Qui va à la chasse 
Blake Pierce


Une Enquête de Riley Paige #5
Un chef-d’œuvre de suspense et de mystère. Pierce développe à merveille la psychologie de ses personnages. On a l’impression d’être dans leur tête, de connaître leurs peurs et de célébrer leurs victoires. L’intrigue est intelligente et vous tiendra en haleine tout au long du roman. Difficile de lâcher ce livre plein de rebondissements. Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (à propos de SANS LAISSER DE TRACES) QUI VA A LA CHASSE est le cinquième tome de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE, qui commence avec SANS LAISSER DE TRACES – un roman plébiscité par les lecteurs et disponible gratuitement sur de nombreuses plateformes ! Quelqu’un s’évade d’une prison hautement sécurisée. Le FBI reçoit des appels à l’aide hystériques. Le cauchemar de Riley Paige est devenu réalité : un tueur en série qu’elle a arrêté des années plus tôt est dans la nature. Sa principale cible ? Riley Paige. Riley a l’habitude de jouer le rôle du chasseur. Pour la première fois, c’est elle, la proie – elle et toute sa famille. Tout en suivant le moindre de ses faits et gestes, le tueur sème la mort. Riley doit l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard – pour ses prochaines victimes, et pour elle-même. Ce n’est pas un tueur ordinaire. Il est intelligent. Avec lui, il faut jouer au chat et à la souris, mais il a toujours un coup d’avance. Désespérée, Riley comprend soudain qu’il n’y a qu’un moyen de l’arrêter : elle doit replonger dans son passé et dans l’esprit tordu de ce tueur, pour retrouver ce qui le motive. C’est le seul moyen d’affronter des souvenirs qu’elle préfèrerait oublier. Sombre thriller psychologique au suspense insoutenable, QUI VA A LA CHASSE est le cinquième tome de la série. Vous vous attacherez au personnage principal et l’intrigue vous poussera à lire jusqu’à tard dans la nuit. Le tome 6 des enquêtes de Riley Paige sera bientôt disponible.







Q U I V A A L A C H A S S E



(UNE ENQUETE DE RILEY PAIGE—TOME 5)



B L A K E P I E R C E


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE : SANS LAISSER DE TRACES (tome 1), REACTION EN CHAINE (tome 2), LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (tome 3), LES PENDULES A L’HEURE (tome 4), QUI VA A LA CHASSE (tome 5), et A VOTRE SANTÉ (tome 6). Elle écrit également les séries de thrillers MACKENZIE WHITE et AVERY BLACK.

Fan depuis toujours de polars et de thrillers, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com (http://www.blakepierceauthor.com) pour en savoir plus et rester en contact !



Copyright © 2016 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi des États-Unis sur le droit d'auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l'autorisation préalable de l'auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d'autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. Si vous lisez ce livre sans l'avoir acheté ou s'il n'a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes prié de le renvoyer et d’acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le difficile travail de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence. Image de couverture : Copyright GoingTo, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.


DU MÊME AUTEUR



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

REACTION EN CHAINE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA A LA CHASSE (Tome 5)

A VOTRE SANTÉ (Tome 6)



LES ENQUÊTES DE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Tome 1)

BEFORE HE SEES (Tome 2)

BEFORE HE COVETS (Tome 3)



LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK

CAUSE TO KILL (Tome 1)

CAUSE TO RUN (Tome 2)


TABLE DES MATIERES



PROLOGUE (#u7fa83f3f-af4f-5e57-af55-b548e6901bff)

CHAPITRE UN (#u1372590e-46f2-578e-b434-f640dc9e8246)

CHAPITRE DEUX (#uffe94b76-4f6c-5c23-9ec6-f9d0cfbee6e2)

CHAPITRE TROIS (#u0ad0fc1b-e727-5454-b70d-7422157799c0)

CHAPITRE QUATRE (#u58f9c8f0-8929-576c-ab4f-4eaf052d8f7c)

CHAPITRE CINQ (#ue03c3722-ebe7-5d90-850c-ed594da97cc0)

CHAPITRE SIX (#ub33864a1-8894-54b1-88c9-795fa7898ebf)

CHAPITRE SEPT (#u2588e341-f958-5fe4-8ddf-a7280cec160b)

CHAPITRE HUIT (#u4721509d-bc79-5d09-95ee-4f03bc797c74)

CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-DEUX (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


La voiture de l’agent spécial Riley Paige fit voler en éclats le silence, en passant en trombe dans les rues sombres de Fredericksburg. Sa fille de quinze ans avait disparu, mais Riley était plus furieuse qu’inquiète. Elle pensait savoir où se trouvait April : avec son nouveau copain, un garçon de dix-sept ans qui n’allait plus au lycée et qui s’appelait Joel Lambert. Riley avait tout fait pour mettre un terme à leur relation, mais elle n’avait pas réussi.

Ce soir, ça va changer, pensa-t-elle avec détermination.

Elle se gara devant la maison délabrée de Joel, au milieu d’un quartier miteux. Elle était déjà venue pour lui poser un ultimatum. Il l’avait visiblement ignoré.

Aucune lumière n’était allumée. Selon toute vraisemblance, il n’y avait personne. Ou peut-être que Riley trouverait là-dedans quelque chose qu’elle ne voulait pas voir. Cela n’avait pas d’importance. Elle tambourina à la porte.

— Joel Lambert, ouvre ! hurla-t-elle.

Il y eut quelques secondes de silence. Riley frappa à nouveau. Cette fois, elle entendit des jurons étouffés. La lumière du perron s’alluma. La porte s’ouvrit de quelques centimètres, bloquée par sa chaînette. Sous le néon blafard, Riley devina un visage qu’elle ne connaissait pas. C’était un homme barbu, d’environ vingt ans, qui semblait défoncé.

— Qu’est-ce que vous voulez ? marmonna-t-il d’une voix pâteuse.

— Je viens chercher ma fille, répondit Riley.

L’homme haussa les sourcils.

— Vous vous trompez d’endroit, madame, dit-il.

Il essaya de refermer la porte, mais Riley le repoussa d’un coup de pied si violent que la chaînette vola en éclats.

— Eh ! s’exclama l’homme.

Riley fit irruption à l’intérieur. La maison n’avait pas changé depuis la dernière fois : le bazar n’avait pas disparu, ni les odeurs suspectes. Le jeune homme était grand et maigre. Riley trouva qu’il y avait une ressemblance entre lui et Joel, mais il était trop jeune pour être son père.

— Vous êtes qui ? demanda-t-elle.

— Guy Lambert.

— Le frère de Joel ? devina Riley.

— Ouais, et vous ? Vous êtes qui, putain ?

Riley sortit son badge.

— Agent spécial Riley Paige, du FBI.

L’homme écarquilla les yeux.

— FBI ? Non, vous vous plantez, là…

— Vos parents sont là ? demanda Riley.

Guy Lambert haussa les épaules.

— Mes parents ? Quels parents ? Joel et moi, on vit seuls ici.

Cela ne surprit pas Riley. La dernière fois qu’elle était venue, elle avait tout de suite pensé que les parents de Joel ne vivaient pas ici. Bien sûr, il était impossible de savoir où ils étaient, ou ce qui leur était arrivé.

— Où est ma fille ? insista Riley.

— Madame, je connais même pas votre fille.

Riley s’approcha de la porte la plus proche. Guy Lambert essaya de l’arrêter.

— Eh, vous avez un mandat ? demanda-t-il.

Riley le repoussa.

— C’est moi qui pose les questions, grogna-t-elle.

Riley poussa la porte. C’était une chambre en désordre. Il n’y avait personne. Elle ouvrit une deuxième porte. C’était une salle de bain très sale, qui menait à une autre chambre. Toujours personne.

Une voix retentit dans le salon.

— Pas un geste !

Elle se précipita.

Son partenaire, l’agent Bill Jeffreys, se tenait dans l’encadrement de la porte. Elle l’avait appelé à l’aide en quittant la maison. Guy Lambert se laissa tomber sur le sofa, l’air abattu.

— Ce type avait l’air de vouloir s’enfuir, dit Bill. Je lui ai simplement demandé de t’attendre.

— Où sont-ils ? demanda Riley à Lambert. Où sont ton frère et ma fille ?

— J’en sais rien.

Riley le saisit par le col.

— Où sont ton frère et ma fille ? répéta-t-elle.

Quand il répéta qu’il ne savait pas, elle le plaqua contre le mur. Bill poussa un grognement de désapprobation. Il ne voulait pas que Riley perde le contrôle de ses nerfs, mais Riley n’en avait que faire.

Paniqué, Guy Lambert cracha enfin une réponse :

— Ils sont un peu plus loin dans la rue, au treize trente-quatre.

Riley le lâcha. Sans ajouter un mot, elle sortit de la maison, Bill sur ses talons.

Riley avait sa lampe de poche. Elle s’en servit pour chercher les numéros des maisons.

— C’est par là, dit-elle.

— On doit appeler du renfort, dit Bill.

— Nous n’avons pas besoin de renfort, répondit Riley en courant sur le trottoir.

— Ce n’est pas ce qui m’inquiète.

Bill la suivit.

Quelques secondes plus tard, Riley s’arrêta devant une maison avec un étage. Ce devait être un squat d’héroïnomanes. Les portes étaient condamnées. La maison ressemblait à celle d’un psychopathe sadique nommé Peterson qui avait longtemps retenu Riley prisonnière. Il l’avait enfermée dans une cage et torturée avec un chalumeau au propane. Elle avait fini par s’enfuir en faisant sauter la maison.

L’espace d’un instant, elle hésita, secouée par ses propres souvenirs. Puis elle se rappela qu’April était à l’intérieur.

— Prépare-toi, dit-elle à Bill.

Bill sortit sa lampe et son arme. Ils s’approchèrent de la maison.

Les fenêtres étaient condamnées, mais Riley n’avait pas l’intention de frapper, cette fois. Elle ne préviendrait pas Joel, ou quiconque se trouvait là, de son arrivée.

Elle essaya la poignée, mais la porte était verrouillée. Elle tira un coup de feu et le fit sauter, avant de s’engouffrer à l’intérieur.

La luminosité était encore plus faible dans la maison, et les yeux de Riley s’ajustèrent à l’obscurité. La seule lumière provenait de bougies éparpillées. Elles éclairaient une scène sinistre, composée de débris, d’ordures, de paquets d’héroïne et de seringues hypodermiques. Il y avait au moins sept personnes en vue. Deux ou trois se redressaient mollement. Ils avaient tous l’air défoncé et malade, et leurs vêtements étaient sales.

Riley rangea son arme. Elle n’en aurait pas besoin.

— Où est April ? hurla-t-elle. Où est Joel Lambert ?

Un homme répondit d’une voix pâteuse :

— En haut.

Bill sur ses talons, Riley monta l’escalier, en s’éclairant avec sa lampe. Les marches pourries ployaient sous son poids. Dans le couloir, des portes avaient été démontées. Il y avait trois ouvertures. L’une d’elle conduisait dans une salle de bain très sale. Ces trois pièces étaient vides. Au bout du couloir, une quatrième porte était fermée.

