Sans Coup Ferir 
Blake Pierce


Une Enquête de Riley Paige #9
Un chef-d’œuvre de suspense et de mystère. Pierce développe à merveille la psychologie de ses personnages. On a l’impression d’être dans leur tête, de connaître leurs peurs et de fêter leurs victoires. L’intrigue est intelligente et vous tiendra en haleine tout au long du roman. Difficile de lâcher ce livre plein de rebondissements.   Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (à propos de SANS LAISSER DE TRACES) SANS COUP FERIR est le 9ème tome de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE, qui commence avec SANS LAISSER DE TRACES. Quand deux soldats sont retrouvés morts dans une base militaire de Californie, visiblement tués d’un coup de fusil, les enquêteurs de la police militaire sont bloqués. Qui peut bien assassiner des soldats à l’intérieur même d’une base ultra-sécurisée ?Et pourquoi ?On appelle le FBI en renfort et Riley Paige est chargée de l’enquête. Plus elle en apprend sur la culture militaire, plus elle s’étonne du fait qu’un tueur en série puisse sévir ici-même, dans un des endroits les plus sécurisés de la planète. Elle se lance dans une course contre la montre, à la poursuite du tueur et de sa psychologie. Elle découvre bien vite qu’elle a affaire à un tueur très bien entrainé – un tueur qui pourrait être, cette fois, trop dangereux pour elle. Sombre thriller psychologique au suspense insoutenable, SANS COUP FERIR est le 9ème tome de la série. Vous vous attacherez au personnage principal et l’intrigue vous poussera à lire jusqu’à tard dans la nuit. Le tome 10 sera bientôt disponible.







S A N S C O U P F E R I R



(UNE ENQUETE de RILEY PAIGE—TOME 9)



B L A K E P I E R C E


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE. Il y a déjà neuf tomes, et ce n’est pas fini ! Blake Pierce écrit également les séries de thrillers MACKENZIE WHITE (six tomes, série en cours), AVERY BLACK (cinq tomes, série en cours) et depuis peu KERI LOCKE (quatre tomes, série en cours).

Fan depuis toujours de polars et de thrillers, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com (http://www.blakepierceauthor.com) pour en savoir plus et rester en contact !



Copyright © 2017 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi des États-Unis sur le droit d'auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l'autorisation préalable de l'auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d'autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. Si vous lisez ce livre sans l'avoir acheté ou s'il n'a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes prié de le renvoyer et d’acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le difficile travail de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence. Image de couverture : Copyright d1sk, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.


DU MÊME AUTEUR



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

REACTION EN CHAINE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA A LA CHASSE (Tome 5)

A VOTRE SANTÉ (Tome 6)

DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)

UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)

SANS COUP FERIR (Tome 9)

A TOUT JAMAIS (Tome 10)



LES ENQUÊTES DE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Tome 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (Tome 2)

AVANT QU’IL NE CONVOITE (Tome 3)

AVANT QU’IL NE PRENNE (Tome 4)

AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Tome 5)



LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK

RAISON DE TUER (Tome 1)

RAISON DE COURIR (Tome 2)

RAISON DE SE CACHER (Tome 3)

RAISON DE CRAINDRE (Tome 4)



LES ENQUÊTES DE KERI LOCKE

UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1)

DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2)

L’OMBRE DU MAL (Tome 3)


TABLE



PROLOGUE (#uf67cab0d-77db-5af5-a2d5-d2feef04501e)

CHAPITRE UN (#ua77477ef-3a6b-5a2e-a14f-dcd745110880)

CHAPITRE DEUX (#ub1032fd6-b7be-5c43-afed-e06c35018383)

CHAPITRE TROIS (#u341ce08b-9356-5e2c-99ec-4aabd277ac8f)

CHAPITRE QUATRE (#u39a365bd-f38d-5e5f-ae38-2bc3f1e5791c)

CHAPITRE CINQ (#u750019ee-ab86-530f-9fbf-2aa2ec87b7d6)

CHAPITRE SIX (#u864ced6e-10c1-521f-a42e-95d3dbeb0c0e)

CHAPITRE SEPT (#u7e08d507-3130-5760-a901-57cfaaa976f0)

CHAPITRE HUIT (#uebec6129-2785-5832-ba07-6488b5cd9314)

CHAPITRE NEUF (#uab2f631b-700e-506f-a6b4-67aacd6ba1bc)

CHAPITRE DIX (#ua0ca18d1-8788-517a-96cd-47b9a8fba21d)

CHAPITRE ONZE (#ub6488931-a5de-56e5-b633-bfcb891d5223)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-SIX (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


Le colonel Dutch Adams baissa les yeux vers sa montre sans ralentir l’allure dans la base militaire de Fort Nash Mowat. Il était pile 0500 heures. C’était une matinée d’avril fraiche et sombre au sud de la Californie. Tout était en ordre.

Il entendit une voix de femme annoncer sa présence.

— Le commandant de la garnison est là !

Il se retourna juste à temps pour voir une section se mettre au garde-à-vous sur les ordres du sergent instructeur. Le colonel Adams répondit à leur salut et poursuivit son chemin, un peu plus vite qu’avant, dans l’espoir de ne pas attirer l’attention d’autres instructeurs. Il ne voulait pas interrompre l’entrainement des différentes sections.

Il n’avait pas pu s’empêcher de sursauter. Après toutes ces années, il n’avait toujours pas l’habitude d’entendre des voix féminines hurler des ordres. Parfois, même les sections mixtes l’étonnaient encore. L’armée avait beaucoup changé depuis qu’il s’était engagé à l’adolescence. Ça ne lui plaisait pas.

Sur son chemin, d’autres sergents instructeurs, des hommes et des femmes, ordonnèrent à leur section de se mettre en formation.

Ils n’ont plus de mordant, pensa-t-il.

Il n’oublierait jamais les mauvais traitements que son propre sergent instructeur leur avait infligés, à lui et à ses camarades. Invectives, obscénités et insultes adressées à la famille ou aux ancêtres des jeunes recrues.

Il esquissa un sourire. Ce bâtard de sergent Driscoll !

Driscoll était mort il y a des années, se rappela le colonel Adams – pas au combat, ce qu’il aurait préféré, mais d’un AVC dû à l’hypertension. A cette époque, une pression artérielle trop élevée faisait partie des risques du métier pour les sergents instructeurs.

Le colonel Adams n’oublierait jamais Driscoll et, selon lui, c’était comme ça qu’il fallait que ça se passe. Un sergent instructeur devait laisser une empreinte indélébile sur l’esprit d’un soldat. Il devait incarner l’enfer qu’un soldat pouvait être amené à traverser. Le sergent Driscoll avait laissé cette empreinte indélébile sur le colonel Adams. Les instructeurs qui formaient les nouvelles recrues sous son commandement, ici, à Fort Nash Mowat, laisseraient-ils la même empreinte sur les soldats ?

Le colonel Adams en doutait sérieusement.

Ils sont trop politiquement corrects maintenant, pensa-t-il.

On avait même inscrit la douceur dans les manuels d’entrainement.

« Le stress généré par les mauvais traitements est contre-productif. »

Il étouffa un rire dédaigneux en y pensant.

— Quelle bêtise, marmonna-t-il.

Mais l’armée prenait un nouveau chemin depuis les années 1990. Il fallait s’y faire. Mais il ne s’y ferait jamais.

Heureusement, il n’en avait plus pour longtemps. Il ne lui restait plus qu’un an avant la retraite. Sa dernière ambition était de devenir général de brigade.

Adams fut tiré de ses pensées par un étonnant spectacle.

Les recrues de la section numéro six tournaient en rond. Certains faisaient des exercices physiques, tandis que d’autres bavardaient par petits groupes.

Le colonel Adams s’arrêta net et hurla.

— Soldats ! Où est votre sergent ?

Surpris, les recrues se mirent eu garde-à-vous et saluèrent.

— Repos, dit Adams. Quelqu’un va-t-il répondre à ma question ?

Une femme prit la parole.

— Nous ne savons pas où se trouve le sergent Worthing, monsieur.

Adams n’en croyait pas ses oreilles.

— Comment ça, vous ne savez pas ? demanda-t-il.

— Il n’est pas venu, monsieur.

Adams grogna entre ses dents.

Ce n’était pas le genre du sergent Clifford Worthing. En fait, Worthing était le seul sergent instructeur qui servait à quelque chose. C’était un dur à cuire de la vieille école. Du moins, c’était ce qu’il voulait être. Il venait souvent se plaindre des nouvelles règles dans le bureau d’Adams.

Worthing contournait les règles autant que possible. Parfois, les recrues se plaignaient de sa rigueur et de ses invectives. Ce n’était pas pour déplaire à Adams.

Mais où était Worthing ?

Adams passa entre les recrues dans la caserne, puis entre les rangées de lits et frappa à la porte du bureau de Worthing.

— Worthing, vous êtes là ?

Pas de réponse.

— Worthing, c’est le commandant de la garnison qui vous parle. Si vous êtes là, vous feriez bien de répondre.

Encore une fois, pas de réponse.

Adams tourna la poignée et poussa la porte.

Le bureau était bien ordonné et il n’y avait personne.

Mais où est-il passé, bon sang ? se demanda Adams.

Worthing était-il seulement venu à la base ce matin ?

Puis Adams remarqua le panneau sur le mur : INTERDIT DE FUMER.

Le sergent Worthing fumait.

Le sergent instructeur était-il sorti pour s’en griller une ?

— Pas possible, grommela Adams à voix haute.

Cela n’avait pas de sens.

Pourtant, Adams sortit de son bureau et se dirigea vers la porte du fond.

Il l’ouvrit et plissa les yeux devant la lumière.

Il n’eut pas à chercher longtemps.

Le sergent Worthing était accroupi, le dos au mur de la caserne, une cigarette brûlée au coin de la bouche.

— Worthing, mais qu’est-ce que… ? grogna Adams.

Mais il sursauta.

Il y avait une tache sombre et humide sur le mur, à hauteur des yeux.

Cette tache avait dégouliné jusqu’à l’endroit où Worthing était accroupi.

Ce fut alors qu’Adams vit la tache noire au milieu de la tête de Worthing.

C’était une blessure causée par une arme à feu.

La balle était entrée en faisant un petit trou, mais elle était ressortie en faisant exploser l’arrière du crâne. L’homme avait été abattu alors qu’il fumait une cigarette dans la matinée. Le coup était si propre que le sergent instructeur était mort sur le coup. Même la cigarette n’avait pas glissé du coin de sa bouche.

— Jésus Marie Joseph, marmonna Adams. Encore.

Il regarda autour de lui. Un grand terrain vague s’étendait derrière la caserne. Le coup avait été tiré d’assez loin. Ce devait être un tireur d’élite.

Adams secoua la tête avec incrédulité.

Il savait que sa vie allait devenir beaucoup plus compliquée – et très pénible.




CHAPITRE UN


Riley Paige regardait par la fenêtre de sa maison. C’était une belle journée de printemps, comme on en voyait dans les livres d’images, avec des oiseaux en train de chanter et des fleurs en train de s’ouvrir. L’air était frais et propre. Pourtant, une obscurité familière trainait dans son esprit.

Elle avait l’étrange et désagréable impression que toute cette beauté ne tenait qu’à un fil.

C’était pour cette raison qu’elle gardait les bras le long de son corps, comme si elle se trouvait dans un magasin de porcelaine et qu’un faux mouvement pouvait à tout moment briser quelque chose d’exquis et de cher. C’était comme si ce bel après-midi de printemps n’était qu’un rideau de papier et qu’un geste de la main révèlerait…

Révèlerait quoi ? se demanda Riley.

L’obscurité d’un monde terrifiant et malveillant ?

Ou bien l’obscurité familière qui trainait dans la propre tête de Riley – l’obscurité de bien des secrets enfouis ?

Une voix de fille interrompit ses pensées.

— Qu’est-ce que tu fais, maman ?

Riley se retourna. Pendant un instant, elle avait oublié qu’elle n’était pas seule dans le salon.

C’était Jilly qui lui parlait, la gamine maigrichonne de treize ans que Riley essayait d’adopter.

— Rien, répondit-elle.

Son séduisant ex-voisin, Blaine Hildreth, lui sourit.

— Tu avais l’air d’être perdue dans tes pensées, dit-il.

Blaine venait d’arriver chez Riley avec sa fille adolescente, Crystal.

Riley dit :

— Je me demandais juste où était April.

