La Quête Des Héros 
Morgan Rice


L'anneau Du Sorcier #1
L'ANNEAU DU SORCIER a tous les ingrédients d'un succès immédiat : des intrigues, des contre-intrigues, du mystère, de vaillants chevaliers et des relations en plein épanouissement qui débordent de cœurs brisés, de tromperies et de trahisons. Ce roman vous distraira pendant des heures et satisfera toutes les tranches d'âge. A ajouter à la bibliothèque permanente de tous les lecteurs d'heroic fantasy. –Books and Movie Reviews, Roberto MattosLe roman à succès n°1 ! Morgan Rice, l'auteur à succès n°1, nous offre le début d'une nouvelle série éblouissante de romans d'heroic fantasy. LA QUÊTE DES HÉROS (le tome 1 de L'ANNEAU DU SORCIER) tourne autour de l'histoire épique de passage à l'âge adulte d'un garçon spécial de 14 ans originaire d'un petit village situé à la périphérie du Royaume de l'Anneau. Thorgrin, cadet de quatre frères, le moins aimé de son père, détesté par ses frères, sent qu'il est différent des autres. Il rêve de devenir un grand guerrier, de rejoindre les hommes du Roi et de protéger l'Anneau contre les hordes de créatures qui habitent de l'autre côté du Canyon. Quand il atteint l'âge de quatorze ans et que son père lui interdit de passer la sélection d'entrée à la Légion du Roi, il rejette son interdiction et part en voyage tout seul, résolu à entrer à la Cour du Roi en faisant valoir ses mérites et à être pris au sérieux. Néanmoins, la Cour du Roi a ses propres drames familiaux, ses luttes de pouvoir, ses ambitions, sa jalousie, sa violence et ses trahisons. Le Roi MacGil doit choisir un héritier parmi ses enfants, et l'ancienne Épée de la Dynastie, la source de tout son pouvoir, n'a pas réagi et attend encore que l'élu se présente. Thorgrin arrive sans faire partie du clan et se bat pour se faire accepter et pour rejoindre la Légion du Roi. Thorgrin apprend peu à peu qu'il a de mystérieux pouvoirs qu'il ne comprend pas, qu'il a un don spécial et une destinée spéciale. Contre toute attente, il tombe amoureux de la fille du roi et, à mesure que se développe leur relation interdite, il découvre qu'il a de puissants rivaux. Alors qu'il s'efforce de comprendre ses pouvoirs, le sorcier du roi le prend sous son aile et lui parle d'une mère qu'il n'a jamais connue, dans un pays lointain, au-delà du Canyon, même au-delà du pays des Dragons. Avant que Thorgrin ne puisse partir à l'aventure et devenir le guerrier qu'il veut tellement être, il doit achever son entraînement. Néanmoins, cela pourrait ne jamais arriver car il se retrouve propulsé au centre d'intrigues et de contre-intrigues royales qui pourraient mettre son amour en danger et signer sa perte, et celle du royaume tout entier avec lui. Avec sa création de mondes et sa caractérisation sophistiquées, LA MARCHE DES ROIS est un conte épique avec amis et amants, rivaux et prétendants, chevaliers et dragons, intrigues et machinations politiques, avec passage à l'âge adulte, cœurs brisés, tromperies, ambition et trahisons. C'est un conte avec de l'honneur et du courage, du destin et de la sorcellerie. C'est une histoire d'heroic fantasy qui nous emmène dans un monde que nous n'oublierons jamais et qui satisfera toutes les tranches d'âge et tous les sexes. Il fait 82000 mots. Les tomes 3 à 17 de la série sont également disponibles ! [Une] distrayante fantaisie épique. – Kirkus ReviewsCe livre contient les prémices de quelque chose de remarquable …San Francisco Book ReviewBourré d'action … L'écriture de Rice est consistante et les prémisses intrigantes. Publishers WeeklyLivre fantastique plein d'entrain [.. ]. Et ce n'est que le début de ce qui promet d'être une série épique pour jeunes adultes. Midwest Book Review





Morgan Rice

La Quête Des Héros (Tome 1 De L'anneau Du Sorcier)




Morgan Rice

Morgan Rice est l'auteur à succès n 1 et l'auteur à succès chez USA Aujourd'hui de la série d'épopées fantastiques L'ANNEAU DU SORCIER, qui contient dix-sept tomes, de la série à succès n 1 SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE, qui contient onze tomes (pour l'instant), de la série à succès n 1 LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique qui contient deux tomes (pour l'instant) et de la nouvelle série d'épopées fantastiques ROIS ET SORCIERS. Les livres de Morgan sont disponibles en édition audio et papier, et des traductions sont disponibles en plus de 25 langues.

TRANSFORMATION (Livre #1 Mémoires d'un Vampire), ARÈNE UN (Livre #1 de la Trilogie des Rescapés) et  LA QUÊTE DES HÉROS (Livre #1 de L’Anneau du Sorcier) sont tous disponibles pour téléchargement!

Morgan adore recevoir de vos nouvelles, donc, n'hésitez pas à visiter www.morganricebooks.com (http://www.morganricebooks.com/) pour vous inscrire sur la liste de distribution, recevoir un livre gratuit, recevoir des cadeaux gratuits, télécharger l'appli gratuite, lire les dernières nouvelles exclusives, vous connecter à Facebook et à Twitter, et rester en contact !



Sélection d'Acclamations pour Morgan Rice



“Livre fantastique plein d'entrain qui intègre un soupçon de mystère et de complot dans son intrigue. Toute l'histoire de La Quête des Héros porte sur la recherche du courage et la définition d'un but de vie qui mène à la croissance, la maturité et l'excellence …. Pour ceux qui recherchent des aventures fantastiques substantielles, les protagonistes, les techniques et l'action fournissent une vigoureuse série de rencontres qui se focalisent efficacement sur l'évolution de Thor d'un enfant rêveur à un jeune adulte confronté à d'impossibles conditions de survie …. Et ce n'est que le début de ce qui promet d'être une série épique pour jeunes adultes.”

    --Midwest Book Review (D. Donovan, Critique d'eBooks)



“L'ANNEAU DU SORCIER a tous les ingrédients d'un succès immédiat : des intrigues, des contre-intrigues, du mystère, de vaillants chevaliers et des relations en plein épanouissement qui débordent de cœurs brisés, de tromperies et de trahisons. Ce roman vous distraira pendant des heures et satisfera toutes les tranches d'âge. A ajouter à la bibliothèque permanente de tous les lecteurs d'heroic fantasy.”

    --Books and Movie Reviews, Roberto Mattos



“La distrayante fantaisie épique de Rice [L'ANNEAU DU SORCIER] comprend des traits classiques du genre : un cadre puissant, fortement inspiré par l’Écosse ancienne et son histoire, et un bon sens des intrigues de cour.”

    —Kirkus Reviews



“J'ai adoré la façon dont Morgan Rice a créé le personnage de Thor et le monde dans lequel il vivait. Le paysage et les créatures qui le hantaient étaient très bien décrits … J'ai apprécié [l'intrigue]. Elle était courte et charmante …. Il y avait juste la bonne quantité de personnages secondaires, ce qui fait que je ne m'y suis pas perdue. Il y avait des aventures et des moments déchirants, mais l'action décrite n'était pas exagérément grotesque. Le livre serait parfait pour un lecteur adolescent … Il contient les prémices de quelque chose de remarquable …”

    --San Francisco Book Review



“Dans ce premier tome, bourré d'action, de la fantaisie épique de la série de l'Anneau du Sorcier (qui contient actuellement 14 tomes), Rice présente aux lecteurs Thorgrin "Thor" McLeod, 14 ans. Son rêve est de faire partie de la Légion d'Argent, les chevaliers d'élite qui servent le roi …. L'écriture de Rice est consistante et les prémisses intrigantes.”

    --Publishers Weekly



“[LA QUÊTE DES HÉROS] est rapide et facile à lire. Les chapitres se terminent d'une façon qui vous poussent à lire la suite du livre et vous ôtent l'envie de le poser. Il y a des fautes de frappe dans le livre et des confusions sur certains noms mais cela ne détourne pas le lecteur de l'histoire dans son ensemble. La fin du livre m'a donné envie de me procurer immédiatement le tome suivant et c'est ce que j'ai fait. Les neuf tomes de la série de l'Anneau du Sorcier peuvent tous s'acheter dès maintenant sur la boutique Kindle et, actuellement, vous pouvez commencer par La Quête des Héros, qui est en téléchargement gratuit sur cette plate-forme ! Si vous recherchez quelque chose de rapide et d'amusant à lire pendant que vous êtes en vacances, ce livre fera parfaitement l'affaire.”

    --FantasyOnline.filet



Livres par Morgan Rice

ROIS ET SORCIERS

L'ASCENSION DES DRAGONS (Tome n  1)



L'ANNEAU DU SORCIER

LA QUÊTE DES HEROS (Tome n 1)

LA MARCHE DES ROIS (Tome n 2)

LE DESTIN DES DRAGONS (Tome n 3)

UN CRI D'HONNEUR (Tome n 4)

UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome n 5)

UNE VALEUREUSE CHARGE (Tome n 6)

UN RITE D'EPEES (Tome n 7)

UNE CONCESSION D'ARMES (Tome n 8)

UN CIEL DE CHARMES (Tome n 9)

UNE MER DE BOUCLIERS (Tome n 10)

LE REGNE DE L'ACIER (Tome n 11)

UNE TERRE DE FEU (Tome n 12)

LE REGNE DES REINES (Tome n 13)

LE SERMENT DES FRERES (Tome n 14)

UN REVE DE MORTELS (Tome n 15)

LA JOUTE DES CHEVALIERS (Tome n 16)

LE CADEAU DE LA BATAILLE (Tome n 17)



LA TRILOGIE DES RESCAPES

ARENE UN: SLAVERSUNNERS (Tome n 1)

ARENE DEUX (Tome n 2)



SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE

TRANSFORMATION (Tome n 1)

ADORATION (Tome n 2)

TRAHISON (Tome n 3)

PRÉDESTINATION (Tome n 4)

DÉSIR (Tome n 5)

FIANÇAILLES (Tome n 6)

SERMENT (Tome n 7)

RETROUVAILLES (Tome n 8)

RÉSURRECTION (Tome n 9)

ENVIE (Tome n 10)

DESTIN (Tome n 11)














Écoutez la série de L'ANNEAU DU SORCIER en format livre audio !


Copyright © 2012 par Morgan Rice

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Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence.

Image de couverture : Copyright RazoomGame, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.








		“La tête qui porte une couronne ne repose jamais avec calme !”

    —William Shakespeare
    Henry IV, Deuxième Partie






CHAPITRE PREMIER


Le garçon se tenait sur le tertre le plus haut de la vallée du Royaume de l'Ouest de l'Anneau. Il regardait le premier soleil se lever vers le nord. Des collines vertes ondulantes s'étendaient jusqu'à perte de vue, plongeant et s'élevant comme des bosses de chameau en formant une série de vallées et de pics. Les rayons orange brûlé du premier soleil s'attardaient dans les brumes matinales en les faisant étinceler. Cela donnait à la lumière un aspect magique qui allait bien avec l'humeur du garçon. Il se réveillait rarement aussi tôt et s'aventurait rarement aussi loin de la maison (et ne montait jamais aussi haut) car il savait que cela mettrait son père en colère. Cependant, ce jour-là, il s'en moquait. Ce jour-là, il ne tint pas compte des millions de règles et de corvées qui l'opprimaient depuis sa naissance il y a quatorze ans, car ce jour était différent. C'était le jour d'arrivée de sa destinée.

Le garçon, Thorgrin du Royaume de l'Ouest de la Province du Sud du clan McLeod (que tous ceux qu'il aimait connaissaient simplement par le nom de Thor), le cadet de quatre garçons, celui que son père aimait le moins, était resté éveillé toute la nuit en anticipation de ce jour. Il s'était retourné dans tous les sens, les yeux troubles, en demandant fortement au premier soleil de se lever. Car il n'y avait qu'un seul jour comme celui-là tous les deux ou trois ans, et s'il le manquait, il serait coincé dans ce village, condamné à s'occuper du troupeau de son père pour le restant de ses jours. C'était une pensée qu'il ne pouvait supporter.

Le Jour de la Conscription. C'était le seul jour où l'Armée du Roi parcourait les provinces et triait sur le volet les hommes qui voulaient s'engager dans la Légion du Roi. Depuis sa naissance, Thor ne rêvait de rien d'autre. Pour lui, la vie ne signifiait qu'une seule chose : rejoindre l'Argent, la force de chevaliers d'élite du Roi, paré de la plus belle des armures et des meilleures armes que l'on puisse trouver où que ce soit dans les deux royaumes. Et il était impossible de rejoindre l'Argent sans d'abord rejoindre la Légion, la compagnie d'écuyers de quatorze à dix-neuf ans. Et si on n'était pas le fils d'un noble, ou d'un guerrier célèbre, il n'y avait aucun autre moyen de rejoindre la Légion.

Le Jour de la Conscription était la seule exception. C'était un événement rare qui se produisait tous les deux ou trois ans. Quand la Légion était à court de soldats, les hommes du Roi passaient le pays au peigne fin à la recherche de nouvelles recrues. Tout le monde savait que savait que peu de roturiers étaient choisis, et qu'encore moins d'entre eux seraient vraiment intégrés à la Légion.

Thor scruta attentivement l'horizon, à la recherche du moindre signe de mouvement. Il savait que l'Argent serait forcée de prendre cette route, la seule qui mène à son village, et il voulait être le premier à les repérer. Son troupeau de moutons protestait tout autour de lui, produisait un chœur de grognements agaçants et le poussait à les ramener en bas de la montagne, où l'herbe était meilleure. Il essaya de refouler le bruit et la puanteur. Il fallait qu'il se concentre.

La seule chose qui avait rendu tout ça supportable, toutes ces années passées à s'occuper des troupeaux, à être le domestique de son père, le domestique de ses frères aînés, celui dont on s'occupait le moins et qu'on accablait le plus, c'était l'idée qu'un jour il quitterait cet endroit. Un jour, quand l'Argent viendrait, il surprendrait tous ceux qui l'avaient sous-estimé et il serait sélectionné. En un seul mouvement rapide, il monterait sur leur chariot et dirait adieu à tout ça.

Il était évident que le père de Thor ne l'avait jamais considéré comme un candidat sérieux pour la Légion : en fait, il ne l'avait jamais considéré comme candidat pour quoi que ce soit. Au lieu de ça, son père donnait son amour et son attention aux trois frères aînés de Thor. L'aîné avait dix-neuf ans et les autres ne se suivaient que d'un an, ce qui faisait que Thor avait bien trois ans de moins que n'importe lequel d'eux. Peut-être était-ce parce qu'ils étaient d'un âge plus proche ou parce qu'ils se ressemblaient et ne ressemblaient pas à Thor que les trois frères aînés restaient ensemble et reconnaissaient à peine l'existence de Thor.

Ce qu'il y avait de pire, c'est qu'ils étaient plus grands, plus larges d'épaules et plus forts que lui, et Thor, qui savait qu'il n'était pas petit, se sentait quand même petit par rapport à eux, trouvait que ses jambes musclées étaient frêles par rapport à leurs fûts de chêne. Son père ne faisait rien pour rectifier cet état de fait et, en fait, il semblait l'apprécier, semblait trouver normal de laisser Thor s'occuper des moutons et aiguiser les armes pendant que ses frères avaient tout loisir de s'entraîner. On ne disait jamais mais on comprenait que Thor passerait sa vie en coulisse et serait forcé de regarder ses frères accomplir de grandes choses. S'il n'en tenait qu'à son père et à ses frères, sa destinée serait de rester ici, englouti par ce village, et de donner à sa famille le soutien qu'elle exigeait.

Pire encore, Thor sentait que, paradoxalement, ses frères avaient l'impression qu'il les menaçait, peut-être même qu'il les détestait. Thor le voyait dans chacun de leurs regards, chacun de leurs gestes. Il ne comprenait pas comment mais il éveillait chez eux quelque chose comme de la peur ou de la jalousie. Peut-être était-ce parce qu'il était différent d'eux, ne leur ressemblait pas, ne s'exprimait pas avec leurs manières; il ne s'habillait même pas comme eux, car son père réservait ce qu'il avait de mieux (les robes pourpres et écarlates, les armes dorées) à ses frères alors que Thor ne portait que les haillons les plus frustes.

Néanmoins, Thor tirait le meilleur parti de ce qu'il avait, se débrouillait pour que ses vêtements lui aillent, attachait sa robe à la taille avec une ceinture et, maintenant que l'été était de retour, il avait coupé ses manches pour que la brise caresse ses bras bronzés. Sa chemise était accompagnée d'un pantalon de grosse toile (le seul qu'il ait) et de bottes faites du cuir le plus ordinaire, lacées jusqu'aux tibias. Elles n'étaient pas du tout faites du même cuir que les chaussures de ses frères mais il s'en contentait. Ce qu'il portait, c'était l'uniforme typique du berger.

