Cible Principale: L’Entraînement de Luke Stone, tome 1 Jack Mars « Un des meilleurs thrillers que j’aie lus cette année. »--Books and Movie Reviews (au sujet de Tous les Moyens Nécessaires)Dans le début très attendu d’une nouvelle série écrite par le best-seller n°1 Jack Mars, quand le soldat d’élite de la Force Delta Luke Stone, 29 ans, rejoint une agence gouvernementale secrète, il est envoyé en mission exceptionnelle : une course folle en Europe et dans le Moyen-Orient pour sauver la fille du Président avant qu’elle ne soit décapitée par des terroristes.Dans CIBLE PRINCIPALE (tome 1), nous assistons à l’entraînement d’un des soldats les plus durs et les plus mortels du monde : Luke Stone. Vétéran de 29 ans qui a participé à assez de combats pour une vie entière, Luke est convoqué par l’Équipe d’Intervention Spéciale, nouvelle agence secrète du FBI (dirigée par son mentor Don Morris) pour s’attaquer aux opérations anti-terroristes aux enjeux les plus élevés du monde.Encore hanté par son passé de combattant et récemment marié à Becca, qui attend un enfant, Luke est envoyé en mission en Irak avec son nouvel équipier Ed Newsam pour arrêter un entrepreneur américain véreux, mais ce qui devait n’être qu’une mission de routine prend des proportions inattendues.Quand la fille adolescente du Président, kidnappée en Europe, est prise en otage par des terroristes qui demandent une rançon, Luke est peut-être le seul agent au monde à pouvoir la sauver avant qu’il ne soit trop tard.CIBLE PRINCIPALE est un thriller militaire addictif et plein d’action que vous continuerez à lire tard dans la nuit. Il marque le début longuement attendu d’une nouvelle série captivante par le best-seller n°1 Jack Mars, que l’on appelle « un des meilleurs auteurs de thrillers » du marché.« C’est un des meilleurs thrillers qui soient. »--Midwest Book Review (au sujet de Tous les Moyens Nécessaires)Vous pouvez aussi acheter la série à succès n°1 de thrillers LUKE STONE par Jack Mars (7 tomes). Elle commence par Tous les Moyens Nécessaires (tome 1), disponible en téléchargement gratuit avec plus de 800 évaluations à cinq étoiles ! CIBLE PRINCIPALE (L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, TOME 1) JACK MARS Jack Mars Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel FORGING OF LUKE STONE, ainsi que la série de thrillers d’espionnage L’AGENT ZÉRO. Jack adore avoir vos avis, donc n’hésitez pas à vous rendre sur www.Jackmarsauthor.com (http://www.Jackmarsauthor.com) afin d’ajouter votre mail à la liste pour recevoir un livre offert, ainsi que des invitations à des concours gratuits. Suivez l’auteur sur Facebook et Twitter pour rester en contact ! Copyright © 2018 par Jack Mars. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi états-unienne sur le droit d’auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d’autres gens. Si vous voulez partager ce livre avec une autre personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. 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LIVRES DE JACK MARS SERIE THRILLER LUKE STONE TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume 1) PRESTATION DE SERMENT (Volume 2) SALLE DE CRISE (Volume 3) LUTTER CONTRE TOUT ENEMI (Volume 4) PRÉSIDENT ÉLU (Volume 5) NOTRE HONNEUR SACRÉ (Volume 6) MOTION MISE (Volume 7) SÉRIE PROLOGUE LE FAÇONNEMENT DE LUKE STONE CIBLE PRIORITAIRE (Volume 1) COMMANDEMENT PRIORITAIRE (Volume 2) SÉRIE D’ESPIONNAGE L’AGENT ZÉRO L’AGENT ZÉRO (Volume #1) LA CIBLE ZÉRO (Volume #2) LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3) LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4) LE FICHIER ZÉRO (Volume #5) LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6) SOMMAIRE CHAPITRE PREMIER (#ufa9425a0-1783-428d-a6ae-1d9c9119abc8) CHAPITRE DEUX (#u87cbcad8-5f32-51bf-8522-e878c1605803) CHAPITRE TROIS (#ub0012099-ead3-570c-b8f6-96046f2d4d14) CHAPITRE QUATRE (#u629f98ab-ce5d-55e7-9442-69451d98beba) CHAPITRE CINQ (#u01c42bb9-396e-5f7d-9c74-692884e42fac) CHAPITRE SIX (#uf5557349-7b39-5bdd-b70d-7577c38f5580) CHAPITRE SEPT (#ubc560799-5881-5859-92e2-a35dc3e182f5) CHAPITRE HUIT (#ua4cd5138-7077-5366-afe4-a345363bae76) CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo) CHAPITRE PREMIER 16 mars 2005 14 h 45, heure afghane (5 h 15, Heure Avancée de l’Est) Base Aérienne de Bagram Province de Parwan, Afghanistan — Luke, tu n’es pas obligé de faire ça, dit le Colonel Don Morris. Le sergent de première classe Luke Stone se tenait au repos dans le bureau de Don. Le bureau lui-même se trouvait dans un Quonset amélioré en tôle ondulée, assez près de la nouvelle piste d’atterrissage. La Base Aérienne était une source constante de bruits. Il y avait des engins de terrassement qui creusaient et qui pavaient, il y avait des ouvriers du bâtiment qui assemblaient des centaines de cabanes en contre-plaqué qui allaient remplacer les tentes dans lesquelles les troupes stationnées ici avaient vécu jusque-là et, comme si cela ne suffisait pas, il y avait des attaques au missile menées par les talibans à partir des montagnes environnantes et des kamikazes à moto qui se faisaient exploser aux portes du camp. Luke haussa les épaules. Il avait les cheveux trop longs pour un militaire, une barbe de trois jours et une combinaison de vol sans indication de grade. — Je ne fais que suivre les ordres, monsieur. Don secoua la tête. Ses cheveux poivre et sel étaient coupés en brosse. Son visage avait l’air d’avoir été sculpté dans le granit, comme son corps entier, d’ailleurs. Ses yeux bleus étaient intenses et enfoncés dans leurs orbites. Seule la couleur de ses cheveux et ses rides indiquaient que Don Morris avait passé plus de cinquante-cinq ans sur Terre. Don emballait le peu de choses qui se trouvaient sur son bureau dans des boîtes. Un des fondateurs légendaires de la Force Delta prenait sa retraite de l’Armée des États-Unis. Il avait été choisi pour lancer et gérer une petite agence de renseignements à Washington DC, un groupe semi-autonome au sein du FBI. Don disait que c’était une Force Delta civile. — Arrête de m’appeler « monsieur », dit-il. Et puis, si tu suis les ordres aujourd’hui, alors, suis celui-là : refuse la mission. Luke sourit. — Je crains que vous ne soyez plus mon commandant. Ces jours-ci, vos ordres n’ont plus grande influence. Monsieur. Don croisa le regard de Luke et le regarda longuement. — C’est un piège mortel, mon garçon. Deux ans après la chute de Bagdad, les efforts de guerre menés en Irak sont un échec total. Ici, dans ce pays, nous contrôlons le périmètre de cette base, l’aéroport de Kandahar, le centre-ville de Kaboul et pas grand-chose d’autre. Amnesty International, la Croix Rouge et la presse européenne se plaignent tous de l’existence de sites noirs et de prisons de torture, notamment ici, à trois cents mètres de là où nous sommes. Les huiles veulent seulement qu’on raconte une histoire plus positive. Il leur faut une victoire en lettres majuscules. Quant à Heath, il veut plus d’honneurs. Il ne veut jamais rien d’autre. Rien de cela ne vaut la peine de sacrifier sa vie. — Le Lieutenant-Colonel Heath a décidé de mener le raid en personne, dit Luke. On m’en a informé il y a moins d’une heure. Don laissa retomber ses épaules puis hocha la tête. — Ça ne me surprend pas, dit-il. Tu sais comment nous appelions Heath ? Le capitaine Achab. S’il a une obsession pour une chose, une baleine ou quoi que ce soit d’autre, il la poursuivra