Les etranges noces de Rouletabille
Гастон Леру




Gaston Leroux

Les etranges noces de Rouletabille





I

LA GRANDE TRAITRISE D'IVANA


C'était le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres défilés de l'Istrandja-Dagh… le soir tombait…

Précédant les premiers détachements bulgares qui, à la première heure de la première guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et avaient mission d'occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle?… Ils sont si curieusement placés entre les premiers soldats de l'envahisseur et les derniers fuyards turcs que l'on ne saurait dire exactement s'ils fuient ou s'ils poursuivent.

La vérité est qu'ils font les deux choses à la fois. Ils veulent atteindre avant d'être atteints!…

–En avant! en avant! crie Rouletabille.

Que fait donc, «entre deux feux», le jeune reporter de l'Époque et quelle est cette sorte de rage qui l'anime? C'est par des paroles sans suite qu'il encourage ses compagnons à le suivre; et sa bouche est pleine de malédictions.

On n'a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille! Eh! en vérité, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le monde entier pour avoir pénétré les plus obscurs mystères, pour avoir démêlé les intrigues criminelles les plus compliquées, et qui se trouve tout à coup, et pour la première fois de sa vie, devant le mystère du coeur féminin auquel il ne comprend rien du tout!

Le «bon bout de sa raison» qui, jusqu'à ce jour, l'avait soutenu dans les pires épreuves en le conduisant irrésistiblement sur le chemin de la vérité, ne lui est plus bon à rien. C'est en vain qu'il l'a appelé à son secours… quelle défaite! «Le bon bout» de la raison l'a laissé en route; ni plus ni moins que s'il avait été le mauvais… Et la cause d'une pareille catastrophe?… Une femme! une simple jeune fille que Joseph Rouletabille aimait naguère de tout son coeur et qu'il prétend détester maintenant de toute son âme: Ivana Vilitchkov!…

C'est elle qu'il poursuit en cette fin de jour tragique… c'est derrière elle qu'il court… quelle aventure!

Pour essayer de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa triste cervelle en feu, cherche, dans les événements passés à Sofia et au sinistre Château Noir[Le Château Noir est le premier épisode de Rouletabille à la guerre, dont les Étranges Noces de Rouletabille sont le second. Le Château Noir, Editions Pierre Lafitte 3 fr. 50.], le fil de cet insondable mystère… Résumons les faits: Envoyé par son journal dans la capitale de la Bulgarie, pour y étudier de près les événements qui s'y préparaient, Rouletabille avait retrouvé à Sofia une jeune fille, la nièce du général Vilitchkov, qu'il avait connue à Paris où elle était venue commencer ses études de médecine et pour laquelle il avait ressenti tout de suite un sentiment des plus tendres.

A Sofia, Rouletabille est reçu chez l'oncle d'Ivana et il ne cache pas à la jeune fille qu'il l'aime et que son désir le plus ardent est de l'épouser. Celle-ci, qui semble nourrir également des sentiments assez vifs pour le jeune homme, lui répond cependant en tentant de le détourner de son dessein. Ivana se prétend vouée, comme son père et sa mère et sa petite soeur Irène, morts tous trois assassinés par un ennemi de la famille, à une destinée tragique. Cet ennemi s'appelle Gaulow, un Bulgare chassé de Bulgarie et qui s'est fait turc, mahométan, pomak, ce qui est tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au coeur des montagnes du nord de la Thrace, dans l'Istrandja-Dagh, et de là, vient de temps à autre, pour de mystérieuses et cruelles besognes, en Bulgarie. Nul n'a encore pu l'atteindre! Gaulow brave le genre humain dans son redoutable Château Noir(Karakoulé)!…

Toute cette affaire n'est point, comme bien l'on pense, pour refroidir l'amour de Rouletabille. Il arrivera, bien, lui, à débarrasser la famille Vilitchkov, de l'affreux Gaulow qui s'appelle aussi en Turquie Kara-Selim.

Il demande seulement à la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. «Seriez-vous promise?» demande le reporter anxieux et Ivana de répondre: «Nul ici-bas n'a le droit de se dire mon fiancé.»

Voilà de nouveau Rouletabille plein d'espoir, quand pendant la nuit suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragédie historique du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l'hôtel du général Vilitchkov, assassinent le général et ses serviteurs et emmènent Ivana en captivité dans le Château Noir.

Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana; il tentera de reprendre aussi, par la même occasion, certain «coffret byzantin» dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans précieux de la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au général-major Stanislawoff, l'une des gloires les plus pures de son pays, ami de la France, et célèbre depuis pour avoir mis son épée au service de la Russie lors du prodigieux conflit qui devait, l'année suivante, embraser l'Europe et déshonorer la Bulgarie. Et le voilà parti en expédition.

Il emmène avec lui son fidèle reporter La Candeur et un jeune Slave très débrouillard mais d'une moralité assez relâchée qui s'appelle Vladimir. Un cousin d'Ivana les accompagne également: C'est Athanase Khetew qui, lui aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu'il aime au moins autant que peut l'aimer Rouletabille et pour l'amour de laquelle il voudrait bien aussi tuer l'affreux Gaulow. Quant à Rouletabille et à Athanase, ils ne s'aiment guère mais sont assez sages pour contenir leur animosité réciproque.

Toute la bande arrive au Château Noir, où les attendent les aventures les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim célèbre ses noces avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes égarés et se mettent immédiatement à l'ouvrage. Ils n'ont pas une heure à perdre. Ivana consent à être la femme de Gaulow, l'assassin de ses parents, pour rentrer en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent, à la fois, Ivana et ravissent le coffret.

Au milieu des fêtes somptueuses qui sont données à la Karakoulé, Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il réussit à emporter Ivana jusqu'au fond du donjon où les reporters se barricadent. Entre temps, bien qu'il n'ait pas pu s'approprier le coffret byzantin, Rouletabille en a deviné le secret et a pu constater que les plis précieux y sont toujours et que nul encore n'y a touché; aucun pomak n'en soupçonne même la présence. Athanase reçoit de Rouletabille la mission d'aller porter cette formidable nouvelle aux armées du général Stanislawoff, lesquelles, dès lors, pourront descendre, en toute sécurité, à travers les montagnes de l'Istrandja, sur Kirk-Kilissé.

Athanase jure de réussir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec ses compagnons d'armes, délivrer Ivana et les journalistes français. Avant de se sauver du donjon où les reporters sont retranchés, il est parvenu à capturer Gaulow qu'il a remis aux bons soins d'Ivana, laquelle a fait le serment sur les mânes de ses parents de le tuer de sa propre main.

Les jeunes gens subissent un siège des plus violents, aux péripéties tragico-comiques et qui se termine de la façon la plus singulière du monde. Ivana non seulement n'a pas tué Gaulow, qu'elle prétend garder comme otage, mais Rouletabille la surprend au moment où elle fait évader le monstre… et cela, à la minute même où Gaulow allait recevoir le châtiment de ses crimes, où les armées conduites par Athanase Khetew apparaissent à l'horizon!…

Quel est donc cet affreux mystère?… Rouletabille ne peut imaginer qu'Ivana aime cet homme qui a assassiné les siens et qui avait juré la perte de son pays?… Alors?… Alors?… Alors, il faut agir… on réfléchira en agissant… Les bandits de la Karakoulé, à l'approche des armées, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s'est enfui… Ivana, sous prétexte de rattraper Gaulow, a enfourché un cheval et court derrière Gaulow… Ivana ne se doute pas que Rouletabille a été témoin de son infamie, l'a vue dérouler elle-même la corde au bout de laquelle se balançait Gaulow, délivré par elle!…

Rouletabille se jette à son tour à cheval et court derrière Ivana. Les reporters et leur domestique Tondor courent derrière Rouletabille… telle est la situation très nette et cependant très incompréhensible pour qui a connu Ivana, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauchée des reporters.

Rouletabille grince entre ces dents: «Elle court rejoindre Gaulow!… «…Ah! tu as beau aller vite, va, traîtresse, je ne te lâcherai pas!… Moi aussi, je serai au rendez-vous… Et je verrai bien de mes yeux ce que tu vas en faire, de ton Gaulow!»

