La Nuit des Braves 
Morgan Rice


Rois et Sorciers #6
Une fantasy pleine d'action qui saura plaire aux amateurs des romans précédents de Morgan Rice et aux fans de livres tels que le cycle L'Héritage par Christopher Paolini.. Les fans de fiction pour jeunes adultes dévoreront ce dernier ouvrage de Rice et en demanderont plus. – The Wanderer, A Literary Journal (pour Le Réveil des Dragons) La série à succès n°1, avec plus de 400 évaluations à cinq étoiles sur Amazon ! LA NUIT DES BRAVES est le tome n°6 (le dernier) de la série épique et à succès d’heroic fantasy de Morgan Rice intitulée ROIS ET SORCIERS (et qui commence par LE REVEIL DES DRAGONS, disponible en téléchargement gratuit) ! Dans LA NUIT DES BRAVES, Kyra doit trouver le moyen de quitter Marda et de revenir à Escalon avec le Bâton de Vérité. Si elle y parvient, la bataille la plus épique de toute sa vie l’y attendra, car il faudra qu’elle affronte les armées de Ra, une nation de trolls et une meute de dragons. Si ses pouvoirs et son arme sont assez puissants, sa mère l’attendra et lui révèlera les secrets de sa destinée et de sa naissance. Duncan doit se battre vaillamment contre les armées de Ra une fois pour toutes. Pourtant, alors même qu’il livre les plus grandes batailles de sa vie, dont le point culminant est un dernier conflit dans Le Ravin du Diable, il ne saurait prévoir la sombre supercherie que lui réserve Ra. Dans la Baie de la Mort, Merk et la fille du roi Tarnis doivent s’allier à Alec et aux guerriers des Îles Perdues pour repousser les dragons. Ils doivent trouver Duncan et s’unir pour sauver Escalon, mais Vesuvius a refait surface et ils ne sauraient prévoir la trahison qui les attend. Dans la conclusion épique de Rois et Sorciers, les batailles, les armes et la sorcellerie les plus spectaculaires qui soient mènent toutes à une fin stupéfiante et inattendue qui regorge aussi bien de tragédies déchirantes que de renaissances exaltantes. Avec son atmosphère puissante et ses personnages complexes, LA NUIT DES BRAVES est une saga spectaculaire de chevaliers et de guerriers, de rois et de seigneurs, d'honneur et de bravoure, de magie, de destinée, de monstres et de dragons. C'est une histoire d'amour et de cœurs brisés, de tromperie, d'ambition et de trahison. C'est de la fantasy de haute qualité qui nous invite à découvrir un monde qui vivra en nous pour toujours, un monde qui plaira à tous les âges et à tous les sexes. Si vous pensiez qu'il n'y avait plus aucune raison de vivre après la fin de la série de L'ANNEAU DU SORCIER, vous aviez tort. Morgan Rice a imaginé ce qui promet d'être une autre série brillante et nous plonge dans une histoire de fantasy avec trolls et dragons, bravoure, honneur, courage, magie et foi en sa propre destinée. Morgan Rice a de nouveau réussi à produire un solide ensemble de personnages qui nous font les acclamer à chaque page.. Recommandé pour la bibliothèque permanente de tous les lecteurs qui aiment les histoires de fantasy bien écrites. Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (pour Le Réveil des Dragons)





Morgan Rice

La Nuit des Braves (Rois et Sorciers–Tome 6)




Morgan Rice

Morgan Rice est l'auteur de best-sellers n°1 de USA Today et l’auteur de la série d’épopées fantastiques L’ANNEAU DU SORCIER, comprenant dix-sept tomes; de la série à succès SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE, comprenant douze tomes; de la série à succès LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique comprenant deux tomes (jusqu'à maintenant); et de la série de fantaisie épique ROIS ET SORCIERS, comprenant six tomes. Les livres de Morgan sont disponibles en format audio et papier et ont été traduits dans plus de 25 langues.

La nouvelle série d’épopées fantastiques de Morgan, DE COURONNES ET DE GLOIRE, sortira en avril 2016. Elle commencera par le tome n°1 : ESCLAVE, GUERRIERE, REINE.

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Choix de Critiques pour Morgan Rice

« Si vous pensiez qu'il n'y avait plus aucune raison de vivre après la fin de la série de L'ANNEAU DU SORCIER, vous aviez tort. Dans LE RÉVEIL DES DRAGONS, Morgan Rice a imaginé ce qui promet d'être une autre série brillante et nous plonge dans une histoire de fantasy avec trolls et dragons, bravoure, honneur, courage, magie et foi en sa propre destinée. Morgan Rice a de nouveau réussi à produire un solide ensemble de personnages qui nous font les acclamer à chaque page .... Recommandé pour la bibliothèque permanente de tous les lecteurs qui aiment les histoires de fantasy bien écrites ».

–-Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (pour Le Réveil des Dragons)



« LE RÉVEIL DES DRAGONS est un succès dès le début .... C'est une histoire de qualité supérieure qui commence traditionnellement par les luttes d'un protagoniste puis évolue vers un cercle plus large de chevaliers, de dragons, de magie et de monstres et de destin .... Tous les signes extérieurs de la « high fantasy » sont ici, des soldats et des batailles aux affrontements avec soi-même .... Une histoire séduisante recommandée pour tous ceux qui aiment la fantasy épique alimentée par de jeunes protagonistes adultes puissants et crédibles. »

–Midwest Book Review, D. Donovan, critique de livres électroniques



« Une fantasy pleine d'action qui saura plaire aux amateurs des romans précédents de Morgan Rice et aux fans de livres tels que le cycle L'Héritage par Christopher Paolini .... Les fans de fiction pour jeunes adultes dévoreront ce dernier ouvrage de Rice et en demanderont plus. »

—The Wanderer,A Literary Journal (pour Le Réveil des Dragons)



« Une histoire du genre fantastique entraînante qui mêle des éléments de mystère et de complot à son intrigue. La Quête des Héros raconte la naissance du courage et la réalisation d’une raison d'être qui mène à la croissance, la maturité et l'excellence.... Pour ceux qui recherchent des aventures fantastiques substantielles, les protagonistes, les dispositifs et l'action constituent un ensemble vigoureux de rencontres qui se concentrent bien sur l'évolution de Thor d'un enfant rêveur à un jeune adulte confronté à d'insurmontables défis de survie .... Ce n'est que le début de ce qui promet d'être une série pour jeunes adultes épique. »

—Midwest Book Review (D. Donovan, critique de livres électroniques)



« L'ANNEAU DU SORCIER a tous les ingrédients pour un succès instantané : intrigues, contre-intrigues, mystères, vaillants chevaliers et des relations en plein épanouissement pleines de cœurs brisés, de tromperie et de trahison. Il retiendra votre attention pendant des heures et saura satisfaire tous les âges. Recommandé pour la bibliothèque permanente de tous les lecteurs de fantasy. »

– Books and Movie Reviews, Roberto Mattos



« Dans ce premier livre bourré d'action de la série de fantasy épique L'anneau du sorcier (qui contient actuellement 17 tomes), Rice présente aux lecteurs Thorgrin « Thor » McLéod, 14 ans, dont le rêve est de rejoindre la Légion d'argent, des chevaliers d'élite qui servent le roi .... L'écriture de Rice est solide et le préambule intrigant. »

– Publishers Weekly



Livres de Morgan Rice




DE COURONNES ET DE GLOIRE


ESCLAVE, GUERRIERE, REINE (Tome n°1)




ROIS ET SORCIERS


LE RÉVEIL DES DRAGONS (Tome n°1)


LE RÉVEIL DU VAILLANT (Tome n°2)


LE POIDS DE L'HONNEUR (Tome n°3)


UNE FORGE DE BRAVOURE (Tome n°4)


UN ROYAUME D'OMBRES (Tome n°5)


LA NUIT DES BRAVES (Tome n°6)




L'ANNEAU DU SORCIER


LA QUÊTE DES HÉROS (Tome n°1)


LA MARCHE DES ROIS (Tome n°2)


LE DESTIN DES DRAGONS (Tome n°3)


UN CRI D'HONNEUR (Tome n°4)


UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome n°5)


UNE VALEUREUSE CHARGE (Tome n°6)


UN RITE D'ÉPÉES (Tome n°7)


UNE CONCESSION D'ARMES (Tome n°8)


UN CIEL DE CHARMES (Tome n°9)


UNE MER DE BOUCLIERS (Tome n°10)


LE RÈGNE DE L'ACIER (Tome n°11)


UNE TERRE DE FEU (Tome n°12)


LE RÈGNE DES REINES (Tome n°13)


LE SERMENT DES FRÈRES (Tome n°14)


UN RÊVE DE MORTELS (Tome n°15)


UNE JOUTE DE CHEVALIERS (Tome n°16)


LE DON DE LA BATAILLE (Tome n°17)




TRILOGIE DES RESCAPÉS


ARÈNE UN: SLAVERSUNNERS (Tome n°1)


ARÈNE DEUX (Tome n°2)




SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE


TRANSFORMÉE (Tome n°1)


AIMÉE (Tome n°2)


TRAHIE (Tome n°3)


PRÉDESTINÉE (Tome n°4)


DÉSIRÉE (Tome n°5)


FIANCÉE (Tome n°6)


VOUÉE (Tome n°7)


TROUVÉE (Tome n°8)


RENÉE (Tome n°9)


ARDEMMENT DÉSIRÉE (Tome n°10)


SOUMISE AU DESTIN (Tome n°11)


OBSESSION (Tome n°12)












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Copyright © 2015 par Morgan Rice

Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi états-unienne sur le droit d'auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l'autorisation préalable de l'auteur.

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Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence.

Image de couverture : Copyright Algol, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.










CHAPITRE PREMIER


Duncan traversait l'inondation en reflux. L'eau lui éclaboussait les mollets. Entouré par des dizaines de ses hommes, il se frayait un chemin dans le cimetière flottant. Des centaines de cadavres pandésiens flottaient devant eux, venaient buter contre ses jambes alors qu'il pataugeait dans ce qui restait de l'inondation de l'Everfall. A perte de vue s'étendait une mer de cadavres, de soldats pandésiens rejetés par le Canyon qui débordait, emportés vers le désert par les eaux fuyantes. C'était l'air solennel de la victoire.

Duncan baissa les yeux vers le Canyon, qui débordait en bouillonnant et recrachait encore des cadavres à chaque minute. Il se tourna vers l'horizon, vers Everfall, où les torrents bouillonnants s'étaient réduits à un filet. Lentement, il sentit le frisson de la victoire s'élever en lui. Tout autour de lui, l'air commença à résonner des acclamations victorieuses de ses hommes qui, abasourdis, traversaient tous les eaux, incrédules, en se rendant tous lentement compte qu'ils avaient réellement gagné. Contre toute attente, ils avaient survécu, avaient vaincu cette légion bien plus nombreuse qu'eux. Leifall s'était finalement allié avec eux. Duncan ressentit un regain de gratitude envers ses loyaux soldats, Leifall, Anvin et, surtout, son fils. Ils n'avaient eu presque aucune chance de réussir mais aucun d'eux n'avait cédé à la peur.

On entendit un grondement lointain. Duncan regarda à l'horizon et fut ravi de voir Leifall et ses hommes de Leptus, Anvin et Aidan parmi eux, White courant à leurs pieds, tous revenir d'Everfall pour les rejoindre. Ils furent rejoints par la petite armée de Leifall, forte de quelques centaines d'hommes, dont les cris de triomphe s'entendaient même d'ici.

Duncan regarda à nouveau vers le nord et, à l'horizon distant, il repéra un monde rempli de noir. Là-bas, à peut-être un jour de cheval, se trouvait le reste de l'armée pandésienne qui se mobilisait et se préparait à se venger de sa défaite. Duncan savait que, la prochaine fois, ils n'attaqueraient pas avec dix mille hommes mais avec cent mille.

Duncan savait qu'il était à court de temps. Il avait eu de la chance une fois, mais il n'avait aucune chance de résister à l'attaque de centaines de milliers de soldats, même avec toutes les ruses du monde. Et il avait épuisé toutes ses ruses. Il lui fallait une nouvelle stratégie, et vite.

Alors que ses hommes se rassemblaient autour de lui, Duncan examina tous ces visages durs et graves et comprit que ces grands guerriers attendaient qu'il leur donne des ordres. Il savait que la décision qu'il prendrait ensuite, quelle qu'elle soit, n'affecterait pas que sa personne mais aussi tous ces grands hommes – et même le destin d'Escalon tout entier. Il fallait qu'il décide avec sagesse : il le leur devait à tous.

Duncan se creusa la cervelle, voulut forcer la réponse à se manifester, envisagea toutes les ramifications de toutes les tactiques stratégiques. Toutes les tactiques supposaient la prise de grands risques, l'éventualité de répercussions terribles, et toutes ces tactiques étaient encore plus risquées que ce qu'il avait fait ici dans le canyon.

