Le Grand Ski-Lift
Anton Soliman






Anton Soliman



LE GRAND SKI-LIFT

(lâespace de Zerbi)


Anton Soliman

Le grand Ski-lift

Titre original: Il grande skilift. Traduction: MaÃ¯a Rosenberger

Ce livre est une Åuvre de fiction. Tous les noms, personnages, lieux ou organisations citÃ©s sont le fruit de lâimagination de lâauteur et ont pour seul objectif de participer Ã  la vÃ©racitÃ© de lâintrigue. Toute analogie avec des faits avÃ©rÃ©s ou des personnes rÃ©elles, vivantes ou dÃ©cÃ©dÃ©es, serait le fait du hasard.

Le grand Ski-lift Copyright Â© 2018 Anton Soliman

PremiÃ¨re Ã©dition: Novembre 2013 Juin 2018 pour lâÃ©dition franÃ§aise Traduction: MaÃ¯a Rosenberger

Ãditeur: Tektime - www.traduzionelibri.it (http://www.traduzionelibri.it/)

email: tonison@micanet.it (mailto:tonison@micanet.it)



Tous droits rÃ©servÃ©s. Aucun extrait de cette publication ne peut en aucun cas Ãªtre reproduit, y compris par quelque systÃ¨me mÃ©canique ou Ã©lectronique que ce soit, sans autorisation Ã©crite prÃ©alable de lâÃ©diteur, Ã  lâexception de quelques brefs extraits, Ã  des fins de compte-rendu.


Le Grand Ski-lift : un gigantesque rÃ©seau de remontÃ©es mÃ©caniques permettant aux skieurs dâÃ©voluer dans un domaine qui couvre lâhÃ©misphÃ¨re borÃ©al tout entier. PoussÃ© par son besoin de renaissance, dÃ©sirant oublier le Monde connu et les rÃ¨gles de la Tradition, Oskar Zerbi sâintroduit illÃ©galement dans ce circuit. Dans cette infinitÃ© de pistes et de sommets blancs, il est poursuivi par un mystÃ©rieux interlocuteur, et fait des rencontres Ã©tranges qui le renvoient aux bribes dâun passÃ© oubliÃ©. Investi dâune dangereuse mission, il comprendra petit Ã  petit la nature rÃ©elle de sa quÃªte. Se dirigeant toujours vers le nord, il se rÃ©appropriera la connaissance de lui-mÃªme et de son passÃ©, dÃ©couvrant Ã  quel point il est liÃ© au Grand Ski-lift. Dans les terres dÃ©solÃ©es du Nord extrÃªme, il accÃ¨dera enfin Ã  la rÃ©vÃ©lation ultimeâ¦




Le point d'Ã©mersion


Oskar Zerbi Ã©tait arrivÃ© au dÃ©part du Grand Ski-lift. Une gigantesque esplanade sans aucun bÃ¢timent, mis Ã  part une baraque en bois qui devait Ãªtre la cabane des forfaits, et une autre construction inachevÃ©e, sans fenÃªtres. Des tiges de fer rouillÃ©es sortaient du toit. Des tas de neige sale, alourdis par une pluie fine, Ã©taient amoncelÃ©s tout autour. De la montagne descendaient les bancs d'un brouillard Ã©pais que les faÃ®tes d'une forÃªt de conifÃ¨res s'Ã©tendant Ã  perte de vue dans la vallÃ©e peinaient Ã  retenir.

Il descendit de voiture, mit un bonnet de laine pour se protÃ©ger du froid, puis tourna lentement sur lui-mÃªme, Ã  la recherche d'un habitant Ã  qui demander des renseignements. Mais l'endroit Ã©tait dÃ©sert.

Les cÃ¢bles d'acier qui supportaient les cabines du tÃ©lÃ©phÃ©rique sortaient de la baraque en bois. Il suivit du regard les pylÃ´nes de l'installation qui, comme une rangÃ©e de gÃ©ants pÃ©trifiÃ©s par l'hiver, montaient tout droit dans la montagne, disparaissant aprÃ¨s quelques centaines de mÃ¨tres, engloutis par le brouillard.

Il se souvint alors de ce qu'on lui avait dit sur le Grand Ski-lift. Peut-Ãªtre tout cela n'Ã©tait-il qu'un quiproquo. Il se trouvait en fait dans un lieu abandonnÃ©, et cette installation ne servait probablement qu'Ã  transporter le bois que l'on faisait en altitude pendant l'Ã©tÃ©. C'Ã©tait Ã©trange : c'Ã©tait un ami, que l'on disait fiable, et passionnÃ© de montagne qui plus est, qui lui avait donnÃ© des informations sur le Grand Ski-lift. Il lui en avait parlÃ© avec passion : des centaines de milliers de pistes sur les pentes de chaÃ®nes de montagnes ensevelies sous la neige, des lacs gelÃ©s, des forÃªts, des paysages alpins vierges... Il avait en somme Ã©voquÃ© un monde sublime dans lequel Oskar aurait pu passer ses vacances dans une libertÃ© absolue. Et oÃ¹ il espÃ©rait pouvoir oublier bien des choses.

Peut-Ãªtre sâÃ©tait-il trompÃ© en chemin ? On lui avait pourtant clairement indiquÃ© la route Ã  prendre, avec des repÃ¨res quâil avait tous retrouvÃ©s sur son trajet. Il avait suivi les instructions de telle sorte quâaucune erreur nâÃ©tait possible. Dâun autre cÃ´tÃ©, il pouvait penser Ã  des informations dÃ©formÃ©es, mais il se dit que, dans ces circonstances particuliÃ¨res, il ne devait pas sâagir dâun simple malentendu.

Â« Mais pourquoi sâÃ©tonner ? Â» se demanda-t-il enfin. Dans le fond, il nâavait jamais reÃ§u de ses semblables que des informations imprÃ©cises sur les objets de ce monde ; des faits, et des lieux, Ã©voquÃ©s de faÃ§on excessive par une multitude dâhommes dont lâÃ©go tente de se maintenir Ã  la surface de la RÃ©alitÃ© comme un naufragÃ© Ã  la dÃ©rive.



Ce nâÃ©tait que le dÃ©but de lâaprÃ¨s-midi, mais il faisait dÃ©jÃ  presque sombre. Oskar avait froid ; impossible de rester plus longtemps sur cette esplanade sans vie. La fatigue se faisait sentir : il sâÃ©tait levÃ© Ã  lâaube et avait conduit tout ce temps avec une concentration extrÃªme, car il sâagissait dâun voyage Ã©trange â¦ la traversÃ©e dâun territoire inconnu. Le tracÃ© de lâautoroute 26 sud dessinait un demi-cercle vers lâouest et contournait les montagnes juste au pied de la chaÃ®ne de la Sierra, en direction des grandes plaines. Ensuite, il avait suivi une route forestiÃ¨re pleine de nids de poule, au tracÃ© sinueux, tout Ã  fait inÃ©dit pour lui.

Il avait dÃ©jÃ  remarquÃ© en dâautres occasions cette chaÃ®ne de montagne que lâautoroute longeait pendant des miles et des miles, mais il nâavait jamais eu la curiositÃ© de sâarrÃªter. Il savait seulement que câÃ©taient des zones dÃ©peuplÃ©es dans un territoire qui ne lui appartenait pas. Un espace fictionnel dans lequel il nâaurait rien retrouvÃ© de familier : aucun programme Ã  tenir, aucun point de repÃ¨re. Il Ã©tait tard, il devait trouver un hÃ´tel pour la nuit. Il nâÃ©tait pas prudent de rebrousser chemin dans une rÃ©gion inconnue.



Le village Ã©tait en aval de lâesplanade du tÃ©lÃ©phÃ©rique. Les premiÃ¨res maisons nâapparurent quâaprÃ¨s quelques virages : des constructions de pierre supportant des cheminÃ©es dâoÃ¹ sortait de la fumÃ©e. Quelques lumiÃ¨res Ã©taient dÃ©jÃ  allumÃ©es.

Aux abords du village, un homme dÃ©chargeait du foin dâune charrette crasseuse pour lâentreposer dans une Ã©table. CâÃ©tait un vieux, petit et trapu, avec une veste de velours marron. Il se dÃ©plaÃ§ait avec lenteur, haletant sous lâeffort.

â Je suis dÃ©solÃ© de vous importuner -dit Oskar avec une expression incongrue, en se penchant par la vitre de la portiÃ¨re passager- mais je voudrais savoir sâil y a un hÃ´tel, ici.

Le vieux le regarda attentivement, puis sâapprocha calmement de la voiture.

â Plus bas, vers la sortie du village, il y a un gars qui sâappelle Ignazio. Tu verras une porte verte, avec une lampe jaune. Je sais quâil a des chambres.

â Ah, dâaccord, je vous remercie. Une porte verte avec une lampe jaune, rÃ©pÃ©ta Oskar avec un accent appropriÃ©, pour montrer quâil avait compris les indications.

â Câest bien Ã§a. Mais attention, souvent, il nâallume pas la lampe. Ce soir, elle sera mÃªme sÃ»rement Ã©teinte.



Il roula au pas en regardant les portes, scrutant tout avec la plus grande attention, comme un chat qui entre dans un grenier sombre. Il traversa une petite place, avec un bar illuminÃ© ; on entendait des voix rauques derriÃ¨re les vitres embuÃ©es. Les gens de la vallÃ©e sây retrouvaient peut-Ãªtre pour jouer aux cartes.

Ã la sortie du village, il dÃ©couvrit lâhÃ´tel sans difficultÃ©s : câÃ©tait une construction plus grande que les autres. On lâaurait dite sortie dâun livre pour enfants. Le bÃ¢timent avait une apparence humaine ; les fenÃªtres allumÃ©es avaient lâair de deux yeux ouverts et la lumiÃ¨re qui filtrait par les vitres de la porte faisait penser Ã  une bouche grande ouverte. Exactement comme une maison creusÃ©e dans une citrouilleâ¦

Il sortit de la voiture et frappa Ã  la porte verte. Un homme vint ouvrir :

â Bonsoir, jâaurais besoin dâune chambre pour la nuit, et je voudrais dÃ®ner, aussi, si possible.

â Je vous en prie, Monsieur, entrez. Vos bagages sont dans votre voiture ? Parfait, ne vous inquiÃ©tez pas, jâenverrai quelquâun les chercher, entrez donc.

Oskar entra, pendant que lâhomme courait allumer les lumiÃ¨res. Il rÃ©gnait une odeur de soupe. Le patron le fit installer dans la salle Ã  manger : des tables Ã©taient entassÃ©es dans un coin, les carreaux du sol rÃ©vÃ©laient leur piÃ¨tre qualitÃ©, la cheminÃ©e Ã©teinte nâavait sÃ»rement jamais fonctionnÃ©. Elle avait lâair facticeâ¦ LâhÃ´tel, rÃ©cent, Ã©tait vraiment laid.

Le patron passa en cuisine pour voir ce qui pouvait Ãªtre servi pour le dÃ®ner. Oskar remarqua que la salle Ã  manger avait Ã©tÃ© accolÃ©e Ã  une construction plus ancienne. Les murs mitoyens de lâaile privÃ©e Ã©taient anciens, et la porte dâoÃ¹ provenait lâodeur de soupe Ã©tait dâun vieux bois, peut-Ãªtre un chÃªne abattu plusieurs siÃ¨cles auparavant.



Il faisait froid dans la salle Ã  manger, et cette attente prolongÃ©e le mit mal Ã  lâaise. Il Ã©tait transi, mais surtout dÃ©Ã§u par ce premier jour de vacances. Quelques minutes aprÃ¨s, dans un bruissement, une silhouette fÃ©minine glissa par la vieille porte qui sÃ©parait la partie privÃ©e des piÃ¨ces de lâhÃ´tel.

La silhouette Ã©tait Ã©lancÃ©e. On entendit une voix lâappeler.

Le patron revint, lâair satisfait :

â Mon cher Monsieur, vous avez de la chance ! Ce soir nous avons une excellente soupe, de la viande cuisinÃ©e aux choux et les fromages de la maison.

â Je vous demande pardon, fit Oskar en sâÃ©claircissant la voix, qui rÃ©sonna dans la piÃ¨ce vide, câest un vrai frigo, ici ; jâai froid jusque dans les os, maintenantâ¦ Il nây aurait pas, par hasard, une piÃ¨ce plus chaude oÃ¹ manger ?

L'homme fut gÃªnÃ©.

â Vous avez tout Ã  fait raison. On a allumÃ© un gros poÃªle dans votre chambre, et tout ira bien pour cette nuit. Mais câest vrai quâil fait froid iciâ¦ On travaille peu en hiver, on nâa que quelques reprÃ©sentants qui viennent de temps en temps. Vous verrez, Ã§a ira mieux aprÃ¨s un bon repas, conclut-il dans un sourire.



Remarquant tous les dÃ©tails minables de la salle Ã  manger, Oskar pensa que de toute faÃ§on tous les lieux dâhÃ©bergement Ã©taient affreux. Il nây avait rien, ici, qui puisse sâharmoniser avec son passÃ© ou ouvrir une fenÃªtre sur lâavenir. OÃ¹ quâils soient, les hommes ont toujours besoin de dÃ©nicher une trace dâeux-mÃªmes. Pourquoi dans lâavenir ? Parce quâil nây a aucune diffÃ©rence entre passÃ© et avenir dans ce type de recherches. On peut trÃ¨s bien se perdre dans lâavenir aussi.

La rouille spirituelle dâOskar venait peut-Ãªtre de cette donnÃ©e initiale opaque : les circonstances dans lesquelles il avait glissÃ© de lâautre cÃ´tÃ© du Mur dont son Ãtre originel sâÃ©tait Ã©chappÃ©. Un Ã©vÃ©nement remontant Ã  lâenfance, sans aucun doute. Tout se passe dans lâenfance, quand tout se montre sous son vrai jour, quand rÃ¨gne une grande UnitÃ© et que les Ã©vÃ©nements se succÃ¨dent lâun aprÃ¨s lâautre, comme un paysage vu dâun train.

Oskar pensait souvent Ã  ce qui sâÃ©tait passÃ© pendant ces annÃ©es-lÃ  ; il Ã©tait maintenant certain dâavoir un jour versÃ© dans une distraction extrÃªme. Ãa avait pu se passer dans la rue, en regardant un chien, peut-Ãªtre, ou chez le boulanger, ou mÃªme au cinÃ©ma. Peut-Ãªtre quâun matin, il sâÃ©tait levÃ© Ã  lâaube et sâÃ©tait regardÃ© dans la glace avec trop dâintensitÃ© : son Ãtre rÃ©flÃ©chi sâÃ©tait trop Ã©loignÃ©, et lui, il sâÃ©tait perdu pour toujours dans lâespace des Symbolesâ¦



â Vous avez raison, Monsieur, il fait froid ici, et jâai peur que le radiateur Ã©lectrique ne puisse pas rÃ©chauffer la piÃ¨ce. Venez manger avec nous Ã  la cuisine ! JâespÃ¨re que Ã§a ne vous gÃªne pas.

CâÃ©tait la silhouette fÃ©minine quâil avait aperÃ§ue dans la pÃ©nombre. Une jeune femme soignÃ©e, Ã  la chevelure nouÃ©e en deux tresses exactement rÃ©parties ; le col dâune chemise blanche dÃ©passait de sa robe bleue. Une image rÃ©confortante qui, Ã  ce moment, plut Ã  Oskar.

â Je vous remercie, Mademoiselle, je crois que câest une bonne idÃ©e. Ici il fait un froid insupportable qui mâest rentrÃ© jusque dans les os !

La jeune femme ouvrit une porte et le fit passer dans un couloir Ã©troit qui conduisait Ã  la cuisine. CâÃ©tait une trÃ¨s grande piÃ¨ce ; au centre, un poÃªle bon marchÃ© Ã©tait allumÃ©, couvert de casseroles fumantes. Le patron, sa femme et une petite vieille silencieuse mangeaient autour dâune table dÃ©jÃ  dressÃ©e. Il faisait bien chaud. On Ã©tait sÃ»rement dans la partie ancienne de lâÃ©tablissement.

â Installez-vous, je vous en prie ! dit le patron avec un large sourire, ma fille a raison, il fait trop froid dans la salle Ã  manger. Vous savez, je vous aurais bien invitÃ© tout de suite, mais je me demandais si Ã§a ne vous aurait pas gÃªnÃ©.

Oskar sâassit en bout de table, pendant que la patronne lui servait une soupe bouillante.

â Câest trÃ¨s chaleureux, ici, Monsieurâ¦ ? dit-il en lanÃ§ant un coup dâÅil au plafond de bois.

â Je mâappelle Ignazio. Je vous prÃ©sente ma femme, Margherita, ma fille Clara, et cette vieille dame est ma mÃ¨re.

