Un Plat Qui se Mange Froid 
Blake Pierce


Une Enquête de Riley Paige #8
Un chef-d’œuvre de suspense et de mystère. Pierce développe à merveille la psychologie de ses personnages. On a l’impression d’être dans leur tête, de connaître leurs peurs et de célébrer leurs victoires. L’intrigue est intelligente et vous tiendra en haleine tout au long du roman. Difficile de lâcher ce livre plein de rebondissements. Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (à propos de SANS LAISSER DE TRACES) UN PLAT QUI SE MANGE FROID est le 8ème tome de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE, qui commence avec SANS LAISSER DE TRACES – un roman plébiscité par les lecteurs ! C’est l’affaire classée qui hante la carrière de l’agent spécial Riley Paige. C’est une affaire qui reste toujours là, dans un coin de sa tête, et qui réclame son attention, encore et encore. La seule affaire qu’elle n’a jamais résolue. Elle pensait avoir enfin tourné la page…C’est alors qu’elle reçoit un coup de téléphone de la mère de la victime. Riley est obligée de replonger dans le dossier. Cette fois, elle ne s’arrêtera pas avant d’avoir trouvé les réponses. Riley n’a même pas le temps de reprendre son souffle qu’on lui donne une piste pour résoudre une autre affaire classée. Une affaire classée dont le mystère lui fait encore plus mal, même si cela parait impossible. C’est une piste qui pourrait lui permettre d’élucider le meurtre de sa propre mère. Cette piste lui vient de Shane Hatcher. Sombre thriller psychologique au suspense insoutenable, UN PLAT QUI SE MANGE FROID est le huitième tome de la série. Vous vous attacherez au personnage principal et l’intrigue vous poussera à lire jusqu’à tard dans la nuit. Le tome 9 sera bientôt disponible.







U N P L A T Q U I S E M A N G E F R O I D



(UNE ENQUETE de RILEY PAIGE—TOME 8)



B L A K E P I E R C E


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE. Il y a huit tomes, et ce n’est pas fini ! Blake Pierce écrit également les séries de thrillers MACKENZIE WHITE (six tomes, série en cours), AVERY BLACK (quatre tomes, série en cours) et depuis peu KERI LOCKE.

SANS LAISSER DE TRACES (https://play.google.com/store/books/details/Blake_Pierce_Sans_Laisser_de_Traces_Une_Enqu%C3%AAte_de?id=Ojp4CwAAQBAJ), le premier tome de la série RILEY PAIGE, AVANT QU’IL NE TUE (https://play.google.com/store/books/details/Blake_Pierce_Avant_qu_il_ne_tue_Un_myst%C3%A8re_Mackenz?id=pa9LDQAAQBAJ), le premier tome de la série MACKENZIE WHITE, et RAISON DE TUER (https://play.google.com/store/books/details/Blake_Pierce_Raison_de_Tuer_Un_Polar_Avery_Black_T?id=TpXgDQAAQBAJ) (une enquête d’Avery Black — tome 1) et UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (https://play.google.com/store/books/details/Blake_Pierce_Un_mauvais_pressentiment_Une_Enqu%C3%AAte?id=ciXGDgAAQBAJ) (une enquête de Keri Locke — tome 1) sont disponibles gratuitement sur Google Play !

Fan depuis toujours de polars et de thrillers, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com (http://www.blakepierceauthor.com) pour en savoir plus et rester en contact !



Copyright © 2017 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi des États-Unis sur le droit d'auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l'autorisation préalable de l'auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d'autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. Si vous lisez ce livre sans l'avoir acheté ou s'il n'a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes prié de le renvoyer et d’acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le difficile travail de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence. Image de couverture : Copyright GongTo, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.


DU MÊME AUTEUR



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

REACTION EN CHAINE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA A LA CHASSE (Tome 5)

A VOTRE SANTÉ (Tome 6)

DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)

UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)

SANS COUP FERIR (Tome 9)



SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2)

AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3)

AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4)

AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5)



POLAR AVERY BLACK

RAISON DE TUER (TOME 1)

RAISON DE COURIR (TOME2)

RAISON DE SE CACHER (TOME 3)

RAISON DE CRAINDRE (TOME 4)



LES ENQUETES DE KERI LOCKE

UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (TOME 1)

DE MAUVAIS AUGURE (TOME 2)

L’OMBLRE DU MAL (TOME 3)


TABLE



PROLOGUE (#u2dcc7e7e-4d7d-5b7a-9a23-f8d7abc2639f)

CHAPITRE UN (#udba1d1c5-cb72-558c-aee4-a79d1960331e)

CHAPITRE DEUX (#uce89f2e9-5f81-5239-a545-251e9efda88f)

CHAPITRE TROIS (#u6d910a50-ec21-5a79-9075-2790f2e6d7da)

CHAPITRE QUATRE (#u8f22cefa-68c1-5463-91ee-233ff358ba81)

CHAPITRE CINQ (#ufec6325d-fc87-5343-948b-fcd97b972087)

CHAPITRE SIX (#u9981c474-678c-5bc3-ae67-228fb54f9cdf)

CHAPITRE SEPT (#u16f81f3b-e9ca-5b81-8269-a99fa5ebe08e)

CHAPITRE HUIT (#u20b546c5-e649-5971-be9f-5da41b14b5b5)

CHAPITRE NEUF (#ua7c0c52c-fb27-52d2-8a48-69d3f61ba523)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE ET UN (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


En entrant dans le Patom Lounge, l’homme fut aussitôt englouti par un nuage épais de fumée de cigarettes. Le bar n’était pas très bien éclairé et du vieux heavy metal hurlait dans les haut-parleurs. Il était déjà impatient de s’en aller.

Il faisait trop chaud. Il y avait trop de monde. Des acclamations le firent sursauter : en se retournant, il vit que la clameur venait d’un groupe de cinq poivrots en train de jouer aux fléchettes. Un peu plus loin, un autre groupe jouait bruyamment au billard. Plus vite il partirait d’ici, mieux ce serait.

Il balaya la pièce du regard. Ses yeux s’arrêtèrent sur une jeune femme assise au bar.

Elle avait un joli visage et une coupe de cheveux à la garçonne. Elle était un trop bien habillée pour un endroit pareil.

Elle fera parfaitement l’affaire, pensa l’homme.

Il marcha jusqu’au bar et s’assit sur un tabouret à côté d’elle. Elle sourit.

— Comment vous vous appelez ? demanda-t-il.

Il n’entendait même pas sa propre voix dans ce vacarme.

Elle se tourna vers lui, souriant à son tour, puis montra ses oreilles en secouant la tête.

Il répéta sa question plus fort, en articulant de manière exagérée.

Elle s’approcha. En hurlant presque, elle répondit :

— Tilda. Et toi ?

— Michael, dit-il d’un ton plus bas.

Ce n’était pas son vrai nom, évidemment, mais cela n’avait pas d’importance. Elle ne l’avait probablement pas entendu. Elle avait l’air de s’en ficher.

Il baissa les yeux vers le verre de la fille. Il était presque vide. Ce devait être une margarita. Il le pointa du doigt et proposa d’une voix forte :

— Tu en veux un autre ?

Sans cesser de sourire, la femme nommée Tilda secoua la tête.

Elle n’avait pas dit ça pour le repousser. Il en était certain. Peut-être pouvait-il tenter quelque chose de plus audacieux.

Il tira vers lui une serviette en papier et sortit un stylo de sa poche.

Il écrivit…



Tu veux aller ailleurs ?



Elle baissa les yeux vers le message. Son sourire s’élargit. Elle hésita une seconde, mais il avait vu juste : elle était à la recherche de sensations fortes. Et elle était satisfaite d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.

Enfin, pour son plus grand plaisir, elle hocha la tête.

Avant de partir, il s’empara d’une boîte d’allumettes portant le logo du bar.

Il allait en avoir besoin.

Il l’aida à enfiler son manteau et ils sortirent. Après tout ce bruit et cette chaleur étouffante, il était déconcertant de se retrouver à l’air libre, dans le silence.

— Eh ben, dit-elle en marchant à ses côtés. J’ai failli devenir sourde…

— Tu ne dois pas venir souvent, répondit-il.

— Non.

Elle n’en dit pas plus, mais ce devait être la première fois qu’elle venait au Patom Lounge.

— Moi non plus, dit-il. C’est un trou.

— Je ne te le fais pas dire.

Ils éclatèrent de rire.

— Ma voiture est là-bas, dit-il en la montrant du doigt. Où tu veux aller ?

Elle hésita.

Puis, avec un regard pétillant de malice, elle dit :

— Surprends-moi.

Il ne s’était pas trompé. Elle était à la recherche de sensations fortes.

Lui aussi.

Il ouvrit sa portière et elle s’assit côté passager. Il s’installa au volant et démarra.

— Alors, où on va ? demanda-t-elle.

Avec un sourire et un clin d’œil, il répondit :

— Tu veux que ce soit une surprise.

Elle étouffa un rire, qui semblait à la fois nerveux et satisfait.

— Tu vis à Greybull ? demanda-t-il.

— J’y suis même née. Je ne t’avais jamais vu avant. Tu vis dans le coin ?

— Pas très loin, répondit-il.

Elle rit à nouveau.

— Qu’est-ce qui t’amène dans cette petite ville où il ne se passe jamais rien ?

— Les affaires.

Elle le dévisagea avec curiosité, mais n’insista pas. Visiblement, elle n’avait pas envie d’apprendre à le connaître. Ça lui convenait très bien.

Il se gara sur le parking d’un petit motel défraîchi, le Maberly Inn, devant la chambre 34.

— J’ai pris une chambre, dit-il.

Elle ne répondit pas.

Puis, après un bref silence, il demanda :

— Ça te va ?

Elle hocha la tête d’un air un peu nerveux.

Ils entrèrent ensemble dans la chambre. Elle balaya la pièce du regard. Il y avait une odeur désagréable et des tableaux très laids décoraient les murs.

Elle marcha vers le lit et posa la main sur le matelas, comme pour tester sa fermeté.

La chambre ne lui plaisait pas ?

Il n’en était pas certain.

Son geste le mit en colère. Dans une colère noire.

Il n’était pas sûr de pouvoir l’expliquer.

D’habitude, il attendait que la fille soit toute nue dans le lit pour frapper. Cette fois, il ne put s’en empêcher.

Quand elle se dirigea vers la salle de bain, il lui bloqua la route.

Elle écarquilla les yeux.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, il la repoussa sur le lit.

Elle se débattit, mais il était beaucoup plus fort qu’elle.

Elle essaya de crier, mais il saisit un oreiller pour l’étouffer.

Bientôt, il le savait, ce serait terminé.




CHAPITRE UN


La lumière s’alluma brusquement dans l’amphithéâtre. L’agent Lucy Vargas battit des paupières.

Autour d’elle, les étudiants se mirent à murmurer. Lucy avait mis tellement d’effort à s’imaginer dans la tête d’un tueur qu’elle eut du mal à revenir à la réalité.

— Parlons de ce que vous avez vu, dit l’instructeur.

C’était le mentor de Lucy, l’agent spécial Riley Paige, qui faisait classe aujourd’hui.

Lucy ne faisait normalement pas partie de ses étudiants : Riley enseignait aux cadets. Elle était venue assister au cours, comme elle le faisait de temps en temps. Elle était encore débutante et Riley Paige était une source d’inspiration et d’information illimitée. Lucy profitait de toutes les opportunités pour apprendre de son expérience – et pour travailler avec elle.

L’agent Paige avait donné à sa classe des détails sur une affaire de meurtre sur lequel elle avait travaillé vingt-cinq ans plus tôt. Trois jeunes femmes avaient été assassinées en Virginie par un homme qu’on surnommait à l’époque le tueur aux boîtes d’allumettes, parce qu’il laissait des boîtes d’allumettes sur les corps de ses victimes. Ces boîtes d’allumettes venaient de bars situés dans la région de Richmond. Il laissait également parfois des blocs-notes aux noms de motels où les femmes avaient été tuées. Pourtant, visiter et fouiller ces différents endroits n’avait servi à rien.

L’agent Paige avait demandé aux étudiants d’utiliser leur imagination pour récréer un de ces meurtres.

— Ne vous mettez aucune barrière, avait-elle dit avant qu’ils ne commencent. Visualiser des détails. Ce n’est pas grave si tout n’est pas juste. Essayez d’avoir l’ambiance, l’humeur, le lieu…

Puis elle avait éteint la lumière pendant dix minutes.

