternel, pour voyager en Angleterre et en Europe avec deux jeunes officiers, ses amis. Le roi le sut, fit empoigner tout le monde, mit son fils au cachot en attendant qu'on lui fit un procès captal. L'un des officiers parvint à s'échapper; l'autre fut exécuté sous la fenêtre du prince royal, qui s'évanouit de douleur entre les mains des quatre grenadiers chargés de le faire assister à ce spectacle, auquel le roi était lui-même présent.

Heureusement pour Frédéric, l'empereur Charles VI dépêcha à son père un ambassadeur, spécialement chargé de lui représenter qu'un souverain de l'Empire n'avait pas le droit de faire mourir un prince royal, comme un sujet ordinaire. Le terrible Guillaume finit par se rendre à ces motifs de haute politique. Lorsqu'il découvrit le projet de son fils, le roi était entré dans une telle colère que, soupçonnant l'aînée de ses filles d'y avoir pris part, il faillit la jeter à coups de pied par la fenêtre de l'appartement. La reine s'attacha aux vêtements de sa fille en désespérée et le crime ne s'accomplit pas. Voltaire raconte que la margrave de Bareith lui montra, sous le sein gauche, la marque indélébile de cette paternelle cruauté.

On conçoit aisément que Frédéric dut recevoir de funestes impressions de traitements aussi barbares. Sa jeunesse s'écoula triste et misérable, mais il la remplit d'occupations sérieuses, car il était doué d'une activité dévorante et animé du plus louable désir de s'instruire.

En août 1736, Frédéric adresse à Voltaire une première lettre pleine des sentiments les plus nobles et finissant ainsi:

«J'espère un jour voir celui que j'admire de si loin et vous assurer de vive voix que je suis, avec toute l'estime et la considération due à ceux qui, suivant le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au public, votre affectionné ami.»

Voltaire lui répond en ces termes le 26 août:

«Mon amour-propre est trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai toujours eu dans le cœur et qui, j'ose le dire, fait mon caractère, m'a donne un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux.

«Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces aux soins que vous prenez de cultiver par la philosophie une âme née pour commander… Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage! Vous le sentez, monseigneur, c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité… Soyez sûr que, si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et béni du monde entier.»

En avril 1737, Voltaire écrit à Frédéric:

«Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre. J'admire qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté, et je vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût des plaisirs… Nous sommes nés avec un cœur qu'il faut remplir, avec des passions qu'il faut satisfaire sans en être maîtrisés.»

Le 19 avril 1738, je trouve dans une lettre de Frédéric:

«Pour l'amour de l'humanité ne m'alarmez plus par vos fréquentes indispositions, et ne vous imaginez pas que ces alarmes soient métaphoriques… Faites dresser, je vous prie, le statum morbi de vos incommodités, afin de voir si peut-être quelque habile médecin ne pourrait vous soulager.» Le 17 juin de la même année, il insiste de nouveau: «Je ne saurais me persuader que vous ayez la moindre amitié pour moi si vous ne voulez vous ménager. En vérité, M


 la marquise devrait y avoir l'œil. Si j'étais à sa place, je vous donnerais des occupations si agréables qu'elles vous feraient oublier toutes vos expériences de laboratoire.» La lettre du prince royal du 24 juillet commence ainsi: «Mon cher ami, me voilà rapproché de plus de soixante lieues de Cirey. Vous ne sauriez concevoir ce que me fait souffrir votre voisinage: ce sont des impatiences, ce sont des inquiétudes, ce sont enfin toutes les tyrannies de l'absence.» Du 6 août même année: «Je viens de recevoir votre belle épître sur l'homme; ces pensées sont aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était d'Alexandre. Vous recherchez modestement la vérité et vous la publiez avec hardiesse. Non, il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature.»

Le 16 février 1739, Voltaire disait au prince, au milieu de l'amertume que lui causaient les persécutions:

«Je suis en France, parce que M


 du Châtelet y est; sans elle il y a longtemps qu'une retraite plus profonde me déroberait à la persécution et à l'envie… Tous les huit jours je suis dans la crainte de perdre la liberté ou la vie.»

Frédéric lui répond, le 15 avril:

«Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition, et je vous assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.

Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que pour établir une égalité de conditions parmi les hommes, il vous fallait des revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos talents et de l'amitié de la marquise.»

Pendant la maladie du roi son père, Frédéric termine ainsi une lettre du 23 mars 1740:

«Si je change de condition, vous en serez instruit des premiers. Plaignez-moi, car je vous assure que je suis effectivement à plaindre; aimez-moi toujours, car je fais plus cas de votre amitié que de vos respects. Soyez persuadé que votre mérite m'est trop connu pour ne pas vous donner, en toutes les occasions, des marques de la parfaite estime avec laquelle je serai toujours votre très fidèle ami, Frédéric.»

Enfin Frédéric est sur le trône, le 6 juin 1740, il écrit à Voltaire:

«Mon cher ami, mon sort est changé et j'ai assisté aux derniers moments d'un roi… Je n'avais pas besoin de cette leçon pour être dégoûté de la vanité des grandeurs humaines… Enfin, mon cher Voltaire, nous ne sommes pas maîtres de notre sort. Le tourbillon des événements nous entraîne et il faut se laisser entraîner. Ne voyez en moi, je vous prie, qu'un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un ami véritablement fidèle. Pour Dieu, ne m'écrivez qu'en homme… Adieu, mon cher Voltaire, si je vis, je vous verrai, aimez-moi toujours et soyez sincère avec votre ami, Frédéric.»

Il y a trois époques à distinguer dans la correspondance aussi bien que dans les rapports de Frédéric et de Voltaire. La première comprend les années qui précédèrent l'avénement du prince au trône, la seconde celles qui s'écoulèrent depuis cette date jusqu'à la fin des guerres dont Frédéric sortit vainqueur après avoir été à deux doigts de sa perte, la troisième embrasse les dernières années de leur vie. Dans la première époque, le ton des lettres est celui d'un jeune homme très sérieusement occupé de s'instruire et très enthousiaste du génie de son correspondant. L'admiration de Frédéric est profonde, il le témoigne par un juste respect et par une sorte de culte, qui se traduit par mille attentions et des craintes très vives et très répétées sur la mauvaise santé de Voltaire. La seconde est celle qui fait le moins d'honneur au monarque. L'ambition s'est presque entièrement emparée de l'homme. L'usage du pouvoir en a fait un despote très dur et qui souffre peu la contradiction. Le mauvais succès de ses affaires, la nécessité de mener la rude vie des camps au milieu des horreurs qu'entraîne la guerre, l'habitude de manier les hommes pour les asservir à sa volonté et les faire marcher à son but, la goutte et différentes incommodités, le poids d'une couronne de conquérant et de roi absolu, toutes ces causes troublèrent profondément l'âme de Frédéric. Il y a loin du ton du jeune prince à celui de l'homme mûr.

