Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12
George Gordon Byron






Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 / comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore





MÉMOIRES SUR LA VIE DE LORD BYRON







LETTRE CCCXLI



A. M. HOPPNER

22 octobre 1819.

«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous; cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.

»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans, je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.

»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.

»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ1 (#footnote1), et elle m'a fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à jeun et que vous êtes ivre.



Note 1:(retour) (#footnotetag1) M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse, avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.


»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.

»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général, leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise, et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond respect à Mme Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,

»Votre, etc.

»P. S. Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien et non de l'ambassadeur), c'est à vous à hopter2 (#footnote2). Quant à moi, je n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de le garder à mon service.»



Note 2:(retour) (#footnotetag2) Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.





LETTRE CCCXLII



À M. HOPPNER

25 octobre 1819.

«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre; je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère depuis si long-tems avili3 (#footnote3).



Note 3:(retour) (#footnotetag3) Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de Mme G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation: «Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués ailleurs.»


»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire, c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit. Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez, je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui cacher de ce dont il peut se défendre.

»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui appartient.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCXLIII



À M. HOPPNER

28 octobre 1819.

.................. ...................

J'ai des remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment sur Don Juan; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un sujet chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.

»Présentez, je vous prie, mes respects à Mme N***, et ayez bien soin de votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher; Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCXLIV



À M. MURRAY

Venise, 29 octobre 1819.

«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée?

»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera pas.

»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de Don Juan; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer.

»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé la Vision (ou Prophétie) du Dante; il a pour sujet une revue de l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi que l'autre, en sont restés là pour le moment.

»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma Vie manuscrite en soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire, vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez, cela m'est indifférent.

»Ma Vie est un memoranda, et non des confessions. J'ai supprimé toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de réflexions et quelquefois de quoi rire. – Vous y verrez aussi un récit détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous l'influence des préventions.

»Je n'ai jamais relu cette Vie depuis qu'elle est écrite, de sorte que je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble.

»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires, dans le but de m'embarquer pour l'Amérique. – Dites-moi, je vous prie, avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter avec les étrangers qui voudraient émigrer. – Or, l'envie m'est venue d'y aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous prie.

»Tout à vous.

»P. S. Moore et moi avons passé tout notre tems à rire. – Il vous mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que l'on ne publie pas de faux Don Juan, surtout n'y mettez pas mon nom, parce que mon intention est de couper R…ts par quartiers comme une citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.»




LETTRE CCCXLV



À M. HOPPNER

29 octobre 1819.

«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.

»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de Venise.

»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de publier deux nouveaux troisièmes chants de Don Juan. – Que le diable châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je pas bien expliqué. – Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents in-quarto sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi, après avoir vendu treize mille exemplaires du Corsaire, dans un seul jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre, qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi, comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît qu'elles ne l'ont pas violé. – Mais de quelle importance cela peut-il être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre, ne-................

»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran disait à Moore. – Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su. – Mais… Hem! dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.

»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au printems, et vous laisserez Mme Hoppner à Berne avec ses parens, pendant quelques mois. – J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise, s'entend, quand Moore y est venu. – Nous nous sommes bien amusés, et passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise et jurait que c'était un triste lieu4 (#footnote4).



Note 4:(retour) (#footnotetag4) Je prends la liberté d'observer ici que les propres sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur Venise. (Note de Moore.)


»Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi. – Pauvre femme!............... ..................

»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur celle de la Fornaretta. – On parle d'une jeune personne séduite, puis abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée pour être mise dans l'hôpital des fous. – Je voudrais bien savoir quel est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien! Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.

»Tout à vous.»




LETTRE CCCXLVI



À M. MURRAY

Venise, 8 novembre 1819.

«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième accès; – les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.

»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire consentir, et elle insiste sur son refus. – Comme préliminaire indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement exclus. – Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs amis.

»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais Don Juan, elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire-Rien, dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes, quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il n'y a pas trois heures que cela s'est passé.

»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer Don Juan et la Prophétie. – La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon retour de Malte, et j'avais eu la fièvre malaria en Grèce, l'année d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse Guiccioli5 (#footnote5), qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet, quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète et la nature.



Note 5:(retour) (#footnotetag5) Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par Mme Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au feu.»


»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me faudra bientôt en prendre.

»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems. Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement! Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à faire connaître les ouvrages en question.

»Votre, etc.

»P. S. L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et mènerai tranquillement la vie de province. – Tout ceci peut vous sembler étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas l'abandonner. – D'ailleurs c'est une très-jolie femme, – demandez plutôt à Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.

»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»




LETTRE CCCXLVII



À M. BANKES

Venise, 29 novembre 1819.

«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre, qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre, avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un proto-medico vénitien.

»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus honorable pour vous que je ne l'ai fait.

»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics que particuliers. – Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.; d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne, Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.; – mais vous retrouverez M. *** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. .........

»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous voir de retour.

»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué,

BYRON.




LETTRE CCCXLVIII



À M. MURRAY

Venise, 4 décembre 1819.

«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez, pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité paternelle et tout rapport avec elle, excepté… ......... On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait la Reine Mab, etc., etc.; – cependant vous pouvez consulter les avocats, et faire comme vous voudrez. – Quant au prix du manuscrit, il serait dur que vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce que je suis très en état de faire, n'en ayant encore rien dépensé, et nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de mon banquier.

»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez Tom Jones et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le Hans Carvel et le Paulo Purganti de Prior. – Dans le Roderick Random de Smollett, le chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres; – dans Peregrine Pickle la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le Londres de Johnson où se trouvent ces mots… Enfin prenez Pope, Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter. – Il faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.

Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le prendre. Le troisième chant de Don Juan est achevé; il a environ deux cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème peut ou non devenir une propriété.

»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement rétablie. – Mais j'espère m'en tirer heureusement.

»Votre très-sincèrement, etc.

»P. S. Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser réception.»

On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication cesserait à l'avenir entre elle et son amant.

«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise, très-abattu du départ de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui paraissait fort long et fort pesant.

»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque, quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.

«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider. – D'un côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.» – Il dit dans un autre endroit: «Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu insupportable sans toi. Tes lettres à la F… et même à moi font injure à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice. – Tu parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades; mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»

Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes, effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne. Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage, ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte, déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»

La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la victoire qu'elle a remportée.

«F*** t'aura déjà dit, avec sa sublimité ordinaire, que l'amour a triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste, nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement. Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont indifférens.

»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi, puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir; cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis davantage.»

En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte, mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de lui faire sur sa conduite.




LETTRE CCCXLIX


Mon Cher Hoppner,

«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez, je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux. Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon, rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez, s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCL



À M. MURRAY

Venise, 10 décembre 1819.

«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième chant de Don Juan; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M. Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.

»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière; car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son Magazine. Je désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le désire.

»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant. J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu davantage.

»Votre Blackwood m'accuse de traiter les femmes durement: cela se peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai autre part, je vous le ferai savoir.»

Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours; mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une fois logé sous le même toit que sa maîtresse.




LETTRE CCCLI



À M. HOPPNER

Ravenne, 31 décembre 1831.

«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée, j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome de la mer6 (#footnote6). Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G*** paraissait être de faire parade autant que possible de son amant étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris; toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve, je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le paraîtront jamais à l'ennemi.



Note 6:(retour) (#footnotetag6) Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! Marino Faliero


»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli aurait passé dans le public pour avoir été plantée là, et qu'elle était décidée à montrer que ce n'était pas; car être plantée là est ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et tous les parens ont l'air agréable et satisfait.

»Votre à jamais.

»P. S. Mes très-humbles respects à Mrs. H***.

»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que j'attendrai les rayons du soleil.»




LETTRE CCCLIII7 (#footnote7)



A M. HOPPNER

Ravenne, 20 janvier 1820.

«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je vous en ai dit.



Note 7:(retour) (#pgepubid00036) La lettre 352e, adressée à Moore, a été supprimée.


»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise, afin que je puisse sortir de l'albergo imperiale, qui est impériale dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai oublié de vous remercier, ainsi que Mme Hoppner, pour tout un trésor de joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et nous vous en sommes bien reconnaissans.

»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi, surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs; les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la mort de son père.

»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On nous donne le Barbier de Séville. Les bals commencent. Veuillez payer mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès. Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je commence presque à en douter.




LETTRE CCCLIV



A M. HOPPNER

Ravenne, 31 janvier 1820.

«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques petits articles de Forli ou de Faënza.

»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas répondu: – c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre. J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup plus favorable de la société de Ravenne que de celle de Venise: – rappelez-vous que je ne parle que de la société indigène.

»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte deux, en sorte que je déconcerte tous les serventi8 (#footnote8), laissant d'ailleurs au froid leurs servite9 (#footnote9), jusqu'à ce que chacun rentre dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin. – Si vous allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie. Ainsi, une relazione10 (#footnote10) ou amicizia11 (#footnote11) semble être une affaire régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par un sposalizio12 (#footnote12); et en même tems elle est soumise à tant de règles spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait un objet de propriété féminine. – Ces dames ne laissent leurs serventi se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux exemples dans une seule famille.



Note 8:(retour) (#footnotetag8) Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se servir.

Note 9:(retour) (#footnotetag8) Femme qui a un cavaliere servente.

Note 10:(retour) (#footnotetag8) Liaison.

Note 11:(retour) (#footnotetag8) Amitié.

Note 12:(retour) (#footnotetag8) Mariage. (Notes du Trad.)


»Hier soir il y eut une loterie ****13 (#footnote13) après l'opéra; c'est une burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J*** doit vous avoir envoyé mon postscriptum; il n'y a pas eu d'occasion de vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles particulières, – elle peut vous égratigner elle-même la figure.



Note 13:(retour) (#footnotetag13) Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il se trouvait sous le cachet. (Note de Moore.)


»Le tems ici a été épouvantable, – plusieurs pieds de neige-un fiume14 (#footnote14) a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de campi15 (#footnote15); puis la pluie est venue, – et le dégel dure encore, – en sorte que mes chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot. – Il faut que j'en reprenne possession.



Note 14:(retour) (#footnotetag14) Fleuve.

Note 15:(retour) (#footnotetag14) Champs. (Notes du Trad.)


»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna? J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma lettre. Croyez-moi, etc.»




LETTRE CCCLV



A M. MURRAY

Ravenne, 7 février 1820.

»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour Moore, qui est Dieu sait où, – à Paris ou à Londres, à ce que je présume. J'ai copié et coupé en deux le troisième chant de Don Juan, parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que pour un, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous que je n'ai pas fait cette division pour vous imposer une rétribution double, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.

»Je traduis le premier chant du Morgante Maggiore de Pulci, et j'en ai déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de Don Juan, et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a blessé, et je n'ai plus écrit dès-lors con amore. C'est très-décent, toutefois, et aussi triste que la dernière nouvelle comédie.

»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique, et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion; – puis parlez-en à ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.