Elle était un peu inquiète. Sa fille de quinze ans n’était toujours pas rentrée de l’école. April avait donc oublié qu’ils voulaient tous aller diner au restaurant de Blaine après les cours ?

Crystal et Jilly échangèrent des sourires complices.

— Oh, elle sera bientôt là, dit Jilly.

— Elle va arriver d’une minute à l’autre, ajouta Crystal.

Riley se demanda ce qu’elles savaient qu’elle-même ignorait. Elle espérait seulement qu’April n’avait pas d’ennuis. Sa fille avait traversé une période difficile il y a quelques mois. Mais elle semblait aller beaucoup mieux.

En regardant tour à tour ses invités, Riley réalisa qu’elle ne les avait pas bien accueillis.

— Blaine, Crystal, je ne vous ai pas proposé à boire. J’ai du soda au gingembre. Et du bourbon, si tu préfères, Blaine.

— Du soda, ça ira, merci, dit Blaine.

— Moi aussi, merci, dit Crystal.

Jilly se leva.

— Je vais en chercher, dit-elle.

— Oh non, ce n’est pas la peine, dit Riley. Je vais y aller.

Riley se dirigea vers la cuisine, ravie de s’en occuper. C’était plutôt Gabriela, la bonne guatémaltèque, qui servait les rafraichissements, mais elle profitait de son temps libre avec des amis. Gabriela donnait souvent à Riley l’impression d’être pourrie gâtée et c’était agréable de servir les boissons pour changer. Ça aidait aussi Riley à se concentrer sur l’instant présent.

Elle servit des verres de soda pour Crystal et Blaine, ainsi que pour elle-même et Jilly.

En portant le plateau dans le salon, Riley entendit la porte d’entrée s’ouvrir, puis la voix d’April qui discutait avec quelqu’un.

Riley distribuait les verres quand April entra, en compagnie d’un garçon de son âge. Elle parut surprise de voir Blaine et Crystal.

— Oh ! s’exclama-t-elle. Je ne m’attendais pas à…

Elle rougit d’embarras.

—Oh là là, j’avais totalement oublié ! On sort, ce soir ! Je suis désolée !

Jilly et Crystal gloussèrent. Riley comprit enfin la raison de leur amusement. Elles savaient qu’April avait un nouveau copain et que sa compagnie lui avait fait oublier le diner.

Je me souviens comment c’était, pensa Riley en se rappelant ses amours adolescentes.

Ravie qu’April ait amené son copain pour le lui présenter, Riley détailla le garçon du regard. Il lui plut immédiatement. Comme April, il était grand et dégingandé. Il avait des cheveux roux, des taches de rousseur, des yeux d’un bleu brillant et un grand sourire gentil.

April dit :

— Maman, c’est Liam Schweppe. Liam, c’est ma mère.

Liam serra la main de Riley.

— Ravi de vous rencontrer, Mme Paige, dit-il.

Il parlait encore avec la voix éraillée et haut-perchée des jeunes garçons, ce qui la fit sourire.

— Tu peux m’appeler Riley, dit-elle.

April dit :

— Maman, Liam est…

Elle se tut. Elle n’était visiblement pas prête à dire « mon nouveau copain ».

Au lieu de ça, elle dit :

— Il est capitaine de l’équipe de jeu d’échecs.

L’amusement de Riley ne fit que croître.

— Alors tu apprends à April à jouer aux échecs, je suppose, dit-elle.

— J’essaye, répondit Liam.

Riley ne put s’empêcher de pouffer. Elle jouait assez bien aux échecs et cela faisait des années qu’elle essayait d’initier April, mais celle-ci roulait les yeux au ciel en lui répétant que c’était un jeu ennuyeux pour les vieux et que ça ne risquait pas de l’intéresser.

Un garçon mignon venait de lui faire changer d’avis.

Riley invita Liam à s’asseoir avec les autres.

Elle dit :

— Je t’offrirais bien quelque chose à boire, mais nous allons diner.

— Le fameux diner qu’April a oublié, dit Liam en souriant.

— C’est ça, dit Riley. Pourquoi tu ne viendrais pas ?

April rougit.

— Oh, maman…, commença-t-elle.

— Oh, maman quoi ? demanda Riley.

— Je suis sûre que Liam a autre chose à faire.

Riley pouffa. Visiblement, elle était encore en train de faire un truc de vieux. April était prête à lui présenter Liam, mais c’était encore un peu tôt pour le diner en famille.

— Qu’est-ce que tu en penses, Liam ? demanda Riley.

— Ça serait super, merci, dit Liam. Où on va ?

— Blaine’s Grill, dit Riley.

Le regard de Liam s’illumina.

— Ouah ! J’ai entendu de super bonnes critiques !

Ce fut au tour de Blaine Hildreth de sourire.

— Merci, dit-il à Liam. Je m’appelle Blaine. Je suis le propriétaire.

Liam éclata de rire.

— De plus en plus cool ! dit-il.

— Allez. Allons-y, dit Riley.



*



Peu après, Riley se délectait d’un délicieux diner en compagnie d’April, Jilly, Blaine, Crystal et Liam. Ils étaient installés dans le patio du restaurant pour profiter du beau temps en même temps que de la délicieuse nourriture.

Riley discutait avec Liam des différentes tactiques qu’on pouvait employer au milieu d’une partie d’échecs. Sa connaissance du jeu l’impressionnait. Elle se demanda ce qu’elle ferait contre lui. Elle perdrait probablement la partie. C’était une bonne joueuse, mais Liam était déjà capitaine de l’équipe de son école et il n’était qu’en deuxième année au lycée. Et puis, elle avait moins souvent l’occasion de jouer ces derniers temps.

Il doit être très doué, pensa-t-elle.

L’idée lui plut. Riley savait qu’April était plus intelligente qu’elle ne pensait. C’était une bonne chose que son petit ami la pousse à explorer son potentiel.

Tout en discutant avec Liam, Riley se demanda comment leur histoire allait évoluer. Il ne restait plus que deux mois avant la fin de l’année scolaire. Allaient-ils se séparer et s’oublier ? Riley espérait que ce ne serait pas le cas.

— Qu’est-ce que tu fais, cet été, Liam ? demanda Riley.

— Je vais jouer aux échecs en colo, dit Liam. En fait, je vais devenir coach. J’ai proposé à April de venir.

Riley jeta un regard à April.

— Pourquoi tu n’irais pas, April ? demanda-t-elle.

April rougit.

— Je ne sais pas, dit-elle. Je préfèrerais jouer au foot. C’est plus mon truc. Je ne serais pas à ma place dans la colo de Liam.

— Mais bien sûr que si ! s’exclama Liam. Il y a des joueurs de tous les niveaux, même des débutants comme toi. Et c’est ici, à Fredericksburg. Tu n’aurais même pas besoin de quitter la maison.

— Je vais y réfléchir, dit April. Pour le moment, je me concentre sur mes exams.

Riley était contente que Liam ne détourne pas April de ses études, mais elle aurait préféré que sa fille pense sérieusement aux échecs. Toutefois, elle savait qu’il était inutile d’insister, au risque de faire encore un truc de vieux. Mieux valait laisser Liam la convaincre, s’il le pouvait.

Cela faisait du bien de voir April heureuse. Grande jeune fille aux cheveux bruns et aux yeux noisette, comme sa mère, April semblait parfois tellement adulte. Riley avait choisi ce prénom parce que le mois d’avril était son préféré. Et c’était son mois préféré parce qu’on y passait de belles journées comme celle-ci.

Blaine leva les yeux vers Riley. Il dit :

— Alors, parle-nous de cette récompense que tu vas recevoir demain, Riley.

Ce fut au tour de Riley de rougir.

— Ce n’est pas grand-chose.

Jilly poussa un couinement de protestation.

— Bien sûr que si ! Ça s’appelle le Prix de la Persévérance. Elle va le recevoir parce qu’elle a résolu une affaire classée. C’est le grand patron du FBI qui va le lui remettre.

Blaine écarquilla les yeux.

— Tu veux dire Milner lui-même ? dit-il.

Riley était mal à l’aise. Elle étouffa un rire nerveux.

— Ce n’est pas aussi impressionnant que ça en a l’air, dit-elle. Ce n’est pas comme s’il venait de l’autre bout de la planète. Il travaille à Washington, tu sais.

Blaine resta bouche bée d’émerveillement. Jilly dit :

— Blaine, April et moi, on va sécher l’école pour y aller. Toi et Crystal, vous devriez venir aussi.

Blaine et Crystal semblaient prêts à accepter.

— Bon, d’accord, dit Riley avec embarras. J’espère que vous n’allez pas vous ennuyer. Et ce ne sera pas le seul grand événement de la journée. Jilly va être la star de son école demain soir. C’est beaucoup plus important.

Maintenant, c’était Jilly qui rougissait.

— Pas une star, maman.

Riley rit devant la timidité soudaine de Jilly.

— Tu joues quand même un des premiers rôles. Tu es Perséphone dans une pièce qui s’appelle Déméter et Perséphone. Pourquoi tu ne nous racontes pas l’histoire ?

Jilly commença à raconter l’histoire du mythe grec, avec timidité d’abord, puis avec un enthousiasme croissant. Riley était ravie. L’une de ses filles apprenait à jouer aux échecs et la seconde se passionnait pour la mythologie grecque.

Ça s’arrange, pensa-t-elle.

Malgré ses efforts, sa vie conjugale et sa vie de famille étaient mouvementées. Récemment, elle avait commis l’erreur de faire revenir son ex-mari, Ryan, dans sa vie et celle des filles. Ryan avait prouvé une fois encore qu’il était incapable de respecter ses engagements.

Mais maintenant ?

Riley se tourna vers Blaine. Elle se rendit compte qu’il la regardait en souriant. Elle sourit. Il y avait décidément quelque chose entre eux. Ils avaient même dansé et s’étaient embrassés le mois dernier. C’était le seul rendez-vous qu’ils avaient eu pour le moment. Malheureusement, ça s’était terminé de façon abrupte et maladroite : Riley avait filé pour reprendre son affaire en cours.

Blaine semblait lui avoir pardonné.

Mais qu’en était-il de leur relation ?

Une fois encore, dans l’esprit de Riley, l’obscurité remonta à la surface pour tout inonder.

Tôt ou tard, cette heureuse illusion de famille et d’amitié cèderait la place à l’ignoble réalité : les meurtres, la cruauté, les monstres.

Et elle sentit au fond d’elle que c’était pour bientôt.




CHAPITRE DEUX


Assise au premier rang dans l’auditorium de Quantico, Riley se sentait terriblement mal à l’aise. Elle avait affronté des tueurs et des psychopathes sans jamais perdre son sang-froid, mais elle était maintenant au bord de la crise de panique.

Le directeur du FBI Gavin Milner se tenait sur l’estrade, au milieu de la salle. Il parlait de la longue carrière de Riley, notamment de l’affaire classée pour laquelle on la récompensait, celle du fameux « tueur aux allumettes ».

Le ronronnement baryton de sa voix impressionnait Riley. Elle avait rarement l’occasion de discuter avec le directeur Milner, mais elle l’appréciait beaucoup. C’est un petit homme élégant et mince, à la moustache impeccablement taillée.

Riley n’écoutait pas ce qu’il racontait. Elle était bien trop nerveuse et embarrassée. Comme il semblait approcher de la fin, Riley tendit l’oreille.

Milner dit :

— Nous connaissons tous le courage, l’intelligence et le sang-froid de l’agent spécial Riley Paige. Elle a déjà été récompensée par le passé pour toutes ces raisons. C’est pour une autre qualité que nous l’honorons aujourd’hui : sa ténacité et sa détermination sans faille à ce que justice soit faite. Grâce à ses efforts, un tueur qui a fait trois victimes il y a vingt-cinq ans va enfin payer sa dette à la société. Elle mérite toute notre gratitude pour ses années de service et pour l’exemple qu’elle représente.

En souriant, il se tourna vers elle et ramassa l’écrin dans lequel reposait une médaille.

C’est à moi, pensa Riley.

Elle se leva sur des jambes flageolantes et s’avança vers l’estrade.

Elle s’approcha de Milner, qui suspendit la médaille autour de son cou par un ruban.

La médaille lui parut étonnamment lourde.

Bizarre, pensa Riley. Les autres semblaient plus légères.

Elle avait déjà reçu trois récompenses au cours de sa carrière – deux pour son courage et une pour service méritoire.