Riley s’avança, mais Bill leva la main.

— Je passe en premier, dit-il.

Riley l’ignora, poussa la porte et entra.

Ses genoux faillirent l’abandonner devant le sinistre spectacle qui l’accueillit. April était allongé sur un matelas. Elle bredouillait « non, non, non », encore et encore, et se débattait mollement, pendant que Joel Lambert essayait de la déshabiller. Un homme au visage banal et au ventre bombé attendait derrière lui. Une aiguille et une cuillère gisaient près du matelas.

Riley comprit immédiatement. Joel avait drogué sa fille et offrait son corps à ce type repoussant – contre de l’argent ou pour une autre raison.

Elle leva son arme et la pointa sur Joel. Elle se retint de le tuer.

— Recule, dit-elle.

Joel comprit qu’il n’avait pas le choix. Il leva les mains et recula.

En montrant l’autre homme, Riley dit à Bill.

— Passe-lui les menottes et emmène-le dans ta voiture. Maintenant, tu peux appeler du renfort.

— Riley, écoute-moi…, commença Bill.

Bill savait parfaitement pourquoi Riley voulait rester seule, quelques minutes, avec Joel. Riley lui jeta un regard suppliant, et il hocha la tête. Il récita à l’homme ses droits, lui passa les menottes et le fit sortir.

Riley referma la porte derrière eux. Puis elle fit face à Joel Lambert, sans baisser son arme. C’était le garçon dont April était amoureuse, mais ce n’était pas un adolescent ordinaire. Il faisait du trafic de drogues. Il avait drogué sa fille et il avait eu l’intention de vendre son corps. Ce garçon était incapable d’aimer.

— Qu’est-ce que tu vas faire, fliquette ? dit-il. J’ai des droits.

Il lui adressa le même sourire méprisant que la dernière fois qu’ils s’étaient vus.

L’arme trembla dans la main de Riley. Elle aurait tellement voulu presser la détente et en finir avec sa vie misérable…. Mais elle ne pouvait pas faire ça.

Joel se rapprochait de la table. Il était bien bâti, et plus grand que Riley. Il se dirigeait vers une batte de baseball. Riley réprima un sourire. Il allait faire exactement ce qu’elle voulait qu’il fasse.

— Vous êtes en état d’arrestation.

Elle rangea son arme et tendit la main vers les menottes à sa ceinture. Comme elle l’avait espéré, Joel plongea sur le côté, ramassa la batte et l’abattit sur Riley. Elle évita le coup sans difficulté.

Cette fois, Joel leva son arme au-dessus de sa tête, mais Riley l’évita à nouveau, saisit la batte par le manche et la lui tira des mains. Elle se délecta de la surprise qui apparut sur le visage de Joel. Il tomba à la renverse et aplatit une main sur la table pour retenir sa chute. Riley leva la batte et l’abattit sur ses doigts. Elle entendit les os craquer.

Joel poussa un cri pathétique et se tortilla au sol, à l’agonie.

— Salope ! hurla-t-il. Tu m’as cassé la main.

— Désolée, je n’ai pas fait exprès, dit-elle. Tu as résisté et j’ai accidentellement coincé tes doigts dans la porte. Vraiment navrée.

Riley menotta sa main valide au pied du lit. Puis elle marcha sur ses doigts blessés de tout son poids.

Joel poussa un hurlement. Ses jambes battirent l’air.

— Non, non ! hurla-t-il.

Sans bouger son pied, Riley approcha son visage du sien.

Elle répéta d’un ton moqueur :

— Non, non, non ? Mince, j’ai déjà entendu ça quelque part… Il y a quelques minutes, je crois.

Joel gémissait de douleur et de terreur. Riley appuya un peu plus sur son pied.

— Qui a prononcé ces mots-là ?

— Votre fille… Votre fille, elle disait ça…

— Elle disait quoi ?

— Non, non, non…

Riley relâcha sensiblement la pression.

— Et pourquoi ma fille disait ça ?

Joel pouvait à peine parler entre les sanglots.

— Parce que… elle avait mal… et elle avait honte. Je comprends, c’est bon.

Riley retira son pied. Oui, il avait compris, du moins pour le moment, mais Riley ne pouvait pas faire mieux. Il méritait la mort, ou pire encore, mais elle n’avait pas le droit de lui infliger un tel châtiment. Au moins, elle savait qu’il ne pourrait plus jamais se servir de cette main.

Riley le laissa attaché et se précipita vers sa fille. Les pupilles d’April étaient dilatées, mais Riley savait qu’elle avait du mal à y voir clair.

— Maman ? bredouilla April.

Entendre ce mot libéra une vague d’angoisse et de chagrin dans le cœur de Riley. Elle éclata en sanglots et aida April à rassembler ses affaires.

— On s’en va, dit-elle. Tout ira bien, maintenant.

Riley espéra que c’était vrai.




CHAPITRE UN


Riley rampait sous le plancher. Les ténèbres la submergeaient. Pourquoi n’avait-elle pas apporté une lampe de poche ? Après tout, elle était déjà venue dans cet horrible endroit.

Encore une fois, elle entendit la voix d’April l’appeler :

— Maman, où es-tu ?

Le désespoir serra le cœur de Riley. Elle savait que April était enfermée quelque part, torturée par un monstre sans pitié.

— Je suis là, répondit-elle. J’arrive. Continue de parler, pour que je te retrouve.

— Je suis par ici, lança April.

Riley rampa dans sa direction mais, quelques secondes plus tard, la voix de sa fille l’appela derrière elle :

— Je suis par là.

La voix résonna dans l’obscurité.

— Je suis là… Je suis là… Je suis là…

Il n’y avait pas qu’une seule voix et il n’y avait pas qu’une seule fille. Beaucoup de jeunes filles étaient en train d’appeler à l’aide. Et Riley ne savait pas comment les sauver.



Riley s’éveilla de son cauchemar quand elle sentit une main serrer la sienne. Elle s’était endormie en tenant la main de April, et April commençait à se réveiller. Riley se redressa et regarda sa fille allongée dans son lit.

April était encore très pâle, mais sa main n’était plus aussi froide qu’avant. Elle allait beaucoup mieux qu’hier. Sa nuit à la clinique lui avait fait du bien.

April plissa les yeux, puis les larmes se mirent à couler, comme Riley s’y attendait.

— Maman, et si tu n’étais pas venue ? demanda April d’une voix étouffée.

Les yeux de Riley se mirent à piquer à leur tour. April avait déjà répété cette question plusieurs fois. Riley ne supportait pas d’imaginer la réponse.

Son téléphone sonna. C’était Mike Nevins, un psychiatre, mais également un bon ami. Il avait aidé Riley à traverser des crises personnelles, et il n’avait pas hésité, cette fois encore.

— Je prends des nouvelles, dit-il. J’espère que je n’appelle pas au mauvais moment.

Sa voix réconforta Riley.

— Non, Mike. Merci d’avoir appelé.

— Comment va-t-elle ?

— Mieux, je crois.

Qu’aurait fait Riley sans l’aide de Mike ? Après avoir sauvé April des griffes de Joel, elle avait passé la journée précédente aux urgences et à remplir des rapports de police. Mike s’était arrangé pour faire entrer April dans une clinique de désintoxication.

C’était bien mieux que l’hôpital. Il y avait tous les équipements nécessaires, et la chambre était confortable. Par la fenêtre, Riley apercevait les arbres bien taillés du jardin.

Le médecin d’April passa la tête. Riley raccrocha pour accueillir le docteur Ellis Spears, un homme au visage doux, dont les cheveux se teintaient de gris.

Il toucha la main d’April et demanda :

— Comment vous sentez-vous ?

— Pas terrible, dit-elle.

— Laissez-vous le temps. Tout ira bien. Madame Paige, puis-je vous dire un mot ?

Riley hocha la tête et suivit le médecin dans le couloir. Le docteur Spears consulta son dossier.

— Son corps s’est débarrassé des dernières traces d’héroïne. Ce garçon lui a administré une forte dose. Heureusement, la substance quitte rapidement l’organisme. Elle n’aura plus de symptômes. Sa détresse est maintenant émotionnelle, pas physique.

— Est-ce qu’elle va… ? demanda Riley, incapable de terminer sa phrase.

Heureusement, le médecin comprit :

— Faire une rechute ? Ressentir un manque ? Difficile à dire. Quand on prend de l’héroïne pour la première fois, l’effet peut être merveilleux – absolument incomparable. Elle n’a pas développé une addiction, mais elle n’oubliera pas la sensation. Elle pourrait avoir envie d’y retourner.

Riley comprit. Il était vital qu’April n’ait plus jamais la possibilité de prendre de la drogue. C’était effrayant. April avait avoué qu’elle fumait des pétards et prenait des pilules, notamment des opioïdes, de dangereux analgésiques prescrits sur ordonnance.

— Docteur Spears, je…

L’espace d’un instant, Riley eut du mal à formuler sa question.

— Je ne comprends pas ce qui s’est passé, dit-elle. Comment a-t-elle pu faire une chose pareille ?

Le docteur lui adressa un sourire plein de compassion. Il devait entendre souvent cette question.

— Pour s’échapper, dit-il. Pas pour échapper complètement à son existence, toutefois. Elle n’appartient pas à cette catégorie. En fait, je ne pense pas qu’elle soit vraiment attirée par les drogues. Comme tous les adolescents, elle est très impulsive. Son cerveau est immature. Elle aime le plaisir rapide que lui procurent les drogues. Heureusement, elle n’en a pas consommé assez pour avoir des séquelles.

Le docteur Spears resta silencieux quelques secondes.

— Elle a vécu un événement traumatisant, dit-il. Je parle de ce qui s’est passé après, avec le garçon. Ce souvenir peut l’avoir dégoûté des drogues. Mais il est également possible que sa détresse émotionnelle la pousse à vouloir recommencer.

Le cœur de Riley se serra. La détresse émotionnelle… Sa famille ne pouvait plus y échapper depuis quelques temps.

— On doit la garder en observation quelques jours, dit le docteur. Ensuite, elle aura besoin d’attention, de repos et d’affection.

Le docteur s’excusa et poursuivit sa ronde. Riley resta dans le couleur, désemparée.

C’est ce qui est arrivé à Jilly ? se demanda-t-elle. Comment April pourrait-elle lui ressembler ?

Deux mois plus tôt, à Phoenix, Riley avait sauvé une fille plus jeune qu’April de la prostitution. Un lien très fort s’était noué entre elles, et Riley avait essayé de garder contact avec elle, après son placement dans un centre d’hébergement pour adolescents. Mais, quelques jours plus tôt, Riley avait appris que Jilly était partie. Incapable de retourner à Phoenix, Riley avait appelé un agent du FBI sur place. Elle savait que cet agent se sentait redevable, et il allait certainement l’aider.

