Le Royaume des Dragons
Morgan Rice


“Tous les ingrédients d'un bestseller : énigmes, rebondissements, mystère, preux chevaliers, amours naissantes et cœurs brisés, déception et trahison. Des heures de lecture à tout âge. Vivement recommandé pour tous les inconditionnels de fantasy.” --Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (L'Anneau du Sorcier)“Les prémices d'une série prometteuse.” --San Francisco Book Review (La Quête des Héros)Morgan Rice, auteur du bestseller La Quête des Héros (plus de 1.300 commentaires cinq étoiles) revient avec une toute nouvelle saga de Fantasy. LE ROYAUME DES DRAGONS (Le Temps des Sorciers — Tome Un), ou l'histoire d'un adolescent de 16 ans particulier, fils d'une pauvre famille de forgeron qui se voit offert la chance de faire ses preuves au combat, et entrer ainsi dans le cercle très fermé de la noblesse. Il détient un pouvoir indéniable, son destin l'attend. Une princesse de 17 ans, à la veille de son mariage fastueux — voit sa sœur pestiférée rejetée par sa famille.Trois frères, trois princes que tout oppose — tous en quête de pouvoir.Un royaume qui vacille, l'invasion, l'extinction de la race des dragons au quotidien.Deux royaumes rivaux, un fleuve tumultueux qui les sépare, un paysage peuplé de volcans endormis, une capitale seulement accessible à marée haute. Une histoire mêlant amour, passion, haine et rivalité fraternelle ; trésors cachés et malfrats ; moines et mercenaires ; honneur et gloire, trahison et déception.C'est l'histoire de Dragonfell, honneur et sens des valeurs, sorciers, magie, hasard et destinée. Vous ne le lâcherez plus, partez à la découverte d'un nouveau monde et ses attachants protagonistes. Tout public. Tomes Deux et Trois (LE TRÔNE DES DRAGONS et LE FILS DES DRAGONS) déjà disponibles en précommande.“La fantasy tambour battant …. Les prémices d'une série prometteuse pour jeunes adultes.” --Midwest Book Review (La Quête des Héros)“Un concentré d'action …. Rice et son style éblouissant, une énigme qui tient en haleine.” --Publishers Weekly (La Quête des Héros)







LE ROYAUME DES DRAGONS



(LE TEMPS DES SORCIERS – TOME UN)



MORGAN RICE


Morgan Rice



Morgan Rice est bestseller et meilleure autrice d'après USA Today grâce à la série de fantasy L'ANNEAU DU SORCIER, dix-sept tomes ; bestseller avec MEMOIRES D'UN VAMPIRE, douze tomes ; bestseller avec LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique comprenant trois tomes ; la fantasy ROIS ET SORCIERS, six tomes ; la fantasy DE COURONNES ET DE GLOIRE, huit tomes ; la fantasy UN TRÔNE POUR DES SŒURS, huit tomes ; une nouvelle série de science-fiction, LES CHRONIQUES DE L’INVASION, en quatre tomes ; la fantasy OLIVER BLUE À L’ÉCOLE DES PROPHÈTES, quatre tomes ; la fantasy LE FIL DE L'ÉPÉE, quatre tomes ; et une nouvelle série de fantasy LE TEMPS DES SORCIERS. Les ouvrages de Morgan sont disponibles en livres audio et brochés et traduits en plus de 25 langues.



TRANSFORMATION (Mémoires d'un Vampire Tome 1), ARÈNA UN (La Trilogie des Rescapés Tome 1), LA QÛETE DU HÉROS (L'Anneau du Sorcier Tome 1), LE RÉVEIL DES DRAGONS (Rois et Sorciers Tome 1), UN TRÔNE POUR DES SŒURS (TOME 1), ATTAQUE EXTRATERRESTRE (Les Chroniques de l'Invasion — Tome 1), et LA FABRIQUE MAGIQUE (OLIVER BLUE À L’ÉCOLE DES PROPHÈTES — Tome 1) en téléchargement gratuit sur Google Play !



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Morgan Rice - Critiques



“Vous pensiez en avoir terminé avec la série L'ANNEAU DU SORCIER, vous aviez tort. Découvrez LE REVEIL DES DRAGONS, la nouvelle saga prometteuse de Morgan Rice, et laissez-vous entraîner au pays des trolls et des dragons, où sens des valeurs, honneur, courage, magie et destinée règnent en maître. Les personnages de Morgan nous envoûtent au fil des pages … vivement recommandé pour tous les inconditionnels de fantasy.”

--Books and Movie Reviews

Roberto Mattos



“Un mélange de fantasy et d'action qui séduira les lecteurs de Morgan Rice et Christopher Paolini, auteur de L'HERITAGE … Les fans de fictions pour jeunes adultes vont littéralement dévorer le dernier opus de Rice.”

--The Wanderer, A Literary Journal (Le Réveil des Dragons)



“Un ouvrage de fantasy de haut vol mêlant intrigue et mystère. La Quête des Héros aborde les thèmes du courage et de la réussite, l'âge adulte, la maturité, l'excellence ... Réservé aux fans de fantasy, les protagonistes mêlent astuces et scènes d'action, abordant le passage du jeune Thor à l'âge adulte, une vie placée sous le signe de la chance …. prémices d'une série prometteuse pour jeunes adultes.”

--Midwest Book Review (D. Donovan, eBook Reviewer)



“L'ANNEAU DU SORCIER comporte tous les ingrédients d'une recette à succès : intrigues, complots, mystères, preux chevaliers, amours naissantes et cœurs brisés, déception et trahison. Des heures de lecture, à tout âge. Chaudement recommandé pour les amoureux de fantasy.”

--Books and Movie Reviews, Roberto Mattos



“Avec ce premier tome "action" de la série de fantasy L'Anneau du Sorcier (14 tomes), Rice nous présente le jeune Thorgrin "Thor" McLeod, qui, à 14 ans, rêve d'intégrer la prestigieuse Légion d'Argent, les chevaliers d'élite du roi …. Une prose et une intrigue riches en rebondissements, Rice en majesté.”

--Publishers Weekly


Livres par Morgan Rice



LE TEMPS DES SORCIERS

LE ROYAUME DES DRAGONS (Tome 1)

LE TRÔNE DES DRAGONS (Tome 2)

LE FILS DES DRAGONS (Tome 3)



OLIVER BLUE A L’ECOLE DES PROPHÈTES

LA FABRIQUE MAGIQUE (Tome 1)

L’ORBE DE KANDRA (Tome 2)

LES OBSIDIENNES (Tome 3)

LE SCEPTRE DE FEU (Tome 4)



LES CHRONIQUES DE L’INVASION

ATTAQUE EXTRATERRESTRE (Tome 1)

ARRIVÉE (Tome 2)

ASCENSION (Tome 3)

RETOUR (Tome 4)



LE FIL DE L’ÉPÉE

LES PLUS MÉRITANTS (Tome 1)

LES PLUS VAILLANTS (Tome 2)

LES DESTINÉS (Tome 3)

LES PLUS TÉMÉRAIRES (Tome 4)



UN TRÔNE POUR DES SŒURS

UN TRÔNE POUR DES SŒURS (Tome 1)

UNE COUR DE VOLEURS (Tome 2)

UNE CHANSON POUR DES ORPHELINES (Tome 3)

UN CHANT FUNÈBRE POUR DES PRINCES (Tome 4)

UN JOYAU POUR LA COUR (Tome 5)

UN BAISER POUR DES REINES (Tome 6)

UNE COURONNE POUR DES ASSASSINS (Tome 7)

UNE ÉTREINTE POUR DES HÉRITIÈRES (Tome 8)



DE COURONNES ET DE GLOIRE

ESCLAVE, GUERRIÈRE, REINE (Tome 1)

CANAILLE, PRISONNIÈRE, PRINCESSE (Tome 2)

CHEVALIER, HÉRITIER, PRINCE (Tome 3)

REBELLE, PION, ROI (Tome 4)

SOLDAT, FRÈRE, SORCIER (Tome 5)

HÉROÏNE, TRAÎTRESSE, FILLE (Tome 6)

SOUVERAIN, RIVALE, EXILÉE (Tome 7)

VAINQUEUR, VAINCU, FILS (Tome 8)



ROIS ET SORCIERS

LE RÉVEIL DES DRAGONS (Tome 1)

LE RÉVEIL DU VAILLANT (Tome 2)

LE POIDS DE L’HONNEUR (Tome 3)

UNE FORGE DE BRAVOURE (Tome 4)

UN ROYAUME D’OMBRES (Tome 5)

LA NUIT DES BRAVES (Tome 6)



L’ANNEAU DU SORCIER

LA QUÊTE DES HÉROS (Tome 1)

LA MARCHE DES ROIS (Tome 2)

LE DESTIN DES DRAGONS (Tome 3)

UN CRI D’HONNEUR (Tome 4)

UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome 5)

UN PRIX DE COURAGE (Tome 6)

UN RITE D’ÉPÉES (Tome 7)

UNE CONCESSION D’ARMES (Tome 8)

UN CIEL ENSORCELE (Tome 9)

UNE MER DE BOUCLIERS (Tome 10)

UN RÈGNE DE FER (Tome 11)

UNE TERRE DE FEU (Tome 12)

UNE LOI DE REINES (Tome 13)

LE SERMENT DES FRÈRES (Tome 14)

UN RÊVE DE MORTELS (Tome 15)

UNE JOUTE DE CHEVALIERS (Tome 16)

LE DON DU COMBAT (Tome 17)



TRILOGIE DES RESCAPÉS

ARENE UN: LA CHASSE AUX ESCLAVES (Tome 1)

DEUXIEME ARENE (Tome 2)

ARÈNE TROIS (Tome 3)



LES VAMPIRES DÉCHUS

AVANT L’AUBE (Tome 1)



MEMOIRES D'UN VAMPIRE

TRANSFORMATION (Tome 1)

ADORATION (Tome 2)

TRAHISON (Tome 3)

PREDESTINATION (Tome 4)

DÉSIR (Tome 5)

FIANÇAILLES (Tome 6)

SERMENT (Tome 7)

TROUVÉE (Tome 8)

RENÉE (Tome 9)

ARDEMMENT DÉSIRÉE (Tome 10)

SOUMISE AU DESTIN (Tome 11)

OBSESSION (Tome 12)


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Copyright © 2019 by Morgan Rice. Tous droits réservés. Sauf autorisation selon Copyright Act de 1976 des U.S.A., cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise par quelque moyen que ce soit, stockée sur une base de données ou stockage de données sans permission préalable de l'auteur. Cet ebook est destiné à un usage strictement personnel. Cet ebook ne peut être vendu ou cédé à des tiers. Vous souhaitez partager ce livre avec un tiers, nous vous remercions d'en acheter un exemplaire. Vous lisez ce livre sans l'avoir acheté, ce livre n'a pas été acheté pour votre propre utilisation, retournez-le et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, personnages, sociétés, organisations, lieux, évènements ou incidents sont issus de l'imagination de l'auteur et/ou utilisés en tant que fiction. Toute ressemblance avec des personnes actuelles, vivantes ou décédées, serait pure coïncidence. Photo de couverture Copyright  (https://www.shutterstock.com/g/bindemanis)cosmin4000 sous licence istockphoto.com.


TABLE DES MATIERES



CHAPITRE UN (#u5410eb94-6770-5f59-8095-359016ce1351)

CHAPITRE DEUX (#ufacccac5-3da9-5098-817d-9c305cb817f1)

CHAPITRE TROIS (#u2fa08f6d-6f3c-560c-b12c-8444d97cb5fb)

CHAPITRE QUATRE (#u8a18f888-cba1-5cc9-8ccf-5831722d8b1c)

CHAPITRE CINQ (#u96b198f2-c98f-543d-b670-5ecdd1571454)

CHAPITRE SIX (#u08df2230-7a05-5402-9fd6-3d0daded57d1)

CHAPITRE SEPT (#u11fb3d31-332f-596f-926b-c9859265d4b0)

CHAPITRE HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)




CHAPITRE UN


Le Roi Godwin III du Royaume du Nord avait eu son content d'aventures. Bien qu'ayant participé à la marche des armées et vu la magie à l'œuvre, il était pétrifié devant la créature étendue devant lui sur l'herbe, prostrée et immobile, silhouette improbable d'os et d'écailles, allongée sous le ciel nocturne.

Que la faute incombe à la créature ou simplement au lieu en lui-même, le roi avait dû mettre pied à terre, sa monture ayant refusé d'aller plus avant. Partis de Royalsport, ils avaient chevauché une journée durant en direction du sud, la Spur mugissante cascadait quelques dizaines de mètres en contrebas, les terres de son royaume s'achevaient dans ses eaux argentées, turbulentes et rugissantes. Des guetteurs les surveillaient certainement plus au sud, par-delà le vaste horizon. Godwin espérait que tel n'était pas le cas, lui et ses suivants, désormais loin de chez eux, seraient alors des proies faciles pour quiconque passerait les ponts séparant les royaumes mais … il ne voulait pas qu'ils assistent à ce spectacle.