“Commandant ?” fit une voix.

Duncan se tourna et vit le visage grave de Kavos, qui le contemplait avec respect. Derrière lui, des centaines d'hommes le regardaient fixement, eux aussi. Ils attendaient tous ses ordres. Ils l'avaient suivi jusqu'au bout et en étaient ressortis vivants, et ils lui faisaient confiance.

Duncan hocha la tête et inspira profondément.

“Si nous affrontons les Pandésiens à découvert”, commença-t-il, “nous perdrons. Ils sont encore cent fois plus nombreux que nous. Ils sont aussi mieux reposés, armés et équipés. Si nous faisons ça, nous serons tous morts au coucher du soleil.”

Duncan soupira. Ses hommes étaient pendus à ses lèvres.

“Pourtant, nous ne pouvons pas fuir”, poursuivit-il, “et nous ne le devrions pas. Avec les trolls qui nous attaquent eux aussi et les dragons qui nous survolent, nous n'avons pas le temps de nous cacher, de mener une guérilla. De plus, nous n'avons pas l'habitude de nous cacher. Nous avons besoin d'une stratégie audacieuse, rapide et décisive pour vaincre les envahisseurs et en débarrasser notre pays une fois pour toutes.”

Duncan resta longtemps silencieux en réfléchissant à la tâche quasi-impossible qui les attendait. On n'entendait que le son du vent qui se propageait dans le désert.

“Que proposes-tu, Duncan ?” insista finalement Kavos.

Duncan retourna les yeux vers Kavos, serrant et desserrant sa hallebarde, le regardant intensément en laissant résonner ses mots dans sa tête. Il devait une stratégie à ces grands guerriers. Pas seulement un moyen de survivre, mais un moyen de vaincre.

Duncan réfléchit au terrain d'Escalon. Il savait que toutes les batailles se gagnaient par connaissance du terrain, et sa connaissance du terrain de sa patrie était peut-être le seul avantage qui lui restait dans cette guerre. Il réfléchit à tous les endroits d'Escalon où le terrain pourrait offrir un avantage naturel. Il faudrait que ce soit vraiment un endroit très spécial, un endroit où quelques milliers d'hommes pourraient en repousser des centaines de milliers. Il y avait peu d'endroits en Escalon – peu d'endroits où que ce soit – susceptibles de permettre une telle chose.

Pourtant, quand Duncan se souvint des légendes et des contes que son père et le père de son père avaient gravés dans sa mémoire d'enfant, quand il se souvint de toutes les grandes batailles d'autrefois qu'il avait étudiées, il se mit à se souvenir des batailles qui étaient les plus héroïques, les plus épiques, des batailles où peu d'hommes s'étaient battus contre beaucoup. A plusieurs reprises, il se souvint d'un seul endroit : le Ravin du Diable.

Le lieu des héros. L'endroit où un petit nombre d'hommes avait repoussé une armée, où tous les grands guerriers d'Escalon avaient été mis à l'épreuve. Le Ravin offrait le col le plus étroit dans tout Escalon, et c'était peut-être le seul endroit du pays où le terrain décidait de l'issue de la bataille. Une paroi abrupte de falaises et de montagnes rencontrait la mer et ne laissait qu'un corridor étroit pour passer, formant ainsi le Ravin qui avait pris un nombre certain de vies. Cela forçait les hommes à le franchir en file indienne. Cela forçait les armées à le franchir en file indienne. Cela créait un goulet d'étranglement où quelques guerriers, du moment qu'ils étaient bien placés et assez héroïques, pouvaient repousser toute une armée. Du moins, selon ce que disaient les légendes.

“Le Ravin”, répondit finalement Duncan.

Tous les hommes écarquillèrent les yeux. Lentement, ils lui répondirent d'un hochement de tête respectueux. Le Ravin était une décision grave; c'était l'endroit de la dernière chance. C'était un endroit où on allait quand il n'y avait nulle part ailleurs où aller, un endroit où les hommes mouraient ou vivaient, où le pays était perdu ou sauvé. C'était un endroit de légende. Un endroit de héros.

“Le Ravin”, dit Kavos, en hochant longtemps la tête et en se frottant la barbe. “Une idée forte. Pourtant, il reste un problème.”

Duncan le regarda.

“Le Ravin est conçu pour repousser les envahisseurs, pas pour les y attirer”, répondit-il. “Les Pandésiens y sont déjà. Nous pourrions peut-être le boucher et les y emprisonner. Cependant, ce que nous voulons, c'est les chasser.”

“Du temps de nos ancêtres”, ajouta Bramthos, “jamais une armée d'invasion, une fois qu'elle avait traversé le Ravin, n'a été forcée de le retraverser. C'est trop tard. Ils l'ont déjà traversé.”

Duncan répondit d'un hochement de tête, pensant lui-même la même chose.

“J'y ai pensé”, répondit-il. “Pourtant, il y a toujours un moyen. Peut-être pourrions-nous les inciter à repasser dans le ravin par la ruse, pour aller vers l'autre côté. Et ensuite, une fois qu'ils seraient au sud, nous pourrions le boucher et nous battre là.”

Les hommes le regardaient fixement, visiblement perplexes.

“Et comment proposes-tu que nous le fassions ?” demanda Kavos.

Duncan tira son épée, trouva une étendue de sable sec, s'avança et commença à dessiner. Tous les hommes s'agglutinèrent contre lui pendant que sa lame grattait le sable.

“Quelques-uns d'entre nous les y attireront”, dit-il en traçant une ligne dans le sable. “Le reste attendra de l'autre côté, prêt à boucher la route. Nous ferons croire aux Pandésiens qu'ils sont en train de nous poursuivre, que nous fuyons. Quand mes hommes auront traversé, ils pourront faire demi-tour par les tunnels, revenir de ce côté du Ravin et le boucher. A ce moment-là, nous pourrons tous nous battre ensemble.”

Kavos secoua la tête.

“Et qu'est-ce qui te fait penser que Ra enverra son armée dans ce ravin ?”

Duncan se sentait déterminé.

“Je comprends Ra”, répondit-il. “Il désire fortement nous détruire. Il désire fortement une victoire complète et totale. Cette manœuvre en appellera à sa vanité et, pour la satisfaire, il nous enverra toute son armée.”

Kavos secoua la tête.

“Les hommes qui les attireront”, dit-il, “seront exposés. Il sera presque impossible de revenir à temps par les tunnels. Ces hommes risquent de se faire piéger et de mourir.”

Duncan hocha gravement la tête.

“C'est pourquoi je mènerai ces hommes moi-même”, dit-il.

Les hommes tournèrent tous les yeux vers lui avec respect. Ils se caressèrent la barbe, le visage assailli par la préoccupation et le doute. Visiblement, ils comprenaient tous à quel point cette manœuvre était risquée.

“Ça pourrait peut-être marcher”, dit Kavos. “Peut-être pourrions-nous attirer les forces pandésiennes et peut-être même les fermer dehors. Pourtant, même dans ce cas de figure, Ra n'enverra pas tous ses hommes. Seules ses forces du sud sont stationnées ici. Il a d'autres hommes, répartis partout sur nos terres. Il a une armée puissante qui garde le nord. Même si nous gagnons cette bataille épique, nous ne gagnerons pas la guerre. Ses hommes maîtriseront encore Escalon.”

Duncan répondit d'un hochement de tête, pensant lui-même la même chose.

“C'est pourquoi nous allons séparer nos forces”, répondit-il. “Une moitié d'entre nous se rendra au Ravin pendant que l'autre moitié ira vers le nord et attaquera l'armée septentrionale de Ra. Menée par toi.”

Kavos le regarda fixement avec surprise.

“Si nous sommes supposés libérer Escalon, nous devons le faire en une seule fois”, ajouta Duncan. “Tu mèneras la bataille dans le nord. Emmène-les dans ta patrie, à Kos. Déplace la guerre vers les montagnes. Personne ne peut s'y battre aussi bien que toi.”

Kavos hocha la tête. Il appréciait visiblement cette idée.

“Et toi, Duncan ?” demanda-t-il en retour d'une voix chargée de préoccupation. “J'aurai beau avoir peu de chances dans le nord, les tiennes dans le Ravin seront bien plus réduites.”

Duncan répondit d'un hochement de tête et sourit. Il serra l'épaule à Kavos.

“J'aurai plus de chances de m'en tirer avec gloire, dans ce cas”, répondit-il.

Kavos lui sourit avec admiration.

“Et la flotte pandésienne ?” demanda Seavig en s'avançant. “Actuellement, ils tiennent le port d'Ur. Escalon ne pourra pas être libre tant qu'ils seront maîtres des mers.”

Duncan répondit à son ami d'un hochement de tête et lui posa une main sur l'épaule.

“C'est pourquoi tu vas emmener tes hommes et te diriger vers la côte”, répondit Duncan. “Sers-toi de notre flotte cachée et navigue vers le nord, de nuit, en remontant le Chagrin. Rends-toi à Ur et, si tu es assez rusé, tu arriveras peut-être à les vaincre.”

Seavig le regarda fixement en se frottant la barbe, les yeux luisants de malice et d'audace.

“Tu te rends compte qu'on sera une douzaine de navires contre mille ?” répondit-il.

Duncan répondit d'un hochement de tête et Seavig sourit.

“Je savais que, si je t'aimais, c'était pour une raison”, répondit Seavig.

Seavig monta à cheval, suivi par ses hommes, et il partit sans un autre mot, les menant tous dans le désert, vers l'ouest et vers la mer.

Kavos s'avança, serra l'épaule à Duncan et le regarda dans les yeux.

“J'ai toujours su que nous mourrions tous les deux pour Escalon”, dit-il. “Ce que je ne savais pas, c'est que ça se passerait avec tant de gloire. Ce sera une mort digne de nos ancêtres. Je te remercie pour ça, Duncan. Tu nous as fait un grand cadeau.”

“Moi aussi, je te remercie”, répondit Duncan.

Kavos se tourna, hocha la tête en direction de ses hommes et, sans un autre mot, ils montèrent tous à cheval et partirent vers le nord, vers Kos. Ils s'en allèrent tous en poussant des cris d'enthousiasme, soulevant un grand nuage de poussière sur leur chemin.

Duncan se retrouva face à plusieurs centaines d'hommes, qui attendaient tous qu'il leur donne des ordres. Il se tourna vers eux.

“Leifall sera bientôt ici”, dit-il en les regardant s'approcher à l'horizon. “Quand ils arriveront, nous partirons tous ensemble vers le Ravin.”

Duncan allait monter à cheval quand, soudain, une voix fendit l'air.

“Commandant !”

Duncan se retourna et fut choqué par ce qu'il vit. Là-bas, à l'est, une silhouette solitaire approchait, traversant le désert pour venir les rejoindre. Duncan eut le cœur qui battait la chamade quand il la vit. C'était impossible.

Ses hommes s'écartèrent de tous les côtés quand elle approcha. Le cœur de Duncan s'emballa et, lentement, il sentit ses yeux se remplir de larmes de joie. Il avait peine à y croire. Là-bas, telle une apparition surgie du désert, approchait sa fille.

Kyra.

Kyra s'avançait vers eux, seule, souriante, se dirigeant directement vers lui. Duncan était dérouté. Comment était-elle arrivée ici ? Que faisait-elle ici ? Pourquoi était-elle seule ? Avait-elle fait tout ce chemin à pied ? Où était Andor ? Où était son dragon ?

Tout cela était absurde.

Et pourtant, elle était là, en chair et en os. Sa fille était venue le retrouver. En la voyant, il avait l'impression qu'on venait de lui rendre son âme. Tout allait bien dans le monde, même si ce n'était que provisoirement.

“Kyra”, dit-il en s'avançant avec enthousiasme.

Les soldats s'écartèrent quand Duncan s'avança en souriant et en tendant les bras, impatient de la prendre dans ses bras. Elle souriait elle aussi et elle ouvrit largement les bras en s'avançant vers lui. Pour Duncan, rien que savoir qu'elle était en vie lui donnait l'impression que la vie valait la peine d'être vécue.

Duncan fit les derniers pas, extrêmement heureux de la prendre dans ses bras, et, quand elle s'avança et le prit dans ses bras, il l'enlaça.

“Kyra”, dit-il, se répandant en effusions, les larmes aux yeux. “Tu es vivante. Tu m'es revenue.”

Il sentait les larmes lui couler sur le visage, des larmes de joie et de soulagement.

Pourtant, étrangement, alors qu'il la tenait, elle ne disait mot, ne lui répondait rien.

Lentement, Duncan commença à se rendre compte que quelque chose n'allait pas. Une fraction de seconde avant qu'il comprenne, il fut soudain submergé par une douleur aveuglante.