jusqu’au fond de l’océan et il n’hésitera pas à y entraîner tous ses hommes. Don s’interrompit. Il poussa un soupir. — Écoute, Stone, tu n’as rien à prouver, que ce soit à moi ou aux autres. Tu as gagné ton billet de retour. Tu peux refuser cette mission. Dans deux mois, si tu le veux, tu pourras même quitter l’Armée et venir me rejoindre à Washington DC. Ça me plairait bien. Alors, Luke faillit rire. — Don, ici, tout le monde n’est pas d’âge mûr. J’ai trente-et-un ans. Je ne pense pas qu’un costume-cravate et le déjeuner à mon bureau correspondent encore à mon rythme de vie. Don prit une photographie encadrée dans ses mains. La tenant au-dessus d’une boîte ouverte, il la regarda fixement. Luke connaissait bien cette photo. C’était un cliché en couleur délavée de quatre jeunes hommes torse nu, des Bérets Verts, qui souriaient devant l’objectif avant de partir en mission au Vietnam. Don était le seul de ces hommes à encore être en vie. — Moi non plus, dit Don. Il regarda Luke à nouveau. — Ne meurs pas là-bas ce soir. — Je n’en ai pas l’intention. Don jeta un autre coup d’œil à la photo. — Personne n’en a jamais l’intention, dit-il. L’espace d’un instant, il regarda par la fenêtre. Les pics enneigés de l’Hindou Kouch s’élevaient tout autour d’eux. Il secoua la tête. Sa large poitrine se leva et retomba. — Bon sang, cet endroit va me manquer. * * * — Messieurs, cette mission est suicidaire, dit l’homme qui se tenait à l’avant de la salle, et c’est pour cela qu’on y envoie des hommes comme nous. Luke était assis sur une chaise de camp dans la salle de briefing en parpaing gris et vingt-deux autres hommes étaient assis autour de lui. Ils étaient tous agents de la Force Delta, la crème de la crème. Quant à la mission, Luke comprenait qu’elle était difficile, mais pas forcément suicidaire. L’homme qui donnait ce briefing final était le Lieutenant-Colonel Morgan Heath. En tant que commandant, il était terre-à-terre et tout feu tout flamme à l’extrême. Il n’avait pas encore quarante ans et il était clair que, pour lui, la Force Delta n’était pas l’aboutissement. Il avait atteint son grade actuel à toute vitesse et ses ambitions semblaient le mener vers un profil plus élevé : la politique, peut-être un contrat avec un éditeur ou même un passage par la télévision en tant qu’expert militaire. Heath était beau, en très bonne forme physique et d’un enthousiasme sans bornes. Ce n’était pas inhabituel pour un agent de la Force Delta. Cependant, il avait aussi tendance à parler beaucoup et, ça, ce n’était pas du tout Delta. Luke l’avait regardé à la télévision une semaine auparavant. Il avait accordé une interview à un journaliste et à un photographe du magazine Rolling Stone et il leur avait présenté les capacités furtives et de navigation avancées de l’hélicoptère MH-53J. Même si ce n’étaient pas forcément des informations classées secret, il était vraiment conseillé de ne pas les partager avec tout le monde. Stone avait failli le lui reprocher, mais ne l’avait pas fait. S’il ne l’avait pas fait, ce n’était pas parce que Heath avait un grade supérieur au sien, chose qui ne comptait pas dans la Force Delta, ou qui n’aurait pas dû y compter, mais parce qu’il imaginait déjà la réponse de Heath : — Vous croyez que les talibans lisent les magazines populaires américains, Sergent ? Maintenant, la présentation de Heath était le top niveau de la technologie d’il y avait dix ans, un PowerPoint sur fond blanc. Un jeune homme à barbe noire et en turban apparut sur l’écran. — Vous connaissez tous votre homme, dit Heath. Abu Mustafa Faraj al-Jihadi est né aux alentours de 1970 dans une tribu de nomades de l’est de l’Afghanistan ou dans les régions tribales de l’ouest du Pakistan. Il n’a probablement reçu aucune éducation régulière et sa famille a dû souvent traverser la frontière comme si elle n’avait jamais existé. Il a le sang d’Al-Qaïda dans les veines. Quand les Russes ont envahi l’Afghanistan en 1979, il semble qu’il ait rejoint la résistance en tant qu’enfant-soldat, probablement à l’âge de huit ou neuf ans. Toutes ces années plus tard, après des décennies de guerre ininterrompue, d’une façon ou d’une autre, il est encore en vie. En fait, il est encore en super-forme. Nous pensons qu’il a organisé au moins deux douzaines d’attentats terroristes de grande envergure, dont les attentats suicides d’octobre dernier à Mumbai et le bombardement de l’USS Sarasota à Port d’Aden, dans lequel dix-sept marins américains ont péri. Heath s’interrompit pour ménager ses effets. Il observa tout son public. — Ce gars est une calamité. Si on le capture, ce sera presque aussi formidable que si on tuait Oussama ben Laden. Vous voulez être des héros, les gars ? C’est votre chance. Heath cliqua sur le bouton qu’il avait en main. L’écran afficha une autre photo. Maintenant, il montrait une image partagée en deux. D’un côté du bord vertical, on voyait une vue aérienne du camp d’al-Jihadi juste à l’extérieur d’un petit village ; de l’autre côté, il y avait une restitution 3D de ce qu’on pensait être la maison d’al-Jihadi. La maison avait deux étages. Elle était en pierre et adossée à une colline pentue. Luke savait que le fond de la maison aboutissait peut-être à un réseau de tunnels. Heath se lança dans une description du déroulement prévu de la mission. Deux hélicoptères, portant douze hommes chacun, se poseraient dans un champ juste à l’extérieur des murs du camp, déchargeraient les hommes puis redécolleraient et fourniraient du support aérien. Les douze hommes de l’équipe A (celle de Luke et de Heath) ouvriraient une brèche dans les murs, entreraient dans la maison et assassineraient al-Jihadi. Si possible, ils porteraient le corps sur un brancard et le ramèneraient à la base. Sinon, ils le photographieraient pour l’identifier plus tard. L’équipe B tiendrait les murs et l’approche du camp à partir du village. Alors, les hélicoptères atterriraient à nouveau et exfiltreraient les deux équipes. Si pour une quelconque raison les hélicoptères ne pouvaient pas atterrir à nouveau, les deux équipes se dirigeraient vers une vieille base de feu avancée américaine abandonnée sur une colline rocailleuse située à moins de huit cents mètres à l’extérieur du village. L’extraction aurait lieu à cet endroit, ou les équipes tiendraient l’ancienne base jusqu’à ce que l’extraction ait lieu. Luke savait tout ça par cœur, mais il n’aimait pas l’idée de se retrouver dans cette vieille base de feu. — Et si cette base de feu est compromise ? dit-il. — Compromise comment ? dit Heath. Luke haussa les épaules. — Je ne sais pas. N’importe comment. Piégée. Occupée par des tireurs d’élite talibans. Utilisée par des bergers pour garder leurs troupeaux. Partout dans la salle, quelques gens rirent. — Eh bien, dit Heath, nos images satellite les plus récentes indiquent que l’endroit est vide. S’il y a des moutons là-bas, cela fera de quoi dormir confortablement et une bonne réserve de nourriture. Ne vous inquiétez pas, Sergent Stone. Cette mission sera d’une précision chirurgicale. On arrive puis on repart. Quand on repartira, ils auront tout juste eu le temps de s’apercevoir qu’on est passés chez eux. Nous n’aurons pas besoin de la vieille base de feu. * * * — Madre de Dios, Stone, dit Robby Martinez, je la sens mal, cette mission, mec. Regarde cette nuit qu’il fait dehors. Pas de lune, du froid et le vent qui hurle. On va attraper de la poussière, c’est sûr. Ça