Ce qu'elle en ferait? Elle le lui avait dit; oui, avant d'enfourcher son cheval, elle avait eu l'effronterie de lui crier, à lui, à lui qui avait vu la chose énorme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu'elle voulait, de sa propre main, offrir à sa patrie, comme première victime expiatoire, la tête de Gaulow!… Comment ne lui avait-il pas éclaté de rire au nez? Comment n'avait-il pas craché au visage de cette petite fille barbare, sanguinaire et menteuse…

Comment avait-il eu le courage de retenir la généreuse fureur qui gonflait ses veines de jeune amant bafoué et d'ami trahi jusqu'à la mort, car de cette trahison ils avaient failli tous mourir!… Comment?… Pourquoi ne lui avait-il pas dit: «J'ai vu!… Tais-toi!… J'ai vu!… je t'ai vu le sauver de tes mains, et si tu cours après lui c'est pour tomber dans ses bras?» Oh! d'abord simplement parce qu'elle ne lui en avait pas laissé le temps; ensuite parce qu'il était vraiment curieux de voir jusqu'où pouvait aller Ivana dans le mensonge et dans le crime!… Et puis aussi, parce que, le coeur plein de rage, il rêvait à son tour d'une vengeance ou tout au moins de quelque juste châtiment!…

C'est que peut-être encore, au plus obscur de lui-même, commençaient à se poser les termes du problème psychologique le plus curieux qu'il eut jamais à démêler et aussi le plus mystérieux en même temps que le plus bizarre.

Enfin, s'il l'avait suivie dans cette course insensée vers le Sud, c'est qu'il se souvenait qu'il était correspondant de guerre et qu'il avait grand'hâte de trouver, maintenant qu'il était délivré, un bureau de poste avant de tomber sous la censure féroce des Bulgares!… Entre les deux armées, toujours!… ni dans l'une ni dans l'autre…, est-ce que telle n'était pas sa formule, celle qu'il avait toujours prônée à Vladimir et à La Candeur?… Est-ce que, dès Sofia, tel n'avait pas été son plan? Plan dangereux sans doute, mais qui ne l'en séduisait que davantage!… Aussi quand, dans cette fuite insensée de la Karakoulé, La Candeur, qui avait par miracle retrouvé son mecklembourgeois, lui demandait derrière lui, secoué sur sa selle: «Où allons-nous?» avait-il pu lui répondre: «Faire du reportage!…»

Ainsi ils n'avaient même pas attendu les troupes!… La félonie d'Ivana les traînait en trombe derrière elle…

Oui, félonie! félonie!… C'est à cela que Rouletabille revenait sans cesse, bien que son esprit cherchât ailleurs… mais il était trop irrité pour ne plus retomber à cela: félonie! Il ne voulait plus douter que l'amour dont il n'avait jamais encore jusqu'à ce jour mesuré la force, eût accompli l'abominable miracle de transformer une héroïne en une pauvre fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion.

Cette ignoble conversion avait dû se produire pendant ces moments d'absence que le reporter avait trouvés souvent inexplicables: Ivana les passait certainement auprès du prisonnier, dans le cachot du souterrain! Que de fois ne s'était-il pas étonné de ne point la voir à son côté, au plus fort du combat! et avec quelle singulière figure elle réapparaissait tout à coup, racontant qu'elle avait pris la garde pour laisser reposer le katerdjibaschi. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un prétexte ou sous un autre!… Et Rouletabille, qui avait redouté que ce fût pour s'y livrer à quelque abominable torture, se reprochait de s'être laissé tromper comme un enfant!

Il se rappelait la phrase turque prononcée en dernier par Kara-Selim délivré, et adressée par lui (avec quel hideux sourire de remerciement!) à Ivana surprise, sans qu'elle s'en fût aperçue, par Rouletabille sur la tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda à Vladimir:

–Que signifient ces mots: Benem ilé guel!

–Cela veut dire, répondit Vladimir: «Viens avec moi!… Viens me rejoindre!»

–Parbleu! gronda Rouletabille!… moi aussi, je vais avec elle!… je vais avec eux! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier leur crime!


* * * * *

Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits d'un gros village en avant d'Almadjik…

La route qu'ils avaient prise commençait de montrer certaines particularités qui les étonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite, ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent à pénétrer dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un titre quelconque une «agglomération»: sur les côtés du chemin tout était dévasté. Les cabanes des paysans paraissaient avoir été éventrées par quelque cataclysme qui s'était acharné à défoncer portes et fenêtres et avait çà et là allumé des incendies.

Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n'était point rare d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des mares de sang et dans le plus pitoyable état.

D'autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient trébucher à chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait «d'agglomération», il y avait surtout là agglomération de cadavres.

Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans d'origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient dû se réfugier chez eux pour attendre l'arrivée des troupes du Nord, dont la venue avait été signalée; d'autres étaient sortis du village pour courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient été rejoints et atteints par les Turcs du village même et de la contrée environnante, lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette et passaient au fil de l'épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race ennemie…

Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans tête…

Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à chaque instant, laissaient échapper des cris d'horreur, purent juger de l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM. les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Têtes abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles coupées, rien n'avait manqué à cette fête du sang.

–C'est horrible!… c'est abominable!… hurlait La Candeur, derrière Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces horreurs par ce qu'il avait vu de près, au Maroc et au Caucase, particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares et Arméniens.

Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir au coin d'une ruelle… Ivana!… C'était elle!… Il ne pouvait en douter, c'était elle!… Les avait-elle vus? Elle était soudain partie dans un galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de décombres et de cadavres fumants…

En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa tête, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait à la place de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de flammes.

Rouletabille demanda un suprême effort à son cheval qui, depuis quelques instants, montrait des signes de fatigue… Il voulut l'enlever, lui aussi; mais la bête buta au milieu des décombres et le reporter roula sur le sol avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et Tondor. Ce fut une chute générale et fort brutale dont les reporters, ainsi que leur domestique, se relevèrent assez éclopés.

Rouletabille néanmoins se mit à courir dans la direction suivie par Ivana.

Ses camarades le suivirent cahin-caha.

On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du côté de la place du village. Ils allaient déboucher sur celle-ci quand ils ne furent pas peu surpris d'être arrêtés par Ivana elle-même qui se trouvait à pied comme eux tous. Sa bête fumante tombée auprès d'elle, au milieu de la rue, ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frappé d'une balle. Un bruit de bataille, le crépitement de la mousqueterie éclatait à quelques pas et des projectiles vinrent siffler à leurs oreilles.

Ivana était dans une agitation extraordinaire.

Elle leur ordonna, les bras étendus, de ne pas aller plus loin!

–Les Turcs massacrent tout! Ils n'ont pas encore abandonné le village; méfions-nous… ils ne nous épargneraient pas!

–Et Gaulow? demanda Rouletabille.

–Il a rejoint les Turcs! répondit-elle d'une voix sombre. Il s'en est fallu de quelques minutes que je ne le rattrape…

–Gaulow s'est donc échappé! gronda une voix bien connue. Tous se retournèrent. Athanase Khetew venait d'arriver derrière eux, tout juste pour entendre la phrase d'Ivana. Il eut un geste de malédiction sur sa bête fumante et regarda avec mépris les reporters.

–Je vous l'avais confié… dit-il simplement.

Ivana prit la parole:

–Nous avons été trahis au dernier moment par le Katerdjibaschi (chef des muletiers)… C'est lui qui lui a procuré la corde pour s'échapper du donjon. Aussitôt que nous nous en sommes aperçus, nous ne vous avons même pas attendu, Athanase Khetew! malgré tout le désir que nous avions de vous revoir et de vous féliciter (ici une voix étrangement douce et câline) et nous avons couru après le monstre!…

–C'est donc une revanche à prendre! fit Athanase qui était devenu singulièrement rouge en regardant Ivana Vilitchkov…

–Et une partie à recommencer! déclara-t-elle avec désinvolture.

–Vous devez regretter de ne point lui avoir coupé la tête quand je vous l'ai amené!… continua Athanase d'une voix sourde…

–Évidemment, mon cher!

Et elle lui tourna le dos pour s'intéresser à autre chose. Athanase semblait très occupé à dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille écoutait et regardait. Le cynisme incroyable d'Ivana le mettait, lui aussi, en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisèrent. Les deux hommes se comprirent-ils? Athanase dit:

–Nous retrouverons Gaulow!…

–Oui, fit Rouletabille… et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne pas le laisser échapper!

Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu'elle voulait rendre indifférent:

–Qu'allons-nous faire?…

–Vous allez me suivre! dit Athanase. Ordre du général commandant la division. Il ne veut point qu'on le précède et il craint qu'une imprudence annonce vos mouvements… j'ai répondu de vous… Vous irez où je vous conduirai, où plutôt il m'a ordonné de vous conduire…

–Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde! dit très vivement

Ivana. Rouletabille pâlit, mais elle ne s'occupait point du reporter…

–Et où irons-nous, monsieur?… demanda Rouletabille d'une voix glacée.

–Tenez! nous allons faire une petite excursion par delà ces monts, fit Athanase en désignant l'horizon vers l'Est, puis nous descendrons, tout doucement vers le Sud, sans être gênés par les troupes…

–Je vous crois! nous ne les verrons même pas…

–Que vous importe? répliqua Athanase, si je vous donne ma parole d'honneur que je vous ferai déboucher sur le champ de bataille au moment le plus intéressant!

–Ça va! cria Vladimir.

–Ne nous faites pas «déboucher» dans un endroit trop dangereux, exprima

La Candeur avec une certaine mélancolie.

Rouletabille dit:

–C'est bien, monsieur, nous vous obéissons. Nous sommes maintenant vos prisonniers, ou à peu près.

Derrière Athanase, il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers, que conduisait un sous-officier.

–Vous êtes mes amis! répondit simplement Athanase, je me suis arrangé pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que j'ai trouvés en passant à la Karakoulé. Enfin, vous allez avoir des bêtes fraîches…

–Vous pensez à tout, monsieur!…

–C'est un type épatant! proclama Vladimir.

Ils rebroussèrent chemin et atteignirent avant la nuit la crête des monts à l'Ouest. Avant de descendre dans la vallée, les reporters purent apercevoir l'armée bulgare et même l'entendre, car elle chantait. Qu'elle était belle, cette journée du 21 octobre 1913 où les soldats du général Radko Dimitrief pénétraient enfin en Turquie sur un front de plus de vingt kilomètres, dans un pays qui n'était connu que des muletiers et des bergers! où les colonnes de la cinquième division, ne sentant même pas la fatigue d'un pareil effort, sans s'accorder une heure de repos, continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille d'Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses étapes avant le coup de foudre: Kirk-Kilissé! Cette armée, fait mémorable en ce siècle de chemin de fer, de téléphone, et de télégraphie sans fil, on n'en avait même pas soupçonné la présence! Elle avançait, se sentant pleine de force et de mystère… On la croyait vers la Maritza, à l'Est!.. Et de cime en cime, cependant, c'était encore la chanson de la «Maritza», rivière où se mêlèrent pendant des siècles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se renvoyaient! Alors, cette chanson-là n'avait pas encore été chantée par des traîtres à leur race et à leur destin:

		Coule Maritza
		Ensanglantée,
		Pleure la veuve
		Cruellement blessée.
		Marche, marche, notre général!

		Un, deux, trois, marchez, soldats!
		La trompette sonne dans la forêt,
		En avant marchons, marchons, hourrah!
		Hourrah! Marchons en avant!…

Qu'elle était belle, cette première aurore où il n'y avait sous le soleil que des jeunes gens pleins de vie et sûrs de la victoire, où le sang n'avait pas encore été versé, où la rage du massacre n'avait pas encore ouvert ses gueules sauvages, où l'espoir sacré de délivrer des frères opprimés gonflait les poitrines, où chacun se tendait la main du Balkan au Rhodope et plus loin encore, tout là-bas jusqu'au fond de l'Épire et de la douce Thessalie! Pour ce beau jour, des races ennemies s'étaient réconciliées et étaient parties ensemble, dans le bruit des trompettes, d'un tel élan que le monde a pu croire un instant que rien ne les séparerait plus!… Hélas! le monde avait oublié qu'il y avait à Sofia un Cobourg qui veillait sur d'autres intérêts que ceux de sa patrie d'un jour!…

Cette vision disparut bientôt aux regards des reporters, qui, derrière Athanase s'enfoncèrent dans un pays coupé de pics, de rochers, de ravins abrupts, rappelant véritablement une zone alpestre mais beaucoup plus désolée. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de leurs mutuelles aventures. Chacun pensait à Gaulow.

Les tentes furent dressées; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il, depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu'ils étaient entrés dans l'Istrandja-Dagh.

Quand l'article fut achevé, Vladimir s'écria:

–Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand «notre journal» publiera la série des «correspondances» de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera certainement une maladie!…

Nous avons déjà eu l'occasion de dire [Dans le premier épisode de Rouletabille à la guerre: Le Château Noir.] que Marko le Valaque était un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments troubles; fort méprisé—avec raison—des professionnels, ayant fait tous les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en effet d'importance. En attendant l'arrivée de l'envoyé spécial de la Nouvelle Presse de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec celui de l'Époque, il restait le maître d'expédier les télégrammes les plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier. Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de l'Époque, il n'avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et n'avait pas cessé d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralité!

–Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu ne penses qu'à lui…

–Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?… demanda Rouletabille sur un ton assez ironique.

–Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! répliqua Vladimir.

–Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s'il n'apercevait pas à l'horizon le nez de Marko!

Et il se mit à rire.

–Ne «blague» pas!… protesta Vladimir, je t'en supplie, ne «blague» pas… Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait journaliste!…

–Enfin, qu'est-ce qu'il pourrait nous faire?

–Est-ce qu'on sait? je vous assure que le dernier soir qui a précédé notre arrivée dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision d'une ombre qui s'enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur s'est écrié qu'on lui avait volé sa serviette en maroquin, j'aurais mis ma main à brûler que nous avions affaire à Marko!…

–Cette ombre, répliqua La Candeur sur un ton assez méprisant, n'a jamais existé que dans l'imagination de Vladimir… et quant à ma serviette que je croyais avoir mise dans ma cantine, je l'ai trouvée au pied de mon lit, où je l'avais certainement déposée moi-même avant de me coucher…

–Et mes articles étaient toujours dedans? demanda Rouletabille en manière de plaisanterie.

–Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont là!

–Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch!… et cessez de médire de la Valachie…

–Ah! monsieur, si vous connaissiez Marko!… Je vous dis, je vous répète qu'il est capable de tout… Rien ne m'étonnerait de lui, c'est un type qui vendrait son père et sa mère pour un morceau de pain et qui a eu de vilaines histoires avec les femmes!… Je vous affirme, monsieur, que c'est un garçon qui n'a aucune moralité!…

–Au lit, au lit tout le monde! c'est à moi la garde commanda Rouletabille.

Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne paraissait abandonnée. De-ci, de-là, sur de lointaines cimes des feux apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Rouletabille, le menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrière lequel reposait Ivana. Reposait-elle? Rêvait-elle?… A qui?… Énigme!…




II

VLADIMIR RACONTE UNE ÉTRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE


Relevé de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et du Katerdjibaschi), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait avec Athanase Khetew.

Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui servait de couverture. A la lueur de la bougie plantée dans le goulot d'une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage. Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c'était là une figure d'honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. «Il est digne d'être aimé!» se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne l'aimait pas et que c'était une traîtresse qui avait trompé tout le monde. Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à portée de sa main. Il s'endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Château Noir.].

Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur son séant, l'oreille au guet.

Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces voix: tantôt c'était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.

–A toi! disait l'un.

–Non, c'est à toi! répondait l'autre et puis il y avait un silence, et puis encore des exclamations.

Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui avaient affecté une telle fatigue.

Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir, qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais de lumière.

Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était écarlate, tout en sueur et dans un état d'exaltation peu ordinaire, tandis que Vladimir était fort pâle.

–Ah ça, mais est-ce que vous vous fichez du monde? souffla le reporter, vous jouez?…

Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier, sur lequel quelques notes étaient écrites au crayon.

Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait déjà confisqué deux dès le début du voyage et il pensait bien qu'ils n'avaient plus de cartes. Cette passion du jeu les empêchait de prendre un repos nécessaire.