Le roi Godwin s'avança, la petite foule de ses suivants se demandant s'il fallait avancer. Ils étaient fort heureusement en comité restreint … la chose n'était pas à mettre sous les yeux de tout un chacun. Rodry, son fils aîné de vingt-trois ans, était le portrait de Godwin jeune, grand et bien bâti, cheveux blonds, héritage de sa défunte mère, rasés au niveau des tempes pour ne pas être gêné lors des combats à l'épée. Vars et Greave, les frères de Rodry, étaient restés au château, enfourcher une monture pour si peu n'était pas leur genre. Vars se plaindrait probablement du fait que le choix se soit porté sur Rodry—Vars, pas téméraire pour deux sous, ne se serait jamais porté volontaire. Quant à Greave, il devait être fourré dans ses livres à la bibliothèque.

Ses filles auraient bien voulu venir, deux d'entre elles du moins. Erin, la benjamine, aurait adoré partir à l'aventure. Nerra aurait certainement voulu voir cette étrange créature, aurait certainement pleuré devant sa dépouille. Godwin sourit en songeant à sa gentillesse légendaire, son sourire s'évanouit au souvenir de sa toux persistante, sa maladie l'obligeait à garder la chambre. Lenore aurait probablement préféré rester au château mais s'affairait aux préparatifs du mariage.

Godwin et Rodry n'étaient pas seuls, toutefois. Une demi-douzaine des membres du cercle des Chevaliers d'Argent les accompagnait, Lars et Borus, Halfin et Twell, Ursus et Jorin, tous fidèles serviteurs de Godwin, pour certains depuis des décennies - le fleuve miroitant faisait étinceler les armoiries de leurs armures - sans compter les villageois qui avaient découvert la créature, et, juché sur un cheval malingre, la silhouette du sorcier drapé dans sa robe.

“Grey,” lança le roi Godwin en faisant signe à l'homme d'avancer.

Maître Grey s'approcha doucement en prenant appui sur sa canne.

En d'autres circonstances, le roi Godwin se serait gaussé du contraste. Grey était mince, cheveux rasés, d'une pâleur de cire, affublé d'une robe blanc et or. Godwin était plus grand et massif, son armure et sa grosse barbe lui conféraient un air de puissance, ses cheveux noirs lui tombaient aux épaules.

“Vous oseriez les traiter de menteurs ?” cingla le roi Godwin en indiquant les villageois d'un mouvement de tête.

Godwin savait que les hommes avaient peur, ils agitaient des ossements de vaches, harnachés dans leurs armures de cuir, mais son mage éluda la question. Grey secoua ostensiblement la tête et le regarda droit dans les yeux.

Un frisson parcourut Godwin. La bête était bien réelle, il ne s'agissait pas d'une plaisanterie dans le but de gagner leurs faveurs ou leur soutirer de l'argent.

Il se trouvait devant un vrai dragon.

Un sang rouge teintait ses écailles couleur de rouille. Ses dents semblables à de l'ivoire, aiguisées comme des rasoirs, faisaient la taille d'un homme. Ses ailes gigantesques bizarrement déployées, immenses et comparables à celle d'une chauve-souris, paraissaient bien petites, pour permettre à pareille créature de s'élever. Le corps de la bête gisait au sol, recroquevillé, aussi long que douze chevaux en file indienne, assez large pour que Godwin fasse figure d'un vulgaire jouet à ses côtés.

“C'est la première fois que j'en vois un,” avoua le roi Godwin, en touchant la forme écailleuse. Il s'attendait presque à sentir de la chaleur mais la rigor mortis s'était déjà emparée de l'animal.

“Rares ceux qui en ont vu,” répondit Grey. La voix de Godwin était grave et sonore, celle de Grey réduite à un simple murmure.

Le roi acquiesça. Le sorcier n'allait évidemment pas lui confier tous ses secrets, non pas que cette idée le rassure. Voir un dragon, mort de surcroît …

“Que savons-nous à son sujet ?” demanda le roi. Il l'examina de tout son long, poursuivant son inspection jusqu'à l'interminable queue.

“Une femelle,” annonça le sorcier, “rouge—qui plus est.”

Il ne lui expliqua bien évidemment pas ce que cela impliquait. Le sorcier en fit le tour, songeur. Il regardait de temps à autre derrière lui, perdu dans ses pensées. “De quoi est-il mort ?” demanda Godwin. Il avait mené de nombreuses batailles mais se demandait quelle arme avait pu venir à bout d'une bête pareille, il n'apercevait aucune trace de cicatrice ou de coup d'épée dans la créature.

“De vieillesse … peut-être.”

Godwin soutint son regard.

“Je les croyais immortels,” rétorqua Godwin. Ce n'était plus le roi mais l'enfant qui s'adressait à Grey, il se revoyait des années en arrière, alors qu'il quémandait aide et savoir auprès de lui. Le sorcier lui paraissait déjà très âgé à l'époque.

“Ils ne sont pas éternels mais vivent mille ans tout au plus, à condition d'être nés sous la lune du dragon,” répondit Grey, comme s'il énonçait une vérité absolue.

“Mille ans est déjà bien assez long pour qu'on puisse en voir un mort,” répondit Godwin. “Je n'aime pas ça du tout. C'est de mauvais augure.”

“C'est possible,” avoua Grey, il n'était pas homme à s'avancer sans raison. “La mort est parfois un puissant présage. Elle peut incarner la mort. Ou la vie.”

Il contempla le royaume.

Le roi Godwin soupira, désespéré à l'idée de ne jamais vraiment réussir à sonder le cœur de cet homme, et observa de nouveau la bête, il essayait de comprendre comment un être aussi puissant et magnifique avait trouvé la mort. Son corps ne présentait aucune trace de combat ni de blessure. Il fixa l'œil de la créature, espérant y trouver des réponses.

“Père ?” lança Rodry.

Le roi Godwin se tourna vers son fils. Il ressemblait énormément à Godwin au même âge, il était musclé et vigoureux, son air racé et ses cheveux blonds lui rappelaient sa défunte mère. Assis sur son fidèle destrier, son armure bleutée resplendissait. Rester planté là sans rien faire lui tapait sur les nerfs. Il espérait, s'agissant d'un dragon, pouvoir en affronter un. Sa jeunesse lui conférait un sentiment d'invicibilité.

Les chevaliers alentours attendaient patiemment les ordres du roi.

Godwin savait pertinemment qu'ils auraient dû arriver sur site il y a fort longtemps déjà. La nuit tombait, les Sudistes pouvaient surgir du pont enjambant le fleuve.

“C'est trop long, la Reine va croire qu'on l'a fait exprès pour éviter les préparatifs du mariage,” crut bon de préciser Rodry. “Nous mettrions beaucoup trop longtemps, même en chevauchant à bride abattue.”

Nous en étions venus au fait. Le mariage de Lenore aurait lieu dans une semaine, Aethe ne le lui pardonnerait jamais, surtout s'il faisait le mur avec Rodry. En dépit de ses efforts, elle était persuadée qu'il préférait les trois fils qu'Illia lui avait donnés, à ses trois filles.

“Nous serons bientôt rentrés,” annonça le roi Godwin, “mais nous devons tout d'abord nous occuper de ça.” Godwin jeta un œil vers Grey avant de poursuivre. “Si les gens entendent parler d'un dragon, mort, qui plus est, ils prendront ça pour une malédiction, je ne tolérerais pas qu'un mauvais présage gâche le mariage de Lenore.”

“Non, bien sûr que non,” répondit Rodry, honteux de ne pas y avoir songé. “Qu'allons-nous faire ?”

Le roi y avait déjà réfléchi et se dirigea vers les villageois avec de l'argent.

“Je vous remercie de m'avoir prévenu,” dit-il en distribuant des pièces. “Rentrez chez vous et ne racontez à personne ce que vous avez vu. Rien de tout ceci ne serait arrivé si vous ne rôdiez pas dans les parages. Si jamais j'apprends …”

Ils comprirent la menace à peine voilée et s'inclinèrent bien bas.

“Oui, mon Roi,” dit l'un deux, avant de tous détaler comme des lapins.

“Et maintenant,” dit-il en s'adressant à Rodry et aux chevaliers, “Ursus, tu es le plus vigoureux d'entre nous ; montre-nous ta force. Qu'on aille chercher des cordes pour traîner la bête.”

Le plus robuste des chevaliers opina du chef, tous se mirent à l'ouvrage, fouillant dans leurs sacoches jusqu'à ce que l'un d'eux s'avance avec une corde solide. On pouvait compter sur la prévoyance de Twell.

Ils attachèrent la dépouille du dragon, opération qui s'avéra plus longue que Godwin l'aurait souhaité. Aucune corde ne semblait suffire pour attacher l'immense bête ; Jorin, plus agile, grimpa sur la créature, une corde autour de son épaule, afin de l'attacher. Il sauta lestement à terre malgré son armure et tous finirent par la ligoter. Le roi s'approcha d'eux et s'empara de la corde.

“Et alors ?” lança-t-il aux autres. “Vous croyez peut-être que je compte le traîner seul jusqu'au fleuve ?”

Il aurait pu jadis, il était assurément aussi fort qu'Ursus ou Rodry mais savait admettre lorsqu'il avait besoin d'aide. Les hommes comprirent le message et s'emparèrent de la corde. Godwin perçut le moment où son fils se joignit à l'effort, tous poussèrent la dépouille du dragon, ahanant sous l'effort.

La créature s'ébranla lentement, laissant des traces de son passage dans la poussière tandis que tous traînaient la masse imposante. Seul Grey ne fit pas mine de tirer sur la corde, personne ne comptait sur lui d'ailleurs. Le groupe tira peu à peu le dragon jusqu'au fleuve.

Ils parvinrent à le haler jusque sur la berge, aux abords du fleuve qui symbolisait à la fois la frontière et les défenses du royaume. Il reposait en équilibre parfait, en direction de Godwin, un souffle de vent aurait pu le faire basculer, on aurait presque dit qu'il s'apprêtait à prendre son envol vers des contrées plus méridionales.

Il appuya sa botte sur son flanc et, au prix d'un immense effort, fit basculer le cadavre dans le vide. “Une bonne chose de faite,” affirma-t-il, tandis que le dragon frappait l'onde.

Il ne disparut pas pour autant mais flottait, la férocité des ondes argentées auraient pu l'emporter mais le cadavre du dragon se cognait aux rochers et tournoyait au gré du courant. Nul ne résistait à ce flot impétueux, l'immense dragon était devenu un vulgaire fétu de paille, il serait bientôt entraîné vers la lointaine mer, là où les eaux sombres rejoignaient l'immensité salée.

“Espérons qu'elle n'ait pas pondu,” murmura Grey.

Le roi Godwin restait là, trop éreinté pour poser une quelconque question, observant le corps de la créature jusqu'à complète disparition. Il voulait simplement s'assurer qu'elle ne reviendrait pas dans son royaume, qu'elle ne leur occasionnerait aucun tracas supplémentaire. Il n'était plus tout jeune et dut reprendre son souffle.

Il se leurrait. En vérité, l'inquiétude le rongeait. Il régnait sur son royaume depuis fort longtemps mais n'avait jamais rien vu de tel. Un malheur allait forcément se produire.

Quoiqu'il arrive, Godwin savait d'ores et déjà que son royaume ne serait pas épargné.




CHAPITRE DEUX


Dans son rêve, Devin se trouvait très loin de son atelier de forgeron, hors la cité de Royalsport, où il vivait avec sa famille. Il rêvait souvent, allant où bon lui semblait. Son imaginaire avait fait de lui un chevalier.

Son rêve était étrange, cela dit. Il savait que ce n'était qu'un rêve, mais ce n'était pas toujours le cas. Il pouvait y entrer, le rêve semblait se mouvoir, les paysages évoluaient autour de lui.

Comme s'il volait au-dessus du royaume. Il pouvait voir la terre se dérouler sous lui, au nord et au sud, parcourue par la Slate, et Leveros, l'île aux moines, à l'extrême est. Plus au nord, aux confins du royaume, à cinq ou six journées de cheval, il apercevait les volcans endormis depuis des siècles et plus à l'ouest, le Troisième Continent, personne n'osait en parler, effrayés qu'ils étaient par les créatures vivant là-bas.

Il savait qu'il ne s'agissait que d'un rêve, un rêve particulièrement précis concernant le royaume.