Duncan haleta, incapable de reprendre son souffle. Ses larmes de joie se transformèrent rapidement en larmes de douleur et il eut le souffle coupé. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait; au lieu d'une tendre accolade, il sentait une froide lame d'acier lui poignarder les côtes et s'enfoncer jusqu'au fond. Il eut une sensation de chaleur au ventre, se sentit paralysé, incapable de respirer, de penser. La douleur était si violente, si brûlante, si inattendue. Il baissa les yeux et vit qu'il avait un poignard plongé dans le cœur, alors qu'il se tenait là, figé par le choc.

Il leva les yeux vers Kyra, la regarda dans les yeux et, bien que la douleur fût terrible, la douleur de sa trahison était pire. Ce n'était pas de mourir qui l'embêtait. C'était de mourir tué par sa fille qui le déchirait.

Sentant le monde tourner sous lui, Duncan cligna des yeux, dérouté, essayant de comprendre pourquoi la personne qu'il aimait le plus au monde le trahissait.

Pourtant, Kyra se contenta de lui sourire sans montrer le moindre remords.

“Bonjour, Père”, dit-elle. “Quel plaisir de te revoir !”




CHAPITRE DEUX


Alec se tenait dans la gueule du dragon et serrait l'Épée Inachevée de ses mains tremblantes, hébété, pendant que le sang du dragon lui jaillissait dessus comme une chute d'eau. Depuis les rangées de crocs acérés, chacun aussi grand que lui, il regarda vers l'extérieur et se prépara quand le dragon plongea directement sous l'océan. Il sentit son ventre lui remonter dans la gorge quand les eaux glaciales de la Baie de la Mort vinrent précipitamment à sa rencontre. Il savait que, s'il n'était pas tué par l'impact, il serait écrasé par le poids du cadavre du dragon.

Encore choqué d'avoir réussi à tuer cette grande bête, Alec savait que le dragon, avec tout son poids et toute sa vitesse, coulerait jusqu'au fond de la Baie de la Mort et l'entraînerait avec lui. L'Épée Inachevée pouvait tuer un dragon mais aucune épée ne pourrait arrêter sa chute. Pire encore, les mâchoires du dragon, maintenant relâchées, se refermaient sur lui à mesure que les muscles de la mâchoire se détendaient et se refermaient en formant une cage de laquelle Alec ne pourrait jamais s'échapper. Il savait qu'il allait devoir bouger vite pour survivre.

Alors que le sang lui jaillissait sur la tête depuis le palais du dragon, Alec retira l'épée et, quand les mâchoires furent presque refermées, il se prépara et bondit. Il hurla en fendant l'air glacé. Les crocs acérés du dragon lui effleurèrent le dos, lui entaillèrent la chair et, l'espace d'un instant, sa chemise s'accrocha à une des dents du dragon et il se dit qu'il n'y arriverait pas. Derrière lui, il entendit les grandes mâchoires se refermer soudainement, sentit sa chemise se déchirer, perdre un morceau – puis, finalement, il tomba en chute libre.

Alec se débattit en tombant, se prépara à tomber dans les eaux noires et tourbillonnantes d'en-dessous.

Soudain, on entendit un plouf et Alec fut choqué quand il plongea dans les eaux glacées, dont la température extrême lui coupa le souffle. La dernière chose qu'il vit en regardant vers le haut fut le cadavre du dragon qui plongeait près de lui, sur le point de percuter la baie.

Le corps du dragon frappa la surface en produisant un fracas terrible et en envoyant d'énormes gerbes d'eau dans toutes les directions. Heureusement, il rata Alec de peu et la vague, au lieu d'écraser le jeune homme, s'étala et s'éloigna du cadavre de la bête. Elle souleva Alec de plus de six mètres avant de s'arrêter, puis, à la grande peur d'Alec, elle commença à tout aspirer autour d'elle en formant un tourbillon géant.

Alec nagea de toutes ses forces pour s'éloigner mais en vain. Il eut beau essayer, la seconde d'après, il se retrouva aspiré dans le vaste tourbillon, vers les profondeurs.

Alec nagea de son mieux tout en serrant encore l'épée. Il était déjà à plus de six mètres au-dessous de la surface et, malgré ses coups de pied, il s'enfonçait dans les eaux glaciales. Il donna désespérément des coups de pied pour rejoindre la surface et la lumière du soleil qui étincelait loin au-dessus, et, quand il le fit, il vit d'immenses requins se mettre à nager vers lui. Il repéra tout juste la coque du navire qui montait et descendait dans les eaux loin au-dessus de lui et comprit qu'il ne lui restait pas beaucoup de temps pour se tirer vivant de ce mauvais pas.

Avec un ultime coup de pied, Alec refit finalement surface en haletant; un moment plus tard, il sentit de fortes mains le saisir. Il leva les yeux et vit Sovos le tirer brusquement pour le remonter à bord du navire et, une seconde plus tard, il se retrouva à l'air libre, serrant encore l'épée.

Pourtant, il perçut un mouvement du coin de l'œil, se tourna et vit un immense requin rouge bondir hors de l'eau en lui visant la jambe. Il n'avait plus le temps.

Alec sentit l'épée lui vibrer dans la main et lui dire quoi faire. Jamais il n'avait connu ce type de sensation. Il se retourna et hurla en abattant son épée des deux mains et de toutes ses forces.

On entendit le son de l'acier qui tranchait la chair et, choqué, Alec regarda l'Épée Inachevée trancher l'énorme requin en deux. Les eaux rouges se remplirent rapidement de requins, qui se mirent à manger les morceaux.

Un autre requin bondit pour lui attraper les pieds, mais, cette fois-ci, Alec se sentit violemment tiré vers le haut et il atterrit sur le pont en produisant un bruit sourd.

Il roula et gémit, couvert de douleurs et de contusions, et respira avec difficulté bien qu'avec soulagement, épuisé, dégoulinant. Quelqu'un le recouvrit immédiatement d'une couverture.

“Comme si ce n'était pas assez de tuer un dragon”, dit Sovos avec un sourire. Se tenant au-dessus d'Alec, il lui tendit une flasque de vin. Alec en prit une longue gorgée, qui lui réchauffa l'estomac.

Le navire fourmillait de soldats, tous excités, en désordre. Alec n'en fut pas surpris: après tout, il était rare qu'un dragon meure d'un coup d'épée. Il regarda autour de lui et vit, sur le pont, au milieu de la foule, Merk et Lorna, visiblement sauvés des eaux. Merk lui semblait être une canaille, peut-être un assassin, alors que Lorna était d'une beauté éthérée à couper le souffle. Ils dégoulinaient tous les deux et avaient l'air hébétés et heureux d'être en vie.

Alec remarqua que tous les soldats le regardaient fixement, abasourdis, et il se releva lentement, lui-même choqué en se rendant compte de ce qu'il venait d'accomplir. Les soldats regardèrent l'épée dégoulinante qu'il tenait puis le regardèrent, lui, comme s'il était un dieu. Il ne put s'empêcher de regarder l'épée lui-même, de sentir son poids dans sa main comme si c'était une créature vivante. Il contempla le mystérieux métal étincelant comme si c'était un objet étrange et qu'il revivait dans sa tête le moment où il avait frappé le dragon, le choc qu'il avait ressenti en lui trouant la chair. Il s'émerveilla de la puissance de cette arme.

Peut-être encore plus que ça, Alec ne put s'empêcher de se demander qui il était. Comment se faisait-il que le simple garçon de village qu'il était puisse tuer un dragon ? Que lui réservait la destinée ? Il commençait à se dire que ce ne serait pas une destinée ordinaire.

Alec entendit claquer mille mâchoires, regarda par-dessus le bastingage et vit qu'un banc de requins rouges se repaissait maintenant de l'énorme carcasse du dragon, qui flottait à la surface. Les eaux noires de la Baie de la Mort étaient maintenant rouge sang. Alec regarda la carcasse qui flottait et comprit alors que c'était lui qui avait vraiment fait ça. D'une façon ou d'une autre, il avait tué un dragon et il était le seul à l'avoir fait en Escalon.

De grands hurlements remplirent le ciel. Alec leva les yeux et vit des dizaines d'autres dragons décrire des cercles au loin, cracher de grandes colonnes de flammes, assoiffés de vengeance. Tous le fixaient du regard mais certains semblaient avoir peur de l'approcher. Plusieurs d'entre eux quittèrent la meute quand ils virent que leur compagnon flottait mort dans l'eau.

Cependant, d'autres hurlèrent de fureur et plongèrent directement vers lui.

En les voyant s'abattre vers lui, Alec n'attendit pas. Il courut vers la poupe, bondit sur le bastingage et leur fit face. Il sentit la puissance de l'épée le traverser, l'encourager à se battre et, alors qu'il se tenait à cet endroit, il sentit en lui une nouvelle détermination inflexible. Il eut l'impression que l'épée le poussait en avant. Il ne faisait plus qu'un avec son arme.

La meute de dragons descendit directement vers lui. Un énorme dragon aux yeux vert brillant les menait et hurlait tout en crachant des flammes. Alec tint l'épée haut. La vibration qu'il sentait dans sa main lui donnait du courage. Il savait que le destin même d'Escalon était en jeu.

Alec ressentit un regain de courage qu'il n’avait jamais connu. Il poussa lui-même un cri de guerre et, quand il le fit, l'épée s'illumina. Un intense jet de lumière s'en échappa, s'éleva et arrêta le mur de flammes à mi-ciel. Il continua jusqu'à faire rebrousser chemin aux flammes et, quand Alec redonna un coup d'épée, le dragon hurla quand il se retrouva enfermé dans sa propre colonne de flammes. Formant une grande boule de feu, le dragon hurla et se débattit en tombant tout droit dans les eaux.

Un autre dragon plongea et, une fois de plus, Alec leva l'épée, qui arrêta le mur de flammes et tua le dragon. Un autre dragon vola plus bas et, quand il le fit, il baissa les serres comme pour saisir Alec. Alec se tourna, donna un coup d'épée et fut choqué quand l'épée trancha les jambes au dragon, qui poussa un hurlement. Du même mouvement, Alec frappa à nouveau et lui blessa le flanc en y ouvrant une énorme entaille. Le dragon s'écrasa dans l'océan et, alors qu'il y battait des ailes, incapable de voler, il se fit attaquer par une masse de requins.

Un autre dragon, petit et rouge, vola à basse altitude par l'autre côté, les mâchoires ouvertes en grand, et, quand il le fit, cette fois-ci, Alec permit à ses instincts de prendre le dessus et bondit en l'air. L'épée lui donna de la force et il bondit plus haut qu'il n'aurait pu l'imaginer, par-dessus la tête du dragon, pour lui atterrir sur le dos.

Le dragon hurla et rua, mais Alec tint bon. Le dragon ne pouvait pas le désarçonner.

Alec se sentit plus fort que le dragon et en mesure de le commander.

“Dragon !” cria-t-il. “A mes ordres ! Attaque !”

Le dragon fut obligé de se retourner et de s'envoler directement vers la meute d'une dizaine de dragons qui descendaient encore. Alec leur fit face sans peur et vola vers eux en tenant l'épée devant lui. Quand ils se croisèrent dans le ciel, Alec donna de nombreux coups d'épée avec une force et une vitesse qu'il ignorait posséder. Il coupa l'aile à un dragon, puis la gorge à un autre, puis en poignarda un autre au côté du cou, puis se retourna et coupa la queue à un autre. L'un après l'autre, les dragons tombèrent du ciel et s'écrasèrent dans les eaux en créant un tourbillon dans la baie d'en-dessous.

Alec ne s'arrêta pas. Il attaqua la meute à plusieurs reprises, traversa les cieux dans tous les sens, sans jamais battre en retraite. Pris dans la tourmente, il remarqua tout juste le moment où, finalement, les rares dragons qui restaient se retournèrent, hurlèrent et s'enfuirent, effrayés.

Alec avait peine à y croire. Des dragons. Effrayés.

Alec regarda au-dessous. Il vit à quelle altitude il était, vit la Baie de la Mort qui s'étendait au-dessous de lui, vit des centaines de navires, en flammes pour la plupart, et des milliers de cadavres de trolls qui flottaient. L'Île de Knossos était elle aussi en flammes et son grand fort était en ruines. Devant lui s'étendait une scène de chaos et de destruction.

Alec repéra sa flotte et fit descendre le dragon. Quand ils s'en approchèrent, Alec leva l'épée et la plongea dans le dos du dragon, qui hurla et commença à tomber. Quand ils approchèrent de l'eau, Alec bondit et atterrit dans les eaux à côté du navire.

Immédiatement, on lui jeta des cordes et Alec fut hissé à bord.

Quand il atterrit sur le pont, cette fois-ci, il ne frissonna pas. Il n'avait plus froid, n'était plus fatigué ni affaibli, n'avait plus peur. Au lieu de tout cela, il ressentait une force qu'il n'avait jamais connue. Il se sentait rempli de courage, de force. Il sentait qu'il venait de renaître.

