A votre santé 
Blake Pierce


Une Enquête de Riley Paige #6
Un chef-d’œuvre de suspense et de mystère. Pierce développe à merveille la psychologie de ses personnages. On a l’impression d’être dans leur tête, de connaître leurs peurs et de célébrer leurs victoires. L’intrigue est intelligente et vous tiendra en haleine tout au long du roman. Difficile de lâcher ce livre plein de rebondissements. Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (à propos de SANS LAISSER DE TRACES) A VOTRE SANTÉ est le sixième tome de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE, qui commence avec SANS LAISSER DE TRACES – un roman plébiscité par les lecteurs et disponible gratuitement sur de nombreuses plateformes ! Dans la banlieue de Seattle, des hommes et de femmes perdent soudain la vie, empoisonnés par un mystérieux produit chimique. Quand il devient évident que ces meurtres sont l’œuvre d’un tueur en série, le FBI fait appel à son agent le plus précieux : l’agent spécial Riley Paige. On pousse Riley à retourner au travail. Encore secouée par les récentes attaques contre sa famille, Riley hésite. Mais le mystère s’épaissit, et elle n’a plus le choix. Son enquête lui fait découvrir un monde troublant : celui des hôpitaux et des aides-soignants. A mesure qu’elle s’enfonce dans l’esprit du meurtrier, elle réalise qu’elle est à la poursuite du tueur le plus terrifiant qui puisse exister : un tueur dont la folie ne connait aucune limite, mais qui semble terriblement ordinaire. Sombre thriller psychologique au suspense insoutenable, A VOTRE SANTÉ est le sixième tome de la série. Vous vous attacherez au personnage principal et l’intrigue vous poussera à lire jusqu’à tard dans la nuit. Le tome 7 des enquêtes de Riley Paige sera bientôt disponible.







A V O T R E S A N T E



(UNE ENQUETE DE RILEY PAIGE—TOME 6)



B L A K E P I E R C E


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE. Il y a six tomes, et ce n’est pas fini ! Blake Pierce écrit également les séries de thrillers MACKENZIE WHITE (trois tomes, série en cours), AVERY BLACK (trois tomes, série en cours) et, depuis peu, KERI LOCKE.

Fan depuis toujours de polars et de thrillers, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com (http://www.blakepierceauthor.com) pour en savoir plus et rester en contact !



Copyright © 2016 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi des États-Unis sur le droit d'auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l'autorisation préalable de l'auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d'autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. Si vous lisez ce livre sans l'avoir acheté ou s'il n'a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes prié de le renvoyer et d’acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le difficile travail de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence. Image de couverture : Copyright GoingTo, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.


DU MÊME AUTEUR



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

REACTION EN CHAINE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA A LA CHASSE (Tome 5)

A VOTRE SANTÉ (Tome 6)

DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)



LES ENQUÊTES DE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Tome 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (Tome 2)



LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK

RAISON DE TUER (Tome 1)


CONTENTS



PROLOGUE (#u63325f29-a620-5070-b663-79f725e8b056)

CHAPITRE UN (#uf63c65aa-3ee6-55ef-9762-ce35f6d510ea)

CHAPITRE DEUX (#u3248349a-adb8-5f24-8969-269ed1dedf7b)

CHAPITRE TROIS (#ucdf4ea1c-59ef-5dfe-aec5-74e2f6aa850a)

CHAPITRE QUATRE (#u0a706ba1-90d1-5226-b39d-91bf50e96629)

CHAPITRE CINQ (#u429ad351-0106-595f-acfa-71e085cd1f5b)

CHAPITRE SIX (#uda70111d-a9aa-5029-a9b7-4bd0c0d3cf42)

CHAPITRE SEPT (#u4a4aa002-4473-578c-9004-cad6cae4a4e9)

CHAPITRE HUIT (#ued426b8d-00b6-5d10-b628-6b2edd75b891)

CHAPITRE NEUF (#u3296af4e-b90e-595d-aafb-557f55ecd8fc)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE ET UN (#litres_trial_promo)

EPILOGUE (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


La thérapeute éteignit la machine, en adressant un sourire rassurant à son patient, Cody Woods.

— Je crois que ça suffit pour aujourd’hui, dit-elle.

La jambe de Cody s’arrêta lentement de bouger. La machine le faisait pédaler depuis deux heures pour rééduquer son genou.

— J’avais presque oublié que c’était allumé, Hallie, répondit Cody en étouffant un rire.

Elle eut un pincement au cœur. Elle aimait bien ce nom – Hallie. C’était celui qu’elle utilisait quand elle travaillait pour le Centre Signet de Rééducation, en tant que thérapeute indépendante.

Il serait dommage de faire disparaître Hallie Stillians dès demain, comme si elle n’avait jamais existé.

Mais c’était dans l’ordre des choses.

Et il y avait d’autres noms qu’elle aimait tout autant.

Hallie déposa la machine par terre. Elle redressa avec douceur la jambe de Cody et arrangea la couverture sur le lit.

Enfin, elle caressa les cheveux de Cody. C’était un geste très intime, que la plupart des thérapeutes s’abstenaient de faire, mais aucun de ses patients ne s’était jamais plaint. Elle savait qu’elle avait l’air chaleureux, compatissant – et surtout parfaitement sincère. Quelques caresses innocentes ne feraient pas de mal. Personne n’avait jamais trouvé son comportement inapproprié.

— Et la douleur ? demanda-t-elle.

Depuis son opération du genou, Cody souffrait d’une inflammation. Sa jambe était anormalement enflée. Il était resté dans l’établissement trois jours de plus, et il n’était pas encore rentré chez lui. C’était pour cette raison qu’on avait appelé Hallie et ses doigts de guérisseuse. Les gens de l’hôpital l’aimaient bien. On la contactait souvent pour s’occuper de cas comme celui-ci.

— La douleur ? répéta Cody. J’ai presque oublié. Votre voix fait tout disparaître.

Hallie était flattée, mais pas surprise. Pendant que la machine faisait pédaler Cody, elle lui avait lu un roman d’espionnage. Sa voix avait un effet apaisant sur les patient – un peu comme un anesthésiant. Cela n’avait pas d’importance qu’elle lise du Dickens ou un roman de gare, ou même le journal. Les patients n’avaient pas besoin d’antidouleurs quand elle était là. Le son de sa voix leur suffisait.

— Alors, je rentre chez moi demain ? demanda Cody.

Hallie n’hésita qu’une seconde. Elle ne pouvait pas lui dire la vérité. Après tout, elle ne savait pas comment le patient se sentirait demain.

— C’est ce qu’ils m’ont dit. Ça vous fait plaisir de rentrer chez vous ?

Cody ne cacha pas sa détresse.

— Je ne sais pas, dit-il. Dans trois semaines, ils font mon autre genou, mais vous ne serez pas là pour m’aider.

Hallie lui prit la main et la serra. Elle aurait voulu le quitter autrement. Depuis qu’elle le soignait, elle lui avait raconté une longue histoire sur sa prétendue vie – une histoire assez banale, de son point de vue, mais Cody semblait l’adorer.

Elle lui avait expliqué que son mari, Rupert, allait bientôt prendre sa retraite. Son plus jeune fils, James, était parti à Hollywood pour y proposer des scénarios. Son fils aîné, Wendell, vivait ici-même, à Seattle : il enseignait la linguistique à l’Université de Washington. Comme ses enfants étaient tous adultes, Hallie et Rupert allaient déménager dans un charmant village colonial au Mexique. Ils prévoyaient d’y passer le reste de leur vie. Ils partaient demain.

C’est une belle histoire, pensa-t-elle.

Mais rien n’était vrai.

Elle vivait seule chez elle.

Terriblement seule.

— Oh, votre thé est tout froid, dit-elle. Je vais le réchauffer pour vous.

Cody sourit :

— Merci, c’est gentil. Servez-vous une tasse. La théière est juste là.

Hallie sourit et accepta, comme elle le faisait chaque fois qu’il l’invitait à se verser une tasse. Elle se leva, ramassa le thé tiède de Cody et se dirigea vers la table.

Cette fois, elle plongea la main dans son sac posé à côté du four à micro-ondes. Elle en sortit un flacon de médicaments, dont elle versa le contenu dans la tasse de Cody. Elle le fit rapidement, avec adresse et expérience, presque certaine que Cody ne l’avait pas vue. Pourtant, son cœur battait un peu plus vite dans sa poitrine.

Elle versa alors une tasse pour elle-même et déposa les deux dans le four.

Je ne dois pas me tromper, pensa-t-elle. La tasse jaune pour Cody. La bleue pour moi.

Pendant que le four à micro-ondes ronronnait, elle retourna s’assoir près de Cody et le regarda sans dire un mot.

Il avait un visage agréable, pensa-t-elle, mais il lui avait raconté toute sa vie, et elle savait que c’était un homme triste. Il était triste depuis longtemps. Il avait remporté des compétitions sportives au lycée, puis il s’était blessé les deux genoux en jouant au football américain, ce qui avait mis fin à tous ses espoirs d’une carrière de sportif.

Sa vie était marquée par la tragédie. Sa première femme était morte dans un accident de voiture, et sa deuxième femme l’avait quitté pour un autre. Il avait deux enfants adultes, mais ils ne se parlaient plus. Et il avait eu une attaque cardiaque quelques années plus tôt.

Pourtant, il ne semblait pas amer, et cela l’étonnait. En fait, il était même plein d’entrain et d’optimisme.

C’était mignon, mais naïf de sa part.

Sa vie n’irait pas en s’améliorant.

C’était trop tard.

La sonnerie du four la tira de sa rêverie. Cody la regarda se lever avec de grands yeux aimables.

Elle lui tapota la main et sortit les deux tasses du four. Elles étaient maintenant chaudes.

Elle se rappela :

La jaune pour Cody, la bleue pour moi.

Il ne fallait pas les confondre.

Ils burent sans parler. Hallie aimait ces moments de tranquillité. C’était le dernier qu’elle partagerait avec Cody et cela la rendait un peu triste. Son patient n’aurait plus besoin d’elle.

Cody piqua du nez. Il y avait un pourcentage de somnifère dans les médicaments qu’elle lui avait donnés.

Hallie se leva et rangea ses affaires.

Elle se mit à chantonner doucement une chanson qu’elle connaissait depuis toujours.



Loin de chez lui,

Si loin de chez lui,

Ce bébé est si loin de chez lui.

Tu te languis,

Jour après jour,

Trop triste pour rire ou pour jouer.

Ne pleure pas,

Fais de beaux rêves,

Abandonne-toi au sommeil.

Plus de soupirs,

Ferme les yeux

Et tu seras chez toi en rêve.



Quand les yeux de Cody se fermèrent, elle lui caressa les cheveux avec amour.

Après avoir déposé un baiser sur son front, elle se leva et tourna les talons.




CHAPITRE UN


L’agent du FBI Riley Paige traversait l’aéroport de Phoenix, inquiète et préoccupée. Elle n’avait pas réussi à se changer les idées pendant le vol depuis Washington. Elle était venue précipitamment, après avoir appris qu’une adolescente, Jilly, une fille dont Riley se sentait responsable, avait disparu. Elle était bien décidée à l’aider. Elle pensait même l’adopter.

C’est en passant le portique d’un pas vif qu’elle se retrouva nez à nez avec la fille qu’elle cherchait. L’agent du FBI Garrett Holbrook, du bureau de Phoenix, était avec elle.

Agée de treize ans, Jilly Scarlatti l’attendait visiblement avec impatience.

Riley fronça les sourcils. Garrett lui-même l’avait appelée pour lui dire que Jilly avait disparu.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de poser la moindre question, Jilly lui sauta dans les bras en pleurant.

— Oh Riley, je suis vraiment désolée. Vraiment, vraiment. Je le ferai plus jamais.

Riley la serra dans ses bras, tout en lançant à Garrett un regard interrogateur. La sœur de Garrett, Bonnie Flaxman, avait essayé d’adopter Jilly, mais l’adolescente avait fait une fugue.