–Vous jouez au lieu de dormir?… Vous n'êtes pas enragés, dites?… Vous n'avez pas honte?… je vous l'ai pourtant assez défendu! Dès le premier soir il a été entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de cartes!… M'avez-vous juré que vous ne joueriez plus, oui ou non?…

–Rouletabille, ne te fâche pas, émit La Candeur, conciliant, je vais te dire: nous avons essayé de dormir, mais le sommeil n'est pas venu!…

–Tas de menteurs! Vous ne vous êtes même pas déshabillés et votre couchette n'est pas défaite!… Mais vous n'aviez plus de cartes! Où donc avez-vous trouvé ce sale jeu-là? Il est ignoble!…

–C'est le sous-off qui accompagnait m'sieur Athanase, murmura La Candeur en baissant la tête, qui l'a laissé tomber de sa poche!…

–Tu le lui as acheté, oui, bandit! ou Vladimir le lui a volé!

–Monsieur! monsieur! pour qui me prenez-vous?…

–Et à quoi jouiez-vous?…

–Mais, fit La Candeur, à ce petit jeu russe dont je t'ai parlé autrefois et qui est si amusant…

–Et qu'est-ce que vous jouez? fit le reporter en saisissant le papier qui était sur la table et sur lequel il lut: «Bon pour cinq cents francs». Signé: «Vladimir Petrovitch».

Il arracha le billet et, furieux:

–Tu es encore plus bête que je ne croyais, dit-il à La Candeur… Que tu joues de l'argent contre de l'argent, passe encore, mais contre la signature de Vladimir Petrovitch…

–Je n'ai pas osé «faire Charlemagne», expliqua La Candeur.

–Je joue sur signature parce qu'il m'a gagné tout mon argent, dit Vladimir qui n'avait point une bonne mine.

–Tu en avais beaucoup?

–Demandez-le à La Candeur.

–Voilà… dit La Candeur en rougissant. Voilà comment les choses se sont passées… Au commencement, c'est moi qui n'avais pas d'argent et je savais que Vladimir en avait. C'est triste de voyager sans argent. J'ai proposé à Vladimir de lui jouer mon épingle de cravate qui est le dernier souvenir qui me reste de ma soeur morte en me maudissant.

–Pourquoi ta soeur t'a-t-elle maudit, La Candeur?

–Parce que je m'étais fait journaliste! Tu comprends que je ne tenais pas énormément à ce souvenir-là. Je m'étais débarrassé de tous les autres. Je jugeais l'occasion bonne pour mon épingle de cravate. Mais ce sera pour une autre fois, car comme tu le vois, je ne l'ai pas perdue!

–Et avec elle tu as gagné tout l'argent de Vladimir? Dis-moi, combien…

–Je vais te dire… je vais te dire… on a commencé d'abord par jouer petit jeu… tout petit jeu… Mon épingle vaut bien soixante-quinze francs… Vladimir me l'a jouée contre vingt-cinq!… ça n'était guère… le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent… (car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit) je lui ai gagné tout ce qu'il avait dans sa poche… Maintenant, comme je ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu'il me fait. A ce qu'il paraît qu'il a encore de l'argent à toucher sur l'invention de sa cuirasse!

–La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagné à Vladimir!

–Qu'est-ce que ça peut te faire?

–Cela me fait que j'ignore d'où vient cet argent-là…

–Puisqu'il vient de la cuirasse!… [Voir Le Château Noir].

–Assez, combien?…

La Candeur, de plus en plus écarlate, fit:

–Je ne sais plus au juste… et il se décida à fouiller dans l'une de ses poches d'où il tira trois ou quatre billets de banque de cent levas (francs).

–Ce n'est pas tout! fit Rouletabille.

–Non, grogna La Candeur, en voilà encore…

Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents levas.

–Fichtre! tu te mets bien! c'est tout?

–Je crois que c'est tout, susurra le bon géant en détournant la tête.

Mais Rouletabille se précipita sur lui, le fouilla et le vida d'une quantité incroyable de billets de banque qu'il avait entassés au petit bonheur dans la fièvre du jeu et qu'il se laissait enlever avec des soupirs de soufflets de forge…

Rouletabille compta:

Il y avait là quarante mille levas (quarante mille francs)!

Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n'osait pas regarder Rouletabille.

–C'est la première fois que j'ai eu de la veine! balbutia-t-il.

–Attends! dit Rouletabille, d'une voix légèrement oppressée, car il ne s'attendait point au déballage de cette petite fortune, attends. Nous en parlerons tout à l'heure de ta veine.

Et il ajouta:

–C'est donc cela que tu proposais toujours à ces messieurs du Château Noir, une rançon de quarante mille francs!…

–Mais oui, gémit La Candeur; j'ai bon coeur, moi!…

–Avec l'argent des autres c'est facile d'avoir bon coeur, émit Vladimir.

A ce moment-là, j'avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais La Candeur n'hésitait pas à en disposer comme s'il était déjà dans la sienne!…

–C'était pour le bien de la communauté, répliqua La Candeur…

–Tu as bon coeur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu n'es pas aussi crapule que Vladimir!…

–Monsieur, dit Vladimir en se levant, j'affirme que vous me faites beaucoup de peine!…

Et il voulut s'esquiver, mais, Rouletabille le retint et lui demanda sur un ton sec, qui fit pâlir le jeune Slave:

–D'où vient l'argent?

–Monsieur, je vous assure qu'il vient fort honnêtement de la vente de l'invention de ma cuirasse… je tiens cette cuirasse d'un de mes amis de Kiew, qui a passé plus de dix ans de sa vie à l'inventer, à la perfectionner, enfin à en faire un véritable objet d'art militaire pour lequel il a dépensé une véritable fortune. Désespéré, lors de la dernière guerre de la Russie avec le Japon, de n'avoir pu vendre sa cuirasse au gouvernement russe, il est entré dans les bureaux de la censure, à Odessa, et m'a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses malheurs. Plus favorisé que lui, monsieur…

Rouletabille l'interrompit.

–Assez, Vladimir Petrovitch!… Je te jure que si tu ne me dis pas comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorités bulgares pieds et poings liés! Tu leur raconteras, à elles, l'histoire de ta cuirasse.

Vladimir vit que c'était fini de rire et commença, en soupirant comme un enfant malade:

–Eh bien, je vais vous dire la vérité!… Elle est beaucoup moins grave que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrivée, mon Dieu! presque sans que je m'en aperçoive.

–Va!…

Rouletabille pensait: «Il est capable de tout! Pourvu qu'il n'ait assassiné personne!»

La Candeur, avec une désolante mélancolie et une grandissante inquiétude, regardait du coin de l'oeil ces beaux billets dont la possession lui avait causé tant de joie et qui étaient maintenant la cause d'une explication difficile dont, certes! il se serait très bien passé.

Vladimir commençait:

–Rappelez-vous, monsieur, ce jour où, à Sofia, en sortant de l'hôtel Vilitchkov, vous nous trouvâtes, La Candeur et moi, enveloppés, à cause du froid, en des vêtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi, monsieur, j'avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que vous avez admirée, monsieur…

–Oui, la fourrure d'une amie à vous, m'avez-vous dit, la fourrure d'une princesse… je me rappelle très bien, fit Rouletabille, qui fronçait terriblement les sourcils… Après?

Vladimir s'épouvanta tout à fait.

–Oh! monsieur, s'écria-t-il, vous n'allez pas croire que je l'ai vendue!…

–Ah! tu ne l'as pas vendue?…

–Monsieur, pour qui me prenez-vous?

–Qu'en as-tu donc fait?

–Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupières et en roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu à peu et, ayant fait un rapide examen de conscience, il en était sans doute arrivé à se demander pourquoi il avait essayé de dissimuler un acte qui ne lui apparaissait point si répréhensible… Remarquez, monsieur, que j'aurais pu la vendre! Ne vous récriez pas! Vous connaissez la princesse?

–Oui… heu!… je l'ai entr'aperçue…

–Oh! vous lui avez parlé…

–C'est elle qui m'a parlé… je me rappelle m'être heurté sur votre palier contre une grande dégingandée vieille dame aux cheveux couleur de feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau, et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout équilibre.

–Oh! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la traitiez de la sorte?…

–Elle m'a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir: «C'est bien à monsieur Rouletabille que j'ai le plaisir de parler?… Vladimir m'a beaucoup parlé de vous. Je vous prie! permettez-moi de me présenter à vous! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m'intéresse à ce garçon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal l'Époque de Paris de si jolis articles, ma parole!»

