Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier
Аристофан 




Aristophanes

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier





AVANT-PROPOS


L'ancien professeur de rhétorique bien connu et si estimé, auteur de la belle traduction qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est mort plein d'années, entouré de respect et d'affection. Outre la tendresse des siens il goûtait l'attachement de cette grande famille spirituelle, si douce aux vieux maîtres qui ont su se la former dans les lycées par un enseignement solide et paternel prodigué à de nombreuses générations d'élèves. Combien d'entre eux pourraient m'envier l'honneur et le plaisir de présenter son livre au public! Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le seul requis était la longue fidélité du commerce amical avec lui, avec ses proches, avec ceux que rallie ou pleure sa noble veuve. Mais, je le confesse, le plus indispensable de tous les titres, l'entière compétence me manque. Une traduction d'Aristophane ne saurait être recommandée à ses lecteurs naturels avec une autorité suffisante que par un helléniste, et je ne le suis pas. Je suis loin de posséder toutes les clefs des auteurs grecs; j'en suis le visiteur, non le familier. Heureusement n'ai-je à remplir ici qu'un rôle de simple exécuteur testamentaire chargé d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs littéraire, conditions qui suffisent à en déterminer toute la valeur. Cette valeur n'offre pas seulement la garantie, déjà sûre et incontestée, du savoir et de l'expérience du traducteur, elle a, de plus, rencontré un répondant considérable dans un poète de premier ordre, en relations étroites et constantes avec la poésie grecque, dans Leconte de Lisle. Oui, j'ai la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrière ce maître, m'en référer à sa haute appréciation, à son jugement difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait cette traduction, l'admirait, et, certes, on ne doutera pas de sa sincérité quand on saura qu'il l'avait adoptée et que, désireux d'acquérir, à titre de collaborateur, le droit de la joindre à la collection des poètes grecs déjà traduits par lui, il avait offert à M. Talbot de mettre en vers les chœurs interprétés en prose. C'était un accord accepté et conclu, mais les forces épuisées du poète ne lui permirent pas de mettre à exécution son dessein. J'ai sous les yeux la lettre découragée, datée de mars 1891, par laquelle il apprend à M. Talbot que «malade, très fatigué et plein de mille ennuis», il se sent incapable d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amère défaillance que nous lui connaissions trop: «L'œuvre n'en vaudra que mieux, incontestablement, de toute façon.» Hélas! Il se raillait; l'œuvre y a perdu l'inestimable estampille par laquelle le maître l'eût, en partie, faite sienne. On saura, du moins, et c'est l'important, qu'il avait été dans sa pensée, dans son intention formelle d'y imprimer sa marque. Un pareil témoignage est à l'honneur des deux écrivains. Cette consécration de l'œuvre du prosateur par le concours promis du poète ne demeure pas, en effet, sans retour profitable à celui-ci. Elle suppose une mutuelle adhésion, et, sans doute, en convenant d'associer à son labeur celui de Leconte de Lisle, le digne représentant de l'Université, c'est-à-dire de la gardienne officielle et vigilante de tous les classiques, donnait, au bénéfice de l'interprète marron, un précieux exemple de conciliante humeur. Les traductions de Leconte de Lisle, bien que d'une saveur antique si délectable, avaient à conquérir l'approbation des hellénistes patentés aux scrupules méticuleux, plus préoccupés du lexique et de la grammaire que de la vertu poétique du langage. Leur souci fondamental n'est, certes, pas moins important, mais il est autre que celui d'un interprète qui se trouve être de même essence morale et littéraire que l'auteur original, comme lui poète, comme lui sombre ou railleur par tempérament. Ces deux soucis à la fois se sont rencontrés et conjugués d'une façon remarquable chez M. Talbot pour le succès de son entreprise ardue. Il semble que son intime intelligence du texte unie à la verve naturelle de son alerte esprit l'ait improvisé poète ad hoc au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualité, sacrée aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer à leurs deux plumes de traducteurs la confraternelle alliance demeurée à l'état de fiançailles intellectuelles.

La part délicate, indéfinissable, réservée au sens de l'artiste dans toute traduction d'ouvrage littéraire, éclate en celle de M. Talbot. Excellent humaniste, pour atteindre à l'exactitude esthétique, il lui a fallu plus que la connaissance approfondie de la langue grecque. La lutte partielle et trop inégale que j'ai tentée dans ma jeunesse avec un antique et formidable athlète suffit pour me permettre d'apprécier, en connaissance de cause, le mérite d'art qui recommande son œuvre. J'avais, il est vrai, affaire à un poète latin, mais, au point de vue où je me place, j'ai eu à combattre des difficultés de même ordre que celles dont il a si heureusement triomphé.

Tout traducteur débute spontanément par une préparation mentale qui est le mot à mot. Il s'agit pour lui d'abord de déterminer le sens relatif de chacun des mots, c'est-à-dire l'acception dans laquelle son rapport aux autres et la nature du sujet traité induisent à le prendre, et, du même coup, de dégager de l'arrangement syntaxique le sens littéral de la phrase. Le travail, jusque-là, ne relève que de la grammaire au service de l'intelligence; il ne vise que la signification purement conventionnelle (unique ou multiple) de chacun des mots et celle qui ressort de leur relation logique, sans rechercher encore la signification non conventionnelle, naturelle du texte, à savoir tout ce qu'ajoutent à la première le mouvement de la phrase, son geste en quelque sorte, et les qualités acoustiques des mots qui la composent, bref sa musique, c'est-à-dire ce qui en constitue, dans la poésie surtout, la plus intime expression. Au premier stade la traduction est donc seulement une ébauche, la matière dégrossie où devra s'accomplir la forme achevée, le sens complet du discours. Il va sans dire que M. Talbot, par le long exercice de sa profession même, excelle dans cette préparation initiale, œuvre de grammairien et de lexicographe; mais il faut lui reconnaître, en outre, un talent bien supérieur à celui-là.

Le mot à mot, ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas, et il ne donne même pas intégralement ce qu'il semble promettre. Il risque toujours d'être, en partie, inexact, si fort que soit le traducteur, car tout vocable et toute locution d'une langue ne trouvent pas nécessairement leurs représentants adéquats dans une autre. Cette rencontre est d'autant plus rare que le génie et l'âge des deux langues les différencient davantage, comme se distinguent par l'esprit et l'ancienneté les deux nations qui les ont élaborées. Ainsi la traduction littérale est le plus souvent défectueuse dans son propre domaine insuffisant déjà, et, en outre, elle laisse hors de ses limites restreintes une lacune considérable à remplir pour la complète interprétation du texte original. C'est ici que l'art entre en jeu et que M. Talbot a fait preuve d'une souplesse de plume et d'une ingéniosité remarquables. Combien ces qualités sont requises pour une pareille tâche! Alors, en effet, se pose un problème tout nouveau. Il s'agit d'abord d'écrire en français, et, par suite, de substituer aux idiotismes, où s'accuse l'irréductible originalité du langage grec, des équivalents français aussi approximatifs que possible. Ce sont des tours de force à accomplir. M. Talbot s'en est tiré si habilement qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes français, ou du moins par des trouvailles qu'il a faites dans des formules consacrées du parler populaire. Mais ces spirituelles réussites ne sont pas encore ce qui importe le plus, ce qui exige le plus de sens littéraire; le tact et le goût y ont moins de part que l'adresse. Il y a des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas seulement tel passage du texte, mais le texte entier, parce qu'ils expriment et définissent le caractère propre de l'écrivain, sa démarche, en un mot son style, son génie même, qui suppose pour fondement celui de sa race. On ne comprend Aristophane qu'à la condition de se faire Hellène, Athénien, enfin Aristophane lui-même. Pour reproduire, au degré supérieur atteint par M. Talbot, sa verve satirique, le tour et l'accent comiques de son vers, il faut être capable de se les approprier, et la science n'y suffit pas. Une aptitude spéciale est nécessaire qui est le caractère même, le tempérament moral du traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec comme dans le sien, dans l'œuvre d'Aristophane comme chez soi. Une traduction, pour être bonne, ne se commande pas; c'est un témoignage de sympathie autant qu'un hommage à l'original. On ne peut communiquer que ce qu'on possède ou qu'on a pu faire sien; comment communiquera-t-on sans trace d'effort à la phrase française la vivacité, l'animation qui est le style même de la phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant helléniste puisse trouver à reprendre dans la traduction d'Eschyle par Leconte de Lisle, je ne suis pas en état de le nier, non plus que de l'affirmer, mais, s'il le pouvait, sa critique, j'ose en répondre, ne porterait pas sur l'essentiel selon les poètes. Il aura beau être plus intimement initié au lexique propre du tragique ancien, je le mets au défi, sans la moindre hésitation, de s'en faire lui-même un écho plus fidèle que notre poète français. Celui-ci avait scruté la condition humaine, reconnu la souveraineté du malheur, l'impuissance affreuse à le vaincre, l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une idée atroce, spontanément éclose de ses propres tourments. Aussi les clameurs tragiques retentissaient-elles comme d'elles-mêmes dans les profondeurs douloureuses de son âme jalousement fermée. D'autre part il avait le rire sarcastique, la plaisanterie hautaine et mordante, s'attaquant moins, toutefois, à l'homme misérable qu'à son odieuse destinée. Il associait toujours la force comique au blâme; c'était là son affinité avec Aristophane. Mais, pour en être le parfait interprète, peut-être lui aurait-il manqué la gaieté véritable, saine et vraiment virile, la gaieté grecque où l'on sent toujours plus ou moins, même à travers la caricature, sinon sous la crudité cynique, respirer la grâce, ne demeurât-elle sensible que dans le mouvement aisé du vers.

Cette jovialité d'humeur, cette prestesse d'esprit ont précisément trouvé dans le naturel de M. Talbot des similitudes qui l'ont très bien servi. Pour traduire, il n'avait pas à s'oublier soi-même, à se métamorphoser. Il lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acérer tour à tour les traits de sa verve enjouée pour donner à ses lecteurs l'impression que leur donnerait Aristophane en personne ressuscité, mais parlant français. On ne saurait, certes, demander davantage à l'interprétation des anciens: elle ne peut, elle ne doit pas agir sur les contemporains de l'interprète comme le faisait l'auteur original sur les siens, sur les hommes à qui jadis il s'adressait. Aussi faut-il nous résigner à ne pas toujours comprendre et goûter ce qu'ils y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps qu'eux, nous ne pouvons épouser toutes leurs manières d'être et de sentir. Il n'est donc pas sûr que notre admiration ait le même principe que la leur, et, à cet égard, une bonne traduction, par son exactitude même, doit nous faire apprécier la divergence irréductible entre le point de vue ancien et le moderne, tout essai de les concilier par des compromis, par des adoucissements et des atténuations est une trahison; là est l'infériorité des traductions d'autrefois. Celles d'aujourd'hui permettent de constater la diversité et les vicissitudes des mœurs et du goût, et par là leur propre valeur et l'estime qu'elles s'acquièrent échappent à ces fluctuations mêmes.

Tel est, à mon avis, le mérite et telle sera, je n'en doute pas, la récompense du présent ouvrage.



    SULLY PRUDHOMME.




LES AKHARNIENS





(L'AN 426 AVANT J.-C.)