»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois aller folâtrer avec les autres.

Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCLVI



À M. BANKES

Ravenne, 19 février 1820.

«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui? – La neige italienne! – fi donc! – Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.

»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette ville. Venez néanmoins, – vous pourrez faire à Dante une visite du matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que vous ne mépriserez pas notre archi-Goth Théodoric. Je devrai laisser ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part, – l'alouette qui me tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits. – Eh bien! vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre; seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par Pulci, – je le traduis; – je traduis servilement, stance par stance, et vers par vers, – deux octaves par nuit, – même tâche qu'à Venise.

»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler? – Ou bien je le ferai, – ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi toujours,

»votre très-affectionné, etc.

»P. S. Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque chose sur Chypre; – ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que vous pourrez là-dessus. – Bonsoir.»




LETTRE CCCLVII



À M. MURRAY

Ravenne, 21 février 1820.

«Les bull-dogs me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays, lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine: envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte; – par mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du capitaine Tyler.

»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.

»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera aussi, en cette occasion, d'être dans la même procession...... .................

»J'ai fini une traduction du premier chant de Morgante Maggiore de Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs, etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci); mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein des familles, tantôt simplement comme amico di casa16 (#footnote16), et tantôt comme amico di cuore17 (#footnote17) de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent, l'office des cavaliers servans, les habitudes de pensée et de vie sont entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables» (ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en puisse être la source.



Note 16:(retour) (#footnotetag16) Ami de la maison.

Note 17:(retour) (#footnotetag16) Ami de coeur. (Notes du Trad.)


»Les conversazioni ne constituent point du tout une véritable société. On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en groupes, ou l'on joue au triste faro ou au lotto reale, et l'on joue petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.

»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à la Nobil Dama que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles, ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies, elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la particule non. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens, et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les femmes, mais par leurs serventi, – surtout si le mari ne sert lui-même aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire); – en sorte que souvent vous prendriez pour parens le mari et le servente, – celui-ci faisant la figure d'un homme adopté dans la famille. Quelquefois les dames montent un petit cheval, et s'évadent ou se séparent, ou font une scène; mais c'est un miracle, en général, et quand elles ne voient rien de mieux à faire ou qu'elles tombent amoureuses d'un étranger, ou qu'il y a quelque autre anomalie pareille, et cela est toujours réputé inutile et extravagant.

»Vous vous informez de la Prophétie du Dante; je n'ai pas fait plus de six cents vers, mais je prophétiserai à loisir.

»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans.

»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.»




LETTRE CCCLVIII



À M. BANKES

Ravenne, 26 février 1820.

«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture vénitienne, – surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son Jugement de Salomon, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle, parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles, et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt.

»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au collége de la Trinité.

»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous devrez voir.

»Croyez-moi toujours, etc.»




LETTRE CCCLIX



À M. MURRAY

Ravenne, 1er mars 1820.

«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier chant du Morgante Maggiore, et je désire que vous vous informiez auprès de Rose du mot sbergo, c'est-à-dire usbergo, que j'ai traduit par cuirasse; je soupçonne qu'il veut dire aussi un casque. Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne. Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par cuirasse. J'ai donc écrit cuirasse; mais le casque me trotte néanmoins dans la tête, – et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et je tirerai de quelqu'un le véritable sens.

»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans le sens mondain du mot.

»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter, quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal comporté envers lui.

»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur d'autres personnes.

»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des bull-dogs, de la magnésie, du soda-powder, de la poudre dentifrice, des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez de ma santé et de mon humeur en grosses lettres. Ma santé ne peut être très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le quinquina de l'apothicaire; – chose fort surprenante pour le docteur Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres, surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout. Quant à l'humeur elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances.

»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près. Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de Ravenswood, et l'appelle tantôt Edgar, et tantôt Norman; et Girder, le tonnelier, est écrit tantôt Gilbert, et tantôt John. Il n'y en a pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'Ivanhoe? et qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a deux? Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est aucune lecture que j'aime autant.

»L'éditeur du Télégraphe de Bologne m'a envoyé un numéro qui contient des extraits de l'Athéisme réfuté de M. Mulock (ce nom me rappelle toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur, ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être insensible.

»Tout à vous.»




LETTRE CCCLX



À M. MURRAY

Ravenne, 5 mars 1820.

«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre main le Morgante Maggiore, je vous envoie le texte original du premier chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto, 1732, – datée Florence, néanmoins, par un tour du métier, que vous, un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement sans plus grande spiegazione18 (#footnote18).



Note 18:(retour) (#footnotetag18) Explication.


»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise de sbergo ou usbergo19 (#footnote19), vieux mot toscan que j'ai traduit par cuirasse (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire casque). J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le dictionnaire dit cuirasse, mais ne cite aucune autorité; et une dame de mes amies dit positivement cuirasse, ce qui me fait douter du fait encore plus qu'auparavant. Ginguené dit bonnet de fer avec l'aplomb superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français! – On ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider, admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.»



Note 19:(retour) (#footnotetag19)Usbergo en italien; hauberk, habergeon, en anglais; haubert, haubergeon, en français, viendraient, suivant une note de Moore, de l'allemand hals-berg, mot-à-mot, montagne du cou. L'étymologie serait donc pour le sens de casque, armure qui surmonte et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris, par une catachrèse-synecdoque, le sens de cuirasse, il n'est pas improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute n'est donc pas résolu. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLXI



À M. MURRAY

Ravenne, 14 mars 1820.

«Je vous envoie ci-joint la Prophétie du Dante20 (#footnote20): nommez-la d'ailleurs Vision ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à quelque homme instruit dans la langue.