Ils lui sourirent tous ; Clara lui servit de la biÃ¨re en sâasseyant Ã  cÃ´tÃ© de lui, une expression satisfaite sur le visage.

Oskar commenÃ§a Ã  manger de bon appÃ©tit, et sentit aussitÃ´t se libÃ©rer en lui une forte chaleur qui lâanima, le rendant mÃªme euphorique.

Il Ã©tait assis Ã  une place de choix, et les personnes autour de la table semblaient intriguÃ©es, prÃªtes Ã  lâÃ©couter. Il Ã©tait sÃ»r que lâatmosphÃ¨re qui sâÃ©tait installÃ©e Ã©tait favorable pour pouvoir se mettre en scÃ¨ne dans un milieu nouveau. Une bonne occasion pour se mettre en valeur sous son meilleur jour : des images de lui-mÃªme complÃ¨tement idÃ©alisÃ©es et dÃ©formÃ©es par la mÃ©moire.

â Comment Ãªtes-vous tombÃ© dans ce village perdu au milieu des montagnes ? Vous Ãªtes venu ici par hasard ? demanda la femme du patron.

â Exactement ! Je suis ici pour des vacances. Câest un ami passionnÃ© de montagne qui mâa conseillÃ© Valle Chiaraâ¦

Il fit une pause imperceptible avant dâajouter :

â Mais je mâattendais Ã  quelque chose de diffÃ©rent.

â Que voulez-vous dire, Monsieur ? demanda la jeune femme.

â Je vous en prie, appelez-moi par mon nom. Je mâappelle Oskar -il but une gorgÃ©e de biÃ¨re- eh bien, je mâattendais Ã  un endroit insolite, parce ce que cet ami nâaime pas les choses conventionnelles â¦ Il apprÃ©cierait votre cuisine, par exemple. Mais quand je suis arrivÃ© au village et que jâai vu lâesplanade avec les installations de remontÃ©e, jâai Ã©tÃ© dÃ©Ã§u. Le paysage est dÃ©primant, il ne promet rien de bien divertissant. Je ne voudrais pas vous offenser, messieurs-dames, mais jâoserais dire que Valle Chiara est un endroit oubliÃ© des Dieux.

Ils approuvÃ¨rent tous trois, lâincitant Ã  poursuivre avec encore plus dâassurance :

â En somme, comment peut-on prÃ©tendre que cette esplanade boueuse soit une liaison pour rejoindre le Grand Ski-lift ? Il pleut, ici, il nây a pas de neige, et je nâai pas lâimpression que plus haut, en altitude, la situation soit trÃ¨s diffÃ©rente. Ne croyez-vous pas ? Vous Ãªtes dâici, vous devriez pouvoir le confirmer.

Le patron semblait mal Ã  lâaise :

â Vous avez parfaitement raison, sâexclama-t-il avec difficultÃ©, Valle Chiara nâest en effet pas prÃªte Ã  accueillir des touristes. Mais lâaffaire est compliquÃ©e, croyez-moi.

Il regarda un instant sa femme, qui semblait contrariÃ©e, et ajouta :

â Je ne suis pas trÃ¨s au courant, mais le prÃ©cÃ©dent maire avait mis sur pied un programme ambitieux pour cette vallÃ©e.

â Jâimagine que ce programme a Ã©tÃ© abandonnÃ© ! sâexclama Oskar, ironique.

Clara le regardait en souriant, elle avait lâair de sâintÃ©resser Ã  cette conversation. Il avait entre-temps terminÃ© sa soupe, ils passÃ¨rent donc tous au plat suivant.

Le patron rÃ©flÃ©chissait Ã  la question posÃ©e par son hÃ´te. AprÃ¨s avoir bu quelques gorgÃ©es de biÃ¨re, il se dÃ©cida Ã  donner des dÃ©tails supplÃ©mentaires.

â Voyez-vous, le maire prÃ©cÃ©dent Ã©tait un homme instruit ; plus jeune, il Ã©tait parti en Californie chez un de ses oncles qui Ã©tait installÃ© lÃ -bas. Il paraÃ®t quâil avait fait plusieurs annÃ©es dâÃ©tudes dans une universitÃ© prestigieuse. Puis il est rentrÃ© au village en disant quâil y revenait le temps de donner un coup de main, et il assuma ainsi la charge de maire.

â Quâa-t-il fait de bien dans cette pÃ©riode ? demanda Oskar.

â La seule chose quâil ait achevÃ©e est justement ce tÃ©lÃ©phÃ©rique que vous avez vu sur lâesplanade cet aprÃ¨s-midi. Bon, certains dâentre nous ont pensÃ© quâil allait permettre un grand dÃ©veloppement touristique, et on a donc fait des investissements. Pour ma part, avec lâargent que jâavais de cÃ´tÃ©, jâai agrandi lâhÃ´tel qui ne tournait que pour quelques rares reprÃ©sentants et pour les chasseurs, en saison.

â Que pensez-vous de ce projet, alors ? Je nâai pas lâimpression que la situation ait tellement changÃ© depuis.

â PrÃ©cisÃ©ment, comme je vous le disais, le maire a fait construire cette installation, puis il a disparu de Valle Chiara. Ãa remonte Ã  quelques semaines. Plus exactement, il est parti dÃ¨s que les essais ont Ã©tÃ© finis. Je me souviens quâil Ã©tait fatiguÃ© de son travail dâorganisation. Avant de partir, il a dit quâil Ã©tait satisfait, et que son rÃ´le Ã©tait achevÃ©.

Oskar sâadressa alors Ã  Clara :

â Que dis-tu de ce quâa fait cet Ã©trange maire, toi ?

â Câest difficile Ã  dire comme Ã§a, en quelques mots. Jâestimais beaucoup cet homme, il Ã©tait instruit, il passait des nuits entiÃ¨res Ã  lire. Je faisais mes Ã©tudes en ville quand il est arrivÃ©, mais Ã  Valle Chiara, tout le monde sentait sa prÃ©sence. Il travaillait toute la journÃ©e, et le soir, on le voyait se promener tout seul dans le bois. Toujours Ã  la mÃªme heure.

Oskar avait chaud, maintenant. Il enleva son blouson. Il se souvint un instant de la premiÃ¨re, horrible impression que lui avait faite lâatmosphÃ¨re glaciale de lâhÃ´tel. MÃªme si la conversation Ã©tait Ã©trange dans cette cuisine, il ressentit pour la premiÃ¨re fois depuis son arrivÃ©e au village une vague atmosphÃ¨re de vacances.

â Essayons dây comprendre quelque chose, reprit-il avec assurance, maintenant dÃ©tendu. Valle Chiara a donc toujours Ã©tÃ© isolÃ©e. Il y a quelques annÃ©es, un monsieur plein dâidÃ©es, qui a fait ses Ã©tudes en Californie, revient par ici. Cet homme projette de construire quelque chose qui soit en mesure de dÃ©velopper la vallÃ©e, pour rendre service Ã  ses anciens concitoyens, peut-Ãªtre. En premier lieu, il examine les possibilitÃ©s touristiques et dÃ©cide dâinstaller un tÃ©lÃ©phÃ©rique pour attirer les skieurs en saison. Il Ã©labore son projet, et quand lâinitiative a pris forme, il quitte le village. Câest bien Ã§a ?

â Eh bien, je crois que toute lâaffaire est un peu plus compliquÃ©e, rÃ©pondit le patron ; au dÃ©but, moi aussi je croyais que les choses sâÃ©taient passÃ©es de la faÃ§on que vous avez si bien reconstruite.

Clara secoua la tÃªte :

â Je crois que vous interprÃ©tez mal le projet du maire.

â Tu veux dire quâil ne voulait pas dÃ©velopper le tourisme ? Ã quoi peut servir un tÃ©lÃ©phÃ©rique, alors ? dit Oskar.

â Je ne le sais pas exactement, mais le maire nâa jamais parlÃ© de tourisme, il parlait dâune connexion -Clara avait un peu de mal Ã  rÃ©pondre- tout ce que je peux dire, au-delÃ  des bruits qui courent au village, câest que le maire voulait relier Valle Chiara Ã  quelque chose. Une fois, je lâai entendu parler de connexion expÃ©rimentale. Câest pour Ã§a quâil a fait construire lâinstallation et quâil voulait que tout fonctionne au mieuxâ¦

â Mais alors ce tÃ©lÃ©phÃ©rique nâest pas du tout abandonnÃ© ! sâÃ©cria Oskar. Il existe peut-Ãªtre une entreprise qui lâexploite.

â Mais bien sÃ»r ! Lâinstallation fonctionne, tout le monde peut lâutiliser. Si tu veux, demain matin, je tâemmÃ¨nerai voir le directeur, comme Ã§a tu pourras tout savoir sur son utilisation par les clients.



Il ne restait plus quâOskar et Clara dans la salle, les autres Ã©taient allÃ©s se coucher. Pendant quâil fumait un cigare offert par Ignazio, la jeune femme mettait de lâordre dans la cuisine. Pour finir, elle passa trÃ¨s rapidement la serpilliÃ¨re dans toute la cuisine.

â Nous, on a lâhabitude de tout remettre en ordre avant dâaller nous coucher. Mes parents se lÃ¨vent tÃ´t le matin, et puis les odeurs du dÃ®ner pourraient gÃªner les clients, mÃªme si en ce moment tu es le seul client de lâhÃ´tel.

LâhumiditÃ© laissÃ©e par la serpillÃ¨re sâÃ©vapora presque immÃ©diatement et la cuisine fut parfaitement en ordre. Exactement comme dans un dessin animÃ© quâil avait vu quand il Ã©tait petitâ¦

â Excuse-moi, je voudrais te poser une question personnelle : jâai remarquÃ© que tu tâexprimes trÃ¨s bien. OÃ¹ as-tu fait tes Ã©tudes ? demanda Oskar.

â En ville. Je suis rentrÃ©e Ã  Valle Chiara lâan dernier, aprÃ¨s lâAcadÃ©mie. Mais je nâai pas envie de parler de moi.

Elle se passa une main sur le front, et demanda, sur un autre ton :

â Alors câest ton ami qui tâa conseillÃ© cet endroit ? Tu as dit quâil est passionnÃ© de montagne et quâil tâa parlÃ© du Grand Ski-lift.

â Oui, câest Ã§a. Câest quelquâun de particulier, qui nâaime pas les endroits Ã  la mode, une personne qui est toujours Ã  la recherche de mondes non frÃ©quentÃ©s. Moi, je suis sceptique sur le fait quâon puisse encore trouver aujourdâhui des lieux prÃ©servÃ©s -il respira profondÃ©ment et ajouta- cette fois-ci je lâai Ã©coutÃ©, mais je crois que câest une erreur, vu ce que jâai trouvÃ© sur lâesplanade du tÃ©lÃ©phÃ©rique.

â A quoi tâattendais-tu ?

â Jâimaginais que jâallais arriver dans un endroit plus haut en couleurs. Je ne voudrais pas dÃ©nigrer ton village, mais tu dois reconnaÃ®tre que ce nâest pas un endroit adaptÃ© au grand ski alpin ! Jâimaginais trouver des chalets de bois, une place illuminÃ©e et ensevelie sous la neige, une atmosphÃ¨re de fÃªte, en somme, et puis, Ã  lâhorizon, des chaÃ®nes de montagnes enneigÃ©es.

â Ce que tu dis est vrai, Ã  premiÃ¨re vue. MÃªme si je suis nÃ©e ici, jâadmets trÃ¨s bien quâil nây a rien dâattrayant Ã  Valle Chiara. Ce nâest dâailleurs pas un village alpin. Je pensais comme toi, jusquâÃ  ce que je rencontre le maire. Lui, il avait Ã©tudiÃ© la question Ã  fond, et il pensait que le vÃ©ritable paysage de cet endroit Ã©tait cachÃ© par une espÃ¨ce de Â« Muraille Â». Câest pour Ã§a quâil voulait construire le tÃ©lÃ©phÃ©rique, pour aller au-delÃ  dâune zone sans intÃ©rÃªt et arriver jusquâaux plateaux. Mais ne me demande pas oÃ¹ se trouvent prÃ©cisÃ©ment ces plateaux, parce que je ne suis jamais montÃ©e en altitude.

â Tu veux dire que tu ne connais pas le territoire oÃ¹ tu es nÃ©e ?

â Je connais le village, et quelques circuits de promenades jusquâÃ  la premiÃ¨re clairiÃ¨re dans le bois. Et ce nâest pas quâune question de paresse personnelle, parce que les gens dâici ont tous plus ou moins la mÃªme connaissance limitÃ©e que moi.

â Tu veux dire que les habitants de la vallÃ©e ne bougent pas ? Excuse-moi, mais un tel manque dâintÃ©rÃªt est incroyable.

â Câest tout Ã  fait Ã§a ! Il nây a que quelques habitants qui savent tout du territoire alentour. Des gens qui sâÃ©loignent du village pour leur travail, les bergers ou les bÃ»cherons, par exemple. Mais leur expÃ©rience est sans valeur pour ce qui tâintÃ©resse. Toi, tu es un citadin Ã  la recherche de visions enchantÃ©es, qui ont dâune certaine maniÃ¨re quelque chose Ã  voir avec les histoires quâon tâa racontÃ©es quand tu Ã©tais petit. Les citadins imaginent toujours des paysages fantastiques quâun berger de mÃ©tier ne peut pas voir.

Oskar se versa un peu de la biÃ¨re que Clara avait laissÃ©e sur la table.

â Jâai compris. Câest la question de la Â« Reconnaissance Â», un gros problÃ¨me, jâen ai entendu parler. Tu sais, je suis ingÃ©nieur, et Ã  une certaine pÃ©riode, je me suis intÃ©ressÃ© aux modÃ¨les et aux programmes de calcul. Jâai mÃªme lu plusieurs ouvrages sur lâintelligence artificielle -il respira profondÃ©ment- mais je crois que la discussion deviendrait trop difficile, dâautant plus que je ne peux vraiment pas dire que je sois expert en la matiÃ¨re.

Il se passa nerveusement une main dans les cheveux, comme sâil avait Ã©tÃ© troublÃ© par un mauvais souvenir. Pourquoi avoir Ã©voquÃ© lâintelligence artificielle ? Il lui sembla que câÃ©tait une expression inappropriÃ©e, mieux valait changer de sujet tout de suite.

â Excuse mes divagations, et revenons-en au tÃ©lÃ©phÃ©rique. Il a Ã©tÃ© construit pour passer au-delÃ  dâune muraille, alors. Câest une image bien mystÃ©rieuse, je trouve.

â On mâa dit que lâinstallation passe au-dessus de la Tour en arrivant Ã  un pÃ¢turage dâaltitude. Je ne sais rien dâautre -elle semblait irritÃ©e- je te lâai dÃ©jÃ  dit, je ne suis jamais arrivÃ©e jusquâaux plateaux !

â Et la neige commencerait Ã  ces pÃ¢turages ? Un skieur pourrait donc monter jusque lÃ -haut, puis redescendre Ã  lâesplanade du tÃ©lÃ©phÃ©rique en suivant une piste quelconque. Alors câest que ce nâest pas la bonne saisonâ¦ Ã moins que la neige ne soit en retard, cette annÃ©e ?

â Non, on est en plein hiver, et il fait mÃªme froid, pour nous. En rÃ©alitÃ©, il ne neige que rarement dans la vallÃ©e, il nây a souvent quâune boue un peu claire. En hiver, le ciel est presque toujours couvert, en gÃ©nÃ©ral on a du grÃ©sil. Si, quelquefois, il neige la nuit, mais Ã§a ne tient pas, la neige fond en deux ou trois jours.

â Alors il faudrait utiliser ce tÃ©lÃ©phÃ©rique en Ã©tÃ©, pour monter faire des randonnÃ©es dans les pÃ¢turages ! sâexclama-t-il en riant.

â Non, tu te trompes. Le maire lâavait vraiment fait construire pour se connecter au Grand Ski-lift, mais câest le directeur de lâexploitation qui connaÃ®t tous les dÃ©tails. Je te le prÃ©senterai demain matin.

Ils changÃ¨rent de sujet et discutÃ¨rent encore quelques instants, puis elle accompagna Oskar dans une chambre qui devait faire partie de la construction ancienne, oÃ¹ il pourrait dormir au chaud.

CâÃ©tait une vieille chambre quâon utilisait Ã©galement comme grenier : il y avait des meubles et des objets de famille. Clara lui dit que câÃ©tait la piÃ¨ce des souvenirs. Elle Ã©tait sÃ»re quâil nây aurait pas froid. Un peu comme dans la cuisine.