Cette période comprend aussi les relations directes de Frédéric et de Voltaire. L'amour-propre d'auteur, l'humeur despotique du souverain, les basses manœuvres de leur entourage troublèrent bientôt ces rapports, malgré leur admiration mutuelle et la grâce incomparable de l'esprit de Voltaire. Le roi lui fit subir à Francfort de grossières avanies, tout à fait dignes de la barbare rusticité de son père. Jamais Voltaire ne put les oublier, tant elles furent odieuses, et jamais Frédéric ne les a convenablement réparées, tant était absolu le caractère de ce despote de génie. La margrave de Bareith principalement, et les autres membres de la famille royale de Prusse, firent au contraire tout ce qui dépendait d'eux pour panser cette blessure profonde. À deux reprises cependant, Voltaire se donna le plaisir, digne d'une âme généreuse, d'essayer d'être utile à Frédéric en le raccommodant avec la cour de France; puis de consoler et de fortifier son héros, lorsque, dans une crise suprême, quelque temps avant la bataille de Rosbach, il avait pris la résolution de mettre fin à sa vie. En cette circonstance grave, Voltaire montra autant de cœur que de raison et agit heureusement sur l'âme de Frédéric et sur celle de la malheureuse margrave de Bareith, plus digne de ces preuves de haute sympathie. Le lecteur retrouvera quelques traces touchantes de ces rapports affectueux dans les circonstances les plus extrêmes.

Après avoir désespéré de sa cause et résolu de s'ôter la vie (1757), Frédéric auquel Voltaire avait écrit deux lettres très nobles et très affectueuses pour l'en détourner, Frédéric abandonna ce funeste dessein.

		Pour moi, menacé du naufrage,
		Je dois, affrontant l'orage
		Penser, vivre ou mourir en roi.

Voltaire répond à l'épître qui se termine par ces trois vers:

«Non seulement ce parti désespérait un cœur comme le mien, qui ne vous a jamais été assez développé et qui a toujours été attaché à votre personne, quoi qu'il ait pu arriver, mais ma douleur s'aigrissait des injustices qu'une partie des hommes ferait à votre mémoire.

»J'oserai ajouter que Charles VII, qui avait votre courage avec infiniment moins de lumières et moins de compassion pour ses peuples, fit la paix avec le czar, sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en dire davantage, et votre raison suprême vous en dit cent fois davantage.

»Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.

»Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort que je n'en prenais dans Postdam et Sans-Souci. Cette retraite serait heureuse et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être assuré de votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus chère. C'est être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme (13 novembre 1757).»

Plus tard, lorsque l'ambition de Frédéric est satisfaite, lorsqu'il n'est plus aux prises avec la fortune et plongé dans les horreurs et les crimes de la guerre, il semble retrouver la trace des sentiments de sa jeunesse. Il est vrai que la brillante activité de Voltaire lui fait une auréole lumineuse qui ne pouvait manquer de frapper un homme tel que Frédéric. Malgré la mauvaise opinion qu'il a de l'humanité, le despote ne peut s'empêcher de l'admirer en Voltaire.

En témoignant au philosophe un sincère enthousiasme pour son génie inépuisable, il est forcé de reconnaître son grand cœur; et il s'associe à quelques-unes de ses bonnes actions. Enfin on voit avec plaisir chez cette âme, endurcie par la guerre et la rude besogne qui incombe à tout despote, des éclairs de sensibilité et des retours d'affection pour le noble vieillard, que la maladie et les années assiègent sans jamais l'abattre.

Voici quelques extraits des lettres échangées entre le roi et le philosophe dans la fin de la seconde et pendant la troisième époque, que j'ai déterminées.

voltaire a frédéric, 19 mai 1759. – «Je tombe des nues quand vous m'écrivez que je vous ai dit des duretés. Vous avez été mon idole pendant vingt années de suite; je l'ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même; mais votre métier de héros et votre place de roi ne rendent pas le cœur très sensible. C'est dommage, car ce cœur était fait pour être humain et sans l'héroïsme et le trône vous auriez été le plus aimable des hommes dans la société,

»En voilà trop si vous êtes en présence de l'ennemi, et trop peu si vous êtes avec vous-même dans le sein de la philosophie, qui vaut encore mieux que la gloire.

»Comptez que je suis toujours assez sot pour vous aimer, autant que je suis assez juste pour vous admirer. Reconnaissez la franchise et recevez avec bonté le profond respect du Suisse Voltaire.»

au même, 21 avril 1760. – «Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez brouillé avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme considérée, qui a été traînée dans la boue et mise en prison. Ensuite, en m'honorant de vos lettres vous corrompez la douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je suis occupé depuis trois ans, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que celle de suivre ma façon de penser?

»…C'est vous qui me faites des reproches et ajoutez ce triomphe aux insultes des fanatiques! Cela me fait prendre le monde en horreur avec justice; j'en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je bénirai le jour où je cesserai, en mourant, d'avoir à souffrir et surtout à souffrir par vous; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur dont votre position n'est peut-être pas susceptible et que la philosophie pouvait seule vous procurer dans les orages de votre vie, si la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds de sagesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altéré par les passions inséparables d'une grande imagination, un peu par humeur, et par des situations épineuses qui versent du fiel dans votre âme, enfin par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses piquantes, plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous êtes plus élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous sentez sans doute ces vérités.

»Pardonnez a ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à vivre; et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être soupçonné par vous de se croire exempt de torts pour se mettre en droit de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer qu'à réparer avant sa mort les écarts funestes d'une imagination trompeuse, en faisant des vœux pour qu'un aussi grand homme que vous soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.»

réponse du roi, 12 mai 1760. – «Je sais très bien que j'ai des défauts et même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement et que je ne me pardonne rien, quand je me parle à moi-même; mais j'avoue que ce travail serait moins infructueux si j'étais dans une situation où mon âme n'eût pas à souffrir de secousses aussi impétueuses…

»Je n'entre pas dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun philosophe. Je vous ai tout pardonné et même je veux tout oublier. Mais si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en sériez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-vous le donc pour dit et que je n'entende plus parler de cette nièce qui m'ennuie…»

Sans doute, Frédéric avait encore sur le cœur le refus de M


 Denis de venir à Berlin, avec de brillants avantages de sa part, pour y tenir la maison de son oncle. Le roi songeait peut-être que si cette Parisienne avait fait moins la dédaigneuse et marqué plus d'affection à Voltaire, il eût gardé toujours près de lui le plus aimable et le plus grand homme de son siècle. Vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre, on sent là cette main qui tint impitoyablement enfermé ce malheureux baron de Trenck.

de frédéric., 31 octobre 1760. – «Le gros de notre espèce est sot et méchant. Tout homme a une bête féroce en soi, peu savent l'enchaîner; la plupart lui lâchent le frein, lorsque la terreur et les lois ne les retiennent pas.

»Vous me trouverez peut-être un peu misanthrope. Je suis malade, je souffre, et j'ai affaire à une demi-douzaine de coquins et de coquines qui démonteraient un Socrate, un Antonin. Vous êtes heureux de suivre les conseils de Candide et de vous borner à cultiver votre jardin. Il n'est pas donné à tout le monde d'en faire autant. Il faut que le bœuf trace un sillon, que le rossignol chante, que le dauphin nage et que je fasse la guerre.»

de frédéric. – 24 octobre 1765. – «Je vous félicite de la bonne opinion que vous avez de l'humanité. Pour moi, qui, par le devoir de mon état, connais beaucoup cette espèce à deux pieds sans plume, je vous prédis que ni vous ni tous les philosophes du monde ne corrigeront le genre humain de la superstition… Cependant je crois que la voix de la raison, à force de s'élever contre le fanatisme, pourra rendre la race future plus tolérante que celle de notre temps; et c'est beaucoup gagner.