Cependant, il n'en avait pas vraiment le comportement typique. Thor était grand et mince et sa mâchoire fière, son menton noble, ses pommettes saillantes et ses yeux gris le faisaient ressembler à un guerrier égaré. Ses cheveux droits et marrons lui retombaient sur la tête en ondulant, juste en dessous de ses oreilles, et, derrière les boucles, ses yeux luisaient comme des vairons dans la lumière.

Les frères de Thor allaient avoir droit à une grasse matinée et à un repas copieux avant d'être envoyés à la Sélection avec les plus belles armes et la bénédiction de son père, alors que lui n'aurait même pas le droit de participer. Il avait une fois essayé de soulever la question avec son père. Ça s'était mal passé. Son père avait sommairement mis fin à la conversation et Thor n'avait pas réessayé. C'était injuste, voilà tout.

Thor était déterminé à rejeter le destin que son père lui avait prévu. Au premier signe de la caravane royale, il rentrerait au pas de course, confronterait son père et, que ça lui plaise ou non, il se présenterait aux hommes du Roi. Il se soumettrait à la sélection avec les autres. Son père ne pourrait pas l'en empêcher. L'idée lui noua l'estomac.

Le premier soleil monta plus haut et, quand le second soleil, vert menthe, commença à monter en ajoutant une couche de lumière au ciel violet, Thor les repéra.

Il se tint droit, les poils dressés, électrisé. Là-bas, à l'horizon, apparut la silhouette à peine visible d'une calèche dont les roues envoyaient de la poussière dans le ciel. Son cœur se mit à battre plus vite quand une autre calèche apparut, puis une autre. Même d'ici, les voitures dorées brillaient aux soleils, comme des poissons argentés qui bondissaient hors de l'eau.

Quand il compta douze calèches, il ne put plus attendre. Le cœur battant la chamade, oubliant son troupeau pour la première fois de sa vie, Thor se retourna et descendit maladroitement la colline, prêt à tout pour se faire connaître.


*

Thor prit à peine le temps de respirer quand il descendit les collines à toute vitesse, en traversant les arbres et en s'égratignant aux branches sans s'en préoccuper. Il atteint une clairière et vit son village qui s'étendait en dessous : c'était une tranquille ville de campagne remplie de maisons d'argile blanche à un étage et à toit de chaume. Il n'y avait que quelques dizaines de familles dans ce village. De la fumée sortait des cheminées, car la plupart des gens se levaient tôt pour préparer leur repas du matin. C'était un lieu idyllique, juste assez loin (une journée entière de cheval) de la Cour du Roi pour dissuader les passants. Rien qu'un village de paysans ordinaire au bord de l'Anneau, un simple engrenage dans la roue du Royaume de l'Ouest.

Thor parcourut la dernière partie du trajet à toute vitesse, se rua dans la place du village en faisant voler la poussière sur son passage. Les poulets et les chiens se sortirent précipitamment de sa route, et une vieille femme accroupie devant sa maison et devant un chaudron d'eau bouillante le siffla.

“Ralentis, mon garçon !” hurla-t-elle quand il passa à toute vitesse en envoyant de la poussière dans son feu.

Cependant, Thor n'avait aucune intention de ralentir, ni pour elle, ni pour qui que ce soit. Il tourna dans une rue transversale, puis dans une autre en suivant les méandres qu'il connaissait par cœur, jusqu'à ce qu'il arrive à la maison.

C'était une petite demeure quelconque comme toutes les autres, avec ses murs d'argile blanc et son toit de chaume angulaire. Comme dans la plupart de ces maisons, son unique pièce était séparée en deux : son père dormait d'un côté et ses trois frères de l'autre; à la différence de la plupart de ces maisons, celle-ci avait un petit poulailler à l'arrière et c'était là que Thor était forcé de dormir. Il avait commencé par dormir avec ses frères mais, avec le temps, ils avaient grandi, étaient devenus plus méchants et plus exclusifs et avaient ostensiblement refusé de lui faire de la place. Thor avait été vexé, mais maintenant, il appréciait d'avoir son propre espace et préférait ne pas avoir à subir leur présence. Pour lui, cela ne faisait que confirmer qu'il était exilé dans sa propre famille, ce qu'il avait longtemps su.

Thor courut vers la porte d'entrée et se rua à l'intérieur sans s'arrêter.

“Père !” cria-t-il en haletant. “L'Argent ! Ils arrivent !”

Son père et ses trois frères étaient courbés sur la table en train de déjeuner, déjà habillés dans leurs plus beaux vêtements. A ses mots, ils se levèrent d'un bond, passèrent à toute vitesse à côté de lui en lui heurtant les épaules, coururent hors de la maison et dans la rue.

Thor les suivit dehors et ils se mirent tous à scruter l'horizon.

“Je ne vois personne”, répondit Drake, l'aîné, de sa voix grave. Il avait les épaules les plus larges, les cheveux coupés courts comme ceux de ses frères, les yeux marron et de fines lèvres désapprobatrices. Il regarda Thor d'un air renfrogné, comme d'habitude.

“Moi non plus”, répondit Dross, qui n'avait qu'un an de moins que Drake et le défendait toujours.

“Ils arrivent !” répondit Thor en criant. “Je le jure !”

Son père se tourna vers lui et l'attrapa sévèrement par les épaules.

“Et comment pourrais-tu le savoir ?” demanda-t-il d'un ton autoritaire.

“Je les ai vus.”

“Comment ? D'où ?”

Thor hésita; son père le tenait. Il savait bien sûr que le seul endroit d'où Thor avait pu les repérer était le sommet de ce tertre. Maintenant, Thor ne savait plus comment réagir.

“Je … je suis monté au tertre —”

“Avec le troupeau ? Tu sais qu'il ne faut pas qu'il aille aussi loin.”

“Mais aujourd'hui, c'était différent. Il fallait que je voie.”

Son père lui lança un regard mauvais.

“Rentre tout de suite, va chercher les épées de tes frères et cire les fourreaux pour qu'ils aient l'air le plus beau possible avant que les hommes du Roi n'arrivent.”

Son père, qui en avait fini avec lui, se retourna vers ses frères, qui se tenaient tous dans la rue et regardaient au loin.

“Pensez-vous qu'ils nous sélectionneront ?” demanda Durs, le cadet des trois, qui avait bien trois ans de plus que Thor.

“Ils seraient idiots de ne pas le faire”, dit son père. “Ils manquent d'hommes cette année. Ils en ont sélectionné trop peu, ou alors, ils ne s'embêteraient pas à venir. Tenez-vous bien droits, tous les trois, levez le menton et dégagez la poitrine. Ne les regardez pas dans les yeux mais ne détournez pas non plus le regard. Soyez forts et confiants. Ne montrez aucune faiblesse. Si vous voulez être dans la Légion du Roi, vous devez vous comporter comme si vous y apparteniez déjà.”

“Oui, Père”, répondirent immédiatement ses trois garçons en se mettant en position.

Il se retourna et lança un regard furieux à Thor.

“Qu'est-ce que tu fais encore ici ?” demanda-t-il. “Rentre !”

Thor resta où il était, déchiré. Il ne voulait pas désobéir à son père, mais il fallait qu'il lui parle. Son cœur battait la chamade pendant qu'il réfléchissait. Il décida qu'il vaudrait mieux obéir, apporter les épées, puis confronter son père après. Une désobéissance immédiate serait contre-productive.

Thor se précipita dans la maison puis dans la cour de derrière, vers la remise aux armes. Il trouva les trois épées de ses frères, toutes les trois de beaux objets décorées des plus beaux pommeaux en argent qui soient, de précieux cadeaux pour lesquels son père avait travaillé durement pendant des années. Il les saisit toutes les trois, toujours aussi étonné par leur poids, et retraversa la maison au pas de course en les portant.

Il se précipita vers ses frères, leur tendit une épée à chacun, puis se tourna vers son père.

“Quoi, pas de cirage ?” dit Drake.

Son père se tourna vers Thor d'un air désapprobateur mais, avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, Thor prit la parole.

“Père, s'il vous plaît. Il faut que je vous parle !”

“Je t'ai dit de cirer —”

“S'il vous plaît, Père !”

Son père lui lança un regard furieux en hésitant. Il avait dû au visage de Thor qu'il était sérieux, car il finit par dire : “Alors ?”

“Je veux être candidat. Avec les autres. Pour la Légion.”

Le rire de ses frères retentit derrière lui et le fit rougir.

Son père, lui, ne rit pas; au contraire, il eut l'air encore plus renfrogné.

“Ah bon ?” demanda-t-il.

Thor répondit d'un vigoureux hochement de tête.

“J'ai quatorze ans. Je suis éligible.”

“La limite d'âge est à quatorze ans”, dit Drake avec dédain par dessus son épaule. “S'ils te prenaient, tu serais le plus jeune. Penses-tu qu'ils te choisiraient plutôt que quelqu'un comme moi ? J'ai cinq ans de plus que toi !”

“Tu es insolent”, dit Durs. “Tu l'as toujours été.”

Thor se tourna vers eux. “Ce n'est pas à vous que je demande”, dit-il.

Il se retourna vers son père, qui avait encore l'air renfrogné.

“Père, s'il vous plaît”, dit-il. “Laissez-moi une chance. C'est tout ce que je demande. Je sais que je suis jeune, mais je ferai mes preuves avec le temps.”

Son père secoua la tête.

“Tu n'es pas soldat, mon garçon. Tu n'es pas comme tes frères. Tu es berger. Ta vie est ici. Avec moi. Tu feras ton devoir et tu le feras bien. Il ne faut pas être trop ambitieux. Accepte la vie et apprends à l'aimer.”

Thor sentit son cœur se briser quand il vit sa vie s'effondrer devant ses yeux.

Non, pensa-t-il. C'est impossible.

“Mais, Père —”

“Silence !” hurla-t-il d'une voix si perçante qu'elle fendit l'air. “J'en ai assez dit. Ils arrivent. Sors de leur chemin et pense à te comporter correctement pendant qu'ils seront ici.”

Son père s'avança et poussa Thor de son chemin d'une seule main, comme s'il était un objet qu'il préférait ne pas voir. Sa paume musclée frappa Thor à la poitrine.

Un grand grondement se fit entendre. Les villageois sortirent tous de chez eux et s'alignèrent le long des rues. Un nuage de poussière grandissant annonça l'arrivée de la caravane et, quelques moments plus tard, une douzaine de calèches arriva en produisant comme un grand grondement de tonnerre.

Ils entrèrent en ville aussi brusquement qu'une armée et s'arrêtèrent près de la maison de Thor. Leurs chevaux caracolèrent sur place et renâclèrent. Il fallut longtemps pour que le nuage de poussière se dissipe et Thor essaya anxieusement de jeter un coup d'œil furtif à l'armure des soldats, à leur armement. Il n'avait jamais été aussi près de l'Argent et son cœur battait fort.

Le soldat perché sur l'étalon de devant mit pied à terre. C'en était un, un vrai, un authentique membre de l'Argent, vêtu d'une cotte de mailles brillante, un longue épée à la ceinture. Il semblait avoir dans les trente ans, être un homme mûr, barbe de plusieurs jours au visage, cicatrices à la joue et le nez crochu à cause d'une bataille. C'était le l'homme le plus robuste que Thor ait jamais vu, deux fois plus large que les autres, avec une expression qui disait que c'était lui le chef.

Le soldat descendit d'un bond sur la route de terre et ses éperons cliquetèrent quand il s'approcha de la ligne de garçons.

Partout dans le village, des dizaines de garçons se tenaient au garde à vous, espérant être choisis. Rejoindre l'Argent signifiait une vie d'honneur, de combat, de renommée, de gloire, ainsi que la possession de terres, d'un titre de noblesse et de richesses. Cela signifiait la meilleure fiancée, les plus belles terres, une vie de gloire. Cela signifiait l'honneur pour sa famille, et entrer dans la Légion était la première étape.

Thor scruta les grandes voitures dorées et comprit qu'elles ne pouvaient contenir qu'un nombre limité de recrues. C'était un grand royaume et ils avaient beaucoup de villes à visiter. Il eut la gorge serrée quand il comprit que ses chances étaient encore plus minces qu'il l'avait cru. Il faudrait qu'il batte tous ces autres garçons, parmi lesquels il y avait beaucoup de robustes combattants, ainsi que ses trois propres frères. Il eut un serrement de cœur.

Thor eut peine à respirer pendant que le soldat arpentait la rue en silence en inspectant les rangées de jeunes ambitieux. Il commença de l'autre côté de la rue, puis fit lentement demi-tour. Thor connaissait tous les autres garçons, bien sûr. Il aussi savait que certains d'entre eux avaient le désir secret de ne pas être choisis, même si leur famille voulait les envoyer à l'Argent. Ils avaient peur; ils feraient de mauvais soldats.

Thor bouillait d'indignation. Il sentait qu'il méritait autant d'être sélectionné que n'importe lequel d'entre eux. Ce n'était pas parce que ses frères étaient plus âgés, plus robustes et plus forts qu'il n'avait pas le droit de se présenter et d'être choisi. Il bouillait de haine pour son père, et il bondit presque quand le soldat s'approcha.

Le soldat s'arrêta, pour la première fois, devant ses frères. Il les toisa et sembla impressionné. Il tendit le bras, saisit un de leurs fourreaux et tira violemment dessus comme s'il voulait tester leur solidité.

Il fit un sourire.

“Tu n'as pas encore utilisé ton épée dans une bataille, n'est-ce pas ?” demanda-t-il à Drake.

Thor vit Drake nerveux pour la première fois de sa vie. Drake avala sa salive.

“Non, seigneur. Cependant, je l'ai utilisée de nombreuses fois pour m'entraîner, et j'espère —”

“Pour t'entraîner !”

Le soldat éclata de rire et se tourna vers les autres soldats, qui l'imitèrent en se moquant de Drake.

Drake rougit violemment. C'était la première fois que Thor voyait Drake dans l'embarras. D'habitude, c'était Drake qui mettait les autres dans l'embarras.

“Bon, dans ce cas, je dirai sûrement à nos ennemis de te craindre quand tu manies ton épée pour t'entraîner !”

La foule de soldats rit à nouveau.

Ensuite, le soldat se tourna vers les autres frères de Thor.

“Trois garçons de la même souche”, dit-il en grattant la barbe de trois jours qui lui poussait au menton. “Ça peut être utile. Vous avez tous une bonne taille. Cela dit, vous n'avez pas été mis à l'épreuve. Il vous faudra beaucoup d'entraînement si vous voulez faire l'affaire.”

Il s'interrompit.

“Je suppose qu'on peut vous trouver de la place.”

Il fit un signe de tête en direction du chariot de derrière.

“Montez et dépêchez-vous avant que je change d'avis.”

Les trois frères de Thor s'élancèrent vers la voiture, radieux. Thor remarqua son père était radieux, lui aussi.

Cependant, il se sentit découragé en les regardant partir.

Le soldat se retourna et se déplaça vers la maison suivante. Thor n'en pouvait plus.

“Sire !” cria Thor.

Son père se retourna et le regarda d'un air mauvais, mais Thor n'en avait plus rien à faire.

Le soldat s'arrêta, le dos tourné vers lui, et se retourna lentement.

Thor fit deux pas en avant, le cœur battant, et dégagea la poitrine autant qu'il le put.

“Vous ne m'avez pas passé en revue, sire”, dit-il.

Le soldat, étonné, toisa Thor comme s'il était un clown.

“Ah bon ?” demanda-t-il avant d'éclater de rire.

Ses hommes éclatèrent de rire, eux aussi, mais Thor s'en moquait. C'était le moment de faire ses preuves. C'était maintenant ou jamais.

“Je veux rejoindre la Légion !” dit Thor.

Le soldat avança vers Thor.

“Vraiment ?”

Il avait l'air amusé.

“Et as-tu même atteint ta quatorzième année ?”

“Oui, sire. Il y a deux semaines.”

“Il y a deux semaines !”

Le soldat hurla de rire et les hommes derrière eux en firent autant.

“Dans ce cas, nos ennemis trembleront sûrement en te voyant.”

Thor sentit qu'il bouillait d'indignation. Il fallait qu'il fasse quelque chose. Il ne pouvait pas laisser l'histoire se terminer comme ça. Le soldat se retourna pour s'éloigner mais Thor ne pouvait l'accepter.

Thor s'avança et hurla : “Sire ! Vous faites erreur !”

Un hoquet horrifié parcourut la foule quand le soldat s'arrêta et se retourna lentement une fois de plus.

Maintenant, il avait l'air renfrogné.

“Idiot de garçon !”, dit son père en saisissant Thor par l'épaule. “Rentre !”

“Pas question !” hurla Thor en se dégageant de la main de son père d'une secousse.

Le soldat avança vers Thor et son père recula.

“Connais-tu la peine que subissent ceux qui insultent l'Argent ?” dit le soldat d'un ton sec.

Le cœur de Thor battait la chamade, mais il savait qu'il ne pouvait pas céder.

“Veuillez lui pardonner, sire”, dit son père. “C'est un jeune enfant et —”

“Ce n'est pas à vous que je parle”, dit le soldat. D'un regard méprisant, il força le père de Thor à se détourner.