Il ne survolait plus le vaste monde. Il se trouvait dans un endroit sombre, en compagnie de quelque chose : une forme occupait tout l'espace, une odeur de moisi, sèche, de reptile. Un rai de lumière filtrait par les escaliers, dans la semi-pénombre, il entendait comme un bruissement, une respiration mugissante. Dans son rêve, Devin était pétrifié et refermait instinctivement sa main sur la poignée de son épée, dont la lame dardait un éclat métallique d'un noir bleuté.

De grands yeux dorés s'ouvrirent soudain dans le noir, un éclat de lumière lui parvint. Il aperçut une forme gigantesque, il n'en avait jamais vu d'aussi grande, des ailes repliées et une gueule grande ouverte dont s'échappait de la lumière. Devin mit un moment avant de comprendre que la lumière provenait de la gueule de la créature, des flammes l'entourèrent tout à coup, l'encerclaient, brûlant tout sur leur passage …

Les flammes s'écartèrent, il se retrouva assis dans une pièce circulaire, probablement au sommet d'une tour. L'endroit était tapissé, du sol au plafond, d'un bric-à-brac de diverses provenances ; des soieries recouvraient les murs, les étagères étaient encombrées d'objets en cuivre dont Devin ignorait le sens.

Un homme était assis, jambes croisées, dans le peu d'espace restant, au centre d'un cercle tracée à la craie et entouré de bougies. Il était chauve et fixait Devin d'un air sérieux. Sa robe richement rebrodée arborait des écussons et bijoux décorés de motifs mystiques.

“Vous me connaissez ?” demanda Devin en s'approchant.

Un long silence s'ensuivit, si long que Devin se demanda s'il lui avait effectivement posé la question.

“Dans mes rêves, les étoiles m'ont dit que tu viendrais si j'attendais,” finir par dire la voix. “Tu es l'élu.”

Devin comprit de qui il s'agissait.

“Vous êtes Maître Grey, le sorcier du roi.”

Il déglutit péniblement. On racontait que cet homme pouvait percevoir des choses qu'aucun homme sain d'esprit n'aurait voulu voir ; qu'il avait prédit au Roi la mort de sa première femme, les gens lui avait ri au nez jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse et se fracasse le crâne sur un pont en pierres. On racontait qu'il pouvait lire dans l'âme d'un homme et raconter ce qu'il y avait vu.

Tu es l'élu.

Que voulait-il dire par là ?

“Vous êtes Maître Grey.”

“Tu es né à une époque improbable. J'ai remué ciel et terre pour te trouver, et te voilà.”

Le cœur de Devin s'emballa, le sorcier du roi connaissait son identité. Pourquoi un homme si éminent s'intéressait-il donc à lui ?

Il comprit à cet instant précis que son rêve n'en était pas un.

Il s'agissait d'une épreuve initiatique.

“Qu'attendez-vous de moi ?” demanda Devin.

“Ce que j'attends ?” sa question prit le sorcier de court, si tant est que ce soit possible. “Je voulais te voir en personne. Te voir en ce jour, avant que ta vie ne change à tout jamais.”

Devin mourait d'envie de le questionner mais Maître Grey se pencha pour moucher l'une des bougies à l'aide de deux longs doigts, en murmurant des paroles inaudibles.

Devin voulut s'approcher, comprendre ce qui se passait mais une force formidable le tira en arrière, à l'extérieur de la tour, dans le noir …



***



“Devin !” l'appela sa mère. “Lève-toi sans quoi tu peux faire une croix sur ton petit déjeuner.”

Devin pesta en ouvrant les yeux. L'aurore pointait déjà par la fenêtre de la petite maison familiale. Il n'arriverait pas à temps à la forge s'il ne se hâtait pas, et n'aurait le temps de rien, hormis se mettre immédiatement au travail.

Allongé dans son lit, le souffle court, il tentait de s'extraire des rêves si réels qui lui collaient à la peau.

Peine perdue. Ses rêves étaient plus pesants qu'une chape de plomb.

“DEVIN !”

Devin secoua la tête.

Il sauta à bas du lit et se dépêcha de s'habiller. Ses vêtements ordinaires étaient reprisés à certains endroits. Certains, hérités de son père, ne lui allaient pas très bien ; à seize ans, Devin était encore mince, pas plus costaud que la moyenne des garçons de son âge, bien que légèrement plus grand. Il repoussa une mèche brune devant ses yeux, ses mains portaient les marques de brûlures et coupures, stigmates de son travail à la forge, ce serait encore pire l'âge aidant. Le vieux Gund, rompu au dur labeur, ne bougeait pratiquement plus ses doigts.

Devin s'habilla et se dépêcha de rejoindre la cuisine de la maisonnette. Il s'installa à table et mangea son ragoût en compagnie de ses père et mère. Il essuya son assiette avec un morceau de pain dur, ce repas, bien que simple, lui serait nécessaire pour affronter le dur labeur qui l'attendait à la forge. Sa mère était menue comme un oiseau. Elle semblait si fragile à côté de lui, il craignait qu'un jour elle se brise sous le dur labeur quotidien, et pourtant.

Son père était aussi petit que lui mais large d'épaules et musclé, fort comme un roc. Des mains aussi larges qu'un marteau, les tatouages serpentant sur ses avant-bras racontaient des récits d'autres territoires du Royaume du Sud, des terres situés par-delà les mers. Une petite carte mentionnait les deux territoires mais également l'île de Leveros et le continent de Sarras, de l'autre côté de la mer.

“Pourquoi regardes-tu mes bras, fiston ?” demanda brusquement son père. Cet homme n'était pas du genre affectueux. Lorsque Devin était entré à la forge, prouvant ainsi qu'il était aussi valable que les meilleurs maîtres à la fabrication des armes, son père s'était fendu d'un simple signe de tête.

Devin mourrait d'envie de lui raconter son rêve mais préféra s'abstenir. Son père se moquerait de lui et entrerait dans une colère noire.

“Je regardais un tatouage que je n'avais encore jamais vu.” En général son père portait des manches longues, Devin ne le voyait donc que rarement. “Pourquoi on voit Sarras et Leveros ? Tu y es allé quand tu étais—”

“Mêle-toi de tes affaires !” aboya son père, cette simple question l'avais mis dans une colère noire. Il baissa ses manches hâtivement et rattacha les boutons à ses poignets, les cachant ainsi à la vue de Devin. “Ne pose pas ce genre de question !”

“Excuse-moi.” Il y avait des jours comme ça où Devin ne savait pas quoi dire à son père ; des jours où il n'avait pas l'impression d'être son fils. “Je pars au travail.”

“Déjà ? Tu vas encore t'entraîner au maniement de l'épée, c'est ça ? Pour devenir chevalier.”

Sa colère montait crescendo, Devin n'en comprenait pas la raison.

“Ce serait donc si terrible ?” osa demander Devin.

“Reste à ta place,” lança son père. “Tu n'es pas un chevalier mais un vulgaire villageois—comme nous tous.”

Devin se fit violence pour ne pas se rebiffer. Son travail ne commencerait que dans une heure mais il savait que s'il restait, la discussion terminerait forcément en dispute, comme à chaque fois.

Il se leva sans même terminer son repas et sortit.

Un timide soleil l'accueillit. La ville dormait encore, tout était paisible au petit matin, même parmi ceux qui rentraient chez eux après un travail de nuit. Devin avait les rues désertes pour lui tout seul, il se dirigea vers la forge en courant comme un dératé sur les pavés. Plus vite il serait rendu, plus il aurait de temps, de plus, il avait toujours entendu les maîtres dire à leurs apprentis que l'exercice était vital pour faire preuve d'ardeur au combat. Devin ne savait pas vraiment si les autres faisaient de même mais lui, en tous cas, oui. Il devait mobiliser tous ses atouts pour espérer devenir chevalier.

Devin se fraya un chemin en ville en courant de plus en plus vite, essayant de se débarrasser des réminiscences de son rêve. L'avait-il réellement rencontré ?

Tu es l'élu.

Qu'avait-il voulu dire ?

Avant que ta vie ne change à tout jamais.

Devin réfléchissait, cherchant un signe, une quelconque indication qui ferait de lui un autre homme aujourd'hui.

Mais il ne remarquait aucune différence par rapport à sa routine habituelle.

Etait-ce un rêve insensé ? Un souhait ?

Royalsport regorgeait de ponts et ruelles, de coins sombres et odeurs étranges. A marée basse, lorsque le niveau du fleuve baissait entre les îles, on pouvait traverser d'une berge à l'autre, bien que des gardes veillent à ce que personne ne s'aventure en zone indésirable.

Les voies navigables entre les îles formaient une série de cercles concentriques, la zone la plus riche étant au centre, protégée par les bancs du fleuve en contrebas. On y trouvait le quartier des plaisirs et des quartiers riches, des zones commerçantes et plus pauvres, mieux valait alors tenir sa bourse à l'œil.

Les Maisons se dressaient à l'horizon, bâtiments légués par d'anciennes institutions, aussi anciennes que le royaume ; voire plus vieilles encore, elles dataient de l'époque où régnait la dynastie des dragons, bien avant que les guerres ne les chassent. De la fumée s'échappait de la Maison des Armes malgré l'heure matinale, tandis que la Maison de la Connaissance se dressait avec ses deux tours enchevêtrées, la Maison des Marchands, brillante comme un sou neuf, et la Maison des Soupirs émergeant du quartier des plaisirs. Devin poursuivit son chemin parmi les rues, évitant les silhouettes matinales sans cesser de courir vers la Maison des Armes.

A son arrivée, la Maison des Armes était presque aussi calme que le reste de la cité. Un portier reconnut Devin, habitué qu'il était à le voir arriver à des heures indues. Devin le gratifia d'un signe de tête avant d'entrer. Il s'empara de l'épée qu'il travaillait, une arme solide et fiable, faite pour la poigne d'un soldat. Il avait terminé de gainer le manche et monta à l'étage.

Cet endroit ne sentait pas mauvais, nulle trace de poussière y régnait, contrairement au reste de la forge. Il s'agissait d'une pièce en bois où la sciure absorbait la moindre goutte de sang, gantelets et armures étaient disposés dans des râteliers, un espace dodécagonal en occupait le centre, entouré de quelques bancs réservés aux élèves. On y trouvait des épées et des lames destinés aux riches étudiants désireux de s'entraîner.

Devin s'empara d'une quintaine plus grande que lui, des lances métalliques faisant office d'armes qu'on projetait pour parer les coups d'une fine lame. Il fallait alors faire mouche, se déporter ou esquiver, faire en sorte que l'arme ploie sans se la faire prendre, toucher sans se faire toucher. Devin se mit en garde et frappa. Ses premiers coups d'estoc étaient bien droits, il se déplaçait et testait son épée. Il reçut les premiers coups de lance de plein fouet, esquiva de justesse les suivants, faisant peu à peu corps avec l'épée. Il accéléra son allure, ajusta son jeu de jambes, se déplaça, mettant en garde à chacun de ses coups : paré, fente et retour.

Happé par la pratique, il cessa de réfléchir à ses mouvements, frapper, esquiver et ployer s'enchaînaient, l'acier se frottait à l'acier, sa lame pourfendait, il attaquait et ripostait. Il s'entraîna jusqu'à être en sueur, la quintaine tournant avec une rapidité pouvait lui infliger blessures ou égratignures s'il n'esquivait pas à temps.

Il finit par reculer et saluer le mât tel un épéiste saluant son adversaire, et vérifia que la lame n'était pas endommagée. Pas d'entaille ni de fissure, parfait.

“Ta technique est bonne,” lança une voix, Devin fit volte-face et se retrouva nez à nez avec un homme d'une trentaine d'années en haut-de-chausses, chemise nouée afin que le vêtement n'entrave pas la lame. Sa longue tresse noire ne risquait pas de se défaire au combat, ses traits aquilins faisaient ressortir ses yeux gris perçant. Il boitillait, signe probable d'une ancienne blessure. "Décolle tes talons du sol quand tu te retournes ; tu dois progresser pour acquérir ce mouvement.”

“Vous … vous êtes le maître d'armes Wendros,” répondit Devin. La Maison comptait plusieurs maîtres d'armes mais Wendros était le plus réputé, la liste d'attente était longue.

“Tu crois ?” en contemplant un moment son reflet dans une armure argentée. “Peut-être bien. Hmm, à ta place, j'écouterais. Il semblerait que je n'ai plus rien à apprendre en matière de maniement d'épée.”

“Ecoute bien ce que je vais te dire,” ajouta le maître d'armes Wendros. “Abandonne.”

“Pardon ?” ajouta Devin, interloqué.

“Laisse tomber tes ambitions de futur maître d'armes. Les soldats sont juste bons à attendre au garde à vous. Un guerrier, ce n'est pas ça.” Il s'approcha. “Pas ça du tout.”

Devin ne savait que répondre. Il parlait de quelque chose de grandiose, quelque chose qui requérait de la sagesse mais il ne comprenait pas encore quoi.