Ã Valle Chiara


Oskar se rÃ©veilla en sursaut. Il avait du mal Ã  se souvenir des Ã©vÃ©nements de la veille. Comment avait-il Ã©chouÃ© dans cette chambre inconnue ? Par la fenÃªtre, une faible luminescence blanchÃ¢tre rÃ©vÃ©lait une lumiÃ¨re hivernale. Il regarda sa montre et dÃ©couvrit, surpris, quâil Ã©tait dix heures du matin. Il allait se lever dâun bond, mais se recoucha de nouveau : il nâavait rien Ã  faire. Il Ã©tait en vacances. Il se trouvait dans une piÃ¨ce pleine dâobjets anciens ; quand ses yeux se furent habituÃ©s Ã  la pÃ©nombre, il observa tranquillement les objets du passÃ©, lâun aprÃ¨s lâautre.

Aimait-il donc tant le passÃ© ? Le passÃ© est une obsession, les indices que livre le prÃ©sent remontent toujours Ã  lâenfance. Câest dÃ©sormais lâhypothÃ¨se classique Ã  laquelle presque tout le monde a recours. Il fallait donc repartir en arriÃ¨re et retrouver le fil coupÃ©â¦ et ensuite ? Ensuite, Ã©merger Ã  nouveau dans le prÃ©sent, changÃ©. Mais en cet instant, cette Ã©ventualitÃ© lui sembla irrÃ©alisable.



Il avait parfois rÃ©flÃ©chi Ã  la faÃ§on dont, enfant, il percevait le monde. Il sâagissait dâun monde agrÃ©able, alors quâil attendait lâÃ¢ge adulte avec impatience. Peut-Ãªtre que les Ã©vÃ©nements dÃ©sagrÃ©ables, qui existaient dÃ©jÃ , ne le touchaient pas de prÃ¨s. Ã cette Ã©poque, il Ã©tait dÃ©tachÃ© du Mal. Il avait atteint lâHarmonie sans sâen rendre compte, puis tout sâÃ©tait dÃ©sagrÃ©gÃ©, Ã  cause des dÃ©sirs. Personne nâa jamais pu expliquer de quelle faÃ§on commence la sÃ©paration dâavec lâharmonie. Il suffit dâune banalitÃ© quelconque, du fait de dÃ©sirer quelque chose avec une certaine intensitÃ©, peut-Ãªtreâ¦ Quand le dÃ©sir survient, un Centre se forme et prend une masse Ã©norme, quelque chose se dÃ©forme, et câest ainsi que lâharmonie sâen va pour toujours, avec le PrÃ©sent, laissant lâÃtre au milieu des scories Ã©parses de la rÃ©alitÃ©.

AprÃ¨s, Â« les choses ne sont plus ce quâelles sont Â».

Cela sâÃ©tait sÃ»rement passÃ© ainsi. Il avait Ã©tÃ© jetÃ© dâun train merveilleux, et forcÃ© Ã  errer dans une toundra gelÃ©e en ramassant des fragments. Ce train devait aller Ã  la vitesse de la lumiÃ¨re.



On frappa Ã  la porte et Clara entra avec le plateau du petit dÃ©jeuner.

â Bonjour ! Bien dormi ? Je tâai apportÃ© le petit dÃ©jeuner au lit parce que tu es un hÃ´te important pour nous. Mon pÃ¨re mâa chargÃ©e de prendre soin de toi, dit-elle dâun air malicieux.

Il fut surpris de cet accueil. Il repensa Ã  la mÃ©lancolie du paysage de la veille, Ã  lâesplanade dÃ©solÃ©e du tÃ©lÃ©phÃ©rique sous le grÃ©sil. Sans savoir pourquoi, il pensa au premier jour dâÃ©cole dâun enfant pauvreâ¦

Il avait Ã©tÃ© accueilli Ã  lâhÃ´tel comme un parent dans le besoin. Ce quâil vivait nâÃ©tait pas une situation qui pourrait durer pendant toute sa pÃ©riode de vacances. Il avait dÃ©jÃ  ressenti ces sensations de froid et chaud ailleurs, auprÃ¨s dâautres. Mais il Ã©tait arrivÃ© dans cet endroit dans un Ã©tat dâesprit particulier, qui Ã©tait dâune certaine faÃ§on liÃ© au Changement. Oskar resta au lit en savourant son petit dÃ©jeuner.

â Tu me parlais hier dâun directeur des installations Ã  qui je pourrais demander des informations.

â Oui, bien sÃ»r, je tâemmÃ¨nerai le voir ce matin.



Le ciel Ã©tait couvert, on ne voyait que de rares passants en chemin. Certains transportaient du foin, dâautres nettoyaient, ou rÃ©paraient un outil. Mais ils faisaient tout avec lenteur. Oskar pensa Ã  certains automates que lâon trouve sur les horloges des clochers gothiques.

Le bureau du directeur se trouvait Ã  lâautre bout du village. CâÃ©tait une construction rÃ©cente dâun seul Ã©tage, sans attrait particulier. Clara frappa Ã  la porte, et on vint aussitÃ´t ouvrir.

â Bonjour Monsieur Franchi ! Mon pÃ¨re vous transmet ses salutations -dit-elle, avant dâajouter en regardant Oskar- je vous prÃ©sente un de nos clients qui est ici en vacances. Il connaÃ®t lâexistence du tÃ©lÃ©phÃ©rique et souhaitait obtenir quelques informations.

Les prÃ©sentations terminÃ©es, la jeune femme salua, annonÃ§a quâelle devait faire quelques courses au village et sortit rapidement.

Le directeur Ã©tait dâapparence timide. Il fit installer Oskar dans un fauteuil face Ã  son bureau et demanda Ã  un employÃ©, qui travaillait dans la piÃ¨ce Ã  cÃ´tÃ©, de prÃ©parer du cafÃ©.

â Vous prendrez une tasse de cafÃ© ? demanda-t-il avec un sourire. Dites-moi, Monsieur, comment avez-vous connu notre petite installation de montagne ?

â Je voudrais dâabord me prÃ©senter, je mâappelle Oskar Zerbi. Câest un de mes amis, passionnÃ© de montagne, qui mâa parlÃ© de cette installation. Ã vrai dire, il mâa parlÃ© dâune station de ski, ici Ã  Valle Chiara, qui serait reliÃ©e au circuit du Grand Ski-lift.

Il hocha la tÃªte et ajouta :

â Voyez-vous, Monsieur le directeur, je suis arrivÃ© hier et la curiositÃ© mâa poussÃ© vers lâesplanade dâoÃ¹ devraient partir les remontÃ©es. Croyez-moi, jâai Ã©tÃ© impressionnÃ© par lâÃ©tat dâabandon. Je peux mÃªme vous dire que jâai du mal Ã  croire que ce que jâai vu puisse Ãªtre une station de ski.

Le directeur avait Ã©coutÃ© en faisant des signes dâapprobation continus. DÃ¨s quâOskar eut fini, il lui dit avec un demi-sourire :

â Monsieur Zerbi, quâest-ce que vous a vraiment racontÃ© votre ami ? Cela vous semblera peut-Ãªtre Ã©trange que le responsable dâune station de sports dâhiver pose ce genre de questions Ã  un client, mais au-delÃ  de tout jugement, je dois quoi quâil en soit reconnaÃ®tre que pour le moment, il faut considÃ©rer le tÃ©lÃ©phÃ©rique comme Ã©tantâ¦ expÃ©rimental.

Cette version plut Ã  Oskar ; il se sentait enfin tirÃ© dâune situation dâirrÃ©alitÃ© totale.

â Cet ami, qui, je le rÃ©pÃ¨te, est passionnÃ© de montagne, a mentionnÃ© le nom de ce village. Maintenant, je ne me souviens plus prÃ©cisÃ©ment sâil avait utilisÃ© votre installation pour rejoindre les pistes ou au contraire pour redescendre dans la vallÃ©e. Mais, dâaprÃ¨s ce que jâai pu voir pour le moment, il me semble que câest un dÃ©tail important.

â Vous avez raison de souligner cet aspect. Il est plus probable que votre ami soit redescendu par notre tÃ©lÃ©phÃ©rique. Voyez-vous, dâaprÃ¨s mes souvenirs, il ne me semble pas quâun usager inconnu de moi soit passÃ© par ici. Nous nâavons pour le moment utilisÃ© lâinstallation quâavec les techniciens, pour les tests.

Le directeur rÃ©flÃ©chit un instant, comme pour mieux peser ses propos, puis il affirma Ã©nergiquement :

â Notre sociÃ©tÃ© a justement dÃ©cidÃ© dâouvrir la liaison au public Ã  partir de cet hiver !

â Alors je serai le premier touriste Ã  utiliser lâinstallation ?

â Pas tout Ã  fait. Disons quâÃ  part les techniciens, trois ou quatre autres usagers sont montÃ©s. Des personnes de confiance, croyez-moi.

Son expression trahit son embarras, et il sâexclama :

âJe vous en prie, je ne peux rien vous dire de plus.

Oskar pensa Ã  son ami qui, dâaprÃ¨s ce quâil comprenait, nâÃ©tait pas du tout arrivÃ© aux plateaux dâaltitude en partant de lâesplanade ; il semblait plus vraisemblable quâil ait utilisÃ© le tÃ©lÃ©phÃ©rique pour redescendre. Peut-Ãªtre Ã©tait-il arrivÃ© par hasard sur les plateaux en venant dâune autre station connue. Et, passant dâune installation Ã  lâautre, il Ã©tait sÃ»rement redescendu ensuite Ã  Valle Chiara. Il se serait donc agi dâun Ã©vÃ©nement fortuit : un Ã©vÃ©nement singulier. Il imagina alors une arrivÃ©e dans la vallÃ©e totalement diffÃ©rente du scÃ©nario de la veille, quand il Ã©tait arrivÃ© sur lâesplanade aux derniÃ¨res heures dâun aprÃ¨s-midi pluvieux. Ãmotivement, une arrivÃ©e est bien diffÃ©rente dâun dÃ©part, mÃªme sâil sâagit de deux Ã©vÃ©nements spÃ©culaires, comme lâaube et le crÃ©puscule.

â Monsieur le directeur, je voudrais vous poser une question : vous avez Ã©voquÃ© des usagers choisis qui ont utilisÃ© lâinstallation pour monter ; vous mâavez Ã©galement laissÃ© entendre que dâautres personnes lâont utilisÃ©e pour descendre.

Un homme arriva de la piÃ¨ce Ã  cÃ´tÃ© avec une cafetiÃ¨re et deux tasses posÃ©es sur un plateau.

â Câest exact ! confirma le directeur, lâexpression sÃ©rieuse. Voyez-vous, Monsieur Zerbi, le tÃ©lÃ©phÃ©rique est tout juste terminÃ©. Lâinstallation consiste en cabines qui permettent le transport de deux passagers sans skis aux pieds.

Il sâarrÃªta un instant pour formuler une explication plus logique, puis poursuivit :

â Dâaccord, Monsieur Zerbi, puisque vous insistez, vous allez devoir prendre conscience dâune situation dÃ©sagrÃ©able. Il est possible, donc, que le tÃ©lÃ©phÃ©rique, aprÃ¨s sa mise en service, ait Ã©tÃ© utilisÃ© frauduleusement pour emmener dans la vallÃ©e des personnes qui nâont rien Ã  voir avec le tourisme.

Oskar Ã©tait Ã©tonnÃ© :

â Que voulez-vous dire ? Vous voulez parler de mon ami ?

âNon, pas du tout ! Je suppose que votre ami a utilisÃ© lâinstallation de faÃ§on correcte, aprÃ¨s une randonnÃ©e en altitude. Peut-Ãªtre se sera-t-il trouvÃ© dans une situation de nÃ©cessitÃ©. Je faisais rÃ©fÃ©rence Ã  un autre type de personnes, voyez-vous. Je parle des illegales qui sâintroduisent sur notre territoire de faÃ§on subreptice.

Il but son cafÃ©, puis poursuivit Ã  voix basse, dâun air circonspect.

â Monsieur Zerbi, jâai appris que pendant les tests, lâinstallation Ã©tait remise en fonction la nuit, toujours en cachetteâ¦ et câest ainsi que les clandestins ont commencÃ© Ã  descendre dans la vallÃ©e ; ils disparaissaient dans le bois dÃ¨s quâils descendaient des cabines, sur lâesplanade. Je crois quâils avaient corrompu les machinistes dâune maniÃ¨re ou dâune autre ; lâhistoire circulait parmi les gens du village qui avaient remarquÃ© des visages asiatiques dans la vallÃ©e.

Les traits du directeur Ã©taient maintenant altÃ©rÃ©s. AprÃ¨s un moment dâhÃ©sitation, il poursuivit lâexposÃ© de sa version des faits.

â Bien, les nuits suivant cette dÃ©couverte, nous nous sommes mis en embuscade au dÃ©part, et nous avons surpris quelques illegales sur lâesplanade. CâÃ©taient deux Asiatiques, Mongols, peut-Ãªtre, qui ne parlaient pas un traÃ®tre mot de notre langue, et il nâa donc pas Ã©tÃ© possible de dÃ©couvrir la raison de ce trafic Ã  Valle Chiara.

â Quâavez-vous fait ?

â Rien. Je les ai laissÃ©s partir. Du reste, quâaurais-je dÃ» faire ? Appeler la police ?

Il se leva, visiblement embarrassÃ©.

â Monsieur Zerbiâ¦ En somme, vous avez parlÃ© avec Ignazio, le patron de lâhÃ´tel, au sujet de la naissance de cette initiative ?

â Oui. Il a fait allusion Ã  un inspirateur venu de Californie.

â Câest cela, exactement, un Californien. Une personne de gÃ©nie, qui, selon moi, ne voulait pas seulement rendre service Ã  son village dâorigine, mais aussi mettre en Åuvre une expÃ©rience complexe de dÃ©veloppement du territoire.

â Une expÃ©rience ?

â PrÃ©cisÃ©ment ! Selon moi, cette personne avait Ã©tudiÃ© dans le dÃ©tail un problÃ¨me relatif aux rÃ©seaux. Vous connaissez ces sciences avancÃ©es qui Ã©tudient analytiquement les systÃ¨mes rÃ©ticulaires ?

â Oui, un peu. Je devrais mÃªme Ãªtre plus au courant, vu que jâai un diplÃ´me dâingÃ©nieur. Mais ce sont des choses que lâon apprend Ã  lâuniversitÃ© et que lâon oublie par la suite.

âDonc vous Ãªtes ingÃ©nieur. FÃ©licitations ! Moi, je ne suis quâun expert-technicien, mais je me suis un temps intÃ©ressÃ© aux rÃ©seaux, juste par curiositÃ©, sans avoir la possibilitÃ© dâapprofondir. Eh bien, je crois que le promoteur de cette initiative, le prÃ©cÃ©dent maire du village, poursuivait un projet scientifique. Je suis mÃªme sÃ»r quâil le suit encore, de lâextÃ©rieur. Comme on vous lâa peut-Ãªtre dit, aprÃ¨s lâinauguration de la Â« connexion Â», comme il lâappelait, il a donnÃ© sa dÃ©mission et a quittÃ© Valle Chiara pour toujours.

Le directeur resta un instant pensif, puis ajouta :

â Je me souviens bien du jour de lâinauguration, le maire avait hÃ¢te de sâen aller, comme sâil avait eu dâautres choses Ã  faire. Le chantier sâÃ©tait peut-Ãªtre prolongÃ© au-delÃ  des dÃ©lais convenus.

Ils restÃ¨rent tous deux silencieux, lâhomme sâÃ©tait approchÃ© de la fenÃªtre dâoÃ¹ filtrait la mÃ©lancolique luminescence hivernale. Dehors, il bruinait.

â Monsieur lâingÃ©nieur, nous nous sommes Ã©loignÃ©s de notre sujet. Je vous parlais des illegales quâil aurait fallu dÃ©noncer. Vous aurez maintenant compris que cette installation nâest pas tout Ã  fait en rÃ¨gle. Le projet a un nom vague, il a Ã©tÃ© officiellement homologuÃ© comme Â« tÃ©lÃ©phÃ©rique Ã  usage professionnel pour le transport de matÃ©riaux Â».

â Je nâen comprends pas la raison, il sâagit dâun projet de la commune de Valle Chiara pour dÃ©velopper le tourisme ! Pourquoi tous ces mystÃ¨res ?

â Je crois que nous touchons au point critique de toute lâaffaire. Ãcoutez-moi bien, Monsieur. La vallÃ©e est trop bas, elle est Ã  lâÃ©cart des grandes chaÃ®nes de montagnes. Une installation touristique pour le ski au sens strict ne serait pas faisable.

â Enfin ! Il me semble que câest lÃ  le nÅud de lâaffaire.

