L’utopie Pragmatique
Domenico Villano






Domenico Villano



L'Utopie pragmatique



Ã  la dÃ©couverte des Ãcovillages et des CommunautÃ©s intentionnelles



Traduit de l'italien par Murielle Pahaut




PrÃ©face


Par Maria Rosaria Mariniello



Elle est Ã  lâhorizon [â¦] Je mâapproche de deux pas, elle sâÃ©loigne de deux pas. Jâavance de dix pas et lâhorizon sâenfuit dix pas plus loin.

Jâaurai beau avancer, jamais je ne lâatteindrai.

Ã quoi sert lâutopie ? Elle sert Ã  cela : Ã  cheminer.



Eduardo Galeano, Paroles vagabondes. FenÃªtre sur lâutopie.



Câest avec Ã©motion que je rÃ©dige, pour la toute premiÃ¨re fois, la prÃ©sentation dâun travail Ã©crit par quelquâun dâautre; consciente de la lourde responsabilitÃ© qui mâincombe, car les premiers mots doivent accrocher le lecteur et donner lâenvie de se plonger dans la lecture ou, au contraire, de la poursuivre Ã  son rythme.

Cette tÃ¢che mâa Ã©tÃ© confiÃ©e par le jeune auteur lui-mÃªme, pour les raisons que je vais maintenant tenter dâexpliquer en termes concis, car les mots ont parfois tendance Ã  lasser, mÃªme sâils sont nÃ©cessaires pour raconter.

Je suis la prÃ©sidente de lâAssociation CortoCircuito Flegreo, fondÃ©e en avril 2011 par 27 membres fondateurs, consommateurs, agriculteurs et artisans, qui partagent tous le mÃªme dÃ©sir de rÃ©aliser un rÃªve, mais diffÃ©rent entre ville et campagne, entre nature et culture, entre agriculture et terre, et ce, de maniÃ¨re structurÃ©e, au-delÃ  de la pratique qui existe dÃ©jÃ  depuis quelque temps et qui sâest dÃ©veloppÃ©e de maniÃ¨re informelle.

La dÃ©finition de cette expÃ©rience sâapparente Ã  celle dâune communautÃ©, bien quâelle soit en perpÃ©tuelle Ã©volution, vu la prÃ©sence irrÃ©guliÃ¨re de certains membres et la segmentation de la contiguÃ¯tÃ© territoriale, entravant lâÃ©change continuel. Cependant, lâAssociation CortoCircuito Flegreo a Ã©tÃ© fondÃ©e avec lâintention de crÃ©er un projet issu de principes communs et partagÃ©s, lesquels doivent Ãªtre nÃ©cessairement Ã©laborÃ©s au cours de lâapprofondissement des relations, quâelles soient humaines, Ã©conomiques, culturelles ou solidaires, et qui ne sont jamais considÃ©rÃ©es comme acquises une fois pour toutes par lâacte fondateur de lâassociation, appelÃ© statut.

De nombreux projets, parmi tous ceux dÃ©veloppÃ©s ces derniÃ¨res annÃ©es, nous ont encouragÃ©s Ã  modifier nos modes de vie, en adoptant, ce quâon appelle pour simplifier, les Â«bonnes pratiquesÂ». Ils nous ont ainsi permis de crÃ©er de petites Ã©conomies solidaires, avec le producteur et avec la Terre, et ce, notamment, en apprenant dâun grain de blÃ© quâil doit pousser sur un sol qui nâa pas encore Ã©tÃ© exploitÃ© ou encore de la macÃ©ration dâune petite ortie chÃ©tive quâelle peut contribuer Ã  la croissance dâune salade, lorsquâelle est pulvÃ©risÃ©e sur la plante. En outre, nous avons mis sur pied un systÃ¨me de certification de producteurs et de produits, dÃ©fini comme une sociÃ©tÃ© en participation, car elle vit Ã  travers la rencontre et la connaissance du cycle de production et la vie concrÃ¨te de celui qui produit, et nous permet Ã©galement de repousser toujours plus loin la logique du label de qualitÃ© payant, qui dÃ©cide, par dÃ©lÃ©gation, si ce quâon produit et ce dont on se nourrit est sain.

Ce parcours a toujours Ã©tÃ© fertile et exaltant, dÃ©bordant dâidÃ©es et enrichissant humainement, suscitant sans cesse le sentiment que cela valait vraiment la peine dâÃªtre vÃ©cu. Notamment, il nous a fait comprendre les changements avec humilitÃ© et nous a enseignÃ© que les dynamiques, gÃ©nÃ©rÃ©es non seulement de lâextÃ©rieur, mais aussi en nous-mÃªmes, appelÃ©es communÃ©ment Â«crisesÂ», devaient Ãªtre affrontÃ©es chaque jour pour Ã©viter les chutes dÃ©sastreuses.

Bref, un vÃ©ritable marchÃ© clandestin qui renferme, selon le principe des poupÃ©es russes, tant dâautres choses : les circuits dâapprovisionnement courts, le prÃ©financement Ã  la source, le soutien aux activitÃ©s sociales, les approfondissements et la formation de nouveaux systÃ¨mes agro-Ã©cologiques, et ce, afin de prendre soin de la Terre et dâen tirer une alimentation non intensive. Ainsi donc, fouler la Terre dâun pas plus lÃ©ger pour Ã©viter de lui infliger dâautres blessures.

Jâai connu Domenico Villano, il y a un peu plus dâun an.

Il Ã©tait venu au Lac dâAverno lors dâune de nos rÃ©unions bimensuelles, durant lesquelles producteurs et consommateurs sâÃ©changent des expÃ©riences, des produits, des idÃ©es, des projets et consolident leurs liens dâamitiÃ©.

Il nous proposa de visiter le Â«jardin tropicalÂ» de Licola, lâendroit oÃ¹ son grand-pÃ¨re cultive avec amour ses kiwis et ses avocats, pour partager avec nous ses connaissances et les fruits de sa terre. Tout comme sa famille, Domenico aide son grand-pÃ¨re Ã  entretenir ce lieu dâune maniÃ¨re, je dirais, presque magique. Nous avons tout de suite Ã©tÃ© charmÃ©s par lâharmonie de ce jardin, par lâentrelacement des diffÃ©rentes plantes, se soutenant les unes les autres, et dont les branches sâaffaissaient sous le poids de grands avocats luisants et la quantitÃ© de petits kiwis velus. Nous sommes entrÃ©s dans une dimension tropicale, crÃ©Ã©e en plein cÅur de la rÃ©gion phlÃ©grÃ©enne, grÃ¢ce Ã  la passion obstinÃ©e dâun grand pÃ¨re, attisÃ©e par lâenthousiasme de son petit-fils !