Cette pièce, composée en vue de ramener la paix, a pour principal personnage un charbonnier du bourg d'Acharnes, nommé Dikæopolis (le bon citoyen), qui, en vertu d'un traité particulier passé avec les Lacédémoniens, est à l'abri, ainsi que sa famille, de tous les maux de la guerre, tandis que les autres Acharniens, égarés par Cléon et Lamachos, sont en proie aux vexations et au pillage.




PERSONNAGES DU DRAME




Dikæopolis.

Un Héraut.

Amphithéos.

Un Prytane.

Envoyés Des Athéniens, revenant d'auprès du roi de Perse.

Pseudartabas.

Théoros.

Chœur de Vieillards Akharniens.

Femme de Dikæopolis.

Fille de Dikæopolis.

Képhisophôn.

Euripidès.

Lamakhos.

Un Mégarien.

Deux Filles du Mégarien.

Un Sykophante.

Un Bœotien.

Nikarkhos.

Un Serviteur de Lamakhos.

Un Laboureur.

Un Paranymphe.

Messagers.


La scène se passe sur l'Agora, puis devant la maison de Dikæopolis.




LES AKHARNIENS



DIKÆOPOLIS

Que de fois j'ai été mordu au cœur! Et de plaisirs bien peu, tout à fait peu! Quatre! Mais de douleurs, un amoncellement de sables à la hauteur des Gargares! Voyons donc: qui m'a été un juste sujet de joie? Oui, je vois pourquoi j'ai eu l'âme réjouie: c'est quand Kléôn a revomi les cinq talents. Quel bonheur j'en ai ressenti! Et j'aime les Chevaliers pour ce service: il fait honneur à la Hellas, mais bientôt j'ai éprouvé une douleur tragique: la bouche béante, j'attendais de l'Æskhylos, quand un homme crie: «Théognis, fais entrer le Chœur!» Comment croyez-vous que ce coup m'ait frappé l'âme? Mais voici pour moi une autre joie, lorsque, concourant pour un veau, Dexithéos s'avança et joua un air bœotien. Cette année-ci, au contraire, je vis que j'étais mort, mis en lambeaux, lorsque Khæris préluda sur le mode orthien. Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupière ne m'a piqué les sourcils comme aujourd'hui: c'est jour d'assemblée régulière: voici le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde sur l'Agora: en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les Prytanes mêmes n'arrivent pas: ils arrivent à une heure indue; puis ils se bousculent, vous savez comme, les uns les autres, pour gagner le premier banc, et ils s'y jettent serrés. De la paix à conclure, ils n'ont aucun souci. O la ville, la ville! Pour moi qui viens toujours le premier à l'assemblée, je m'assois, et là, tout seul, je soupire, je bâille, je m'étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des dessins, je m'épile, je réfléchis, l'œil sur la campagne, épris de la paix, détestant la ville, regrettant mon dême, qui ne m'a jamais dit: «Achète du charbon, du vinaigre, de l'huile!» Il ne connaissait pas le mot: «Achète», mais il fournissait tout, et il n'y avait pas ce terme, «achète», qui est une scie. Aujourd'hui, je ne viens pas pour rien; je suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs, s'il en est qui parlent d'autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes! Il est midi! Ne l'ai-je pas annoncé? C'est bien ce que je disais. Tous ces gens-là se ruent sur le premier siège.


LE HÉRAUT

Avancez sur le devant; avancez, pour être dans l'enceinte purifiée.


AMPHITHÉOS

A-t-on déjà parlé?


LE HÉRAUT

Qui veut prendre la parole?


AMPHITHÉOS

Moi.


LE HÉRAUT

Qui, toi?


AMPHITHÉOS

Amphithéos.


LE HÉRAUT

Pas un homme?


AMPHITHÉOS

Non; mais un immortel. Amphithéos était fils de Dèmètèr et de Triptolémos: de celui-ci naît Kéléos. Kéléos épouse Phænarètè, mon aïeule, de laquelle naît Lykinos. Né de lui, je suis un immortel. A moi seul les dieux ont confié le soin de faire une trêve avec les Lakédæmoniens. Mais tout immortel que je suis, citoyens, je n'ai pas de quoi manger; car les Prytanes ne me donnent rien.


LE HÉRAUT

Archers!


AMPHITHÉOS

O Triptolémos, ô Kéléos, m'abandonnez-vous?


DIKÆOPOLIS

Citoyens Prytanes, vous faites injure à l'assemblée, en expulsant cet homme, qui a voulu nous obtenir une trêve et pendre au clou les boucliers.


LE HÉRAUT

Assis! Silence!


DIKÆOPOLIS

Non, par Apollôn! je ne me tais pas, à moins que les Prytanes ne délibèrent sur la paix.


LE HÉRAUT

Les Envoyés revenant d'auprès du Roi!


DIKÆOPOLIS

De quel roi? J'en ai assez des Envoyés, des paons et des fanfaronnades.


LE HÉRAUT

Silence!


DIKÆOPOLIS

Ah! ah! par Ekbatana, quel équipage!


UN DES ENVOYÉS

Vous nous avez députés vers le Grand Roi, avec une solde de deux drakhmes par jour, sous l'arkhontat d'Euthyménès.


DIKÆOPOLIS

Hélas! nos drakhmes!


L'ENVOYÉ

Certes, nous avons peiné le long des plaines du Kaystros, errants, couchant sous la tente, mollement étendus sur des chariots couverts, mourant de fatigue.


DIKÆOPOLIS

Et moi, j'étais donc bien à l'aise, couché sur la paille, le long du rempart?


L'ENVOYÉ

Bien reçus, on nous forçait à boire, dans des coupes de cristal et d'or, un vin pur et délicieux.


DIKÆOPOLIS

O cité de Kranaos, sens-tu bien la moquerie de tes Envoyés?


L'ENVOYÉ

Les Barbares ne regardent comme des hommes que ceux qui peuvent le plus manger et boire.


DIKÆOPOLIS

Et nous, les prostitués et les débauchés aux complaisances infectes.


L'ENVOYÉ

Au bout de quatre ans, nous arrivons au palais du Roi; mais il était allé à la selle, suivi de son armée, et il chia huit mois dans les monts d'or.


DIKÆOPOLIS

Et combien de temps mit-il à fermer son derrière?


L'ENVOYÉ

Toute la pleine lune; puis il revint chez lui. Il nous reçut alors, et il nous servit des bœufs entiers, sortant du four.


DIKÆOPOLIS

Et qui a jamais vu des bœufs cuits au four? Quelles bourdes!


L'ENVOYÉ

Mais, de par Zeus! il nous fit servir un oiseau trois fois plus gros que Kléonymos, et dont le nom était «le hâbleur».


DIKÆOPOLIS

Est-ce donc pour tes hâbleries que tu touchais deux drakhmes?


L'ENVOYÉ

Et maintenant nous vous annonçons Pseudartabas, l'œil du Roi.


DIKÆOPOLIS

Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec, toi, l'Envoyé!


LE HÉRAUT

L'œil du Roi!


DIKÆOPOLIS

Par Hèraklès! Au nom des dieux, dis donc, l'homme, ton œil est fait comme un trou de navire! Est-ce que, doublant le cap, tu regardes par où entrer en rade? Tu as une courroie qui retient ton œil par en bas.


L'ENVOYÉ

Allons, toi, dis ce que le Roi t'a chargé d'annoncer aux Athéniens, Pseudartabas.


PSEUDARTABAS

Iartaman exarxas apissona satra.


L'ENVOYÉ

Avez-vous compris ce qu'il dit?


DIKÆOPOLIS

Par Apollôn! je ne comprends pas.


L'ENVOYÉ

Il dit que le Roi vous enverra de l'or. Allons, toi, prononce plus haut et plus clairement le mot or.


PSEUDARTABAS

Tu n'auras pas d'or, Ionien au derrière élargi; non.


DIKÆOPOLIS

Oh! le maudit homme! C'est on ne peut plus clair.


L'ENVOYÉ

Que dit-il?


DIKÆOPOLIS

Il dit que les Ioniens ont le derrière élargi, s'ils comptent sur l'or des Barbares.


L'ENVOYÉ

Mais non, il parle de larges médimnes d'or.


DIKÆOPOLIS

Quels médimnes? Tu es un grand hâbleur. Mais va-t'en: à moi tout seul, je vais les mettre à l'épreuve. (A Pseudartabas.) Voyons, toi, réponds clairement à l'homme qui te parle; autrement je te baigne dans un bain de teinture de Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or? (Pseudartabas fait signe que non.) Alors nous sommes dupés par les Envoyés. (Pseudartabas fait signe que oui.) Mais ces gens-là font des signes à la façon hellénique; il n'y a pas de raison pour qu'ils ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en reconnais un: c'est Klisthénès, le fils de Sibyrtios. Oh! son chaud derrière est épilé. Comment, singe que tu es, avec la barbe dont tu t'es affublé, viens-tu nous jouer un rôle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratôn?


LE HÉRAUT

Silence! Assis! Le Conseil invite l'œil du Roi à se rendre au Prytanéion.


DIKÆOPOLIS

N'y a-t-il pas là de quoi se pendre? Après cela dois-je donc me morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au nez des étrangers. Mais je vais faire quelque chose de hardi et de grand. Où donc est Amphithéos?


AMPHITHÉOS

Me voici!


DIKÆOPOLIS

Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trêve avec les Lakédæmoniens pour moi seul, mes enfants et ma femme. Vous autres, envoyez des députations, et ouvrez la bouche aux espérances.


LE HÉRAUT

Place à Théoros qui revient de chez Sitalkès.


THÉOROS

Me voici!


DIKÆOPOLIS

Encore un hâbleur appelé par la voix du Héraut.


THÉOROS

Nous ne serions pas restés longtemps en Thrakè…


DIKÆOPOLIS

Non, de par Zeus! si tu n'avais touché un gros salaire.


THÉOROS

S'il n'avait neigé sur toute la Thrakè, et si les fleuves n'eussent gelé vers le temps même où Théognis faisait ici jouer ses drames. Dans ce même temps je buvais avec Sitalkès. En vérité, il est passionné pour Athènes; c'est pour nous un amant véritable, au point qu'il a écrit sur les murs: «Charmants Athéniens!» Son fils, que nous avons fait Athénien, brûlait de manger des andouilles aux Apatouries, et conjurait son père de venir au secours de sa nouvelle patrie. Celui-ci jura sur une coupe de venir à notre secours avec une armée si nombreuse, que les Athéniens s'écrieraient: «Quelle nuée de sauterelles!»


DIKÆOPOLIS

Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que tu dis, hormis tes sauterelles!


THÉOROS

Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse de la Thrakè.


DIKÆOPOLIS

Voilà, au moins, qui est clair.


LE HÉRAUT

Paraissez, Thrakiens que Théoros amène.


DIKÆOPOLIS

Quel est ce fléau?


THÉOROS

L'armée des Odomantes.


DIKÆOPOLIS

Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie? Qui donc a émasculé ces Odomantes?


THÉOROS

Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront sur la Bœotia tout entière.


DIKÆOPOLIS

Deux drakhmes à ces châtrés! Gémis, peuple de marins, sauveurs de la ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi! Les Odomantes m'ont volé mon ail. N'allez-vous pas me rendre mon ail?


THÉOROS

Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrés d'ail.


DIKÆOPOLIS

Vous souffrez, Prytanes, que je sois traité de la sorte dans ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose à ce que l'assemblée délibère sur la solde à donner aux Thrakiens. Je vous déclare qu'il se produit un signe céleste: une goutte d'eau m'a mouillé.