â Le circuit du Grand Ski-lift est trop loin de la vallÃ©e. Sur la Sierra, il y a des milliers de villages qui, au fil du temps, se sont tous dotÃ©s dâune belle petite installation pour accueillir le tourisme hivernal. Avec le temps, les villages ont construit des liaisons transversales et ont crÃ©Ã© les circuits de vallÃ©es ; les circuits de vallÃ©es se sont Ã  leur tour rassemblÃ©s et ont donnÃ© naissance aux consortiums de la Sierra. On en est dÃ©jÃ  Ã  parler de amas. Vous Ãªtes au courant de ces initiatives, Monsieur ?

â Jâai lu des choses dans les publicitÃ©s des journaux. Il me semble quâÃ  certains endroits, on offre de longues traversÃ©es dâune vallÃ©e Ã  lâautre en utilisant une sorte de super-forfait.

â Exactement ! Ce sont des circuits de montagne avec des remontÃ©es interconnectÃ©es. Quand le Professeur est arrivÃ© au village pour assumer la charge de maire, il mâa embauchÃ© comme directeur des installations de Valle Chiara. Il mâa prÃ©cisÃ©ment parlÃ© de ce Grand RÃ©seau et de la faÃ§on dont il allait se dÃ©velopper. DâaprÃ¨s ses informations, les consortiums Ã©voluaient toujours, et franchissaient les frontiÃ¨res nationales en intÃ©grant dâautres chaÃ®nes de montagnes, dans toutes les directions. En substance, il semble quâen ce moment prÃ©cis, personne nâa connaissance de lâextension rÃ©elle du rÃ©seau. Une immense toile dâaraignÃ©e, avec des sous-rÃ©seaux pÃ©riphÃ©riques, des lignes abandonnÃ©es, des connexions sans issue, et ainsi de suiteâ¦

â Excusez-moi, Monsieur le directeur, mais pourquoi le maire, ou le professeur, comme vous dites, tenait tellement Ã  relier le village Ã  ce grand circuit ?

âEh bien, je vous donne la version officielle qui a permis Ã  lâinitiative de voir le jour, avec lâaccord des gens du village. La connexion au Grand Ski-lift allait Ãªtre une source de revenus pour cette vallÃ©e isolÃ©e. L'idÃ©e Ã©tait donc de construire un tÃ©lÃ©phÃ©rique jusquâaux plateauxâ¦ bien que les plateaux soient encore loin du Grand Ski-lift. Mais pour le maire, ce dernier point Ã©tait sans importance dans le succÃ¨s de lâentreprise. DâaprÃ¨s ses calculs, un flux de trafic jusquâau Grand Circuit se crÃ©erait spontanÃ©ment autour du terminal. Il serait une sorte Â« dâattracteur Â».

Cette description laissa Oskar assez perplexe.

â Une connexion illÃ©gale au Grand Ski-liftâ¦ Des gros sous, câÃ©tait Ã§a, le projet !

â Plus ou moins. En rÃ©alitÃ©, notre installation sâarrÃªte sur le premier plateau, Ã  plusieurs miles du glacier central. Il y a encore deux plaines dâaltitude Ã  traverser, et croyez-moi, cela nâa rien dâaisÃ©. D'autre part, vous vous rendez sÃ»rement compte de la valeur que peut avoir une voie dâaccÃ¨s au Grand Ski-lift. Vous y Ãªtes dÃ©jÃ  allÃ© ?

â Non, jamais.

â Des milliers et des milliers de pistes, de vallÃ©es recouvertes par la neige, dâhÃ´tels, et un nombre inimaginable de structures de loisirs. Le tout Ã  disposition des clients.

â Mais il doit bien y avoir une procÃ©dure de contrÃ´le dâaccÃ¨s Ã  ce Circuit ? demanda Oskar, abasourdi. Il doit falloir avoir une carte, il y a sÃ»rement des contrÃ´les permanents de la part du personnel des remontÃ©es.

âVous avez raison, mais cependant, dâaprÃ¨s les recherches demandÃ©es par le Professeur, le Grand Ski-lift est devenu au fil des ans un systÃ¨me trop complexe. Je mâexplique : il semble quâil y ait actuellement des milliers de cartes en circulation, un type pour chaque village homologuÃ© par le Grand Ski-lift, et que chaque annÃ©e plusieurs centaines de nouvelles cartes soient distribuÃ©es. Par ailleurs, le personnel de contrÃ´le est rÃ©duit au minimum, Ã  cause des frais de gestion.

Oskar essaya de se souvenir des contrÃ´les effectuÃ©s quand il allait skier, des annÃ©es auparavant. Mais cela faisait trop longtemps quâil nâallait plus Ã  la montagne. Câest peut-Ãªtre pour Ã§a que ces vacances Ã  Valle Chiara lui avaient fait envie. Il avait sÃ»rement besoin de se souvenir de choses qui sâÃ©taient Ã©vaporÃ©es de son Ã¢me, et qui Ã©taient peut-Ãªtre liÃ©es au ski.

Le directeur ouvrit un tiroir et en sortit une carte.

â Nous aussi, dans la vallÃ©e, nous avons fait imprimer nos cartes.

â Mais ce nâest pas illÃ©gal ?

â Pas vraiment, si lâon en croit les consultants que le maire avait sollicitÃ©s. Ce document a Ã©tÃ© rÃ©digÃ© de faÃ§on Ã  ne pas enfreindre la loi. Câest une carte avec le nom du village, voilÃ  tout.

Oskar examina le petit morceau de carton colorÃ© :

â Je me souviens que pour accÃ©der aux remontÃ©es mÃ©caniques il y avait des contrÃ´les automatiques sur des bandes magnÃ©tiques.

âCe nâest plus le cas, apparemment, les contrÃ´les faits par des machines reviennent trÃ¨s cher en entretien. Câest pour cela que le Grand Ski-lift ne peut pas exagÃ©rer avec les inspections, il faudrait pour cela un nombre excessif de contrÃ´leurs et une forÃªt de dispositifs Ã©parpillÃ©s sur la plus grande partie de lâhÃ©misphÃ¨re borÃ©al.

Oskar demanda encore au directeur le type de carte quâils avaient choisi Ã  Valle Chiara : ils nâavaient fait imprimer que des cartes pluriannuelles. Un document de transit permanent, concrÃ¨tement : le summum de ce que le Grand Ski-lift pouvait offrir Ã  un client.

Oskar se leva. La logique de ce projet Ã©tait dÃ©faillante et lâaffaire tout entiÃ¨re Ã©tait faite de bric et de broc. Mais il Ã©tait rÃ©confortÃ© par ce quâil avait dÃ©couvert : il sâagissait dâune installation Â« expÃ©rimentale Â».

Il fit une derniÃ¨re observation :

â Pour rÃ©sumer, le maire prÃ©cÃ©dent a voulu construire un tÃ©lÃ©phÃ©rique non autorisÃ© aux abords du Grand Ski-lift, dans lâintention dâattirer un mouvement pÃ©riphÃ©rique vers la vallÃ©e. Une dÃ©rivation en mesure de sâintÃ©grer au Grand RÃ©seau avec le temps, en somme. CâÃ©tait bien Ã§a, le contenu du projet, nâest-ce pas, Monsieur le directeur ? Comme lâinitiative en est encore Ã  ses premiers pas, il est impossible de savoir si lâhypothÃ¨se du maire est valable. DâaprÃ¨s ce que vous mâavez vous-mÃªme dit, on pourrait au dÃ©but constater un afflux Ã©pisodique dans la vallÃ©e. TrÃ¨s probablement des personnes Ã©garÃ©es ou en fuite, comme les Asiatiques, qui, une fois sur lâesplanade, sâenfuiraient dans le bois. Parce que câest bien ce point qui reste obscur : lâidÃ©e nâest efficace que si ce programme touristique reste entiÃ¨rement clandestin. Vous ne trouvez pas Ã§a contradictoire ? Vous me permettrez de vous dire quâune structure touristique ne peut pas rester secrÃ¨te, par dÃ©finition.

âVotre raisonnement est irrÃ©prochable, Monsieur Zerbi, mais le maire pensait quâil nây avait pas dâautre solution. Au contraire, la clandestinitÃ© des dÃ©buts devait mÃªme devenir un atout, toujours dâaprÃ¨s les rÃ©flexions quâil avait eues. Puis il regarda Oskar dans les yeux :

âAvez-vous idÃ©e du nombre de gens que brasse le Grand Ski-lift ?

â Non, pas la moindre.

â Eh bien, des millions de personnes, et pas uniquement des touristes. Le Circuit est maintenant devenu un gigantesque rÃ©seau dont personne ne connaÃ®t les limites. On dit quâil existe des groupes extÃ©rieurs qui se sont formÃ©s Ã  lâinsu des actionnaires, que des consortiums transnationaux sont en train de se constituer ; certains les appellent mÃªme les superamas. Quelque chose dâimmense, oÃ¹ le ski alpin est devenu un Ã©lÃ©ment mineur, peut-Ãªtre mÃªme une simple faÃ§ade. Dans le projet du maire, il suffit de sâapprocher le plus possible du Circuit pour crÃ©er mouvement et richesse dans la vallÃ©e.

Le directeur sâinterrompit un instant, puis affirma :

â MÃªme si les clients potentiels devaient au dÃ©but Ãªtre des voyageurs perdus en montagne !

â Je vous remercie pour toutes ces informations, et, vu les circonstances, je vais rÃ©flÃ©chirâ¦ essayer de comprendre si câest bien opportun de monter sur les plateaux.

â Je comprends vos hÃ©sitations, Monsieur. Mais ce serait tout de mÃªme une expÃ©rience importante, câest du moins ce que pensait le maire, qui a Ã©tÃ© le premier usager Ã  tenter de rejoindre le point dâinsertion dans le Grand Ski-lift.

â Alors le maire a quittÃ© la vallÃ©e en utilisant cette connexion ?

Oskar posa sa question trÃ¨s sÃ©rieusement.

âCâest exact, il est montÃ©, sa carte autour du cou, et nous ne lâavons plus revu depuis. Du reste, il mâavait lui-mÃªme confiÃ© quâil ne reviendrait plus Ã  Valle Chiara.

Prenant congÃ©, Oskar serra la main du directeur. Dehors il ne pleuvait plus, il y avait un vent lÃ©ger qui arrivait du bois en bruissant. Il leva la tÃªte vers le ciel et entrevit le disque opaque du soleil passer dâun nuage Ã  lâautre.

Ce qui sâÃ©tait dit dans le bureau du directeur lâavait jetÃ© dans un Ã©tat de confusion. Il ne pouvait plus affirmer que la version de son ami Ã©tait crÃ©dible : celui-ci avait dÃ» se retrouver malgrÃ© lui au tÃ©lÃ©phÃ©rique de Valle Chiara en arrivant dâune station dâaltitude. Il avait probablement utilisÃ© dans un premier temps les installations du Grand Circuit, puis il avait dÃ» sâÃ©loigner des pistes, et, skiant dâun refuge Ã  lâautre, avait Ã©chouÃ© sur cette connexion expÃ©rimentale de Valle Chiara.

Oskar devait prendre une dÃ©cision. Il Ã©tait venu jusque-lÃ  pour passer ses vacances de NoÃ«l, et pas pour affronter des situations limite. Il avait besoin de se changer les idÃ©es, besoin dâactivitÃ© physique, câest pour cela quâil voulait se rendre dans une vraie station de sports dâhiver. Il ne pouvait pas rester Ã  Valle Chiara, cet endroit nâÃ©tait quâun point marginal dans le domaine de la Sierra, une zone morte. Quâil y ait derriÃ¨re cette installation une histoire Ã©trange, fruit de lâesprit dÃ©lirant dâun maire Ã  moitiÃ© fou, ne le concernait pas. Quâest-ce que Ã§a pouvait lui faire que cette remontÃ©e nâait pas les autorisations pour se connecter au Grand Ski-lift ? Ou que Valle Chiara soit un village que le tourisme pouvait lancer ? DâaprÃ¨s ce quâil avait pu comprendre, le directeur aurait quoi quâil en soit fait fonctionner le tÃ©lÃ©phÃ©rique pour lâemmener Ã  ses risques et pÃ©rils sur les plateaux par une connexion expÃ©rimentale.

Il sentait maintenant quâil avait perdu son enthousiasme dÃ¨s son arrivÃ©e sur lâesplanade. Et pourtant, il Ã©tait arrivÃ© plein dâÃ©nergie, et il lui avait mÃªme semblÃ© un instant Ãªtre entrÃ© dans une nouvelle existence, loin de la grisaille quâil avait laissÃ© dans la Ville.

Il faisait froid, on apercevait de nouveaux nuages chargÃ©s de pluie Ã  lâhorizon ; mieux valait sâabriter dans le bar de la place que Clara, la fille du patron, lui avait indiquÃ©.

Il entra dans le bar, peinant Ã  ouvrir une petite porte vitrÃ©e Ã  cause du bois qui frottait sur le sol ; Ã  lâintÃ©rieur, quelques clients Ã©taient assis autour de trois tables. On jouait aux cartes Ã  deux dâentre elles, et Ã  la une troisiÃ¨me on Ã©coutait un vieil homme qui parlait en patois. Ils portaient tous un chapeau, bien que le local soit chauffÃ© par un Ã©norme poÃªle de terre cuite placÃ© dans un coin noirci par la fumÃ©e.

Le garÃ§on lui indiqua une table libre, en souriant. En savourant un verre de vin chaud, Oskar pensa que cette connexion expÃ©rimentale ne pouvait pas Ãªtre une solution envisageable pour ses vacances de NoÃ«l. Il Ã©tait Ã©vident que son ami lui avait donnÃ© de la situation une image qui, sans Ãªtre rÃ©ellement fausse, Ã©tait simplifiÃ©e. Il y avait cependant des difficultÃ©s quâil nâavait pas prises en considÃ©ration ; ce nâÃ©tait pas une excursion organisÃ©e comme celles que proposent les agences de tourisme. Il faut un tempÃ©rament affirmÃ© pour ce genre de vacances, alors que lui se retrouvait lÃ  dans un Ã©tat dâÃ©puisement qui Ã©tait la consÃ©quence des annÃ©es vÃ©cues dans lâinconsistance.

Son sÃ©jour Ã  Valle Chiara Ã©tait devenu paradoxal. Lâinformation que lui avait initialement donnÃ©e son ami Ã©tait peut-Ãªtre incohÃ©rente, pour ce que peut valoir un conseil sur une destination touristique hivernale, du moins. Du reste, il nâaurait pas pu prÃ©tendre Ã  des images prÃ©cises sur les paysages quâil allait trouver. CâÃ©taient plutÃ´t ses propres attentes qui lui semblaient maintenant dÃ©placÃ©es. Quâattendait-il de ces vacances ? Quâest-ce qui avait pu susciter son enthousiasme initial ? Il ne sâattendait Ã©videmment pas Ã  arriver dans un village touristique Ã  la mode, et encore moins Ã  trouver un lieu organisÃ©. Il avait probablement imaginÃ© quelque chose de comparable Ã  Valle Chiara, mais une fois sur place, tout lui avait semblÃ© confusâ¦

Sur la ligne du PrÃ©sent, les couleurs dâorigine de la vie apparaissent dans les intervalles, ces zones intermÃ©diaires entre un Ã©vÃ©nement et lâautre.

La veille, sur lâesplanade, il avait pris peur, il avait ressenti une grande solitude, sans aucune alternative. Dâun certain cÃ´tÃ©, il nâavait considÃ©rÃ© que lâaspect extÃ©rieur, une sorte de pellicule sur laquelle appliquer les images traditionnelles de NoÃ«l. Il avait en revanche nÃ©gligÃ© son besoin dâÃªtre Reconnu et Accueilli par ses semblables. AprÃ¨s les rites dâusage, il aurait pu dÃ©poser sa propre Structure, comme un lourd sac Ã  dos, pour pouvoir se faire absorber dans le cadre. Câest cela, il avait imaginÃ© une danse de lâAccueil dans un village de montagne oÃ¹ il aurait Ã©tÃ© Attendu.



Il rentrerait en ville le lendemain, il nâavait plus envie, maintenant, de passer NoÃ«l dans cette vallÃ©e perdue. Ses amis Ã©taient en Ville ; le soir de NoÃ«l, chez Joseph, il prÃ©parerait une dinde farcie. Il avait des choses Ã  faire, il pouvait passer quelques jours Ã  mettre de lâordre dans ses affaires avant de reprendre le travail. Il emmÃ¨nerait Elisa au thÃ©Ã¢tre, cela faisait un bon moment quâils nây allaient pas.

Un des clients se disputa avec son compagnon, mais aprÃ¨s quelques explications, il se remit Ã  jouer en ronchonnant. Le garÃ§on parlait avec un client. Une jeune fille entra par une porte latÃ©rale, portant un plateau couvert de verres propres : bien que vÃªtue lÃ©gÃ¨rement, elle avait le visage Ã©chauffÃ© ; elle rangea les verres sur les Ã©tagÃ¨res et ressortit presque en courant par la porte latÃ©rale. Quelques minutes aprÃ¨s, elle rentra Ã  nouveau dans la salle en portant sur ses bras des bÃ»ches destinÃ©es au poÃªle.