Le soldat se retourna vers Thor.

“Réponds-moi !” dit-il.

Thor avala sa salive, incapable de parler. Ce n'était pas comme ça qu'il avait prévu que ça se passerait.

“Insulter l'Argent, c'est insulter le Roi lui-même”, dit Thor humblement, récitant ce qu'il avait appris par cœur.

“Oui”, dit le soldat. “Ce qui signifie que je peux te donner quarante coups de fouet si je veux.”

“Je ne veux insulter personne, sire”, dit Thor. “Tout ce que je veux, c'est être sélectionné. S'il vous plaît. J'en ai toujours rêvé. S'il vous plaît. Laissez-moi vous rejoindre.”

Le soldat le regarda et, lentement, son expression s'adoucit. Au bout d'un long moment, il secoua la tête.

“Tu es jeune, mon garçon. Tu as le cœur fier. Cependant, tu n'es pas prêt. Reviens nous voir quand tu seras sevré.”

Sur ces mots, il se retourna et partit, énervé, en jetant à peine un coup d'œil aux autres garçons. Il enfourcha rapidement son cheval.

Thor, abattu, regarda la caravane s'élancer; les soldats partirent aussi vite qu'ils étaient arrivés.

La dernière chose que Thor vit, c'était ses frères qui, assis à l'arrière de la dernière voiture, le regardaient avec moquerie et désapprobation. On les emmenait sous ses yeux, loin d'ici, vers une vie meilleure.

En son for intérieur, Thor aurait voulu mourir.

Quand l'excitation qui l'entourait se dissipa, les villageois retournèrent furtivement chez eux.

“Tu te rends compte que tu t'es comporté comme un imbécile, idiot de garçon ?” dit le père de Thor d'un ton sec en le saisissant par les épaules. “Tu te rends compte que tu aurais pu gâcher les chances de tes frères ?”

Thor repoussa violemment les mains de son père et son père recula le bras et le gifla au visage.

Thor en ressentit la douleur et lança un regard furieux à son père. Pour la première fois, une partie de lui-même voulait rendre le coup à son père. Cependant, il se maîtrisa.

“Va chercher mes moutons et ramène-les. Maintenant ! Et quand tu reviendras, ne t'attends pas à ce que je t'offre un repas. Tu te coucheras à jeun ce soir et tu réfléchiras à ce que tu as fait.”

“Je ne reviendrai peut-être pas du tout !” hurla Thor en se retournant et en s'éloignant furieusement vers les collines.

“Thor !” hurla son père. Quelques-uns des villageois qui étaient restés dans la rue s'arrêtèrent et regardèrent.

Thor se mit à marcher plus vite, puis à courir. Il voulait s'éloigner de cet endroit autant que possible. Il remarqua à peine qu'il pleurait, que les larmes lui inondaient le visage alors que tous les rêves qu'il avait jamais eus se retrouvaient réduits en morceaux.




CHAPITRE DEUX


Thor erra pendant des heures dans les collines, furieux, jusqu'à ce qu'il finisse par choisir une colline et s'y asseye, les bras croisés sur les jambes, et regarde l'horizon. Il regarda les voitures disparaître, regarda le nuage de poussière qui s'attarda pendant des heures.

Il n'y aurait plus de visites. Maintenant, il était destiné à rester ici, dans ce village, pendant des années, à attendre une autre chance, s'ils revenaient un jour. Si son père le lui permettait. Maintenant, il n'y aurait plus que lui et son père, seuls à la maison, et son père passerait sûrement toute sa colère sur lui. Il continuerait à être le domestique de son père, les années passeraient et il finirait tout comme lui, coincé ici, à vivre une petite vie peu valorisante pendant que ses frères acquerraient gloire et renommée. Il sentait ses veines bouillir d'indignation devant tout ça. Ce n'était pas la vie qu'il était censé vivre. Il le savait.

Thor se creusa la cervelle pour trouver une solution, un moyen quelconque de changer la situation mais il n'y avait rien à faire. C'était le destin que la vie lui avait imposé.

Il resta assis plusieurs heures  puis se leva tristement et commença à remonter sur les collines qu'il connaissait, de plus en plus haut. Il se rapprocha inévitablement du troupeau, du tertre élevé. Alors qu'il montait la pente, le premier soleil se coucha dans le ciel et le second atteint son apogée en diffusant une teinte verdâtre. Thor avança en prenant son temps. Il retira sa fronde de sa taille sans réfléchir. La poignée en cuir était usée par des années d'utilisation. Il mit la main dans le sac attaché à sa hanche et palpa sa collection de cailloux, tous plus lisses les uns que les autres, choisis dans les meilleurs ruisseaux. Parfois, il tirait sur des oiseaux; d'autres fois, sur des rongeurs. C'était une habitude qui, au cours des années, était devenue une seconde nature. Au début, il avait raté toutes ses cibles, puis, une fois, il avait touché une cible mouvante. Depuis, il avait appris à bien viser. Maintenant, lancer des cailloux faisait partie de son être et ça l'aidait à libérer un peu de sa colère. Ses frères étaient peut-être capables de transpercer une bûche avec une épée, mais ils n'auraient jamais su toucher un oiseau en vol avec un caillou.

Sans réfléchir, Thor plaça un caillou dans la fronde, se pencha en arrière et le lança de toutes ses forces, en faisant comme s'il le lançait sur son père. Il toucha une branche sur un arbre éloigné, et elle tomba nettement. Quand il avait découvert qu'il pouvait vraiment tuer des animaux en mouvement, il avait arrêté de les viser, effrayé par son propre pouvoir et ne voulant faire de mal à aucune créature; maintenant, ses cibles étaient des branches. A moins que, bien sûr, un renard ne s'en prenne à son troupeau. Avec le temps, ils avaient appris à prendre leurs distances et, par conséquent, les moutons de Thor étaient ceux du village qui couraient le moins de risques.

Thor pensait à ses frères, à l'endroit où ils étaient à l'instant même, et il était furieux. Après un jour de cheval, ils arriveraient à la Cour du Roi. Il se l'imaginait très bien. Il les voyait arriver au son d'une grande fanfare pendant que des gens habillés de leurs plus beaux vêtements les saluaient. Des guerriers les saluaient. Des membres de l'Argent. On les accueillerait , on leur donnerait un endroit où vivre dans la caserne de la Légion, un endroit sur les terrains du Roi où ils s'entraîneraient en utilisant les plus belles armes. Chacun d'entre eux serait nommé écuyer d'un chevalier célèbre. Un jour, ils deviendraient chevaliers eux-mêmes, auraient leur propre cheval, leur propre blason et leur propre écuyer. Ils prendraient part à tous les festivals et dîneraient à la table du Roi. C'était une vie d'enchantement et elle lui avait échappé.

Thor se sentit physiquement malade, essaya de penser à autre chose mais n'y arriva pas. Il y avait une partie de lui, une partie profonde, qui hurlait contre lui. Elle lui disait de ne pas laisser tomber, qu'il avait une destinée plus grande que celle-ci. Il ne savait pas ce qu'elle était mais il savait qu'elle n'aurait pas lieu ici. Il sentait qu'il était différent. Peut-être même spécial. Il sentait que personne ne le comprenait et que tout le monde le sous-estimait.

Thor atteint le tertre le plus élevé et repéra son troupeau. Bien dressés, ses moutons étaient tous encore ensemble et broutaient avec contentement toute l'herbe qui était à leur portée. Il les compta en cherchant les marques rouges qu'il leur avait peintes sur le dos. Quand il eut fini, il se figea. Un mouton manquait à l'appel.

Il recompta plusieurs fois. Il n'arrivait pas à y croire : il en manquait un.

Thor n'avait jamais perdu de moutons et son père ne le lui pardonnerait jamais. Pire encore, il détestait l'idée qu'un de ses moutons se soit perdu, seul et vulnérable dans la nature sauvage. Il détestait qu'une créature innocente doive souffrir.

Thor courut vers le sommet du tertre et scruta l'horizon. Il le repéra au loin, à plusieurs collines de distance : c'était un mouton solitaire avec une marque rouge sur le dos. C'était le mouton le plus sauvage du troupeau. Son cœur s'arrêta de battre quand il se rendit compte que le mouton ne s'était pas contenté de s'enfuir mais qu'il avait choisi, étonnamment, d'aller vers l'ouest, vers Darkwood.

Thor eut la gorge serrée. Darkwood était interdit, pas seulement aux moutons mais aussi aux êtres humains. C'était au-delà de la limite du village et, depuis qu'il savait marcher, Thor savait qu'il ne fallait pas s'aventurer là-bas. Il ne l'avait jamais fait. Selon la légende, y aller, c'était mourir à coup sûr dans ces bois inconnus et remplis d'animaux cruels.

Thor leva les yeux vers le ciel qui s'assombrissait en se demandant quoi faire. Il ne pouvait pas abandonner son mouton. Il se dit que, s'il se dépêchait, il pourrait récupérer le mouton à temps.

Après un dernier coup d'œil en arrière, il se retourna et se mit à courir vers l'ouest, vers Darkwood, en dépit des épais nuages qui se regroupaient au-dessus. Il eut un serrement de cœur, mais ses jambes semblaient le porter d'elles-mêmes. Il sentit qu'il ne pourrait pas reculer, même s'il le voulait.

C'était comme se précipiter dans un cauchemar.


*

Thor dévala la série de collines sans s'arrêter et entra sous la voûte épaisse de Darkwood. Les pistes se terminaient là où le bois commençait et il se précipita en territoire inconnu. Les feuilles d'été craquaient sous ses pas.

Dès qu'il entra dans le bois, il fut englouti par l'obscurité, car la lumière était bloquée par les pins imposants qui se dressaient au-dessus. Il faisait aussi plus froid, ici, et quand il passa l'orée du bois, il frissonna. Ce n'était pas seulement l'obscurité ou le froid, c'était quelque chose d'autre. Quelque chose qu'il ne pouvait pas nommer. C'était la sensation d'être … observé.

Thor leva les yeux vers les vieilles branches qui, noueuses et plus épaisses que lui, se balançaient et craquaient dans la brise. Il avait à peine fait cinquante pas dans le bois quand il commença à entendre d'étranges bruits d'animaux. Il se retourna et aperçut tout juste l'ouverture par laquelle il était entré; il avait déjà l'impression qu'il n'y avait aucune sortie. Il hésita.

Darkwood avait toujours été à la périphérie de la ville et à la périphérie de la conscience de Thor, comme une chose profonde et mystérieuse. Aucun des bergers qui avaient un jour perdu un mouton dans le bois n'avait jamais osé s'y aventurer pour le récupérer. Même pas son père. Les histoires qu'on racontait sur cet endroit étaient trop sombres, trop récurrentes.

Cependant, il y avait quelque chose de différent dans la journée d'aujourd'hui qui faisait que Thor n'en avait plus rien à faire, qui lui faisait oublier toute prudence. Une partie de lui voulait repousser les limites, s’éloigner de la maison autant que possible et permettre à la vie de l'emmener où elle le voudrait.

Il se risqua plus loin, puis s'arrêta sans savoir où aller. Il vit des branches pliées qui indiquaient où son mouton avait dû aller et tourna dans cette direction. Au bout d'un moment, il changea encore de direction.

Moins d'une heure plus tard, il était désespérément perdu. Il essaya de se souvenir de la direction d'où il venait mais il n'en était plus sûr. Une sensation de malaise lui vrilla l'estomac mais il se dit que le seul moyen de sortir du bois était de poursuivre sa route et il le fit.

Au loin, Thor repéra un rai de lumière et se dirigea vers lui. Il se retrouva devant une petite clairière, s'arrêta au bord, figé sur place : il ne pouvait croire ce qu'il voyait devant lui.

Debout là, tournant le dos à Thor, habillé d'une longue robe de satin bleu, se trouvait un homme. Non, pas un homme; Thor le sentait d'ici. C'était quelque chose d'autre. Un Druide, peut-être. Il se tenait grand et droit, la tête recouverte d'un capuchon, parfaitement immobile, comme s'il n'avait aucun souci au monde.

Thor ne savait pas quoi faire. Il avait entendu parler des Druides mais n'en avait jamais rencontré. D'après les marques qui se trouvaient sur sa robe et les ornements raffinés en or, ce n'était pas un Druide ordinaire : ces marques étaient celles d'un roi. Elles venaient de la Cour du Roi. Thor n'y comprenait rien. Qu'est-ce qu'un Druide royal faisait ici ?

Après un moment qui sembla durer pour l'éternité, le Druide se retourna lentement vers lui et, quand il le fit, Thor reconnut son visage. Il en eut le souffle coupé. C'était le visage d'un des hommes les plus célèbres du  royaume : le Druide personnel du Roi. Argon, conseiller des rois du Royaume de l'Ouest depuis des siècles. Ce qu'il faisait ici, loin de la cour royale, au centre de de Darkwood, était un mystère. Thor se demanda s'il était en train d'imaginer tout ça.

“Tes yeux ne te trompent pas”, dit Argon en fixant Thor du regard.

Sa voix était grave, ancienne, comme si c'était la voix des arbres eux-mêmes. De grands yeux translucides semblaient percer Thor comme pour le cerner. Thor sentit une énergie intense se dégager du Druide, comme s'il se tenait en face du soleil.

Thor mit immédiatement un genou à terre et pencha la tête.

“Mon seigneur” dit-il. “Je suis désolé de vous avoir dérangé.”

Manquer de respect envers un conseiller du Roi pouvait mener en prison ou à la peine de mort. Ce fait avait été enraciné en Thor depuis sa naissance.

“Lève-toi, mon enfant”, dit Argon. “Si j'avais voulu que tu t'agenouilles, je te l'aurais dit.”

Thor se redressa lentement et le regarda. Argon se rapprocha de plusieurs pas. Il s'arrêta et regarda Thor fixement, jusqu'à ce que Thor commence à se sentir mal à l'aise.

“Tu as les yeux de ta mère”, dit Argon.

Thor fut interloqué. Il n'avait jamais rencontré sa mère et n'avait jamais rencontré personne qui la connaissait, mis à part son père. On lui avait dit qu'elle était morte en couches, accident pour lequel Thor se sentait toujours coupable. Il avait toujours soupçonné que c'était la raison pour laquelle sa famille le détestait.

“Je crois que vous me confondez avec quelqu'un d'autre”, dit Thor. “Je n'ai pas de mère.”

“Ah bon ?” demanda Argon avec un sourire. “Es-tu né d'un homme seul ?”

“Je voulais dire, sire, que ma mère est morte en couches. Je crois que vous me prenez pour quelqu'un d'autre.”

“Tu es Thorgrin, du clan McLeod. Le plus jeune des quatre frères. Celui qui n'a pas été sélectionné.”

Thor ouvrit grand les yeux. Il ne savait pas comment réagir. Que quelqu'un du rang d'Argon sache qui il était … c'était plus qu'il ne pouvait comprendre. Il n'avait même jamais imaginé qu'on le connaissait en dehors de son village.

“Comment … le savez-vous ?”

Argon lui sourit mais ne répondit pas.

Thor fut soudain rempli de curiosité.

“Comment …” ajouta Thor en cherchant ses mots, “… comment connaissez-vous ma mère ? L'avez-vous rencontrée ? Qui était-elle ?”

Argon se retourna et s'éloigna.

“Ce sont des questions pour une autre fois”, dit-il.

Thor le regarda partir, perplexe. C'était une rencontre si étourdissante et mystérieuse et tout se passait si vite. Il décida qu'il ne pouvait pas laisser partir Argon; il courut pour le rattraper.

“Que faites-vous ici ?” demanda Thor en se dépêchant de le rattraper. A l'aide de son ancien bâton d'ivoire, Argon marchait à une vitesse surprenante. “Vous n'étiez pas en train de m'attendre, n'est-ce pas ?”

“Qui d'autre ?” demanda Argon.

Thor se dépêcha de le rattraper, le suivit dans le bois en laissant la clairière derrière eux.

“Mais pourquoi moi ? Comment saviez-vous que je serais ici ? Que voulez-vous ?”

“Ça fait beaucoup de questions”, dit Argon. “Tu occupes tout l'espace. Tu ferais mieux d'écouter.”

Thor le suivit alors qu'ils s'enfonçaient dans le bois touffu, faisant tout son possible pour ne rien dire.

“Tu es venu chercher ton mouton perdu”, déclara Argon. “C'est un noble effort mais tu perds ton temps. La brebis ne survivra pas.”

Thor ouvrit grand les yeux.

“Comment le savez-vous ?”

“Je connais des mondes que tu ne connaîtras jamais, mon garçon. Du moins, pas encore.”

Thor se posa des questions en s'efforçant de le rattraper.

“Cela dit, tu n'écoutes pas. Telle est ta nature. Entêtée. Comme ta mère. Tu continueras à chercher ta brebis, car tu es résolu à la sauver.”

Thor rougit quand Argon lut dans ses pensées.

“Tu es un garçon bagarreur”, ajouta-t-il. “Tu as du caractère. Tu es trop fier. Ce sont des traits qui ont leur avantage mais, un jour, ils pourraient provoquer ta chute.”