Devin voulut répondre mais les mots lui firent défaut.

Sur ces entrefaites, Wendros tourna les talons et sortit au soleil levant.

Devin repensa à son rêve. Une sorte de connexion les reliait.

Il avait le sentiment qu'aujourd'hui, sa vie changerait à tout jamais.




CHAPITRE TROIS


La Princesse Lenore avait du mal à en croire ses yeux, le château était une vraie splendeur, métamorphosé par les domestiques à l'occasion de son mariage. Les murs de pierre gris étaient recouverts de tentures bleues et d'élégantes tapisseries, de chaînettes torsadées et de pampilles. Des douzaines de servantes s'affairaient autour d'elle, disparaissant sous robes et accessoires, toutes s'affairant telles des abeilles ouvrières.

Elles faisaient tout ça pour elle, Lenore leur en était extrêmement reconnaissante, même si tout ceci était bien prévisible, en tant que princesse. Lenore était toujours étonnée qu'on se donne autant de mal pour elle, simplement à cause de son rang. Elle appréciait énormément la beauté ; les soieries et les dentelles conféraient au château un air de merveilleux …

“Tu es parfaite,” lui dit sa mère. La reine Aethe donnait ses ordres, elle était resplendissante de velours noir vêtue, couverte de bijoux étincelants.

“Tu trouves ?” demanda Lenore.

Sa mère la conduisit devant le grand miroir installé par les servantes. Lenore admirait leurs ressemblances, leurs cheveux noirs, leur taille fine et élancée. Greave excepté, ses autres frères et sœurs tenaient tous de leur père, Lenore était la digne fille de sa mère.

Grâce aux attentions de ses servantes, la voici parée de soie et de diamants, ses cheveux tressés agrémentés d'un lien bleu, dans sa robe brocardée d'argent. Sa mère ajouta la touche finale et déposa un baiser sur sa joue.

“Tu es parfaite, une vraie princesse.”

Quel immense compliment venant de sa mère. Elle avait toujours martelé à Lenore qu'en tant qu'aînée, elle se devait de jouer son rôle de princesse conformément aux attentes du royaume, et donc paraître et se comporter en conséquence. Lenore faisait de son mieux, espérant que cela soit suffisant et essayait toujours de remplir ses obligations, aussi difficile que cela puisse paraître.

Sa situation conférait évidemment un statut particulier à ses jeunes sœurs ... Lenore aurait bien aimé que Nerra et Erin soient présentes. Oh, Erin se serait forcément plainte à force d'essayages et Nerra se serait certainement arrêtée en cours de route parce qu'elle ne se sentait pas bien, mais Lenore se languissait d'elles.

Une seule personne était ici présente.

“Quand doit-il arriver ?” demanda Lenore à sa mère.

“La cour du Duc Viris est arrivée en ville ce matin, son fils doit être parmi eux.”

“Vraiment ?” Lenore courut immédiatement se pencher à son balcon, espérant apercevoir son futur mari arriver de ce côté de la ville. Elle regarda par-delà le chapelet d'îles faisant office de ponts et formant la cité de Royalsport, il lui était impossible de distinguer des personnages de cette hauteur mais uniquement les cercles concentriques que l'eau formait entre les îles, et les édifices s'y dressant. Elle pouvait apercevoir les baraquements des gardes dont des hommes se déversaient, permettant ainsi le passage d'une rive à l'autre à marée basse, les Maisons—des Armes et des Soupirs, de la Connaissance et des Marchands—se dressaient au cœur de la cité, chacune régnant sur son quartier. Les pauvres gens vivaient sur des îles situées en marge, les plus riches habitaient sur des îles proches dont ils étaient parfois propriétaires. Le château dominait certes mais Lenore ne pouvait pas apercevoir son futur époux pour autant.

“Il sera bientôt là,” lui promit sa mère. “Ton père organise une partie de chasse demain matin, cela fait partie des célébrations, le Duc ne la manquerait pour rien au monde.”

“Son fils assiste à la chasse de Père et ne vient pas me voir ?” demanda Lenore. Elle se sentit subitement nerveuse, comme une petite fille, et non une femme de dix-huit printemps. S'agissant d'un mariage arrangé, elle imaginait qu'il ne veuille pas d'elle, qu'il ne l'aime pas.

“Il t'aimera dès qu'il te verra,” affirma sa mère. “Comment pourrait-il en être autrement ?”

“Je l'ignore, Mère … il ne m'a jamais vue …,” répondit Lenore, qui craignait de perdre son sang-froid.

“Il t'aimera et …” sa mère s'interrompit alors qu'on frappait à la porte de la chambre. “Entrez.”

Une servante moins richement vêtue entra ; vraisemblablement une domestique du château, indirectement rattachée au service de la princesse.

“Votre Majesté, Votre Altesse,” débuta-t-elle, avec courtoisie. “Je vous informe de l'arrivée de Finnal, le fils du Duc Viris, il vous attend dans l'antichambre, si vous souhaitez faire sa connaissance avant les festivités.”

Ah, les festivités. Son père avait décrété voilà un peu plus d'une semaine qu'il donnerait un banquet avec moult réjouissances, ouvert à tous.

“Si je le souhaite ?” répondit Lenore, avant de se rappeler l'usage en vigueur à la cour. Elle était princesse, après tout. “Bien sûr. Dites à Finnal que je descends.”

Elle se tourna vers sa mère. “Pourquoi Père se montre si généreux en organisant pareilles réjouissances ? Je ne suis pas … je ne mérite pas une semaine entière de festivités, cela va amoindrir nos réserves d'argent et de nourriture.”

“Ton père veut faire preuve de générosité. D'après lui, la chasse de demain nous fournira le gibier nécessaire.” Elle éclata de rire. “Mon mari se prend pour un chasseur hors-pair.”

“Un excellent moyen de faire avancer les choses pendant que tout le monde sera occupé à festoyer,” avança Lenore.

“C'est exact,” affirma sa mère. “Nous devons nous assurer que tu sois présentable pour le banquet, Lenore.”

Elle s'affaira encore quelques instants auprès de Lenore, qui espérait l'être.

“Prête pour faire la connaissance de ton futur mari ?”

Lenore acquiesça, incapable de réprimer l'excitation allant crescendo. Elle traversa le château avec sa mère et ses suivantes et arriva jusqu'à l'antichambre jouxtant l'immense salon.

De nombreuses personnes s'affairaient au château, toutes s'attelaient à la préparation du mariage, d'autres se dirigeaient vers le grand salon. Le château était une succession de chambres et d'antichambres, le tout s'enchevêtrant telles les rues de la cité, afin qu'un quelconque agresseur ne puisse pénétrer sans être arrêté par la garde. Ses ancêtres avaient érigé bien plus que de simples murs de défense gris, chaque pièce était peinte de couleurs vives, fidèle reproduction du monde chatoyant. Les murs n'étaient pas à l'image de la cité, délavée par la pluie, la boue, la fumée et autres odeurs étouffantes.

Lenore se fraya un passage dans la galerie de promenade, des portraits de ses aïeux occupaient tout un pan de mur, tous arborant un air plus vaillant et plus raffiné que le précédent. Elle monta des escaliers en colimaçon donnant sur une enfilade de salles de réception menant à une antichambre débouchant sur le grand salon. Elle se tenait devant la porte avec sa mère, attendant que les domestiques l'ouvrent et l'annoncent.

“La Princesse Lenore du Royaume du Nord et sa mère, la Reine Aethe.”

Elles pénètrent à l'intérieur et l'aperçurent enfin.

Il était … parfait. Ce qualificatif lui allait à merveille, il se tourna vers Lenore et effectua la plus gracieuse des révérences qui lui ait été donnée de voir depuis fort longtemps. Il arborait de magnifiques cheveux bruns bouclés coupés courts, des traits fins, presque beaux, une silhouette élancée, vêtu d'un pourpoint rouge et d'un haut-de-chausses gris. Il devait avoir un an ou deux de plus que Lenore, c'était plus excitant qu'effrayant.

“Votre Majesté,” dit-il en adressant un regard à la mère de Lenore. “Princesse Lenore. Je me présente, Finnal Viris. J'attends ce moment depuis si longtemps. Vous êtes encore plus ravissante que je l'imaginais.”

Lenore rougit intérieurement mais ne le montra pas, sa mère lui ayant toujours dit que cela ne se faisait pas. Finnal prit sa main dans la sienne avec une grâce infinie, sa poigne était ferme, elle imaginait déjà quel effet ça lui ferait d'être dans ses bras, l'embrasser, voire plus …

“Vous n'êtes pas en reste.”

“Votre beauté m'embellit.” Séduisant et poète de surcroît ?

“Je peine à croire que nous serons mariés d'ici une semaine.”

“Nous avons patienté de longs mois avant ce mariage,” répondit Finnal en souriant d'un air exquis. “Je suis fort aise que vos parents y soient favorables.” Il contempla la pièce, sa mère et ses suivantes. “Quel dommage que je ne puisse vous avoir pour moi tout seul Princesse, c'est peut-être mieux ainsi. Je craindrais de me noyer dans vos yeux, votre père serait bien fâché de mon absence aux festivités.”

“Vous faites toujours autant de compliments ?” demanda Lenore.

“Uniquement s'ils sont justifiés.”

Lenore était bouleversée de le savoir à ses côtés, tout près de la porte menant de l'antichambre au grand salon. Elle constata, lorsque les domestiques l'ouvrirent, que la fête battait son plein ; la musique des ménestrels et les acrobates régalaient l'assemblée populaire.

“Nous devrions y aller,” dit sa mère. “Ton père sera bien aise de donner son accord quant à ce mariage mais je suis certaine qu'il aimerait voir ton bonheur de ses propres yeux. Es-tu heureuse, Lenore ?”

Lenore acquiesça sans quitter son fiancé des yeux.

“Oui.”

“Je ferai mon possible pour qu'il en soit toujours ainsi,” ajouta Finnal. Il lui fit un baisemain, la chaleur qui s'en dégageait heurta Lenore de plein fouet. Elle l'imaginait embrasser d'autres zones de son corps, Finnal souriait, conscient de l'effet produit. “Bientôt, mon amour.”

Mon amour ? Lenore l'aimait déjà ? L'aimait-elle, après un si bref échange ? C'était pure folie, du domaine des rêves, mais à cet instant précis, Lenore en était persuadée. Oh oui, elle y croyait dur comme fer.

Elle avança avec Finnal d'un pas assuré, leur couple semblait tout droit sorti d'un conte de fées, marchant tel un seul homme. Ils seraient bientôt mari et femme, Lenore ne se tenait plus de joie tandis qu'ils se joignaient à la fête.

Rien ne viendra ternir mon bonheur, songea-t-elle.




CHAPITRE QUATRE


Le prince Vars descendit un grosse chope de bière, tout en s'assurant avoir une vue plongeante sur Lyril, nue dans son lit, elle se redressa et le dévisagea avec un intérêt non dissimulé, ses ecchymoses de la nuit dernière étaient à peine visibles.

Elle l'avait bien cherché, songea Vars. C'était un prince de sang après tout, plutôt séduisant, peut-être pas aussi musclé que son grand frère, il n'avait que vingt-et-un ans. Elle le regardait avec intérêt et déférence, voire, une certaine crainte, si seulement elle savait ce qu'il pensait d'elle à cet instant précis.

Non, mieux valait laisser tomber pour le moment. La brutalité était une chose mais son statut de prince l'empêchait d'aller plus avant. Mieux valait réserver ses accès de colère à ceux dont la présence ne manquerait à personne.

Lyril était plutôt jolie, bien évidemment, sinon Vars n'aurait jamais couché avec elle : rousse aux yeux verts, peau laiteuse et corps voluptueux, fille d'un noble se targuant d'être commerçant, ou d'un commerçant ayant acheté son titre de noblesse, Vars ne s'en souvenait pas vraiment et d'ailleurs, il s'en fichait. Une moins que rien obéissant à ses ordres. Que faire d'autre ?

“Tu n'as plus envie de moi, mon prince ?” demanda-t-elle en se levant et en s'approchant. Vars appréciait sa façon de faire, ainsi que plusieurs aspects de sa personne.

“Mon père veut que je participe à la chasse qu'il organise demain.”

“Je pourrais chevaucher à tes côtés. Te regarder et te faire bénéficier de mes faveurs lorsque tu seras à cheval.”

Vars éclata de rire, qu'est-ce que ça pouvait lui faire qu'elle en prenne ombrage ? Lyril avait l'habitude désormais. En général, il se lassait rapidement de ses amantes qui s'en allaient d'elles-mêmes, à moins qu'il ne se montre trop brutal et qu'elles partent en courant. Il fréquentait Lyril depuis longtemps maintenant, des années, bien qu'il ait couché avec d'autres entre-temps.