Au cours de nos rencontres successives, Domenico fut toujours trÃ¨s loquace. Le sourire aux lÃ¨vres, il me raconta son expÃ©rience de jeune Ã©tudiant, futur diplÃ´mÃ© en sociologie de lâenvironnement et du dÃ©veloppement territorial. Il me parla dâun mÃ©moire au titre fascinant Â«LâUtopia come pratica. Le comunitÃ  intenzionali e lâetica di FoucaultÂ» [LâUtopie pragmatique. Les communautÃ©s intentionnelles et lâÃ©thique chez Foucault] et de certaines expÃ©riences communautaires, italiennes ou non. Il Ã©tait allÃ© vivre dans ces communautÃ©s pour recueillir les aspects quotidiens et les dynamiques conceptuelles, afin de capturer les forces qui en sous-tendent lâossature et dâinteragir avec le travail, les personnes et les espaces. Je ne pus que mâintÃ©resser Ã  ce travail, que je suivais Ã  distance, lorsquâil allait de-ci et de-lÃ  pour Ã©toffer son expÃ©rience, couchÃ©e ensuite sur le papier, page aprÃ¨s page. Il y a quelques mois, il eut la grande satisfaction dâobtenir son diplÃ´me et envoya son travail de fin dâÃ©tude Ã  certains de ses contacts, susceptibles dâÃªtre intÃ©ressÃ©s. Je fus parmi ceux-ci. Jâai donc lu son travail, fraÃ®chement achevÃ©, authentique, traitant tant des questions thÃ©oriques que des observations faites sur le terrain, selon les rÃ¨gles de lâart de la sociologie.

En Ã©voquant avec lui tous les efforts entrepris pour rÃ©aliser cet ouvrage, jâai perÃ§u une pointe de dÃ©ception, liÃ©e Ã  lâabsence dâopportunitÃ©s de publication. Son sourire est alors devenu un peu triste, presquâÃ©teint.

Pourquoi ne pas rÃ©aliser son rÃªve grÃ¢ce Ã  un soutien Ã  partir de la base ? Pourquoi ne pas lancer cette idÃ©e parmi nos membres ? Cela me paraissait cohÃ©rent avec nos principes et nos pratiques de durabilitÃ© et de rÃ©silience.

Jâai donc partagÃ© cette idÃ©e avec le groupe territorial de CortoCircuito Flegreo et lâinitiative fut lancÃ©e.

Cela a marchÃ©! DÃ©sormais, le travail de Domenico est devenu un petit ouvrage inestimable.



Bonne lecture !




Prologue


Procolo nâÃ©tait pas un homme primitif, ni un aborigÃ¨ne australien, ni mÃªme quelquâun qui venait dâune terre lointaine. Sur la ligne 1 du mÃ©tro de Naples, en direction de la Station Centrale, tous les visages lui Ã©taient familiers. Pas vraiment tous, en rÃ©alitÃ©. Il avait remarquÃ© des Ã©trangers Ã  la peau noire, dâautres aux yeux en amande, ou encore des petites familles attendrissantes, couleur cafÃ© au lait. Chacun dâeux parlait une langue inconnue mais cela nâavait aucune importance Ã  ses yeux. Quand il Ã©tait encore jeune, il Ã©tait allÃ© deux ou trois fois au port de Pozzuoli pour vendre le vin dâune annÃ©e exceptionnelle, et lÃ , il avait vu des Ã©trangers, venant des quatre coins de la planÃ¨te. Mais ce qui lâintriguait, câÃ©tait plutÃ´t tous les autres: ils lui ressemblaient tellement, avec leurs yeux noirs, leurs cheveux chÃ¢tains et leur visage familier, mais ils avaient quelque chose dâÃ©trange. Ils Ã©taient tous trÃ¨s grands et habillÃ©s comme des princes. Ils arboraient des chemises impeccables, des chaussures toute neuves et des cheveux soigneusement peignÃ©s. Il devait sans doute se trouver dans une ville de rois. Il avait entendu parler des villes, de leur saletÃ©, de la misÃ¨re du peuple et de la grande richesse des seigneurs, enfermÃ©s dans leur palais et dÃ©fendus par leur cour. Mais qui Ã©taient tous ces messieurs dans ce wagon souterrain? Aucun nâavait le visage brÃ»lÃ© par le soleil. Il y avait bien quelques jeunes garÃ§ons Ã  la peau rougeÃ¢tre, mais il sâagissait dâune couleur Ã©trange, comme sâils sâÃ©taient dÃ©pÃªchÃ©s de sâimmerger dans une baignoire pleine de rayons de soleil. Procolo regardait les mains de ceux qui sâagrippaient aux montants tubulaires du wagon pour ne pas perdre lâÃ©quilibre. Elles ne ressemblaient en rien aux siennes. Aucune callositÃ©, aucune cicatrice. Elles Ã©taient fines et propres; les ongles bien soignÃ©s et longs, plus longs encore que ceux du marquis de De Suricis, lâhomme le plus cultivÃ© et le plus riche de Roccafiniterre, son village bien-aimÃ©, oÃ¹ il avait passÃ© presque toute sa vie. Et maintenant, Dieu sait oÃ¹ il se trouvait. Ã vrai dire, il ne se souvenait pas comment il Ã©tait arrivÃ© dans ce curieux engin souterrain, mais il Ã©tait prÃªt Ã  tout pour retrouver le chemin de la maison. Il tenta de demander des informations Ã  un des passagers, mais, malheureusement, celui-ci arrivait Ã  peine Ã  comprendre ce que Procolo lui disait. Il avait des dents bien droites, comme il nâen avait jamais encore vu, et il parlait une langue quâil avait dÃ©jÃ  entendue une fois, lorsquâil avait dÃ» aller devant le juge, dans un immense bÃ¢timent de Benevento, pour ce problÃ¨me de poulets quâil avait empruntÃ©s au poulailler de Mariuccia, sans en demander la permission. Heureusement, cette fois-lÃ , il sâen Ã©tait bien sorti, avec seulement quelques nuits passÃ©es en cellule.