»On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés et dont les suites font horreur.»

de frédéric, 14 octobre 1773, – «J'ai été en Prusse abolir le servage, réformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables, ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Nètre, la Vaste, l'Oder et l'Elbe; rebâtir des villes détruites depuis la peste de 1709, défricher vingt milles de marais et établir quelque police dans un pays où ce nom était même inconnu… De plus j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages dans la haute Silésie, où il restait des terres incultes. Chaque village a vingt familles. J'ai fait faire des grands chemins dans les montagnes et rebâti deux villes brûlées.

Je ne vous parle point de troupes, cette matière est trop prohibée à Ferney pour que je la touche. Je vous souhaite cette paix, accompagnée de toutes les prospérités possibles et j'espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci, qui admire et admirera son génie, jusqu'à extinction de chaleur humaine. Vale. Frédéric.»

de voltaire, 8 novembre 1773. – «Je vous bénis de mon village de ce que vous en avez tant bâti; je vous bénis au bord de mon marais de ce que vous en avez tant desséché; je vous bénis avec mes laboureurs de ce que vous en avez tant délivrés de l'esclavage, et que vous les avez changés en hommes.»

de frédéric, 26 novembre 1773. – «Quoique je sois venu trop tôt en ce monde, je ne m'en plains pas; j'ai vu Voltaire, et, si je ne le vois plus, je le lis et il m'écrit. Continuez longtemps de même et jouissez de toute la gloire qui vous est due…»

du même, 18 novembre 1774. – «Votre lettre m'a affligé. Je ne saurais m'accoutumer à vous perdre tout à fait, et il me semble qu'il manquerait quelque chose à notre Europe si elle était privée de Voltaire.»

du même, 10 décembre 1774. – «Non, vous ne mourrez pas de sitôt; vous prenez les suites de l'âge pour les avant-coureurs de la mort. Ce feu divin, que Prométhée déroba aux dieux et qui vous remplit, vous soutiendra et vous conservera encore longtemps. Vos sermons ne baissent pas.»

du roi, 18 juin 1776. – «La raison se développe journellement dans notre Europe, les pays les plus stupides en ressentent les secousses… C'est vous, ce sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les esprits. La bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la superstition… Jouissez de votre triomphe; que votre raison domine longues années sur les esprits que vous avez éclairés, et que le patriarche de Ferney, le coryphée de la vérité, n'oublie pas le solitaire de Sans-Souci.»

du même, 22 octobre 1776. – «Faites-moi au moins savoir quelques nouvelles de la santé du vieux patriarche. Je n'entends pas raillerie sur son compte, je me flatte que le quart d'heure de Rabelais sonnera pour nous deux dans la même minute… et que je n'aurai pas le chagrin de lui survivre et d'apprendre sa perte, qui en sera une pour l'Europe. Ceci est sérieux: ainsi, je vous recommande à la sainte garde d'Apollon, des Grâces qui ne vous quittent jamais et des Muses qui veillent autour de vous.»

du même, décembre 1776. – «Quelle honte pour la France de persécuter un homme unique… Quelle lâcheté plus révoltante que de répandre l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procédés me mettent en colère.. Cependant soyez sûr que le plus grand crève-cœur que vous puissiez faire à vos ennemis, c'est de vivre en dépit d'eux.»

du même, 10 février 1777. – «Vous aurez toutefois eu l'avantage de surpasser tous vos prédécesseurs par le noble héroïsme avec lequel vous avez combattu l'erreur.»

du même, 9 novembre 1777. – «Vous êtes l'aimant qui attirez à vous les êtres qui pensent; chacun veut voir cet homme unique qui est la gloire de notre siècle.»

du même, 25 janvier 1778. – «D'impitoyables gazetiers avaient annoncé votre mort, tout ce qui tient à la république des lettres et moi indigne, nous avons été frappés de terreur… Vivez, vivez pour continuer votre brillante carrière, pour ma satisfaction et pour celle de tous les êtres qui pensent.»

On est heureux de voir se terminer, avec dignité et affection, une amitié, née dans l'enthousiasme et l'estime réciproques, presque rompue par de cruels orages, enfin ravivée par le malheur et consacrée par le temps, car elle ne dura pas moins de quarante-deux ans. Frédéric voulut faire lui-même l'éloge de son ami, de l'homme du siècle, dans le sein de l'Académie de Berlin.

Et il est juste de constater que dans cet éloge, sous l'influence de l'âge et de ses regrets sincères, l'ambitieux, le despote, le dur et victorieux capitaine a prononcé ces paroles: «Quelque précieux que soient les dons du génie, ces présents que la nature ne prodigue que rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes d'humanité et de bienfaisance: on admire les premiers et l'on bénit et vénère les seconds.» Il est beau pour la mémoire de Voltaire que sa noble existence ait inspiré de tels sentiments à Frédéric; et il est assez curieux de remarquer à cette occasion que Laharpe, en digne académicien, n'a indiqué comme unique ressort de la prodigieuse activité de Voltaire que l'amour de la gloire. «À mesure, dit-il, qu'il sentait la vie lui échapper, il embrassait plus fortement la gloire… Il ne respirait plus que pour elle et par elle.»

D'Alembert, Condorcet, Diderot, Frédéric, Catherine, Turgot, Franklin, Gœthe, ont bien vengé Voltaire de la myopie du panégyriste Laharpe, myopie caractéristique et qui donne la juste mesure de la pauvreté de cœur et d'intelligence de ce faiseur de phrases.

Quoi qu'il ait écrit et quoi qu'il ait fait, on doit dire à l'honneur et à la décharge de Frédéric: Il admira Voltaire et il l'aima autant qu'il pouvait aimer.

Le roi survécut huit ans à son ami et mourut en 1786, à l'âge de 74 ans.

La correspondance de Voltaire avec la plupart des membres de la famille royale de Prusse est assez considérable. Assurément, au point de vue du cœur, tous les membres de cette famille valaient beaucoup mieux que leur illustre chef. Ici, plus de traces d'amour-propre d'auteur, plus de paroles sentant le despote ayant mauvaise opinion de l'espèce humaine. On ne voit que des preuves d'une affection sincère, d'une véritable admiration, et souvent d'une reconnaissance très réelle. La margrave de Bareith et le prince royal qui succéda à son oncle le grand Frédéric, méritent d'être particulièrement distingués.

Par son dévouement à son frère, par la part qu'elle prit à ses malheurs, par ses communications plus fréquentes et plus importantes avec Voltaire, par la manière gracieuse avec laquelle elle s'efforça de réparer l'indigne conduite de Frédéric à Francfort, la margrave de Bareith occupe naturellement la première place dans ce recueil. Cette princesse avait vécu près de Voltaire pendant son séjour en Prusse. Elle avait de l'instruction et un esprit, sans préjugés. On voit de ses lettres qui commencent ainsi: «Sœur Guillemette à frère Voltaire, salut, car je me compte parmi les heureux habitants de votre abbaye» (allusion à la société des soupers intimes de Frédéric).