“Ça t'ennuierait qu'on nous voie ensemble ?”

Vars s'approcha et la fit taire d'un simple regard. La peur se lisait dans ses yeux, c'était la plus belle créature qu'il ait jamais vue.

“Je fais comme bon me semble,” lâcha Vars.

“Oui, mon prince,” répondit-il en frémissant, Vars tremblait de désir.

“Tu une femme superbe, de riche naissance, parfaite.”

“Alors pourquoi mettre autant de temps à m'épouser ?” demanda Lyril. Le sujet n'était pas récent. Elle l'évoquait souvent, remettait ça constamment sur le tapis, en discutait depuis aussi longtemps que Vars s'en souvienne.

Il avança d'un pas vif et l'attrapa par les cheveux. “T'épouser ? Pourquoi devrais-je t'épouser ? Te crois-tu donc spéciale ?”

“Forcément,” répliqua-t-elle. “A moins qu'un prince comme toi ne veuille pas de moi.”

Elle lui avait cloué le bec.

“Bientôt,” dit Vars en réprimant sa colère. “Lorsque le moment sera venu.”

“Quand ?” demanda Lyril. Elle commença se rhabiller, la voir faire donnait à Vars l'envie de la déshabiller de nouveau. Il s'approcha d'elle et l'embrassa passionnément.

“Bientôt,” promit Vars, la promesse était aisée. “Pour le moment …”

“Pour le moment, nous devons assister à la fête de ton père, et célébrer la venue du fiancé de ta sœur,” ajouta Lyril. Elle resta pensive un moment. “Je me demande s'il est beau.”

Vars pivota sur ses talons et la saisit violemment par le bras, lui arrachant un cri. “Je ne te suffit pas ?”

“Plus qu'amplement.”

Vars grommela, la lâcha et s'habilla tout en buvant au goulot d'une flasque de vin qui se trouvait là, il en proposa à Lyril qui but une gorgée. Ils arpentèrent le château, se frayant un chemin parmi ses tours et détours, jusqu'au grand salon.

“Votre Altesse, madame,” murmura un domestique sur leur passage, “le banquet a déjà commencé.”

Vars fit volte-face. “Croyez-vous qu'il soit nécessaire de m'en informer ? Me croyez-vous donc stupide, sans la moindre notion du temps ?”

“Non mon prince, mais votre père—”

“Mon père est occupé avec les politique, ou en train d'écouter Rodry se vanter de ce que mon frère a fait,” répondit Vars.

“Vous avez raison, Votre Altesse,” dit l'homme en s'éloignant.

“Attendez,” dit Lyril. “Où allez-vous comme ça ? Vous devriez vous excuser auprès du prince, et envers moi, de nous avoir interrompus.”

“Oui, bien sûr,” répondit le domestique. “Je suis très—”

“Des excuses en bonne et due forme. À genoux.”

L'homme hésita un instant mais Vars enfonça le clou. “Obéissez.”

Le domestique tomba à genoux. “Je vous demande pardon de vous avoir interrompu, Votre Altesse, madame. Je n'aurais pas dû.”

Vars vit Lyril esquisser un sourire.

“Effectivement,” dit-elle. “Et maintenant, disparaissez.”

Le domestique détala comme un lapin devant son ordre, Vars éclata de rire.

“Tu peux te montrer délicieusement cruelle, à tes heures.” C'est ce qu'il aimait en elle.

“Seulement si c'est amusant,” répondit Lyril.

Ils poursuivirent en direction de la fête. A leur arrivée, les festivités battaient leur plein, tout le monde buvait et dansait, mangeait et s'amusait. Vars aperçut sa demi-sœur devant lui, centre de l'attention avec son futur mari. Que la fille de la seconde femme du roi mérite tant d'égards le dépassait.

Manque de chance, Rodry était également présent avec de jeunes gentilshommes, ébahis au récit de ses exploits. Pourquoi la destinée avait fait de lui l'aîné ? C'était insensé, Vars savait pertinemment que Rodry se destinait à être roi, qu'il volerait bientôt de ses propres ailes.

“Un tel mariage offre bien sûr de vastes possibilités,” dit Lyril. “Cela attire de nombreux seigneurs et gentes dames …”

“Pouvant devenir nos amis,” répondit Vars. Il connaissait les règles du jeu à la perfection. “Evidemment, c'est plus facile si on connaît leurs faiblesses. Tu savais que le Comte Durris avait un faible pour le tabac ?”

“Je l'ignorais,” répondit Lyril.

“Il en sera ainsi tant que nous resterons amis,” dit Vars. Lyril et lui se frayèrent un passage parmi la foule, avant de s'éloigner chacun de leur côté. Il la voyait regarder les autres femmes, essayant de se persuader qu'elles étaient forcément moins jolies qu'elle, plus faibles, ou pas du même rang. Il essayait probablement de se persuader des avantages qu'elle pourrait tirer de leur fréquentation.

Vars aimait la rigueur émanant de cette constatation, peut-être la raison pour laquelle il la fréquentait depuis si longtemps.

“Raison supplémentaire de ne pas participer à la chasse demain. Je ferai comme bon me semble une fois ces abrutis partis, et faire en sorte que les choses tournent en ma faveur.”

“On parle de chasse ?”

La voix de son frère s'éleva, toujours aussi tonitruante. Vars se tourna vers Rodry en s'efforçant de sourire, comme il le faisait depuis son enfance.

“Rodry, mon frère, je ne te croyais pas rentré … Où étiez-vous donc avec Père ?”

Rodry haussa les épaules. “Tu le saurais si tu nous avais accompagnés.”

“Ah, mais tu es parti comme un voleur,” répondit Vars, “et tu es son préféré.”

Si tant est que son ton acerbe n'ait pas échappé à Rodry, il ne le montra pas.

“Viens,” lui dit Rodry en lui donnant une claque dans le dos. “Joins-toi à mes amis.”

Il se joignit aux jeunes abrutis qui le portaient aux nues, tel un héros, Vars était prêt à payer son pesant d'or pour éviter sa compagnie. Ils se prenaient pour le cercle des Chevaliers d'Argent de son père, bien qu'aucun d'eux ne leur arrive à la cheville. Il plaqua sur ses lèvres un sourire forcé, s'empara d'un gobelet de vin pour trinquer avant de se joindre à la compagnie. Il l'avala cul sec et en prit un autre.

“Nous parlions chasse,” lui dit Rodry. “Berwick a tué un sanglier avec un poignard.”

Un des jeunes hommes lui adressa un signe de tête, Vars avait envie de lui casser la figure. “J'ai été blessé à deux reprises.”

“Vous auriez peut-être dû utiliser votre lance,” dit Vars.

“J'ai brisé ma lance en m'entraînant à la Maison des Armes,” répondit Berwick.

“De quand date ton dernier entraînement, mon cher frère ?” demanda Rodry, bien que connaissant la réponse. “Quand rejoindras-tu le cercle des chevaliers, comme moi ?”

“Je m'entraîne à l'épée,” répondit Vars, probablement plus sur la défensive que de coutume. “Je pense qu'il y a mieux à faire que passer ses journées à l'entraînement.”

“À moins que tu n'aimes pas l'idée d'affronter un ennemi prêt à te tailler en pièces, n'est-ce pas, frérot ?” dit Rodry en donnant une tape sur l'épaule de Vars. “Tout comme tu n'aimes pas aller à la chasse, au cas où il t'arriverait quelque chose.”

Il éclata de rire, le pire étant que son frère ne se rendait certainement pas compte de ses paroles blessantes. Rodry n'était pas du genre à prendre des gants.

“Me traiterais-tu de lâche, Rodry ?”

“Oh non,” répondit Rodry. “Certains hommes sont nés pour se battre, d'autres pour rester bien au chaud, n'est-ce pas ?”

“Je pourrais chasser si j'en avais envie,” lâcha Vars.

“Ah, quel preux chevalier !” s'écria Rodry, l'assemblée éclata de rire, personne ne se rendit compte de sa cruauté, Vars excepté. “Tu devrais nous accompagner ! On descend en ville afin de s'assurer d'avoir les armes nécessaires pour demain.”

“Vous quittez le festin ?” rétorqua Vars.

“La fête dure plusieurs jours,” répliqua Rodry. “On te trouvera une lance, tu nous montreras comment chasser le sanglier.”

Vars aurait voulu s'en aller, mieux encore, cogner la tête de son frère sur la table la plus proche. Frapper jusqu'à en faire de la charpie, il deviendrait alors l'héritier du trône. Mais il savait qu'il devrait les suivre dans la cité en franchissant les ponts, d'ici là, il trouverait quelqu'un sur qui déverser sa colère. Oui, Vars n'avait que ça en tête, si ce n'est pire. Devenir roi.

Une petite voix intérieure lui disait de ne pas aller au-devant du danger et de ne pas se mettre son frère à dos. Non, ça attendrait.

Le premier qui se mettrait en travers de son chemin une fois en ville le paierait cher.




CHAPITRE CINQ


Devin levait et abattait son marteau sur le morceau de métal qui serait bientôt une lame. Ses dorsaux lui faisaient mal, la chaleur de la forge trempaient ses vêtements de sueur. La chaleur était constante dans la Maison des Armes, à la limite du supportable à proximité des forges.

“Tu te débrouilles bien, gamin,” lança le Vieux Gund.

“J'ai seize ans, je ne suis pas un gamin,” répondit Devin.

“Peut-être mais tu en as l'air, vue ta taille. Vous n'êtes que des gamins, comparé à moi.”

Devin haussa les épaules. Quiconque le verrait ne l'imaginerait pas forgeron mais le métal exigeait une certaine maturité pour le manier. Les subtiles gradations de chaleur et formes de l'acier pouvaient changer une arme, une lame défaillante pouvait atteindre la perfection, voire, devenir magique, Devin était bien décidé à apprendre, à comprendre.

“Fais attention, ça risque de trop refroidir,” avança Gund.

Devin remit rapidement le métal au feu, observant ses nuances jusqu'à atteindre la perfection, le retira pour le travailler. Il y était presque mais ce n'était pas encore ça, le fil n'était pas parfait. Devin en était persuadé, aussi sûrement qu'il reconnaissait sa droite de sa gauche.

Il était peut-être jeune mais s'y connaissait en armes. Il maîtrisait les meilleures techniques pour les forger et les affuter … il savait même les manier, bien que son père et Maître Wendros n'y soient pas favorables. La Maison des Armes offrait un enseignement de qualité aux jeunes gentilshommes désireux d'apprendre des meilleurs maîtres d'armes, Wendros notamment, homme exceptionnellement doué. Devin devait s'entraîner seul, il s'exerçait avec tout ce qui lui tombait sous la main, épées, haches, lances, couteaux, il donnait l'estocade, espérant faire mouche.

Une clameur s'élevant devant la Maison attira l'attention de Devin. Les grandes portes métalliques parfaitement équilibrées s'ouvrirent en coulissant sur leurs gonds. De jeunes hommes probablement nobles et visiblement éméchés pénétrèrent à l'intérieur. Alcool et Maison des Armes ne faisaient pas bon ménage. Un homme saoul était renvoyé chez lui sur le champ, et licencié à la deuxième incartade.

Les clients ivres restaient en général à l'extérieur. Un homme alcoolisé et armé devenait dangereux, même si telle n'était pas son intention. Ces hommes … arboraient les couleurs royales, faire preuve de courtoisie serait la moindre des politesses.

“Nous voulons des armes,” dit le premier. Devin reconnut immédiatement le Prince Rodry, il avait entendu tant de récits à son sujet. “Une chasse est prévue demain, le mariage sera suivi d'un tournoi.”

Gund, un des maîtres de forge, vint à leur rencontre. Devin continua de forger sa lame, la moindre erreur ou manquement pouvait faire pénétrer des bulles d'air, qui formeraient alors des fissures. Il mettait un point d'honneur à ce que les armes qu'il forgeait ne se brisent au combat.

Bien que concentré sur le métal, Devin ne pouvait quitter des yeux les jeunes gentilshommes ici présents. Ils avaient à peu près son âge ; ils ressemblaient plus à des gamins désireux de copiner avec le prince, qu'aux Chevaliers d'Argent au service de son père. Gund leur montra des épées et des lances pouvant convenir à l'armée du roi mais ils les refusèrent.

“Ces messieurs sont les fils du roi !” lança l'un des hommes en indiquant le Prince Rodry et un autre homme que Devin supposa être le Prince Vars, il n'était pas assez mince, taciturne et efféminé pour être le Prince Greave. “Ces armes sont indignes d'eux.”

Gund leur montra leurs plus fines lames, aux poignées dorées ou décorées, à la garde marquetées, et même des lames fabriquées par de vrais maîtres, aux couches superposées d'acier le plus pur, aux motifs enchevêtrés grâce à l'application d'argile à chaud, au fil tranchant comme un rasoir.