A présent, l’agent Paige marchait devant sa classe. Elle dit :

— Commencez par me parler du Patom Lounge. A quoi ressemble cet endroit ?

Une main se dressa au milieu des gradins. L’agent Paige fit signe au jeune homme de parler.

— Ce n’est pas un endroit très élégant, mais c’est un bar qui se donne des airs : des lumières diffuses, des fauteuils en daim…

Lucy fronça les sourcils. Elle n’avait pas du tout imaginé un bar comme ça.

L’agent Paige sourit. Elle ne dit pas si l’étudiant s’était trompé.

— Autre chose ? demanda l’agent Paige.

— Il y avait de la musique douce, dit un autre étudiant. Du jazz, peut-être.

Mais Lucy avait entendu des tubes de rock des années 70 et 80.

S’était-elle trompée sur toute la ligne ?

L’agent Paige demanda :

— Et le Maberly Inn ? A quoi ça ressemble ?

Une étudiante leva la main. L’agent Paige lui fit signe.

— Pittoresque et charmant, dit la jeune femme. Et assez vieux. Le motel d’un particulier, avant l’essor des franchises.

Un autre étudiant confirma :

— C’est ce que je pense aussi.

D’autres hochèrent bruyamment la tête.

Une fois encore, la différence avec ce qu’elle avait imaginé frappa Lucy.

L’agent Paige sourit.

— Combien d’entre vous ont eu la même impression, à propos du bar et du motel ?

De nombreux étudiants levèrent la main.

Lucy commençait à être mal à l’aise.

« Essayez d’avoir l’ambiance, l’humeur, le lieu… » avait dit l’agent Paige.

Lucy avait-elle échoué ?

Alors que tous les autres avaient réussi ?

Ce fut alors que l’agent Paige fit apparaitre des photos sur l’écran.

D’abord, quelques photographies du Patom Lounge. Sur un cliché pris la nuit et de l’extérieur, on apercevait une enseigne lumineuse à la fenêtre. Il y avait également des photos prises à l’intérieur.

— Voilà le bar, dit l’agent Paige. Du moins, c’est à ça qu’il ressemblait au moment du meurtre. Je ne sais pas à quoi ça ressemble maintenant, ni même si le bar est toujours ouvert.

Lucy était soulagée. C’était beaucoup plus proche de ce qu’elle avait imaginé : un trou miteux avec des fauteuils en similicuir. Il y avait même les tables de billard et la cible d’un jeu de fléchettes qu’elle avait imaginées. Et on devinait un nuage de fumée de cigarettes.

Les étudiants étaient bouche bée.

— Maintenant, voyons le Maberly Inn, dit l’agent Paige.

D’autres photos apparurent. Le motel était aussi sordide et miteux que Lucy l’avait imaginé – pas très vieux, mais très mal entretenu.

L’agent Paige étouffa un rire.

— Bizarre, non ? dit-elle.

Des éclats de rire nerveux se firent entendre.

— Pourquoi avez-vous imaginé autre chose ? demanda l’agent Paige.

Elle appela une jeune femme qui levait la main.

— Eh bien, vous nous avez dit que le tueur avait approché sa victime dans un bar, dit-elle. J’ai tout de suite pensé à un bar où se rendent les trentenaires célibataires. Un endroit un peu ringard mais qui se donne l’air classe. Je ne pensais pas du tout à un trou comme celui-là, fréquenté par la classe ouvrière.

Un autre renchérit :

— Même chose pour le motel. Ce serait plus logique que le tueur l’emmène dans un endroit plus sympa, ne serait-ce que pour endormir sa méfiance, non ?

Lucy ne put s’empêcher de sourire.

Je comprends mieux, pensa-t-elle.

L’agent Paige remarqua son sourire et y répondit. Elle dit :

— Agent Vargas, savez-vous pourquoi vos camarades ont commis des erreurs ?

Lucy répondit :

— Personne n’a pris en compte l’âge de la victime. Tilda Steen n’avait que vingt ans. Les femmes célibataires qui se rendent dans les bars que nous venons d’évoquer sont souvent plus âgées : des trentenaires ou des femmes d’âge mûr, parfois divorcées. C’est pour ça que nous nous sommes trompés.

L’agent Paige hocha la tête.

— Continuez, dit-elle.

Lucy réfléchit.

— Vous nous avez dit qu’elle était issue de la classe moyenne et qu’elle venait d’une petite ville très ordinaire. D’après les photos, elle était assez jolie et je pense qu’elle ne devait pas avoir de mal à trouver des petits copains. Alors pourquoi irait-il dans un trou paumé comme le Patom Lounge ? Je pense qu’elle s’ennuyait. Je pense qu’elle est allée délibérément dans un endroit qui avait la réputation d’être un peu dangereux.

Et elle a trouvé ce qu’elle cherchait, pensa Lucy sans le dire à voir haute.

— Y a-t-il des leçons à tirer de cet exercice ? demanda l’agent Paige à toute la classe.

Un étudiant leva la main et dit :

— Quand on essaye de reconstruire un crime, il faut prendre en compte toutes les informations. Ne jamais rien laisser de côté.

L’agent Paige eut l’air satisfait.

— C’est exact, dit-elle. Quand on enquête, on doit faire preuve d’une imagination débordante, on doit pouvoir se glisser dans la tête du tueur, mais ça peut être délicat. Si on oublie de prendre en compte le moindre détail, on tombe facilement à côté. Parfois, c’est ce qui fait toute la différence entre une affaire classée et une affaire résolue.

L’agent Paige se tut et ajouta :

— Et cette affaire a été classée. Je ne sais pas si elle sera un jour résolue. J’en doute. Au bout de vingt-cinq ans, la piste n’est plus de la première fraîcheur. Un homme a tué trois jeunes femmes et il doit être encore en liberté.

L’agent Paige laisse ces derniers mots faire leur petit effet.

— C’est tout pour aujourd’hui, dit-elle enfin. Vous savez ce que vous devez lire pour la prochaine fois.

Les étudiants quittèrent l’amphithéâtre. Lucy décida de rester quelques instants pour discuter avec son mentor.

L’agent Paige lui sourit et dit :

— Très bon travail.

— Merci, répondit Lucy.

Elle était très contente. Même le plus petit compliment de Riley Paige valait de l’or.

Puis l’agent Paige dit :

— J’aimerais que tu essayes quelque chose de plus difficile. Ferme les yeux.

Lucy s’exécuta. D’une voix grave, l’agent Paige lui donna plus de détails.

— Après avoir tué Tilda Steen, le meurtrier l’a enterrée dans une tombe peu profonde. Peux-tu me décrire comment ça s’est passé ?

Lucy essaya de se glisser dans l’esprit du tueur.

— Il a laissé le corps sur le lit, puis il est sorti de la chambre, dit Lucy à voix haute, dit Lucy. Il a regardé aux alentours pour être sûr qu’il n’y avait personne. Il n’y avait personne. Il a emporté le corps vers la voiture et l’a jeté dans le coffre. Il a roulé jusqu’à une région boisée. Un endroit qu’il connaissait, assez loin de la scène de crime.

— Continue, dit l’agent Paige.

Les yeux fermés, Lucy sentait que le tueur était froid et méthodique.

— Il s’est garé à un endroit où on ne le verrait pas depuis la route. Puis il a sorti une pelle de son coffre.

Lucy hésita quelques instants.

C’était la nuit. Comment le tueur avait-il fait pour s’orienter dans la forêt ?

Ce n’était pas facile de porter à la fois une lampe électrique, une pelle et un corps.

— C’était la pleine lune ?

— Oui, confirma l’agent Paige.

Lucy se sentit rassérénée.

— Il a ramassé la pelle d’une main et il a jeté le corps sur son épaule de l’autre. Il s’est avancé dans les bois, puis il s’est arrêté à un endroit où il était sûr que personne ne le verrait.

— Un endroit éloigné de la route ? demanda l’agent Paige, interrompant la rêverie de Lucy.

— J’en suis certaine.

— Ouvre les yeux.

Lucy s’exécuta. L’agent Paige était en train de ranger ses affaires. Elle dit :

— En fait, le tueur a emporté le corps dans les bois, en face du motel, de l’autre côté de l’autoroute. Il n’a fait que quelques mètres. C’est un lampadaire qui l’éclairait et il voyait certainement les phares des voitures sur l’autoroute. Il a enterré Tilda Steen sous des cailloux, sans faire très attention. Quelques jours plus tard, un cycliste qui passait par là, sentant l’odeur, a appelé la police. Ils n’ont eu aucun mal à trouver le corps.

Lucy resta bouche bée.

— Il n’a même pas essayé de cacher le cadavre ? demanda-t-elle. Je ne comprends pas.

En refermant sa mallette, Riley sortit de l’amphithéâtre, Lucy sur ses talons. Lucy crut détecter de l’amertume et de la déception dans la démarche de son mentor.

L’agent Paige essayait de ne rien laisser paraître, mais cette affaire classée la hantait.




CHAPITRE DEUX


Pendant le diner, Riley Paige eut bien du mal à chasser de son esprit le tueur aux allumettes. Elle avait choisi cette affaire classée comme exemple dans sa classe parce qu’elle savait qu’elle en entendrait bientôt parler.

Elle tourna délibérément ses pensées et son attention sur le délicieux ragoût guatémaltèque que Gabriela leur avait mitonné. La bonne était une très bonne cuisinière. Riley espéra que Gabriela ne remarquerait pas qu’elle était de mauvaise humeur. Evidemment, les filles, elles, le remarquèrent.

— Qu’est-ce que t’as, maman ? demanda April, la fille de Riley qui était âgée de quinze ans.

— Y a quelque chose qui va pas ? renchérit Jilly, la gamine de treize ans que Riley espérait adopter.

En bout de table, Gabriela se tourna vers Riley avec inquiétude.

Riley ne sut que dire. Elle savait qu’elle allait recevoir le lendemain un coup de téléphone qui lui rappellerait le tueur aux allumettes. C’était un coup de téléphone qu’elle recevait chaque année. Il était inutile d’essayer de l’oublier.

Mais elle n’aimait pas ramener son travail à la maison. Parfois, elle mettait sa famille en grand danger.

— Ce n’est rien, répondit-elle.

Elles mangèrent en silence pendant quelques minutes. Enfin, April dit :

— C’est papa ? Ça te dérange qu’il ne soit pas à la maison, ce soir ?

La question prit Riley par surprise. Les absences répétées de son mari la dérangeaient bel et bien. Ils avaient fait beaucoup d’efforts pour se réconcilier après un divorce difficile. Maintenant, tout cela paraissait vain. Ryan passait de moins en moins de temps à la maison.

Cependant, ce n’était pas à lui qu’elle pensait en ce moment.

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Cela signifiait-il qu’elle avait baissé les bras ?

Avait-elle renoncé à Ryan ?

Les deux filles et la bonne la regardaient toujours, comme dans l’attente d’une réponse.

— C’est une affaire, dit Riley. Ça me perturbe toujours à cette époque de l’année.

Jilly écarquilla les yeux avec excitation.

— On veut savoir !

Riley se demanda ce qu’elle pouvait leur dire. Elle ne voulait pas raconter des détails sordides à sa famille.

— C’est une affaire classée, dit-elle. Une série de meurtres que ni la police, ni le FBI n’a pu résoudre. Cela fait des années que j’essaye de comprendre.

Jilly sautillait presque sur sa chaise.

— Comment tu vas faire pour trouver le tueur ?

La question piqua Riley.

Bien sûr, Jilly n’avait pas voulu la blesser. Au contraire, la jeune fille était très fière d’avoir pour tuteur un agent du FBI. Elle prenait Riley pour un super-héros qui ne se trompait jamais.

Riley réprima un soupir.

C’est peut-être le moment de lui dire que je n’attrape pas toujours les méchants, pensa-t-elle.

Mais elle se contenta de répondre :

— Je ne sais pas.

C’était la simple vérité.

Riley n’était sûre que d’une chose.

Le vingt-cinquième anniversaire de la mort de Tilda Steen tombait le lendemain et elle n’était pas prête de l’oublier.

Au grand soulagement de Riley, la conversation bifurqua sur le délicieux diner de Gabriela. La bonne et les deux filles se mirent à parler en espagnol et Riley eut du mal à suivre.

Ce n’était pas grave. April et Jilly apprenaient toutes les deux l’espagnol à l’école. April commençait à parler couramment. Jilly avait encore un peu de mal, mais Gabriela et April l’aidaient beaucoup.

