Œuvres complètes de lord Byron, Tome 3
George Gordon Byron






Œuvres complètes de lord Byron, Tome 3 / avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore





LE PÉLERINAGE DE CHILDE HAROLD, POÈME CHEVALERESQUE



L'univers est une espèce de livre dont on n'a lu que la première page, quand on n'a vu que son pays; j'en ai feuilleté un assez grand nombre, que j'ai trouvées également mauvaises. Cet examen ne m'a pas été infructueux. Je haïssais ma patrie. Toutes les impertinences des peuples divers parmi lesquels j'ai vécu m'ont réconcilié avec elle. Quand je n'aurais tiré d'autre bénéfice de mes voyages que celui-là, je n'en regretterais ni les frais ni les fatigues.



    (Le Cosmopolite.)




PRÉFACE


Le poème suivant a été écrit, en grande partie, au milieu des scènes qu'il est destiné à retracer. Il fut commencé en Albanie, et les parties relatives à l'Espagne et au Portugal ont été composées d'après les observations de l'auteur sur ces contrées. Voilà ce qu'il pouvait être nécessaire d'établir pour l'exactitude des descriptions. Les lieux que l'on a essayé d'esquisser sont des scènes de l'Espagne, du Portugal, de l'Épire, de l'Acarnanie et de la Grèce[1 - Il n'est question dans cette Préface que des deux premiers chants.(N. du Tr.)]. Là, pour le moment, s'arrête le poème. L'accueil qu'il recevra du public décidera si l'auteur peut se hasarder à mener ses lecteurs dans la capitale de l'Orient, en passant par l'Ionie et la Phrygie. Ces deux chants ne sont purement qu'un essai.

Un personnage fictif a été introduit dans le poème, afin de lui donner quelque apparence de liaison, sans toutefois prétendre à la régularité. Des amis, dont les opinions sont pour moi d'un grand poids, m'ont fait observer que le caractère fictif de Childe Harold pourrait faire supposer que j'ai eu l'intention de peindre un personnage réel. Je demande la permission de repousser une fois pour toutes cette supposition. Harold est l'enfant de l'imagination, créé pour le but que j'ai déjà indiqué. Dans quelques particularités vraiment triviales, et dans d'autres purement locales, cette supposition pourrait avoir quelque fondement; mais dans le plus grand nombre des cas, je puis espérer qu'elle serait tout-à-fait gratuite[2 - La supposition que Lord Byron s'efforce de repousser ici, est d'être lui-même le héros du poème, sous le nom fictif de Childe Harold; supposition dont il a avoué plus tard la vérité.(Note du Tr.)].

Il est superflu de dire que le nom de Childe, comme Childe-Waters, Childe-Childers, etc., est employé comme plus convenable à la vieille structure de vers que j'ai adoptée. Le Bon Soir (ou l'Adieu) qui se trouve au commencement du premier chant, m'a été suggéré par le Bon Soir de lord Maxwell, dans le Border Minstrelsy (Recueil d'anciennes ballades des frontières de l'Écosse), publié par M. Scott.

On pourra trouver quelque légère ressemblance dans le premier chant avec différens poèmes qui ont été publiés sur des sujets espagnols; mais cette coïncidence ne peut être que le résultat du hasard; car, à l'exception de quelques stances qui terminent ce chant, il a été écrit tout entier dans le Levant.

La stance de Spenser, selon le sentiment de l'un de nos plus célèbres poètes, est susceptible d'une grande variété de tons. Le docteur Beattie fait l'observation suivante: «Il n'y a pas long-tems que j'ai commencé un poème dans le style et avec la stance de Spenser. Je me propose, dans ce poème, de me donner pleine liberté, et d'être tour à tour plaisant ou pathétique, descriptif ou sentimental, tendre ou satirique, comme l'humeur m'en prendra; car, si je ne me trompe, la mesure que j'ai adoptée admet également tous les genres de composition[3 - Beattie's letters. – Beattie est loin, dans son Ménestrel, d'avoir fait de la stance de Spenser le même usage que Lord Byron.(N. du Tr.)].» Rassuré dans mon opinion par une telle autorité, et par l'exemple de quelques poètes italiens du premier ordre, je n'ai pas besoin de me justifier d'avoir essayé d'atteindre à une semblable variété de tons dans la composition suivante, persuadé que, si elle ne réussit pas, la faute en sera dans l'exécution, plutôt que dans une forme sanctionnée par l'exemple de l'Arioste, de Thompson et de Beattie.




ADDITION À LA PRÉFACE


J'ai attendu, pour ajouter ces lignes, que tous nos journaux périodiques eussent distribué leur portion habituelle de critique. Je n'ai rien à objecter contre la justice de leurs observations en général. Il me conviendrait mal de me récrier contre leurs censures vraiment légères; car, peut-être, s'ils avaient été moins bienveillans, ils auraient été plus francs. C'est pourquoi, en leur offrant à tous, en général, et à chacun en particulier, mes sincères remercîmens pour leur courtoisie, il y a un point sur lequel seulement je hasarderai une observation. Parmi les nombreuses objections justement portées contre le caractère très-indifférent du pélerin Childe (que, malgré toutes les insinuations opposées, je soutiendrai être un personnage fictif), on a soutenu que, outre l'anachronisme évident, Childe n'était rien moins que chevaleresque, car les tems de la chevalerie furent des tems d'amour, d'honneur, et ainsi de suite. Or, on sait maintenant que ces tems où «l'amour du bon vieux tems, l'amour antique[4 - Les mots soulignés sont en français dans l'original.(N. du. Tr.)],» florissait, furent les siècles les plus corrompus. Ceux qui conserveraient quelques doutes sur ce sujet peuvent consulter Sainte-Palaye, au premier endroit venu, et particulièrement la page 69 du deuxième volume. Les vœux de la chevalerie n'étaient pas mieux gardés qu'aucun autre vœu, et les chants des troubadours n'étaient pas plus décens que ceux d'Ovide, et ils étaient certainement moins élégans. —Les cours d'amour, les parlemens d'amour ou de courtoisie et de gentillesse, se distinguèrent plus par l'amour que par la courtoisie et la gentillesse. (Voyez Roland, sur le même sujet que Sainte-Palaye.) Quelque autre objection que l'on fasse contre le personnage très-peu aimable de Childe Harold, il fut aussi parfait chevalier dans ses attributs que ceux de qui l'on disait: «Il ne fut pas un garçon de cabaret, mais un chevalier du Temple[5 - No waiter, but a knight templar.(The Rovers. Anti-jacobin.)]». Je crains que sir Tristram et sir Lancelot n'aient pas été meilleurs qu'ils ne devaient être, quoiqu'ils fussent de très-poétiques personnages et de vrais chevaliers sans peur, mais non sans reproche. Si l'histoire de l'institution de la Jarretière n'est point une fable, les chevaliers de cet ordre ont, pendant plusieurs siècles, porté la couleur d'une comtesse de Salisbury, d'indifférente mémoire. Assez sur la chevalerie. Il n'était pas nécessaire à Burke de regretter que ses jours fussent passés, quoique Marie-Antoinette ait été tout-à-fait aussi chaste que la plupart des dames en l'honneur desquelles des lances furent rompues et des chevaliers démontés.

Avant la naissance de Bayard, et jusqu'à celle de sir Joseph Bankes (les plus chastes et les plus illustres chevaliers des tems anciens et des tems modernes), on trouvera peu d'exceptions pour contredire cette proposition; et je craindrais bien qu'une légère étude ne nous apprît à ne plus regretter ces extravagantes momeries du moyen âge.

Je laisse maintenant Childe Harold vivre tous ses jours. Il eût été plus agréable, et certainement plus facile, de peindre un aimable caractère. On aurait pu facilement déguiser ses défauts, le faire agir davantage, et faire moins de réflexions. On n'a pas eu l'intention de le proposer comme un modèle; mais plutôt de montrer que la précoce perversion de l'esprit et des sentimens moraux conduit à la satiété des plaisirs passés, et empêche de jouir de plaisirs nouveaux; et que même les beautés de la nature, le stimulant des voyages, et tous les mobiles du cœur (excepté l'ambition, le plus puissant de tous), sont perdus pour une ame ainsi constituée, ou mal dirigée. Si j'avais continué ce poème, j'aurais approfondi ce caractère d'Harold, comme on a pu déjà le remarquer, sur la fin du second chant; car l'esquisse que je me proposais de remplir avec lui était, sauf quelques différences, l'essai d'un moderne Timon, ou peut-être d'un Zéluco poétique.




À YANTHÉ


Dans ces climats que je viens de parcourir, et dont la beauté a long-tems paru sans rivale; dans ces visions qui découvrent au cœur des formes qu'il regrette, en soupirant, d'avoir seulement rêvées, rien ne m'a semblé, en réalité et en imagination, comparable à toi. Non; après t'avoir vue, j'essaierais vainement de peindre ces charmes qui sont aussi variés que brillans. Pour celui qui ne te voit pas, mes expressions seraient impuissantes; pour celui qui a le bonheur de te contempler, quel langage pourrait dignement les célébrer?

Ah! puisses-tu toujours être ce que tu es maintenant; ne pas rendre trompeuses les promesses de ton printems; être aussi belle dans tes formes suaves, avoir un cœur aussi tendre et aussi pur; être sur la terre l'image de l'amour sans ailes, et innocente au-delà des pensées de l'espérance! sans doute, celle qui maintenant élève si tendrement ta jeunesse, voit, dans toi, brillante de tant d'attraits; l'arc-en-ciel de ses jours à venir, devant les couleurs célestes duquel disparaissent toutes ses tristesses.

Jeune Péri de l'Occident! – c'est un bien pour moi que le nombre de mes années soit déjà le double des tiennes; mon regard sans amour peut s'arrêter sur toi, et voir briller, sans danger, tes beautés ravissantes. Heureux, si je ne les vois jamais dans leur déclin! et plus heureux encore, lorsque tant de jeunes cœurs seront déchirés, de sauver le mien du destin cruel que tes yeux préparent à ceux dont l'admiration pour toi naîtra dans l'avenir, mais qui éprouveront les tourmens qui se trouvent mêlés aux heures même les plus enivrantes, de l'amour!

Oh! que cet œil qui, vif comme celui de la gazelle, tantôt brillamment hardi, tantôt délicieusement modeste, séduit lorsqu'il s'égare, éblouit quand il se fixe; que cet œil s'arrête sur ces pages, et ne refuse pas à mes vers ce sourire pour lequel mon cœur soupirerait peut-être vainement, si je pouvais être pour toi quelque chose de plus qu'un ami. Cher enfant, accorde-moi cette grâce! Ne me demande pas pourquoi je dédie mes chants à une beauté si jeune; mais permets-moi de joindre à ma couronne passagère un lis impérissable et sans tache.

C'est ainsi que ton nom sera attaché à mes vers; et aussi long-tems que des yeux indulgens jetteront un regard sur les pages d'Harold, le nom d'Yanthé, consacré dans ces vers, sera vu le premier, et le dernier oublié. Mes jours une fois comptés, puisse cet ancien hommage attirer tes jolis doigts sur la lyre de celui qui t'a célébrée dans tout l'éclat de tes charmes! C'est tout ce que je puis désirer pour ma mémoire; l'espérance n'oserait réclamer autant, l'amitié pourrait-elle demander moins?




Chant Premier


1. O toi, à qui l'Hellénie donnait une origine céleste! Muse! créée ou inventée au gré du ménestrel; depuis que des lyres modernes t'ont fait rougir, la mienne n'ose pas t'appeler de ta colline sacrée. Cependant j'ai erré sur les bords de ton ruisseau célèbre; oui, j'ai soupiré sur les autels de Delphes, depuis long-tems déserts[6 - Le petit village de Castri occupe, en partie l'ancienne situation de Delphes. On trouve le long de la montagne, en revenant de Chryssa, les restes de sépulcres creusés dans le roc, ou construits avec des blocs de rochers. «Un de ces tombeaux, me dit mon guide, est celui d'un roi qui se cassa le cou en chassant.» Sa Majesté avait certainement choisi le lieu le plus convenable pour une telle mort.Un peu au-dessus de Castri, il y a un antre que l'on suppose être celui de la Pythie; il est d'une immense profondeur. Sa partie supérieure est pavée, et sert maintenant d'écurie.Sur l'autre côté de Castri, est bâti un monastère grec; quelques pas au-dessus duquel on voit une ouverture dans le rocher, avec un rang de cavernes d'un accès difficile, qui paraissent conduire dans l'intérieur de la montagne, probablement jusqu'à la caverne Corycienne mentionnée par Pausanias. C'est de cet endroit que descend la fontaine ou les «sources de Castalie.»]; où, excepté le faible murmure de ta source antique, tout est muet; mon humble voix n'éveillera point les neuf sœurs fatiguées, pour favoriser une histoire aussi simple, et des chants aussi obscurs que les miens.

2. Naguère dans l'île d'Albion habitait un jeune homme qui ne trouvait aucun charme dans les sentiers de la vertu; mais il consumait ses jours dans les excès les plus grossiers, et fatiguait de ses joies l'oreille assoupie de la nuit. Hélas! c'était enfin un être déhonté, livré tout entier à la bonne chère et aux plaisirs impies. Peu de choses terrestres lui étaient agréables, excepté des courtisanes, des convives sensuels et des flatteurs de hauts et de bas degrés.

3. Childe Harold était ce personnage. Mais il ne me convient pas de dire d'où il tirait son nom et sa noblesse; il suffit de savoir que peut-être, dans d'autres tems, ils furent renommés et pleins de gloire: mais un misérable vaurien souille à jamais un nom, quelque illustre qu'il ait été dans les vieux tems. Non, tout ce que la science du blason tire d'un cercueil étroit; la prose la plus fleurie, les mensonges flatteurs de la poésie ne peuvent ennoblir de mauvaises actions ou justifier un crime.

4. Childe Harold, comme un autre insecte, se jouait au soleil de son midi, sans prévoir qu'avant la fin de son jour éphémère, un orage glacé pouvait ruiner toutes ses espérances. Mais long-tems avant qu'il eût atteint le tiers de sa carrière, Childe Harold avait éprouvé quelque chose de pire que le malheur: c'était le dégoût de la satiété. Il se fatigua d'habiter sa terre natale, qui lui sembla plus triste que la cellule d'un ermite.

5. Il avait parcouru le vaste labyrinthe du vice, sans s'étonner de ses désordres. Il avait soupiré pour un grand nombre de beautés, mais il n'en aima qu'une; et cette femme seule qu'il aimait, hélas! ne put jamais être à lui. Ah! combien elle fut heureuse d'échapper à celui dont les baisers eussent souillé un être si chaste; à celui qui eût bientôt abandonné ses charmes pour des jouissances vulgaires, dépouillé ses féconds domaines pour couvrir ses profusions, et dédaigné de goûter les félicités de la paix intérieure!

6. Childe Harold avait le cœur entièrement desséché, et il voulait fuir ses compagnons de débauches. On dit que de tems en tems une larme soudaine était prête à s'échapper de ses yeux, mais l'orgueil l'y venait glacer aussitôt. Il promenait souvent ses tristes rêveries dans la solitude, et il résolut de quitter sa terre natale pour visiter, au-delà des mers, des climats brûlans. Rassasié du plaisir, il aspirait après le malheur, et pour changer de spectacle il serait même descendu dans le séjour des ombres.

7. Childe Harold abandonna le château de son père. C'était un vaste et vénérable édifice, si vieux qu'il semblait assez solide seulement pour ne pas tomber, malgré l'énorme appui de ses ailes massives. Monastique demeure, condamnée à de vils usages! Là où la superstition fit jadis son antre, les joyeuses nymphes de Paphos y venaient chanter et sourire: et les moines ont pu croire que leur tems était revenu; si les anciennes histoires disent vrai, et n'ont point fait tort à ces saints hommes.

8. Cependant souvent, dans ses ivresses les plus insensées, des angoisses étranges passaient sur le front d'Harold, comme si le souvenir de quelque lutte sanglante, ou d'une passion trompée, l'eût poursuivi sans cesse. Mais personne ne connaissait ce secret, et ne cherchait peut-être à le connaître; car il n'avait point cette ame ouverte et simple qui trouve du soulagement à confier ses peines, et il ne recherchait point les conseils ou les consolations d'un ami, quels que fussent les chagrins qu'il ne pouvait effacer de sa mémoire.

9. Et personne ne l'aimait, quoiqu'il rassemblât dans son château et ses domaines des débauchés venus de loin et de près. Il savait qu'ils étaient seulement les flatteurs de l'heure splendide de ses fêtes, et des parasites ingrats de ses festins. – Oui! personne ne l'aimait, pas même ses maîtresses chéries. – La pompe et le pouvoir seulement charment le cœur des femmes; et partout où brillent ces avantages, l'amour trouve un compagnon de plaisir. Les jeunes femmes, comme les papillons, se laissent prendre aux brillantes apparences, et Mammon réussit où des séraphins pourraient se désespérer.

10. Childe Harold avait une mère; il ne l'oublia point, quoiqu'au moment du départ il évita de la voir. Il avait une sœur qu'il aimait; mais il ne la vit pas non plus avant de commencer son long pélerinage. S'il avait des amis, il ne dit adieu à aucun; cependant ne concluez pas de là que son cœur était un cœur d'airain. Oui, ceux qui ont connu ce que c'est que d'aimer avec affection des objets chéris sentiront dans leur douleur que de semblables adieux brisent le cœur dont ils espéraient adoucir les regrets.

11. Son château, ses domaines variés et nombreux, les dames au doux sourire dans le sein desquelles il avait trouvé la volupté, et dont les grands yeux bleus, les cheveux noués avec grâce et les mains blanches comme la neige, auraient pu ébranler la sainteté d'un anachorète; ses coupes remplies d'un vin précieux, et tout ce qui pouvait inviter à la volupté; il abandonne tout sans regret pour traverser les mers, franchir les rivages musulmans et passer la ligne centrale de la terre.

12. Les voiles étaient enflées, et la brise légère soufflait agréablement, comme si elle eût été joyeuse de l'emporter loin de sa demeure paternelle. Les blancs rochers du rivage disparurent rapidement à ses regards, et furent bientôt perdus dans l'écume des flots qui les environnent. Alors, peut-être, il se repentit de son désir de pélerinage; mais la pensée silencieuse resta endormie dans son sein; il ne s'échappa de ses lèvres aucun murmure, tandis que les autres passagers étaient tristes, et pleuraient en adressant de lâches gémissemens aux brises insensibles à leurs plaintes.

13. Mais lorsque le soleil se fut plongé dans la mer, il saisit sa harpe dont il jouait de tems en tems, et dont il tirait une mélodie sans art, lorsqu'il croyait n'être pas entendu par une oreille étrangère. Maintenant il laisse errer ses doigts sur l'instrument docile, et il chante son adieu dans les ombres du crépuscule. Cependant le vaisseau fuit avec ses ailes blanches, et les bords flottans disparaissent à la vue. Harold adressa ainsi aux élémens son dernier Bon Soir.


I



Adieu, adieu! ma terre natale disparaît sur les ondes bleues; les vents de nuit soupirent, les vagues s'élèvent, et la sauvage mouette crie. Ce soleil qui se pose là-bas sur la mer, nous le suivons dans sa fuite; adieu, pour quelque tems, à lui, et à toi, ma terre natale, – Bon Soir.



II



Dans quelques heures, il se lèvera pour donner l'existence au matin, et je saluerai la mer et les cieux, mais non ma terre paternelle. Mon propre château est désert, son enceinte est désolée, des herbes sauvages croissent sur les murs, mon chien hurle au seuil de la porte.



III



Viens, viens ici, mon petit page. Pourquoi ces pleurs et ces gémissemens? Craindrais-tu la fureur des vagues? ou le vent te ferait-il trembler? Efface ces larmes qui tombent de tes yeux. Notre vaisseau est léger et fort: notre plus agile faucon à peine pourrait voler plus agilement que lui.



IV



– Que les vents soufflent, que les vagues se soulèvent, je ne crains ni la vague ni le vent: cependant ne vous étonnez pas, sir Harold, si j'ai l'ame pleine de tristesse: car j'ai abandonné mon père, une mère que j'aime beaucoup, et je n'ai pas d'amis, excepté eux et vous, et celui qui est là-haut.



V



Mon père m'a béni avec ferveur, quoique sans me plaindre beaucoup; mais ma mère soupirera amèrement jusqu'à mon retour près d'elle. – Assez, assez, mon petit ami, des pleurs semblables conviennent à tes yeux; si j'avais ton cœur innocent, les miens ne seraient pas desséchés.



VI



Approche, mon fidèle serviteur: pourquoi me parais-tu si pâle? Craindrais-tu quelque ennemi français? ou la brise seulement te fait-elle trembler? – Pensez-vous que je tremble pour ma vie, sir Harold? Je ne suis pas si lâche; mais la pensée d'une épouse absente fait blanchir une joue fidèle.



VII



Ma femme et mes enfans habitent près de votre château, sur les bords du lac voisin. Lorsqu'ils demanderont leur père, que répondra leur mère? – Assez, assez, mon brave serviteur, que personne ne blâme ta tristesse. Mais moi, qui suis d'un naturel plus léger, je me réjouis de m'éloigner.



VIII



Car qui voudrait se fier aux soupirs simulés d'une femme ou d'une maîtresse? De nouveaux feux sécheront bientôt les yeux bleus et brillans que nous avons quittés baignés de pleurs. Je ne m'afflige point pour des plaisirs passés, ni pour les périls qui nous menacent. Mon plus grand chagrin est de ne rien laisser qui réclame de moi une larme.



IX



Et maintenant je suis seul dans le monde, sur la sauvage, la sauvage mer. Mais pourquoi soupirerais-je pour les autres, quand personne ne soupire pour moi? Peut-être mon dogue gémira-t-il en vain jusqu'à ce qu'il soit nourri par des mains étrangères; mais, dans peu, si je revenais à ma maison, il me déchirerait en l'approchant.



X



Avec toi, mon esquif, je veux voguer gaîment à travers les ondes écumeuses, sans m'inquiéter sur quel rivage tu vas me conduire, si tu ne me ramènes sur celui de ma patrie. Salut, salut, flots bleus et sombres! Et quand vous disparaîtrez à ma vue, salut, déserts et grottes sauvages! Ma terre natale, – Bon Soir!


14. Le vaisseau fuit, la terre a disparu, et les vents sont violens dans la baie orageuse de la Biscaye. Quatre jours sont passés; mais au cinquième, de nouveaux rivages découverts rendent tous les cœurs joyeux. La montagne de Cintra les salue sur leur passage, et le Tage se précipitant dans l'Océan, lui porte le tribut de ses flots d'or imaginaire. Des pilotes lusitaniens sautent à notre bord, et gouvernent à travers de fertiles rivages, où l'on voit seulement quelques laboureurs moissonner.

15. O Christ! c'est un spectacle charmant de voir ce que le ciel a fait pour cette délicieuse contrée! Que de fruits odoriférans mûrissent sur chaque arbre! que de fécondité se déploie sur les collines! Mais l'homme voudrait les ravager de ses mains impies! Quand le Tout-Puissant lévera son fouet redoutable contre ceux qui transgressent ses lois suprêmes, ses aiguillons brûlans imprégnés d'une triple vengeance poursuivront les hôtes gaulois, semblables aux sauterelles, et purgeront la terre de ses plus cruels ennemis.

16. Quelles sont les beautés qu'au premier aspect, nous offre Lisbonne? Son image flottant sur ce noble fleuve, auquel les poètes ont en vain donné un lit de sable d'or; mais sur lequel maintenant se balancent mille vaisseaux d'une force majestueuse, depuis qu'Albion s'est alliée à la Lusitanie, et lui a apporté les secours de sa puissance. Cette nation lusitaine est enflée d'ignorance et d'orgueil. Elle baise et déteste la main qui a tiré le glaive pour la sauver de la colère du chef impitoyable de la Gaule.

17. Mais lorsqu'il est entré dans cette ville qui, de loin, semble être une cité céleste, le voyageur éprouve de la désolation au milieu de choses les plus désagréables aux regards d'un étranger, et cela dans tous les degrés de l'échelle de la civilisation, car la hutte et le palais sont également repoussans d'aspect. Ses épais citoyens sont entassés dans la fange. De quelque rang que soit un individu, il s'inquiète peu de la propreté de ses vêtemens, quoique, dans la négligence des soins de sa personne, il soit affecté de la plaie de l'Égypte.

18. Pauvres et chétifs esclaves! vous êtes nés cependant sur la terre la plus noble. – Nature, pourquoi as-tu prodigué tes merveilles à de tels hommes? Regardez! L'Éden glorieux de Cintra apparaît dans son labyrinthe varié de monts et de vallées. Oh! quelle main pourrait guider le pinceau ou la plume pour suivre la moitié seulement de ce que l'œil découvre à travers ces perspectives plus éblouissantes pour le regard mortel, que les lieux décrits par le poète qui ouvrit les portes de l'Élysée au monde frappé d'admiration?

19. Les rochers affreux couronnés par un couvent qui semble penché; les blancs arbres de liége qui couvrent des précipices sombres; la mousse[7 - Mountain-moss. M.A.P. a traduit: la tourbe des montagnes. Avis aux géologues, qui ne connaissaient probablement jusqu'ici que la tourbe des marais.] des monts rembrunie par des cieux dévorans; la vallée profonde dont les arbrisseaux gémissent de l'absence du soleil; le tendre azur du tranquille Océan; les teintes de l'orange qui dorent le vert rameau; les torrens qui tombent des rochers dans la vallée; la vigne sur le coteau, la branche du saule dans le fond du vallon; tous ces objets mêlés dans un tableau ravissant, offrent les beautés les plus variées.

20. Alors, gravissez lentement le sentier tortueux, et à mesure que vous montez, tournez-vous fréquemment, et arrêtez-vous à chaque sommité plus élevée pour admirer des scènes de plus en plus ravissantes. Reposez-vous un instant à la chapelle de Notre-Dame des Douleurs[8 - Le couvent de Notre-Dame-du-Châtiment (Nossa Senhora da Penha[223 - Depuis la publication de ce poème, j'ai été instruit de la mauvaise interprétation que j'avais donnée au mot pena. Cette erreur était due au tilde, ou marque de l'n, que je n'avais point remarquée sur le mot pena. Avec cette marque, pena signifie un rocher, et sans elle, il a le sens que je lui ai donné. Je n'ai pas cru nécessaire de corriger le passage, car, quoique la commune acception qu'on lui donne soit Notre-Dame du Rocher, j'ai pu adopter l'autre sens, à cause des austérités pratiquées dans ce couvent.]), situé sur le sommet du rocher. Au bas, à quelque distance, est le Couvent du Liège, où saint Honorius creusa sa grotte, au-dessus de laquelle on voit son épitaphe. Du haut de ces collines, la mer ajoute à la beauté de la perspective.]; là des moines sobres montrent leurs petites reliques, et récitent au voyageur leurs diverses légendes. Là, des hommes impies ont été punis, et là, voyez! dans cette grotte profonde, Honorius habita long-tems, espérant mériter le ciel en faisant de la terre un enfer.

21. Remarquez à mesure que vous parvenez à la cime des rochers, des croix çà et là le long du chemin, grossièrement taillées. Cependant ne croyez pas que ce soient des offrandes de la dévotion; ce sont de frêles monumens d'une passion meurtrière, car partout où le sang d'une victime a coulé sous le poignard d'un assassin, quelque main pieuse élève une croix simple et grossière; les bosquets et les vallées en sont remplis sur cette terre sanglante où la loi ne protège point la vie de l'homme[9 - C'est un fait bien connu que, dans l'année 1809, des assassinats commis par les Portugais dans les rues de Lisbonne et dans les environs n'étaient pas seulement bornés à leurs concitoyens: des Anglais étaient journellement égorgés, et, au lieu de pouvoir obtenir la répression de ces délits, il nous fut recommandé de ne point intervenir dans les rixes de nos compatriotes avec leurs alliés. Je fus attaqué une fois dans la rue en allant au théâtre, à huit heures du soir, heure à laquelle les rues sont ordinairement plus remplies de monde qu'à toute autre heure de la journée; c'était devant une boutique ouverte, et j'étais en voiture avec un ami: si malheureusement nous n'avions pas été armés, nous aurions, sans aucun doute, fourni une anecdote, au lieu de la raconter nous-mêmes. Le crime de l'assassinat ne se borne pas au Portugal: en Sicile et à Malte, on nous assomme, nous autres Anglais, pendant la nuit; et on ne voit jamais punir un Sicilien ou un Maltais.].

22. Sur la pente des collines ou dans le sein des vallons, s'élèvent des châteaux où des rois autrefois fixèrent leur demeure; mais aujourd'hui les fleurs sauvages peuplent leurs alentours. Cependant une splendeur de ruines règne encore sur ces débris. Ces tours là-bas sont le beau palais du Prince. Et toi aussi, Wathek! le plus opulent des fils de l'Angleterre; là, tu te créas autrefois ton paradis, comme si tu avais oublié que, lorsque la richesse lascive a épuisé ses plus puissans efforts, la douce paix fuit toujours les appas trompeurs de la volupté.

23. C'est là que tu habitais, là que tu rêvais sans cesse à de nouveaux plaisirs sous l'abri toujours enchanteur de cette montagne; mais maintenant, comme si c'était un lieu maudit de l'homme, ta demeure enchantée est aussi abandonnée que toi! Là, des herbes gigantesques accordent à peine un passage jusqu'à tes appartemens déserts et aux larges portiques délaissés. Nouvelle leçon pour l'être pensant! Que les palais de la terre sont vains, quand le flot impitoyable du tems les a changés en ruines!

24. Regardez le palais où se sont rassemblés naguère les chefs militaires[10 - La convention de Cintra fut signée dans le palais du marquis de Marialva. Les derniers exploits de lord Wellington ont effacé les folies de Cintra. Il a fait des merveilles: il a peut-être changé le caractère d'une nation, réconcilié des superstitions rivales, et battu un ennemi qui n'avait jamais reculé devant ses prédécesseurs.]. Oh! palais odieux aux regards d'un Anglais! Voyez ce démon qui porte le diadême de la folie, ce petit démon qui se moque sans cesse, qui est accoutré d'une robe de parchemin. À son côté est suspendu un sceau et un écusson à fond de sable où sont blasonnés des noms glorieux connus dans la chevalerie, et de nombreuses signatures ornent un traité que le drôle montre du doigt en riant de toute son ame.

25. La Convention est le nom de ce démon qui s'est joué des chevaliers réunis dans le palais Marialva. Il les priva de leurs cervelles (s'ils avaient des cervelles), et changea en tristesse la joie légère d'une nation. Là, la folie impérieuse foula par terre le panache du vainqueur, et la politique reconquit ce qu'avaient perdu les armes. Pour des chefs tels que les nôtres, que les lauriers fleurissent en vain! Malheur au vainqueur, et non à l'ennemi vaincu, depuis que la palme du triomphe dédaignée se flétrit sur les côtes de la Lusitanie!

26. Depuis la réunion de ce synode martial, ô Cintra! l'Angleterre pâlit à ton nom; ceux qui occupent le rang de ministres frémissent, et ils seraient contraints de rougir, s'ils pouvaient encore rougir de honte. Comment la postérité nommera-t-elle cet acte avilissant? Notre nation même et les nations nos alliées, ne verront-elles pas avec mépris ces champions dépouillés de leur renommée par des ennemis vaincus au combat, et vainqueurs, là où les railleries des nations s'exerceront pendant nombre d'années encore!

27. Ainsi pensait Harold, tandis qu'il promenait sur les montagnes sa solitaire pensée. Le spectacle de cette nature l'enchante; cependant il songe déjà à s'éloigner, entraîné par une inquiétude plus mobile que l'hirondelle dans les airs. Toutefois il a appris à réfléchir moralement, car la méditation fixait de tems en tems son esprit, et la raison lui a inspiré de mépriser sa première jeunesse, consumée dans des fantaisies insensées; mais comme il contemplait l'entière vérité, ses yeux troublés par elle s'obscurcirent aussitôt.