Mais c'est pendant la guerre de Sept Ans, lorsque Frédéric, attaque à la fois par l'Autriche, la France et la Russie, faillit succomber sous tant d'ennemis, que les lettres de la margrave empruntent à la gravite des circonstances et à l'état violent de son âme désespérée un intérêt extrême. Voltaire songea à opérer un rapprochement entre la cour de Berlin et celle de Versailles. Il en écrivit à cette princesse et au maréchal de Richelieu qui commandait une de nos armées en Allemagne. C'était quelques mois avant Rosbach. Le roi de Prusse semblait perdu et Voltaire, qui ne désirait point la ruine de son ancien disciple, ne songea qu'à le consoler et à essayer de le tirer de ce mauvais pas. Cette négociation n'aboutit pas, quoiqu'elle fût opportune et dans l'intérêt de la France. Mais Frédéric avait blessé l'amour-propre de M


 de Pompadour et l'abbé de Bernis, sa créature, était ministre des affaires étrangères.

Le 19 août 1757, la margrave répondait à Voltaire:

«On ne connaît ses amis que dans le malheur; la lettre que vous m'avez écrite fait bien de l'honneur à votre façon de penser. Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé. Le roi l'est autant que moi… Je suis dans un état affreux et je ne survivrai pas à la destruction de ma maison et de ma famille. C'est l'unique consolation qui me reste. Vous aurez de beaux sujets de tragédies… Je ne puis vous en dire davantage, mon âme est si troublée que je ne sais ce que je fais. Quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que jamais votre amie, Wilhelmine.»

Vingt-huit jours après, le 12 septembre, la malheureuse princesse continue ainsi: «Votre lettre m'a sensiblement touchée, celle que vous m'avez adressée pour le roi a fait le même effet sur lui. Je m'étais flattée que vos réflexions feraient quelque impression sur son esprit. Vous verrez le contraire par le billet ci-joint. Il ne me reste qu'à suivre sa destinée, si elle est malheureuse; je ne me suis jamais piquée d'être philosophe, j'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser les grandeurs et les richesses, mais je n'ai rien trouvé dans la philosophie qui puisse guérir les plaies du cœur que le moyen de s'affranchir de ses maux en cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la mort… Plût au ciel que je fusse chargée seule de tous les maux que je viens de vous décrire! je les souffrirais avec fermeté! Pardonnez-moi ce détail. Vous m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, à vous ouvrir mon cœur. Hélas! l'espoir en est presque banni. Que vous êtes heureux dans votre ermitage, je vous, y souhaite tout le bonheur imaginable. Si la fortune nous favorise encore, comptez sur toute ma reconnaissance, je n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement que vous m'avez données; ma sensibilité vous en est garant. Je ne suis jamais amie à demi et je le serai toujours véritablement de frère Voltaire. Bien des compliments à M


 Denis. Continuez, je vous prie, d'écrire au roi. Wilhelmine.»

Après la bataille de Rosbach, 6 novembre 1757, les affaires du roi de Prusse, quoique toujours en fâcheux état, prirent une meilleure tournure; mais la santé de la margrave avait reçu des atteintes trop profondes pour qu'elle pût se remettre. Cette princesse mourut le 14 octobre 1758.

Frédéric écrivait à Voltaire le 6 novembre de cette année: «Il vous a été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite… Si cela eût dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort pour prolonger les jours de celle qui ne voit plus la lumière. N'en perdez jamais la mémoire et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour élever un monument en son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice, et, sans vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la plus belle. Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que je n'en ai.»

Le poète satisfit aux désirs du roi comme aux besoins de son cœur et loua la grandeur d'âme et l'intelligence élevée de la princesse dans une ode qui courut l'Europe.

Le prince de Prusse, depuis Frédéric-Guillaume II, s'adresse ainsi à Voltaire le 12 novembre 1770: «Je vous admire, monsieur, depuis que je vous lis… J'ai vu avec un extrême plaisir que la même plume, qui travaille depuis si longtemps à frapper la superstition et à ramener la tolérance, s'occupe aussi à renverser le funeste principe du Système de la Nature… Souffrez, monsieur, que je vous demande pour ma seule instruction, si en avançant en âge vous ne trouvez rien à changer à vos idées sur la nature de l'âme… Je n'aime pas à me perdre dans des raisonnements métaphysiques, mais je voudrais ne pas mourir tout entier et qu'un génie tel que le vôtre ne fût pas anéanti. Je regrette souvent, monsieur, en vous lisant, de n'avoir pas été en âge de profiter des charmes de votre conversation dans le temps que vous étiez ici. Je n'ignore pas combien le feu prince de Prusse, mon frère, vous estimait; je vous prie de croire que j'ai hérité de ses sentiments. J'embrasserai avec plaisir l'occasion de vous en donner des preuves et de vous convaincre, monsieur, combien je suis votre très affectionné ami.»

Le 28 du même mois, Voltaire répond: «Il est vrai qu'on ne sait pas trop bien ce que c'est qu'une âme, on n'en a jamais vu. Tout ce que nous savons, c'est que le maître éternel de la nature nous a donné la faculté de penser et de connaître la vertu. Il n'est pas démontré que cette faculté vive après notre mort, mais le contraire n'est pas démontré non plus. Il se peut sans doute que Dieu ait accordé la pensée à une monade, qu'il fera penser après nous: rien n'est contradictoire dans cette idée. Au milieu de tous les doutes, le plus sage est de ne jamais rien faire contre sa conscience. Avec ce secret, on jouit de la vie et l'on ne craint rien à la mort.

«Il est bien extravagant de définir Dieu, les anges, les esprits, et de savoir précisément pourquoi Dieu a formé le monde, quand on ne sait pas pourquoi on remue son bras à sa volonté. Nous ne savons rien des premiers principes.

»Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Spinosa lui-même admettait une intelligence universelle. Il ne s'agit plus que de savoir si cette intelligence a de la justice. Or il me paraît impertinent d'admettre un Dieu injuste. Tout le reste me semble caché dans la nuit. Ce qui est sûr, c'est que l'homme de bien n'a rien à craindre.»

Le prince répond, 10 mars 1771: «Pour avoir l'esprit en repos sur l'avenir, il ne faut qu'être homme de bien. Je le serai toujours: j'en ferai toute ma vie honneur à vos sages exhortations et j'attendrai patiemment que la toile se lève pour voir dans l'éternité. Vous êtes assez heureux, monsieur, pour que je ne puisse vous être bon à rien. S'il se présentait néanmoins quelque occasion de vous faire plaisir, disposez, je vous prie, de votre très affectionné ami.»

À l'exposition universelle de 1867, on fit figurer à Paris le moulage en plâtre du monument élevé à Berlin en l'honneur du grand Frédéric. Je ne veux point ici apprécier cette œuvre au point de vue artistique. Mais je remarquais alors et je crois bon de faire remarquer que sur les bas-reliefs, illustrant les quatre faces du piédestal de cette statue équestre, l'un d'eux représentait Frédéric entouré des savants et des membres de l'Académie dont il était le fondateur. On y voit les figures de Maupertuis, d'Argens, etc., mais on y cherche en vain celle de Voltaire, qui fut cependant le plus illustre membre de cette académie, laquelle a entendu de la bouche du roi philosophe l'éloge du patriarche de Ferney.