Garrett esquissa un sourire – une expression inhabituelle sur le visage de cet homme taciturne.

— Elle a appelé Bonnie peu après votre départ, expliqua-t-il. Elle voulait juste leur dire au revoir, mais Bonnie lui a dit que vous veniez et que vous vouliez l’emmener chez vous. Elle est très contente. Elle a insisté pour vous attendre à l’aéroport.

Il adressa à Riley un regard entendu.

— C’est votre décision de venir qui l’a sauvée.

Riley resta un instant silencieuse, Jilly en pleurs dans ses bras. Elle se sentait à la fois impuissante et embarrassée.

Jilly marmonna quelque chose que Riley n’entendit pas.

— Quoi ? demanda Riley.

Jilly dégagea son visage et regarda Riley dans les yeux, les joues humides de larmes.

— Je peux t’appeler Maman ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

Riley la serra à nouveau dans ses bras, assaillie par une tempête d’émotions.

— Bien sûr, dit-elle.

Elle se tourna vers Garrett.

— Merci pour tout ce que vous avez fait.

— Je suis content de vous avoir aidées, ne serait-ce qu’un tout petit peu, répondit-il. Vous avez besoin d’un logement ?

— Non. Maintenant que je l’ai retrouvée, c’est inutile. Nous allons prendre le prochain vol pour rentrer.

Garrett secoua la tête.

— J’espère que ça va marcher pour vous deux.

Il tourna les talons.

Riley baissa les yeux vers l’adolescente qui s’accrochait à elle, partagée entre un profond soulagement et un sentiment d’incertitude.

— Allons manger un hamburger, dit-elle à Jilly.



*



Il neigeait sur le chemin du retour de l’aéroport national Ronald Reagan. Jilly regardait en silence par la fenêtre pendant que Riley conduisait. Il était étonnant de ne plus l’entendre babiller après ces quatre heures de vol depuis Phoenix. Jilly s’était montrée beaucoup plus bavarde. Comme c’était la première fois qu’elle montait dans un avion, elle avait voulu tout savoir.

Pourquoi ne dit-elle plus rien ? se demanda Riley.

Elle songea soudain que la neige était peut-être un spectacle tout nouveau pour une gamine qui avait passé toute sa vie dans l’Arizona.

— Tu avais déjà vu de la neige ? demanda Riley.

— Seulement à la télé.

— Ça te plait ? demanda Riley.

Jilly ne répondit pas, ce qui mit Riley mal à l’aise. Elle se rappela leur première rencontre. La gamine avait fui un père violent. De désespoir, elle avait essayé de se prostituer. Elle s’était rendue dans un relais routier connu pour son réseau de prostitution.

A l’époque, Riley enquêtait sur une série de meurtres de prostituées. Elle avait trouvé Jilly dans une cabine de camion, prête à se vendre au chauffeur quand il reviendrait.

Riley avait déposé Jilly aux services de protection de l’enfance, et elle avait gardé contact avec elle. La sœur de Garrett avait pris Jilly en famille d’accueil, mais Jilly s’était enfuie.

Riley avait alors décidé de la prendre chez elle.

Elle commençait à se demander si c’était une erreur. Elle avait déjà une fille de quinze ans, April, et c’était déjà difficile de s’occuper d’elle. Toutes deux, elles avaient traversé des épreuves traumatisantes depuis le divorce de Riley.

Et que savait-elle de Jilly ? Avait-elle seulement idée de l’étendue de son traumatisme ? Pourrait-elle relever ce défi ? Et même si April était d’accord pour accueillir Jilly, les deux adolescentes s’entendraient-elles ?

Soudain, Jilly prit la parole :

— Où je vais dormir ?

C’était un soulagement d’entendre à nouveau sa voix.

— Tu auras ta propre chambre, expliqua Riley. Elle est petite, mais je pense que ce sera parfait.

Jilly ne répondit pas tout de suite.

Puis elle dit :

— C’était la chambre de quelqu’un d’autre ?

Elle avait l’air inquiet.

— Non, pas depuis que j’habite la maison, expliqua Riley. Je voulais en faire un bureau, mais c’est trop grand. J’ai mis le bureau dans ma chambre. April et moi, nous t’avons acheté un lit et une armoire. Quand on aura le temps, on ira chercher une couverture et des posters.

— Ma propre chambre, dit Jilly.

Elle paraissait plus inquiète que satisfaite.

— Où elle va dormir, April ?

Riley eut envie de lui dire d’attendre d’être à la maison pour faire le tour du propriétaire. Mais elle comprit que Jilly avait besoin d’être rassurée.

— April a sa propre chambre. Vous allez partager la salle de bain. Moi, j’ai la mienne.

— Qui va faire le ménage ? Et la cuisine ? demanda Jilly.

Puis elle demanda d’un air angoissé :

— Je ne sais pas très bien cuisiner.

— Notre bonne, Gabriela, s’occupe de tout. Elle vient du Guatemala. Elle vit chez nous, dans un appartement au sous-sol. Tu vas bientôt la rencontrer. Elle s’occupera bien de toi quand je serai partie.

Un autre silence passa. Puis Jilly demanda :

— Gabriela va me frapper ?

Riley resta bouche bée.

— Non, bien sûr que non. Pourquoi dis-tu une chose pareille ?

Jilly ne répondit pas. Riley tâcha de comprendre.

Elle essaya de ne pas penser que cette réaction n’était pas surprenante. Elle se rappelait ce que Jilly lui avait dit quand Riley l’avait trouvée dans une cabine de camion :

« Non, je rentre pas. Mon père va me tabasser. »

Les services sociaux de Phoenix l’avaient retirée de la garde de son père. Riley savait aussi que la mère de Jilly avait disparu depuis longtemps. Jilly avait un frère, mais il avait également disparu de la circulation.

Cela brisait le cœur de Riley d’imaginer que Jilly s’attendait au même traitement dans sa nouvelle maison. La pauvre gamine ne connaissait rien d’autre.

— Personne ne va te frapper, Jilly, dit-elle d’une voix tremblante d’émotion. Plus jamais. On va prendre bien soin de toi. Tu comprends ?

Cette fois encore, Jilly ne répondit pas. Riley aurait voulu que Jilly lui dise qu’elle comprenait, oui, et qu’elle y croyait. Mais Jilly changea de sujet :

— J’aime bien ta voiture. Tu pourras m’apprendre à conduire ?

— Quand tu seras plus vieille, bien sûr, répondit Riley. Pour le moment, essayons de t’habituer à ta nouvelle vie.



*



La neige tombait encore quand Riley se gara devant chez elle et quand elle descendit de la voiture avec Jilly. Jilly fit une drôle de tête quand un flocon lui tomba sur la tête. Ça ne parut pas lui plaire, et elle frissonna.

Il faudra que je lui trouve des vêtements plus chauds, pensa Riley.

A mi-chemin entre la voiture et la porte d’entrée, Jilly s’arrêta net. Elle regarda fixement la maison.

— Je ne peux pas faire ça, dit-elle.

— Pourquoi ?

Jilly ne répondit pas tout de suite. On aurait dit un animal effrayé. Riley pensa qu’elle était peut-être bouleversée à l’idée de vivre dans une si belle maison.

— Je vais déranger April, hein ? dit Jilly. C’est sa salle de bain, après tout.

Elle cherchait des excuses – une raison pour laquelle ça ne fonctionnerait pas.

— Tu ne vas pas déranger April, dit Riley. Maintenant, viens.

Riley ouvrit la porte. April et l’ex-mari de Riley, Ryan, les attendaient avec des visages souriants et accueillants.

April se précipita vers Jilly et la prit dans ses bras.

— Je m’appelle April, dit-elle. Je suis très contente que tu sois venue. Tu vas te plaire ici.

La différence entre les deux filles était frappante. Riley avait toujours trouvé April mince et dégingandée, mais sa fille semblait beaucoup plus robuste à côté de Jilly, qui était maigrichonne. Jilly avait dû souffrir de la faim au cours de sa jeune vie.

Il y a tellement de choses que je ne sais pas encore, pensa Riley.

Jilly esquissa un sourire nerveux quand Ryan se présenta et la prit dans ses bras.

Soudain, Gabriela surgit des escaliers et se présenta à son tour avec un grand sourire.

— Bienvenue dans la famille ! s’exclama-t-elle en prenant Jilly dans ses bras.

Riley remarqua que la bonne guatémaltèque était à peine plus foncée de teint que Jilly.

— Vente ! dit Gabriela en prenant Jilly par la main. Allons voir ta chambre à l’étage !

Mais Jilly se dégagea en tremblant. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Elle s’assit au bas des marches et éclata en sanglots. April s’assit à côté d’elle et enroula un bras autour de ses épaules.

— Jilly, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle.

Jilly secoua la tête d’un air misérable.

— Je ne sais pas, sanglota-t-elle. C’est juste… Je sais pas… C’est beaucoup trop…

April sourit et lui tapota le dos.

— Je sais, je sais, dit-elle. Viens voir en haut. Tu vas te sentir chez toi tout de suite.

Jilly suivit April à l’étage d’un air obéissant. Riley songea avec fierté que sa fille gérait admirablement la situation. Bien sûr, April avait toujours voulu une petite sœur. Et elle avait, elle aussi, connu des moments difficiles et des traumatismes aux mains de criminels qui s’étaient servi d’elle pour atteindre Riley.

Peut-être qu’April comprendra Jilly mieux que moi, pensa Riley avec espoir.

Gabriela regarda les deux adolescentes s’éloigner d’un air compatissant.

— ¡Pobrecita! dit-elle. J’espère qu’elle va s’en remettre.

Gabriela les suivit à l’étage, laissant Riley et Ryan seuls. Ryan regardait fixement l’escalier.

J’espère qu’il ne regrette pas, pensa Riley. Je vais avoir besoin de lui.

Il s’était passé beaucoup de choses entre elle et Ryan. Les dernières années de leur mariage, il était devenu volage et distant. Ils s’étaient séparés, puis ils avaient divorcé. Depuis ce jour, Ryan avait changé. Ils réapprenaient lentement à se connaître.

Ils avaient parlé de Jilly et du défi qu’elle pouvait représenter pour leur famille. Ryan avait été enthousiaste.

— Ça te convient toujours ? demanda Riley.

Ryan se tourna vers elle :

— Oui, mais je vois que ça va être difficile.

Riley hocha la tête. Un silence gêné passa.

— Je ferais mieux d’y aller, dit Ryan.

Riley en fut soulagée. Elle l’embrassa sur la joue. Il enfila son manteau et s’en alla. Riley se versa un verre et s’assit seule à la table de la cuisine.

Dans quel pétrin je nous ai tous fourrés ? se demanda-t-elle.

Elle n’avait plus qu’à espérer que ses bonnes intentions ne déchireraient pas sa famille.




CHAPITRE DEUX


Riley se réveilla le lendemain matin le cœur plein d’appréhension. Ce serait la première journée de Jilly dans sa nouvelle maison. Il y avait beaucoup à faire, et Riley espérait que tout se déroulerait dans la bonne humeur.

La nuit dernière, elle avait compris que la transition allait être difficile pour tout le monde. C’était April qui avait aidé Jilly à s’installer. Ensemble, elles avaient choisi une tenue plus chaude que Jilly pourrait porter aujourd’hui – sans même fouiller dans les quelques affaires emballées dans un sac plastique que Riley et April avaient achetées en vitesse.

Puis Jilly et April étaient allées se coucher.

Riley les avait imitées, mais elle n’avait pas passé une bonne nuit.

Elle se leva, s’habilla et descendit immédiatement dans la cuisine. April aidait Gabriela à préparer le petit déjeuner.

— Où est Jilly ? demanda Riley.

— Elle n’est pas encore levée, répondit April.

Riley fronça les sourcils.

Elle appela au bas des escaliers :

— Jilly, c’est l’heure !

Il n’y eut pas de réponse. Riley fut saisie d’une bouffée d’angoisse. Et si Jilly s’était enfuie pendant la nuit ?