Riley sourit en les écoutant parler.

Jilly se débrouille bien, pensa-t-elle.

La jeune fille était encore un peu maigre, mais elle ne ressemblait plus à la gamine décharnée que Riley avait recueillie dans les rues de Phoenix. Elle mangeait de bon cœur et elle était en bonne santé. Elle s’habituait à sa nouvelle vie.

April était la grande sœur idéale. Elle se remettait des traumatismes qu’elle avait vécus.

Parfois, en regardant April, Riley avait l’impression de se regarder dans un miroir – un miroir qui l’aurait rajeunie. April avait les yeux noisette de Riley et les mêmes cheveux bruns, même si sa mère commençait à grisonner.

Riley eut chaud au cœur.

Je ne me débrouille pas si mal en tant que mère, pensa-t-elle.

Puis elle pensa au tueur aux allumettes.



*



Après le diner, Riley monta dans sa chambre. Elle s’assit derrière son ordinateur et prit de grandes inspirations pour se calmer. La tâche qui l’attendait était particulièrement difficile.

C’était ridicule. Riley avait pourchassé et combattu des dizaines de tueurs. Elle avait failli perdre la vie bien des fois.

Je ne devrais pas me mettre dans un état pareil chaque fois que je parle à ma sœur, pensa-t-elle.

Depuis combien de temps n’avait-elle pas vu Wendy ?

Pas depuis qu’elle était toute petite. Wendy avait retrouvé sa trace quand leur père était mort. Elles s’étaient parlé au téléphone, en se proposant d’organiser un rendez-vous. Mais Wendy vivait très loin, à Des Moines, dans l’Iowa, et elles n’avaient pas réussi à fixer une date. Elles avaient décidé de se parler par vidéo chat.

Pour se préparer, Riley regarda la photo encadrée sur son bureau. Elle l’avait trouvée dans le chalet de son père après sa mort. La photo représentait Riley, Wendy et leur mère. Riley devait avoir quatre ans et Wendy plus de dix ans.

Les deux filles et leur mère semblaient heureuses.

Riley ne se rappelait pas ni où ni quand la photo avait été prise.

Et elle ne se rappelait pas avoir été heureuse en famille.

Les mains froides et tremblantes, elle tapa l’adresse de Wendy sur son clavier.

La femme qui apparut sur son écran aurait pu être une parfaite inconnue.

— Salut, Wendy, dit Riley timidement.

— Salut, répondit sa sœur.

Elle se fixèrent d’un regard embarrassé pendant de longues secondes.

Riley savait que Wendy avait une cinquantaine d’années. Elle avait environ dix ans de plus qu’elle. Elle ne faisait pas son âge. Elle était un peu robuste, mais elle avait l’apparence d’une femme ordinaire. Ses cheveux ne grisonnaient pas autant que ceux de Riley, mais ce n’était peut-être pas sa couleur naturelle.

Riley jeta un coup d’œil à la photo. Wendy ressemblait un peu à leur mère. Riley savait qu’elle ressemblait plutôt à leur père. Elle n’en était pas particulièrement fière.

— Eh bien, dit Wendy pour mettre fin au silence. Qu’est-ce que tu fais… ces dernières années ?

Riley et Wendy étouffèrent un rire nerveux et gêné.

Wendy demanda :

— Tu es mariée ?

Riley soupira. Comment allait-elle expliquer à Wendy ce qui se passait entre elle et Ryan alors qu’elle ne le savait pas elle-même ?

Elle dit :

— Comme disent les jeunes, c’est compliqué. Et c’est vraiment compliqué.

Elle étouffa un rire nerveux.

— Et toi ?

Wendy parut se détendre.

— Loren et moi, on va bientôt fêter notre vingt-cinquième anniversaire de mariage. Nous sommes tous les deux pharmaciens. Nous avons notre propre établissement. Loren en a hérité de son père. Nous avons trois enfants. Le plus jeune, Barton, est à l’université. Thora et Parish sont mariés. Ils ont tous les deux quitté le nid. Il ne reste plus que moi et Loren à la maison.

Riley sentit une étrange nostalgie l’envahir.

La vie de Wendy ne ressemblait pas du tout à la sienne. En fait, la vie de Wendy semblait parfaitement ordinaire.

Comme au diner, elle eut l’impression de se regarder dans un miroir. Cette fois, ce n’était pas le passé qu’on lui montrait. C’était un futur hypothétique – la femme qu’elle aurait pu devenir, mais qu’elle ne deviendrait jamais.

— Et toi ? demanda Wendy. Tu as des enfants ?

Riley fut encore une fois tentée de répondre : « C’est compliqué ».

Au lieu de ça, elle dit :

— Deux. J’ai une fille de quinze ans, April. Et je suis en train d’essayer d’en adopter une deuxième, Jilly, qui a treize ans.

— Une adoption ! C’est très bien. Tu as raison.

Riley n’était pas sûre d’avoir envie qu’on la félicite. Elle aurait préféré que Jilly grandisse dans un foyer avec deux parents. Pour le moment, ce n’était pas certain. Mais Riley décida de ne pas en parler à Wendy.

Il y avait autre chose dont elle voulait discuter avec sa sœur.

Et elle avait peur que ce soit difficile.

— Wendy, tu sais que papa m’a laissé le chalet dans son testament, dit-elle.

Wendy hocha la tête.

— Je sais, dit-elle. Tu m’as envoyé des photos. C’est un bel endroit.

Riley n’était pas certaine de la formulation…

« Un bel endroit. »

Riley y était allée plusieurs fois, la dernière après la mort de son père, mais elle n’en gardait pas de bons souvenirs. Son père s’y était retiré avec sa retraite de colonel des US Marines. Ce n’était que la maison d’un vieillard aigri et solitaire qui détestait tout le monde et que tout le monde détestait en retour. La dernière fois que Riley l’avait vu vivant, ils en étaient même venus aux mains.

— Je crois que c’est une erreur, dit-elle.

— Quoi ?

— De me laisser le chalet. Il n’aurait pas dû faire ça. C’est toi qui devrais l’avoir.

Wendy eut l’air surpris.

— Pourquoi ?

Des émotions nauséabondes tournaient dans le ventre de Riley. Elle se racla la gorge.

— C’est toi qui étais avec lui à l’hôpital quand il est mort. Tu t’es occupée de lui. Tu t’es aussi occupée de tout le reste : la sépulture, le testament… Je n’étais pas là. Je…

Elle s’étouffa sur les derniers mots.

— Je n’aurais pas pu m’en occuper. On ne s’entendait pas.

Wendy sourit tristement.

— Je ne m’entendais pas plus avec lui.

Riley savait que c’était vrai. Pauvre Wendy… Papa l’avait battue avec acharnement jusqu’à ce qu’elle fugue à l’âge de quinze ans. Pourtant, Wendy avait eu la décence de s’occuper de leur père à la fin de sa vie.

Riley n’en avait pas fait autant. Elle ne pouvait pas s’empêcher de s’en vouloir. Elle dit :

— Je ne sais pas ce que vaut le chalet. Il doit bien valoir quelque chose. Je veux te le donner.

Wendy écarquilla les yeux. Elle eut l’air inquiet.

— Non, dit-elle.

Sa brusquerie étonna Riley

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Je ne peux pas, c’est tout. Je n’en veux pas. Je veux l’oublier.

Riley comprit ce qu’elle ressentait. Elle ressentait la même chose.

Wendy ajouta :

— Tu devrais le vendre. Garde l’argent. Je préfère.

Riley ne sut que dire. Heureusement, Wendy changea de sujet :

— Avant de mourir, papa m’a dit que tu étais agent du FBI. Depuis combien de temps tu fais ça ?

— Environ vingt ans.

— Je crois que papa était fier de toi.

Un rire amer sortit de la gorge de Riley.

— Non, il n’était pas fier.

— Comment tu le sais ?

— Oh, il me l’a dit. Il avait une façon très personnelle de communiquer.

Wendy soupira.

— Oui, tu as sans doute raison.

Un silence gêné passa. Riley se demanda de quoi elles allaient bien pouvoir parler maintenant. Après tout, elles n’avaient pas discuté depuis des années. Et si elles essayaient de fixer une date pour se rencontrer ? Mais Riley n’arrivait pas à s’imaginer allant à Des Moines pour rencontrer une inconnue nommée Wendy. Et Wendy devait penser la même chose à propos de Fredericksburg.

Après tout, qu’avaient-elles en commun ?

Ce fut alors que le téléphone de Riley sonna. Elle fut soulagée d’être interrompue.

— Il faut que je réponde, dit-elle.

— Je comprends. Merci d’avoir appelé.

— Merci à toi, dit Riley.

Elles raccrochèrent et Riley décrocha son téléphone. Une voix de femme visiblement interloquée lui répondit :

— Allô… Qui est à l’appareil ?

— Qui appelle ? demanda Riley.

Un silence passa.

— Ryan… Ryan est ici ? demanda la femme.

Elle avait la voix trainante. Riley comprit qu’elle était éméchée.

— Non, dit-elle.

Elle hésita. Après tout, c’était peut-être une cliente de Ryan. Mais ce n’était pas le cas et elle le savait. Cette situation était bien trop familière.

Riley dit :

— N’appelez plus ici.

Elle raccrocha.

Elle tremblait de colère.

Ça recommence, pensa-t-elle.

Elle composa le numéro de téléphone de Ryan.




CHAPITRE TROIS


Quand Ryan décrocha le téléphone, Riley n’y alla pas par quatre chemins.

— Tu vois une autre femme, Ryan ? demanda-t-elle. Une femme a téléphoné. Elle te cherchait.

Ryan hésita avant de demander :

— Elle t’a donné son nom ?

— Non, j’ai raccroché.

— Tu n’aurais pas dû. C’était peut-être une cliente.

— Elle était saoule, Ryan. Et c’était personnel. Je l’entendais dans sa voix.

Riley ne sut que dire.

Riley répéta sa question :

— Tu vois une autre femme ?

— Je… Je suis désolé, bredouilla Ryan. Je ne sais pas comment elle a eu ton numéro. Ce doit être une erreur.

Oh oui, c’est une erreur, pensa Riley.

— Tu ne réponds pas à ma question.

Ryan s’agaça :

— Et si je vois une autre femme ? Riley, on ne s’est jamais dit qu’on était un couple exclusif.

Riley resta sans voix.

— Je pensais que…, commença-t-elle.

— Tu penses trop, la coupa Ryan.

Riley essaya de garder son sang-froid.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Lina.

— C’est sérieux entre vous ?

— Je ne sais pas.

Le téléphone tremblait dans la main de Riley.

Elle dit :

— Tu ne crois pas qu’il serait temps de le savoir ?

Un silence passa.

Enfin, Ryan dit :

— Riley, je voulais justement t’en parler… J’ai besoin d’espace. La famille, tout ça… Je croyais que j’étais prêt, mais je me trompais. Je veux profiter de la vie. Tu devrais faire de même.

C’était une rengaine familière.

Il est de nouveau en mode playboy, pensa-t-elle.

Hypnotisé par sa nouvelle conquête, il s’éloignait de Riley et de sa famille. Elle avait cru qu’il avait changé, qu’il était plus responsable. Elle aurait dû savoir que ça n’allait pas durer. Il n’avait pas changé du tout.

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

Ryan semblait soulagé d’enfin dire ce qu’il avait sur le cœur.

— Ecoute, ça ne me plait pas de faire des allers-retours entre ta maison et la mienne. Ça ne marche pas. Je ferais mieux de partir.

— April va être déçue, dit Riley.

— Je sais, mais on se débrouillera. Je vais continuer de passer du temps avec elle. Elle va s’en sortir. Elle a connu pire.

La désinvolture de Ryan mettait Riley encore plus en colère. Elle était prête à exploser.

— Et Jilly ? demanda-t-elle. Elle est très attachée à toi. Elle compte sur toi. Tu l’aides beaucoup, notamment avec ses devoirs. Elle a besoin de toi. Elle traverse une période de gros changements et c’est dur pour elle.

Il y eut un autre silence. Riley comprit que Ryan s’apprêtait à dire quelque chose qu’elle n’allait pas apprécier.

— Riley, c’est toi qui as décidé de prendre Jilly chez toi. Je t’admire beaucoup, mais ce n’était pas mon choix. Je ne peux pas m’occuper de l’adolescente perturbée de quelqu’un d’autre. C’est injuste.

Pendant quelques secondes, la fureur laissa Riley sans voix.