28. À cheval! à cheval! il quitte pour toujours, il quitte des scènes de paix, qui eussent calmé son ame. Il repousse de nouveau ses accès de rêverie, mais il ne recherche plus maintenant les plaisirs de la débauche et de la table. Il fuit, sans savoir encore où il se reposera de son pélerinage. Mille scènes changeantes se dérouleront à ses regards, avant que sa soif de voyage puisse s'apaiser, que son ame se calme, ou que, par l'expérience, il apprenne à devenir sage.

29. Cependant Mafra l'arrêtera un instant[11 - L'étendue de Mafra est prodigieuse; il contient un palais, un couvent et une superbe église. Les six orgues sont les plus belles que j'aie jamais vues pour la décoration. Nous ne les entendîmes point; mais on nous dit que leurs sons répondaient à leur splendeur. On nomme Mafra l'Escurial du Portugal.] dans ce lieu qu'habita jadis la malheureuse reine des Lusitaniens, où se confondaient l'Église et la Cour, où la messe et les parties de débauche se succédaient alternativement; refuge des courtisans et des moines; mélange hétérogène, j'en conviens! Mais ici la prostituée de Babylone a bâti un palais, où elle a déployé tant de pompe, que les hommes oublient le sang qu'elle a versé, et fléchissent le genou pour admirer une magnificence qui sert à déguiser le crime.

30. Childe Harold s'égare à travers des vallées abondantes, des collines romantiques, où ses regards aimaient à s'arrêter avec délices. Oh! que de semblables collines ne nourrissent-elles une race d'hommes libres! Que ceux qui sont abandonnés à la mollesse appellent les voyages une errante folie, et s'étonnent que des hommes puissent quitter les douceurs d'un moëlleux fauteuil pour s'exposer à toutes les fatigues d'une course longue et pénible; oh! il y a dans l'air des montagnes une fraîcheur, une vie que la mollesse bouffie ne peut jamais espérer de connaître.

31. Les collines plus noires à la vue se retirent dans le lointain; et des vallées moins abondantes, plus unies, se déploient; des plaines immenses, qui ne sont bornées que par un vaste horizon, leur succèdent. Aussi loin que l'œil peut s'étendre dans un espace sans fin, apparaissent les royaumes d'Espagne, où les bergers dirigent ces troupeaux dont la riche toison est si bien connue des négocians européens. – Maintenant le bras du pasteur doit défendre ses agneaux, car l'Espagne est envahie par des ennemis inflexibles. Tous les Espagnols doivent se mettre en défense, ou subir les malheurs de la conquête.

32. Aux lieux où la Lusitanie et sa sœur se rencontrent, quelles limites pensez-vous qui séparent les deux peuples rivaux? Le Tage vient-il interposer ses flots majestueux entre les deux nations jalouses? La Sierra-Morena y élève-t-elle ses crêtes orgueilleuses? Est-ce une œuvre de l'art comme la vaste muraille de la Chine? – Non, ce n'est point une barrière construite par des hommes, ni un fleuve profond et large, ni des rochers horribles, ni des montagnes sombres et élevées comme celles qui séparent l'Ibérie de la Gaule;

33. Mais: c'est un ruisseau à l'onde limpide et calme, qu'un nom distingue à peine, quoique deux royaumes rivaux pressent ses bords verdoyans. Là, le berger oisif se penche sur son bâton noueux, et contemple les flots paisibles qui coulent entre des ennemis acharnés, car, aussi fier que le plus noble Duc, chaque paysan espagnol connaît bien la différence qu'il y a entre lui et l'esclave lusitain, le plus bas des esclaves[12 - Comme j'ai trouvé les Portugais, je les ai caractérisés. Qu'ils aient gagné depuis, au moins en courage, cela est évident.].

34. Mais, non loin de cette limite des deux peuples, la sauvage Guadiana roule dans sa course puissante ses vagues bruyantes et sombres, si souvent célébrées dans les anciennes ballades. Jadis, sur ses rives, des légions de Maures et de chevaliers revêtus d'armures brillantes, se rencontrèrent. Ici le guerrier agile fut frappé avec toute sa postérité; ici tombèrent le fort et le brave; les turbans musulmans et les casques chrétiens se mêlèrent dans les flots teints de sang et couverts des cadavres flottans des ennemis.

35. O belle Espagne, terre glorieuse et romantique! où est cet étendard que déploya Pélage quand le père perfide de La Cava appela pour la première fois les bandes d'Africains qui teignirent du sang de Goths les ruisseaux de tes montagnes[13 - La fille du comte Julien, l'Hélène de l'Espagne. Pélage conserva son indépendance dans les gorges des Asturies, et les descendans de ses compagnons, quelques siècles après, complétèrent leurs succès par la conquête de la Grenade.]? Où sont ces sanglantes bannières qui guidèrent jadis tes enfans à la victoire, et chassèrent enfin ces Maures de tes rivages dévastés? La croix se couronna d'une auréole de feu et le croissant pâlit, tandis que les échos africains répétèrent les gémissemens des femmes de la Mauritanie.

36. Les pages de l'histoire et les romances nationales ne redisent-elles pas ces actions glorieuses? Ainsi voilà donc, hélas! le destin le plus beau du héros! Quand le marbre tombe en poussière, quand manquent les récits, les complaintes du peuple éternisent sa renommée fragile. Orgueil! abaisse ton regard du ciel sur toi-même; vois si l'homme illustre n'est pas immortalisé dans un chant populaire. Crois-tu que des livres, des colonnes, des monumens pourront sauver ta grandeur de l'oubli? ou crois-tu te confier au simple langage de la tradition, quand la flatterie dormira à tes côtés dans la tombe, et que l'histoire aura flétri ton nom?

37. Réveillez-vous, enfans de l'Espagne! réveillez-vous! accourez! Voilà la Chevalerie, votre ancienne déesse, qui vous appelle; mais elle ne brandit plus, comme autrefois, sa redoutable lance; elle n'agite plus dans les airs son rouge panache; elle vole sur la fumée des boulets enflammés, et sa voix se fait entendre par la voix de vos foudres qui tonnent; dans chaque explosion elle vous dit: «Réveillez-vous! aux armes!» Dites, sa voix serait-elle plus faible que jadis, lorsque son chant de guerre retentissait dans les plaines de l'Andalousie?

38. Silence! – N'entendez-vous pas le bruit menaçant de pas précipités? n'est-ce pas le cliquetis de la mêlée sur la bruyère? Ne voyez-vous pas ceux qu'a frappés la lame fumante du sabre? Ne sauverez-vous pas vos frères avant qu'ils soient tombés sous des tyrans et sous des esclaves de tyrans? – Les feux de la mort, les bombes enflammées ont brillé dans les airs, sur les hauteurs. – Chaque détonnation, retentissant de rochers en rochers, vous dit que des milliers de guerriers ne sont plus. La mort s'élève sur des vapeurs de soufre. La bataille sanglante frappe du pied la terre, et les nations en ont été ébranlées!

39. Regardez ce géant debout sur la montagne; sa chevelure rougie de sang se déploie au soleil; les flèches de la mort brillent dans ses mains ardentes, et son œil dévore tout ce qu'il rencontre; cet œil roule incessamment dans son orbite, et lance au loin de sanglans éclairs. À ses pieds d'airain rampe la destruction pour compter ses exploits; car c'est aujourd'hui, dès l'aurore, que trois puissantes nations vont se mesurer sur le champ de bataille pour verser sur les autels de cette divinité le sang, qui est sa plus agréable offrande.

40. Par le ciel! c'est un magnifique spectacle (pour celui qui n'a point là de frères ni d'amis) de voir les bannières rivales couvertes de broderies étincelantes, les armes variées qui éclatent dans les airs! Ne dirait-on pas des chiens de chasse qui sortent de leur tanière en grinçant leurs dents, croyant déjà tenir leur proie? Tous ces soldats vont suivre une chasse périlleuse, mais peu d'entre eux se partageront la dépouille. La tombe emportera la plus noble prise; et le carnage, dans sa joie, peut à peine compter le nombre de ses victimes.

41. Trois armées ennemies se réunissent pour offrir le sanglant sacrifice. Des prières étranges sont proférées dans trois langues différentes. Trois joyeux étendards flottent sous les cieux bleus et pâles; les cris de guerre sont: France, Espagne, Albion, Victoire! L'ennemi, la victime et le puissant allié qui tour à tour combat pour toutes les nations, mais jamais en vain, sont venus en présence, – comme s'ils n'avaient pu mourir sous leur toit paternel. – Ils vont nourrir les vautours dans la plaine de Talavéra, et fertiliser les champs qu'ils prétendent tous conquérir.

42. C'est là qu'ils deviendront la pâture des vers, ces dupes insensées de l'honneur et de l'ambition! Oui, l'honneur décore le gazon qui couvre leur poussière. – Vain sophisme! Je vois dans ces soldats les instrumens dociles que les tyrans sacrifient par milliers quand ils osent paver de cadavres humains la route qui les mène – où? – à un vain songe! Les despotes peuvent-ils faire aimer leur domination quelque part! peuvent-ils posséder avec confiance un seul coin de terre, excepté celui où ils iront enfin porter leurs ossemens poudreux près d'autres ossemens déjà réduits en poussière!

43. O Albuféra! champ de gloire et de douleur! quand Harold te parcourait à franc étrier, qui aurait pu prévoir que, dans si peu de jours, tu serais un théâtre où des ennemis viendraient se mêler et se défier dans une lutte sanglante! Paix à ceux qui ne sont plus! Puissent la récompense du guerrier et les pleurs du triomphe prolonger le prix du courage! jusqu'à ce que d'autres soldats aillent succomber où d'autres chefs les conduiront, ton nom, ô Albuféra! circulera dans la foule émerveillée, et il brillera dans des chants périssables et indignes de toi.

44. C'est assez des favoris de la guerre! Qu'ils jouent leur vie à ce jeu éblouissant, et l'échangent contre un peu de renommée. La renommée ne ranimera pas leur poussière éteinte, quoique des milliers d'individus succombent pour l'illustration d'un seul. En somme, il serait triste de détruire le noble but de ces heureux mercenaires qui pensent combattre et mourir pour leur patrie; eux qui, s'ils avaient vécu, auraient pu en devenir la honte! et auraient péri peut-être dans quelques obscures insurrections, ou dans une sphère encore plus étroite, en exerçant le vol sur les grands chemins.

45. Harold poursuit sa route solitaire, et arrive aux lieux où l'orgueilleuse Séville triomphe de n'être pas soumise. Elle est encore libre, cette proie si désirée de l'ennemi! Bientôt, bientôt la conquête posera sur elle son pied de feu, et imprimera sur ses beaux palais ses traces noires et dévorantes. Heure inévitable! – C'est en vain que l'on veut lutter contre la destinée, là où la destruction convoque sa troupe affamée[14 - Famished brood. M.A.P. traduit: son engeance famélique.]. Autrement, Ilion et Tyr seraient encore debout; et la vertu triompherait de tous les obstacles, et le meurtre cesserait de poursuivre ses prospérités.

46. Mais les habitans de Séville, ignorant le sort qui les menace, s'abandonnent aux fêtes, aux chants de joie et à la débauche. D'étranges modes de divertissement consument les heures fugitives; le cœur des patriotes ne saigne point des blessures de la patrie. Là ne retentissent point les clairons de la guerre, mais les sons de la guitare efféminée. La folie y rassemble encore ses esclaves; le libertinage aux yeux vifs et pleins du feu de la jeunesse, y fait encore ses rondes nocturnes; et, environné des crimes secrets qui se commettent dans toutes les capitales, le vice aimable règne jusqu'à la fin dans les murs chancelans de Séville.

47. Bien différent est l'habitant des campagnes. – Il n'ose, avec sa compagne tremblante, porter trop loin ses regards affligés, craignant de voir leurs vignes ravagées par le souffle noir et dévorant de la guerre; ils ne dansent plus le fandango en agitant leurs joyeuses castagnettes, à la clarté de l'étoile complice du soir. Ah! monarques! si vous pouviez goûter les joies que vous corrompez, vous n'iriez pas consumer vos jours à la poursuite de la gloire; le tambour rauque et sourd sommeillerait en paix, et l'homme pourrait connaître le bonheur.

48. Quels sont aujourd'hui les chants du robuste muletier? L'amour, la dévotion sont-ils les sujets de sa romance, pour égayer la longueur du chemin, au bruit sauvage des clochettes de sa mule? Non! il ne chante que ces mots sans cesse répétés: Viva el rey[15 - «Viva el rey Fernando!» Vive le roi Ferdinand! c'est le refrain de la plupart des chansons patriotiques des Espagnols; elles sont principalement dirigées contre le vieux roi Charles, la reine et le prince de la Paix. J'en ai entendu plusieurs d'entre elles; quelques-uns des airs sont fort beaux. Godoy, le prince de la Paix, est né à Badajoz, sur les frontières du Portugal. Il fut primitivement dans les gardes espagnoles jusqu'à ce qu'il eut attiré les regards de la reine, et qu'elle l'eut élevé au duché d'Alcudia, etc., etc. C'est à cet homme que les Espagnols imputent universellement la ruine de leur patrie.]! et il interrompt ce chant pour maudire Gaudoy, le roi Charles, le jour où la reine d'Espagne vit pour la première fois le garde aux yeux noirs, et la trahison hideuse qui naquit de son amour adultère.

49. Sur cette longue plaine unie, couronnée au loin par des rochers, où des tours moresques sont encore debout, la terre est sillonnée en tous sens par le pied des chevaux; et l'herbe noircie et brûlée par la flamme, dit que l'ennemi a été l'hôte de l'Andalousie. Ici étaient le camp, les feux de la garde et les postes avancés. Ici le hardi paysan enleva le nid du dragon; il montre encore ce lieu avec un orgueil triomphant, en indiquant ces rochers élevés qui furent souvent pris et repris dans la même journée.

50. Tous ceux que vous rencontrez sur le long des chemins portent sur leur tête la cocarde rouge, qui vous fait connaître ceux que vous devez fuir et ceux que vous pouvez aborder[16 - La cocarde rouge avec le nom de Ferdinand au milieu.]. Malheur à celui qui voyage sans ce signe certain de loyauté; le poignard est aiguisé, et le coup est soudain; l'ennemi maudirait bientôt sa conquête, si les poignards subtils, cachés sous le manteau, pouvaient émousser le tranchant du sabre et braver la fumée des canons.

51. Les sombres hauteurs de la Moréna présentent à chaque défilé de lourdes batteries; et aussi loin que l'œil mortel peut atteindre, il aperçoit l'énorme obusier, les chemins coupés, la palissade hérissée, les fossés inondés, les postes stationnés, la sentinelle attentive, les magasins creusés dans la fente des rochers, les chevaux tout harnachés sous un abri de chaume, les boulets entassés en pyramides et la mèche toujours allumée[17 - Tous ceux qui ont vu une batterie se rappelleront la forme pyramidale dans laquelle sont entassés les bombes et les boulets. La Sierra Morena était fortifiée dans tous les défilés par où je passai pour aller à Séville.].

52. Présages sinistres d'événemens prochains; – mais celui dont un signe de tête a renversé de leurs trônes ébranlés de faibles despotes, s'est reposé un instant avant de lever sa verge de destruction; il daigne retarder d'un moment le combat fatal; bientôt ses légions s'ouvriront un passage à travers ces crêtes menaçantes: l'Occident deviendra le butin de ce fléau du monde. O Espagne, qu'il sera triste ce jour où le vautour des Gaules déploiera ses ailes dans son vol menaçant, et où tu verras tes enfans précipités en foule dans les ombres de la mort!

53. Sont-ils donc condamnés à succomber dans la lutte? Faut-il que ta fière et brave jeunesse soit sacrifiée pour satisfaire l'orgueil et l'ambition d'un chef sanguinaire? Il n'y a donc point de milieu entre l'esclavage et la tombe? entre les malheurs du pillage et la chute de l'Espagne? Le pouvoir que l'homme adore a-t-il ordonné sa ruine, et n'écoutera-t-il point son appel suppliant? Toutes les actions héroïques de la valeur désespérée seront donc vaines! et les conseils du sage, et le zèle du patriote, la prudence des vieillards, le feu de la jeunesse, et le cœur d'airain de l'âge mûr: tout sera donc vain?..

54. Est-ce aussi vainement que la vierge espagnole se sera levée, aura suspendu aux branches du saule son harmonieuse guitare, et, abjurant son sexe, épousé la hache d'armes, chanté le chant de guerre, et osé partager ses dangers? Celle que naguère l'apparence d'une blessure faisait pâlir, et que les cris du hibou glaçaient de frayeur, voit maintenant l'éclat des baïonnettes en colonnes mouvantes, l'éclair des sabres; et, foulant aux pieds les cadavres expirans, elle s'avance, comme Minerve, où Mars lui-même eût redouté de passer.

55. Vous qui serez saisis d'étonnement en apprenant son histoire, oh! si vous l'aviez connue dans des heures plus heureuses; si vous aviez admiré son œil noir, qui eût défié la noirceur de son voile; si vous aviez entendu ses accens si vifs et si légers dans les bosquets de l'amour; si vous aviez vu ses longs cheveux qui échappent au pouvoir du peintre; sa forme aérienne, avec une grâce au-dessus de son sexe; auriez-vous pu penser que la tour de Saragosse la verrait sourire un jour en face du danger le plus menaçant, éclaircir les rangs épais, et conduire la chasse redoutable de la gloire?

56. Son amant tombe; – elle ne répand point de larmes inutiles; son chef est tué; elle le remplace à son poste fatal; ses compagnons d'armes fuient; – elle s'oppose à leur lâche retraite. L'ennemi recule; – elle est en tête des vainqueurs: qui pourrait apaiser comme elle l'ombre d'un amant? Qui pourrait venger aussi bien la mort d'un chef? Quelle femme retrouverait l'espérance quand celle de l'homme s'est évanouie? Qui s'acharnerait si fièrement sur l'ennemi que la main d'une femme a mis en fuite devant des murs abattus par le feu des batteries[18 - Tels furent les exploits de la fille de Saragosse. Quand l'auteur était à Séville, elle se promenait journellement au Prado, portant les décorations et les médailles que la junte lui avait données.]?

57. Les filles d'Espagne ne sont pas cependant d'une race d'amazones; mais elles sont formées pour tous les arts magiques de l'amour. Quoiqu'elles rivalisent de courage avec leurs frères dans les batailles, et qu'elles ne craignent pas de se mêler dans leurs redoutables phalanges, cette ardeur belliqueuse n'est que la tendre fureur de la colombe perçant de son bec la main qui menace de lui ravir son époux. Bien supérieure par sa douceur et par son courage aux femmes des autres contrées, renommées pour leurs frivolités verbeuses, l'Espagnole a une ame plus noble, plus sûre, et ses charmes sont peut-être aussi séduisans.

58. Cette fossette que le doigt arrondi de l'amour a imprimée sur son menton annonce toute la délicatesse de sa beauté[19 - Sigilla in mento impressa amonis digituloVestigio demonstrant mollitudinem.(Aul. Gell.)]; ses lèvres, d'où les baisers sont prêts à s'envoler, rendent le jeune homme vaillant avant qu'il les mérite. Que son regard est fier et beau! Comme Phœbus, en caressant sa joue, a tenté vainement de lui faire perdre sa fraîcheur! Cette joue brille avec plus d'éclat en échappant de ses rayons amoureux. Qui voudrait lui préférer les pâles beautés du Nord? Que leurs formes semblent chétives, et qu'elles sont frêles et languissantes!

59. Dites-moi, vous, climats que les poètes aiment à chanter; dites-moi, vous, harems de cette contrée où j'élève maintenant la voix pour célébrer de loin des beautés qu'un cynique même serait forcé d'admirer; dites-moi si vous oseriez comparer vos houris à qui vous permettez à peine de respirer l'air pur des cieux, de crainte que l'amour ne vole sur les ailes du vent, avec les filles de l'Espagne aux yeux éblouissans et noirs? – Daignez donc reconnaître que nous trouvons dans leur patrie le paradis de votre sage prophète, ses vierges célestes aux yeux noirs et leur douceur angélique.

60. O toi, Parnasse[20 - Ces stances furent écrites à Castri (Delphes), au pied du Parnasse, appelé maintenant Λιαχυρα, Liakura.], que je découvre en ce moment, non dans le délire d'un rêve fantastique, non dans les régions fabuleuses d'un poème, mais élevant dans ton ciel natal ton front couronné de neige et de vapeurs, dans la pompe sauvage d'une majesté de montagne sublime! qui s'étonnera si j'essaie de te chanter? Le plus humble de tes pélerins passant près de toi voudrait-il ne pas réjouir tes échos de ses chants, quoique aucune muse aujourd'hui ne plane sur tes hauteurs?

61 Que de fois j'ai rêvé de toi, ô Parnasse! Qui ne connaît pas ton nom glorieux, ne connaît pas ce qu'il y a de plus divin dans la science de l'homme! Et maintenant que je te contemple, je rougis, hélas! de t'honorer avec de si faibles accens. Quand je pense à tes adorateurs du passé, je tremble, et je ne puis que fléchir le genou devant toi. Je n'ose élever ma voix, ni prendre un vain essor; mais j'admire ton dais de nuage, et je me réjouis en silence de penser qu'au moins je te contemple en réalité.

62. Plus heureux en cela que tant de grands génies, dont le sort fut confiné dans leurs contrées lointaines, verrai-je, sans être ému, ces lieux sacrés que d'autres s'évertuent à chanter sans les avoir jamais vus? Quoique Apollon ne fréquente plus sa grotte, et que toi, le séjour des muses, tu sois maintenant leur tombeau, quelque aimable génie pénètre encore ces lieux, soupire dans l'air, repose en silence dans la grotte, et glisse d'un pied transparent sur ces flots mélodieux.

63. À toi, plus tard. – Je me suis même écarté au milieu de mes chants pour te rendre mon hommage, oubliant l'Espagne, ses vierges, ses enfans, sa destinée chère à toute ame libre, et je t'ai salué, non peut-être sans verser une larme. Maintenant, à mon sujet. – Mais permets-moi d'emporter de ton séjour sacré quelque gage de souvenir; accorde-moi une feuille de la plante impérissable de Daphné, et ne souffre pas que l'espérance de celui qui t'est dévoué soit considérée comme une puérile vanité.

64. Mais, ô la plus belle des montagnes! jamais, quand la Grèce était jeune, tu n'as vu autour de ta base gigantesque un chœur si brillant; jamais quand sa prêtresse, embrasée d'un feu qui n'était point mortel, entonnait l'hymne pythien, jamais Delphes ne vit une troupe de jeunes vierges plus propres à inspirer les chants de l'amour que les vierges de l'Andalousie, élevées dans le sein brûlant du tendre désir. Oh! que ne leur est-il donné de paisibles ombrages, comme la Grèce peut encore en offrir, quoique la gloire ait abandonné son asile!

65. L'orgueilleuse Séville est belle; sa nation peut vanter sa force, sa richesse et sa haute antiquité[21 - Séville était l'Hispalis des Romains.]; mais Cadix, qui apparaît sur la côte lointaine, demande de plus flatteuses, mais de moins nobles louanges. O vice! que tes sentiers voluptueux sont séduisans! Quand le sang de la jeunesse agite les cœurs, qui peut se soustraire à la fascination de ton regard magique? Tu glisses autour de nous sous la forme d'un serpent à tête de chérubin, et tu sais varier pour tous les goûts ton aspect séduisant et trompeur.

66. Quand Paphos tomba, détruite par le tems, – tems maudit! la reine qui soumet tout à sa puissance, dut te céder aussi! – Les plaisirs prirent la fuite; mais ils cherchèrent un climat aussi doux; et Vénus, fidèle seulement à la mer, son berceau, daigna se réfugier en ces lieux, et établir ses autels dans la cité aux blanches murailles. Elle n'a pas circonscrit son culte dans un seul temple; mais, voués à ses cérémonies, mille autels lui sont consacrés, où brûle jour et nuit l'encens des sacrifices.

67. Du matin jusqu'à la nuit, et de la nuit jusqu'au matin, qui s'éveille en éclairant de ses rayons jaunissans la troupe joyeuse des plaisirs nocturnes, on entend des chants d'amour, on voit tresser des guirlandes de fleurs, inventer des jeux bizarres, des folies nouvelles. Celui qui vient se fixer à Cadix dit un long adieu aux jours paisibles. Rien n'interrompt les orgies bruyantes, quoique, au lieu de la véritable dévotion, l'encens monacal brûle seul sur les autels; l'amour et la prière s'unissent, ou se partagent les heures tour à tour.

68. Le jour du dimanche arrive; c'est le jour heureux du repos. Comment le sanctifie-t-on sur ce rivage chrétien? Regardez! il est consacré à une fête solennelle. Silence! – N'entendez-vous pas le mugissement du roi des forêts? Il brise les lances et se repaît du sang jaillissant des chevaux et des cavaliers renversés par ses cornes terribles. L'arène populeuse retentit d'appels à un nouveau combat. La foule insensée applaudit en voyant les entrailles fumantes; la beauté n'a pas détourné ses regards; elle n'a pas même affecté d'être émue.

69. C'est le septième jour, le jubilé de l'homme: Londres, tu connais bien ce jour de la prière. Alors ton bourgeois élégant, ton artisan, et ton apprenti, parés de leurs habits de fêtes, se hâtent d'aller respirer l'air de toute leur semaine; ton coche de Hackney, tes whiskys, tes cabriolets roulent rapidement à travers tes nombreux faubourgs; ils vont à Hampstead; à Brentford, à Harrow, jusqu'à ce que la haridelle épuisée de fatigue oublie de traîner la voiture, provoquant l'envieuse raillerie de chaque rustre qui passe à pied près d'elle.

70. Quelques-uns promènent sur ta Tamise tes beautés ornées de rubans; d'autres préfèrent la route royale, plus sûre; quelques-uns gravissent la colline de Richemont; d'autres se rendent à Ware: un grand nombre se hâtent d'aller au coteau de Highgate. Me demanderez-vous pourquoi, ombres de la Béotie[22 - Ceci fut écrit à Thèbes, et par conséquent dans la meilleure situation possible pour demander une réponse à cette question, non pas comme la patrie de Pindare, mais comme la capitale de la Béotie, où la première énigme fut proposée et résolue.]? C'est pour rendre un culte à la corne solennelle tenue par la main sacrée du mystère[23 - Fête de la corne emblématique, redoutée des maris.]. Les jeunes gens et les jeunes filles jurent par son nom redouté, et consacrent leur serment en buvant et en dansant jusqu'au matin.

71. Toutes les nations ont leurs folies; les tiennes ne ressemblent à aucune autre, belle Cadix, toi qui t'élèves majestueusement sur la mer sombre et bleue! Aussitôt que la cloche du matin à sonné neuf heures, tes dévots commencent à réciter leur rosaire; ils prient instamment la Vierge (la seule, je crois, qui soit vierge en ces lieux) de les purifier de crimes, aussi nombreux qu'elle a d'adorateurs; ensuite ils se portent à l'assemblée populeuse du Cirque. Le jeune homme, le vieillard, le riche et le pauvre aiment à se donner le même divertissement.

72. La lice est ouverte; l'arène spacieuse est devenue libre: des milliers de spectateurs sont entassés à l'entour. Bien long-tems avant que le premier son de la trompette sonore se soit fait entendre, il n'y a déjà plus de place pour ceux qui sont en retard. Là abondent les dons, les grandesses[24 - Titres que prennent les nobles en Espagne.], et surtout les dames habiles dans les manœuvres d'un œil fripon[25 - Roguish eye.], quoique toujours portées à guérir les blessures qu'elles ont faites; aucun amant n'est condamné à mourir de leur froid dédain, victime des traits de l'amour, comme s'en plaignent des bardes lunatiques.

73. Les bruyans murmures sont apaisés; – montés sur de beaux coursiers, portant sur la tête un blanc panache, aux pieds des éperons d'or, quatre cavaliers se préparent à d'aventureux exploits, et s'inclinent galamment en entrant dans la lice. Riches sont leurs écharpes brodées, et leurs montures se cabrent avec grâce. S'ils se distinguent aujourd'hui dans ce jeu périlleux, les bruyans applaudissemens de la foule et l'aimable sourire des dames seront leur récompense, comme pour de nobles actions; et tout ce que les rois et les chefs de guerre peuvent obtenir de plus glorieux, leurs jeux sanglans le leur procurent.

74. Revêtu d'habits brillans et d'un riche manteau, mais à pied, au milieu de l'arène, l'agile matador est impatient d'attaquer le roi des troupeaux mugissans. Mais avant de s'engager dans la lutte, il a traversé le cirque d'un pas prudent, de crainte que quelque chose d'inaperçu ne vienne arrêter sa course rapide. Son arme est un dard, et il combat de loin. L'homme ne peut davantage sans le fidèle coursier, hélas! souvent condamné à recevoir pour lui des blessures mortelles.

75. Trois fois a retenti le clairon; voyez! le signal est donné. L'antre sauvage s'ouvre, et l'attente muette veille attentivement dans les rangs pressés du cirque silencieux. L'animal puissant bondit au premier coup d'aiguillon, et, regardant d'une manière sauvage autour de lui, il frappe l'arène d'un pied retentissant, et il ne s'élance pas aveuglément sur son ennemi. Il porte de côté et d'autre son front menaçant, pour essayer sa première attaque; il bat ses flancs de sa queue irritée, et ses yeux enflammés roulent dans leur orbite agrandie.

76. Il s'arrête tout à coup; son regard est fixe. Loin, loin, jeune homme imprudent! Prépare ta lance: voici le moment de périr, ou de déployer cette adresse habile qui peut encore l'arrêter dans sa carrière sanglante. Les coursiers légers savent, par des bonds agiles, se détourner adroitement. Le taureau écume de rage; mais il n'échappe pas aux blessures. Un sang noir s'échappe par torrens de ses flancs; il fuit, se roule, s'agite furieux des traits qu'il porte enfoncés; les dards suivent les dards, les coups de lance se succèdent avec rapidité: il annonce ses souffrances par de profonds mugissemens.

77. Il revient; ni les dards, ni les lances ne peuvent l'arrêter, ni même les bonds impétueux des coursiers aux abois. Quoique l'homme l'attaque avec ses armes puissantes, les lances et la valeur sont vaines. Un cheval superbe, cadavre déchiré, est étendu sur l'arène; un autre, spectacle hideux! paraît ouvert, et son poitrail sanglant découvre les sources palpitantes de la vie; quoique blessé à mort, il traîne encore ses membres affaiblis, et chancelant, mais surmontant tous les obstacles, il sauve son maître du danger.

78. Vaincu, sanglant, haletant, furieux jusqu'à la fin, le taureau reste debout au centre de l'arène, exposé aux blessures des dards et des lances brisées qui pleuvent sur lui. Ses ennemis sont hors de combat. C'est l'instant où les matadors se pressent autour de lui, en agitant leur manteau rouge, et en balançant leur javelot léger. Une fois encore il s'ouvre un terrible passage. Vaine fureur! Le manteau quitte la main perfide, enveloppe ses yeux terribles. – C'en est fait! – il roule étendu sur l'arène.

79. À l'endroit où sa vaste encolure se joint à l'épine vertébrale le fer terrible du javelot reste enfoncé comme dans son fourreau. Il s'arrête; il frémit, – dédaignant de reculer; il tombe lentement, au milieu des cris de triomphe, et il meurt sans pousser un gémissement et sans convulsions. Le char décoré s'avance; – on y entasse son corps, – doux spectacle pour les regards du vulgaire. – Quatre chevaux, que peuvent à peine retenir les rênes, entraînent la lourde et noire masse, qui passe au milieu de la foule, presque inaperçue.