LE HÉRAUT

Que les Thrakiens se retirent! Ils se présenteront dans trois jours. Les Prytanes lèvent la séance.


DIKÆOPOLIS

Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithéos, qui revient de Lakédæmôn. Salut, Amphithéos!


AMPHITHÉOS

Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en fuyant, je fuie les Akharniens.


DIKÆOPOLIS

Qu'est-ce donc?


AMPHITHÉOS

Je me hâtais de t'apporter ici la trêve; mais quelques Akharniens de vieille roche ont flairé la chose, vieillards solides, d'yeuse, durs à cuire, combattants de Marathôn, de bois d'érable. Ils se mettent à crier tous ensemble: «Ah! scélérat! tu apportes une trêve, et on vient de couper nos vignes!» En même temps ils mettent des tas de pierres dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me poursuivent en criant.


DIKÆOPOLIS

Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trêve?


AMPHITHÉOS

Oui, assurément, et j'en ai de trois goûts. En voici une de cinq ans; prends et goûte.


DIKÆOPOLIS

Pouah!


AMPHITHÉOS

Qu'y a-t-il?


DIKÆOPOLIS

Elle ne me plaît pas: cela sent le goudron et l'équipement naval.


AMPHITHÉOS

Eh bien, goûte cette autre, qui a dix ans.


DIKÆOPOLIS

Elle sent, à son tour, le goût aigre des envoyés, qui vont par les villes stimuler la lenteur des alliés.


AMPHITHÉOS

Voici enfin une trêve de trente ans sur terre et sur mer.


DIKÆOPOLIS

O Dionysia! En voilà une qui sent l'ambroisie et le nectar. Elle ne dit pas: «Fais provision de vivres pour trois jours.» Mais elle a à la bouche: «Va où tu veux!» Je l'accepte, je la ratifie, je bois à son honneur, et je souhaite mille joies aux Akharniens. Pour moi, délivré de la guerre et de ses maux, je vais à la campagne fêter les Dionysia.


AMPHITHÉOS

Et moi, j'échappe aux Akharniens.


LE CHŒUR

Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet homme auprès de tous les passants! Il est de l'intérêt de la ville de se saisir de lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un de vous connaît l'endroit par où a passé le porteur de trêve.

Il a fui; il a disparu. Hélas! quel malheur pour mes armées! Il n'en était pas de même dans ma jeunesse, lorsque, chargé de sacs de charbon, je suivais Phayllos à la course: ce porteur de trêve n'aurait pas alors si aisément échappé à ma poursuite; il ne se serait pas dérobé comme un cerf. Mais maintenant que mon jarret est devenu roide, et que la jambe du vieux Lakrasidès s'est alourdie, il a filé.

Il faut courir après. Que jamais il ne nous nargue en disant qu'il a échappé aux vieux Akharniens, celui qui, de par Zeus souverain et de par les dieux, a traité avec les ennemis auxquels je voue pour toujours une haine implacable en raison du mal fait à mes champs. Je ne cesserai pas avant que je m'attache à eux comme une flèche acérée, douloureuse, ou la rame à la main, afin qu'ils ne foulent pas aux pieds mes vignes.

Mais il faut chercher notre homme, avoir l'œil du côté de Pallènè, et le poursuivre de lieu en lieu, jusqu'à ce qu'on le trouve; car je ne saurais m'assouvir de le lapider.


DIKÆOPOLIS

Observez, observez un silence religieux.


LE CHŒUR

Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu, vous autres, réclamer le silence religieux? Voilà l'homme même que nous cherchons. Retirez-vous tous par ici; car notre homme semble s'avancer pour offrir un sacrifice.


DIKÆOPOLIS

Observez, observez un silence religieux. Que la kanéphore vienne un peu en avant: Xanthias, mets le phallos droit.


LA FEMME DE DIKÆOPOLIS

Dépose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions.


LA FILLE DE DIKÆOPOLIS

Ma mère, passe-moi la cuillère, pour que je répande de la purée sur le gâteau.


DIKÆOPOLIS

Voilà qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance que je célèbre cette fête en ton honneur, et que je t'offre un sacrifice avec toute ma maison: rends-moi favorables les Dionysia champêtres, à l'abri de la guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de la trêve.


LA FEMME DE DIKÆOPOLIS

Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la corbeille; aie le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux qui t'aura pour femme et qui te fera puer comme une belette, au point du jour! Avance, mais prends bien garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes bijoux d'or.


DIKÆOPOLIS

Xanthias, à vous deux le soin de tenir le phallos droit derrière la kanéphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne phallique. Toi, femme, regarde la fête de dessus notre toit. Va.

Phalès, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur de nuit, adultère, pédéraste, après six ans je te salue, ramené de bon cœur dans mon dême par une trêve, délivré des soucis, des combats et des Lamakhos. Combien est-il plus doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre une bûcheronne, dans toute sa fraîcheur, volant du bois dans la forêt du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de Strymodoros, de la saisir à bras-le-corps, de la jeter par terre et d'en cueillir la fleur. Phalès, Phalès, si tu bois avec nous, demain matin, après l'orgie, tu avaleras un plat en l'honneur de la paix, et mon bouclier sera pendu dans la fumée.


LE CHŒUR

C'est lui, lui-même, lui: jette, jette, jette, jette; frappez tous l'infâme. Allons, lancez, lancez!


DIKÆOPOLIS

Par Hèraklès, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite.


LE CHŒUR

C'est donc toi que nous lapiderons, tête infâme!


DIKÆOPOLIS

Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens?


LE CHŒUR

Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent scélérat, traître à la patrie; seul de nous tu as conclu une trêve, et tu oses ensuite me regarder en face!


DIKÆOPOLIS

Mais écoutez donc pourquoi j'ai conclu cette trêve, écoutez!


LE CHŒUR

T'écouter? Tu périras! Nous allons t'écraser sous les pierres.


DIKÆOPOLIS

Non, non; commencez par m'écouter: arrêtez, mes amis.


LE CHŒUR

Je ne m'arrêterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je te hais encore plus que Kléôn, que je couperai pour en faire des semelles aux Chevaliers. Mais je ne veux rien entendre de tes longs discours, toi qui as traité avec les Lakoniens, mais je te châtierai.


DIKÆOPOLIS

Mes amis, laissez là les Lakoniens; et, quant à mon traité, écoutez si je n'ai pas bien traité.


LE CHŒUR

Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment que tu traites avec des gens qui n'ont ni autel, ni foi, ni serment?


DIKÆOPOLIS

Et je sais, moi, que les Lakoniens, à qui nous en voulons trop, ne sont pas les auteurs de toutes nos misères.


LE CHŒUR

Pas de toutes, scélérat! Tu as le front de nous tenir en face un pareil langage! Et je t'épargnerais!


DIKÆOPOLIS

Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous parle, je pourrais vous montrer que, maintes fois, c'est à eux qu'on a fait tort.


LE CHŒUR

Voilà un mot imprudent, et fait pour échauffer la bile, que tu oses nous parler ainsi des ennemis!


DIKÆOPOLIS

Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je veux parler la tête même sur le billot.


LE CHŒUR

Dites-moi, gens du peuple, ne ménageons pas les pierres, et cardons cet homme pour le teindre en pourpre!


DIKÆOPOLIS

Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'écouterez-vous pas, ne m'écouterez-vous pas, Akharniens?


LE CHŒUR

Nous ne t'écouterons pas, certainement.


DIKÆOPOLIS

Je vais passer par un cruel moment.


LE CHŒUR

Que je meure, si je t'écoute!


DIKÆOPOLIS

Non, de grâce, Akharniens!


LE CHŒUR

Tu vas mourir à l'instant!


DIKÆOPOLIS

Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus chers amis: je tiens de vous des otages, je les prends et je les égorge.


LE CHŒUR

Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole menaçante contre nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir quelque enfant de l'un de nous, qu'il tient enfermé? D'où lui vient cette hardiesse?


DIKÆOPOLIS

Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (Il montre un panier.) Je saurai sans doute qui de vous a souci des charbons.


LE CHŒUR

Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen. Mais tu ne feras pas ce que tu dis: pas du tout, pas du tout.


DIKÆOPOLIS

Je l'égorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas.


LE CHŒUR

Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers!


DIKÆOPOLIS

Tout à l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas écouté.


LE CHŒUR

Eh bien, parle à présent, si bon te semble, de Lakédæmôn et de ce que tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai ce petit panier.


DIKÆOPOLIS

Maintenant, commencez par jeter vos pierres à terre.


LE CHŒUR

Les voilà à terre; et toi, à ton tour, dépose ton épée.


DIKÆOPOLIS

Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque part des pierres.


LE CHŒUR

Elles ont été secouées par terre. Ne vois-tu pas nos manteaux secoués? Allons, plus de prétexte; dépose ton arme. Le secouement s'est opéré pendant notre évolution chorale.


DIKÆOPOLIS

Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est fallu que ces charbons du Parnès ne périssent, et cela par la folie de leurs compatriotes. La peur a fait chier sur moi à ce panier une poussière noire comme de la sépia. C'est terrible pour des hommes d'avoir dans l'âme une humeur de verjus, qui porte à battre et à crier, sans vouloir écouter raisonnablement les raisons que j'allègue, quand je veux, sur le billot même, dire tout ce que j'ai à dire au sujet des Lakédæmoniens, et cependant j'aime ma vie, moi.


LE CHŒUR

Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant la porte, pour nous dire, misérable, la chose à laquelle tu attaches tant d'importance? Car j'ai grande envie de connaître tes pensées. Mais selon le mode de justice que tu as fixé, fais placer ici le billot, et prends la parole.


DIKÆOPOLIS

Eh bien, voyez: voilà le billot, et voici l'orateur, moi pauvre homme. Assurément, par Zeus! je ne me couvrirai pas d'un bouclier, mais je dirai sur les Lakédæmoniens ce qui me paraît bon. Cependant j'ai bien des craintes. Je connais l'humeur de nos campagnards, qui se gaudissent quand quelque hâbleur fait l'éloge, juste ou non, d'eux et de la ville. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'on les a vendus. Je connais aussi l'âme des vieillards, qui ne voient pas autre chose que de mordre le monde avec leur vote. Je sais ce que j'ai eu à souffrir de Kléôn pour ma comédie de l'année dernière. Il m'a traîné devant le Conseil, me criblant de calomnies, m'étourdissant de ses mensonges, de ses cris, se déchaînant comme un torrent, fondant en déluge, à ce point que j'ai failli périr noyé dans un tas d'infamies. Et maintenant, avant que je prenne la parole, laissez-moi endosser le costume du plus misérable des êtres.


LE CHŒUR

Pourquoi ce tissu de détours, d'artifices et de retards? Emprunte-moi à Hiéronymos un casque de Hadès, aux poils sombres et hérissés; puis déploie les ruses de Sisyphos; car ce débat ne comportera pas de délai.


DIKÆOPOLIS

Voici le moment où il faut que je prenne une âme résolue. Allons tout de suite trouver Euripidès. Esclave! Esclave!


KÉPHISOPHÔN

Qui est là?


DIKÆOPOLIS

Euripidès est-il chez lui?


KÉPHISOPHÔN

Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dépourvu de sens.


DIKÆOPOLIS

Comment y est-il et n'y est-il pas?


KÉPHISOPHÔN

Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors après des vers, n'y est pas, mais lui-même est chez lui, juché en l'air, composant une tragédie.