–La princesse vous a dit cela? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.

–Naturellement… je lui ai même répondu: «Mais parfaitement, madame… c'est Vladimir qui écrit mes articles et c'est moi qui porte à la poste les articles de Vladimir!»

–Dieu, que c'est drôle! exprima assez nonchalamment Vladimir.

–Pour savoir si c'est drôle, j'attendrai la suite de l'histoire… déclara, d'une voix menaçante, Rouletabille.

Rappelé à l'ordre, Vladimir toussa et continua:

–Je vous disais donc, à propos de cette fourrure, qu'il n'eût tenu qu'à moi de la vendre, car enfin la princesse—la princesse Kochkaref… de la fameuse famille Kochkaref de Kiew… les Kochkaref sont bien connus…

–Allez!… mais allez donc…

–… Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et qui me veut beaucoup de bien, m'a dit plus d'une fois, cependant que j'admirais ce magnifique manteau: «Vladimir, s'il vous fait envie, mon ami, il est à vous!»

–Petit misérable! jeta Rouletabille…

–Ah! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-là! interrompit Vladimir avec une admirable expression de dégoût! C'est ce que, chaque fois qu'elle parlait ainsi, j'ai fait comprendre à la princesse qui, voyant qu'elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau était l'objet de la jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de façon fort déplaisante et qui ne voulaient point croire qu'elle l'eût payé cinquante mille roubles à un marchand de Moscou… à cause de quoi la princesse m'avait dit:

«—Vladimir, pour les faire taire, ces péronnelles, vous devriez un jour ou l'autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien entendu le prix que l'on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en proclamant la somme que l'on était prêt à vous avancer dessus!…»

«Voilà ce que m'avait dit la princesse, et voilà ce que j'ai fait, monsieur, pas autre chose!… je le jure!…

–Et moi, je jure que je ne comprends pas très bien, dit Rouletabille.

–Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez déjà compris si votre impatience ne vous faisait m'interrompre tout le temps… Voilà la chose… Elle est simple… Le jour même de notre départ de Sofia, quand vous nous eûtes annoncé que nous partions pour une grande et longue expédition, quel a été mon premier mouvement?… Mon premier mouvement a été de courir chez la princesse pour me débarrasser de ce précieux manteau, que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilité; le hasard fit que je pris justement par la rue où se trouve le Mont-de-Piété, et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait été si souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis à penser: «Tiens! voilà l'occasion de faire estimer le manteau!» J'entrai. On m'offrit de me prêter dessus la valeur de 43.000 francs!…

–Et vous avez accepté?…

–Non, monsieur, j'ai refusé. J'ai dit: Non!

–Alors?

–Alors, je ne sais par quelle fatalité, l'employé, qui était sans doute distrait, comprit que je lui répondais: Oui. Et voilà comment on m'allongea 43.000 levas sans que j'aie eu même le temps de protester!

–Mais vous avez eu le temps de les ramasser!…

–Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Piété, mon premier soin a été de renvoyer à la princesse sa «reconnaissance!»

–Ah! ah! vous lui avez renvoyé sa «reconnaissance»… répéta Rouletabille, stupide devant un si prodigieux toupet…

–Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis! Je lui ai renvoyé sa «reconnaissance», et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le voudra!

–Oui-da! j'espère que la bonne dame vous sera reconnaissante d'une aussi délicate attention!…

–Elle n'y manquera point, monsieur, je la connais..

–Et qu'elle vous remerciera d'avoir pensé à un aussi infime détail…

–Monsieur, entre nous, je lui devais bien ça!…

–Mais vous lui devez aussi les 43.000 francs!

–Qui est-ce qui le nie? monsieur. En même temps que je lui faisais parvenir sa «reconnaissance», qu'elle pourra montrer à ses amis, ce qui lui sera, comme elle le désirait, un motif de triomphe, je la prévenais que, partant le soir même, je n'avais pas le temps de passer chez elle, mais que je lui rapporterais cet argent dès mon retour à Sofia!

–Brigand! Vous avez usé de cet argent comme s'il vous appartenait!

–Eh! monsieur, la première chose que j'ai faite a été, à cause de mon bon coeur, de prêter quinze cents levas à La Candeur puis d'en distraire quinze cents pour moi, ce qui nous a permis à tous deux de nous présenter devant vous avec un équipement convenable.

–Non content de payer vos effets avec de l'argent qui ne vous appartenait pas, vous avez joué le reste et vous l'avez perdu!…

–Eh, monsieur, voilà pourquoi vous me voyez si ennuyé! Perdre son argent n'est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des désagréments!…

Rouletabille se retourna vers La Candeur.

–Tu ne voudrais pas conserver cet argent volé? lui dit-il.

–Et pourquoi donc? répondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je ne l'ai pas volé, moi, cet argent! je l'ai honnêtement gagné, il est à moi!…

Rouletabille ne répondit à cette parole égoïste et peu scrupuleuse que par un regard de mépris qui fit courber la tête à La Candeur. Finalement, le chef de l'expédition fit disparaître la liasse de billets dans sa poche.

–Ah! mon Dieu! gémit le géant, je ne les reverrai plus.

–Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil!… Je les remettrai moi-même à la princesse Kochkaref, à notre retour à Sofia!

Vladimir déclara à son tour d'une voix plaintive et non dénuée d'amertume:

–Du moment, monsieur, que vous trouvez que j'ai mal fait, c'est encore la meilleure solution. Au fond, que l'argent de cette dame soit dans votre poche ou dans celle de La Candeur, le résultat n'est-il pas le même pour moi?

–Mais pour moi, canaille! crois-tu que c'est la même chose, glapit La Candeur en sautant sur Vladimir.

Rouletabille dut les séparer.

–Excuse-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant tomber sur son lit de camp qui, illico, s'effondra, c'était la première fois que je gagnais!…

Rouletabille, sortit sans répondre, raide comme la justice. En rentrant sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, éveillé, qui avait tout entendu.

–Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent!

Et il se retourna du côté de la toile pour continuer son somme, interrompu.

Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et s'endormit en se disant:

–Décidément, je n'ai encore rien compris à l'âme slave!




III

LES COMITADJIS


Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le Sud-Est.

–Il me semble que nous nous éloignons bien de l'armée, dit Rouletabille.

–Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua Athanase.

–Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana.

–Nous le retrouverons aussi, Ivana!… mes cavaliers m'ont quitté pour faire de la bonne besogne… Quand ils auront des nouvelles sûres de Kara-Sélim, ils me les feront savoir… tranquillisez-vous!…

Elle cingla sa bête et prit de l'avance, sans répondre.

Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière.

Il paraissait encore plus sombre et préoccupé qu'à l'ordinaire.

Soudain l'attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu'il n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les muletiers à la première heure du jour. C'était un vieillard qui frappait par un certain air de majesté, bien qu'il fût habillé de haillons et qu'il marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve…

Rouletabille se rapprocha d'Athanase:

–Qui est-ce? demanda-t-il.

–C'est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs.

–Il a l'air, en effet, très malheureux, dit Rouletabille.

–Non, maintenant, la joie l'habite… Il a pu s'échapper des prisons d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la guerre de l'Indépendance.

–Et pourquoi vient-il avec nous?

–Parce que, répliqua d'une façon assez mystérieuse Athanase… parce qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi…

Mais il ne s'attarda pas à l'effet produit par ces dernières paroles et continua:

–Voilà un homme!… On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin à l'étranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour quoi l'homme est né, c'est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis avec Levisky à l'organisation d'un comité révolutionnaire et, pour être libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s'opposait à ses manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi, était un de ces hommes…

–Vous devriez le faire monter sur une de nos mules…

–Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici arrivés…

–Où?…

Athanase répondit singulièrement:

–Dans un endroit qui vous intéressera… vous pourrez faire ensuite un bel article… N'êtes-vous pas venu chez nous pour cela?…

Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d'une sombre forêt de pins, un geste d'Athanase arrêta les muletiers…

Et voici ce que vit Rouletabille:

Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l'aspect d'un village, que l'on apercevait, en contre-bas, à travers les branches. Avec quelle émotion il semblait revoir, après tant d'années de prisons turques, cet amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il s'arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un fusil sur l'épaule.

–Ivan! s'écria-t-il.