Encore une fois, Ryan faisait passer ses propres sentiments avant ceux des autres.

Il était irrécupérable.

— Passe prendre tes affaires, dit-elle en serrant les dents. Viens quand les filles seront à l’école. Je veux que tu partes de notre vie le plus vite possible.

Elle raccrocha.

Elle se leva de son bureau et se mit à faire les cent pas, en rabâchant sa colère.

Elle aurait aimé trouver un exutoire où déverser sa rage, mais elle n’avait rien à faire ce jour-là. Elle n’arriverait pas à dormir.

Demain, elle pourrait passer ses nerfs.




CHAPITRE QUATRE


Riley savait que l’attaque allait arriver. Ce serait soudain et violent. Et ça pourrait venir de n’importe où dans ce labyrinthe. Elle avança avec prudence dans le couloir du bâtiment abandonné…

Mais les souvenirs de la nuit dernière ne cessaient de la déranger.

« J’ai besoin d’espace. » avait dit Ryan.

« La famille, tout ça… Je croyais que j’étais prêt, mais je me trompais. »

« Je veux profiter de la vie. »

Riley était en colère, pas seulement contre Ryan, mais également contre elle-même de laisser ses pensées la distraire.

Concentre-toi, se dit-elle. Tu as un méchant à arrêter.

Et elle se trouvait dans une position difficile. La jeune collègue de Riley, Lucy Vargas, avait été blessée. Son partenaire de toujours, Bill Jeffreys, était restée avec elle. Ils se tenaient en planque, au virage, derrière Riley, prêts à la couvrir. Riley entendit Bill tirer trois fois.

Comme elle ne pouvait pas se permettre de regarder en arrière pour voir ce qui se passait, elle appela :

— Compte-rendu de la situation, Bill ? appela-t-elle.

Des tirs d’armes semi-automatiques retentirent.

— Un homme à terre. Plus que deux, dit Bill. Je m’en occupe. Et Lucy va bien. Je la couvre. Reste concentrée. Ce type est doué. Très doué.

Bill avait raison. Riley ne pouvait apercevoir le tireur, mais il avait déjà touché Lucy, qui était elle-même une tireuse d’élite. Si Riley n’arrivait pas à le descendre, il finirait par les tuer tous les trois.

Elle gardait son Colt M4 levé. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas utilisé une telle arme d’assaut. Elle avait besoin de se réhabituer au poids de sa charge.

Devant elle s’étendait un couloir dont toutes les portes étaient ouvertes. Le tueur pouvait se trouver dans n’importe laquelle de ces pièces. Elle était déterminée à le trouver et à le faire exploser avant qu’il ne fasse plus de dégât.

Riley rasa le mur en direction de la première porte. Espérant qu’il y était, elle tira trois salves à l’intérieur. Son arme fit trembler ses bras. Puis elle fit un pas dans l’embrasure et tira à nouveau trois fois. Cette fois, elle cala son arme sur son épaule pour absorber le recul.

Elle baissa son arme et vit qu’il n’y avait personne. Elle fit volte-face pour s’assurer que le couloir était toujours vide, puis s’arrêta pour réfléchir. Vérifier chaque pièce l’une après l’autre était non seulement dangereux, cela leur coûterait également un temps précieux et des munitions. Mais elle avait l’impression qu’elle n’avait pas le choix. Si le tireur se trouvait dans une de ces pièces, il était en bonne position pour tirer sur la première personne qui se présenterait.

Elle se concentra sur les réactions de son corps.

Elle était agitée et nerveuse.

Son pouls battait très vite.

Elle respirait fort.

Etait-ce l’adrénaline ou la colère de la nuit dernière ?

Elle se rappela une fois encore…

« Et si je vois une autre femme ? » avait dit Ryan.

« Riley, on ne s’est jamais dit qu’on était un couple exclusif. »

Il lui avait dit qu’elle s’appelait Lina.

Riley se demanda quel âge elle avait.

Certainement trop jeune.

Les femmes de Ryan étaient toujours trop jeunes.

Merde, arrête de penser à lui ! Elle se comportait comme une débutante.

Elle devait se rappeler qui elle était. Elle était Riley Paige, un agent respecté et admiré.

Elle avait des années d’entrainement et de terrain à son actif.

Elle avait traversé l’enfer plusieurs fois. Elle avait pris des vies et elle en avait sauvé. Elle savait garder la tête froide face au danger.

Comment pouvait-elle laisser Ryan la distraire comme ça ?

Elle secoua tout son corps pour le chasser de son esprit.

Elle s’approcha d’une autre pièce, tira une rafale à l’aveuglette, puis entra dans la pièce en tirant à nouveau.

Ce fut alors que sa carabine s’enraya.

— Merde, grogna Riley.

Heureusement, le tireur n’était pas non plus dans cette pièce-là, mais Riley savait que sa chance pouvait tourner d’un instant à l’autre. Elle jeta son M4 et tira son pistolet Glock.

Ce fut alors qu’un mouvement brusque attira son regard. Il était là, dans l’embrasure de la porte, son fusil pointé vers elle. Instinctivement, Riley fit une roulade pour éviter la rafale. Puis elle s’agenouilla et tira trois fois, encaissant le recul. Les trois balles touchèrent le tireur qui tomba à la renverse.

— Je l’ai eu ! hurla-t-elle à Bill.

Elle s’approcha lentement du corps. Il n’y avait aucun signe de vie. C’était fini.

Riley se redressa et retira son casque de réalité virtuelle, avec ses lunettes, ses écouteurs et son micro. Le corps du tueur disparut, ainsi que le labyrinthe de couloirs. Elle se retrouva dans une pièce de la taille d’un terrain de basket. Bill n’était pas loin, ainsi que Lucy qui se relevait. Bill et Lucy retiraient également leurs casques. Comme Riley, ils portaient également des bracelets aux poignets, aux coudes, aux genoux et aux chevilles pour suivre leurs mouvements.

Maintenant que ses compagnons n’étaient plus des pantins générés et animés par ordinateur, Riley prit le temps de les regarder. Ils formaient une paire étrange : l’un plus âgé et solide en toutes circonstances, l’autre jeune et impulsive.

Deux personnes qu’elle appréciait profondément.

Riley avait déjà travaillé avec Lucy sur le terrain. Elle savait qu’elle pouvait compter sur elle. La jeune femme aux cheveux bruns et aux yeux noirs pétillait d’énergie et d’enthousiasme.

Bill avait l’âge de Riley. Même si ses quarante ans le ralentissaient un peu parfois, c’était toujours un excellent agent de terrain.

Et il est beau gosse, se rappela-t-elle.

Pendant un instant, elle se demanda, maintenant que sa relation avec Ryan avait rencontré un mur, si elle et Bill…

Non, elle savait que c’était une très mauvaise idée. Par le passé, ils avaient tous les deux essayé de démarrer quelque chose, mais les résultats avaient été catastrophiques. Bill était un très bon partenaire et encore meilleur en tant qu’ami. Elle ne voulait pas gâcher ça.

— Bien joué, dit Bill à Riley en lui adressant un large sourire.

— Oui, tu m’as sauvé la vie, dit Lucy en souriant. Je n’arrive pas à y croire ! J’ai raté le type alors qu’il était juste devant moi !

— C’est comme ça que ça marche, dit Bill à Lucy en lui tapotant le dos. Même les agents les plus expérimentés ratent parfois leur cible à courte distance. La réalité virtuelle permet de s’entrainer.

Lucy dit :

— Rien de tel qu’une balle virtuelle dans l’épaule pour retenir la leçon…

Elle se frotta l’épaule. L’équipement était prévu pour envoyer une petite décharge quand on était touché.

— Toujours mieux qu’une vraie, dit Riley. Je te souhaite un bon rétablissement.

— Merci ! s’exclama Lucy en riant. Je me sens déjà mieux.

Riley rangea son pistolet et ramassa le faux Colt M4. Elle se rappela le violent recul chaque fois qu’elle avait tiré, ainsi que des détails très nets du bâtiment abandonné.

Riley se sentait étrangement vide.

Ce n’était pas la faute de Bill ou de Lucy. Elle leur était reconnaissante d’avoir pris le temps de faire cet exercice.

— Merci d’être venus, dit-elle. J’avais besoin de passer mes nerfs.

— Tu te sens mieux ? demanda Lucy.

— Ouais.

Ce n’était pas vrai, mais un petit mensonge ne ferait pas de mal.

— Et si on allait boire un café ? demanda Bill.

— D’accord ! s’exclama Lucy.

Riley secoua la tête.

— Pas aujourd’hui, merci. Une autre fois. Allez-y sans moi.

Bill et Lucy quittèrent l’immense salle de réalité virtuelle. Pendant un instant, Riley se demanda si elle devait les suivre, tout compte fait.

Non, je ne serais pas de bonne compagnie, pensa-t-elle.

La voix de Ryan résonnait dans sa tête…

« C’est toi qui as décidé de prendre Jilly chez toi. »

Ryan avait du culot de tourner le dos à la pauvre Jilly.

Mais Riley n’était plus en colère. Elle était seulement terriblement triste.

Mais pourquoi ?

Puis elle comprit…

Rien de tout cela n’est vrai.

Toute ma vie. Tout est faux.

Ses espoirs de former enfin une famille avec Ryan et les enfants n’avaient été qu’un mirage.

Comme cette simulation.

Elle tomba à genoux et se mit à pleurer.

Elle eut besoin de quelques minutes pour se remettre de ses émotions. Heureusement, personne ne l’avait surprise dans cet état. Elle se leva et se dirigea vers son bureau. Dès qu’elle entra, son téléphone se mit à sonner.

Elle savait qui l’appelait.

Elle attendait son coup de téléphone.

Et elle savait également que la conversation ne serait pas facile.




CHAPITRE CINQ


— Bonjour, Riley, dit une femme à l’autre bout du fil quand elle décrocha son téléphone.

C’était une voix douce, de plus en plus tremblotante avec l’âge, et aimable.

— Bonjour, Paula, dit Riley. Comment allez-vous ?

La femme soupira.

— Comme vous le savez, c’est toujours difficile aujourd’hui.

Riley ne comprenait que trop bien. La fille de Paula, Tilda, avait été tuée à cette date, vingt-cinq ans plus tôt.

— J’espère que je ne vous dérange pas, dit Paula.

— Bien sûr que non, la rassura Riley.

Après tout, c’était Riley qui avait instauré cet étrange rituel des années plus tôt. Elle n’avait jamais travaillé sur cette affaire de meurtres. Elle avait contacté la mère de la victime alors que c’était déjà une affaire classée.

Elles avaient pris l’habitude de s’appeler chaque année.

Il était un peu étrange de discuter au téléphone avec une personne qu’on n’avait jamais rencontrée. Riley ne savait même pas à quoi Paula ressemblait. Elle savait que c’était une dame de soixante-huit ans maintenant. Riley imaginait une gentille petite mamie aux cheveux gris.

— Comment va Justin ? demanda-t-elle.

Riley avait parlé deux ou trois fois avec le mari de Paula, sans jamais vraiment apprendre à le connaitre.

Paula soupira.

— Il est décédé cet été.

— Je suis désolée, dit Riley. Comment est-ce arrivé ?

— Tout à coup, sans prévenir. C’était une rupture d’anévrisme, ou alors une crise cardiaque. Ils m’ont proposé de faire une autopsie pour savoir exactement, mais j’ai dit : « Pourquoi faire ? » Ce n’était pas ça qui allait le ramener.

Riley eut un pincement au cœur. Elle savait que Tilda était sa fille unique. La perte de son mari n’avait pas dû être facile à vivre.

— Vous vous en sortez ? demanda-t-elle.

— Un jour après l’autre, répondit Paula. On se sent seul, ici, maintenant.

Il y avait une infinie tristesse dans la voix de la femme, comme si elle était déjà prête à rejoindre son époux dans la mort.

Riley ne pouvait imaginer une telle solitude. Elle ressentit une bouffée de bonheur à l’idée d’être entourée de personnes aimantes : April, Gabriela et maintenant Jilly. Riley avait souvent eu peur de les perdre. April s’était retrouvée plus d’une fois dans un danger mortel.

Bien sûr, elle avait également de merveilleux amis, comme Bill. Lui aussi avait pris des risques dans la vie.

Je n’ai pas le droit d’oublier ce que j’ai, pensa-t-elle.

— Et comment allez-vous, ma chère ? demanda Paula.

Riley avait souvent l’impression qu’elle pouvait parler à Paula de sujets particulièrement intimes.