Oskar remarqua quâelle faisait son travail avec concentration, les gestes sÃ»rs, sans jamais se laisser distraire par lâatmosphÃ¨re environnante. Cette particularitÃ© suscita en lui jalousie et admiration : il aurait aimÃ© exÃ©cuter ces tÃ¢ches.

Par la fenÃªtre, on voyait une neige mouillÃ©e qui, en tombant, fondait dans la boue de la rue.

â Je savais que je te trouverais ici !

Oskar sâÃ©tonna de connaÃ®tre quelquâun dans ce village Ã©tranger. Dans un Ã©lan dâaffection, il se leva et pris la jeune femme dans ses bras.

â Je suis content de te voir ! Une mÃ©lancolie mâavait pris, Ã  rester lÃ , tu sais.

â Je suis dÃ©solÃ©e.

â Je ne sais pas, mon malaise vient peut-Ãªtre de ce que jâavais des attentes diffÃ©rentes. Cette histoire de connexion avec le Grand Ski-lift mâa fait venir un tas de questions en tÃªte.

â Je comprends Ã§a ! sâexclama Clara, qui, se rappelant la rencontre du matin, lui demanda :

â Que tâa dit le directeur ? Câest possible de monter aux plateaux avec la nouvelle installation ?

â Câest lÃ  toute la question. Le directeur mâa assurÃ© que tout peut fonctionner. Au sens strict, lâinstallation a Ã©tÃ© construite pour dÃ©velopper le tourisme, mÃªme sâil y a des doutes sur sa lÃ©galitÃ©. Mais dâaprÃ¨s lui, ce nâest pas un problÃ¨me pour un usager.

â Ne tâinquiÃ¨te pas, cette affaire nâest pas si importante que Ã§a. Tu passeras quand mÃªme tes vacances avec nous. Je nâai pas grand-chose Ã  faire Ã  cette pÃ©riode, les chasseurs ne viendront pas de tout lâhiver, au moins. Je tâaccompagnerai faire de belles promenades, et, mÃªme sâil nây a pas de pistes de ski, on passera un beau NoÃ«l.

Ces mots lui faisaient plaisir, et il regarda Clara avec tendresse. Cette femme lui plaisait.

Quand ils rentrÃ¨rent Ã  lâhÃ´tel pour dÃ©jeuner, elle lâaida Ã  dÃ©faire ses valises dans la chambre des grands-parents, oÃ¹ il avait dÃ©jÃ  dormi la nuit passÃ©e. Elle alluma du feu dans la petite cheminÃ©e, qui nâÃ©tait pas utilisÃ©e depuis des annÃ©es : la piÃ¨ce se remplit de fumÃ©e, et tous deux essayÃ¨rent alors de nettoyer le conduit en sâaidant du manche dâun balais.



Dans la cuisine de lâhÃ´tel, les propriÃ©taires avaient dÃ©jÃ  fini de manger.

â Bonjour Monsieur Zerbi ! dit lâhomme en souriant. Ma femme et moi prÃ©fÃ©rons manger tÃ´t, nous avons des horaires Ã  respecter. Mais ne vous inquiÃ©tez pas, ma fille vous tiendra compagnie.



â Alors, que dis-tu de rester Ã  Valle Chiara pour NoÃ«l ? lui proposa Clara aprÃ¨s le repas, tandis quâelle mettait les assiettes dans lâÃ©vier.

â D'accord. Je nâai pas encore pris ma dÃ©cision pour le tÃ©lÃ©phÃ©rique qui monte aux plateauxâ¦ honnÃªtement je ne mâattendais pas Ã  ce que les choses soient si compliquÃ©es. Mais je pense que je resterai encore quelques jours avec vous.

Clara semblait heureuse de cette dÃ©cision. Mais lui Ã©tait contrariÃ© : son programme initial pour les vacances de NoÃ«l Ã©tait compromis, et il se sentait dâautant moins enclin Ã  prendre de nouvelles initiatives. Il Ã©tait dÃ©couragÃ©, en somme, il voyait devant lui une trame trÃ¨s serrÃ©e qui ne lui laisserait aucune libertÃ©.

Il retourna dans sa chambre, lâesprit fatiguÃ©, et le cerveau piquÃ© par des milliers dâÃ©pingles. Il sâallongea sur le lit, fixant dans la pÃ©nombre les objets anciens Ã©parpillÃ©s sur les meubles et accrochÃ©s aux murs, des objets de mauvais goÃ»t que, de toute Ã©vidence, les propriÃ©taires avaient achetÃ© dans des foires de campagne. CâÃ©taient des souvenirs qui nâauraient rien dÃ» signifier pour lui, mais que, conditionnÃ© par sa mÃ©moire, il sentait pourtant comme familiers, exactement comme la cuisine de lâhÃ´tel. CâÃ©tait la part Â« archaÃ¯que Â» de son Ãtre.

Tout commence dans lâenfance : sans aucune dÃ©fense, sans avoir la possibilitÃ© de choisir les situations favorables, par dÃ©finition. Le fait que les souvenirs ne soient sÃ©lectionnÃ©s quâau cours de la Â« vie Â» Ã©tait un fait quâOskar tenait pour un aspect Ã©trange de lâexistence. Cela voulait dire que lâÃtre est enfermÃ© pour toujours dans une espÃ¨ce dâaquarium. Une banalitÃ© Ã  laquelle il nâavait jamais rÃ©flÃ©chi sÃ©rieusement. Il avait parfois examinÃ© la possibilitÃ© de vies prÃ©natales ou de rÃ©incarnations, mais il Ã©tait convaincu quâil sâagissait dâÃ©vocations qui nâallaient pas au-delÃ  des explications sur le Â« dÃ©jÃ  vu Â».

Il sâendormit et rÃªva quâil glissait sur une longue vague, parfaitement lisse, sans la moindre strie. CâÃ©tait certainement un rÃªve important, dont il ne voulait pas se dÃ©tacher, il sâagissait peut-Ãªtre dâun ArchÃ©type incarnÃ© dans des signaux purs, comme le mouvement ondulatoire, par exemple.

Quand il ouvrit les yeux, il faisait encore nuit noire, la piÃ¨ce lui apparut Ã  la seule clartÃ© irrÃ©guliÃ¨re des braises de la cheminÃ©e. Il se sentait Ã©puisÃ©. Il regretta dâavoir quittÃ© la Ville, mÃªme sâil se rendait compte quâil y vivait mal, noyÃ© dans lâinutilitÃ© qui lui avait rongÃ© lâÃ¢me. Il Ã©tait malade depuis trop longtemps, du reste, pour pouvoir espÃ©rer une rÃ©surrection et, pour survivre, il avait abusÃ© des Ã©motions, qui avaient fini par se dÃ©former. Il dÃ©cida donc quâil rentrerait en Ville le lendemain. Il ne pouvait pas rester dans cet hÃ´tel Ã  mendier la compagnie de la fille des propriÃ©taires, qui sâÃ©taient peut-Ãªtre entendus entre eux pour ne pas le laisser seul. Clara Ã©tait charmante, ou du moins elle lui paraissait charmante dans ces circonstances. Il lui semblait quâelle vivait une vie plutÃ´t compacte, de celles oÃ¹ les pensÃ©es existent Ã  lâÃ©tat solide.

LâidÃ©e dâaccÃ©der au Grand Ski-lift Ã©tait maintenant devenue un exploit hors de sa portÃ©e. Oskar nâÃ©tait plus en mesure dâemprunter seul le tÃ©lÃ©phÃ©rique, et encore moins de passer la nuit en altitude dans un chalet dâalpage perdu. Il pensa quâil en serait certainement mort, anÃ©anti par une immensitÃ© quâil ne pouvait assimiler.

MalgrÃ© sa fragilitÃ©, il oubliait parfois son mal-Ãªtre et rÃªvait de parcourir le vaste monde, seul, sans destination prÃ©cise, comme aurait pu le faire nâimporte quel sage capable dâidentifier les infinies nuances de la libertÃ©.

Il Ã©tait maintenant tout Ã  fait rÃ©veillÃ©, et ne se sentait plus fatiguÃ©. Ses yeux sâÃ©taient habituÃ©s Ã  la pÃ©nombre, la chambre commenÃ§ait Ã  lui procurer une sensation de bien-Ãªtre, car il Ã©tait allongÃ© sur une surface sur laquelle glissaient les sentiments de sÃ©curitÃ© et de continuitÃ© : un lieu lunaire, la Mer de la TranquillitÃ©.

Clara ouvrit lentement la porte, sâapprochant du lit pour vÃ©rifier si Oskar dormait : en le voyant les yeux ouverts, elle sourit et lui posa une main sur le front.

â Je suis venue il y a un bon moment pour tâemmener aux sources voir le coucher de soleil. Tu te plaignais dans ton sommeil, tu as dÃ» faire un cauchemar.

â Câest vrai ?

â Tu avais le front brÃ»lant, dit-elle Ã  voix basse.

â Quelle heure est-il ?

â Presque minuit.

Oskar fut surpris, il devait Ãªtre trÃ¨s fatiguÃ© pour avoir dormi autant. Mais il se sentait mieux.

Ils trouvÃ¨rent une lampe Ã  pÃ©trole et lâallumÃ¨rent, puis sâassirent prÃ¨s de la cheminÃ©e, restant lâun Ã  cÃ´tÃ© de lâautre devant le feu, sans rien dire. Ce fut Oskar qui rompit le silence :

â Quâest-ce que tu faisais, quand tu Ã©tais en Ville ?

â JâÃ©tais inscrite Ã  lâAcadÃ©mie des Beaux-Arts, et tant que je faisais mes Ã©tudes, je me suis amusÃ©e. Jâavais plein dâamis, jâai mÃªme jouÃ© dans un bar, jâaime la musique.

â Bien ! Bravo, tu ne pouvais pas faire mieux. Et quâest-ce quâil sâest passÃ©, ensuite ?

Clara se fit sÃ©rieuse, sâinstalla plus confortablement dans son fauteuil.

â Les problÃ¨mes sont apparus quand jâai commencÃ© Ã  travailler. Le travail est quelque chose dâincomprÃ©hensible, en Ville. Je crois quâil nây a que trÃ¨s peu de gens qui comprennent comment cela fonctionne.

â Je pense que tu as raison, le travail est une chose vraiment mystÃ©rieuseâ¦. Et tu es donc rentrÃ©e Ã  Valla Chiara ?

â Bien sÃ»r. Quel sens Ã§a avait de rester en Ville ? Jâaurais fini par avoir une existence plate.

CâÃ©tait vrai, pensa Oskar. Par certains aspects, les impressions de Clara nâÃ©taient pas trÃ¨s diffÃ©rentes des siennes.

â Toi, par contre, tu es ingÃ©nieur, pas vrai ? OÃ¹ travailles-tu ?

â Ã la H.M.C. comme expert des matÃ©riaux.

â Ãa doit Ãªtre intÃ©ressant, comme travail.

â Assez. Mais les derniers temps, jâai trop travaillÃ©, câest pour Ã§a que je suis en vacances.



Il y avait une place quâil connaissait bien, en Ville, et câest lÃ  quâil avait retrouvÃ© un homme qui ne lui avait pas proposÃ© de partir en vacances, maisâ¦ de sâinsÃ©rer dans le Grand Ski-lift, comme si câÃ©tait un travail Ã  accomplir.



Clara se tourna vers lui et lui posa dÃ©licatement une main sur le front, et le caressa.

â Je sais tout. Jâai compris que quelque chose nâallait pas dÃ¨s que je tâai vu dans la salle Ã  manger. Je me suis intÃ©ressÃ©e Ã  toi parce que jâai pensÃ© que tu avais besoin de quelquâun.

Ils sâembrassÃ¨rent longuement, puis sâendormirent dans les bras lâun de lâautre.

Il se rÃ©veilla en sursaut. La jeune femme dormait. Clara lui sembla trÃ¨s belle, il sentit quâil sâattachait. Cette piÃ¨ce pleine de souvenirs de famille lui plaisait, et il aimait parler avec Clara : il ne se sentait plus seul, et ressentait mÃªme quelque chose de plus essentiel, la Protection.

Le lendemain, ils partirent se promener dans la forÃªt, le soleil apparaissait de temps Ã  autres entre deux nuages, et ses rayons illuminaient alors le paysage ; puis il disparaissait Ã  nouveau, laissant les arbres dans une pÃ©nombre opaque.

Oskar et Clara passÃ¨rent quelques jours ensemble. La nuit, ils parlaient longuement dans la chambre des souvenirs, puis ils sâendormaient, enlacÃ©s. Un jour ils allÃ¨rent jusquâÃ  lâesplanade du tÃ©lÃ©phÃ©rique. CâÃ©tait le matin, la lumiÃ¨re Ã©tait forte, Oskar regarda les cÃ¢bles dâacier monter au-dessus de la forÃªt : on voyait les petites cabines Ã©merger aprÃ¨s une deuxiÃ¨me crÃªte, puis, de plus en plus haut, les cÃ¢bles sâenfiler dans un passage qui disparaissait contre le ciel. On devinait que lâinstallation continuait ensuite Ã  monter pour atteindre une altitude invisible de lÃ . Mais, aussi loin que portaient les yeux, on nâapercevait aucune trace de neige, Ã  lâexception de quelques taches blanches prÃ¨s des buissons.

Il nâÃ©prouva aucune rÃ©pulsion, cette fois-ci, et observa mÃªme avec curiositÃ© la chaÃ®ne interminable de pylÃ´nes qui sâÃ©tirait le long des pentes de la montagne. De leur point dâobservation, lâexistence des plateaux semblait invraisemblable...Lâinstallation ressemblait Ã  une Ã©chelle magique pour sâÃ©lever vers le Ciel, et Oskar Ã©mit lâhypothÃ¨se que son promoteur avait peut-Ãªtre voulu ouvrir une espÃ¨ce de trappe vers un autre Monde.

Il pensa quâen cet instant, il aurait pu monter seul sur les plateaux ; mais au village, il avait rencontrÃ© Clara, la fille du propriÃ©taire de lâhÃ´tel.

Il la prit dans ses bras :

â Clara, je tâaime.

â Tu vas rester encore quelques jours ? demanda la jeune femme en souriant.

â Tu sais, maintenant que je te connais, jâaime cet endroit. Mais oui, Valle Chiara est un endroit magnifique ! sâexclama-t-il.



Ce soir-lÃ , le coucher du soleil le surprit alors quâil Ã©tait derriÃ¨re lâhÃ´tel, Ã  fendre du bois. Les eaux dâun Ã©tang tout proche sâÃ©taient teintÃ©es de rouge. En levant les yeux, il vit les murs de la maison, les fenÃªtres, les pots de fleurs et les tuiles sâenvelopper dâune lumiÃ¨re feutrÃ©e. Ã lâest, le ciel mourait dans des langues de feu, et de lâautre cÃ´tÃ©, lÃ  oÃ¹ le soleil se couchait, le paysage hivernal sâÃ©tait illuminÃ© de faÃ§on presque impÃ©rieuse. Il entendit un par un les bruits de la vallÃ©e : les aboiements dâun chien, le cri dâun enfant, des coups de marteau sur une planche de bois, une charrette qui sâÃ©loignaitâ¦ il pensa alors quâelle devait dÃ©jÃ  Ãªtre ailleurs. Elle devait sâÃªtre arrÃªtÃ©e, Ã  certains bruits. CâÃ©tait le monde, quoi quâil en soit, et il tournait. Ce quâil voyait et entendait Ã©tait-il le rÃ©sultat dâun fonctionnement ? Oui, il se souvenait parfaitement quâun jour il avait Ã©crit quelque part :

Le Monde existe parce quâil fonctionne.

Ce nâÃ©tait pas le vers dâune poÃ©sie, mais un aphorisme par lequel il avait commencÃ© une recherche scientifique, peut-Ãªtre rÃ©volutionnaire, quâil avait bizarrement oubliÃ©e. Il ne se rappela de rien dâautre.

Il voyait peu les propriÃ©taires Ã  lâhÃ´tel, il mangeait en gÃ©nÃ©ral avec Clara aprÃ¨s que le patron et sa femme Ã©taient allÃ©s se coucher.

Il Ã©tait sÃ»r quâils en avaient parlÃ© entre eux et quâils avaient dÃ©cidÃ© dâencourager lâidylle. Oskar prÃ©sentait bien, il Ã©tait citadin, il travaillait dans un cadre professionnel. Tout Ã©tait en rÃ¨gle.

Ce soir-lÃ  aussi, en entrant dans la cuisine, Oskar remarqua que les propriÃ©taires lâavaient dÃ©jÃ  quittÃ©e. La jeune femme mettait la table avec une expression concentrÃ©e, trop sÃ©rieuse.