Note 20:(retour) (#footnotetag20) Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je les donnerai ici de mémoire.

		The prostitution of his muse and wife,
		Both beautiful, and both by him debased,
		Shall salt his bread and give him means of life.

«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre. (Note de Moore.)


»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière et une chaussée escarpée. – Nous avons eu nos roues mises en pièces, quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey, les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis. Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de Padoue (sans plaisanter, je vous assure), – qui fait treize miracles par jour, – de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux, etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après la grande mode romaine.

»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.»




LETTRE CCCLXII



À M. MURRAY

Ravenne, 20 mars 1820.

«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de la Vision du Dante. Vous trouverez ci-joint, vers pour vers, en terza rima21 (#footnote21), mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne connaissent rien encore, l'épisode de Françoise de Rimini. Vous savez qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary, Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant en postscriptum, à la suite de Mazeppa, la prose que je vous avais envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si ce morceau est publié, publiez-le en regard de l'original, et avec la traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez maintenant ces deux pièces et le Don Juan depuis long-tems22 (#footnote22).»



Note 21:(retour) (#footnotetag21) Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la préface de la Prophétie du Dante, tome IV, page 93.

Note 22:(retour) (#footnotetag21) Suit cette traduction de l'épisode de Françoise de Rimini, tiré du cinquième chant de l'Enfer du Dante; elle ne peut offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait exception que pour le Morgante Maggiore. Voir tome IV. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLXIV23 (#footnote23)



À M. MURRAY

Ravenne, 28 mars 1820.

Je vous envoie ci-jointe une Profession de foi dont vous voudrez bien vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier. M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R-ts, écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a deux paquets avec ceci.

»P. S. J'ai quelque idée de publier les Essais imités d'Horace, composés il y a dix ans, – si Hobhouse peut les déterrer parmi les paperasses laissées chez son père, – sauf quelques retranchemens et changemens à faire quand je verrai les épreuves.»



Note 23:(retour) (#pgepubid00056) La lettre 363e a été supprimée, parce qu'elle est à peu de chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray, sur Don Juan, le Morgante, la Prophétie. (Note du Trad.)





LETTRE CCCLXV



À M. MURRAY

Ravenne, 29 mars 1820.

«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens *** débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature anglaise.

Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête.

Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens, comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par votre nom, étaient Galliques. Et puis, je diffère d'opinion avec vous sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies de Sheridan ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je sais, (en qualité d'ex-commissaire du théâtre) que l'École du Scandale24 (#footnote24) était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi décent qu'il faut être, et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a dit:25 (#footnote25) «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même aussi.» Il faisait allusion à Un coup hardi pour avoir femme. Mais enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est point un écrivain indécent, – au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent en être assuré par vos propres yeux.



Note 24:(retour) (#footnotetag24) C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du chef-d'oeuvre de Shéridan (School for Scandal), mais le sens est l'École de la Calomnie.

Note 25:(retour) (#footnotetag24) Comédie de Mrs. Centlivre. (Notes du Trad.)


»Vous parlez de raffinement: – Êtes-vous tous plus moraux? êtes-vous aussi moraux? Pas du tout. Je sais, moi, ce que c'est que le monde en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le meilleur, – du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le trouve en tous lieux.

»Mais revenons. J'aimerais à voir les épreuves de ma réponse, parce qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez commodément. Tout à vous.»




LETTRE CCCLXVI



A M. HOPPNER

Ravenne, 31 mars 1820.

.............................

«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit. Conversazioni durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le faro, où l'on ne peut mettre plus d'un schelling ou deux, – des tables pour d'autres jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six pence par un noble de la ville, un comte-. Je ne soupçonnai pas l'illustre délinquant; mais la comtesse V- et le marquis L- m'en avertirent directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'actionnai pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il recommençait, je préviendrais moi-même la loi.

»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra, – puis un autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.

»P. S. Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à Venise? Je n'en ai pas besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par son teint, – son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement. Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.»




LETTRE CCCLVII



A M. MURRAY

Ravenne, 9 avril 1820.

«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de la traduction et du texte de Pulci, des poésies Dantiques26 (#footnote26), des observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées, ou si je dois avoir l'ennui de les recopier...... ......



Note 26:(retour) (#footnotetag26) Il y a dans le texte danticles, mot forgé par Byron pour désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis une licence analogue. (Note du Trad.)


»Avez-vous reçu la crème des traductions, Françoise de Rimini, épisode de l'Enfer? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour la quantité.

»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa conversazione de ce soir. C'est l'anniversaire du tiare-ment27 (#footnote27) du pape, et tous les chrétiens bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de faro (pour gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu), et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat, – honnête croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante depuis quarante ans… mais il est réputé pour homme pieux et moral.



Note 27:(retour) (#footnotetag27)Tiara-tion: mot forgé par analogie au mot coronation, couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte anglais.


»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet automne; car je trouve que l'affaire ne va pas-entre les mains des fondés de pouvoir et des légistes-comme elle devrait aller avec une célérité raisonnée. On diffère sur le compte des investitures en Irlande.

		Entre le diable et la profonde mer,
		Entre le légiste et le fondé de pouvoir28 (#footnote28),

je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer sans moi.

»Votre, etc.

»P. S. J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.

»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et beaucoup de port.»



Note 28:(retour) (#footnotetag28) Ce sont deux vers dans le texte. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLVIII



A M. MURRAY

Ravenne, 16 avril 1820.