Mais comme il Ã©tait curieux, ce monsieur aux dents toutes droites, il parlait Ã  Procolo comme sâil Ã©tait un accusÃ©. Et quelles maniÃ¨res il avait ! Il avait perdu patience aprÃ¨s deux tentatives infructueuses et sâÃ©tait plongÃ© dans la lecture dâun gros livre, lui qui nâÃ©tait mÃªme pas curÃ©! Dans ce wagon, câÃ©tait chacun pour soi; personne ne se parlait. Certains passagers lisaient un livre ou un journal, dâautres fixaient le vide, hÃ©bÃ©tÃ©s. Il y en avait bien deux ou trois qui bavardaient dans le jargon des juges, cette fois peut-Ãªtre un peu plus comprÃ©hensible, mais la plupart dâentre eux Ã©taient aux prises avec de drÃ´les dâengins lumineux en mÃ©tal, parfois pourvus de longues protubÃ©rances caoutchouteuses allant jusquâaux oreilles, et qui ressemblaient Ã  celui du docteur pour mesurer la tension ou qui sait quoi. Procolo Ã©tait encore tout absorbÃ© par ses observations quand le mÃ©tro arriva Ã  la Station Centrale et, aussitÃ´t, la foule se prÃ©cipita convulsivement vers les escaliers mÃ©caniques. Des escaliers mÃ©caniques â en voilÃ  une sorcellerie ! â pensa notre personnage, tandis quâentraÃ®nÃ© par le flot de bras, de jambes et de sacs, il gravissait les escaliers de marbre, serrÃ© entre ces deux serpents mÃ©talliques, montant et descendant, qui Ã©taient surchargÃ©s de personnes. Ã peine sorti des profondeurs, il fut happÃ© par un tourbillon de lumiÃ¨res, de bruits et de gens et perdit tout sens dâorientation. Il sentit alors ses jambes se dÃ©rober, la sueur froide couler sur son front et il sâeffondra sur le sol, sans connaissance. Ce ne fut quâaprÃ¨s quelques heures quâil fut rÃ©veillÃ© par un jeune garÃ§on qui, heureusement, prononÃ§ait des mots qui ressemblaient Ã  ceux de sa langue. Il parvenait enfin Ã  comprendre quelquâun. Il sâappelait Mike, il avait seize ans et venait dâAmÃ©rique. â De lâAmÃ©rique? â demanda Procolo surpris â Et quâest-ce que tu fais ici? Et pourquoi tu parles comme les gens de la Rocca?

Le jeune garÃ§on proposa au vieux paysan de lâaccompagner chez sa tante Pina, qui habitait dans le quartier de la Forcella, tout prÃ¨s dâici. Chez elle, il pourrait manger quelque chose et reprendre des forces et, chemin faisant, il aurait la rÃ©ponse Ã  toutes ses questions. Procolo accepta son invitation et se remit pÃ©niblement debout. Alors quâils marchaient le long du Corso Umberto, Mike expliqua au vieil homme que son arriÃ¨re-grand-pÃ¨re avait immigrÃ© en AmÃ©rique, oÃ¹ il avait finalement trouvÃ© un travail de marchand de fleurs en Pennsylvanie. Lui, il avait appris le dialecte grÃ¢ce Ã  sa grand-mÃ¨re, la mÃ©moire vivante des origines italiennes de sa famille. Ce jour-lÃ , Mike revenait de la Rocca et il se trouvait, lui aussi, Ã  la station de mÃ©tro. Cependant, il eut aussi beaucoup de mal Ã  sâorienter dans cette station bondÃ©e, car il ne parlait que lâanglais et le dialecte de la Rocca, et il ne comprenait pratiquement pas lâitalien. Ã sa grande dÃ©ception, mÃªme les quelques jeunes de son Ã¢ge de la Rocca ne comprenaient pas le dialecte de sa grand-mÃ¨re; il avait juste rÃ©ussi Ã  Ã©changer deux mots avec des vieillards, Ã¢gÃ©s de plus de quatre-vingts ans, assis au bar du village.

Les voitures passaient Ã  toute allure sur lâavenue et le jeune garÃ§on manipulait sans arrÃªt cet engin lumineux. Les filles dÃ©ambulaient sans une once de pudeur, vÃªtues de pantalons ou de shorts et, parfois mÃªme, en montrant leur ventre! Procolo finit par avoir la conviction que, par quelque Ã©trange sortilÃ¨ge, il avait Ã©tÃ© propulsÃ© une centaine dâannÃ©es au moins dans le futur. Le calendrier lumineux dâune pharmacie affichait le 11/08/2016. Il nâÃ©tait pas allÃ© Ã  lâÃ©cole mais, heureusement, il avait appris Ã  calculer pour ne pas se faire arnaquer au marchÃ©. Les jours suivants, Procolo se dÃ©lecta des commoditÃ©s offertes par la modernitÃ©. Il mangea de la viande Ã  satiÃ©tÃ©, comme si câÃ©tait PÃ¢ques tous les jours. La nourriture Ã©tait tellement exquise et raffinÃ©e dans le futur et cette armoire froide Ã©tait un don du ciel! Sans parler de tous les appareils qui envahissaient la maison et, surtout, cette boÃ®te, appelÃ©e Â«TÃ©lÃ©visionÂ», qui racontait les nouvelles du journal, mÃªme Ã  lui, qui ne savait pas lire. Avec Mike, il alla acheter des habits neufs, comme personne du village nâen avait jamais eus, et qui devaient coÃ»ter autant quâun sac de pommes de terre. GrÃ¢ce aux appareils lumineux, les fameux tÃ©lÃ©phones portables, on pouvait parler et mÃªme voir les personnes de lâAmÃ©rique et faire des tas dâautres choses encore. Les jeux vidÃ©o restaient dÃ©finitivement un mystÃ¨re pour lui mais, en revanche, la calculatrice et lâappareil photographique, minuscule et tellement sophistiquÃ©, lâemballaient. Mike et sa tante lâemmenÃ¨rent faire un tour avec l'Automobile et lui firent voir, en une seule journÃ©e, des endroits merveilleux, distants de plusieurs dizaines de kilomÃ¨tres les uns des autres; lui, il aurait mis des mois Ã  les atteindre avec sa mule. Un jour, ils allÃ¨rent mÃªme Ã  Rome avec un vaisseau volant, appelÃ© Â«avionÂ». Procolo Ã©tait terrorisÃ©, mais il fut un peu rassurÃ© en voyant quâil nâÃ©tait pas le seul, car, autour de lui, des personnes Ã¢gÃ©es avaient la sueur au front et les yeux Ã©carquillÃ©s exactement comme lui. AprÃ¨s le dÃ©collage, son Ã©merveillement dissipa toutes ses craintes; la vue du ciel Ã©tait encore plus belle que celle du massif du Matese, quâil avait gravi une fois. Il y avait tellement de maisons quâil nâarrivait pas Ã  les compter, ni mÃªme Ã  imaginer combien de personnes habitaient dans cette ville. Il avait toujours rÃªvÃ© de venir Ã  Rome, de franchir les portes du Vatican et dâÃ©couter le Pape. Sa saintetÃ© venait aussi de lâAmÃ©rique et parlait comme un magistrat. Mais au fond, lui aussi, il commenÃ§ait Ã  parler Â«LitaianoÂ» et Ã  caresser lâidÃ©e que, peut-Ãªtre, un jour, il pourrait Ãªtre juge. Un matin, il Ã©tait seul dans la maison de la Forcella. Assis sur le balcon, il regardait les Ã©trangers qui, en contrebas, marchandaient des objets faits dans ce caoutchouc plastique. Il en avait vu des tas dans les magasins et autant dans les poubelles. Aux dires de Mike, chacun de ces engins avait une fonction spÃ©cifique et indispensable, mais lui, il ne parvenait pas comprendre, il ne voyait tout simplement pas leur utilitÃ©. Il songea Ã  sa maison qui commenÃ§ait Ã  lui manquer et Ã  la Rocca. Ils y Ã©taient tous allÃ©s une fois, mais ce nâÃ©tait plus comme dans ses souvenirs. LÃ  aussi des voitures, des tÃ©lÃ©visions, des aliments en boÃ®te et le silence; dÃ©sormais, seules quelques personnes y habitaient encore et restaient enfermÃ©es chez elles. Dans ce monde Â«moderneÂ», comme disaient les gens, ils vivaient tous comme des princes. Bien sÃ»r, ici aussi, il y avait de trÃ¨s grandes diffÃ©rences entre les individus, mais plus personne, sauf peut-Ãªtre les Ã©trangers, ne sâextÃ©nuait plus dans les champs comme les habitants de son village. Beaucoup de maladies redoutÃ©es avaient disparu complÃ¨tement et tout le monde Ã©tait extrÃªmement propre. Mais il y avait quelque chose qui nâallait pas ; ce quâils avaient acquis en bien-Ãªtre, ils lâavaient perdu en bonheur, en foi et en sociabilitÃ©. Personne ne voulait plus lâaccompagner Ã  lâÃ©glise le dimanche. La ville regorgeait pourtant dâÃ©glises, mais elles Ã©taient presque toutes vides, encore frÃ©quentÃ©es par quelque vieillard. Quand on devait aller quelque part ou rencontrer quelquâun, on restait des heures dans la voiture, coincÃ© dans le trafic, ou il fallait prendre les Â«transports en commun Â». Tout le monde Ã©tait pressÃ© et un peu Ã©teint. Et pourtant, il avait appris que Naples Ã©tait une des villes les plus vivantes et joyeuses du monde â¦ alors, il nâosait pas imaginer pas les autres! La famille, telle quâil lâavait connue, nâexistait plus. Les oncles, les tantes, les cousins Ã©taient dispersÃ©s aux quatre coins du monde, les membres de la famille â¦ oubliÃ©s. Seul le noyau papa-maman-enfants rÃ©sistait encore malgrÃ© les divorces frÃ©quents. Et puis, les enfants, on nâen faisait plus beaucoup, un ou deux maximum â on ne peut pas se le permettre â on lui disait. Mais avec toute cette nourriture sur la table, il avait du mal Ã  y croire!