— Eh bien, je vais adopter une fille de treize ans. C’est l’aventure. Oh, et Ryan est revenu quelques temps. Puis il est reparti. Il s’est entiché d’une autre jolie femme.

— Oh, c’est terrible ! dit Paula. J’ai eu de la chance avec Justin. Il n’est jamais allé voir ailleurs. Je suppose qu’il a eu de la chance, lui aussi. Il est parti très rapidement, sans souffrir. Quand ce sera mon tour, j’espère que…

Paula se tut.

Riley frémit.

Paula avait perdu sa fille aux mains d’un tueur qui n’avait jamais été puni pour son crime.

Riley avait, elle aussi, perdu quelqu’un dans les mêmes circonstances.

Elle reprit d’une voix lente et hésitante :

— Paula… J’ai toujours des flashs. Des cauchemars aussi.

Paula répondit d’une voix douce.

— Ce n’est pas étonnant. Vous étiez petite. Et vous étiez présente quand ça s’est passé. On m’a épargné ça, au moins.

La formulation fit sursauter Riley.

Elle n’avait pas l’impression qu’on avait épargné quoi que ce soit à Paula.

Il est vrai qu’elle n’avait pas été obligée de voir sa fille mourir.

Mais perdre son enfant devait être encore plus terrible que ce que Riley avait vécu.

L’empathie de Paula l’étonnerait toujours.

Paula reprit d’une voix douce :

— Le chagrin ne disparait jamais vraiment, je ne crois pas. Peut-être qu’on ne veut pas vraiment s’en débarrasser. Qu’est-ce qu’on deviendrait si j’oubliais Justin et vous votre mère ? Je ne veux jamais avoir le cœur si dur. Tant que j’ai mal, je me sens humaine… Et vivante. Le chagrin fait partie de ce que nous sommes, Riley.

Riley battit des paupières pour chasser une larme.

Comme toujours, Paula savait exactement ce qu’elle avait besoin d’entendre.

Mais, comme toujours, ce n’était pas facile.

Paula poursuivit :

— Regardez ce que vous avez fait de votre vie : vous protégez les autres, vous rendez la justice. Votre deuil a fait de vous ce que vous êtes : une héroïne et une bonne personne.

Un sanglot étrangla momentanément Riley.

— Oh, Paula. Je préfèrerais que rien de tout cela ne soit arrivé, pour vous comme pour moi. Si seulement je pouvais…

Paule l’interrompit.

— Riley, nous parlons de ça chaque année. Le tueur de ma fille ne sera jamais puni. Ce n’est la faute de personne et je ne reproche rien à personne. Encore moins à vous. Ce n’était même pas votre affaire. Ce n’est pas votre responsabilité. Tout le monde a fait son travail. Le mieux que vous puissiez faire, c’est de me parler. Et ça embellit ma vie.

— Je suis désolée pour Justin, dit Riley.

— Merci. Ça compte beaucoup pour moi.

Riley et Paula se mirent d’accord pour parler à nouveau l’année prochaine, puis elles raccrochèrent.

Riley resta assise en silence dans son bureau.

Il était toujours émotionnellement difficile de discuter avec Paula. Mais, la plupart du temps, Riley se sentait mieux après.

Cette fois, elle se sentait particulièrement mal.

Pourquoi ?

Rien ne se passe comme prévu, pensa-t-elle.

Tous les problèmes de son existence semblaient liés les uns aux autres.

Et elle ne pouvait s’empêcher de s’en vouloir, comme si c’était elle qui était responsable de toute cette douleur.

Au moins, elle n’avait plus envie de pleurer. Des larmes ne lui serviraient à rien. Et puis, Riley avait de la paperasse à faire aujourd’hui. Elle s’installa derrière son bureau et se mit au travail.



*



Plus tard dans l’après-midi, Riley partit de Quantico pour aller directement au collège Brody. Jilly l’attendait sur le trottoir quand elle tourna au virage.

La gamine s’engouffra sur le siège passager.

— Ça fait quinze minutes que j’attends ! dit-elle. Allez ! On va être en retard pour le match !

Riley étouffa un rire.

— On ne sera pas en retard, dit-elle. On sera pile à l’heure.

Elle démarra et se mit en route vers le lycée d’April.

Tout en conduisant, elle pensa à Ryan avec inquiétude.

Etait-il passé dans la journée prendre ses affaires ?

Quand allait-elle dire aux filles qu’il était parti ?

— Qu’est-ce que t’as ? demanda Jilly.

Riley réalisa qu’elle montrait ses émotions.

— Rien, dit-elle.

— Ce n’est pas rien, insista Jilly. Je le vois.

Riley ravala un soupir. Comme April et Riley elle-même, Jilly était observatrice.

Et si je lui disais maintenant ? se demanda Riley.

Non, ce n’était pas le moment. Elles étaient en route pour assister au match de football d’April. Riley ne voulait pas gâcher la journée avec des mauvaises nouvelles.

— Ce n’est vraiment rien, dit-elle.

Riley se gara devant l’école d’April quelques minutes avant le début du match. Elle se dirigea avec Jilly vers les gradins déjà bondés. Jilly avait peut-être raison : elles auraient dû arriver plus tôt.

— Où tu veux t’asseoir ? demanda Riley.

— Là-haut ! proposa Jilly en pointant du doigt les gradins les plus élevés où il restait encore de la place. Comme ça, je pourrai me mettre debout et tout voir.

Elles escaladèrent les gradins et s’installèrent. Quelques minutes plus tard, le match commença. April jouait au poste de milieu de terrain. Elle avait l’air de bien s’amuser. Riley remarqua qu’elle avait un jeu très agressif.

Tout en regardant, Jilly dit :

— April dit qu’elle veut développer son jeu pendant les deux prochaines années. C’est vrai qu’elle pourrait avoir une bourse pour l’université en jouant au foot ?

— Si elle y travaille, oui, répondit Riley.

— C’est super. Je pourrais peut-être faire ça aussi.

Riley sourit. C’était merveilleux de voir Jilly prendre confiance en elle et en l’avenir. Il y avait eu bien peu d’espoir dans la vie qu’elle avait laissée derrière elle. Son avenir était sombre. Elle n’aurait sans doute pas terminé le lycée, sans parler d’aller à l’université. Tout un univers de possibilités s’offrait à elle maintenant.

Je ne me suis pas trompée sur toute la ligne, songea Riley.

Ce fut alors qu’April feinta un défenseur et, d’un coup de pied croisé, envoya le ballon filer dans les cages. Elle avait marqué le premier but du match.

Riley bondit sur ses pieds en applaudissant.

Elle reconnut alors une autre fille dans l’équipe. C’était l’amie d’April, Crystal Hildreth. Riley ne l’avait pas vue depuis longtemps. La revoir réveillait des émotions contradictoires.

Crystal et son père, Blaine, vivaient auparavant dans la maison juste à côté de celle de Riley.

Blaine était un homme charmant. Riley s’était intéressée à lui, et lui à elle.

Mais tout s’était terminé quelques mois plus tard, de manière assez brutale. Puis Blaine et sa fille avaient déménagé.

Riley n’avait vraiment pas envie d’y penser.

Elle balaya la foule du regard. Puisque Crystal jouait, Blaine devait être là. Pour le moment, elle ne le voyait pas.

Elle espérait ne pas le croiser.



*



C’était la mi-temps et Jilly courut voir des amis qu’elle avait repérés.

Riley remarqua qu’elle avait reçu un sms de Shirley Redding, l’agent immobilier qu’elle avait contacté pour vendre le chalet de son père.

Ça disait…

Bonne nouvelle ! Appelez-moi !

Riley descendit des gradins et composa le numéro de l’agent.

— J’ai fait l’état des lieux, dit la femme. La propriété vaut au moins cent mille dollars. Peut-être même deux fois plus.

Un frisson d’excitation parcourut l’échine de Riley. Cet argent pourrait servir à envoyer les filles à l’université.

Shirley poursuivit :

— On doit parler des détails. C’est possible maintenant ?

Non, ce n’était pas le bon moment, et Riley lui proposa d’en discuter le lendemain. Tout en raccrochant, elle vit quelqu’un se faufiler dans la foule dans sa direction.

Riley le reconnut aussitôt. C’était Blaine, son ancien voisin.

Elle remarqua que le bel homme souriant avait une cicatrice sur la joue droite.

Le cœur de Riley se serra.

En voulait-il à Riley ? Lui reprochait-il cette cicatrice ?

Elle ne pouvait s’empêcher de s’en vouloir.




CHAPITRE SIX


Blaine Hildreth fendit la foule, en proie à des émotions contradictoires. Il avait aperçu Riley Paige quand elle s’était levée pour applaudir. Elle semblait toujours aussi vive et il s’était dirigé vers elle sans réfléchir à la mi-temps. Quand elle se tourna vers lui, il ne sut pas lire l’expression de son visage.

Avait-elle envie de le voir ?

Et lui ? Que ressentait-il ?

Blaine ne put s’empêcher de penser à l’épreuve qu’il avait traversée deux mois plus tôt…



Il était assis dans son salon quand il avait entendu du vacarme dans la maison d’à côté.

Il s’était précipité chez Riley. Il avait trouvé la porte d’entrée entrouverte.

En faisant irruption à l’intérieur, il était tombé sur une scène de cauchemar.

Un homme attaquait April, la fille de Riley. L’homme avait jeté April au sol. Elle se débattait avec les poings.

Blaine s’élança et repoussa l’agresseur. Il lutta avec lui au sol quelques instants dans l’espoir de le maîtriser.

Blaine était plus grand que lui, mais pas nécessairement plus fort ou plus agile.

La plupart de ses coups de poing ne touchaient pas leur cible. Ceux qui touchaient l’homme ne semblaient pas faire beaucoup de dégâts.

Soudain, l’homme plia Blaine en deux d’un uppercut à l’estomac. Le souffle coupé, Blaine bascula.

Puis l’agresseur lui donna un coup de pied dans la figure…



…et tout était devenu noir.

Blaine s’était réveillé à l’hôpital.

En approchant de Riley, Blaine ne put s’empêcher de trembler, secoué par ses souvenirs.

Il fit de son mieux pour ne pas le montrer.

Que ferait-il quand il arriverait devant elle ? Il lui paraissait ridicule de lui serrer la main. Et s’il la prenait dans ses bras ?

Il vit que Riley était rouge d’embarras. Elle non plus ne savait que faire.

— Salut, Blaine, dit-elle.

— Salut.

Ils se fixèrent longuement du regard, puis pouffèrent pour se moquer de leur propre gêne.

— Nos deux filles se débrouillent bien, dit Riley.

— La tienne surtout, répondit Blaine.

Le but d’April l’avait beaucoup impressionné.

— Tu es venu avec quelqu’un ? demanda Riley.

— Non, et toi ?

— Avec Jilly, dit Riley. Tu ne la connais pas, je crois. Jilly… Eh bien, c’est une longue histoire.

Blaine hocha la tête.

— J’en ai entendu parler par ma fille, dit-il. C’est très bien, ce que tu fais pour elle.

Blaine se rappela autre chose que lui avait dit Crystal. Riley essayait de recoller les morceaux avec son ex-mari. Blaine se demanda si ça marchait. Ryan n’était pas venu au match.

Un peu timidement, Riley dit :

— Ecoute, on est assises en haut. On a de la place. Tu veux venir regarder le match avec nous ?

Blaine sourit.

— Avec plaisir.

Ils escaladèrent les gradins jusqu’au sommet. Une gamine sourit de toutes ses dents à l’approche de Riley, mais elle n’eut pas l’air content de voir Blaine avec elle.

— Jilly, voilà mon ami Blaine, dit Riley.

Sans un mot, Jilly se leva et commença à descendre.

— Reste avec nous, Jilly, dit Riley.

— Je vais plutôt m’asseoir avec mes amis, dit Jilly sans se retourner. Je vais trouver une petite place.

Riley eut l’air choqué et interloqué.

— Je suis désolée, dit-elle à Blaine. Ce n’est pas très sympa de sa part.

— Ce n’est rien, dit Blaine.

Riley soupira quand ils s’assirent tous les deux.

— Non, ce n’est pas rien, dit-elle. Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas rien. Jilly m’en veut de m’assoir avec un autre homme que Ryan. Il est revenu s’installer avec nous et elle est très attachée à lui.

Riley secoua la tête.

— Maintenant, Ryan repart, dit-elle. Je ne l’ai pas encore annoncé aux filles. Je n’ai pas eu le courage. Elles vont être bouleversées.