va être l’enfer cette nuit. Je le sais. Martinez était petit, mince, taillé à la serpe. Il n’avait pas un gramme de graisse sur le corps. Quand il s’entraînait en short et torse nu, il ressemblait à une représentation de l’anatomie humaine, où chaque groupe de muscles était soigneusement délimité. Luke vérifiait et revérifiait son sac et ses armes. — Tu as toujours de mauvais pressentiments, Martinez, dit Wayne Hendricks, qui était assis à côté de Luke. À t’entendre, on croirait que tu n’as jamais combattu. Hendricks était le meilleur copain de Luke dans l’armée. Il était grand et musclé et venait des terres sauvages de la Floride centrale du nord. Dans son enfance, il avait chassé le sanglier avec son père. Il n’avait plus sa dent de devant droite, qui avait volé quand il s’était bagarré dans un bar de Jacksonville à l’âge de dix-sept ans et qu’il n’avait jamais fait remplacer. Avec Luke, il n’avait presque aucun point commun mis à part le football. Luke avait été quarterback de son équipe universitaire, Wayne avait été receveur rapproché. Pourtant, ils s’étaient entendus dès qu’ils avaient fait connaissance dans les 75èmes Rangers. Ils semblaient tout faire ensemble. La femme de Wayne était enceinte de huit mois. La femme de Luke, Rebecca, était enceinte de sept mois. Wayne allait avoir une fille et avait demandé à Luke d’être son parrain. Luke allait avoir un garçon et avait demandé à Wayne d’être son parrain. Une nuit, alors qu’ils avaient été ivres dans un bar à l’extérieur de Fort Bragg, Luke et Wayne s’étaient ouvert la paume de la main droite avec un couteau dentelé et ils s’étaient serré la main. Frères de sang. Martinez secoua la tête. — Tu sais où je suis allé, Hendricks. Tu sais ce que j’ai vu. De toute façon, je ne te parlais pas. Luke jeta un coup d’œil par la porte ouverte de l’hélicoptère. Martinez avait raison. La nuit était froide et venteuse. Une poussière glacée soufflait sur l’héliport pendant que les hélicoptères se préparaient à décoller. Des nuages filaient dans le ciel. Pour voler, la nuit allait être mauvaise. Pourtant, Luke sentait bien la mission. Ils avaient ce dont ils avaient besoin pour la réussir. Les hélicoptères étaient des Pave Lows MH-53J, les hélicoptères de transport les plus perfectionnés et les plus puissants de l’arsenal des États-Unis. Ils avaient un radar de suivi de terrain de pointe, ce qui signifiait qu’ils pouvaient voler très bas. Ils avaient des capteurs infrarouges qui leur permettaient de voler par mauvais temps et ils pouvaient monter jusqu’à une vitesse de 265 km/h. Ils étaient blindés, ce qui leur permettait de se protéger contre la quasi-totalité des armes de guerre que l’ennemi risquait d’avoir. Enfin, ils étaient pilotés par le 160ème Régiment d’Aviation pour Opérations Spéciales de l’Armée Américaine, nom de code Nightstalkers, les pilotes d’hélicoptère de la Force Delta, probablement les meilleurs pilotes d’hélicoptère au monde. Le raid avait été prévu pour une nuit sans clair de lune de façon à ce que les hélicoptères puissent pénétrer dans le théâtre des opérations en volant près du sol et sans se faire repérer. Les hélicoptères allaient profiter du terrain vallonné et des techniques de vol en rase-motte pour atteindre le camp sans apparaître sur les radars ou alerter des ennemis, surtout l’armée et les services secrets pakistanais qui, soupçonnait-on, collaboraient avec les talibans en cachant la cible. Avec des amis comme les Pakistanais … Les bâtiments bas de la Base Aérienne et la plus grosse tour de contrôle aérien formaient une masse concentrée contre le décor à couper le souffle que formaient les montagnes enneigées. Alors que Luke regardait par la porte de l’hélicoptère, deux avions de combat décollèrent à quatre cents mètres en faisant hurler leurs moteurs de façon presque assourdissante. Un moment plus tard, les avions de combat passèrent le mur du son quelque part à l’horizon. Les décollages étaient bruyants, mais les bangs soniques étaient assourdis par le vent à haute altitude. Le moteur de l’hélicoptère s’éveilla avec un gémissement. Les pales de rotor commencèrent à tourner, d’abord lentement, puis à une vitesse croissante. Luke jeta un coup d’œil à leur ligne de combattants. Dix hommes en combinaison de pilote et en casque, dont il ne faisait pas partie, étaient tous en train de vérifier et revérifier compulsivement leur matériel. Le douzième, le Lieutenant-Colonel Heath, était penché dans le poste de pilotage, à l’avant de l’hélicoptère, et il parlait aux pilotes. — Je te le dis, Stone, dit Martinez. — Je t’ai entendu quand tu l’as dit, Martinez. — La chance, ce n’est pas éternel, mec. Un beau jour, elle s’épuise. — Si je ne m’inquiète pas, c’est parce que, pour moi, il ne s’agit pas de chance, dit Wayne, mais de compétences. Martinez se moqua de lui. — Un gros crétin comme toi ? Tu as de la chance à chaque fois qu’une balle ne te frappe pas. Tu es le plus gros et le plus lent de nous tous. Luke réprima un rire et recommença à s’occuper de son matériel. Ses armes comprenaient un fusil d’assaut HK416 et un MP5 pour le combat rapproché. Les armes étaient chargées et il avait des chargeurs supplémentaires dans les poches. Il avait une arme de poing SIG P226, quatre grenades, un outil pour couper et percer et des lunettes de vision nocturne. L’appareil de vision de cette unité-là était le GPNVG-18, beaucoup plus perfectionné et doté d’un bien meilleur champ de vision que les lunettes de vision nocturne standard que l’on donnait aux soldats ordinaires. Il était fin prêt. Luke sentit l’hélicoptère décoller. Il jeta un coup d’œil vers le haut. Ils partaient. À leur gauche, il vit le second hélicoptère, qui quittait lui aussi son héliport. — Les gars, vous êtes les hommes les plus chanceux qui soient en vie, de mon point de vue, dit-il. — Ah bon ? dit Martinez. Pourquoi ? Luke haussa les épaules et sourit. — Vous voyagez avec moi. * * * L’hélicoptère volait bas et vite. Les collines rocailleuses défilaient sous eux, à peut-être soixante mètres, presque assez près pour qu’on puisse les toucher. Luke regardait le noir d’encre par le hublot. Il supposait qu’ils se déplaçaient à plus de cent-soixante kilomètres à l’heure. La nuit était noire et ils volaient sans feux. Dehors, Luke ne voyait même pas le second hélicoptère. Il cligna des yeux et vit en fait Rebecca. Elle était belle. Ce n’était pas tant les détails physiques de son visage et de son corps, qui étaient effectivement ravissants, mais son essence. Au cours des années qu’ils avaient passées ensemble, il avait fini par voir au-delà de la dimension physique. Cependant, le temps passait très vite. La dernière fois qu’il l’avait vue (quand était-ce, il y a deux mois ?), sa grossesse avait juste commencé à se faire visible. Il faut que je revienne là-bas. Luke jeta un coup d’œil vers le bas. Son MP5 était sur ses genoux. Une fraction de seconde, l’arme lui sembla presque vivante, comme si elle pouvait soudain décider de commencer à tirer par elle-même. Que faisait-il avec cette chose ? Il allait avoir un enfant. — Messieurs ! cria une voix. Luke faillit sursauter. Il leva les yeux et vit que Heath se tenait devant le groupe. — Nous approchons de la cible. Nous devrions l’atteindre dans environ dix minutes. Je viens de recevoir un rapport de la base. Les vents violents ont soulevé beaucoup de poussière. Nous allons bientôt nous poser entre ici et la cible. — Génial, dit