Argon commença à escalader une arête moussue et Thor le suivit.

“Tu veux rejoindre la Légion du Roi”, dit Argon.

“Oui !” répondit Thor avec excitation. “Ai-je une chance ? Pouvez-vous faire que ça se produise ?”

Argon rit en produisant un son grave et caverneux qui fit frissonner Thor.

“Je peux tout faire arriver, et rien. Ta destinée était déjà écrite. Cependant, c'est à toi de la choisir.”

Thor ne comprenait pas.

Ils atteignirent le sommet de l'arête, où Argon s'arrêta et se tourna vers Thor. Thor se tenait à seulement un mètre ou deux et l'énergie d'Argon le traversait en le brûlant.

“Ta destinée est importante” dit-il. “Ne l'abandonne pas.”

Thor écarquilla les yeux. Sa destinée ? Importante ? Il se sentit gonfler de fierté.

“Je ne comprends pas. Vous parlez par énigmes. S'il vous plaît, dites-m'en plus.”

Argon disparut.

Thor en resta bouche bée. Il regarda partout, écouta, se demanda où le druide était passé. Avait-il imaginé tout ça ? Était-ce une illusion ?

Thor se retourna et examina le bois; depuis ce point d'observation, en hauteur, depuis l'arête, il voyait plus loin qu'avant. Alors qu'il regardait, il repéra du mouvement au loin. Il entendit un bruit et se sentit sûr que c'était son mouton.

Il descendit maladroitement l'arête moussue et se précipita dans la direction du son en retraversant le bois. En marchant, il n'arrivait pas à oublier sa rencontre avec Argon. Il avait peine à comprendre ce qui s'était passé. Qu'est-ce que le Druide du Roi faisait ici, précisément à cet endroit ? Il l'avait attendu, mais pourquoi ? Et qu'avait-il voulu dire sur sa destinée ?

Plus Thor essayait de dénouer ce mystère, moins il le comprenait. Argon l'avait averti de ne pas continuer tout en lui apportant la tentation de le faire. Maintenant, alors qu'il marchait, Thor sentait une appréhension croissante, comme si quelque chose de capital était sur le point de se produire.

Il tourna un coin et s'arrêta sur place quand il vit ce qu'il y avait devant lui. Tous ses pires cauchemars venaient de se réaliser en un seul moment. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il se rendit compte qu'il avait commis une erreur grave en s'enfonçant autant dans Darkwood.

En face de lui, à tout juste trente pas, se trouvait un Sybold. Massif, musclé, se tenant sur ses quatre pattes, presque de la taille d'un cheval, c'était l'animal le plus craint de Darkwood, peut-être même du royaume. Thor n'en avait jamais vu mais avait entendu les légendes. Il ressemblait à un lion mais était plus gros, plus large d'épaules. Sa peau était écarlate foncé et ses yeux jaune luisant. Selon la légende, sa couleur cramoisie venait du sang d'enfants innocents.

De toute sa vie, Thor avait rarement entendu dire que cet animal avait été vu, et on supposait que même ces récits étaient douteux. Peut-être était-ce parce que, en fait, personne n'avait jamais survécu à une telle rencontre. Certains pensaient que le Sybold était le Dieu des Bois, et aussi un présage. Thor ignorait en quoi consistait ce présage.

Il fit prudemment un pas en arrière.

Le Sybold, son immense mâchoire à moitié ouverte, les crocs dégoulinants de salive, le fixa de ses yeux jaunes. Dans sa gueule se trouvait la brebis manquante de Thor. Elle criait, pendue la tête en bas, la moitié du corps percée par les crocs du monstre. Elle était presque morte. Le Sybold semblait aimer la tuer en prenant son temps; il semblait se délecter de la torturer.

Thor ne pouvait supporter les cris. La brebis remuait, sans défense, et il se sentait responsable de son agonie.

Le premier réflexe de Thor fut de se retourner et de s'enfuir mais il savait déjà que ce serait en pure perte. Cette bête pouvait courir plus vite que n'importe qui. S'enfuir ne ferait que l'enhardir, et il ne pouvait pas laisser son mouton mourir comme ça.

Bien que pétrifié par la peur, il savait qu'il fallait qu'il fasse quelque chose.

Ses réflexes prirent le dessus. Il mit lentement la main dans sa pochette, en sortit un caillou et le plaça dans sa fronde. D'une main tremblante, il la fit tournoyer, fit un pas en avant et tira.

Le caillou traversa l'air et frappa sa cible. Ce tir parfait frappa la brebis à l'œil et lui traversa le cerveau.

La brebis se décontracta. Morte. Thor avait épargné sa souffrance à l'animal.

Le Sybold le regarda d'un air mauvais, furieux que Thor ait tué son jouet. Il ouvrit lentement son immense mâchoire et laissa tomber la brebis, qui atterrit sur le sol de la forêt en produisant un bruit sourd. Ensuite, le Sybold fixa Thor des yeux.

Il poussa un grognement, un son grave et mauvais qui venait de son ventre.

Alors qu'il se rapprochait de lui, Thor, dont le cœur battait la chamade, plaça un autre caillou dans sa fronde, tendit le bras en arrière et se prépara à tirer une fois de plus.

Le Sybold se mit à courir en se déplaçant plus vite que tout ce que Thor ait jamais vu dans sa vie. Thor fit un pas en avant et jeta le caillou en priant pour qu'il atteigne sa cible, sachant qu'il n'aurait pas le temps d'en envoyer un autre avant que la bête ne l'atteigne.

Le caillou frappa la bête à l’œil droit et le lui retira de l'orbite. C'était un superbe lancer, un lancer qui aurait mis un animal plus faible à genoux.

Cependant, cet animal était fort. La bête était impossible à arrêter. Elle cria contre la blessure mais ne ralentit même jamais. Même borgne, même avec le caillou logé dans le cerveau, elle continua à charger Thor sans réfléchir. Thor ne pouvait rien y faire.

Un moment plus tard, la bête était sur lui. Elle tendit son immense griffe et lui frappa l'épaule.

Thor hurla. On aurait dit que trois couteaux lui tailladaient la chair, d'où le sang chaud s'écoula aussitôt.

La bête le plaqua au sol, à quatre pattes. Elle pesait énormément, autant qu'un éléphant qui se serait tenu sur sa poitrine. Thor sentit qu'elle lui écrasait la cage thoracique.

La bête rejeta la tête en arrière, ouvrit grand la mâchoire pour montrer des crocs et commença à les baisser pour mordre Thor à la gorge.

Quand elle le fit, Thor leva le bras et lui saisit le cou; c'était comme s'il avait saisi un muscle massif. Thor tenait à peine. Ses bras commencèrent à trembler quand les crocs descendirent plus bas. Il sentit la chaude haleine de la bête lui couvrir le visage, sentit la salive lui goutter sur le cou. Un grondement venait du cœur de la poitrine de l'animal et vrillait les oreilles de Thor. Il savait qu'il allait mourir.

Thor ferma les yeux.

S'il vous plaît, mon Dieu. Donnez-moi la force. Permettez-moi de vaincre cette créature. S'il vous plaît. Je vous en supplie. Je ferai tout ce que vous voudrez. Je vous devrai beaucoup.

Soudain, quelque chose arriva. Thor sentit une énorme chaleur lui monter dans le corps, lui parcourir les veines, comme un champ de force qui le traversait à toute vitesse. Il ouvrit les yeux et vit quelque chose qui l'étonna : ses paumes émettaient une lumière jaune et, quand il poussa les mains dans la gorge de la bête, il fut surpris de constater qu'il arrivait à égaler sa force et à la tenir à distance.

Thor continua à pousser jusqu'au moment où il repoussa vraiment la bête. Sa force s'accrut et il sentit l'énergie le traverser comme un boulet de canon. Un instant plus tard, la bête s'envola en arrière. Thor l'envoya à plus de trois mètres. Elle atterrit sur le dos.

Thor se redressa sans comprendre ce qui s'était passé.

La bête se remit sur ses pattes puis, enragée, elle chargea une fois de plus mais, cette fois-ci, Thor se sentait différent. L'énergie le traversait; il se sentait plus fort qu'il ne l'avait jamais été.

Quand la bête bondit en l'air, Thor s'accroupit, la saisit par le ventre et la lança en laissant son élan l'emporter.

La bête vola au travers du bois, s'écrasa dans un arbre et s'effondra par terre.

Thor la fixa des yeux, étonné. Venait-il de lancer un Sybold ?

La bête cligna des yeux deux fois, puis regarda Thor. Elle se leva et chargea encore.

Cette fois, quand la bête bondit, Thor la saisit par la gorge. Ils tombèrent tous les deux par terre, la bête au-dessus de Thor. Cependant, Thor roula et se remit au-dessus d'elle. Thor l'agrippa, l'étouffa des deux mains pendant que la bête essayait constamment de lever la tête et de le mordre avec ses crocs. Elle le manqua de peu. Thor, sentant une nouvelle force en lui, serra les doigts plus fort et ne céda pas. Il laissa l'énergie le traverser et bientôt, étonnamment, il se sentit plus fort que la bête.

Il était en train de tuer le Sybold en l'étouffant. Finalement, la bête se décontracta.

Thor attendit une minute entière avant de la lâcher.

Il se leva lentement, essoufflé, fixant la scène du regard, les yeux grands ouverts, en tenant son bras blessé. Que venait-il de se passer ? Venait-il, lui, Thor, de tuer un Sybold ?

Il sentit que c'était un signe, surtout ce jour-ci. Il sentit que quelque chose d'essentiel s'était passé. Il venait de tuer la bête la plus célèbre et la plus crainte de son royaume. Tout seul. Sans arme. Ça avait l'air irréel. Personne ne le croirait.

Il sentit le monde tournoyer quand il se demanda quel pouvoir l'avait submergé, ce que ça signifiait, qui il était vraiment. Les seules personnes connues pour détenir de tels pouvoirs étaient les Druides. Cependant, son père et sa mère n'étaient pas Druides, donc, il ne pouvait pas en être un.

Ou alors, était-ce possible ?

Sentant la présence de quelqu'un derrière lui, Thor se retourna et vit Argon qui se tenait là et fixait l'animal du regard.

“Comment êtes-vous arrivé ici ?” demanda Thor, étonné.

Argon ne fit pas attention à lui.

“Avez-vous vu ce qui est arrivé ?” demanda Thor, encore incrédule. “Je ne sais pas comment je l'ai fait.”

“Tu le sais, en fait”, répondit Argon. “En ton for intérieur, tu le sais. Tu es différent des autres.”

“C'était comme … un jaillissement de puissance”, dit Thor. “Comme une force que j'avais sans le savoir.”

“Le champ de force”, dit Argon. “Un jour, tu le connaîtras très bien. Peut-être même apprendras-tu à le contrôler.”

Thor se saisit l'épaule; la douleur était atroce. Il baissa les yeux et vit sa main couverte de sang. Il sentit qu'il avait la tête qui tournait et s'inquiéta de ce qui lui arriverait s'il n'allait pas chercher de l'aide.

Argon fit trois pas en avant, tendit le bras, saisit la main libre de Thor et la plaça fermement sur la blessure. Il l'y maintint, se pencha en arrière et ferma les yeux.

Thor sentit une sensation de chaleur lui parcourir le bras. En quelques secondes, le sang poisseux sécha sur sa main et il sentit que sa douleur commençait à disparaître.

Il baissa les yeux et eut peine à croire à ce qui lui arrivait : il était guéri. Tout ce qui restait, c'était les trois balafres infligées par les griffes, mais elles étaient cicatrisées et semblaient dater de plusieurs jours. Il n'y avait plus de sang.

Thor regarda Argon avec stupéfaction.

“Comment avez-vous fait ça ?” demanda-t-il.

Argon sourit.

“Je n'ai rien fait. C'était toi. Je n'ai fait que canaliser ton pouvoir.”

“Mais je n'ai pas le pouvoir de guérison”, répondit Thor, déconcerté.

“Ah bon ?” répondit Argon.

“Je ne comprends pas. Tout ça n'a aucun sens”, dit Thor, de plus en plus impatient. “Expliquez-moi, s'il vous plaît.”

Argon détourna le regard.

“Il y a des choses que tu devras apprendre avec le temps.”

Thor pensa à quelque chose.

“Cela signifie-t-il que je peux rejoindre la Légion du Roi ?” demanda-t-il avec excitation. “Si je peux tuer un Sybold, alors, je peux tenir tête aux autres garçons.”

“Tu le peux sûrement”, répondit-il.

“Cependant, ils ont choisi mes frères; ils ne m'ont pas choisi, moi.”

“Tes frères n'auraient pas pu tuer cette bête.”

Thor le fixa en réfléchissant.

“Mais ils m'ont déjà rejeté. Comment puis-je les rejoindre ?”

“Depuis quand un guerrier a-t-il besoin d'une invitation ?” demanda Argon.

Ses mots firent leur chemin dans l'esprit de Thor et il sentit son corps se réchauffer.

“Vous dites que devrais juste me pointer ? Sans invitation ?”

Argon sourit.

“C'est toi qui crées ta destinée. Pas les autres.”

Thor cligna des yeux et, un moment plus tard, Argon avait disparu. Une fois de plus.

Thor tourna sur lui-même, regarda dans toutes les directions mais il n'y avait aucune trace de lui.

“Par ici !” dit une voix.

Thor se retourna et vit un immense rocher avant lui. Il sentit que la voix venait d'en haut et escalada immédiatement le grand rocher.

Il atteint le sommet et fut étonné de ne voir aucun signe d'Argon.

Cependant, de ce poste d'observation, il voyait au-dessus de la cime des arbres de Darkwood. Il vit où Darkwood se terminait, vit le second soleil se coucher dans un éclat vert foncé et, au-delà, la route qui menait à la Cour du Roi.

“A toi de suivre cette route”, dit la voix. “Si tu l'oses.”

Thor se retourna mais ne vit rien. Ce n'était qu'une voix qui résonnait. Cependant, il savait qu'Argon était là, quelque part, le poussant à agir et il sentait, en son for intérieur, qu'il avait raison.

Sans un autre moment d'hésitation, Thor descendit maladroitement du rocher et partit pour la route lointaine en traversant le bois.

Courant vers sa destinée.




CHAPITRE TROIS


Le Roi MacGil, corpulent, au torse puissant, avec une barbe qui foisonnait de poils gris, de longs cheveux de la même couleur et un front large et ridé par de nombreuses batailles, se tenait sur les remparts d'en haut de son château, sa Reine à côté de lui, et observait les festivités du jour qui commençaient. Ses terres royales s'étendaient sous lui jusqu'à perte de vue dans toute leur gloire et formaient une cité prospère murée par d'anciennes fortifications en pierre. La Cour du Roi. Des bâtiments en pierre de toutes formes et tailles, reliés par un dédale de rues tortueuses, abritaient les guerriers, les gardiens, les chevaux, l'Argent, la Légion, les gardes, la caserne, la maison des armes, l'armurerie et, parmi tous ces bâtiments, on trouvait des centaines de logis pour la multitude des sujets du Roi qui avaient choisi de résider dans l'enceinte de la cité. Entre ces rues s'étendaient des acres d'herbe, les jardins royaux, des places en pierre et des fontaines débordantes. La Cour du Roi avait été rénovée au cours des siècles, par son père et par le père de son père, et il trônait maintenant au sommet de sa gloire. C'était sans aucun doute la forteresse la plus sûre du Royaume de l'Ouest de l'Anneau.

MacGil avait la chance d'avoir les guerriers les meilleurs et les plus fidèles qu'un roi quel qu'il soit ait jamais connu, et, de toute sa vie, personne n'avait osé l'attaquer. Il était le septième MacGil à être assis sur le trône, le gérait bien depuis trente-deux ans et avait été un roi bon et sage. Au cours de son règne, le royaume avait beaucoup prospéré. Il avait doublé la taille de son armée, agrandi ses cités, apporté l'abondance à ses sujets et personne ne se plaignait. On l'appelait 'le roi généreux' et, depuis qu'il était monté sur le trône, le royaume avait connu une période d'abondance sans précédent.

Paradoxalement, c'était ce qui empêchait MacGil de dormir la nuit, car MacGil connaissait l'histoire de son royaume : quelle que soit l'époque, il n'y avait jamais eu une période de paix aussi longue. Il ne se demandait plus si il y aurait une attaque, mais quand. Et par qui.

La plus grande menace se situait bien sûr au-delà de l'Anneau et venait de l'empire de sauvages qui régnait sur les Terres Sauvages extérieures et avait subjugué tous les peuples qui habitaient en dehors de l'Anneau, au-delà du Canyon. Pour MacGil et les sept générations qui l'avaient précédé, les Terres Sauvages n'avaient jamais été une menace directe. Grâce à la géographie unique de son royaume, qui avait la forme d'un cercle parfait (d'un anneau) et était séparé du reste du monde par un profond canyon d'un kilomètre de large et protégé par un champ de force actif depuis le règne du premier MacGil, ils avaient peu de raisons d'avoir peur des Terres Sauvages. A de nombreuses reprises, les sauvages avaient essayé d'attaquer, de percer le champ de force, de traverser le canyon mais ils n'avaient jamais réussi. Tant que le Roi resterait dans l'Anneau avec ses sujets, il n'y aurait aucune menace extérieure à craindre.

