Alcools
Guillaume Apollinaire




Guillaume Apollinaire

Alcools





ZONE


		À la fin tu es las de ce monde ancien

		Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

		Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

		Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
		La religion seule est restée toute neuve la religion
		Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

		Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
		L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
		Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
		D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
		Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent
		tout haut
		Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
		Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
		Portraits des grands hommes et mille titres divers

		J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
		Neuve et propre du soleil elle était le clairon
		Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
		Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
		Le matin par trois fois la sirène y gémit
		Une cloche rageuse y aboie vers midi
		Les inscriptions des enseignes et des murailles
		Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
		J'aime la grâce de cette rue industrielle
		Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des
		Ternes

		Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
		Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
		Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René
		Dalize
		Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
		Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du
		dortoir en cachette
		Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
		Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
		Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
		C'est le beau lys que tous nous cultivons
		C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
		C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
		C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
		C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
		C'est l'étoile à six branches
		C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

		C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
		Il détient le record du monde pour la hauteur

		Pupille Christ de l'oeil
		Vingtième pupille des siècles il sait y faire
		Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
		Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
		Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
		Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
		Les anges voltigent autour du joli voltigeur
		Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
		Flottent autour du premier aéroplane
		Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la
		Sainte-Eucharistie
		Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
		L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
		Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
		À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
		D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
		L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
		Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
		L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
		Et d'Amérique vient le petit colibri
		De Chine sont venus les pihis longs et souples
		Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
		Puis voici la colombe esprit immaculé
		Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
		Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
		Un instant voile tout de son ardente cendre
		Les sirènes laissant les périlleux détroits
		Arrivent en chantant bellement toutes trois
		Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
		Fraternisent avec la volante machine

		Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
		Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
		L'angoisse de l'amour te serre le gosier
		Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
		Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
		Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
		Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
		Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
		C'est un tableau pendu dans un sombre musée
		Et quelquefois tu vas le regarder de près

		Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté

		Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
		Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
		Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
		L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
		Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans
		l'angoisse
		C'est toujours près de toi cette image qui passe

		Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
		Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
		Avec tes amis tu te promènes en barque
		L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
		Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
		Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

		Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
		Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
		Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
		La cétoine qui dort dans le coeur de la rose

		Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
		Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
		Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
		Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
		Et tu recules aussi dans ta vie lentement
		En montant au Hradchin et le soir en écoutant
		Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

		Te voici à Marseille au milieu des pastèques

		Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

		Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
		Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et
		qui est laide
		Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
		On y loue des chambres en latin Cubicula locanda

		Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

		Tu es à Paris chez le juge d'instruction
		Comme un criminel on te met en état d'arrestation

		Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
		Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
		Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
		J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps

		Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais
		sangloter
		Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
		Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
		Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
		Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
		Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
		Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
		Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
		Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez
		votre coeur
		Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
		Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
		Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
		Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
		Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
		Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
		Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

		Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
		Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

		Tu es la nuit dans un grand restaurant

		Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
		Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

		Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

		Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

		J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

		J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

		Tu es seul le matin va venir
		Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

		La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
		C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

		Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
		Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

		Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
		Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
		Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
		Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

		Adieu Adieu

		Soleil cou coupé




LE PONT MIRABEAU


		Sous le pont Mirabeau coule la Seine
		Et nos amours
		Faut-il qu'il m'en souvienne
		La joie venait toujours après la peine.

		Vienne la nuit sonne l'heure
		Les jours s'en vont je demeure

		Les mains dans les mains restons face à face
		Tandis que sous
		Le pont de nos bras passe
		Des éternels regards l'onde si lasse

		Vienne la nuit sonne l'heure
		Les jours s'en vont je demeure

		L'amour s'en va comme cette eau courante
		L'amour s'en va
		Comme la vie est lente
		Et comme l'Espérance est violente

		Vienne la nuit sonne l'heure
		Les jours s'en vont je demeure

		Passent les jours et passent les semaines
		Ni temps passé
		Ni les amours reviennent
		Sous le pont Mirabeau coule la Seine




LA CHANSON DU MAL-AIMÉ



A Paul Léautaud

		Et je chantais cette romance
		En 1903 sans savoir
		Que mon amour à la semblance
		Du beau Phénix s'il meurt un soir
		Le matin voit sa renaissance.