Pendant ce temps, Riley était là où on avait besoin d’elle, près d’April.

Elle retournait dans la chambre de sa fille, quand une voix l’appela par son nom, de l’autre côté du couloir. Elle fit volte-face et tomba nez-à-nez avec le regard inquiet de son ex-mari, Ryan. Quand elle l’avait appelé la veille pour le prévenir, il était à Minneapolis pour un procès.

Riley était surprise de le voir. Ryan n’avait pas mis sa fille tout en haut de la liste de ses priorités. En fait, sa fille comptait moins que son travail ou que la liberté dont il profitait, maintenant qu’il était célibataire. Elle n’avait pas cru le voir.

Il se précipita vers Riley et la prit dans ses bras.

— Comment va-t-elle ? Comment va-t-elle ?

Ryan répétait la question avec une telle frénésie que Riley eut du mal à lui répondre :

— Elle va mieux.

Ryan recula et dévisagea Riley avec un regard angoissé.

— Je suis désolé, dit-il. Tellement désolé. Tu m’as dit qu’April avait des problèmes, mais je n’ai pas écouté. J’aurais dû être là pour vous deux.

Riley ne sut que dire. Ryan n’était pas du genre à s’excuser. En fait, elle s’attendait plutôt à des reproches. C’était sa manière à lui de gérer les crises familiales. Apparemment, ce qui était arrivé à April avait enfin percé sa carapace. Il avait sans doute parlé au médecin.

Il désigna la porte.

— Je peux la voir ? demanda-t-il.

— Bien sûr.

Riley resta près de la porte, pendant que Ryan se précipitait au chevet d’April et la prenait dans ses bras. Il la serra contre lui de longues secondes. Riley crut voir son dos frémir, secoué par un sanglot. Puis il s’assit à côté d’April.

April pleurait de nouveau.

— Oh, Papa, j’ai fait n’importe quoi, dit-elle. Tu vois, il y avait ce gars et…

Ryan posa son doigt sur ses lèvres :

— Chut, ne dis rien, ça va.

La gorge de Riley fit un nœud. Pour la première fois depuis longtemps, elle sentit qu’ils formaient, tous les trois, une famille. Etait-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vivraient-ils enfin des jours meilleurs, ou préparaient-ils ce qui serait une monumentale déception ? Elle n’en savait rien.

Riley regarda Ryan caresser les cheveux de sa fille, qui ferma les yeux et se détendit.

Comment en sommes-nous arrivés là ? se demanda-t-elle.

Si seulement elle avait pu revenir en arrière, elle aurait réparé ses erreurs, elle aurait fait les choses différemment, et rien de tout cela ne serait arrivé. Ryan pensait sûrement la même chose.

C’était ironique, et elle le savait. Le dernier tueur qu’elle avait arrêté était obsédé par les horloges. Il positionnait ses victimes comme les aiguilles d’un immense cadran. Et maintenant, elle pensait à son tour au temps…

Si seulement j’avais pu la protéger de Peterson, pensa-t-elle en frissonnant.

Comme Riley, April avait été enfermée et torturée par ce monstre sadique et son chalumeau au propane. La pauvre fille souffrait d’un syndrome post-traumatique.

Non, le problème était certainement plus ancien.

Peut-être que si Ryan et moi, on n’avait pas divorcé…pensa-t-elle.

Mais comment auraient-ils pu faire autrement ? Ryan était devenu distant, en tant que père et en tant que mari, sans parler de ses aventures extra-conjugales. Bien sûr, il n’était pas le seul responsable. Elle avait sa part. Elle n’avait jamais pu trouver l’équilibre entre son travail au FBI et son rôle de mère. Elle n’avait même pas vu les signes avant qu’il ne soit trop tard.

Son chagrin pesait lourd. Elle n’arrivait pourtant pas à trouver ce qu’elle aurait pu faire différemment. Elle avait toujours fait des erreurs. Et elle savait qu’elle ne pouvait pas remonter le temps. Inutile d’espérer l’impossible.

Son téléphone sonna et elle retourna dans le couloir pour répondre. C’était un appel de Garrett Holbrook, l’agent du FBI qui s’occupait de Jilly.

— Garrett ! dit-elle en décrochant. Qu’est-ce qui se passe ?

Garrett répondit avec son habituel ton monocorde.

— J’ai de bonnes nouvelles.

Riley respira plus librement.

— La police l’a trouvée, enchaîna Garrett. Elle est restée dans la rue toute la nuit, sans argent. Ils l’ont chopée en train de voler dans une épicerie. Je suis au poste de police. Je me suis porté caution, mais…

Garrett se tut. Riley se prépara au pire.

— Peut-être que je devrais vous la passer, dit-il.

Quelques secondes plus tard, la voix familière de Jilly retentit.

— Salut, Riley.

Maintenant qu’elle savait Jilly en sécurité, Riley ne pouvait plus retenir sa colère.

— C’est tout ce que tu as à me dire ? Mais qu’est-ce qui t’a pris ?

— J’y retourne pas, dit Jilly.

— Si, tu y retournes.

— S’il vous plait, ne m’obligez pas.

Riley ne répondit pas pendant quelques secondes. Elle ne sut que dire. Elle savait que le centre d’hébergement était l’endroit idéal. Elle connaissait certaines personnes qui y travaillaient.

Mais elle comprenait également ce que Jilly ressentait. La dernière fois qu’elles avaient discuté, Jilly lui avait confié que personne ne voulait d’elle. Les parents adoptifs ne la choisissaient pas.

« A cause de mon passé », avait-elle dit.

Cette conversation s’était mal terminée. En larmes, Jilly avait supplié Riley de l’adopter, et Riley avait été incapable de lui expliquer pourquoi c’était impossible. Elle espéra que cette conversation ne se terminerait pas de la même façon.

Avant que Riley n’ait eu le temps de répondre, Jilly dit :

— Votre ami veut vous parler.

La voix de Garrett Holbrook retentit :

— Elle n’arrête pas de dire ça. Elle ne veut pas retourner au centre. Mais j’ai une idée. Une de mes sœurs, Bonnie, pense à adopter. Je suis sûr qu’elle et son mari seraient contents d’avoir Jilly. Bien sûr, si Jilly…

Les cris de joie de Jilly l’interrompirent :

— Oui, oui, oui !

Riley sourit. C’était exactement ce qu’il lui fallait.

— On dirait que c’est décidé, Garrett. Tenez-moi au courant. Merci beaucoup.

— Je vous en prie.

Ils raccrochèrent. Riley se rapprocha de la porte. Ryan et April parlaient toujours. Tout allait soudain beaucoup mieux. Malgré ses défauts, et ceux de Ryan, ils avaient donné à April une vie bien meilleure qu’ont d’autres enfants.

Une main se posa sur son épaule.

— Riley.

Elle se retourna vers le visage amical de Bill. En s’éloignant de la porte pour lui parler plus librement, Riley ne put s’empêcher de jeter un regard à son ex-mari, puis à son partenaire. Même dans cet état de stress, Ryan n’avait rien perdu de son charme. Ses cheveux blonds et ses manières lui avaient ouvert toutes les portes, dans son métier d’avocat. Bill ressemblait plus à Riley. Il avait des cheveux bruns, parsemés de gris. Il était plus solide et plus chiffonné que Ryan, mais Bill était tout aussi compétent dans son domaine d’expertise, et Riley avait toujours pu compter sur lui.

— Comment va-t-elle ? demanda Bill.

— Mieux. Et Joel Lambert ?

Bill secoua la tête.

— Ce petit caïd est un vrai casse-tête, dit-il. Il parle. Il dit qu’il connait des types qui se font beaucoup d’argent avec des jeunes filles, et il a voulu essayer. Pas de remords. Un vrai sociopathe. Il va faire de la prison, c’est sûr, mais il va peut-être passer un accord avec le juge.

Riley fronça les sourcils. Elle détestait les accords, et celui-ci plus que tous les autres.

— Je sais ce que tu en penses, dit Bill, mais on pourra coffrer beaucoup de connards. C’est une bonne chose.

Riley hocha la tête. C’était satisfaisant de savoir que du bon sortirait de toute cette histoire. Mais elle devait parler de quelque chose avec Bill. Elle n’était pas sûre de savoir où commencer.

— Bill, à propos du travail…

Bill lui tapota l’épaule.

— Ne dis rien. Tu ne pourras pas faire de terrain pendant quelques temps. Tu dois te reposer. Ne t’inquiète pas, je comprends. Tout le monde comprend. Prends autant de temps que tu veux.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

— Désolé de filer, mais…

—Vas-y, dit Riley. Et merci pour tout.

Elle prit Bill dans ses bras, et il s’en alla. Riley resta dans le couloir, à réfléchir à son avenir proche.

« Prends autant de temps que tu veux. », avait dit Bill

Ce ne serait pas facile. Ce qui était arrivé à April ne faisait que lui rappeler tout le mal qui restait à éradiquer. C’était son boulot d’arrêter les monstres. Et si elle avait appris une chose dans sa vie, c’était bien que le mal ne se reposait jamais.




CHAPITRE DEUX


Sept semaines plus tard



Quand Riley arriva au bureau du psychologue, elle trouva Ryan assis, seul, dans la salle d’attente.

— Où est April ? demanda-t-elle.

Ryan montra la porte fermée.

— Elle est avec le docteur Sloat, dit-il d’un air embarrassé. Elles voulaient parler de quelque chose en privé. Ensuite, on pourra rentrer.

Riley soupira et se laissa tomber sur une chaise. April, Ryan et elle avaient passé de longues heures émotionnellement difficiles dans ce cabinet, ces dernières semaines. C’était la dernière séance avant qu’ils ne prennent un peu de vacances pour Noël.

Le docteur Sloat affirmait que toute la famille devait participer à la guérison d’April. C’était beaucoup de travail. Au grand soulagement de Riley, Ryan y avait pris part sans réserve. Il était venu à toutes les séances qu’il pouvait intégrer à son emploi du temps, acceptant même de réduire son temps de travail. Aujourd’hui, il avait conduit April ici, après l’école.

Riley l’observa à la dérobée, tandis qu’il regardait fixement la porte fermée. Il semblait métamorphosé. Il y avait encore peu de temps, il portait si peu d’attention à sa fille qu’on aurait pu l’accuser de négligence. Il avait souvent répété que les problèmes d’April étaient de la faute de Riley.

Mais, quand April avait consommé de la drogue et s’était approchée dangereusement de la prostitution forcée, quelque chose avait changé en lui. Suite à son séjour à la clinique, April vivait chez Riley depuis six semaines. Ryan leur rendait visite le plus souvent possible, notamment pour Thanksgiving. Parfois, ils ressemblaient presque à une famille normale.

Mais Riley ne cessait de se demander s’ils avaient jamais été normaux.

Peut-on changer ça ? se demanda-t-elle. Est-ce que je veux que ça change ?

Riley était déchirée et se sentait même un peu coupable. Elle avait longtemps essayé d’accepter que Ryan ne ferait pas partie de son avenir. Elle s’était imaginé avec un autre homme, peut-être.