Cependant, cela ne voulait pas dire qu'il n'y avait aucune menace intérieure, et c'était ce qui avait empêché MacGil de dormir ces derniers temps. En fait, c'était là le but des festivités du jour : le mariage de sa fille aînée, un mariage spécifiquement organisé pour apaiser ses ennemis, pour maintenir la paix fragile qui régnait encore entre le Royaume Oriental et le Royaume Occidental de l'Anneau.

Bien que l'Anneau couvre au moins huit cents kilomètres dans toutes les directions, il était séparé au milieu par une chaîne de montagnes. Les Highlands. De l'autre côté des Highlands se trouvait le Royaume Oriental, qui régnait sur l'autre moitié de l'Anneau, et ce royaume, gouverné depuis des siècles par leurs rivaux, les McCloud, avait toujours essayé de briser sa trêve fragile avec les MacGil. Les McCloud étaient mécontents, insatisfaits de leur destin, convaincus que leur côté du royaume avait un sol moins fertile. Ils contestaient aussi la répartition des Highlands, affirmant avec insistance que toute la chaîne de montagnes leur appartenait alors qu'au moins la moitié appartenait aux MacGil. Il y avait tout le temps des accrochages aux frontières et de constantes menaces d'invasion.

Penser à tout cela contrariait MacGil. Les McCloud auraient dû être contents; ils étaient en sécurité à l'intérieur de l'Anneau, protégés par le Canyon, ils avaient des terres de qualité et rien à craindre. Pourquoi ne pouvaient-ils pas être satisfaits de leur propre moitié de l'Anneau ? C'était seulement parce que MacGil avait rendu son armée si forte que, pour la première fois de l'histoire, les McCloud n'avaient pas osé attaquer. Cependant, MacGil, en roi sage qu'il était, sentait que quelque chose se tramait à l'horizon; il savait que cette paix ne pouvait pas durer. Par conséquent, il avait organisé le mariage de sa fille aînée avec le prince aîné des McCloud, et maintenant, le jour était venu.

Quand il baissa les yeux, il vit, s'étendant en dessous de lui, des milliers de favoris qui portaient des tuniques aux couleurs vives et arrivaient de tous les coins du royaume, des deux côtés des Highlands. C'était la quasi-totalité de l'Anneau qui rentrait dans ses fortifications. Ses sujets se préparaient depuis des mois avec ordre de donner un air fort et prospère à toute chose. Ce n'était pas qu'un jour de mariage; c'était un jour dont le but était d'envoyer un message aux McCloud.

MacGil observa ses centaines de soldats stratégiquement alignés le long des remparts, dans les rues, le long des murs, plus de soldats qu'il ne lui en faudrait jamais, et il se sentit satisfait. C'était la démonstration de force qu'il voulait. Cependant, il se sentait aussi sur les nerfs; l'ambiance était lourde, mûre pour un accrochage. Il espérait qu'aucune tête brûlée et avinée ne causerait de problème dans quelque camp que ce soit.

Il scruta les terrains de joute, les terrains de jeu et pensa à la journée qui commençait, pleine de jeux, de joutes et de toutes sortes de festivités. Ça allait être intense. Les McCloud arriveraient sûrement avec leur propre petite armée, et chaque joute, chaque lutte, chaque compétition serait chargée de sens. Si ne serait-ce qu'une seule d'entre elles se passait mal, cela pourrait dégénérer en bataille.

“Mon Roi ?”

Il sentit une main douce se poser sur la sienne et se tourna vers sa Reine, Krea, qui était encore la plus belle femme qu'il ait jamais connue. Elle était son heureuse épouse depuis le début de son règne, lui avait fait cinq enfants dont trois garçons et ne s'était jamais plainte. De plus, elle était devenue son conseiller le plus fiable. Avec les années, il avait finalement compris qu'elle était plus sage que tous ses hommes, et même plus sage que lui.

“C'est un jour politique”, dit-elle. “Cependant, c'est aussi le mariage de notre fille. Essaie de l'apprécier. C'est un événement unique.”

“Je m'inquiétais moins quand je n'avais rien”, répondit-il. “Maintenant que nous avons tout, tout m'inquiète. Nous sommes en sécurité, et pourtant, je ne me sens pas en sécurité.”

Elle le regarda avec grands yeux noisette pleins de compassion; on aurait dit qu'ils contenaient toute la sagesse du monde. Comme toujours, elle avait les paupières qui tombaient, ce qui lui donnait un air un peu endormi, et ses yeux étaient encadrés par ses beaux cheveux marron droits teintés de gris qui lui tombaient sur les deux côtés du visage. Elle avait quelques rides de plus mais n'avait pas du tout changé.

“C'est parce que tu n'es pas en sécurité”, dit-elle. “Aucun roi n'est en sécurité. Il y a plus d'espions à notre cour que tu voudras jamais le savoir, et c'est toujours comme ça.”

Elle se pencha, l'embrassa et sourit.

“Essaie de l'apprécier”, dit-elle. “C'est un mariage, après tout.”

Sur ces mots, elle se retourna et quitta les remparts.

Il la regarda partir puis se retourna et regarda sa cour. Elle avait raison; elle avait toujours raison. Il voulait vraiment l'apprécier. Il aimait sa fille aînée, et c'était un mariage après tout. C'était le plus beau jour du plus beau moment de l'année, le printemps à son apogée, avec l'été qui pointait, les deux soleils qui brillaient parfaitement dans le ciel et la plus légère des brises qui soufflait. Tout était en plein essor. Partout, les arbres affichaient une grande palette de roses, de violets, d'oranges et de blancs. Il désirait par dessus tout descendre s'asseoir avec ses hommes, regarder sa fille se marier et boire des pintes de bière jusqu'à plus soif.

Cependant, il ne le pouvait pas. Il avait beaucoup de devoirs à accomplir avant même de pouvoir sortir de son château. Après tout, le jour de mariage d'une fille représentait une obligation pour un roi : il fallait qu'il réunisse son conseil, voie ses enfants et s'entretienne avec une longue file de suppliants qui avaient le droit de voir le Roi ce jour-ci. S'il quittait son château en ayant le temps d'assister à la cérémonie du coucher de soleil, il aurait de la chance.


*

MacGil, vêtu de ses plus beaux atours royaux, un pantalon de velours noir, une ceinture dorée, une robe royale faite de la soie violette et or la plus raffinée qui soit, un manteau blanc, des bottes de cuir brillantes qui lui montaient aux mollets, et portant sa couronne, un bandeau en or finement décoré d'un grand rubis placé au centre, traversa fièrement les halls du château flanqué de ses serviteurs. Il traversa pièce après pièce à grands pas, descendit les marches du parapet, coupa par sa chambre royale en traversant le grand hall cintré avec son haut plafond et ses rangées de vitraux. Finalement, il atteint une ancienne porte en chêne aussi épaisse qu'un tronc d'arbre que ses serviteurs ouvrirent pour le laisser entrer. La Salle du Trône.

Ses conseillers se mirent au garde à vous quand MacGil entra. La porte claqua derrière lui.

“Asseyez-vous”, dit-il, plus brusque que d'habitude. Il était fatigué, surtout ce jour-ci, par les interminables formalités inhérentes au gouvernement du royaume, et il voulait en finir.

Il traversa la Salle du Trône à grand pas. Cette salle ne manquait jamais de le surprendre. Son plafond s'élevait jusqu'à quinze mètres, un mur entier était recouvert de vitraux, le sol et les murs étaient faits de trente centimètres de pierre. La pièce pouvait facilement accueillir cent dignitaires. Cependant, les jours comme aujourd'hui, quand il convoquait son conseil, il n'y avait que lui et sa poignée de conseillers dans ce décor immense. La pièce était dominée par une grande table en forme de demi-cercle derrière laquelle se tenaient ses conseillers.

Il entra fièrement par l'ouverture, juste au milieu, et se dirigea vers son trône. Il monta aux marches en pierre, passa les lions d'or sculpté et se laissa tomber sur le coussin de velours rouge qui tapissait son trône en or massif. Son père s'était assis sur ce trône, comme le père de son père, et tous les MacGil avant lui. Quand il était assis, MacGil sentait ses ancêtres, toutes les générations, peser sur sa personne.

Il observa les conseillers présents. Il y avait Brom, son plus grand général et son conseiller en affaires militaires, Kolk, le général de la Légion des garçons, Aberthol, l'aîné du groupe, érudit et historien, mentor des rois depuis trois générations, Firth, son conseiller en affaires intérieures à la cour, un homme maigre avec des cheveux gris courts et des yeux caverneux qui ne restaient jamais tranquilles. Firth était un homme en lequel MacGil n'avait jamais eu confiance et il ne comprenait même pas son titre. Cependant, son père et le père de son père avaient toujours gardé un conseiller pour les affaires de cour et il les gardait par respect pour eux. Il y avait Owen, son trésorier, Bradaigh, son conseiller en affaires externes, Earnan, son percepteur, Duwayne, son conseiller sur les masses et Kelvin, le représentant de la noblesse.

Bien sûr, le Roi avait une autorité absolue. Cependant, son royaume était libéral et ses ancêtres s'étaient toujours enorgueillis de laisser aux nobles un droit d'intervention dans tous les domaines, qui était transmis par leur représentant. D'un point de vue historique, c'était un équilibre des pouvoirs instable entre la royauté et la noblesse. Maintenant, l'harmonie régnait mais, à d'autres occasions, il y avait eu des insurrections et des luttes de pouvoir entre la noblesse et la royauté. C'était un équilibre difficile à maintenir.

Quand MacGil inspecta la salle du regard, il remarqua qu'il manquait une personne : l'homme avec lequel il voulait le plus s'entretenir, Argon. Comme d'habitude, il était impossible de prévoir où et quand il se montrerait. Cela rendait MacGil furieux, mais il ne pouvait que l'accepter. Les Druides étaient pour lui des êtres insondables. Comme il était absent, MacGil eut encore plus envie d'accélérer les choses. Il voulait en finir, passer aux mille autres choses qui l'attendaient avant le mariage.

Le groupe de conseillers était assis en face de lui autour de la table en demi-cercle, séparés de trois mètres les uns des autres, tous assis dans une chaise en vieux bois de chêne avec des bras en bois minutieusement sculptés.

“Mon seigneur, si je puis commencer”, appela Owen.

“Tu le peux. Et sois bref. J'ai beaucoup à faire, aujourd'hui.”

“Votre fille recevra de nombreux cadeaux aujourd'hui et nous espérons tous qu'ils rempliront ses coffres. Les milliers de gens qui vous rendent hommage, vous présentent des cadeaux personnels et remplissent nos bordels et nos tavernes, aideront aussi à remplir nos coffres. Pourtant, la préparation des festivités d'aujourd'hui va aussi vider une grande portion de la trésorerie royale. Je recommande d'augmenter les impôts de vos sujets et de la noblesse. Un impôt unique pour alléger les pressions financières de ce grand événement.”

MacGil vit la préoccupation sur le visage de son trésorier et il se sentit découragé par la perspective de la diminution de la trésorerie. Cependant, il ne voulait pas augmenter les impôts une fois de plus.

“Il vaut mieux avoir une trésorerie modeste et des sujets fidèles”, répondit MacGil. “Le bonheur de nos sujets est notre richesse. Nous n'augmenterons pas leurs impôts.”

“Cependant, mon seigneur, si nous ne —”

“J'en ai décidé. Quoi d'autre ?”

Owen se recula dans sa chaise, abattu.

“Mon roi”, dit Brom de sa voix grave. “Selon vos ordres, nous avons posté l'essentiel de nos forces dans la cour pour l'événement d'aujourd'hui. La démonstration de force sera impressionnante. Cependant, nous sommes débordés. S'il devait se produire une attaque à un autre endroit du royaume, nous serions vulnérables.”

MacGil hocha la tête en y réfléchissant.

“Nos ennemis ne nous attaqueront pas pendant que nous les nourrissons.”

Les hommes rirent.

“Quelles nouvelles des Highlands ?”

“Cela fait des semaines qu'on ne signale aucune activité. On dirait que leurs troupes se préparent au mariage. Peut-être sont-ils prêts à faire la paix.”

MacGil n'en était pas si sûr.

“Cela signifie que le mariage que nous organisons fonctionne ou qu'ils attendent pour nous attaquer à un autre moment. Et à votre avis, noble vieillard, de qui s'agit-il ?” demanda MacGil en se tournant vers Aberthol.

Aberthol se racla la gorge et répondit d'une voix rauque : “Mon seigneur, ni votre père ni le père de son père n'ont jamais fait confiance aux McCloud. Ce n'est pas parce qu'ils dorment qu'ils ne vont pas se réveiller.”

MacGil hocha la tête, appréciant cette opinion.

“Et la Légion ?” demanda-t-il en se tournant vers Kolk.

“Aujourd'hui, nous avons accueilli les nouvelles recrues”, répondit Kolk avec un hochement de tête rapide.

“Mon fils est parmi eux ?” demanda MacGil.

“Il en fait fièrement partie et c'est un beau garçon.”

MacGil hocha la tête, puis se tourna vers Bradaigh.

“Et que se passe-t-il au-delà du Canyon ?”

“Mon seigneur, nos patrouilles ont assisté à une recrudescence des tentatives de traversée du Canyon dans les dernières semaines. C'est peut-être le signe que les Terres Sauvages se mobilisent pour nous attaquer.”

Un chuchotement se répandit parmi les hommes. MacGil sentit son estomac se contracter en y pensant. Le champ de force était invincible mais ça présageait mal.

“Et s'il devait y avoir une attaque massive ?” demanda-t-il.

“Tant que le champ de force est actif, nous n'avons rien à craindre. Cela fait des siècles que les Terres Sauvages n'ont pas réussi à franchir le Canyon. Il n'y a aucune raison de penser que ça changera.”

MacGil n'en était pas aussi certain. Une attaque de l'extérieur aurait déjà dû se produire depuis longtemps et il ne ne put s'empêcher de se demander quand cela se produirait.

“Mon seigneur”, dit Firth de sa voix nasale, “je me vois obligé d'ajouter qu'aujourd'hui, dans notre cour, il y a de nombreux dignitaires du royaume de McCloud. Ce serait considéré comme une insulte si vous ne les divertissiez pas, qu'ils soient vos rivaux ou pas. Je vous conseillerais de passer l'après-midi à saluer chacun d'entre eux. Ils ont emmené un grand entourage, beaucoup de cadeaux, et, selon ce qu'on dit, beaucoup d'espions.”

“Qui dit que les espions ne sont pas déjà ici ?” demanda MacGil. Ce faisant, il regarda Firth d'un œil attentif et se demanda, comme toujours, s'il en faisait lui-même partie.

Firth ouvrit la bouche pour répondre, mais MacGil, qui en avait assez, soupira et leva une main. “Si c'est tout, je pars rejoindre le mariage de ma fille dès maintenant.”

“Mon seigneur”, dit Kelvin en se raclant la gorge, “il y autre chose, bien sûr. La tradition qui a lieu le jour du mariage de l'aînée. Les MacGil ont toujours nommé un successeur ce jour-là. Les gens s'attendront à ce que vous en fassiez autant. Ils en discutent. Ce serait une mauvaise idée de les décevoir. Surtout alors que l’Épée du Destin est encore immobile.”

“Vous voudriez que je nomme un héritier alors que je suis encore dans la fleur de l'âge ?” demanda MacGil.

“Mon seigneur, je ne voulais pas vous offenser”, répondit Kelvin en butant sur ses mots, l'air préoccupé.

MacGil leva une main. “Je connais la tradition et, en fait, je nommerai quelqu'un aujourd'hui.”

“Pourriez-vous nous dire qui ?” demanda Firth.

MacGil, contrarié, le força à baisser le regard. Firth aimait les commérages et il ne faisait pas confiance à cet homme.

“Vous entendrez la nouvelle au moment opportun.”

MacGil se leva et les autres se levèrent eux aussi. Ils firent leur révérence, se retournèrent et sortirent précipitamment de la salle.

MacGil resta sur place à réfléchir sans savoir combien de temps. Les jours comme celui-là, il aurait voulu ne pas être  roi.


*

MacGil descendit de son trône et ses bottes résonnèrent dans le silence quand il traversa la salle. Il ouvrit lui-même l'ancienne porte en chêne en tirant violemment sur la poignée en fer et entra dans une antichambre.

Il appréciait comme toujours la paix et la solitude de cette pièce confortable dont les murs allaient à peine six mètres dans toutes les directions bien que le plafond soit haut et cintré. La pièce était entièrement en pierre, avec un petit vitrail rond dans un mur. Les jaunes et les rouges de la lumière qui rentrait par cet orifice éclairaient un seul objet dans la pièce autrement vide.

L'Épée du Destin.