La campagne, lâodeur de la terre et ses bruits lui manquait ; ici, il nây avait que lâasphalte et la brique, comme une immense forÃªt de bÃ©ton. Mais le pire Ã©tait tous ces Ã©crans lumineux, les tÃ©lÃ©s, les ordinateurs, les tÃ©lÃ©phones portables, le cinÃ©ma. Tout le monde passait son temps devant ces appareils, pour le travail ou pour se divertir et il nây avait plus personne avec qui parler. Tout compte fait, câest vrai que ce monde moderne avait de nombreux avantages, car on y vivait incroyablement bien et longtemps. CâÃ©tait facile de fonder une famille et dâÃ©lever ses enfants, sans devoir sâÃ©puiser Ã  la tÃ¢che, risquer de mourir dâun refroidissement ou tomber dans une embuscade tendue par des canailles meurtriÃ¨res. Mais quelque chose avait dÃ©rapÃ© dans ce monde oÃ¹ les machines fabriquaient du bonheur, car la plupart des gens vivaient dans la tristesse et dans la solitude. Il y avait seulement une poignÃ©e dâhommes qui possÃ©daient des richesses inimaginables, sans mÃªme lever le petit doigt, tandis que la majoritÃ© devait se battre pour sâen sortir. Tout ce bien-Ãªtre visible nâÃ©tait rien face Ã  la richesse des puissants, peut-Ãªtre parce que dans son monde Ã  lui, il nây avait pas non plus tellement de diffÃ©rences avec la modernitÃ©. On disait quâil fallait continuer Ã  travailler tous les jours du matin au soir. Et pourquoi ? Pour produire et acheter plus de caoutchouc plastique ? Ce systÃ¨me, Procolo ne le comprenait vraiment pas!

Il se rÃ©veilla brusquement. Sa femme Nunzia, cachÃ©e derriÃ¨re le lit de paille, Ã©tait en proie Ã  la panique : la mule avait dÃ©foncÃ© la porte de bois et sâÃ©tait enfuie. Il sentit dâabord des dÃ©mangeaisons Ã  la tÃªte, puis la chaleur de la laine de sa veste crasseuse et les odeurs de la terre, et enfin, lâagitation des ruelles animÃ©es de son village. Il Ã©tait finalement de retour chez lui, dans sa maison, aprÃ¨s toutes ces aventures! Il avait dÃ©sormais lâenvie de conquÃ©rir lâavenir, mais sans commettre les erreurs de ses arriÃ¨re-petits-enfants. Lâavenir, ils allaient sâen emparer tous ensemble : Procolo et ses concitoyens, en harmonie avec la Nature et lâAu-delÃ .



Le lecteur va sans doute penser sâÃªtre trompÃ© de livre, en lisant ces premiÃ¨res pages. Il sâattendait Ã  ce que le livre lui parle de communautÃ©s et dâÃ©covillages, de dÃ©veloppement durable et de vie conviviale, mais le voilÃ  plongÃ© dans les rÃªves dâun paysan mÃ©ridional du dix-neuviÃ¨me siÃ¨cle. Et bien, je voudrais dire au lecteur que les expÃ©riences communautaires, quâil dÃ©couvrira dans les prochaines pages, fournissent des rÃ©ponses aux questions du vieux Procolo: comment redonner la chaleur de la vie en communautÃ© Ã  la modernitÃ©? Comment concilier la rationalitÃ© du progrÃ¨s avec nos aspirations spirituelles, la force de la technique avec lâharmonie de la nature, le bien-Ãªtre avec lâÃ©galitÃ© sociale? Les communautÃ©s apportent des rÃ©ponses utopiques, qui sont les avant-gardes de la pensÃ©e et qui se font pratiques, en se heurtant aux difficultÃ©s de la rÃ©alitÃ©.



Bonne Lecture !