— Jilly, tu m’entends ? On doit t’inscrire à l’école ce matin.

— J’arrive, grogna Jilly.

Riley poussa un soupir de soulagement. Jilly était maussade mais, au moins, elle était là et elle avait répondu.

Ces dernières années, April avait souvent parlé à sa mère sur ce ton. C’était de moins en moins le cas. Riley se demanda s’il lui restait encore de l’énergie pour élever une deuxième adolescente.

On frappa alors à la porte. Quand Riley ouvrit, elle tomba nez à nez avec son voisin, Blaine Hildreth.

Riley était surprise de le voir, mais pas mécontente. Il était plus jeune qu’elle de quelques années. C’était un homme charmant qui tenait un restaurant en ville. En fait, une séduction s’était installée entre eux, ce qui rendait d’autant plus difficile la relation de Riley avec son ex-mari. Blaine était un voisin formidable, et leurs filles étaient meilleures amies.

— Salut, Riley, dit-il. J’espère que ce n’est pas trop tôt.

— Pas du tout. Qu’est-ce qui se passe ?

Blaine haussa les épaules, en esquissant un sourire triste.

— Je suis juste passé pour vous dire au revoir, dit-il.

Riley resta bouche bée.

— Que veux-tu dire ?

Il hésita. Avant qu’il n’ait eu le temps de répondre, Riley vit un énorme camion garé devant chez lui. Des déménageurs chargeaient les meubles de Blaine à l’arrière.

Riley poussa un hoquet de surprise.

— Tu déménages ?

— Ça me paraissait une bonne idée, dit Blaine.

Riley faillit s’exclamer : « Pourquoi ? »

Mais la réponse à cette question était évidente. Vivre tout près de Riley pouvait être dangereux et terrifiant, pour Blaine et sa fille, Crystal. Il était difficile de l’oublier : Blaine portait encore un bandage sur la tête. Il avait été gravement blessé en tentant de protéger April de l’attaque d’un tueur.

— Ce n’est pas ce que tu crois, dit Blaine.

Mais Riley comprit à l’expression de son visage que c’était bien ce qu’elle pensait.

Il poursuivit :

— Cet endroit n’est pas très pratique. C’est trop loin du restaurant. J’ai trouvé une maison beaucoup plus près. Je suis sûre que tu comprends.

Riley était trop bouleversée pour répondre. Les souvenirs de cette terrible nuit se bousculaient dans sa tête.

Quand c’était arrivé, elle était en train d’enquêter dans l’état de New York. Elle avait appris qu’un tueur nommé Orin Rhodes était dans la nature. Seize ans plus tôt, Riley avait abattu sa copine lors d’une fusillade, et elle avait arrêté Rhodes. Quand il était sorti de Sing Sing, il avait juré de se venger d’elle et de toute sa famille.

En l’absence de Riley, Rhodes s’était introduit dans la maison et il avait attaqué April et Gabriela. Blaine avait entendu des bruits et il était venu à leur secours. Il avait peut-être sauvé la vie d’April, mais il avait été gravement blessé.

Riley était allée le voir deux fois à l’hôpital. La première fois, sa visite l’avait bouleversée. Il était encore inconscient, le visage couvert d’un masque à oxygène, les bras piqués d’une intraveineuse. Riley s’en était voulu.

Riley gardait un meilleur souvenir de sa deuxième visite. Elle avait trouvé Blaine vif et joyeux. Il s’était même moqué de sa propre témérité.

Elle se rappelait ce qu’il lui avait dit :

« Il n’y a rien que je ne ferais pas pour toi ou April. »

Il avait visiblement changé d’avis. Le danger que représentait Riley était trop difficile à assumer, et il s’en allait. Elle n’était pas sûre de savoir si elle était vexée ou si elle se sentait coupable. Mais elle était certainement déçue.

April interrompit ses pensées :

— Oh non, Blaine ! Vous partez, toi et Crystal ? Crystal est encore là ?

Blaine hocha la tête.

— Il faut que j’aille lui dire au revoir, dit April.

Elle fila dans la rue.

Riley se démenait encore avec ses émotions contradictoires.

— Je suis désolée, dit-elle.

— Désolée de quoi ? demanda Blaine.

— Tu le sais très bien.

Blaine hocha la tête.

— Ce n’était pas de ta faute, Riley, répondit-il d’une voix douce.

Riley et Blaine se dévisagèrent longuement. Puis Blaine se força à sourire.

— Et puis, ce n’est pas comme si je quittais la ville, dit-il. On pourra se voir. Les filles pourront se voir. Elles vont toujours dans le même lycée. C’est comme si rien ne changeait.

Un goût amer remonta dans la bouche de Riley.

Ce n’est pas vrai, pensa-t-elle. Tout a changé.

Sa déception menaçait de se changer en colère. Et Riley savait qu’elle n’avait pas le droit d’être en colère. Elle n’avait pas le droit. Elle n’était même pas sûre de savoir pourquoi elle ressentait ça. Mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.

Qu’étaient-ils censés faire maintenant ?

Se prendre dans les bras l’un de l’autre ? Se serrer la main ?

Elle sentit que Blaine était tout aussi gêné et indécis.

Ils échangèrent des aurevoirs un peu brusques. Blaine retourna chez lui, et Riley referma la porte. Elle trouva Jilly en train de manger le petit déjeuner dans la cuisine. Gabriela déposa le petit déjeuner de Riley devant sa chaise, et elle s’assit pour manger avec Jilly.

— Alors, tu as hâte de découvrir l’école ?

Riley réalisa aussitôt que sa question était stupide et maladroite.

— Ouais, je suppose…, dit Jilly en tripotant ses pancakes avec sa fourchette.

Elle ne leva pas les yeux vers Riley.



*



Peu après, Riley et Jilly se présentèrent à l’accueil du collège. Le bâtiment était immense. Des casiers colorés s’alignaient dans le hall et des dessins réalisés par les élèves étaient accrochés aux murs.

Une élève polie et aimable leur proposa son aide et leur expliqua où se trouvait le bureau. Riley la remercia et se dirigea dans la direction indiquée, le dossier d’inscription de Jilly sous le bras, et la main de Jilly dans la sienne.

Elle avait récupéré le dossier des services sociaux de Phoenix : carnet de santé, bulletins de notes, acte de naissance, ainsi qu’une lettre attestant que Riley était maintenant le tueur légal de Jilly. Jilly avait été retirée de la garde de son père, mais il menaçait de faire appel. Riley savait que le chemin était encore long et difficile.

Jilly serra sa main. Riley sentit qu’elle était très mal à l’aise. Ce n’est pas difficile d’imaginer pourquoi. Même si sa vie à Phoenix avait été dure, c’était le seul endroit que Jilly connaissait.

— Pourquoi je peux pas aller à l’école avec April ? demanda Jilly.

— Vous serez dans le même lycée l’année prochaine, dit Riley. Tu dois finir le collège d’abord.

Dans le bureau, Riley montra les papiers à la secrétaire.

— Nous aimerions rencontrer quelqu’un pour parler de l’inscription de Jilly, dit Riley.

— Vous devez parler à la conseillère d’orientation, dit la secrétaire en souriant. Suivez-moi.

Nous avons bien besoin de conseils…, pensa Riley.

La conseillère était une femme d’une trentaine d’années, affublée d’une crinière de cheveux bruns. Elle s’appelait Wanda Lewis, et son sourire était très chaleureux. Riley songea qu’elle pourrait vraiment les aider. Une femme de ce métier rencontrait souvent des élèves issus de milieux difficiles.

Mme Lewis leur fit faire un tour du collège. La bibliothèque était bien ordonnée, et il y avait des ordinateurs. Dans le gymnase, des filles jouaient au basket. La cafétéria était propre. Tout semblait parfait.

Pendant toute la visite, Mme Lewis abreuva Jilly de questions sur son précédent collège et sur ses centres d’intérêt. Jilly répondit à peine, et elle ne posa aucune question en retour. Sa curiosité se réveilla un peu quand elle fit le tour de la salle d’arts plastiques. Puis elle retrouva son mutisme.

Riley se demanda ce qui se passait dans la tête de la gamine. Elle savait que Jilly n’avait pas de très bonnes notes ces dernières années, même si ses bulletins étaient excellents au début de sa scolarité. En vérité, Riley ne savait presque rien du dossier scolaire de Jilly.

Peut-être qu’elle détestait l’école.

Ce nouveau collège devait lui paraître très intimidant : Jilly ne connaissait personne. Bien sûr, elle allait avoir du mal à rattraper son retard.

A la fin de la visite, Riley poussa Jilly à remercier Mme Lewis. Elles tombèrent d’accord pour commencer les cours le lendemain. Puis Riley et Jilly retournèrent dans le froid pinçant de janvier. Une fine couche de la neige qui était tombée hier recouvrait le parking.

— Alors, qu’est-ce que tu penses de ta nouvelle école ? demanda Riley.

— C’est pas mal, dit Jilly.

Il était difficile de savoir si Jilly était seulement maussade, ou si les changements commençaient à la dépasser. En approchant de la voiture, Riley remarqua que Jilly frissonnait et qu’elle claquait des dents. Elle portait une grosse doudoune d’April, mais le froid la dérangeait beaucoup.

Dans la voiture, Riley mit aussitôt le chauffage. Mais Jilly frissonnait toujours.

Riley ne démarra pas tout de suite. Elle devait comprendre ce qui se passait dans la tête de l’enfant qu’elle venait de prendre à sa charge.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle. C’est l’école ?

— C’est pas l’école, dit Jilly d’une voix tremblante. C’est le froid.

— Je suppose qu’il ne fait pas souvent froid à Phoenix, dit Riley. Ça doit te paraître bizarre.

Les yeux de Jilly se mouillèrent de larmes.

— Si, il fait froid, surtout la nuit.

— S’il te plait, dis-moi ce qui ne va pas, insista Riley.

Les larmes se mirent à couler. Jilly reprit la parole d’une toute petite voix étranglée.

— Le froid, ça me rappelle…

Elle se tut. Riley attendit patiemment qu’elle poursuive :

— Mon père m’accusait de tout…, dit Jilly. Il disait que c’était de ma faute que ma mère soit partie, et mon frère. Et il disait que c’était de ma faute s’il se faisait virer. Tout ce qui allait pas, c’était de ma faute.

Jilly sanglotait à présent.

— Continue, dit Riley.

— Une nuit, il m’a dit qu’il voulait que je parte, dit Jilly. Il m’a dit que j’étais un poids mort, que je faisais que le ralentir, et qu’il en avait marre de moi. Il m’a foutue dehors. Il a refermé les portes et je pouvais plus rentrer.

Jilly avala sa salive avec difficulté.

— J’avais jamais eu si froid de toute ma vie. Même maintenant, il fait moins froid. J’ai trouvé un tuyau dans un fossé et je me suis glissée dedans. C’est là que j’ai passé la nuit. J’ai eu tellement peur. Des gens passaient, mais je voulais pas qu’ils me trouvent. Je pense pas qu’ils m’auraient aidée.

Riley ferma les yeux, imaginant Jilly dans son tuyau, au milieu de la nuit. Elle murmura :

— Et qu’est-ce qui s’est passé ?

Jilly poursuivit :

— Je me suis fait toute petite et je suis restée toute la nuit. J’ai pas vraiment dormi. Le lendemain matin, je suis rentrée à la maison, j’ai frappé et j’ai supplié mon père de me laisser entrer. Il m’a ignorée, comme si j’étais pas là. Alors je suis allée au relais routier. Il fait chaud, là-bas, et il y a à manger. Il y a des filles qui étaient gentilles avec moi, et je me suis dit que je ferais tout mon possible pour rester. Et c’est cette nuit-là que tu m’as trouvée.

Jilly s’était calmée, à mesure qu’elle racontait son histoire, comme si elle était soulagée de laisser enfin sortir ce mauvais souvenir. C’était Riley qui pleurait, à présent. Elle arrivait à peine à croire ce que Jilly avait vécu. Elle la prit dans ses bras et la serra fort.