«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement réception, par le retour du courrier, à l'adresse directe de Ravenne. Sachant ce que sont les postes du continent, je suis naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de courtoisie.

»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse: c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent, pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès. Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne. Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où les étrangers sont maîtres.

»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCLXIX



A M. HOPPNER

Ravenne, 18 avril 1820.

«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs livres de bonne poudre de Manton dans une boîte en vernis du Japon; mais à moins que je fusse sûr de les recevoir de V- sans crainte de saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je puis la faire entrer ici, par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids en or: – il n'y en a pas de pareille en Italie.

»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy29 (#footnote29) est ici, et il était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du corso. Je crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande conversazione, mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais quelquefois comme parent, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque. – Les affaires d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait comment cela finira: – il est nécessaire qu'il y ait un commencement.

»Votre, etc.

»P. S. Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon? Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.»



Note 29:(retour) (#footnotetag29) Célèbre chimiste anglais. (Note du Trad.)





LETTRE CCCLXX



A M. MURRAY

Ravenne, 23 avril 1820.

«Les épreuves ne contiennent pas les dernières stances du second chant30 (#footnote30), mais finissent brusquement par la 105e stance.



Note 30:(retour) (#footnotetag30) Il est question de Don Juan. (Note du Trad.)


»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants n'étaient pas bons, et je vous en ai donné la raison. Songez que je ne vous oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux imposteurs, – (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir), mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous le voulez, ou de ne pas publier, et je crois que c'est assez.

»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté; – que j'avais été, non effrayé, mais blessé par la criaillerie, et que d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques affaires particulières. Mais vous vouliez avoir l'oeuvre: aussi vous l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la coupai en deux parts, – mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis saveter......... – Finissons, car il n'y a pas de remède; mais je vous laisse absolument libre de supprimer le tout à votre gré.

»Quant au Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers. Il peut être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour vice de traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion: je ne réponds que de la traduction… .......................

»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les épreuves du texte italien: cette fois-ci, tandis que je griffonne pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.

»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la société italienne. Il est convenable que vous aimiez quelque chose, et le diable vous emporte.

»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent, les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous pas Ivanhoe et le Monastère? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui, quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu intéressante pour une réunion écossaise inter pocula. J'aime Scott et Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.

»Votre, etc.

»P. S. Vous dites qu'une moitié est très-bonne: vous avez tort; car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. Où donc est la poésie dont la moitié soit bonne? Est-ce l'Énéide? Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable voulez-vous de plus? Non, non-nulle poésie n'est généralement bonne: – ce n'est jamais que par bonds et par élans, – et vous êtes heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander toutes les étoiles en plein minuit que la perfection absolue en vers.

»Nous sommes ici à la veille d'un remue-ménage. La nuit dernière, on a placardé sur tous les murs de la ville: Vive la république! et Mort au pape! etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si terribles placards politiques. La police, est sur le qui-vive, et le cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»

24 avril 1820, huit heures du soir.

«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards, mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à afficher; car les Vive la république!-Mort au pape et aux prêtres! sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une abondante quantité. Il y a aussi: A bas la noblesse! Quant à cela, elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont survenus, je ne suis pas sorti pour battre le pays; mais je monterai à cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de ses maîtresses.

»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie, la conclusion de mon Ode sur Waterloo, écrite en 1815; et, la rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je n'ai pas un assez bon droit au titre de vates31 (#footnote31), dans les deux sens du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.

		«Des larmes de sang couleront encore32 (#footnote32).»

»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas, je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.»



Note 31:(retour) (#footnotetag31)Vates, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.

Note 32:(retour) (#footnotetag32) Vers de l'Ode sur Waterloo:

		Crimson tears will follow yet. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLXXI



A M. MURRAY

Ravenne, 8 mai 1820.

«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7 courant indiquait, je dois présumer que la Prophétie du Dante n'a pas été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de moi, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune façon en refusant l'article, pour me servir de la phrase technique. Quant aux observations en prose sur l'attaque de John Wilson, je n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M. Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il ne faut pas qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme étrange qu'on ait permis une telle liberté au Morgante pendant plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction entière du premier chant de Childe-Harold, et persécuté Leoni, le traducteur. – Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer Childe-Harold en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.

«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del Childe-Harold fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere. Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se medesima33 (#footnote33).»



Note 33:(retour) (#footnotetag33) «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du quatrième chant de Childe-Harold a été confisquée partout, et moi-même j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par elle-même.»


»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique sentiment de tous ses compatriotes.

Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan en Irlande.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et de l'Hécla: – et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous? dit-elle. – Un grand chimiste, répondis-je. – Que peut-il faire? reprit-elle. – Presque tout, lui dis-je. – Oh! alors, mio caro, demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy était fort épris de Ravenne et de l'italianisme PRIMITIF du peuple, qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.

»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.

»P. S. J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero; mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande envie de trouver une veine nouvelle.

»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»




LETTRE CCCLXXII



A M. MURRAY

Ravenne, 20 mars 1820.

«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans ses Poètes. Premièrement, il dit que les personnages du Guide de Bath d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible: -le Guide fut publié en 1766 et Humphrey Clinker en 1771; -dunque, c'est Smollett qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui bâtit une église à Dieu, puis blasphéma son nom.» C'était Voltaire dont veut parler ce calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers et gâte un passage de Shakspeare.

		«Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.34 (#footnote34).»



Note 34:(retour) (#footnotetag34) To gild refined gold and paint lily.

»Pour lis, il met rose, et manque en plus d'un mot toute la citation.