â Lâautre jour, tu mâas dit que tu mâaimes.

Oskar sâapprocha, lui prit les deux mains en murmurant :

â Avec toi, je suis heureux.

â Quâest-ce que tu veux dire ? Tu crois que tu pourrais vivre avec moi ?

â Pendant les quelques jours passÃ©s ici, jâai pensÃ© Ã  rester dans la vallÃ©e pour toujours, parce que je suis serein ici. Ce soir, jâai vu le coucher du soleil. Dans la Ville, il nây en a pas.

La jeune femme ne dit rien, mit le couvert, et tous deux sâassirent pour manger.

â Je pense que je pourrais Ãªtre heureux avec toi, rÃ©pÃ©ta enfin Oskar.

Quand il eut fini de manger, il se versa Ã  boire. Il resta absorbÃ© dans ses pensÃ©es, sans rien dire. Clara lâavait Ã©coutÃ© attentivement, mais avec une expression qui ne lui Ã©tait pas habituelle.

â Alors tu serais prÃªt Ã  rester Ã  Valle Chiara ? lui demanda-t-elle, et, hochant la tÃªte, elle ajouta :

â Je ne te demande pas de quitter la Ville et ton travail.

Il vit une forte dÃ©termination dans son regard. Clara acceptait donc lâidÃ©e de se mettre avec lui, mais lâidÃ©e de rester dans la vallÃ©e ne lui plaisait pas.

â Je croyais que ta vie ici te plaisait bien.

â Oui, câest vrai, dans un certain sens. Tu vois, seule, je prÃ©fÃ¨re rester lÃ  oÃ¹ je suis nÃ©e. Mais dans le cas dâun mariage, câest diffÃ©rentâ¦ je ne trouve pas Ã§a bien de vivre ici, isolÃ©s.

Il sourit un instant Ã  lâidÃ©e que Clara pensait au mariage, puis sâÃ©cria :

â Tu mâas dit que quand tu mâas vu la premiÃ¨re fois jâavais un air abattu... Eh bien, je suis arrivÃ© ici Ã©puisÃ©, parce que je vivais mal en Ville.

â Mais moi je te tiendrais compagnie !

Les faÃ§ons directes de la jeune femme troublaient Oskar.

Ils restÃ¨rent silencieux quelques minutes. Il se sentit comme quand il Ã©tait arrivÃ© sur lâesplanade de lâinstallation, le premier soir : un paysage dÃ©solÃ© sâÃ©tait formÃ© dans cette cuisine.

â Quâest-ce que tu trouves dâÃ©trange Ã  ma proposition ? Tu es un homme mÃ»r, maintenant, tu as peur de la solitude, et moi, je te tiendrais compagnie. Quand je tâai vu dans la salle Ã  manger, tu avais lâair perdu, et jâai dÃ©cidÃ© de tâaider, je tâai introduit dans ma famille, je tâai mÃªme logÃ© dans la chambre de mes grands-parents. Tu ne vois pas que je tâai aidÃ© en te faisant vivre dans une atmosphÃ¨re chaleureuse ? Avec des objets familiers qui tâont aidÃ© Ã  ne pas te sentir seul. Eh bien, jâai Ã©tÃ© utile ! Tu ne crois pas ? Jâai jouÃ© un rÃ´le important, que seules les femmes peuvent jouer, avec leur douceur innÃ©e.

Ce discours sembla logique Ã  Oskar, mais il eut cependant la sensation que quelque chose dâimportant y manquait. Elle sourit, et ajouta :

â Tu vois, câest bien dâÃªtre sincÃ¨re dans les rapports humains. Il nây a rien de magique dans la vie en commun. Je crois que jâai prÃ©sentÃ© la situation sous ses aspects concrets.

Il dut reconnaÃ®tre que Clara avait correctement posÃ© le problÃ¨me, mais il relevait de la Tradition, quâil fuyait.

â Ce que tu as dit sur la solitude est vrai, et je te fÃ©licite dâavoir compris mon Ã©tat dâesprit. Ce nâest malheureusement pas quâune question de solitude, il sâagit de quelque chose de pire : je vis dans lâisolement.

â De quoi tâoccupes-tu en Ville ? Si je ne suis pas trop indiscrÃ¨teâ¦

Oskar rÃ©flÃ©chit avant de rÃ©pondre. Il nâavait jamais Ã©tÃ© lucide sur ce sujet. Dâune voix mal assurÃ©e, il essaya de lâexpliquer dâune phrase :

â Je crois que je fais un travail inutile.

Il se leva pour prendre la chope de biÃ¨re posÃ©e sur le buffet, retourna Ã  sa place, et ajouta :

â Quelques fois, jâai Ã©tÃ© jusquâÃ  penser que mon travail nâÃ©tait mÃªme pas utilisÃ©. Des feuilles de papier quâon pose sur des Ã©tagÃ¨res et quâon brÃ»le quelques mois aprÃ¨s.

Oskar remarqua des signes de fatigue sur le visage de la jeune femme, et dit alors :

â Quand je suis arrivÃ© sur lâesplanade du tÃ©lÃ©phÃ©rique je me suis rendu compte que jâavais commis une erreurâ¦ et je me suis senti perdu. Mais quand je tâai vue ici, Ã  lâhÃ´tel, jâai cru que tu allais pouvoir me sauver.

â Te sauver de quoi ?

â Câest difficile Ã  expliquer. Peut-Ãªtre que jâai pensÃ© que tu avais la solution Ã  portÃ©e de mainâ¦

â Câest Ã©trange, jâai pensÃ© la mÃªme chose ! sâexclama Clara.




La connexion


Oskar Ã©tait sur lâesplanade du tÃ©lÃ©phÃ©rique, avec un sac Ã  dos de montagne et ses skis. Un lÃ©ger vent froid, qui soufflait du nord, avait balayÃ© les nuages pendant la nuit.

Le directeur avait accueilli sa demande avec satisfaction ; aprÃ¨s lui avoir remis une carte pluriannuelle du Grand Ski-lift, il nâavait demandÃ© que quelques heures pour effectuer les derniers contrÃ´les sur lâinstallation. Oskar monterait sur les plateaux avec un guide qui lâaccompagnerait en altitude, jusquâen bordure des pistes : câÃ©tait un homme de la vallÃ©e, jeune, trapu, qui avait lui aussi un sac Ã  dos sur les Ã©paules, et un bonnet de laine.

â Bonjour, Monsieur lâingÃ©nieur, je mâappelle Mario. Le directeur mâa chargÃ© de vous accompagner jusquâaux plateaux.

â Bien. Quand penses-tu que nous pourrons partir ?

â Le machiniste a tÃ©lÃ©phonÃ© au bureau pour dire que tout Ã©tait prÃªt. On peut dÃ©jÃ  entrer dans la cabine.

Dâune petite fenÃªtre de la baraque du dÃ©part, un homme fit un signe de la main. On entendit les moteurs Ã©lectriques se mettre en marche. Lâinstallation ressemblait Ã  un manÃ¨ge qui sâÃ©tirait vers le haut, Ã  perte de vue. Les deux hommes montÃ¨rent dans une cabine ovale et sâassirent lâun en face de lâautre, sur deux strapontins de plastique. Le guide ferma la porte dâune secousse, et la cabine commenÃ§a son ascension.

â Si jâai bien compris, cette installation arrive jusquâaux plateaux, fit Oskar, pour dire quelque chose.

â Oui, Monsieur.

â Et le circuit du Grand Ski-lift est encore loin, aprÃ¨s ?

â Il faut traverser le plateau jusquâÃ  un col, puis on descend dans une cuvette : une des pistes pÃ©riphÃ©riques du Grand Ski-lift passe de lâautre cÃ´tÃ©. Disons quâil faudra partir demain Ã  lâaube pour arriver en bordure du Circuit aprÃ¨s midi.

Oskar regardait vers le haut, vers le dernier pylÃ´ne visible qui brillait dâune lumiÃ¨re particuliÃ¨re. Au fur et Ã  mesure que la cabine montait, le panorama du fond de la vallÃ©e se dÃ©voilait dans son immensitÃ©. De cette hauteur, le village nâÃ©tait dÃ©jÃ  plus quâune tache de maisons marron dâoÃ¹ montaient des rubans de fumÃ©e. Une fumÃ©e qui, en altitude, semblait se fondre dans une aurÃ©ole Ã©vanescente qui flottait sur la vallÃ©e tout entiÃ¨re. Lentement, une forÃªt de conifÃ¨res Ã©mergea, sâÃ©tendant Ã  perte de vue, envahissant presque tout le champ de vision ; le village Ã©tait maintenant de la dimension dâun petit rectangle irrÃ©gulier. Un cadre dâune beautÃ© remarquable, qui devait avoir frappÃ© son ami, redescendant dans la vallÃ©e aprÃ¨s avoir laissÃ© le Grand Ski-lift derriÃ¨re lui.

La cabine arriva au dernier pylÃ´ne visible, et la nuÃ©e disparut, rÃ©vÃ©lant un monde vierge aux couleurs vives. Oskar Ã©tait entrÃ© dans un univers Ã  haute rÃ©solution, incroyablement lumineux. On apercevait, encore plus haut, le ruban blanc des glaces Ã©ternelles.

En bas, Valle Chiara Ã©tait condensÃ©e en une tache rougeÃ¢tre entourÃ©e dâune Ã©norme forÃªt Ã  la parure dâhiver ; de lâautre cÃ´tÃ©, alors que la cabine montait toujours, les grands massifs de la Sierra apparaissaient lentement sur la ligne de lâhorizon. Une Ã©tendue de neige de plus en plus uniforme courait sous la cabine, alors que les conifÃ¨res se clairsemaient avec lâaltitude, jusquâÃ  ce que la vÃ©gÃ©tation ne disparaisse complÃ¨tement pour cÃ©der la place Ã  un manteau blanc. Un manteau blanc absolu.

Oskar vit enfin les plateaux. Il sâagissait probablement dâalpages de haute montagne qui sâÃ©levaient doucement jusquâaux pieds de deux cimes pointues, entre lesquelles on apercevait un autre pylÃ´ne, peut-Ãªtre le dernier. Il montra Ã  son guide le point sur lâhorizon :

â Câest lâarrivÃ©e ?

â Pas encore. Nous traversons le premier plateau, qui finit sous ces sommets. Puis le deuxiÃ¨me plateau commence aprÃ¨s ce pylÃ´ne, et la baraque dâarrivÃ©e est au bout de celui-lÃ , rÃ©pondit le guide.

Oskar Ã©tait curieux de voir le type de paysage qui allait apparaÃ®tre derriÃ¨re le col, dont ils sâapprochaient rapidement. Ils quittÃ¨rent le premier plateau dans une secousse, puis la cabine passa au-dessus dâune espÃ¨ce de cuvette ensevelie sous la neige ; le ciel Ã©tait dâun bleu extrÃªme, irrÃ©el. Il sentit une distance impossible Ã  combler entre lui et la Ville, les lieux de la peine, les visages souffreteux de ses relations. Lâimage de Clara sâÃ©tait entiÃ¨rement rÃ©sorbÃ©e dans une immense tache verte qui sâaplatissait contre la ligne dâhorizon.

Du monde de lâhÃ´tel, de la fille de son propriÃ©taire, il ne restait que des figurines imaginaires, qui rejoignaient un paysage enfantin, animÃ© dâune vache qui paissait, dâun cochon, de poules, et de la fumÃ©e qui sortait des cheminÃ©es des maisons aux balcons fleurisâ¦ Il ne restait rien dâautre.

Le trajet en tÃ©lÃ©phÃ©rique, interminable, sâacheva enfin ; le froid Ã©tait pÃ©nÃ©trant, lâair lÃ©ger. Un homme, le machiniste, probablement, vint Ã  leur rencontre.

â Bonjour, Monsieur Zerbi. On mâa averti par tÃ©lÃ©phone que vous arriveriez avec un guide.

â Bonjour, rÃ©pondit Oskar.

Puis, regardant autour de lui, il ajouta :

â Vous Ãªtes vraiment tranquille, dirait-on !

Le machiniste hocha la tÃªte :

â Ãa, pour la tranquillitÃ©, je ne peux pas me plaindre. Mais je prÃ©fÃ¨rerais Ãªtre au village avec ma famille. Lâhiver, les nuits sont longues, ici.

Oskar pensa que dans le fond, les gens simples disent toujours les mÃªmes choses. Ces phrases Ã©lÃ©mentaires dans lesquelles les mots sont liÃ©s par le bon sens, une espÃ¨ce de barriÃ¨re de protection de lâespÃ¨ce.

LâarrivÃ©e Ã©tait une construction de bÃ©ton armÃ©, protÃ©gÃ©e par une ligne de sommets. Vers lâouest, Ã  quelques centaines de mÃ¨tres de la construction, il y avait un autre col dâoÃ¹ on accÃ©dait au dernier plateau ; il sâagissait probablement de la cuvette mentionnÃ©e par le guide, celle quâils traverseraient Ã  pied le lendemain, jusquâaux pistes pÃ©riphÃ©riques du Grand Ski-lift.

Le machiniste actionna une sonnette et le bruit des moteurs de lâinstallation cessa aussitÃ´t. Un grand silence tomba.

â Je vous accompagne Ã  vos chambres, dit le machiniste en indiquant un escalier de bois qui conduisait Ã  un long couloir. Ce nâest pas vraiment un refuge, ici, mais le directeur a fait amÃ©nager deux petites chambres pour les skieurs de passage.

La chambre attribuÃ©e Ã  Oskar Ã©tait chauffÃ©e par un poÃªle Ã©lectrique sÃ»rement allumÃ© depuis peu ; la petite piÃ¨ce Ã©tait encore glacÃ©e. Le plafond bas reposait presque sur le mobilier composÃ© de lits superposÃ©s en fer, de deux chaises et dâune table supportant une bougie.

La vitre de la petite fenÃªtre Ã©tait couverte dâune mince couche de glace transparente qui dÃ©formait la vue que lâon avait de lâextÃ©rieur : on aurait dit quâun ocÃ©an bleu ondoyait, chaotique.

â Mettez-vous Ã  lâaise, il nây a pas grand-chose Ã  faire, ici. La salle Ã  manger est en bas, il y a une cheminÃ©e. On mangera tÃ´t, si Ã§a ne vous dÃ©range pas, mettons Ã  sept heures.

Oskar pensa que le machiniste devait Ãªtre aigri par la vie solitaire quâil menait. Peut-Ãªtre lâhomme aurait-il Ã©tÃ© encore plus malheureux au village, aux cÃ´tÃ©s dâune vieille Ã©pouse. Il nâavait vu personne de gai, Ã  Valle Chiara, les gens marchaient en gÃ©nÃ©ral en silence, lâair brisÃ©. Il se rappela des Mangeurs de pommes de terre de Van Gogh.

Il faisait froid dans la piÃ¨ce, aussi posa-t-il ses bagages pour sortir aussitÃ´t ; le soleil brillait encore. DerriÃ¨re la construction de bÃ©ton, au nord, le paysage Ã©tait bornÃ© par les cimes des montagnes, qui empÃªchaient de voir les territoires du Grand Ski-lift. Au sud, par contre, un demi-cercle blanc sâÃ©tendait, coupÃ© en deux par les cÃ¢bles dâacier du tÃ©lÃ©phÃ©rique qui arrivaient en faisant une saillie de la vallÃ©e quâil avait quittÃ©e.



Il se rendait compte que, de lâesplanade de Valle Chiara, il nâaurait jamais pu imaginer trouver en altitude un spectacle naturel aussi imposant. Il Ã©tait sans aucun doute entrÃ© dans un autre monde. Il nâaurait pas Ã©tÃ© Ã©tonnÃ© si, au coucher du soleil, deux lunes sâÃ©taient levÃ©es.

Il se trouvait dans le territoire des monts de la Sierra, en bordure du Grand Circuit. Un endroit encore vierge. Oskar nâavait quâune connaissance vague de la gÃ©ographie, et il nâÃ©tait encore jamais venu dans cette rÃ©gion. Cela faisait dâailleurs plusieurs annÃ©es quâil nâallait plus Ã  la montagne : câÃ©tait une activitÃ© exigeante, pour laquelle il fallait un Ã©tat dâesprit favorable. Enfant, il allait souvent skier, mais câÃ©tait une autre Ã©poque, antÃ©rieure aux grands Attachements au sein desquels la Chaleur lui montrait les traces quâil devait suivre. CâÃ©tait comme si, Ã  cette Ã©poque, sa conscience nâavait Ã©tÃ© sensible quâaux infrarouges. En fait, face aux mystÃ©rieux champs de neige, il avait toujours ressenti une sensation dâÃ©garement, se demandant, en proie Ã  une sensation de mystÃ¨re : Â« Que peut-il y avoir derriÃ¨re ces sommets ? Â»

Il fut encore une fois sidÃ©rÃ© par le panorama grandiose des plateaux, immenses et sans limites : pour lui, ces lieux auraient aussi bien pu avoir Ã©tÃ© montÃ©s la nuit prÃ©cÃ©dente par de mystÃ©rieux architectes.