— Plus jamais, dit Riley entre les sanglots. Jilly, je te le promets. Tu ne vivras plus jamais ça.

C’était une grande promesse, et Riley se sentit soudain fragile, faible et toute petite. Elle espéra qu’elle serait capable de tenir cette promesse.




CHAPITRE TROIS


La femme ne cessait de penser au pauvre Cody Woods. Il devait être mort maintenant. Elle en saurait plus en lisant le journal.

L’attente était longue et la rendait de mauvaise humeur, malgré le thé et son bol de muesli.

Quand va-t-on m’apporter ce journal ? se demanda-t-elle en jetant un œil à la pendule.

La livraison passait de plus en plus tard, ces derniers jours. Bien sûr, elle n’aurait pas ce problème-là avec un abonnement électronique, mais elle n’aimait pas lire les journaux sur un écran. Elle préférait s’asseoir dans une chaise confortable et profiter du bon vieux plaisir d’ouvrir le journal. Elle aimait même quand l’encre collait aux doigts.

Le livreur avait plus d’un quart d’heure de retard. Si ça continuait, elle serait obligée d’appeler pour se plaindre. Elle détestait faire ça. Ça lui laissait un mauvais goût dans la bouche.

Et puis, le seul moyen de savoir pour Cody, c’était de lire le journal. Elle ne pouvait tout de même pas appeler le centre de rééducation. Cela éveillerait des soupçons. Et les employés la croyaient déjà au Mexique avec son mari.

Ou plutôt, Hallie Stillians était au Mexique. Elle regrettait presque de ne plus être Hallie Stillians. Elle avait commencé à s’attacher à ce nom. Les employés du centre de rééducation lui avaient même préparé un gâteau le jour de son départ.

Elle sourit en y pensant. C’était un gâteau très coloré, décoré de sombreros, avec un message :



Buen Viaje, Hallie et Rupert !



Son mari imaginaire s’appelait Rupert. Elle allait regretter toutes les charmantes histoires qu’elle racontait sur lui.

Elle termina son bol de muesli et sirota son thé. Elle faisait son thé elle-même. C’était une vieille recette de famille. Elle en avait donné une autre à Cody quand il la lui avait demandée – et, bien sûr, l’ingrédient qu’elle avait glissé dans la tasse de Cody n’y figurait pas.

Elle se mit à chantonner…



Loin de chez lui,

Si loin de chez lui,

Ce bébé est si loin de chez lui.

Tu te languis,

Jour après jour,

Trop triste pour rire ou pour jouer.



Cody adorait cette chanson ! Et tous les patients l’adoraient. Et bien d’autres l’aimeraient tout autant. Cette pensée réchauffa le cœur de la femme.

Elle entendit alors quelque chose tomber mollement sur le perron. Elle se précipita pour ouvrir la porte. Son journal gisait par terre. Les mains tremblantes d’excitation, elle le ramassa et fila dans la cuisine. Elle l’ouvrit à la rubrique nécrologique.

Oui, l’annonce était là :



SEATTLE — Cody Woods, 49, originaire de Seattle …



Elle s’arrêta une seconde. C’était étrange. Elle était pourtant certaine qu’il avait cinquante ans. Elle lut la suite :



… décédé à l’hôpital de South Hills, Seattle, Wash.; Salon funéraire Sutton-Brinks, Seattle.



C’était tout. C’était un peu brusque, même pour un avis de décès.

Elle espéra qu’un avis plus long serait publié dans les prochains jours. Mais c’était peu probable. Qui l’aurait écrit ?

Cody était seul au monde, pour ce qu’elle en savait. Une femme était décédée, l’autre l’avait quitté, et ses deux enfants ne lui parlaient plus. Il avait à peine évoqué d’autres personnes – des amis, des parents, des collègues…

Qui s’en soucie ? se demanda-t-elle.

Une colère familière lui remonta dans la gorge.

De la colère contre les gens dans la vie de Cody Woods qui se fichaient bien de savoir s’il était mort ou vivant.

De la colère contre les employés souriants du centre de rééducation qui avaient fait semblant d’apprécier Hallie Stillians.

De la colère contre les gens, partout, avec leurs mensonges, leurs secrets et leur méchanceté.

Comme souvent, elle s’imagina en train de survoler le monde avec des ailes noires, semant la mort et la destruction parmi les méchants.

Et tout le monde était méchant.

Tout le monde méritait de mourir.

Même Cody Woods était méchant et il avait mérité de mourir.

Après tout, si personne ne l’aimait, quel genre d’homme était-il ?

Un homme abominable, sans doute.

Abominable et haineux.

— Bien fait pour lui, grogna-t-elle.

Sa colère disparut aussi vite qu’elle était venue. Elle eut honte d’avoir dit ça à voix haute. Elle n’en pensait pas un mot, bien sûr. Elle se rappela qu’elle ne devait ressentir que de l’amour envers les autres.

Et puis, il était l’heure d’aller travailler. Aujourd’hui, elle serait Judy Brubaker.

En se regardant dans le miroir, elle vérifia que sa perruque auburn était bien alignée et que la frange retombait de façon naturelle sur son front. Cette perruque lui avait coûté cher et personne n’avait jamais remarqué que ce n’étaient pas ses vrais cheveux. Sous la perruque, les cheveux blonds et courts de Hallie Stillians avaient été teints en brun sombre et coupés de différente manière.

Il ne restait plus aucune trace de Hallie, ni dans sa garde-robe, ni dans ses manies.

Elle ramassa une paire de lunettes de lecture rouges et les suspendit à son cou, avec un cordon.

Elle sourit avec satisfaction. Elle avait eu raison d’investir dans de bons accessoires. Judy Brubaker méritait ce qu’il y avait de mieux.

Tout le monde aimait Judy Brubaker.

Et tout le monde adorait la chanson que Judy Brubaker chantait souvent. Une chanson qu’elle chanta à tue-tête en se préparant pour aller travailler.



Ne pleure pas,

Fais de beaux rêves,

Abandonne-toi au sommeil.

Plus de soupirs,

Ferme les yeux

Et tu seras chez toi en rêve.



Sa paix intérieure menaçait de déborder. Elle en avait assez pour la partager avec le monde entier. Elle avait apporté la paix à Cody Woods.

Et bientôt, elle apporterait la paix à quelqu’un qui en avait besoin.




CHAPITRE QUATRE


Le cœur de Riley battait fort dans sa poitrine, et sa respiration lui brûlait les poumons. Une mélodie familière lui trottait dans la tête :

« Follow the yellow brick road… »

Malgré ses efforts et son essoufflement, Riley était amusée. C’était une froide matinée, et elle faisait la course à obstacles de Quantico. On appelait cette course la « route de brique jaune ».

C’étaient les Marines qui l’avaient construite et qui l’avaient baptisée aisi. Des briques jaunes marquaient chaque mile parcouru. Quand un débutant du FBI terminait la course, on lui donnait une brique jaune en récompense.

Riley avait gagné la sienne des années plus tôt. Mais, de temps en temps, elle refaisait le parcours, pour savoir si elle en était toujours capable. Après l’émotion et le stress de ces derniers jours, elle avait bien besoin d’un peu d’exercice pour se vider la tête.

Elle venait de passer une série d’obstacles difficiles, et elle avait déjà croisé trois briques. Elle avait escaladé un mur, sauté par-dessus des barrières et elle s’était jetée à travers une fenêtre. A présent, elle était montée sur un rocher à l’aide d’une corde. Elle descendit en rappel de l’autre côté.

En sautant au sol, elle leva les yeux vers Lucy, une jeune agente avec laquelle elle aimait travailler et s’entraîner. Lucy avait joyeusement accepté d’être sa partenaire d’entraînement. Essoufflée et appuyée sur le rocher, Lucy tourna la tête vers Riley qui s’exclama :

— Tu n’arrives pas à suivre le rythme d’une vieille comme moi ?

Lucy éclata de rire.

— J’y vais doucement. Je préfère que tu te ménages… à ton âge !

— Eh, ne te retiens pas pour me faire plaisir ! s’écria Riley. Fais de ton mieux.

Riley avait quarante ans, mais elle n’avait jamais ralenti à l’entrainement. Force et rapidité étaient nécessaires sur le terrain. Cela pouvait sauver des vies, y compris celle de Riley.

Mais en voyant arriver l’obstacle suivant, Riley se renfrogna : c’était une piscine d’eau froide et boueuse surmontée de fils barbelés.

Cela commençait à se corser.

Riley portait des vêtements chauds et une parka waterproof, mais cela ne suffirait pas : elle finirait trempée et gelée.

Attention les yeux…, pensa-t-elle.

Elle se jeta dans la boue. La température de l’eau lui fit l’effet d’un choc électrique. Elle s’obligea à avancer, en s’aplatissant le plus possible quand elle sentit les barbelés effleurer son dos.

Un engourdissement familier la saisit, ainsi qu’un souvenir désagréable.



Riley rampait sous le plancher de la maison. Elle venait de s’échapper de la cage où un psychopathe armé d’un chalumeau la retenait prisonnière. Dans le noir, elle avait perdu la notion du temps.

Elle avait réussi à ouvrir la porte. A présent, elle rampait à l’aveuglette, à la recherche d’une issue. Il avait plu récemment, et la boue était froide et collante.

Tout son corps était engourdi par le froid, et un profond désespoir lui remonta dans la gorge. Elle était trop faible, à cause du manque de sommeil et de la faim.

Je ne vais pas y arriver, pensa-t-elle.

Elle devait chasser ces idées noires. Elle devait continuer à chercher. Si elle ne sortait pas d’ici, il finirait par la tuer, comme il avait tué les autres.



— Riley, ça va ?

La voix de Lucy la tira brusquement de ses pensées. C’était un de ses souvenirs les plus atroces. Elle n’oublierait jamais l’expérience traumatisante qu’elle avait vécue. C’était d’autant plus vrai qu’April avait souffert aux mains du même psychopathe. Riley se demanda si elle serait un jour débarrassée de ces étranges visions du passé.

Et April ? En serait-elle débarrassée ?

Riley réalisa qu’elle s’était arrêtée au milieu de la piscine de boue. Derrière elle, Lucy attendait qu’elle vienne à bout de l’obstacle.

— Je vais bien, dit Riley. Désolée de t’avoir fait attendre.

Elle s’obligea à avancer. Au bout de l’obstacle, elle bondit sur ses pieds et rassembla ses pensées. Puis elle s’élança sur le sentier, certaine que Lucy la suivait de près. Elle connaissait déjà l’obstacle suivant : un filet suspendu. Ensuite, il resterait deux miles à parcourir, et encore quelques obstacles difficiles.



*



Au bout des six miles, Riley et Lucy passèrent la ligne d’arrivée, bras dessus bras dessous, essoufflées, en riant et en se félicitant l’une l’autre. Riley remarqua avec surprise que son partenaire de longue date l’attendait. Bill Jeffreys était un homme de haute stature, du même âge que Riley.

— Bill ! s’exclama Riley, la respiration sifflante. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je te cherchais, dit-il. On m’a dit que je te trouverais là. Je n’en ai pas cru mes oreilles… En plein hiver ! Tu es maso ?

Riley et Lucy éclatèrent de rire.

Lucy dit :

— C’est peut-être moi qui suis maso. J’espère que je pourrai faire la route de brique jaune avec l’énergie de Riley quand j’aurai son grand âge.

Riley lança à Bill d’un ton taquin :

— Je suis partante pour recommencer. Tu viens avec moi ?

Bill secoua la tête, en étouffant un rire.

— Non, non, dit-il. J’ai toujours ma vieille brique jaune et je m’en sers pour caler les portes. Une seule, ça me suffit. Par contre, j’aimerais tenter la brique verte. Qui est avec moi ?

Riley éclata de rire. La fameuse brique verte, c’était une blague du FBI : on la promettait aux agents qui fumaient trente-cinq cigares pendant trente-cinq nuits d’affilée.