DIKÆOPOLIS

O trois fois heureux Euripidès, d'avoir un esclave qui répond si sagement! Mais toi, appelle ton maître.


KÉPHISOPHÔN

C'est impossible.


DIKÆOPOLIS

Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper à la porte. Euripidès! mon petit Euripidès! Écoute-moi, si jamais tu l'as fait pour quelqu'un. C'est Dikæopolis qui t'appelle, du dême de Khollide, moi.


EURIPIDÈS

Je n'ai pas le temps.


DIKÆOPOLIS

Hé bien, fais-toi rouler.


EURIPIDÈS

Impossible.


DIKÆOPOLIS

Mais pourtant.


EURIPIDÈS

Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre.


DIKÆOPOLIS

Euripidès!


EURIPIDÈS

Qu'est-ce que tu chantes?


DIKÆOPOLIS

Tu composes juché en l'air, quand tu peux être en bas. Il n'est pas étonnant que tu crées des boiteux. Et pourquoi as-tu ces haillons tragiques, ces vêtements pitoyables? Il n'est pas étonnant que tu crées des mendiants. Mais, je t'en prie à genoux, Euripidès, donne-moi les haillons de quelque vieux drame. J'ai à débiter au Chœur un long discours, qui me vaudra la mort, si je parle mal.


EURIPIDÈS

Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son rôle, Œneus, cet infortuné vieillard?


DIKÆOPOLIS

Non; pas celles d'Œneus, mais d'un plus malheureux encore.


EURIPIDÈS

De Phœnix l'aveugle?


DIKÆOPOLIS

Non, pas de Phœnix, non, mais il y en avait un autre plus malheureux que Phœnix.


EURIPIDÈS

Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet homme? Parles-tu de celles du mendiant Philoktétès?


DIKÆOPOLIS

Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant.


EURIPIDÈS

Sont-ce les vêtements crasseux que portait le boiteux Bellérophôn?


DIKÆOPOLIS

Pas Bellérophôn. Mon homme était boiteux, mendiant, bavard, disert.


EURIPIDÈS

Je sais, le Mysien Téléphos.


DIKÆOPOLIS

Oui, Téléphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons.


EURIPIDÈS

Esclave, donne-moi les guenilles de Téléphos. Elles traînent au-dessus des loques de Thyestès, mêlées à celles d'Ino.


KÉPHISOPHÔN

Les voici, prends.


DIKÆOPOLIS

O Zeus, dont l'œil voit et pénètre partout, laisse-moi me vêtir comme le plus misérable des êtres. Euripidès, puisque tu m'as accordé ceci, donne-moi, comme complément de ces guenilles, le petit bonnet qui coiffait le Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, être ce que je suis, mais ne pas le paraître. Les spectateurs sauront que je suis moi, mais les khoreutes seront assez bêtes pour être dupes de mon verbiage.


EURIPIDÈS

Je te le donnerai, car ta subtilité machine des finesses.


DIKÆOPOLIS

«Sois heureux, et qu'il arrive à Téléphos ce que je souhaite. » Très bien! Comme je suis bourré de sentences! Mais il me faut un bâton de mendiant.


EURIPIDÈS

Prends, et éloigne-toi de ces portiques.


DIKÆOPOLIS

O mon âme, tu vois comme on me chasse de ces demeures, quand j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires. Sois donc pressante, quémandeuse, suppliante. Euripidès, donne-moi une corbeille avec une lampe allumée.


EURIPIDÈS

Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier?


DIKÆOPOLIS

Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de même l'avoir.


EURIPIDÈS

Tu deviens importun: va-t'en de ma maison.


DIKÆOPOLIS

Hélas! Sois heureux comme autrefois ta mère!


EURIPIDÈS

Va-t'en, maintenant.


DIKÆOPOLIS

Ah! donne-moi seulement une petite écuelle à la lèvre ébréchée.


EURIPIDÈS

Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un fléau pour ma demeure.


DIKÆOPOLIS

Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais. Mais, mon très doux Euripidès, plus rien qu'une marmite doublée d'une éponge.


EURIPIDÈS

Hé, l'homme! tu m'enlèves une tragédie. Prends et va-t'en.


DIKÆOPOLIS

Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose, et, si je ne l'ai pas, c'est fait de moi. O très doux Euripidès, donne-moi cela, car je m'en vais pour ne plus revenir. Donne-moi dans mon panier quelques légères feuilles de légumes.


EURIPIDÈS

Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes drames.


DIKÆOPOLIS

C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne songe pas que «je me ferais haïr des rois». Ah! malheureux! Je suis perdu! J'ai oublié une chose dans laquelle se résument toutes mes affaires. Mon petit, mon très doux, mon très cher Euripidès, que je meure de male mort, de te demander encore une seule chose, seule, rien qu'une seule! Donne-moi du skandix, que tu as reçu de ta mère.


EURIPIDÈS

Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou.


DIKÆOPOLIS

O mon âme, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas quel grand combat tu vas combattre sans doute, en prenant la parole au sujet des Lakédæmoniens? Avance, mon âme: voici la carrière. Tu hésites? N'as-tu pas avalé Euripidès? Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre cœur, en avant, offre ensuite ta tête, et dis tout ce qu'il te plaira. Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage.


LE CHŒUR

Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un résolu, un homme de fer qui livre sa tête à la ville, et qui va, seul, contredire tous les autres.


DEMI-CHŒUR

Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons, maintenant, puisque tu le veux, parle.


DIKÆOPOLIS

Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout pauvre que je suis, je m'adresse aux Athéniens au sujet de la ville, et en acteur de trygédie. Or, la trygédie sait aussi ce qui est juste. Mes paroles seront donc amères, mais justes. Certes, Kléôn ne m'accusera point aujourd'hui de dire du mal de la ville en présence des étrangers. Nous sommes seuls: c'est la fête des Lénæa; les étrangers n'y sont pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les alliés venant de leurs villes. Nous sommes donc seuls et triés au volet; car les métèques, selon moi, sont aux citoyens ce que la paille est au blé.

Je déteste de tout mon cœur les Lakédæmoniens: et puisse Poséidon, le dieu du Tænaron, leur envoyer un tremblement qui renverse toutes leurs maisons! Et de fait, mes vignes ont été coupées. Mais, voyons, car il n'y a que des amis présents à mon discours, pourquoi accuser de tout cela les Lakoniens? Chez nous, quelques hommes, je ne dis pas la ville, souvenez-vous bien que je ne dis pas la ville, quelques misérables pervers, décriés, pas même citoyens, ont accusé les Mégariens de contrebande de lainage. Voyaient-ils un concombre, un levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel: «Cela vient de Mégara!» et on le vendait sur l'heure. Seulement, c'est peu de chose, et cela ne sort pas de chez nous. Mais la courtisane Simætha ayant été enlevée par des jeunes gens ivres, venus à Mégara, les Mégariens, outrés de douleur, enlèvent, à leur tour, deux courtisanes d'Aspasia; et voilà la guerre allumée chez tous les Hellènes pour trois filles. Sur ce point, du haut de sa colère, l'Olympien Périklès éclaire, tonne, bouleverse la Hellas et fait une loi qui, comme dit le skolie, interdit aux Mégariens de «séjourner sur la terre, sur l'Agora, sur la mer et sur le continent». Alors les Mégariens, finissant par mourir de faim, prient les Lakédæmoniens de faire rapporter le décret rendu à cause des filles de joie. Nous ne voulons pas écouter leurs demandes réitérées, et dès lors commence un fracas de boucliers. Quelqu'un va dire: «Il ne fallait pas»; mais que fallait-il? dites-le. Qu'un Lakédæmonien se fût embarqué pour Séripho, afin d'y enlever, sous quelque prétexte, un petit chien et de le vendre, seriez-vous restés tranquilles dans vos maisons? Il s'en faut de beaucoup. Vous auriez aussitôt mis trois cents vaisseaux à la mer: voilà la ville pleine du bruit des soldats, de clameurs au sujet du triérarkhe, des distributions de la solde, du redorage des Palladia, de bousculades sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres, de courroies à rames, d'achats de tonneaux, de gousses d'ail, d'olives, d'oignons dans des filets, de couronnes, de sardines, de joueuses de flûte, d'yeux pochés: l'arsenal est rempli de bois à fabriquer des avirons, de chevilles bruyantes, de garnitures de trous pour la rame, de flûtes à signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela que vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Téléphos eût fait de même? Donc nous n'avons pas de sens commun.


PREMIER DEMI-CHŒUR

C'est donc comme cela, misérable, infâme? Vil mendiant, tu oses nous parler ainsi! Et s'il y a ici quelque sykophante, tu l'outrages!


DEUXIÈME DEMI-CHŒUR

Par Poséidôn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il ne ment pas d'un mot.


PREMIER DEMI-CHŒUR

Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas à te réjouir de l'audace de tes paroles.


DEUXIÈME DEMI-CHŒUR

Où cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet homme, je te ferai danser.


PREMIER DEMI-CHŒUR

O Lamakhos, ô toi dont les regards lancent des éclairs, viens-nous en aide; toi dont l'aigrette est une Gorgôn, parais, ô Lamakhos, mon ami, citoyen de ma tribu. S'il y a là un taxiarkhe, un stratège, des défenseurs des remparts, venez vite à notre aide; on porte la main sur moi.


LAMAKHOS

Quel cri de bataille me frappe l'oreille? Où faut-il courir à l'aide? Où dois-je lancer l'épouvante? Qui tire ma Gorgôn de son étui?


PREMIER DEMI-CHŒUR

O Lamakhos, héros redoutable par tes aigrettes et par tes bataillons!


DEUXIÈME DEMI-CHŒUR

O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre ville tout entière.


LAMAKHOS

C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage?


DIKÆOPOLIS

O Lamakhos, grand héros, pardonne à un mendiant qui, en prenant la parole, a dit quelque sottise.


LAMAKHOS

Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu?


DIKÆOPOLIS

Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le vertige. Mais, je t'en prie, éloigne de moi cette Mormo.


LAMAKHOS

C'est fait.


DIKÆOPOLIS

Maintenant mets-lui la face contre terre.


LAMAKHOS

Elle y est.


DIKÆOPOLIS

Donne-moi à présent une plume de ton casque.


LAMAKHOS

Voilà la plume.


DIKÆOPOLIS

Maintenant prends-moi la tête, pour que je vomisse: les aigrettes me donnent la nausée.


LAMAKHOS

Hé! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir à l'aide de cette plume?


DIKÆOPOLIS

C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau est-elle? Est-ce du fanfaron? Est-ce du «kompolâkythos» (fanfaron)?


LAMAKHOS

Ah! tu vas y passer!


DIKÆOPOLIS

Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu es fort, pourquoi ne pas me circoncire? Tu es bien armé?


LAMAKHOS

Un mendiant parler ainsi à un stratège!


DIKÆOPOLIS

Moi, un mendiant?


LAMAKHOS

Qu'es-tu donc?


DIKÆOPOLIS

Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et, depuis le commencement de la guerre, un bon soldat, tandis que toi tu es, depuis le commencement de la guerre, un général gagé.


LAMAKHOS

On m'a élu.


DIKÆOPOLIS

Oui, trois coucous. Et moi, indigné de ce fait, j'ai conclu une trêve, voyant des hommes à cheveux blancs dans les rangs des soldats, et des jeunes comme toi se dérobant au service, les uns en Thrakè, pour une solde de trois drakhmes, des Tisaménos, des Phænippos, et ce coquin d'Hipparkhidas; les autres auprès de Kharès; ceux-ci en Khaonie, Gérés, Théodoros, et ce vantard de Diomée; ceux-là à Kamarina, à Géla, à Katagéla.