Il avait tué une meute de dragons.

Et maintenant, plus rien ne pourrait l'arrêter en Escalon.




CHAPITRE TROIS


Réveillé par la sensation de pinces acérées en train de lui ramper sur le dos de la main, Vesuvius ouvrit un œil; l'autre était encore scellé. Il regarda vers le haut, désorienté, et se retrouva allongé face contre terre dans le sable pendant que les vagues de l'océan se fracassaient derrière lui et que l'eau glaciale lui remontait le long des jambes. Il se souvint. Après cette bataille épique, il avait échoué sur le rivage de la Baie de la Mort; il se demanda combien de temps il était resté allongé ici, inconscient. A présent, la marée remontait lentement et l'aurait emporté s'il ne s'était pas réveillé. Pourtant, ce n'étaient pas les eaux froides qui l'avaient réveillé mais la créature qui se trouvait sur sa main.

Vesuvius regarda sa main, étendue sur le sable, et vit un grand crabe violet enfoncer une pince dans sa main et en arracher un petit morceau de sa chair. Il prenait son temps, comme si Vesuvius était un cadavre. A chaque coup de pince, Vesuvius sentait l'onde de choc de la douleur.

Vesuvius ne pouvait en vouloir à la créature; elle avait regardé et vu des milliers de cadavres, le reste de son armée de trolls, tous répandus sur cette plage. Ils étaient tous allongés là, couverts de crabes violets, et le claquement de leurs pinces remplissait l'air. La puanteur des trolls en décomposition l'accablait, lui donnait presque un haut-le-cœur. Ce crabe sur sa main était visiblement le premier qui ait osé s'aventurer jusqu'à Vesuvius. Les autres avaient probablement senti qu'il était encore en vie et avaient pris leur temps. Pourtant, ce crabe courageux avait pris le risque tout seul. A présent, des dizaines d'autres se tournaient vers lui en l'imitant avec hésitation. Vesuvius savait que, dans quelques moments, il serait recouvert, mangé vivant par cette petite armée, sauf s'il était d'abord emporté au large par les marées glaciales de la Baie de la Mort.

Saisi par un accès soudain de rage, Vesuvius tendit sa main libre, attrapa le crabe violet et le serra lentement. Le crabe essaya de s'éloigner mais Vesuvius ne voulait pas le laisser faire. L'animal se débattit sauvagement, essayant d'atteindre Vesuvius avec ses pinces, mais Vesuvius le tenait ferme et l'empêchait de se retourner. Il serra de plus en plus, lentement, prenant son temps, prenant grand plaisir à infliger de la douleur. La créature hurla, poussa un affreux cri aigu. Lentement, Vesuvius serra la main jusqu'à en faire un poing.

Finalement, le crabe explosa. Du sang violet et gluant goutta sur la main de Vesuvius, qui entendit le craquement satisfaisant de la coquille. Il laissa tomber le crabe, réduit en bouillie.

Vesuvius se redressa sur un genou, encore chancelant et, quand il le fit, des dizaines de crabes s'enfuirent précipitamment, visiblement choqués de voir se lever un mort. Une réaction en chaîne s'ensuivit et, quand il se redressa, des milliers de crabes s'éparpillèrent, et, quand Vesuvius fit ses premiers pas sur le rivage, la plage était vide. Il traversa le cimetière et, lentement, la mémoire lui revint.

La bataille de Knossos. Il gagnait, il allait détruire Lorna et Merk quand ces dragons étaient arrivés. Il se souvint qu'il était tombé de l'île, avait perdu son armée, que sa flotte avait brûlé et, finalement, qu'il s'était presque noyé. Ç'avait été la débandade et il en rougit de honte. Il se tourna, regarda la baie, le lieu de sa défaite, et vit au loin l'Île de Knossos encore en feu. Il vit surnager les vestiges de sa flotte, en pièces; certains navires, à moitié détruits, étaient encore en feu. Puis il entendit un hurlement loin au-dessus. Il regarda vers le haut et cligna des yeux.

Vesuvius avait peine à croire ce qu'il voyait devant lui. C'était inconcevable. Des dragons tombaient du ciel, chutaient dans la baie, immobiles.

Morts.

Loin au-dessus, il vit un homme seul chevaucher un des dragons et se battre à l'épée contre tous les autres tout en s'accrochant au dos du sien. Finalement, le reste de la meute se retourna et s'enfuit.

Il regarda à nouveau vers les eaux et vit, à l'horizon, des dizaines de navires qui portaient l'étendard des Îles Perdues. Il vit l'homme sauter du dernier dragon et retourner sur les navires. Il repéra la fille, Lorna, l'assassin, Merk, et il fut furieux de constater qu'ils avaient survécu.

Vesuvius regarda à nouveau vers le rivage et, alors qu'il examinait les cadavres de sa nation de trolls, qui se faisaient manger par des crabes ou prendre par la marée et manger par des requins, il se sentit plus seul que jamais. Avec un choc, il se rendit compte qu'il était l'unique survivant de l'armée qu'il avait emmenée.

Vesuvius se tourna vers vers le nord, vers le continent d'Escalon, et il sut que quelque part, loin vers le nord, les Flammes avaient été baissées. A l'instant même, son peuple quittait Marda, dévastait Escalon, et des millions de trolls migraient vers le sud. Après tout, Vesuvius avait réussi à atteindre la Tour de Kos, à détruire l'Épée de Flammes et, maintenant, sa nation avait sûrement traversé la frontière et devait être en train de mettre Escalon en pièces. Il leur fallait un commandant. Ils avaient besoin de lui.

Vesuvius avait peut-être perdu cette bataille mais il ne devait pas oublier qu'il avait gagné la guerre. Son plus grand moment de gloire, le moment qu'il avait attendu toute sa vie, l'attendait encore. Il était maintenant temps qu'il prenne le pouvoir, mène son peuple à une victoire complète et totale.

Oui, se dit-il en se redressant et en repoussant la douleur, les blessures, le froid paralysant. Il avait obtenu ce qu'il était venu chercher. Que la fille et son peuple se promènent sur l'océan si ça leur chante. Après tout, il lui restait la destruction d'Escalon. Il pourrait toujours revenir la tuer plus tard. L'idée le fit sourire. Il la tuerait bel et bien. Il la taillerait en pièces.

Vesuvius partit au trot, puis, bientôt, se mit à courir à fond. Il irait vers le nord. Il retrouverait sa nation et il lui offrirait la plus grande bataille de tous les temps.

Il était temps de détruire définitivement Escalon.

Bientôt, Escalon et Marda ne feraient plus qu'un.




CHAPITRE QUATRE


En admiration, Kyle regarda s'élargir la fissure dans le sol et des milliers de trolls faire une chute mortelle jusque dans les entrailles de la terre en se débattant. Alva se tenait juste à côté, le bâton levé, et d'intenses rayons de lumière en jaillissaient, si brillants que Kyle était obligé de se protéger les yeux. Alva annihilait l'armée de trolls et protégeait le nord tout seul. Kyle s'était battu de toutes ses forces, comme l'avait fait Kolva à ses côtés, et, bien qu'ils aient tué des dizaines de trolls dans le cadre d'un combat rapproché féroce avant de tomber sous le coup de leurs blessures, leurs ressources n'étaient pas inépuisables. Alva était le seul qui empêche les trolls d'envahir Escalon.

Les trolls comprirent bientôt que la fissure était en train de les tuer et ils s'arrêtèrent de l'autre côté, à quinze mètres, en se rendant compte qu'ils n'allaient plus pouvoir avancer. Ils regardèrent Alva, Kolva, Kyle, Dierdre et Marco, la frustration dans le regard. Comme la fissure continuait à s'étendre vers eux, ils se retournèrent et, la panique dans le regard, ils s'enfuirent.

Bientôt, le grand grondement disparut et tous restèrent silencieux. La marée de trolls s'était arrêtée. Est-ce qu'ils retournaient à Marda ? Allaient-ils se regrouper pour reprendre l'invasion ailleurs ? Kyle n'en était pas sûr.

Alors que tout se calmait, Kyle resta allongé sur place, souffrant de ses blessures. Il regarda Alva baisser lentement son bâton et la lumière diminuer autour de lui. Alors, Alva se tourna vers lui, tendit une main et la posa sur le front de Kyle. Kyle sentit une poussée de lumière lui pénétrer le corps, sentit qu'il se réchauffait, s'allégeait et, en quelques moments, il se sentit complètement guéri. Il se releva, choqué, se sentant renaître et débordant de gratitude.

Alva s'agenouilla à côté de Kolva, lui posa une main sur l'estomac et le guérit, lui aussi. En quelques moments, Kolva se leva, visiblement surpris d'être à nouveau debout, le regard lumineux. Dierdre et Marco furent les suivants et, quand Alva leur posa les mains dessus, ils furent guéris eux aussi. Alva tendit son bâton et toucha aussi Leo et Andor, qui se levèrent, tous les deux guéris par les pouvoirs magiques d'Alva avant que leurs blessures ne les achèvent définitivement.

Kyle se tenait là, ébahi, personnellement témoin de la puissance de ce magicien dont il n'avait entendu que des rumeurs la plus grande partie de sa vie. Il savait qu'il était en présence d'un vrai maître. Il sentait aussi que c'était une présence fugace, un maître qui ne pouvait pas rester.

“Tu l'as fait”, dit Kyle, rempli d'admiration et de gratitude. “Tu as arrêté toute la nation des trolls.”

Alva secoua la tête.

“Non”, répondit-il posément d'une voix mesurée et ancienne. “Je n'ai fait que les ralentir. Une grande et terrible destruction nous attend encore.”

“Mais comment ?” insista Kyle. “La fissure … ils ne pourraient jamais la traverser. Tu en as tué tant de milliers. Ne sommes-nous pas en sécurité ?”

Alva secoua tristement la tête.

“Tu n'as même pas commencé à voir le commencement de cette nation. Il en reste encore des millions, qui viendront bientôt. La grande bataille a commencé. La bataille qui décidera du destin d'Escalon.”

Alva traversa les décombres de la Tour d'Ur, se frayant un chemin avec son bâton, et Kyle l'examina, dérouté comme toujours par cette énigme. Il se tourna finalement vers Dierdre et Marco.

“Vous voulez vraiment retourner à Ur, n'est-ce pas ?” leur demanda-t-il.

Dierdre et Marco répondirent d'un hochement de tête, l'espoir dans le regard.

“Allez-y”, ordonna-t-il.

Ils le regardèrent fixement, visiblement déroutés.

“Mais il ne reste rien là-bas”, dit Dierdre. “La ville a été détruite. Inondée. Les Pandésiens y font la loi, maintenant.”

“Y retourner serait suicidaire”, ajouta Marco.

“Pour l'instant”, répondit Alva. “Cependant, on aura bientôt besoin de vous là-bas, quand la grande bataille commencera.”

Dierdre et Marco ne se le firent pas dire deux fois. Ils se retournèrent, montèrent Andor ensemble et partirent au galop vers le sud, dans les bois, retournant vers la cité d'Ur.

Leo resta aux côtés de Kyle, qui lui caressa la tête.

“Tu penses à moi et à Kyra, hein, mon garçon ?” demanda Kyle à Leo.

Leo lui répondit d'un gémissement affectueux et Kyle comprit qu'il allait rester avec lui et le protéger comme s'il était Kyra. Il sentait que Leo serait un grand frère d'armes.

Quand Alva se tourna vers les bois qui s'étendaient au nord en les regardant fixement, Kyle le contempla d'un air interrogateur.

“Et nous, mon maître ?” demanda Kyle. “Où a-t-on besoin de nous ?”

“Ici-même”, dit Alva.

Kyle regarda fixement à l'horizon, regarda vers le nord, vers Marda, en compagnie d'Alva.

“Ils arrivent”, ajouta Alva. “Et nous trois, nous sommes le dernier espoir.”




CHAPITRE CINQ


Gagnée par la panique, Kyra se débattait et se tortillait dans la toile d'araignée, essayant désespérément de se libérer alors que l'énorme créature rampait dans sa direction. Elle ne voulait pas regarder, mais ne put s'en empêcher. Elle se tourna et fut terrifiée quand elle vit une énorme araignée qui rampait vers elle en sifflant, une énorme patte à la fois. Regardant fixement Kyra de ses énormes yeux rouges, elle leva ses longues pattes noires et duveteuses et ouvrit grand la gueule en montrant ses crocs jaunes d'où dégoulinait de la salive. Kyra savait qu'il ne lui restait pas longtemps à vivre et que ce serait une façon terrible de mourir.

Alors qu'elle se tortillait, Kyra entendit tout autour d'elle le cliquetis des os pris dans la toile; elle regarda, vit les restes de toutes les victimes qui étaient mortes ici avant elle et comprit que ses chances de survie étaient minces. Elle était collée à la toile et elle ne pouvait rien y faire.