		Un soir de demi-brume à Londres
		Un voyou qui ressemblait à
		Mon amour vint à ma rencontre
		Et le regard qu'il me jeta
		Me fit baisser les yeux de honte

		Je suivis ce mauvais garçon
		Qui sifflotait mains dans les poches
		Nous semblions entre les maisons
		Onde ouverte de la Mer Rouge
		Lui les Hébreux moi Pharaon

		Que tombent ces vagues de briques
		Si tu ne fus pas bien aimée
		Je suis le souverain d'Égypte
		Sa soeur-épouse son armée
		Si tu n'es pas l'amour unique

		Au tournant d'une rue brûlant
		De tous les feux de ses façades
		Plaies du brouillard sanguinolent
		Où se lamentaient les façades
		Une femme lui ressemblant

		C'était son regard d'inhumaine
		La cicatrice à son cou nu
		Sortit saoule d'une taverne
		Au moment où je reconnus
		La fausseté de l'amour même

		Lorsqu'il fut de retour enfin
		Dans sa patrie le sage Ulysse
		Son vieux chien de lui se souvint
		Près d'un tapis de haute lisse
		Sa femme attendait qu'il revînt

		L'époux royal de Sacontale
		Las de vaincre se réjouit
		Quand il la retrouva plus pâle
		D'attente et d'amour yeux pâlis
		Caressant sa gazelle mâle

		J'ai pensé à ces rois heureux
		Lorsque le faux amour et celle
		Dont je suis encore amoureux
		Heurtant leurs ombres infidèles
		Me rendirent si malheureux

		Regrets sur quoi l'enfer se fonde
		Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux
		Pour son baiser les rois du monde
		Seraient morts les pauvres fameux
		Pour elle eussent vendu leur ombre

		J'ai hiverné dans mon passé
		Revienne le soleil de Pâques
		Pour chauffer un coeur plus glacé
		Que les quarante de Sébaste
		Moins que ma vie martyrisés

		Mon beau navire ô ma mémoire
		Avons-nous assez navigué
		Dans une onde mauvaise à boire
		Avons-nous assez divagué
		De la belle aube au triste soir

		Adieu faux amour confondu
		Avec la femme qui s'éloigne
		Avec celle que j'ai perdue
		L'année dernière en Allemagne
		Et que je ne reverrai plus

		Voie lactée ô soeur lumineuse
		Des blancs ruisseaux de Chanaan
		Et des corps blancs des amoureuses
		Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
		Ton cours vers d'autres nébuleuses

		Je me souviens d'une autre année
		C'était l'aube d'un jour d'avril
		J'ai chanté ma joie bien-aimée
		Chanté l'amour à voix virile
		Au moment d'amour de l'année


Aubade chantée à Laetare l'an passé

		C'est le printemps viens-t'en Pâquette
		Te promener au bois joli
		Les poules dans la cour caquètent
		L'aube au ciel fait de roses plis
		L'amour chemine à ta conquête

		Mars et Vénus sont revenus
		Ils s'embrassent à bouches folles
		Devant des sites ingénus
		Où sous les roses qui feuillolent
		De beaux dieux roses dansent nus

		Viens ma tendresse est la régente
		De la floraison qui paraît
		La nature est belle et touchante
		Pan sifflote dans la forêt
		Les grenouilles humides chantent


Beaucoup de ces dieux…

		Beaucoup de ces dieux ont péri
		C'est sur eux que pleurent les saules
		Le grand Pan l'amour Jésus-Christ
		Sont bien morts et les chats miaulent
		Dans la cour je pleure à Paris

		Moi qui sais des lais pour les reines
		Les complaintes de mes années
		Des hymnes d'esclave aux murènes
		La romance du mal aimé
		Et des chansons pour les sirènes

		L'amour est mort j'en suis tremblant
		J'adore de belles idoles
		Les souvenirs lui ressemblant
		Comme la femme de Mausole
		Je reste fidèle et dolent

		Je suis fidèle comme un dogue
		Au maître le lierre au tronc
		Et les Cosaques Zaporogues
		Ivrognes pieux et larrons
		Aux steppes et au décalogue