Martinez, qui regarda Luke d’un air entendu. — Qu’est-ce que vous entendez par là, Martinez ? dit Heath. — J’adore le mauvais temps, monsieur ! s’écria Martinez. — Ah bon ? dit Heath. Pourquoi ? — Ça fait monter la tension à douze et ça rend la vie plus excitante. Heath hocha la tête. — Bien vu. Vous voulez de l’excitation ? On dirait que nous allons atterrir dans des conditions zéro-zéro. Luke n’aimait pas cette idée. Zéro-zéro signifiait aucun plafond nuageux et aucune visibilité. Les pilotes allaient devoir laisser le système de navigation de l’hélicoptère reconnaître le terrain à leur place. C’était OK. Le pire, c’était la poussière. Ici, en Afghanistan, elle était si fine qu’elle coulait presque comme de l’eau. Elle pouvait entrer par les fentes les plus petites. Elle pouvait entrer dans les caisses de matériel et dans les armes. Les nuages de poussière pouvaient provoquer des chutes de tension électrique et dissimuler complètement tous les obstacles hostiles qui les attendaient peut-être dans la zone d’atterrissage. Les tempêtes de poussière étaient le cauchemar de tous les soldats aéroportés d’Afghanistan. Comme pour confirmer les craintes de Luke, l’hélicoptère trembla sous l’assaut d’une rafale latérale et, soudain, ils se retrouvèrent dans la tempête de poussière. Le son à l’extérieur de l’hélicoptère changea. Il y avait un moment de cela, on n’avait entendu que le fort vrombissement des rotors et le rugissement du vent. Maintenant, le son de la poussière qui, crachée par le vent, heurtait l’extérieur de l’hélicoptère faisait de la concurrence aux deux autres sons et évoquait presque de la pluie. — Signalez la poussière ! cria Heath. Les hommes se placèrent aux hublots et regardèrent à l’extérieur, où ils virent un nuage en ébullition. — Poussière à la roulette de queue ! cria quelqu’un. — Poussière à la porte de chargement ! dit Martinez. — Poussière au train d’atterrissage ! — Poussière à la porte du poste de pilotage ! En quelques secondes, l’hélicoptère fut englouti. Heath répétait chaque appel dans son casque. À présent, ils volaient à l’aveuglette et l’hélicoptère traversait un ciel épais et sombre. Luke regardait fixement le sable qui heurtait les hublots. Il était difficile de croire qu’ils volaient encore. Heath mit une main à son casque. — Pirate 2, Pirate 2 … oui, je vous reçois. Continuez, Pirate 2. Heath avait le contact radio avec tous les intervenants de la mission dans son casque. Apparemment, le second hélicoptère l’appelait pour lui parler de la tempête. Il écouta. — Négatif, on ne retourne pas à la base, Pirate 2. Continuez comme prévu. Martinez croisa à nouveau le regard avec Luke. Il secoua la tête. L’hélicoptère rua et se balança. Luke regarda la ligne des hommes. C’étaient des combattants endurcis, mais aucun d’eux ne semblait avoir envie de continuer cette mission. — Négatif, on ne se pose pas, Pirate 2. Nous avons besoin de vous pour cette … Heath s’arrêta et écouta à nouveau. — SOS ? Déjà ? Il attendit. Maintenant, il regardait Luke. Ses yeux étaient plissés et son regard dur. Il n’avait pas l’air d’avoir peur. Il avait l’air contrarié. — Je les ai perdus. Ils sont censés nous soutenir. Les gars, est-ce que vous les voyez dehors ? Martinez regarda par le hublot. Il grogna. Ce n’était même plus vraiment la nuit. Dehors, on ne voyait que de la poussière marron. — Pirate 2, Pirate 2, m’entendez-vous ? dit Heath. Il attendit un moment. — Répondez, Pirate 2. Pirate 2, Pirate 2. Heath s’interrompit puis écouta. — Pirate 2, rapport de situation. Rapport … Il secoua la tête et regarda Luke à nouveau. — Ils se sont écrasés. Il écouta à nouveau. — Il n’y a que des blessures légères. L’hélicoptère ne fonctionne plus. Les moteurs sont hors service. Soudain, Heath frappa la paroi près de sa tête. — Merde ! Il envoya un regard noir à Luke. — Les salauds. Les lâches. Ils se sont défilés, je le sais. Juste au moment où leurs appareils tombent en panne, ils se perdent dans la tempête et ils s’écrasent à dix kilomètres d’un bivouac de la Dixième Division des Montagnes. Comme c’est commode. Ils vont y aller à pied. Il s’interrompit. Un souffle lui échappa. — C’est incroyable, non ? Je n’aurais jamais cru qu’une unité de la Force Delta bousillerait une mission. Luke le regarda. Pirate 2 aurait donc disparu, se serait caché, aurait quitté le théâtre des opérations. Heath soupçonnait que Pirate 2 avait quitté l’opération de son plein gré. C’était peut-être vrai, peut-être faux, mais c’était peut-être aussi la meilleure chose à faire. — Monsieur, je pense que nous devrions faire demi-tour, dit Luke, ou alors atterrir. Nous n’avons plus d’unité de soutien et je ne crois pas avoir jamais vu une tempête… Heath secoua la tête. — Négatif, Stone. Nous continuons avec moins de troupes. Une équipe de six hommes attaque la maison. Une équipe de six hommes surveille les approches par le village. — Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, comment cet hélicoptère va-t-il faire pour atterrir et pour redécoller ? — On n’atterrit pas, dit Heath. On descend en rappel puis l’hélicoptère pourra prendre de l’altitude jusqu’à ce qu’il trouve le sommet de cette tempête, où qu’il soit. L’hélicoptère pourra revenir quand nous aurons capturé la cible. — Morgan … commença Luke. S’adresser à un officier supérieur en utilisant son prénom était une convention qui n’était acceptée qu’à de rares endroits, dont la Force Delta. Heath secoua la tête. — Non, Stone. Je veux al-Jihadi et je vais l’avoir. Cette tempête redouble l’effet de surprise, car ils ne s’attendront jamais à ce que nous arrivions du ciel par une nuit comme celle-là. Croyez-moi, nous serons des légendes après ça. Il s’interrompit et regarda Stone dans le blanc des yeux. — Nous devrions arriver dans les cinq minutes. Assurez-vous que vos hommes soient prêts, Sergent. * * * — OK, OK, cria Luke par-dessus le rugissement des moteurs, des rotors de l’hélicoptère et du sable qui s’abattait contre les hublots. Écoutez ! Les deux lignes d’hommes le regardaient fixement, en combinaison de pilote et avec leur casque, armes prêtes. Heath le regardait du fond de l’appareil. C’étaient les hommes de Luke et Heath le savait. Sans le leadership et la coopération de Luke, Heath risquerait de se retrouver rapidement confronté à une mutinerie. Pendant une fraction de seconde, Luke se souvint de ce que Don avait dit : Nous l’appelions le capitaine Achab. — Le plan de la mission a changé. Pirate 2 est complètement foutu. Nous continuons avec le Plan B. Martinez, Hendricks, Colley, Simmons. Vous êtes avec moi et le Lieutenant-Colonel Heath. Nous sommes l’équipe A. On entre dans la maison, on élimine tous les ennemis, on capture la cible et on termine la mission. Nous allons agir très vite, en mode action. Compris ? Martinez ne put s’empêcher de protester, comme toujours : — Stone, comment comptes-tu mener cet assaut avec douze hommes ? Il en faut vingt-quatre — Luke le regarda fixement. — J’ai dit « Compris ? ». Divers grognements indiquèrent que les soldats avaient compris. — Personne ne doit nous résister, dit Luke. Si quelqu’un tire, si quelqu’un montre qu’il a une arme, il est hors-jeu. Compris ? Il jeta un coup d’œil au travers des hublots. L’hélicoptère se battait contre une foutue tempête marron et avançait vite, mais beaucoup moins qu’il ne l’aurait pu. La visibilité extérieure était nulle, sinon pire que nulle. L’hélicoptère trembla et