LAMAKHOS

On les a élus.


DIKÆOPOLIS

Et pourquoi les salaires vont-ils toujours à vous, et à eux rien? Dis-moi, Mariladès, toi dont les cheveux blanchissent, as-tu jamais eu une pareille mission? Il fait signe que non. Il est cependant prudent et actif. Et vous, Drakyllos, Euphoridès, Prinidès, quelqu'un de vous connaît-il Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est affaire au fils de Kœsyra et à Lamakhos, qui ne pouvaient hier encore payer leur écot ou leurs dettes, et à qui tous leurs amis, comme font le soir les gens qui jettent dehors leurs bains de pieds, criaient: Gare!


LAMAKHOS

O démocratie! est-ce tolérable?


DIKÆOPOLIS

Non certes, si Lamakhos n'était pas bien payé.


LAMAKHOS

Mais moi, je veux faire une guerre éternelle à tous les Péloponésiens, jeter partout le désordre, sur mer et sur terre, et de la bonne sorte.


DIKÆOPOLIS

Et moi, je déclare à tous les Péloponésiens, aux Mégariens, aux Bœotiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez moi; mais Lamakhos, non.


LE CHŒUR

Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre le peuple au sujet de la trêve. Mais changeons notre habit contre des anapestes.

Depuis que notre directeur préside à des chœurs trygiques, il ne s'est point encore avancé sur le théâtre pour parler de son talent. Mais diffamé par ses ennemis auprès des Athéniens au jugement hâtif, comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se disculpe maintenant auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant d'être trop dupés par les discours des étrangers ou séduits par la flatterie, vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoyés des villes commençaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux couronnes de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre, d'un ton flatteur, parlait de la «grasse Athènes», il obtenait tout pour ce mot «grasse», dont il vous honorait comme des anchois. En agissant de la sorte, le poète a été pour vous la cause de grands biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est une démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces villes viendront vous apporter leur tribut, ils désireront voir le poète éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens ce qui est juste. Aussi le bruit de son audace s'est-il déjà répandu si loin, que le Roi, questionnant un jour les envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir demandé quel était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les interrogea ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de beaucoup meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout à fait victorieux, en ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakédæmoniens vous proposent la paix et redemandent Ægina, non que de cette île ils aient grand souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler, sans vous leurrer de récompenses, sans vous duper, sans user de fourberie, sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse ses machines, qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour alliées la probité et la justice, et jamais on ne me prendra à être, comme lui, pour la ville, un fléau et un derrière maudit.

Viens ici, Muse brûlante, qui as la force du feu, fille véhémente d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit des charbons d'yeuse, excitée par un vent favorable, quand on étend dessus une grillade de poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres maniant la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux accents rustiques, et traite-moi en citoyen.

Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir de vous la nourriture due à nos victoires navales, nous en souffrons de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans des procès et vous nous faites servir de risée à de jeunes orateurs; réduits à rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes: votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous fait balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne voyons rien que l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir son éloquence, se hâte de frapper par l'agencement de ses périodes arrondies. Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au piège de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une amende, sanglote, pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait payer ma bière, c'est l'amende dont je suis frappé. »

Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre, un compagnon qui a beaucoup peiné, qui s'est mouillé tant de fois d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu à Marathôn pour la République? Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par des hommes méchants, et puis après condamnés. A cela que répondrait un Marpsias?

Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge comme Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de la Skythia parce qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos, cet avocat bavard? Je me suis senti pris de pitié, et j'ai versé des larmes, en voyant maltraité par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr, lorsqu'il était le Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse Gémissante (Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé de flèches le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne permettez pas que les vieillards jouissent du sommeil, décrétez que les causes soient divisées, de manière qu'un vieux édenté plaide contre un vieux, et les jeunes contre un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias. Il faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable, que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard, et le jeune homme par le jeune homme.


DIKÆOPOLIS

Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens, Mégariens et Bœotiens ont le droit de trafiquer ici, à la condition de vendre à moi, et à Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon marché ces trois fouets en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite à tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin qu'il soit bien en vue sur l'Agora.


UN MÉGARIEN. (Il parle en dialecte dorien.)

Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens. Par le dieu de l'amitié! je te regrettais comme une mère. Allons, pauvres fillettes d'un père malheureux, montez les marches pour trouver des galettes, s'il y en a. Écoutez-moi, et que votre ventre soit tout attention. Qu'aimez-vous mieux, être vendues ou souffrir de la faim?


LES FILLETTES

Être vendues! être vendues!


LE MÉGARIEN

C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit une invention mégarienne. Je vais vous déguiser en petits cochons et dire que j'en ai à vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Hermès! si vous reveniez à la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là, grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères. Moi, je vais appeler Dikæopolis du côté par où il est… Dikæopolis, veux-tu acheter des petits cochons?


DIKÆOPOLIS

Qu'est-ce? Un Mégarien?


LE MÉGARIEN

Nous venons à ton marché.


DIKÆOPOLIS

Comment allez-vous?


LE MÉGARIEN

Nous mourons de faim, assis auprès du feu.


DIKÆOPOLIS

Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur de flûte. Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure qu'il est?


LE MÉGARIEN

Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le marché, les gens du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville pérît le plus vite et le plus mal.


DIKÆOPOLIS

Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras.


LE MÉGARIEN

C'est vrai.


DIKÆOPOLIS

Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y vend-il?


LE MÉGARIEN

Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux.


DIKÆOPOLIS

Apportes-tu du sel?


LE MÉGARIEN

Ne tenez-vous pas nos salines?


DIKÆOPOLIS

Est-ce de l'ail?


LE MÉGARIEN

Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous déterrez les têtes avec vos piquets!


DIKÆOPOLIS

Eh bien, qu'apportes-tu?


LE MÉGARIEN

Des truies mystiques.


DIKÆOPOLIS

A merveille! Montre-les-moi.


LE MÉGARIEN

Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme c'est gras et beau!


DIKÆOPOLIS

Mais qu'est-ce donc?


LE MÉGARIEN

Une truie, par Zeus!


DIKÆOPOLIS

Que dis-tu? D'où vient-elle?


LE MÉGARIEN

De Mégara. Ce n'est pas là une truie?


DIKÆOPOLIS

Cela ne m'en a pas l'air.


LE MÉGARIEN

N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce n'est pas une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfumé de thym, si ce n'est pas là une truie, en bon grec!


DIKÆOPOLIS

Pas du tout, elle tient de l'homme.


LE MÉGARIEN

Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?


DIKÆOPOLIS

Oui, de par les dieux! je veux bien.


LE MÉGARIEN

Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh! tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te remporte à la maison.


LA FILLETTE

Coï! Coï!


LE MÉGARIEN

N'est-ce pas une truie?


DIKÆOPOLIS

Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son bijou parfait.


LE MÉGARIEN

Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère.


DIKÆOPOLIS

Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.


LE MÉGARIEN

Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée?


DIKÆOPOLIS

Elle n'a pas de queue.


LE MÉGARIEN

C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête porcine, elle en aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une truie superbe.


DIKÆOPOLIS

Comme le bijou de la sœur est semblable à celui de l'autre!


LE MÉGARIEN

Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle engraisse, qu'il lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse immoler à Aphroditè.


DIKÆOPOLIS

Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè.


LE MÉGARIEN

Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à qui la chair des truies soit très agréable, quand elle est bien embrochée.


DIKÆOPOLIS

Mangent-elles seules maintenant sans leur mère?


LE MÉGARIEN

Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père.


DIKÆOPOLIS

Que mangent-elles de préférence?


LE MÉGARIEN

Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.


DIKÆOPOLIS

Petite truie, petite truie!


LA FILLETTE

Coï, coï!


DIKÆOPOLIS

Mangerais-tu bien des pois chiches montants?


LA FILLETTE

Coï, coï, coï!


DIKÆOPOLIS

Et puis encore! Des figues de Phibalis?


LA FILLETTE

Coï, coï!


DIKÆOPOLIS

Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que quelqu'un de l'intérieur apporte des figues à ces petites truies. En mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent, ô vénérable Hèraklès! De quel pays sont ces truies? On les croirait de Tragasa-la-Goulue.


LE MÉGARIEN

Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en voici une que je leur ai enlevée.


DIKÆOPOLIS

Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu me vendre tes truies? Dis.


LE MÉGARIEN

L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khœnix de sel.


DIKÆOPOLIS

Je te les achète. Attends ici.


LE MÉGARIEN

Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je vendre ainsi ma femme et ma mère!


UN SYKOPHANTE

Hé! l'homme. De quel pays es-tu?


LE MÉGARIEN

Marchand de cochons de Mégara.


LE SYKOPHANTE

Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi.


LE MÉGARIEN

Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères revenue!


LE SYKOPHANTE

Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac?


LE MÉGARIEN

Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce.


DIKÆOPOLIS

Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas à la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous éclairer sans lanterne?


LE SYKOPHANTE

Ne puis-je pas dénoncer les ennemis?


DIKÆOPOLIS

Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs.


LE MÉGARIEN

Quel fléau pour Athènes!


DIKÆOPOLIS

Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies; prends l'ail et le sel, et bien de la joie!


LE MÉGARIEN

Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.


DIKÆOPOLIS

Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête!


LE MÉGARIEN

Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de la galette avec du sel, si quelqu'un vous en donne!


CHŒUR DES AKHARNIENS

Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa résolution? Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktésias se présente, ou quelque autre sykophante, il ira gémir assis. Pas un homme ne te fraudera sur le prix des denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son infâme derrière, et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos, inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abordé, en parcourant l'Agora, par Kratinos, toujours rasé à la fine lame, comme les galants; ni par le pervers Artémôn, trop alerte à la musique, exhalant de ses aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur l'Agora, Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprégné de tous les vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque mois.


UN BŒOTIEN

Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias, pose doucement à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs thébains, soufflez avec vos flûtes d'or dans un derrière de chien.


DIKÆOPOLIS

Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'où s'est abattue sur ma porte cette volée, élevée par Khæris, ces flûtistes bourdonnants?


LE BŒOTIEN

Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis Thèbæ, en soufflant derrière moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de pouliot. Mais, si tu veux bien, achète-moi de ce que je porte, des poulets ou des sauterelles.


DIKÆOPOLIS

Ah! salut! mon cher Bœotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?


LE BŒOTIEN

Tout ce que nous avons de bon en Bœotia: origan, pouliot, nattes de jonc, feuilles à mèches, canards, geais, francolins, poules d'eau, roitelets, plongeons.


DIKÆOPOLIS

Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora.


LE BŒOTIEN

J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats, picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopaïs.


DIKÆOPOLIS

O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux hommes, permets-moi de saluer les anguilles que tu apportes.


LE BŒOTIEN

Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens faire la joie de notre hôte.


DIKÆOPOLIS

O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc, toi pour qui soupirent les chœurs tragiques, et chère à Morykhos. Esclaves, apportez-moi ici le réchaud et le soufflet. Regardez, enfants, cette maîtresse anguille, qui vient enfin, désirée depuis six ans! Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire honneur à l'étrangère. Mais emportez-la. La mort même ne pourra me séparer de toi, si on te cuit avec des bettes.