Blaine fut un peu soulagé de savoir que Ryan appartenait au passé. Il avait déjà rencontré une ou deux fois le très bel ex-mari de Riley et son arrogance lui avait déplu. De plus, il espérait que Riley était libre.

Il n’était pas très fier de réagir comme ça.

Le jeu reprit. April et Crystal jouaient très bien toutes les deux. Blaine et Riley applaudissaient et les encourageaient.

Cependant, Blaine ne cessait de penser à la dernière fois qu’il avait vu Riley. Il venait juste de rentrer de l’hôpital. Il avait frappé à sa porte pour lui annoncer qu’ils déménageaient. Blaine lui avait donné une excuse bidon, en lui racontant qu’il trouvait son ancienne maison trop loin de son restaurant.

Il avait essayé de lui faire croire que ce n’était pas grave.

« C’est comme si rien ne changeait. » lui avait-il dit.

Ce n’était pas vrai, évidemment, et Riley n’y avait pas cru.

Elle n’avait pas apprécié.

C’était peut-être le moment d’aborder le sujet.

D’une voix hésitante, il dit :

— Ecoute, Riley, je suis désolé de ce qui s’est passé la dernière fois que nous nous sommes vus. Quand je t’ai dit qu’on déménageait. Je n’allais pas très bien.

— Pas la peine de m’expliquer, dit Riley.

Mais Blaine n’était pas d’accord. Il dit :

— On sait tous les deux pourquoi j’ai déménagé.

Riley haussa les épaules.

— Ouais, dit-elle. Tu as eu peur pour la sécurité de ta fille. Je ne te reproche rien, Blaine. Vraiment pas. Tu as pris la décision la plus raisonnable.

Blaine ne sut que dire. Riley avait raison. Il avait craint pour la sécurité de Crystal, pas la sienne. Il voulait qu’elle grandisse dans la tranquillité. L’ex-femme de Blaine, Phoebe, était alcoolique et violente. Crystal avait bien assez souffert. Il était inutile d’en rajouter.

Riley connaissait Phoebe. Elle avait même sauvé Crystal d’une visite très alcoolisée de sa mère.

Peut-être qu’elle comprend aussi bien qu’elle le dit, pensa Blaine.

Mais il n’était pas sûr de savoir ce qu’elle ressentait vraiment.

Ce fut alors que l’équipe de leurs filles marqua un deuxième but. Blaine et Riley applaudirent à tout rompre. Ils regardèrent le match en silence pendant de longues minutes.

Puis Riley dit :

— Blaine, j’avoue que j’étais déçue que tu déménages. Même un peu en colère. J’avais tort. C’était injuste. Je suis désolée pour ce qui s’est passé.

Elle se tut, avant de poursuivre :

— Je m’en veux terriblement. Je me sens coupable. Même encore maintenant. Blaine, je…

Pendant quelques secondes, elle sembla avoir du mal à exprimer ce qu’elle ressentait.

— Je ne peux pas m’empêcher de penser que je mets en danger tous ceux qui croisent mon chemin. C’est une chose que je déteste à propos de mon boulot et à propos de moi-même.

Blaine ouvrit la bouche pour protester :

— Riley, tu ne devrais pas…

Riley l’arrêta :

— Si, c’est vrai, et on le sait tous les deux. Si j’étais ma voisine, j’aurais voulu déménager, moi aussi. Surtout avec une adolescente à la maison.

A ce moment, l’équipe de leurs filles rata une action. Blaine et Riley poussèrent un grognement de déception, tout comme le reste du public.

Blaine était rassuré. Riley ne lui reprochait pas d’avoir déménagé. Du moins, plus maintenant.

Pouvaient-ils raviver la flamme qu’ils avaient ressentie l’un pour l’autre ?

Blaine prit son courage à deux mains et dit :

— Riley, j’aimerais beaucoup t’inviter, toi et les enfants, dans mon restaurant. Tu peux aussi inviter Gabriela. On pourra s’échanger nos recettes d’Amérique centrale.

Riley ne répondit pas tout de suite. C’était comme si elle n’avait pas entendu.

Enfin, elle dit :

— Je ne pense pas, Blaine. C’est encore un peu compliqué, en ce moment. Merci d’avoir proposé.

Blaine ressentit une pointe de déception. Non seulement Riley avait refusé, mais elle ne lui proposait pas de repousser le rendez-vous.

Il n’y avait plus rien à faire.

Il regarda le reste du match en silence.



*



Riley pensait toujours à Blaine au diner. Elle se demandait si elle avait commis une erreur. Elle aurait peut-être dû accepter son invitation. Elle l’appréciait et il lui manquait.

Il avait même invité Gabriela, ce qui était un beau geste de sa part. En tant que cuisinier, il aimait les bons petits plats de la bonne.

Gabriela avait préparé ce soir-là un repas typiquement guatémaltèque : du poulet à la sauce à l’oignon. Les filles se délectaient en parlant du match de foot.

— Tu n’es pas venue voir le match, Gabriela ? demanda April.

— Tu aurais passé un bon moment, dit Jilly.

— Sí, j’aime bien le futbol, dit Gabriela. La prochaine fois, je viens.

Riley se dit que c’était le bon moment d’annoncer une bonne nouvelle :

— J’ai parlé à l’agent immobilier. Elle pense que je vais pouvoir vendre le chalet de votre grand-père à un bon prix. Cela pourra vous aider à aller à l’université, toutes les deux bien sûr.

Ravies, les filles en discutèrent pendant quelques minutes. Puis l’humeur de Jilly s’assombrit.

Enfin, elle demanda à Riley :

— C’était qui, le type au match avec toi ?

April dit :

— Oh, c’était Blaine. C’était notre voisin. C’est le papa de Crystal. Tu l’as déjà rencontrée.

Jilly mangea dans un silence boudeur. Puis elle dit :

— Il était où, Ryan ? Pourquoi il n’est pas venu ?

Riley avala sa salive. Elle avait remarqué que Ryan était passé à la maison dans la journée pour prendre ses affaires. Il était temps de dire la vérité aux filles :

— Il faut que je vous dise quelque chose, commença-t-elle.

Mais elle eut du mal à trouver les mots justes.

— Ryan… Il dit qu’il a besoin d’espace. Il…

Elle ne pouvait pas en dire plus. Elle vit à l’expression des deux filles qu’elle n’en avait pas besoin. Elles avaient très bien compris.

Au bout de quelques secondes de silence, Jilly éclata en sanglots et s’enfuit dans sa chambre à l’étage. April la suivit pour la consoler.

Riley réalisa qu’April avait l’habitude de voir Ryan aller et venir. Ça la faisait encore probablement souffrir, mais elle savait gérer sa déception maintenant.

Il ne restait plus que Gabriela à table. Riley se sentit coupable. Serait-elle un jour capable de construire une relation solide avec un homme ?

Comme si elle lisait ses pensées, Gabriela dit :

— Ne vous faites pas de reproches. Ce n’est pas votre faute. Ryan est un gros béta.

Riley esquissa un faible sourire.

— Merci, Gabriela.

C’était exactement ce qu’elle avait besoin d’entendre.

Puis Gabriela ajouta :

— Les filles ont besoin d’un père, mais pas de quelqu’un qui ne reste pas en place.

— Je sais, dit Riley.



*



Plus tard dans la soirée, Riley chercha les filles. Jilly faisait ses devoirs dans la chambre d’April.

April leva la tête et dit :

— On va bien, maman.

Riley en fut soulagée. Malgré la tristesse qu’elle ressentait pour les filles, elle était fière qu’April ait réconforté Jilly.

— Merci, ma puce, dit-elle en refermant la porte.

April viendrait lui parler de Ryan quand elle serait prête, mais Jilly allait avoir du mal.

En redescendant, Riley songea à ce que Gabriela lui avait dit.

« Les filles ont besoin d’un père. »

Elle baissa les yeux vers le téléphone. Blaine lui avait fait clairement comprendre qu’il était toujours intéressé.

Mais à quoi s’attendait-il ? La vie de Riley tournait autour de son travail et de ses enfants. Avait-elle de la place pour quelqu’un d’autre ? Ou allait-elle seulement le décevoir ?

Mais il me plait, s’avoua-t-elle.

Et elle lui plaisait aussi. Il devait bien y avoir une petite place dans sa vie pour…

Elle décrocha le téléphone et composa le numéro de Blaine. Elle fut déçue de tomber sur le répondeur, mais pas surprise. Son travail au restaurant l’occupait beaucoup dans la soirée.

Après le bip, Riley laissa un message :

— Salut, Blaine, c’est Riley. Ecoute, je suis désolée d’avoir été si distante au match, cet après-midi. Je ne voulais pas être grossière. Si ton invitation tient toujours, tu peux compter sur nous. Appelle-moi quand tu seras prêt.

Riley se sentit tout de suite mieux. Elle alla se servir un verre dans la cuisine. En le sirotant dans le salon, elle se rappela sa conversation avec Paula Steen.

Paula semblait avoir accepté le fait que le meurtrier de sa fille ne serait jamais puni.

« Ce n’est la faute de personne et je ne reproche rien à personne. » avait-elle dit.

Ces mots troublaient profondément Riley.

C’était tellement injuste.

Elle termina son verre, prit une douche et se coucha.

Elle s’endormait à peine que les cauchemars commencèrent.



*



Riley n’était qu’une petite fille.

Elle traversait une forêt la nuit. Elle avait peur, mais elle n’était pas sûre de savoir pourquoi.

Après tout, elle n’était pas perdue.

Une autoroute passait juste à côté. Elle voyait les voitures passer. Les lampadaires et la pleine lune éclairaient son chemin.

En baissant les yeux, elle vit soudain trois tombes.

La terre et les pierres qui les recouvraient s’agitaient et se soulevaient.

Des mains de femmes creusaient pour sortir.

Riley entendait même leurs hurlements étouffés :

— Aidez-nous ! S’il vous plait !

— Je ne suis qu’une petite fille, répondit Riley en pleurant.



Riley se réveilla en sursaut. Elle tremblait de tout son corps.

C’était juste un cauchemar, se dit-elle.

Il n’était pas étonnant qu’elle rêve du tueur aux allumettes et de ses victimes juste après avoir parlé à Paula Steen.

Elle prit de longues et profondes inspirations. Bientôt, elle se détendit et se rendormit.

Mais alors…



Elle n’était encore qu’une petite fille.

Elle était dans un magasin de bonbons avec maman. Maman lui achetait des tas de bonbons.

Un homme avec un bas sur la tête se dirigea vers elle.

Il pointa son arme sur maman.

— Donne-moi ton fric, dit-il à maman.

Mais maman était pétrifiée par la peur.

L’homme lui tira un coup de feu dans la poitrine et elle tomba à la renverse devant Riley.

Riley se mit à crier. Elle se retourna de tous côtés pour appeler à l’aide.

Soudain, elle était de retour dans les bois.

Les mains de femmes cherchaient toujours à sortir de leurs tombes.

Les voix l’appelaient :

— Aidez-nous ! S’il vous plait !

Puis Riley entendit une autre voix derrière elle. C’était une voix familière.

— Tu les as entendues, Riley. Elles ont besoin de ton aide.

Riley se retourna. C’était maman. Sa poitrine saignait là où la balle l’avait touchée. Son visage était d’une pâleur cadavérique.

— Je ne peux rien faire, maman ! s’écria Riley. Je ne suis qu’une petite fille.

Maman sourit.

— Non, tu n’es plus qu’une petite fille, Riley. Tu as bien grandi. Retourne-toi et regarde.

Riley se retourna et se vit dans un miroir.

C’était vrai.

Elle était une femme maintenant.

Et les voix l’appelaient toujours :

— Aidez-nous ! S’il vous plait !



Riley ouvrit grand les yeux.

Elle tremblait encore plus que la dernière fois qu’elle s’était réveillée. Elle avait le souffle court.

Elle se rappela ce que lui avait dit Paula Steen :

« Le tueur de ma fille ne sera jamais puni. »

Paula avait dit aussi :

« Ce n’était même pas votre affaire. »

Riley prit sa décision.

C’était vrai : le tueur aux allumettes n’avait jamais été son affaire.

Mais elle ne voulait plus l’abandonner au passé.

Il était grand temps de traîner ce type devant la justice.

C’est mon affaire maintenant, pensa-t-elle.