80. Tel est le divertissement cruel qui rassemble souvent les jeunes Espagnoles, et réjouit le berger, nourri dès sa jeunesse dans l'habitude des jeux sanguinaires. Son cœur se délecte dans la vengeance, et il regarde avec plaisir les peines des autres. Que de querelles domestiques ensanglantent les villages effrayés! Quoique des phalanges nombreuses se soient réunies contre l'ennemi, hélas! il reste encore assez d'Espagnols dans les chaumières pour méditer contre des amis de secrètes blessures, excités par des ressentimens légers qui doivent faire couler des flots de sang.

81. Mais la jalousie a fui de ces rivages: les barreaux, les verroux, la sentinelle au teint jaune, sage et vénérable duègne! et tout ce qui fait révolter une ame généreuse comme les moyens qu'employait un farouche et vieil époux en se croyant permis de renfermer l'objet de ses terreurs, ont disparu dans l'ombre du passé avec le dernier siècle. Quelles femmes sont plus libres qu'étaient les jeunes Espagnoles avant que la guerre, comme un volcan furieux, eût déployé sa rage, lorsqu'on les voyait, les cheveux tombant en tresses légères, jouer sur le vert gazon, tandis que la reine des nuits éclairait de ses rayons protecteurs la danse folâtre et animée de l'amour?

82. Oh! que de fois Harold avait aimé, ou rêvé qu'il aimait, puisque les plus vifs ravissemens de l'amour ne sont qu'un rêve! mais maintenant son cœur chagrin n'était plus ému. Il n'avait cependant pas encore bu de l'onde du Léthé, et il avait appris depuis peu à croire véritablement que l'amour n'avait rien de plus précieux pour lui que ses ailes; quelque beau, quelque jeune, quelque aimable qu'il paraisse, il s'échappe toujours des sources délicieuses du plaisir quelque chose d'amer qui répand son venin sur les fleurs les plus ravissantes[26 - Medio de fonte leporumSurgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.(Lucr.)].

83. Cependant il n'était point aveugle aux attraits séduisans de la beauté, mais ces attraits n'avaient pas sur lui plus d'empire que sur le sage. Non que la philosophie eût jamais daigné faire descendre sur une ame comme la sienne, ses chastes et sévères inspirations; mais dans son délire, la passion finit par se calmer ou s'éteindre. Et le vice, qui creuse lui-même sa tombe de voluptés, avait depuis longtems enseveli pour jamais toutes ses espérances. Pâle victime du plaisir! les noirs souvenirs d'une vie abhorrée avaient empreint sur son front livide la malédiction qui poursuivait incessamment Caïn.

84. Spectateur étrange du monde, il ne se mêlait point avec la foule; mais il n'avait point pour elle une haine misanthropique. Peut-être qu'il eût encore aimé parfois à prendre part à la danse et aux chants de la joie; mais peut-il sourire, celui qui succombe sous le poids de sa destinée? Rien de tout ce qu'il voyait ne pouvait dissiper sa tristesse. Un jour pourtant, il lutta contre l'empire de son mauvais génie; et comme il était livré à la méditation dans le boudoir d'une beauté, il laissa échapper de sa lyre ce chant improvisé, qui célébrait des charmes aussi séduisans que ceux qu'il avait admirés dans des jours plus heureux.

À INÈS.



I.

Non, ne souris point à mon front soucieux, car, hélas! je ne puis te rendre ton sourire; que le ciel te préserve de jamais verser des larmes, et de jamais pleurer en vain!

II.

Tu me demandes quelle secrète douleur dévore ma joie et ma jeunesse? Veux-tu vainement chercher à connaître une tristesse que tu échouerais à calmer?

III.

Ce n'est point l'amour, ce n'est point la haine, ni les honneurs perdus de la basse ambition, qui me font maudire ma destinée présente, et fuir loin de tout ce que j'avais de plus cher.

IV.

C'est cette lassitude qui naît pour moi de tout ce que je vois, de tout ce que j'entends. La beauté ne m'inspire même aucun plaisir; tes yeux ont à peine un charme pour moi.

V.

C'est cette sombre, intime et continuelle tristesse que portait en lui cet Hébreu fugitif. Je ne veux point regarder au-delà de la tombe: il ne me reste aucune espérance avant que d'y descendre.

VI.

Quel exilé peut se fuir lui-même? Sous les zones les plus éloignées, partout où je porte mes pas, je suis poursuivi par l'orage de ma vie, par un démon, – ma pensée!

VII.

Que d'autres croient se livrer au plaisir, et goûtent de tout ce que j'abandonne; ah! qu'ils rêvent à jamais cet enchantement, et que leur réveil ne ressemble pas au mien!

VIII.

Ma destinée est d'errer dans mille contrées diverses; emportant avec moi des souvenirs maudits, toute ma consolation est de savoir, quel que soit le malheur qui me frappe, que j'ai déjà connu le plus amer.

IX.

Quel est-il? oh! ne me le demande pas! Par pitié, crains de m'interroger: continue de sourire. – Ne cherche point à dévoiler le cœur de l'homme, et à découvrir l'enfer qui s'y trouve!


85. Adieu, belle Cadix! oui, adieu pour longtems! Qui peut oublier ta courageuse résistance? Quand tout, autour de toi, changeait de maître, toi seule tu restas fidèle. Tu fus la première à conquérir ta liberté, et la dernière à être vaincue; et si, au milieu de ces scènes si fortes, de ce choc si rude, le sang de quelques-uns de tes citoyens a coulé dans tes rues, un traître seul tomba sous le poignard[27 - Allusion à la conduite et à la mort de Solano, gouverneur de Cadix.]: là, tous furent nobles, excepté la noblesse elle-même; nul ne baisa le char du conquérant, excepté la Chevalerie dégénérée.

86. Tels sont les enfans de l'Espagne; que leur destinée est étrange! Eux qui ne furent jamais libres combattent pour la liberté; peuple sans roi, qui meurt pour un état sans vigueur; quand les grands fuient, les vassaux combattent, fidèles aux plus lâches esclaves de la trahison, en chérissant une patrie qui ne leur donna rien que la vie. L'orgueil leur montre le chemin qui les mène à la liberté. Repoussés, dans les batailles, vaincus dans toutes les luttes, «la guerre! la guerre! s'écrient-ils encore; la guerre, même au couteau![28 - «La guerre au couteau!» réponse de Palafox à un général français au siége de Saragosse.]»

87. Vous, qui voulez connaître l'Espagne et les Espagnols, allez lire leur histoire gravée partout en traits de sang. Tout ce que la vengeance la plus cruelle, animée contre un ennemi étranger, peut accomplir, est là employé contre la vie de l'homme. Depuis l'étincelant cimeterre jusqu'au poignard caché, la guerre se sert de toutes ces armes pour ses terribles luttes. – Puisse-t-elle sauver la sœur et l'épouse, et verser ainsi le sang de tous les oppresseurs! puissent tous les conquérans éprouver partout une pareille résistance!

88. Ne s'échappe-t-il point des yeux une larme de pitié pour ceux qui ne sont plus? Voyez le ravage de ces plaines encore fumantes; voyez les mains des femmes rougies du sang de l'ennemi; qu'on livre aux chiens les cadavres inensevelis, ou que chaque corps serve de pâture au vautour. Quoique indignes de l'oiseau de proie, que leurs ossemens blanchis et la trace ineffaçable du sang marquent à jamais le champ de bataille de vestiges hideux; c'est ainsi seulement que nos enfans pourront croire aux scènes dont nous avons été témoins!

89. Et pourtant, hélas! l'œuvre terrible n'est point encore achevé. De nouvelles légions débordent des Pyrénées; à peine a commencé la marche grandissante des invasions, et nul œil mortel n'en peut considérer la fin. Les nations abattues contemplent l'Espagne; si elle s'affranchit, elle affranchira plus de bras que Pizarre autrefois n'en avait enchaîné: étrange loi du sort! La félicité de la Colombie répare les injustices que subirent les enfans de Quito, tandis que sur la mère-patrie le meurtre avide de carnage est déchaîné.

90. Ni tout le sang versé à Talavéra, ni les merveilles de la bataille de Bassora, ni Albuféra où la mort fut prodigue de victimes, n'ont pu conquérir à l'Espagne ses droits sacrés. Quand l'olivier fleurira-t-il dans ses champs? Quand respirera-t-elle de ses sanglans travaux? Combien de jours d'alarmes s'évanouiront-ils dans la nuit, avant que le ravisseur français abandonne sa dépouille, et que l'arbre étranger de la liberté soit naturalisé dans ses campagnes!

91. Et toi, mon ami[29 - L'honorable J. W., officier aux gardes, qui mourut de la fièvre à Coïmbre. Je l'ai connu dix ans, la meilleure partie de sa vie, et la plus heureuse de la mienne.Dans le court espace d'un mois, j'ai perdu celle qui m'avait donné l'existence, et la plupart de ceux qui me l'avaient rendue tolérable. Les vers suivans de Yung ne sont point pour moi une fiction.Insatiable archer! Un ne te suffisait-il pas? Ta flèche part trois fois, et trois fois me perce le cœur; trois fois, avant que la lune eût rempli trois fois son croissant.J'aurais dû consacrer quelques vers à la mémoire de Charles Skinner Matthews, agrégé du collége Downig à Cambridge, s'il n'avait pas été trop au-dessus de mes louanges. Les facultés de son esprit se sont montrées dans l'obtention des plus grands honneurs, contre de très-habiles candidats de Cambridge. Ces honneurs ont établi sa réputation où ils furent acquis; tandis que ses douces qualités vivent dans le souvenir de ses amis, qui l'aimaient trop pour lui envier sa supériorité.]! puisqu'une vaine douleur s'échappe de mon ame, et vient se mêler à mes chants, si du moins l'épée t'avait fait succomber avec les braves, l'orgueil pourrait empêcher l'amitié de se plaindre. Mais descendre ainsi sans laurier dans la tombe, oublié de tous, excepté de ce cœur solitaire, et te mêler sans blessures avec les ombres de ceux qui sont morts glorieusement, tandis que la renommée célèbre tant d'êtres si indignes! Qu'as-tu fait pour descendre si paisiblement dans la tombe?

92. O le plus ancien et le plus estimé de mes amis! toi qui fus toujours aimé d'un cœur à qui on avait enlevé toutes ses affections; quoique tu sois à jamais perdu pour mes jours sans espoir, ne te refuse pas à venir me visiter dans mes songes! La tristesse renouvellera en secret les larmes de la conscience se réveillant à ses douleurs, et mon imagination planera sur ton cercueil inanimé, jusqu'à ce que mon corps fragile retourne à la poussière dont il a été formé, et que l'ami regretté et celui qui le pleure se réunissent dans le séjour du repos.

93. Voilà un chant du pélerinage d'Harold; vous qui voulez chercher à le connaître davantage, vous en aurez des nouvelles dans quelques pages futures, si celui qui a rimé celles-ci ose encore écrire. Sévère critique, ne dis pas: C'est déjà trop! Patience! et vous entendrez le récit de ce que vit notre pélerin dans d'autres contrées où il fut condamné à errer; contrées qui renfermaient les monumens de l'antiquité avant que la Grèce et les arts grecs eussent été asservis par des mains barbares.




Chant Deuxième



1. Viens, jeune vierge du ciel, aux yeux bleus! – Mais, hélas! tu n'inspiras jamais un chant mortel! – Déesse de la sagesse! ici était ton temple; et ce temple est encore debout, en dépit des guerres, de la flamme dévorante[30 - Une partie de l'Acropolis fut détruite par l'explosion d'un magasin à poudre, pendant le siége des Vénitiens.], et des siècles qui ont détruit ton culte. Mais quelque chose de pire que le fer, la flamme, et le cours des âges, c'est le sceptre redoutable et la cruelle domination de ces hommes qui n'ont jamais senti l'enthousiasme sacré que les pensées de toi et de tes enfans font naître dans les cœurs civilisés[31 - Nous pouvons tous éprouver ou imaginer le regret ou la tristesse avec laquelle on contemple les ruines des cités qui furent autrefois des capitales d'empires. Les réflexions que suggère un semblable sujet ont été faites trop souvent pour qu'il soit nécessaire de les reproduire ici. Mais jamais la petitesse de l'homme et la vanité de ses meilleures vertus, le patriotisme qui exalte son pays et la valeur qui le défend, n'apparaissent avec plus d'évidence que dans le souvenir de ce que fut Athènes et dans la certitude de ce qu'elle est aujourd'hui. Ce théâtre des luttes de factions puissantes, des disputes d'orateurs, de l'élévation et de la déposition des tyrans, du triomphe et de la condamnation des générations, est devenu aujourd'hui une scène de petites intrigues et de perpétuelles dissensions entre les agens tracassiers de certaine noblesse et gentilhommerie bretonne. «Les renards sauvages, les hiboux et les serpens, dans les ruines de Babylone,» étaient sûrement moins déprédateurs que de tels habitans. Les Turcs ont pour leur tyrannie l'excuse de leur conquête, et les Grecs n'ont fait que subir le sort de la guerre, que peuvent subir les peuples les plus braves. Mais comment seraient-ils coupables, quand deux peintres se disputent le privilége de dépouiller le Parthénon, et triomphent tour à tour, selon la teneur de chaque firman nouveau! Sylla put seulement punir, Philippe subjuguer, et Xerxès brûler Athènes: mais il restait à un pitoyable antiquaire et à ses misérables agens de la rendre aussi méprisable qu'eux-mêmes.Le Parthénon, avant sa destruction partielle, durant le siége des Vénitiens, a été successivement un temple païen, une église et une mosquée. Sous chacun de ces rapports, il est un objet sérieux d'attention: il avait changé d'adorateurs; mais il était resté toujours un lieu d'adoration, trois fois consacré par le culte. Sa violation est un triple sacrilége. Mais:L'homme, l'homme vain, revêtu d'une autorité éphémère, joue des tours si fantasques à la face du ciel, qu'il fait pleurer les anges.].

2. Ancienne des jours, auguste Athènes! où sont-ils tes hommes de génie, tes grandes ames[32 - Where are thy men of might? Thy grand in soul?]? Ils sont passés, et n'apparaissent plus qu'à travers le songe des choses qui ne sont plus. Les premiers dans la lice où brillait le prix de la gloire, ils l'ont conquis, et ont disparu… Est-ce là tout? N'y a-t-il là que le thème d'un écolier, l'admiration d'une heure! On cherche en vain l'épée du guerrier et le manteau du sophiste; sur chaque tour qui tombe en ruine, et qu'obscurcit le brouillard des âges, plane encore l'ombre pâle d'une grandeur passée.

3. Fils de l'Orient, lève-toi! approche! viens! – mais n'outrage pas cette urne sans défense. Contemple ces lieux, – c'est le sépulcre d'une nation! le séjour des dieux dont les autels sont abandonnés!.. – Les dieux même sont forcés de céder! – Les religions disparaissent à leur tour: ici régnait celle de Jupiter; – aujourd'hui c'est celle de Mahomet. D'autres croyances naîtront avec d'autres siècles, jusqu'à ce que l'homme apprenne que c'est en vain que son encens s'élève sur les autels, qu'il offre de sanglans sacrifices; pauvre enfant du doute et de la mort, dont les espérances sont fondées sur des roseaux.

4. Enchaîné à la terre, il lève ses yeux vers le ciel. – N'est-ce pas assez, créature malheureuse! de savoir que tu existes? Cette existence est-elle un don si précieux, pour que tu désires le prolonger au-delà de la tombe, et aller, tu ne sais où, dans des régions inconnues? heureux de fuir la terre, et de te mêler avec les cieux! Veux-tu toujours rêver de félicités et de malheurs à venir? Regarde et pèse cette poussière avant qu'elle soit jetée aux vents: cette urne en dit plus que mille homélies.

5. Ou brise l'orgueilleux monument d'un héros qui n'est plus, et qui dort au loin sur le rivage solitaire[33 - Ce ne fut pas toujours la coutume des Grecs de brûler leurs morts. Le grand Ajax en particulier fut enterré tout entier. La plupart des héros devenaient dieux après leur mort; mais on négligeait celui qui n'avait pas des jeux annuels sur sa tombe ou des fêtes instituées en son honneur par ses concitoyens, comme Achille, Brasidas, etc., et enfin même Antinoüs, dont la mort fut aussi héroïque que sa vie avait été infâme.]: il tomba, et des nations ébranlées par sa chute portèrent le deuil de son trépas. Mais aujourd'hui personne ne pleure sur sa tombe; nul soldat, observant un silence religieux, ne lui consacre ses veilles, dans ces lieux où, dit-on, des demi-dieux parurent. Prends cette tête desséchée parmi ces ossemens épars; est-ce là un temple digne d'être habité par un dieu? Le ver même dédaigne à la fin sa demeure réduite en poussière.

6. Contemple sa voûte brisée, ses parois en ruines, son enceinte désolée, et ses portiques souillés: oui, ce fut pourtant la demeure orgueilleuse de l'ambition, le séjour de la pensée et le palais de l'ame. Regarde ces orbites sans yeux, cet asyle joyeux de la sagesse et de l'esprit, de la passion qui ne souffrait point de contrôle. Tout ce qu'ont jamais écrit les saints, les sages ou les sophistes, pourrait-il repeupler cette demeure solitaire ou lui rendre sa première forme?

7. O le plus sage des enfans d'Athènes! C'était avec raison que tu disais: «Tout ce que nous savons, c'est que nous ne savons rien.» Pourquoi redouterions-nous ce que nous ne pouvons pas éviter? Chacun a ses douleurs; mais les hommes faibles gémissent sur des malheurs imaginaires nés de leurs cerveaux malades, comme si c'étaient des maux réels. Suivez ce que le hasard ou la destinée proclament le meilleur; la paix nous attend tous sur les bords de l'Achéron. Là, nul banquet forcé n'appelle le convive rassasié, mais le silence y prépare la couche d'un repos à jamais heureux.

8. Cependant, si, comme l'ont pensé des hommes sages, il existe, au-delà du noir rivage, un séjour des ames, pour confondre la doctrine des saducéens[34 - De צדוק (Sadock) , nom d'un juif ancien, fondateur d'une secte, qui niait l'immortalité de l'ame, l'existence des anges et des esprits, la résurrection du corps, et n'admettait que les cinq livres de Moïse.(N. du Tr.)] et des sophistes, follement orgueilleux de leur science du doute, qu'il serait doux de se prosterner en adoration avec ceux qui ont rendu nos épreuves mortelles plus légères! d'entendre chacune de ces voix que nous craignions de ne plus entendre! de contempler les ombres magnanimes dévoilées à nos regards: celles du Bactrien, du sage de Samos, et de tous ceux qui enseignèrent la vertu!

9. Je te verrais, ô toi! dont l'amour et la vie s'échappèrent ensemble, et m'ont laissé sur la terre aimer et vivre en vain! – O l'intime ami de mon cœur! puis-je croire que tu n'es plus quand ta mémoire brille sans cesse dans ma pensée? Oui, je rêverai que nous pourrons nous réunir un jour, et je caresse cette douce illusion de mon cœur solitaire. Si quelque chose de nos jeunes souvenirs nous reste, qu'il soit comme un gage certain de l'avenir, car ce serait assez de bonheur pour moi de savoir que ton ame est heureuse!

10. Je vais m'asseoir un instant sur cette pierre massive d'une colonne de marbre, dont la base n'est pas encore ébranlée. Fils de Saturne! ici fut ton trône favori[35 - Le temple de Jupiter Olympien, dont soixante colonnes entièrement de marbre subsistent encore; il y en avait, dans l'origine, cent cinquante. Cependant plusieurs écrivains ont supposé qu'elles avaient appartenu au Parthénon.]; le plus puissant de tous les dieux nombreux de l'antiquité! permets-moi de chercher les vestiges enfouis de ton temple sacré. Tous mes efforts sont vains; l'œil de l'imagination même ne pourrait retrouver ce que le tems a pris à tâche d'effacer; cependant ces colonnes orgueilleuses n'attirent pas un soupir du passant; – l'impassible Ottoman s'assied froidement sur leurs fûts renversés; et le Grec léger fredonne à lentour.

11. Mais de tous les ravageurs de ce temple élevé sur l'Acropolis, d'où Pallas s'éloigna en regrettant de quitter le dernier monument de son ancienne domination, quel fut le dernier, le plus barbare et le plus stupide? Rougis, Calédonie! c'est un de tes enfans! Angleterre, je me réjouis de ce que ce n'est pas un de tes fils, tes citoyens, nés libres, épargneraient ce qui autrefois fut libre. Cependant ils ont violé les enceintes des temples tristes et déserts, et ont emporté leurs autels sur les flots, longtemps soulevés contre cette profanation[36 - Le vaisseau avait été naufragé dans l'Archipel.].

12. Mais l'orgueil ignoble d'un moderne Picte se fait gloire de briser ce que les Goths, les Turks et le tems avaient épargné[37 - «Aujourd'hui (3 janvier 1809), outre ce qui a déjà été envoyé à Londres, un vaisseau hydriote est mouillé dans le Pirée pour attendre un chargement de toutes les antiquités emportables. Ainsi, comme je l'ai entendu dire à un jeune Grec, en s'adressant à un grand nombre de ses compatriotes (car, dans leur état d'abaissement, ils sentirent cependant cet outrage), ainsi lord Elgin pourra se vanter d'avoir ruiné Athènes. Un peintre du premier ordre, nommé Lusieri, est l'agent de la dévastation, et, comme le Grec trouveur de Verres en Sicile, qui suivait la même profession, il est devenu un parfait instrument de rapine. Entre cet artiste et le consul français Fauvel, qui désire sauver ces antiquités pour son propre gouvernement, il existe maintenant une violente contestation à propos d'une voiture pour servir à leurs transports. Une des roues de cette voiture (je voudrais qu'elles fussent brisées toutes les deux) a été cachée par le consul français, et Lusieri a porté sa plainte au waiwode. Lord Elgin a été très-heureux dans le choix qu'il a fait du signor Lusieri. Pendant un séjour de dix ans à Athènes, il n'avait jamais eu la curiosité d'aller jusqu'à Sunium[224 - Maintenant le cap Colonna. Dans toute l'Attique, si on en excepte Athènes et Marathon, il n'y a pas de site plus intéressant que le cap Colonna. Pour l'artiste et l'antiquaire, seize colonnes sont une inépuisable source d'observations et d'études; pour le philosophe, une scène supposée de quelques conversations de Platon avec ses disciples ne sera pas un faible sujet de jouissance; et le voyageur sera frappé de la beauté de la perspective de toutes les îles qui couronnent la mer Égée: mais pour un Anglais, Colonna a un intérêt de plus, comme étant le lieu de la scène du Shipwreck (Naufrage, titre d'un poème) de Falconner. Minerve et Platon sont oubliés dans les souvenirs de Falconner et de Campbell:Here in the dead of night by Lonna's steep,The seaman's cry was heard along the deep.Ici, dans les terreurs de la nuit, près des côtes rocheuses de Lonna, le cri du marinier fut entendu sur l'abîme.Ce temple de Minerve peut être aperçu, en mer, d'une grande distance. Pendant trois voyages que j'ai faits à Colonna, deux par terre et l'autre par mer, la vue du côté de la terre me parut moins belle qu'en venant des îles. Dans notre second voyage par terre, nous manquâmes d'être surpris par une troupe de Mainotes, qui s'étaient cachés dans des cavernes. Nous apprîmes ensuite, par un de leurs prisonniers, racheté depuis, qu'ils craignirent de nous attaquer à la vue de mes deux Albanais; conjecturant très-sagement pour nous, mais faussement, que nous avions une garde complète de ces Arnautes à notre disposition; ils restèrent donc cachés, et sauvèrent ainsi notre petite troupe, trop peu nombreuse pour opposer la moindre résistance.Colonna n'est pas moins visité par les peintres que par les pirates. LàThe hireling artist plants his paltry desk,And makes degraded nature picturesque.(Hodgson's lady Jane Grey.)L'artiste mercenaire plante son misérable pupître, et rend pittoresque la nature dégradée.Mais la nature, dans ces lieux, avec l'aide de l'art, a fait cela pour elle-même. Je fus assez heureux pour engager un artiste allemand d'un mérite supérieur; et j'espère que je renouvellerai connaissance avec ces vues de Colonna et plusieurs autres du Levant, en recevant ses ouvrages.] avant qu'il nous eût accompagnés dans notre seconde excursion. Tant que lui et ses patrons se bornent à consulter des médailles, à apprécier des camées, à dessiner des colonnes, et à marchander des pierres précieuses, leurs petites absurdités sont aussi innocentes que la chasse aux insectes et aux renards, le babil des jeunes-filles, ou le noble plaisir de conduire soi-même son coche, ou d'autres passe-tems semblables; mais quand ils emportent la charge de trois ou quatre vaisseaux, des restes les plus précieux et les plus considérables que le tems et la barbarie ont laissés à la plus outragée comme à la plus célèbre des cités; quand ils détruisent, dans leurs vaines tentatives de les enlever, des ouvrages qui ont été l'admiration des âges, je ne connais aucun motif qui puisse les excuser, ni aucune expression qui puisse qualifier les auteurs et les exécuteurs de cette lâche dévastation. Ce ne fut pas un des moindres crimes, dans l'accusation de Verrès, que d'avoir pillé la Sicile, comme depuis, en imitation, on a pillé Athènes. L'impudence la plus éhontée pourrait difficilement aller plus loin que d'inscrire le nom du ravageur sur les murs de l'Acropolis; tandis que la honteuse et inutile destruction de tout un rang de bas-reliefs, sur l'un des compartimens du temple, ne permettra jamais que ce nom soit prononcé sans exécration par un observateur impartial.Je le suis dans cette occasion: je ne suis ni un collecteur, ni un admirateur de collections, et conséquemment je ne suis pas un rival; mais j'ai quelque ancienne prédisposition en faveur de la Grèce, et je ne pense pas que l'honneur de l'Angleterre s'accroisse par le pillage, soit de l'Inde, soit de l'Attique.Un autre noble lord a fait mieux, parce qu'il a fait moins: mais quelques autres, plus ou moins nobles, cependant tous hommes honorables, ont encore fait mieux, parce que, après beaucoup d'excavations, d'excursions, de corruptions envers le waiwode, minant et contreminant, ils n'ont rien fait en définitif. Nous avons ainsi beaucoup d'encre et de vin de répandu, et nous avons presque eu du sang. Le prig[225 - Ce mot ne peut guère s'entendre ici que comme agent, dans une acception défavorable de ce mot.(N. du Tr.)] de lord Elgin (voyez Jonatham Wilde pour sa définition du priggisme), se prit de querelle avec un autre prig, Gropius[226 - Ce Gropius était employé par un noble lord, dans le seul but de lui faire des dessins, genre dans lequel il excelle; mais je suis fâché de dire qu'abusant de l'autorité d'un nom respectable, il s'est traîné, à une humble distance, sur les pas du signor Lusieri: un vaisseau, plein de ses trophées, fut retenu, et, je crois, confisqué à Constantinople en 1810. Je suis heureux d'être à même d'attester que cela n'était point dans sa mission, qu'il était employé seulement comme peintre, et que son noble patron désavoue toute autre relation avec lui, que comme artiste. Si une erreur commise dans la première et la seconde édition de ce poème, a donné au noble lord un moment de peine, j'en suis très-fâché. Le sieur Gropius a pris, pendant plusieurs années, le titre de son agent; et quoique je ne puisse pas beaucoup me reprocher d'avoir partagé la méprise de beaucoup de personnes, je suis heureux d'avoir été un des premiers à être détrompé. J'éprouve autant de plaisir à me rétracter que j'eus de regret à avancer cette assertion.] de nom (nom tout-à-fait convenable, very good name, à son genre d'occupation), et demanda satisfaction dans une réponse verbale qu'il fit à une note du pauvre Prussien. Ceci se passait à table; Gropius se mit à rire; mais il ne put rien manger de tout le diner. J'ai des raisons pour me souvenir de cette querelle, car ils voulurent me prendre pour leur arbitre.]. Il porte une ame froide comme les rochers de sa côte natale, et aussi stérile que son cœur est dur, celui dont la pensée a pu concevoir et dont la main a pu exécuter le projet de déplacer les pauvres restes d'Athènes; ses enfans, trop faibles pour défendre ses monumens sacrés, ressentirent cependant une partie des douleurs qui déchiraient leur mère[38 - Je ne puis résister au désir de profiter de la permission de mon ami le Dr Clarke, dont le nom n'a pas besoin de commentaire avec le public, mais dont l'autorité ajoutera beaucoup de valeur à mon témoignage, en citant l'extrait suivant d'une de ses lettres, très-obligeante pour moi, comme une excellente note aux vers qui précèdent.«Quand la dernière des Métopes fut enlevée du Parthénon et pendant son déplacement, une grande partie de l'entablement supérieur avec un des triglyphes fut arraché par les ouvriers de lord Elgin. Le Disdar, qui vit le dommage fait au monument, ôta sa pipe de sa bouche, versa une larme, et, d'un ton de voix suppliant, il dit à Lusieri: Τελος! – j'étais présent.»Le Disdar auquel il est fait ici allusion était le père du Disdar actuel.], et ils éprouvèrent, ce qu'ils avaient ignoré jusque-là, tout le poids des chaînes de la tyrannie.

13. Eh quoi! une bouche bretonne osera-t-elle jamais dire qu'Albion fut heureuse des pleurs d'Athènes? Quoique ce soit en ton nom que des esclaves déchirent son sein, crains d'avouer ces faits honteux, qui feraient rougir l'Europe. La reine de l'Océan, la Bretagne libre, enlève la dernière et chétive dépouille d'une terre sanglante… Oui, celle dont la protection généreuse fait bénir son nom, a arraché avec des mains de harpie ces restes glorieux que l'antiquité jalouse avait épargnés, et qu'avaient respectés les tyrans!

14. Pallas! où était ton égide, qui frappa de terreur le barbare Alaric, dans sa course dévastatrice[39 - Selon Zozime, Minerve et Achille repoussèrent Alaric de l'Acropolis: mais d'autres rapportent que le roi goth fut presque aussi barbare que le pair écossais. Voyez Chandler.]? Où était le fils de Pelée? Son ombre fit en vain trembler les enfers, pour apparaître à la lumière dans ce jour redoutable, revêtu de ses armes terribles! Quoi! Pluton ne pouvait-il pas permettre une fois encore à ce guerrier invincible de s'échapper des enfers, pour donner l'épouvante, et faire lâcher sa proie à ce second barbare? Errant inoccupé sur les bords du Styx, Achille n'est point venu protéger les murs qu'il aimait jadis à défendre.

15. O belle Grèce! froid est le cœur de l'homme qui te voit sans sentir ce qu'éprouvent les amans en contemplant la poussière qu'ils ont aimée. Stupide est l'œil qui ne verse point de larmes en voyant tes palais dégradés, tes temples en ruines et tes autels enlevés par des mains bretonnes, auxquelles il était plutôt réservé de protéger ces restes vénérables. Maudite soit l'heure où ces barbares sortirent de leur île pour venir de nouveau déchirer ton sein délaissé, et transporter tes dieux désolés dans les contrées abhorrées du Nord !

16. Mais où est Harold? Ne suivrai-je pas sur les flots ce sombre voyageur? Il s'inquiétait peu, en s'éloignant, de tout ce que les hommes regrettent; nulle amante n'essaya de l'attendrir par de feintes lamentations; nul ami, pour adieu, ne lui tendit la main, avant que ce froid étranger ne partît pour d'autres climats. Dur est le cœur que les charmes de la beauté trouvent insensible; mais Harold n'éprouvait plus les mêmes impressions qu'autrefois; et il quitta, sans pousser un soupir, le sol de l'Espagne livré à la guerre et au crime.