LE BŒOTIEN

Et à moi, que me donneras-tu en retour?


DIKÆOPOLIS

Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché. Mais si tu veux vendre quelques autres choses, parle.


LE BŒOTIEN

Hé! tout cela.


DIKÆOPOLIS

Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denrées emportées d'ici?


LE BŒOTIEN

Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas en Bœotia.


DIKÆOPOLIS

Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron ou de la poterie.


LE BŒOTIEN

Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas. Je veux un produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici.


DIKÆOPOLIS

Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme de la poterie.


LE BŒOTIEN

Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener un. Ce serait un singe plein de malice.


DIKÆOPOLIS

Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un.


LE BŒOTIEN

C'est un bien petit homme!


DIKÆOPOLIS

Mais il est tout venin.


NIKARKHOS

A qui sont ces marchandises?


LE BŒOTIEN

A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin.


NIKARKHOS

Et moi, je les dénonce comme ennemies.


LE BŒOTIEN

Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler contre des oiseaux?


NIKARKHOS

Je vais te dénoncer toi-même en sus.


LE BŒOTIEN

Quel mal ai-je fait?


NIKARKHOS

Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis des mèches de chez les ennemis.


DIKÆOPOLIS

Ainsi donc tu dénonces des mèches?


NIKARKHOS

Une seule suffit pour embraser l'arsenal.


DIKÆOPOLIS

L'arsenal? une mèche?


NIKARKHOS

Je le crois.


DIKÆOPOLIS

Et comment?


NIKARKHOS

Un Bœotien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la lancer sur l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boréas; et, le feu prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite.


DIKÆOPOLIS

Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés par une tipule et par une mèche?


NIKARKHOS, battu par Dikæopolis

Des témoins!


DIKÆOPOLIS

Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route.


LE CHŒUR

Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à l'étranger, afin qu'il n'aille pas la briser.


DIKÆOPOLIS

J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé par le feu, et désagréable aux dieux.


LE CHŒUR

Que va-t-il en faire?


DIKÆOPOLIS

Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à procès, une lanterne pour espionner les comptables, un récipient à brouiller les affaires.


LE CHŒUR

Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la maison?


DIKÆOPOLIS

Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par les pieds, la tête en bas.


LE CHŒUR

Le voilà empaqueté comme tu le veux.


LE BŒOTIEN

Je vais enlever ma gerbe.


LE CHŒUR, à Dikæopolis

O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et jette où tu voudras ce sykophante bon à tout.


DIKÆOPOLIS

J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat. Allons, Bœotien, emporte ta poterie.


LE BŒOTIEN

Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos.


DIKÆOPOLIS

Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras là rien de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te charger de ce fardeau. Les sykophantes te porteront bonheur.


UN SERVITEUR DE LAMAKHOS

Dikæopolis!


DIKÆOPOLIS

Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?


LE SERVITEUR

Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant cette drakhme, quelques grives pour la fête des Coupes, et, au prix de trois drakhmes, une anguille du Kopaïs.


DIKÆOPOLIS

Qui est ce Lamakhos avec son anguille?


LE SERVITEUR

Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui remue les trois aigrettes, dont il est ombragé.


DIKÆOPOLIS

Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il remue ses aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il vient faire du bruit, j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions, destinées à ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des merles.


LE CHŒUR

Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence et l'éminente sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trêve, il peut acheter ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient à des repas chaudement servis. D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent.

Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me chantera l'air de Harmodios, assise à ma table, parce que c'est un être qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, détruit, et cela quand on lui a fait nombre d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe de l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos échalas, et répand brutalement le vin de nos vignes.

Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement ordonné, et les preuves de sa bonne chère se voient dans les plumes étalées devant sa porte.


DIKÆOPOLIS

O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables, Réconciliation, comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous unir, moi et toi, semblable à celui qui est présent, et couronné de fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je puis aligner un long plant de vignes, puis élever auprès de tendres rejetons de figuier, en troisième lieu, tout vieux que je suis, y marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia.


UN HÉRAUT

Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans les coupes au son de la trompette. Celui qui l'aura vidée le premier recevra une outre faite comme Ktésiphon.


DIKÆOPOLIS

Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous? N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez, retournez et enlevez ces lièvres prestement; tressez les couronnes… Apporte les broches, pour enfiler les grives.


LE CHŒUR

J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chère actuelle.


DIKÆOPOLIS

Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives?


LE CHŒUR

Je crois que tu dis juste encore sur ce point.


DIKÆOPOLIS

Attise le feu.


LE CHŒUR

Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle science et avec quelle entente de gourmet il se fait servir?


UN LABOUREUR

Malheureux que je suis!


DIKÆOPOLIS

Par Hèraklès! quel est cet homme?


LE LABOUREUR

Un homme infortuné.


DIKÆOPOLIS

Suis ton chemin devant toi.


LE LABOUREUR

O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi un peu de pain, ne fût-ce que de cinq ans.


DIKÆOPOLIS

Que t'est-il arrivé?


LE LABOUREUR

Je suis ruiné, j'ai perdu deux bœufs.


DIKÆOPOLIS

Comment?


LE LABOUREUR

Les Bœotiens les ont pris à Phyla.


DIKÆOPOLIS

O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de blanc?


LE LABOUREUR

Ces deux bœufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier.


DIKÆOPOLIS

Que te faut-il donc, maintenant?


LE LABOUREUR

J'ai perdu la vue à pleurer mes bœufs. Mais si tu prends intérêt à Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix.


DIKÆOPOLIS

Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service à tout le monde.


LE LABOUREUR

Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes bœufs.


DIKÆOPOLIS

Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de Pittalos.


LE LABOUREUR

Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau.


DIKÆOPOLIS

Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs!


LE LABOUREUR

Infortuné que je suis; plus de bœufs de labour!


LE CHŒUR

Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et il ne semble vouloir partager avec personne.


DIKÆOPOLIS

Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les sépias.


LE CHŒUR

Entends-tu ses éclats de voix?


DIKÆOPOLIS

Grillez les anguilles!


LE CHŒUR

Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fumée et de ta voix, en criant de la sorte.


DIKÆOPOLIS

Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée!


UN PARANYMPHE

Dikæopolis! Dikæopolis!


DIKÆOPOLIS

Quel est cet homme?


LE PARANYMPHE

Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de noces.


DIKÆOPOLIS

Il fait bien, quel qu'il soit.


LE PARANYMPHE

Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller à la guerre et pour rester à caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un verre de poix.


DIKÆOPOLIS

Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme?


LE PARANYMPHE

C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler de la part de la mariée, à toi seul.


DIKÆOPOLIS

Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de la mariée! Elle désire que la partie essentielle du marié reste à la maison. Allons! qu'on apporte la trêve; je lui en donnerai à elle seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme, approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis à la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en frotter la nuit la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trêve. Vite, la cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes!


LE CHŒUR

Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse comme pour annoncer un malheur.


UN PREMIER MESSAGER

O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!


LAMAKHOS

Quel bruit résonne autour de mes demeures étincelantes d'airain?


LE MESSAGER

Les stratèges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes cohortes et tes aigrettes, et d'aller garder la frontière, malgré la neige. Car on leur annonce qu'au moment de la fête des Coupes et des Marmites, des bandits bœotiens vont faire une invasion.


LAMAKHOS

O stratèges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur pour moi de ne pouvoir être de la fête?


DIKÆOPOLIS

O armée polémolamaïque!


LAMAKHOS

Malheur à moi! Tu ris de mon infortune!


DIKÆOPOLIS

Veux-tu combattre contre un Géryôn à quatre ailes?


LAMAKHOS

Hélas! hélas! quelle nouvelle m'apporte ce second messager?


UN SECOND MESSAGER

Dikæopolis!


DIKÆOPOLIS

Qu'est-ce?


LE SECOND MESSAGER

Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta coupe. Le prêtre de Dionysos t'y invite. Mais hâte-toi, tu retardes le repas. Tout est prêt: lits, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises, courtisanes, galettes, gâteaux, pains de sésame, tartes, belles danseuses, l'air bien-aimé de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite.


LAMAKHOS

Infortuné que je suis!


DIKÆOPOLIS

C'est que tu as pris pour emblème cette grande Gorgôn. Fermez la porte, et qu'on apprête le repas.


LAMAKHOS

Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac.


DIKÆOPOLIS

Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille.


LAMAKHOS

Du sel mêlé de thym et des oignons.


DIKÆOPOLIS

Et à moi du poisson; les oignons me répugnent.


LAMAKHOS

Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine de hachis rance.


DIKÆOPOLIS

Et à moi une feuille de figuier bien graissée, je la ferai cuire ici.


LAMAKHOS

Mets là les plumes de mon casque.


DIKÆOPOLIS

Mets là ces ramiers et ces grives.


LAMAKHOS

Belle et blanche est cette plume d'autruche.


DIKÆOPOLIS

Belle et dorée est cette chair de ramier.


LAMAKHOS

Hé! l'homme! cesse de rire de mes armes.


DIKÆOPOLIS

Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives!


LAMAKHOS

Apporte l'étui de mes trois aigrettes.


DIKÆOPOLIS

Et à moi le civet de lièvre.


LAMAKHOS

Mais les mites n'ont-elles pas mangé les aigrettes?


DIKÆOPOLIS

Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dîner?


LAMAKHOS

Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler?


DIKÆOPOLIS

Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes en discussion. Veux-tu gager et nous en rapporter à Lamakhos? Les sauterelles sont-elles plus délicates que les grives?


LAMAKHOS

Je crois que tu fais l'insolent.


DIKÆOPOLIS

Il donne la préférence aux sauterelles.


LAMAKHOS

Esclave, esclave, décroche ma lance, et apporte-la-moi ici.


DIKÆOPOLIS

Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi ici.


LAMAKHOS

Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens ferme, esclave.


DIKÆOPOLIS

Et toi aussi, esclave, ne lâche pas.


LAMAKHOS

Approche, esclave, les supports de mon bouclier.


DIKÆOPOLIS

Apporte les pains, supports de mon estomac.


LAMAKHOS

Apporte ici l'orbe de mon bouclier à la Gorgôn.


DIKÆOPOLIS

Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage.


LAMAKHOS

N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi rire largement?


DIKÆOPOLIS

N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi savourer délicieusement?


LAMAKHOS

Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un vieillard qui va être accusé de lâcheté.


DIKÆOPOLIS

Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard qui fait pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien.


LAMAKHOS

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat.


DIKÆOPOLIS

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe.


LAMAKHOS

Avec cela, je tiendrai tête aux ennemis.


DIKÆOPOLIS

Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs.


LAMAKHOS

Esclave, maintiens les couvertures du bouclier.


DIKÆOPOLIS

Esclave, maintiens les plats de la corbeille.


LAMAKHOS

Moi, je vais prendre et porter moi-même mon sac de campagne.


DIKÆOPOLIS

Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir.


LAMAKHOS

Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route! Il neige. Babæax! C'est une campagne d'hiver.


DIKÆOPOLIS

Prends le dîner: c'est une campagne de buveurs.


LE CHŒUR

Mettez-vous de bon cœur en campagne. Mais quelles routes différentes ils suivent tous les deux! L'un boira, couronné de fleurs, et toi, transi de froid, tu monteras la garde. Celui-là va coucher avec une jolie fille et se faire frictionner je ne sais quoi.