— Non merci, dit-elle.

Bill redevint soudain sérieux.

— Je suis sur une nouvelle affaire, Riley, dit-il. Et j’ai besoin de ton aide. J’espère que ça ne te dérange pas. Je sais que tu viens de terminer la précédente.

Bill avait raison. Riley avait l’impression d’avoir arrêté Orin Rhodes seulement la veille.

— Tu sais, je viens de ramener Jilly à la maison. J’essaye de la mettre à l’aise dans sa nouvelle vie. Nouvelle école… Tout est nouveau.

— Comment va-t-elle ? demanda Bill.

— Elle est imprévisible, mais elle fait des efforts. Elle est contente d’appartenir à une famille. Je pense qu’elle va avoir besoin d’aide.

— Et April ?

— Elle va très bien. Je n’arrive toujours pas à croire qu’elle se soit défendue comme ça face à Rhodes. Elle est devenue plus forte. Et elle aime beaucoup Jilly.

Après un bref silence, elle ajouta :

— Sur quoi tu travailles, Bill ?

Bill ne répondit pas tout de suite.

— J’allais justement voir le chef, dit-il. J’ai vraiment besoin de ton aide, Riley.

Riley dévisagea son partenaire et ami. Son désarroi était évident. Quand il disait une chose pareille, c’était qu’il le pensait vraiment. Riley se demanda ce qui se passait.

— Donne-moi le temps de prendre une douche et d’enfiler des vêtements secs, dit-elle. Je te retrouve au bureau.




CHAPITRE CINQ


Le chef d’équipe Brent Meredith n’était pas du genre à perdre du temps avec les banalités d’usage. Riley le savait d’expérience. En entrant dans son bureau après sa course, elle ne s’attendait pas à des questions polies sur sa santé, sa maison ou sa famille. Il pouvait se montrer prévenant et chaleureux, mais ces moments étaient rares. Aujourd’hui, il irait droit au but. Ce qu’il avait à dire était toujours urgent.

Bill était déjà là. Il paraissait inquiet. Elle saurait bientôt pourquoi.

Dès que Riley fut assise, Meredith se pencha vers elle, par-dessus son bureau, son anguleuse mâchoire et ses traits afro-américains plus intimidants que jamais.

— Commençons par le commencement, agent Paige, dit-il.

Riley attendit qu’il reprenne la parole, pour lui poser une question ou lui donner un ordre. Au lieu de cela, il la fixa du regard.

Riley comprit rapidement ce qu’il avait en tête.

Meredith prenait soin de ne pas poser la question à voix haute. Riley lui en fut reconnaissante. Un tueur était toujours dans la nature. Il s’appelait Shane Hatcher. Il s’était évadé de Sing Sing, et Riley avait été chargée de le retrouver. C’était même sa dernière mission.

Elle avait échoué. En vérité, elle n’y avait pas mis tout son cœur, et on avait confié le dossier à d’autres agents. Eux non plus n’avaient pas encore réussi.

Shane Hatcher était un génie criminel, devenu en prison un expert en criminologie. Riley lui avait parfois rendu visite pour lui demander son avis sur des dossiers difficiles. Elle le connaissait assez bien pour savoir qu’il ne représentait pas un danger pour la société. Hatcher suivait un code moral étrange mais très strict. Il avait tué un homme depuis son évasion – un vieil ennemi qui était également un dangereux criminel. Riley pensait qu’il ne tuerait personne d’autre.

Meredith lui demandait en silence si elle avait des nouvelles de lui. C’était une affaire qui faisait du bruit, et Hatcher était en passe de devenir une légende urbaine – un génie du mal capable de tout.

Riley appréciait la discrétion de Meredith à propos de Hatcher. Cependant, la simple vérité, c’était qu’elle ne savait pas du tout où il était, ni ce qu’il faisait ces derniers temps.

— Rien de neuf, monsieur, dit-elle en réponse à la question silencieuse de Meredith.

Meredith hocha la tête et parut se détendre.

— Très bien, dit-il. J’irai droit au but. J’envoie l’agent Jeffreys sur une enquête à Seattle. Il vous demande comme partenaire. Je veux savoir si vous êtes disponible pour l’accompagner.

Riley devait refuser. Sa vie était difficile à gérer en ce moment. Il paraissait difficile de partir enquêter dans une ville lointaine. Elle avait encore des flashs, des rechutes psychotraumatiques dues à son enfermement. Sa fille, April, avait souffert aux mains du même homme, et elle devait affronter ses propres démons. Et maintenant, Riley avait une deuxième fille qui avait, elle aussi, vécu des moments terribles.

Si elle pouvait se contenter d’enseigner pendant quelque temps, ce serait plus simple.

— Je ne peux pas, dit Riley. Pas pour le moment.

Elle se tourna vers Bill.

— Tu sais ce qui se passe.

— Je sais. J’espérais juste que…, dit-il avec un regard implorant.

Il était grand temps de savoir ce qui se passait.

— De quoi s’agit-il ?

— Il y a eu au moins deux empoisonnements à Seattle, dit Meredith. Il s’agit certainement d’un tueur en série.

Riley comprit aussitôt ce qui bouleversait Bill. Quand il était petit, sa mère était morte empoisonnée. Riley ne connaissait pas les détails de l’affaire, mais elle savait que c’était une des raisons pour lesquelles il travaillait maintenant au FBI. Ce meurtre l’avait hanté pendant des années. Ce dossier réveillait une vieille blessure.

Quand il lui avait dit qu’il avait besoin d’elle, il n’avait pas menti.

Meredith poursuivit :

— Nous ne connaissons que deux victimes pour le moment : un homme et une femme. Il y en aura peut-être d’autres, ou il y en a eu.

— Pourquoi Quantico ? demanda Riley. Le FBI a un bureau à Seattle. Ils ne peuvent pas s’en charger ?

Meredith secoua la tête.

— Cela ne fonctionne pas. Apparemment, le FBI et la police n’arrivent pas à s’entendre. C’est pour ça qu’on a besoin de vous, que vous le vouliez ou non. Vous y allez, agent Paige ?

Tout lui parut soudain très clair. Malgré ses problèmes personnels, Riley devait accepter ce dossier.

— J’y vais.

Bill hocha la tête, en poussant un soupir de soulagement et de gratitude.

— Bien, dit Meredith. Vous partez à Seattle demain matin.

Les doigts de Meredith tambourinèrent sur la table pendant quelques secondes.

— Ne vous attendez pas à un accueil chaleureux, ajouta-t-il. Ni les flics du coin, ni les fédéraux ne seront contents de vous voir.




CHAPITRE SIX


Riley avait peur d’emmener Jilly à son premier jour d’école, presque qu’autant qu’elle redoutait certaines affaires. L’adolescente avait la mine sombre. Riley se demandait même si elle allait lui faire une scène au dernier moment.

Est-elle prête ? ne cessait-elle de se répéter. Et moi ? Suis-je prête ?

Le moment n’aurait pas pu tomber plus mal. Riley devait prendre l’avion pour Seattle dans la matinée. Mais Bill avait besoin de son aide, et Riley avait pris sa décision. Jilly avait semblé l’accepter quand elles en avaient discuté à la maison. Cependant, Riley n’était plus certaine de savoir à quoi s’attendre.

Heureusement, elle n’emmenait pas Jilly à l’école toute seule. Ryan lui avait proposé de conduire, et Gabriela et April étaient également venues pour la soutenir moralement.

Quand tout ce petit monde descendit de la voiture sur le parking de l’école, April prit Jilly par la main et l’emporta en trottinant vers le bâtiment. Les deux jeunes filles portaient toutes deux des jeans, des bottes fourrées et des manteaux. La veille, Riley les avait emmenées faire du shopping. Jilly avait eu le droit de choisir son nouveau manteau, ainsi qu’une couverture, des posters et quelques coussins personnalisés pour sa chambre.

Riley, Ryan et Gabriela suivirent les filles. Le cœur de Riley se réchauffait en les regardant. Après des années de bouderie et de rébellion, April était soudain beaucoup plus mature. Jilly était peut-être ce dont elle avait toujours eu besoin : une autre personne à qui donner de l’attention.

— Regarde-les, dit Riley à Ryan. Elles s’entendent bien.

— C’est merveilleux, non ? répondit-il. On dirait des sœurs. Elles se ressemblent. C’est ce qui t’a poussée à la prendres sou ton aile ?

C’était une question intéressante. Depuis qu’elle avait ramené Jilly à la maison, Riley avait remarqué surtout les différences entre les deux filles. Elle commençait à voir les ressemblances. April était la plus pâle des deux. Elle avait les yeux noisette de sa mère, tandis que Jilly avait les yeux marron et le teint olive.

Mais à cet instant, de dos, elles se ressemblaient beaucoup.

— Peut-être…, dit-elle pour répondre à la question de Ryan. Je n’y ai pas réfléchi. Je savais seulement qu’elle avait des problèmes et que je pouvais peut-être l’aider.

— Tu lui as peut-être sauvé la vie, dit Ryan.

La gorge de Riley se noua. Elle y avait pensé, et c’était une pensée à la fois terrifiante et étourdissante. Elle avait une grande responsabilité vis-à-vis de Jilly.

Toute la famille se dirigea vers le bureau de la conseillère. Aussi chaleureuse et souriante que la dernière fois, Wanda Lewis accueillit Jilly avec un plan de l’école.

— Je t’emmène dans ta classe, dit-elle.

— C’est un très bel endroit, dit Gabriela à Jilly. Je suis sûre que tu seras très bien.

Jilly semblait maintenant à la fois nerveuse et heureuse. Elle prit tout le monde dans ses bras, puis elle suivit Mme Lewis dans le hall.

— J’aime bien cette école, dit Gabriela en retournant vers la voiture.

— Cela me fait plaisir, répondit Riley.

Elle était sincère. Gabriela était bien plus qu’une bonne. C’était un véritable membre de la famille. Il était important qu’elle soit d’accord avec les décisions.

Quand tous furent installés, Ryan démarra le moteur.

— Où allons-nous, maintenant ? demanda-t-il joyeusement.

— Je dois aller à l’école, dit April.

— Ensuite, on rentre, expliqua Riley. J’ai un avion à prendre à Quantico.

— Compris.

Ryan recula pour sortir du parking. Riley lui jeta un regard en coin. Il avait l’air très heureux de participer et d’accueillir un nouveau membre dans la famille. Elle ne l’avait pas vu comme ça depuis longtemps. Il semblait changé. Dans un moment comme celui-ci, elle était contente de l’avoir à ses côtés.

Elle se retourna vers sa fille, assise sur la banquette arrière.

— Tu te débrouilles très bien avec elle, dit Riley.

April eut l’air surpris.

— Je fais des efforts, dit-elle. Je suis contente que tu aies remarqué.

Pendant un instant, Riley resta bouche bée. Avait-elle ignoré sa fille ces derniers jours, dans l’espoir inconscient de ne pas faire de favoritisme ?

April ajouta :

— Maman, je suis contente quand même qu’elle soit là. C’est plus compliqué que je ne pensais d’avoir une nouvelle sœur. Elle a pas eu la vie facile et parfois, c’est dur de lui parler.

— Je ne veux pas te rendre la vie difficile, dit Riley.

April esquissa un sourire.

— Moi, je t’ai rendu la vie difficile, dit-elle. Je suis assez forte pour m’occuper de Jilly. En fait, ça commence à me plaire. Ça va aller. S’il te plait, ne t’inquiète pas pour nous.

Ces mots rassuraient Riley : elle laissait Jilly avec trois personnes de confiance – April, Gabriela et Ryan. Pourtant, cela l’ennuyait de partir maintenant. Elle espéra que ce ne serait pas pour longtemps.



*



La terre s’éloigna brusquement sous les yeux de Riley, penché au hublot du jet. L’avion perça les nuages, en route vers la côte Pacifique. Ils arriveraient dans six heures. Pendant quelques minutes, Riley regarda le paysage défiler en contrebas.