Pourquoi cette éclatante omission? pourquoi Voltaire brille-t-il par son absence dans cette réunion?

Est-il besoin de le constater encore une fois c'est que Voltaire libre-penseur, avocat du genre humain, promoteur et précurseur de 89, ne peut être amnistié par des partisans du droit divin, tels que Guillaume et Bismarck.

Il est bon de le faire remarquer, car cela est tout à l'honneur de Voltaire.

Ces répugnances ne se voient pas seulement en Allemagne. À la mort du dernier marquis de Villette, fils de Belle et Bonne, la pupille de Voltaire, les héritiers légitimes, après avoir tout partagé, cherchèrent un moyen honnête de se débarrasser de l'urne d'argent contenant le cœur de Voltaire et sur laquelle le mari de Belle et Bonne avait inscrit ce vers:


Son esprit est partout, mais son cœur est ici!

Jusque-là ce vase avait été précieusement conservé à Villette, avec quelques autres reliques par le fils de la pupille de Voltaire.

On conçoit l'embarras des héritiers Villette, tous bons catholiques et bon légitimistes. Ils imaginèrent d'offrir l'urne, peu édifiante, à l'Académie française. C'était assez bien trouvé, car l'Académie possède une bibliothèque, un musée qui contient même la statue de Voltaire, exécutée en 1770 par Pigalle, grâce à une souscription publique. Cette statue historique avait été donnée à l'Académie française par la nièce de Voltaire, M


 Denis, et naturellement l'Académie s'empressa de l'accepter avec reconnaissance et enthousiasme.

À ce moment le monde était plein de la gloire de Voltaire et tout aux regrets causés par la perte de ce grand homme, comme le prouva en 91 la translation des cendres et l'apothéose de Voltaire au Panthéon.

Autres temps, autres mœurs.

L'Académie de nos jours, où prédominait l'influence de MM. Guizot, Dupanloup, de Broglie, etc., ne se soucia nullement d'accepter le don des héritiers Villette.

Elle tourna comme elle put la difficulté et l'urne consacrée par la piété filiale se trouve aujourd'hui déposée à la Bibliothèque nationale. C'est matériellement tout ce qui nous reste de Voltaire, car on sait que la tombe du Panthéon a été violée en 1816 et que de bons catholiques ont jeté aux gémonies les restes du philosophe. Ainsi a été repoussé de mains en mains, cette urne qui renferme le cœur de Voltaire, lequel pendant 84 ans palpita avec la plus grande énergie pour la cause de la Justice et de la Vérité.

Dame! avouer Voltaire, accepter l'ennemi implacable de la superstition et du fanatisme, le don Quichotte de l'humanité, cela ne peut être le fait de tout le monde, pas plus en France qu'en Prusse.

Cette espèce d'ostracisme posthume de Voltaire est un supplice bien doux, quand on se rappelle que Socrate a bu la ciguë, que Jésus a été crucifié, qu'Arnauld de Brescia, Galilée, Campanella, Jean Huss, Giordano Bruno ont été brûlés, torturés ou pendus.

Je ne puis nommer tous les martyrs de la Vérité et de la Justice. J'ajouterai seulement que Descartes, pour pouvoir penser et écrire librement, a été obligé de s'exiler en Hollande et en Suède.

Il faut donc reconnaître que Guillaume et Bismarck n'ont pas été plus sots, plus ridicules et plus odieux que Louis XIV avec ses dragonnades, et que toutes ces pitoyables violences n'empêchent pas le monde de tourner.



    e. de pompery.

CORRESPONDANCE

DE VOLTAIRE

AVEC

LE ROI DE PRUSSE

–




DU PRINCE ROYAL




    À Berlin, 8 auguste 1736.

Monsieur, quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connaître personnellement, vous ne m'en êtes pas moins connu par vos ouvrages. Ce sont des trésors d'esprit, si l'on peut s'exprimer ainsi, et des pièces travaillées avec tant de goût, de délicatesse et d'art, que les beautés en paraissent nouvelles chaque fois qu'on les relit. Je crois y avoir reconnu le caractère de leur ingénieux auteur, qui fait honneur à notre siècle et à l'esprit humain. Les grands hommes modernes vous auront un jour l'obligation, et à vous uniquement, en cas que la dispute à qui d'eux ou des anciens la préférence est due, vienne à renaître, que vous ferez pencher la balance de leur côté.

Vous ajoutez à la qualité d'excellent poète une infinité d'autres connaissances qui, à la vérité, ont quelque affinité avec la poésie, mais qui ne lui ont été appropriées que par votre plume. Jamais poète ne cadença des pensées métaphysiques: l'honneur vous en était réservé le premier. C'est ce goût que vous marquez dans vos écrits pour la philosophie, qui m'engage à vous envoyer la traduction que j'ai fait faire de l'accusation et de la justification du sieur Wolf, le plus célèbre philosophe de nos jours, qui, pour avoir porté la lumière dans les endroits les plus ténébreux de la métaphysique, et pour avoir traité ces difficiles matières d'une manière aussi relevée que précise, et nette, est cruellement accusé d'irréligion et d'athéisme. Tel est le destin des grands hommes; leur génie supérieur les expose toujours aux traits envenimés de la calomnie et de l'envie.

Je suis à présent à faire traduire le Traité de Dieu, de l'âme et du monde, émané de la plume du même auteur. Je vous l'enverrai, monsieur, dès qu'il sera achevé, et je suis sûr que la force de l'évidence vous frappera dans toutes ses propositions, qui se suivent géométriquement, et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d'une chaîne.

La douceur et le support que vous marquez pour tous ceux qui se vouent aux arts et aux sciences, me font espérer que vous ne m'exclurez pas du nombre de ceux que vous trouvez dignes de vos instructions. Je nomme ainsi votre commerce de lettres, qui ne peut être que profitable à tout être pensant. J'ose même avancer, sans déroger au mérite d'autrui, que dans l'univers entier il n'y aurait pas d'exception à faire de ceux dont vous ne pourriez être le maître. Sans vous prodiguer un encens indigne de vous être offert, je peux vous dire que je trouve des beautés sans nombre dans vos ouvrages. Votre Henriade me charme, et triomphe heureusement de la critique peu judicieuse que l'on en a faite. La tragédie de César nous fait voir des caractères soutenus; les sentiments y sont tous magnifiques et grands; et l'on sent que Brutus est ou Romain ou Anglais. Alzire ajoute aux grâces de la nouveauté cet heureux contraste des mœurs des sauvages et des Européens. Vous faites voir, par le caractère de Gusman, qu'un christianisme mal entendu, et guidé par le faux zèle, rend plus barbare et plus cruel que le paganisme même.