fit une embardée comme pour confirmer que tel était bien le cas. — Compris, dirent les hommes qui se tenaient autour de lui. On a compris. — Packard, Hastings, Morrison, Dobbs, Murphy, Bailey. Vous êtes l’équipe B. L’équipe B, vous allez nous soutenir et nous couvrir. Quand nous atterrirons, deux d’entre vous défendront le lieu d’atterrissage et deux défendront le périmètre proche des portes du camp. Quand nous entrerons, deux avanceront et défendront l’avant de la maison. Vous serez aussi les derniers hommes à sortir. Ayez l’œil et regardez partout. Personne ne s’attaque à nous. Éliminez toute résistance, réelle comme éventuelle. Cet endroit va forcément être plus chaud que l’enfer. Votre boulot, c’est de le refroidir. Il les regarda tous. — C’est clair ? Un chœur de voix lui répondit, chacun de profondeur et de timbre différent. — Clair. — Clair. — Clair. Luke s’accroupit sur un banc bas dans la soute des soldats. Il sentait un mélange familier de peur, d’adrénaline et d’excitation. Il avait avalé une Dexedrine juste après le décollage et elle commençait à faire effet. Soudain, il se sentait plus vif et plus alerte qu’avant. Il connaissait les effets de ce médicament. Son rythme cardiaque montait. Ses pupilles se dilataient, laissant entrer plus de lumière, ce qui lui permettait de mieux y voir. Son ouïe était plus fine. Il avait plus d’énergie, plus d’endurance et il pouvait rester éveillé longtemps. Assis en avant sur leurs bancs, les hommes de Luke ne le quittaient pas des yeux. Ses pensées allaient trop vite pour qu’il puisse les formuler. — Les enfants, dit-il. Surveillez-les. Nous savons qu’il y a des femmes et des enfants dans le camp et que certains d’entre eux appartiennent à la famille de la cible. Nous ne tirerons pas sur les femmes et les enfants cette nuit. Compris ? Des voix résignées répondirent. — On a compris. — Compris. C’était inévitable lors de ces missions. La cible vivait toujours entourée de femmes et d’enfants. Les missions avaient toujours lieu la nuit. Il y avait toujours de la confusion. Les enfants avaient tendance à faire des choses imprévisibles. Luke avait vu des hommes hésiter à tuer des enfants puis payer le prix de leur hésitation quand les enfants en question s’avéraient être des soldats qui, eux, n’hésitaient pas à les tuer. Pour rendre les choses encore pires, leurs compagnons tuaient les enfants-soldats juste après, dix secondes trop tard. À la guerre, les gens mouraient. Ils mouraient brusquement et souvent pour les raisons les plus absurdes qui soient, comme quand ils refusaient de tuer les enfants, qui mouraient une minute plus tard de toute façon. — Cela dit, ne mourez pas là-bas cette nuit et ne laissez pas mourir vos frères. L’hélicoptère continuait à avancer comme il le pouvait dans l’obscurité qui crachait et hurlait. Le corps de Luke se balançait et rebondissait avec l’hélicoptère. Dehors, il y avait de la poussière et du sable qui volait tout autour d’eux. Ils n’allaient pas tarder à sortir, maintenant. — Si nous surprenons ces gars en plein sommeil, ça nous facilitera peut-être la tâche. Ils ne nous attendent pas cette nuit, c’est certain. Je veux qu’on arrive, qu’on capture la cible en dix minutes et qu’on remonte dans l’hélicoptère dans les quinze minutes. L’hélicoptère secoua et rua. Il avait du mal à rester en l’air. Luke s’interrompit et inspira. — N’hésitez pas ! Prenez l’initiative et gardez-la. Bousculez-les constamment. Faites-leur peur. Faites ce qui vous vient naturellement en tête. Il leur disait ça juste après leur avoir dit de se méfier des enfants. Il leur envoyait des messages contradictoires, il le savait. Il aurait fallu qu’il reste logique, mais c’était dur avec une nuit sombre, une tempête de poussière démente, un hélicoptère qui tombait en panne avant même que la mission ait commencé et un commandant qui refusait de faire demi-tour. Une pensée lui traversa la tête à la vitesse de l’éclair, si vite qu’il faillit ne pas la reconnaître. Annule. Annule cette mission. Il regarda les deux lignes d’hommes. Ils le regardèrent. L’enthousiasme que ces gens-là manifestaient en temps normal manquait terriblement à l’appel. Deux soldats jetèrent un coup d’œil par les hublots. Un jet continu de sable aspergeait l’hélicoptère. C’était comme si l’hélicoptère était un sous-marin sous l’eau, sauf que l’eau avait été remplacée par de la poussière. Luke pouvait annuler la mission. Il pouvait choisir de ne pas obéir à Heath. Ces hommes lui obéiraient plutôt qu’à Heath, car c’étaient ses hommes, pas ceux de Heath. Ils en souffriraient terriblement, bien sûr. Heath s’en prendrait à lui. Don essaierait de protéger Luke. Mais Don serait un civil. On les accuserait d’insubordination dans le meilleur des cas et de mutinerie dans le pire des cas. La cour martiale serait quasiment inévitable. Luke connaissait les précédents : un ordre dément et suicidaire n’était pas forcément illégal. Luke perdrait le procès à la cour martiale, quel qu’il soit. Il fixait encore les hommes du regard. Ils le fixaient encore eux aussi. Il le voyait dans leurs yeux, ou du moins pensait le voir : Annulez la mission. Luke se débarrassa de cette idée. Il regarda Wayne. Wayne leva les sourcils et haussa légèrement les épaules. À toi de décider. — Allez, les gars, dit Luke. Frappez dur et vite, cette nuit. On ne perd pas de temps. On entre, on fait notre boulot et on revient. Croyez-moi, ça va passer comme une lettre à la poste. CHAPITRE DEUX 22 h 01, heure afghane (13 h 01, Heure Avancée de l’Est) Près de la frontière pakistanaise Dans le district de Kamdesh Dans la province du Nouristan, en Afghanistan — Go ! cria Luke. Go ! Go ! Go ! Deux cordes épaisses descendaient de la porte de l’hélicoptère. Les hommes descendaient par ces cordes, puis disparaissaient dans les tourbillons de poussière. Ils auraient pu être à trois cents mètres d’altitude ou à trois mètres au-dessus de la cour de récré. Le vent hurlait. Un sable et une poussière mordants s’insinuaient partout. Luke avait le visage couvert par un masque à respirateur. Lui et Heath furent les derniers à sortir par la porte. Heath portait un masque similaire. Ils ressemblaient à deux survivants d’une guerre nucléaire. Heath regarda Luke. Sa bouche bougeait sous son masque. — Nous allons devenir des légendes, Stone ! Luke appuya sur le bouton START vert de son chronomètre. Il allait falloir se presser. Il jeta un coup d’œil sous lui. Il ne voyait rien, que ce soit là-dessous ou ailleurs. Il fallait vraiment avoir la foi. Il franchit le bord et tomba dans l’obscurité lugubre. Deux secondes plus tard, peut-être trois, il heurta violemment le sol. L’atterrissage envoya une onde de choc dans ses jambes. Il lâcha la corde et regarda autour de lui, essayant de prendre ses repères. Heath atterrit une seconde plus tard. Des hommes masqués apparurent dans l’obscurité. Martinez, Hendricks. Hendricks montra derrière lui. — Le mur est là ! Quelque chose de grand se profilait là-bas. OK, c’était le mur du camp. Deux feux ternes brillaient dessus. Hendricks disait quelque chose, mais Luke ne l’entendait pas. — Quoi ? — Ils savent ! Ils savent ? Qui ? Que savent-ils ? Au-dessus de leurs têtes, le son des moteurs de l’hélicoptère changea quand l’appareil se mit à s’élever. Soudain, une lumière éclatante brilla par-dessus le mur. Quelque chose passa tout près à toute vitesse avec une sorte de cri. Un mortier. — On nous tire dessus ! cria Luke. On nous tire dessus ! Tout autour de lui, de vagues ombres se jetèrent au sol. Deux autres lumières éclatantes apparurent. Puis une autre. Et encore une autre. Comment ont-ils su ? Dans la sombre obscurité du ciel, quelque chose explosa et apparut orange et rouge pâle. Dans la tempête de sable, l’explosion faisait penser au craquement d’un orage lointain. L’hélicoptère. Il avait été frappé. De sa position privilégiée sur le sol, Luke le regarda tourner dans le ciel en laissant une traînée orange sur le fond noir. Il fit une boucle vers la droite et tournoya. Ses moteurs hurlaient et Luke pensa entendre le son de ses pales. Whump. Whump. Whump. Whump. Il semblait se déplacer au ralenti, de côté et vers le bas. Illuminant la nuit comme une balle traçante, il passa au-dessus du mur en pierre du camp. BOUM ! Il explosa de l’autre côté du mur, dans le camp. Une boule de feu s’éleva à deux ou trois étages de hauteur. Pendant un instant, Luke imagina que tout était fini. L’hélicoptère était abattu, les pilotes morts, l’hélicoptère de soutien en panne, ils étaient piégés ici et les talibans semblaient avoir su qu’ils venaient. Cependant, cet hélicoptère venait d’exploser dans le camp. Comme une bombe. Ce qui pouvait leur donner l’initiative. Plusieurs hommes masqués se trouvaient aux alentours. Martinez, Hendricks, Colley, Simmons. Son équipe. Heath devait être aux alentours, lui aussi. — Debout ! cria Luke. Debout ! En avant ! Il se releva d’un bond en entraînant l’homme le plus proche de lui. En un instant, ils furent tous debout et se mirent à courir. Ils étaient une douzaine et ils avançaient vite. La vision nocturne était inutile. Les lumières étaient inutiles et attireraient des coups de feu. Les hommes couraient dans une obscurité totale et tourbillonnante. En dix secondes, ils atteignirent le mur. Luke devina qu’il fallait aller à gauche et se dirigea vers là en frôlant la pierre. En quelques secondes, il arriva à l’ouverture. Il y avait l’hélicoptère, une apocalypse. Quelques silhouettes couraient dans la lumière diffusée par les flammes et extrayaient des blessés du feu. Luke n’hésita pas. Il passa l’ouverture au pas de course, le MP5 maintenant sorti. Il tira avec son arme, envoya une rafale automatique. Maintenant, les silhouettes fuyaient, repartaient vers une autre ombre imprécise dont les feux se dessinaient dans le chaos. La maison. Ses hommes couraient avec lui. Devant, les silhouettes des hommes qui battaient en retraite remontaient à toute vitesse les marches du petit escalier qui menait à la maison de pierre. Luke monta les marches quatre à quatre derrière eux. Deux hommes se trouvaient face à l’embrasure de la porte. Ils enlevèrent des armes automatiques de leurs épaules. Ils portaient les longues barbes et les turbans des talibans. POP ! POP ! POP ! POP ! POP ! Luke tira sans réfléchir. Les deux hommes tombèrent. Soudain, il y eut une explosion derrière lui. Il jeta un coup d’œil vers l’arrière, mais il était impossible de voir ce qui se passait. Il entra dans la maison. Un instant plus tard, quatre autres hommes apparurent à côté de lui, son équipe A. Ils prirent des positions de tir dans le hall de pierre, tournés vers le reste de la maison. Ils enlevèrent simultanément leurs masques à respirateur, presque comme s’ils étaient une seule personne. Martinez alla trouver les talibans abattus et tira dans la tête de chacun d’eux. Il n’en toucha aucun. — Morts ! dit-il. L’endroit était plus calme. — Chef de l’équipe B, dit Luke dans le micro de son casque. Statut ? Heath arriva de l’obscurité et entra dans la maison en courant. — Chef de l’équipe B … — Nous tenons la porte de devant, dit une voix dans le casque de Luke. C’était Murphy. Son accent du Bronx était caractéristique. — Stone ! C’est louche. C’était une embuscade ! Ils nous attendaient ! — Tenez la porte, Murph. Nous sortirons dans quelques minutes. — Tu devrais te dépêcher, mec. Quelqu’un savait que nous venions. Bientôt, il va en arriver d’autres et je ne vois pas à trois mètres devant mon nez. L’équipe de Luke était déjà entrée plus loin dans la maison. La chaleur la suivait. — Attendez. Nous entrons. — Dépêchez-vous, dit la voix de Murphy. Je ne sais pas si nous serons encore ici. — Murphy ! Tenez cette porte ! Nous arrivons bientôt. — Bien, dit Murphy. Luke se tourna vers le couloir assombri. Un autre homme apparut, un grand homme dans une robe blanche. Il réussit à atteindre la gâchette de son arme, mais il tira frénétiquement. Luke s’agenouilla et visa l’homme. POP ! Un cercle rouge foncé apparut sur sa poitrine. Il eut l’air surpris, puis tomba mollement au sol. Alors, Luke s’enfonça dans les halls sombres en écoutant les bruits qui venaient de devant. Il n’eut pas besoin d’écouter longtemps. BANG ! Une grenade incapacitante explosa, puis une autre. BANG ! Il y avait des cris et des coups de feu à l’avant. Luke s’en rapprocha lentement en frôlant furtivement le mur. Maintenant, il y avait des bruits derrière lui, à l’air libre, des rafales d’armes automatiques et des explosions. Luke consulta son chronomètre. Ils étaient au sol depuis moins de quatre minutes et la mission entière était déjà foutue. — Stone ! C’était à nouveau la voix de Murphy. — Problèmes. Il y a des barbares aux portes. Je répète : les portes de devant sont attaquées. Des personnes hostiles convergent vers nous. Nous avons des hommes à terre. Hastings est à terre. Bailey est à terre. Nous nous retranchons vers la maison. — Non. Négatif. Équipe B. Tenez ces portes ! — Il n’y a rien à tenir, dit Murphy. Ils les défoncent ! Ils ont une arme anti-tank dehors. — Tenez quand même. C’est notre seule sortie de ce lieu. — Merde, Stone ! — Murphy ! Tenez ces portes ! Luke s’enfonça plus loin dans la maison. Il y avait des cris juste devant lui. En courant, il passa une porte, le seuil … Et tomba sur une scène de chaos complet. Il y avait au moins quinze gens dans une grande pièce à l’arrière. Le sol était couvert de tapis épais qui se recouvraient les uns les autres. Les murs étaient couverts de tapis, des tapis décorés et richement colorés qui représentaient de vastes paysages, des déserts, des montagnes, des jungles, des chutes d’eau. Simmons était mort. Il gisait sur le dos, le corps étendu, les yeux ouverts et fixes. Son casque était tombé et, au-dessus des yeux, un morceau de sa tête avait disparu. Deux femmes étaient mortes elles aussi. Un petit enfant, un garçon, était mort. Trois hommes en robes et en turbans étaient morts. C’était un massacre. Il y avait des armes et du sang partout sur le sol. Tout au fond, près d’une porte fermée, une masse de gens se tenait. Une foule d’hommes en robes et en turbans tenaient des enfants devant eux et pointaient des fusils. Derrière les hommes, un autre homme se tapissait et il était si bien caché que Luke le voyait à peine. Il devait être la cible. Tout autour de la salle, les membres de l’équipe de Luke étaient accroupis ou agenouillés, immobiles comme des statues, les armes pointées sur le groupe, cherchant un angle de tir. Le Lieutenant-Colonel Heath se tenait au centre de la salle, son MP5 pointé sur la foule. — OK, dit Luke. C’est OK. Personne ne — — Laissez tomber ces armes ! cria Heath en anglais. Il avait le regard fou. Il ne pensait qu’à une seule chose : capturer sa baleine. — Heath ! dit Luke. Détendez-vous. Il y a des enfants. Nous pouvons — — Je vois les enfants, Stone. — Dans ce cas — Heath tira une rafale complète de son arme automatique. Immédiatement, Luke se plaqua au sol et l’on tira dans toutes les directions. Il se couvrit la tête, se roula en boule et se retourna vers l’action. Les tirs durèrent plusieurs secondes. Même après leur arrêt, il y en eut quelques autres séparés de quelques secondes, comme l’éclatement des derniers grains d’une dose de pop-corn. Quand les tirs s’arrêtèrent vraiment, Luke releva la tête. Les gens qui s’étaient tenus près de la porte fermée gisaient à terre en se contorsionnant. Heath était à terre. Luke ne s’en souciait pas. Heath était la cause de ce cauchemar. Un autre des hommes de Luke était à terre, dans le coin. Mon Dieu, quel chaos. Trois hommes à terre. Un nombre inconnu de civils morts. Luke se redressa. Deux autres hommes se relevèrent en même temps. L’un d’eux était Martinez. L’autre était Colley. Martinez et Colley se déplacèrent vers le tas de gens qui se trouvaient au fond, en bougeant lentement, les armes encore pointées sur eux. Luke jeta un coup d’œil dans la salle. Il y avait des cadavres partout. Simmons était mort. Heath … un grand trou avait pris la place de son visage. Il n’avait plus de visage. Luke ne ressentit rien. C’était la mission de Heath. Elle s’était déroulée aussi mal que possible. Maintenant, Heath était mort. Et un autre homme était à terre. Cela ressemblait à un problème mathématique compliqué mais, en fait, c’était une soustraction simple que n’importe qui pouvait effectuer. L’esprit de Luke ne fonctionnait pas correctement. Il le reconnaissait. Six hommes étaient entrés ici. Heath et Simmons étaient morts. Martinez, Colley et Stone étaient encore dans le jeu. Cela signifiait que le dernier homme à terre ne pouvait être que … Luke se précipita vers l’homme. Oui, c’était lui. C’était Hendricks. Wayne. WAYNE. Il bougeait encore. Luke s’agenouilla à côté de lui et lui retira son casque. Wayne remuait lentement les bras et les jambes, presque comme s’il nageait sur place. — Wayne ! Wayne ! Où es-tu blessé ? Wayne bougea les yeux et trouva Luke. Il secoua la tête. Il commença à pleurer. Il respirait lourdement, haletant presque. — Oh, putain … dit Wayne. — Wayne ! Parle-moi. Fiévreusement, Luke commença à défaire le gilet pare-balles de Wayne. — Docteur ! cria-t-il. Docteur ! Un instant plus tard, Colley arriva et s’agenouilla derrière lui. — Le docteur, c’était Simpson. Je suis le docteur de secours. Wayne avait été frappé à la poitrine. D’une façon ou d’une autre, de la mitraille était passée sous son gilet pare-balles. Luke le fouilla. Il était aussi touché en haut de la jambe. C’était pire que la blessure à la poitrine, de loin. Son pantalon était saturé de sang. Son artère fémorale devait être touchée. Luke trouva sa main dégoulinante de sang. Il y avait du sang partout. Il y en avait une mare sous le corps de Wayne. C’était un miracle qu’il soit encore en vie. — Dis à Katie … dit Wayne. — Tais-toi ! dit Luke. Tu vas le lui dire toi-même. La voix de Wayne était à peine plus forte qu’un murmure. — Dis-lui … Wayne sembla regarder quelque chose de lointain. Il regarda puis marqua un temps d’arrêt, comme si ce qu’il voyait l’avait rendu perplexe. Un instant plus tard, ses yeux s’immobilisèrent. Il regardait fixement Luke. Il était bouche bée. Il n’y avait plus personne. — Oh, mon Dieu, Wayne. Non. Luke regarda Colley. C’était comme s’il voyait Colley pour la première fois. Colley avait l’air jeune, à peine assez âgé pour se raser. C’était impossible, bien sûr. L’homme était dans la Force Delta. Il était entraîné à tuer. C’était un pro accompli. Pourtant, son cou avait l’air à peu près aussi épais que l’avant-bras de Luke. Il semblait flotter dans ses vêtements. — Vérifie son état, dit Luke. Pourtant, il savait déjà ce que Colley dirait. Il s’assit en tailleur et resta dans cette position longtemps. Un jour, pendant la Ranger School, ils avaient eu un jour de congé. Un groupe d’hommes avait organisé une partie de football entre amis. C’était par une chaude journée et les tee-shirts affrontaient les torses nus. La plupart du temps, Luke avait envoyé des passes foudroyantes à ce péquenaud grand et musclé, au langage vert et dépourvu d’une de ses dents de devant. — Wayne. — Il est mort, dit Colley. Juste comme ça, Wayne était mort. Le frère de sang de Luke. Le parrain du fils encore à naître de Luke. Luke laissa échapper un long soupir impuissant. Luke savait que c’était la guerre. Une seconde, votre ami, ou votre sœur, ou votre femme, ou votre enfant étaient en vie. La seconde d’après, ils étaient morts. Il était impossible de faire reculer cette pendule, même pas d’une seconde. Wayne était mort. Ils étaient loin de chez eux et cette nuit ne faisait que commencer. — Stone ! dit Martinez. Luke se releva. Martinez se tenait à côté de la pile des cadavres de ceux qui avaient protégé la cible. Ils semblaient tous être morts, tous sauf un, l’homme qui s’était tenu à l’arrière. Il était grand, encore jeune, avec une longue barbe noire légèrement mouchetée de gris. Il gisait parmi les morts, criblé de balles, mais en vie. Martinez pointa un pistolet sur lui. — Comment il s’appelle, celui-là ? C’est celui qu’on cherche ? — Abu Mustafa Faraj al-Jihadi ? dit Luke. Ce n’était pas vraiment une question. Ce n’était qu’une suite de syllabes. L’homme hocha la tête. Il ne dit rien. Il semblait souffrir. Luke sortit un petit appareil photo numérique de son gilet pare-balles. L’appareil photo était protégé par du caoutchouc dur. Même si on le faisait tomber par terre, il ne se brisait pas. Luke le tripota une seconde puis prit quelques clichés de l’homme. Il vérifia les images avant d’éteindre l’appareil photo. Elles étaient correctes, pas exactement de qualité professionnelle, mais Luke ne travaillait pas pour le National Geographic. Tout ce dont il avait besoin, c’était d’une preuve. Il regarda le chef terroriste. — Je l’ai, dit Luke. Merci pour la photo. BANG ! Martinez tira une fois et la tête de l’homme explosa. — Mission accomplie, dit Martinez. Il secoua la tête et s’éloigna. La radio de Luke grésilla. — Stone ! Où es-tu ? — Murphy. Quelle est la situation ? La voix de Murphy arrivait irrégulièrement. — C’est un bain de sang, ici. J’ai perdu trois hommes, mais nous nous sommes appropriés une de leurs grosses armes et nous avons percé une brèche. Si nous voulons sortir d’ici, il faut y aller MAINTENANT. — On sera là dans une minute. — Si vous voulez survivre, dit Murphy, arrivez plus vite que ça. * * * Six hommes traversaient le village en courant. Après tous ces combats, l’endroit ressemblait à une ville fantôme. À tout moment, Luke s’attendait à voir des coups de feu ou des fusées émerger des maisons minuscules avec un bruit aigu, mais rien de la sorte ne se produisit. Il semblait qu’il n’y ait plus personne en ce lieu. À l’endroit d’où ils étaient venus, on voyait de la fumée. Les murs du camp étaient détruits. L’hélicoptère brûlait encore et ses flammes crépitaient dans le silence troublant. Luke entendait la respiration lourde des autres hommes, qui montaient la pente au pas de course avec du matériel et des armes. En dix minutes, ils arrivèrent à la vieille base d’opérations avancées située à l’extérieur du village, sur le flanc de la colline rocailleuse. À la grande surprise de Luke, l’endroit était OK. Il n’y avait pas de provisions entreposées ici, bien sûr, mais les sacs de sable étaient encore en place