Introduction


Utopie et CommunautÃ©

En 1516, lâhumaniste londonien, Thomas More, publia son cÃ©lÃ¨bre ouvrage, LâUtopie. Ce terme, quâil a inventÃ©, renferme une ambiguÃ¯tÃ© fondamentale qui est voulue par son crÃ©ateur. En effet, le terme utopie, dâorigine grecque, pourrait indiquer un Â«non-lieuÂ», un lieu qui nâest pas, dans le cas oÃ¹ il serait crÃ©Ã© par lâunion du prÃ©fixe ou (non) et du mot topos (lieu). Il pourrait Ã©galement signifier un lieu favorable, sâil procÃ¨de de lâunion de topos avec le prÃ©fixe eu (bien). L'oeuvre de More parle justement dâune citÃ© idÃ©ale et parfaite, mais, en mÃªme temps, irrÃ©alisable. Bien que le terme utopia ait, jusquâÃ  nos jours, conservÃ© ce sens, Ã  savoir le rÃªve irrÃ©alisable dâune sociÃ©tÃ© parfaite, il faut admettre que lâhistoire de lâOccident, et pas seulement, est constellÃ©e dâexemples de groupes de personnes qui ont tentÃ© de fonder des communautÃ©s, en ayant des objectifs spÃ©cifiques et programmatiques. Il suffit de songer aux monastÃ¨res mÃ©diÃ©vaux, aux communautÃ©s anabaptistes des Hussites, Ã  lâÃ©cole pythagoricienne et aux collectivitÃ©s amÃ©ricaines des annÃ©es 70. La diffÃ©rence fondamentale entre ces expÃ©riences et nâimporte quelle autre expÃ©rience rurale ou nomade, Ã  chaque Ã©poque et sur chaque continent, rÃ©side dans lâintentionnalitÃ©. Selon la dÃ©finition de Zablocki, une communautÃ© intentionnelle est:



Tout groupe de cinq individus adultes, voire plus, avec ou sans enfants, sans lien de sang ni rapport conjugal, ayant choisi de vivre ensemble, pour une durÃ©e indÃ©terminÃ©e, afin dâatteindre un objectif idÃ©ologique, fondÃ© sur la vie communautaire, oÃ¹ la cohabitation est jugÃ©e nÃ©cessaire.



Cette rÃ©alitÃ© a tendance Ã  apparaÃ®tre et Ã  sâÃ©panouir cycliquement aux Ã©poques de crise systÃ©miques et de rÃ©cession Ã©conomique, mais aussi durant les pÃ©riodes de profonde transformation culturelle, oÃ¹ lâon assiste au dÃ©clin des modÃ¨les Ã©tablis et Ã  lâaffirmation de nouveaux systÃ¨mes de pensÃ©e. Le rapport entre communautÃ© et sociÃ©tÃ© est un des thÃ¨mes fondateurs de la sociologie. Cette discipline scientifique est sans doute nÃ©e pour donner une rÃ©ponse prÃ©cise aux questions que la modernitÃ© posait au XIXÃ¨me siÃ¨cle : la transformation brutale du mode de vie de millions de personnes issues des campagnes, venues grossir les villes industrielles naissantes. En fait, Ã  ce moment-lÃ , on observe une dÃ©sagrÃ©gation des rÃ©alitÃ©s communautaires millÃ©naires, dÃ©finies par les premiers sociologues allemands comme Gemeinschaft, et, en mÃªme temps, la formation dâune sociÃ©tÃ© urbaine, dynamique et complexe, constituÃ©e dâindividus, câest-Ã -dire la Gesellschaft. Les premiÃ¨res gÃ©nÃ©rations de sociologues, de Durkheim Ã  TÃ¶nnies, Ã©laborÃ¨rent des systÃ¨mes thÃ©oriques pour tenter dâexpliquer ces transformations et dâanalyser ces configurations sociÃ©tales extrÃªmement hÃ©tÃ©rogÃ¨nes. Aujourdâhui, en revanche, Ã  une Ã©poque oÃ¹, en Occident, le processus dâurbanisation et dâindividualisation a atteint un stade avancÃ©, il peut Ãªtre intÃ©ressant dâaller Ã©tudier ces communautÃ©s intentionnelles, composÃ©es de personnes qui ont dÃ©cidÃ© dâabandonner la dimension individualiste de la sociÃ©tÃ©, urbaine ou rurale, pour vivre en communautÃ©.



Types de communautÃ©s

Pour rÃ©aliser une classification des rÃ©alitÃ©s communautaires contemporaines, il faut envisager une multitude de paramÃ¨tres. En effet, on constate des variations significatives en termes de longÃ©vitÃ©, de peuplement, de position gÃ©ographique, de systÃ¨me de production et, surtout dâorientation idÃ©ologique. DâaprÃ¨s la classification de Diana Leafe Christian, rÃ©dactrice de la revue amÃ©ricaine Communities, en Occident, on peut distinguer sept types de communautÃ©s en fonction de lâempreinte idÃ©ologique :



â¢ CommunautÃ©s chrÃ©tiennes

â¢ CommunautÃ©s spirituelles

â¢ Cohabitat

â¢ CommunautÃ©s urbaines

â¢ CommunautÃ©s Ã©galitaires

â¢ CommunautÃ©s rurales dâautoproduction

â¢ Villages Ã©cologiques



Dans la catÃ©gorie des communautÃ©s chrÃ©tiennes, outre les expÃ©riences monastiques plurisÃ©culaires, on trouve Ã©galement des Ã©tablissements ruraux, regroupant des familles et des individus, qui sont fondÃ©s sur une stricte discipline religieuse. Songeons aux communautÃ©s anabaptistes : Amish, Hussites et Mennonites, prÃ©sents en AmÃ©rique du Nord, ou encore au Â«Peuple de NomadelfiaÂ», une expÃ©rience communautaire catholique, dont nous parlerons en dÃ©tail dans le chapitre suivant. Par ailleurs, le cadre des rÃ©alitÃ©s monastiques sera illustrÃ© et approfondi par le cas de TaizÃ©, une communautÃ© chrÃ©tienne ÅcumÃ©nique de frÃ¨res consacrÃ©s, fondÃ©e en Bourgogne durant la Seconde Guerre mondiale. Toujours selon la classification de Leafe Christian, par communautÃ©s spirituelles, on entend par contre toutes les rÃ©alitÃ©s de vie communautaire, basÃ©es sur un credo non-chrÃ©tien; par exemple, les ashram hindouistes, les communautÃ©s Ã©sotÃ©riques et les diverses expÃ©riences dâune spiritualitÃ© retrouvÃ©e au contact de la nature. Le cohabitat est une des formes de vie communautaire la moins immersive ; il repose sur le partage des espaces et des services, comme la cuisine et la machine Ã  laver, voulu par les colocataires dâun bÃ¢timent dâhabitation. Il sâagit dâun phÃ©nomÃ¨ne qui est nÃ© dans les annÃ©es 60 au Danemark, qui sâest ensuite diffusÃ© en Europe centrale et en AmÃ©rique du Nord et qui connaÃ®t un certain engouement en Italie, depuis ces dix derniÃ¨res annÃ©es. Comparables aux cohabitats, on peut encore citer les communautÃ©s urbaines oÃ¹, au partage des espaces, sâajoutent une certaine intimitÃ© dans les rapports interpersonnels et des moments de vie en commun, tels que les rÃ©unions communautaires pÃ©riodiques, les fÃªtes et les activitÃ©s basÃ©es sur la rÃ©ciprocitÃ©. Les communautÃ©s Ã©galitaires ou communes ont connu une grande popularitÃ© Ã  lâÃ©poque des manifestations estudiantines des annÃ©es 60 et 70 et ont une orientation politique progressiste ou libertaire. Dans ces contextes, la dÃ©mocraticitÃ© des processus dÃ©cisionnels et le partage de la propriÃ©tÃ© sont des Ã©lÃ©ments fondamentaux; les habitants de ces communautÃ©s sont souvent employÃ©s dans une ou plusieurs sociÃ©tÃ©s coopÃ©ratives de production, oÃ¹ il nây a pas de structure hiÃ©rarchique de la gestion dâentreprise. Nous aurons lâoccasion dâapprofondir cette dimension productive dans lâÃ©tude dâUrupia, une communautÃ© libertaire du Salento. Les communautÃ©s rurales sont issues du dÃ©sir dâabandonner la vie urbaine pour retourner habiter les campagnes et travailler dans le secteur agro-alimentaire. En outre, elles se distinguent des villages Ã©cologiques par l'absence dâun projet bien prÃ©cis, visant Ã  rÃ©duire lâimpact Ã©cologique de leur Ã©tablissement. Ces derniers, nÃ©s Ã  partir de la deuxiÃ¨me moitiÃ© des annÃ©es 80 en Europe et ensuite aux Ãtats-Unis, sont aujourdâhui rÃ©pandus sur tous les continents et consistent dans des habitats ruraux, qui sont apparus pour lutter contre le rÃ©chauffement climatique par la pratique quotidienne dâun choix de vie radical. Selon la dÃ©finition de Gilman, un village Ã©cologique ou Ã©covillage est :