17. Celui qui a vogué sur la mer sombre et azurée, a contemplé parfois un ravissant spectacle. C'est lorsque la fraîche brise est belle comme une brise peut l'être, qu'elle enfle la blanche voile de la frégate légère et gracieuse; les mâts, les flèches des clochers et les bords élevés du rivage s'enfuient derrière nous; la glorieuse mer s'étend dans un lointain immense; les vaisseaux de la flotte voguent comme des cygnes sauvages. Le plus mauvais voilier paraît marcher avec une agilité nouvelle, tant les vagues bondissent gaiement devant chaque proue écumante.

18. Admirez aussi l'intérieur de ce petit monde de guerre: le poli des canons; le filet[40 - Le filet placé pour empêcher que des éclats ne tombent sur le tillac pendant la manœuvre.] tendu comme un dais sur le tillac; les ordres communiqués d'une voix rauque; le bruit sourd et continuel des matelots qu'une parole fait gravir au haut des mâts; écoutez l'appel du contre-maître, les cris joyeux des marins qui font glisser dans leurs mains les nombreux cordages; regardez cet aspirant, échappé de l'école, qui varie l'accent de son aigre voix selon qu'il approuve ou qu'il réprimande. Ce petit-maître sait déjà conduire habilement sa troupe docile.

19. Le tillac brille aux yeux comme du cristal qu'aucune tache ne souille; le grave lieutenant de garde s'y promène. Regardez aussi cette partie du navire, réservée religieusement pour le capitaine qui s'avance avec majesté, silencieux et craint de tous; – il parle rarement à ses subordonnés, s'il veut conserver ce sévère ascendant qui, lorsqu'il est méconnu, fait perdre le triomphe et la gloire: mais les Bretons s'écartent rarement de cette loi, quelque dure qu'elle puisse être, qui tend à fortifier leur valeur.

20. Souffle, souffle doucement, brise propice! Fais-nous voguer jusqu'à ce que le large soleil nous dérobe ses rayons affaiblis; alors le navire-amiral sera forcé de replier ses voiles, afin que les bâtimens moins agiles puissent le rejoindre. Oh! pénible tourment! insupportable et nonchalant retard, qui empêche de profiter du vent le plus favorable! Que de lieues on perd jusqu'au retour de l'aurore, en portant des regards pensifs sur les ondes propices, pour attendre ces navires lourds et paresseux!

21. La lune est levée à l'horizon, Ciel! quelle nuit délicieuse! De longs torrens de lumière se répandent sur les vagues bondissantes. Maintenant les jeunes gens soupirent sur le rivage, et les jeunes filles croient aux sermens de l'amour. Puisse une semblable destinée nous attendre à notre retour sur la terre natale! Cependant la main active d'un Arion grossier réveille la vigoureuse harmonie qu'aiment les matelots; il se forme autour de lui un cercle de joyeux auditeurs; ou si une mesure bien connue les invite à la danse, ils s'y livrent avec transport, comme s'ils étaient libres sur le rivage.

22. Childe Harold aperçoit la côte sourcilleuse, à travers les détroits de Calpé; c'est là que l'Europe et l'Afrique se contemplent! Il aperçoit, à la lueur du flambeau de la pâle Hécate, la patrie de la jeune vierge aux yeux noirs, et celle du Maure au teint cuivré. Comme les rayons du flambeau nocturne se jouent avec grâce sur les rivages de l'Ibérie! Ils découvrent des rochers, des coteaux et de vertes forêts, que l'œil peut discerner, quoique le faible croissant de la lune n'éclaire qu'à demi ces rivages; mais les ombres gigantesques des rochers de la Mauritanie lèvent leurs têtes menaçantes, et s'étendent jusque sur la côte sombre de la mer.

23. Il est nuit; c'est alors que la méditation rappelle à notre cœur que nous avons aimé, quoique l'amour ait fui pour toujours. Le cœur solitaire, qui gémit sur ses espérances évanouies, quoique sans ami, rêvera qu'il eut un ami. Qui pourrait désirer de se courber sous le poids des années, quand la jeunesse elle-même survit aux jeunes amours et à la gaîté de l'esprit? Hélas! quand des ames qui ont été unies ont oublié leur tendresse, il reste à la mort peu de choses à nous ravir! Oh! heureuses années! qui ne voudrait encore redevenir enfant pour retrouver vos délices?

24. Ainsi penché sur l'humide bord du navire pour contempler le disque de Diane réfléchi dans l'onde, l'ame oublie ses projets d'ambition et d'orgueil; elle se replie involontairement sur les années qui ne sont plus. Il n'est point de mortel assez malheureux pour qu'aucun être chéri, plus chéri que lui-même; n'obtienne ou n'ait obtenu de lui une douce pensée, et ne réclame l'hommage d'une larme; angoisse déchirante dont le cœur accablé voudrait en vain se délivrer!

25. S'asseoir sur les rochers, rêver sur les torrens et sur les abîmes, s'égarer lentement dans l'enceinte sombre des forêts, où la domination de l'homme ne se fait point sentir, et que son pied n'a jamais ou que rarement foulée; gravir une montague infréquentée, inconnue de la foule, où paissent librement des troupeaux de bêtes sauvages qui ne demandent point à l'homme leur nourriture; se pencher sur les précipices et sur les cascades écumantes; ce n'est point là la solitude: c'est s'entretenir avec les beautés de la nature, et contempler ses richesses déroulées à nos regards.

26. Mais au milieu de la foule, du bruit du choc des hommes, entendre, voir, sentir, posséder des richesses, et traîner sa vie comme un ennuyé citoyen du monde; n'ayant personne qui nous chérisse, et personne que nous puissions chérir; ne voir que des courtisans de la prospérité, qui fuient à l'approche de la misère; n'avoir pas un ami, qui, plein d'une affection sincère, si nous n'étions plus, voudrait paraître moins joyeux que tous ceux qui nous accablaient de flatteries et de poursuites intéressées; c'est là ce que j'appelle être seul; c'est là, c'est là la solitude!

27. Plus heureuse est la vie du pieux ermite, tel que le voyageur en rencontre dans les retraites solitaires du mont Athos, lorsque, dans une belle soirée, il va rêver sur ses pics gigantesques. Il contemple des ondes si bleues, des cieux si purs, que celui qui a joui d'une heure si délicieuse voudrait passer le reste de ses jours dans ces lieux enchanteurs; il s'arrache avec peine de cette scène ravissante; il regrette en soupirant de ne pas avoir été favorisé d'une telle destinée, et il s'en retourne pour haïr davantage un monde qu'il avait déjà presque oublié.

28. Passons les détails d'une route longue et monotone, si souvent traversée par de nombreux voyageurs, et qui ne conserve nulle trace de leur passage. Passons le calme et les vents, les vicissitudes des élémens, et tous les caprices bien connus des vagues et des tempêtes; passons aussi les joies et les chagrins qui surviennent aux matelots renfermés dans leur citadelle ailée et flottante; toutes les alternatives de l'allégresse, du désespoir, selon que la brise est favorable ou contraire, que les vagues sont calmes ou soulevées, jusqu'à ce matin joyeux où l'on crie: «Voyez! voyez! c'est la terre!» Alors tout le monde est heureux.

29. Mais gardons-nous de passer sous silence les îles de Calypso[41 - Goza est regardée comme ayant été autrefois l'île de Calypso.], qui ressemblent à un groupe de sœurs au milieu des ondes. Là un port sourit encore aux navires fatigués, quoique la belle déesse ait cessé depuis long-tems de pleurer sur ses rochers, et d'attendre inutilement le retour de celui qui osa lui préférer une épouse mortelle. C'est ici que son fils Télémaque essaya le saut périlleux, lancé par la main puissante de Mentor dans la profondeur des ondes. Ainsi privée des deux naufragés, la maîtresse de la nymphe Eucharis gémit de son double veuvage.

30. Son règne est passé; ses grâces divines, ses tendres enchantemens ne sont plus. Mais que cela ne t'afflige pas, jeune homme, trop facile à enflammer; redoute encore l'approche de ces lieux. Une souveraine mortelle occupe le trône dangereux de la déesse, et tu pourrais rencontrer une nouvelle Calypso. Charmante Florence! si une beauté pouvait jamais toucher ce cœur fantasque et sans amour, ce cœur aurait été à toi; mais, déchiré par tous mes attachemens, je ne puis me hasarder à porter sur tes autels une offrande indigne de toi, ni demander qu'un cœur si cher, que ton cœur éprouve jamais un seul tourment pour le mien.

31. Ainsi pensa Childe Harold en admirant les beaux yeux de cette dame, dont les regards ne lui inspirèrent d'autre pensée qu'une vive et innocente admiration. L'amour se tint à l'écart, quoique peu éloigné; car il savait que Harold, en lui échappant souvent, souvent aussi avait été en sa puissance; mais ce jeune enfant n'ignorait pas qu'il ne devait plus le compter comme son adorateur, qu'il ne devait plus chercher à se rendre maître de son cœur, puisque maintenant il ne pouvait réussir à lui inspirer de l'amour, et il ne douta plus que ses anciens charmes ne fussent désormais impuissans.

32. La belle Florence s'aperçut avec quelque étonnement qu'un homme que l'on disait soupirer pour toutes les belles, voyait, sans être ému, des charmes que d'autres entouraient d'un respect réel ou simulé. Elle était leur espoir, leur destin, leur condamnation, leur loi, tout ce que la folâtre beauté demande à ses esclaves. Elle s'étonnait qu'un jeune homme si novice ne sentît pas ou du moins ne feignît pas de sentir cette ardeur indiscrète dont l'aveu peut bien quelquefois attirer les reproches, mais rarement la colère des dames.

33. Elle connaissait peu ce cœur qu'elle croyait de marbre. Réfugié dans le silence, ou comprimé par l'orgueil, il n'était point novice dans l'art de séduire, et il avait autrefois tendu dans plus d'un lieu les pièges de l'amour. Il n'avait point abandonné ses coupables poursuites tant qu'il trouva des objets dignes de ses désirs. Mais Harold dédaigne maintenant de tels moyens. S'il avait trouvé l'amour dans les yeux si beaux de Florence, il ne se serait jamais réuni à la foule de ses indolens adorateurs.

34. Il ne connaît pas beaucoup le cœur de la femme celui qui croit que cet objet lascif[42 - That wanton thing.] se conquiert par des soupirs. Que lui importe le tendre hommage du sentiment lorsqu'elle a une fois accordé ses faveurs? Choisissez donc l'offrande que vous voulez présenter aux yeux de votre idole; mais ne lui montrez pas trop d'humilité; ou elle vous méprisera et tous vos beaux discours, quoique ornés de figures éloquentes; dissimulez même votre tendresse, si vous êtes sages; une confiance hardie a le plus heureux effet près des femmes: excitez et calmez tour à tour leur dépit; bientôt la passion couronnera vos espérances.

35. C'est là une vieille leçon; le tems en a démontré la justesse, et ceux qui la connaissent le mieux sont ceux qui la déplorent davantage. Quand on a obtenu tout ce que l'on désirait d'obtenir, la récompense de tant de sacrifices semble bien chétive. Une jeunesse usée, une ame dégradée, les facultés intellectuelles abruties, l'honneur perdu: heureuse passion! voilà, voilà quels sont tes fruits amers! Si par un bonheur cruel l'espérance est détruite de bonne heure, alors même les blessures du cœur s'enveniment jusqu'à la fin, et ne peuvent se cicatriser, lors même que l'amour ne cherche plus à plaire.

36. Loin ces digressions étrangères! Je ne dois pas rendre ce chant trop long; car nous avons encore à franchir plus d'une montagne, à côtoyer plus d'un rivage, conduits par la mélancolie pensive et non par la fiction. – Contrées aussi belles que jamais l'imagination mortelle pourrait en créer dans les faibles limites de la pensée; aussi séduisantes que celles que l'on célèbre dans de nouvelles utopies pour enseigner à l'homme ce qu'il pourrait, ou ce qu'il devrait être, si cette créature corrompue pouvait jamais profiter de pareils enseignemens!

37. La bonne nature est encore la meilleure des mères, quoique toujours changeante dans ses aspects variés. Laissez-moi prendre dans son sein fécond les sujets de mes chants; moi, qu'elle n'a jamais sevré de ses faveurs, quoique je n'aie pas été son enfant favori. Oh! c'est dans ses formes sauvages qu'elle est le plus belle, là où rien d'humain n'ose souiller ses asiles: le jour, comme la nuit, elle ne cesse de me sourire, quoique je l'aie connue seulement aux jours du malheur, et que je l'aie recherchée et aimée d'autant plus que ma misanthropie était plus grande.

38. Terre d'Albanie! où naquit lskander, dont les exploits sont le thème du jeune homme et l'instruction du sage; patrie de cet autre conquérant du même nom, dont les ennemis, souvent battus, ont admiré les exploits chevaleresques, permets-moi de te contempler, terre d'Albanie[43 - L'Albanie comprend une partie de la Macédoine, l'Illyrie, la Chaonie et l'Épire. Iskander[227 - اسکدنر L'altération de ce nom historique par les Orientaux, ferait penser qu'ils n'étaient guère plus forts sur les étymologies que nous, quand, par une opération inverse, nous laissions l'article ال al ou el au Koran—Alkoran. Les Orientaux ont retranché le al, Αλ, d'Alexandre, pensant que la première syllabe de ce nom était comme chez eux, un article, et ont dit seulement… Iscander.(N. du Tr.)] est le nom turc d'Alexandre, et j'ai fait allusion au célèbre Scanderbey (le bey Alexandre) dans le troisième et le quatrième vers de la trente-huitième stance. Je ne sais pas si j'ai été conforme à la vérité en faisant Scanderbey le compatriote d'Alexandre, qui naquit à Pella en Macédoine; mais Gibbon lui donne ce titre, et il y ajoute Pyrrhus, en parlant de ses exploits.En parlant de l'Albanie, Gibbon remarque que cette contrée, à la vue des côtes de l'Italie, est moins connue que l'Amérique. Des circonstances de trop peu d'importance pour les rapporter ici, nous ont conduits, M. Hobbouse et moi, dans cette contrée, avant que nous eussions visité aucune autre partie de la domination ottomane, et, à l'exception du major Leake[228 - Probablement l'auteur des Researches in Greece, in-4º, Londres, 1814, qui renferment des remarques fort curieuses sur les langages parlés aujourd'hui en Grèce: le grec moderne, dont il donne une grammaire; l'albanais, les langues bulgare et walaque.(N. du Tr.)], alors résident officiel de l'Angleterre à Janina, aucun autre Anglais n'a jamais été plus loin dans l'intérieur que cette capitale, ainsi que ce gentilhomme nous l'a dernièrement assuré. Ali-Pacha, à cette époque (octobre 1809, était en guerre avec Ibraïm-Pacha, qu'il avait obligé de s'enfermer dans Bérat, forteresse qu'il assiégeait alors. À notre arrivée à Janina, nous fûmes invités à Tépalin, lieu de naissance de sa grandeur le pacha, où était son sérail favori, à une journée de distance seulement de Bérat; c'est là que le vizir avait établi son quartier-général.Après avoir séjourné quelques jours dans la capitale de l'Albanie, nous nous rendîmes à son invitation; mais, quoique prémunis de tout ce qui pouvait nous être utile et escortés par un secrétaire du vizir, nous fûmes neuf jours (à cause des pluies) à faire un voyage qui, à notre retour, n'en dura que quatre.Nous rencontrâmes, sur notre route, deux villes: Argyrocastro et Libochabo, peu inférieures, à ce qu'il nous parut, à Janina, et le pinceau et la plume ne pourraient rendre dignement les beautés des sites qu'offre le voisinage de Zitza et de Delvinachi, village placé sur la frontière de l'Épire et de l'Albanie proprement dite.Je ne m'étendrai pas sur l'Albanie et ses habitans, parce que cette tâche sera beaucoup mieux remplie par mon compagnon de voyage dans un livre dont la publication précédera probablement celle du mien, et qu'il me conviendrait aussi peu d'imiter que de précéder; mais un petit nombre d'observations sont nécessaires à l'intelligence du texte.Les Arnautes ou Albanais me frappèrent beaucoup par leur ressemblance avec les montagnards de l'Écosse, dans leur habillement, leur figure et leur manière de vivre. Leurs montagnes même me parurent des montagnes calédoniennes avec un plus beau climat. Le kilt (espèce de jupon que portent les montagnards de l'Écosse) quoique blanc, leurs formes minces et souples, leur dialecte celtique dans ses sons, et leurs habitudes hardies, tout me transportait à Morven. Aucune nation n'est si détestée ni si redoutée de ses voisins que les Albanais; les Grecs les regardaient à peine comme chrétiens, et les Turcs comme mahométans: dans le fait, ils ont un mélange de ces deux religions, et quelquefois ils n'en suivent aucune. Leurs habitudes sont vagabondes et portées au pillage; ils sont tous armés: et les Arnautes aux schawls rouges, les Monténégrins, les Chimariotes et les Gegdes sont perfides. Les autres Albanais diffèrent un peu dans le costume, et essentiellement dans le caractère. Aussi loin que va mon expérience, j'en puis parler favorablement. J'étais accompagné par deux, un infidèle et un musulman, à Constantinople et dans toutes les parties de la Turquie que j'ai visitées, et on trouverait rarement quelqu'un plus fidèle dans le péril et plus infatigable dans le service. L'infidèle se nommait Basilius, le musulman Derwich Tahiri. Le premier était un homme d'un moyen âge, et le second avait à peu près le mien. Basili était expressément chargé par Ali-Pacha en personne de nous accompagner; et Derwich était l'un des cinquante qui nous servirent d'escorte pour traverser les forêts de l'Acarnanie jusque sur les bords de l'Achéloüs, du côté de Missolunghi; dans l'Étolie. C'est là que je le pris à mon service, et je n'ai pas eu l'occasion de m'en repentir jusqu'au moment de mon départ.Lorsqu'on 1810, après le départ de mon ami, M. Hobbouse, pour l'Angleterre, je fus saisi d'une violente fièvre en Morée, ces deux hommes me sauvèrent la vie en repoussant mon médecin, qu'ils menacèrent de lui couper le cou, s'il ne me guérissait pas dans un tems donné. C'est à l'assurance consolante d'une rétribution posthume et au refus absolu d'exécuter les ordonnances du docteur Romanelli que j'attribuai ma guérison. J'avais laissé le dernier domestique anglais qui me restait, à Athènes; mon drogman était aussi malade que moi, et mes bons Arnautes me soignèrent avec une attention qui eût fait honneur à la civilisation.Ils eurent de nombreuses aventures, car le musulman Derwich, étant un fort bel homme, était toujours en querelle avec les maris d'Athènes; de telle sorte que quatre des principaux Turcs me firent une visite de remontrance au couvent où je logeais, parce qu'il avait enlevé une femme du bain, – femme qu'il avait légalement achetée cependant, – chose très-contraire à l'étiquette.Basili aussi était fort galant à sa manière, et il avait la plus grande vénération pour l'église, en même tems que le plus haut mépris pour les hommes d'église, qu'il souffletait dans l'occasion de la manière la plus hétérodoxe. Cependant il ne passait jamais devant une église sans se signer, et je me rappelle encore les risques qu'il courut en entrant dans Sainte-Sophie, à Constantinople, parce que cette mosquée avait été autrefois consacrée à son culte. Lorsqu'on lui faisait des remontrances sur sa conduite irrégulière, il répondait toujours: «Notre église est sainte, mais nos prêtres sont des voleurs,» et alors il se signait comme il en avait coutume, et il boxait les oreilles des premiers papas (prêtres grecs) qui refusaient de l'aider dans une opération requise, comme il s'en rencontre toujours, où la présence d'un prêtre qui a de l'influence sur le Codjia-Bachi de son village est nécessaire. Il est vrai que l'on ne peut trouver une race abandonnée de mécréans plus abjecte que les derniers ordres du clergé grec.Quand je fis les préparatifs de mon retour, mes Albanais furent appelés pour recevoir leurs gages. Basili prit les siens avec une démonstration maladroite de regrets de mon départ, et il s'en alla bien vite avec son sac de piastres. J'envoyai chercher de nouveau Derwich, mais on fut quelque tems à le trouver; à la fin, il entra, juste au moment où le signor Logotheti, père du ci-devant consul anglais à Athènes, et quelques autres Grecs de ma connaissance, me rendaient visite. Derwich prend l'argent, mais il le jette tout-à-coup par terre, et, joignant ses mains, qu'il éleva jusqu'à son front, il se précipita de l'appartement en pleurant amèrement. De ce moment jusqu'à l'heure où je m'embarquai, il continua ses lamentations, et tous nos efforts pour le consoler ne tiraient de lui que cette réponse: μα ψεινει! il m'abandonne! Le signor Logotheti, qui jusque-là n'avait pleuré que pour la perte d'un para[229 - À peu près le quart d'un liard.], s'attendrit; le père du couvent, mes domestiques, les personnes qui étaient venues me visiter, se mirent aussi à pleurer, et je crois aussi que le gras et écervelé marmiton de Sterne aurait laissé lui-même sa poissonnière pour sympathiser avec le chagrin sincère et spontané de ce barbare.Pour ma propre part, quand je me rappelai que, peu de tems avant mon départ de l'Angleterre, un noble personnage, avec qui j'avais été intimement lié, s'excusa de prendre congé de moi, parce qu'il avait à accompagner une de ses parentes chez sa marchande de modes, je me sentis non moins surpris qu'humilié par la comparaison du présent avec mes souvenirs du passé.Que Derwich me quittât avec quelque regret, je devais m'y attendre: quand le maître et le domestique ont gravi ensemble les montagnes d'une douzaine de provinces, ils ne se séparent qu'à regret. Mais la sensibilité présente de Derwich, en contraste avec sa férocité native, améliora l'opinion que j'avais du cœur humain. Je crois que cette fidélité, presque féodale, est fréquente parmi les Albanais. Un jour, pendant notre voyage sur le Parnasse, un Anglais à mon service apostropha brusquement Derwich dans une dispute concernant mes bagages, et l'Albanais crut que l'autre avait voulu le frapper: il ne dit rien, mais il s'assit, appuyant sa tête sur ses mains. Prévoyant les conséquences qui allaient arriver, nous nous efforçâmes de lui faire comprendre qu'on n'avait pas voulu lui faire un affront. Il ne donna que la réponse suivante: «J'ai été un voleur, je suis un soldat: jamais un chef ne m'a frappé: Vous êtes mon maître: j'ai mangé votre pain; mais, par ce pain! (c'est un serment habituel) s'il en eût été autrement, j'aurais poignardé votre chien de domestique, et je me serais retiré dans les montagnes.» Ainsi finit l'affaire; mais, depuis ce jour, il ne pardonna jamais complètement à celui qui l'avait insulté involontairement.Derwich excellait dans la danse de son pays, que l'on suppose être un reste de l'ancienne Pyrrhique. Que cela soit ou non, c'est une danse mâle et qui exige une prodigieuse agilité. Elle diffère essentiellement de la stupide Romaïque et de la ronde lourde des Grecs, dont notre compagnie (party) athénienne a tant d'échantillons.Les Albanais en général (je n'entends point les cultivateurs dans les provinces, qui portent aussi ce nom, mais les montagnards) ont une contenance distinguée; et les plus belles femmes que j'aie jamais vues, pour les formes et pour les traits du visage, je les vis nivelant un chemin qui avait été dégradé par des torrens entre Delvinachi et Libochabo. La démarche des Albanais est tout-à-fait théâtrale, mais cette gravité est probablement l'effet de leur habillement, dont une partie est une capote ou manteau qui est attaché sur une épaule. Leurs longs cheveux rappellent ceux des Spartiates, et leur courage, dans leurs courtes expéditions militaires, est incontestable. Quoiqu'ils aient un peu de cavalerie parmi les Gegdes, je n'ai jamais vu un bon cavalier arnaute; les deux qui étaient à mon service préféraient les selles anglaises, dont cependant ils ne purent jamais faire usage. Mais à pied, ils ne peuvent être domptés par la fatigue.], sauvage nourricière d'hommes sauvages! La croix disparaît, les minarets s'élèvent, et le pâle croissant étincelle dans la vallée à travers les cyprès qui apparaissent en même tems que chaque cité.

39. Childe Harold voguait toujours. Il passa près du rocher aride[44 - Ithaque.] où la triste Pénélope venait contempler les flots de la mer; et plus loin il vit le promontoire célèbre qui devint le dernier refuge des amans et le tombeau de la Lesbienne. Infortunée Sapho, tes vers immortels ne pouvaient ils pas sauver ce cœur, animé d'une flamme immortelle? comment ne put-elle vivre, celle qui donnait la vie, si la lyre peut faire espérer une vie éternelle, seul ciel auquel les enfans de la terre puissent aspirer?

40. C'était par une belle soirée d'un automne grec que Childe Harold salua le cap éloigné de Leucade: il avait vivement désiré voir ce lieu célèbre, qu'il quittait à regret. Souvent il avait contemplé des lieux qui furent le théâtre de la guerre; Actium, Lépante, le fatal Trafalgar[45 - Actium et Trafalgar n'ont pas besoin d'autre mention. La bataille de Lépante fut aussi sanglante et importante; mais elle est moins connue. Elle se donna dans le golfe de Patras: c'est là que l'auteur de don Quichote perdit sa main gauche.]; il les avait contemplés sans être ému; car (né sous quelque étoile obscure et inglorieuse) il ne se plaisait point dans les sujets de guerres sanglantes ou d'exploits chevaleresques; il haïssait le métier de brave, et l'importance martiale n'obtenait de lui qu'un sourire de raillerie.

41. Mais lorsqu'il vit l'étoile du soir briller au-dessus du triste rocher de Leucade, qui se projette au loin sur les flots; lorsqu'il salua ce dernier refuge de l'amour sans espoir[46 - Leucade, aujourd'hui Sainte-Maure. De son promontoire (le Saut-de-l'Amour), on dit que Sapho se précipita dans les flots.], Harold sentit ou crut sentir une émotion peu ordinaire; et pendant que le vaisseau glissait majestueusement sous l'ombre de cet antique rocher, il observait le mouvement mélancolique des vagues; et quoique absorbé dans les rêveries habituelles de sa pensée, son œil parut plus calme et son front pâle moins soucieux.

42. L'aurore paraît, et avec elle les monts sauvages de l'Albanie, les sombres rochers de Souli, et la sommité centrale du Pinde, à demi voilée par les brouillards, arrosée par des ruisseaux de neige, que colorent des rayons de pourpre et d'azur, se dévoilent aux regards; et, à mesure que les nuages qui les environnent se dissipent, ils laissent voir la demeure du montagnard. Là, le loup hurle, l'aigle aiguise son bec; des oiseaux, des bêtes de proie et des hommes plus sauvages encore s'y disputent leur asile; là s'amoncellent ces orages qui éclatent avec une énergie convulsive dans les derniers mois de l'année.

43. C'est là qu'Harold se sentit enfin seul, et dit un long adieu aux langues des nations chrétiennes. Il s'aventure dans une contrée inconnue que tous les voyageurs citent avec admiration, mais que la plupart n'osent visiter. Son cœur était armé contre le destin; ses besoins étaient peu nombreux; il ne cherchait point le péril, mais il ne reculait point devant lui. La scène était sauvage, mais elle était nouvelle; le désir d'en jouir lui rendit légères les fatigues continuelles du voyage, adoucit pour lui les froids rigoureux de l'hiver et les chaleurs excessives de l'été.

44. Ici la croix rouge (car la croix y est encore debout, quoique outragée ignominieusement par les circoncis,) oublie cet orgueil si cher à ses pontifes. Ici le prêtre et le sectateur de son culte sont également méprisés. Superstition insensée! quelque déguisement que tu prennes, idole, saint, vierge, prophète, croissant, croix, quelque soit le symbole que tu veuilles offrir à l'adoration des hommes, tu n'es qu'un gain sacerdotal et une ruine pour le genre humain! Qui pourra séparer de l'or du vrai culte tes viles et misérables souillures?

45. Contemplez le golfe d'Ambracie, où un monde fut perdu jadis pour une femme, chose aimable et innocente! C'est dans cette baie tranquille que les généraux romains et les rois de l'Asie[47 - On rapporte que le jour qui précéda la bataille d'Actium Antoine avait treize rois à son lever.] réunirent leurs armées navales conduites à un triomphe douteux, mais à un carnage certain. Regardez! voilà l'endroit où s'élevaient les trophées du second César[48 - Nicopolis, dont les ruines sont très-étendues, est à quelque distance d'Actium; on y voit encore quelques fragmens des murs de l'Hippodrome.]! Ils se flétrissent maintenant comme les mains qui les érigèrent. Anarchistes qui portez des couronnes! vous multipliez les misères humaines! Dieu! as-tu créé ce monde pour être tour à tour perdu et gagné par de semblables tyrans?

46. Depuis les sombres barrières de cette contrée hérissée de rochers, jusqu'au centre des vallées de l'Illyrie, Childe Harold traversa plusieurs montagnes majestueuses, dans des contrées à peine connues des géographes. Cependant on rencontre rarement dans l'Attique, si renommée, d'aussi rians vallons; et la belle Tempé ne pourrait pas s'enorgueillir d'un charme qui leur serait inconnu; le Parnasse lui-même, quoiqu'il soit un mont classique et consacré par la poésie, échouerait à effacer la majesté pompeuse de quelques-uns de ces monts qui se cachent derrière cette chaîne sombre de rochers.

47. Il traversa le Pinde, le lac d'Achérusie[49 - Selon M. Pouqueville, c'est le lac de Yanina; mais Pouqueville est toujours inexact[230 - Byron ne parle ici que d'un premier ouvrage de M. Pouqueville, où plusieurs erreurs s'étaient glissées, faute de renseignemens exacts: elles ont été rectifiées dans les deux grands ouvrages qu'il a publiés depuis, et que n'a point connus Lord Byron.(N. du Tr.)].]; et laissant de côté la capitale de la contrée, il continua sa route pour visiter le chef puissant de l'Albanie[50 - Le célèbre Ali-Pacha. On trouvera, sur cet homme extraordinaire, une notice incorrecte dans les Voyages de Pouqueville.], dont la volonté redoutable est la loi des lois; car d'une main sanglante il gouverne une nation turbulente et hardie; cependant il est encore çà et là quelque bande audacieuse de montagnards qui dédaignent son pouvoir, et de leur forteresse de rochers lançant au loin leurs défis, ne cèdent jamais qu'à l'or[51 - Cinq mille Souliotes, occupant les rochers et le château de Souli, résistèrent à trente mille Albanais, pendant dix-huit ans. Le château fut pris à la fin par trahison. Dans cette guerre il y eut beaucoup de traits dignes des meilleurs jours de la Grèce.].

48. Monastique Zitza[52 - Le couvent et le village de Zitza sont à quatre heures de Yanina, ou de Joanina, la capitale du pachalik. Dans la vallée coule la rivière de Kalamas (autrefois l'Achéron), qui forme une belle cataracte non loin de Zitza. Le site est peut-être le plus beau de la Grèce, quoique les environs de Delvinachi et quelques parties de l'Étolie et de l'Acarnanie puissent lui disputer la palme. Delphes, le Parnasse, et, dans l'Attique, le cap Colonna et le port Raphti lui sont bien inférieurs, ainsi que plusieurs scènes de l'Ionie et de la Troade; et je suis très-porté à y ajouter les approches de Constantinople; mais la comparaison ne pourrait guère se soutenir avec les différentes perspectives de cette dernière ville.]! asile favorisé du ciel! quand de ta cime ombreuse nous portons nos regards autour de nous, sur nos têtes et à nos pieds, que de couleurs variées, que de charmes magiques nous découvrons alors! Rochers, rivières, forêts, montagnes, tout abonde en ces lieux; et le ciel le plus azuré est en parfaite harmonie avec ce tableau ravissant. En bas, le bruit sourd d'un torrent nous indique la chute d'une cataracte qui tombe entre des rochers suspendus, et dont le froissement perpétuel cause à l'ame une émotion pleine de charmes.