Kyra ferma les yeux car elle savait qu'elle n'avait pas le choix. Elle ne pouvait pas compter sur le monde extérieur. Il fallait qu'elle regarde en elle-même. Elle savait que la réponse ne se trouvait pas dans sa force extérieure, dans ses armes extérieures. Si elle comptait sur le monde extérieur, elle mourrait.

Cela dit, elle sentait que sa force intérieure était vaste, infinie. Il fallait qu'elle puise dans sa force intérieure, qu'elle invoque les forces qu'elle avait peur de confronter. Il fallait qu'elle finisse par comprendre ce qui lui donnait force, par comprendre le résultat final de tout son entraînement spirituel.

L'énergie. C'était ce qu'Alva lui avait enseigné. Quand nous comptons sur nous-mêmes, nous n'utilisons qu'une fraction de notre énergie, qu'une fraction de notre potentiel. Puise dans l'énergie du monde. Tout l'univers attend pour t'aider.

Cela lui courait dans les veines, elle le sentait. C'était ce quelque chose de spécial avec lequel elle était née et que sa mère lui avait transmis. C'était la puissance qui vivait en tout, comme un fleuve souterrain. C'était la même force à laquelle elle avait toujours eu peine à faire confiance. C'était la partie la plus profonde d'elle-même, et la partie à laquelle elle ne faisait pas encore entièrement confiance. C'était la partie qu'elle craignait le plus, plus que tout ennemi. Elle voulait invoquer sa mère, car elle désirait désespérément son aide. Pourtant, elle savait qu'elle ne pourrait pas entrer en contact avec elle à partir d'ici, de ce pays de Marda. Elle était complètement seule. Peut-être que cette solitude absolue, cette absence de dépendance de quiconque d'autre, était la dernière étape de son entraînement.

Kyra ferma les yeux car elle savait que c'était maintenant ou jamais. Elle sentait qu'il fallait qu'elle devienne plus grande qu'elle-même, plus grande que ce monde qu'elle voyait devant ses yeux. Elle se força à se concentrer sur l'énergie intérieure, puis sur l'énergie qui l'entourait.

Lentement, Kyra se mit à l'écoute. Elle sentit l'énergie de la toile, de l'araignée; elle la sentit courir en elle. Elle lui permit lentement de devenir part d'elle. Elle ne se débattit plus contre elle. Au lieu de cela, elle se permit à elle-même de ne plus faire qu'un avec elle.

Kyra sentit qu'elle ralentissait; elle sentit ralentir le temps. Elle se mit à l'écoute des plus petits détails, entendit tout, sentit tout ce qui l'entourait.

Soudain, Kyra sentit une poussée d'énergie et, pour la première fois, elle sut que l'univers entier ne faisait qu'un. Elle sentit tomber tous les murs de séparation, sentit se dissoudre la barrière qui séparait le monde extérieur du monde intérieur. Elle sentit que cette distinction était elle-même fallacieuse.

Ce faisant, elle sentit une poussée d'énergie, comme si un barrage venait de céder en elle. Elle avait les mains qui brûlaient comme si elles étaient en feu.

Kyra ouvrit les yeux et vit l'araignée, très proche maintenant, la regarder et se préparer à lui sauter dessus. Elle se tourna et vit son bâton coincé dans la toile à un mètre ou deux. Elle tendit le bras sans plus douter d'elle-même. Elle appela le bâton et, quand elle le fit, il s'envola et atterrit droit dans sa main ouverte. Elle le serra fort.

Kyra utilisa sa force car elle savait qu'elle était plus forte que tout ce qu'elle voyait devant elle. Elle se fit confiance et, ce faisant, elle leva le bras qui tenait le bâton et il se dégagea de la toile.

Elle tourna et, juste au moment où l'araignée allait refermer ses crocs sur elle, elle tendit le bras et lui piqua le bâton dans la gueule.

L'araignée poussa un hurlement horrible et Kyra lui enfonça profondément le bâton dans la gueule en le tournant de côté. La bête essaya de fermer les mâchoires mais en vain, car le bâton lui maintenait la gueule ouverte.

Cependant, à la grande surprise de Kyra, l'araignée ferma soudain les mâchoires et cassa l'ancien bâton en morceaux. Elle avait cassé ce qui ne pouvait être cassé et l'avait fracassé dans sa gueule comme un cure-dents. Cette bête était plus forte qu'elle ne l'avait imaginé.

L'araignée bondit vers Kyra et, quand elle le fit, le temps ralentit. Kyra sentit tout s'enclencher. Elle sentit en son for intérieur qu'elle pouvait se libérer, qu'elle pouvait être plus rapide que son ennemie.

Kyra se libéra, bondit en avant et roula dans la toile; quand l'araignée donna un coup de crocs, elle mordit dans la toile au lieu d'atteindre Kyra.

Alors que Kyra se concentrait, elle sentit pour la première fois un léger bourdonnement agiter l'air, sentit quelque chose l'appeler. Elle se tourna et, de l'autre côté de la toile, vit ce qu'elle était venue chercher  à Marda : le Bâton de Vérité. Il se dressait là-bas, logé dans un bloc de granite noir, éthéré, rayonnant sous le ciel de minuit.

Kyra sentit qu'elle avait une connexion intense avec lui, sentit ses paumes la picoter quand elle tendit la main droite. Elle poussa le plus grand cri de guerre de sa vie et comprit, sut tout simplement que le bâton lui obéirait.

Soudain, Kyra sentit la terre vibrer sous elle. Elle savait qu'elle était en train d'extraire l'arme du cœur même de la terre et, en un moment glorieux, elle ne douta plus d'elle-même, de ses pouvoirs ni de l'univers.

Un grand bruit s'ensuivit, celui de la pierre raclant contre la pierre, et Kyra regarda, impressionnée, le bâton se lever lentement en se détachant du granit. Il se souleva lentement puis fendit l'air et son manche noir et orné de pierreries atterrit dans la paume droite de Kyra. Elle le saisit et se sentit vivante. C'était comme saisir un serpent, comme tenir une créature vivante.

Sans hésitation, Kyra virevolta et l'abattit, juste au moment où l'araignée s'approchait d'elle. Le bâton se transforma soudain en lame et trancha en deux l'énorme toile.

L'araignée hurla et tomba par terre, visiblement abasourdie.

Kyra se retourna brusquement et trancha encore la toile, se libérant complètement et atterrissant sur ses pieds. Elle tint le bâton des deux mains, loin au-dessus de sa tête, juste au moment où la bête se jetait sur elle. Elle l'affronta avec courage, s'avança et la frappa de toutes ses forces avec le Bâton de Vérité. Elle sentit le bâton fendre le corps épais de l'araignée, qui poussa un hurlement terrible quand Kyra la trancha en deux.

Un sang noir et épais en jaillit et l'araignée tomba à ses pieds, morte.

Kyra resta là en tenant le bâton, les bras tremblants, sentant une poussée d'énergie comme elle n'en avait jamais senti. A ce moment, elle sentit qu'elle avait changé. Elle sentit qu'elle était devenue plus forte, qu'elle ne serait plus jamais la même. Elle sentit que toutes les portes s'étaient ouvertes et que tout était possible.

Loin au-dessus, les cieux tonnèrent et on entendit la foudre. Des éclairs écarlates fendirent et rayèrent les nuages comme si ces derniers dégoulinaient de lave. Ensuite, il y eut un immense grondement et Kyra fut ravie de voir Theon s'élancer au travers des nuages. Elle sentit que la barrière avait été baissée quand elle avait retiré le bâton. Pour la première fois, elle sut qu'elle était celle qui était destinée à tout changer.

Theon atterrit à ses pieds et, sans attendre, elle le monta et ils s'élevèrent haut en l'air. Le tonnerre gronda tout autour d'eux quand ils s'élancèrent dans les cieux et se dirigèrent vers le sud, quittant Marda pour regagner Escalon. Kyra savait qu'elle avait touché le fond mais aussi qu'elle avait vaincu, réussi sa dernière épreuve.

Et maintenant, le Bâton de Vérité en main, elle avait une guerre à mener.




CHAPITRE SIX


Alors qu'elle s'éloignait, Lorna regarda l'île de Knossos qui, encore en flammes, disparaissait à l'horizon, et elle en eut le cœur brisé. Elle se tenait à la proue du navire, agrippée au bastingage, Merk à côté d'elle et la flotte des Îles Perdues derrière elle, et elle sentait tous les regards posés sur elle. Cette île adorée, demeure des Gardiens, des braves guerriers de Knossos, n'était plus. Elle était en flammes, son glorieux fort était détruit et les guerriers adorés qui avaient monté la garde pendant des milliers d'années étaient tous morts, maintenant, tués par la vague de trolls et achevés par la meute de dragons.

Lorna perçut un mouvement, se tourna et vit Alec, le garçon qui avait tué les dragons et avait finalement rejoint la Baie de la Mort, s'avancer à côté d'elle, silencieux. Il se tenait là, l'air aussi hébété qu'elle, son épée à la main, et elle se sentit reconnaissante envers lui et cette arme qu'il tenait dans ses mains. Elle l'observa. L'Épée Inachevée était un objet d'une suprême beauté et Lorna sentait l'énergie intense qui en émanait. Elle se souvint de la mort des dragons et comprit que ce garçon tenait le destin d'Escalon dans ses mains.

Lorna était reconnaissante d'être en vie. Elle savait qu'elle et Merk aurait connu une fin tragique dans la Baie de la Mort si ces hommes des Îles Perdues n'étaient pas arrivés. Pourtant, elle se sentait aussi coupable pour ceux qui n'avaient pas survécu. Ce qui la faisait le plus souffrir, c'était qu'elle n'avait pas prévu ça. Toute sa vie, au cours de sa vie solitaire passée à monter la garde dans la Tour de Kos, elle avait tout prévu, tous les rebondissements du destin. Elle avait prévu l'arrivée des trolls, avait prévu l'arrivée de Merk et avait même prévu que l'Épée de Flammes serait détruite. Elle avait prévu la grande bataille de l'Île de Knossos mais n'avait pas prévu son issue. Elle n'avait pas prévu que l'île brûlerait, n'avait pas prévu l'arrivée de ces dragons. Elle doutait de ses propres pouvoirs, et c'était ça qui la blessait plus que toute autre chose.

Comment cela avait-il pu se produire ? se demanda-t-elle. La seule réponse était peut-être que la destinée d'Escalon évoluait à tout moment. Ce qui avait été écrit des milliers d'années auparavant était en cours de modification. Elle sentait que le destin d'Escalon était incertain et maintenant informe.

Lorna sentait le regard de tous les occupants du navire lui peser dessus. Ils voulaient tous connaître leur prochaine destination, savoir ce que le destin leur réservait alors qu'ils quittaient l'île en feu. Le monde était en flammes et ils attendaient tous qu'elle leur donne la réponse.

Alors que Lorna se tenait là, elle ferma les yeux et, lentement, elle sentit la réponse monter en elle et lui indiquer à quel endroit on avait le plus besoin d'eux. Pourtant, quelque chose lui obscurcissait la vision. Elle se souvint et sursauta. Thurn.

Lorna ouvrit les yeux et examina les eaux au-dessous d'elle. Elle observa tous les corps flottants qui longeaient le navire, la mer de cadavres qui se heurtait contre la coque. Les autres marins, eux aussi, cherchaient des survivants depuis des heures, scrutant les visages comme elle, et pourtant, ils n'avaient rien trouvé.

“Ma dame, le navire attend vos ordres”, insista doucement Merk.

“Cela fait des heures que nous scrutons les eaux”, ajouta Sovos. “Thurn est mort. Nous devons le laisser partir.”

Lorna secoua la tête.

“Je sens qu'il n'est pas mort”, répliqua-t-elle.

“J'aimerais plus que quiconque que ce soit le cas”, répondit Merk. “Je lui dois la vie. Il nous a sauvés du feu des dragons. Pourtant, nous l'avons vu prendre feu et tomber dans la mer.”

“Mais nous ne l'avons pas vu mourir”, répondit-elle.

Sovos soupira.

“Même si, d'une façon ou d'une autre, il a survécu à sa chute, ma dame”, ajouta Sovos, “il n'a pas pu survivre dans ces eaux. Nous devons le laisser partir. Notre flotte a besoin d'ordres.”

“Non”, dit-elle, décidée, d'une voix où résonnait l'autorité. Elle sentait monter en elle une prémonition, un picotement entre les yeux. Cette prémonition lui disait que Thurn était en vie là-bas, quelque part au milieu des épaves, au milieu des milliers de corps flottants.

Lorna inspecta les eaux, attendant, espérant, à l'écoute. Elle lui devait ça et elle n'abandonnait jamais un ami. La Baie de la Mort était sinistrement silencieuse depuis que tous les trolls étaient morts et les dragons partis, et pourtant, elle avait encore un son qui lui était propre, le hurlement incessant du vent, le clapotis de mille moutons, le gémissement de leur navire que le courant berçait sans arrêt. Alors qu'elle écoutait, le vent se mit à souffler plus fort.