Â«un Ã©tablissement humain intentionnel, urbain ou rural rÃ©alisÃ© Ã  Ã©chelle humaine disposant de toutes les fonctions nÃ©cessaires Ã  la vie, dans lequel les activitÃ©s s'intÃ¨grent sans dommage Ã  l'environnement naturel tout en soutenant le dÃ©veloppement harmonieux des habitants. C'est un lieu oÃ¹ les initiatives se prennent de faÃ§on dÃ©centralisÃ©e - selon les principes de la dÃ©mocratie participative - et de maniÃ¨re Ã  pouvoir se prolonger avec succÃ¨s dans un futur indÃ©fini.Â»



Dans cet ouvrage, nous aurons la possibilitÃ© dâanalyser en profondeur les structures productives et l'Ã©laboration idÃ©ologique de la communautÃ© Ã©cossaise de Findhorn, le premier Ã©covillage d'Europe et siÃ¨ge du rÃ©seau mondial des villages Ã©cologiques (Global Ecovillage Network). Ce rÃ©seau, fondÃ© en 1995, unit des centaines dâÃ©covillages et favorise lâÃ©change de bonnes pratiques et lâaide mutuelle entre les diffÃ©rentes rÃ©alitÃ©s communautaires. Par ailleurs, celui-ci collabore avec les Nations Unies dans le domaine de la rÃ©solution des conflits et du dÃ©veloppement durable et entreprend des actions de dÃ©fense des droits de lâhomme, comme le projet de secours aux migrants de lâÃ®le de Lesbos, Â«RefuGenÂ», mis en place depuis dÃ©cembre 2015. En Italie, il existe un rÃ©seau de 34 Ã©covillages, appelÃ© R.I.V.E. (Rete Italiana dei Villaggi Ecologici) [RÃ©seau Italien des Villages Ãcologiques]. Ces rÃ©alitÃ©s sont principalement rurales et de petites dimensions, regroupÃ©es au centre de lâItalie et dans les trois VÃ©nÃ©ties. La communautÃ© de Nomadelfia et la commune dâUrupia, qui seront envisagÃ©es dans les chapitres suivants, ne font pas partie du R.I.V.E., car elles ne se reconnaissent pas dans le projet proposÃ© par le rÃ©seau. Enfin, en ce qui concerne les communautÃ©s intentionnelles dans leur ensemble, il existe une association mondiale appelÃ©e Â«Fellowship for Intentional CommunitiesÂ», dont le siÃ¨ge se trouve aux Ãtats-Unis. Celle-ci sâoccupe de la promotion du modÃ¨le de vie communautaire et rÃ©dige rÃ©guliÃ¨rement un guide des communautÃ©s intentionnelles, dans lequel sont listÃ©es 1 520 rÃ©alitÃ©s communautaires Ã  travers le monde, dont la plupart sont concentrÃ©es dans les pays occidentaux.