“Trop belles pour eux,” murmura Devin in petto. Il prit la lame qu'il était en train de forger et l'examina un moment. Elle était prête. Il la chauffa une fois de plus, il la plongerait bientôt dans le grand bain d'huile sombre qui n'attendait qu'elle.

Vue leur façon de s'emparer et agiter les armes, la plupart n'avait visiblement pas la moindre idée de ce qu'ils faisaient. Le prince Rodry s'y connaissait peut-être mais il se trouvait au rez-de-chaussée de la Maison, il essayait une lance immense au bout en forme de feuille, la faisant tournoyer avec art, preuve d'une longue pratique. En comparaison, ses suivants avaient l'air de jouer aux chevaliers, et non d'être de vrais chevaliers. Devin observait leurs gestes maladroits, ils n'empoignaient pas leurs armes correctement.

“Un homme doit savoir manier les armes qu'il fabrique et dont il se sert,” dit Devin en plongeant la lame qu'il venait de forger dans la trempe. Elle brilla et s'enflamma un moment avant de siffler tandis que l'arme refroidissait lentement.

Il fabriquait ces lames, qu'il savait parfaites pour un guerrier entraîné. Il vérifia son équilibre, sa flexibilité et sa force, il lui semblait logique qu'un homme soit formé à ces pratiques. Il trouvait cela difficile ; apprendre lui venait facilement, fabriquer des outils parfaits, comprendre à quel moment—

Son attention fut attirée par un bruit sourd provenant des gentilshommes, occupés à jouer avec les armes, Devin eut le temps d'apercevoir le prince Vars au beau milieu d'armures écroulées. Il regardait méchamment Nem, l'un des garçons travaillant à la Maison des Armes. Nem était ami avec Devin depuis toujours, grand et gras, ce n'était pas une lumière mais de ses mains sortaient les plus fines lames. Devin fut surpris de la violence avec laquelle le prince Vars le poussa.

“Imbécile !” aboya le prince Vars. “Tu ne peux pas regarder où tu mets les pieds ?”

“Pardonnez-moi, monseigneur,” répondit Nem, “mais vous m'êtes rentré dedans.”

Devin eut le souffle coupé, répondre à un gentilhomme était risqué, d'autant plus s'il était saoul. Le prince Vars se releva et asséna une gifle sur l'oreille de Nem, l'envoyant valdinguer parmi les armures. Il cria, le bras en sang, il avait dû tomber sur un objet pointu.

“Tu oses me répondre ?” lança le prince. “Je viens de te dire que tu m'es rentré dedans, tu me prends pour un menteur ?”

Un autre que lui se serait fâché ou aurait cherché la bagarre mais Nem était un gentil, malgré sa taille. Il semblait vexé et perplexe.

Devin hésita un moment, attendant de voir si quelqu'un s'en mêlerait. Aucun suivant du prince Rodry ne fit mine d'intervenir, probablement trop occupés à insulter quelqu'un de plus haut placé qu'eux, bien qu'étant nobles, d'aucuns devaient penser que leur ami méritait une bonne raclée pour ce qu'il avait fait.

Le prince Rodry maniait la lance à l'autre bout de la Maison, en admettant qu'il ait entendu l'échauffourée s'élevant du vacarme des forgerons au travail et des mugissements de la forge. Gund ne s'en mêlerait pas, le vieil homme avait survécu dans le milieu si particulier de la forge justement en ne se mêlant pas des affaires des autres.

Devin savait qu'il ferait de même, bien qu'il vit le prince lever de nouveau sa main.

“Tu vas t'excuser à la fin ?” demanda Vars.

“J'ai rien fait !” insistait Nem, probablement trop sonné pour se rappeler des règles de la bienséance, son manque d'intelligence n'arrangeait à vrai dire pas les choses. Il croyait à un monde juste, n'avoir rien fait de mal constituait selon lui une excuse valable.

“Personne ne me parle sur ce ton,” dit le prince Vars avant de frapper Nem. “Je vais t'apprendre les bonnes manières, tu me remercieras quand j'en aurais terminé avec toi. Tu t'es trompé d'adversaire, tu mérites une bonne raclée, ou plutôt, une bonne leçon.”

Devin savait qu'il ne ferait rien, il n'était pas aussi jeune que Nem, il savait pertinemment comment les choses se passaient. Si un prince de sang vous marchait sur les pieds, vous deviez vous excuser et le remercier de cet honneur. S'il voulait votre meilleure arme, il fallait la lui donner, même s'il ne savait pas s'en servir. Il ne fallait pas s'en mêler, ne pas intervenir, les conséquences pouvaient être gravissimes pour vous et votre famille.

Devin avait une famille, hors les murs de la Maison des Armes. Il ne voulait pas qu'il leur arrive malheur parce qu'il avait perdu son sang-froid et manqué à ses devoirs. Il ne pouvait pas rester planté là et regarder un gamin se faire massacrer pour les caprices d'un prince ivre. Devin affermit sa prise sur le marteau et l'abattit, prenant sur lui pour ne pas s'en mêler.

Le prince Vars saisit la main de Nem et la tira de force sur l'enclume.

“Voyons si tu seras un aussi bon forgeron lorsque ta main sera cassée.” Il prit un marteau qu'il leva, Devin comprit à cet instant précis ce qui se passerait s'il n'intervenait pas. Son cœur battait la chamade.

Sans réfléchir, Devin plongea et attrapa le bras du prince. Il ne dévia pas le coup de beaucoup mais suffisamment pour qu'il manque la main de Nem et s'abatte sur l'enclume.

Devin ne le lâcha pas, au cas où le prince s'y reprendrait à deux fois.

“Quoi ?” lâcha le prince Vars. “Ôte tes sales pattes.”

Devin luttait pour bloquer sa main ; Devin sentait son haleine avinée.

“Pas tant que vous continuerez à frapper mon ami,” répondit Devin.

Attraper le prince suffisait pour lui attirer de graves ennuis, mais il était désormais trop tard.

“Nem ne comprend pas tout, les armures ne sont pas tombées par sa faute, mais plutôt à cause de l'alcool.”

“J'ai dit 'retire tes sales pattes',” répéta le prince, sa main se déplaça vers le couteau à sa ceinture.

Devin le repoussa aussi doucement que possible. Il espérait que les choses s'arrangeraient à l'amiable, bien qu'il ne sache que trop, désormais, ce qui risquait d'arriver.

“Vous n'allez pas faire ça, Votre Altesse.”

Vars lui lança un regard noir haineux, le souffle court.

“Je n'ai pas fait d'erreur, moi, espèce de traître,” gronda le prince Vars, d'une voix n'augurant rien de bon.

Vars posa son marteau et s'empara d'une épée posée sur un banc, Devin comprit sur le champ qu'il ne savait pas la manier.

“C'est exact—tu es un traître. Agresser un membre de la famille royale équivaut à une trahison, les traîtres doivent mourir.”

Il brandit son épée en direction de Devin, qui s'empara instinctivement de la première chose qui lui tomba sous la main, en l'occurrence un de ses marteaux de forgeron qu'il leva pour parer le coup, le bruit du fer contre fer retentit tandis qu'il empêchait l'épée de lui fendre le crâne en deux. Ses mains tremblaient sous l'impact mais il n'avait pas le temps d'y songer. Le marteau se frotta contre la lame de l'épée et l'arracha violemment de la main du prince, l'envoyant valser parmi le tas d'armures disloquées.

Il s’arrêta de lui-même. Il était fâché que le prince entre et se permette de s’en prendre à lui mais Devin avait une sainte patience. Le travail du métal l’exigeait. Un homme impatient à la forge se blessait forcément.

“Vous avez vu ?” lança le prince Vars en pointant un doigt tremblant de colère ou de peur. “Il m’a frappé ! Emparez-vous de lui. Qu’on l’enferme dans le cachot le plus sombre du château, il sera pendu au matin.”

Les jeunes hommes qui l’entouraient ne paraissaient pas pressés de réagir, mais ils n’allaient évidemment pas rester plantés là sans rien faire alors qu’un moins que rien comme Devin affrontait un prince en duel. La plupart tenaient encore les lances ou épées qu’ils avaient maladroitement essayées, Devin était encerclé par des armes pointant vers son cœur.

“Je ne cherche pas la bagarre,” répondit Devin, ne sachant que répondre. Il laissa tomber le marteau dans un bruit mat, il n’en avait désormais plus besoin. Que pouvait-il faire, seul contre tous ? Bien qu’il subodore être une meilleure lame que les hommes ici présents, ils étaient trop nombreux pour qu’il tente quoi que ce soit, et quand bien même ? Où se réfugierait-il, que deviendrait sa famille ?

“La prison ne sera pas nécessaire,” lança le prince Vars. “Je vais lui trancher la tête en public. Mettez-le à genoux. J’ai dit 'à genoux' !” répéta-t-il devant la lenteur de ses hommes.

Quatre d’entre eux s’approchèrent et mirent Devin à terre, les autres le mettaient en joue. Entre temps, le prince Vars, avait ramassé son épée. Il la souleva en la soupesant ostensiblement, Devin comprit qu’il allait mourir. La peur l’envahit, il n’avait aucune échappatoire. Peu importait qu’il réfléchisse à toute allure et qu’il soit fort, ça n’y changerait rien. Les autres n’étaient peut-être pas d’accord avec la décision du prince mais ils se devaient d’être là. Ils le regarderaient se faire trancher la tête par le prince …

… la Terre cessa de tourner l’espace d’un instant, les battements de son cœur s'amenuisaient. A cet instant précis, il aurait presque pu voir les muscles du prince se dessiner, l'étincelle de ses pensées le parcourir. Les atteindre et les modifier serait d’une facilité déconcertante.

“Aïe ! Mon bras !” hurla le prince Vars, lâchant son épée dans un bruit fracassant.

Devin regarda derrière lui, abasourdi. Il essayait de comprendre ce qui venait de faire.

ll était terrorisé par son pouvoir.

Le prince tenait son bras, tentant de dissiper la sensation bizarre qui s'était emparée de ses doigts.

Devin se contentait de le dévisager. Il avait bien fait quelque chose ? Comment ? Il avait réussi à provoquer une crampe, par la seule volonté de sa pensée ?

Il se remémora son rêve …

“Ça suffit,” lança une voix, les interrompant. “Laisse-le.”

Le prince Rodry franchit le barrage des armes, les jeunes hommes les baissèrent pour toute réponse, poussant presque un soupir de soulagement.

Devin était soulagé mais gardait néanmoins le prince Vars et l’arme qu'il tenait à l’œil.

“Ça suffit, Vars,” dit Rodry. Il s'interposa entre Devin et le prince Vars, qui hésita un instant. Devin craignait qu'il lui assène un coup d'épée malgré la présence de son frère.

Il finit par l'écarter.

“Je ne voulais pas venir, de toute façon,” lança-t-il avant de partir en trombe.

Le prince Rodry se tourna vers Devin, les hommes qui le retenaient le relâchèrent aussitôt. “Tu as fait preuve de courage en défendant ton ami,” dit-il en soulevant sa lance. “Et tu travailles bien. Il paraît que c'est toi qui l'as faite.”

“Oui, Votre Altesse,” répondit Devin. Il ne savait que penser. En l'espace de quelques secondes, il avait failli être décapité, puis relâché, on l'avait pris pour un traître et complimenté pour son travail. C'était insensé, mais après tout, pourquoi les choses devaient forcément avoir un sens dans un monde où il était investi de pouvoirs … magiques ?

Le prince Rodry acquiesça et se tourna pour s'en aller. “Sois plus attentif à l'avenir. Je ne serai pas toujours là pour te tirer d'affaire.”

Devin mit de longues secondes avant de se relever, sa respiration était saccadée. Il regarda Nem comprimer la blessure de son bras replié, effrayé et secoué par ce qui venait de se produire.

Le vieux Gund vint à sa rescousse, s'occupa du bras de Nem qu'il enveloppa dans une bandelette de tissu. Il regarda alors Devin.

“Tu ne pouvais pas te mêler de tes affaires ?”

“Je n'allais pas laisser Nem se faire frapper,” répondit Devin. Il le referait sans hésiter si c'était à refaire.

“Il s'en serait tiré au pire avec une bonne raclée,” asséna Gund. “On a vu pire. Et maintenant … va-t'en.”

“M'en aller ?” répondit Devin. “Maintenant ?”

“Maintenant et les jours suivants, imbécile,” annonça Gund. “Crois-tu que nous puissions garder parmi nous un homme qui affronte un prince dans la Maison des Armes ?”

Devin sentit son cœur s'arrêter. Quitter la Maison des Armes ? Sa seule et unique vraie maison ?