		Portez comme un joug le Croissant
		Qu'interrogent les astrologues
		Je suis le Sultan tout-puissant
		O mes Cosaques Zaporogues
		Votre Seigneur éblouissant

		Devenez mes sujets fidèles
		Leur avait écrit le Sultan
		Ils rirent à cette nouvelle
		Et répondirent à l'instant
		A la lueur d'une chandelle


Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople

		Plus criminel que Barrabas
		Cornu comme les mauvais anges
		Quel Belzébuth es-tu là-bas
		Nourri d'immondice et de fange
		Nous n'irons pas à tes sabbats

		Poisson pourri de Salonique
		Long collier des sommeils affreux
		D'yeux arrachés à coup de pique
		Ta mère fit un pet foireux
		Et tu naquis de sa colique

		Bourreau de Podolie Amant
		Des plaies des ulcères des croûtes
		Groin de cochon cul de jument
		Tes richesses garde-les toutes
		Pour payer tes médicaments


Voie lactée {1}

		Voie lactée ô soeur lumineuse
		Des blancs ruisseaux de Chanaan
		Et des corps blancs des amoureuses
		Nageurs morts suivrons nous d'ahan
		Ton cours vers d'autres nébuleuses

		Regret des yeux de la putain
		Et belle comme une panthère
		Amour vos baisers florentins
		Avaient une saveur amère
		Qui a rebuté nos destins

		Ses regards laissaient une traîne
		D'étoiles dans les soirs tremblants
		Dans ses yeux nageaient les sirènes
		Et nos baisers mordus sanglants
		Faisaient pleurer nos fées marraines

		Mais en vérité je l'attends
		Avec mon coeur avec mon âme
		Et sur le pont des Reviens-t'en
		Si jamais reviens cette femme
		Je lui dirai Je suis content

		Mon coeur et ma tête se vident
		Tout le ciel s'écoule par eux
		O mes tonneaux des Danaïdes
		Comment faire pour être heureux
		Comme un petit enfant candide

		Je ne veux jamais l'oublier
		Ma colombe ma blanche rade
		O marguerite exfoliée
		Mon île au loin ma Désirade
		Ma rose mon giroflier

		Les satyres et les pyraustes
		Les égypans les feux follets
		Et les destins damnés ou faustes
		La corde au cou comme à Calais
		Sur ma douleur quel holocauste

		Douleur qui doubles les destins
		La licorne et le capricorne
		Mon âme et mon corps incertains
		Te fuient ô bûcher divin qu'ornent
		Des astres des fleurs du matin

		Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire
		Tes prêtres fous t'ont-ils paré
		Tes victimes en robe noire
		Ont-elles vainement pleuré
		Malheur dieu qu'il ne faut pas croire

		Et toi qui me suis en rampant
		Dieu de mes dieux morts en automne
		Tu mesures combien d'empans
		J'ai droit que la terre me donne
		O mon ombre ô mon vieux serpent

		Au soleil parce que tu l'aimes
		Je t'ai menée souviens-t'en bien
		Ténébreuse épouse que j'aime
		Tu es à moi en n'étant rien
		O mon ombre en deuil de moi-même

		L'hiver est mort tout enneigé
		On a brûlé les ruches blanches
		Dans les jardins et les vergers
		Les oiseaux chantent sur les branches
		Le printemps clair l'Avril léger

		Mort d'immortels argyraspides
		La neige aux boucliers d'argent
		Fuit les dendrophores livides
		Du printemps cher aux pauvres gens
		Qui resourient les yeux humides

		Et moi j'ai le coeur aussi gros
		Qu'un cul de dame damascène
		O mon amour je t'aimais trop
		Et maintenant j'ai trop de peine
		Les sept épées hors du fourreau

		Sept épées de mélancolie
		Sans morfil ô claires douleurs
		Sont dans mon coeur et la folie
		Veut raisonner pour mon malheur
		Comment voulez-vous que j'oublie


Les sept épées

		La première est toute d'argent
		Et son nom tremblant c'est Pâline
		Sa lame un ciel d'hiver neigeant
		Son destin sanglant gibeline
		Vulcain mourut en la forgeant