»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première faute est une injustice (envers Anstey), la seconde un manque de savoir, la troisième une bévue. Dites-lui tout cela, et qu'il le prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le frotter; – au lieu que j'agis en chrétien.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCLXXIII



A M. MURRAY

Ravenne, 20 mars 1820.

»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à Moore ma lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que je désirais être remise en hâte. Vous ne devriez réellement pas oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos amis et auteurs absens.

»En premier lieu, j'ai reçu vos paquets; puis une lettre de Kinnaird, sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G- est à la veille du divorce. – Mais le public italien est de notre côté, particulièrement les femmes, – et les hommes aussi, parce qu'ils disent qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable d'employer les sicarii. – Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait d'avertissement.

		«On peut échapper à la corde ou au fusil,
		Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.»

»P. S. J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment. Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain. – Vous souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire?

		«Ci-git l'enfant gâté, etc.

»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.»




LETTRE CCCLXXIV



A M. MOORE

Ravenne, 24 mars 1820.

«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me sera possible, – mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer ici sur moi un billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai honneur comme de raison, – c'est-à-dire, si cette femme n'en impose pas35 (#footnote35). En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous traduise pas; – si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.



Note 35:(retour) (#footnotetag35) Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame, avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français, et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (Note de Moore.)


»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour l'épouse d'un Gallo-Grec36 (#footnote36) de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que lire le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de la lettre de Mme Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et semblable à- en mine et en manières.



Note 36:(retour) (#footnotetag36) Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste français. (Note du Trad.)


»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble serviteur.

»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses relations, est fort déclarée contre le mari à cause de toute sa conduite; – lui est vieux et obstiné; – elle est jeune, elle est femme, et déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le meilleur avis; savoir, de rester avec lui; – je lui ai représenté l'état d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les réflexions morales les plus exquises, – mais sans résultat. Elle dit: «Je resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son amico; mais, s'il ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences, l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils le détestent, – à la vérité comme tout le monde. La populace et les femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort, savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent, – pour ne point parler de l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.

»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.

»Tout à vous pour toujours.

B.

»P. S. Je regrette que vous n'ayez pas complété les Italian Fudges. Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a quatre ou cinq de mes compositions entre les mains: – le nouveau Don Juan, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas; – une traduction excellente du premier chant de Morgante Maggiore de Pulci; – une dito fort brève de Dante, moins approuvée; – la Prophétie de Dante, grand et digne poème, etc.; – une furieuse Réponse en prose aux Observations de Blackwood sur Don Juan, avec une rude défense de Pope, – propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées sont de Murray et de son stoïque sénat; – vous formerez la vôtre, quand vous verrez les pièces.

»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que je dois finir en Italie. – Mais si vous venez dans ma route, vous aurez un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos intentions.

»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez seulement que je vais devenir légalement un absentee d'Irlande.»




LETTRE CCCLXXV



A M. HOPPNER

«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur Manfred; – et si j'en puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement après quelque chose de ridicule), et par le mot hypochondrisch, elles ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que je vous donne, et aurez-vous cette bonté? – Ne songez pas à rien adoucir. – Je suis un littérateur à l'épreuve, – ayant entendu dire du bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.

»Croyez-moi, etc.»




LETTRE CCCLXXVI



A M. MOORE

Ravenne, 1er juin 1820.

«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris, et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet; et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout, – mais qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien que moi, – et finissons-en.

»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me demande si j'ai entendu parler de mon lauréat37 (#footnote37) à Paris, – de quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me le dit pas, – hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque chose dans le genre accoutumé; – il dit qu'il ne se rappelle pas le nom de l'auteur.



Note 37:(retour) (#footnotetag37) Lamartine.


»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de vous quand il vous plaira.

»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse contre lui, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord, et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici, – il faut les preuves les plus décisives… .........

»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.

»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a provoqué en duel, – valeur superflue, car cet homme ne se bat pas, quoique soupçonné, de deux assassinats, – dont l'un est celui du fameux Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes gardes; aussi je prends mon stiletto38 (#footnote38) et une paire de pistolets dans ma poche durant mes courses quotidiennes.



Note 38:(retour) (#footnotetag38)38 Poignard italien.


»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de manière ou d'autre. Quant à elle, elle a autant de fermeté féminine que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou coquin; – bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis les jours de la famille de Guido di Polenta.

»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de dépenser vingt scudi39 (#footnote39), – prix courant d'un bravo à la main preste; – autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.

»Bonjour. – Écrivez à votre dévoué, etc.»



Note 39:(retour) (#footnotetag39)Footnote 39: Écus.





LETTRE CCCLXXVII



À M. MURRAY

Ravenne, 7 juin 1820.

«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion du plus grand homme de l'Allemagne-peut-être de l'Europe-sur un des grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob Tonson avait coutume de nommer ses salariés); – bref, une critique de Goëthe sur Manfred. Vous avez à-la-fois l'original et deux traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non, sont toujours intéressantes, – et le sont beaucoup plus quand elles sont favorables. Je n'ai jamais lu son Faust, car je ne sais pas l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a traduit la plus grande partie viva voce40 (#footnote40), et naturellement j'en fus très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses pareilles qui me firent écrire Manfred. La première scène, néanmoins, et celle de Faust, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette lettre.

»Tout à vous à jamais.

»P. S. J'ai reçu Ivanhoe; – c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc. Ricciardetto41 (#footnote41) aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas l'être du tout. Quant au succès de Whistlecraft, il n'est pas possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète, mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète aussi, – mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe, – et dans un genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel: – «hommes qui auraient dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»



Note 40:(retour) (#footnotetag40) De vive voix.