Il y avait toujours eu quelque chose entre elle et son partenaire Bill, mais ils passaient aussi beaucoup de temps à se quereller. Et puis, il était assez difficile de maintenir une bonne relation professionnelle, sans compliquer les choses.

Son séduisant et aimable voisin, Blaine, était une meilleure option, d’autant plus que sa fille, Crystal, était amie avec April.

Pourtant, à des moments comme celui-ci, Ryan redevenait l’homme dont elle était tombée amoureuse, des années plus tôt. Riley n’aurait su dire où se dirigeait sa vie.

La porte s’ouvrit et le docteur Lesley Sloat fit un pas dans la salle d’attente.

— On aimerait vous voir, maintenant, dit-elle en souriant.

Riley appréciait beaucoup la psychologue, à la silhouette trapue et aux sourires désarmants. April l’aimait aussi.

Riley et Ryan s’assirent dans les confortables fauteuils rembourrés, en face d’April qui occupait un canapé, à côté du docteur Sloat. April leur adressa un petit sourire. Le docteur Sloat lui fit signe de prendre la parole.

— Il s’est passé quelque chose cette semaine, dit April. C’est difficile d’en parler…

Le souffle de Riley accéléra l’allure, tout comme son rythme cardiaque.

— C’est Gabriela, dit April. Peut-être que ce serait mieux si elle était là aussi, mais elle est pas là…

Riley était surprise. Gabriela était leur bonne guatémaltèque, qui travaillait dans la famille depuis des années. Elle avait emménagé avec Riley et April. Elle était devenue un membre de leur famille.

April prit une grande inspiration et poursuivit :

— Il y a deux jours, elle m’a dit un truc que je vous ai pas dit. Mais je crois que vous devriez savoir. Gabriela m’a dit qu’elle allait s’en aller.

— Pourquoi ? s’exclama Riley.

Ryan parut étonné :

— Elle n’est pas assez payée ? demanda-t-il.

— Non, c’est à cause de moi, dit April. Elle m’a dit qu’elle n’en pouvait plus. Elle m’a dit que c’était trop de responsabilités de me protéger.

April se tut. Une larme brilla sur sa joue.

— Elle m’a dit que c’était trop facile pour moi de filer sans qu’elle le sache. Elle ne dormait plus la nuit. Elle se demandait toujours ce que je faisais. Elle m’a dit qu’elle allait partir, maintenant que j’allais mieux.

Riley sursauta. Elle n’avait jamais soupçonné que Gabriela était dans un tel état.

— Je l’ai suppliée de ne pas partir, dit April. Je pleurais et elle pleurait, mais j’arrivais pas à la faire changer d’avis et j’ai eu trop peur.

April s’étouffa sur un sanglot et essuya ses yeux avec un mouchoir.

— Maman, dit April, je l’ai suppliée à genoux. Je lui ai promis de ne jamais recommencer. Et enfin, enfin, elle m’a prise dans ses bras et elle a dit qu’elle partirait pas tant que je garderais ma promesse. Et je garderai ma promesse. Je garderai ma promesse. Maman, Papa, je ne vous obligerai plus jamais à vous inquiéter comme ça pour moi.

Le docteur Sloat tapota la main d’April et sourit à Riley et Ryan.

Elle dit :

— Ce qu’April essaye de vous dire, c’est qu’elle a franchi un cap.

Riley vit Ryan sortir un mouchoir et se tapoter les yeux. Elle l’avait très rarement vu pleurer, mais elle comprenait ce qu’il ressentait. Sa gorge piquait. C’était Gabriela – pas Riley, pas Ryan – qui avait remis April sur de bons rails.

Cependant, Riley ne pouvait être qu’incroyablement reconnaissante de retrouver toute sa famille en forme et en bonne santé pour Noël. Elle tâcha d’ignorer l’horrible ressentiment qui lui souffla que les monstres de sa vie allaient lui gâcher ses vacances.




CHAPITRE TROIS


Quand Shane Hatcher pénétra dans la bibliothèque de la prison, le jour de Noël, l’horloge montrait qu’il était moins deux.

Dans les temps, pensa-t-il.

Dans quelques minutes, il s’évaderait.

C’était drôle de voir les décorations de Noël pendre çà et là – toutes fabriquées en polystyrène, évidemment, rien de coupant. Hatcher avait passé de nombreuses fêtes de Noël ici, à Sing Sing, et l’idée de vouloir insuffler un esprit festif dans un tel endroit lui paraissait absurde. Il faillit éclater de rire en voyant Freddy, le taciturne bibliothécaire de la prison, avec un bonnet rouge.

Assis derrière son bureau, Freddy lui adressa un sourire cadavérique. Ce sourire disait à Hatcher que tout se passait comme prévu. Hatcher hocha la tête à son tour et sourit. Puis il se dirigea entre deux rayons et attendit.

Quand l’aguille indiqua l’heure juste, Hatcher entendit la porte s’ouvrir à l’autre bout de la bibliothèque. Quelques minutes plus tard, un chauffeur de camion entra, en poussant devant lui une grosse poubelle. Il referma bruyamment derrière lui.

— Qu’est-ce que t’as pour moi, cette semaine, Bader ? demanda Freddy.

— Qu’est-ce que tu crois ? demanda le chauffeur. Des bouquins, que des bouquins…

Le chauffeur jeta un rapide coup d’œil en direction de Hatcher, avant de se détourner. Bien sûr, il était dans la combine. Le chauffeur et Freddy firent comme si Hatcher n’était pas là.

Parfait, pensa Hatcher.

Ensemble, Bader et Freddy déchargèrent les livres sur une table à roulettes.

— Tu prendras bien un café ? demanda Freddy. Ou du lait de poule bien chaud ? Ils en font pour les fêtes.

— Super.

Tout en discutant, les deux hommes disparurent derrière les portes battantes.

Hatcher resta immobile quelques secondes. Il étudia la position exacte de la poubelle. Il avait payé un maton pour orienter différemment une caméra de surveillance, petit à petit, sur une période de quelques jours. Maintenant, il y avait un angle mort dans la bibliothèque – un angle mort que les gardes chargés de la surveillance des moniteurs n’avaient pas encore remarqué. Et le chauffeur avait trouvé cet angle mort.

Hatcher sortit en silence de sa cachette et se glissa dans la benne. Le chauffeur avait installé une grosse couverture dans le fond. Hatcher s’en recouvrit.

Il ne restait plus que la dernière phase, celle dont il n’était pas certain. Et même si quelqu’un rentrait à ce moment-là dans la bibliothèque, pourquoi regarderait-il dans la benne ? Ceux qui fouillaient le camion d’habitude avaient également été payés.

Bien sûr, il n’était pas inquiet ou nerveux. Il ne ressentait plus de telles émotions depuis plus de trente ans. Un homme qui n’a rien à perdre n’a pas de raison d’être inquiet. La seule chose qui peut éveiller son intérêt, c’est la promesse de l’inconnu.

Il attendit sous la couverture, en écoutant attentivement. L’aiguille de l’horloge sur le mur tiqua la minute.

Encore cinq minutes, pensa-t-il.

Cela faisait partie du plan. Ces cinq minutes, ce serait l’alibi de Freddy. Il pourrait dire, sans mentir, qu’il n’avait pas vu Hatcher monter dans la benne. Il pourrait dire qu’il pensait que Hatcher avait quitté la bibliothèque en son absence. Quand les cinq minutes seraient écoulées, Freddy et le chauffeur de camion reviendraient, et Hatcher sortirait de la bibliothèque, puis de la prison.

En attendant, Hatcher laissa ses pensées vagabonder. Que ferait-il avec sa liberté ? Il avait récemment reçu des nouvelles qui valaient la peine de prendre le risque.

Hatcher sourit en pensant à l’autre personne qui s’intéresserait de près à son évasion. Il aurait aimé voir la tête de Riley Paige quand elle l’apprendrait.

Il étouffa un rire.

Ce serait tellement bien de la revoir.




CHAPITRE QUATRE


Riley regarda April ouvrir le cadeau de Noël que son père lui avait acheté. Ryan connaissait-il vraiment les goûts de sa fille ?

April sourit en sortant un bracelet jonc du paquet.

— C’est super beau, Papa ! s’exclama-t-elle en plantant un bisou sur sa joue.

— Il parait que c’est tendance en ce moment, dit Ryan.

— Oui, c’est super tendance, répondit April. Merci !

Elle adressa à Riley un clin d’œil discret. Riley réprima un rire. Quelques jours plus tôt, April lui avait dit qu’elle détestait ces bracelets ridicules que toutes les filles portaient. Malgré tout, April feignait très bien l’enthousiasme.

Elle ne jouait pas la comédie pour autant. April était heureuse que son père ait pris le temps de lui acheter un cadeau de Noël susceptible de lui plaire.

Riley avait ressenti la même chose en déballant le sac à main hors de prix que Ryan lui avait offert. Il n’était pas du tout à son goût, et elle ne s’en servirait jamais – sauf quand Ryan serait dans le coin. Pour ce qu’elle en savait, Ryan pensait peut-être la même chose du portefeuille qu’elle et April lui avaient acheté.

On essaye de redevenir une famille, pensa Riley.

Pour le moment, c’était un succès.

C’était le matin de Noël, et Ryan était venu passer la journée avec elles. Riley, April, Ryan et Gabriela étaient assis devant la cheminée, en train de boire du chocolat chaud. L’odeur délicieuse du grand repas de Noël que Gabriela avait mitonné embaumait la pièce.

Riley, April et Ryan portaient les écharpes que Gabriela leur avait tricotées, et Gabriela portait les chaussons confortables qu’April et Riley lui avait offerts.

On sonna à la porte, et Riley alla ouvrir. C’était son voisin, Blaine, avec sa fille, Crystal.

Riley était à la fois ravie et embarrassée de les voir. Par le passé, Ryan avait été jaloux de Blaine – non sans raison. En fait, elle le trouvait très séduisant.

Riley ne put s’empêcher de le comparer mentalement à Bill et à Ryan. Blaine était un peu plus jeune qu’elle, mince et athlétique. Il perdait ses cheveux et ne s’en cachait pas, ce qui ne déplaisait pas à Riley.

— Entrez, dit-elle.

— Désolé, je ne peux pas, dit Blaine. Je dois aller au restaurant. Mais j’ai amené Crystal.

Blaine était le propriétaire d’un restaurant très populaire du centre-ville. Evidemment, ils avaient ouvert pour le jour de Noël, et Riley n’aurait pas dû être surprise. Il devait proposer quelque chose de délicieux pour les fêtes.

Crystal fila à l’intérieur et se mêla au groupe. Elle et April ouvrirent en gloussant les cadeaux qu’elles s’offraient l’une à l’autre.

Riley et Blaine s’échangèrent discrètement des cartes de Noël, puis Blaine s’en alla. Quand Riley rejoignit le groupe, Ryan avait l’air amer. Riley mit la carte de côté sans l’ouvrir. Elle la lirait quand Ryan serait parti.