A cette voix, l'autre s'approcha avec précaution. Il ne reconnaissait point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

–Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon père.

Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une jubilation évidente.

La caractéristique d'Athanase, que commençait à démêler Rouletabille, était dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait de son long métier d'espion et d'une franchise soudaine où se manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu'alors les plus cachés. Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux jeunes gens:

–Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps si vous avez de vrais coeurs d'homme.

La singularité avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumière qui brillait dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter.

–Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi… faisait La Candeur, peu rassuré.

–On dirait un apôtre, dit Rouletabille.

–Moi, je n'aime pas les apôtres, répliqua l'autre.

–Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir.

Ivana se taisait.

Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s'éloignant sur la gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du coteau.

Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps. D'abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui signifiaient: «La liberté ou la mort!!»

L'un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et siffla d'une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence, jusqu'au moment où une sorte de pope parut, sortant d'un buisson. Athanase s'inclina et tous s'inclinèrent devant le pope qui considéra quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goïo. Vladimir traduisait à Rouletabille tous les propos échangés, d'où il résultait qu'une grande joie s'était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les cervelles et aussi d'un certain «pré des porchers» dont les termes: svinartka lenki, revenaient à chaque instant dans la conversation comme un leit-motiv.

La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des arbres.

Le pope Goïo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre, parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de l'autre.

Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était un néophyte:

–Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqué de cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la communion. As-tu bien graissé tes armes? préparé des biscuits?

Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe:

–C'est comme ça que je confesse depuis deux mois!

–Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'écria Ivan le Charron.

–Il y en a déjà un à Constantinople! répliqua-t-il. Deux soleils ne peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a fait pope!

Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche qu'il suspendit à son cou, à quoi on reconnut que c'était un rabat; il prit le sabre du sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et s'écrièrent:

–Enfin le sang versé en Thrace va être vengé!

Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès et il dit:

–Maintenant, allons au pré des porchers!

Tous répétèrent dans leur langue: «Allons au pré des porchers!»

Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui venait le dernier, affectait un grand recueillement.

–A quelle comédie, allons-nous? se demandait Rouletabille.

Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence.

Vladimir répétait:

–Vous allez voir que ça va être rigolo!

La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par des chemins peu ordinaires pour arriver au «pré des porchers». Enfin on l'atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d'arbres qui, penchés au-dessus de la rivière, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont était là que tous traversèrent en silence et l'on s'arrêta sur l'autre rive, sous les arbres.

–Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C'est là que j'ai affaire.

–Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés?…

–C'est parce qu'ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous de la bonne besogne qui se prépare.

Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue bulgare:

–Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les porchers avec les porcs… Mais voici le maître du pré des porchers, le nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indépendance et qui a connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez, avancez, vieillards respectables!…

Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait s'empêcher de répéter à Rouletabille:

–Qu'est-ce qu'il prépare? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là! Le plus fou me paraît Athanase… Regardez, regardez comme il est aimable avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre, à la place d'honneur et cependant il le regarde avec des yeux qui tuent.

Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés à la heidouk, c'est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village, commençaient de danser le choro, au son de la gaïda.

–Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la bande, semblait présider à la fête.

–Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fête.

–C'est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai demandé la raison; il m'a répondu qu'il ne les trouvait pas encore assez gras pour une fête pareille!…

–Mais de quelle fête, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov!

–Demande-le à Athanase! demande-le à Athanase!…

Athanase, appelé, répliqua:

–On te le dira au raki. Mais avant tu nous raconteras une histoire du temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier!

–Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton père. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter dans les villages: «Lève-toi, lève-loi, héros du Balkan!» Ton père chantait bien…

–Et ma mère aimait la soupe aux choux! Mais les cochons préféraient les oreilles de mon père!

–Évidemment! évidemment! acquiesça Dotchov, troublé, à cause de la façon forcenée dont cet Athanase avait dit cela… évidemment, c'est grand dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père!… Mais tu ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien faire pour les en empêcher!… Et puis, après tout, reprit Dotchov, en secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là!… Elle m'a assez empêché de dormir!… et pourquoi Ivan le Charron m'a entraîné jusqu'ici!… et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pré des porchers!… Tout ça n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que j'ai souffert!… Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me rappeler tout ça!… J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton père! Demande à Ivan le Charron! j'en ai pleuré pendant des jours et des jours et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!… Allons, soyons raisonnables et mangeons!…

–Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un convive.

–Qui?

–Regarde là-bas, celui qui s'avance vers le pont…

–C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas…

–Si… si… tu le connais… mais il revient de si loin… de si loin… Heureusement que je l'ai trouvé sur ma route, sans quoi il n'eût point retrouvé son chemin… et je l'ai invité pour ce soir, persuadé que nulle rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov!…

–Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas… Dis-lui qu'il approche.

Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramène par la main, jusqu'au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons d'Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable, fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase amène donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vénéré Dotchov, qui cligne des yeux:

–Non, non, je ne le reconnais pas!

–Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs?

Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son enfant.

–Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!…

Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le supporter après une émotion semblable!

–Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient fusillé, ce jour maudit…

–Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase.

–Après le mouton… dit Athanase.

Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux bachi-bouzouks.

Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut.

–Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussant Rouletabille au premier plan…

Rouletabille s'étonnait:

–Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités turques du village? Ils ne les craignent donc pas?

–Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas laisser cette besogne aux Turcs… du moins c'est ce que j'ai compris, car j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais… Mais écoutez!… écoutez!… c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!… Oh! regardez Athanase!…

En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal qui a faim et qui surveille sa proie!

On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la bouche.

–D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner… tu te rappelles… tu te rappelles?

–Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en frissonnant comme s'il était encore dans l'eau… c'est là que je suis tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer…

–Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks… cela très clairement.

–Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit…

–Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.

–Ah! oui, l'ours… je vois l'ours.

–Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir.

–Je me rappelle… tout à fait étonné…

–Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant… l'ours!… je lui ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé… On ne pouvait pas tirer dessus, tu penses!…

–Enfin on a fini par arriver au chalet… Le berger Neia nous avait accompagnés… Rappelle-toi… rappelle-toi, Dotchov…

–Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan.

Pauvre Neia!

–On peut le plaindre… En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir.

–Oui, oui…

–Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance… que les Turcs lui avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête… et qu'ils l'avaient dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait… Mais il était surtout tourmenté d'être allé si peu à l'église… et le père d'Athanase lui dit alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!» Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine?

–Ma foi, non, Cyrille…

–Eh bien! il faut t'en souvenir… C'est à cause d'elle que Neia n'a pu aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du village? c'est toi, Dotchov!

–Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât…

–Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à prix: 10.000 piastres!…

–Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac!

–Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que, disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!… Seulement, il fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter de rien.

–Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fit Dotchov, à la première occasion.

–On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov… On se mit donc en marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont nous étions séparés par le torrent… Alors, tu as crié à Athanase, père de l'Athanase que voici:

–Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?… Cette passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?

–Mais bien sûr que c'est vrai!… Ivan est là pour le dire aussi bien que toi… je n'ai jamais donné que de bons conseils…

–La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc d'arbre qui gisait à quelque distance.

–Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil… Est-ce vrai?…

–C'est vrai… nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin… Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir; moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours. Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que faisais-tu?…

–Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie…

–Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort…

–Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent, réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa devant moi dans un grand hêtre…

Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:

–Ce hêtre-là… ce hêtre-là!…

–Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les bois, le ravin… Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc… puis, comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.

«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père de l'Athanase que voici!

–Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille. Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses se sont passées!

–Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.

–J'étais dans l'arbre, avec Athanase!

Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.

Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du lamentable vieillard, il prononça:

–Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui, ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur le saisira quand il lui plaira.

–Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils.

–Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié, continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce que je vis et entendis:

«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers. Les autres rirent et lui demandèrent:

«—Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?»

Et Dotchov a répondu:

«—Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout du monde!»

A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux et se cacha la tête dans les mains.

Le pope dit:

–Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles!

–De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait construire cette passerelle pour attirer l'apôtre dans le piège où il devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui. Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner!

Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir qu'il était inondé des larmes du repentir.

–Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme noire.

Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était éclairée.

–Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité…

Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons qui avaient besoin d'être engraissés.

–Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles…

–Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»!

–Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que tu as trouvé là!

Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un supplice pareil.

–Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a délivré mon âme du poids du péché… j'ai le droit de mourir en paix!

Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et Athanase, impassible, regardait.

Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.

La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à ses bourreaux et était allé, comme les comités de jadis, chercher un refuge du côté du ravin.

Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux vieillard.

Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu qui faisaient briller les eaux du torrent.

A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase.

–Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.

–Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!…

Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de Dotchov… Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.

Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en appelant à l'aide ses serviteurs.

Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place, les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre; Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son ancien compagnon.]




IV

LES POMAKS ET L'AGHA


Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle avait assisté à la fameuse scène et n'en montrait pas le moindre émoi. Elle dit encore:

–Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira loin!

Rouletabille ne demandait qu'à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier les tentes rapidement.

–Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!…

Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait plus. Ils tomberaient dans «le courant» de l'armée bulgare et n'auraient qu'à se présenter à l'État-major de la première brigade qu'ils rencontreraient..,

Ivana s'était rapprochée… Chose extraordinaire! elle paraissait inquiète.

–Qu'est-il donc arrivé à Athanase Khetew? demanda-t-elle.

–Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a parlé à l'oreille et qu'ils sont partis tous deux précipitamment, après m'avoir jeté les instructions que je vous ai transmises… expliqua Vladimir.

–Quel chemin ont-il pris? questionna fiévreusement Ivana.

–A travers la forêt! Et Vladimir montrait la route du Sud…

–Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre!… s'écria-t-elle en sautant d'un bond sur son cheval.

–Et pourquoi cela, s'il vous plaît?… demanda très sèchement Rouletabille.

–Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apporté des nouvelles de Gaulow! Sus à Gaulow, Rouletabille!…

Le chemin du Sud le rapprochait des armées; Rouletabille ne vit aucun inconvénient à suivre l'impulsion d'Ivana. «Nous verrons bien jusqu'où ira ta traîtrise», murmurait-il. Mais ils n'avaient pas marché pendant une heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrêter sur la prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n'y voyait goutte.

–Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à Vladimir… mais aussitôt quelques torches de résine s'allumèrent et il s'aperçut que la petite troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs fusils, prenaient attitude de bandits.

A leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s'armer; et, lui-même, s'était emparé d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout ce vilain monde.

–Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatienté.

–Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour nous avertir que le pays n'est pas sûr.

–Ça se voit, fit Rouletabille.

–Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivât malheur, car, comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait la ruine à leur foyer.

–Et alors?

–Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si nous voulons bien leur donner une certaine somme.

–Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille.

–Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres!

–Mille piastres, c'est-à-dire 10 livres turques?

–Oui, cela vous fera environ 230 francs, ça n'est pas cher!

–Vous trouvez que ça n'est pas cher!… c'est tout de même plus cher qu'à l'auberge…

–Nous ne sommes pas à l'auberge, maintenant, c'est à prendre ou à laisser.

–Et si nous le «laissons»?

–Cela nous coûtera plus cher!

–Diable!

–Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise…

–J'achète les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que nous fassions du mouton?

–C'est pour leur souper à eux, qu'ils l'ont amené jusqu'ici; si nous prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir! Ils veulent nous garder jusqu'à demain matin!

–Ils ont pensé à tout!… Mais alors il va falloir que nous campions!

–Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit… et puis les bêtes seront meilleures demain matin… c'est aussi leur avis qu'ils m'ont prié de vous transmettre…

–Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, mon cher Vladimir…

Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d'un grand feu qu'ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient d'une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste, ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu'il avait été soulagé des 40.000 levas gagnés si honnêtement à Vladimir.

–Cristi! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier, moi! Ah! j'en ai eu une drôle d'idée de venir dans ce pays de malheur!…

–La gloire t'y attend! répliqua Rouletabille…

–La gloire et peut-être la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue.

Ainsi les héros d'Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie, sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre.

–Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille.

Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur, mais c'était à cause de l'arrêt forcé qu'elle subissait dans sa poursuite du beau Gaulow, son mari, après tout…

Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit précédente—plus que la nuit précédente,—devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait inquiétant à ceux qui n'en avaient pas l'habitude…

La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d'armes: carabines et revolvers.

Tondor, dehors, prenait la première garde.

Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge formidable; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas; les reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près qu'ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée.

Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta.

–Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils tirent comme ça pour éloigner les voleurs!

–Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, répliqua Rouletabille.

Il n'avait pas achevé cette phrase qu'une nouvelle décharge leur sifflait aux oreilles. La Candeur s'était jeté à plat ventre.

–Bien sûr! ils vont nous tuer, gémissait-il.

–C'est insupportable! dit Rouletabille.

–Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir.

Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu, toute la nuit.

Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu'ils avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient réussi, s'ils n'avaient été là, à se glisser jusqu'aux tentes à la faveur des ténèbres. Enfin, l'on finit par s'en débarrasser avec une nouvelle distribution de piastres.

La route que l'on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de véritables précipices… par des sentiers de chèvre. La nature se faisait de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour l'avertir qu'elle était signalée et qu'on veillait toujours sur elle.

–Quel métier! s'écriait La Candeur… Quel pays!…

Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l'encolure de son cheval dès qu'il entendait une lointaine détonation, et ne consentant à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu'il n'y avait aucune silhouette dangereuse à l'horizon.

–Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille.

De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'était point réjouissant, mais l'âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en voulait toujours d'une vertu qui lui coûtait si cher.

Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent halte pour se dégourdir un peu les jambes et «manger un morceau».

–Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la rattraper! bougonna Vladimir.

–Oh! c'est une insupportable petite fille!… déclara La Candeur.

–Qu'est-ce que vous dites?… s'écria Rouletabille rouge comme un coq.

–Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant vous!…

Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés… Ils virent qu'ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle. Cette fois, ce n'étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus disparates qu'il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient régulièrement en joue.

La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense, l'agita en signe de paix et l'on commença de parlementer…

Il n'y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là, au centre d'un petit camp que l'on était en train de dresser, et où se trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En effet, sitôt qu'ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc, large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue étincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable à celui des montagnards d'Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments d'argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à feu.

Deux longs pistolets se perdaient dans l'écharpe de cachemire qui lui entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite cordelière de soie rouge à glands d'or. Cet homme avait un grand air de noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens de s'avancer. C'était l'interprète.

–Messieurs, leur dit l'interprète, notre seigneur l'agha a été chargé par les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une petite troupe de journalistes français qui font métier d'espions dans l'Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission.

A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.

Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation contre l'accusation qui était portée contre ses camarades et lui! Envoyés par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en Bulgarie, ils étaient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de retour à Sofia; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de guerre avec les armées turques; où pouvait-on voir de l'espionnage en tout cela?

Mais, à leur grand étonnement, l'interprète répliqua que l'agha savait parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reçu une mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui eut accordé une audience spéciale avant son départ!…

–Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseignés!…

Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que l'interprète ne prenait même point la peine de traduire quoi ce fût à l'agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de penser à autre chose.

Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit:

–Toi qui parles turc, tu devrais parler à l'agha; peut-être t'écouterait-il?

–Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie à lui adresser la parole. Voulez-vous que j'essaye?

–Quel moyen?

–Donnez-moi mille levas.

–Vrai! fit Rouletabille, tu crois?

–Donnez-moi mille levas…

Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l'agha sur la petite tablette qui supportait son narghilé.

–Si j'étais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec!

Vladimir revint près de Rouletabille. L'agha n'avait pas bougé.

–Eh bien? demanda Rouletabille.

–Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille levas.

–En voilà cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai emportée de la banque de Sofia… Ne me demande plus rien!… Vladimir alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur la tablette.

L'agha ne bougea pas davantage.

L'interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens:

–Prenez-vous mon maître pour un mendiant?

–Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises.

L'agha est froissé.

–L'agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte somme et parce qu'il est persuadé qu'il nous reste encore de l'argent!

–Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille.

–Si… vous avez les quarante mille!…

–Oh! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi! répliqua Rouletabille sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d'énergie.

–Non! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont à La Candeur!…

–C'est pourtant vrai! acquiesça Rouletabille comme s'il faisait une grande découverte qui lui libérait la conscience… Offre-lui donc ces quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu'il nous fiche la paix! Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de même,… car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia!…

Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé.

Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets, les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman qu'ils pouvaient partir, qu'ils étaient libres de continuer leur voyage comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute mauvaise rencontre.