PREMIER DEMI-CHŒUR

Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et poète, être tout simplement confondu par Zeus, lui qui, khorège aux Lénæa, m'a renvoyé tristement sans souper! Puissé-je le voir guetter une sépia qui, cuite, croustillante, salée, est servie sur table; et qu'au moment de la prendre, elle lui soit enlevée par un chien, qui s'enfuit!


SECOND DEMI-CHŒUR

Que ce soit là pour lui un premier malheur; puis, qu'il lui arrive une autre aventure nocturne! Que revenant fiévreux chez lui des manœuvres de cavalerie, il rencontre Orestès ivre, qui lui casse la tête, pris d'un accès de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant la nuit, il saisisse à pleine main un étron encore tout chaud; qu'il lance ce genre de pierre, manque son coup, et frappe Kratinos!


UN SERVITEUR DE LAMAKHOS

Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau! Faites chauffer de l'eau dans une petite marmite, préparez des linges, du cérat, de la laine grasse et des tampons de charpie pour la cheville. Notre maître s'est blessé à un pieu, en sautant un fossé; il s'est déboîté et luxé la cheville, s'est brisé la tête contre une pierre et a fait jaillir la Gorgôn hors du bouclier. La grande plume du hâbleur gisant au milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible: «O astre radieux, je te vois aujourd'hui pour la dernière fois; la lumière m'abandonne; c'est fait de moi! » A ces mots, il tombe dans un bourbier, se relève, rencontre des fuyards, poursuit les brigands et les presse de sa lance. Mais le voici lui-même. Ouvre la porte.


LAMAKHOS

Oh! là, là! Oh! là, là! Horribles souffrances, je suis glacé. Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a frappé! Mais ce qu'il y aurait pour moi de plus cruel, c'est que Dikæopolis me vît blessé, et me rît au nez de mes infortunes.


DIKÆOPOLIS, entrant avec deux courtisanes

Oh! là, là! Oh! là, là! quelles gorges! C'est ferme comme des coings! Baisez-moi tendrement, mes trésors; vos bras autour de mon cou; vos lèvres sur les miennes! Car j'ai le premier vidé ma coupe.


LAMAKHOS

Cruel concours de malheurs! Hélas! hélas! quelles blessures cuisantes!


DIKÆOPOLIS

Hé! hé! salut, cavalier Lamakhos!


LAMAKHOS

Malheureux que je suis!


DIKÆOPOLIS

Infortuné que je suis!


LAMAKHOS

Pourquoi m'embrasses-tu?


DIKÆOPOLIS

Pourquoi me mords-tu?


LAMAKHOS

Quel malheur pour moi d'avoir payé ce rude écot!


DIKÆOPOLIS

Est-ce qu'il y avait un écot à payer à la fête des Coupes?


LAMAKHOS

Ah! ah! Pæan! Pæan!


DIKÆOPOLIS

Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pæania.


LAMAKHOS

Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes amis.


DIKÆOPOLIS

Et vous deux, prenez-moi juste la moitié du corps, mes amies.


LAMAKHOS

J'ai le vertige de ce coup de pierre à la tête. Je suis pris d'étourdissements.


DIKÆOPOLIS

Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements et d'éblouissements.


LAMAKHOS

Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains médicales.


DIKÆOPOLIS

Portez-moi auprès des juges. Où est le roi du festin? Donnez-moi l'outre!


LAMAKHOS

Une lance m'a percé les os. Quelle douleur!


DIKÆOPOLIS, montrant l'outre

Voyez, elle est vide! Tènella! Tènella! Chantons victoire!


LE CHŒUR

Tènella! comme tu dis, bon vieillard, victoire!


DIKÆOPOLIS

J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un trait.


LE CHŒUR

Tènella! donc, brave homme! Emporte l'outre!


DIKÆOPOLIS

Suivez, maintenant, en chantant: «Tènella! Victoire!»


LE CHŒUR

Oui, nous te ferons un cortège de fête, chantant: «Tènella! Victoire! » pour toi et pour l'outre!


FIN DES AKHARNIENS




LES CHEVALIERS





(L'AN 425 AVANT J.-C.)


Les Chevaliers sont dirigés contre le démagogue Cléon qui s'était mis à la tête des affaires après la mort de Périclès, et qui, à la suite de son succès de Sphactérie, était devenu l'idole du peuple, personnifié dans la pièce par le bonhomme Dèmos. Le vieillard, circonvenu à la fois par Cléon, transformé en corroyeur, et par le marchand d'andouilles Agoracritos, finit par voir clair dans leur jeu. Cléon est chassé. Agoracritos, faisant amende honorable, sert consciencieusement son maître qui recouvre la jeunesse et la raison.




PERSONNAGES DU DRAME




Dèmosthénès.

Nikias.

Un marchand d'andouilles nommé Agorakritos.

Kléôn.

Chœur de chevaliers.

Dèmos.


La scène se passe devant la maison de Dèmos.




LES CHEVALIERS



DÈMOSTHÉNÈS

Iattatæax! Que de malheurs! Iattatæ! Que ce Paphlagonien, cette nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu par les dieux! Depuis qu'il s'est glissé dans la maison, il ne cesse de rouer de coups les serviteurs.


NIKIAS

Malheur, en effet, à ce prince de Paphlagoniens, avec ses calomnies!


DÈMOSTHÉNÈS

Pauvre malheureux, comment vas-tu?


NIKIAS

Mal, comme toi.


DÈMOSTHÉNÈS

Viens, approche, gémissons de concert sur le mode d'Olympos.


DÈMOSTHÉNÈS et NIKIAS

Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu.


DÈMOSTHÉNÈS

Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux chercher quelque moyen de salut pour nous et ne pas pleurer davantage?


NIKIAS

Mais quel moyen? Dis-le-moi.


DÈMOSTHÉNÈS

Dis-le plutôt, afin qu'il n'y ait pas de dispute.


NIKIAS

Non, par Apollôn! pas moi. Allons, parle hardiment, puis je te dirai mon avis.


DÈMOSTHÉNÈS

Que ne me dis-tu plutôt ce qu'il faut que je dise?


NIKIAS

Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je en grand style, en style euripidien?


DÈMOSTHÉNÈS

Non, non, pas à moi, pas à moi: ne me sers pas un bouquet de cerfeuil, mais trouve un chant de départ de chez notre maître.


NIKIAS

Eh bien, dis: «Échappons!» comme cela, tout d'un trait.


DÈMOSTHÉNÈS

Je le dis: «Échappons!»


NIKIAS

Ajoute ensuite le mot: «Nous», au mot: «Échappons».


DÈMOSTHÉNÈS

«Nous!»


NIKIAS

A merveille! A présent, comme procédant par légères secousses de la main, dis d'abord: «Échappons,» ensuite: «Nous,» puis: «A la hâte!»


DÈMOSTHÉNÈS

«Échappons, échappons-nous, échappons-nous à la hâte!»


NIKIAS

Hein! N'est-ce pas délicieux?


DÈMOSTHÉNÈS

Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit pour ma peau un mauvais présage.


NIKIAS

Pourquoi cela?


DÈMOSTHÉNÈS

Parce que les plus légères secousses de la main emportent la peau.


NIKIAS

Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances présentes, ce serait d'aller tous les deux nous prosterner devant les statues de quelque dieu.


DÈMOSTHÉNÈS

Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a des dieux?


NIKIAS

Je le crois.


DÈMOSTHÉNÈS

D'après quel témoignage?


NIKIAS

Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas juste?


DÈMOSTHÉNÈS

Tu me ranges de ton avis. Mais considérons autre chose. Veux-tu que j'expose l'affaire aux spectateurs?


NIKIAS

Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous faire voir clairement, par leur air, s'ils se plaisent à nos paroles et à nos actions.


DÈMOSTHÉNÈS

Je commence donc. Nous avons un maître, d'humeur brutale, mangeur de fèves, atrabilaire, Dèmos le Pnykien, vieillard morose, un peu sourd. Au commencement de la noumènia, il a acheté un esclave, un corroyeur paphlagonien, coquin fieffé et grand calomniateur. Ce corroyeur paphlagonien, connaissant à fond le caractère du vieux, fait le chien couchant, flatte son maître, le caresse, le choie, le dupe avec des rognures de cuir et des mots comme ceux-ci: «Dèmos, il suffit d'avoir jugé une affaire: va au bain, mange, avale, dévore, reçois trois oboles: veux-tu que je te serve un souper?» Alors le Paphlagonien fait main-basse sur ce que l'un de nous a préparé et l'offre gracieusement à son maître. L'autre jour, je venais de pétrir à Pylos une galette lakonienne; par ses roueries et par ses détours il me la subtilise, et il sert comme de lui le mets de ma façon. Il nous éloigne et ne permet pas à un autre de soigner le maître; mais, armé d'une courroie, debout près de la table, il en écarte les orateurs. Il lui chante des oracles, et le bonhomme sibyllise. Puis, quand il le voit à l'état de brute, il met en œuvre son astuce; il lance effrontément mensonges et calomnies contre les gens de la maison; alors nous sommes fouettés, nous; et le Paphlagonien, courant après les esclaves, demande, menace, escroque en disant: «Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si vous ne m'obéissez pas, vous êtes morts aujourd'hui.» Nous donnons. Autrement, le vieux nous piétinerait et nous ferait chier huit fois davantage. Hâtons-nous donc, mon bon, de voir maintenant quelle voie à suivre et vers qui.


NIKIAS

Le mieux, mon bon, c'est notre: «Échappons-nous! »


DÈMOSTHÉNÈS

Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien; il a l'œil à tout. Une de ses jambes est à Pylos, et l'autre à l'assemblée; si bien que, ses jambes ainsi écartées, son derrière est en Khaonia, ses mains en Ætolia et son esprit en Klopidia.


NIKIAS

Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons à mourir de la mort la plus héroïque.


DÈMOSTHÉNÈS

Mais quelle sera cette mort très héroïque?


NIKIAS

La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau. Une mort comme celle de Thémistoklès n'est pas à dédaigner.


DÈMOSTHÉNÈS

Oui, par Zeus! buvons du vin pur à notre Bon Génie, et peut-être trouverons-nous quelque utile dessein.


NIKIAS

Comment? Du vin pur? Tu songes à boire? Jamais homme ivre a-t-il trouvé quelque utile dessein?


DÈMOSTHÉNÈS

Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles. Tu oses accuser le vin de pousser à la démence? Trouve-moi donc quelque chose de plus pratique que le vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait ses affaires, on gagne ses procès, on est en plein bonheur, on rend service aux amis. Allons, apporte-moi vite une cruche de vin! Que j'arrose mon esprit pour trouver une idée ingénieuse!


NIKIAS

Hélas! Que nous fera ta boisson?


DÈMOSTHÉNÈS

Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'étendre. Une fois ivre, je te débiterai sur tout ce qui nous intéresse un tas de petits conseils, de petites sentences et de petites raisons.


NIKIAS. Il rentre dans la maison et revient avec une cruche

Quelle chance de n'avoir pas été pris volant ce vin!


DÈMOSTHÉNÈS

Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il?


NIKIAS

Bourré de gâteaux confisqués, le drôle ronfle, cuvant son vin et couché sur des cuirs.


DÈMOSTHÉNÈS

Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin pur, en manière de libation.


NIKIAS

Prends et fais une libation au Bon Génie: déguste, déguste la liqueur du Génie de Pramnè.


DÈMOSTHÉNÈS

O Bon Génie, c'est ta volonté et non pas la mienne.


NIKIAS

Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il?


DÈMOSTHÉNÈS

Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et rapporte-les de la maison.