“Une tempête se prépare, ma dame”, dit finalement Sovos. “Nous devons partir. Nous avons besoin de vos ordres.”

Elle savait qu'ils avaient raison. Et pourtant, elle ne pouvait pas abandonner.

Juste au moment où Sovos ouvrait la bouche pour parler, soudain, Lorna ressentit une poussée d'excitation. Elle se pencha et observa quelque chose qui, au loin, montait et descendait dans les eaux, porté vers le navire par les courants. Elle sentit un picotement à l'estomac et sut que c'était lui.

“LÀ-BAS !” cria-t-elle.

Les hommes se précipitèrent vers la balustrade, regardèrent par-dessus le bord et le virent tous, eux aussi : c'était Thurn qui flottait dans l'eau. Lorna ne perdit pas de temps. Elle fit deux grands pas, bondit du bastingage et plongea la tête la première. Elle fit une chute de six mètres vers les eaux glaciales de la baie.

“Lorna !” cria Merk derrière elle, d'une voix pleine d'inquiétude.

Lorna vit les requins rouges grouiller au-dessous d'elle et comprit l'inquiétude de Merk. Ils décrivaient des cercles autour de Thurn mais, bien qu'ils lui donnent des petits coups, elle vit qu'ils n'avaient pas encore réussi à percer son armure. Lorna comprit que Thurn avait de la chance d'être encore dans son armure, à laquelle il devait la vie, et qu'il avait encore plus de chance de s'être accroché à une planche en bois qui lui permettait de flotter. Pourtant, les requins se faisaient de plus en plus nombreux, de plus en plus téméraires, et elle savait qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps.

Elle savait aussi que les requins s'attaqueraient à elle, et pourtant, il était hors de question d'hésiter alors que la vie de Thurn était en jeu. Elle lui devait ça.

Lorna atterrit dans l'eau, choquée par son froid glacial et, sans attendre, donna des coups de pied et nagea sous la surface jusqu'à atteindre Thurn, se servant de sa force pour nager plus vite que les requins. Elle l'enlaça, le saisit, sentit qu'il était en vie, bien qu'inconscient. Les requins se mirent à nager vers elle et elle se prépara à les affronter, à faire le nécessaire pour qu'elle et Thurn survivent.

Lorna vit soudain des cordes atterrir autour d'elle. Elle en agrippa une et se sentit rapidement tirée vers l'arrière. Elle s'envola et il était temps car un requin rouge bondit hors de l'eau et donna un coup de mâchoires là où ses jambes s'étaient trouvées une seconde auparavant.

Lorna, tenant Thurn, fut tirée vers le haut dans le vent glacial et se balança rudement en frappant contre la coque du navire. Un moment plus tard, ils furent remontés par l'équipage et, avant de se retrouver à bord, Lorna aperçut pour la dernière fois les requins qui grouillaient au-dessous d'elle, furieux d'avoir perdu leur repas.

Lorna atterrit sur le pont en produisant un bruit sourd, Thurn dans les bras. Elle le retourna immédiatement et l'examina. Il était à moitié défiguré, brûlé par les flammes mais, au moins, il avait survécu. Il avait les yeux fermés. Au moins, ils ne fixaient pas le ciel; c'était un bon signe. Elle posa les mains sur son cœur et sentit quelque chose. C'était un battement de cœur, quoique faible.

Lorna appliqua les paumes sur son cœur et, quand elle le fit, elle sentit une poussée d'énergie, une chaleur intense le pénétrer par l'intermédiaire de ses paumes. Elle invoqua ses pouvoirs et demanda que Thurn revienne à la vie.

Thurn ouvrit soudain les yeux et se redressa en inspirant profondément, en haletant et en crachant de l'eau. Il toussa et les autres hommes se ruèrent en avant et l'enveloppèrent dans des fourrures pour le réchauffer. Lorna était ravie. Elle regarda la couleur lui revenir au visage et comprit qu'il vivrait.

Lorna sentit soudain qu'on lui entourait les épaules d'une fourrure chaude, se retourna et vit Merk qui se tenait au-dessus d'elle en souriant et l'aidait à se relever.

Les hommes se rassemblèrent bientôt autour d'elle en la regardant avec encore plus de respect.

“Et maintenant ?” demanda sérieusement Merk en s'approchant d'elle. Il était presque obligé de crier pour se faire entendre en dépit du vent et du grincement de leur navire qui tanguait.

Lorna savait qu'il leur restait peu de temps. Elle ferma les yeux, leva les paumes vers le ciel et, lentement, sentit la charpente de l'univers. L'Épée de Flammes était détruite, Knossos aussi, les dragons étaient en fuite et elle avait besoin de savoir où Escalon avait le plus besoin d'eux en cette période de crise.

Elle sentit soudain la vibration de l'Épée Inachevée à côté d'elle et elle comprit. Elle se tourna vers Alec, qui la regardait fixement, attendant visiblement sa décision.

Elle sentit la destinée spéciale d'Alec monter en elle.

“Tu ne poursuivras plus les dragons”, dit-elle. “Ceux qui se sont enfuis ne viendront pas te retrouver : ils ont peur de toi, maintenant, et si tu les recherches, tu ne les trouveras pas. Ils sont partis se battre en d'autres endroits d'Escalon. C'est maintenant à quelqu'un d'autre de les détruire.”

“Que ferai-je, alors, ma dame ?” demanda-t-il, visiblement surpris.

Elle ferma les yeux et sentit la réponse venir à elle.

“Les Flammes”, répondit Lorna, sentant avec certitude que c'était la réponse. “Il faut les rétablir. C'est la seule façon d'empêcher Marda de détruire Escalon. C'est ce qui compte le plus, maintenant.”

Alec avait l'air perplexe.

“Quel rapport avec moi ?” demanda-t-il.

Elle le regarda fixement.

“L'Épée Inachevée”, répondit-elle. “C'est le dernier espoir. Elle est seule à pouvoir rétablir le Mur de Flammes. Il faut la ramener à l'endroit d'où elle vient. Tant que ce ne sera pas fait, Escalon ne pourra jamais être en sécurité.”

Il la regarda fixement, clairement surpris.

“Et où est cet endroit ?” demanda-t-il, alors que les hommes se rapprochaient pour écouter.

“Au nord”, répondit-elle. “Dans la Tour d'Ur.”

“Ur ?” demanda Alec, dérouté. “La tour n'a-t-elle pas déjà été détruite ?”

Lorna hocha la tête.

“La tour, oui”, répondit-elle, “mais pas ce qui se trouve en dessous.”

Elle inspira profondément. Tous les hommes la regardaient avec fascination.

“La tour contient une chambre secrète loin au-dessous du sol. La tour n'a jamais été le plus important : elle n'était qu'une diversion. Ce qui compte le plus, c'est ce qui se trouve au-dessous. Là-bas, l'Épée Inachevée trouvera sa demeure. Quand tu la ramèneras, le pays sera en sécurité et les Flammes rétablies pour toujours.”

Alec inspira profondément, visiblement en train de digérer toutes ces informations.

“Vous voulez que j'aille vers le nord ?” demanda-t-il. “A la tour ?”

Elle hocha la tête.

“Ce sera un voyage périlleux”, répondit-elle. “Tu trouveras des ennemis partout. Emmène les hommes des Îles Perdues avec toi. Remonte le Chagrin et ne t'arrête que quand tu auras rejoint Ur.”

Elle s'avança et lui plaça une main sur l'épaule.

“Ramène l'épée”, ordonna-t-elle, “et sauve-nous.”

“Et vous, ma dame ?” demanda Alec.

Elle ferma les yeux, ressentit une terrible poussée de douleur et comprit immédiatement où il fallait qu'elle aille.

“En ce moment, Duncan est en train de mourir”, dit-elle, “et je suis la seule à pouvoir le sauver.”




CHAPITRE SEPT


Aidan traversait le désert avec les hommes de Leifall, Cassandra d'un côté, Anvin de l'autre et White à ses pieds. Alors qu'ils galopaient en soulevant un nuage de poussière, Aidan se sentait fou de joie et de fierté d'avoir remporté la victoire. Il avait aidé à accomplir l'impossible, à détourner les chutes, à modifier le flux gigantesque d'Everfall, à envoyer ses eaux traverser les plaines et inonder le canyon, ce qui avait sauvé son père juste à temps. Alors qu'il approchait, très impatient de retrouver son père, Aidan voyait les hommes de son père au loin, entendait leurs cris de jubilation même d'ici, et il se sentait rempli de fierté. Ils avaient réussi.

Aidan était ravi que son père et ses hommes aient survécu, que le canyon soit inondé jusqu'à en déborder, que des milliers de Pandésiens aient péri et soient rejetés à leurs pieds. Pour la première fois, Aidan eut la forte sensation d'avoir un but et d'appartenir à une communauté. Il avait réellement contribué à la cause de son père en dépit de son jeune âge et il sentait qu'il était un homme parmi les hommes. Il sentait que c'était un des grands moments de sa vie.

Alors qu'ils galopaient dans le soleil brillant, Aidan attendait avec impatience le moment où il reverrait son père, la fierté qu'il verrait dans ses yeux, sa gratitude et surtout son regard respectueux. Aidan était certain que, maintenant, son père le considérerait comme un égal, comme l'un des siens, un véritable guerrier. Aidan n'avait jamais rien voulu d'autre.

Aidan poursuivit sa route, le son tonitruant des chevaux dans les oreilles, couvert de boue, brûlé par le soleil au cours de sa longue chevauchée. Finalement, quand ils franchirent la colline et la dévalèrent, il vit le chemin qui leur restait à parcourir. Il regarda le groupe des hommes de son père, le cœur battant d'anticipation quand, soudain, il se rendit compte que quelque chose n'allait pas.

Là-bas, au loin, les hommes de son père se séparaient et, en leur sein, il vit une silhouette qui marchait seule dans le désert. Une fille.

C'était absurde. Que faisait une fille là-bas, seule, et pourquoi marchait-elle vers son père ? Pourquoi tous les hommes s'étaient-ils arrêtés pour la laisser passer ? Aidan ne savait pas exactement ce qui n'allait pas mais, à la façon dont son cœur battait la chamade, quelque chose en son for intérieur lui disait que les ennuis n'étaient pas loin.

Chose encore plus étrange, quand Aidan s'approcha, il fut étonné quand il reconnut l'apparence singulière de la fille. Il vit son manteau en daim et en cuir, ses grandes bottes noires, le bâton qu'elle tenait, ses longs cheveux blond-clair, son visage et des traits pleins de fierté, et il cligna des yeux, perplexe.

Kyra.

Sa confusion ne fit que s'accroître. Alors qu'il la regardait marcher, voyait sa démarche, la façon dont elle tenait ses épaules, il comprenait que quelque chose n'allait pas tout à fait. Ça lui ressemblait mais ce n'était pas elle. Ce n'était pas la sœur avec laquelle il avait vécu toute sa vie, avec laquelle il avait passé tant d'heures à lire des livres, assis sur ses genoux.

Aidan était encore à cent mètres quand son cœur se mit à battre la chamade. Sa sensation d'anxiété se fit plus profonde. Il baissa la tête, donna un coup de pied à son cheval et le fit se presser, galoper à une vitesse à lui couper le souffle. Il avait un pressentiment désagréable, sentait l'imminence d'un désastre en voyant la fille s'approcher de Duncan.

“PÈRE !” hurla-t-il.

Cependant, il était trop loin et son cri fut noyé par le vent.

Aidan galopa plus vite, sema la troupe, dévala la montagne. Il regarda, impuissant, la fille tendre le bras pour enlacer son père.

“NON, PÈRE !” cria-t-il.

Il était à cinquante mètres, puis à quarante, puis à trente mais encore trop loin pour faire autre chose que regarder.

“WHITE, COURS !” ordonna-t-il.

White fonça, courant encore plus vite que le cheval. Pourtant, Aidan savait quand même qu'il n'arriverait pas à temps.

Alors, il regarda la scène se dérouler. A sa grande horreur, la fille tendit le bras et plongea un poignard dans la poitrine de son père. Son père écarquilla les yeux et tomba à genoux.

Aidan eut l'impression qu'on venait de le poignarder, lui aussi. Il sentit tout son corps s'effondrer en lui. Il ne s'était jamais senti aussi impuissant de la vie. Tout était arrivé si rapidement, les hommes de son père se tenaient là, perplexes, interloqués. Personne n'avait la moindre idée de ce qui se passait, sauf Aidan. Il avait compris tout de suite.

A encore vingt mètres, Aidan, désespéré, porta la main à la taille, sortit le poignard que Motley lui avait donné, tendit le bras en arrière et le lança.