“Mais je n'ai—” commença Devin avant de s'arrêter.

Il n'était pas comme Nem, qui croyait que tout se passait toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. Gund l'aurait forcément fichu dehors ; Devin savait que son intervention lui coûterait sa place, avant même de s'en mêler.

Devin baissa les yeux et acquiesça, il n'avait rien d'autre à ajouter. Il se détourna comme pour s'en aller.

“Attends,” Nem le rappela. Il courut à son établi et revint avec une chose enveloppée dans un chiffon. “Je … ce n'est pas grand-chose. Tu m'as sauvé la vie. C'est à toi.”

“Je l'ai fait parce que je suis ton ami,” lui répondit Devin. “Inutile de me faire un présent.”

“Ça me fait plaisir. S'il avait brisé ma main, je n'aurais plus été capable de rien, prends, c'est moi qui l'ai fait.”

Il la donna à Devin, qui s'en saisit soigneusement et l'ouvrit … c'était une épée, enfin, pas vraiment. Un long couteau, un 'messer', trop long pour un couteau à proprement parler, pas suffisamment pour une épée. Une lame à simple tranchant, avec une poignée en saillie d'un seul côté, de forme arrondie, une arme de paysan n'ayant rien à voir avec les épées à deux mains ni celles des chevaliers mais elle était légère, fatale, très belle. Devin comprit au premier coup d'œil, tandis qu'elle étincelait à la lumière, qu'elle serait bien plus rapide et meurtrière qu'une simple épée. Une arme demandant rapidité, ruse et adresse, parfaite pour la silhouette élancée et le jeune âge de Devin.

“Elle n'est pas terminée,” lui dit Nem, “mais je sais que tu la finiras mieux que moi, je te jure que l'acier est de bonne qualité.”

Devin donna un coup pour voir, la lame fendit l'air. Il voulait lui dire que c'était trop, qu'il ne pouvait pas accepter mais il voyait bien que Nem avait plaisir à la lui offrir.

“Merci, Nem.”

“Vous avez terminé, tous les deux ?” demanda Gund en regardant Devin. “Ton départ me chagrine. Tu es un bon ouvrier, meilleur forgeron que la plupart de mes hommes mais je ne peux pas te garder, ça pourrait nous retomber dessus. Tu dois t'en aller, mon garçon. Maintenant.”

Devin voulut répondre, tout en sachant que cela ne servirait à rien, sa place n'était plus ici. Il ne voulait pas passer pour un indésirable. Ce n'était pas ainsi qu'il voyait les choses. Travailler ici était un simple moyen de subsistance. Il rêvait d'être chevalier et voilà que …

Son rêve le conduisait à se comporter étrangement. Il devait en avoir le cœur net.

Ta vie changera à tout jamais.

Etait-ce ce que l'enchanteur avait voulu dire ?

Devin n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas retourner en arrière, retourner à la forge et faire comme si de rien n'était.

Il s'élança vers la cité. Vers son destin.

L'avenir lui tendait les bras.




CHAPITRE SIX


Nerra se promenait seule dans la forêt, se faufilait parmi les arbres, savourant la sensation des rayons de soleil sur son visage. Elle imaginait que son absence ne serait pas passée inaperçue au château mais supposait que personne n'en avait cure. Sa présence ne ferait que compliquer les préparatifs du mariage.

Elle se sentait chez elle, ici, dans les bois. Elle avait piqué des fleurs dans ses tresses brunes, retiré ses bottes qu'elle portait nouées sur son épaule, elle aimait sentir l'humus sous ses pieds nus. Sa silhouette élancée sinuait entre les arbres, sa robe à manches longues aux couleurs automnales se fondait dans le paysage. Sa mère n'avait eu de cesse de lui seriner qu'elle était contrainte de sortir les bras couverts. Sa famille exceptée, personne n'était au courant de son infirmité.

Elle adorait le grand air, les plantes et leurs noms, la jacinthe et la berce, le chêne et l'orme, la lavande et les champignons. Elle connaissait leurs noms mais également leurs vertus médicinales, tantôt bénéfiques, tantôt vénéneuses. Elle espérait secrètement passer sa vie ici, libre, en paix. Qui sait ; elle parviendrait peut-être à persuader son père de lui bâtir une maison en pleine forêt, elle pourrait alors mettre ses aptitudes au service des malades et des blessés.

Nerra esquissa un pâle sourire, elle savait que son rêve ne se réaliserait jamais, alors … Nerra n'osait y songer mais elle ne tiendrait plus bien longtemps. Si tel était le cas, elle ne voulait plus vivre cette vie. La maladie la tuerait ou la transformerait bien assez tôt.

Nerra ramassa un bout d'écorce de saule, c'était bon pour les douleurs, elle mit les morceaux dans sa sacoche.

J'en aurais besoin très prochainement, songeait-elle. Elle ne ressentait aucune douleur aujourd'hui mais le fils de la veuve Merril, en ville, en aurait peut-être besoin. On disait qu'il avait la fièvre, Nerra était naturellement douée pour soigner les malades.

J'aimerais pouvoir passer un jour sans y penser.

Le fait d'y penser provoqua un étourdissement à Nerra, qui dut prendre appui contre un tronc pour ne pas tomber. Elle s'y accrocha, haletante, attendant que la sensation de vertige disparaisse. Elle sentait la pulsation dans son bras droit, ça la brûlait, la piquait, comme si quelque chose rampait sous sa peau.

Nerra s'assit sous les hautes frondaisons et fit ce qu'elle n'osait jamais faire au château : relever ses manches, dans l'espoir que la fraîcheur ambiante lui soit bénéfique, tous les autres remèdes ayant échoué jusqu'alors.

Elle était habituée à voir ces traces noires sur ses bras, telles des veines marbrant sa peau d'une pâleur translucide. Les marques s'étaient-elles étendues depuis la dernière fois ? Nerra n'aurait su le dire, elle évitait de les regarder et n'osait les montrer à personne. Ses frères et sœurs savaient pour ses évanouissements mais ignoraient le fin mot de l'histoire. Seuls ses parents, Maître Grey et le médecin de confiance de son père étaient au courant.

Nerra en connaissait la raison. Les personnes portant ces marques étaient bannies par crainte de contagion, par crainte de ce que cela impliquait. On racontait que les personnes atteintes de la maladie de l'homme de pierre se métamorphosaient en créatures inhumaines, ceux qui en réchappaient en mourrait.

“Je me dois de rester seule,” dit-elle à haute voix en baissant ses manches, la vue de ses bras la peinait immensément.

La solitude lui pesait. Elle adorait la forêt mais l'absence d'amis était un réel fardeau. Elle n'avait jamais eu d'amis étant enfant, ils auraient pu s'en apercevoir, contrairement à Lenore et sa cour de suivantes et nobliaux. Elle n'avait aucun prétendant, les galants hommes ne se bousculaient pas au portillon, qui voudrait d'une malade. Nerra rêvait d'être comme elle, de mener une vie normale, d'être belle et en bonne santé. Ses parents lui auraient présenté un gentilhomme à épouser, comme Lenore. Nerra aurait eu une maison, une famille, des amis, elle aurait pu aider. Mais … non.

La forêt est triste par ma faute, songea Nerra en souriant tristement.

Elle se leva et poursuivit son chemin, bien décidée à jouir de cette belle journée. Une chasse aurait lieu demain, les nombreux participants l'empêcheraient de profiter des environs. Elle devrait discuter aimablement avec les chasseurs s'enorgueillissant de tuer les créatures peuplant la forêt, le bruit de cors de chasse serait assourdissant.

Nerra entendit quelque chose ; non pas un cor de chasse mais un bruit non loin. Elle crut apercevoir la silhouette d'un jeune garçon dans un arbre, mais n'en était pas certaine. Elle s'inquiétait. Avait-il tout vu ?

C'était certainement trois fois rien. Nerra savait que des gens arpentaient les bois. Ce pouvait être des brûleurs de charbon ou des bûcherons ; voire, des braconniers. Qui que ce soit, Nerra ne tarderait pas à les rencontrer si elle poursuivait son chemin. Elle n'aimait pas ça, elle craignait qu'ils n'en voient trop, elle décida de changer de direction, au hasard. Elle connaissait son chemin dans la forêt et ne courait aucun risque de se perdre. Elle tomba sur du houx, des bouleaux, des chélidoines et autres rosiers sauvages au fil de sa progression.

Et autre chose.

Nerra s'arrêta aux abords d'une clairière visiblement occupée, des branches étaient brisées, le sol, labouré. Par un sanglier peut-être, ou toute une horde ? A moins qu'un ours rôde dans les parages, la meute à ses trousses ? Nerra ne voyait pas d'ours parmi les arbres, rien qui suppose qu'un animal soit arrivé ici debout sur ses pattes.

Un œuf trônait au beau milieu de la clairière, couché dans l'herbe.

Elle se figea, incrédule.

C'était impossible.

Elle en avait entendu parler, les couloirs du château arboraient des reproductions figées, dépourvues de vie.

Mais … elle n'en croyait pas ses yeux …

Elle s'approcha suffisamment pour se rendre compte de la taille de l'œuf. Il était énorme, assez gros pour que les bras de Nerra en fassent difficilement le tour. Assez gros pour qu'aucun oiseau ne puisse le couver.

Il était d'un bleu profond, presque noir, veiné d'or, semblable à des lueurs d'éclair sous un ciel nocturne. Nerra s'approcha et voulut le toucher, sa surface était étonnamment chaude, contrairement aux œufs ordinaires. Cela confirmait ses doutes.

Un œuf de dragon.

C'était impossible. A quand remontait la dernière fois où on avait vu un dragon ? Les récits parlaient de gigantesques bêtes ailées volant dans les airs, mais d'œufs, jamais. Les dragons n'étaient pas des créatures sans défense mais des bêtes immenses, terrifiantes et incroyables. Nerra en était persuadée.

La balle est dans mon camp.

Elle aurait pu tourner les talons après avoir découvert l'œuf abandonné, sans la moindre trace de vie, comme le ferait habituellement un oiseau avec sa couvée. Si elle s'en allait, on racontait qu'une entité viendrait manger l'œuf, tuant la créature en son sein. A moins que les gens ne s'en emparent pour le vendre à prix d'or. Ou ne le brise, sous l'emprise de la peur. Les hommes pouvaient parfois se montrer cruels.

Elle ne pouvait pas l'emmener avec elle. Elle s'imaginait franchir les grilles du château, l'œuf de dragon entre ses mains. Son père le lui prendrait sans qu'elle ait le temps de dire "ouf", et le confierait à Maître Grey afin qu'il l'étudie. Dans le meilleur des cas, la créature à l'intérieur finirait en cage avant d'être tuée. Au pire … Nerra tressaillit en imaginant les étudiants de la Maison de la Connaissance le disséquer. Le Docteur Jarran voudrait probablement le prendre pour l'étudier à son tour.

Que faire ?

Nerra se mit à réfléchir.

Elle connaissait les bois comme sa poche. Mieux valait cacher l'œuf en lieu sûr …

Oui, elle connaissait la cachette idéale.

Elle prit l'œuf dans ses bras, son corps fut subitement enveloppé par son étrange chaleur. Il était lourd, Nerra redoutait qu'il ne lui échappe mais elle resserra ses mains afin qu'il ne tombe pas et chemina à travers bois.

Trouver l'endroit idéal lui prit un temps certain, elle cherchait du regard l'entrée de la vieille grotte parmi les trembles, matérialisée par des pierres moussues, donnant sur une petite colline dans les bois. A l'aspect du sol, Nerra comprit que la grotte n'était pas utilisée à des fins d'habitation. C'était parfait ; elle ne tenait pas à ce que son précieux fardeau court un quelconque danger.

L'état de la clairière laissait supposer que les dragons ne nichaient pas mais Nerra en prépara tout de même un pour l'œuf, elle ramassa des brindilles et des branches, des broussailles et de l'herbe qu'elle disposa en ovale avant d'y déposer l'œuf. Elle poussa le tout dans le fond obscur de la grotte, personne ne l'apercevrait de l'extérieur.

“Voilà, tu es désormais en sécurité, le temps que je réfléchisse à ce que je vais bien pouvoir faire de toi.”

Elle occulta volontairement l'entrée de la grotte avec des branches et du feuillage, fit rouler devant l'ouverture des pierres énormes qu'elle déplaça difficilement. Elle espérait que ça suffirait pour dissuader quiconque d'entrer.

Elle venait à peine de terminer lorsqu'un bruit la fit sursauter. Le garçon aperçu précédemment se dissimulait parmi les arbres. Il la dévisageait, comme s'il avait du mal à en croire ses yeux.

“Attendez,” appela Nerra mais son cri perçant le fit tressaillir. Il détala comme un lapin, Nerra se demandait ce qu'il avait bien pu voir, et surtout, s'il raconterait tout.