Ma vie est décidément compliquée, pensa-t-elle. Mais c’était une vie qui semblait de plus en plus normale. Une vie qu’elle pouvait aimer.



*



Les pas de Riley résonnaient dans la grande pièce obscure. Soudain, il y eu un craquement, comme si quelqu’un avait appuyé sur l’interrupteur, et la lumière inonda la pièce, aveuglant Riley.

Elle se trouvait dans le couloir de ce qui semblait être un vieux musée de cire. A sa droite, une femme nue était appuyée contre un arbre dans une position de poupée. A sa gauche, une femme enroulée dans une chaîne pendait à un lampadaire. Plus loin, une autre exposition montrait des cadavres dont les mains étaient attachées dans le dos. Ensuite, une série de corps dont les bras pointaient d’étranges directions.

Riley les connaissait déjà. C’étaient les affaires sur lesquelles elle avait récemment travaillé. Elle était entrée dans son cabinet des horreurs.

Mais que faisait-elle là ?

Soudain, une voix de gamine l’interpella avec terreur :

— Riley, aidez-moi !

Elle fouilla du regard le bout du couloir et vit enfin la silhouette d’une jeune fille qui tendait les bras vers elle.

On aurait dit Jilly. Elle avait encore des ennuis.

Riley se précipita vers elle, mais une lumière éclaira brusquement la silhouette, et ce n’était pas Jilly du tout.

C’était un vieil homme grisonnant vêtu d’un uniforme de colonel des Marines.

C’était le propre père de Riley. Et il se moquait de son erreur.

— Tu pensais quand même pas trouver quelqu’un de vivant ? dit-il. Tu ne sers qu’aux morts. Combien de fois je vais te le répéter ?

Riley ne comprenait pas. Son père était mort depuis des mois. Il ne lui manquait pas. Elle faisait tout pour ne pas penser à lui. C’était un homme dur qui ne lui avait jamais rien donné.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Riley.

— Je fais que passer, ricana-t-il. Je viens voir si tu bousilles ta vie. Comme d’habitude, je vois.

Riley voulut se jeter sur lui. Elle voulut lui faire mal. Mais elle ne pouvait plus bouger.

Un bruit désagréable retentit.

— J’aimerais bien discuter, dit-il, mais tu as autre chose à faire.

Le bruit tonna, de plus en plus fort. Son père tourna les talons.

— T’as jamais fait de bien à personne, dit-il. Même pas à toi-même.



Riley ouvrit brusquement les yeux. Elle réalisa que son téléphone sonnait. Il était six heures du matin.

C’était un appel de Quantico. A cette heure-ci ? Ce n’était pas bon signe.

Elle décrocha et la voix sévère de son chef d’équipe, l’agent spécial chargé d’enquête Brent Meredith, lui répondit :

— Agent Paige, j’ai besoin de vous tout de suite dans mon bureau, dit-il. C’est un ordre.

Riley se frotta les yeux.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Il y eut un silence.

— Non devons en discuter face à face, dit-il.

Il raccrocha. L’espace d’un instant, mal réveillée, Riley se demanda s’il allait la réprimander pour son comportement. Non, elle était en congé depuis des mois. Un appel de Meredith ne signifiait qu’une seule chose.

C’est une affaire, pensa-t-elle.

Il ne l’appellerait pas pendant les fêtes sans raison.

Et, au ton de sa voix, elle comprit que c’était quelque chose d’énorme. Quelque chose qui pourrait bouleverser sa vie.




CHAPITRE CINQ


L’inquiétude de Riley ne fit que croître quand elle pénétra dans les locaux de l’Unité d’Analyse Comportementale. Brent Meredith l’attendait, assis derrière son bureau. C’était un afro-américain au visage anguleux et à la stature imposante. Il semblait inquiet.

Bill était là également. Riley comprit à son expression qu’il ne savait pas encore de quoi il en retournait.

— Prenez un siège, Agent Paige, dit Meredith.

Riley s’assit.

— Je suis désolé d’avoir interrompu vos vacances. Cela fait longtemps qu’on ne s’est pas vus. Comment allez-vous ?

Riley était surprise. Ce n’était pas comme ça que Meredith commençait habituellement les réunions – avec une excuse et les banalités d’usage. Il allait droit au but, d’habitude. Bien sûr, il savait qu’elle était en congé pour s’occuper d’April. Meredith était sincèrement inquiet. Tout de même, c’était étrange.

— Ça va mieux, merci, dit-elle.

— Et votre fille ? demanda Meredith.

— Elle se remet doucement.

Meredith la fixa du regard quelques instants.

— J’espère que vous êtes prête à retourner au travail, dit-il. S’il y a bien une affaire sur laquelle on a besoin de vous, c’est celle-ci.

L’imagination de Riley marchait à plein régime. Elle attendit en silence qu’il s’explique.

Enfin, Meredith dit :

— Shane Hatcher s’est échappé de Sing Sing.

Ses mots heurtèrent Riley de plein fouet. Heureusement, elle était assise.

— Oh mon Dieu…, souffla Bill, visiblement sonné.

Riley connaissait bien Shane Hatcher – un peu trop bien. Il avait été condamné à perpétuité, sans remise de peine. Pendant ses années de prison, il était devenu un expert en criminologie. Il avait publié des articles dans des magazines scientifiques et enseignait parfois des classes dans les programmes de formation de la prison. Riley lui avait parfois rendu visite pour lui demander conseil.

Ces visites l’avaient profondément déroutée. Hatcher semblait s’être découvert des affinités avec elle. Et Riley devait admettre qu’au fond, il la fascinait. C’était sans doute l’homme le plus intelligent qu’elle ait jamais rencontré – et le plus dangereux.

Elle s’était juré après chaque visite de ne pas retourner le voir. Elle se rappela leur dernière conversation :

« Je ne reviendrai plus vous voir. », lui avait-elle dit.

« Vous n’en aurez peut-être pas besoin. », avait-il répondu.

Ces mots prenaient un tout autre sens.

— Comment s’est-il évadé ? demanda Riley.

— Je n’ai pas de détails, dit Meredith. Vous savez peut-être qu’il passe beaucoup de temps à la bibliothèque, et qu’il y a travaillé comme assistant. Hier, il était là quand une livraison de livres est arrivée. Il a dû filer avec le camion. Dans la nuit, les gardiens ont remarqué son absence. On a retrouvé le camion abandonné à quelques kilomètres d’Ossining. Aucun signe du conducteur.

Meredith se tut. Riley imaginait sans peine comment Hatcher avait monté son plan d’évasion. Quant au conducteur, que lui était-il arrivé ?

Meredith se pencha vers Riley.

— Agent Paige, vous connaissez Hatcher mieux que quiconque. Que pouvez-vous nous dire sur lui ?

Riley prit une grande inspiration.

— Dans sa jeunesse, Hatcher faisait partie d’un gang de Syracuse. Il était particulièrement vicieux, même pour un criminel. On l’appelait « Shane la Chaîne » parce qu’il aimait battre ses rivaux à mort avec des chaînes.

Riley se tut, le temps de se remémorer tout ce que Shane lui avait dit :

— Un policier était à ses trousses. Il en avait fait une affaire personnelle. Hatcher l’a pulvérisé avec des chaînes à neige. Il a abandonné son corps sur le perron de sa maison pour que sa famille le retrouve là. C’est comme ça qu’il a été arrêté. Il est resté trente ans en prison. Il était censé ne plus jamais sortir.

Un silence passa.

— Il a cinquante-cinq ans maintenant, dit Meredith. Les années qu’il a passées en prison l’ont peut-être émoussé.

Riley secoua la tête.

— Non, vous vous trompez, dit-elle. Dans son gang, ce n’était qu’un gamin rebelle et ignorant. Il ne devinait même pas son potentiel. Au fil des années, il a acquis de grandes connaissances. Il sait qu’il est un génie. Et il n’a jamais montré de remords. Bien sûr, il a fini par apprendre les bonnes manières. Il se comporte bien – ça lui permet d’avoir des privilèges. Mais je suis certaine qu’il est aussi vicieux et dangereux qu’avant.

Riley réfléchit quelques instants. Quelque chose clochait. Elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.

— Quelqu’un sait pourquoi ? demanda-t-elle.

— Pourquoi quoi ? fit Bill.

— Pourquoi il s’est évadé.

Bill et Meredith échangèrent un regard d’incompréhension.

— N’est-ce pas évident ? demanda Bill.

Evidemment, sa question semblait étrange, mais Bill était venu une fois avec elle à Sing Sing.

— Bill, tu l’as rencontré, dit-elle. Il t’a semblé agité ? Pas satisfait de sa condition ?

Bill fronça les sourcils.

— Non, en fait, il avait l’air…

Il hésita :

— Presque satisfait de son sort, non ? termina Riley. La prison lui convient bien. Je n’ai jamais eu l’impression que sa liberté lui manquait. Il a un côté zen. Il ne s’attache à rien. Il n’a envie de rien. La liberté n’a rien à lui offrir. Et maintenant, il est dehors. Il est recherché. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?

Les doigts de Meredith tambourinèrent sur la table.

— Comment s’est déroulée votre dernière visite ? demanda-t-il. Vous vous êtes séparés en bons termes ?

Riley réprima un sourire amer.

— On ne se sépare jamais en bons termes, dit-elle.

Au bout d’un court silence, elle ajouta :

— Je comprends ce que vous me dites. Vous pensez que je pourrais être sa cible.

— C’est possible ? demanda Bill.

Riley ne répondit pas. Elle se rappela, une fois encore, ce que lui avait dit Hatcher.

« Vous n’en aurez peut-être pas besoin. »

Etait-ce une menace bien déguisée ? Riley n’en savait rien.

Meredith enchaîna :

— Agent Paige, je n’ai pas besoin de vous dire que c’est une affaire difficile et de la plus haute importance. Ça va sortir dans les médias. Les évasions font toujours beaucoup de bruit. Elles provoquent parfois la panique. Peu importe ce qu’il veut, on doit l’arrêter. Je regrette d’interrompre vos congés pour un tel dossier. Vous êtes prête ? Vous pouvez le faire ?

Un étrange picotement parcourut le corps de Riley. Elle avait rarement ressenti ça en acceptant une affaire. Elle eut besoin d’un instant pour comprendre que c’était de la peur, pure et simple.

Elle n’avait pas peur pour sa sécurité. C’était autre chose. Quelque chose d’irrationnel. Peut-être était-ce le fait que Hatcher la connaissait si bien. Bien sûr, tous les prisonniers réclamaient quelque chose en échange d’une information utile, mais Hatcher n’avait jamais voulu de cigarettes ou de bouteilles de whisky. Il avait passé un marché très simple et particulièrement troublant avec Riley.

Il voulait qu’elle lui révèle des secrets.