Bill était assis à côté d’elle.

Il dit :

— Chaque fois que je prends l’avion pour aller à l’autre bout du pays, je pense à la manière dont les gens voyageaient autrefois : à pied, à cheval ou en train…

Riley hocha la tête en souriant. C’était comme si Bill lisait dans ses pensées. Elle avait souvent cette impression quand elle était avec lui.

— A l’époque, le pays devait leur sembler immense, dit-elle. Ça prenait des mois aux colons pour traverser.

Un silence familier et agréable s’installa entre eux. Au fil des années, ils avaient eu des désaccords et même des disputes, et il leur était arrivé de penser que leur relation de travail était terminée. Mais Riley se sentait encore plus proche de lui, à présent. Elle lui aurait confié sa vie, et elle savait que c’était réciproque.

Dans un moment comme celui-ci, elle se félicitait de ne pas avoir cédé à leur désir mutuel. Ils s’étaient approchés tout près de ce gouffre plus d’une fois.

Cela aurait tout gâché, pensa Riley.

Ils avaient eu l’intelligence de ne pas succomber à la tentation. Il aurait été trop difficile de perdre cette amitié. Bill était son meilleur ami.

Au bout de quelques minutes, Bill dit :

— Merci d’être venue, Riley. J’ai vraiment besoin de ton aide. Je ne pense pas que j’aurais pu faire cette enquête avec un autre partenaire. Même pas Lucy.

Riley le regarda sans rien dire. Elle n’avait pas besoin de lui demander à quoi il pensait. Elle savait qu’il allait enfin lui dire la vérité sur la mort de sa mère. Seulement alors, elle comprendrait pourquoi cette affaire le touchait tant.

Il se redressa sur son siège, perdu dans ses souvenirs.

— Tu sais déjà pour ma famille, dit-il. Je t’ai dit que mon père était prof de maths à l’école, et ma mère était guichetière à la banque. Avec trois enfants, on vivait bien, sans rouler sur l’or. C’était une bonne vie. Et puis…

Bill se tut.

— C’est arrivé quand j’avais neuf ans, poursuivit-il. Juste avant Noël, les employés de la banque où travaillait ma mère ont organisé une fête de fin d’année, avec des cadeaux, un gâteau, et les animations habituelles. Quand ma mère est rentrée à la maison cet après-midi-là, elle semblait s’être bien amusée et tout allait bien. Mais le soir, elle a commencé à se comporter bizarrement.

Bill serra les dents.

— Elle était étourdie et déboussolée, et elle parlait d’une voix traînante. C’était comme si elle avait bu, mais ma mère ne buvait jamais. Et on n’avait pas servi d’alcool à la fête. Personne ne savait ce qui se passait. Ça s’est dégradé très rapidement. Elle s’est mise à vomir. Papa l’a emmenée aux urgences, avec nous, les gamins.

Bill se tut à nouveau. Riley vit qu’il s’approchait du moment le plus difficile.

— Quand nous sommes arrivés à l’hôpital, son cœur battait à toute allure et elle hyperventilait. Sa pression sanguine était très élevée. Elle est tombée dans le coma. Ses reins ont cessé de fonctionner, et elle souffrait d’insuffisance cardiaque.

Bill ferma les yeux, le visage déformé par la douleur. Riley se demanda s’il ne valait mieux pas s’arrêter là. Mais elle sentit qu’elle n’avait pas le droit de lui conseiller de se taire.

Bill dit :

— Le lendemain matin, les médecins ont trouvé ce qui n’allait pas. Elle souffrait d’une intoxication grave au glycol d’éthylène.

Riley secoua la tête.

— Ça me dit quelque chose, mais je ne suis pas sûre…

Bill expliqua vivement :

— Quelqu’un avait mis de l’antigel dans le punch.

Riley poussa un hoquet.

— Oh non ! Comment est-ce possible ? Je veux dire : le goût…

— En fait, l’antigel a souvent un goût sucré, expliqua Bill. Il est facile de le mélanger à des boissons sucrées. C’est un poison malheureusement très pratique.

Riley n’en croyait pas ses oreilles.

— Mais s’il y avait de l’antigel dans le punch, tout le monde a dû souffrir des mêmes symptômes.

— C’est ça, dit Bill. Personne d’autre ne s’est empoisonné. Ce n’était pas dans la carafe. L’antigel était dans les verres de ma mère. Quelqu’un l’a pris pour cible.

Il se tut un long moment.

— Quand on a compris, il était trop tard, dit-il. Elle est restée dans le coma et elle est morte au nouvel an. Nous étions tous à ses côtés.

Bill parvint à ne pas éclater en sanglots. Riley devina qu’il avait déjà beaucoup pleuré.

— Cela n’a pas de sens, dit-il. Tout le monde aimait ma mère. Elle n’avait pas un seul ennemi. La police a mené l’enquête, mais il est vite devenu évident que personne à la banque n’était responsable. Plusieurs de ses collègues se sont souvenus d’un homme bizarre, qui est venu et reparti plusieurs fois. Il avait l’air sympathique, et tout le monde pensait que c’était un ami de quelqu’un. Il s’est évaporé quand la fête s’est terminée.

Bill secoua la tête avec amertume.

— L’affaire a été classée. Elle est toujours classée. Je pense qu’elle le restera. Au bout de tant d’années, on ne la résoudra jamais. C’est terrible de ne pas savoir qui a fait ça, de ne jamais l’avoir traîné en justice. Mais le pire, c’est de ne pas savoir pourquoi. C’était cruel et gratuit. Pourquoi Maman ? Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Peut-être qu’elle n’avait rien fait. C’était peut-être une blague atroce. Ne pas savoir, c’est de la torture. Encore maintenant. Et bien sûr, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de…

Il ne termina pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin. Riley savait depuis longtemps que le meurtre irrésolu de sa mère avait convaincu Bill de se mettre au service de la justice.

— Je suis vraiment désolée, dit Riley.

Bill haussa mollement les épaules, comme s’il avait un poids sur le dos.

— C’était il y a longtemps, dit-il. Et puis, tu sais ce que c’est.

Riley sursauta. Elle savait bien ce qu’il voulait dire. Et il avait raison. Elle lui avait raconté sa propre histoire depuis longtemps, et il était inutile de tout répéter. Pourtant, Riley ne put empêcher sa mémoire de tourner à plein régime.



Riley avait six ans, et Maman l’avait emmenée dans un magasin de bonbons. Riley était tout excitée. Elle réclamait tout ce qu’elle voyait. Parfois, Maman la grondait quand elle se comportait comme ça. Mais aujourd’hui, Maman était gentille. Elle gâtait Riley en lui achetant tout ce qu’elle voulait.

Ce fut alors qu’en attendant de passer à la caisse, un homme étrange s’approcha d’elles. Il portait quelque chose sur la tête, qui lui aplatissait le nez et les lèvres et lui donnait l’air à la fois drôle et effrayant, comme un clown dans un cirque. Riley mit du temps à comprendre qu’il portait un bas nylon sur la tête, comme ceux que Maman mettait aux jambes.

Il avait une arme. Le pistolet était énorme. Et il était pointé sur Maman.

— Donne-moi ton sac, dit-il.

Maman refusa. Riley ne savait pas pourquoi. Elle savait seulement que Maman avait peur. Peut-être qu’elle avait même trop peur pour faire ce que lui demandait l’homme. Et il fallait que Riley ait peur, elle aussi.

L’homme dit des vilains mots à Maman, mais elle ne lui donna pas son sac. Elle tremblait de tout son corps.

Il y eut alors un bruit de pétard et un éclair de lumière, et Maman s’écroula. L’homme dit encore des vilains mots, avant de partir en courant. La poitrine de Maman saignait, et elle se tortilla par terre pendant un moment, puis son corps se ramollit.

La petite Riley se mit à hurler. Elle ne s’arrêta pas avant longtemps.



Une caresse de Bill sur son bras ramena Riley au moment présent.

— Excuse-moi, dit-il. Je ne voulais pas raviver de mauvais souvenirs.

Il avait vu la larme couler sur la joue de Riley. Elle lui serra la main. Elle lui était reconnaissante d’être compréhensif. En vérité, Riley n’avait jamais raconté à Bill un souvenir qui lui faisait encore plus mal.

Son père avait été colonel dans les Marines – un père sévère, rigide, incapable d’aimer ou de pardonner. Les années qui avaient suivi le meurtre, il avait reproché à Riley de n’avoir rien fait. Son jeune âge n’avait pas d’importance.

« T’aurais pu tout aussi bien tirer toi-même, pour tout le bien que ça lui a fait. » lui avait-il dit.

Il était mort l’année dernière sans jamais lui pardonner.

Riley essuya sa joue humide et regarda par le hublot le paysage se traîner lentement, des kilomètres plus bas.

Comme souvent, elle réalisa qu’elle et Bill avaient beaucoup de choses en commun. Tous deux étaient hantés par l’injustice et la tragédie. Depuis qu’ils travaillaient ensemble, ils combattaient les mêmes démons et repoussaient les mêmes fantômes.

Malgré son inquiétude de laisser Jilly et toute sa vie à la maison, Riley sut qu’elle avait pris la bonne décision. Chaque fois qu’elle travaillait avec Bill, leur relation en sortait plus solide et plus profonde. Ce ne serait pas différent, cette fois.

Ils résoudraient ces meurtres. Riley en était certaine. Mais qu’est-ce qu’ils y gagneraient ou perdraient ?

Peut-être que nous pourrons guérir un peu, pensa Riley. Ou peut-être que nous ne ferons que raviver de pénibles souvenirs.

Cela n’avait pas d’importance. Ils se soutenaient l’un l’autre pour venir à bout de tous les dossiers, même les plus difficiles.

Et maintenant, ils avaient un crime détestable sur les bras.




CHAPITRE SEPT


Quand l’avion atterrit sur le tarmac de l’aéroport international Seattle-Tacoma, une averse battait les hublots. Riley regarda sa montre. A la maison, il était deux heures de l’après-midi, mais il n’était encore que onze heures du matin à Seattle. Ils avaient le temps d’avancer sur le dossier.

Alors qu’ils se dirigeaient vers la porte, le pilote sortit de la cabine et leur donna à chacun un parapluie.

— Vous en aurez besoin, dit-il en souriant. L’hiver, c’est la pire saison dans cette région.

En sortant, Riley se dit qu’il devait avoir raison. Elle lui fut reconnaissante de lui avoir donné un parapluie. Elle aurait dû s’habiller plus chaudement. Il faisait froid et humide.

Un SUV se gara au bord de la piste d’atterrissage. Deux hommes en pardessus en sortirent et se précipitèrent vers l’avion. Ils se présentèrent comme étant les agents Havens et Trafford du bureau de Seattle.

— Nous vous emmenons chez le médecin légiste, dit l’agent Havens. Le chef de l’équipe d’investigation vous attend là-bas.

Bill et Riley montèrent dans la voiture, et l’agent Trafford démarra sous la saucée. Riley apercevait à peine des hôtels au bord de la route. Il devait y avoir beaucoup d’activité, mais on n’y voyait goutte.

Elle se demanda si elle pourrait seulement voir Seattle pendant son séjour.



*



Dès qu’ils furent assis dans la salle de conférence du département de la médecine légale, Riley sentit qu’il y avait un problème. Elle échangea un regard entendu avec Bill. Lui aussi avait senti la tension dans l’air.

Le chef d’équipe Maynard Sanderson était un homme imposant, à la mâchoire carrée. On aurait dit un croisement entre un militaire de haut-rang et un prêcheur évangélique.

Sanderson foudroyait du regard un homme corpulent, affublé d’une énorme moustache qui lui donnait l’air contrarié. On l’avait présenté à Riley et Bill sous le nom de Perry McCade. C’était le chef de la police de Seattle.