Mais celle-ci était plus lourde. Elle était différente.

Comme si Riley n’était pas censée l’avoir.

Elle ne savait pas pourquoi.

Le directeur de FBI Gavin Milner tapota Riley sur l’épaule en étouffant un rire.

Il lui souffla à l’oreille.

— Une de plus pour votre collection, hein ?

Riley rit nerveusement et serra la main du directeur.

Le public de l’auditorium applaudit à tout rompre.

Avec un deuxième petit rire, Milner lui souffla encore :

— A votre tour d’affronter le public.

Riley se retourna. Ce qu’elle vit la bouleversa.

Il y avait plus de monde qu’elle ne l’avait cru. Et tous les visages étaient familiers : des amis, des membres de sa famille, des collègues ou des personnes qu’elle avait aidées ou sauvées au cours de sa carrière.

Tous étaient debout et applaudissaient en souriant.

La gorge de Riley se serra. Des larmes lui mouillèrent les yeux.

Ils croient en moi.

Elle était à la fois reconnaissante et gênée. Et elle se sentait coupable.

Que penseraient tous ces gens s’ils connaissaient ses plus noirs secrets ?

Personne ne savait qu’elle était en contact avec un tueur sauvage mais brillant, échappé de Sing Sing. Ils ne se doutaient pas une seconde que ce criminel l’avait aidée à résoudre plusieurs enquêtes. Et ils n’imaginaient pas combien la vie de Riley était intimement liée à celle de Shane Hatcher.

Riley frémit en y pensant.

Pas étonnant que la médaille lui semble si lourde.

Je ne la mérite pas, pensa-t-elle.

Mais qu’allait-elle faire ? La rendre au directeur du FBI ?

Au lieu de ça, elle parvint à sourire et marmonna quelques mots de remerciement. Puis elle descendit avec prudence de l’estrade.



*



Quelques instants plus tard, Riley déambulait dans une grande pièce où l’on servait des rafraichissements aux invités. Presque toutes les personnes présentes pendant la cérémonie étaient restées. Riley était le centre de toutes les attentions et se faisait féliciter par tout le monde. La présence du directeur du FBI à ses côtés était rassurante.

Ses collègues furent les premiers à la féliciter : d’autres agents de terrain, des spécialistes, des membres du personnel administratif et des employés de bureau.

La plupart étaient heureux pour elle. Par exemple, Sam Flores, le geek qui dirigeait l’équipe d’analyse technique, lui adressa un pouce en l’air et un grand sourire, avant de passer son chemin.

Mais Riley avait également des ennemis et ils étaient là aussi. La plus jeune, c’était Emily Creighton, un agent sans expérience qui se prenait pour sa rivale. Riley avait corrigé une de ses erreurs de débutante quelques mois plus tôt et Creighton lui en voulait depuis ce jour.

Quand ce fut au tour de Creighton de féliciter Riley, la jeune femme esquissa un sourire forcé, les dents serrées, et lui serra la main en marmonnant « Félicitations », avant de s’éloigner.

D’autres collègues se succédèrent avant que ce ne soit le tour de l’agent spécial chargé d’enquête Carl Walder. Il s’approcha de Riley. Avec son visage et son comportement de gamin, Walder représentait aux yeux de Riley le parfait bureaucrate. Elle ne s’entendait pas avec lui. En fait, il l’avait suspendue et renvoyée plusieurs fois.

Elle s’amusa de le voir feindre le respect et la bienveillance. Comme le directeur était à côté d’elle, Walder n’osait pas montrer ce qu’il pensait vraiment.

Quand elle lui serra la main, elle constata que la sienne était moite, et de la sueur perlait sur son front.

— Une récompense bien méritée, Agent Paige, dit-il. Nous sommes honorés de vous avoir parmi nous.

Puis Walder serra la main du directeur.

— Quel plaisir de vous recevoir, monsieur le directeur.

— Tout le plaisir est pour moi, répondit Milner.

Riley observa le visage du directeur. Remarqua-t-elle un petit sourire en coin ? Elle n’était pas certaine, mais elle savait que Walder n’inspirait pas le respect au Bureau, ni celui de ses subordonnés, ni celui de ses supérieurs.

Après que son dernier collègue de Quantico lui eut présenté ses félicitations, d’autres s’approchèrent : des personnes que Riley avait rencontrées en faisant son travail – des proches de victimes ou des gens qu’elle avait secourus. Riley ne s’attendait pas à les voir ici, surtout si nombreux. C’était très émouvant.

Le premier était un vieil homme frêle qu’elle avait sauvé d’une empoisonneuse en janvier dernier. Il prit la main de Riley entre les siennes en répétant entre ses larmes :

— Merci, merci, merci…

Riley ne put s’empêcher de pleurer elle aussi.

Puis vinrent Lester et Eunice Pennington et leur fille adolescente, Tiffany. En février, la sœur ainée de Tiffany, Lois, avait été assassinée par un jeune homme malade. Riley n’avait pas revu la famille depuis qu’elle avait résolu l’enquête. Elle en croyait à peine ses yeux. La dernière fois, ils étaient désespérés et frappés par le chagrin. Maintenant, ils souriaient, heureux pour Riley et reconnaissants que justice soit faite.

En échangeant quelques mots et quelques gestes avec eux, Riley se demanda comment elle allait faire pour ne pas s’enfuir de la pièce en pleurant.

Paula Steen vint en dernier. C’était la mère d’une des filles qui avaient été assassinées il y a vingt-cinq ans – l’affaire de meurtres pour laquelle on récompensait Riley aujourd’hui.

Riley était bouleversée.

Elle discutait avec Paula depuis des années au téléphone, à chaque anniversaire de la mort de sa fille.

Riley ne s’attendait pas à la voir ici.

Elle prit les mains de Paula en essayant de ne pas éclater en sanglots.

— Paula, merci d’être venue, parvint-elle à dire entre ses larmes. J’espère qu’on restera en contact.

Le sourire de Paula l’illumina. Celle-ci ne pleurait pas du tout.

— Oh, je continuerai de vous appeler chaque année, je vous le promets, dit-elle. Tant que je serai de ce monde. Maintenant que vous avez arrêté le meurtrier de Tilda, je suis prête à tourner la page et à les rejoindre, ma fille et mon mari. Ils m’attendent depuis longtemps. Merci beaucoup.

Riley avait une boule dans le ventre.

Paula la remerciait de l’avoir aidée à trouver la paix – de l’avoir aidée à ne pas mourir sans savoir la vérité.

C’était trop difficile à encaisser.

Riley était muette d’émotion.

Elle embrassa maladroitement Paula sur la joue et la vieille dame s’éloigna.

Les gens commençaient à partir et la pièce était moins bondée.

Mais ceux qui comptaient le plus à ses yeux étaient toujours là. Blaine, Crystal, Jilly, April et Gabriela étaient restés en retrait pendant toute la cérémonie. Il était particulièrement agréable de lire tant de fierté dans le regard de Gabriela.

Les filles souriaient également. Blaine semblait muet d’admiration. Riley espéra que la cérémonie ne l’avait pas intimidé.

Trois autres personnes étaient également restées, pour son plus grand plaisir. Il y avait son partenaire de toujours, Bill Jeffreys, et Lucy Vargas, un agent prometteur et enthousiaste qui considérait Riley comme son mentor. Jake Crivaro était le troisième.

Riley était surprise de le voir. Il avait été son partenaire, mais il avait pris sa retraite depuis longtemps. Il s’était remis au travail pour l’aider à résoudre l’affaire du tueur aux allumettes, qui l’avait hanté pendant des années.

— Jake ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Le petit homme au torse puissant étouffa un rire rauque.

— C’est comme ça qu’on dit bonjour ?

Riley l’enlaça en riant.

— Tu as bien compris ce que je voulais dire, dit-elle.

Après tout, Jake était rentré chez lui, en Floride, dès que l’affaire avait été résolue. Elle était contente qu’il soit de retour, même si elle ne s’attendait pas à le revoir de sitôt.

— Je n’aurais jamais raté ça, dit Jake.

Alors qu’elle étreignait Bill, Riley se sentit coupable.

— Bill, Jake… C’est injuste.

— Qu’est-ce qui est injuste ? demanda Bill.

— Que je reçoive cette médaille. Vous avez travaillé autant que moi sur l’affaire.

Lucy la prit à son tour dans ses bras.

— Mais si, dit-elle. Le directeur a parlé d’eux. Il a dit qu’ils avaient beaucoup travaillé.

Bill hocha la tête.

— On n’aurait rien fait du tout si tu n’avais pas insisté pour ouvrir le dossier.

Riley sourit. C’était vrai, bien entendu. Elle avait rouvert le dossier, alors que personne d’autre n’y croyait.

Soudain, une pensée lui traversa l’esprit.

Elle regarda autour d’elle, puis Bill, Jake et Lucy d’un air étonné.

— Tous ces gens… Comment savaient-ils ?

Lucy dit :

— C’était dans les médias, bien sûr.

C’était vrai, mais cela n’expliquait pas tout. La nouvelle était restée très confidentielle. Pour la trouver, il fallait savoir où chercher.

Puis Riley remarqua le petit sourire sur le visage de Bill.

C’est lui qui les a contactés ! comprit-elle.

Il n’avait peut-être pas appelé tout le monde, mais il s’était débrouillé pour ébruiter la nouvelle.

Elle fut surprise par les émotions contradictoires qu’elle ressentait.

Bien sûr, elle éprouvait de la reconnaissance : Bill s’était assuré que cette journée soit extraordinaire.

Mais elle était aussi en colère, à sa grande surprise.

Sans le savoir, Bill lui avait tendu une embuscade.

Il l’avait fait pleurer, ce qui était pire que tout.

Elle se rappela qu’il l’avait fait par amitié et par respect.

Elle lui dit :

— Toi et moi, nous allons avoir des mots.

Bill sourit et hocha la tête.

— J’en suis certain, dit-il.

Riley se tourna vers sa famille et ses amis, mais elle s’arrêta net en voyant son chef, Brent Meredith. Le grand homme aux traits noirs et anguleux n’avait l’air d’être là pour faire la fête.

Il dit :

— Paige, Jeffreys, Vargas. J’ai besoin de vous dans mon bureau.

Sans ajouter un mot, il sortit.

Le cœur de Riley se serra quand elle s’avança vers Blaine, Gabriela et les filles pour leur dire d’attendre un peu.

Elle pensa au pressentiment qu’elle avait eu pendant le diner, la veille.

C’est là.

Un monstre allait entrer dans sa vie.




CHAPITRE TROIS


En suivant Bill et Lucy dans le couloir vers le bureau de Meredith, Riley se demanda ce qui la troublait tant. Elle n’arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui la dérangeait.

C’était en partie une sensation à laquelle elle était habituée – cette appréhension familière à l’idée de recevoir de nouvelles instructions.

Mais il y avait aussi autre chose. Ça ne ressemblait pas à de la peur ou à un mauvais pressentiment. Elle avait une trop longue carrière pour s’inquiéter comme ça sans raison.

C’était une émotion qu’elle reconnaissait à peine.

Et si c’était du soulagement ? se demanda Riley.

Oui, ce devait être ça.

La cérémonie et les félicitations qu’elle avait reçues avaient réveillé en elle des émotions trop fortes et contradictoires.

Marcher vers le bureau de Meredith pour recevoir des instructions, c’était quelque chose de beaucoup plus familier. Comme une échappatoire.

Mais sur quoi débouchait cette porte de sortie ?

Certainement sur un monde de cruauté et de malveillance.

Riley fut parcourue d’un frisson.

Quel genre de personne était plus à l’aise dans un monde cruauté qu’au milieu de ses amis ?

Elle préférait ne pas y réfléchir. Tout en marchant, elle fit de son mieux pour chasser ces noires pensées, qui pourtant s’accrochèrent.

Elle semblait de moins en moins à l’aise dans son propre corps ces derniers jours.

Quand Riley, Bill et Lucy atteignirent le grand bureau de Meredith, le chef d’équipe les attendait.

Quelqu’un d’autre était là également — une jeune femme afro-américaine aux cheveux courts et lisses et aux yeux immenses. Elle se leva en voyant Riley et ses compagnons.

Meredith dit :

— Agents Paige, Jeffreys et Vargas, je vous présente l’agent spécial Jennifer Roston.

Riley détailla du regard la jeune femme avec laquelle elle avait discuté au téléphone après avoir résolu l’énigme du tueur aux allumettes.