Elle avait la triste sensation que les dés étaient jetés.




CHAPITRE SEPT


La Princesse Erin savait qu'elle n'avait rien à faire ici, à chevaucher en pleine forêt, au nord du fleuve d'Argent. Elle aurait dû rebrousser chemin et rentrer au château, revêtir sa robe pour le mariage de sa sœur aînée, idée la contrariant grandement.

Cela lui faisait songer à ce qui l'attendait, ce pourquoi elle était partie. Elle aurait préféré chevaucher en chemise, pourpoint et haut-de-chausses que rester plantée là dans sa robe, pendant que Rodry se moquerait d'elle avec ses amis, et que Greave bouderait, quant à … Erin tressaillit. Non, mieux valait être ici et se rendre utile, elle leur prouverait à tous qu'elle n'était pas qu'une fille bonne à marier.

Elle cheminait dans la forêt, observant les plantes le long du sentier, bien que Nerra soit plus fascinée par la botanique qu'elle. Elle passa à côté d'un gros chêne et d'un bouleau, leurs frondaisons procurait un ombrage abondant, tout en essayant de ne pas songer à toutes ces zones sombres, idéales pour une cachette.

Son père serait certainement furieux qu'elle soit partie sans escorte. Une princesse ne devait pas s'aventurer à l'extérieur sans protection, lui aurait-il dit, dans des endroits pareils, là où la forêt est la plus dense, le sentier à peine dessiné. Même s'il avait probablement d'autres raisons de lui en vouloir. Il croyait certainement qu'elle n'avait pas entendu la conversation qu'il avait eu avec sa mère, discussion qui lui avait fait prendre illico le chemin des écuries.

“Nous devons trouver un mari pour Erin,” disait sa mère.

“Un mari ? Je pencherais plutôt pour des leçons d'escrime,” avait répondu son père.

“C'est bien là le problème. Une fille ne peut pas faire ce genre de choses et se mettre en danger. Nous devons lui trouver un mari.”

“Après le mariage,” avait rétorqué son père. “Tous les gentilshommes des environs seront là pour la fête et participer à la chasse. Nous trouverons peut-être un jeune homme digne d'elle.”

“Nous devrions peut-être offrir une dot.”

“Certainement. De l'or, un duché, rien n'est trop beau pour ma fille.”

Elle s'était sentie immédiatement et irrémédiablement trahie. Erin avait fait irruption dans sa chambre pour prendre ses affaires : sa canne et ses vêtements, ainsi qu'un sac rempli du nécessaire. Elle s'était jurée de ne plus jamais revenir.

“Qui plus est,” dit-elle à son cheval, “je suis assez grande pour faire comme bon me semble.”

A seize ans, c'était la benjamine des sœurs. Elle ne correspondait pas à l'idéal que sa mère se faisait d'une fille—un vrai garçon manqué avec ses cheveux coupés courts aux épaules afin de ne pas être gênée dans ses mouvements, elle n'était pas versée dans les travaux d'aiguille, la harpe ou férue des bonnes manières—mais était tout à fait capable de s'en sortir seule.

Du moins le croyait-elle.

Elle aurait tant aimé faire partie du cercle très fermé des Chevaliers d'Argent. Le cœur d'Erin s'emballait à la simple évocation de ce nom. Ils incarnaient la fine fleur des guerriers du royaume, de vrais héros. Ils étaient au service de son père mais réparaient aussi les injustices et affrontaient les ennemis là où tous les autres auraient échoué. Erin aurait donné tout ce qu'elle possédait pour se joindre à eux.

Raison pour laquelle elle chevauchait vers le nord, en direction du fleuve d'Argent. Elle avait emprunté cette route sciemment, pourtant connue comme étant la plus dangereuse de la forêt.

Elle progressait en scrutant le paysage. Elle aurait eu le temps de l'apprécier pleinement en d'autres circonstances, bien que sa place ne soit pas ici. Elle regardait partout, aux aguets, les ombres envahissaient le chemin, les branches l'effleuraient au passage. Quiconque pourrait aisément disparaître et ne plus jamais reparaître.

Tel était pourtant l'itinéraire qu'elle devait emprunter si elle voulait rejoindre les Chevaliers d'Argent et les impressionner. La peur était secondaire.

“Pourquoi ne pas vous arrêter ici ?” la héla une voix provenant de la sente forestière.

Nous y voilà. Erin tressaillit de peur, elle avait des papillons dans le ventre. Elle stoppa sa monture et descendit de selle prestement. Elle s'empara de sa petite canne après coup, bien trop légère dans ses mains gantées.

“À quoi vous servirait ce bâton ?” lança l'homme embusqué sur le chemin. Il fit un pas en avant, il était vêtu de vêtements grossiers et muni d'une hache. Deux autres hommes sortirent des arbres derrière Erin, l'un tenait un bon coutelas, l'autre une épée, il avait dû, jadis, être au service d'un gentilhomme.

“Les habitants du village que j'ai traversé m'ont dit que la forêt était peuplée de bandits,” répondit Erin.

Sa présence ne leur semblait toutefois pas étrange. Erin avait peur. Avait-elle bien fait de venir ? Elle était certes bien entraînée mais … la situation était totalement différente.

“On est célèbres, les gars,” lança le chef en partant d'un rire tonitruant.

Célèbre était le terme qui convenait. Au village, elle avait discuté avec un jeune homme voyageant avec sa femme. Elle lui avait appris que ces hommes détroussaient les voyageurs et ne reculait devant rien pour parvenir à leurs fins. Elle ne s'était pas montrée avare de détails avec Erin, cette femme avait de la conversation, tout comme Lenore, et faisait preuve d'empathie, à l'instar de Nerra. Deux qualités dont Erin était totalement dépourvue.

“On dit que vous tuez ceux qui osent se rebeller,” dit Erin.

“C'est exact,” confirma le chef. “Vous savez donc ce qu'il vous reste à faire.”

“Elle n'en vaut pas la peine,” répondit l'un deux. “Un vrai garçon manqué.”

“De quoi te plains-tu ?” répliqua le chef. “Je croyais que les hommes ne te dérangeaient pas ?”

Erin attendait, stoïque. Sa peur s'était muée en un monstre hideux de la taille d'un ours qui menaçait de lui sauter dessus, pétrifiée qu'elle était. Elle n'aurait pas dû venir. Elle n'était pas à l'entraînement, elle ne s'était jamais battu pour de vrai. Cette jeune femme se ferait bientôt tuer, voire pire …

Non. Erin réfléchissait, elle repensait à la femme du village et se força à museler sa peur, la colère prenait le dessus.

“Donnez-nous tout ce que vous possédez et tout se passera bien. La monture, les objets de valeur, tout.”

“Et enlevez vos vêtements,” lança celui qui avait parlé. “Ça nous évitera de les souiller avec du sang.”

Erin déglutit en comprenant où il voulait en venir. “Non.”

“Comme vous voudrez,” rétorqua le chef. “Nous emploierons donc la manière forte.”

L'homme armé du long couteau fonça sur Erin en se jetant violemment sur elle. Erin arrêta son geste mais sa lame s'insinua entre ses vêtements comme dans du beurre. Le sourire triomphal de l'homme stoppa net et se mua en perplexité lorsque la lame s'arrêta, métal contre métal, dans un bruit mat.

“Vous aurez du mal avec ma cotte de maille,” dit Erin.

Elle frappa l'homme en plein visage à l'aide du manche de sa canne, qui tituba en arrière. Le chef se jeta sur elle avec sa hache, elle leva son arme, qu'elle attrapa par l'autre bout. Elle frappa avec son extrémité, abattant violemment sa canne sur la gorge de l'homme qui poussa un cri étouffé et vacilla.

“Salope !” hurla l'homme au couteau.

Erin fit tournoyer sa canne et retira l'extrémité, révélant une longue lame cachée en son sein. Des taches de lumière, lueurs entre les arbres, se réfléchissaient dessus. Sa voix s'éleva dans le silence étrange qui s'ensuivit. Inutile de se voiler la face.

“Ma mère m'a donné des leçons de couture dans ma jeunesse mais la femme qui nous les dispensait était quasiment aveugle, Nerra, ma sœur, me couvrait pendant que je partais dans la forêt, munie d'un bâton, avec les garçons. Ma mère s'est fâchée lorsqu'elle s'en est aperçue mais mon père a dit qu'autant apprendre, et faire correctement, c'était le roi, alors …”

“Votre père est le roi ?” demanda le chef. La peur – bientôt suivie du lucre - se lisait sur son visage. “Quoiqu'il arrive, ils nous tueront s'ils nous attrapent, nous pourrions obtenir une belle rançon pour quelqu'un comme vous …”

Qu'ils paieraient probablement. Vue la discussion qu'Erin avait surprise et le montant qu'ils étaient prêts à allouer pour se débarrasser d'elle …

Le bandit plongea de nouveau sur Erin, interrompant ses pensées, il faisait tournoyer sa hache pour l'en frapper. Erin dévia la hache d'une main, repoussa le coude de son agresseur et lui donna un coup dans le genou alors qu'il essayait de la frapper, l'envoyant valdinguer au sol. Son maître serait certainement fâché qu'elle ne l'ait pas achevé.

Déplace-toi continuellement, achève-le sans traîner, ne lui laisse aucune chance. Erin se remémorait les paroles de son professeur, le maître d'armes Wendros. Il avait été le seul à lui conseiller l'usage de l'épée courte, une arme qui pouvait faire la différence et ainsi compenser sa petite taille et son manque de force, en privilégiant la vitesse et la portée. Erin avait été quelque peu déçue à l'époque par son choix mais ce n'était plus le cas.

Elle prit son arme à deux mains et fit volte-face, se réparant du coup d'épée qui menaçait. Elle esquivait les coups l'un après l'autre et fit mouche. Une lance pouvait non seulement trancher, mais aussi frapper. Il fit mine d'esquiver l'attaque, leva son épée pour croiser le fer ; d'un geste du poignet, Erin envoya son arme valser sous l'obstacle, la pointe de la lance pointait vers sa gorge. Bien qu'à l'article de la mort, l'homme décocha un dernier coup qu'Erin esquiva, sans jamais cesser ses déplacements.

Ne t'arrête pas. Bouge tant que le combat n'est pas terminé.

“Elle l'a tué !” hurla l'homme au couteau. “Elle a tué Ferris !”

Il plongea sur elle avec son coutelas, non pas dans le but de la tuer, mais de la capturer. Il se jetait sur elle, tentant le combat rapproché, hors d'atteinte de la longue arme d'Erin. Erin recula et s'approcha plus près que ce à quoi il s'attendait et le fit basculer par-dessus sa hanche, il atterrit lourdement au sol, le souffle coupé …

Ce qui serait forcément arrivé, s'il ne l'avait pas entraînée dans sa chute.

Sois attentive, ma petite. Mesure tes gestes.

Trop tard, elle se retrouva au sol avec l'homme au couteau, il allait la poignarder, seule sa cotte de maille lui épargnerait une mort certaine. Elle n'en menait pas large, elle s'était surestimée et se retrouvait dans une position inconfortable avec un homme bien plus fort qu'elle. Il était sur elle, le couteau pointé sur sa gorge …

Erin parvint à s'approcher suffisamment près pour le mordre, ce qui lui laissa assez de latitude pour se libérer, il ne s'agissait plus d'art ou d'aptitude, mais de désespoir. Le chef s'était remis sur pied et agitait son arme. Erin para le premier coup de justesse, à genoux, encaissa un coup dans le diaphragme et vomit en crachant du sang.

“Tu t'es trompé de cible, salope,” asséna le chef en prenant son élan et lui porter un coup latéral sur la tête.

Elle n'avait pas le temps d'esquiver ni de parer. Erin ne pouvait que plonger et le repousser de sa lance. Elle la sentit craquer en s'enfonçant dans la chair, elle s'attendait à sentir l'impact de l'arme ennemie sur son corps, le temps suspendit momentanément son vol. Elle osa lever les yeux, il était empalé au bout de la lance, si occupé à regarder l'arme qu'il n'avait pas eu le temps d'achever son attaque.

La chance ne doit pas t'empêcher de rester sur tes gardes, la voix du maître d'armes Wendros résonnait dans sa mémoire.

L'homme au couteau, toujours à terre, peinait à se relever.

“Pitié, je vous en supplie,” demanda-t-il.

“Pitié ?” répondit Erin. “Avez-vous fait preuve de pitié envers les gens que vous avez détroussé, tué et violé ? Vous vous êtes bien moqué d'eux lorsqu'ils vous suppliaient ? Vous les avez bien poursuivis lorsqu'ils tentaient de fuir ? Je serais curieuse de savoir si vous m'auriez témoigné de la pitié ?”




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