L'Ã©thique de Foucault et les communautÃ©s intentionnelles

Dans sa thÃ¨se de doctorat Ã  lâUniversitÃ© Southern Cross de Lismore en Australie, la philosophe Ruth Rewa Bohill a menÃ© une Ã©tude sur les communautÃ©s intentionnelles de la Nouvelle-Galles du Sud, en reprenant les outils dâanalyse de lâÃ©thique du philosophe franÃ§ais, Michael Foucault. Cette Ã©tude a jetÃ© les bases du prÃ©sent ouvrage, ayant pour objet lâanalyse, selon les mÃªmes catÃ©gories interprÃ©tatives, de quatre rÃ©alitÃ©s communautaires contemporaines dans le contexte europÃ©en. Dans le dernier tome de la trilogie de lâHistoire de la SexualitÃ©, intitulÃ© Le Souci de soi, Foucault sâappuie sur certaines expÃ©riences communautaires de la GrÃ¨ce hellÃ©nistique, quâon dÃ©finirait aujourdâhui comme des communautÃ©s intentionnelles, pour Ã©laborer une thÃ©orie de l'Ã©thique comme pratique de la libertÃ©. En effet, dans les communautÃ©s pythagoriciennes, stoÃ¯ciennes et Ã©picuriennes, le philosophe franÃ§ais redÃ©couvre une vision de l'Ã©thique en tant que choix personnel, ayant des consÃ©quences immÃ©diates dans la pratique quotidienne. Foucault refuse le concept cartÃ©sien de libertÃ©, cette vision du SiÃ¨cle des LumiÃ¨res, selon laquelle lâessence de lâhomme peut Ãªtre rÃ©vÃ©lÃ©e par la raison. Pour Foucault, il nâexiste pas de vÃ©ritÃ© Ã  dÃ©couvrir sur lâessence humaine; l'identitÃ© se construit historiquement, par la succession des cultures et de leurs discours, qui donnent un sens au monde et Ã  nous-mÃªmes. La libertÃ© de lâhomme rÃ©side dans la possibilitÃ© de rÃ©sister aux discours dominants et aux significations dÃ©coulant des rapports de force, de choisir consciemment dâemprunter dâautres voies et de construire sa propre Ã©thique pratique. Cette construction ne cherche pas la vÃ©ritÃ© et nâapparaÃ®t pas comme un processus de crÃ©ation sans lien avec la tradition et le milieu culturel; au contraire, il sâagit dâune construction qui rassemble des modes de pensÃ©e, des discours non dominants prÃ©sents dans le contexte social. Câest uniquement dans les situations de domination, ayant fait lâobjet des premiÃ¨res Ã©tudes du philosophe franÃ§ais, que l'individu se trouve rÃ©duit Ã  un Ã©tat de soumission, duquel il est impossible de sortir. En revanche, dans les situations oÃ¹ le pouvoir dans sa forme discursive, de relation, se substitue Ã  la soumission, il est possible de pratiquer la rÃ©sistance, dâavoir la libertÃ© de choisir sa propre Ã©thique, laquelle devient immÃ©diatement pratique de vie dans le Soucis de soi. Dans la philosophie grecque hellÃ©nistique, la epimeleia heautou (souci de soi) avait un rÃ´le prÃ©dominant dans la vie des penseurs et, en tant quâÃ©thique pratique, prÃ©cÃ©dait la recherche de la vÃ©ritÃ© et de la connaissance de soi (gnothi sauton). Foucault parle dâune esthÃ©tique de lâexistence, dâun art de vivre, câest-Ã -dire de la possibilitÃ© de concevoir son propre style de vie, Ã  lâinstar des artisans et des artistes qui crÃ©ent leurs Åuvres. Il ne sâagit pas dâune forme dâindividualisme solipsiste, mais dâune ouverture de lâindividu Ã  la critique et au changement, ainsi quâÃ  la dÃ©finition consciente de ses propres rÃ¨gles de vie. L'Ã©thique dans la modernitÃ© apparaÃ®t comme une forme hÃ©tÃ©ro-dirigÃ©e dâobligation envers autrui, de refus de lâÃ©goÃ¯sme, qui plonge ses racines dans la doctrine chrÃ©tienne de lâabnÃ©gation. De mÃªme, dans la pensÃ©e cartÃ©sienne, la dimension pratique du souci de soi, comme condition prÃ©alable de toute forme de connaissance, disparaÃ®t complÃ¨tement pour laisser la place Ã  la recherche de la vÃ©ritÃ©, en ayant recours aux outils de la raison. Ã partir de ces principes thÃ©oriques, on peut interprÃ©ter le choix de vie des habitants des communautÃ©s intentionnelles, comme une pratique de la libertÃ©, consistant en un refus, en une rÃ©sistance au pouvoir discursif dominant, dans les modes de vie et dans les rapports interpersonnels. MotivÃ©s par des finalitÃ©s Ã©thiques, celles que Foucault dÃ©finit comme telos (tÃ©lÃ©ologie) dans sa conceptualisation de lâÃ©thique, objet de lâessai L'usage des plaisirs, les habitants de ces rÃ©alitÃ©s dÃ©cident de mettre en pratique les valeurs quâils ont intÃ©riorisÃ©es, les critiques de lâexistence, et relÃ¨vent le dÃ©fi de la vie communautaire. En partant de ces prÃ©misses, nous allons approfondir, dans les chapitres suivants, lâÃ©tude de six communautÃ©s intentionnelles, en envisageant les paramÃ¨tres historiques, gÃ©ographiques, des systÃ¨mes de production, dâÃ©ducation et des rapports avec le monde extÃ©rieur. La dimension de rÃ©sistance, dÃ©jÃ  identifiÃ©e par Schehr dans son ouvrage sur les communautÃ©s comme des Â«modes subalternes de rÃ©sistanceÂ», et le comportement Ã©thique en tant que pratique de la libertÃ© Ã©mergeront grÃ¢ce Ã  la description des modes de vie communautaire de ces rÃ©alitÃ©s.