Jennifer Roston n’était pas grande, mais elle avait un corps athlétique et l’air compétent. L’expression sur son visage laissait entendre que c’était une femme sûre d’elle et de ses capacités.

Roston leur serra la main.

— J’ai entendu plein de belles choses sur vous, lui dit Lucy.

— Vous avez pulvérisé des records pendant votre formation, dit Bill.

Comme eux, Riley n’avait entendu que du bien sur l’agent Roston. La jeune femme avait déjà une excellente réputation et ne recevait que des louanges de ses supérieurs.

— Je suis honorée de vous rencontrer, dit Roston avec un sourire sincère.

Puis, en regardant Riley dans les yeux, elle ajouta :

— Surtout vous, agent Paige. Ça me fait plaisir de vous parler face à face.

Riley était flattée, mais aussi un peu inquiète.

Alors que tous s’asseyaient, Riley se demanda ce que Roston faisait là. Meredith allait-il leur confier la même mission ?

Riley n’était pas sûre d’aimer l’idée. Avec Bill et Lucy, elle avait construit une solide relation de travail. Une nouvelle venue ne risquait-elle pas de perturber leur équilibre ?

Meredith répondit à sa question.

— Je voulais que vous rencontriez l’agent Roston parce qu’elle travaille sur le dossier Shane Hatcher. Ça fait trop longtemps que ce type traine dans la nature. A partir de maintenant, ce sera notre priorité. Il faut l’arrêter. Pour ça, nous avons besoin d’un regard neuf.

Riley se retint de se tortiller.

Elle savait déjà que Roston travaillait sur le dossier Hatcher. En fait, c’était pour cette raison qu’elles avaient parlé au téléphone. Roston avait demandé à Riley de lui permettre d’accéder à ses dossiers sur Hatcher. Riley avait dit oui.

Mais qu’est-ce qui se passait ?

Meredith ne les avait pas tous fait venir pour travailler sur le même dossier. Riley ne savait pas exactement ce que Meredith devinait ou soupçonnait sur sa relation avec Hatcher. Elle aurait déjà été arrêtée si son chef savait qu’elle l’avait laissé partir en échange de son aide.

Elle savait parfaitement que Hatcher se trouvait sans doute caché dans les montagnes, dans le chalet qu’elle avait hérité de son père. Il vivait là avec l’accord tacite de Riley.

Comment pouvait-elle faire semblant d’essayer de le trainer devant la justice ?

Bill demanda à Roston :

— Comment ça se passe ?

Roston sourit.

— Oh, je ne fais que commencer. Je fais des recherches pour le moment.

Puis, en regardant à nouveau Riley, Roston ajouta :

— Je vous remercie de m’avoir permis d’accéder à vos dossiers.

— Je suis ravie de vous aider, dit Riley.

Roston plissa les yeux, l’air soudain curieux.

— Ça va beaucoup m’aider, dit-elle. Vous avez réuni pas mal d’informations. Même si… je pensais qu’il y aurait plus de choses sur les transactions financières de Hatcher.

Riley se retint de frémir en pensant à ce qu’elle avait fait sur un coup de tête juste après ce coup de téléphone.

Avant de donner l’accès à Roston à ces dossiers sur Hatcher, elle en avait supprimé un, intitulé « IDEES » – un dossier qui contenait des idées et des observations personnelles sur Hatcher, mais également des informations d’ordre financier qui pouvaient conduire à sa capture. Ou du moins qui pouvaient conduire à lui couper les vivres.

Qu’est-ce qui m’a pris ? pensa Riley.

C’était fait maintenant et elle ne pouvait plus revenir dessus, même si elle l’avait voulu.

Le regard inquisiteur de Roston la mettait mal à l’aise.

— C’est un personnage insaisissable, dit-elle.

— Oui, c’est ce que j’ai cru comprendre, dit Roston.

Mais son regard resta vissé dans celui de Riley.

Son malaise ne fit que croître.

Est-ce qu’elle sait quelque chose ? se demanda-t-elle.

Puis Meredith dit :

— Ce sera tout, agent Roston. Je dois discuter d’une autre affaire avec Paige, Jeffreys et Vargas.

Roston se leva et prit poliment congé.

Dès qu’elle fut partie, Meredith dit :

— On dirait que nous avons une nouvelle affaire de tueur en série dans l’état de Californie. Quelqu’un a assassiné trois sergents instructeurs à Fort Nash Mowat. Ils ont été abattus de loin par un tueur d’élite. La victime la plus récente a été tuée ce matin.

Riley était à la fois intriguée et surprise.

— Ce n’est pas plutôt une affaire pour la police militaire ? demanda-t-elle.

C’était le rôle de la Division des affaires criminelles d’enquêter sur les crimes et forfaits commis au sein de l’armée des Etats-Unis.

Meredith hocha la tête.

— Ils sont déjà dessus, dit-il. Il y a un bureau de la Division à Fort Mowat et ils y travaillent. Mais, comme vous le savez, c’est le grand prévôt général Boyle qui est à la tête de la Division et il m’a appelé pour demander un coup de main au FBI. C’est une affaire très sérieuse. Cela peut avoir des répercussions sur la réputation de notre armée. Ça fait déjà scandale dans la presse et ils reçoivent des pressions de la part des politiques. Plus vite ce sera réglé, mieux ce sera pour tout le monde.

Riley se demanda si c’était une bonne idée. Elle n’avait jamais entendu parler d’une affaire sur laquelle le FBI et la police militaire auraient travaillé ensemble. Ils pouvaient se gêner et cela ferait plus de tort que de bien.

Mais elle ne souleva aucune objection. Ce n’était pas son rôle.

— Quand est-ce qu’on commence ? demanda Bill.

— Dès que possible, répondit Meredith. Vous avez bien vos valises à portée de main ?

— Non, dit Riley. Je ne pensais pas repartir si tôt.

— Alors vous partirez dès que vous aurez fait vos valises.

Riley ressentit une pointe d’adrénaline et d’inquiétude.

La pièce de théâtre de Jilly ! pensa-t-elle.

Si Riley partait tout de suite, elle allait la rater.

— Chef…, commença-t-elle.

— Oui, agent Paige ?

Riley se tut. Après tout, le FBI venait de lui remettre une récompense. Comment pouvait-elle demander une faveur en de telles circonstances ?

Les ordres sont les ordres, se dit-elle fermement.

Il n’y avait rien à faire.

— Rien, dit-elle.

— Bon, dans ce cas, dit Meredith et se levant. Au travail, tous les trois. Réglez-moi cette affaire. D’autres dossiers vous attendent.




CHAPITRE QUATRE


Le colonel Dutch Adams regardait fixement par la fenêtre de son bureau. Il avait une bonne vue de la base militaire d’ici. Il voyait même le terrain vague où le sergent Worthing avait été assassiné ce matin.

— Bordel de merde, murmura-t-il entre ses dents.

Moins de deux semaines plus tôt, le sergent Rolsky avait été assassiné de la même manière.

Et une semaine avant, c’était le sergent Fraser.

Et maintenant Worthing.

Trois bons sergents instructeurs.

Quel gâchis, pensa-t-il.

Pour le moment, les agents de la Division des affaires criminelles n’avaient rien trouvé.

Adams se demandait…

Comment est-ce que j’ai fait pour échouer ici ?

Il avait eu une bonne carrière. Il portait ses médailles avec fierté — la légion du mérite, trois étoiles de bronze, des médailles pour service méritoire, une citation à l’ordre de la division et quelques autres.

En regardant par la fenêtre, il pensa à sa vie.

De quand dataient ses meilleurs souvenirs ?

Sûrement de son service en temps de guerre en Irak, pendant les opérations Desert Storm et Enduring Freedom.

Et ses pires souvenirs ?

Peut-être de la redoutable routine académique à laquelle il avait dû se soumettre pour obtenir le commandement d’une unité.

Ou peut-être des cours qu’il avait lui-même donnés.

Mais rien n’était pire que de commander cet endroit.

Rester assis derrière son bureau, remplir des dossiers et organiser des réunions – c’était ça, le pire.

Mais il avait eu des bons moments.

Il avait sacrifié sa vie privée à sa carrière – trois divorces et sept enfants adultes qui ne lui parlaient presque plus. Il n’était même pas sûr de savoir combien il avait de petits-enfants.

C’était normal.

L’armée avait toujours été sa vraie famille.

Mais maintenant, après toutes ces années, il avait parfois l’impression de ne plus être à sa place.

Qu’est-ce qu’il ressentirait en quittant enfin son service ? Son départ ressemblerait-il plus à une retraite bien méritée ou à un divorce difficile ?

Il soupira amèrement.

S’il atteignait sa dernière ambition, il partirait avec le grade de général de brigade. Mais il serait tout seul. C’était peut-être aussi bien.

Il pouvait peut-être simplement disparaître, comme un des vieux soldats proverbiaux de Douglas MacArthur.

Ou comme un animal sauvage, pensa-t-il.

Il avait chassé toute sa vie, mais il ne se souvenait pas d’avoir jamais trouvé la carcasse d’un ours ou d’un chevreuil ou d’un autre animal sauvage mort de cause naturelle. D’autres chasseurs lui avaient dit la même chose.

Quel mystère ! Où les animaux sauvages se cachaient-il pour mourir ?

Si seulement il le savait. C’est ce qu’il ferait quand son heure viendrait.

En attendant, il rêvait d’une cigarette. Quelle plaie de ne pas pouvoir fumer dans son propre bureau.

Ce fut alors que son téléphone sonna. C’était sa secrétaire. Elle dit :

— Colonel, j’ai le grand prévôt général au téléphone. Il veut vous parler.

Le colonel Adams sursauta.

Il savait que le grand prévôt était le général de brigade Malcolm Boyle. Adams ne lui avait jamais parlé.

— C’est à quel propos ?

— Les meurtres, je crois, dit la secrétaire.

Adams grommela.

Evidemment, pensa-t-il.

Le grand prévôt général à Washington était en charge de toutes les enquêtes criminelles. Il devait savoir que l’enquête piétinait.

— Bon, je vais lui parler, dit Adams.

Il prit l’appel.

La voix de l’homme lui déplut aussitôt. Elle était beaucoup trop douce. Elle ne claquait pas comme celle d’un officier haut-gradé. Cependant, l’homme était son supérieur et Adams était obligé d’au moins feindre le respect.

Boyle dit :

— Colonel Adams, je voulais juste vous prévenir. Trois agents du FBI de Quantico vont bientôt arriver pour vous donner un coup de main sur l’affaire de meurtres.

Adams ressentit une pointe d’irritation. Il avait déjà beaucoup trop d’agents sur l’affaire. Mais il répondit calmement.

— Monsieur, je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi. Nous avons un bureau de la Division des affaires criminelles à Fort Mowat. Ils sont sur le coup.

La voix de Boyle se durcit.

— Adams, vous avez eu trois meurtres en moins de trois semaines. Ça me donne l’impression que vos gars mériteraient un coup de pouce.

La frustration d’Adams ne fit que croître. Mais il se garda de le montrer. Il dit :

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, je ne comprends pas pourquoi vous m’appelez pour me prévenir. C’est le colonel Dana Larson qui dirige le bureau de la Division, ici, à Fort Mowat. Pourquoi ne l’avez-vous pas contactée ?

La réponse de Boyle le prit par surprise.

— C’est le colonel Larson qui m’a contacté. Elle m’a demandé d’appeler l’UAC pour les aider. Alors c’est ce que j’ai fait.

Adams resta bouche bée.

La garce, pensa-t-il.

Le colonel Dana Larson sautait sur la moindre occasion pour lui taper sur les nerfs.

Et qu’est-ce qu’une femme fichait à la tête de la police militaire ?

Adams ravala son écœurement.

— Je comprends, monsieur, dit-il.

Puis il raccrocha.

Le colonel Adams souffla avec colère. Il tapa du poing sur la table. N’avait-il donc aucun pouvoir dans cette base militaire ?

Mais les ordres étaient les ordres et il devait obéir.

Mais il n’était pas obligé d’approuver. Et il n’était pas obligé d’accueillir les agents du FBI comme ils le méritaient.

Il grommela.

Les meurtres, ce n’était rien à côté de ce qui l’attendait.




CHAPITRE CINQ


Alors qu’elle conduisait Jilly, April et Gabriela à la maison, Riley n’arrivait pas à avouer qu’elle devait repartir aussitôt. Elle allait rater un grand événement dans la nouvelle vie de Jilly, son premier rôle dans une pièce de théâtre. Les filles comprendraient-elles qu’elle avait des ordres ?