Le langage corporel des deux hommes, ainsi que la place qu’ils avaient choisie autour de la table, révélait de nombreuses informations. Pour une raison encore inconnue, les deux hommes ne voulaient pas se voir, encore moins se parler. Et Riley sentit qu’ils ne voulaient pas non plus parler aux agents de Quantico.

Elle se rappela ce que lui avait dit Brent Meredith.

« Ne vous attendez pas à un accueil chaleureux. Ni les flics du coin, ni les fédéraux ne seront contents de vous voir. »

Dans quel guêpier Bill et Riley s’étaient-ils fourrés ?

Une lutte sans merci pour le pouvoir faisait rage, dans le plus grand silence. Et dans quelques minutes, ce serait une bataille des mots.

Le chef du département de la médecine légale Prisha Shankar semblait étonnamment à l’aise. C’était une femme à la peau foncée, de l’âge de Riley, visiblement d’un tempérament stoïque et imperturbable.

Après tout, elle est sur son territoire, se dit Riley.

L’agent Sanderson prit la liberté de lancer la réunion.

— Agents Paige et Jeffreys, dit-il. Je suis ravi que vous aillez pu venir.

Le ton glacé de sa voix disait tout le contraire.

— Ravi de vous aider, dit Bill d’un ton hésitant.

Riley se contenta de sourire.

— Messieurs, reprit Sanderson, ignorant la présence de deux femmes. Nous sommes réunis pour enquêter sur deux meurtres, qui pourraient être l’œuvre d’un tueur en série basé ici, dans la région de Seattle. C’est à nous de l’arrêter avant qu’il ne fasse d’autres victimes.

Le chef de police McCade grogna assez fort pour qu’on l’entende.

— Vous avez un commentaire, McCade ? demanda froidement Sanderson.

— Ce n’est pas un tueur en série, marmonna McCade, et ce n’est pas une affaire pour le FBI. Mes policiers ont la situation sous contrôle.

Riley commençait à comprendre. Meredith leur avait dit que les autorités locales pataugeaient. La raison devenait évidente. Personne ne parvenait à se mettre d’accord.

Le chef de police McCade en voulait au FBI de s’imposer sur une affaire de meurtre. Et Sanderson était vexé que le FBI lui ait envoyé des agents de Quantico pour mettre tout le monde au pas.

Une vraie tempête, pensa Riley.

Sanderson se tourna vers le médecin et dit :

— Docteur Shankar, peut-être pourriez-vous nous résumer les informations.

Visiblement insensible à la tension ambiante, le docteur Shankar appuya sur le bouton d’une télécommande pour faire apparaître une image sur le mur du fond. C’était une photo d’identité d’une femme au physique assez banal, avec des cheveux raides de couleur châtain.

Shankar dit :

— Il y a un mois et demi, une femme nommée Margaret Jewell est morte chez elle, dans son sommeil, de ce qui semblait être une attaque cardiaque. Elle se plaignait depuis la veille de douleurs articulaires mais, selon sa conjointe, cela n’avait rien d’inhabituel. Elle souffrait de fibromyalgie

Shankar appuya à nouveau sur le bouton et fit apparaître une autre photo d’identité. Celle-ci montrait un homme d’âge mûr, au visage doux et mélancolique.

Elle dit :

— Il y a quelques jours, Cody Woods a été admis à l’hôtel de South Hills pour des douleurs à la poitrine. Il se plaignait aussi de douleurs articulaires, mais ce n’était pas non plus surprenant : il avait de l’arthrite et on l’avait opéré du genou une semaine plus tôt. Quelques heures après, il est mort à son tour de ce qui semblait être une attaque cardiaque.

— Aucun rapport entre les deux morts…, marmonna McCade.

— Alors, maintenant, vous dites que ce ne sont pas des meurtres, ni l’un, ni l’autre ? dit Sanderson.

— Margaret Jewell, sans doute, dit McCade. Cody Woods, certainement pas. Ça brouille les pistes. Si vous nous laissiez bosser, moi et mes gars, on finirait par découvrir le fin mot de l’histoire.

— Vous avez enquêté pendant un mois et demi sur le dossier Jewell, dit Sanderson.

Le docteur Shankar esquissa un sourire énigmatique devant la dispute de McCade et Sanderson. Puis elle appuya à nouveau sur le bouton. Deux photos apparurent.

Toute la salle se tut, et Riley sursauta.

Les hommes sur les photos semblaient venir du Moyen-Orient. Riley ne connaissait pas l’un d’eux, mais elle reconnaissait l’autre.

C’était Saddam Hussein.




CHAPITRE HUIT


Riley fixa du regard l’image sur l’écran. Où le médecin légiste voulait-elle en venir avec cette photo de Saddam Hussein ? L’ancien chef d’état en Irak avait été exécuté en 2006 pour crimes contre l’humanité. Quel rapport avec le tueur en série de Seattle ?

Après avoir fait son petit effet, le docteur Shankar reprit la parole.

— Je suis sûre que vous reconnaissez l’homme à gauche. A droite, il s’agit de Majidi Jehad, un dissident chiite au régime de Saddam. En mai 1980, Jehad a reçu l’autorisation de se rendre à Londres. Quand il est allé récupérer son passeport dans un commissariat de Bagdad, on lui a proposé un verre de jus d’orange. Il a quitté le pays, visiblement sain et sauf. Il est mort peu après son arrivée à Londres.

Le docteur Shankar fit apparaître d’autres images de personnes probablement originaires du Moyen-Orient.

— Il est arrivé la même chose à tous ces hommes. Saddam a liquidé des centaines d’opposants à son régime de cette manière. Dans certains cas, ils sortaient de prison et on leur offrait un verre pour fêter leur libération. Aucun n’a vécu très longtemps.

Le chef McCade hocha la tête d’un air entendu.

— Empoisonnement au thallium, dit-il.

— C’est exact, dit le docteur Shankar. Le thallium est un élément chimique. On peut en faire une poudre sans odeur, sans couleur et sans goût, soluble dans un liquide. C’était le poison préféré de Saddam Hussein. Mais ce n’est pas lui qui a inventé cette stratégie pour se débarrasser de ses ennemis. On l’appelle souvent « le poison de l’empoisonneur » parce qu’il agit très lentement et produit des symptômes qui peuvent induire les médecins en erreur.

Elle appuya à nouveau sur le bouton de sa télécommande. D’autres photos apparurent, notamment celle du dictateur cubain Fidel Castro.

Elle dit :

— En 1960, les services secrets français ont fait usage du thallium pour tuer le chef de la révolution camerounaise Félix-Roland Moumié. Et on pense que la CIA a souvent essayé d’utiliser cette stratégie, mais en vain, pour assassiner Fidel Castro. L’idée était de glisser du thallium dans les chaussures de Castro. Si la CIA avait réussi, il serait décédé d’une mort lente, douloureuse et humiliante. Les poils de sa célèbre barbe seraient tombés avant sa mort.

Elle appuya sur sa télécommande, et les visages de Margaret Jewell et de Cody Woods reparurent.

— Je vous explique tout cela pour vous faire bien comprendre que nous avons affaire à un tueur intelligent, dit Shankar. J’ai trouvé des traces de thallium dans les deux corps. Je ne doute pas une seule seconde qu’ils ont été assassinés par la même personne.

Le docteur Shankar embrassa l’assemblée du regard.

— Des commentaires ? demanda-t-elle.

— Ouais, dit le chef McCade. Je pense qu’il n’y a pas de rapport entre les deux morts.

Son commentaire prit Riley par surprise, mais pas le docteur Shankar.

— Pourquoi cela, chef McCade ? demanda-t-elle.

— Cody Woods était plombier, répondit-il. Il aurait pu être exposé au thallium, non ?

— C’est possible, dit le docteur Shankar. Les plombiers sont souvent exposés à des substances toxiques, comme l’amiante ou des métaux lourds, notamment l’arsenic et le thallium. Mais je ne pense pas que ce soit le cas de Cody Woods.

Sa certitude intrigua Riley.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Le docteur Shankar fit apparaître les rapports toxicologiques.

— Les deux corps ne présentent pas les symptômes habituels d’un empoisonnement au thallium, dit-elle. Perte de cheveux, fièvre, vomissements, douleurs abdominales… Comme je vous l’ai dit, les deux victimes se sont plaints de douleurs articulaires, rien de plus. Ils sont décédés d’une mort foudroyante, laissant penser à une banale attaque cardiaque. Sans la compétence de mon équipe, nous serions passés à côté de l’empoisonnement au thallium.

Bill ne partageait pas la fascination de Riley.

— Alors, de quoi s’agit-il ? D’un thallium revisité ? demanda-t-il.

— Quelque chose comme ça, répondit le docteur Shankar. Mon équipe travaille pour recomposer le cocktail chimique. Ce dont nous sommes certains, c’est de la présence de ferrocyanure de potassium – un élément chimique que vous connaissez peut-être car on l’utilise pour faire le fameux bleu de Prusse. C’est étrange, parce que le bleu de Prusse est le seul antidote connu à l’empoisonnement au thallium.

La moustache du chef McCade frémit.

— Cela n’a pas de sens, grogne-t-il. Pourquoi l’empoisonneur donnerait-il à la fois le poison et l’antidote ?

Riley devina :

— C’est peut-être le seul moyen de déguiser les symptômes de l’empoisonnement ?

Le docteur Shankar acquiesça.

— C’est également mon hypothèse. La composition est très complexe et nous n’en comprenons pas encore très bien les effets, mais tous les éléments permettent sans doute de diminuer les symptômes visibles. La personne qui a fabriqué la mixture sait ce qu’elle fait. Elle doit être calée en pharmacologie et en chimie.

Le chef McCade tambourina des doigts sur la table.

— Je n’y crois pas, dit-il. Votre analyse du premier corps a dû influencer la seconde. Vous avez trouvé ce que vous cherchiez.

Pour la première fois, le visage du docteur Shankar montra sa surprise. Riley était également stupéfaite que le chef de police ait le culot de remettre en doute l’expertise du médecin légiste.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Parce que nous avons un suspect en béton pour le meurtre de Margaret Jewell, dit-il. Elle était mariée à une autre femme, nommée Barbara Bradley — on l’appelle Barb. Les amis et les voisins du couple disent qu’ils avaient des problèmes. Des grosses disputes qui réveillaient les voisins. Bradley a un casier judiciaire. Les gens disent qu’elle a un caractère explosif. Elle l’a fait. Nous en sommes tous certains.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas arrêtée ? demanda l’agent Sanderson.

Le chef McCade se redressa, comme pour se défendre physiquement contre une attaque.

— Nous l’avons interrogée chez elle, dit-il. Mais elle est maligne. Nous n’avons pas encore assez de preuves pour l’inculper. On y travaille. Ça prend du temps.

L’agent Sanderson esquissa un rictus.

Il dit :

— Eh bien, pendant que vous y travailliez, votre suspect en béton a tué quelqu’un d’autre. Il va falloir accélérer l’allure. Elle va peut-être recommencer.

Le chef McCade s’empourpra de colère.

— Vous vous plantez sur toute la ligne, dit-il. Je vous dis que l’assassinat de Margaret Jewell est un meurtre isolé. Barb Bradley n’avait aucune raison de tuer Cody Woods, pour ce qu’on en sait.

— Pour ce que vous en savez, répéta Sanderson d’une voix étouffée.

Les tensions sous-jacentes remontaient à la surface. Riley espéra que la réunion ne se finirait pas en bataille rangée.

Pendant ce temps, son cerveau cataloguait les informations.

Elle demanda au chef McCade :

— Et la situation financière du couple Jewell et Bradley ?

— Pas terrible, dit-il. Classe moyenne inférieure. En fait, nous pensons que cela fait partie du mobile.

— Que fait Barb Bradley dans la vie ?

— Elle fait des livraisons pour un service de nettoyage, dit McCade.

Une hypothèse se dessinait dans la tête de Riley. C’étaient les femmes qui utilisaient le plus souvent du poison pour tuer. Et en faisant des livraisons, celle-ci aurait pu avoir accès à des structures sanitaires. Riley devait parler à Barb Bradley.