49. Parmi les bosquets qui couronnent cette colline touffue environnée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre, et au milieu desquelles elle ne paraît pas sans dignité, les blanches murailles du couvent brillent agréablement sur la hauteur. C'est là qu'habite l'affable Caloyer[53 - Les moines grecs se nomment Caloyers.], qui exerce avec empressement l'hospitalité; le passant y est toujours bienvenu, et il ne s'éloignera jamais de ces lieux sans émotion, s'il trouve ses délices à contempler les charmes de la nature.

50. Qu'il y passe les jours de la saison brûlante; frais est le gazon que protège le feuillage de ces arbres séculaires; les brises viendront agiter autour de lui leurs ailes caressantes; il respirera l'air embaumé du ciel. La plaine se développe au loin. – Oh! qu'il jouisse des plaisirs innocens quand ils s'offrent à lui comme en ces lieux; les rayons dévorans du soleil, imprégnés d'un poison subtil, ne peuvent y pénétrer. Que le pélerin vienne s'y reposer de ses fatigues, et y admirer à loisir les splendeurs du matin, du soleil à son midi, et la beauté des soirs.

51. Sombres, immenses et grandissant à la vue, amphithéâtre volcanique de la nature[54 - Les monts chimariotes paraissent avoir été volcaniques.], les Alpes de la Chimère se développent dans le vaste horizon. À leur pied se déploie une vallée pleine de mouvement et de vie; les troupeaux bondissent, les arbres s'agitent avec grâce; des ruisseaux l'arrosent en tous sens, et le sapin des montagnes se balance sur les hauteurs. Contemplez le noir Achéron[55 - L'Achéron se nomme aujourd'hui Kalamas.]! consacré anciennement comme séjour des morts. Pluton! si c'est l'enfer que je vois, ferme les portes honteuses de ton Elysée, mon ombre ne cherchera point à le connaître.

52. Les tours d'aucune ville ne viennent souiller cette délicieuse perspective; quoique peu éloignée, Yanina ne se laisse pas encore apercevoir; elle est voilée par un rideau de collines! Ici les hommes sont peu nombreux, les hameaux sont dispersés, et les cabanes solitaires sont très-rares. Mais la chèvre broute suspendue sur le bord de chaque précipice; et regardant d'un air pensif son troupeau dispersé, le petit berger, revêtu de sa blanche capote[56 - Manteau albanais.], penche sa forme enfantine sur la pente du rocher, où, à l'approche de l'orage, il va dans sa grotte attendre que le court météore soit passé.

53. O Dodone! où est ton antique forêt, ta source prophétique et ton oracle divin? Quelle est la vallée dont l'écho redisait les réponses de Jupiter? Quel vestige reste-t-il de l'autel du maître du tonnerre? Tout, tout est oublié! – et l'homme se plaindra de ce que les frêles liens qui l'attachent à la vie éphémère sont rompus? Cesse donc, insensé! tes lâches murmures. La destinée des dieux peut bien être la tienne; voudrais-tu survivre au marbre et au chêne robuste lorsque les nations et les mondes eux-mêmes doivent disparaître engloutis par les âges!

54. Les frontières de l'Épire s'éloignent, et les montagnes s'évanouissent dans le lointain; fatigué de tenir en admiration ses regards sur les montagnes, il les repose agréablement sur une douce vallée, embellie de tous les charmes du printems. La plaine aussi possède des beautés peu communes, si quelque fleuve majestueux y promène ses ondes rapides, ombragées par des arbres qui se balancent sur ses bords, et dont le feuillage mobile semble se jouer dans ses flots, ou, avec les rayons de la lune, sommeiller sur sa surface, à l'heure solennelle de minuit.

55. Le soleil était descendu derrière les hauteurs du vaste Tomerit[57 - Anciennement le mont Tomarus.], et le Laos mugissant roulait sombre et rapide[58 - La rivière de Laos était grosse à l'époque où l'auteur la passa, et, immédiatement au-dessus de Tépalin, elle paraissait à l'œil aussi large que la Tamise à Westminster, au moins dans l'opinion de l'auteur et de son compagnon de voyage, M. Hobbouse. En été, elle doit être beaucoup moins grande. C'est certainement la plus belle rivière du levant, et ni l'Achéloüs, ni l'Alphée, ni l'Achéron, ni le Scamandre, ni le Caïstre, n'en approchent en beauté ou en largeur.]; les ombres accoutumées de la nuit s'étendaient insensiblement; lorsque, en suivant les détours escarpés du vallon, Childe Harold aperçut, comme des météores dans les cieux, les brillans minarets de Tépalin, dont les remparts dominent le fleuve. Il entendit, en approchant, la voix des hommes de guerre, dont le bruit sourd se mêlait à la brise qui soupirait dans la profondeur du vallon.

56. Il passa près de la tour silencieuse du harem sacré, et il aperçut, à travers les arches exhaussées de la porte, la demeure de ce chef redoutable dont tout ce qui l'environnait proclamait la haute puissance. C'est au milieu d'une pompe non commune que se montre ce despote, dont la cour est agitée de nombreux préparatifs de guerre; les esclaves, les eunuques, les soldats, les passagers et les santons attendent les ordres du maître. Sa demeure est un palais en dedans, en dehors une citadelle. Là paraissent se donner rendez-vous les hommes de toutes les nations.

57. Richement caparaçonnée, une troupe de chevaux armés pour la guerre et une troupe égale de guerriers formaient un cercle dans le fond de la vaste cour; dans le haut, des groupes étrangers garnissaient les corridors, et de tems en tems quelque Tartare au large turban, piquant de l'éperon son cheval de l'Ukraine, faisait retentir l'écho des salles. Le Turc, le Grec, l'Albanien et le Maure s'y mêlaient sous les costumes les plus variés, tandis que le bruit sourd du tambour de guerre annonçait la fin du jour.

58. Là, le fier et sauvage Albanais aux jambes nues, la tête ceinte d'un schall, portant une riche carabine et des vêtemens brodés d'or; les Macédoniens aux écharpes de pourpre; le Delhi, couvert de son bonnet qui inspire la terreur, au glaive recourbé; le Grec vif et joyeux; le fils mutilé de la noire Nubie; et le Turc à la longue barbe, qui daigne rarement prononcer une parole, le maître de tout ce qui l'entoure, et trop puissant pour être doux envers ceux qu'il commande,

59. Sont mêlés sans être confondus. Les uns sont couchés en groupes, observant la scène bigarrée qu'ils ont sous les yeux. On y voit le grave Musulman dans la posture de la dévotion; quelques-uns fument, d'autres jouent. Ici l'Albanais se promène avec fierté; là on entend chuchoter le Grec causeur. Écoutez! des sons solennels partent de la mosquée; la voix du Muezzin ébranle le minaret: «Il n'y a point d'autre dieu que Dieu! – Voici l'heure de la prière. – Dieu est grand!»

60. C'était pendant cette saison de la fête du Ramazan. Le jour entier était consacré à la pénitence; mais lorsque l'heure du tardif crépuscule fut passée, le règne des plaisirs et de la bonne chère commença. Tout était en mouvement dans le palais d'Ali; la troupe des domestiques préparait et servait les mets nombreux du festin. La galerie devenue déserte parut alors un luxe inutile. Des bruits confus partaient des appartemens intérieurs, d'où sortaient et rentraient sans cesse les pages et les esclaves.

61. Ici la voix de la femme n'est jamais entendue. Retirée à part, voilée, surveillée, il lui est à peine permis de faire un pas. Elle ne donne qu'à un seul homme sa personne et son cœur. Apprivoisée dans sa cage, cet oiseau inconstant ne désire point en sortir. Elle n'est point malheureuse de l'amour de son maître, et elle se complait dans les soins délicieux d'une mère. Soins pleins de félicité! bien au-dessus de tous les autres sentimens! Elle élève elle-même avec tendresse l'enfant qu'elle a conçu, et ne l'éloigne pas d'un sein qui n'est le partage d'aucune basse passion.

62. Dans un pavillon pavé de marbre, au centre duquel on voyait s'élever une source d'eau vive, dont les jets bouillonnans répandaient une naturelle fraîcheur, Ali reposait sur des coussins voluptueux qui invitaient au repos. C'est un homme de guerre et de crimes. Cependant vous ne pouvez distinguer dans ses traits vénérables, où la douceur se mêle à l'expression de la bienveillance, tout ce qu'ils cachent de cruel et de sanguinaire.

63. Ce n'est pas que sa blanche et longue barbe s'allie mal avec les passions qui appartiennent à la jeunesse; l'amour est aussi le partage de la vieillesse. – Hafiz l'a démontré. Le vieillard de Téos chanta souvent l'amour. – Mais les crimes qui dédaignent la tendre voix de la pitié; les crimes qui rendent tous les hommes odieux, surtout l'homme avancé en âge, ont marqué Ali de la férocité du tigre. Le sang appelle le sang, et ceux qui ont commencé par le sang leur carrière mortelle la finiront par des actes plus sanguinaires encore.

64. Là, au milieu des objets les plus nouveaux pour l'œil et pour l'oreille, notre pélerin se reposa de ses fatigues en contemplant toute la pompe du luxe musulman. Il se dégoûta bientôt de ce spacieux séjour de richesse et de volupté, retraite choisie de la grandeur rassasiée qui fuit le bruit de la ville. Avec moins de pompe et d'éclat, cette retraite aurait eu des charmes; mais la tranquillité abhorre les joies factices; et le plaisir, mêlé à la pompe, détruit le charme de tous les deux.

65. Ils sont farouches les enfans de l'Albanie; cependant ils ne manquent pas de vertus, tant sauvages soient-elles. Où est l'ennemi qui leur a jamais vu tourner le dos? Qui pourrait aussi bien endurer les fatigues de la guerre? Leur bravoure naturelle n'est jamais plus calme que dans les tems de péril et de détresse. Leur amitié est aussi sûre, que leurs ressentimens sont terribles. Quand la reconnaissance ou la valeur les appellent à répandre leur sang; intrépides, ils se précipitent partout où il plaît à leur chef de les conduire.

66. Childe Harold les vit dans la citadelle de leur capitaine, accourant en foule pour aller aux combats chercher des succès et de la gloire. Il les revit ensuite, lorsque, tombé en leur pouvoir, il devint lui-même la victime d'un malheur passager. Dans ces momens d'infortune où les hommes pervers sont plus cruels, ces Albanais lui offrirent un asile sous leur toit protecteur. Des hommes moins barbares auraient eu moins de générosité, et des compatriotes se seraient tenus à l'écart[59 - Allusion aux pillards de Cornouailles.]. Dans les événemens qui éprouvent le cœur des hommes, combien peu restent fidèles à l'infortune!

67. Il arriva qu'un jour des vents contraires poussèrent son esquif sur la côte dangereuse des rochers de Souli, au milieu des ténèbres et de la solitude désolée de la nuit. Il était périlleux d'aborder; il l'était plus encore de rester sur les flots. Les matelots cependant hésitèrent quelques tems, craignant de se confier à une terre, peut-être inhospitalière, où la trahison pouvait les attendre. Ils s'aventurèrent enfin de mettre à la côte, quoique doutant si ces hommes, qui haïssent également le chrétien et le turc, ne renouvelleraient pas pour eux leurs anciens actes de barbarie[60 - Ancient butcher-work.].

68. Crainte vaine! les Souliotes leur tendirent une main amie, les conduisirent à travers les récifs, et les firent éviter de dangereux marécages. Quoique moins grâcieux, ils furent plus humains que des esclaves policés; ils se livrèrent aux inspirations du cœur, séchèrent les vêtemens mouillés de leurs nouveaux hôtes, rallumèrent la lampe joyeuse, remplirent la coupe et leur offrirent leurs alimens. Ces alimens étaient grossiers; mais c'était tout ce qu'ils possédaient. Une telle conduite porte la rare empreinte de la philanthropie. – Faire reposer le voyageur fatigué, adoucir la tristesse de l'affligé est une leçon pour les hommes heureux, et doit faire rougir les méchans.

69. Il arriva que lorsque Harold voulut enfin quitter ces montagnes, une troupe de brigands infestait les chemins, et répandait partout les ravages du fer et de la flamme. Il prit en conséquence une escorte fidèle pour traverser la vaste et sauvage forêt de l'Acarnanie. Cette escorte était bien disposée contre des attaques imprévues, et endurcie aux fatigues. Il ne s'en sépara que lorsqu'il fut arrivé sur les bords du large et limpide Achéloüs, et que de là il eut aperçu les collines de l'Étolie.

70. Là, où l'Utraikey solitaire forme son bassin arrondi, dans lequel les flots fatigués se retirent pour réfléchir en repos l'éclat des astres nocturnes, le feuillage des arbres de la verte colline se rembrunit en se balançant à l'heure de minuit sur le sein de la baie silencieuse, pendant que les brises arrivent de l'ouest en poussant de légers murmures, et en caressant la surface azurée de l'onde qu'ils rident à peine. C'est dans ces lieux qu'Harold reçut un bienveillant accueil; il ne vit pas sans émotion cette scène charmante, car il trouvait dans la douce présence de la nuit une foule d'innocens plaisirs.

71. Les feux nocturnes étincelaient sur le rivage. Les divertissemens du jour étaient terminés; la coupe remplie d'un vin rouge circulait au loin[61 - Les Albanais musulmans ne s'abstiennent pas de vin, comme la plupart des autres musulmans.], et Harold qui se trouva inopinément au milieu des convives, s'arrêta frappé d'un muet étonnement. Avant que l'heure silencieuse de minuit fût passée, les amusemens natifs de la foule commencèrent. Chaque palikare[62 - Palikar, sans voyelle finale, en s'adressant à une seule personne, de Παλεχαρε, nom général appliqué à tous les soldats parmi les Grecs et les Albanais qui parlent romaïque. Ce mot signifie proprement un garçon.] déposa son sabre, et la main dans la main, homme avec homme, bondissant de joie, le clan à demi nu, se livra à la danse en faisant entendre des chants sauvages.

72. Childe Harold se tint à quelque distance, et cette espèce de débauche sauvage qu'il voyait ne lui déplut pas, car il ne haïssait point des gaîtés innocentes, quoiqu'un peu grossières. Au résumé, ce n'était point un spectacle commun de voir les jeux barbares, mais décens, de ces palikares; la flamme des feux nocturnes, passant sur leurs visages, faisait ressortir l'éclat rapide de leurs yeux noirs, l'agilité de leur mouvemens, leurs longues boucles de cheveux qui flottaient naturellement jusqu'à leur ceinture, tandis qu'ils fesaient entendre de concert ce chant moitié chanté, moitié crié[63 - Comme spécimen du dialecte albanais ou arnaute de l'Illyrie, j'insérerai ici deux des chants les plus populaires qui sont ordinairement chantés en dansant par les hommes ou les femmes indistinctement. Les premiers mots sont purement une espèce de chœur ou de refrain sans signification, comme on en trouve dans notre propre langue et dans les autres.IBo, bo, bo, bo, bo, bo,Naciarura popuso.ILa, la, je viens, je viens, gardele silence.IINaciarura na civinHa penderini ti hin.IIJe viens, je cours, ouvre la porte,afin que je puisse entrer.IIIHa pe udiri escrotiniTi vin ti mar serveniti.IIIOuvre la porte à moitié, afin queje puisse prendre mon turban.IVCaliriote me surmeEa ha pe pse dua tive.IVCaliriote231 aux yeux noire, ouvrela porte, pour que je puisse entrer.VBuo, bo, bo, bo, bo,Gi egem spirta esimiro.VLa, la, je t'entends, mon ame.VICaliriote vu le fundeEdve vete tunde tunde.VIUne jeune Arnaute, richementparée, marche avec grâce et orgueil.VIICaliriote me surmeTimi put e poi mi le.VIICaliriote, vierge des yeux noirs,donne-moi un baiser.VIIISe ti puta citi moraSi mi ri ni veti udo gia.VIII– Quand je t'ai donné un baiser,qu'y as-tu gagné? mon ame est consumée de feu.IXVa le ni il cadaleCelo more, more celo.IX– Danse légèrement, avec grâce,avec plus de grâce encore.XPlu hari ti tirete:Plu huron cia pra seti.XNe fais pas tant de poussière;elle gâterait tes chaussures brodées.La dernière stance pourrait embarrasser un commentateur. Les hommes, en Albanie, ont certains brodequins, de la texture la plus belle; mais les dames (auxquelles on suppose que le chant qui précède est adressé) n'ont rien sous leurs petites bottes jaunes et leurs pantoufles qu'une jambe bien tournée et quelquefois très-blanche. Les jeunes Albanaises sont beaucoup plus jolies que les Grecques, et leur costume est beaucoup plus pittoresque. Elles conservent leurs formes plus long-tems belles, parce qu'elles sont toujours au grand air. On doit remarquer que l'arnaute n'est pas un langage écrit: c'est pourquoi les mots de la chanson qui précède et de celle qui suit sont orthographiés d'après leur prononciation. Ils ont été transcrits par une personne qui parle et comprend parfaitement le dialecte, et qui est native d'Athènes.INdi sefda tinde ulavossaVettimi upri vi lofsa.IJe suis blessé par ton amour, etje n'ai aimé que pour me déchirer moi-même.IIAh vaisisso mi privi lofseSi mi rini mi la vosse.IITu m'as consumé; ah! jeunefille! tu m'as blessé au cœur.IIIUti tasa roba stuaSiti eve tulati dua.IIIJ'ai dit que je ne demandais dedouaire que tes yeux et tes œillades.IVRoba stinoris siduaQu mi sini vetti dua.IVJe n'ai pas besoin de ce mauditdouaire, je n'ai besoin que de toi.VQurmini dua civileniRoba ti siarmi tildi eni.VDonne-moi tes charmes, et queta dot alimente la flamme du foyer.VIUtara pisa vaisisso me simi rin tihaptiEti mi bire a piste si gui dendroitiltati.VIJe t'ai aimée, jeune fille, avecune ame sincère; mais tu m'asabandonné comme un arbre desséché.VIIUdi vura udorini udiri cicova ciltimora,Udorini talti hollna u ede caimonimora.VIISi j'ai placé ma main sur tonsein, qu'y ai-je gagné? j'ai retiréma main; mais j'en ai emportédes flammes!Je crois que les deux dernières stances, comme étant d'une mesure différente, doivent appartenir à une autre ballade. Une idée qui a quelque analogie avec la pensée des dernières lignes citées ci-dessus, fut exprimée par Socrate, lorsque, ayant appuyé son bras sur un de ses ύποχολπιοι, Critobule ou Cléobule, le philosophe se plaignit pendant quelques jours d'une douleur pénétrante qui se faisait ressentir jusqu'à l'épaule; c'est pourquoi il résolut très-convenablement d'enseigner ses disciples à l'avenir sans les toucher.].




CHANT DES PALIKARES



I



Tambourgui[64 - Ces stances sont en partie prises de différens chants albanais, autant que j'ai été capable de les comprendre à l'aide de traductions romaïques et italiennes.]! Tambourgui[65 - Tambour.]! ta bruyante alarme rend l'espérance au brave et la promesse de la guerre; tous les enfans des montagnes se lèvent à ton appel: le Chimariote, l'Illyrien et le terrible Souliote.



II



Oh! qui est plus brave que le brave et intrépide Souliote, revêtu de sa chemise blanche et de sa capote velue? Il abandonne au loup et au vautour son troupeau sauvage, et descend dans la plaine comme le torrent qui se précipite du rocher.



III



Les fils de Chimari, qui n'oublient jamais les injures d'un ami, laisseront-ils la vie à leurs ennemis vaincus? Faut-il que nos carabines, qui ne manquent jamais leur but, abandonnent une telle vengeance? Quel but est plus beau que le cœur d'un ennemi?



IV



La Macédoine envoie ses enfans invincibles; pour un tems ils abandonnent leurs cavernes et la chasse. Mais leurs écharpes d'un sang rouge seront encore plus rouges avant que le sabre soit rentré dans le fourreau et la bataille terminée.



V



Alors les pirates de Parga, qui habitent sur la mer, et qui apprennent aux pâles chrétiens ce que c'est que d'être esclaves, vont abandonner leurs longues galères et leurs rames, et traîner leurs captifs dans l'endroit destiné à leur servir de prison.



VI



Je ne cherche point les plaisirs que donne la richesse: mon sabre saura me conquérir ce que le faible doit acheter. J'emmènerai la jeune épouse aux longs cheveux flottans, et plus d'une vierge pleurera loin de sa mère.



VII



J'aime le beau visage d'une jeune et belle vierge, je m'endormirai dans ses caresses; ses chants calmeront mes transports. Qu'elle apporte avec elle sa lyre harmonieuse et nous chante un chant sur la défaite de son père.



VIII



Souviens-toi du jour où tomba Prévise[66 - Prévise fut pris d'assaut sur les Français.], les soupirs des vaincus, les cris des vainqueurs, les palais que nous incendiâmes et le partage du butin; les riches que nous égorgeâmes, et les beautés qui furent épargnées.



IX



Je ne parle point ici de pitié ni de crainte: il doit les ignorer celui qui veut servir le Vizir. Depuis les jours de notre prophète, le Croissant n'a point vu un chef aussi fameux qu'Ali-Pacha.



X



Le terrible Mouchtar, son fils, est allé sur le Danube: que les Giaours[67 - Infidèles, ou ceux qui ne suivent pas la croyance du prophète.] à la chevelure jaune[68 - Les Musulmans donnent l'épithète de jaune aux Russes.] tremblent devant sa queue de cheval[69 - Les queues de cheval sont les insignes d'un pacha.]: quand ses Delhis[70 - Cavaliers, répondant à des espèces de corps francs.] fondront avec fureur sur les rangs ennemis, combien il échappera peu de Moscovites au tranchant de leur sabre!



XI



Sélietar[71 - Porte-épée.], tire de son fourreau le cimeterre de notre Capitaine. Tambourgui! tes alarmes nous donnent la promesse de la guerre; vous, montagnes, qui nous voyez descendre au rivage, vous nous reverrez comme vainqueurs, ou vous ne nous reverrez point!


73. Belle Grèce! triste débris d'un empire glorieux[72 - On trouvera quelques idées sur ce sujet dans les fragmens qui suivent.]! immortelle, quoique n'étant plus! grande encore, quoique tombée! Qui guidera maintenant au combat tes enfans dispersés, et effacera les traces de ton long esclavage? Tes enfans ne ressemblent plus à ces guerriers intrépides qui, résolus à un trépas volontaire, allèrent l'attendre dans le défilé sépulcral des sombres Thermopyles. – Oh! qui recueillera leur généreux dévouement, s'élancera des bords de l'Eurotas, et te rappellera du sommeil de la tombe?

74. Génie de la liberté! lorsque tu guidas Thrasybule et ses compagnons sur les hauteurs de Phylé[73 - Phylé, qui commande une belle vue d'Athènes, conserve encore des ruines considérables; elle fut prise par Thrasybule, la veille de l'expulsion des trente tyrans.], pouvais-tu prévoir l'heure fatale où la désolation s'appesantirait sur les plaines attiques? Ce ne sont pas seulement trente tyrans qui appesantissent les chaînes de la Grèce; tout musulman peut être un despote sur ta terre sacrée; et tes enfans ne se soulèvent point! ils se bornent à de vaines malédictions, tremblans sous la verge d'une main turque, esclaves du berceau jusqu'à la tombe; en un mot, dégradés, de la dignité d'homme.

75. Comme tout est changé en eux, excepté la forme seule de leurs traits! et qui pourrait voir la flamme étincelante de leurs yeux, sans penser que leur cœur brûle de nouveau de ton feu immortel, ô liberté perdue! Plusieurs d'entre eux rêvent que l'heure est proche où ils pourront reconquérir l'héritage de leurs pères. Ils soupirent vivement après le secours des armes étrangères, sans oser marcher seuls contre la férocité de leurs ennemis, ou effacer leur nom avili des fastes douloureux, de l'esclavage.

76. Serfs héréditaires[74 - Il est nécessaire de se rappeler que ces vers furent écrits avant l'insurrection grecque, pour justifier le poète et ceux qu'il qualifie ainsi.On sait comment ils ont répondu à l'appel.(N. du Tr.)]! ne savez-vous pas que ceux qui veulent être libres doivent s'affranchir eux-mêmes? que c'est par leur bras seul que leur liberté doit être conquise? Croyez-vous que le Gaulois ou le Russe vous affranchiront? – Non! – Ils pourront abaisser vos orgueilleux oppresseurs, mais vous ne porterez plus d'offrandes aux autels de la liberté! Ombres des Hilotes! triomphez de vos ennemis! O Grèce! change de maîtres, ton sort sera toujours le même. Tes jours de gloire sont passés, mais non tes années de honte.

77. La cité conquise sur les Giaours, au nom d'Allah, peut être reconquise par eux sur les descendans d'Othman. L'impénétrable tour du sérail peut encore recevoir les Francs intrépides, ses premiers conquérans[75 - Lorsqu'elle fut prise par les latins, et conservée pendant plusieurs années. (Voyez Gibbon.)]. Les enfans de la race rebelle de Vahab[76 - La Mecque et Médine furent prises il y a quelque tems par les Wahabis, secte qui s'accroît chaque jour.] qui osa dépouiller le tombeau du prophète de toutes les pieuses offrandes, peuvent encore précipiter leur marche sanglante à l'occident de leur brûlante patrie; mais jamais la liberté ne reviendra visiter cette terre désolée, où les esclaves succéderont aux esclaves pendant des années innombrables d'éternelles misères.

78. Cependant remarquez la gaîté de ces Grecs dans ces jours qui précèdent ceux du carême, pendant lesquels ils se préparent, dans leurs saints rites, à la pénitence qui délivre l'homme du poids de ses péchés mortels par des abstinences durant le jour et des prières nocturnes. Mais avant que le repentir se couvre du costume de pénitent, il est permis à tout le monde de prendre quelques jours de divertissemens pour se livrer à tous les plaisirs, d'aller à la danse des bals masqués sous les costumes les plus bizarres, et de se réunir à la troupe mimique du joyeux carnaval.

79. Quels chrétiens se livrent plus aux divertissemens que les tiens, ô Stamboul, jadis la capitale de leur empire? Ils ont oublié que les turbans souillent maintenant Sainte-Sophie, et que la Grèce n'a plus d'autels. (Hélas! ses malheurs viennent encore attrister mes chants!) Ses poètes autrefois faisaient entendre des chants de joie, car le peuple était libre. Ils ressentaient tous la commune allégresse qu'aujourd'hui ils sont obligés de feindre. Je n'avais jamais vu un tel spectacle, ni entendu de tels chants que ceux qui faisaient tressaillir le Bosphore.

80. Grand était le tumulte joyeux qui faisait retentir le rivage; la musique changeait à chaque instant, sans interrompre ses accords. De tems en tems l'écho répétait le bruit cadencé des rames sur la mer, et les vagues répondant à ce battement mesuré, rendaient un doux gémissement. La reine des marées répandait du haut des cieux une clarté complice, et lorsqu'une brise passagère glissait sur les vagues, on l'eût prise pour un rayon plus brillant, détaché de son trône pour réfléchir dans l'onde son image jusqu'à ce que les flots étincelans parurent éclairer le rivage qu'ils baignaient avec harmonie.

81. Plusieurs légers caïques effleuraient la surface écumante des flots. Les filles de la contrée dansaient sur le rivage. Le jeune homme et la jeune vierge oubliaient, tous les deux, le sommeil et la demeure de leurs pères, tandis que des yeux languissans se faisaient entre eux un échange de regards auxquels peu de cœurs pouvaient résister; une main tremblante se sentait pressée avec tendresse, et répondait à la main qui la pressait. O amour! amour de la jeunesse, enchaîné dans tes liens de rose! que le sage ou le cynique dissertent tant qu'ils voudront; ces heures, ces heures seules rachètent des siècles d'infortunes.

82. Mais parmi cette foule joyeuse sous le masque, n'est-il point de cœurs qui frémissent d'une indignation secrète, et que le déguisement le plus soigné peut trahir à demi? Pour de tels cœurs les doux murmures de la vague semblent répéter leurs plaintes et leurs vains gémissemens. Pour de tels cœurs la gaîté de la foule folâtre est une source de pensées tristes et de froid dédain. Comme ils maudissent ces gaîtés insouciantes et prolongées, et qu'il leur tarde de changer leur robe de fête pour celle de la tombe!

83. Tel doit être le sentiment d'un vrai fils de la Grèce, si la Grèce peut encore s'enorgueillir d'un vrai patriote. Ils ne sont pas dignes de ce nom, ceux qui parlent toujours de guerre dans les douceurs de la paix, d'une paix d'esclave; qui soupirent après tout ce qu'ils ont perdu, et qui cependant abordent leurs tyrans avec un doux sourire, et portent à la main la faucille servile, au lieu du glaive de la liberté. Ah! Grèce! ceux qui t'aiment le moins sont ceux qui te doivent le plus; leur naissance, leur sang et cette sublime lignée d'ancêtres illustres qui sont la honte de ta race dégénérée.

84. Quand on verra renaître les austères vertus de Lacédémone; quand Thèbes donnera le jour à d'autres Épaminondas; quand les enfans d'Athènes retrouveront des cœurs; quand les mères grecques enfanteront des hommes; alors tu pourras être délivrée, mais non avant. Mille ans suffisent à peine pour fonder un empire; une heure peut le réduire en poussière. Et quand un peuple peut-il recouvrer sa splendeur dispersée, rappeler ses anciennes vertus, et triompher du tems et de la destinée?

85. Et cependant, que tu es encore belle dans tes jours de misères, patrie d'hommes divins et de dieux qui ont subi le destin des mortels! Tes vallons, toujours verts, tes montagnes couronnées de neige[77 - Sur un grand nombre de montagnes, particulièrement Liakura, la neige ne se fond jamais entièrement, malgré la chaleur intense de l'été; mais je n'en ai jamais vu durer dans la plaine, même en hiver.], te proclament encore la bien-aimée de la nature! Tes autels, tes temples renversés, mêlant leurs débris à la poussière des héros, sont brisés par le soc de la charrue. Ainsi périssent les monumens des hommes! Ainsi tout périt à son tour, excepté la vertu célébrée dans des chants dignes d'elle;

86. Excepté quelques colonnes solitaires qui semblent gémir sur leurs sœurs de la carrière, renversées auprès d'elles[78 - Le mont Pentélicus, d'où le marbre qui servit à construire les édifices publics d'Athènes fut tiré. Son nom moderne est le mont Mendéli. Une immense excavation, formée par l'exploitation des carrières, subsiste encore, et subsistera probablement jusqu'à la fin des tems.]; excepté le temple de Minerve qui orne encore le rocher de Colonna en élevant sa forme aérienne au-dessus des flots; excepté des tombeaux, à moitié oubliés, de quelques guerriers, dont les pierres grisâtres et le gazon non foulé bravent faiblement les siècles, mais non l'oubli, tandis que les étrangers seuls ne passent pas auprès d'eux sans s'y arrêter un instant comme moi, et peut-être ne s'en éloignent pas sans soupirer: hélas!

87. Cependant, ô Grèce! tes cieux sont toujours purs, tes rochers toujours sauvages, frais sont tes bosquets, et tes champs couverts de verdure; ton olive mûrit comme lorsqu'elle avait le sourire de Minerve; l'Hymette est toujours riche en miel; l'abeille joyeuse y construit toujours sa forteresse odoriférante; pélerin indépendant qui voyage dans le ciel de tes montagnes, Phébus dore encore tes longs étés; le marbre de Mendéli étincelle encore à ses rayons; les arts, la gloire, la liberté, ont disparu; mais la nature est toujours belle.