Même à la maison, Riley n’arrivait toujours pas à parler.

Elle était morte de honte.

Elle venait de recevoir une médaille de la persévérance et, par le passé, elle avait été récompensée pour son courage. Evidemment, ses filles étaient venues assister à la cérémonie.

Mais elle n’avait pas l’impression d’être un héros.

Les filles sortirent dans le jardin pour jouer et Riley monta dans sa chambre préparer ses affaires. C’était une routine familière. Il fallait remplir une petite valise avec juste assez de choses pour partir quelques jours ou un mois.

Pendant qu’elle jetait des affaires sur le lit, elle entendit la voix de Gabriela.

— Señora Riley, qu’est-ce que vous faites ?

Elle se retourna. Gabriela était dans l’entrée. La bonne portait dans ses bras des draps propres qu’elle allait ranger dans le placard.

Riley bégaya.

— Gabriela, je… je dois y aller.

Gabriela resta bouche bée.

— Y aller ? Où ça ?

— On m’a confié un nouveau dossier. En Californie.

— Vous ne pouvez pas partir demain ? demanda Gabriela.

Riley avala sa salive.

— Gabriela, l’avion du FBI m’attend. Je dois y aller.

Gabriela secoua la tête. Elle dit :

— C’est bien de chasser les assassins. Mais je crois que parfois vous en oubliez ce qui est important.

Gabriela disparut dans le couloir.

Riley soupira. Depuis quand Riley payait-elle Gabriela pour être sa conscience ?

Mais elle ne pouvait pas se plaindre. C’était un travail que Gabriela faisait à merveille.

Riley baissa les yeux vers sa valise.

Elle secoua la tête en murmurant…

— Je ne peux pas faire ça à Jilly. Je ne peux pas.

Toute sa vie, elle avait sacrifié ses enfants à son travail. Chaque fois. Elle n’avait jamais fait le contraire.

Et voilà, pensa-t-elle, ce qui n’allait pas dans sa vie. Voilà ce qui nourrissait l’obscurité dans sa tête.

Elle avait assez de courage pour affronter un tueur en série. Mais en avait-elle assez pour mettre son travail de côté et faire de ses enfants sa priorité ?

Au même instant, Bill et Lucy se préparaient à prendre l’avion pour la Californie.

Ils étaient censés se retrouver à l’aéroport de Quantico.

Riley soupira d’un air misérable.

Il n’y avait qu’un seul moyen de régler ce problème – si elle pouvait le régler.

Elle devait essayer.

Elle sortit son téléphone et composa le numéro privé de Meredith.

En entendant sa voix bourrue, elle dit :

— Monsieur, c’est l’agent Paige.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Meredith.

Il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix. Ce n’était pas étonnant. Riley n’utilisait jamais ce numéro, sauf quand la situation était catastrophique.

Elle prit son courage à deux mains et alla droit au but.

— Monsieur, j’aimerais repousser mon départ en Californie. Juste pour ce soir. Les agents Jeffreys et Vargas peuvent partir sans moi.

Après un bref silence, Meredith demanda :

— Quelle est votre urgence ?

Riley avala sa salive. Meredith ne lui rendait pas la tâche facile.

Mais elle ne mentirait pas.

D’une voix tremblante, elle bafouilla :

— Ma plus jeune fille, Jilly. Elle joue dans une pièce de théâtre, ce soir. Elle… Elle a le rôle principal.

Le silence au bout du fil lui parut assourdissant.

Il m’a raccroché au nez ? se demanda Riley.

Avec un grognement, Meredith dit :

— Vous pouvez répéter ? Je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu.

Riley étouffa un soupir. Elle était certaine qu’il avait parfaitement entendu.

— Monsieur, c’est important pour elle, dit-elle de plus en plus nerveuse. Jilly est… Vous savez que j’essaye de l’adopter. Elle a eu une vie difficile et elle commence à sortir la tête de l’eau, mais elle est encore fragile et…

Riley se tut.

— Et quoi ? insista Meredith.

Riley avala sa salive.

— Je ne veux pas la décevoir. Pas cette fois. Pas aujourd’hui.

Un autre grave silence passa.

Mais Riley était de plus en plus déterminée.

— Monsieur, ça ne fera aucune différence, dit-elle. Les agents Jeffreys et Vargas vont y aller sans moi et vous savez de quoi ils sont capables. J’attraperai facilement le train en marche à mon arrivée.

— Et ce sera quand ? demanda Meredith.

— Demain matin. Tôt. J’irai à l’aéroport dès que la pièce sera finie. Et je prendrai le premier vol.

Un autre silence. Riley ajouta :

— Je payerai le billet de ma poche.

Elle entendit Meredith grommeler.

— Ça, je vous le promets, dit-il.

Riley retint sa respiration.

Il me donne la permission !

Elle réalisa soudain qu’elle respirait à peine depuis le début de la conversation.

Elle fit de son mieux pour contenir sa gratitude.

Elle savait que Meredith n’aimerait pas du tout ça. Et elle ne voulait surtout pas qu’il change d’avis.

Elle dit simplement :

— Merci.

Elle entendit un autre grognement.

Puis Meredith dit :

— Dites à votre fille que je lui dis merde.

Il raccrocha.

Riley poussa un soupir de soulagement. En relevant la tête, elle vit Gabriela qui souriait dans l’entrée.

Elle avait visiblement entendu toute la conversation.

— Je crois que vous êtes en train de grandir, señora Riley, dit-elle.



*



Assise dans le public avec April et Gabriela, Riley regardait la pièce de théâtre de l’école de Jilly. Elle avait oublié combien ces événements scolaires pouvaient être charmants.

Les collégiens étaient tous vêtus de costumes faits à la maison. Ils avaient peint un décor pour imiter le pays dans lequel se déroulait l’histoire de Déméter et Perséphone : des champs de fleurs, un volcan en Sicile, les cavernes humides et sombres du monde souterrain et autres lieux mythiques.

Et Jilly jouait très bien la comédie !

Elle jouait le rôle de Perséphone, la fille de la déesse de l’agriculture et des moissons, Déméter. Tout en regardant la pièce, Riley se rappela comment le mythe se déroulait.

Perséphone ramassait des fleurs quand Hadès, le dieu des Enfers, avait surgi sur un char et l’avait enlevée. Il l’avait emportée dans son royaume pour qu’elle devienne sa reine. Quand Déméter avait compris ce qui était arrivé à sa fille, elle avait éclaté en sanglots.

Riley fut parcourue de frissons quand la fille qui jouait Déméter pleura sur scène.

A partir de cet instant, l’histoire toucha Riley en plein cœur, alors qu’elle ne s’y attendait pas.

L’histoire de Perséphone ressemblait de façon sinistre à celle de Jilly. Après tout, c’était l’histoire d’une fille qui perdait son enfance et son innocence, confrontée à des forces bien plus puissantes qu’elle.

Les yeux de Riley se mouillèrent de larmes.

Elle connaissait très bien la fin de l’histoire. Perséphone allait retrouver sa liberté, mais seulement la moitié de l’année. Quand Perséphone serait partie, Déméter laisserait la terre refroidir et mourir. Quand elle reviendrait, elle ramènerait la vie et le printemps renaitrait.

Et c’était pour cette raison qu’il y avait des saisons.

Riley serra la main d’April et murmura.

— C’est le moment le plus triste.

A sa grande surprise, April gloussa.

— C’est pas si triste, murmura sa fille. Jilly m’a dit qu’ils avaient un peu changé l’histoire. Regarde.

Riley suivit l’histoire avec attention.

Dans son personnage de Perséphone, Jilly cassa un vase grec sur la tête de Hadès. En fait, c’était un oreiller maquillé en vase. Puis elle sortit en trombe de l’Enfer pour retrouver sa mère folle de joie.

Le garçon qui jouait le rôle de Hadès piqua une énorme colère et jeta un long hiver sur le monde. Lui et Déméter s’affrontèrent, changeant les saisons de l’hiver au printemps, et ainsi de suite, encore et encore, jusqu’à la fin des temps.

Riley était ravie.

Quand la pièce fut terminée, Riley alla féliciter Jilly en coulisses. En chemin, elle croisa le professeur qui avait monté la pièce.

— J’adore ce que vous avez fait de cette histoire ! lui dit Riley. Ça fait du bien de voir Perséphone dans le rôle de l’héroïne plutôt que dans celui de la victime.

Le professeur lui adressa un grand sourire.

— Ne me remerciez pas, dit-elle. C’était l’idée de Jilly.

Riley se précipita vers Jilly pour la prendre dans ses bras.

— Je suis si fière de toi ! dit Riley.

— Merci, maman, répondit Jilly en souriant.

Maman.

Le mot résonna dans la tête de Riley. C’était un mot qui avait plus de sens que jamais.



*



Plus tard dans la soirée, de retour à la maison, Riley réussit enfin à avouer aux filles qu’elle s’en allait. Elle passa la tête dans la chambre de Jilly.

Celle-ci était endormie, épuisée par son triomphe. Il était agréable de voir un tel air de contentement sur son visage.

Puis Riley passa la tête dans la chambre d’April. Celle-ci lisait un livre dans son lit.

Elle leva la tête.

— Maman ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Riley entra sans faire de bruit. Elle dit :

— Ça va te paraitre bizarre, mais… Il faut que j’y aille. Tout de suite. On m’a confié une affaire en Californie.

April sourit. Elle dit :

— Jilly et moi, on avait deviné que c’était pour ça que tu avais une réunion à Quantico. Puis on a vu ta valise sur ton lit. On pensait que tu allais partir avant la pièce de théâtre. D’habitude, tu fais ta valise au dernier moment.

Elle fixa sa mère du regard, un sourire jusqu’aux oreilles.

— Mais tu es restée. Je sais que tu as repoussé ton départ pour voir la pièce. Tu sais ce que ça représente pour nous ?

Riley sentit ses yeux se mouiller de larmes. Elle s’approcha et prit sa fille dans ses bras.

— Ça ne te dérange pas que je m’en aille ? demanda Riley.

— Oui, ça va. Jilly m’a dit qu’elle espérait que tu attraperais des méchants. Elle est très fière de ce que tu fais, maman. Moi aussi.

Riley était bouleversée. Ses deux filles grandissaient si vite. Et elles devenaient des jeunes femmes extraordinaires.

Elle embrassa April sur le front.

— Je t’aime, ma chérie, dit-elle.

— Je t’aime aussi, dit April.

Riley agita son doigt sous le nez de sa fille.

— Maintenant, qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle. Eteins-moi cette lumière et au lit. Il y a école demain.

April éteignit la lumière en gloussant. Riley retourna dans sa chambre pour chercher son sac.

Il était minuit et elle était obligée de conduire jusqu’à Washington pour attraper un vol commercial.

La nuit allait être longue.




CHAPITRE SIX


Le loup était allongé sur le ventre dans le désert.

C’était comme ça qu’il aimait s’imaginer. Une bête sauvage à l’affût de sa prochaine proie.

Il avait une excellente vue de Fort Nash Mowat d’ici. La nuit était agréable et fraîche. Il surveillait sa proie à travers la visée de son fusil.

Il pensa à toutes ses précédentes victimes qu’il détestait.

Il y a trois semaines, Rolsky.

Puis Fraser.

Ensuite, Worthing.

Il les avait abattus avec adresse, d’une balle dans la tête, avec tant de précision qu’ils ne s’étaient rendus compte de rien.

Ce soir, c’était au tour de Barton.

Le loup regardait Barton déambuler sur le chemin mal éclairé. Même si l’image à travers la visée était grise et granuleuse, sa cible était bien visible.

Mais il ne tirerait pas. Pas tout de suite.

Il n’était pas assez loin. Quelqu’un pourrait localiser sa position, même s’il utilisait un cache-flamme sur son fusil de précision M110. Il n’allait pas commettre cette erreur de débutant, ni sous-estimer les soldats de cette base militaire.

Tout en suivant les mouvements de Barton à travers sa lunette, le loup prit le temps d’apprécier le poids du M110 dans ses mains. Ces jours-ci, l’armée préférait équiper ses soldats d’un autre modèle de fusil de précision, le Heckler & Koch G28. Le G28 était peut-être plus léger et plus compact, mais le loup préférait le M110. C’était un fusil plus précis, même s’il était plus difficile à cacher.