CHAPITRE SEPT


Riley ne fit pas d’autre cauchemar cette nuit-là, mais elle passa une nuit agitée. Etonnamment, elle se réveilla avec beaucoup d’énergie.

Elle avait des choses à faire aujourd’hui.

Elle s’habilla et descendit. April et Jilly mangeaient dans la cuisine le petit déjeuner que Gabriela leur avait préparé. Les filles avaient l’air triste, mais pas bouleversé comme la veille.

Riley vit qu’il y avait une assiette pour elle. Elle s’assit et dit :

— Ces pancakes ont l’air très bon. Passez-moi le plat.

Quand elle commença à manger et à boire son café, les filles se détendirent. Elles ne parlèrent pas de l'absence de Ryan et discutèrent de leurs copains de l’école.

Elles encaissent, pensa Riley.

Elles avaient toutes les deux traversé des moments difficiles.

Riley était certaine qu’elles traverseraient aussi la crise que le départ de Ryan avait provoquée.

Riley termina son café et dit :

— Il faut que j’aille travailler.

Elle se leva et embrassa April sur la joue, puis Jilly.

— Va attraper des méchants, maman, dit Jilly.

Riley sourit.

— Je vais faire de mon mieux, ma puce.



*



Dès qu’elle entra dans son bureau, Riley ouvrit sur son ordinateur le dossier de l’affaire classée vingt-cinq ans plus tôt. En balayant du regard les coupures de presse numérisées, elle se rappela les avoir lues. Elle était adolescente à l’époque et le tueur aux allumettes semblait sortir d’un cauchemar.

Les meurtres étaient arrivés ici, en Virginie, près de Richmond. Trois semaines d’écart entre chaque mort.

Riley ouvrit une carte et chercha Greybull, une petite ville près de la route 64. Tilda Steen, la dernière victime, était née puis morte à Greybull. Les deux autres meurtres avaient eu lieu dans les villes de Brinkley et de Denison. Riley vit que les villes étaient espacées d’une centaine de miles.

Riley referma la carte et regarda à nouveau les coupures de presse.

Un gros titre hurlait…

LE TUEUR AUX ALLUMETTES FAIT UNE TROISIEME VICTIME !

Elle frémit.

Oui, elle se rappelait très bien ce gros titre.

L’article décrivait ensuite la panique que les meurtres avaient causée dans la région, surtout parmi les jeunes femmes.

Selon l’article, la police et le grand public se posaient les mêmes questions.

Quand et où le tueur allait-il frapper à nouveau ?

Qui serait sa prochaine victime ?

Mais il n’y avait pas eu de quatrième victime.

Pourquoi ? se demanda Riley.

C’était une question à laquelle la police et le FBI n’avaient pas su répondre.

Le tueur semblait particulièrement motivé. Le genre de tueur qui tue jusqu’à ce qu’on l’arrête. Pourtant, il avait disparu. Et sa disparition était aussi mystérieuse que les meurtres eux-mêmes.

Riley feuilleta les rapports de police pour se rafraichir la mémoire.

A première vue, il n’y avait aucun lien entre les victimes. Le tueur avait suivi le même mode opératoire. Il avait séduit des jeunes femmes dans des bars, les avait conduites dans des motels, puis il les avait tuées. Ensuite, il les avait enterrées non loin des scènes de crime.

La police n’avait eu aucun mal à retrouver les bars où les victimes avaient été vues pour la dernière fois et les motels où elles avaient été tuées.

Comme le font certains tueurs en série, il avait laissé des indices à la police.

Il avait abandonné sur les corps des boites d’allumettes ramassées dans les bars et des blocs-notes au nom des motels.

Des témoins dans les bars et les motels avaient même fourni à la police une bonne description du suspect.

Riley fit apparaitre le portrait-robot qu’on en avait fait à l’époque.

C’était un homme au physique banal, avec des cheveux marron et des yeux noisette. En lisant les descriptions, elle remarqua plus de détails. Des témoins lui avaient trouvé le teint particulièrement pâle, comme s’il travaillait dans un bâtiment fermé sans jamais voir le soleil.

Les descriptions étaient très détaillées. Riley songea que l’affaire n’aurait jamais dû être si difficile à résoudre. Pourtant, c’était le cas. La police n’avait jamais trouvé le tueur. Quantico avait pris le relai, mais les agents du FBI étaient arrivés à la conclusion que le tueur était mort ou qu’il avait déserté la région. Lancer des recherches à l’échelle nationale revenait à chercher une aiguille dans un meule de foin – une aiguille qui n’existait peut-être même pas.

Mais il y avait un agent, un expert en affaires classées, qui n’était pas d’accord.

« Il est toujours dans le coin, avait-il dit à tout le monde. On le trouvera si on continue de chercher. »

Ses supérieurs ne l’avaient pas cru et ils avaient refusé de le soutenir. Quantico avait classé l’affaire.

L’agent avait pris sa retraite des années plus tôt et il avait déménagé en Floride. Riley savait comment le contacter.

Elle tendit la main vers son téléphone et composa son numéro.

Quelques instants plus tard, une familière voix rocailleuse répondit au téléphone. Jake Crivaro avait été son partenaire et son mentor quand elle avait rejoint l’Unité d’Analyse Comportementale.

— Salut, gamine, dit Jake. Comment ça va ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’appelles pas, tu n’écris pas. C’est comme ça qu’on traite la pauvre vieille buse qui t’a tout appris ?

Riley sourit. Elle savait qu’il ne le pensait pas. Après tout, ils s’étaient vus très récemment. Jake était sorti de sa retraite pour l’aider à résoudre une affaire seulement un mois plus tôt.

Elle ne lui demanda pas comment il allait.

Elle se rappelait encore sa litanie la dernière fois qu’elle lui avait posé la question.

« J’ai soixante-quinze ans. On m’a changé les deux genoux et la hanche. Ma vue baisse. J’ai un appareil pour entendre et un pacemaker. Et tous mes amis sont morts, à part toi. Qu’est-ce que tu dis de ça ? »

Il ne servait à rien de lui redemander pour l’entendre à nouveau se plaindre.

La vérité, c’était qu’il était toujours en très bonne forme et qu’il avait l’esprit aussi vif qu’avant.

— J’ai besoin de ton aide, Jake, dit Riley.

— Ah, tu me fais plaisir. J’ai horreur de la retraite. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Je m’intéresse à une affaire classée.

Jake pouffa.

— C’est ce que je préfère. Tu sais, j’étais le spécialiste des affaires classées. C’est toujours le cas, mais c’est devenu un passe-temps. Tu te rappelles de Angel Face ? Le tueur de l’Ohio ? J’ai résolu cette affaire il y a quelques années. Elle était classée depuis des années.

— Je m’en souviens, dit Riley. Pas mal pour un vieux bonhomme.

— La flatterie ne te mènera nulle part. Alors, qu’est-ce que tu veux ?

Riley hésita. Elle savait qu’elle s’apprêtait à remuer des souvenirs désagréables.

— C’est une des tiennes, Jake, dit-elle.

Jake ne répondit pas tout de suite.

— Ne me dis rien, dit-il enfin. Le tueur aux allumettes.

Riley faillit lui demander comment il avait deviné.

Mais il était facile de répondre à cette question.

Jake était obsédé par les échecs, surtout les siens. Il devait savoir que c’était l’anniversaire de la mort de Tilda Steen. Il avait sûrement noté les deux autres dates. Riley devina que ça le hantait chaque année.

— C’était avant ton arrivée, dit Jake. Pourquoi tu remues l’histoire ancienne ?

Elle entendit de l’amertume dans sa voix – une amertume dont elle se rappelait pour l’avoir entendue dans sa voix quand elle était encore débutante. Il était furieux que ses supérieurs aient classé cette affaire. Son amertume ne l’avait jamais vraiment quitté.

— Tu sais que j’appelle la mère de Tilda Steen depuis des années, dit Riley. Je lui ai encore parlé hier. Cette fois…

Elle s’interrompit. Comment formuler son sentiment ?

— C’était encore plus difficile que d’habitude. Si personne ne fait rien, cette dame va mourir sans savoir que le tueur de sa fille a été puni pour son crime. Je n’ai rien d’autre à faire et je…

Elle se tut.

— Je sais ce que tu ressens, dit Jake d’une voix soudain pleine de compassion. Ces trois femmes méritaient mieux. Leurs familles méritaient mieux.

Riley fut soulagée de savoir que Jake partageait son sentiment.

— Je ne peux pas faire grand-chose sans le soutien du FBI, dit Riley. Tu penses qu’ils pourraient rouvrir le dossier ?

— Je ne sais pas. Peut-être. Au boulot !

Riley entendit les doigts de Jake pianoter sur son clavier d’ordinateur.

— Qu’est-ce qui n’a pas marché la dernière fois ?

— La question serait plutôt de savoir ce qui a marché ! Personne ne voulait entendre parler de mes hypothèses à l’UAC. C’était une région très rurale, juste trois petites villes, mais ça circulait beaucoup sur la route 64. Le Bureau avait décidé que c’était un gars qui vagabondait. Moi, mon instinct me disait autre chose. Je pensais qu’il était du coin et qu’il vivait toujours là-bas. Mais tout le monde se fichait bien de mon instinct.

Tout en pianotant, il grommela :

— J’aurais résolu cette affaire sans mon imbécile de partenaire.

Riley avait déjà entendu parler de l’ancien partenaire très incompétent de Jake, qui avait été renvoyé du FBI avant l’arrivée de Riley. Elle dit :

— Il parait qu’il faisait tout rater.

— Oui, on peut le dire. Dans un des bars, il a ramassé un verre dans lequel le tueur avait bu et il a mis ses empreintes partout.

— Il y avait des empreintes sur les boites d’allumettes ou les blocs-notes ?

— Pas après leur séjour sous la terre. Mon partenaire a tout foutu en l’air. On aurait dû le virer à ce moment-là. Après, ça n’a pas traîné longtemps. Il parait qu’il travaille dans une épicerie, maintenant. Bon débarras.

Riley entendit Jake taper sur son clavier. Il devait avoir tous les documents sous la main.

— OK. Ferme les yeux, dit Jake.

Riley ferma les yeux en souriant. Il allait lui faire faire le même exercice qu’elle avait demandé à ses étudiants. Elle tenait ça de lui.

Jake dit :

— Tu es le tueur, mais tu n’as encore tué personne. Tu entres dans un pub à Brinkley, le McLaughlin, et tu te présentes à une fille nommée Melody Yanovich. Tu lui sors le grand jeu et ça a l’air de bien marcher.

Riley commençait à se glisser dans la tête du tueur. Elle voyait très clairement la scène. Jake dit :

— Il y a des boites d’allumettes dans un grand bol, sur le comptoir. Tu en attrapes une et tu la mets dans ta poche. Pourquoi ?

Riley sentait presque la boite entre ses doigts. Elle s’imagina en train de la glisser dans sa poche de chemise.

Mais pourquoi ? se demanda-t-elle.

Quand l’affaire avait été ouverte, l’explication semblait toute trouvée. Le tueur avait laissé des boîtes d’allumettes venues des bars et du papier à lettre venu des motels sur les corps des victimes pour se moquer de la police.

Elle réalisa soudain que Jake pensait que c’était faux.

Elle le pensait également.

Elle dit :

— Il ne savait même pas qu’il allait la tuer, du moins tant qu’il était au pub, pas la première fois. Il a ramassé la boîte d’allumettes comme pour avoir un souvenir, un trophée du bon moment qu’il allait passer avec la fille.

— Bien, dit Jake. Et après ?

Riley visualisa le tueur aidant Melody Yanovich à entrer dans sa voiture, puis la conduisant au motel.

— Melody était d’accord. Il avait confiance en lui. Dès qu’ils sont entrés dans la chambre, elle est partie dans la salle de bain pour se préparer. Pendant ce temps, il a ramassé un bloc-notes avec le logo du motel, en souvenir, pour la même raison qu’il avait ramassé la boite d’allumettes. Puis il s’est déshabillé et il s’est glissé dans le lit. Melody est sortie de la salle de bain…

Riley s’interrompit pour visualiser la scène.

La femme était-elle nue à ce moment-là ?

Non, pas exactement, pensa Riley.

— Melody était enroulée dans une serviette. Il a commencé à être mal à l’aise. Il avait parfois des problèmes d’impuissance. Et si ça recommençait ? Elle est montée à côté de lui et elle a retiré sa serviette et…

— Et ? la poussa Jake.