Elle était là, au centre de la salle, posée horizontalement sur des griffes en fer, telle une tentatrice. Comme il l'avait fait depuis son enfance, MacGil s'en rapprocha, la contourna, l'examina. L'Épée du Destin. L'épée de légende, la source de la force et du pouvoir de tout son royaume, de génération en génération. Celui qui aurait la force de la soulever serait l’Élu, celui qui serait destiné à gouverner le royaume toute sa vie, à libérer le royaume de toutes les menaces, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Anneau. Cela avait été une belle légende d'initiation, et dès qu'il avait reçu l'onction royale, MacGil avait essayé de la soulever lui-même, car seuls les rois de la lignée MacGil étaient même autorisés à essayer. Tous les rois qui l'avaient précédé avaient échoué. MacGil était sûr qu'il serait différent. Il était sûr qu'il serait l’Élu.

Cependant, il se trompait, comme tous les autres les rois de la lignée MacGil qui l'avaient précédé, et son échec avait entaché sa royauté depuis ce jour.

En la fixant maintenant, il examina sa longue lame, fabriquée avec un métal mystérieux que personne n'avait jamais identifié. L'origine de l'épée était encore plus obscure : on disait qu'elle était sortie de la terre au milieu d'un tremblement de terre.

Alors qu'il l'examinait, il ressentit une fois de plus la douleur de l'échec. Même s'il était un bon roi, il n'était pas l’Élu. Ses sujets le savaient. Ses ennemis le savaient. Même s'il était un bon roi, quoi qu'il fasse, il ne serait jamais l’Élu.

S'il avait été l’Élu, il imaginait qu'il y aurait moins de troubles dans sa cour, moins d'intrigues. Ses propres hommes lui feraient plus confiance et ses ennemis n'envisageraient même pas de l'attaquer. Une partie de lui aurait voulu que l'épée disparaisse tout simplement, et la légende avec elle. Cependant, il savait que ça n'arriverait pas. Telle était la malédiction, et la puissance, d'une légende. Cela la rendait même plus forte qu'une armée.

Alors qu'il la fixait pour la millième fois, MacGil ne put s'empêcher de se demander une fois de plus qui serait l’Élu. Qui, dans sa  lignée serait destiné à manier l’Épée ? Alors qu'il pensait à ce qu'il lui fallait faire, à sa tâche de nomination d'un héritier, il se demanda qui serait destiné à la soulever, en supposant qu'une telle personne existe.

“La lame pèse lourd”, dit une voix.

MacGil se retourna, surpris de ne pas être seul dans la petite salle.

Là, debout dans l'embrasure de la porte, se trouvait Argon. MacGil reconnut la voix avant de voir l'homme. Il lui en voulait de n'être pas venu plus tôt et, en même temps, il était content de le voir ici et maintenant.

“Tu es en retard”, dit MacGil.

“Ta perception du temps ne s'applique pas à moi”, répondit Argon.

MacGil se retourna vers l'épée.

“As-tu jamais cru que je serais capable de la soulever ?” demanda-t-il d'un air méditatif. “Le jour où je suis devenu Roi ?”

“Non”, répondit impassiblement Argon.

MacGil se retourna et le regarda fixement.

“Tu savais que je n'en serais pas capable. Tu l'as vu, n'est-ce pas ?”

“Oui.”

MacGil y réfléchit.

“Quand tu donnes une réponse directe, ça me fait peur. Ça ne te ressemble pas.”

Argon ne dit rien et MacGil finit par se rendre compte qu'il n'en dirait pas plus.

“Je nomme mon successeur aujourd'hui”, dit MacGil. “ Ça a l'air futile de nommer un héritier ce jour-là. Cela prive un roi de la joie que lui inspire le mariage de son enfant.”

“Il faut peut-être tempérer une telle joie.”

“Mais il me reste tant d'années à régner”, supplia MacGil.

“Peut-être pas autant que tu le crois”, répondit Argon.

MacGil plissa les yeux en se demandant si c'était un message.

Cependant, Argon n'ajouta rien.

“Six enfants. Lequel choisir ?” demanda MacGil.

“Pourquoi me le demander ? Tu as déjà choisi.”

MacGil le regarda. “Tu vois beaucoup de choses. Oui, j'ai choisi, mais je veux quand même savoir ce que tu en penses.”

“Je crois que tu as choisi sagement”, dit Argon. “Cependant, souviens-toi : un roi ne peut pas gouverner depuis la tombe. Peu importe qui tu t'imagines choisir : le destin a tendance à faire son propre choix.”

“Vais-je survivre, Argon ?” demanda sérieusement MacGil, posant la question qui le taraudait depuis qu'il s'était réveillé après avoir fait un horrible cauchemar la nuit précédente.

“Cette nuit, j'ai rêvé d'un corbeau”, ajouta-t-il. “Il est venu me voler ma couronne. Ensuite, un autre m'a emporté. Quand il l'a fait, j'ai vu mon royaume s'étendre sous mes pieds. Alors que je volais, il est devenu noir. Stérile. Un désert.”

Il leva vers Argon ses yeux embués de larmes.

“Était-ce un rêve ? Ou quelque chose de plus ?”

“Les rêves sont toujours quelque chose de plus, n'est-ce pas ?” demanda Argon.

MacGil se sentit frappé par le découragement.

“Où est le danger ? Dis-moi déjà ça.”

Argon se rapprocha et le regarda dans les yeux avec une telle intensité que MacGil eut l'impression de regarder dans une autre dimension.

Argon se pencha en avant et murmura :

“Toujours plus près que tu ne le crois.”




CHAPITRE QUATRE


Thor se cacha dans la paille à l'arrière d'un chariot qui l'emmenait cahin-caha le long de la route de campagne. La nuit précédente, il était allé à la route et avait attendu patiemment jusqu'à ce qu'arrive un chariot assez grand pour qu'il puisse s'y installer sans être remarqué. A ce moment, il faisait noir et le chariot avançait juste assez lentement pour qu'il puisse bondir dedans depuis l'arrière en courant assez vite. Il avait atterri dans le foin et s'y était enfoui. Heureusement, le conducteur ne l'avait pas repéré. Thor n'était pas certain que le chariot aille à la Cour du Roi, mais il allait dans la bonne direction, et un chariot de cette taille, et avec ces marquages, ne pouvait guère aller ailleurs.

Thor voyagea toute la nuit et resta éveillé des heures en pensant à sa rencontre avec le Sybold. Avec Argon. Il pensa à sa destinée. A sa maison d'avant. A sa mère. Il sentait que l'univers lui avait répondu, lui avait dit qu'il avait une destinée différente. Il resta allongé là, les mains croisées derrière la tête, et fixa le ciel nocturne qu'il apercevait à travers la toile déchirée. Il regarda l'univers, si brillant, ses étoiles rouges si distantes. Il était euphorique. Pour une fois dans sa vie, il partait en voyage. Il ne savait pas où, mais il partait. D'une façon ou d'une autre, il arriverait à la Cour du Roi.

Quand Thor ouvrit les yeux, c'était le matin, la lumière rentrait à flots par la toile déchirée et il se rendit compte qu'il s'était assoupi. Il se releva rapidement, regarda tout autour de lui et se reprocha de s'être endormi. Il aurait dû être plus vigilant : il avait de la chance de ne pas avoir été découvert.

Le chariot roulait encore mais ne secouait plus autant. Cela ne pouvait signifier qu'une chose : une meilleure route. Ils devaient être près d'une grande ville. Thor baissa les yeux et vit que la route était très lisse, sans cailloux ni fossés, et bordée de beaux coquillages blancs. Son cœur se mit à battre plus vite; ils approchaient de la Cour du Roi.

Thor regarda par l'arrière du chariot et fut bouleversé. Les rues immaculées débordaient d'activité. Des dizaines de chariots, de toutes formes et de toutes tailles et transportant toutes sortes de choses, remplissaient les routes. L'un d'eux était chargé de fourrures, un autre de tapis et un autre de poulets. Au milieu de ces chariots marchaient des centaines de marchands. Certains d'entre eux menaient du bétail alors que d'autres portaient des paniers de marchandises sur la tête. Quatre hommes portaient un paquet de soieries en équilibre sur des perches. C'était une foule de gens et ils allaient tous dans la même direction.

Thor se sentit en pleine vie. Il n'avait jamais vu tant de gens en même temps, tant de marchandises, tant de choses se passer. Il avait vécu dans un petit village toute sa vie, et maintenant, il était dans un centre urbain, englouti par la foule.

Il entendit un bruit fort, le gémissement des chaînes, le claquement d'un immense morceau de bois, si fort que le sol vibra. Quelques moments plus tard, il entendit un son différent, celui du claquement de sabots de chevaux sur le bois. Il baissa les yeux et se rendit compte qu'ils étaient en train de traverser un pont; en dessous d'eux, il y avait des douves. C'était un pont-levis.

Thor sortit la tête et vit d'immenses colonnes en pierre et le portail hérissé de pointes de fer au-dessus. Ils étaient en train d'entrer par la Porte du Roi.

C'était la porte la plus grande qu'il ait jamais vue. Il leva les yeux vers les pointes, songeant avec étonnement que si elles s'abattaient, elle le couperaient en deux. Il repéra quatre légionnaires de l'Argent du Roi qui gardaient l'entrée et son cœur se mit à battre plus vite.

Ils parcoururent un long tunnel de pierre puis, quelques moments plus tard, le ciel apparut à nouveau. Ils étaient à l'intérieur de la Cour du Roi.

Thor avait peine à y croire. Il y avait encore plus d'activité ici, si possible : on aurait dit qu'il y avait des milliers de gens qui s'affairaient dans toutes les directions. Il y avait de grandes étendues d'herbe, parfaitement coupée, et des fleurs qui poussaient partout. La route s'élargit, et tout au long, il y avait des baraques, des vendeurs et des bâtiments en pierre. Et au milieu de tout ça, les hommes du Roi. Des soldats en armure. Thor avait réussi.

Tout excité, il se mit inconsciemment debout; quand il le fit, le chariot s'arrêta brusquement et le fit retomber en arrière et atterrir sur le dos dans la paille. Avant qu'il puisse se relever, il y eut le son du bois que l'on baissait et, quand il leva les yeux, il vit un vieil homme en colère, chauve, en haillons et qui le regardait d'un air renfrogné. Le conducteur du chariot tendit le bras, saisit Thor par les chevilles de ses mains caleuses et le traîna hors du chariot.

Thor s'envola et atterrit durement sur le dos sur la route en terre en soulevant un nuage de poussière. Des rires se firent entendre autour de lui.

“La prochaine fois que tu montes dans mon chariot, mon garçon, ça sera les chaînes pour toi ! Tu as de la chance que je n'appelle pas l'Argent dès maintenant !”

Le vieil homme se retourna et cracha, puis remonta précipitamment sur son chariot et fouetta ses chevaux pour les faire repartir.

Gêné, Thor reprit lentement ses esprits et se releva. Il regarda autour de lui. Un passant ou deux gloussa et Thor les regarda d'un air renfrogné jusqu'à ce qu'ils détournent le regard. Il s'épousseta et se frotta les bras; il avait mal à sa fierté mais pas au corps.

Il retrouva le moral en regardant autour de lui, ébloui, et se rendit compte qu'il fallait qu'il soit content d'être au moins allé aussi loin. Maintenant qu'il était sorti du chariot, il pouvait regarder librement autour de lui et ce qu'il voyait était extraordinaire : la cour s'étalait jusqu'à perte de vue. En son milieu se trouvait un magnifique palais en pierre, entouré par d'écrasants murs de pierre fortifiés couronnés de parapets au sommet desquels l'armée du Roi patrouillait partout. Tout autour de lui, il y avait des pelouses vertes parfaitement entretenues, des places en pierre, des fontaines, des bosquets d'arbres. C'était une cité, et ça débordait de gens.

Partout, toutes sortes de gens allaient et venaient, des marchands, des soldats, des dignitaires, et ils étaient tous très pressés. Il fallut à Thor plusieurs minutes pour comprendre qu'il se passait quelque chose de spécial. Alors qu'il avançait tranquillement, il vit qu'on se livrait à préparations, qu'on plaçait des chaises, qu'on érigeait un autel. On aurait dit qu'on se préparait à célébrer un mariage.

Son cœur s'arrêta de battre quand il vit, au loin, un terrain de joute, avec sa longue allée de terre et la corde qui la coupait en deux. Sur un autre terrain, il vit des soldats jeter des lances sur des cibles distantes; sur un autre, des archers qui tiraient dans des cibles de paille. On aurait dit qu'il y avait des jeux et des concours partout. Il y avait aussi de la musique : des luths, des flûtes et des cymbales, des groupes de musiciens qui allaient çà et là, du vin, d'immenses tonneaux que l'on roulait, et de la nourriture, des tables qu'on préparait, des banquets qui s'étendaient jusqu'à perte de vue. C'était comme s'il était arrivé au milieu d'une grande fête.

Aussi éblouissantes que soient toutes ces choses, Thor voulait quand même trouver la Légion au plus vite. Il était déjà en retard et il fallait qu'il se fasse connaître.

Il se précipita vers la première personne qu'il vit, un homme plus âgé qui semblait, vu son tablier tâché de sang, être un boucher et qui se hâtait sur la route. Tout le monde semblait tellement pressé, ici.

“Excusez-moi, monsieur”, dit Thor en lui saisissant le bras.

L'homme baissa les yeux sur la main de Thor avec dédain.

“Qu'est-ce qu'il y a, mon garçon ?”

“Je cherche la Légion du Roi. Savez-vous où ils s'entraînent ?”

“J'ai l'air d'une carte ?” siffla l'homme avant de partir, furieux.

Thor fut déconcerté par son impolitesse.

Il se précipita vers la personne suivante qu'il vit, une femme qui pétrissait de la farine sur une table longue. Il y avait plusieurs femmes à cette table, toutes en train de travailler dur, et Thor s'imagina qu'une d'elles savait forcément.

“Excusez-moi, mesdemoiselles”, dit-il. “Sauriez-vous où s'entraîne la Légion du Roi ?”

Elles se regardèrent les unes les autres et gloussèrent. Certaines d'entre elles n'avaient que quelques années de plus que lui.

L'aînée se retourna et le regarda.

“Tu cherches au mauvais endroit”, dit-elle. “Ici, nous préparons les festivités.”

“Pourtant, on m'a dit qu'ils s'entraînaient dans la Cour du Roi”, dit Thor, perplexe.

Le femmes se remirent à rire. L'aînée se mit les mains sur les hanches et secoua la tête.

“On dirait que tu n'es jamais venu à la Cour du Roi. Ne sais-tu pas qu'elle est très grande ?”

Thor rougit quand les autres femmes rirent, puis finit par partir furieusement. Il n'aimait pas qu'on se moque de lui.

Il vit devant lui une dizaine de routes qui traversaient la Cour du Roi dans tous les sens. Il y avait au moins une dizaine d'entrées d'espacées dans les murs de pierre. Cet endroit était d'une taille et d'une étendue écrasantes. Il eut un serrement de cœur en comprenant qu'il pourrait chercher pendant des jours sans trouver ce qu'il cherchait.

Il eut une idée : un soldat saurait sûrement où les autres s'entraînaient. Il avait peur d'aller parler à un vrai soldat du Roi mais se rendit compte qu'il n'avait pas le choix.

Il se retourna et se précipita vers le mur, vers le soldat qui montait la garde à l'entrée la plus proche, en espérant qu'il ne le jetterait pas dehors. Le soldat se tenait droit en regardant droit devant lui.

“Je cherche la Légion du Roi”, dit Thor de sa voix la plus brave.

Le soldat continua à regarder droit devant lui, sans répondre.

“J'ai dit que je cherchais la Légion du Roi !” insista Thor, plus fort, résolu à ce qu'on l'écoute.

Au bout de plusieurs secondes, le soldat baissa les yeux avec mépris.

“Pouvez-vous me dire où elle est ?” insista Thor.

“Et qu'as-tu à faire avec eux ?”

“Des choses très importantes” dit Thor avec insistance et en espérant que le soldat ne le forcerait pas à en dire plus.

Le soldat se remit à regarder droit devant lui et à l'ignorer. Thor sentit son cœur se serrer et craint de ne jamais recevoir de réponse.

Cependant, après ce qui sembla durer une éternité, le soldat répondit : “Prends la porte de l'est, puis dirige-toi vers le nord aussi loin que possible. Prends la troisième porte à gauche, puis tourne vers la droite et tourne encore vers la droite. Passe sous la deuxième arche en pierre, et leur terrain d'entraînement est au-delà de la porte. Je t'avertis quand même que tu perds ton temps. Ils n'accueillent pas les visiteurs.”

C'était tout ce que Thor avait besoin de savoir. Sans perdre une seconde de plus, il se retourna et traversa le terrain en courant. Il suivit les indications en se les répétant dans la tête et en essayant de les mémoriser. Il remarqua que le soleil était plus haut dans le ciel et pria simplement pour que, quand il arriverait, il ne soit pas déjà trop tard.