Il avait vingt coups dans son chargeur, mais il n’avait besoin que d’une seule balle.

Il allait abattre Barton d’un seul coup de feu, ou pas du tout.

Il sentait presque l’énergie de sa meute, comme si elle le regardait, comme si elle le soutenait.

Barton était arrivé à destination : un des courts de tennis de la base. D’autres joueurs le saluèrent. Il commença à sortir ses affaires de sport.

Barton se trouvait maintenant dans une zone bien éclairée. Le loup n’avait plus besoin de sa visée nocturne. Il détacha le dispositif, puis il visa la tête de Barton. L’image n’était plus granuleuse, mais claire et vive.

Barton était à trois cents mètres.

A cette portée, le fusil avait une marge d’erreur de deux centimètres et demi.

C’était au loup de rester dans cette marge.

Il savait qu’il y arriverait.

Il me suffit de presser la détente, pensa-t-il.

C’était tout ce dont il avait besoin.

Le loup savoura l’instant suspendu juste avant le tir.

Il y avait quelque chose de religieux dans cet instant, quand il attendait de tirer, de se convaincre de presser la détente. Pendant cet instant, il avait l’impression d’avoir un pouvoir de vie et de mort entre ses mains. Le geste irrévocable arriverait dans la plénitude d’un instant.

C’était sa décision de tirer – et en même temps, ça ne l’était pas du tout.

A qui revenait donc la décision ?

Il aimait croire qu’il y avait vraiment un loup en lui – une créature implacable qui prenait le commandement pendant cet instant suspendu et fatal.

L’animal était à la fois son ami et son ennemi. Il l’aimait d’un amour étrange qu’on ne réserve qu’à un ennemi mortel. C’était son animal intérieur qui faisait ressortir ce qu’il y avait de meilleur en lui.

Le loup attendit que l’animal frappe.

Mais l’animal ne fit rien.

Le loup ne pressa pas la détente.

Il se demanda pourquoi.

Quelque chose ne va pas, pensa-t-il.

Il finit par comprendre assez vite.

L’image du terrain de tennis illuminé par les spots était bien trop claire et nette.

Le tir ne demandait aucun effort.

Ça ne représentait pas le moindre défi.

Ce n’était pas digne d’un loup.

Et puis, c’était trop tôt depuis le dernier meurtre. Il avait espacé les précédents pour laisser aux hommes qu’il détestait le temps de douter et de le craindre. Tuer Barton maintenant pourrait compromettre l’effet psychologique de son travail.

Il sourit. Il se leva en emportant son fusil et revint sur ses pas.

Il avait eu raison de laisser sa proie tranquille.

Personne ne savait quand il frapperait la prochaine fois.

Pas même lui.




CHAPITRE SEPT


Il faisait encore nuit quand l’avion de Riley décolla. Même avec le décalage horaire, il ferait jour quand elle arriverait à San Diego. Le vol allait durer plus de cinq heures et Riley était déjà fatiguée. Il fallait qu’elle soit en forme et opérationnelle demain matin quand elle rejoindrait Bill et Lucy. Ils avaient un travail sérieux à effectuer et Riley devait se tenir prête.

Je ferais mieux de dormir, pensa-t-elle. La femme assise à côté d’elle somnolait déjà.

Riley inclina son siège et ferma les yeux. Mais au lieu de s’endormir, elle pensa à la pièce de Jilly.

Elle sourit en pensant à la manière dont la Perséphone de Jilly avait assommé Hadès et s’était échappée du monde souterrain par ses propres moyens.

Puis son cœur se serra quand elle pensa à leur première rencontre. Ça s’était passé la nuit dans un relais routier de Phoenix. Jilly s’était sauvée de chez elle pour échapper à un père violent et elle était montée dans la cabine d’un camion. Elle avait l’intention de vendre son corps au routier quand il reviendrait.

Riley frémit.

Qu’est-ce qui serait arrivé à Jilly si Riley ne l’avait pas trouvée cette nuit-là ?

Des amis et des collègues disaient souvent à Riley qu’elle avait fait un très beau geste en ramenant Jilly chez elle.

Alors pourquoi n’en était-elle pas fière ? Elle ne ressentait que du désespoir.

Après tout, il y avait tant de Jilly dans le monde. Seules quelques-unes échappaient à une existence terrible.

Riley ne pouvait pas toutes les aider, pas plus qu’elle ne pouvait débarrasser le monde de tous les psychopathes.

C’est tellement futile, pensa-t-elle. Tout ce que je fais.

Elle ouvrit les yeux et regarda par la fenêtre. Le jet s’éloignait des lumières de Washington. Dehors, il n’y avait qu’une impénétrable obscurité.

En plissant les yeux pour percer les ténèbres, Riley pensa à la réunion de la veille, avec Bill, Lucy et Meredith. Elle ne savait pas grand-chose sur sa nouvelle affaire. Meredith avait dit que les trois victimes avaient été abattues d’un coup de feu tiré de loin par un tireur d’élite.

Qu’est-ce que ça lui apprenait sur le tueur ?

Tuer était-il un sport pour lui ?

Ou était-il investi d’une sinistre mission ?

Une chose paraissait certaine : le tueur savait ce qu’il faisait et il était doué.

Cette affaire représentait un sacré défi.

Les paupières de Riley devenaient lourdes.

Je vais peut-être réussir à dormir, pensa-t-elle. Elle reposa la tête et ferma les yeux.



*



Riley fixait du regard ce qui semblait être un millier de Riley, tournées les unes vers les autres à des angles divers, chacune plus petite que la précédente, jusqu’à disparaitre.

Quand elle bougea, tous ses sosies firent de même.

Elle leva le bras, les autres firent de même.

Puis elle tendit la main devant elle et toucha une surface froide.

Je suis dans un palais des glaces, comprit Riley.

Comment était-elle arrivée là ? Et comment allait-elle en sortir ?

Elle entendit une voix l’appeler.

— Riley !

C’était une voix de femme qui lui était familière.

— Je suis là ! appela Riley à son tour. Où êtes-vous ?

— Je suis là aussi.

Soudain, Riley la vit.

Elle se tenait juste devant elle, au milieu de ses innombrables reflets.

C’était une belle jeune femme vêtue d’une robe démodée depuis plusieurs décennies.

Riley la reconnut aussitôt.

— Maman ! dit-elle dans un murmure abasourdi.

Elle fut étonnée d’entendre sa voix de petite fille.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Riley.

— Je suis juste venue te dire au revoir, dit maman en souriant.

Riley ne comprit pas tout de suite.

Puis elle se rappela que maman avait été tuée sous les yeux de Riley dans un magasin de bonbons quand elle n’avait que six ans.

Maman était exactement comme Riley l’avait vue vivante pour la dernière fois.

— Où tu vas, maman ? demanda Riley. Pourquoi tu dois partir ?

Maman sourit et toucha la glace entre elle.

— Je suis en paix maintenant. Grâce à toi. Je peux tourner la page.

Petit à petit, Riley finit par comprendre.

Elle avait traqué l’assassin de sa mère.

Ce n’était plus qu’un pathétique vieux vagabond qui vivait sous un pont.

Riley l’avait abandonné là où elle l’avait trouvé : sa misérable vie lui servait déjà de pénitence pour le crime qu’il avait commis.

Riley leva la main et toucha la glace qui la séparait de sa mère.

— Mais tu ne peux pas partir, maman, dit-il. Je ne suis qu’une petite fille.

— Oh non, ce n’est pas vrai, dit maman d’un air radieux. Regarde-toi.

Riley regarda son reflet dans le miroir, à côté de maman.

C’était vrai.

Riley était une femme adulte maintenant.

C’était étrange de savoir qu’elle était maintenant plus âgée que sa mère ne l’avait jamais été.

Mais Riley avait également l’air plus triste et las que sa jeune maman.

Elle ne sera jamais plus vieille, pensa Riley.

Ce n’était pas le cas de Riley.

Et elle savait qu’il y avait encore dans son monde des épreuves et des défis à surmonter.

Allait-elle un jour pouvoir se reposer ? Serait-elle en paix pour le restant de sa vie ?

Elle se prit à envier l’éternel bonheur de sa mère.

Puis sa mère tourna les talons et s’éloigna, disparaissant entre les innombrables reflets de Riley.

Soudain, il y eut un craquement assourdissant et tous les miroirs se brisèrent.

Riley se retrouva dans une obscurité presque totale, des bris de verre jusqu’aux chevilles.

Elle dégagea ses pieds avec prudence, puis essaya de se diriger dans le chaos.

— Attention où tu mets les pieds, dit une autre voix familière.

Riley se retourna vers un vieil homme bourru au visage dur et tanné.

Elle poussa un hoquet de surprise.

— Papa !

Son père esquissa un sourire sardonique.

— Tu pensais que j’avais crevé ? dit-il. Désolé de te décevoir.

Riley ouvrit la bouche pour le contredire.

Mais elle se rappela qu’il avait raison. Elle n’avait pas pleuré quand il était mort en octobre dernier.

Et elle ne voulait plus de lui dans sa vie.

Après tout, il lui avait à peine adressé un mot gentil pendant toute sa vie.

— Où étais-tu ? demanda Riley.

— Là où j’étais, dit son père.

Le décor changeait. Ce n’était plus un immense terrain vague rempli de bouts de verre, mais la forêt dans laquelle se trouvait le chalet de son père.

Il se tenait sur le pas de la porte.

— Tu vas peut-être avoir besoin de mon aide, dit-il. On dirait que ton tueur est un soldat. J’en connais un rayon sur les soldats. J’en connais un rayon sur le meurtre.

C’était vrai. Son père avait été capitaine au Vietnam. Elle ignorait combien d’hommes il avait tué en service.

Mais elle ne voulait pas de son aide.

— C’est le moment de t’en aller, dit Riley.

Le sourire en coin de son père se changea en rictus.

— Oh non, dit-il. Je viens juste de m’installer.

Son visage et son corps se métamorphosèrent. En quelques secondes, il rajeunit, grandit et sa peau fonça. Il était encore plus menaçant qu’avant.

Il était devenu Shane Hatcher.

Cette métamorphose paralysa Riley d’effroi.

Son père avait toujours été une présence cruelle dans sa vie.

Mais elle commençait à craindre Hatcher plus encore.

Bien plus que son père, Hatcher avait une terrible emprise sur Riley.

Il pouvait lui faire faire des choses qu’elle n’aurait jamais imaginé faire.

— Allez-vous-en, dit Riley.

— Oh non, dit Hatcher. On a passé un accord.

Riley frémit.

On a passé un accord. C’est vrai, pensa-t-elle.

Hatcher l’avait aidée à retrouver le tueur de sa mère. En échange, elle le laissait vivre dans le vieux chalet de son père.

Et puis, elle savait ce qu’elle lui devait. Il l’avait aidée à résoudre de nombreuses affaires – et plus encore.

Il avait même sauvé la vie de sa fille et celle de son ex-mari.

Riley ouvrit la bouche pour parler, pour protester.

Mais aucun mot n’en sortit.

Au lieu de ça, ce fut Hatcher qui parla.

— Nos esprits sont jumeaux, Riley Paige.



Riley se réveilla en sursaut.

Son avion venait d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport de San Diego.

Le soleil se levait à l’autre bout de la piste.

Le pilote annonça l’arrivée de l’appareil au micro et s’excusa d’avoir secoué les passagers à l’atterrissage.

Les autres passagers rassemblaient leurs affaires et se préparaient à partir.

Tout en se redressant sur des jambes flageolantes et en descendant son bagage du compartiment, Riley se rappela son rêve étrange.

Elle n’était pas superstitieuse, mais cela ne l’empêcha pas de se demander si ce rêve et l’atterrissage cahoteux étaient un avertissement de mauvais augure.




CHAPITRE HUIT


Par une belle matinée claire, Riley monta dans sa voiture de location et sortit de l’aéroport. Il faisait vraiment très beau et la température de saison était agréable. C’était un temps à aller profiter de la plage ou à se prélasser près d’une piscine.

Mais Riley était inquiète.

Elle se demanda avec lassitude si elle viendrait un jour en Californie pour profiter du beau temps – ou n’importe où ailleurs.

C’était comme si les monstres l’attendaient partout où elle allait.

L’histoire de ma vie, pensa-t-elle.

Elle savait que c’était à elle de sortir sa famille de ce cercle vicieux. Elle devait prendre des vacances et emmener les filles quelque part profiter de la vie.