NIKIAS

Soit; mais je crains que ce Bon Génie ne se trouve en être un Mauvais.


DÈMOSTHÉNÈS

Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser mon esprit et dire quelque parole ingénieuse.


NIKIAS. Il sort un instant et il rentre aussitôt

Comme il pète, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi ne m'a-t-il pas surpris dérobant l'oracle, qu'il garde avec le plus de soin.


DÈMOSTHÉNÈS

O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi, verse-moi à boire sans retard. Voyons ce qu'il y a là dedans. Oh! les oracles! Donne, donne-moi vite à boire!


NIKIAS

Voyons, que dit l'oracle?


DÈMOSTHÉNÈS

Verse encore!


NIKIAS

Est-ce qu'il y a dans l'oracle: «Verse encore! »


DÈMOSTHÉNÈS

O Bakis!


NIKIAS

Qu'y a-t-il?


DÈMOSTHÉNÈS

A boire! Vite!


NIKIAS

Il paraît que Bakis aimait à boire.


DÈMOSTHÉNÈS

Ah! maudit Paphlagonien, voilà donc pourquoi tu gardais depuis si longtemps l'oracle qui te concerne, tu avais peur!


NIKIAS

De quoi?


DÈMOSTHÉNÈS

Il est dit là comment il doit finir.


NIKIAS

Et comment?


DÈMOSTHÉNÈS

Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord un marchand d'étoupes doit avoir en main les affaires de la cité.


NIKIAS

Voilà déjà un marchand! Et ensuite, dis?


DÈMOSTHÉNÈS

Après lui, en second lieu, un marchand de moutons.


NIKIAS

Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il à celui-là?


DÈMOSTHÉNÈS

D'être le maître, jusqu'à ce qu'il en arrive un plus scélérat. Alors il périt, et à sa place arrive le marchand de cuirs, le Paphlagonien rapace, braillard, à voix de charlatan.


NIKIAS

Il faut donc que le marchand de moutons soit exterminé par le marchand de cuirs?


DÈMOSTHÉNÈS

Oui, par Zeus!


NIKIAS

Malheureux que je suis! Où trouver un autre marchand, un seul?


DÈMOSTHÉNÈS

Il en est encore un, qui exerce un métier hors ligne.


NIKIAS

Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce?


DÈMOSTHÉNÈS

Tu le veux?


NIKIAS

Oui, par Zeus!


DÈMOSTHÉNÈS

C'est un marchand d'andouilles qui le renversera.


NIKIAS

Un marchand d'andouilles! Par Poséidôn! le beau métier! Mais, dis-moi, où trouverons-nous cet homme?


DÈMOSTHÉNÈS

Cherchons-le.


NIKIAS

Tiens! le voici qui, grâce aux dieux, s'avance vers l'Agora.


DÈMOSTHÉNÈS

O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens, mon très cher; avance, sauveur de la ville et le nôtre.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous?


DÈMOSTHÉNÈS

Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de prospérité.


NIKIAS

Voyons; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui l'oracle du dieu, quel il est. Moi, je vais avoir l'œil sur le Paphlagonien.


DÈMOSTHÉNÈS

Allons, toi, dépose d'abord cet attirail, mets-le à terre; puis adore la terre et les dieux.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Soit: qu'est-ce que c'est?


DÈMOSTHÉNÈS

Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain plus que grand, chef de la bienheureuse Athènes.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Hé! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes andouilles, au lieu de te moquer de moi?


DÈMOSTHÉNÈS

Imbécile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je les vois.


DÈMOSTHÉNÈS

Tu seras le maître de tous ces gens-là; et celui de l'Agora, des ports, de la Pnyx; tu piétineras sur le Conseil, tu casseras les stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras en prison; tu feras la débauche dans le Prytanéion.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Moi?


DÈMOSTHÉNÈS

Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet étal, et jette les yeux sur toutes les îles d'alentour.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je les vois.


DÈMOSTHÉNÈS

Eh bien! Et les entrepôts? Et les navires marchands?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

J'y suis.


DÈMOSTHÉNÈS

Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur? Maintenant jette l'œil droit du côté de la Karia, et l'œil gauche du côté de la Khalkèdonia.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Effectivement; me voilà fort heureux de loucher!


DÈMOSTHÉNÈS

Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car tu vas devenir, comme le dit cet oracle, un très grand personnage.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je un grand personnage?


DÈMOSTHÉNÈS

C'est pour cela même que tu deviendras grand, parce que tu es un mauvais drôle, un homme de l'Agora, un impudent.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir.


DÈMOSTHÉNÈS

Hé! hé! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu me parais avoir conscience que tu n'es pas sans mérite. Es-tu fils de gens beaux et bons?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

J'en atteste les dieux, je suis de la canaille.


DÈMOSTHÉNÈS

Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien pour tes affaires!


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Mais, mon bon, je n'ai pas reçu la moindre éducation; je connais mes lettres, et, chose mauvaise, même assez mal.


DÈMOSTHÉNÈS

C'est la seule chose qui te fasse du tort, même sue assez mal. La démagogie ne veut pas d'un homme instruit, ni de mœurs honnêtes; il lui faut un ignorant et un infâme. Mais ne laisse pas échapper ce que les dieux te donnent, d'après leurs oracles.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Que dit donc cet oracle?


DÈMOSTHÉNÈS

De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse dans son tour énigmatique: «Oui, quand l'aigle corroyeur, aux serres crochues, aura saisi dans son bec le dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait de la saumure à l'ail des Paphlagoniens, et la divinité comblera de gloire les tripiers, à moins qu'ils ne préfèrent vendre des andouilles.»


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi.


DÈMOSTHÉNÈS

L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Que signifie: «Aux serres crochues»?


DÈMOSTHÉNÈS

Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlève et emporte tout.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Et le dragon?


DÈMOSTHÉNÈS

C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le boudin aussi, et boudin et dragon se remplissent de sang. Or, l'oracle dit que l'aigle corroyeur sera dompté par le dragon, si celui-ci ne se laisse pas enjôler par des mots.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Oui, l'oracle me désigne; mais j'admire comment je serai capable de gouverner Dèmos.


DÈMOSTHÉNÈS

Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais: brouille toutes les affaires comme tes tripes; amadoue Dèmos en l'édulcorant par des propos de cuisine: tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille, nature perverse, langage des halles: tu réunis tout ce qu'il faut pour gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie. Couronne-toi, fais des libations à la Sottise, et lutte contre notre homme.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Qui sera mon allié? Car les riches le craignent, et les pauvres en ont peur.


DÈMOSTHÉNÈS

Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de mille, qui l'ont en haine: ils te viendront en aide, et avec eux les citoyens beaux et bons, les spectateurs sensés, moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne verras pas ses traits. Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son masque; on le reconnaîtra tout de même: le public n'est pas bête.


NIKIAS

Malheur à moi! Le Paphlagonien sort.


KLÉÔN

Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas à vous réjouir vous deux qui, depuis longtemps, conspirez contre Dèmos. Que fait là cette coupe de Khalkis? Pas de doute que vous n'excitiez les Khalkidiens à la révolte. Vous mourrez, vous périrez, couple infâme!


DÈMOSTHÉNÈS

Hé! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas là? Brave marchand d'andouilles, ne gâte pas nos affaires. Citoyens Chevaliers, accourez: c'est le moment. Hé! Simôn, Panætios, n'appuyez-vous pas l'aile droite? Voici nos hommes. Toi, tiens bon, et fais volte-face. La poussière qu'ils soulèvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme, repousse l'ennemi et mets-le en fuite.


LE CHŒUR

Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers, ce concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de rapines, ce vaurien, cet archivaurien! Je me plais à le dire plusieurs fois; car il est vaurien plusieurs fois par jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux abois, extermine. Hais-le comme nous le haïssons; crie à ses trousses! Prends garde qu'il ne t'échappe, vu qu'il connaît les passes par lesquelles Eukratès s'est sauvé droit dans du son.


KLÉÔN

Vieillards hèliastes, confrères du triobole, vous que je nourris de mes criailleries, en mêlant le juste et l'injuste, venez à mon aide, je suis battu par des conspirateurs.


LE CHŒUR

Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics, avant le partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte un figuier, pour voir ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mûrs, et que, si tu en sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonèsos, tu le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras, puis, lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur moutonnière, riche, pas méchant et tremblant devant les affaires.


KLÉÔN

Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de vous que je suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice, d'élever dans la ville un monument à votre bravoure.


LE CHŒUR

Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe auprès de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il réussit d'un côté, il échouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici, il s'y cassera la jambe.


KLÉÔN, battu

O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je suis éventré!


LE CHŒUR

Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES, reparaissant

Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite.


LE CHŒUR

Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal; mais, si tu le surpasses en impudence, à nous le gâteau au miel.


KLÉÔN

Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les trières des Péloponésiens.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court au Prytanéion le ventre vide, et qui en revient le ventre plein.


DÈMOSTHÉNÈS

Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande, poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé.


KLÉÔN

A mort, tout de suite!


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je crierai trois fois plus fort que toi.


KLÉÔN

Mes cris domineront tes cris.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Mes beuglements tes beuglements.


KLÉÔN

Je te dénoncerai, si tu deviens stratège.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je te résisterai comme un chien.


KLÉÔN

Je rabattrai tes vanteries.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je déjouerai tes ruses.


KLÉÔN

Ose donc me regarder en face.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora.


KLÉÔN

Je te mettrai en pièces, si tu grognes.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Je te couvrirai de merde, si tu parles.


KLÉÔN

Je conviens que je suis un voleur. Et toi?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux qui m'ont vu.


KLÉÔN

C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres. Je te dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes sacrées, qui n'ont pas payé la dîme.


LE CHŒUR

Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence, l'assemblée entière, les finances, les greffes, les tribunaux. Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cité de désordre, et tu as assourdi notre Athènes de tes cris; d'une roche élevée tu as l'œil sur les revenus, comme un pêcheur sur des thons.


KLÉÔN

Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a été ressemelée.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un mauvais bœuf, pour le vendre aux paysans, après une préparation frauduleuse, qui le faisait paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes.


DÈMOSTHÉNÈS

Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins la risée complète de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver à Pergasè, je nageais dans mes souliers.


LE CHŒUR

N'as-tu pas, dès le début, étalé ton impudence, qui est l'unique force des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire les étrangers opulents, toi le chef de l'État. Aussi, à ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me ravit l'âme; il t'élimine, il te surpasse, c'est facile à voir, en perversité, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui as été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes, montre donc qu'une éducation sensée ne signifie rien.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Alors, écoutez quel est ce citoyen-là.


KLÉÔN

Ne me laisseras-tu point parler?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.


LE CHŒUR

S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise lignée.


KLÉÔN

Tu ne me laisseras point parler?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Non, de par Zeus!


KLÉÔN

Mais si, de par Zeus!


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je commencerai par débattre.


KLÉÔN

Oh! j'en crèverai.


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Non, je ne te laisserai pas.


LE CHŒUR

Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!


KLÉÔN

Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en face?


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.


KLÉÔN

De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais la découper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu savoir ce qu'il me semble que tu as éprouvé? Ce qui arrive à tout le monde. Si, par hasard, tu as gagné une toute petite cause contre un métèque, durant la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à toi-même dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou!


LE MARCHAND D'ANDOUILLES

Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie par ton unique bavardage, soit réduite au silence?




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