88. Dans quelque lieu que nous portions nos pas, terre sacrée! nous trouvons des débris de la gloire. Aucune partie de ton sol n'a été perdue dans une œuvre vulgaire; mais un vaste empire de merveilles se déploie autour de nous. Toutes les fictions des Muses semblent être réalisées, jusqu'à ce qu'épuisés d'admiration nous cessions de contempler des lieux qu'habitèrent si souvent les rêves de notre jeunesse. Chaque colline, chaque vallon, chaque paysage défie le pouvoir qui a renversé tes temples; le tems a ébranlé la citadelle d'Athènes, mais il a épargné la vaste plaine de Marathon.

89. Le soleil, le sol, sont les mêmes, mais non l'esclave qui rampe sur cette plaine. Rien n'y est changé; mais elle est devenue la proie d'un maître étranger. – Il a conservé ses limites et sa gloire illimitée, ce champ de bataille où des milliers de victimes persanes courbèrent la tête sous le glaive fumant de la Hellade. Jour cher à la gloire! où le nom de Marathon devint un nom magique[79 - «Siste, viator, heroa calcas!» était l'épitaphe du fameux comte Merci. Quels doivent être alors nos sentimens quand nous foulons la tombe des deux cents (Grecs) qui succombèrent à Marathon? Le principal tombeau a été récemment ouvert par Fauvel; on n'y trouva que peu d'antiquités, comme vases, etc. On m'offrit de me vendre la plaine de Marathon pour la somme de 16,000 piastres, à peu près 900 livres sterling (22,500 fr.[232 - Je ne sais pourquoi M.A.P. traduit ce passage: The plain of Marathon was offered to me for sale at the sum of sixteen thousand piastres, about nine hundred pounds! par: «On m'offrit de me vendre la terre de Marathon pour 1,600 piastres, ce qui fait à peu près 90 livres d'Angleterre.» Ce ne pouvait être pour déprécier encore le sol grec: c'était probablement une erreur de son texte.(N. du Tr.)])! Hélas! «Expende quot libras in duce summo invenies!» La cendre de Miltiade ne valait-elle pas déjà davantage? Elle n'aurait guère moins rapporté si on l'avait vendue au poids.], qui fait apparaître aux yeux de celui qui l'entend prononcer, le camp, l'ennemi, la mêlée, la marche des conquérans;

90. Le Mède qui fuit, son carquois brisé et vide de flèches, le Grec intrépide et sa lance rougie du sang des vaincus; les montagnes dominant la plaine, l'étendue de l'Océan qui la baigne, la mort en face, la destruction dans la retraite; telle était la scène qu'offrait Marathon. – Quel vestige en reste-t-il ici maintenant? Quel trophée nous signale cette terre sacrée, et nous rappelle le sourire de la liberté et les larmes de l'Asie? Une urne dépouillée, une tombe violée, et la poussière que le pied de ton coursier, barbare étranger! fait voler dans les airs.

91. Cependant des foules de pélerins viendront, sans jamais se lasser, visiter les débris de ta splendeur passée. Long-tems le voyageur, au souffle du vent d'Ionie, viendra saluer la terre brillante des exploits héroïques et de la poésie. Long-tems encore tes annales et ta langue immortelle rempliront de ta gloire le cœur de la jeunesse de toutes les nations. Orgueil du vieillard! étude du jeune homme! vénérée du sage, adorée par les poètes, comme si Minerve et les Muses y dévoilaient encore leurs divins et glorieux enseignemens.

92. Le cœur de celui qui voyage soupire pour sa patrie, quand un être qui le chérit l'attend dans ses foyers paternels; mais celui qu'aucun lien n'y rappelle ou n'y retient, qu'il vienne visiter la Grèce, et contempler avec délices une terre son égale en tristesses. Cette terre de la Grèce n'est pas une terre destinée aux joies du monde; mais que celui qui se plaît dans la mélancolie vienne y passer ses jours; à peine regrettera-t-il sa terre natale lorsqu'il s'égarera dans l'enceinte sacrée de l'antique Delphes, lorsqu'il contemplera les plaines qui furent le tombeau des Grecs et des Perses.

93. Qu'il approche de cette terre consacrée et traverse en paix son magique désert; mais qu'il épargne ses débris. – Que sa main avide ne vienne point dépouiller une contrée déjà trop dépouillée! Ces autels ne furent point destinés à de telles profanations. Révérez ce que les nations autrefois ont révéré, et puisse ainsi le nom de notre patrie ne pas être déshonoré! Puissiez-vous aussi retourner heureusement aux lieux de votre enfance, et y trouver tous les délices de l'amour et toutes les satisfactions de la vie!

94. Pour toi qui, dans un chant trop prolongé, viens de distraire tes heures de loisir par des vers obscurs, ta voix se perdra bientôt dans la foule des ménestrels dont les accens retentissent de nos jours avec tant d'éclat. Cède-leur un périssable laurier. – Il le disputerait mal celui qui ne s'inquiète ni des traits acérés de la critique, ni des éloges de partisans moins sévères depuis que le froid de la mort a glacé tous les cœurs dont il aurait pu envier les suffrages. Il n'est personne à qui on puisse chercher à plaire quand il ne reste personne à aimer.

95. Toi aussi, tu n'es plus! toi qui fus si aimable et si aimée! Toi que me rendaient si chère les douces affections de notre jeunesse! qui fus pour moi ce que personne n'a été depuis, et qui ne m'abandonnas point quoique je fusse devenu indigne de toi! Qu'est-ce que ma vie est maintenant, puisque tu as cessé d'être! Tu n'es plus là pour accueillir avec transport ton voyageur à son retour; il ne lui reste qu'à gémir sur des heures qui ne reviendront plus pour lui. – Oh! que n'ont-elles jamais été, s'il ne devait plus les revoir! Il ne serait point revenu dans sa patrie pour trouver un motif de s'éloigner de nouveau!

96. O toi, toujours aimante, toujours aimable et toujours aimée! Comme le chagrin personnel rappelle le passé et se complaît dans des pensées qui sont d'autant moins amères qu'elles sont plus éloignées! mais le tems peut-être arrachera de mon imagination ton ombre chérie. Implacable trépas! tout ce que tu pouvais me ravir, tu me l'as ravi; une mère, un ami et enfin un être qui était pour moi plus qu'un ami. Jamais tes flèches pour personne ne furent si promptes et si cruelles, et la douleur succédant à la douleur m'a privé des faibles jours que la vie aurait pu m'accorder.

97. Dois-je alors me précipiter de nouveau dans la foule, et rechercher tout ce que dédaigne le repos de l'ame? Suivrai-je l'appel de la débauche dans les banquets joyeux, où le rire faux et bruyant laisse froid le cœur, contracte les joues creuses, et ne laisse dans l'ame abattue qu'un plus profond abattement? Vainement des traits empreints d'une gaîté forcée, veulent-ils feindre le plaisir, et cacher le secret dépit; les sourires ne font que précéder le cours de larmes futures, ou donner à la lèvre une expression mal dissimulée de dédain.

98. Quel est le plus cruel des malheurs qui menacent la vieillesse? Quel est celui qui laisse sur le front les traces les plus profondes? C'est de voir tout ceux qu'on a aimés effacés du livre de la vie, et d'être seul sur la terre, comme moi maintenant. Je me prosterne humblement devant celui qui châtie, dont le bras s'est appesanti sur des cœurs divisés et a détruit toutes mes espérances. Roulez, passez rapidement, jours inutiles! vous n'emporterez pas mes regrets, puisque la mort a enlevé tout ce qui attachait mon ame, et condamné mes jeunes années à toutes les afflictions de la vieillesse.




ADDITIONS AUXQUELLES RENVOIE LA NOTE 33





I


Avant de rien dire d'une ville dont tout le monde, voyageur ou non, a cru nécessaire de dire quelque chose, je prierai Miss Owenson, si elle choisit bientôt une héroïne athénienne pour ses quatre volumes, d'avoir la bonté de la marier à quelqu'un de meilleure condition qu'un Disdar-Aga (qui, par parenthèse, n'est pas un aga), le plus impoli de tous les petits officiers, et le plus grand patron de rapine qu'Athènes ait jamais vu (excepté lord Elgin). C'est le plus indigne des habitans de l'Acropolis, qui reçoit un traitement annuel de 150 piastres (8 livres sterling), outre lequel on lui donne encore de quoi payer sa garnison, le corps le plus indiscipliné de tous les corps indisciplinés de l'empire ottoman. Je dis ceci par amitié, me rappelant que je fus autrefois la cause que le mari de l'Ida d'Athènes manqua de recevoir la bastonnade. Le dit Disdar est un turbulent mari qui bat sa femme, tellement que je supplie Miss Owenson de solliciter une séparation de corps pour son Ida. Ayant donné ces préliminaires, aux lecteurs de romans, sur une matière de cette importance, j'abandonne Ida pour parler de son lieu de naissance.

Mettant de côté la magie des noms et toutes ces associations d'idées qu'il serait pédantesque et superflu de récapituler, la seule situation d'Athènes suffirait pour la rendre la favorite de tous les hommes qui ont des yeux pour admirer l'art et la nature. Le climat, à moi du moins, paraît un printems perpétuel; pendant huit mois, je n'ai pas passé un jour sans monter plusieurs heures à cheval; la pluie est extrêmement rare, la neige ne séjourne jamais dans les plaines, et un jour nuageux est une agréable rareté. En Espagne, en Portugal, et dans tous les lieux de l'Orient que j'ai visités, excepté l'Ionie et l'Attique, je n'ai point trouvé de climat d'une telle supériorité au nôtre; et à Constantinople, où je passai mai, juin, et une partie de juillet (1810), on peut damner le climat et se plaindre du spleen cinq jours au moins sur sept.

L'air de la Morée est pesant et malsain; mais, du moment où vous passez l'isthme dans la direction de Mégare, le changement est très-sensible. Je crains bien qu'Hésiode ne soit encore trouvé exact dans sa description d'un hiver béotien.

Nous avons trouvé à Livadie un esprit fort, dans la personne d'un évêque grec. Ce digne hypocrite se moquait de sa propre religion avec une grande intrépidité (mais non pas devant son troupeau), et se riait de la messe comme d'une coglioneria. Il était impossible d'avoir meilleure idée de lui pour cela; mais, pour un Béotien, il était vif avec toute son absurdité. Ce phénomène (à l'exception de Thèbes, des ruines de Chéronée, de la plaine de Platée, d'Orchomène, de Livadie, et de sa grotte de Trophonius) fut la seule chose remarquable que nous vîmes avant de passer le mont Cythéron.

La fontaine de Dircé fait tourner un moulin: du moins mon compagnon (qui, ayant résolu d'être tout à la fois propre et classique, se baigna dans ses flots) assura que c'était la fontaine de Dircé, et toute personne qui le jugera convenable pourra le contredire. À Castri, nous goûtâmes de l'eau d'une demi-douzaine de petits ruisseaux (qui, dans quelques-uns, n'était pas des plus pures) avant de décider à notre satisfaction quelle était celle de Castalie; et celle sur laquelle notre choix s'arrêta avait un goût désagréable, qui venait probablement de l'alimentation des neiges; cette expérience ne nous jeta point dans une fièvre épique comme ce pauvre Dr. Chandler.

Du fort de Phylé, dont les ruines considérables existent encore, la plaine d'Athènes, le Pentélique, l'Hymette, l'Acropolis, et la mer Égée, apparaissent tout ensemble aux regards. Selon moi, cette perspective est plus magnifique encore que celle de Cintra et de Constantinople. La vue même de la Troade, qui embrasse l'Ida, l'Hellespont et le mont Athos dans le lointain, ne pourrait l'égaler, quoique supérieure en étendue.

J'avais beaucoup entendu parler de la beauté de l'Arcadie; mais, en exceptant la vue du monastère de Mégaspélion (qui est inférieur à Zitza pour dominer la contrée), et celle de la descente des montagnes sur la route de Tripolitza à Argos, l'Arcadie n'a guère que son nom de bien remarquable.

Sternitur, et dulces moriens reminiscitur Argos.

Virgile n'aurait pu mettre ce vers que dans la bouche d'un Argien; et (je le remarque avec respect) Argos ne mérite pas maintenant l'épithète. Si le Polynice de Stace: in mediis audit duo littora campis, pouvait actuellement entendre les bruits des deux rivages en traversant l'isthme de Corinthe, il aurait de meilleures oreilles qu'il n'en a jamais été porté depuis dans ce voyage.

«Athènes, dit un célèbre géographe, est encore la cité la plus polie de la Grèce.» Cela peut être de la Grèce, mais non des Grecs, car Yanina, dans l'Épire, est universellement regardée, même par eux, comme supérieure en richesse, en raffinement de luxe, en instruction, et par le dialecte de ses habitans. Les Athéniens sont remarquables par leur astuce; et les basses classes ne sont pas seules caractérisées dans ce proverbe qui les range parmi les juifs de Salonique et les Turcs de Négrepont.

Parmi les différens étrangers résidant à Athènes, Français, Italiens, Allemands, Ragusains, etc., il n'y eut jamais de différence d'opinion sur leur appréciation du caractère des Athéniens, quoique, sur tous les autres sujets, ils disputent avec une grande acrimonie.

M. Fauvel, consul français, qui a passé trente ans principalement à Athènes, et aux talens et aux manières duquel, comme artiste et comme homme de distinction, aucune des personnes qui l'ont connu ne refusera un public hommage, a souvent dit en ma présence que les Grecs ne sont pas dignes d'être émancipés; et il fondait son raisonnement sur les motifs de leur dépravation individuelle et nationale; tandis qu'il oublie que cette dépravation doit être attribuée aux causes qui peuvent seulement être éloignées par la mesure qu'il réprouve.

M. Roque, respectable marchand français qui habite depuis long-tems Athènes, me disait avec la plus amusante gravité: «Monsieur, c'est la même canaille qu'aux tems de Thémistocle!» Les anciens Grecs bannirent Thémistocle, et les modernes trompent M. Roque: c'est ainsi que les grands hommes ont toujours été traités!

En un mot, tous les Franks qui sont fixés dans ce pays, et la plupart des Anglais, des Allemands, des Danois, etc., qui ne font que passer, arrivent par degrés à la même opinion, avec autant de fondement qu'un Turk, venu en Angleterre, condamnerait la nation en masse, parce qu'il aurait été friponné par son laquais, ou surfait par sa blanchisseuse.

Certainement, ce n'est point un petit motif d'être ébranlé, quand les sieurs Fauvel et Lusieri, les deux plus grands démagogues du jour, qui se partagent entre eux le pouvoir de Périclès et la popularité de Cléon, et qui tourmentent le pauvre waiwode par leurs perpétuels différends, s'accordent à condamner les Grecs en général comme un peuple nulla virtute redemptum, et les Athéniens en particulier.

Pour moi, je n'ose hasarder mon humble opinion, sachant, comme je le sais, qu'il y a maintenant en manuscrit non moins de Cinq Tours[80 - Variété du titre de voyage, terme que l'on affectionne en Angleterre comme plus distingué. Chacun y veut faire son tour.(N. du Tr.)], de la première dimension et du plus menaçant aspect dans leur habillement typographique, faits par des personnes d'esprit et d'honneur, et qui prendront place au répertoire régulier des livres de cette espèce. Mais, si je puis exprimer mon opinion sans offenser personne, il me semble dur de déclarer si positivement, et si opiniâtrement, comme la plupart des personnes l'ont fait, que les Grecs, parce qu'aujourd'hui ils ne valent rien, ne seront jamais meilleurs.

Eton et Sonnini ont faussé notre opinion par leurs projets et leurs panégyriques; mais, d'un autre côté, de Paw et Thornton ont rabaissé les Grecs au-delà de leurs démérites.

Les Grecs ne seront jamais indépendans; ils ne seront jamais souverains comme autrefois, et Dieu les empêche de le devenir! Mais ils peuvent être sujets sans être esclaves. Nos colonies ne sont pas indépendantes; mais elles sont libres et industrieuses; la Grèce peut devenir ainsi par la suite.

Maintenant, comme les catholiques d'Irlande et les Juifs qui couvrent la terre, ainsi que tout autre peuple hétérodoxe ou bâtonné, les Grecs souffrent tous les maux physiques et moraux qui peuvent affliger l'humanité. Leur vie est un combat contre la vérité; ils sont vicieux pour leur propre défense. Ils sont si peu habitués à être traités avec humanité, que, lorsqu'il leur arrive par hasard d'en ressentir les effets, ils soupçonnent celui qui l'emploie envers eux, comme un chien souvent battu mord la main qui essaie de le caresser. «Ils sont ingrats notoirement, et d'une ingratitude abominable!» Tel est le cri général; mais, au nom de Némésis! pour qui doivent-ils avoir de la reconnaissance? Où est la créature humaine qui a jamais accordé un bienfait à un Grec, ou aux Grecs? Ils doivent être sans doute reconnaissans envers les Turks pour les fers qu'ils leur imposent, et aux Franks pour leurs promesses violées et leurs conseils perfides! Ils doivent être reconnaissans envers l'artiste qui arrache leurs ruines et l'antiquaire qui les emporte; envers le voyageur qui les fait flageller par son janissaire, et l'écrivain qui les insulte dans son journal! C'est là le montant de leurs obligations envers les étrangers.




II


Au couvent Franciscain, à Athènes, 23 janvier 1811.

Parmi les restes de la politique barbare des premiers âges, on trouve les traces de l'esclavage qui subsiste encore dans différentes contrées, dont les habitans, quoique divisés dans leur religion et leurs habitudes, s'accordent presque tous dans l'oppression qu'ils exercent.

Les Anglais ont eu enfin compassion de leurs nègres; et, sous un gouvernement un peu moins empreint de bigoterie, le jour arrivera[81 - Ce jour est arrivé, mais peut-être par la force des choses.(N. du Tr.)] où ils affranchiront aussi leurs frères catholiques; mais l'intervention seule des étrangers peut émanciper les Grecs, qui, autrement, paraissent avoir peu de chances d'émancipation de la part des Turks, comme les Juifs de la part du genre humain en général.

Nous connaissons de reste les Grecs anciens; au moins les jeunes gens de l'Europe consacrent à l'étude de leurs écrits et de leur histoire une grande partie de leur tems, qu'ils pourraient employer plus utilement à étudier leurs propres écrivains et leur propre histoire. Pour les Grecs modernes, nous les négligeons peut-être plus qu'ils ne le méritent; et tandis que chaque individu de quelque prétention au savoir passe sa jeunesse, et souvent son âge mûr, dans l'étude de la langue et des harangues des démagogues athéniens en faveur de la liberté, les descendans réels ou supposés de ces fiers républicains sont abandonnés à la tyrannie actuelle de leurs maîtres, quoique un léger effort de la part des nations européennes pût suffire pour briser leurs chaînes.

De croire, comme les Grecs le font, au retour de leur ancienne supériorité, ce serait une prétention ridicule. Il faudrait pour cela que le reste du monde rentrât dans son ancienne barbarie, après avoir reconnu la souveraineté de la Grèce; mais il ne paraît pas y avoir de grands obstacles, excepté dans l'apathie des Franks, à ce que la Grèce devînt une utile dépendance de l'empire ottoman, ou même un état libre avec de convenables garanties. Cependant je n'avance cela que sauf correction, car beaucoup de personnes bien informées doutent que ce que je propose puisse être jamais mis en pratique.

Les Grecs n'ont jamais perdu l'espoir de leur délivrance, quoiqu'ils soient maintenant très-divisés d'opinions au sujet de leurs probables libérateurs. Leur religion leur inspire de la confiance dans les Russes; mais ils ont déjà été deux fois trompés et abandonnés par cette puissance, et la leçon terrible qu'ils ont reçue après la désertion des Russes dans la Morée n'a pas encore été oubliée. Ils n'aiment pas les Français, quoique la soumission du reste de l'Europe doive être probablement suivie par la délivrance de la Grèce continentale. Les insulaires attendent des secours de l'Angleterre, en voyant qu'elle vient dernièrement de prendre possession de la république Ionienne, à l'exception de Corfou. Mais, quelle que soit la puissance qui prêtera le secours de ses armes aux Grecs, elle sera bienvenue par eux. Quand ce jour arrivera, que le ciel ait merci des Ottomans! ils ne peuvent compter sur la pitié des Giaours.

Mais, au lieu de rappeler ce qu'ils ont été autrefois, ou de disserter sur ce qu'ils peuvent être à l'avenir, considérons comme ils sont présentement.

Et ici il est impossible de concilier la divergence des opinions qui ont été manifestées par les marchands, en décriant les Grecs de toute leur force; par les voyageurs en général, en tournant nombre de périodes à leur louange, et en publiant de curieuses spéculations greffées sur leur premier état de splendeur, qui ne peut avoir plus d'influence sur leur sort actuel que l'existence des Incas n'en aura sur les destinées futures du Pérou.

Un écrivain très-spirituel a nommé les Grecs les alliés naturels des Anglais; un autre, non moins ingénieux, avance qu'ils ne peuvent être les alliés de personne, et qu'ils ne descendent point des anciens Grecs; un troisième, plus ingénieux encore que les deux premiers, bâtit un empire grec sur des fondemens russes, et réalise (sur le papier) toutes les chimères de Catherine II. Quant à la question de leur origine, qu'importe que les Mainotes soient ou ne soient pas les descendans en ligne directe des Lacédémoniens; ou que les Athéniens actuels soient aussi indigènes que les abeilles de l'Hymette, ou que les cigales auxquelles ils se comparaient autrefois? Quel Anglais s'informe s'il est d'un sang danois, saxon, normand ou troyen? ou qui, excepté un Welche, est affligé du désir d'être descendu de Caractacus?

Les pauvres Grecs ne sont déjà pas si abondamment pourvus des biens de la terre pour que leurs prétentions à une antique origine soient un objet d'envie. Alors il est bien cruel, dans M. Thornton, de les troubler dans la possession de tout ce que le tems leur a laissé, c'est-à-dire leur descendance, chose à laquelle ils sont le plus attachés, comme c'est la seule chose qu'ils puissent appeler leur bien propre. Il serait curieux, dans cette circonstance, de publier et de comparer les ouvrages de MM. Thornton et de Paw, Éton et Sonnini; paradoxes d'un côté et prévention de l'autre. M. Thornton prétend qu'il a des droits à la confiance publique, par une résidence de quatorze années à Péra. Cela pourrait être au sujet des Turks; mais ce long séjour ne lui a pas plus donné de lumières sur le véritable état de la Grèce et de ses habitans, que plusieurs années passées dans le quartier des marins de Londres ne lui eussent fait connaître les montagnes de l'Écosse occidentale.

Les Grecs de Constantinople habitent le fanal; et si M. Thornton n'a pas plus souvent traversé la Corne Dorée que ses confrères les marchands n'ont coutume de le faire, je n'ai pas une grande confiance dans ses renseignemens. J'ai entendu dernièrement un de ces messieurs se vanter de leurs communications très-rares avec la cité, et assurer avec un air de triomphe que pour sa part il n'avait été que quatre fois à Constantinople dans un pareil nombre d'années.

Pour ce qui regarde les voyages de M. Thornton dans la mer Noire sur des vaisseaux grecs, ils doivent lui donner la même idée de la Grèce qu'une navigation à Berwick sur un bateau pêcheur anglais lui donnerait des extrémités de l'Écosse. Alors sur quels fondemens s'arroge-t-il le droit de condamner en masse un peuple dont il connaît si peu d'individus? C'est un fait curieux que M. Thornton, qui blâme si souvent Pouqueville toutes les fois qu'il parle des Turks, recoure cependant à lui comme une autorité en parlant des Grecs, et le nomme un observateur impartial. Et pourtant le Dr. Pouqueville n'a pas plus de droit à ce titre que M. Thornton n'en a à le lui conférer.

Le fait est que nous sommes déplorablement privés de renseignemens certains sur les Grecs, et particulièrement sur leur littérature; et il n'y a pas de probabilité que nous en recevions avant que nos relations ne deviennent plus intimes, ou que leur indépendance soit consommée. Les rapports des voyageurs sont aussi peu dignes de confiance que les invectives passionnées des traficans. Mais, jusqu'à ce que nous puissions en avoir de meilleurs, nous devons nous contenter du peu que nous pouvons apprendre de certain à de pareilles sources.

Quelque défectueuses qu'elles puissent être cependant, elles sont préférables aux paradoxes des hommes qui n'ont lu que superficiellement les anciens, et qui n'ont rien vu des modernes, comme de Paw, qui, lorsqu'il affirme que la race des chevaux anglais est ruinée par New-Market[82 - Endroit où se font les courses de chevaux.], et que les Spartiates furent lâches sur le champ de bataille, trahit une égale connaissance des chevaux anglais et des anciens Spartiates. Ses Observations philosophiques auraient une prétention plus juste au titre de Rêveries. On ne doit pas attendre que celui qui condamné si libéralement quelques-unes des plus célèbres institutions des anciens, ait quelque indulgence pour les Grecs modernes; et il arrive heureusement que l'absurdité de ses hypothèses sur leurs ancêtres réfute ses assertions sur eux-mêmes.

Ainsi, croyons qu'en dépit des prophéties de de Paw, et des doutes de M. Thornton, il existe une espérance raisonnable de délivrance en faveur d'un peuple qui, quelles que puissent être les erreurs de sa politique et de sa religion, a été amplement puni par trois siècles et demi de captivité.




III


Athènes, au couvent Franciscain, le 17 mars 1811.

Je dois avoir un entretien avec ce savant Thébain.

Quelque tems après mon départ de Constantinople pour venir ici, je reçus le trente-et-unième numéro de la Revue d'Édimbourg, qui, à cette distance, était une faveur dont j'étais redevable au capitaine d'une frégate anglaise qui était dans les eaux de Salamine. L'article 3 de ce numéro contenait la revue d'une traduction française de Strabon; on y avait ajouté quelques remarques sur les Grecs modernes et leur littérature, avec une courte notice sur Coray, un des auteurs de la version française. Je me bornerai à un petit nombre d'observations sur les remarques, et le lieu où je les écris me justifiera, je l'espère, de les introduire dans un ouvrage lié, sous plusieurs rapports, à ce sujet. Coray, le plus célèbre des Grecs vivans, au moins parmi les Européens, naquit à Scio (dans la Revue on le fait naître à Smyrne, j'ai des raisons de croire que c'est inexact), et, outre la traduction de Beccaria, et d'autres ouvrages mentionnés par l'écrivain de la Revue, il a publié un lexique en romaïque et en français, si je dois en croire l'assurance que m'en ont donnée quelques voyageurs danois nouvellement arrivés de Paris. Mais le dernier lexique que nous ayons vu ici, en français et en grec, est celui de Grégoire Zolikoglou[83 - J'ai en ma possession un excellent lexique, τριγλωσσον, que j'ai reçu de S.G., esq., en échange d'une petite pierre précieuse. Mes amis, antiquaires, ne l'ont jamais oublié, et ne me l'ont pas encore pardonné.]. Coray a été récemment engagé dans une désagréable controverse avec M. Gail[84 - Dans le pamphlet de M. Gail contre Coray, il parle de jeter l'insolent helléniste par les fenêtres. Sur ce, un critique français s'écrie: «Oh! mon Dieu! jeter un helléniste par les fenêtres, quel sacrilége!» C'eût été certainement une sérieuse affaire pour les auteurs qui habitent dans des mansardes. Je n'ai cité ce passage que pour faire voir la ressemblance de style des controversistes de toutes les contrées policées. Londres et Édimbourg soutiendraient avantageusement, dans ce sens, le parallèle avec cette ébullition parisienne.], commentateur parisien et éditeur de quelques traductions de poètes grecs; parce que l'Institut de France lui avait adjugé le prix pour sa version d'Hippocrate: Περί ύδἀτων, etc., au désappointement, et par conséquent au mécontentement de M. Gail. Des éloges sont indubitablement dus aux travaux littéraires et au patriotisme de Coray, mais une part de ces éloges ne doit pas être enlevée aux deux frères Zozimado (marchands établis à Livourne), qui l'ont envoyé à Paris, et l'y ont maintenu, dans le but exprès de chercher à éclaircir les obscurités des anciens Grecs, et d'ajouter aux recherches modernes de ses compatriotes. Coray toutefois n'est pas aussi célèbre parmi ses compatriotes que quelques-uns qui vivaient dans les deux derniers siècles; plus particulièrement Dorothéus de Mitylène, dont les écrits helléniques sont si estimés par les Grecs, que Meletius les nomme: Μετα τόν Θουχύδιδην καί Ξενοφώντα άριστος Ελληνωυ. (P. 224, Histoire Ecclésiastique, vol. 4.)

Panagiotes Kodrikas, le traducteur de Fontenelle, et Kamarasis, qui a traduit en français l'ouvrage d'Ocellus Lucanus, sur l'Univers; Christodoulos, et plus particulièrement Psalida, avec qui je me suis entretenu à Yanina, ont aussi beaucoup de réputation parmi les lettrés de leur pays. Le dernier a publié en romaïque et en latin un ouvrage sur le vrai bonheur, dédié à Catherine II. Mais Polyzoïs, qui est désigné par l'écrivain de la Revue comme le seul moderne, excepté Coray, qui se soit distingué par sa connaissance de l'hellénique, si c'est le Polyzoïs Lampanitziotis de Yanina, qui a publié nombre d'ouvrages en romaïque, il n'est ni plus ni moins qu'un marchand de livres ambulant, avec le contenu desquels livres il n'a rien de commun que son nom placé sur la page du titre pour lui en garantir la propriété dans la publication, et c'est, de plus, un homme entièrement dépourvu de connaissances classiques. Cependant, comme ce nom est commun, quelque autre Polyzoïs peut avoir été l'éditeur des lettres d'Aristhainetus.

Il est à regretter que le système du blocus continental ait fermé toutes les communications par lesquelles les Grecs pouvaient faire imprimer leurs livres, particulièrement à Venise et à Trieste. Les grammaires communes à l'usage des enfans sont devenues même trop chères pour les basses classes. Parmi les livres originaux des Grecs modernes, on doit consulter la Géographie de Mélétius, archevêque d'Athènes, et une multitude d'in-quarto théologiques et de brochures ou pamphlets poétiques. Leurs grammaires et lexiques en deux, trois et quatre langues, sont nombreux et excellens. Leur poésie est rimée. La plus singulière pièce que j'en aie vue, il y a peu de tems, est une satire dialoguée entre un Russe, un Anglais et un Français, voyageurs, le waiwode de la Wallachie (ou Blakbey, comme ils le nomment), un archevêque, un marchand, et un Çogïa-Bachi (ou primat). Ils paraissent successivement dans la pièce, et l'écrivain leur attribue à tous l'avilissement actuel des Grecs sous les Turks.

Leurs chants sont quelquefois gracieux et pathétiques; mais les airs sont généralement désagréables aux oreilles d'un Frank. Le meilleur de tous est le fameux: Δεύτε, παἵδες τὤν Ελλἠνων[85 - Écoutez, enfans des Grecs, etc. Ce chant sublime a beaucoup de rapport avec la fameuse Marseillaise: on pense que Riga s'en était inspiré.(N. du Tr.)]! par l'infortuné Riga. Mais, dans un catalogue de plus de soixante auteurs que j'ai sous les yeux, on en peut trouver tout au plus quinze qui aient traité autre chose que de la théologie.

Je suis chargé d'une commission par un Grec d'Athènes, nommé Marmarotouri, à l'effet de prendre des arrangemens, s'il est possible, pour faire imprimer à Londres une traduction en romaïque du Voyage d'Anacharsis de Barthélemy. Il n'a pas d'autres moyens de publier sa traduction, si ce n'est d'envoyer son manuscrit à Vienne par la mer Noire et le Danube.