Corneille, le grand Corneille, lui qui s'attirait l'admiration de tout son siècle, s'il ressuscitait de nos jours, verrait avec étonnement, et peut-être avec envie, que la tragique déesse vous prodigue avec profusion les faveurs dont elle était avare envers lui. À quoi n'a-t-on pas lieu de s'attendre de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre! Quelles nouvelles merveilles ne vont pas sortir de la plume qui jadis traça si spirituellement et si élégamment le Temple du Goût!

C'est ce qui me fait désirer si ardemment d'avoir tous vos ouvrages. Je vous prie, monsieur, de me les envoyer et de me les communiquer sans réserve. Si parmi les manuscrits il y en a quelqu'un que, par une circonspection nécessaire, vous trouviez à propos de cacher aux yeux du public, je vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de me contenter d'y applaudir dans mon particulier. Je sais malheureusement que la foi des princes est un objet peu respectable de nos jours, mais j'espère néanmoins que vous ne vous laisserez pas préoccuper par des préjugés généraux, et que vous ferez une exception à la règle en ma faveur.

Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages, que je ne le serai par la possession de tous les biens passagers et méprisables de la fortune, qu'un même hasard fait acquérir et perdre. L'on peut se rendre propres les premiers, s'entend vos ouvrages, moyennant le secours de la mémoire, et ils nous durent autant qu'elle. Connaissant le peu d'étendue de la mienne, je balance longtemps avant de me déterminer sur le choix des choses que je juge dignes d'y placer.

Si la poésie était encore sur le pied où elle fut autrefois, savoir, que les poètes ne savaient que fredonner des idylles ennuyeuses, des églogues faites sur un même moule, des stances insipides, ou que tout au plus ils savaient monter leur lyre sur le ton de l'élégie, j'y renoncerais à jamais; mais vous ennoblissez cet art, vous nous montrez des chemins nouveaux et des routes inconnues aux *** et aux Rousseau.

Vos poésies ont des qualités qui les rendent respectables et dignes de l'admiration et de l'étude des honnêtes gens. Elles sont un cours de morale où l'on apprend à penser et à agir. La vertu y est peinte des plus belles couleurs. L'idée de la véritable gloire y est déterminée; et vous insinuez le goût des sciences d'une manière si fine et si délicate, que quiconque a lu vos ouvrages respire l'ambition de suivre vos traces. Combien de fois ne me suis-je pas dit: Malheureux! laisse là un fardeau dont le poids surpasse tes forces: l'on ne peut imiter Voltaire, à moins que d'être Voltaire même.

C'est dans ces moments que j'ai senti que les avantages de la naissance, et cette fumée de grandeur dont la vanité nous berce, ne servent qu'à peu de chose, ou pour mieux dire à rien. Ce sont des distinctions étrangères à nous-mêmes, et qui ne décorent que la figure. De combien les talents de l'esprit ne leur sont-ils pas préférables! Que ne doit-on pas aux gens que la nature a distingués parce qu'elle les a fait naître! Elle se plaît à former des sujets qu'elle doue de toute la capacité nécessaire pour faire des progrès dans les arts et dans les sciences; et c'est aux princes à récompenser leurs veilles. Eh! que la gloire ne se sert-elle de moi pour couronner vos succès! Je ne craindrais autre chose, sinon que ce pays, peu fertile en lauriers, n'en fournît pas autant que vos ouvrages en méritent.

Si mon destin ne me favorise pas jusqu'au point de pouvoir vous posséder, du moins puis-je espérer de voir un jour celui que depuis si longtemps j'admire de si loin, et de vous assurer de vive voix que je suis avec toute l'estime et la considération due à ceux qui, suivant pour guide le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au public, monsieur, votre affectionné ami, Fédéric, P. R. de Prusse[1 - Le roi de Prusse a toujours signé Fédéric qui est plus doux à prononcer que Frédéric.].




DE M. DE VOLTAIRE




    À Paris, le 26 auguste 1736.

Monseigneur, il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai toujours eu dans le cœur, et qui, j'ose dire, fait mon caractère, m'a donné un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux.

Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver par la saine philosophie une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur, c'est que presque tous, songent plus à la royauté qu'à l'humanité: vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États; et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.

L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.

Puissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes. Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules.

Il est bien triste pour l'humanité que ceux qui se disent les déclarateurs des commandements célestes, les interprètes de la Divinité, en un mot les théologiens soient quelquefois les plus dangereux de tous; qu'il s'en trouve d'aussi pernicieux dans la société qu'obscurs dans leurs idées et que leur âme soit gonflée de fiel et d'orgueil à proportion qu'elle est vide de vérités. Ils voudraient troubler la terre par un sophisme, et intéresser tous les rois à venger, par le fer et par le feu, l'honneur d'un argument in ferio ou in barbara.

Tout être pensant qui n'est pas de leur avis est un athée; et tout roi qui ne les favorise pas sera damné. Vous savez, monseigneur, que le mieux qu'on puisse faire, c'est d'abandonner à eux-mêmes ces prétendus précepteurs et ces ennemis réels du genre humain. Leurs paroles, quand elles sont négligées, se perdent en l'air comme du vent; mais si le poids de l'autorité s'en mêle, ce vent acquiert une force qui renverse quelquefois le trône.

Je vois, monseigneur, avec la joie d'un cœur rempli d'amour pour le bien public, la distance immense que vous mettez entre les hommes qui cherchent en paix la vérité, et ceux qui veulent faire la guerre pour des mots qu'ils n'entendent pas. Je vois que les Newton, les Leibnitz, les Bayle, les Locke, ces âmes si élevées, si éclairées et si douces, sont ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres aliments prétendus, que vous trouveriez empoisonnés ou sans substance.

Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bonté qu'elle a eue de m'envoyer le petit livre concernant M. Wolf. Je regarde ses idées métaphysiques comme des choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce sont des éclairs au milieu d'une nuit profonde; c'est tout ce qu'on peut espérer, je crois, de la métaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits trous d'un bâtiment immense, ne savent ni si ce bâtiment est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet architecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous sommes les souris; et le divin Architecte qui a bâti cet univers n'a pas encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu'un peut prétendre à deviner juste, c'est M. Wolf. On peut le combattre, mais il faut l'estimer: sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse; y a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur d'être athées?

La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanité de vos sentiments.

Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m'envoyer le Traité de Dieu, de l'âme et du monde. Quel présent, monseigneur, et quel commerce! L'héritier d'une monarchie daigne, du sein de son palais, envoyer des instructions à un solitaire! Daignez me faire ce présent, monseigneur; mon amour pour le vrai est la seule chose qui m'en rende digne. La plupart des princes craignent d'entendre la vérité, et ce sera vous qui l'enseignerez.

À l'égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi sensément que sur tout le reste. Les vers qui n'apprennent pas aux hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d'être lus: vous sentez qu'il n'y aurait rien de plus méprisable que de passer sa vie à renfermer dans les rimes des lieux communs usés. S'il y a quelque chose de plus vil, c'est de n'être que poète satirique et de n'écrire que pour décrier les autres. Ces poètes sont au Parnasse ce que sont dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent contre ceux qui écrivent des choses.

Si La Henriade a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, j'en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire pour les factieux, pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour les tyrans et pour les rebelles. C'est l'ouvrage d'un honnête homme; il devait trouver grâce devant un prince philosophe.