La boÃ®te Ã  outils du sociologue

Le prÃ©sent ouvrage sâinscrit dans le cadre de la recherche sociale, dÃ©fini comme non-standard ou qualitatif; en effet, celui-ci se prÃ©sente comme un exemple de recherche ethnographique. Quâest-ce que cela signifie vraiment? Cela veut dire que, pour le plus grand plaisir du lecteur, ni chiffre, ni statistique nâest prÃ©sentÃ© dans cette recherche, mais que tout ce qui y est Ã©crit est le fruit de mon expÃ©rience sur le terrain: le face-Ã -face avec les habitants de ces communautÃ©s, le travail, les discussions, les entretiens et les lectures sur le sujet. Si lâon veut recourir au langage rÃ©barbatif acadÃ©mique pour dÃ©finir cette recherche, on peut dire que celle-ci est basÃ©e sur lâemploi dâoutils heuristiques spÃ©cifiques de lâobservation non-standard, Ã  savoir l'enquÃªte-participation, lâentretien narratif et l'observation documentaire. Le choix de cette mÃ©thodologie mâest apparu le plus adÃ©quat pour mener mon enquÃªte sur ces rÃ©alitÃ©s communautaires, dans lesquelles les interactions sociales sont intenses et, en mÃªme temps, circonscrites dans un cadre spatial et culturel limitÃ©. En dâautres termes, extraire des donnÃ©es pour des statistiques et des rÃ©gressions linÃ©aires aurait Ã©tÃ© tirÃ© par les cheveux dans des contextes si restreints et hÃ©tÃ©rogÃ¨nes. Câest la raison pour laquelle jâai optÃ© pour des mÃ©thodes de recherche qualitatives, telles que les entretiens, la lecture dâouvrage sur le sujet et lâexpÃ©rience dâobservateur de la vie quotidienne en communautÃ©. Mais venons-en au projet de recherche, qui, en sociologie, ne se rÃ©alise pas avec des crayons de couleur, mais bien avec des cartes conceptuelles et dâintenses efforts intellectuels. Ce projet particulier nâest rien dâautre que lâhypothÃ¨se que le scientifique veut mettre Ã  lâÃ©preuve, en se dotant des moyens pour le faire. Dans ce cas prÃ©cis, jâavais pensÃ© initialement Ã  une recherche sur le terrain dans quelques communautÃ©s intentionnelles europÃ©ennes, qui serait basÃ©e sur lâhypothÃ¨se, sous lâÃ©clairage du matÃ©rialisme historique (pour celui qui est nÃ© aprÃ¨s les annÃ©es 70, je conseille de faire une recherche sur Google : Marx, Communisme, prolÃ©tairesdetouslespaysunissez-vous, rÃ©volution, etc.), que la spÃ©cificitÃ© de ces rÃ©alitÃ©s Ã©tait Ã  rechercher dans le refus du systÃ¨me de production capitaliste et dans la proposition dâun systÃ¨me alternatif. Cependant, lors de ma premiÃ¨re phase de recherche, comportant la consultation de la littÃ©rature acadÃ©mique sur les communautÃ©s intentionnelles et lâobservation documentaire de textes Ã©manant de ces communautÃ©s, jâai pu vÃ©rifier que, dâune part, dans la majoritÃ© des cas, les expÃ©riences communautaires nâavaient pas une identitÃ© antagoniste vis-Ã -vis du systÃ¨me de production dominant; et de lâautre, elles Ã©taient caractÃ©risÃ©es par des conduites de vie alternative, qui concernaient effectivement le systÃ¨me de production, mais qui avaient une portÃ©e bien plus large, sâÃ©tendant Ã  diffÃ©rents domaines de la vie communautaire. Ã ce stade, jâai jugÃ© nÃ©cessaire de reformuler le projet de recherche selon le paradigme interprÃ©tatif de lâÃ©thique de Foucault, objet dâÃ©tude de prÃ©dilection du philosophe franÃ§ais dans les derniÃ¨res annÃ©es de sa vie. Ã la lecture de la thÃ¨se de doctorat susmentionnÃ©e de la philosophe australienne, Ruth Rewa Bohill, jâai eu confirmation du bien-fondÃ© de mon hypothÃ¨se de recherche et jâai alors poursuivi dans cette direction. En effet, lâÃ©thique de Foucault convenait Ã  des rÃ©alitÃ©s hÃ©tÃ©rogÃ¨nes, dont les traits communs Ã©taient des comportements et des productions discursives alternatives Ã  lâÃ©thique dominante dans divers secteurs de la vie communautaire. Une fois le projet de recherche redÃ©fini, jâai consultÃ© les archives de la Â«Fellowship for Intentional CommunitiesÂ» et du Â«Global Ecovillage NetworkÂ» et jâai sÃ©lectionnÃ© six communautÃ©s, qui, en fonction des critÃ¨res de peuplement, de longÃ©vitÃ©, dâimportance dans la dÃ©finition dâune Ã©thique de la pratique, ainsi que dâhÃ©tÃ©rogÃ©nÃ©itÃ© rÃ©ciproque, Ã©taient adaptÃ©es Ã  ma demande de recherche. Durant lâhiver et le printemps 2016, jâai achevÃ© la phase dâÃ©laboration de la documentation empirique (les notes de voyage), en rÃ©alisant quatre expÃ©riences de terrain en Italie, en France et en Ãcosse. Pour les communautÃ©s du Proche-Orient et du sous-continent indien, jâai eu recours Ã  lâanalyse secondaire de documents sur la question. Mes pÃ©riodes de sÃ©jour sur le terrain ont variÃ© entre quatre Ã  neuf jours et dÃ©pendaient de la disponibilitÃ© des communautÃ©s Ã  mâaccueillir. Les conditions dâinteraction avec les habitants des communautÃ©s et les possibilitÃ©s dâeffectuer des entretiens narratifs ont Ã©tÃ© variables. Nous allons maintenant utiliser le langage propre aux dÃ©tectives et aux sociologues pour dÃ©crire trois figures importantes dans une enquÃªte ethnologique: le surveillant, lâinformateur et lâobservateur. Le surveillant dâune communautÃ© est celui qui dÃ©cide si une personne extÃ©rieure peut Ãªtre acceptÃ©e, ou pas, et dans quelle mesure. En revanche, lâinformateur est un membre de la communautÃ© qui raconte tout ce quâil y a Ã  raconter Ã  lâobservateur. Enfin, lâobservateur est le scientifique social, celui qui enquÃªte sous couverture ou ouvertement, selon les situations. Ã Urupia, le rapport avec le surveillant, rÃ´le assumÃ© par une jeune volontaire, fut excellent et, de fait, au bout de quelques heures, je fus acceptÃ© en tant quâhÃ´te et je pus participer aux activitÃ©s pratiques. En outre, jâai pu compter sur lâaide dâun informateur, Ã¢gÃ© dâune trentaine dâannÃ©es et originaire du Salento, qui a rÃ©pondu immÃ©diatement Ã  toutes mes questions au cours dâun entretien narratif. De mÃªme, Ã  Nomadelfia, la figure du surveillant Ã©tait une jeune femme, mais dans ce cas-ci, il fut difficile de dÃ©passer le plan formel et institutionnalisÃ© de lâhospitalitÃ© rÃ©servÃ©e aux Ã©trangers. En effet, depuis la publication dâun article diffamatoire dans un pÃ©riodique italien connu, les habitants de Nomadelfia se mÃ©fient des journalistes et des chercheurs et, pour cette raison, pendant lâinteraction et lâentretien, on peut difficilement sortir du cadre de la reprÃ©sentation institutionnelle que la communautÃ© donne gÃ©nÃ©ralement Ã  lâextÃ©rieur. LÃ  encore, jâai pu profitÃ© de lâaide prÃ©cieuse dâadolescents et de jeunes, davantage disposÃ©s Ã  Ã©tablir un dialogue informel avec moi, en raison dâaffinitÃ©s communes et de lâÃ¢ge. Ã Findhorn et Ã  TaizÃ©, l'interaction fut complÃ¨tement diffÃ©rente et, Ã  certains Ã©gards, plus complexe. En effet, ces deux communautÃ©s font de lâhospitalitÃ© un des Ã©lÃ©ments fondamentaux de lâexpÃ©rience communautaire et ont dÃ©veloppÃ© des programmes de durÃ©e variable pour organiser lâaccueil. Il est donc difficile dâavoir affaire Ã  des rÃ©sidents permanents de la communautÃ© en dehors du cadre institutionnel des relations avec les visiteurs. Toutefois, les surveillants, dans les deux cas des jeunes gens, furent disposÃ©s Ã  fournir des informations et Ã  organiser des rencontres avec les autres membres de la communautÃ©, et mÃªme Ã  rÃ©aliser des entretiens narratifs. Dans les quatre expÃ©riences de terrain, ces entretiens se sont forgÃ©s sur le type dâactivitÃ©s communautaires organisÃ©es et sur la forme de relation entretenue avec les personnes observÃ©es. Ce ne fut pas aisÃ© de trouver le temps et les situations appropriÃ©es pour faire des entretiens, mais cela est typique des recherches sur le terrain, comme lâaffirme Cardano, cÃ©lÃ¨bre sociologue: Â«câest la relation dâentretien Ã  sâadapter aux cultures Ã©tudiÃ©es et pas le contraireÂ». Durant mon sÃ©jour dans les communautÃ©s, jâai rÃ©digÃ© quotidiennement des notes ethnographiques et jâai collectÃ© le matÃ©riel audio-visuel nÃ©cessaire pour la suite de mes recherches. AprÃ¨s les expÃ©riences sur le terrain, jâai entrepris lâanalyse narrative de la documentation empirique (relecture des notes), en rÃ©Ã©laborant les notes ethnographiques et les documents textuels, endogÃ¨nes aux communautÃ©s, dans cinq champs dâanalyse, correspondant Ã  la question de la recherche et portant sur lâÃ©thique de Foucault. L'analyse du matÃ©riel empirique, dont les rÃ©sultats sont prÃ©sentÃ©s dans ce travail, a confirmÃ© lâhypothÃ¨se que lâexpÃ©rience des communautÃ©s intentionnelles est Ã  envisager comme une rÃ©alitÃ© polymorphe non antagoniste, mais de rÃ©sistance au systÃ¨me culturel dominant, dans laquelle les individus construisent leur propre mode de vie sur base dâune Ã©thique, qui, dans lâoptique de Foucault, est la pratique de la libertÃ©.




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