		La seconde nommée Noubosse
		Est un bel arc-en-ciel joyeux
		Les dieux s'en servent à leurs noces
		Elle a tué trente Bé-Rieux
		Et fut douée par Carabosse

		La troisième bleu féminin
		N'en est pas moins un chibriape
		Appelé Lul de Faltenin
		Et que porte sur une nappe
		L'Hermès Ernest devenu nain

		La quatrième Malourène
		Est un fleuve vert et doré
		C'est le soir quand les riveraines
		Y baignent leurs corps adorés
		Et des chants de rameurs s'y trainent

		La cinquième Sainte-Fabeau
		C'est la plus belle des quenouilles
		C'est un cyprès sur un tombeau
		Où les quatre vents s'agenouillent
		Et chaque nuit c'est un flambeau

		La Sixième métal de gloire
		C'est l'ami aux si douces mains
		Dont chaque matin nous sépare
		Adieu voilà votre chemin
		Les coqs s'épuisaient en fanfares

		Et la septième s'exténue
		Une femme une rose morte
		Merci que le dernier venu
		Sur mon amour ferme la porte
		Je ne vous ai jamais connue


Voie lactée {2}

		Voie lactée ô soeur lumineuse
		Des blancs ruisseaux de Chanaan
		Et des corps blancs des amoureuses
		Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
		Ton cours vers d'autres nébuleuses

		Les démons du hasard selon
		Le chant du firmament nous mènent
		A sons perdus leurs violons
		Font danser notre race humaine
		Sur la descente à reculons

		Destins destins impénétrables
		Rois secoués par la folie
		Et ces grelottantes étoiles
		De fausses femmes dans vos lits
		Aux déserts que l'histoire accable

		Luitpold le vieux prince régent
		Tuteur de deux royautés folles
		Sanglote-t-il en y songeant
		Quand vacillent les lucioles
		Mouches dorées de la Saint-Jean

		Près d'un château sans châtelaine
		La barque aux barcarols chantants
		Sur un lac blanc et sous l'haleine
		Des vents qui tremblent au printemps
		Voguait cygne mourant sirène

		Un jour le roi dans l'eau d'argent
		Se noya puis la bouche ouverte
		Il s'en revint en surnageant
		Sur la rive dormir inerte
		Face tournée au ciel changeant

		Juin ton soleil ardente lyre
		Brûle mes doigts endoloris
		Triste et mélodieux délire
		J'erre à travers mon beau Paris
		Sans avoir le coeur d'y mourir

		Les dimanches s'y éternisent
		Et les orgues de Barbarie
		Y sanglotent dans les cours grises
		Les fleurs aux balcons de Paris
		Penchent comme la tour de Pise

		Soirs de Paris ivres du gin
		Flambant de l'électricité
		Les tramways feux verts sur l'échine
		Musiquent au long des portées
		De rails leur folie de machines

		Les cafés gonflés de fumée
		Crient tout l'amour de leurs tziganes
		De tous leurs siphons enrhumés
		De leurs garçons vêtus d'un pagne
		Vers toi toi que j'ai tant aimée

		Moi qui sais des lais pour les reines
		Les complaintes de mes années
		Des hymnes d'esclave aux murènes
		La romance du mal aimé
		Et des chansons pour les sirènes




LES COLCHIQUES


		Le pré est vénéneux mais joli en automne
		Les vaches y paissant
		Lentement s'empoisonnent
		Le colchique couleur de cerne et de lilas
		Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
		Violatres comme leur cerne et comme cet automne
		Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

		Les enfants de l'école viennent avec fracas
		Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
		Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
		Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
		Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

		Le gardien du troupeau chante tout doucement
		Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
		Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne




PALAIS



A Max Jacob

		Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve
		Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée
		Le palais don du roi comme un roi nu s'élève
		Des chairs fouettées des roses de la roseraie

		On voit venir au fond du jardin mes pensées
		Qui sourient du concert joué par les grenouilles
		Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles
		Et le soleil miroir des roses s'est brisé

		Le stigmate sanglant des mains contre les vitres
		Quel archet mal blessé du couchant le troua
		La résine qui rend amer le vin de Chypre
		Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva

		Sur les genoux pointus du monarque adultère
		Sur le mai de son âge et sur son trente et un
		Madame Rosemonde roule avec mystère
		Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns

		Dame de mes pensées au cul de perle fine
		Dont ni perle ni cul n'égale l'orient
		Qui donc attendez-vous
		De rêveuses pensées en marche à l'Orient
		Mes plus belles voisines

		Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse
		La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit
		Pendez vos têtes aux patères par les tresses
		Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles

		On entra dans la salle à manger les narines
		Reniflaient une odeur de graisse et de graillon
		On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine
		Et le roi prit deux oeufs pochés dans du bouillon

		Puis les marmitons apportèrent les viandes
		Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau
		Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes
		Et mes souvenirs faisandés en godiveaux

		Or ces pensées mortes depuis des millénaires
		Avaient le fade goût des grands mammouths gelés
		Les os ou songe-creux venaient des ossuaires
		En danse macabre aux plis de mon cervelet

		Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles
		Mais nom de Dieu!
		Ventre affamé n'a pas d'oreilles
		Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux

		Ah! nom de Dieu! qu'ont donc crié ces entrecôtes
		Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons
		Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes
		Pour mes pensées de tous pays de tous les temps




CHANTRE


		Et l'unique cordeau des trompettes marines




CRÉPUSCULE



A Mademoiselle Marie Laurencin

		Frôlée par les ombres des morts
		Sur l'herbe où le jour s'exténue
		L'arlequine s'est mise nue
		Et dans l'étang mire son corps

		Un charlatan crépusculaire
		Vante les tours que l'on va faire
		Le ciel sans teinte est constellé
		D'astres pâles comme du lait

		Sur les tréteaux l'arlequin blême
		Salue d'abord les spectateurs
		Des sorciers venus de Bohême
		Quelques fées et les enchanteurs

		Ayant décroché une étoile
		Il la manie à bras tendu
		Tandis que des pieds un pendu
		Sonne en mesure les cymbales

		L'aveugle berce un bel enfant
		La biche passe avec ses faons
		Le nain regarde d'un air triste
		Grandir l'arlequin trismégiste




ANNIE


		Sur la côte du Texas
		Entre Mobile et Galveston il y a
		Un grand jardin tout plein de roses
		Il contient aussi une villa
		Qui est une grande rose

		Une femme se promène souvent
		Dans le jardin toute seule
		Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
		Nous nous regardons

		Comme cette femme est mennonite
		Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons
		Il en manque deux à mon veston
		La dame et moi suivons presque le même rite




LA MAISON DES MORTS



A Maurice Raynal

		S'étendant sur les côtés du cimetière
		La maison des morts l'encadrait comme un cloître
		A l'intérieur de ses vitrines
		Pareilles à celles des boutiques de modes
		Au lieu de sourire debout
		Les mannequins grimaçaient pour l'éternité

		Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
		J'étais entré pour la première fois et par hasard
		Dans ce cimetière presque désert
		Et je claquais des dents
		Devant toute cette bourgeoisie
		Exposée et vêtue le mieux possible
		En attendant la sépulture

		Soudain
		Rapide comme ma mémoire
		Les yeux ses rallumèrent
		De cellule vitrée en cellule vitrée
		Le ciel se peupla d'une apocalypse
		Vivace

		Et la terra plate à l'infini
		Comme avant Galilée
		Se couvrit de mille mythologies immobiles
		Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
		Et les morts m'accostèrent
		Avec des mines de l'autre monde

		Mais leur visage et leurs attitudes
		Devinrent bientôt moins funèbres
		Le ciel et la terre perdirent
		Leur aspect fantasmagorique

		Les morts se réjouissaient
		De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
		Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient
		Comme si véritablement
		C'eût été leur vie passée

		Alors je les dénombrai
		Ils étaient quarante-neuf hommes
		Femmes et enfants
		Qui embellissaient à vue d'oeil
		Et me regardaient maintenant
		Avec tant de cordialité
		Tant de tendresse même
		Que les prenant en amitié

		Tout à coup
		Je les invitai à une promenade Loin des arcades de leur maison

		Et tous bras dessus bras dessous
		Fredonnant des airs militaires




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