Vous m'ordonnez de vous envoyer mes ouvrages: je vous obéirai, monseigneur; vous serez mon juge, et vous me tiendrez, lieu du public. Je vous soumettrai ce que j'ai hasardé en philosophie; vos lumières seront ma récompense: c'est un prix que peu de souverains peuvent donner. Je suis sûr de votre secret, votre vertu doit égaler vos connaissances.

Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome pour voir des églises, des tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mérite bien mieux un voyage; c'est une rareté plus merveilleuse. Mais l'amitié, qui me retient dans la retraite où je suis ne me permet pas d'en sortir. Vous pensez, sans doute, comme Julien, ce grand homme si calomnié, qui disait que les amis doivent toujours être préférés aux rois.

Dans quelque coin du monde que j'achève ma vie, soyez sûr, monseigneur, que je ferai continuellement des vœux pour vous, c'est-à-dire pour le bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets: votre gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez toujours à vous-même, et que les autres rois vous ressemblent. Je suis avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le très humble, etc.




DU PRINCE ROYAL




    Ce 9 septembre 1736.

Monsieur, c'est une épreuve bien difficile pour un écolier en philosophie, que de recevoir des louanges d'un homme de votre mérite. L'amour-propre et la présomption, ces cruels tyrans de l'âme qui l'empoisonnent en la flattant, se croient autorisés par un philosophe, et recevant des armes de vos mains, voudraient usurper sur ma raison un empire que je leur ai toujours disputé. Heureux si, en les convaincant et en mettant la philosophie en pratique, je puis répondre un jour à l'idée, peut-être trop avantageuse, que vous avez de moi!

Vous faites, monsieur, dans votre lettre, le portrait d'un prince accompli, auquel je ne me reconnais point. C'est une leçon habillée de la façon la plus ingénieuse et la plus obligeante; c'est enfin un tour artificieux pour faire parvenir la timide vérité jusqu'aux oreilles d'un prince. Je me proposerai ce portrait pour modèle, et je ferai tous mes efforts pour me rendre le digne disciple d'un maître qui sait si divinement enseigner.

Je me sens déjà infiniment redevable à vos ouvrages; c'est une source où l'on peut puiser les sentiments et les connaissances dignes des plus grands hommes. Ma vanité ne va pas jusqu'à m'arroger ce titre; et ce sera vous, monsieur, à qui j'en aurai l'obligation, si j'y parviens;

		Et d'un peu de vertu, si l'Europe me loue,
		Je vous le dois, seigneur, il faut que je l'avoue.

Je ne puis m'empêcher d'admirer ce généreux caractère, cet amour du genre humain qui devrait vous mériter les suffrages de tous les peuples: j'ose même avancer qu'ils vous doivent autant et plus que les Grecs à Solon et à Lycurgue, ces sages législateurs dont les lois firent fleurir leur patrie, et furent le fondement d'une grandeur à laquelle la Grèce n'aurait jamais aspiré ni osé prétendre sans eux. Les auteurs sont les législateurs du genre humain; leurs écrits se répandent dans toutes les parties du monde; et étant connus de tout l'univers, ils manifestent des idées dont les autres sont empreints. Ainsi vos ouvrages publient vos sentiments. Le charme de votre éloquence est leur moindre beauté; tout ce que la force des pensées et le feu de l'expression peuvent produire d'achevé quand ils sont réunis, s'y trouve. Ces véritables beautés charment vos lecteurs; elles les touchent: ainsi tout un monde respire bientôt cet amour du genre humain que votre heureuse impulsion a fait germer en lui. Vous formez de bons citoyens, des amis fidèles, et des sujets qui, abhorrant également la rébellion et la tyrannie, ne sont zélés que pour le bien public. Enfin, c'est à vous que l'on doit toutes les vertus qui font la sûreté et le charme de la vie. Que ne vous doit-on pas?

Si l'Europe entière ne reconnaît pas cette vérité, elle n'en est pas moins vraie. Enfin, si toute la nature humaine n'a pas pour vous la reconnaissance que vous méritez, soyez du moins certain de la mienne. Regardez désormais mes actions comme le fruit de vos leçons. Je les ai enfin reçues, mon cœur en a été ému, et je me suis fait une loi inviolable de les suivre toute ma vie.

Je vois, monsieur, avec admiration, que vos connaissances ne se bornent pas aux seules sciences: vous avez approfondi les replis les plus cachés du cœur humain, et c'est là que vous avez puisé le conseil salutaire que vous me donnez en m'avertissant de me défier de moi-même. Je voudrais pouvoir me le répéter sans cesse, et vous en remercie infiniment, monsieur.

C'est un déplorable effet de la fragilité humaine que les hommes ne se ressemblent pas à eux-mêmes tous les jours: souvent leurs résolutions se détruisent avec la même promptitude qu'ils les ont prises. Les Espagnols disent très judicieusement: Cet homme a été brave un tel jour. Ne pourrait-on pas dire de même des grands hommes, qu'ils ne le sont pas toujours, ni en tout?

Si je désire quelque chose avec ardeur, c'est d'avoir des gens savants et habiles autour de moi. Je ne crois pas que ce soient des soins perdus que ceux qu'on emploie à les attirer: c'est un hommage qui est dû à leur mérite, et c'est un aveu du besoin que l'on a d'être éclairé par leurs lumières.

Je ne puis revenir de mon étonnement, quand je pense qu'une nation cultivée par les beaux-arts, secondée par le génie et par l'émulation d'une autre nation voisine; quand je pense, dis-je, que cette même nation, si polie et si éclairée, ne connaît point le trésor qu'elle renferme dans son sein. Quoi! ce même Voltaire, à qui nos mains érigent des autels et des statues, est négligé dans sa patrie, et vit en solitaire dans le fond de la Champagne! C'est un paradoxe, c'est une énigme, c'est un effet bizarre du caprice des hommes. Non, monsieur, les querelles des savants ne me dégoûteront jamais du savoir; je saurai toujours distinguer ceux qui avilissent les sciences, des sciences mêmes. Leurs disputes viennent ordinairement ou d'une ambition démesurée et d'une avidité insatiable de s'acquérir un nom, ou de l'envie qu'un mérite médiocre porte à l'éclat brillant d'un mérite supérieur qui l'offusque.

…Je respecte trop les liens de l'amitié pour vouloir vous arracher des bras d'Émilie: il faudrait avoir le cœur dur et insensible pour exiger de vous un pareil sacrifice; il faudrait n'avoir jamais connu la douceur d'être auprès des personnes que l'on aime, pour ne pas sentir la peine que vous causerait une telle séparation. Je n'exigerai de vous que de rendre mes hommages à ce prodige d'esprit et de connaissances. Que de pareilles femmes sont rares!

Soyez persuadé, monsieur, que je connais tout le prix de votre estime, mais que je me souviens en même temps d'une leçon que me donne La Henriade (ch. iii):


C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux

Peu de personnes le soutiennent, tous sont accablés sous le faix.

Il n'est point de bonheur que je ne vous souhaite, et aucun dont vous ne soyez digne. Cirey sera désormais mon Delphes, et vos lettres, que je vous prie de me continuer, mes oracles. Je suis, monsieur, avec une estime singulière, votre très affectionné ami.