Vladimir sortit de la tente en criant: «Vive La Candeur!» Rouletabille en criant: «Vive la Turquie!». Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles fourrures…




V

COMBAT A MORT ENTRE ATHANASE KHETEW ET GAULOW ET DE CE QUI S'ENSUIVIT


La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout à fait perdue de vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille aux irréguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de la même façon… Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La Candeur et Vladimir. Ah! tout en détestant Ivana, il l'aimait encore!…

–Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite! à quoi penses-tu, mon garçon!…

–Je pense, monsieur, répondait le jeune Slave, je pense que ces gens n'ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et sur notre arrivée dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que par Marko le Valaque!…

–Encore!… s'écria La Candeur.

–Il n'aurait pas commis une pareille infamie!… dit Rouletabille.

–Bah! ça le gênerait!… dit Vladimir.

–Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.

–Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez «ma tante». Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu'on m'en comptait quarante mille, à moi!…

–Diable! fit Rouletabille… ça devient en effet intéressant… car, certainement, nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous, dans l'Istrandja…

–C'est Marko le Valaque!… Je vous dis!… Il a voulu nous faire arrêter par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dénoncés!… Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d'Andrinople ou de Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l'agha!… C'est clair comme le jour!…

–Voilà le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov… fit Rouletabille en pressant les flancs de sa bête…

–Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents.

–Kara-Selim y suffira!… fit tout bas Vladimir.

–Tais-toi!… s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait…

Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille… et, à l'issue d'un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête, aperçurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait, courait; les autres suivirent… et tous trois retrouvèrent à l'entrée du village Ivana qui semblait les attendre…

Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui, en tout cas, n'en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle, plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s'y engagèrent et furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils s'écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l'étaient, ils ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!… cependant qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné.

Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion, comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille. Elle savait qu'Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche guerrière, l'ardente patriote qu'elle était consentait tout à coup à n'être que spectatrice du combat! Elle n'allait pas aider Khetew!… Et elle attendait les jeunes gens à l'entrée du village pour leur faire suivre un chemin d'où ils pourraient voir le combat, mais gui les en éloignait, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!…

Enfin voilà un événement bien extraordinaire! Dans une des premières rencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l'oppresseur turc, Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!… mais comme elle regardait! Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque.

Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d'une lutte acharnée. Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements partiels, mais on ne voyait que celui-là! Les deux héros, Gaulow et Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même haine que leurs maîtres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une furie sans égale.

Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s'attendait, après le choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu'ils roulassent tous quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver avec une force nouvelle!

Les sabres tournaient autour des têtes et s'abattaient pour les faucher, mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'était à recommencer! On eût dit qu'ils étaient invulnérables tous deux, et tous deux ne cessaient de se frapper.

Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au délire.

Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles s'échappaient de sa gorge râlante.

Dans son désordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force suivant les phases du combat.

Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow.

Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions diamétralement opposées.

Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à défaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allégresse quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase.

Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entraînant dans sa chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement.

En un instant, Athanase, hors de selle, s'était jeté sur le pacha noir, le sabre haut.

Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n'y parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible.

Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les bachi-bouzoucks, qui avaient décidément le dessous, s'enfuyaient de toutes parts.

La Candeur, Vladimir, Tondor s'étaient levés et applaudissaient au triomphe de leur champion; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana qui, sans force, quasi mourante, s'était laissée tomber dans les bras du reporter et tournait vers lui une figure désespérée.

–Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous!… reprenez vos sens!… C'est sans doute la joie qui vous tue!…

A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne répondit rien…

Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosquée, où quelques bachi-bouzoucks s'étaient réfugiés et risquaient d'être brûlés vifs!… Aussi s'efforçaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares, avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs, les rejetaient dans la fournaise…

–Allons féliciter Athanase!… s'écria La Candeur.

–Allez donc! fit Rouletabille: Madame est souffrante, je reste près d'elle…

–Allez-vous-en tous! pria Ivana… dans un souffle… ne vous occupez pas de moi…

Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place…

On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui étaient descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile… une sonnerie de clairon appela les retardataires… quelques coups de feu furent encore tirés ça et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew, disparut… vida la place, abandonna le village pour la direction du Nord.

–Qu'est-ce que ça signifie? demanda La Candeur.

–Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu'ils reviennent en nombre!… répliqua Rouletabille… Allons! oust! sauvons-nous, s'il en est temps encore!… Un peu de courage, madame!… ajouta-t-il en se tournant vers Ivana… Il faut vous remettre d'une émotion aussi douloureuse!…

Elle eut encore son sourire navré; mais avec effort, elle s'était redressée… Il la vit pâle comme un spectre et titubante…

Rouletabille était bien aussi pâle qu'elle et il pensait:

«Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!»

Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal… Car il souffrait atrocement et elle n'avait même pas l'air de s'en apercevoir.

Elle ne pensait qu'au mort, qu'à ce grand corps noir ensanglanté qui avait été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un trophée après l'avoir traîné hideusement autour de la place.

–Vite!… s'écria Vladimir… Voilà les bachi-bouzoucks qui sortent de leur mosquée… Nous n'allons plus avoir affaire qu'à des Turcs…

Mais il était trop tard pour partir…

Les Turcs étaient déjà là… Les bachi-bouzoucks étaient revenus avec une troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec des cris, des injures à l'adresse de l'ennemi en fuite.

Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de l'Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la population: d'après ses renseignements personnels, il affirmait que toute l'armée bulgare était descendue à l'Ouest par la Maritza, sur Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les cavaliers aperçus par les populations de l'Est ne pouvaient être que des reconnaissances appartenant à l'extrême aile gauche de cette armée d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être que peu considérables.

Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l'ennemi. Cette erreur du chef du détachement d'Almadjik fut renouvelée vingt-quatre heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé, lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour courir à un adversaire jugé sans importance… car, personne, en Turquie, comme nous l'avons dit, n'attendait la troisième armée par l'Istrandja-Dagh!…

Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n'eurent point le temps de sortir!…

Ils résolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent précipitamment des terrasses, où ils s'étaient d'abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus en sûreté.

Ivana suivait Rouletabille comme une ombre… ses gestes étaient ceux d'une automate… En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir perdu la raison… Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et ajoutait à l'allure générale de démence qui frappait en elle…

Maintenant ils étaient terrés dans cette cave… et ils pouvaient espérer y passer quelques heures tranquilles jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya… C'étaient toutes les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu'elles n'avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile.

N'ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s'étaient laissé facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du détachement et s'étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière les troupes.

La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s'étaient réfugiés allait donc se trouver de nouveau occupée: ils pouvaient redouter d'être à chaque instant découverts. Or la première entrevue qu'ils avaient eue avec l'agha n'était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée dans l'hospitalité turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia.

Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions.

Le propriétaire de la bâtisse, l'une des plus importantes du village, fit bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils avaient entassé leur mobilier… Ils passèrent une partie de la nuit à les décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands feux.

C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir… Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts. Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre, leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.

–Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et affectait, par désespoir, de rire de tout… Ça n'est pas plus désolant qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien garnie… Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans les Trois Mousquetaires, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre de bouteilles qu'il faisait!…

–Mon pauvre La Candeur… dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de veine… je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le seul qui soit défendu!

Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de bataille.

Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant, fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.

–Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous voilà bons!

Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se tenir tranquille…

En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.

Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite…

Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.

Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses représailles. Du courage, de l'héroïsme et des atrocités!

Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs: maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées par les Bulgares.

Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait sur la place où s'étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains suppliantes… Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur famille à venger, n'en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s'accumulaient tant de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu'ils avaient des populations asservies à délivrer!

–Eh bien! ils les délivrent tous! exprimait avec une amère mélancolie le brave La Candeur… Oui, ils les délivrent de la vie!… Quand les Turcs ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être tranquille, elle n'existe plus!…

Et il conclut, étrangement prophétique: «Au fond, ces gens-là ont les mêmes goûts. Ils doivent être de la même race: ils ne sont pas faits pour se combattre, mais pour s'entendre!…»

Ivana s'était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant, en criant et en pleurant.

La pauvre petite avait été découverte tandis qu'elle se cachait sous un amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille, et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait derrière elle, le sabre nu.

Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle répondit une injure de La Candeur à l'adresse du soldat barbare.




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