— Et il a compris qu’il n’y arriverait pas. Il s’est senti humilié. Il ne voulait pas que la fille sache qu’il ne pouvait pas. Aveuglé par une rage soudaine, il a perdu toute humanité. Il l’a prise par la gorge et l’a étranglée dans le lit. Elle est morte rapidement. Puis sa rage a disparu. Il a compris ce qu’il avait fait. Il s’est d’abord senti coupable, puis…

L’esprit de Riley passa en revue la fin de l’histoire. Le tueur n’avait pas seulement enterré ses victimes dans des tombes peu profondes, mais également tout près de la route. Il savait parfaitement que les corps allaient être découverts. Il avait tout fait pour.

Riley ouvrit brusquement les yeux.

— Je comprends, Jake. Il a ramassé la boite d’allumettes et le bloc-notes pour s’en faire des souvenirs. Après les meurtres, ses objets sont devenus autre chose. Il les a laissés sur les corps pour aider la police, pas pour se moquer. Il voulait être arrêté. Il n’avait pas le courage de se rendre à la police, alors il a laissé des indices.

— Tu piges, dit Jake. Moi, je pense que les deux premiers meurtres se sont déroulés comme ça. Maintenant, va lire les rapports de police.

Riley les balaya du regard sur son écran d’ordinateur.

— Qu’est-ce qui s’est passé différemment la troisième fois ? demanda Jake.

Riley lut le texte. Elle remarqua quelque chose qu’elle n’avait pas vu avant.

— Tilda Steen était habillée quand il l’a enterrée. Il n’a même pas essayé d’avoir un rapport sexuel avec elle.

Jake dit :

— Maintenant, dis-moi comment il a tué ces trois victimes.

Riley relut le texte.

— Strangulation, dit-elle. Les trois.

Jake poussa un grognement.

— C’est là où la police se trompe, dit-il. Les deux premières, Melody Yanovich et Portia Quinn, ont été étranglées. Mais en parlant au médecin légiste, j’ai appris qu’il n’y avait aucune trace sur le cou de Tilda Steen. Elle a été étouffée, mais pas étranglée. Qu’est-ce que tu en dis ?

A la lumière de cette nouvelle information, Riley sentit un déclic dans sa tête.

Elle ferma les yeux et essaya de visualiser la scène.

— Il s’est passé quelque chose quand Tilda est entrée dans la chambre, dit Riley. Elle lui a dit quelque chose, peut-être quelque chose qu’elle n’avait jamais dit à personne. Ou peut-être qu’elle lui a dit quelque chose à propos de lui-même qu’il ne voulait pas entendre. Il l’a tout à coup trouvée…

Riley se tut. Jake dit :

— Vas-y, continue.

— Il l’a trouvée humaine. Il s’est senti coupable d’envisager de lui faire ce qu’il allait lui faire. Et d’une certaine manière…

Riley eut besoin de quelques secondes pour organiser ses pensées.

— Ça lui a passé l’envie de tuer.

Jake poussa un grognement approbateur. Il dit :

— J’étais arrivé à la même conclusion à l’époque. Je pense toujours que j’avais raison. Je crois qu’il est toujours dans le coin, hanté par ce qu’il a fait.

Un mot résonna dans la tête de Riley…

Des remords.

Quelque chose lui apparut très clairement.

Sans hésiter, elle dit :

— Il a des remords, Jake. Et je parie qu’il laisse des fleurs sur les tombes de ses victimes.

Jake pouffa de satisfaction.

— Tu as l’esprit vif ! C’est ce qui me plait chez toi. Tu comprends ce qui ce qui se passe dans la tête des gens et tu n’hésites pas à agir.

Riley sourit.

— J’ai appris du meilleur.

Jake grommela ses remerciements. Elle le remercia à son tour pour son aide et raccrocha. Elle resta assise derrière son bureau à réfléchir.

C’est à moi de m’en occuper.

Elle devait traquer le tueur et le traîner devant la justice une bonne fois pour toutes.

Mais elle savait qu’elle n’y arriverait pas seule.

Elle avait besoin d’aide pour obliger le FBI à rouvrir le dossier.

Elle sortit dans le couloir et se dirigea d’un pas vif vers le bureau de Bill Jeffreys.




CHAPITRE HUIT


Bill Jeffreys profitait d’une matinée étonnamment calme au FBI quand sa partenaire fit irruption dans son bureau. Il reconnut aussitôt l’expression sur son visage. Riley Paige faisait cette tête quand une nouvelle affaire piquait sa curiosité.

Il lui fit signe de s’asseoir de l’autre côté du bureau. Riley s’exécuta. Cependant, à mesure qu’il l’écoutait parler des meurtres, Bill comprit de moins en moins son excitation. Il ne fit pas de commentaire pendant qu’elle lui récitait toute la conversation qu’elle avait eue au téléphone avec Jake.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle à Bill quand elle eut terminé.

— De quoi ?

— Est-ce que tu veux travailler sur cette affaire avec moi ?

Bill plissa les yeux.

— Oui, ça me plairait, mais… C’est une affaire classée. On ne peut rien faire.

Riley prit une profonde inspiration et dit avec prudence :

— J’espérais qu’on pourrait changer ça, toi et moi.

Bill eut besoin de quelques secondes pour comprendre. Puis il secoua la tête, les yeux écarquillés.

— Oh non, Riley, dit-il. Cette affaire est classée depuis longtemps. Meredith ne voudra pas rouvrir le dossier.

Il vit qu’elle avait les mêmes doutes, mais qu’elle essayait de ne pas le montrer.

— On doit essayer, dit-elle. On doit résoudre cette affaire. Je le sais. Les temps ont changé, Bill. Nous avons de nouveaux outils à notre disposition. Par exemple, à l’époque, on était encore qu’aux balbutiements des tests ADN. C’est différent maintenant. Tu n’as rien à faire, en ce moment, non ?

— Non.

— Moi non plus. Pourquoi on n’essayerait pas ?

Bill couva Riley d’un regard inquiet. En moins d’un an, sa partenaire avait été réprimandée, suspendue et même renvoyée. Il savait que sa carrière ne tenait parfois qu’à un fil. La seule chose qui l’avait sauvée, c’était son étonnante capacité à retrouver ses proies, parfois en utilisant des procédés peu orthodoxes. Son talent et les coups de mains occasionnels de Bill lui avaient permis de rester au FBI.

— Riley, tu cherches les ennuis, dit-elle. Tu ne devrais pas faire de vagues.

Il la sentit se raidir et regretta immédiatement la formulation qu’il avait choisie.

— D’accord, si tu ne veux pas, dit-elle en se levant et en quittant son bureau.



*



Ne pas faire de vagues. Riley détestait cette expression.

Riley faisait toujours des vagues. Elle savait parfaitement que c’était une caractéristique qui faisait d’elle un si bon agent.

Elle sortait du bureau de Bill quand il l’appela :

— Attends une seconde ! Tu vas où ?

— A ton avis ?

— D’accord, d’accord, je viens !

Riley et Bill se dirigèrent vers le bureau de leur chef d’équipe, Brent Meredith. Riley frappa à sa porte. Une voix bourrue répondit :

— Entrez.

Riley et Bill entrèrent dans le spacieux bureau de Meredith. Comme toujours, le chef d’équipe imposait sa présence dans la pièce, avec sa large carrure et son visage noir aux traits anguleux. Il était penché sur des rapports.

— Dépêchez-vous, dit Meredith sans lever le nez. Je suis occupé.

Riley ignora le coup d’œil inquiet de Bill et s’assit avec autorité devant le bureau de Meredith. Elle dit :

— Chef, l’agent Jeffreys et moi, nous voulons rouvrir une affaire classée. Nous nous demandions si…

Sans lever le nez de ses dossiers, Meredith la coupa :

— Non.

— Hein ? fit Riley.

— Demande rejetée. Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’ai du travail à faire.

Riley resta assise. Pendant quelques secondes, elle eut l’impression d’avoir heurté une impasse. Puis elle dit :

— Je viens de téléphoner à Jake Crivaro.

Meredith leva lentement la tête. Un sourire étira ses lèvres.

— Comment va le vieux Jake ?

Riley sourit à son tour. Elle savait que Jake et Meredith avaient été des amis proches à leurs débuts.

— Il est grognon, dit-elle.

— Ce n’est pas nouveau, répondit Meredith. Vous savez, il pouvait être intimidant, ce vieux fossile.

Riley réprima un rire. L’idée que Meredith puisse être intimidé par qui que ce soit était amusante. Riley n’avait jamais trouvé Jake intimidant. Elle dit :

— Hier, c’était l’anniversaire du dernier meurtre du tueur aux allumettes.

Meredith tourna sur son siège à roulettes, visiblement plus intéressé.

— Je m’en souviens, dit-il. Jake et moi, nous étions tous les deux agents de terrain à cette époque. Il n’a jamais avalé son échec. On en parlait souvent.

Meredith joignit les mains et dévisagea Riley avec intensité.

— Jake vous a appelée ? Il veut rouvrir le dossier ? Sortir de sa retraite ?

Riley envisagea de mentir. Meredith serait plus ouvert s’il pensait que l’idée venait de Jake. Mais elle ne pouvait pas faire ça.

— C’est moi qui l’ai appelé, monsieur. Mais il y pensait, lui aussi. Comme toujours à cette époque. Nous avons passé en revue plusieurs hypothèses.

Meredith se renversa sur son siège.

— Dites-moi ce que vous avez.

Elle rassembla rapidement ses pensées.

— Jake pense que le tueur est toujours dans la région, dit-elle. Et je fais confiance à son instinct. Nous pensons qu’il était rongé par les remords. C’est peut-être toujours le cas. Je pense qu’il pourrait laisser des fleurs sur la tombe de sa dernière victime, Tilda Steen. On devra vérifier.

Riley vit à l’expression de Meredith que sa curiosité était piquée.

— C’est un bon début, dit-il. Quoi d’autre ?

— Pas grand-chose, dit-elle. Jake m’a parlé d’un verre ramassé par inadvertance.

Meredith hocha la tête.

— Je m’en souviens. Son imbécile de partenaire a effacé toutes les empreintes.

Riley dit :

— Le verre doit toujours être rangé dans les pièces à conviction. On pourra peut-être retrouver des traces ADN. Ce n’était pas envisageable il y a vingt-cinq ans.

— Bien, dit Meredith. Quoi d’autre ?

Riley réfléchit un instant.

— Nous avons un vieux portrait-robot du tueur, dit-elle. Il n’est pas très bon, mais nos techniciens pourront peut-être vieillir le portrait. Je vais en parler à Sam Flores.

Meredith ne répondit pas tout de suite.

Puis il se tourna vers Bill, qui se tenait dans l’entrée.

— Vous n’êtes pas sur une affaire, agent Jeffreys ?

— Non.

— Bien. Je veux que vous travailliez avec Paige.

Sans ajouter un mot, Meredith se pencha sur ses rapports.

Riley regarda Bill. Comme elle, il était bouche bée.

— Quand est-ce qu’on commence ? demanda Bill à Meredith.

— Il y a cinq minutes, dit Meredith en leur faisant signe de partir. Qu’est-ce que vous faites encore là ? Vous perdez du temps. Au boulot.

Riley et Bill sortirent de son bureau en parlant avec excitation de ce qu’ils allaient faire en premier.




CHAPITRE NEUF


Peu après, Riley essayait de se détendre dans la voiture du FBI que Bill conduisait. Ils allaient à Greybull, la ville où Tilda Steen avait été tuée. Riley était satisfaite de travailler sur un nouveau dossier, surtout si elle l’avait choisi.

C’était une belle journée ensoleillée. Riley avait l’impression de laisser derrière elle tous ses soucis. Maintenant qu’elle pouvait s’éclaircir les idées, elle commençait à voir le départ de Ryan différemment.

Pourquoi aurait-elle voulu qu’il reste ?

Elle ne voulait plus qu’il dorme chez elle maintenant qu’il voyait une autre femme.

Et elle n’avait pas le droit de faire croire aux filles qu’ils étaient une famille.

Ça pourrait être pire, pensa-t-elle.

Ryan aurait pu rester beaucoup plus longtemps et briser ensuite les illusions de toute la famille.

Bon débarras, se dit-elle.

Ce fut alors que le téléphone de Riley vibra. C’était Blaine. Elle se rappela au bout de quelques secondes qu’elle lui avait laissé un message la nuit dernière pour lui dire qu’elle acceptait son invitation à diner. Il s’était passé tant de choses depuis ce moment qu’elle avait l’impression que c’était plus vieux que ça.




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