    Fédéric.




DE M. DE VOLTAIRE




    Novembre, 1736.

Monseigneur, j'ai versé des larmes de joie en lisant la lettre du 9 septembre, dont Votre Altesse Royale a bien voulu m'honorer: j'y reconnais un prince qui, certainement, sera l'amour du genre humain. Je suis étonné de toute manière; vous parlez comme Trajan, vous écrivez comme Pline et vous parlez français comme nos meilleurs écrivains. Quelle différence entre les hommes! Louis XIV était un grand roi, je respecte sa mémoire; mais il ne parlait pas aussi humainement que vous, monseigneur, et ne s'exprimait pas de même. J'ai vu de ses lettres: il ne savait pas l'orthographe de sa langue. Berlin sera sous vos auspices l'Athènes de l'Allemagne et pourra l'être de l'Europe. Je suis ici dans une ville où deux simples particuliers, M. Boerhaave d'un côté, et M. S'Gravesande de l'autre, attirent quatre ou cinq cents étrangers: un prince tel que vous en attirera bien davantage; et je vous avoue que je me tiendrais bien malheureux, si je mourais avant d'avoir vu l'exemple des princes et la merveille de d'Allemagne.

Je ne veux point vous flatter, monseigneur, ce serait un crime; ce serait jeter un souffle empoisonné sur une fleur; j'en suis incapable: c'est mon cœur pénétré qui parle à Votre Altesse Royale…

…Si je ne m'intéressais pas au bonheur des hommes, je serais fâché de vous voir destiné à être roi. Je vous voudrais particulier; je voudrais que mon âme pût approcher en liberté de la vôtre; mais il faut que mon goût cède au bien public.

Souffrez, monseigneur, qu'en vous je respecte encore plus l'homme que le prince; souffrez que, de toutes vos grandeurs, celle de votre âme ait mes premiers hommages; souffrez que je vous dise encore combien vous me donnez d'admiration et d'espérance.

Je suis, etc.




DE M. DE VOLTAIRE




    Mars 1737.

Je ne comptais pas assurément sortir de Cirey il y a un mois. Madame du Châtelet, dont l'âme est faite sur le modèle de la vôtre et qui a sûrement avec vous une harmonie préétablie, devait me retenir dans sa Cour que je préfère, sans hésiter, à celle de tous les rois de la terre, et comme ami, et comme philosophe, et comme homme libre: car


Fuge suspicari


Cujus octavum trepidavit œtas


Claudere lustrum


(Hor. L. II, od. IV.)

Un orage m'a arraché de cette retraite heureuse: la calomnie m'a été chercher jusque dans Cirey. Je ne suis persécuté que depuis que j'ai fait La Henriade. Croiriez-vous qu'on m'a reproché plus d'une fois d'avoir peint la Saint-Barthélemy avec des couleurs trop odieuses? On m'a appelé athée, parce que je dis que les hommes ne sont point nés pour se détruire. Enfin, la tempête a redoublé, et je suis parti par les conseils de mes meilleurs amis. J'avais esquissé les principes assez faciles de la Philosophie de Newton: madame du Châtelet avait sa part à l'ouvrage: Minerve dictait, et j'écrivais. Je suis venu à Leyde travailler à rendre l'ouvrage moins indigne d'elle et de vous; je suis venu à Amsterdam le faire imprimer et faire dessiner les planches. Cela durera tout l'hiver. Voilà mon histoire et mon occupation: les bontés de Votre Altesse Royale exigeaient cet aveu.

J'étais d'abord en Hollande sous un autre nom pour éviter les visites, les nouvelles connaissances et la perte du temps; mais les gazettes ayant débité des bruits injurieux semés par mes ennemis, j'ai pris sur-le-champ la résolution de les confondre, en les démentant et en me faisant connaître…

…Dans les lettres que je reçois de Votre Altesse Royale, parmi bien des traits de prince et de philosophe, je remarque celui où vous dites: Cæsar est supra grammaticam. Cela est très vrai: il sied très bien à un prince de n'être pas puriste; mais il ne sied pas d'écrire et d'orthographier comme une femme. Un prince doit en tout avoir reçu la meilleure éducation: et de ce que Louis XIV ne savait rien, de ce qu'il ne savait pas même la langue de sa patrie, je conclus qu'il fut mal élevé. Il était né avec un esprit juste et sage; mais on ne lui apprit qu'à danser et à jouer de la guitare, il ne lut jamais: et s'il avait lu, s'il avait su l'histoire, vous auriez moins de Français à Berlin. Votre royaume ne se serait pas enrichi, en 1686, des dépouilles du sien. Il aurait moins écouté le jésuite Letellier; il aurait, etc., etc.. etc.

Ou votre éducation a été digne de votre génie, monseigneur, ou vous avez tout suppléé. Il n'y a aucun prince à présent sur la terre qui pense comme vous. Je suis fâché que vous n'ayez point de rivaux. Je serai toute ma vie, etc., etc.




DE M. DE VOLTAIRE




    Mars 1737.

Deliciæ humani generis, ce titre vous est plus cher que celui de monseigneur, d'altesse royale et de majesté, et ne vous est pas moins dû.

Je dois d'abord rendre compte à Votre Altesse Royale de mes démarches; car enfin je me suis fait votre sujet. Nous avons, nous autres catholiques, une espèce de sacrement que nous appelons la Confirmation; nous y choisissons un saint pour être notre patron dans le ciel, notre espèce de dieu tutélaire: je voudrais bien savoir pourquoi il me serait permis de me choisir un petit dieu plutôt qu'un roi? Vous êtes fait pour être mon roi, bien plus assurément que saint François d'Assise ou saint Dominique ne sont faits pour être mes saints. C'est donc à mon roi que j'écris; et je vous apprends, rex amate, que je suis revenu dans votre petite province de Cirey, où habitent la philosophie, les grâces, la liberté, l'étude. Il n'y manque que le portrait Votre Majesté. Vous ne nous le donnez point; vous ne voulez point que nous ayons des images pour les adorer, comme dit la sainte Écriture.

J'ai vu enfin le Socrate dont Votre Altesse Royale m'a daigné faire présent: ce présent me fait relire tout ce que Platon dit de Socrate. Je suis toujours de mon premier avis:

La Grèce, je l'avoue, eut un brillant destin; Mais Frédéric est né: tout change; je me flatte Qu'Athènes quelque jour doit céder à Berlin; Et déjà Frédéric est plus grand que Socrate, aussi dégagé des superstitions populaires, aussi modeste qu'il était vain. Vous n'allez point dans une église de luthériens vous faire déclarer le plus sage de tous les hommes: vous vous bornez à faire tout ce qu'il faut pour l'être. Vous n'allez point de maison en maison, comme Socrate, dire au maître qu'il est un sot, au précepteur qu'il est un âne, au petit garçon qu'il est un ignorant: vous vous contentez de penser tout cela de la plupart des animaux qu'on appelle hommes, et vous songez encore, malgré cela, à les rendre heureux.




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notes



1


Le roi de Prusse a toujours signé Fédéric qui est plus doux à prononcer que Frédéric.