« Quelque chose sur vous que vous voudriez cacher. »

Riley avait obéi, avec un empressement coupable. Maintenant, Hatcher savait toutes sortes de choses sur elle – qu’elle était une mauvaise mère, qu’elle détestait son père et n’était pas allée à sa sépulture, qu’il y avait parfois une séduction entre elle et Bill, et qu’elle prenait parfois du plaisir dans la violence, tout comme Hatcher lui-même.

Que lui avait-il dit la dernière fois ?

« Je vous connais. D’une certaine manière, je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. »

Etait-elle assez intelligente pour l’arrêter ? Meredith attendait patiemment la réponse à sa question.

— Aussi prête que possible, dit-elle en essayant de prendre l’air assuré.

— Bien, dit Meredith. Par quoi devrions-nous commencer ?

Riley réfléchit.

— Bill et moi, nous allons voir ce que le FBI a sur lui.

Meredith hocha la tête et dit :

— J’ai déjà mis Sam Flores sur le coup.



*



Quelques minutes plus tard, Riley, Bill et Meredith se trouvaient dans une salle de conférence, devant un mur blanc sur lequel Sam Flores projetait ce qu’il avait déniché. Flores était un technicien de labo aux lunettes cerclées de noir.

— Je crois qu’il y a tout ce dont vous pourriez avoir besoin, dit Flores. Acte de naissance, arrestation, minutes de procès…

C’était impressionnant et rien ne laissait la moindre place à l’imagination. Il y avait plusieurs photos sanglantes des corps de ses victimes, notamment celui du policier sur le perron de sa maison.

— Qu’est-ce qu’on a sur ce policier ? demanda Bill.

Flores fit apparaître des photos d’un homme jovial en uniforme de la police.

— Lucien Wayles, quarante-six ans quand il est mort en 1986, dit Flores. Il était marié. Il avait trois enfants. Il a reçu une médaille pour son courage. Très apprécié et respecté par ses collègues. Le FBI a fait équipe avec la police pour épingler Hatcher quelques jours après sa mort. Ça m’étonne presque qu’ils ne l’aient pas battu à mort quand ils ont retrouvé Hatcher.

Les photos de Hatcher lui-même étaient frappantes. Riley le reconnaissait à peine. L’homme qu’elle connaissait était intimidant, mais il avait aussi l’image d’un rat de bibliothèque, avec ses lunettes de lecture perchées sur le nez. Le jeune afro-américain sur les photos d’identité judiciaires avait un visage dur et un regard vide et cruel. A croire qu’il ne s’agissait pas de la même personne.

Le rapport de Sam Flores était très complet, mais il décourageait Riley. Elle avait cru qu’elle connaissait Shane Hatcher mieux que quiconque. Cependant, elle ne connaissait pas ce Shane Hatcher – l’impitoyable délinquant qu’on appelait « Shane la Chaîne ».

Il faut que j’apprenne à le connaître, pensa-t-elle.

Sinon, elle ne pourrait pas l’arrêter.

Elle eut l’étrange sensation que ce rapport et toutes ces informations ne l’aidaient pas du tout – au contraire. Elle avait besoin de quelque chose de plus tangible – de vraies photographies imprimées sur du papier glacé, et dont les coins s’effritaient, de vrais documents.

Elle demanda à Flores :

— Je pourrais voir les originaux ?

Flores étouffa un rire incrédule :

— Navré, Agent Paige, ça ne risque pas. Le FBI a bazardé ses archives en 2014. Maintenant, tout est sous format digital. Ce que vous voyez, c’est tout ce que nous avons.

Riley poussa un soupir de découragement. Oui, bien sûr, elle se souvenait de cette histoire. D’autres agents avaient protesté, mais Riley n’avait pas trouvé que c’était un problème. Elle commençait à le regretter.

Le plus important, c’était d’anticiper le premier geste de Hatcher. Une idée lui vint.

— Quel policier a fini par l’arrêter ? demanda-t-elle. S’il est encore en vie, Hatcher pourrait le prendre pour cible.

— Ce n’était pas un policier, dit Flores. Et ce n’était pas un homme.

Il fit apparaître sur le mur la photo d’une femme du FBI.

— Elle s’appelle Kelsey Sprigge. Elle était agent du FBI au bureau du Syracuse. Trente-cinq ans au moment des faits. Elle en a soixante-dix maintenant. Elle est à la retraite et elle vit à Searcy, une ville près de Syracuse.

Riley était surprise d’apprendre que Sprigge était une femme.

— Elle a dû faire ses débuts en…, commença-t-elle.

Flores termina sa pensée :

— Elle a démarré en 1972, juste après le meurtre de J. Edgar. On venait enfin d’autoriser les femmes à faire partie des agents. Elle a fait le début de sa carrière dans la police.

Riley était impressionnée. Kelsey Sprigge avait traversé l’histoire.

— Qu’est-ce que vous avez sur elle ? demanda Riley à Flores.

— Eh bien, elle est veuve. Elle a trois enfants et trois petits-enfants.

— Appelez le bureau de Syracuse et dites-leur de protéger Sprigge, dit Riley. Elle est en danger.

Flores hocha la tête.

Puis Riley se tourna vers Meredith.

— Monsieur, j’ai besoin d’un avion.

— Pourquoi ? demanda-t-il d’un air étonné.

Elle prit une grande inspiration.

— Shane va peut-être essayer de tuer Sprigge, dit-elle, et j’aimerais lui parler d’abord.




CHAPITRE SIX


Quand le jet du FBI se posa sur le tarmac, dans l’aéroport de Syracuse, Riley se rappela soudain ce que son père lui avait dit pendant son rêve :

« Tu ne sers qu’aux morts. »

Quelle ironie ! Pour la première fois, on l’envoyait sur une affaire où personne n’était mort – pas encore.

Mais ça pourrait changer très vite, pensa-t-elle.

Elle s’inquiétait particulièrement pour Kelsey Sprigge. Elle voulait rencontrer la dame pour être sûre que tout allait bien. Ensuite, il faudrait s’assurer de sa sécurité. Cela impliquait d’arrêter Shane Hatcher et de le remettre en prison.

Comme l’avion roulait tranquillement vers le terminal, Riley vit qu’ils avaient atterri au milieu de l’hiver. Les déneigeuses avaient repoussé des monticules de neige sur les côtés.

Cela changeait de la Virginie – en bien. Riley commençait à réaliser qu’elle avait besoin de ce nouveau défi. Elle avait appelé Gabriela de Quantico pour lui expliquer qu’elle avait un nouveau dossier. Gabriela était heureuse pour elle et lui avait assuré qu’elle s’occuperait bien d’April.

Quand l’avion s’arrêta, Riley et Bill attrapèrent leurs affaires et descendirent sur le tarmac glacé. Une bise froide lui fouetta le visage. Heureusement, on lui avait donné un manteau à Quantico.

Deux hommes trottinèrent vers eux. Ils se présentèrent sous les noms d’agents McGill et Newton, du bureau de Syracuse.

— Nous sommes là pour vous aider de quelque manière que ce soit, dit McGill à Bill et Riley.

Riley lui posa la seule question qu’elle avait en tête :

— Vous avez des gens qui veillent sur Kelsey Sprigge ? Vous pensez qu’elle va bien ?

— La police est sur le coup. Ils sont garés juste devant chez elle, dit Newton. Oui, elle va bien.

Riley aurait aimé en être également certaine.

Bill dit :

— Dans ce cas, le plus urgent, c’est d’aller à Searcy.

McGill répondit :

— Ce n’est pas loin de Syracuse et les routes sont dégagées. On a amené un SUV que vous pouvez utiliser, mais… Vous avez l’habitude de rouler sous la neige ?

— Vous savez, Syracuse gagne le Flocon d’or tous les ans, ajouta Newton avec une étrange fierté.

— Le Flocon d’or ? répéta Riley.

— C’est le prix de l’état de New York pour le coin où il neige le plus, dit McGill. On est les champions. On a un trophée pour le prouver.

— On devrait peut-être vous conduire là-bas.

Bill étouffa un rire.

— Merci, mais on va se débrouiller. Il y a quelques années, j’ai enquêté dans le Dakota en plein hiver. J’ai pas mal conduit sous la neige.

Riley ne dit rien, mais elle avait aussi beaucoup conduit dans les montagnes de Virginie. La neige ne tombait pas aussi dru qu’ici, mais les routes n’étaient jamais bien dégagées. Elle avait sans doute roulé plus souvent sur des routes verglacées que n’importe quel agent ci-présent.

Elle préférait laisser Bill conduire. Le plus important, c’était la sécurité de Sprigge. Bill prit les clés.

— Je dois dire que ça me plait de retravailler avec toi, dit Bill en s’enfermant dans la voiture. C’est égoïste, je sais. J’aime bien travailler avec Lucy, mais ce n’est pas pareil.

Riley sourit. Elle était aussi contente de retrouver Bill.

— Quand même, j’aurais préféré que tu ne prennes pas le dossier, ajouta Bill.

— Pourquoi ? demanda Riley avec surprise.

Bill secoua la tête.

— J’ai un mauvais pressentiment, dit-il. Tu te souviens ? J’ai rencontré Hatcher, moi aussi. Il en faut beaucoup pour me faire peur mais… Eh bien, lui, il ne joue pas dans la même catégorie.

Riley ne répondit pas. Elle ne pouvait pas le contredire. Elle savait que Hatcher avait profondément troublé Bill lors de sa visite. Avec un instinct étonnant, le prisonnier avait fait de perturbantes observations sur la vie personnelle de Bill.

« N’essayez même pas d’arranger les choses avec votre femme. Ce n’est pas possible. »

Hatcher avait eu raison, et Bill était maintenant en plein divorce.

A la fin de cette même visite, il avait dit à Riley quelque chose qui la hantait :

« Arrêtez de vous voiler la face. »

Elle ne savait toujours pas ce qu’il avait voulu dire. Elle eut le pressentiment désagréable qu’elle finirait par l’apprendre.



*



Quelques instants plus tard, Bill se gara à côté d’un gros tas de neige, devant la maison de Kelsey Sprigge à Searcy. Une voiture de police était arrêtée non loin. Toutefois, les deux policiers à l’intérieur ne lui inspirèrent pas confiance. Le criminel à l’esprit vicieux et brillant qui s’était évadé de Sing Sing n’aurait eu aucun mal à se débarrasser d’eux.

Bill et Riley descendirent de voiture et montrèrent de loin leurs badges aux policiers, avant de s’engager dans l’allée. C’était une petite maison traditionnelle à deux étages, avec un toit à deux pans et un perron couvert. Elle était décorée de lumières de Noël. Riley sonna.

Une femme ouvrit avec un charmant sourire. Elle était mince et portait un jogging. Son visage était illuminé.

— Vous devez être les agents Jeffreys et Paige, dit-elle. Je suis Kelsey Sprigge. Entrez. Ne restez pas dans ce froid de canard.

Kelsey Sprigge conduisit Riley et Bill dans un salon douillet où brûlait un feu de cheminée.