*

Thor courut sur les chemins immaculés bordés de coquillages, se frayant un chemin au travers de la Cour du Roi. Il fit de son mieux pour suivre les indications, en espérant qu'il n'était pas en train de prendre une mauvaise route. A l'autre bout de la cour, il vit toutes les portes et prit la troisième à gauche. Il la passa au pas de course, puis suivit les bifurcations en tournant de chemin en chemin. Il courut dans le sens contraire de la circulation, des milliers de gens qui rentraient dans la cité en masse, de la foule qui s'épaississait à chaque minute. Il frôla des luthistes, des jongleurs, des bouffons et toutes sortes de comiques, tous vêtus de leurs plus beaux atours.

Thor ne pouvait supporter l'idée que la sélection commence sans lui et fit de son mieux pour se concentrer en prenant un chemin après l'autre et en cherchant un signe quelconque du terrain d'entraînement. Il passa sous une arche, prit une autre route puis, au loin, repéra ce qui ne pouvait qu'être sa destination : un mini-Colisée en pierre de forme parfaitement circulaire. Au milieu, des soldats gardaient l'immense porte. Thor entendit des applaudissements assourdis derrière ses murs et son cœur battit plus vite. C'était là.

Il fonça, les poumons proches de l'explosion. Quand il atteint la porte, deux gardes s’avancèrent et baissèrent leurs lances en lui barrant la route. Un troisième garde s'avança et leva la main, paume en dehors.

“Stop”, commanda-t-il.

Thor s'arrêta sur place en haletant, à peine capable de maîtriser son excitation.

“Vous … ne … comprenez pas”, dit-il le souffle coupé, un mot entre chaque inspiration, “il faut que j'entre. Je suis en retard.”

“En retard pour quoi ?”

“La sélection.”

Le garde, un homme petit et gros à la peau grêlée, se retourna et regarda les autres, qui le regardèrent d'un air cynique. Il se retourna et inspecta Thor d'un air méprisant.

“On a fait rentrer les recrues il y a des heures, dans les chariots royaux. Si tu n'as pas été invité, tu ne peux pas entrer.”

“Mais vous ne comprenez pas. Il faut que —”

Le garde tendit le bras et saisit Thor par la chemise.

“C'est toi qui ne comprends pas, insolent petit garçon. Comment oses-tu venir ici et essayer de rentrer par la force ? Maintenant, pars avant que je t'enchaîne.”

Il repoussa Thor, qui recula de plusieurs mètres en trébuchant.

Thor avait mal à la poitrine, là où la main du garde l'avait touché, mais, plus que ça, il souffrait qu'on l'ait rejeté. Il était indigné. Il n'avait pas fait tout ce chemin pour qu'un garde le rejette sans même qu'on l'ait vu. Il était résolu à rentrer.

Le garde se retourna vers ses hommes, et Thor s'éloigna lentement en faisant le tour du bâtiment circulaire dans le sens des aiguilles d'une montre. Il avait un plan. Il marcha jusqu'à être hors de vue, puis se mit à trotter, à longer furtivement les murs. Il s'assura que les gardes ne soient pas en train de regarder, puis accéléra jusqu'à ce qu'il soit en train de courir. Quand il eut fait la moitié du tour du bâtiment, il repéra une autre ouverture dans l'arène. En haut, il y avait des ouvertures cintrées dans la pierre, bloquées par des barreaux de fer. Dans une de ces ouvertures, il manquait les barreaux. Il entendit un autre tonnerre d'applaudissements, se hissa sur le rebord et regarda.

Son cœur se mit à battre plus vite. Réparties à l'intérieur de l'immense terrain d'entraînement circulaire, il y avait des dizaines de recrues, dont ses frères. Alignées, elles étaient toutes en face d'une dizaine de légionnaires de l'Argent. Les hommes du Roi marchaient au milieu d'eux pour les évaluer.

Un autre groupe de recrues se tenait sur le côté, sous la surveillance attentive d'un soldat, et jetait des lances sur une cible lointaine. L'un d'entre eux manqua la cible.

Thor bouillait d'indignation. Il aurait pu toucher ces cibles; il était aussi bon que tous ceux-là. C'était injuste de l'exclure parce qu'il était plus jeune et un peu plus petit.

Soudain, Thor sentit une main le saisir par le dos, le tirer violemment en arrière et l'envoyer voler en l'air. Il atterrit durement par terre, essoufflé.

Il leva les yeux et vit le garde de la porte qui le regardait d'un air méprisant.

“Qu'est-ce que je t'ai dit, mon garçon ?”

Avant qu'il puisse réagir, le garde se pencha en arrière et donna à Thor un violent coup de pied. Thor sentit un choc brusque dans les côtes et le garde recula la jambe pour lui donner un autre coup de pied.

Cette fois, Thor attrapa le pied du garde à mi-course; il tira violemment dessus, fit perdre l'équilibre au garde et le fit tomber.

Thor se remit rapidement debout. Au même moment, le garde en fit de même. Thor le regarda fixement, choqué par ce qu'il venait de faire. En face de lui, le garde lui lança un regard mauvais.

“Je vais non seulement t'enchaîner”, siffla le garde, “mais tu vas me le payer. Personne ne touche un garde du Roi ! Tu n'entreras jamais à la Légion : maintenant, tu vas croupir dans un cachot ! Si on te revoit un jour, tu auras de la chance !”

Le garde sortit une chaîne avec une entrave au bout. Il s'approcha de Thor, la vengeance gravée au visage.

Thor réfléchit à toute vitesse. Il ne pouvait pas permettre qu'on l'enchaîne, et pourtant, il ne voulait pas faire de mal à un membre de la Garde du Roi. Il fallait qu'il trouve une idée, et vite.

Il se souvint de sa fronde. Ses réflexes prirent le dessus quand il la saisit, y plaça une pierre, visa et tira.

Le caillou fila dans l'air et fit tomber les entraves du garde stupéfait; il frappa aussi les doigts du garde. Le garde se recula et secoua la main, criant de douleur, pendant que les entraves tombaient par terre avec un bruit métallique.

Le garde envoya à Thor un regard assassin et tira son épée. Elle sortit du fourreau avec son métallique facilement reconnaissable.

“C'était ta dernière erreur”, dit-il d'un ton sombre et menaçant, puis il chargea.

Thor n'avait pas le choix; cet homme ne le laisserait plus jamais tranquille. Il plaça une autre pierre dans sa fronde et la lança. Il visa posément : il ne voulait pas tuer le garde mais il fallait qu'il l'arrête. Donc, au lieu de viser son cœur, son nez, son œil ou sa tête, Thor visa l'endroit qui, savait-il, l'arrêterait sans le tuer.

Entre les jambes du garde.

Il tira, pas de toutes ses forces mais assez fort pour arrêter l'homme.

C'était un tir parfait.

Le garde s'écroula, laissa tomber son épée et se tint l'aine en s'effondrant par terre, où il se roula en boule.

“Tu seras pendu pour ça !” gémit-il en grognant de douleur. “Gardes ! Gardes !”

Thor leva les yeux et vit au loin plusieurs des gardes du Roi lui foncer dessus.

C'était maintenant ou jamais.

Sans perdre un autre moment, il se rua vers le rebord de l'ouverture. Il faudrait qu'il traverse le mur, saute dans l'arène et se présente aux soldats. Et il se battrait contre tous ceux qui se mettraient en travers de sa route.




CHAPITRE CINQ


MacGil était assis dans la grande salle du haut de son château, dans sa salle de réunion intime, celle qu'il utilisait pour ses affaires personnelles. Il était assis sur son trône personnel, qui était, lui, sculpté en bois, et regardait quatre de ses enfants qui se tenaient devant lui. Il y avait son fils aîné, Kendrick, qui, à l'âge de vingt-cinq ans, était un bon guerrier et un vrai gentleman. De tous ses enfants, c'était celui qui ressemblait le plus à MacGil, ce qui était ironique, puisqu'il était un bâtard, le seul enfant que MacGil ait eu avec une autre femme, une femme qu'il avait oubliée depuis longtemps. MacGil avait élevé Kendrick avec ses vrais enfants, en dépit des protestations que sa Reine avait émises à l'époque, à la condition qu'il ne monte jamais sur le trône. Maintenant, cela faisait de la peine à MacGil, car Kendrick était le meilleur homme qu'il ait jamais connu, un fils qu'il était fier d'avoir engendré. Il aurait été le meilleur candidat pour hériter du royaume.

A côté de lui, formant un contraste saisissant, se tenait son deuxième fils, son premier légitime, Gareth, vingt-trois ans, mince, aux joues creuses et aux grands yeux marron, qui n'arrêtait jamais de lancer des regards furtifs. Son caractère n'aurait pas pu être plus différent que celui de son frère aîné. La nature de Gareth correspondait à tout ce que Kendrick n'était pas : là où son frère était franc, Gareth cachait ses vraies pensées; là où son frère était fier et noble, Gareth était malhonnête et trompeur. MacGil souffrait de ne pas aimer son propre fils, et il avait essayé de nombreuses fois de corriger sa nature, mais, au-delà d'un certain point des années d'adolescence du garçon, il avait décidé que sa nature était prédestinée : intrigante, assoiffée de pouvoir et ambitieuse dans tous les mauvais sens du terme. MacGil savait aussi que Gareth n'aimait pas les femmes et avait beaucoup d'amants mâles. D'autres rois auraient chassé un tel fils mais MacGil avait l'esprit plus ouvert, et pour lui, ce n'était pas une raison pour ne pas l'aimer. Il ne le jugeait pas pour ça. Ce pour quoi il le jugeait, c'était sa nature malveillante, intrigante, chose sur laquelle il ne pouvait fermer les yeux.

Alignée à côté de Gareth se tenait la deuxième fille de MacGil, Gwendolyn. Elle venait d'avoir seize ans, c'était la plus belle fille qu'il ait jamais vue et sa nature avait encore plus d'éclat que son apparence. Elle était gentille, généreuse, honnête, la plus belle jeune femme qu'il ait jamais connue. De ce point de vue, elle ressemblait à Kendrick. Elle regardait MacGil avec l'amour d'une fille pour un père et il avait toujours senti sa loyauté dans chacun de ses regards. Il était encore plus fier d'elle que de ses fils.

Debout à côté de Gwendolyn se tenait le fils cadet de MacGil, Reece, un jeune gars fier et plein d'allant qui, à quatorze ans, commençait à devenir un homme. MacGil avait assisté à son initiation dans la Légion avec grand plaisir et voyait déjà l'homme qu'il allait être. MacGil pensait qu'un jour, Reece serait sans aucun doute son meilleur fils et un grand souverain. Cependant, ce jour n'était pas encore venu. Il était encore trop jeune et avait encore beaucoup de choses à apprendre.

MacGil avait des sentiments partagés en examinant ces quatre enfants, ses trois fils et sa fille, qui se tenaient devant lui. Il ressentait un mélange de fierté et de déception. Il ressentait aussi de la colère et de la contrariété, car deux de ses enfants étaient absents. L'aînée, sa fille Luanda, se préparait bien sûr pour son propre mariage et, puisqu'elle épousait l'héritier d'un autre royaume, elle n'avait plus le droit de participer à cette discussion sur les héritiers. Cependant, son autre fils, Godfrey, dix-huit ans, le fils du milieu, était absent. Cette rebuffade faisait rougir MacGil de colère.

Depuis son enfance, Godfrey avait montré un grand manque de respect pour la royauté; il avait toujours été clair qu'il ne s'y intéressait pas et qu'il ne gouvernerait jamais. De plus, à la plus grande déception de MacGil, Godfrey avait préféré perdre son temps dans des tavernes avec des amis scélérats, ce qui infligeait à la famille royale une honte et un déshonneur toujours plus grands. C'était un fainéant qui dormait la plupart des jours et passait le reste de son temps à boire. D'un côté, MacGil était soulagé de ne pas le voir ici; d'un autre côté, c'était une insulte qu'il ne pouvait supporter. En fait, il s'y était attendu et avait tout de suite envoyé ses hommes fouiller les tavernes et le ramener. MacGil était assis en silence et attendait qu'ils le fassent.

Finalement, la lourde porte en chêne s'ouvrit avec un claquement et les gardes royaux entrèrent en traînant Godfrey entre eux. Ils le poussèrent rudement et Godfrey rentra dans la salle en titubant alors qu'ils claquaient la porte derrière lui.

Ses frères et sa sœur se retournèrent et le fixèrent du regard. Godfrey puait la bière, était sale, pas rasé et à moitié habillé. Il sourit à son père, insolent, comme toujours.

“Salut, Père”, dit Godfrey. “Ai-je raté toute la fête ?”

“Tu vas te tenir avec tes frères et sœurs et attendre que je parle. Sinon, Dieu en soit témoin, je t'enchaînerai dans les cachots avec le reste des prisonniers communs et tu ne verras aucune nourriture, et encore moins de bière, pendant trois jours entiers.”

Rebelle, Godfrey lança un regard furieux à son père. Dans ce regard, MacGil détecta un réservoir profond de force, quelque chose de lui-même, l'étincelle d'une chose qui pourrait un jour rendre service à Godfrey. Du moins, s'il parvenait jamais à surmonter sa propre personnalité.

Rebelle jusqu'au bout des ongles, Godfrey attendit bien dix secondes avant de finir par obéir et d'aller nonchalamment rejoindre les autres.

MacGil examina ces cinq enfants qui se tenaient devant lui : le bâtard, le pervers, l'ivrogne, sa fille et son fils cadet. C'était un drôle de d'assortiment et il avait peine à croire qu'ils venaient tous de lui. Et maintenant, le jour du mariage de sa fille aînée, la tâche lui incombait de choisir un héritier dans ce groupe. Comment faire ?

C'était un exercice futile; après tout, il était dans la fleur de l'âge et pouvait gouverner trente ans de plus. Il se pourrait même que l'héritier qu'il choisirait aujourd'hui, quel qu'il soit, ne monte pas sur le trône avant plusieurs décennies. Toute cette tradition l'agaçait. Elle avait peut-être eu son intérêt à l'époque des ses ancêtres, mais plus maintenant.

Il se racla la gorge.

“Nous sommes rassemblés ici aujourd'hui en vertu de la tradition. Comme vous le savez, ce jour-ci, le jour du mariage de ma fille aînée, il m'incombe de nommer un successeur. Un héritier qui gouvernera ce royaume. Si je mourais, il n'y aurait pas de meilleur souverain que votre mère. Cependant, les lois de notre royaume décrètent que seule la descendance d'un roi peut lui succéder. Ainsi, il faut que je choisisse.”

MacGil reprit son souffle et réfléchit. Un lourd silence plombait l'air et il sentait le poids de l'anticipation. Il les regarda dans les yeux et vit différentes expressions chez chacun d'eux. Le bâtard avait l'air résigné, car il savait qu'il ne serait pas sélectionné. Les yeux du pervers luisaient d'ambition, comme s'il s'attendait à être naturellement choisi. L'ivrogne regardait par la fenêtre; il n'en avait rien à faire. Sa fille le regardait avec amour, sachant qu'elle ne faisait pas partie de cette discussion mais n'aimant pas moins son père pour autant. Son fils cadet faisait comme elle.

“Kendrick, je t'ai toujours considéré comme un vrai fils. Cependant, les lois de notre royaume m'empêchent de transmettre la royauté à un fils qui n'est pas authentiquement légitime.”

Kendrick fit sa révérence. “Père, je ne m'attendais pas à ce que vous le fassiez. Je suis satisfait de ma destinée. Ne laissez pas cela vous déconcerter, je vous prie.”

La réponse de Kendrick fit souffrir MacGil, qui sentit sa franchise et voulut d'autant plus le nommer héritier.

“Cela nous laisse vous quatre. Reece, tu es un jeune homme en pleine forme, le meilleur que j'ai jamais vu. Cependant, tu es trop jeune pour faire partie de cette discussion.”

“Je m'y attendais, Père”, répondit Reece en faisant une légère révérence.

“Godfrey, tu es un de mes trois fils légitimes et pourtant, tu choisis de perdre ton temps à la taverne avec la racaille. On t'a donné tous les privilèges que la vie pouvait t'apporter et tu les as tous rejetés avec dédain. Ma grande déception dans cette vie, c'est toi.”

Godfrey lui répondit en grimaçant et en bougeant d'un air gêné.

“Bon, dans ce cas, je suppose que j'en ai fini ici et que je peux repartir à la taverne, n'est-ce pas, Père ?”

Avec une révérence rapide et moqueuse, Godfrey se retourna et traversa fièrement la salle.

“Reviens ici !” dit MacGil d'un ton sec. “MAINTENANT !”

Godfrey continua à marcher fièrement et à l'ignorer. Il traversa la salle et ouvrit la porte. Deux gardes se tenaient là.

MacGil bouillonnait de rage pendant que les gardes le regardaient d'un air interrogateur.

Cependant, Godfrey n'attendit pas; il les repoussa et passa dans la salle ouverte.

“Enfermez-le !” hurla MacGil. “Et gardez-le hors de vue de la Reine. Je ne veux pas sa mère soit encombrée par sa présence le jour du mariage de sa fille.”

“Oui, mon seigneur”, dirent-ils, fermant la porte et se précipitant à sa poursuite.