— J’aimerais son adresse, dit-elle. L’agent Jeffreys et moi-même, nous aimerions l’interroger.

Le chef McCade la dévisagea avec stupéfaction.

— Je vous l’ai dit : c’est déjà fait.

Mais ça n’a pas suffi, pensa Riley.

Elle se retint de le dire à voix haute.

Bill intervint :

— Je suis d’accord avec l’agent Paige. Nous devrions aller interroger Barb Bradley nous-mêmes.

Le chef McCade eut l’air offensé.

— Je ne vous laisserai pas faire, dit-il.

Riley savait que le chef d’équipe du FBI, l’agent Sanderson, pouvait l’y obliger. Mais quand elle se tourna vers lui pour obtenir son accord, elle se rendit compte qu’il la fusillait du regard.

Son cœur se serra. Elle comprit aussitôt la situation. Sanderson et McCade se détestaient, mais ils faisaient équipe contre Riley et Bill. De leur point de vue, des agents de Quantico n’avaient rien à faire sur leur territoire. Ils n’en avaient peut-être pas conscience, mais ils accordaient visiblement plus d’importance à leur ego qu’à l’affaire en cours.

Comment allons-nous travailler ? se demanda Riley.

A côté des deux hommes, le docteur Shankar avait l’air toujours aussi calme et serein.

Elle dit :

— J’aimerais savoir pourquoi les agents Jeffreys et Paige ne devraient pas interroger Barb Bradley.

L’audace de Shankar prit Riley par surprise. En tant que médecin légiste, elle dépassait les bornes.

— Parce que mon enquête est en cours ! s’exclama McCade. Ils pourraient tout gâcher !

Le docteur Shankar esquissa son énigmatique sourire.

— Chef McCade, vous mettez en doute la compétence de deux agents de Quantico ?

Puis, en se tournant vers le chef d’équipe du FBI, elle ajouta :

— Agent Sanderson, qu’en dites-vous ?

McCade et Sanderson étaient bouche bée.

Riley remarqua que le docteur Shankar lui adressait un sourire en coin. Elle ne put s’empêcher d’y répondre avec admiration. Ici, dans son département, Shankar savait jouer de son autorité. Ce que pensaient les autres n’avait pas d’importance. Elle défendait son camp.

Le chef McCade secoua la tête d’un air résigné.

— D’accord, dit-il. Si vous voulez l’adresse, je vous la donne.

L’agent Sanderson ajouta vivement :

— Mais mes hommes vous accompagneront.

— Cela me va, dit Riley.

McCade gribouilla une adresse qu’il tendit à Bill.

Sanderson mit fin à la réunion.

— Merde, tu as déjà eu affaire à des cons pareils ? demanda Bill en retournant dans la voiture. Comment allons-nous faire pour travailler ?

Riley ne répondit pas. En vérité, elle n’en savait rien. Elle sentait que le dossier allait être difficile, sans même parler des bisbilles. Ils allaient devoir faire leur travail le plus vite possible, avant la mort d’une prochaine victime.




CHAPITRE NEUF


Aujourd’hui, elle s’appelait Judy Brubaker.

Elle aimait être Judy Brubaker.

Les gens aimaient Judy Brubaker.

Elle s’affairait autour du lit vide, lissant les draps et tapant les oreillers. Ce faisant, elle souriait à la femme assise dans un fauteuil confortable.

Judy n’avait pas encore décidé si elle allait la tuer.

Le temps passe, pensa-t-elle. Je dois me décider.

La femme s’appelait Amanda Somers. Judy la trouvait bizarre et timide. Elle s’occupait d’elle depuis la veille.

Tout en refaisant le lit, Judy se mit à chanter.



Loin de chez lui,

Si loin de chez lui,

Ce bébé est si loin de chez lui.



Amanda l’accompagna avec sa petite voix nasillarde.



Tu te languis,

Jour après jour,

Trop triste pour rire ou pour jouer.



Judy était surprise. Amanda Somers n’avait jamais montré le moindre intérêt pour cette berceuse, jusqu’à cet instant.

— Vous aimez la chanson ? demanda Judy Brubaker.

— Oui, je suppose…, dit Amanda. C’est triste. Ça va avec mon humeur.

— Pourquoi êtes-vous triste ? Votre traitement est terminé et vous rentrez chez vous. La plupart des patients sont heureux de rentrer à la maison.

Amanda soupira et ne dit rien. Elle posa ses mains l’une contre l’autre, comme pour prier. Sans desserrer les doigts, elle écarta lentement les paumes. C’était l’exercice de rééducation que Judy lui avait montré pour récupérer de la mobilité après son opération du tunnel carpien.

— Je le fais bien ? demanda Amanda.

— Presque, dit Judy en s’accroupissant à côté d’elle pour corriger son mouvement. Il n’y a que les bouts des doigts qui restent collés. Souvenez-vous : on dirait une araignée qui fait des pompes devant un miroir.

Amanda se corrigea. Elle sourit, contente d’elle-même.

— Je sens que ça aide, dit-elle. Merci.

Alors qu’elle regardait Amanda faire son exercice, Judy remarqua avec dégoût la courte cicatrice tordue sous la main droite d’Amanda.

L’opération n’était pas nécessaire, pensa-t-elle.

Les médecins avaient profité de la confiance et de la crédulité d’Amanda. Judy était certaine que des traitements moins lourds auraient fait l’affaire. Une attelle, ou des injections de corticostéroïdes. Judy avait l’habitude de voir les médecins orienter les patients vers la chirurgie, qu’elle soit ou non nécessaire. Cela la mettait toujours en colère.

Mais aujourd’hui, ce n’était pas seulement l’attitude des médecins qui agaçait Judy. La patiente aussi. Elle n’était pas certaine de savoir pourquoi.

Elle est difficile à comprendre, celle-là, pensa Judy en s’asseyant au bord du lit.

Pendant tout le temps passé ensemble, Amanda avait laissé Judy faire la conversation.

Judy Brubaker avait beaucoup de choses intéressantes à dire, bien sûr. Judy ne ressemblait pas du tout à Hallie Stillians, maintenant disparue, qui avait la personnalité accueillante d’une gentille tante.

Judy Brubaker était à la fois plus banale et plus flamboyante. Elle portait souvent un ensemble de jogging, au lieu de vêtements plus conventionnels. Elle aimait raconter ses aventures – deltaplane, parachute, plongée, escalade, et tout ça. Elle avait visité l’Europe et une grande partie de l’Asie en faisant du stop.

Bien sûr, rien de tout cela n’était arrivé, mais ces aventures faisaient de formidables histoires.

Judy Brubaker plaisait à beaucoup de gens. Ceux qui auraient pu trouver Hallie trop mièvre appréciaient au contraire la franchise de Judy.

Peut-être qu’Amanda n’aime pas Judy, pensa-t-elle.

Amanda ne lui avait rien dit sur elle-même. Elle devait avoir environ quarante ans, mais elle ne parlait jamais de son passé. Judy ne savait toujours pas ce qu’Amanda faisait dans la vie – ou même si elle faisait quoi que ce soit. Elle ne savait pas si Amanda était mariée, même si l’absence d’anneau à son doigt laissait penser le contraire.

Judy ne savait pas à quoi s’en tenir. Et le temps passait. Amanda pouvait se lever et partir à tout moment. Et Judy n’avait toujours pas décidé si elle allait l’empoisonner.

La prudence la faisait hésiter. Les choses avaient changé ces derniers jours. On parlait de ses deux derniers meurtres dans les journaux. Un médecin légiste intelligent avait apparemment découvert des traces de thallium dans les corps. C’était inquiétant.

Elle avait préparé un sachet de thé avec une recette un peu différente, plus forte en arsenic et moins forte en thallium, mais ce n’était pas indétectable. Elle ne savait pas si la police avait fait le lien entre Margaret Jewell, Cody Woods et le centre de rééducation. Cette méthode d’empoisonnement devenait risquée.

Bien sûr, le véritable problème, c’était qu’elle ne connaissait pas Amanda Somers.

Ça ne fonctionnait pas.

Si elle proposait à Amanda de fêter son départ avec une tasse de thé, cela paraitrait presque vulgaire et indécent.

Pourtant, la femme était toujours là. Elle faisait ses exercices, visiblement peu pressée de s’en aller.

— Vous ne voulez pas rentrer chez vous ? demanda Judy.

La femme soupira.

— Vous savez, j’ai d’autres problèmes physiques. Il y a mon dos, par exemple. Ça empire avec l’âge. Mon médecin dit qu’il faudrait m’opérer, mais je ne suis pas sûre… Je pense qu’un peu de rééducation suffirait. Et vous êtes très douée.

— Merci, dit Judy. Vous savez, je ne travaille pas ici à plein temps. Je suis à mon compte, et c’est mon dernier jour. Si vous restez plus longtemps, je ne pourrai pas m’occuper de vous.

Le regard pensif d’Amanda surprit Judy. C’était la première qu’elle la regardait dans les yeux.

— Vous ne savez pas ce que c’est, dit Amanda.

— C’est-à-dire ? demanda Judy.

Amanda haussa les épaules, sans détourner le regard.

— D’être entourée de gens à qui vous ne pouvez pas faire confiance. Des gens qui ont l’air de vouloir vous aider, et c’est peut-être le cas, ou peut-être pas. Peut-être qu’ils veulent quelque chose. Des profiteurs. Il y en a beaucoup dans ma vie. Je n’ai pas de famille, et je ne sais pas qui sont mes amis. Je ne sais pas à qui je peux faire confiance.

Avec un sourire, Amanda ajouta :

— Vous comprenez ?

Judy n’en était pas sûre. Amanda parlait par énigmes.

Aurait-elle le béguin pour moi ? se demanda Judy.

Ce n’était pas impossible. Les gens pensaient souvent que Judy était gay. Cela l’amusait beaucoup, parce qu’elle n’y avait jamais vraiment réfléchi.

Peut-être que ce n’était pas ça du tout.

Peut-être qu’Amanda se sentait seule, et qu’elle commençait à apprécier Judy et à lui faire confiance.

Une seule chose était évidente. Amanda était émotionnellement instable, peut-être névrosée, certainement dépressive. Elle devait prendre beaucoup de médicaments différents. En y jetant un coup d’œil, Judy pourrait lui préparer un cocktail sur mesure. Elle avait déjà fait ça pour d’autres patients, et cela présentait certains avantages, surtout en ce moment. Elle pourrait éviter d’utiliser du thallium.

— Où habitez-vous ? demanda Judy.

Pendant un instant, Amanda lui adressa un regard étrange, comme si elle hésitait sur la réponse.

— Dans une péniche, dit-elle.

— Une péniche ? Vraiment ?

Amanda hocha la tête. La curiosité de Judy était piquée. Mais pourquoi avait-elle l’impression qu’Amanda ne lui disait pas la vérité – ou pas toute la vérité ?

— C’est drôle, dit Judy. J’habite à Seattle depuis longtemps. C’est vrai qu’il y a beaucoup de péniches, mais je n’en ai jamais visité une. C’est une aventure qui me plairait.

Le sourire d’Amanda s’élargit et elle ne répondit pas. Ce sourire énigmatique commençait à rendre Judy nerveuse. Amanda allait-elle l’inviter à visiter sa péniche ? Avait-elle seulement une péniche ?

— Vous faites des visites à la maison ? demanda Amanda.

— Parfois, mais…

— Mais quoi ?

— Eh bien, je ne suis pas censée faire ça pour vous. C’est le centre de rééducation qui m’emploie. J’ai signé un accord. Je ne démarche pas leurs patients.

Le sourire d’Amanda se fit malicieux.

— Oui, mais vous pourriez me rendre visite ? Passer quand vous aurez le temps. Visiter ma maison. On pourra discuter. Passer du temps ensemble… Et si je décidais de vous embaucher… ce serait différent, non ? Vous ne seriez pas en train de démarcher un patient du centre de rééducation.




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