Le poignard s'envola, tourna sur lui-même en scintillant dans la lumière et se dirigea vers la fille. Elle sortit son poignard, fit une grimace, se prépara à poignarder Duncan une fois de plus quand, soudain, le poignard d'Aidan atteignit sa cible. Aidan eut au moins la satisfaction de le voir lui perforer le dos de la main, de la voir hurler et laisser tomber son arme. Son cri n'avait rien d'humain et n'était certainement pas celui de Kyra. Qui qu'elle soit, Aidan l'avait démasquée.

Elle se tourna vers lui et, quand elle le fit, Aidan regarda avec horreur son visage se transformer. Ses traits de jeune fille furent remplacés par une silhouette virile et grotesque qui, en quelques secondes, devint plus grande qu'eux tous. Aidan écarquilla les yeux, choqué. Ce n'était pas sa sœur. Ce n'était autre que Sa Sainteté le Grand Ra.

Les hommes de Duncan le regardaient fixement eux aussi, choqués. D'une façon ou d'une autre, le poignard qui lui avait perforé la main avait défait l'illusion, avait réduit à néant toute la magie noire qu'il avait utilisée pour tromper Duncan.

Au même moment, White se jeta brusquement en avant, fendit l'air d'un bond, atterrit sur la poitrine de Ra avec ses énormes pattes et le fit reculer. Le chien grogna, lui mordit la gorge, l'égratigna. Il lui griffa le visage, prit Ra complètement au dépourvu et l'empêcha de se reprendre et d'attaquer Duncan une fois de plus.

Se débattant dans la poussière, Ra regarda le ciel et cria quelques mots en une langue qu'Aidan ne comprit pas. On aurait dit qu'il invoquait un sort ancien.

Et ensuite, soudain, Ra disparut dans une boule de poussière.

Il ne restait plus que son poignard ensanglanté, qui était tombé par terre.

Et là, dans une mare de sang, gisait le père d'Aidan, immobile.




CHAPITRE HUIT


Vesuvius chevauchait vers le nord en traversant la campagne, galopant sur le dos du cheval qu'il avait volé après avoir tué un groupe de soldats pandésiens. Depuis, il avait perpétué des massacres, avait à peine ralenti en traversant village après village et en tuant des femmes et des enfants innocents. Parfois, il était passé par un village pour y trouver nourriture et armes et, d'autres fois, il ne l'avait fait que parce qu'il aimait tuer. Il fit un grand sourire en se souvenant des nombreux villages qu'il avait incendiés, effacés du paysage tout seul. Il fallait qu'il laisse son empreinte sur Escalon où qu'il aille.

Alors qu'il sortait du dernier village, Vesuvius grogna et lança une torche enflammée. Il la regarda atterrir sur un toit de plus et incendier un autre village avec satisfaction. Il sortit brusquement du village avec joie. C'était le troisième village qu'il incendiait cette heure-ci. Il les aurait tous incendiés s'il avait pu, mais il avait des choses urgentes à faire. Il éperonna son cheval, déterminé à rejoindre ses trolls et à les commander lors de la dernière étape de leur invasion. Ils avaient plus que jamais besoin de lui, maintenant.

Vesuvius chevaucha sans arrêt, traversa les grandes plaines et entra dans la partie septentrionale d'Escalon. Il sentait que son cheval se fatiguait, mais il ne l'en éperonnait que plus. Peu lui importait de tuer sa monture à la tâche. En fait, il espérait que c'était ce qui arriverait.

Alors que le soleil s'allongeait dans le ciel, Vesuvius sentait que sa nation de trolls se rapprochait, l'attendait; il le sentait dans l'air. Cela le rendait extrêmement joyeux de se dire que son peuple était finalement ici, en Escalon, de ce côté des Flammes. Pourtant, à mesure qu'il chevauchait, il se demandait pourquoi ses trolls n'étaient pas déjà allés plus loin vers le sud pour piller toute la campagne. Qu'est-ce qui les arrêtait ? Ses généraux étaient-ils incompétents au point de ne rien pouvoir faire sans lui ?

Vesuvius sortit finalement d'une longue étendue de bois et, quand il le fit, son cœur bondit de joie quand il vit ses forces répandues dans les plaines d'Ur. Il eut le grand plaisir de voir des dizaines de milliers de trolls se rassembler. Pourtant, quelque chose le rendait perplexe : au lieu d'avoir l'air victorieux, ces trolls avaient l'air démoralisés, tristes. Comment pouvaient-ils l'être ?

Alors que Vesuvius regardait son peuple se tenir là, inactif, il rougit de dépit. En son absence, ils avaient tous l'air démoralisés, comme s'ils n'avaient plus envie de se battre. Les Flammes avaient finalement été baissées, Escalon était à eux : qu'attendaient-ils ?

Vesuvius finit par les rejoindre et, quand il fit une entrée fracassante dans la foule et galopa en leur sein, il les regarda tous se retourner et le regarder avec choc, peur, puis avec espoir. Ils se figèrent tous et le fixèrent du regard. Il avait toujours eu cet effet sur eux.

Vesuvius descendit de son cheval d'un bond et, sans hésiter, il leva haut sa hallebarde, se retourna brusquement et décapita son cheval. Le cheval se tint là un instant, sans tête, puis il tomba par terre, mort.

Voilà, pensa Vesuvius, qui t'apprendra à courir plus vite.

De plus, il aimait toujours tuer quelque chose quand il arrivait quelque part.

Quand il s'avança vers eux, enragé, décidé à obtenir des réponses, Vesuvius vit la peur dans le regard de ses trolls.

“Qui commande ces hommes ?” demanda-t-il d'un ton autoritaire.

“Moi, mon seigneur.”

Vesuvius se tourna et vit un troll grand et gros lui faire face. C'était Suves, son commandant adjoint à Marda, et des dizaines de milliers de trolls se tenaient derrière lui. Vesuvius s'aperçut que Suves essayait d'avoir l'air fier mais ne pouvait cacher la peur qui se voyait dans son regard.

“Nous pensions que vous étiez mort, mon seigneur”, ajouta-t-il en guise d'explication.

Vesuvius se renfrogna.

“Je ne meurs pas”, répliqua-t-il d'un ton sec. “La mort, c'est pour les lâches.”

Dans la peur et le silence, les trolls fixaient tous Vesuvius, qui serrait et desserrait les doigts avec lesquels il tenait sa hallebarde.

“Et pourquoi vous êtes-vous arrêtés ici ?” demanda-t-il d'un ton autoritaire. “Pourquoi n'avez-vous pas détruit la totalité d'Escalon ?”

Le regard effrayé de Suves faisait l'aller-retour entre ses hommes et Vesuvius.

“Nous avons rencontré un obstacle, mon maître”, finit-il par admettre.

Vesuvius ressentit une poussée de rage.

“Un obstacle !?” répliqua-t-il d'un ton sec. “Quel obstacle ?”

Suves hésita.

“L'homme que l'on nomme Alva”, dit-il finalement.

Alva. Le nom troubla Vesuvius. Le plus grand sorcier d'Escalon, le seul qui soit peut-être plus fort que lui.

“Il a ouvert une fissure dans la terre”, expliqua Suves. “Un canyon que nous n'avons pas pu traverser. Il a séparé le sud du nord. Trop d'entre nous ont déjà péri en essayant de passer. C'est moi qui ai sonné la retraite et qui ai sauvé tous ces trolls que tu vois ici aujourd'hui. C'est moi que vous devriez remercier pour avoir préservé leur précieuse vie. C'est moi qui ai sauvé notre nation. Pour ça, mon maître, je vous demande de m'offrir une promotion et de me donner une armée personnelle. Après tout, maintenant, cette nation compte sur moi pour la diriger.”

Vesuvius sentit sa rage monter et déborder. Les mains tremblantes, il avança rapidement de deux pas, balança largement sa hallebarde et décapita Suves.

Suves s'effondra par terre. Les autres le regardèrent fixement, choqués et effrayés.

“Voici ta promotion”, répondit Vesuvius au troll mort.

Vesuvius examina sa nation de trolls avec dégoût. Il inspecta toutes ses troupes, les regarda dans les yeux, leur inspira peur et panique comme il aimait le faire.

Finalement, il parla et sa voix ressemblait plutôt à un grognement.

“Le grand sud vous attend”, tonitrua-t-il de sa voix grave et furieuse. “Ces terres furent les nôtres avant d'être dérobées à vos ancêtres. Ces terres étaient Marda, autrefois. Ils ont volé ce qui nous appartient.”

Vesuvius inspira profondément.

“En ce qui concerne ceux d'entre vous qui ont peur d'aller de l'avant, je recueillerai leur nom et celui des membres de leur famille et je les ferai tous torturer lentement, chacun leur tour, puis je les enverrai pourrir dans les cachots de Marda. Ceux d'entre vous qui souhaitent se battre, sauver leur vie, récupérer ce que vos ancêtres possédaient autrefois, n'ont qu'à me suivre dès maintenant. Qui est avec moi ?” cria-t-il.

On entendit une grande acclamation, un fort grondement se propager dans les rangs. Jusqu'à perte de vue, dans chaque rangée, les trolls levèrent leur hallebarde et scandèrent son nom.

“VESUVIUS ! VESUVIUS ! VESUVIUS !”

Vesuvius poussa un grand cri de guerre, se retourna et fonça vers le sud. Derrière lui, il entendit un grondement qui ressemblait au tonnerre, le grondement de milliers de trolls qui le suivaient, d'une grande nation déterminée à réduire Escalon à néant une fois pour toutes.




CHAPITRE NEUF


A cheval sur Theon, Kyra survolait Marda à toute vitesse en direction du sud. Elle recouvrait peu à peu ses esprits à mesure qu'elle quittait ce pays de ténèbres. Elle se sentait plus forte que jamais. Dans sa main droite, elle tenait le Bâton de Vérité, et la lumière qui s'en dégageait les englobait tous les deux. Kyra savait qu'il s'agissait d'une arme qui la dépassait, que c'était un objet de destinée qui la remplissait de sa force, qui la commandait tout comme elle le commandait. Quand elle le tenait, l'univers lui semblait plus grand, lui donnait l'impression d'être plus grande.

Kyra avait l'impression qu'elle tenait l'arme qu'elle avait été censée manier depuis sa naissance. Pour la première fois de sa vie, elle comprit ce qui lui avait manqué et elle se sentit complète. Elle ne faisait plus qu'un avec le bâton, cette arme mystérieuse qu'elle avait extraite des profondeurs des terres de Marda.

Kyra volait vers le sud et sentait que Theon était lui aussi plus grand et plus fort, car la furie et la vengeance qui se lisaient dans les yeux du dragon étaient égales aux siennes. Ils volaient sans relâche, les heures passaient puis, finalement, l'obscurité commença à diminuer et la verdure d'Escalon devint visible. Quand Kyra vit sa patrie, son cœur bondit de joie; elle avait pensé ne jamais la revoir. Elle sentit que le temps pressait; elle savait que son père, cerné par les armées de Ra, avait besoin d'elle dans le sud; elle savait que les soldats pandésiens occupaient le pays; elle savait que les flottes pandésiennes bombardaient Escalon depuis les mers; elle savait que, quelque part loin au-dessus, les dragons attendaient leur heure, eux aussi décidés à détruire Escalon, et elle savait que les trolls les envahissaient, que des millions de créatures ravageaient son pays. Escalon était attaqué de tous côtés.

Kyra cligna des yeux et essaya de ne plus penser aux souffrances de sa patrie, aux longues étendues de ruines, de décombres et de cendres. Et pourtant, alors qu'elle serrait le bâton encore plus fort dans sa main, elle savait que cette arme pourrait constituer son espoir de rédemption. Est-ce que ce bâton, Theon et ses pouvoirs pourraient réellement sauver Escalon? Est-ce qu'on pouvait encore sauver un pays aussi ravagé ? Est-ce qu'Escalon pouvait même espérer redevenir ce qu'il avait été jadis ?

Kyra l'ignorait, mais elle pouvait quand même l'espérer. C'était ce que son père lui avait enseigné : même aux moments les plus sombres, quand la situation avait l'air désespérée, même si tout avait l'air d'être entièrement perdu, il restait toujours l'espoir. Il y avait toujours une étincelle de vie, d'espoir, de changement. Rien n'était jamais absolu. Pas même la destruction.

Pendant que Kyra volait, elle sentait sa destinée monter en elle, sentait un regain d'optimisme, se sentait plus forte de moment en moment. Elle réfléchit et eut la sensation d'avoir conquis quelque chose au plus profond d'elle-même. Elle se souvint qu'elle avait coupé la toile de l'araignée et se dit que, quand elle l'avait coupée, elle avait aussi libéré quelque chose en elle. Elle avait été forcée de survivre toute seule et avait conquis ses démons les plus profonds. Elle n'était plus la jeune fille qui avait grandi à Fort Volis; elle n'était même plus la fille qui s'était risquée à entrer à Marda. C'était en femme, c'était en guerrière qu'elle rentrait chez elle.