MacGil resta assis là, reprenant son souffle, tout rouge en essayant de se calmer. Pour la millième fois, il se demanda ce qu'il avait fait pour mériter d'avoir un tel enfant.

Il regarda ses autres enfants. Ils le regardaient tous les quatre, attendant sa décision dans le silence pesant. MacGil inspira profondément en essayant de se concentrer.

“Il ne reste que vous deux” , poursuivit-il. “Et parmi vous deux, j'ai choisi un successeur.”

MacGil se tourna vers sa fille.

“Gwendolyn, ce sera toi.”

Ses enfants eurent le souffle coupé; ils avaient l'air choqué tous les deux, surtout Gwendolyn.

“Avez-vous vraiment dit cela, Père ?” demanda Gareth. “Avez-vous dit Gwendolyn ?”

“Père, je suis honorée”, dit Gwendolyn. “Cependant, je ne peux accepter. Je suis une femme.”

“Il est vrai que jamais une femme n'est montée sur le trône des MacGil. Cependant, j'ai décidé qu'il était temps de changer la tradition. Gwendolyn, tu as le meilleur esprit et la meilleure attitude que j'aie jamais rencontrés chez une jeune femme. Tu es jeune mais, si Dieu le veut, je ne mourrai pas de sitôt et, quand le moment sera venu, tu seras assez sage pour gouverner. Le royaume sera à toi.”

“Mais, Père !” cria Gareth, blême. “Je suis le fils aîné légitime ! Dans toute l'histoire des MacGil, la royauté a toujours été transmise au fils aîné !”

“Je suis Roi”, répondit sombrement MacGil, “et c'est moi qui écris la tradition.”

“Mais ce n'est pas juste !” supplia Gareth d'un ton pleurnichard. “Je suis censé être Roi. Pas ma sœur. Pas une femme !”

“Maîtrise ta langue, mon garçon !” MacGil cria, tremblant de rage. “Oses-tu contester mon jugement ?”

“Est-ce qu'on me rejette pour une femme, dans ce cas ? Est-ce là ce que vous pensez de moi ?”

“J'ai pris ma décision”, dit MacGil. “Tu la respecteras et tu la suivras avec obéissance, comme tous les autres sujets de mon royaume. Maintenant, vous pouvez tous partir.”

Ses enfants firent rapidement leur révérence et quittèrent précipitamment la salle.

Cependant, Gareth s'arrêta à la porte, incapable de se forcer à partir.

Il se retourna, et, seul, fit face à son père.

MacGil voyait la déception sur son visage. Il était clair qu'il s'était attendu à être nommé héritier aujourd'hui. Même plus : il l'avait voulu. Désespérément. Ce qui ne surprenait pas le moins du monde MacGil, et qui était la raison même pour laquelle il ne l'avait pas choisi.

“Pourquoi me détestez-vous, Père ?” demanda-t-il.

“Je ne te déteste pas. Je considère seulement que tu n'es pas prêt à gouverner mon royaume.”

“Et pourquoi donc ?” insista Gareth.

“Parce que c'est précisément ce que tu cherches à obtenir.”

Gareth devint cramoisi foncé. Il était clair que MacGil lui avait donné une idée de sa nature la plus authentique. MacGil le regarda dans les yeux et les vit brûler d'une haine pour lui qu'il n'aurait jamais imaginée possible.

Sans dire un autre mot, Gareth sortit furieusement de la salle et claqua la porte derrière lui.

L'écho résonna et MacGil frissonna. Il se souvint du regard fixe de son fils et y trouva une haine extrêmement profonde, encore plus profonde que celle de ses ennemis. A ce moment, il pensa à Argon, à sa déclaration, à la proximité du danger.

Se pouvait-il qu'il soit aussi proche que ça ?




CHAPITRE SIX


Thor traversa le grand terrain de l'arène au pas de course, courant de toutes ses forces. Derrière lui, il entendait les pas des gardes du Roi qui le talonnaient. Ils le poursuivaient dans le paysage chaud et poussiéreux en jurant. Devant lui se trouvaient les membres et les nouvelles recrues de la Légion, des dizaines de garçons tout comme lui mais plus âgés et plus forts. Ils s'entraînaient et on les mettait à l'épreuve dans diverses formations. Certains jetaient des lances, d'autres des javelots, et quelques-uns s'entraînaient à bien tenir leur lance. Ils visaient des cibles lointaines et les rataient rarement. C'étaient les garçons qu'il fallait qu'il batte et ils avaient l'air redoutables.

Parmi eux se trouvaient des dizaines de vrais chevaliers, membres de l'Argent, qui formaient un large demi-cercle en regardant ce qui se passait. En jugeant. En décidant qui resterait et qui serait renvoyé chez lui.

Thor savait qu'il fallait qu'il fasse ses preuves, qu'il impressionne ces hommes. Dans quelques instants, les gardes le rattraperaient, et s'il avait une quelconque chance de faire impression, c'était le moment. Mais comment ? Il réfléchit à toute vitesse en traversant la cour au pas de course, refusant l'idée même d'être exclu.

Alors que Thor traversait le terrain en courant, d'autres commencèrent à le remarquer. Certaines recrues s'arrêtèrent de faire ce qu'elles étaient en train de faire et se retournèrent, et certains chevaliers aussi. En quelques instants, Thor sentit que toute l'attention se focalisait sur lui. Ils avaient l'air déconcertés, et il se rendit compte qu'ils devaient se demander qui était ce jeune homme qui traversait leur terrain au pas de course poursuivi par trois gardes du Roi. Ce n'était pas comme ça qu'il aurait voulu faire impression. De toute sa vie, quand il avait rêvé de rejoindre la Légion, ce n'était pas comme ça qu'il avait prévu que ça se passerait.

Alors que Thor courait en se demandant que faire, quelqu'un d'autre en décida pour lui. Une grand garçon, une recrue, décida se charger d'impressionner les autres en arrêtant Thor. Grand, musclé et presque deux fois plus grand que Thor, il leva son épée en bois pour faire barrage à Thor. Thor voyait qu'il était résolu à le terrasser, à le ridiculiser devant tout le monde, et à ainsi prendre l'avantage sur les autres recrues.

Cela rendit Thor furieux. Thor n'avait rien contre ce garçon et ce n'était pas pour ça qu'il se battait. Cependant, à cause de ce garçon, c'était bien pour ça que Thor se battait, pour simplement prendre l'avantage sur les autres.

Quand il se rapprocha, Thor eut peine à croire que ce garçon puisse être aussi grand : il le dépassait largement, le regardait d'un air renfrogné le front couvert de mèches d'épais cheveux noirs, et il avait la mâchoire la plus carrée que Thor ait jamais vu. Il ne voyait pas comment s'attaquer à ce garçon.

Le garçon le chargea avec son épée en bois et Thor sut que, s'il n'agissait pas rapidement, il allait se faire assommer.

Les réflexes de Thor prirent le dessus. Il sortit instinctivement sa fronde, tendit le bras en arrière et lança violemment un caillou vers la main du garçon. Le caillou atteint sa cible et fit tomber l'épée de la main du garçon juste au moment où il allait l'abattre. L'épée s'envola et le garçon se saisit la main en criant.

Thor ne perdit pas de temps. Il profita du moment de répit, chargea, bondit en l'air et donna un coup de pieds au garçon en lui frappant directement la poitrine des deux pieds. Cependant, le garçon était si gros que c'était comme donner un coup de pied à un chêne. Le garçon ne fit que reculer de quelques centimètres en titubant pendant que Thor s'arrêtait sur place et tombait aux pieds du garçon.

Ça présage mal, pensa Thor quand il heurta le sol avec un bruit sourd et que ses oreilles se mirent à bourdonner.

Thor essaya de se relever mais le garçon avait de l'avance sur lui. Il tendit les bras vers le bas, saisit Thor par le dos, le lança et l'envoya voler par terre la tête la première.

Une foule de garçons forma rapidement un cercle autour d'eux et applaudit. Thor rougit, humilié.

Thor se tourna pour se relever mais le garçon était trop rapide. Il était déjà au-dessus de lui et le clouait au sol. Avant même que Thor s'en rende compte, la bagarre était devenue un combat de lutte et le garçon pesait extrêmement lourd.

Thor entendait les cris assourdis des autres recrues qui, disposées en cercle, criaient, assoiffées de sang. Le garçon le regardait d'un air renfrogné; il tendit les pouces et les descendit vers les yeux de Thor. Thor avait peine à y croire : il semblait que ce garçon veuille vraiment lui faire mal. Tenait-il à ce point-là à prendre l'avantage ?

A la dernière seconde, Thor dégagea sa tête en la roulant et les mains du garçon passèrent à côté et plongèrent dans la terre. Thor en profita pour sortir d'en dessous de lui en se roulant sur le côté.

Thor se releva et confronta le garçon, qui se leva lui aussi. Le garçon chargea, envoya un coup vers le visage de Thor, qui l'esquiva à la dernière seconde; l'air lui frôla le visage et il se rendit compte que, si le poing du garçon l'avait frappé, il lui aurait brisé la mâchoire. Thor leva le bras et frappa le garçon au ventre, mais quasiment sans effet; c'était comme frapper un arbre.

Avant que Thor puisse réagir, le garçon lui envoya un coup de coude au visage.

Thor recula en trébuchant, chancelant sous le coup. C'était comme recevoir un coup de marteau et ses oreilles bourdonnaient.

Pendant que Thor trébuchait en essayant encore de reprendre son souffle, le garçon chargea et lui envoya un violent coup de pied dans la poitrine. Thor s'envola en arrière et s'écrasa par terre, atterrissant sur le dos. Les autres garçons applaudirent.

Thor avait la tête qui tournait et commença à se redresser, mais le garçon chargea une fois de plus, porta un coup vers Thor et le frappa encore, violemment, au visage, le renvoyant à plat dos, et vaincu pour de bon.

Thor resta là, entendit les applaudissements assourdis des autres, sentit le goût salé du sang qui lui coulait du nez, la marque sur son visage. Il gémit de douleur. Il leva les yeux et vit le grand garçon se détourner et repartir vers ses amis en célébrant déjà sa victoire.

Thor voulait abandonner. Ce garçon était immense, se battre contre lui était futile et il avait atteint la limite de ce qu'il pouvait endurer. Cependant, quelque chose à l'intérieur de lui le poussait. Il ne pouvait pas perdre. Pas devant tous ces gens.

N'abandonne pas. Lève-toi. Lève-toi !

D'une façon ou d'une autre, Thor trouva la force de se relever. Il roula sur lui-même avec un gémissement, se mit à quatre pattes, puis, lentement, il se releva. Il confronta le garçon, en sang, les yeux gonflés, y voyant tout juste, respirant avec difficulté, et leva les poings.

L'immense garçon se retourna et fixa Thor du regard. Il secoua la tête avec incrédulité.

“Tu aurais dû rester couché, mon gars”, dit-il d'un ton menaçant, et il commença à revenir vers Thor.

“ASSEZ !” hurla une voix. “Elden, recule !”

Un chevalier s'avança soudain, s'interposa en tendant la main et en empêchant Elden de se rapprocher de Thor. La foule se calma et tous les garçons regardèrent le chevalier; c'était visiblement un homme qui exigeait qu'on le respecte.

Thor leva les yeux, impressionné par le chevalier. Il avait dans les vingt ans, était grand, avait les épaules larges, une mâchoire carrée et des cheveux marron bien coupés. Thor l'aima immédiatement. Son armure de premier choix, une cotte de mailles d'argent brillant, était couverte de marques royales : l’emblème avec le faucon de la famille MacGil. Thor en eut la gorge sèche : il se tenait devant un membre de la famille royale. Il avait peine à y croire.

“Explique-toi, mon garçon”, dit-il à Thor. “Pourquoi as-tu chargé dans notre arène sans y être invité ?”

Avant que Thor puisse répondre, soudain, les trois membres de la garde du Roi franchirent le cercle. Le garde en chef se tint là, respirant avec difficulté, pointant le doigt vers Thor.

“Il a désobéi à nos ordres !” hurla le garde. “Je vais l'enchaîner et l'emmener dans les cachots du Roi !”

“Je n'ai rien fait de mal !” protesta Thor.

“Ah bon ?” hurla le garde. “Tu t'es introduit dans une propriété royale sans y être invité !”

“Tout ce que je voulais, c'était avoir une chance !” hurla Thor en se retournant et en suppliant le chevalier qui se tenait devant lui, le membre de la famille royale. “Tout ce que je voulais, c'était avoir une chance de rejoindre la Légion !”

“On n'accède à ce terrain d'entraînement que sur invitation, mon garçon”, dit une voix bourrue.

Un guerrier entra dans le cercle. Âgé d'une cinquantaine d'années, il était large d'épaules, trapu et chauve, avait une barbe courte et une cicatrice qui lui traversait le nez. On aurait dit qu'il avait été soldat professionnel toute sa vie et, d'après les marques présentes sur son armure et la broche en or qu'il avait sur la poitrine, il semblait être leur commandant. Le cœur de Thor se mit à battre plus vite quand il le vit : c'était un général.

“Personne ne m'a invité, sire”, dit Thor. “C'est vrai. Cependant, c'est le rêve de ma vie que d'être ici. Tout ce que je veux, c'est une chance de vous montrer de quoi je suis capable. Je suis aussi bon que toutes ces recrues. Donnez-moi une seule chance de le prouver. S'il vous plaît. Rejoindre la Légion, c'est tout ce dont j'ai jamais rêvé.”

“Ce champ de bataille n'est pas fait pour les rêveurs, mon garçon”, fut sa réponse bourrue. “Il est pour les combattants. Il n'y a aucune exception à nos règles : les recrues sont choisies.”

Le général hocha la tête, et le garde du Roi s'approcha de Thor en tendant les entraves.

Mais le chevalier, le membre de la famille royale, s'avança soudain et leva la main pour interrompre le garde.

“Peut-être qu'à l'occasion on peut faire une exception”, dit-il.

Le garde leva les yeux vers lui, consterné. Il voulait visiblement protester mais, par déférence envers un membre de la famille royale, il devait se taire.

“J'admire ton courage, mon garçon”, poursuivit le chevalier. “Avant qu'on te rejette, j'aimerais voir ce que tu sais faire.”

“Mais, Kendrick, nous avons nos règles —” dit le général, visiblement mécontent.

“C'est la famille royale qui fait les règles”, répondit Kendrick d'un ton sévère, “et c'est à la famille royale que la Légion doit rendre des comptes.”

“C'est à votre père, le Roi, que nous rendons des comptes, pas à vous”, répliqua le général, tout aussi réfractaire.

C'était une impasse et la tension plombait l'air. Thor avait peine à croire qu'il avait déclenché ça.

“Je connais mon père et je sais ce qu'il voudrait. Il voudrait donner sa chance à ce garçon. Et c'est ce que nous allons faire.”

Après plusieurs moments de tension, le général finit par céder.

Kendrick se tourna vers Thor, les yeux rivés sur les siens, marron et intenses. C'était le visage d'un prince mais aussi celui d'un guerrier.

“Je vais te donner une chance”, dit-il à Thor. “Voyons si tu peux mettre dans le mille.”

Il montra un tas de foin loin de l'autre côté du terrain, avec une petite tache rouge au milieu. Plusieurs lances étaient plantées dans le foin mais aucune à l'intérieur du rouge.

“Si tu peux faire ce qu'aucun de ces autres garçons n'a réussi à faire, si tu peux faire mouche d'ici, alors, tu pourras nous rejoindre.”

Le chevalier se mit de côté et Thor sentit tous les regards se fixer sur lui.

Il repéra un porte-lances et examina soigneusement les lances. Elles étaient d'une meilleure qualité que celles qu'il avait vu, en chêne massif, enveloppées dans le meilleur cuir. Son cœur se mit à battre la chamade quand il s'avança en s'essuyant le sang du nez de l'arrière de la main. Jamais il ne s'était senti aussi nerveux de toute sa vie. On lui avait visiblement confié une tâche presque impossible à accomplir mais il fallait qu'il essaye.

Thor tendit le bras et choisit une lance, pas trop longue, pas trop courte. Il la pesa dans sa main et elle était lourde, robuste, pas comme celles qu'il utilisait à la maison, mais elle lui semblait aussi bonne. Il sentit qu'il pourrait peut-être, juste peut-être, toucher la cible. Après tout, le jeter de lances était sa meilleure compétence après celle du lancer de pierres, et ses longues et nombreuses journées d'errance dans la nature lui avaient donné lui une profusion de cibles. Il avait toujours réussi à atteindre des cibles que même ses frères n'avaient pas pu atteindre.

Thor ferma les yeux et respira profondément. S'il ratait la cible, les gardes lui bondiraient dessus, le traîneraient en prison et ses chances de rejoindre la Légion seraient définitivement réduites à néant. Ce moment contenait en lui-même tout ce dont il avait jamais rêvé.

Il pria Dieu de toutes ses forces.

Sans hésiter, Thor ouvrit les yeux, fit deux pas en avant, tendit le bras en arrière et lança violemment la lance.

Il retint son souffle en la regardant voler.




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