L'écrivain de la Revue mentionne une école établie à Hécatonesi, et supprimée à l'instigation du général Sébastiani[86 - Alors notre ambassadeur près la Porte-Ottomane.(N. du Tr.)]. Le critique veut sans doute parler de Cidonie, ou en turc Haivali, ville située sur le continent, où cette institution, qui renferme une centaine d'étudians et trois professeurs, subsiste encore. Il est vrai que cet établissement a été inquiété par la Porte, sous le ridicule prétexte que les Grecs construisaient une forteresse au lieu d'un collége. Mais, après quelques démarches et le paiement de quelques bourses au Divan, la permission a été accordée de continuer l'enseignement. Le professeur principal, nommé Veniamin (c'est-à-dire Benjamin), est regardé comme un homme de talent, mais comme un franc penseur. Il est né à Lesbos, et a étudié en Italie: il enseigne l'hellénique, le latin, et quelques langues franques; outre cela, il a quelques notions sur les sciences.

Quoique ce ne soit pas mon intention de m'étendre plus loin sur ce sujet que ce qui concerne l'article en question, je ne puis m'empêcher d'observer que les lamentations du critique de la Revue sur la décadence des Grecs paraissent singulières, lorsqu'il les termine par ces mots: «Ce changement doit être attribué à leurs infortunes plutôt qu'à une dégradation physique.» Il peut être vrai que les Grecs ne soient pas physiquement dégénérés, et que Constantinople contenait, le jour où elle changea de maîtres, autant d'hommes de six pieds et au-dessus que dans ses jours de prospérité. Mais l'histoire ancienne et les publicistes modernes nous enseignent que quelque chose de plus que la perfection physique est nécessaire pour conserver un état dans sa force et son indépendance; et les Grecs, en particulier, sont un triste exemple des rapports intimes qui existent entre la dégradation morale et la décadence d'une nation.

L'écrivain de la Revue parle d'un plan qu'il croit, dit-il, imaginé par Potemkin pour perfectionner le romaïque. J'ai fait d'inutiles efforts pour me procurer des renseignemens sur son existence. Il y avait une académie à St. – Pétèrsbourg pour les Grecs; mais elle a été supprimée par Paul, et n'a point été rétablie par son successeur.

C'est par une distraction de la plume du critique, et ce ne peut être qu'une distraction de sa plume (a slip of the pen) que, à la page 58, nº 31 de la Revue d'Édimbourg, on trouve ces mots: «Nous savons que, lorsque la capitale de l'Orient céda à Solyman…» Il est à présumer que, dans une seconde édition de la Revue, ce dernier mot sera remplacé par celui de Mahomet II[87 - Dans un précèdent numéro de la Revue d'Édimbourg, 1808, il est dit: «Lord Byron a passé quelques-unes de ses premières années en Écosse. Il aurait pu y apprendre que le mot pibroch ne signifie point une cornemuse, pas plus que duo ne signifie un violon.» Dites-moi, était-ce en Écosse que les jeunes gens de l'Edinburgh Review ont appris que Solyman signifie Mahomet II? et encore que critique signifie infaillibilité? mais voilà comme:Cœdimus inque vicem prœbemus crura sagittis.L'erreur semble si bien une distraction de plume (par la grande ressemblance des deux mots, et l'absence totale d'erreur du leviathan littéraire), que je l'aurais passée ici sous silence, ainsi que dans le texte, si je n'avais aperçu dans la Revue d'Édimbourg beaucoup de gaîtés facétieuses, à propos de telles découvertes, particulièrement une récente, dans laquelle les mots et les syllabes sont discutés et transposés. Le passage ci-dessus mentionné me porte involontairement à lui apprendre qu'il est plus facile de critiquer que de bien faire. Ces messieurs ayant si souvent joui d'un triomphe après de semblables victoires, qu'ils me permettent cette petite ovation pour le présent.]. «Les dames de Constantinople, ajoute la Revue, parlaient, à cette époque, un dialecte qui n'aurait pas défiguré les lèvres d'une Athénienne.» Je ne sais pas comment cela pourrait être; mais, il m'est pénible de le dire, les dames en général, et les Athéniennes en particulier, sont bien déchues maintenant, étant aussi loin de choisir leur dialecte ou leurs expressions, que toute la race athénienne ne justifie le proverbe:



Ω Αθηνα πρστη χωρα

Τι γαιδαρους τρεψεις τωρα.


Dans Gibbon, vol. 10, p. 161, on trouve le passage suivant: «Le dialecte vulgaire de Constantinople était grossier et barbare, quoique les compositions d'église et de palais affectassent quelquefois de copier la pureté des modèles attiques.» Quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, il est difficile de concevoir que les dames de Constantinople parlassent, sous le règne du dernier César, un dialecte plus pur que celui dans lequel Anna Comnène avait écrit trois siècles avant, et ces royales pages ne sont pas regardées comme les meilleurs modèles de composition, bien que la princesse γλωτταν ειχεν ΑΚΡΙΒΩΣ αττιχιζουσαν. C'est au fanal et à Yanina que l'on parle le meilleur grec; à Yanina, il y a une école florissante sous la direction de Psalida.

Il vient d'arriver à Athènes un élève de Psalida, qui fait un voyage d'observation dans la Grèce; il est intelligent et mieux instruit qu'un pensionnaire de la plupart de nos colléges. Je rapporte ceci comme une preuve que l'esprit de recherche et d'observation ne sommeille pas chez les Grecs.

L'écrivain de la Revue désigne M. Wright, l'auteur du beau poème intitulé: Horœ Ionicœ, comme propre à donner des détails sur ces Romains de nom et Grecs dégénérés, ainsi que sur leur langue. Mais M. Wright, quoique bon poète et homme capable, a commis une erreur en assurant que le dialecte albanais du romaïque approche le plus de l'hellénique; cependant les Albanais parlent un dialecte aussi notoirement corrompu que l'écossais du comté d'Aberdeen, ou l'italien de Naples. Yanina (où l'on parle le grec le plus pur après le Fanal), quoique la capitale des possessions d'Ali-Pacha, n'est point en Albanie, mais en Épire; et au-delà de Delvinachi, dans l'Albanie propre, jusqu'à Argyrocastro et Tépalin (au-delà de laquelle je ne suis point allé), on parle un grec encore plus mauvais qu'à Athènes même. J'ai eu à mon service, un an et demi, deux de ces singuliers montagnards, dont la langue mère est l'illyrien, et je ne les ai jamais entendu louer, ni leurs compatriotes (que j'ai vus, non-seulement dans leurs demeures, mais au nombre de vingt mille dans l'armée de Veli-Pacha), pour leur grec; mais ils étaient souvent raillés pour leurs barbarismes de province.

J'ai en ma possession près de vingt-cinq lettres (parmi lesquelles il s'en trouve quelques-unes du bey de Corinthe) qui me furent écrites par Notaras, le Cogia-Bachi, et d'autres par le drogman du Caïmacam de la Morée (qui gouverne maintenant en l'absence de Véli-Pacha). On m'a dit que c'étaient de favorables spécimens de leur style épistolaire. J'en ai aussi reçu quelques-unes à Constantinople de la part de quelques particuliers; elles sont écrites dans le style le plus hyperbolique, mais avec le vrai caractère antique.

L'écrivain de la Revue, après quelques remarques sur la langue grecque dans son état passé et présent, arrive à ce paradoxe (page 59) que la connaissance de sa langue maternelle à dû être très-nuisible à Coray pour apprendre l'ancien grec; comme s'il était moins capable de le comprendre à cause qu'il sait parfaitement le moderne! Cette observation suit un paragraphe où l'on recommande en termes explicites l'étude du romaïque comme un puissant auxiliaire, non-seulement au voyageur et au marchand étranger, mais aussi à celui qui fait ses études classiques; en un mot, à toute personne, excepté seulement celle qui peut s'en rendre l'usage familier; et, par une parité de raisonnement, notre vieux langage est regardé comme plus facile à acquérir par les étrangers que par nous-mêmes! Je suis toutefois porté à croire qu'un Allemand, étudiant l'anglais (quoique lui-même d'un sang saxon), serait fort embarrassé pour expliquer Sir Tristrem, ou quelque autre des Auchinlech manuscrits, avec ou sans le secours d'une grammaire ou d'un glossaire. Il paraîtra évident à tous les esprits qu'il n'y a qu'un natif qui puisse obtenir une connaissance compétente, je ne dis pas complète, de nos idiomes tombés en désuétude. Nous devons avoir confiance dans le critique pour son ingénuité, mais nous ne le croirons pas plus que le Lismahago de Smollet, qui soutient que l'anglais le plus pur se parle à Édimbourg. Que Coray ait pu se tromper, c'est possible; mais, s'il en est ainsi, la faute en est à l'homme plutôt qu'à sa langue maternelle, qui est, comme cela doit être, du plus grand secours à l'étudiant grec. Ici l'écrivain de la Revue arrive à l'œuvre des traducteurs de Strabon; j'y termine aussi mes remarques.

Sir W. Drummond, M. Hamilton, lord Aberdeen, le Dr. Clarke, le capitaine Leake, M. Geil, M. Walpole, et beaucoup d'autres personnes qui se trouvent maintenant en Angleterre, ont tout ce qu'il faut pour donner des renseignemens certains sur ce peuple déchu. Le petit nombre d'observations que j'ai publiées n'auraient pas vu le jour, si l'article en question, et, par-dessus tout, le lieu où je l'ai lu, ne m'avaient conduit à méditer attentivement ces pages, que l'avantage de ma situation présente me mettait à même d'éclaircir, ou au moins d'essayer de le faire.

Je me suis efforcé de repousser tous les sentimens personnels qui s'élèvent malgré moi dans tout ce qui concerne la Revue d'Édimbourg; non par le désir de me concilier la faveur de ses écrivains, ou pour effacer le souvenir d'une syllabe de ce que j'ai publié dans le tems; mais simplement parce que je sens l'inconvenance de mêler des ressentimens privés à une discussion de cette espèce, principalement à cette distance de tems et de lieux.




NOTE ADDITIONNELLE SUR LES TURKS


Les difficultés de voyager en Turquie ont été beaucoup exagérées, ou plutôt ont considérablement diminué depuis quelques années. Les musulmans ont été amenés à une espèce de civilité très-favorable aux voyageurs.

Il est hasardeux de s'étendre beaucoup au sujet des Turks et de la Turquie, puisqu'il est possible de vivre vingt ans parmi eux sans apprendre à les connaître, au moins par eux-mêmes. Autant que ma faible expérience m'a permis d'en juger, je n'ai pour ma part aucune plainte à former; mais je suis redevable de beaucoup de civilités (je puis dire aussi d'amitié) et d'une agréable hospitalité à Ali Pacha, à son fils Véli, pacha de Morée, et à beaucoup d'autres personnes de haut rang dans les provinces. Suleyman Aga, ex-gouverneur d'Athènes, et maintenant gouverneur de Thèbes, était un bon vivant; il était d'un caractère si sociable qu'il était toujours accroupi à table. Pendant le carnaval, lorsque nos compatriotes faisaient des mascarades, lui et son successeur étaient plus heureux de recevoir les masques, qu'aucune douairière de la place du Grand-Veneur (Grosvenor square). Dans une occasion où il soupait au couvent, son ami et son hôte, le cadi de Thèbes, se laissa tomber de table, tandis que le waywode lui-même semblait triompher de sa chute.

Dans toutes mes relations monétaires avec les musulmans, j'ai toujours rencontré l'honneur le plus strict, le plus grand désintéressement. En traitant d'affaires avec eux, on ne rencontre point ces honteuses retenues cachées sous le nom d'intérêt, de différence de change, de commissions, etc., que l'on éprouve uniformément en ayant affaire à un consul grec, qui vous donne des lettres de change même sur les premières maisons de Péra.

Quant à présent, d'après une coutume établie dans l'Orient, vous vous trouverez rarement en perte, parce qu'une bonne lettre de change est généralement retournée par une autre d'une semblable valeur, comme un cheval ou un shawll.

Dans la capitale et à la cour, les citoyens et les courtisans sont formés à la même école que ceux de la chrétienté; mais il n'existe pas un caractère plus honorable, plus aimable et plus courtois que le provincial aga, vraiment turk, ou le gentilhomme musulman de province. On n'entend pas désigner ici les gouverneurs des villes, mais ces agas qui, par une espèce d'alleu féodal, possèdent des terres et des maisons plus ou moins considérables en Grèce et dans l'Asie-Mineure.

Les basses classes sont dans un état de soumission aussi tolérable que le bas peuple dans des contrées qui ont des prétentions plus grandes à la civilisation. Un musulman, en parcourant les rues de nos villes de province, se trouverait plus gêné en Angleterre qu'un Frank dans une pareille situation en Turquie. L'uniforme militaire est le meilleur habillement pour voyager.

On peut trouver des notions satisfaisantes sur la religion et les différentes sectes de l'islamisme dans l'ouvrage français de d'Hosson, et sur leurs manières, etc., peut-être dans l'ouvrage de l'anglais Thornton. Les Ottomans, avec tous leurs défauts, ne sont pas un peuple à mépriser. Égaux au moins aux Espagnols, ils sont supérieurs aux Portugais. S'il est difficile de dire ce qu'ils sont, on peut au moins dire ce qu'ils ne sont pas: ils ne sont pas traîtres, ils ne sont pas lâches, ils ne brûlent pas les hérétiques, ils ne sont pas assassins, quand même l'ennemi marcherait à leur capitale. Ils sont fidèles à leur sultan jusqu'à ce qu'il devienne incapable de gouverner, et ils sont dévoués à leur dieu sans inquisition. S'ils étaient chassés demain de Ste. – Sophie, et si les Russes ou les Français occupaient leur empire, ce serait une question de savoir si l'Europe gagnerait au change? L'Angleterre y perdrait certainement[88 - Cet aveu est remarquable dans la bouche de Lord Byron.].

Quant à cette ignorance dont ils sont si généralement, et quelquefois si justement accusés, on peut mettre en doute, en exceptant toujours la France et l'Angleterre, dans quels points usuels de connaissances ils sont surpassés par les autres nations. Est-ce dans les arts habituels de la vie? dans leurs manufactures? Un sabre turk est-il inférieur à un sabre de Tolède? ou un Turk est-il plus mal habillé, logé, nourri et instruit qu'un Espagnol? Leurs pachas sont-ils plus mal élevés qu'un grand d'Espagne? ou un effendi qu'un chevalier de Saint-Jacques? Je ne le crois pas.




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notes



1


Il n'est question dans cette Préface que des deux premiers chants.

(N. du Tr.)




2


La supposition que Lord Byron s'efforce de repousser ici, est d'être lui-même le héros du poème, sous le nom fictif de Childe Harold; supposition dont il a avoué plus tard la vérité.

(Note du Tr.)




3


Beattie's letters. – Beattie est loin, dans son Ménestrel, d'avoir fait de la stance de Spenser le même usage que Lord Byron.

(N. du Tr.)




4


Les mots soulignés sont en français dans l'original.

(N. du. Tr.)




5


No waiter, but a knight templar.

(The Rovers. Anti-jacobin.)




6


Le petit village de Castri occupe, en partie l'ancienne situation de Delphes. On trouve le long de la montagne, en revenant de Chryssa, les restes de sépulcres creusés dans le roc, ou construits avec des blocs de rochers. «Un de ces tombeaux, me dit mon guide, est celui d'un roi qui se cassa le cou en chassant.» Sa Majesté avait certainement choisi le lieu le plus convenable pour une telle mort.

Un peu au-dessus de Castri, il y a un antre que l'on suppose être celui de la Pythie; il est d'une immense profondeur. Sa partie supérieure est pavée, et sert maintenant d'écurie.

Sur l'autre côté de Castri, est bâti un monastère grec; quelques pas au-dessus duquel on voit une ouverture dans le rocher, avec un rang de cavernes d'un accès difficile, qui paraissent conduire dans l'intérieur de la montagne, probablement jusqu'à la caverne Corycienne mentionnée par Pausanias. C'est de cet endroit que descend la fontaine ou les «sources de Castalie.»




7


Mountain-moss. M.A.P. a traduit: la tourbe des montagnes. Avis aux géologues, qui ne connaissaient probablement jusqu'ici que la tourbe des marais.




8


Le couvent de Notre-Dame-du-Châtiment (Nossa Senhora da Penha[223 - Depuis la publication de ce poème, j'ai été instruit de la mauvaise interprétation que j'avais donnée au mot pena. Cette erreur était due au tilde, ou marque de l'n, que je n'avais point remarquée sur le mot pena. Avec cette marque, pena signifie un rocher, et sans elle, il a le sens que je lui ai donné. Je n'ai pas cru nécessaire de corriger le passage, car, quoique la commune acception qu'on lui donne soit Notre-Dame du Rocher, j'ai pu adopter l'autre sens, à cause des austérités pratiquées dans ce couvent.]), situé sur le sommet du rocher. Au bas, à quelque distance, est le Couvent du Liège, où saint Honorius creusa sa grotte, au-dessus de laquelle on voit son épitaphe. Du haut de ces collines, la mer ajoute à la beauté de la perspective.




9


C'est un fait bien connu que, dans l'année 1809, des assassinats commis par les Portugais dans les rues de Lisbonne et dans les environs n'étaient pas seulement bornés à leurs concitoyens: des Anglais étaient journellement égorgés, et, au lieu de pouvoir obtenir la répression de ces délits, il nous fut recommandé de ne point intervenir dans les rixes de nos compatriotes avec leurs alliés. Je fus attaqué une fois dans la rue en allant au théâtre, à huit heures du soir, heure à laquelle les rues sont ordinairement plus remplies de monde qu'à toute autre heure de la journée; c'était devant une boutique ouverte, et j'étais en voiture avec un ami: si malheureusement nous n'avions pas été armés, nous aurions, sans aucun doute, fourni une anecdote, au lieu de la raconter nous-mêmes. Le crime de l'assassinat ne se borne pas au Portugal: en Sicile et à Malte, on nous assomme, nous autres Anglais, pendant la nuit; et on ne voit jamais punir un Sicilien ou un Maltais.




10


La convention de Cintra fut signée dans le palais du marquis de Marialva. Les derniers exploits de lord Wellington ont effacé les folies de Cintra. Il a fait des merveilles: il a peut-être changé le caractère d'une nation, réconcilié des superstitions rivales, et battu un ennemi qui n'avait jamais reculé devant ses prédécesseurs.




11


L'étendue de Mafra est prodigieuse; il contient un palais, un couvent et une superbe église. Les six orgues sont les plus belles que j'aie jamais vues pour la décoration. Nous ne les entendîmes point; mais on nous dit que leurs sons répondaient à leur splendeur. On nomme Mafra l'Escurial du Portugal.




12


Comme j'ai trouvé les Portugais, je les ai caractérisés. Qu'ils aient gagné depuis, au moins en courage, cela est évident.




13


La fille du comte Julien, l'Hélène de l'Espagne. Pélage conserva son indépendance dans les gorges des Asturies, et les descendans de ses compagnons, quelques siècles après, complétèrent leurs succès par la conquête de la Grenade.




14


Famished brood. M.A.P. traduit: son engeance famélique.




15


«Viva el rey Fernando!» Vive le roi Ferdinand! c'est le refrain de la plupart des chansons patriotiques des Espagnols; elles sont principalement dirigées contre le vieux roi Charles, la reine et le prince de la Paix. J'en ai entendu plusieurs d'entre elles; quelques-uns des airs sont fort beaux. Godoy, le prince de la Paix, est né à Badajoz, sur les frontières du Portugal. Il fut primitivement dans les gardes espagnoles jusqu'à ce qu'il eut attiré les regards de la reine, et qu'elle l'eut élevé au duché d'Alcudia, etc., etc. C'est à cet homme que les Espagnols imputent universellement la ruine de leur patrie.




16


La cocarde rouge avec le nom de Ferdinand au milieu.




17


Tous ceux qui ont vu une batterie se rappelleront la forme pyramidale dans laquelle sont entassés les bombes et les boulets. La Sierra Morena était fortifiée dans tous les défilés par où je passai pour aller à Séville.




18


Tels furent les exploits de la fille de Saragosse. Quand l'auteur était à Séville, elle se promenait journellement au Prado, portant les décorations et les médailles que la junte lui avait données.




19


Sigilla in mento impressa amonis digituloVestigio demonstrant mollitudinem.

(Aul. Gell.)




20


Ces stances furent écrites à Castri (Delphes), au pied du Parnasse, appelé maintenant Λιαχυρα, Liakura.




21


Séville était l'Hispalis des Romains.




22


Ceci fut écrit à Thèbes, et par conséquent dans la meilleure situation possible pour demander une réponse à cette question, non pas comme la patrie de Pindare, mais comme la capitale de la Béotie, où la première énigme fut proposée et résolue.




23


Fête de la corne emblématique, redoutée des maris.




24


Titres que prennent les nobles en Espagne.




25


Roguish eye.




26


		Medio de fonte leporum
		Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.

    (Lucr.)



27


Allusion à la conduite et à la mort de Solano, gouverneur de Cadix.




28


«La guerre au couteau!» réponse de Palafox à un général français au siége de Saragosse.




29


L'honorable J. W., officier aux gardes, qui mourut de la fièvre à Coïmbre. Je l'ai connu dix ans, la meilleure partie de sa vie, et la plus heureuse de la mienne.

Dans le court espace d'un mois, j'ai perdu celle qui m'avait donné l'existence, et la plupart de ceux qui me l'avaient rendue tolérable. Les vers suivans de Yung ne sont point pour moi une fiction.



Insatiable archer! Un ne te suffisait-il pas? Ta flèche part trois fois, et trois fois me perce le cœur; trois fois, avant que la lune eût rempli trois fois son croissant.


J'aurais dû consacrer quelques vers à la mémoire de Charles Skinner Matthews, agrégé du collége Downig à Cambridge, s'il n'avait pas été trop au-dessus de mes louanges. Les facultés de son esprit se sont montrées dans l'obtention des plus grands honneurs, contre de très-habiles candidats de Cambridge. Ces honneurs ont établi sa réputation où ils furent acquis; tandis que ses douces qualités vivent dans le souvenir de ses amis, qui l'aimaient trop pour lui envier sa supériorité.




30


Une partie de l'Acropolis fut détruite par l'explosion d'un magasin à poudre, pendant le siége des Vénitiens.




31


Nous pouvons tous éprouver ou imaginer le regret ou la tristesse avec laquelle on contemple les ruines des cités qui furent autrefois des capitales d'empires. Les réflexions que suggère un semblable sujet ont été faites trop souvent pour qu'il soit nécessaire de les reproduire ici. Mais jamais la petitesse de l'homme et la vanité de ses meilleures vertus, le patriotisme qui exalte son pays et la valeur qui le défend, n'apparaissent avec plus d'évidence que dans le souvenir de ce que fut Athènes et dans la certitude de ce qu'elle est aujourd'hui. Ce théâtre des luttes de factions puissantes, des disputes d'orateurs, de l'élévation et de la déposition des tyrans, du triomphe et de la condamnation des générations, est devenu aujourd'hui une scène de petites intrigues et de perpétuelles dissensions entre les agens tracassiers de certaine noblesse et gentilhommerie bretonne. «Les renards sauvages, les hiboux et les serpens, dans les ruines de Babylone,» étaient sûrement moins déprédateurs que de tels habitans. Les Turcs ont pour leur tyrannie l'excuse de leur conquête, et les Grecs n'ont fait que subir le sort de la guerre, que peuvent subir les peuples les plus braves. Mais comment seraient-ils coupables, quand deux peintres se disputent le privilége de dépouiller le Parthénon, et triomphent tour à tour, selon la teneur de chaque firman nouveau! Sylla put seulement punir, Philippe subjuguer, et Xerxès brûler Athènes: mais il restait à un pitoyable antiquaire et à ses misérables agens de la rendre aussi méprisable qu'eux-mêmes.

Le Parthénon, avant sa destruction partielle, durant le siége des Vénitiens, a été successivement un temple païen, une église et une mosquée. Sous chacun de ces rapports, il est un objet sérieux d'attention: il avait changé d'adorateurs; mais il était resté toujours un lieu d'adoration, trois fois consacré par le culte. Sa violation est un triple sacrilége. Mais:



L'homme, l'homme vain, revêtu d'une autorité éphémère, joue des tours si fantasques à la face du ciel, qu'il fait pleurer les anges.





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Where are thy men of might? Thy grand in soul?




33


Ce ne fut pas toujours la coutume des Grecs de brûler leurs morts. Le grand Ajax en particulier fut enterré tout entier. La plupart des héros devenaient dieux après leur mort; mais on négligeait celui qui n'avait pas des jeux annuels sur sa tombe ou des fêtes instituées en son honneur par ses concitoyens, comme Achille, Brasidas, etc., et enfin même Antinoüs, dont la mort fut aussi héroïque que sa vie avait été infâme.




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De צדוק (Sadock) , nom d'un juif ancien, fondateur d'une secte, qui niait l'immortalité de l'ame, l'existence des anges et des esprits, la résurrection du corps, et n'admettait que les cinq livres de Moïse.

(N. du Tr.)




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Le temple de Jupiter Olympien, dont soixante colonnes entièrement de marbre subsistent encore; il y en avait, dans l'origine, cent cinquante. Cependant plusieurs écrivains ont supposé qu'elles avaient appartenu au Parthénon.




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Le vaisseau avait été naufragé dans l'Archipel.




37


«Aujourd'hui (3 janvier 1809), outre ce qui a déjà été envoyé à Londres, un vaisseau hydriote est mouillé dans le Pirée pour attendre un chargement de toutes les antiquités emportables. Ainsi, comme je l'ai entendu dire à un jeune Grec, en s'adressant à un grand nombre de ses compatriotes (car, dans leur état d'abaissement, ils sentirent cependant cet outrage), ainsi lord Elgin pourra se vanter d'avoir ruiné Athènes. Un peintre du premier ordre, nommé Lusieri, est l'agent de la dévastation, et, comme le Grec trouveur de Verres en Sicile, qui suivait la même profession, il est devenu un parfait instrument de rapine. Entre cet artiste et le consul français Fauvel, qui désire sauver ces antiquités pour son propre gouvernement, il existe maintenant une violente contestation à propos d'une voiture pour servir à leurs transports. Une des roues de cette voiture (je voudrais qu'elles fussent brisées toutes les deux) a été cachée par le consul français, et Lusieri a porté sa plainte au waiwode. Lord Elgin a été très-heureux dans le choix qu'il a fait du signor Lusieri. Pendant un séjour de dix ans à Athènes, il n'avait jamais eu la curiosité d'aller jusqu'à Sunium[224 - Maintenant le cap Colonna. Dans toute l'Attique, si on en excepte Athènes et Marathon, il n'y a pas de site plus intéressant que le cap Colonna. Pour l'artiste et l'antiquaire, seize colonnes sont une inépuisable source d'observations et d'études; pour le philosophe, une scène supposée de quelques conversations de Platon avec ses disciples ne sera pas un faible sujet de jouissance; et le voyageur sera frappé de la beauté de la perspective de toutes les îles qui couronnent la mer Égée: mais pour un Anglais, Colonna a un intérêt de plus, comme étant le lieu de la scène du Shipwreck (Naufrage, titre d'un poème) de Falconner. Minerve et Platon sont oubliés dans les souvenirs de Falconner et de Campbell:Here in the dead of night by Lonna's steep,The seaman's cry was heard along the deep.Ici, dans les terreurs de la nuit, près des côtes rocheuses de Lonna, le cri du marinier fut entendu sur l'abîme.Ce temple de Minerve peut être aperçu, en mer, d'une grande distance. Pendant trois voyages que j'ai faits à Colonna, deux par terre et l'autre par mer, la vue du côté de la terre me parut moins belle qu'en venant des îles. Dans notre second voyage par terre, nous manquâmes d'être surpris par une troupe de Mainotes, qui s'étaient cachés dans des cavernes. Nous apprîmes ensuite, par un de leurs prisonniers, racheté depuis, qu'ils craignirent de nous attaquer à la vue de mes deux Albanais; conjecturant très-sagement pour nous, mais faussement, que nous avions une garde complète de ces Arnautes à notre disposition; ils restèrent donc cachés, et sauvèrent ainsi notre petite troupe, trop peu nombreuse pour opposer la moindre résistance.Colonna n'est pas moins visité par les peintres que par les pirates. LàThe hireling artist plants his paltry desk,And makes degraded nature picturesque.(Hodgson's lady Jane Grey.)L'artiste mercenaire plante son misérable pupître, et rend pittoresque la nature dégradée.Mais la nature, dans ces lieux, avec l'aide de l'art, a fait cela pour elle-même. Je fus assez heureux pour engager un artiste allemand d'un mérite supérieur; et j'espère que je renouvellerai connaissance avec ces vues de Colonna et plusieurs autres du Levant, en recevant ses ouvrages.] avant qu'il nous eût accompagnés dans notre seconde excursion. Tant que lui et ses patrons se bornent à consulter des médailles, à apprécier des camées, à dessiner des colonnes, et à marchander des pierres précieuses, leurs petites absurdités sont aussi innocentes que la chasse aux insectes et aux renards, le babil des jeunes-filles, ou le noble plaisir de conduire soi-même son coche, ou d'autres passe-tems semblables; mais quand ils emportent la charge de trois ou quatre vaisseaux, des restes les plus précieux et les plus considérables que le tems et la barbarie ont laissés à la plus outragée comme à la plus célèbre des cités; quand ils détruisent, dans leurs vaines tentatives de les enlever, des ouvrages qui ont été l'admiration des âges, je ne connais aucun motif qui puisse les excuser, ni aucune expression qui puisse qualifier les auteurs et les exécuteurs de cette lâche dévastation. Ce ne fut pas un des moindres crimes, dans l'accusation de Verrès, que d'avoir pillé la Sicile, comme depuis, en imitation, on a pillé Athènes. L'impudence la plus éhontée pourrait difficilement aller plus loin que d'inscrire le nom du ravageur sur les murs de l'Acropolis; tandis que la honteuse et inutile destruction de tout un rang de bas-reliefs, sur l'un des compartimens du temple, ne permettra jamais que ce nom soit prononcé sans exécration par un observateur impartial.

Je le suis dans cette occasion: je ne suis ni un collecteur, ni un admirateur de collections, et conséquemment je ne suis pas un rival; mais j'ai quelque ancienne prédisposition en faveur de la Grèce, et je ne pense pas que l'honneur de l'Angleterre s'accroisse par le pillage, soit de l'Inde, soit de l'Attique.

Un autre noble lord a fait mieux, parce qu'il a fait moins: mais quelques autres, plus ou moins nobles, cependant tous hommes honorables, ont encore fait mieux, parce que, après beaucoup d'excavations, d'excursions, de corruptions envers le waiwode, minant et contreminant, ils n'ont rien fait en définitif. Nous avons ainsi beaucoup d'encre et de vin de répandu, et nous avons presque eu du sang. Le prig[225 - Ce mot ne peut guère s'entendre ici que comme agent, dans une acception défavorable de ce mot.(N. du Tr.)] de lord Elgin (voyez Jonatham Wilde pour sa définition du priggisme), se prit de querelle avec un autre prig, Gropius[226 - Ce Gropius était employé par un noble lord, dans le seul but de lui faire des dessins, genre dans lequel il excelle; mais je suis fâché de dire qu'abusant de l'autorité d'un nom respectable, il s'est traîné, à une humble distance, sur les pas du signor Lusieri: un vaisseau, plein de ses trophées, fut retenu, et, je crois, confisqué à Constantinople en 1810. Je suis heureux d'être à même d'attester que cela n'était point dans sa mission, qu'il était employé seulement comme peintre, et que son noble patron désavoue toute autre relation avec lui, que comme artiste. Si une erreur commise dans la première et la seconde édition de ce poème, a donné au noble lord un moment de peine, j'en suis très-fâché. Le sieur Gropius a pris, pendant plusieurs années, le titre de son agent; et quoique je ne puisse pas beaucoup me reprocher d'avoir partagé la méprise de beaucoup de personnes, je suis heureux d'avoir été un des premiers à être détrompé. J'éprouve autant de plaisir à me rétracter que j'eus de regret à avancer cette assertion.] de nom (nom tout-à-fait convenable, very good name, à son genre d'occupation), et demanda satisfaction dans une réponse verbale qu'il fit à une note du pauvre Prussien. Ceci se passait à table; Gropius se mit à rire; mais il ne put rien manger de tout le diner. J'ai des raisons pour me souvenir de cette querelle, car ils voulurent me prendre pour leur arbitre.