Le soleil Ã©tait bas, effleurant Ã  peine le manteau neigeux ; les plaques de glace brillaient sous la lumiÃ¨re quâil rÃ©flÃ©chissait. Le paysage pÃ©nÃ©tra avec force dans le cerveau dâOskar, et balaya toute la mÃ©lancolie accumulÃ©e dans les petites rues boueuses de Valle Chiara, dans lesquelles il avait subi lâenvoÃ»tement dâun ArchÃ©type.



La salle Ã  manger du machiniste avait Ã©tÃ© confortablement amÃ©nagÃ©e, il y avait quelques meubles de bonne facture. Une grande cheminÃ©e Ã©tait allumÃ©e sur le cÃ´tÃ©. La table Ã©tait mise, le machiniste annonÃ§a quâil avait prÃ©parÃ© un ragoÃ»t de viande :

â Du gibier, dÃ©clara-t-il, lâair satisfait. Il y a beaucoup de cerfs par ici, les bois sont pleins dâanimaux parce que plus personne ne vit ici, sur la Sierra, ajouta-t-il.

â Tu veux dire quâil nây a pas Ã¢me qui vive aux alentours ? demanda Oskar.

â Ces sont des zones dÃ©peuplÃ©es, maintenant ! LâÃ©levage a Ã©tÃ© abandonnÃ©, les montagnes sont retournÃ©es Ã  lâÃ©tat sauvage. Pas vrai, Mario ?

Au signe dâassentiment du guide, il poursuivit :

â Il y a quelques annÃ©es, des touristes venaient lâÃ©tÃ© pour des randonnÃ©es, mais Ã§a a Ã©tÃ© une mode passagÃ¨re, câest trop dur, la montagne. Ils allaient aussi loin quâune jeep pouvait se traÃ®ner, mais le gouvernement les a interdites, parce quâelles perturbent le Grand Ski-lift.

â Pas de mouvement, donc, par ici. Mais la construction de lâinstallation amÃ¨nera sÃ»rement des touristes ! affirma Oskar pour dire quelque chose, bien quâil connÃ»t dÃ©jÃ  la rÃ©ponse.

Le machiniste mÃ¢chait son fromage, mais il rÃ©pondit quand mÃªme, la bouche pleine :

â Pour ce que jâen sais, ils sont en train de faire une pÃ©riode dâessai. Il nây aura en tout et pour tout quâune dizaine de personnes qui sont passÃ©es jusquâÃ  aujourdâhui. Un peu Ã  la montÃ©e, dont le maire, et le reste Ã  la descente. Certains viennent du Grand Ski-lift, en gÃ©nÃ©ral des skieurs perdus en hors-piste -lâhomme se mit un nouveau morceau de fromage Ã  la bouche- mais les illegales sont arrivÃ©s presque tout de suite, ils prenaient les cabines dâassaut dÃ¨s quâelles avaient passÃ© le col.

â Câest-Ã -dire ? Oskar Ã©tait intriguÃ©.

â Eh bien ces singes-lÃ  sâagrippaient aux cabines en se jetant des pylÃ´nes, et puis, avant dâarriver dans la vallÃ©e, Ã  lâendroit oÃ¹ le cÃ¢ble passe en traÃ®nant presque au sol, ils se jetaient dans les arbres de la forÃªt.

â Quâest-ce que vous avez fait ?

â Nous avons arrÃªtÃ© les installations qui tournaient Ã  vide toute la journÃ©e pour attirer les touristes, câest du moins ce quâespÃ©rait le directeur. Mais avec ces Asiatiques qui rodent dans la Sierra, toutes les voies de communication doivent Ãªtre attentivement surveillÃ©es.

â Il y a vraiment des clandestins partout !

Oskar hochait la tÃªte.

â Ces maudites gens sont partout. Je les entends mÃªme la nuit : ils tournent autour de lâinstallation et mÃªme les tempÃªtes ne les arrÃªtent pas, quelques fois jâen trouve un mort, gelÃ©, sous les pylÃ´nes.

Le machiniste avait mis les petits plats dans les grands, sans rien oublier.

â Pour ce qui est de boire et de manger, je nâai pas Ã  me plaindre. Mais je suis mieux au village, avec ma famille.

â Mais alors, excusez-moi, pourquoi avez-vous acceptÃ© ce poste ? demanda Oskar.

â Jâavais besoin de travailler. Et puis je ne pensais pas que la vie serait si dure, ici, sur la Sierra.

Le guide ne disait rien, il sâÃ©tait installÃ© devant le feu et fumait sa pipe.

â Vous nâaimez pas Ãªtre seul, alors ?

â Ah non, vraiment pas. Quand les nuits sont tranquilles, Ã§a va, bien sÃ»r, mais vous devriez voir ce que câest quand Ã§a tourne Ã  la tempÃªte. On dirait que toutes les Ã¢mes du purgatoire frappent Ã  votre porte.

Lâhomme continua une bonne heure encore Ã  parler de ses problÃ¨mes ; sa crainte vÃ©ritable Ã©tait dâavoir un malaise pendant une tempÃªte, de nuit, et de mourir seul. Oskar pensa que pour lui, le meilleur endroit devait Ãªtre le bar du village, oÃ¹ il pouvait jouer aux cartes avec ses amis.

Il se rendit compte quâil Ã©prouvait un sentiment de rÃ©pulsion Ã  lâÃ©gard du machiniste, Ã  cause de son indigence sournoise ; quelque chose qui remontait Ã  trÃ¨s loin. Il devait cependant surmonter cet Ã©tat dâesprit nÃ©gatif par la Â« compassion Â». Mais câÃ©tait impossible Ã  ce moment, le machiniste transmettait des Ã©motions dâun type traditionnel : un mur quâOskar essayait dâabattre. Il resta donc silencieux, Ã©coutant les plaintes de lâhomme qui avait juste besoin de parler, sans Ã©couter de rÃ©ponses. Pendant ce temps, le guide sâÃ©tait endormi devant le feu.



AllongÃ© sur sa couchette, Oskar passa une mauvaise nuit, Ã  cause du froid. On frappa Ã  sa porte aux premiÃ¨res lueurs de lâaube.

â Monsieur Zerbi, courage, habillez-vous ! Nous devons y aller, dit le guide gentiment, mais dâune voix rÃ©solue et autoritaire.

Il se leva pÃ©niblement, et sâhabilla en toute hÃ¢te. Il Ã©tait Ã©mu, il se rendait compte quâil ne sâagissait pas dâune banale randonnÃ©e en montagne. Il y avait quelque chose de plus essentiel, qui ne transparaissait pas encore du projet gÃ©nÃ©ral du promoteur de lâinstallation. Ils burent tous les deux un cafÃ© noir, alors quâon devinait par la fenÃªtre la lueur enchantÃ©e de la lumiÃ¨re de lâaube. Le machiniste leur dit que pendant la nuit, la tempÃ©rature Ã©tait tombÃ©e bien en-dessous de zÃ©ro ; puis il les accompagna jusquâÃ  la lourde porte quâil lui fallut presque ouvrir Ã  coups dâÃ©paule, Ã  cause du gel.

Mario sâÃ©tait mis une coiffe de fourrure et, pour la premiÃ¨re fois, Oskar remarqua quâil avait les cheveux rassemblÃ©s en une queue de cheval. Il semblait diffÃ©rent de lâhomme de la vallÃ©e que le directeur lui avait envoyÃ© la veille au matin, il ressemblait maintenant Ã  un animal sauvage qui aurait enfin retrouvÃ© sa libertÃ©.

Le guide se mit en chemin dâun pas dÃ©cidÃ© :

â Ãa va, comme allure, Monsieur ?

Puisque lâhomme lui avait adressÃ© la parole, Oskar lui demanda :

â Quâest-ce que tu penses de ce type ?

â Qui, Franz, lâemployÃ© de lâinstallation ? Câest le rÃ¢leur de service, comme beaucoup au village. Il se plaint tout le temps. JâÃ©tais lÃ , le jour oÃ¹ il sâest quasiment mis Ã  genoux devant le maire pour avoir ce boulot. Il avait mÃªme dit que plus les endroits oÃ¹ on le mettrait seraient isolÃ©s, mieux il sâen trouverait, vu que sa femme est vieille et quâelle sent mauvais.

â Câest ce que jâimaginais, fit Oskar.

Il pensa que la compassion Ã©tait tout de mÃªme nÃ©cessaire Ã  son Ã©quilibre spirituel. Une autre forme subtile dâÃ©goÃ¯sme ? Ãvidemment. CâÃ©tait la patine de protection quâadoptent les saints et les professionnels du Bien : une espÃ¨ce de crÃ¨me solaire.

DÃ¨s quâils arrivÃ¨rent au col, le vent devint violent. Ils franchirent une arÃªte de glace prise entre dâÃ©normes blocs dâune roche blanchÃ¢tre. Une fois quâils lâeurent franchie, ils descendirent Ã  moindre altitude et le vent ne fut Ã  nouveau plus quâune brise lÃ©gÃ¨re. Le dernier plateau sâÃ©tendait devant eux, aprÃ¨s quoi ils verraient les tracÃ©s des pistes du Grand Ski-lift.

â Mettez vos lunettes, Monsieur, le soleil est trÃ¨s fort, ici. On va suivre le sentier jusquâÃ  ce rocher sombre, et puis on chaussera les skis pour traverser le replat.

Le rocher quâil lui avait indiquÃ© Ã©tait assez loin, mais ils marchaient dâun bon pas. Au dÃ©but, Oskar sentit sa fatigue, puis il prit un bon rythme, et entra enfin dans un Ã©tat de bien-Ãªtre profond dans lequel il aurait pu aller nâimporte oÃ¹. Ses vacances se mettaient peut-Ãªtre sur une bonne voie. Les choses lui apparaissaient sous un jour Ã©trange, câÃ©tait comme sâil sâÃ©tait Ã©chappÃ© dâun jeu de tarot oÃ¹ un sortilÃ¨ge lâaurait retenu prisonnier. Contrairement Ã  ce qui lui Ã©tait arrivÃ© pendant les annÃ©es passÃ©es en Ville, il se sentait dÃ©tachÃ© des circonstances : il se trouvait avec un guide en haute montagne, aux confins indÃ©finis de la Sierra, sans points de repÃ¨res, sans mÃªme une date de retourâ¦

Quand ils arrivÃ¨rent au rocher sombre, Mario sâarrÃªta tout net et fit signe Ã  Oskar de sâaccroupir, puis il tira des jumelles de son sac Ã  dos pour mieux voir quelque chose qui bougeait sur la neige.

â Juste un peu de patience, Monsieur.

Il sortit une carabine de prÃ©cision dâun Ã©tui de toile, prit une grosse cartouche verte quâil enfila dans le canon, et dit, tout en manipulant son fusil :

â Les fÃ©dÃ©raux me donnent une rÃ©compense pour chaque clandestin que je capture.

Il ajusta son tir Ã  travers la lunette montÃ©e sur la carabine et tira un coup prÃ¨s dâun tas de neige blanche, Ã  deux cents yards environ. La neige se teinta dâun vert fluorescent et trois Asiatiques se levÃ¨rent, les mains en lâair. Tout Ã  coup, lâun dâentre eux se mit Ã  courir, alors Mario, calmement, tira un autre coup. Le clandestin continua quelques mÃ¨tres encore, Ã  pas incroyablement lents, avant de tomber dans la neige.

â Il est mort ? demanda Oskar.

â Non, pardieu, je lâai juste endormi.

Ils arrivÃ¨rent prÃ¨s des deux Asiatiques assis dans la neige, les mains sur la tÃªte : ils nâavaient aucune expression hostile, ils souriaient mÃªme. Mario les menotta lâun Ã  lâautre et fit dÃ©placer le petit groupe prÃ¨s de lâhomme endormi. Les illegales avaient des visages trÃ¨s ronds, presque sphÃ©riques, comme des ballons. Leurs yeux, ceux dâune jeune fille en particulier, Ã©taient deux fentes minces au travers des paupiÃ¨res.

Mario tira de son sac Ã  dos une tablette de chocolat quâil tendit Ã  ceux qui Ã©taient rÃ©veillÃ©s, qui le remerciÃ¨rent en inclinant la tÃªte. Puis, devinant ce quâallait faire le guide, ils remontÃ¨rent chacun une manche.

Mario hocha la tÃªte, prit une seringue automatique et fit une piqÃ»re Ã  chacun dâentre eux.

â Câest un tranquillisant, pour quâils ne sâenfuient pas, expliqua-t-il.

Avec une petite bonbonne, il gonfla un ballon rouge attachÃ© Ã  un fil quâil laissa sâÃ©lever une vingtaine de mÃ¨tres en lâair.

â Nous pouvons y aller ! Le satellite aura dÃ©jÃ  localisÃ© le signal, ils enverront un hÃ©licoptÃ¨re les prendre dans quelques heures.

â Mais sâil nâarrive pas avant la nuit ces pauvres gens vont mourir de froid !

â En gÃ©nÃ©ral, il arrive tout de suite, en deux ou trois heures, disons. Mais mÃªme sâil nâarrivait pas, ils sâen sortiront trÃ¨s bien avec leurs sacs. Quâest-ce que vous croyez, Monsieur, que quand la nuit tombe ils vont dormir Ã  lâhÃ´tel ?

Ils chaussÃ¨rent tous deux leurs skis et entreprirent de traverser le dernier plateau.

â Ãa doit Ãªtre des gens trÃ¨s forts, avec un systÃ¨me nerveux de fer, dit Oskar.

â En effet, ils nâont besoin de manger quâune fois par jour.

Enfant, il devait lui aussi avoir Ã©tÃ© aussi fort que les illegales. Il en Ã©tait sÃ»r.



Ils arrivÃ¨rent au bout du plateau vers midi, exactement comme lâavait prÃ©vu Mario. Pendant tout le trajet, gagnÃ© par lâenthousiasme, Oskar nâavait jamais demandÃ© de pause ; mais il se sentait maintenant fatiguÃ©.

â Monsieur Zerbi, je proposerais quâon mange quelque chose. AprÃ¨s, je vous montrerai la piste damÃ©e du Circuit.

â OÃ¹ est-elle ?

Le guide lui indiqua un relief en bordure de la cuvette : le terrain se relevait exactement comme le bord dâune bassine. Ils sâabritÃ¨rent derriÃ¨re un repli de terrain et Mario prÃ©para du cafÃ© sur un rÃ©chaud Ã  alcool. Le soleil Ã©tait violent, les yeux dâOskar avaient rougi malgrÃ© les verres foncÃ©s de ses lunettes. Ils mangÃ¨rent ce que Mario avait emportÃ©, puis celui-ci sortit de son sac deux jambiÃ¨res de fourrure quâil attacha au bas de son pantalon avec des lacets de cuir.

â Tu rentres au village ?

Lâhomme secoua la tÃªte en sâÃ©criant :

â Il nây a rien Ã  faire au village Ã  cette saison ! Je vais chasser vers le nord-est en longeant le Grand Ski-lift.

â Tu vas prendre des illegales ?

â Oui, aussi.

â Tu chasses des animaux Ã  fourrure ? Ils se sont sÃ»rement multipliÃ©s au-delÃ  du raisonnable dans la Sierra.

â Bien sÃ»r ! Je chasse aux piÃ¨ges tout lâhiver, mais Ã§a ne rapporte pas grand-chose.

â Tu as essayÃ© de travailler dans des villes ?

â Je nâaime pas les villes.

Ils se levÃ¨rent et contournÃ¨rent lâarÃªte Ã  pied. Plus bas, les conifÃ¨res rÃ©apparaissaient, et encore plus bas, au beau milieu de la forÃªt, une langue blanche de neige courait comme un fleuve gelÃ©. CâÃ©tait une piste du Grand Ski-lift. Oskar Ã©tait Ã©mu. Le guide lui passa ses jumelles : il vit glisser de nombreux points colorÃ©s sur la langue de neige. CâÃ©taient sÃ»rement des skieurs, dans leurs tenues de couleurs vives.

â Eh bien, je suis arrivÃ© ! sâexclama Oskar.

â Monsieur Zerbi, souvenez-vous que vous ne devez pas vous arrÃªter trop longtemps au mÃªme endroit, comme Ã§aâ¦ en rÃ¨gle gÃ©nÃ©rale.

Oskar avait chaussÃ© ses skis avec grand soin, il allait bientÃ´t Ãªtre un touriste quelconque dans le circuit du Grand Ski-lift. Câest du moins ce quâil croyait.