Kyra baissa les yeux et regarda entre les nuages. Elle sentit le paysage changer sous elle et vit qu'ils avaient finalement atteint la frontière où les Flammes s'étaient autrefois dressées. Alors qu'elle examinait la grande cicatrice qui déchirait la terre, son attention fut attirée par des mouvements en-dessous.

“Plus bas, Theon.”

Ils plongèrent sous les épais nuages et, quand l'obscurité se dissipa, elle fut ravie de revoir le pays qu'elle avait aimé. Elle était ravie de voir sa propre terre, les collines et les arbres qu'elle reconnaissait, de sentir l'air d'Escalon.

Pourtant, quand elle regarda encore, elle sentit le découragement l'envahir. Là-bas, au-dessous, se trouvaient des millions de trolls qui envahissaient le pays et qui, partis de Marda, fonçaient vers le sud. On aurait dit une migration massive d'animaux, car leur grondement était audible même d'ici. Quand Kyra vit cela, elle se demanda comment sa nation pourrait jamais repousser une telle attaque. Elle savait que son peuple avait besoin d'elle, et vite.

Kyra sentit le Bâton de Vérité lui vibrer dans les mains, puis produire un sifflement aigu. Elle sentit qu'il lui demandait de passer à l'action, exigeait qu'elle attaque. Elle ne savait pas si elle commandait le bâton ou si c'était lui qui la commandait.

Kyra visa le sol avec le bâton et, quand elle le fit, un claquement en émana. C'était comme si elle maniait le tonnerre et la foudre d'une main. Elle regarda, fascinée, un globe de lumière intense jaillir du bâton et filer vers le sol.

Des centaines de trolls s'arrêtèrent et levèrent le regard. Kyra vit la panique et la terreur se répandre sur leurs traits quand ils virent la boule de lumière descendre du ciel et leur foncer dessus. Ils n'avaient pas le temps de fuir.

Une explosion s'ensuivit et elle était si forte que son onde de choc secoua Theon et Kyra, même depuis le sol. Le globe de lumière frappa le sol avec la force d'une comète qui frappait la Terre. L'onde choc se propagea et des milliers de trolls tombèrent, aplatis par les vagues de lumière en constante expansion.

Kyra examina le bâton avec admiration. Elle se préparait à en envoyer un autre coup, à anéantir l'armée de trolls quand, soudain, un grondement terrifiant se fit entendre au-dessus d'elle. Elle regarda en l'air et eut le choc de voir émerger des nuages le visage énorme d'un dragon violet, suivi d'une dizaine d'autres dragons. Elle comprit trop tard que ces dragons les avaient recherchés.

Avant que Kyra puisse les frapper avec son bâton, un dragon tendit une patte et envoya un coup à Theon avec ses griffes. Pris par surprise, Theon fut désemparé par ce coup gigantesque et se mit à tomber en vrille.

Kyra s'agrippa solidement. Ils virevoltèrent, perdant presque le contrôle de leur trajectoire. Theon avait les ailes à l'envers. Il essaya de se remettre à l'endroit en se tournant à plusieurs reprises. Kyra, qui tenait tout juste, se raccrocha à ses écailles jusqu'à ce qu'il finisse par se redresser.

Theon rugit par défi et, même s'il était plus petit que les autres dragons, il fit un mouvement brusque vers le haut, intrépide, et se rua sur le dragon qui lui avait envoyé un coup. Le dragon fut visiblement surpris que Theon, plus petit que lui, ait réussi à se reprendre et, avant qu'il puisse réagir, Theon lui plongea les crocs dans la queue.

Theon sectionna complètement la queue au grand dragon, qui hurla, vola un peu sans queue puis perdit ses repères et chuta directement vers le sol d'en-dessous la tête la première. Il atterrit avec fracas en creusant un cratère et en soulevant un nuage de poussière.

Kyra leva son bâton, le sentant brûler dans sa main, et le mania quand trois autres dragons s'approchèrent d'elle. Elle regarda une boule de lumière en jaillir et frapper les trois dragons au visage. Ils hurlèrent, s'arrêtèrent sur place puis se débattirent. Ils s'immobilisèrent complètement puis tombèrent en chute libre comme des pierres, jusqu'à ce qu'ils frappent eux aussi le sol avec fracas, morts.

Kyra était ébahie par sa force. Est-ce que le Bâton de Vérité venait vraiment de tuer trois dragons d'un seul coup ?

Kyra leva encore le bâton quand une dizaine d'autres dragons apparut. Quand elle le baissa pour les abattre, elle eut soudain la surprise de ressentir une douleur terrifiante à la main. Elle se tourna et remarqua du coin de l'œil qu'un dragon avait piqué sur elle par derrière et lui avait tailladé le dos de la main de ses griffes. Pendant qu'il lui lacérait la main en la faisant saigner, dans le même mouvement, il saisit le Bâton de Vérité et le lui arracha des mains.

Kyra hurla, plus parce qu'elle était horrifiée d'avoir perdu le bâton que par douleur. Elle regarda impuissante le dragon s'éloigner en tenant son bâton. Ensuite, le dragon laissa tomber le bâton et elle le regarda avec horreur fendre l'air, tomber vers le sol en tournant sur lui-même. Le bâton, le dernier espoir d'Escalon, allait être détruit.

Et Kyra, maintenant sans défense, se retrouvait face à une meute de dragons, tous prêts à la tailler en pièces.




CHAPITRE DIX


Sentant que le temps pressait, Lorna traversa vivement le camp. Les hommes de Duncan la laissèrent passer. Merk marchait à côté d'elle, rejoint par Sovos et suivi par une dizaine d'hommes des Îles Perdues, des guerriers qui s'étaient séparés des autres et les avaient rejoints quand ils avaient quitté la Baie de la Mort, étaient revenus sur terre et avaient fait le trajet jusqu'ici, dans le désert, en passant devant Leptus. Lorna les avait résolument emmenés ici car elle savait que Duncan avait besoin d'elle.

Alors qu'elle approchait, Lorna vit les hommes de Duncan la regarder avec étonnement. Ils lui firent de la place jusqu'à ce qu'elle finisse par atteindre la petite clairière où était allongé Duncan. Des guerriers soucieux étaient blottis autour de leur commandant, qui était moribond, et ils s'inquiétaient tous pour lui, agenouillés à ses côtés. Elle vit Anvin et Aidan en pleurs et White à leurs pieds, seuls à rompre le silence pesant.

Une main arrêta Lorna quand elle approcha de Duncan. Elle s'arrêta et regarda l'homme en question. Merk et Sovos étaient nerveux, la main sur l'épée, mais elle les toucha doucement car elle ne voulait pas de confrontation.

“Qui es-tu et pourquoi viens-tu ici ?” demanda sévèrement le guerrier de Duncan.

“Je suis la fille du Roi Tarnis”, répondit-elle d'un ton autoritaire. “Duncan a essayé de sauver mon père. Je suis venue payer ma dette.”

L'homme eut l'air surpris.

“Sa blessure est mortelle”, dit le guerrier. “J'en ai vu beaucoup comme ça à la guerre. Il est au-delà de toute guérison.”

Lorna fronça les sourcils à son tour.

“Nous perdons du temps. Veux-tu que Duncan meure ici en se vidant de son sang ? Ou tenterai-je de le soigner ?”

Visiblement, les guerriers étaient tous sceptiques depuis leur rencontre avec Ra et sa sorcellerie. Ils se regardèrent les uns les autres. Finalement, Anvin hocha la tête.

“Laissez-la passer”, dit-il.

Ils s'écartèrent et, quand Merk et Sovos baissèrent les armes, Lorna se précipita en avant et s'agenouilla à côté de Duncan.

Elle l'examina et vit immédiatement qu'il était en très mauvais état. Elle sentait l'aura noire de la mort qui l'entourait et, quand elle examina ses yeux fermés et le vit battre des cils, elle comprit que la fin était proche. Il était bientôt quitter ce monde. Lorna sentait que le coup porté par Ra l'avait gravement blessé, pas tant à cause du poignard mais à cause du sentiment de trahison qui le sous-tendait. Duncan croyait encore que c'était Kyra qui l'avait poignardé et, en examinant son aura, Lorna sentait que c'était à cause de ça qu'il ne voulait plus vivre. Cette erreur lui pompait son énergie vitale.

“Peux-tu sauver mon père ?”

Lorna regarda autour d'elle et vit Aidan qui, les yeux rougis et les joues mouillées par les larmes, la regardait avec un espoir auquel il n'osait pas croire. Elle inspira profondément.

“Je ne sais pas”, répondit-elle simplement.

Lorna posa une paume sur le front de Duncan et l'autre sur sa blessure. Elle commença à fredonner un hymne ancien et, lentement, la foule fit silence. Aidan arrêta de pleurer. Elle sentit une immense chaleur lui traverser les paumes et lutter contre la maladie de Duncan. Elle ferma les yeux et invoqua toute la force qu'elle avait, essayant de lire sa destinée, de comprendre ce qui s'était passé, ce que son destin lui réservait.

Lentement, tout vint à elle. Duncan avait été censé mourir ici et aujourd'hui. C'était sa destinée. Ici, en ce lieu, sur ce champ de bataille, après sa grande victoire dans le canyon. Elle vit toutes les batailles qu'il avait menées, le vit devenir guerrier, puis commandant, vit sa dernière bataille, la plus grande, ici, au Canyon. Il n'était pas censé survivre à l'inondation. Il était censé mourir à sa suite. Il avait mené la révolution aussi loin qu'il était censé le faire.

Elle sentit que sa fille, Kyra, arrivait par voie aérienne, censée reprendre son poste de commandant. Duncan était censé mourir maintenant.

Pourtant, quand elle s'agenouilla au-dessus de lui, Lorna invoqua la puissance de l'univers et le pria de changer sa destinée. Après tout, Duncan avait été le seul véritable ami de son père, le Roi Tarnis, même quand tous les autres l'avaient abandonné. C'était à Duncan que son père avait urgemment demandé d'aller la sauver. Pour son père, elle lui devait ça. De plus, en son for intérieur, elle sentait aussi que Duncan avait peut-être une dernière bataille épique à mener.

Lorna lutta avec le destin, sentant que cette lutte l'épuisait. Elle sentit des esprits se livrer une bataille épique en elle. Elle affronta des pouvoirs contre lesquels elle n'était pas supposée lutter. Des pouvoirs dangereux. Des pouvoirs qui pouvaient la tuer. Après tout, le destin ne se prenait pas à la légère.

Alors qu'elle se débattait, Lorna sentait que la vie de Duncan ne tenait qu'à un fil. Finalement, elle s'effondra, épuisée, le souffle court, et, quand elle le fit, une réponse lui vint : elle avait à la fois gagné et perdu. Duncan n'allait survivre que brièvement. Il aurait droit à une dernière bataille, le droit de revoir sa fille, sa vraie fille, le droit de mourir dans ses bras. Au moins, c'était quelque chose.

Lorna trembla. Elle se sentait mal, écrasée par les forces contre lesquelles elle s'était battue. Elle avait les mains qui brûlaient et, finalement, quand vint un éclair, une sensation telle qu'elle n'en avait jamais connu, elle fut rejetée en arrière par sa puissance. Elle atterrit sur le dos à un mètre ou deux.

Merk la releva rapidement et elle resta là, à genoux, faible, parcourue par des sueurs froides.

A quelques mètres, Duncan était encore immobile et Lorna se sentit écrasée par la magie de ce qu'elle avait invoqué.

“Ma dame, que s'est-il passé ?” demanda Anvin.

Elle eut peine à s'éclaircir les idées, à trouver ses mots.

Dans le silence, Aidan s'avança et lui fit face désespérément.

“Est-ce que mon père va vivre ?” supplia-t-il. “Dites-le moi. Je vous en prie.”

Sur le point de s'évanouir à cause de son épuisement, Lorna invoqua assez d'énergie pour lui répondre d'un faible hochement de tête juste avant de perdre connaissance.

“Il vivra, mon garçon”, dit-elle, “mais pas très longtemps.”




CHAPITRE ONZE


Aidan eut honte mais, malgré tous ses efforts, il ne put s'empêcher de pleurer. Il s'était retiré à l'extrémité du camp, dans une grotte aux abords du terrain, espérant être seul car il ne voulait pas que les autres hommes voient ses larmes. Seul White était assis à ses pieds et gémissait à côté de lui. Aidan aurait voulu pouvoir arrêter de pleurer mais, accablé par le chagrin que lui inspirait la blessure de son père, il n'y arrivait pas.

Il vivra, mais pas longtemps.

Les mots de Lorna faisaient écho dans sa tête et il aurait voulu pouvoir effacer ces mots. Il aurait fait n'importe quoi pour que son père puisse vivre éternellement.




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