Mais quand ?

Elle poussa un soupir fatigué et triste.

Peut-être jamais, pensa-t-elle.

Elle n’avait pas beaucoup dormi dans l’avion et elle ressentait les effets du décalage horaire. Il y avait trois heures de différence entre ici et la Virginie.

Néanmoins, elle était pressée de se mettre au travail.

En se dirigeant vers l’autoroute de San Diego, elle passa devant des immeubles modernes, et des rangées de palmiers. Bientôt, elle sortit de la ville, mais la circulation ne s’éclaircit pas. Les véhicules se suivaient de près entres les collines qu’un soleil matinal effleurait déjà.

Sans parler du décor, Riley eut tout de suite la sensation que la Californie était beaucoup moins relax qu’elle ne s’y attendait. Comme elle, les autres automobilistes semblaient pressés de se rendre quelque part.

Elle prit la sortie qui indiquait la base militaire de Fort Nash Mowat. Au bout de quelques minutes, elle ralentit devant le portail, montra son badge et on l’autorisa à entrer.

Elle avait envoyé un message à Bill et Lucy pour leur dire qu’elle était en route. Ils l’attendaient près de leur voiture. Bill lui présenta la femme en uniforme qui était avec eux : c’était le colonel Dana Larson, le commandant du bureau de la Division des affaires criminelles à Fort Mowat.

Larson impressionna immédiatement Riley. C’était une femme solide au regard intense. Sa poignée de mains donna à Riley l’impression d’une femme sûre d’elle et professionnelle.

— Je suis ravie de vous rencontrer, agent Paige, dit le colonel Larson d’une voix vigoureuse et claire. Votre réputation vous précède.

Riley écarquilla les yeux.

— J’en suis la première étonnée, dit-elle.

Larson étouffa un rire.

— Ne le soyez pas, dit-elle. Je travaille moi aussi dans le maintien de l’ordre. Je suis de près tout ce qui se passe à l’UAC. Nous sommes honorés de vous recevoir à Fort Mowat.

Riley se sentit rougir en remerciant le colonel.

Larson appela un soldat qui s’approcha vivement et salua.

Elle dit :

— Caporal Salerno, je veux que vous reconduisiez la voiture de l’agent Paige à l’aéroport. Elle n’en aura plus besoin.

— Oui, madame, dit le caporal. Tout de suite.

Il monta dans la voiture de Riley et sortit de la base.

Riley, Bill et Lucy montèrent dans l’autre voiture.

Pendant que le colonel Larson conduisait, Riley demanda :

— Qu’est-ce que j’ai manqué ?

— Pas grand-chose, dit Bill. Le colonel Larson nous a accueillis la nuit dernière et nous a montré nos quartiers.

— Nous n’avons toujours pas rencontré le commandant de la base, ajouta Lucy.

Le colonel Larson leur dit :

— Nous allons justement rencontrer le colonel Dutch Adams.

Avec un petit rire, elle ajouta :

— Ne vous attendez pas à un accueil chaleureux. Surtout vous, agents Paige et Vargas.

Riley ne fut pas certaine de comprendre. Le colonel Adams était-il agacé que l’UAC lui envoie deux femmes ? Mais pourquoi ? Partout où le regard de Riley se posait, elle voyait des hommes et des femmes en uniforme qui se côtoyaient librement. Et avec le colonel Larson, Adams devait avoir l’habitude de parler à des femmes en position d’autorité.

Le colonel Larson se gara devant un bâtiment d’administration moderne et propre et conduisit les agents à l’intérieur. Alors qu’ils approchaient, trois jeunes hommes se mirent au garde-à-vous et saluèrent le colonel Larson. Riley vit que leurs vestes de la police militaire ressemblaient à celles que portaient les agents de terrain du FBI.

Le colonel Larson leur présenta le sergent Matthews et son équipe, les agents Goodwin et Shores. Tous entrèrent dans une salle de conférence où les attendait le colonel Dutch Adams en personne.

Matthews et ses agents saluèrent Adams, mais pas le colonel Larson. Riley comprit que c’était parce qu’ils avaient le même grade militaire. Elle sentit aussitôt une tension palpable, presque douloureuse entre les deux colonels.

Comme prévu, Adams n’avait pas l’air particulièrement heureux de voir Riley et Lucy.

Riley commençait à comprendre.

Le colonel Dutch Adams était un officier de la vieille école qui ne s’était toujours pas habitué à la mixité de l’armée. Vu son âge, Riley pensa qu’il ne s’y ferait jamais. Il allait sans doute prendre sa retraite et partir avec ses préjugés.

Adams devait en vouloir particulièrement au colonel Larson – une femme officier sur laquelle il n’avait aucune autorité.

Alors que le groupe s’asseyait, Riley eut un sinistre sentiment de déjà-vu en examinant le visage d’Adams. C’était un faciès long et sévère, taillé à la serpe comme celui de nombreux officiers militaires que Riley avait eu l’occasion de côtoyer – comme son père.

En fait, la ressemblance entre le colonel Adams et son père était presque troublante.

Il s’adressa à Riley et ses collègues d’un ton trop formel.

— Bienvenue à Fort Nash Mowat. Cette base est en opération depuis 1942. Elle s’étend sur soixante-quinze mille acres, comprend quinze cents bâtiments et trois cent cinquante miles de routes. Vous trouverez toujours ici six mille personnes. Je suis fier de vous informer que c’est le meilleur centre d’instruction du pays.

A cet instant, le colonel Adams essaya de dissimuler un rictus. En vain. Il ajouta :

— C’est pour cette raison que je vais vous demander de ne pas déranger les soldats. Cette base militaire fonctionne comme une machine bien huilée. Les étrangers ont tendance à faire grincer les rouages. Si vous faites ça, je vous promets que vous le regretterez. Suis-je bien clair ?

Il regardait Riley dans les yeux, sûrement pour essayer de l’intimider.

Elle entendit Bill et Lucy dire :

— Oui, monsieur.

Mais elle ne dit rien.

Ce n’est pas mon commandant, pensa-t-elle.

Elle se contenta de soutenir son regard et de hocher la tête.

Il se tourna vers les autres et reprit la parole d’une voix froide de colère.

— Trois bon soldats sont morts. Cette situation à Fort Mowat est inacceptable. Réglez-moi ça au plus vite.

Il se tut. Puis il dit :

— Les funérailles du sergent Clifford Worthing ont lieu à onze cents heures. Vous êtes priés de vous y rendre.

Sans ajouter un mot, il se leva de sa chaise. Les agents de la police militaire se levèrent et saluèrent et le colonel Adams quitta la pièce.

Riley était abasourdie. N’étaient-ils pas venus pour parler de l’affaire ?

Remarquant la surprise de Riley, le colonel sourit.

— Il n’est pas aussi bavard d’habitude, dit-elle. Peut-être qu’il vous aime bien.

Tout le monde éclata de rire.

Cela faisait du bien de plaisanter maintenant.

Riley savait qu’ils n’auraient bientôt plus envie de rire.




CHAPITRE NEUF


Le rire passa. Larson observait toujours Riley, Bill et Lucy. Son regard était pénétrant et puissant, comme si elle les mesurait. Riley se demanda si le commandant de la police militaire était sur le point de leur annoncer quelque chose de grave.

Au lieu de ça, Larson demanda :

— Vous avez déjeuné ?

Ils répondirent par la négative.

— Eh bien, c’est inacceptable, dit Larson en étouffant un rire. Nous allons vous préparer quelque chose avant que vous ne dépérissiez. Venez, je vais vous montrer qu’on sait recevoir à Fort Mowat.

Larson laissa son équipe et conduisit les trois agents du FBI au quartier des officiers. Riley comprit tout de suite que le colonel ne plaisantait pas avec l’hospitalité. La qualité de la nourriture était celle d’un restaurant et Larson refusa de les faire payer.

Autour d’un délicieux petit déjeuner, ils discutèrent de l’affaire. Riley réalisa qu’elle était en manque de caféine. Il était également agréable de se restaurer.

Le colonel Larson leur fit part de ses hypothèses.

— Ce qui frappe dans ces meurtres, c’est la méthode utilisée et le grade des victimes. Rolsky, Fraser et Worthing étaient tous sergents instructeurs. Ils ont été abattus de loin avec un fusil de précision. Et les victimes ont toutes été tuées la nuit.

Bill demanda :

— Qu’ont-ils d’autre en commun ?

— Pas grand-chose. Deux étaient blancs, l’autre était noir. Ce n’est donc pas une question de racisme. Ils commandaient des unités différentes et ils n’avaient pas de recrues en commun.

Riley ajouta :

— Vous avez probablement examiné les dossiers de soldats réprimandés pour des problèmes de discipline ou de comportement. Les soldats qui manquent à l’appel ? Les soldats exclus pour cause d’indignité ?

— Nous l’avons fait, répondit Larson. La liste est longue, mais nous l’avons parcourue. Je vous l’enverrai et vous verrez bien ce que vous en pensez.

— J’aimerais parler aux hommes de chaque unité.

Larson hocha la tête.

— Bien sûr. Vous pourrez en voir certains aux funérailles. Je vais aussi organiser des rencontres supplémentaires.

Riley remarqua que Lucy prenait des notes. Elle fit signe à la jeune femme de poser ses propres questions.

Lucy demanda :

— De quel calibre sont les balles ?

— Calibre OTAN, dit le colonel Larson. 7,62 millimètres.

Lucy dévisagea le colonel avec curiosité. Elle dit :

— L’arme pourrait être un fusil de précision M110. Ou peut-être un Heckler & Koch G28.

Le colonel Larson esquissa un sourire, visiblement impressionnée par les connaissances de Lucy.

— Etant donné la portée, nous pensons qu’il s’agit d’un M110, dit Larson. Les balles semblent avoir été toutes tirées avec la même arme.

Riley était ravie de voir Lucy s’intéresser. Elle considérait la jeune femme comme sa protégée et elle savait que Lucy la voyait comme son mentor.

Elle apprend vite, pensa Riley avec fierté.

Riley jeta un regard à Bill. Elle comprit à l’expression sur son visage qu’il était également très fier.

Riley avait quelques questions, elle aussi, mais elle décida de ne pas interrompre Lucy.

Lucy dit à Larson :

— Vous pensez qu’il a reçu un entrainement militaire, je suppose ? Un soldat de la base.

— C’est possible, dit Larson. Ou un ex-soldat. Il est très bien entrainé. Ce n’est pas un tireur lambda.

Le crayon de Lucy tambourina nerveusement sur la table. Elle proposa :

— Il s’en prendrait à des figures d’autorité ? Comme les sergents instructeurs ?

Larson se gratta le menton.

— J’y ai pensé, dit-elle.

Lucy dit :

— Vous avez également pensé à une attaque terroriste islamiste ?

Larson hocha la tête.

— Ces temps-ci, c’est notre hypothèse par défaut.

— Un loup solitaire ? demanda Lucy.

— Peut-être, dit Larson. Mais il agit peut-être aussi pour le compte d’un groupe, soit d’une petite cellule locale, soit d’un groupe international, comme Daech ou Al-Qaeda.

Lucy réfléchit.

— Combien de recrues de confession musulmane y a-t-il à Fort Mowat ? demanda Lucy.

— En ce moment, trois cent quarante-trois. Ce n’est qu’un tout petit pourcentage. Mais nous faisons attention pendant le recrutement. En général, nos recrues musulmanes sont extrêmement motivées et dévouées. Nous n’avons jamais eu de problèmes avec l’extrémisme, si c’est bien ça.

Larson se tourna vers Riley et Bill en souriant.

— Vous êtes bien silencieux, vous deux. Par quoi aimeriez-vous commencer ?

Riley échangea un regard avec Bill. Comme d’habitude, elle vit qu’ils pensaient exactement la même chose.

— Allons-voir les scènes de crime, dit Bill.



*



Quelques minutes plus tard, le colonel Larson conduisait Riley, Bill et Lucy à travers la base militaire.

— Qu’est-ce que vous voulez voir en premier ? demanda Larson.

— On veut voir les scènes de crime dans l’ordre chronologique, dit Riley.

Alors que Larson conduisait, Riley vit des soldats qui s’entrainaient, faisaient de la musculation, des courses d’obstacles ou tiraient avec des armes diverses. C’était visiblement un travail pénible et rigoureux.

Riley demanda à Larson.

— Ces recrues sont rendues à quelle phase de leur formation ?