Note 41:(retour) (#footnotetag41) Poème de Fortiguerra.


Ce qui suit est l'article tiré du Kunst und Altertum42 (#footnote42) de Goëthe, renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition, prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus43 (#footnote43); et les relations de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de sang, – l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron Anglais, avec toutes ses fautes et ses actes excentriques, – ne risque pas de ne paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.



Note 42:(retour) (#footnotetag42) L'art et l'antiquité.

Note 43:(retour) (#footnotetag42) De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli, etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien) entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à Missolonghi. (Note de Moore.)



OPINION DE GOETHE SUR MANFRED

«La tragédie de Byron, intitulée Manfred, a été pour moi un phénomène surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon Faust, et en a tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie. Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est toujours lié à l'estime et à l'admiration.

»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent les principaux rôles, – l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres l'obsédèrent désormais toute sa vie.

»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple, lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire: – Pausanias, général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car, lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés, il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine. Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins, – il saisit son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus. L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à son aide les dieux et les exorcismes des prêtres.

»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque. Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore perfectionné44 (#footnote44).»



Note 44:(retour) (#footnotetag44) Suit la citation de ce monologue.





LETTRE CCCLXXVIII



A M. MOORE

Ravenne, 9 juin 1820.

«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible. C'est la première fois que je voyais les Mélodies sans musique; et, je ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique: – les notes confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes d'emprunt; – à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur nudité.

»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un discours»), – trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop bien traité, mais ..................

»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles. Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien des Fudges? Je viens de jeter les yeux sur Little45 (#footnote45), que j'appris par coeur en 1803, étant alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.



Note 45:(retour) (#footnotetag45) Nom d'un recueil de poésies de Moore.


»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai envoyée à M***, d'après son désir et ses instances; – et maintenant qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers pour vers.

»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes, et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.

»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans, et j'ai ordonné à mes bravos, qui sont au nombre de six, et sont passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même, en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet, l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à Roméo et Juliette:

		«Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»

Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.

»Je suis votre, etc.»




LETTRE CCCLXXIX



À M. MOORE

Ravenne, 13 juillet 1820.

«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise46 (#footnote46) sur mon embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer. Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire; – je n'ai aucune objection à faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être impartial; – non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion de me contredire ou de me rectifier.



Note 46:(retour) (#footnotetag46) Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise dont Moore s'était servi: To be in a wisp pour to be in a scrape. (Note du Tr.)


»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de droit; – ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier de Babylone; – c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture, etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.

»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent: «Vous-même vous êtes un sot ou un gredin; – un sot si vous n'avez pas vu les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens; – un gredin, si vous y avez prêté la main. Choisissez, – mais ne soulevez pas (après douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en la rendant malheureuse.»

»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la clamosa fama47 (#footnote47) n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs; – que le frère de la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui, légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait négligé de prendre, etc., etc.

»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir in quanti piedi di acqua siamo48 (#footnote48), et qu'il en a trouvé assez pour se noyer.



Note 47:(retour) (#footnotetag47) La criarde renommée.

Note 48:(retour) (#footnotetag48) À combien de pieds d'eau nous sommes.


		Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.
		Procès. – La parenté se joint en excuses, et dit
		Que du docteur venait tout le mauvais ménage;
		Que cet homme était fou, que sa femme était sage.
		On fit casser le mariage.

»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés; – j'ai offert une donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité), mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez mauvaise.

»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts, mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé, quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois beaucoup de procès.

»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.

»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont sottes. Sottes, monsieur! – Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande l'achèvement de ma tragédie sur Marino Faliero, dont rien n'est encore parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est terriblement long; – quarante feuilles de grand papier, de quatre pages chaque, – environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.

»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre Poème sur moi; et ne craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.

»Non actionnable! – Chantre d'enfer!49 (#footnote49) par Dieu! c'est une injure, – et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.



Note 49:(retour) (#footnotetag49) Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes. (Note du Trad.)


»Ainsi Mme Gail est partie, – et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en suis content. – J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne point me traduire.

»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et quelquefois quatre de ses Messagers dans la route. Priez-le d'être plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des Ostrogoths.

»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre; – elle est pleine d'épigrammes.

»Votre, etc.»

La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme, s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir, sous le toit paternel: – en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le 16 juillet, et se retira dans une villa appartenant au comte Gamba, et située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir rarement, – une ou deux fois peut-être par mois, – et passait le reste de son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris; – bref, tout le luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.

Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée, – tous ses parens en guerre ouverte avec elle, – son bon père se bornant à tolérer par tendresse ce qu'il ne pouvait approuver: – elle vécut alors avec une pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde, pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque; et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de dévoûment.




LETTRE CCCLXXX



À M. MURRAY

Ravenne, 17 juillet 1820.

«J'ai reçu des livres, des numéros de la Quarterly50 (#footnote50), et de la Revue d'Édimbourg, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de Galignani.



Note 50:(retour) (#footnotetag50)Quarterly Review.


»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.), ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes de Venise. – Il commanda le siége de Zara, – battit quatre-vingt mille Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville qu'il tenait assiégée; – prit Capo-d'Istria; – fut ambassadeur à Gênes, à Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero, plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge de sa raison, et le poussa à conspirer. Però fu permesso che il Faliero perdette l'intelletto, etc.51 (#footnote51).

»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte, prince qui se ligua avec les communes52 (#footnote52) contre l'aristocratie, et perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle sera copiée.» ..................



Note 51:(retour) (#footnotetag51) Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.