— Je peux vous offrir quelque chose ? demanda-t-elle. Je sais que vous êtes de service. Je vous prépare un café.

Elle disparut dans la cuisine, et Bill et Riley s’assirent. Riley balaya du regard les décorations de Noël et les douzaines de photos encadrées sur le mur. Elles avaient été prises à différents moments de la vie de Kelsey Sprigge, avec des enfants ou des petits-enfants autour d’elle. Dans certains clichés, un homme souriait à ses côtés.

Flores avait dit qu’elle était veuve. En regardant les photos, Riley devina que le mariage avait été long et heureux. D’une manière ou d’une autre, Kelsey Sprigge avait réussi à construire tout ce qui échappait à Riley. Elle avait passé une vie heureuse auprès d’une famille aimante, tout en travaillant comme agent du FBI.

Riley aurait voulu lui demander comme elle avait réussi. Bien sûr, ce n’était pas le moment.

La femme revint dans le salon en portant un plateau avec deux tasses de café, de la crème et du sucre, et – à la surprise de Riley – un scotch pour elle-même.

Kelsey fascinait Riley. Pour une femme de soixante-dix ans, elle était pleine de vie, et plus solide que la plupart des femmes qu’elle connaissait. Riley eut l’impression d’apercevoir ce qu’elle pourrait devenir.

— Bien, bien, dit Kelsey en s’asseyant en souriant. J’aurais préféré vous accueillir avec un beau soleil.

Son hospitalité charmante et tranquille désarmait Riley. Etant donné les circonstances, elle avait cru trouver une femme aux abois.

— Madame Sprigge…, commença Bill.

— Je vous en prie, appelez-moi Kelsey, l’interrompit-elle. Et je sais pourquoi vous êtes venus. Vous pensez que Shane Hatcher est à ma poursuite et que je suis sa première cible. Vous pensez qu’il veut me tuer.

Riley et Bill échangèrent un regard.

— Et bien sûr, c’est pour ça qu’il y a une voiture de police dehors, dit Kelsey en souriant. Je leur ai proposé de venir se mettre au chaud, mais ils ont refusé. Ils ne m’ont même pas laissé faire mon jogging de l’après-midi ! Quel dommage… Moi qui adore courir dans le frais. Eh bien, je n’ai pas peur de me faire assassiner, et vous ne devriez pas vous inquiéter non plus. Je ne pense vraiment pas que Shane Hatcher fera quoi que ce soit.

Riley faillit s’exclamer : « Pourquoi ? ».

Au lieu de quoi, elle demanda prudemment :

— Kelsey, vous l’avez arrêté. Vous l’avez amené devant la justice. Il a passé sa vie en prison à cause de vous. C’est peut-être pour vous qu’il est sorti.

Kelsey ne répondit pas tout de suite. Elle regardait le pistolet de Riley dans son étui.

— Quelle arme portez-vous, ma chère ? demanda-t-elle.

— Un Glock de calibre quarante, dit Riley.

— Joli ! s’exclama Kelsey. Je peux y jeter un œil.

Riley lui tendit son arme. Kelsey sortit le chargeur et examina l’arme. Elle le manipulait avec l’œil d’un vrai connaisseur.

— Je n’ai pas connu les Glocks pendant ma carrière, dit-elle. Je les aime bien. Bonne prise en main, équilibre idéal, très léger. Et le viseur me plait.

Elle remit le chargeur en place et rendit l’arme à Riley. Puis elle se dirigea vers son bureau. Elle en sortit un pistolet semi-automatique.

— J’ai arrêté Shane Hatcher avec ce bébé, dit-elle en souriant.

Elle tendit l’arme à Riley, avant de se rasseoir.

— Smith et Wesson, modèle 459. Je l’ai blessé et désarmé. Mon partenaire voulait le tuer – pour venger le flic qu’il avait battu à mort. Eh bien, j’ai dit non. Je lui ai dit que, s’il tirait sur Hatcher, il n’y aurait pas qu’un seul corps à enterrer.

Kelsey rosit.

— Oh, dit-elle, je préférais que cette histoire ne sorte pas d’ici !

Riley lui rendit son arme.

— J’ai bien vu que Hatcher avait apprécié mon geste, dit Kelsey. Vous savez, il suivait un code très strict, pour un délinquant. Il savait que je ne faisais que mon travail. C’est quelque chose qu’il respectait. Et il était reconnaissant. Bref, il ne s’est jamais intéressé à moi. Je lui ai même écrit quelques lettres, mais il n’a pas répondu. Il ne se souvient sans doute pas de mon nom. Non, je suis certaine qu’il ne veut pas me tuer.

Kelsey adressa à Riley un regard de curiosité.

— Mais Riley, vous permettez que je vous appelle Riley ? Vous m’avez dit au téléphone que vous lui aviez rendu visite, que vous aviez appris à le connaître ? Il doit être fascinant.

Riley crut déceler une pointe d’envie ou de jalousie dans la voix de la femme.

Kelsey se leva.

— Oh, vous m’écoutez radoter, alors que vous avez un méchant à arrêter ! Et qui sait ce qu’il prépare ? J’ai quelques informations qui pourraient vous aider. Venez, je vais vous montrer tout ce que j’ai.

Elle conduisit Riley et Bill dans la cave. Les nerfs de Riley frémirent.

Pourquoi fallait-il que ce soit dans une cave ? pensa-t-elle.

Ces derniers mois, Riley avait développé une phobie légère mais irrationnelle des caves – un reste de son syndrome post-traumatique. Elle avait été retenue prisonnière dans un vide sanitaire sous un plancher et, plus récemment, prise au piège dans une cave plongée dans le noir.

Toutefois, en suivant Kelsey dans l’escalier, Riley ne vit rien de sinistre. La cave avait été aménagée de façon confortable. Il y avait un coin bureau bien éclairé et rempli de dossiers en papier kraft, ainsi qu’un tableau d’affichage avec de vieilles photographies et des coupures de presse.

— C’est ici. Tout ce que j’ai sur « Shane la Chaîne », sa carrière et sa chute, dit Kelsey. Servez-vous. Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas.

Riley et Bill se mirent à fouiller. Riley était à la fois surprise et excitée. Les documents n’avaient pas tous été scannés et numérisés dans les archives du FBI. Bien sûr, il y avait aussi des choses qui ne paraissaient pas très importantes, comme des notes prises sur des serviettes de restaurant.

Riley ouvrit un autre dossier, qui contenait des rapports polycopiés et d’autres documents. Elle réalisa avec amusement que Kelsey n’était pas censée les photocopier. Les originaux avaient sûrement été détruits.

Comme Bill et Riley examinaient le matériel, Kelsey remarqua :

— Vous vous demandez peut-être pourquoi je n’ai jamais pu refermer ce dossier. Parfois, je me demande aussi.

Elle réfléchit quelques instants.

— C’est cette affaire qui m’a fait découvrir le mal dans sa forme la plus pure, dit-elle. Pendant ces quatorze ans que j’ai passés au Bureau, j’étais surtout là pour faire joli dans la vitrine. Le quota féminin. Mais c’est moi qui ai fait avancer ce dossier, en parlant aux délinquants dans les rues, en prenant l’équipe en charge. Personne ne pensait que je pourrais arrêter Hatcher. En fait, personne ne pensait que quelqu’un pourrait l’arrêter un jour. Mais je l’ai fait.

Riley feuilletait maintenant un dossier de photos de mauvaise qualité, que le Bureau n’avait probablement pas pris la peine de scanner. Kelsey avait pris soin de ne pas les jeter.

Sur l’une d’elle, un policier dans un café parlait à un jeune délinquant. Riley reconnut immédiatement Shane Hatcher. Elle eut besoin de plus de temps pour reconnaitre le policier.

— C’est l’homme que Hatcher a tué, n’est-ce pas ?

Kelsey hocha la tête.

— Lucien Wayles, dit-elle. J’ai pris la photo moi-même.

— Que faisait-il avec Hatcher ?

Kelsey esquissa un sourire complice.

— Eh bien, c’est une histoire intéressante…, dit-elle. Vous avez sûrement entendu dire que Wayles était un policier exceptionnel. C’est ce qu’ils veulent nous faire croire, encore maintenant. En fait, il était pourri jusqu’à la moelle. Dans cette photo, vous le voyez parler à Hatcher dans l’espoir de passer un marché avec lui. Une part des bénéfices de son trafic de drogues, en échange de sa tranquillité. Hatcher a dit non. C’est pour ça que Wayles a décidé de le poursuivre.

Kelsey sortit une photo du cadavre de Wayles.

— Comme vous le savez déjà, ça ne s’est pas très bien terminé pour Wayles, dit-elle.

Un frisson de compréhension parcourut le corps de Riley. C’était exactement le genre d’informations qu’elle cherchait et qui la rapprochaient du jeune Shane Hatcher.

En examinant la photo de Hatcher et du policier, Riley plongea dans l’esprit du jeune homme. Elle imagina ce qui était passé par la tête de Hatcher quand cette photo avec été prise. Ce que Kelsey venait de lui dire résonna dans sa tête :

« Vous savez, il suivait un code très strict, pour un délinquant. »

C’était toujours le cas, et Riley l’avait appris au cours de leurs conversations. En regardant cette photo, elle devinait le dégoût de Hatcher devant la proposition de Wayles.

Il s’est senti insulté, pensa Riley.

Hatcher avait voulu faire de Wayles un exemple. C’était la seule chose à faire, d’après son code étrange et tordu.

Riley tomba soudain sur les photos d’identité judiciaire d’un autre délinquant.

— C’est qui ? demanda-t-elle.

— Smokey Moran, répondit Kelsey. Le bras droit de Shane la Chaîne, jusqu’à ce que je le coince pour trafic de drogues. Il risquait la prison à vie, et c’est lui qui a fini par donner des preuves contre Hatcher, en échange d’une remise de peine. C’est comme ça que j’ai coincé Hatcher.

Les nerfs de Riley se mirent picoter.

— Et qu’est-ce qu’il est devenu ?

Kelsey secoua la tête d’un air désapprobateur.

— Il est toujours dehors, dit-elle. J’ai souvent regretté ce marché. Ça fait des années qu’il trempe dans toutes sortes d’affaires. Les jeunes délinquants l’admirent. Il est malin. La police et le Bureau n’ont jamais pu le traîner en justice.

Le pressentiment de Riley ne fit que croître. Elle plongea dans l’esprit de Hatcher, en prison depuis trente ans à cause de la trahison de Moran. Selon son code de conduite, cet homme ne méritait pas de vivre. Et il était temps de faire justice.

— Vous avez son adresse ? demanda Riley.

— Non, mais je suis sûre que le Bureau pourra vous la donner. Pourquoi ?

Riley prit une grande inspiration.

— Parce que Shane Hatcher va le tuer.




CHAPITRE SEPT


Riley savait que Smokey Moran était en grand danger mais, à dire vrai, elle ne ressentait aucune compassion pour ce délinquant de carrière.