— La deuxième. Ce qu’on appelle la phase blanche, dit Larson. Il y en a trois : rouge, blanche et bleue. Les deux premières se font en trois semaines. Ces recrues sont à leur cinquième semaine. Les quatre dernières semaines, c’est la phase bleue. C’est le plus dur. C’est à ce moment-là que les recrues savent s’ils ont ce qu’il faut pour entrer dans l’armée.

Riley détecta une pointe de fierté dans la voix de Larson – la même fierté qu’elle avait souvent entendue dans la voix de son père quand il parlait de ses années de service.

Elle adore ce qu’elle fait, pensa Riley.

Et cela ne faisait aucun doute que Larson était très douée dans son domaine.

Larson se gara près d’un chemin qui s’éloignait du camp. Ils descendirent de la voiture et Larson les conduisit dans un terrain vague. Il n’y avait pas d’arbres pour gêner la visibilité.

— Le sergent Rolsky a été tué ici, dit Larson. Personne n’a rien vu, rien entendu. Il était impossible de savoir d’où le coup de feu avait été tiré. Nous savions juste que le tireur devait être posté très loin.

Riley regarda autour d’elle.

— A quelle heure Rolsky a-t-il été tué ? demanda-t-elle.

— Deux mille deux cents, dit Larson.

Riley convertit mentalement l’heure militaire – dix heures du soir.

Riley imagina à quoi ressemblait cet endroit à une telle heure de la nuit. Il y avait des spots lumineux à trente pieds de l’emplacement, mais ça ne devait pas être très éclairé. Le tueur devait utiliser une visée nocturne.

Elle tourna lentement sur elle-même pour deviner d’où venait le tir.

Il y avait de bâtiments au sud et au nord. Il était peu probable qu’un tireur d’élite ait pu tirer d’un de ces endroits.

A l’ouest, de l’autre côté de la base militaire, on devinait l’océan.

Il y avait des collines à l’est.

Riley pointa du doigt les collines et dit :

— Je pense que le tireur devait être positionné par là.

— Bien joué, dit Larson en pointant du doigt un emplacement au sol. Nous avons trouvé la balle ici. Nous pensons donc que le tir venait des collines. Vu la blessure, le balle a dû être tirée d’une distance comprise entre deux cent cinquante et trois cents pieds. Nous avons fouillé la zone, mais le tireur n’a rien laissé derrière lui.

Riley réfléchit. Puis elle demanda à Larson :

— La chasse est autorisée sur le terrain de Fort Mowat ?

— En saison, avec un permis de chasse, répondit Larson. En ce moment, c’est la saison des dindons sauvages. On a aussi le droit d’abattre des corbeaux.

Bien sûr, Riley savait que ces morts n’étaient pas de simples accidents de chasse. Comme son père avait été à la fois un Marine et un chasseur, elle savait que personne n’utilisait de fusil de précision pour tuer des corbeaux ou des dindons. Une simple carabine faisait l’affaire à cette époque de l’année.

Elle demanda à Larson de les emmener voir la scène de crime suivante. Le colonel les conduisit entre les collines, au bord d’un chemin de randonnée. Quand ils descendirent du véhicule, Larson pointa du doigt un emplacement sur le sentier qui remontait vers les collines.

— Le sergent Fraser a été tué ici, dit-elle. Il était sorti marcher après son service. Le coup de feu semble avoir été tiré à la même distance. Encore une fois, personne n’a rien vu, rien entendu. Nous pensons qu’il a été tué à environ Deux mille trois cents heures.

Onze heures du soir, pensa Riley.

En pointant du doigt un autre emplacement, Larson ajouta :

— C’est ici que nous avons trouvé la balle.

Riley regarda dans la direction opposée, là où devait se trouver le tireur. Elle vit des collines broussailleuses et d’innombrables endroits où le tireur aurait pu se cacher. Elle était certaine que Larson et son équipe avaient passé la zone au peigne fin.

Enfin, ils roulèrent jusqu’à l’endroit où vivaient les jeunes recrues. Larson les emmena derrière une caserne. Riley remarqua aussitôt une énorme tache sombre sur le mur, près de la porte de derrière.

Larson dit :

— C’est ici que le sergent Worthing a été tué. Il avait dû sortir pour fumer une cigarette avant l’entrainement matinal de sa section. Le coup de feu était tellement précis que la cigarette n’est pas tombée du coin de sa bouche.

La curiosité de Riley s’éveilla. Cette scène était différente des autres – et beaucoup plus instructive. Elle examina la tache et la trainée sombre qui descendait vers le sol. Elle dit :

— Il devait être appuyé contre le mur quand la balle l’a frappé. Vous devez avoir une bien meilleure idée de la trajectoire du coup de fusil.

— Bien meilleure, acquiesça Larson. Mais pas la localisation précise du tueur.

Larson pointa du doigt un endroit de l’autre côté du terrain vague, là où les collines s’élevaient.

— Le tueur devait être posté quelque part entre ces deux chênes, dit-elle. Mais il a bien nettoyé la zone. Nous n’avons trouvé aucune trace de lui.

Il devait y avoir une vingtaine de pieds entre les deux bosquets. Larson et son équipe avait fait du bon travail pour délimiter la zone.

— Quel temps faisait-il ? demanda Riley.

— Très clair, dit Larson. Une lune gibbeuse presque jusqu’à l’aube.

Riley sentit un picotement lui chatouiller le dos. Elle recevait toujours ce signal familier quand elle était sur le point de pénétrer réellement dans une scène de crime.

— J’aimerais aller voir par moi-même, dit-elle.

— Bien sûr, dit Larson. Je vous y emmène.

Riley ne sut comment lui dire qu’elle voulait y aller toute seule.

Heureusement, Bill parla à sa place.

— Laissez l’agent Paige y aller sans vous. C’est son truc.

Larson hocha la tête d’un air appréciateur.

Riley traversa le terrain vague. A chaque pas, son picotement s’intensifia.

Enfin, elle se retrouva entre les arbres. Elle comprit immédiatement pourquoi l’équipe de Larson n’avait pas réussi à trouver l’emplacement exact. Le terrain était très irrégulier et il y a avait des petits arbustes partout. Rien qu’entre les deux arbres, il y avait une demi-douzaine d’excellents emplacements pour s’accroupir ou s’allonger et tirer un coup de feu très propre en direction des casernes.

Riley commença à marcher de long en large entre les arbres. Elle savait qu’elle ne cherchait pas quelque chose que le tueur aurait pu laisser derrière lui – pas même des empreintes. Larson et son équipe n’auraient rien raté.

Tout en prenant de profondes inspirations, elle s’imagina ici aux petites heures de la matinée. Les étoiles venaient juste de disparaître et la lune jetait encore des ombres tout autour.

Elle sentit quelque chose, de plus en plus fort – la présence du tueur.

Riley prit de longues inspirations et se prépara à pénétrer dans son esprit.




CHAPITRE DIX


Riley s’imagina dans la peau du tueur. Qu’avait-il ressenti, pensé et observé en venant ici à la recherche du parfait endroit pour tirer ? Elle voulait devenir le tueur, autant qu’il était possible, pour le retrouver. Elle en était capable. C’était son don.

D’abord, elle savait qu’elle devait trouver l’endroit.

Elle chercha comme il avait dû chercher.

Tout en déambulant, elle sentit un mystérieux appel magnétique.

Elle était attirée par un saule rouge. D’un côté du buisson, il y avait de la place entre les branches et le sol. Il y avait un creux à cet emplacement.

Riley s’accroupit et examina le sol avec attention.

La terre était lisse.

Trop lisse, pensa Riley.

Partout ailleurs, le terrain était plus irrégulier.

Riley sourit.

Le tueur avait fait tellement attention à nettoyer après son passage qu’il en avait trahi sa position exacte.

Imaginant la scène par une nuit bien éclairée, Riley baissa les yeux vers la pente et vers le terrain vague devant les casernes.

Elle imagina ce que le tueur avait vu – la silhouette lointaine du sergent Worthing sortant par la porte de derrière.

Riley sentit un sourire se former sur le visage du tueur.

Elle l’entendit penser…

« Pile à l’heure ! »

Et maintenant, comme le tueur l’avait prévu, le sergent allumait une cigarette et s’adossait au mur.

C’était le moment. Il fallait être rapide.

Le ciel commençait à s’éclaircir là où le soleil allait se lever.

Comme l’avait probablement fait le tueur, Riley s’allongea dans le creux de terrain. Oui, c’était l’emplacement idéal, la forme parfaite pour un tueur armé d’un fusil de précision.

Comment était l’arme entre ses mains ?

Riley n’avait jamais manipulé de fusil M110 mais, quelques années plus tôt, elle s’était entrainée avec le modèle précédent, le M24. Chargé et assemblé, le M24 pesait seize livres. Riley avait lu que le M110 n’était pas beaucoup plus léger.

S’il utilisait en plus une visée nocturne, l’arme devait peser lourd.

Riley imagina ce qu’il voyait à travers la lunette. L’image du sergent Worthing était granuleuse.

Ce n’était pas un problème pour un vrai sniper. C’était même un tir facile. Pourtant, Riley sentait que le tueur n’était pas satisfait.

Qu’est-ce qui l’ennuyait ?

A quoi pensait-il ?

Puis une pensée lui vint…

« J’aimerais bien voir sa tête. »

Riley comprit avec un sursaut.

Le meurtre était personnel. C’était un acte de haine, ou au moins de mépris.

Mais il n’allait pas repousser l’échéance sous prétexte qu’il n’était pas satisfait. Il pouvait bien se passer de voir l’expression sur le visage de sa proie.

Elle sentit la résistance quand elle pressa la détente, puis le brusque recul du fusil quand la balle fusa.

C’était un coup de feu loin d’être assourdissant. Le silencieux et le cache-flamme avaient dû atténuer le bruit et l’éclair.

Le tueur craignait-il d’avoir été entendu ?

Juste un instant, Riley en était certaine. Il avait abattu deux autres hommes de la même distance et personne n’avait rien entendu. Ou s’ils avaient entendu les coups de feu, personne n’y avait pensé à deux fois.

Que faisait le tueur maintenant qu’il avait tiré ?

Il continue de regarder à travers la visée, se dit Riley.

Il suivit avec sa visée le mouvement du corps qui s’affaissait contre le mur, jusqu’à s’accroupir maladroitement.

Une fois encore, le tueur pensa…

« J’aimerais bien voir sa tête. »

Comme le tueur avait dû le faire, Riley se releva. Elle imagina le tueur en train de nettoyer le sol pour effacer sa trace, puis repartir comme il était venu.

Riley poussa un soupir de satisfaction. Sa tentative de se glisser dans la tête du tueur lui avait appris plus encore qu’elle ne l’espérait.

Du moins, elle avait une intuition maintenant.

Elle pensa à ce que le colonel Larson avait dit sur le fait que les meurtres soient des attentats terroristes.

« Ces temps-ci, c’est notre hypothèse par défaut. »

L’intuition de Riley lui disait que cette hypothèse était fausse. Mais elle n’était pas prête à le dire à ses collègues. Etant donné les circonstances, Larson avait raison de suivre la piste du terrorisme. C’était une question de procédure. Pendant ce temps, Riley faisait mieux de garder son intuition pour elle – du moins, tant qu’elle n’aurait pas de preuves.

Riley regarda sa montre. Elle se rendit compte qu’il était l’heure d’assister à des funérailles.




CHAPITRE ONZE


En regardant les six hommes en uniforme porter le cercueil du sergent Worthing, drapé d’un drapeau américain, en direction du cimetière, Riley admira leur cadence solennelle et la précision de leurs gestes.

Elle fut également frappée par le contraste entre cette cérémonie et les circonstances de sa mort. Le meurtre du sergent Worthing avait été brutal et bref.

Ces funérailles avaient lieu dans l’élégance et la dignité.

Le cimetière militaire était un endroit charmant, perché sur une colline dans une région reculée de Fort Nash Mowat. Riley apercevait l’océan Pacifique au loin.

Riley, Lucy et Bill se tenaient en retrait. Riley repéra la veuve et la famille du sergent Worthing assis sur des chaises pliables à côté de la tombe. Les cinquante jeunes hommes et femmes du peloton d’entrainement de Worthing se tenaient au garde-à-vous.

Riley remarqua également des civils qui n’avaient peut-être pas été invités – un groupe de journalistes et de photographes massés derrière une barrière.

Elle poussa un grognement de découragement.




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