Note 52:(retour) (#footnotetag52) C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style; il a employé le mot commons. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLXXXI



À M. MURRAY

Ravenne, 31 août 1820.

«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air; elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit peu plus d'humour53 (#footnote53)» dans sa Vie de Mahomet.



Note 53:(retour) (#footnotetag53) Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère britannique. (Note du Trad.)


»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel, Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird, etc., etc., ont tous parlé, et fait parler d'eux................

»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère; aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»




LETTRE CCCLXXXII



À M. MOORE

Ravenne, 31 août 1820.

«Au diable votre mezzo cammin54 (#footnote54): – «La fleur de l'âge» eût été une phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en 1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes mépris sur un autre point: la boîte à sequins n'a jamais été mise en réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous savez. Quant à une réforme, je me suis réformé, – que voudriez-vous? «La rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un cavalier servente, et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise.



Note 54:(retour) (#footnotetag54) Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle le mezzo cammin (le milieu de la route) de la vie, l'âge de trente-trois ans. (Note de Moore.)


»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux choses-de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste. Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et les salons, – et quelque beauté mercenaire en passant55 (#footnote55)? Moi, j'ai vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et les moins influencées par les étrangers; – j'ai vu et suis devenu (pars magna fui56 (#footnote56)) une partie des espérances, des craintes et des passions italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.



Note 55:(retour) (#footnotetag55) En français dans le texte.

Note 56:(retour) (#footnotetag55) Æn. lib. II.


»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»

		Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,
		Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,
		En vérité............57 (#footnote57).



Note 57:(retour) (#footnotetag57) Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop lestes pour les chastes ladies. (Note du Trad.)


»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre poème?.........

»Votre, etc.

»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»




LETTRE CCCLXXXIII



A M. MURRAY

Ravenne, 7 septembre 1820.

«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout l'ouvrage.

»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera derrière eux. Les chiens! – les loups! – puissent-ils périr comme l'armée de Sennachérib! Si vous désirez publier la Prophétie du Dante, vous n'aurez jamais une meilleure occasion.»




LETTRE CCCLXXXIV



A M. MURRAY

Ravenne, 11 septembre 1820.

........................................

«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur anglais sterling58 (#footnote58) est perdu parmi vous, et je suis content de posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue, mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté… Oh! si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une Baviade et Méviade, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les cockneys59 (#footnote59), les lakistes60 (#footnote60), et les imitateurs de Scott, Moore et Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces maroufles!»



Note 58:(retour) (#footnotetag58) C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope national du texte.

Note 59:(retour) (#footnotetag58) Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs citadins des lakistes.

Note 60:(retour) (#footnotetag58) Poètes de l'école des lacs. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLXXXV



A M. MURRAY

Ravenne, 14 septembre 1820.

«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.

»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article61 (#footnote61) est cause que tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne sais rien du sale procès de la reine.

»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu que celles du premier acte.

»Votre, etc.»

»P. S. Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que par toutes leurs insultes.»



Note 61:(retour) (#footnotetag61) Sur le retour de Byron en Angleterre. (Note du Trad.)





LETTRE CCCLXXXVI



A M. MURRAY

Ravenne, 21 septembre 1820.

«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste. Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas, pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.

»P. S.-Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc., etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort dans l'Apocalypse.»




LETTRE CCCLXXXVII



A M. MURRAY

Ravenne, 23 septembre 1820.

«Demandez à Hobhouse mes Imitations d'Horace, et envoyez m'en une épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement au nonum prematur in annum62 (#footnote62) pour être mis maintenant au jour: il a été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope, avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui, mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce que je dois moi-même en penser.



Note 62:(retour) (#footnotetag62) Précepte de l'Art poétique. Horace conseille aux poètes de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les produire. (Note du Trad.)


»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous puissiez en entendre un jour d'été.

Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles. Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant. Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs? Moi, j'ai vécu parmi les Italiens; – je n'ai pas seulement couru Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois, puis regagné mon pays: – mais j'ai été de leurs familles, de leurs amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des étrangers, – et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le comte jusqu'au contadino, et vous pouvez être sûr de ce que je vous dis.»




LETTRE CCCLXXXVIII



A M. MURRAY

Ravenne, 28 septembre 1820.

«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de Manfred, quoique je ne sache quelle estime on a pour Manfred.

»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28 septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres, etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi mauvais que possible.

»J'ai trouvé Anastasius excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse, voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La Lettre à Julia est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies, mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en excepte pas le mien: – nul n'a plus que moi contribué par négligence à corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le tems le prouvera.

»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.

»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de Don Juan, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez, – le Dante aussi; mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie.................

»P. S. La politique ici est toujours farouche et incertaine. Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les montagnards s'ils traversent le Forth63 (#footnote63)», c'est-à-dire pour crosser les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins! – et ce chien de L-l, ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je travaillerai quelques-uns de ces ministres64 (#footnote64).»



Note 63:(retour) (#footnotetag63) Rivière d'Écosse.

Note 64:(retour) (#footnotetag63) Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. (Notes du Trad.)





LETTRE CCCLXXXIX



A M. MURRAY

Ravenne, 6 octobre 1820.

«Vous devez avoir reçu tous les actes de Marino Faliero, revus et corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de 1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.

»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en 1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non pas un autre.» Mais ce n'est pas tout: – quelqu'un m'a vu écrire mon nom parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre violente que j'avais gagnée de la malaria dans les marais près d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce, qui nie l'immortalité de l'ame, mais-affirme que «les surfaces ou cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts apparaissent fréquemment.».............. ....................




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