Shane Hatcher était tout ce qui comptait.

Elle devait le remettre derrière les barreaux. S’ils pouvaient l’arrêter avant qu’il ne tue Moran, tant mieux. Elle et Bill se rendirent à l’adresse indiquée sans prévenir. Ils avaient appelé le bureau de terrain pour avoir des renforts.

C’était à une demi-heure de route du quartier de classe moyenne où vivait Kelsey Sprigge. Le coin était un des plus sinistres de Syracuse. Le ciel était voilé, mais la neige ne tombait pas. Et les voitures circulaient.

Pendant que Bill conduisait, Riley se connecta aux bases de données du FBI et fit quelques recherches sur son téléphone. Les gangs avaient pignon sur rue, par ici. Ils s’y regroupaient depuis le début des années 1980. Du temps de Shane la Chaîne, des locaux régnaient sur le quartier. Depuis ce jour, des gangs nationaux y avaient établi leurs quartiers-généraux et le niveau de violence avait doublé.

Les drogues qui alimentaient le système étaient de plus en plus dangereuses : maintenant, on vendait des cigarettes trempées dans du fluide d’embaumement et du flakka, une drogue de synthèse qu’on appelait des « sels de bain ». A se demander ce qu’il y aurait sur le marché dans quelques années.

Quand Bill se gara devant l’immeuble de Moran, Riley vit deux hommes vêtus des vestes du FBI dans une autre voiture – les agents McGill et Newton, qui les avaient accueillis à l’aéroport. Elle devina à leur stature qu’ils portaient des gilets pare-balles. Tous deux étaient armés de fusils de précision.

— Moran habite au troisième, dit Riley.

Le groupe pénétra dans le bâtiment par la porte principale. Ils croisèrent plusieurs délinquants dans le vestibule. Les mains plongées dans les poches de leurs sweats à capuche, ceux-ci ne leur prêtèrent aucune attention.

Les gardes du corps de Moran ?

Ils ne tenteraient rien contre leur groupe d’agents, mais ils pourraient prévenir Moran que quelqu’un était en route.

Visiblement, McGill et Newton les connaissaient. Ils les fouillèrent rapidement.

— On est là pour voir Moran, dit Riley.

Aucun ne répondit. Ils se contentèrent d’adresser aux agents des regards vides. Riley trouva cela étrange.

— Dehors, dit Newton.

Ils obéirent.

Riley en tête, les agents montèrent les escaliers. McGill et Newton connaissaient le coin et vérifiaient instinctivement tous les couloirs. Au troisième, ils s’arrêtèrent devant l’appartement de Moran.

Riley frappa à la porte. Personne ne répondit.

— Smokey Moran, c’’est l’agent spécial Riley Paige qui vous parle. Mes collègues et moi, nous aimerions vous parler. Nous ne vous voulons aucun mal. Nous ne sommes pas là pour vous arrêter.

Pas de réponse.

Riley tourna la poignée. A sa surprise, elle n’était pas verrouillée.

Les agents pénétrèrent dans un appartement bien tenu et très dépouillé. Il n’y avait pas de télévision, ni de matériel électronique et aucun signe d’un ordinateur. Riley comprit que Moran parvenait à garder le contrôle sur son territoire en donnant seulement des ordres en personne. Il n’utilisait jamais de téléphone ou Internet, ce qui lui permettait de passer sous les radars des autorités.

Il est malin, pensa Riley. Parfois, les vieilles méthodes marchent le mieux.

Mais il n’était pas là. Les deux agents inspectèrent rapidement toutes les pièces. Personne dans l’appartement.

Ils redescendirent. Quand ils atteignirent le vestibule, McGill et Newton levèrent leurs armes. Les jeunes délinquants les attendaient au bas des escaliers.

Riley les dévisagea l’un après l’autre. Elle réalisa brusquement qu’ils avaient reçu l’ordre de laisser le FBI fouiller l’appartement vide. Maintenant, ils avaient quelque chose à dire.

— Smokey pensait que vous viendriez, dit l’un d’eux.

— Il a un message pour vous, dit-un autre.

— Il dit que vous le trouverez dans l’entrepôt Bushnell, rue Dolliver.

Sans ajouter un mot, ils tournèrent les talons.

— Il était seul ? lança Riley.

— Il était seul quand il est parti, répondit un des jeunes.

Une étrange prémonition presque solennelle résonna dans ces derniers mots. Riley se demanda ce qu’il avait voulu dire.

McGill et Newton ne les quittèrent pas des yeux jusqu’à leur départ. Puis Newton dit :

— Je sais où se trouve cet entrepôt.

— Moi aussi, dit McGill. C’est à quelques pâtés de maison. Il est abandonné et en vente. On parle d’en faire des appartements luxueux. Mais je n’aime pas ça. C’est le coin idéal pour une embuscade.

Il sortit son téléphone et appela du renfort.

— On doit faire attention, dit Riley. Vous passez devant.

Bill prit le volant du SUV. Les deux voitures se garèrent devant un bâtiment de briques à quatre étages, à la façade décrépite et aux fenêtres cassées. Un autre véhicule du FBI se gara non loin.

En levant les yeux vers le bâtiment, Riley comprit immédiatement ce que McGill avait voulu dire et pourquoi il avait appelé du renfort. Cet endroit était immense et on aurait facilement pu installer un tireur derrière une fenêtre.

Les agents du coin étaient tous armés de fusils de précision, mais Riley et Bill n’avaient que leurs pistolets. Ils seraient obligés de se mettre à l’abri en cas de fusillade.

Cependant, elle ne s’attendait pas à une attaque. Après avoir échappé à la prison pendant trente ans, pourquoi un type aussi futé que Smokey Moran s’attaquerait inutilement à des agents du FBI ?

Riley contacta les renforts par radio.

— Vous portez des gilets pare-balles ?

— Oui.

— Bien. Restez dans la voiture jusqu’à ce que je vous dise de sortir.

Bill tendit la main à l’arrière du SUV et trouva deux gilets, qu’ils enfilèrent. Puis Riley dénicha un mégaphone.

Elle baissa la vitre et lança en direction du bâtiment :

— Smokey Moran, nous sommes du FBI. On a reçu votre message. On est là pour vous voir. On ne vous veut aucun mal. Sortez du bâtiment les mains sur la tête et on va parler.

Elle attendit une minute entière. Rien ne se passa.

Riley contact Newton et McGill par radio.

— L’agent Jeffreys et moi, on sort du véhicule. Quand on sera dehors, vous sortez aussi, avec vos armes. On se retrouve à l’entrée. Levez bien les yeux. Si vous voyez que ça bouge dans le bâtiment, mettez-vous à l’abri.

Riley et Bill descendirent de voiture, et Newton et McGill les imitèrent. Trois agents lourdement armés les rejoignirent.

Ils se déplacèrent prudemment vers le bâtiment, en surveillant les fenêtres. Enfin, ils atteignirent une relative sécurité.

— C’est quoi, le plan ? demanda McGill, visiblement très nerveux.

— On arrête Shane Hatcher s’il est là-dedans, répondit Riley. On le tue si nécessaire. Et on retrouve Smokey Moran.

Bill ajouta :

— On va fouiller tout le bâtiment.

Riley vit que le plan ne plaisait pas aux agents. Elle ne pouvait pas leur en vouloir.

— McGill, dit-elle, commencez par le rez-de-chaussée, puis vous montez. Jeffreys et moi, nous commençons par le haut. On se retrouve au milieu.

McGill hocha la tête. Riley vit un éclair de soulagement passer dans son regard. Il savait que le danger ne venait certainement pas des étages inférieurs. Bill et Riley prenaient les plus gros risques.

Newton dit :

— Je viens avec vous.

A son ton ferme, elle comprit qu’il n’accepterait aucune objection.

Bill poussa les portes, et les cinq agents se faufilèrent à l’intérieur. Un vent glacé sifflait par les fenêtres. Tout était vide. Laissant McGill et les trois agents au rez-de-chaussée, Riley et Bill se dirigèrent vers l’escalier autrement plus menaçant. Newton les suivit.

Malgré le froid, de la sueur coulait sous les gants et sur le front de Riley. Son cœur battait la chamade. Elle devait faire un effort sur elle-même pour garder sa respiration sous contrôle. Elle ne s’habituerait jamais à ces missions. Personne ne pouvait s’y habituer.

Enfin, ils débouchèrent au dernier étage.

Riley vit immédiatement le cadavre.

Il était attaché à une poutre, son visage réduit en bouillie. Des chaînes à neige étaient enroulées autour de son cou.

L’arme préférée de Hatcher, pensa Riley.

— C’est Moran, dit Newton.

Riley et Bill échangèrent un regard. Ils savaient qu’ils ne devaient pas ranger leurs armes – pas encore. C’était peut-être une ruse de Hatcher pour les attirer en terrain couvert.

Ils s’approchèrent lentement. Newton resta en arrière, le fusil levé.

Des mares de sang glacé rendaient le sol glissant. Riley s’accroupit devant le corps. Le visage serait difficile à identifier, mais Riley savait que Newton avait raison : ce devait être Smokey Moran. Ses yeux étaient grands ouverts, et sa tête était attachée à la poutre avec du ruban adhésif, de façon à ce qu’il regarde Riley fixement.

Riley fit le tour.

— Hatcher n’est pas là, dit-elle en rangeant son arme.

Bill fit de même et marcha jusqu’au corps. Newton resta en arrière, en se tournant de tous côtés, son fusil prêt à tirer.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Bill en montrant du doigt un morceau de papier glissé dans la poche de la victime.

Riley le déplia. Il était écrit :

« Un cheval est attaché à une chaîne de sept mètres. Il mange une pomme qui se trouve à huit mètres. Comment le cheval a-t-il mangé la pomme ? »

Riley se raidit. Ce n’était pas une surprise : Shane Hatcher avait laissé une énigme. Elle tendit le papier à Bill. Il adressa à Riley en regard d’incompréhension.

— La chaîne n’est attachée à rien, répondit Riley.

Bill hocha la tête. Riley sut qu’il comprenait la signification de l’énigme.

Shane la Chaîne s’était détaché.

Et il commençait à y prendre goût.




CHAPITRE HUIT


Assise à côté de Bill au bar de l’hôtel, Riley ne pouvait plus chasser de son esprit le souvenir du cadavre ensanglanté. Ni elle, ni Bill ne comprenait ce qui s’était passé. Riley avait du mal à croire que Shane Hatcher s’était évadé de Sing Sing pour tuer Smokey Moran. Mais il avait bel et bien tué cet homme.

En de telles circonstances, les décorations de Noël paraissaient criardes et voyantes.

Elle leva son verre vide à l’attention d’un barman.

— Un autre, dit-elle.

Bill lui jeta un regard embarrassé. Elle savait pourquoi. C’était déjà son deuxième bourbon et Bill connaissait la relation tumultueuse que Riley entretenait avec l’alcool.

— Ne t’inquiète pas, dit-elle. C’est le dernier.




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