38


Je ne puis résister au désir de profiter de la permission de mon ami le Dr Clarke, dont le nom n'a pas besoin de commentaire avec le public, mais dont l'autorité ajoutera beaucoup de valeur à mon témoignage, en citant l'extrait suivant d'une de ses lettres, très-obligeante pour moi, comme une excellente note aux vers qui précèdent.

«Quand la dernière des Métopes fut enlevée du Parthénon et pendant son déplacement, une grande partie de l'entablement supérieur avec un des triglyphes fut arraché par les ouvriers de lord Elgin. Le Disdar, qui vit le dommage fait au monument, ôta sa pipe de sa bouche, versa une larme, et, d'un ton de voix suppliant, il dit à Lusieri: Τελος! – j'étais présent.»

Le Disdar auquel il est fait ici allusion était le père du Disdar actuel.




39


Selon Zozime, Minerve et Achille repoussèrent Alaric de l'Acropolis: mais d'autres rapportent que le roi goth fut presque aussi barbare que le pair écossais. Voyez Chandler.




40


Le filet placé pour empêcher que des éclats ne tombent sur le tillac pendant la manœuvre.




41


Goza est regardée comme ayant été autrefois l'île de Calypso.




42


That wanton thing.




43


L'Albanie comprend une partie de la Macédoine, l'Illyrie, la Chaonie et l'Épire. Iskander[227 - اسکدنر L'altération de ce nom historique par les Orientaux, ferait penser qu'ils n'étaient guère plus forts sur les étymologies que nous, quand, par une opération inverse, nous laissions l'article ال al ou el au Koran—Alkoran. Les Orientaux ont retranché le al, Αλ, d'Alexandre, pensant que la première syllabe de ce nom était comme chez eux, un article, et ont dit seulement… Iscander.(N. du Tr.)] est le nom turc d'Alexandre, et j'ai fait allusion au célèbre Scanderbey (le bey Alexandre) dans le troisième et le quatrième vers de la trente-huitième stance. Je ne sais pas si j'ai été conforme à la vérité en faisant Scanderbey le compatriote d'Alexandre, qui naquit à Pella en Macédoine; mais Gibbon lui donne ce titre, et il y ajoute Pyrrhus, en parlant de ses exploits.

En parlant de l'Albanie, Gibbon remarque que cette contrée, à la vue des côtes de l'Italie, est moins connue que l'Amérique. Des circonstances de trop peu d'importance pour les rapporter ici, nous ont conduits, M. Hobbouse et moi, dans cette contrée, avant que nous eussions visité aucune autre partie de la domination ottomane, et, à l'exception du major Leake[228 - Probablement l'auteur des Researches in Greece, in-4º, Londres, 1814, qui renferment des remarques fort curieuses sur les langages parlés aujourd'hui en Grèce: le grec moderne, dont il donne une grammaire; l'albanais, les langues bulgare et walaque.(N. du Tr.)], alors résident officiel de l'Angleterre à Janina, aucun autre Anglais n'a jamais été plus loin dans l'intérieur que cette capitale, ainsi que ce gentilhomme nous l'a dernièrement assuré. Ali-Pacha, à cette époque (octobre 1809, était en guerre avec Ibraïm-Pacha, qu'il avait obligé de s'enfermer dans Bérat, forteresse qu'il assiégeait alors. À notre arrivée à Janina, nous fûmes invités à Tépalin, lieu de naissance de sa grandeur le pacha, où était son sérail favori, à une journée de distance seulement de Bérat; c'est là que le vizir avait établi son quartier-général.

Après avoir séjourné quelques jours dans la capitale de l'Albanie, nous nous rendîmes à son invitation; mais, quoique prémunis de tout ce qui pouvait nous être utile et escortés par un secrétaire du vizir, nous fûmes neuf jours (à cause des pluies) à faire un voyage qui, à notre retour, n'en dura que quatre.

Nous rencontrâmes, sur notre route, deux villes: Argyrocastro et Libochabo, peu inférieures, à ce qu'il nous parut, à Janina, et le pinceau et la plume ne pourraient rendre dignement les beautés des sites qu'offre le voisinage de Zitza et de Delvinachi, village placé sur la frontière de l'Épire et de l'Albanie proprement dite.

Je ne m'étendrai pas sur l'Albanie et ses habitans, parce que cette tâche sera beaucoup mieux remplie par mon compagnon de voyage dans un livre dont la publication précédera probablement celle du mien, et qu'il me conviendrait aussi peu d'imiter que de précéder; mais un petit nombre d'observations sont nécessaires à l'intelligence du texte.

Les Arnautes ou Albanais me frappèrent beaucoup par leur ressemblance avec les montagnards de l'Écosse, dans leur habillement, leur figure et leur manière de vivre. Leurs montagnes même me parurent des montagnes calédoniennes avec un plus beau climat. Le kilt (espèce de jupon que portent les montagnards de l'Écosse) quoique blanc, leurs formes minces et souples, leur dialecte celtique dans ses sons, et leurs habitudes hardies, tout me transportait à Morven. Aucune nation n'est si détestée ni si redoutée de ses voisins que les Albanais; les Grecs les regardaient à peine comme chrétiens, et les Turcs comme mahométans: dans le fait, ils ont un mélange de ces deux religions, et quelquefois ils n'en suivent aucune. Leurs habitudes sont vagabondes et portées au pillage; ils sont tous armés: et les Arnautes aux schawls rouges, les Monténégrins, les Chimariotes et les Gegdes sont perfides. Les autres Albanais diffèrent un peu dans le costume, et essentiellement dans le caractère. Aussi loin que va mon expérience, j'en puis parler favorablement. J'étais accompagné par deux, un infidèle et un musulman, à Constantinople et dans toutes les parties de la Turquie que j'ai visitées, et on trouverait rarement quelqu'un plus fidèle dans le péril et plus infatigable dans le service. L'infidèle se nommait Basilius, le musulman Derwich Tahiri. Le premier était un homme d'un moyen âge, et le second avait à peu près le mien. Basili était expressément chargé par Ali-Pacha en personne de nous accompagner; et Derwich était l'un des cinquante qui nous servirent d'escorte pour traverser les forêts de l'Acarnanie jusque sur les bords de l'Achéloüs, du côté de Missolunghi; dans l'Étolie. C'est là que je le pris à mon service, et je n'ai pas eu l'occasion de m'en repentir jusqu'au moment de mon départ.

Lorsqu'on 1810, après le départ de mon ami, M. Hobbouse, pour l'Angleterre, je fus saisi d'une violente fièvre en Morée, ces deux hommes me sauvèrent la vie en repoussant mon médecin, qu'ils menacèrent de lui couper le cou, s'il ne me guérissait pas dans un tems donné. C'est à l'assurance consolante d'une rétribution posthume et au refus absolu d'exécuter les ordonnances du docteur Romanelli que j'attribuai ma guérison. J'avais laissé le dernier domestique anglais qui me restait, à Athènes; mon drogman était aussi malade que moi, et mes bons Arnautes me soignèrent avec une attention qui eût fait honneur à la civilisation.

Ils eurent de nombreuses aventures, car le musulman Derwich, étant un fort bel homme, était toujours en querelle avec les maris d'Athènes; de telle sorte que quatre des principaux Turcs me firent une visite de remontrance au couvent où je logeais, parce qu'il avait enlevé une femme du bain, – femme qu'il avait légalement achetée cependant, – chose très-contraire à l'étiquette.

Basili aussi était fort galant à sa manière, et il avait la plus grande vénération pour l'église, en même tems que le plus haut mépris pour les hommes d'église, qu'il souffletait dans l'occasion de la manière la plus hétérodoxe. Cependant il ne passait jamais devant une église sans se signer, et je me rappelle encore les risques qu'il courut en entrant dans Sainte-Sophie, à Constantinople, parce que cette mosquée avait été autrefois consacrée à son culte. Lorsqu'on lui faisait des remontrances sur sa conduite irrégulière, il répondait toujours: «Notre église est sainte, mais nos prêtres sont des voleurs,» et alors il se signait comme il en avait coutume, et il boxait les oreilles des premiers papas (prêtres grecs) qui refusaient de l'aider dans une opération requise, comme il s'en rencontre toujours, où la présence d'un prêtre qui a de l'influence sur le Codjia-Bachi de son village est nécessaire. Il est vrai que l'on ne peut trouver une race abandonnée de mécréans plus abjecte que les derniers ordres du clergé grec.

Quand je fis les préparatifs de mon retour, mes Albanais furent appelés pour recevoir leurs gages. Basili prit les siens avec une démonstration maladroite de regrets de mon départ, et il s'en alla bien vite avec son sac de piastres. J'envoyai chercher de nouveau Derwich, mais on fut quelque tems à le trouver; à la fin, il entra, juste au moment où le signor Logotheti, père du ci-devant consul anglais à Athènes, et quelques autres Grecs de ma connaissance, me rendaient visite. Derwich prend l'argent, mais il le jette tout-à-coup par terre, et, joignant ses mains, qu'il éleva jusqu'à son front, il se précipita de l'appartement en pleurant amèrement. De ce moment jusqu'à l'heure où je m'embarquai, il continua ses lamentations, et tous nos efforts pour le consoler ne tiraient de lui que cette réponse: μα ψεινει! il m'abandonne! Le signor Logotheti, qui jusque-là n'avait pleuré que pour la perte d'un para[229 - À peu près le quart d'un liard.], s'attendrit; le père du couvent, mes domestiques, les personnes qui étaient venues me visiter, se mirent aussi à pleurer, et je crois aussi que le gras et écervelé marmiton de Sterne aurait laissé lui-même sa poissonnière pour sympathiser avec le chagrin sincère et spontané de ce barbare.

Pour ma propre part, quand je me rappelai que, peu de tems avant mon départ de l'Angleterre, un noble personnage, avec qui j'avais été intimement lié, s'excusa de prendre congé de moi, parce qu'il avait à accompagner une de ses parentes chez sa marchande de modes, je me sentis non moins surpris qu'humilié par la comparaison du présent avec mes souvenirs du passé.

Que Derwich me quittât avec quelque regret, je devais m'y attendre: quand le maître et le domestique ont gravi ensemble les montagnes d'une douzaine de provinces, ils ne se séparent qu'à regret. Mais la sensibilité présente de Derwich, en contraste avec sa férocité native, améliora l'opinion que j'avais du cœur humain. Je crois que cette fidélité, presque féodale, est fréquente parmi les Albanais. Un jour, pendant notre voyage sur le Parnasse, un Anglais à mon service apostropha brusquement Derwich dans une dispute concernant mes bagages, et l'Albanais crut que l'autre avait voulu le frapper: il ne dit rien, mais il s'assit, appuyant sa tête sur ses mains. Prévoyant les conséquences qui allaient arriver, nous nous efforçâmes de lui faire comprendre qu'on n'avait pas voulu lui faire un affront. Il ne donna que la réponse suivante: «J'ai été un voleur, je suis un soldat: jamais un chef ne m'a frappé: Vous êtes mon maître: j'ai mangé votre pain; mais, par ce pain! (c'est un serment habituel) s'il en eût été autrement, j'aurais poignardé votre chien de domestique, et je me serais retiré dans les montagnes.» Ainsi finit l'affaire; mais, depuis ce jour, il ne pardonna jamais complètement à celui qui l'avait insulté involontairement.

Derwich excellait dans la danse de son pays, que l'on suppose être un reste de l'ancienne Pyrrhique. Que cela soit ou non, c'est une danse mâle et qui exige une prodigieuse agilité. Elle diffère essentiellement de la stupide Romaïque et de la ronde lourde des Grecs, dont notre compagnie (party) athénienne a tant d'échantillons.

Les Albanais en général (je n'entends point les cultivateurs dans les provinces, qui portent aussi ce nom, mais les montagnards) ont une contenance distinguée; et les plus belles femmes que j'aie jamais vues, pour les formes et pour les traits du visage, je les vis nivelant un chemin qui avait été dégradé par des torrens entre Delvinachi et Libochabo. La démarche des Albanais est tout-à-fait théâtrale, mais cette gravité est probablement l'effet de leur habillement, dont une partie est une capote ou manteau qui est attaché sur une épaule. Leurs longs cheveux rappellent ceux des Spartiates, et leur courage, dans leurs courtes expéditions militaires, est incontestable. Quoiqu'ils aient un peu de cavalerie parmi les Gegdes, je n'ai jamais vu un bon cavalier arnaute; les deux qui étaient à mon service préféraient les selles anglaises, dont cependant ils ne purent jamais faire usage. Mais à pied, ils ne peuvent être domptés par la fatigue.




44


Ithaque.




45


Actium et Trafalgar n'ont pas besoin d'autre mention. La bataille de Lépante fut aussi sanglante et importante; mais elle est moins connue. Elle se donna dans le golfe de Patras: c'est là que l'auteur de don Quichote perdit sa main gauche.




46


Leucade, aujourd'hui Sainte-Maure. De son promontoire (le Saut-de-l'Amour), on dit que Sapho se précipita dans les flots.




47


On rapporte que le jour qui précéda la bataille d'Actium Antoine avait treize rois à son lever.




48


Nicopolis, dont les ruines sont très-étendues, est à quelque distance d'Actium; on y voit encore quelques fragmens des murs de l'Hippodrome.




49


Selon M. Pouqueville, c'est le lac de Yanina; mais Pouqueville est toujours inexact[230 - Byron ne parle ici que d'un premier ouvrage de M. Pouqueville, où plusieurs erreurs s'étaient glissées, faute de renseignemens exacts: elles ont été rectifiées dans les deux grands ouvrages qu'il a publiés depuis, et que n'a point connus Lord Byron.(N. du Tr.)].




50


Le célèbre Ali-Pacha. On trouvera, sur cet homme extraordinaire, une notice incorrecte dans les Voyages de Pouqueville.




51


Cinq mille Souliotes, occupant les rochers et le château de Souli, résistèrent à trente mille Albanais, pendant dix-huit ans. Le château fut pris à la fin par trahison. Dans cette guerre il y eut beaucoup de traits dignes des meilleurs jours de la Grèce.




52


Le couvent et le village de Zitza sont à quatre heures de Yanina, ou de Joanina, la capitale du pachalik. Dans la vallée coule la rivière de Kalamas (autrefois l'Achéron), qui forme une belle cataracte non loin de Zitza. Le site est peut-être le plus beau de la Grèce, quoique les environs de Delvinachi et quelques parties de l'Étolie et de l'Acarnanie puissent lui disputer la palme. Delphes, le Parnasse, et, dans l'Attique, le cap Colonna et le port Raphti lui sont bien inférieurs, ainsi que plusieurs scènes de l'Ionie et de la Troade; et je suis très-porté à y ajouter les approches de Constantinople; mais la comparaison ne pourrait guère se soutenir avec les différentes perspectives de cette dernière ville.




53


Les moines grecs se nomment Caloyers.




54


Les monts chimariotes paraissent avoir été volcaniques.




55


L'Achéron se nomme aujourd'hui Kalamas.




56


Manteau albanais.




57


Anciennement le mont Tomarus.




58


La rivière de Laos était grosse à l'époque où l'auteur la passa, et, immédiatement au-dessus de Tépalin, elle paraissait à l'œil aussi large que la Tamise à Westminster, au moins dans l'opinion de l'auteur et de son compagnon de voyage, M. Hobbouse. En été, elle doit être beaucoup moins grande. C'est certainement la plus belle rivière du levant, et ni l'Achéloüs, ni l'Alphée, ni l'Achéron, ni le Scamandre, ni le Caïstre, n'en approchent en beauté ou en largeur.




59


Allusion aux pillards de Cornouailles.




60


Ancient butcher-work.




61


Les Albanais musulmans ne s'abstiennent pas de vin, comme la plupart des autres musulmans.




62


Palikar, sans voyelle finale, en s'adressant à une seule personne, de Παλεχαρε, nom général appliqué à tous les soldats parmi les Grecs et les Albanais qui parlent romaïque. Ce mot signifie proprement un garçon.




63


Comme spécimen du dialecte albanais ou arnaute de l'Illyrie, j'insérerai ici deux des chants les plus populaires qui sont ordinairement chantés en dansant par les hommes ou les femmes indistinctement. Les premiers mots sont purement une espèce de chœur ou de refrain sans signification, comme on en trouve dans notre propre langue et dans les autres.


I

		Bo, bo, bo, bo, bo, bo,
		Naciarura popuso.


I

		La, la, je viens, je viens, garde
		le silence.


II

		Naciarura na civin
		Ha penderini ti hin.


II

		Je viens, je cours, ouvre la porte,
		afin que je puisse entrer.


III

		Ha pe udiri escrotini
		Ti vin ti mar serveniti.


III

		Ouvre la porte à moitié, afin que
		je puisse prendre mon turban.


IV

		Caliriote me surme
		Ea ha pe pse dua tive.


IV

		Caliriote[231 - Les Albanais, particulièrement les femmes, sont fréquemment nommés Caliriotes: j'en ai vainement cherché la raison.] aux yeux noire, ouvre
		la porte, pour que je puisse entrer.


V

		Buo, bo, bo, bo, bo,
		Gi egem spirta esimiro.


V

		La, la, je t'entends, mon ame.


VI

		Caliriote vu le funde
		Edve vete tunde tunde.


VI

		Une jeune Arnaute, richement
		parée, marche avec grâce et orgueil.


VII

		Caliriote me surme
		Timi put e poi mi le.


VII

		Caliriote, vierge des yeux noirs,
		donne-moi un baiser.


VIII

		Se ti puta citi mora
		Si mi ri ni veti udo gia.


VIII

		– Quand je t'ai donné un baiser,
		qu'y as-tu gagné? mon ame est consumée de feu.


IX

		Va le ni il cadale
		Celo more, more celo.


IX

		– Danse légèrement, avec grâce,
		avec plus de grâce encore.


X

		Plu hari ti tirete:
		Plu huron cia pra seti.


X

		Ne fais pas tant de poussière;
		elle gâterait tes chaussures brodées.

La dernière stance pourrait embarrasser un commentateur. Les hommes, en Albanie, ont certains brodequins, de la texture la plus belle; mais les dames (auxquelles on suppose que le chant qui précède est adressé) n'ont rien sous leurs petites bottes jaunes et leurs pantoufles qu'une jambe bien tournée et quelquefois très-blanche. Les jeunes Albanaises sont beaucoup plus jolies que les Grecques, et leur costume est beaucoup plus pittoresque. Elles conservent leurs formes plus long-tems belles, parce qu'elles sont toujours au grand air. On doit remarquer que l'arnaute n'est pas un langage écrit: c'est pourquoi les mots de la chanson qui précède et de celle qui suit sont orthographiés d'après leur prononciation. Ils ont été transcrits par une personne qui parle et comprend parfaitement le dialecte, et qui est native d'Athènes.


I

		Ndi sefda tinde ulavossa
		Vettimi upri vi lofsa.


I

		Je suis blessé par ton amour, et
		je n'ai aimé que pour me déchirer moi-même.


II

		Ah vaisisso mi privi lofse
		Si mi rini mi la vosse.


II

		Tu m'as consumé; ah! jeune
		fille! tu m'as blessé au cœur.


III

		Uti tasa roba stua
		Siti eve tulati dua.


III

		J'ai dit que je ne demandais de
		douaire que tes yeux et tes œillades.


IV

		Roba stinoris sidua
		Qu mi sini vetti dua.


IV

		Je n'ai pas besoin de ce maudit
		douaire, je n'ai besoin que de toi.


V

		Qurmini dua civileni
		Roba ti siarmi tildi eni.


V

		Donne-moi tes charmes, et que
		ta dot alimente la flamme du foyer.


VI

		Utara pisa vaisisso me simi rin ti
		hapti
		Eti mi bire a piste si gui dendroi
		tiltati.


VI

		Je t'ai aimée, jeune fille, avec
		une ame sincère; mais tu m'as
		abandonné comme un arbre desséché.


VII

		Udi vura udorini udiri cicova cilti
		mora,
		Udorini talti hollna u ede caimoni
		mora.


VII

		Si j'ai placé ma main sur ton
		sein, qu'y ai-je gagné? j'ai retiré
		ma main; mais j'en ai emporté
		des flammes!

Je crois que les deux dernières stances, comme étant d'une mesure différente, doivent appartenir à une autre ballade. Une idée qui a quelque analogie avec la pensée des dernières lignes citées ci-dessus, fut exprimée par Socrate, lorsque, ayant appuyé son bras sur un de ses ύποχολπιοι, Critobule ou Cléobule, le philosophe se plaignit pendant quelques jours d'une douleur pénétrante qui se faisait ressentir jusqu'à l'épaule; c'est pourquoi il résolut très-convenablement d'enseigner ses disciples à l'avenir sans les toucher.




64


Ces stances sont en partie prises de différens chants albanais, autant que j'ai été capable de les comprendre à l'aide de traductions romaïques et italiennes.




65


Tambour.




66


Prévise fut pris d'assaut sur les Français.




67


Infidèles, ou ceux qui ne suivent pas la croyance du prophète.




68


Les Musulmans donnent l'épithète de jaune aux Russes.




69


Les queues de cheval sont les insignes d'un pacha.




70


Cavaliers, répondant à des espèces de corps francs.




71


Porte-épée.




72


On trouvera quelques idées sur ce sujet dans les fragmens qui suivent.




73


Phylé, qui commande une belle vue d'Athènes, conserve encore des ruines considérables; elle fut prise par Thrasybule, la veille de l'expulsion des trente tyrans.




74


Il est nécessaire de se rappeler que ces vers furent écrits avant l'insurrection grecque, pour justifier le poète et ceux qu'il qualifie ainsi.

On sait comment ils ont répondu à l'appel.

(N. du Tr.)




75


Lorsqu'elle fut prise par les latins, et conservée pendant plusieurs années. (Voyez Gibbon.)




76


La Mecque et Médine furent prises il y a quelque tems par les Wahabis, secte qui s'accroît chaque jour.




77


Sur un grand nombre de montagnes, particulièrement Liakura, la neige ne se fond jamais entièrement, malgré la chaleur intense de l'été; mais je n'en ai jamais vu durer dans la plaine, même en hiver.




78


Le mont Pentélicus, d'où le marbre qui servit à construire les édifices publics d'Athènes fut tiré. Son nom moderne est le mont Mendéli. Une immense excavation, formée par l'exploitation des carrières, subsiste encore, et subsistera probablement jusqu'à la fin des tems.




79


«Siste, viator, heroa calcas!» était l'épitaphe du fameux comte Merci. Quels doivent être alors nos sentimens quand nous foulons la tombe des deux cents (Grecs) qui succombèrent à Marathon? Le principal tombeau a été récemment ouvert par Fauvel; on n'y trouva que peu d'antiquités, comme vases, etc. On m'offrit de me vendre la plaine de Marathon pour la somme de 16,000 piastres, à peu près 900 livres sterling (22,500 fr.[232 - Je ne sais pourquoi M.A.P. traduit ce passage: The plain of Marathon was offered to me for sale at the sum of sixteen thousand piastres, about nine hundred pounds! par: «On m'offrit de me vendre la terre de Marathon pour 1,600 piastres, ce qui fait à peu près 90 livres d'Angleterre.» Ce ne pouvait être pour déprécier encore le sol grec: c'était probablement une erreur de son texte.(N. du Tr.)])! Hélas! «Expende quot libras in duce summo invenies!» La cendre de Miltiade ne valait-elle pas déjà davantage? Elle n'aurait guère moins rapporté si on l'avait vendue au poids.




80


Variété du titre de voyage, terme que l'on affectionne en Angleterre comme plus distingué. Chacun y veut faire son tour.

(N. du Tr.)




81


Ce jour est arrivé, mais peut-être par la force des choses.

(N. du Tr.)




82


Endroit où se font les courses de chevaux.




83


J'ai en ma possession un excellent lexique, τριγλωσσον, que j'ai reçu de S.G., esq., en échange d'une petite pierre précieuse. Mes amis, antiquaires, ne l'ont jamais oublié, et ne me l'ont pas encore pardonné.




84


Dans le pamphlet de M. Gail contre Coray, il parle de jeter l'insolent helléniste par les fenêtres. Sur ce, un critique français s'écrie: «Oh! mon Dieu! jeter un helléniste par les fenêtres, quel sacrilége!» C'eût été certainement une sérieuse affaire pour les auteurs qui habitent dans des mansardes. Je n'ai cité ce passage que pour faire voir la ressemblance de style des controversistes de toutes les contrées policées. Londres et Édimbourg soutiendraient avantageusement, dans ce sens, le parallèle avec cette ébullition parisienne.




85


Écoutez, enfans des Grecs, etc. Ce chant sublime a beaucoup de rapport avec la fameuse Marseillaise: on pense que Riga s'en était inspiré.

(N. du Tr.)




86


Alors notre ambassadeur près la Porte-Ottomane.

(N. du Tr.)




87


Dans un précèdent numéro de la Revue d'Édimbourg, 1808, il est dit: «Lord Byron a passé quelques-unes de ses premières années en Écosse. Il aurait pu y apprendre que le mot pibroch ne signifie point une cornemuse, pas plus que duo ne signifie un violon.» Dites-moi, était-ce en Écosse que les jeunes gens de l'Edinburgh Review ont appris que Solyman signifie Mahomet II? et encore que critique signifie infaillibilité? mais voilà comme:

Cœdimus inque vicem prœbemus crura sagittis.

L'erreur semble si bien une distraction de plume (par la grande ressemblance des deux mots, et l'absence totale d'erreur du leviathan littéraire), que je l'aurais passée ici sous silence, ainsi que dans le texte, si je n'avais aperçu dans la Revue d'Édimbourg beaucoup de gaîtés facétieuses, à propos de telles découvertes, particulièrement une récente, dans laquelle les mots et les syllabes sont discutés et transposés. Le passage ci-dessus mentionné me porte involontairement à lui apprendre qu'il est plus facile de critiquer que de bien faire. Ces messieurs ayant si souvent joui d'un triomphe après de semblables victoires, qu'ils me permettent cette petite ovation pour le présent.




88


Cet aveu est remarquable dans la bouche de Lord Byron.




223


Depuis la publication de ce poème, j'ai été instruit de la mauvaise interprétation que j'avais donnée au mot pena. Cette erreur était due au tilde, ou marque de l'n, que je n'avais point remarquée sur le mot pena. Avec cette marque, pena signifie un rocher, et sans elle, il a le sens que je lui ai donné. Je n'ai pas cru nécessaire de corriger le passage, car, quoique la commune acception qu'on lui donne soit Notre-Dame du Rocher, j'ai pu adopter l'autre sens, à cause des austérités pratiquées dans ce couvent.




224


Maintenant le cap Colonna. Dans toute l'Attique, si on en excepte Athènes et Marathon, il n'y a pas de site plus intéressant que le cap Colonna. Pour l'artiste et l'antiquaire, seize colonnes sont une inépuisable source d'observations et d'études; pour le philosophe, une scène supposée de quelques conversations de Platon avec ses disciples ne sera pas un faible sujet de jouissance; et le voyageur sera frappé de la beauté de la perspective de toutes les îles qui couronnent la mer Égée: mais pour un Anglais, Colonna a un intérêt de plus, comme étant le lieu de la scène du Shipwreck (Naufrage, titre d'un poème) de Falconner. Minerve et Platon sont oubliés dans les souvenirs de Falconner et de Campbell:

		Here in the dead of night by Lonna's steep,
		The seaman's cry was heard along the deep.

Ici, dans les terreurs de la nuit, près des côtes rocheuses de Lonna, le cri du marinier fut entendu sur l'abîme.

Ce temple de Minerve peut être aperçu, en mer, d'une grande distance. Pendant trois voyages que j'ai faits à Colonna, deux par terre et l'autre par mer, la vue du côté de la terre me parut moins belle qu'en venant des îles. Dans notre second voyage par terre, nous manquâmes d'être surpris par une troupe de Mainotes, qui s'étaient cachés dans des cavernes. Nous apprîmes ensuite, par un de leurs prisonniers, racheté depuis, qu'ils craignirent de nous attaquer à la vue de mes deux Albanais; conjecturant très-sagement pour nous, mais faussement, que nous avions une garde complète de ces Arnautes à notre disposition; ils restèrent donc cachés, et sauvèrent ainsi notre petite troupe, trop peu nombreuse pour opposer la moindre résistance.

Colonna n'est pas moins visité par les peintres que par les pirates. Là

		The hireling artist plants his paltry desk,
		And makes degraded nature picturesque.

    (Hodgson's lady Jane Grey.)
L'artiste mercenaire plante son misérable pupître, et rend pittoresque la nature dégradée.

Mais la nature, dans ces lieux, avec l'aide de l'art, a fait cela pour elle-même. Je fus assez heureux pour engager un artiste allemand d'un mérite supérieur; et j'espère que je renouvellerai connaissance avec ces vues de Colonna et plusieurs autres du Levant, en recevant ses ouvrages.




225


Ce mot ne peut guère s'entendre ici que comme agent, dans une acception défavorable de ce mot.

(N. du Tr.)




226


Ce Gropius était employé par un noble lord, dans le seul but de lui faire des dessins, genre dans lequel il excelle; mais je suis fâché de dire qu'abusant de l'autorité d'un nom respectable, il s'est traîné, à une humble distance, sur les pas du signor Lusieri: un vaisseau, plein de ses trophées, fut retenu, et, je crois, confisqué à Constantinople en 1810. Je suis heureux d'être à même d'attester que cela n'était point dans sa mission, qu'il était employé seulement comme peintre, et que son noble patron désavoue toute autre relation avec lui, que comme artiste. Si une erreur commise dans la première et la seconde édition de ce poème, a donné au noble lord un moment de peine, j'en suis très-fâché. Le sieur Gropius a pris, pendant plusieurs années, le titre de son agent; et quoique je ne puisse pas beaucoup me reprocher d'avoir partagé la méprise de beaucoup de personnes, je suis heureux d'avoir été un des premiers à être détrompé. J'éprouve autant de plaisir à me rétracter que j'eus de regret à avancer cette assertion.




227


اسکدنر L'altération de ce nom historique par les Orientaux, ferait penser qu'ils n'étaient guère plus forts sur les étymologies que nous, quand, par une opération inverse, nous laissions l'article ال al ou el au Koran—Alkoran. Les Orientaux ont retranché le al, Αλ, d'Alexandre, pensant que la première syllabe de ce nom était comme chez eux, un article, et ont dit seulement… Iscander.

(N. du Tr.)




228


Probablement l'auteur des Researches in Greece, in-4º, Londres, 1814, qui renferment des remarques fort curieuses sur les langages parlés aujourd'hui en Grèce: le grec moderne, dont il donne une grammaire; l'albanais, les langues bulgare et walaque.

(N. du Tr.)




229


À peu près le quart d'un liard.




230


Byron ne parle ici que d'un premier ouvrage de M. Pouqueville, où plusieurs erreurs s'étaient glissées, faute de renseignemens exacts: elles ont été rectifiées dans les deux grands ouvrages qu'il a publiés depuis, et que n'a point connus Lord Byron.

(N. du Tr.)




231


Les Albanais, particulièrement les femmes, sont fréquemment nommés Caliriotes: j'en ai vainement cherché la raison.




232


Je ne sais pourquoi M.A.P. traduit ce passage: The plain of Marathon was offered to me for sale at the sum of sixteen thousand piastres, about nine hundred pounds! par: «On m'offrit de me vendre la terre de Marathon pour 1,600 piastres, ce qui fait à peu près 90 livres d'Angleterre.» Ce ne pouvait être pour déprécier encore le sol grec: c'était probablement une erreur de son texte.

(N. du Tr.)