â Gardez toujours votre carte bien en Ã©vidence, et quand vous arriverez sur la piste, suivez-la jusquâÃ  la vallÃ©e, puis cherchez un endroit oÃ¹ vous loger. Je vous conseille dâaller au Â« Petit Cerf Â» ; dâautres chasseurs mâont dit que câÃ©tait un endroit tranquille.

Oskar retira un de ses gants et tendit la main Ã  son guide, puis lui demanda, lâair sÃ©rieux :

â Mario, une derniÃ¨re chose, et je te laisse Ã  ton travail. Tu as aussi accompagnÃ© le dernier maire jusquâici ? Celui qui a fait construire lâinstallationâ¦

Mario fit un signe de tÃªte affirmatif.

â Quel genre dâhomme câÃ©tait ?

â Je ne peux pas vous dire grand-chose, le maire Ã©tait un gars qui ne parlait pas beaucoup, mais quoi quâil en soit, il mâa semblÃ© quâil connaissait bien cette partie de la Sierra.



Oskar descendit entre les arbres et tomba souvent. NâÃ©tant plus allÃ© Ã  la montagne depuis des annÃ©es, il avait perdu toute habitude du ski. Il dÃ©cida donc de poursuivre Ã  pied, il aurait rechaussÃ© sur la piste, oÃ¹ la neige Ã©tait damÃ©e. CâÃ©tait pÃ©nible de marcher dans la forÃªt sur lâÃ©paisse couche de neige, il progressait lentement, mais il Ã©tait sÃ»r de retrouver le tracÃ© tÃ´t ou tard. Tout serait plus facile ensuite.

Il avait marchÃ© une heure quand il entendit la rumeur produite par les touristes : le crissement des carres des skis qui mordaient la neige, les voix des personnes qui passaient, quelques crisâ¦ Il arriva, Ã©puisÃ©, aux abords de la piste. Il Ã©tait couvert de neige. Il devait avant tout se reposer sans attirer lâattention ; il craignait en effet que des surveillants ne puissent le remarquer en ce moment critique, lâinstant de la transition : lâentrÃ©e dans le Grand Ski-lift. Il dÃ©cida alors dâaller jusquâau bord de la piste pour donner lâimpression de reprendre son souffle aprÃ¨s une chuteâ¦ Il attendit un moment de calme, puis parcourut en courant la distance qui le sÃ©parait encore de lâorÃ©e de la forÃªt pour rejoindre le bord de la piste. DÃ¨s quâil atteignit la neige damÃ©e, il jeta ses skis, simulant une chute. Quelques skieurs passÃ¨rent : ils nâÃ©taient pas nombreux, des groupes de quatre, cinq personnes au maximum. Plus rarement quelques couples. Mais aucun skieur isolÃ©.

Il Ã©tait donc arrivÃ© sur le circuit du Grand Ski-lift ! Une remarquable preuve de caractÃ¨re, peut-Ãªtre le dÃ©but dâun changement qui Ã©tait son vÃ©ritable objectif.

En rÃ©alitÃ©, il nâavait pas de tableau prÃ©cis de la situation, et encore moins de stratÃ©gie sur le comportement Ã  adopter. Dans lâÃ©tat actuel des choses, il ne se demandait pas combien de temps ces vacances pouvaient durer, il savait simplement quâil avait encore de nombreux jours devant lui, il rÃ©flÃ©chirait au reste en cours de route. Le froid se fit sentir ; il se leva, rechaussa ses skis pour descendre dans la vallÃ©e. Ensuite, il chercherait lâhÃ´tel. La piste Ã©tait formÃ©e par un ravin qui serpentait dans la forÃªt. De part et dâautre trÃ´naient les montagnes derriÃ¨re lesquelles le soleil avait depuis peu disparu. La lumiÃ¨re Ã©tait uniforme, une luminescence diffuse dans laquelle on devinait cependant lâapproche de lâobscuritÃ© : il en Ã©prouvait de lâinquiÃ©tude et de la mÃ©lancolie. Il commenÃ§a Ã  descendre en pensant quâil sâen sortirait quoi quâil en soit, il se souvenait avoir Ã©tÃ© plutÃ´t bon skieur, des annÃ©es auparavant. En fait, il nâavait jamais atteint un grand niveau technique Ã  cause de certains dÃ©fauts de position quâil avait et du manque dâentraÃ®nement sÃ©rieux. Peut-Ãªtre avait-il Ã©tÃ© trop dÃ©sireux dâatteindre la perfection stylistique. Cette forme dâesprit lâavait sans aucun doute pÃ©nalisÃ©, puisquâelle ne lui avait jamais permis de dÃ©velopper lâharmonie de ses mouvements.

Quelques mÃ¨tres plus bas, il croisa ses skis et tomba. Il se releva aussitÃ´t, conscient dâavoir oubliÃ© les mouvements de base. Il se concentra alors sur la position de dÃ©part, et, cherchant Ã  faire porter son poids vers lâaval, il recommenÃ§a Ã  descendre en diagonale. Il fit un virage en chasse-neige, puis un autre, sans tomber, mais dÃ¨s quâil essaya de rapprocher ses skis, il se retrouva Ã  nouveau dans la neige.

La piste Ã©tait dÃ©serte, il Ã©tait tard. Ce devait Ãªtre lâheure du coucher du soleil.

Il avait donc oubliÃ© comment on skiait. Il dÃ©plora cet inconvÃ©nient et se demanda ce quâil avait bien pu faire pendant toutes ces annÃ©es. De toute Ã©vidence, il avait Ã©tÃ© prisonnier dâun monde dont le ski Ã©tait exclu. En un instant, il comprit quâil sâÃ©tait nÃ©gligÃ©â¦

Ã ce moment-lÃ , le problÃ¨me contingent Ã©tait de descendre dans la vallÃ©e sans Ã©veiller de soupÃ§ons. Alors, patiemment, et avec un brin dâastuce, Oskar profita des parties les plus faciles pour descendre en diagonale, faisant ses virages sans trop dâaccrocs. En bas, on apercevait dÃ©jÃ  le village, de nombreuses lumiÃ¨res allumÃ©es. Au dÃ©bouchÃ© de la piste, il y avait un tÃ©lÃ©siÃ¨ge. Des machinistes en contrÃ´laient la mÃ©canique, les installations Ã©taient maintenant Ã  lâarrÃªt. Le guide lui avait conseillÃ© dâaller au Â« Petit Cerf Â», un endroit modeste, pour ne pas se faire remarquer. Oskar se trouvait au centre dâune vaste clairiÃ¨re ouverte dans la forÃªt Ã  travers laquelle il Ã©tait descendu, le village sâÃ©tendait devant lui. Des skieurs Ã©taient installÃ©s dans les bars, il y avait une certaine animation bien que lâendroit ne fÃ»t pas bondÃ©.

â Excusez-moi, Monsieur, pourriez-vous mâindiquer lâhÃ´tel Â« Le Petit Cerf Â» ? demanda-t-il Ã  un homme qui passait.

â Vous allez voir, câest simple : vous devez suivre cette petite rue qui monte et puis tourner Ã  gauche prÃ¨s de la petite tour avec lâhorloge. Vous ne pourrez pas rater lâenseigne.

Bien, lâhÃ´tel nâÃ©tait pas loin. Les indications de lâhomme Ã©taient prÃ©cises, il arriva Ã  lâhÃ´tel en quelques minutes. Il laissa ses skis sur un rÃ¢telier et entra par une porte qui fit tinter une clochette.

â Bonsoir, vous arrivez tout juste ? Vous devez Ãªtre fatiguÃ© par la traversÃ©e -lâaccueillit une dame assez grasse, aux cheveux jaunes. De quelle vallÃ©e venez-vous ?

Oskar rÃ©flÃ©chit un instant, et mentit :

â Des pistes du Nord. Oui, en effet, je suis trÃ¨s fatiguÃ©, avez-vous une chambre libre ?

â Bien sÃ»r ! De toute faÃ§on, mÃªme si nous sommes dans la pÃ©riode de NoÃ«l, on trouvera toujours une chambre libre pour un membre permanent du Grand Ski-lift.

La patronne afficha un sourire bienveillant en regardant la carte glissÃ©e dans une poche transparente de sa veste matelassÃ©e. Oskar comprenait, maintenant, pourquoi elle lui avait demandÃ© de quelle rÃ©gion il arrivait. Au fond, il aurait aussi bien pu arriver par un moyen de transport classique. Mais il avait la carte du Grand Ski-lift, et des skis pour tout bagage. Rien que de trÃ¨s normal, donc, pour un membre permanent.

La chambre quâon lui donna Ã©tait trÃ¨s confortable. Il ferma la porte Ã  clef, mangea une tablette de chocolat et se glissa entre les draps. Une clartÃ© hivernale entrait par la fenÃªtre, une espÃ¨ce de lumiÃ¨re absolue qui Ã©veillait depuis toujours en lui une grande mÃ©lancolie, comme si cela avait Ã©tÃ© un signe dâimmobilitÃ© : un cadre inchangÃ©, les mÃªmes choses pour lâÃ©ternitÃ©, et un Soi perdu pour toujours dans des mondes parallÃ¨les.



Le lendemain, il se rÃ©veilla tÃ´t, descendit dans la salle Ã  manger, oÃ¹ une dame prenait son petit dÃ©jeuner avec une petite fille. Il nây avait personne dâautre, la dame le salua, puis, aprÃ¨s un bref moment de silence, sâadressa Ã  lui :

â Vous avez vu le beau temps que nous avons pour NoÃ«l ? Mes enfants mâont dit que la neige est merveilleuse. Vous skiez, vous aussi ?

â Oui, bien sÃ»r. Mais cela fait des annÃ©es que je ne vais pas Ã  la montagne, je pense que je devrais prendre quelques cours.

â Ãa fait du bien. Mais ne vous inquiÃ©tez pas, mon mari a eu le mÃªme problÃ¨me. Jeune homme, il Ã©tait mÃªme champion en herbe, mais Ã  cause de son travail, il a arrÃªtÃ© de venir Ã  la montagne. Il y a quelques annÃ©es, il a recommencÃ© Ã  skier avec un moniteur, et il affirme que maintenant, il skie mieux quâavant.

Oskar Ã©baucha un sourire forcÃ© :

â Câest toujours la mÃªme histoire, pour tout le monde. Quand on est jeune, on a du temps pour soi, mais aprÃ¨s, avec le travailâ¦

Il se limita Ã  cette phrase automatique, mais il sentit en un Ã©clair lâodeur dâune atmosphÃ¨re lÃ©tale qui se libÃ©rait. Cette dame se sentait stable, son centre de gravitÃ© Ã©tait dans la Vie Conventionnelle. Elle nâavait pas de doutes Ã  confesser, elle, câÃ©tait un individu sÃ©lectionnÃ© au cours de millions dâannÃ©es pour vivre en captivitÃ©. Une personne inutile, sans aucun doute, pour quelquâun qui, comme lui, devait franchir le Mur.

â Je suis heureux dâavoir fait votre connaissance, madame, mais je dois y aller, jâai un rendez-vous sur les pistes.

Dehors, le soleil extrÃªmement lumineux surexposait le paysage. De toute faÃ§on Oskar ne se trouvait pas dans un endroit qui lui Ã©tait familier. Le cadre qui sâÃ©talait sous ses yeux lui donnait la sensation que les Autres se trouvaient Ã  leur aise, il voyait en effet une multitude de skieurs qui, par petits groupes, se dirigeait vers les installations. Ils avaient lâair tranquilles, sÃ»rs de ce quâils devaient faire. On voyait quâils avaient tous un programme.

Quand il arriva Ã  la sortie du village, il remarqua que quelques skieurs isolÃ©s se dirigeaient vers une petite vallÃ©e : peut-Ãªtre aurait-il trouvÃ© par lÃ  des pistes moins frÃ©quentÃ©es. Il ne devait pas oublier quâil Ã©tait entrÃ© illÃ©galement dans le Grand Ski-lift et quâil espÃ©rait se fondre dans cet environnement. Les skis sur lâÃ©paule, il arriva au fond de la petite vallÃ©e oÃ¹ tournait une remontÃ©e peu utilisÃ©e. Il pourrait montrer sa carte et commencer Ã  sâentraÃ®ner sur les pistes damÃ©es, sans crainte dâÃªtre repÃ©rÃ©.

Il passa sa journÃ©e Ã  monter et descendre la mÃªme piste. Personne ne lui prÃªtait attention, les employÃ©s des remontÃ©es Ã©taient distraits, ils discutaient entre eux. Ce fut une journÃ©e de ski pÃ©nible. Il avait essayÃ© de se rappeler des mouvements de base, mais câÃ©tait difficile, il ne se souvenait presque de rien. Quiconque lâaurait vu, haletant, le pantalon trempÃ© de neige, aurait inÃ©vitablement pensÃ© quâOskar Zerbi Ã©tait dÃ©butant. Au cours de cette premiÃ¨re journÃ©e, il pensa plusieurs fois quâil Ã©tait inutile de rester dans le Grand Ski-lift. Cela nâavait aucun sens. Et il se demanda quel pouvait Ãªtre le vÃ©ritable motif pour lequel il sâÃ©tait aventurÃ© de faÃ§on si risquÃ©e dans des vacances de ce genre. Voulait-il se retrouver lui-mÃªme par le ski ? Une idÃ©e incomprÃ©hensible, en apparence.

Oskar observait attentivement les autres skieurs pour en reproduire le style, et comprendre Ã©ventuellement quelque chose dâessentiel quâil ne savait pas encore. Pendant sa derniÃ¨re descente, il vit un skieur expert qui faisait ses virages avec une grande souplesse, et il essaya de lâimiter. Mais il ne put rÃ©ussir un seul virage sans dÃ©fauts, comme lâavait en revanche fait le skieur-guide ; il perÃ§ut cependant quelque chose, et comprit quâen restant quelques jours, il pourrait faire des progrÃ¨s importants.

Ã lâhÃ´tel, il dÃ®na dans sa chambre, car il avait peur de rencontrer la dame-qui-avait-envie-de-parler. Avant de sâendormir, il pensa que ce quâil faisait Ã©tait encore Â« standard Â», et que cela nâaurait apportÃ© aucun changement. MalgrÃ© tout, quand il aurait retrouvÃ© un peu dâhabitude du ski, il se serait peut-Ãªtre amusÃ©.

Il ne pensa plus Ã  rentrer en Ville. Il nâavait rien Ã  faire lÃ -bas.




Le rÃ©veillon de NoÃ«l


Il passa plusieurs jours Ã  sâentraÃ®ner seul, toujours sur la mÃªme piste. Il en connaissait maintenant par cÅur chaque creux et chaque variation de pente. Il savait bien Ã  quels endroits il devait se concentrer pour pouvoir descendre sans fautes, au moins sur cette piste. Cela faisait plusieurs jours quâil skiait dans le Grand Ski-lift sans encombre. Ã midi, il sâarrÃªta dans une buvette au dÃ©part du tÃ©lÃ©siÃ¨ge.

Il sâÃ©tait assis de faÃ§on Ã  avoir le visage Ã  lâombre pour ne pas Ãªtre gÃªnÃ© par la lumiÃ¨re intense du soleil. Il regardait vers le village, lâesprit vide. Dans ces journÃ©es dâexercice intense, il ne pensait pas, se bornant Ã  rÃ©examiner mentalement la piste, pour pouvoir encore mieux la descendre.

Il sâÃ©tait installÃ© Ã  une table Ã  lâÃ©cart, un jeune couple Ã©tait assis Ã  quelques mÃ¨tres : les deux enfants qui jouaient un peu plus loin devait Ãªtre les leurs. Ã un certain moment, il se rendit compte que lâhomme le regardait : il nây avait pas dâautres touristes installÃ©s, et cela lâinquiÃ©ta. Il nâavait pas complÃ¨tement oubliÃ© quâil se trouvait illÃ©galement dans le Circuit, et il sentit un frisson de peur en se sentant observÃ©. Ces vacances Ã©tranges avaient commencÃ© de faÃ§on non conventionnelle, et il devait les normaliser dâune faÃ§on ou dâune autre. Il aurait par exemple pu rentrer en Ville, Ã  son travail et Ã  sa famille. Mais aprÃ¨s cette considÃ©ration de bon sens, il sentit comme un vide, prouvant que dans la rÃ©alitÃ© des choses les Ã©vÃ©nements Ã©taient enchevÃªtrÃ©s de faÃ§on plus complexe. Lâhomme se leva et vint vers lui en souriant.

â Excusez-moi, Monsieur, mais ma femme et moi Ã©tions en train de penser quâil est parfaitement ridicule que dans un endroit aussi isolÃ© vous mangiez tout seul dans votre coin.




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