et l’endroit donnait une vue dominante sur les environs. Luke voyait les maisons en feu et l’hélicoptère qui brûlait. — Martinez, vois si tu peux contacter Bagram par radio. Il nous faut une extraction. On ne peut plus se cacher. Dis-leur d’envoyer une force conséquente. Il faut qu’on rentre dans ce camp et qu’on en exfiltre nos hommes. Martinez hocha la tête. — Je te l’ai dit, mec. Tout le monde finit par être à court de chance. — Ne me dis rien, Martinez. Sors-nous plutôt d’ici, OK ? — D’accord, Stone. C’était une nuit sombre. La tempête de sable était passée. Ils avaient encore des armes. Le long du rempart protégé par les sacs de sable, ses hommes chargeaient leurs munitions et vérifiaient leur matériel. Il n’était pas impossible de … — Murphy, envoie une fusée éclairante, dit-il. Je veux regarder ce que nous allons devoir affronter. — Ça va révéler notre position, dit Murphy. — Je pense qu’ils savent probablement où nous sommes, dit Luke. Murphy haussa les épaules et envoya une fusée éclairante dans la nuit. La fusée traversa lentement le ciel en jetant des ombres étranges sur le terrain rocailleux du dessous. Le sol avait presque l’air de bouillir. Luke regarda intensément la scène en essayant de comprendre ce qu’il voyait. Il y avait tant d’activité là-bas qu’on aurait dit une fourmilière ou une colonie de rats. C’étaient des hommes. Des centaines d’hommes se déplaçaient et positionnaient leur matériel et leurs armes avec méthode. — J’imagine que tu as raison, dit Murphy. Ils savent que nous sommes ici. Luke regarda Martinez. — Martinez, quel est le statut sur l’extraction ? Martinez secoua la tête. — Ils disent que c’est impossible. Entre la base et ici, il n’y a que des saloperies de tempêtes de sable et aucune visibilité. Ils ne peuvent même pas faire décoller les hélicoptères. Ils disent qu’il faut qu’on tienne jusqu’au matin. Le vent devrait se calmer après l’aube. Luke le regardait fixement. — Il faut qu’ils fassent mieux que ça. Martinez haussa les épaules. — Ils ne peuvent pas. Si les hélicoptères ne décollent pas, les hélicoptères ne décollent pas. J’aurais bien aimé que ces tempêtes se déchaînent avant notre départ. Luke regardait fixement la masse de talibans qui s’agitait sous eux à flanc de colline. Il se retourna vers Martinez. Martinez ouvrit la bouche comme pour parler. Luke le montra du doigt. — Ne le dis pas. Prépare-toi seulement à te battre. — Je suis toujours prêt à me battre, dit Martinez. Les coups de feu commencèrent quelques moments plus tard. * * * Martinez hurlait. — Ils arrivent de tous les côtés ! Il avait les yeux écarquillés. Ses armes ne fonctionnaient plus. Il avait pris un AK-47 à un taliban et il tuait tous ceux qui franchissaient le mur à la baïonnette. Luke le regardait avec horreur. Martinez était une île, un petit bateau dans une mer de combattants talibans. Il cédait sous le nombre. Alors, il disparut sous un tas de combattants. Ils essayaient juste de survivre jusqu’à l’aube, mais le soleil refusait de se lever. Ils n’avaient plus de munitions. Il faisait froid, mais Luke avait enlevé son tee-shirt dans le feu des combats. Des combattants talibans barbus et enturbannés franchissaient les murs du poste avancé. Des hommes hurlaient partout autour de lui. Un homme arriva par-dessus le mur avec une hachette en métal. Luke lui tira dans le visage. L’homme tomba mort contre les sacs de sable. Maintenant, Luke avait la hachette. Il s’immisça entre les combattants qui entouraient Martinez en donnant sauvagement des coups à gauche et à droite. Le sang gicla. Il les tailladait, les découpait. Martinez réapparut, debout, en train de donner ces coups de baïonnette. Luke enfonça la hachette dans le crâne d’un homme, mais trop profondément pour pouvoir l’en ressortir. Même avec toute l’adrénaline qui faisait rage dans son corps, il n’avait pas la force de l’en arracher. Il regarda Martinez. — Ça va ? Martinez haussa les épaules. Il désigna les corps qui les entouraient. — Je peux te dire que j’allais mieux avant. Il y avait un AK-47 aux pieds de Luke. Il le souleva et vérifia le chargeur. Vide. Luke jeta l’AK-47 et sortit son arme de poing. Il tira dans la tranchée, qui grouillait d’ennemis. Une ligne d’ennemis courait vers lui. D’autres glissaient, tombaient et sautaient par-dessus le mur. Où étaient ses hommes ? Étaient-ils tous morts ? Il tua l’homme le plus proche d’un coup de feu au visage. La tête explosa comme une tomate cerise. Il saisit l’homme par sa tunique et s’en servit de bouclier. L’homme sans tête était léger, comme si le cadavre était constitué de vêtements vides. Il tua quatre hommes avec quatre coups de feu. Il continua à tirer. Alors, il se retrouva à court de balles. Encore. Un taliban chargea avec un AK-47, la baïonnette attachée. Luke poussa le cadavre contre lui puis jeta son arme comme un tomahawk. Il rebondit sur la tête de l’homme, le distrayant pendant une seconde. Luke se servit de cette seconde. Il se rapprocha de son ennemi en glissant le long de la baïonnette. Il plongea profondément deux doigts dans les yeux de l’homme puis tira. L’homme hurla et leva les mains au visage. Maintenant, Luke avait l’AK. Il tua son ennemi avec la baïonnette de deux, trois, quatre coups profonds à la poitrine. L’homme expira tout contre le visage de Luke. Luke fouilla le corps de l’homme. Le cadavre tout frais avait une grenade dans sa poche de poitrine. Luke la prit, la dégoupilla et la jeta par-dessus le rempart, au milieu des hordes qui arrivaient. Il se jeta à plat ventre. BOUM. L’explosion éclata juste à côté. Elle envoya voler de la terre, des pierres, du sang et des os. Le mur de sacs de sable s’effondra à moitié sur lui. Luke se releva comme il put. À présent, il était sourd et avait les oreilles qui sifflaient. Il ouvrit le chargeur de l’AK. Vide. Cependant, il avait encore la baïonnette. — Venez, bande de salauds ! cria-t-il. Venez ! D’autres hommes arrivèrent par-dessus le mur et il les poignarda frénétiquement. Il les déchira à mains nues. Il les abattit avec leurs propres armes. Un homme franchit ce qui restait du mur. Il n’était pas un homme, mais un garçon. Il n’avait pas de barbe. Il n’avait pas besoin de rasoir. Sa peau était lisse et sombre. Ses yeux marrons étaient ronds de terreur. Il serrait les mains contre la poitrine. Luke affronta cet enfant, qui avait peut-être quatorze ans. D’autres arrivaient derrière lui. Ils glissaient et tombaient par-dessus la barrière. Le passage était encombré de cadavres. Pourquoi ses mains sont-elles comme ça ? Luke savait pourquoi. C’était un kamikaze. — Grenade ! cria Luke, même s’il ne restait personne de vivant pour l’entendre. Il plongea en arrière et se réfugia sous un corps puis sous un autre. Il y en avait tant qu’il rampa toujours plus, s’enfouissant toujours plus près du centre de la Terre, plaçant une couverture d’hommes morts entre lui et le garçon. BOUM ! Il entendit l’explosion, étouffée par les corps, et il sentit la vague de chaleur. Il entendit les hurlements de ceux qui allaient mourir. Soudain, une autre explosion arriva, puis une autre. Et encore une autre. Luke perdait peu à peu conscience sous les secousses violentes. Il était peut-être touché. Il était peut-être mourant. Si c’était ça, la mort, ce n’était pas si terrible. Il ne ressentait aucune douleur. Il pensa à l’enfant, à cet adolescent maigre à la taille consistante comme un homme corpulent. Cet enfant avait porté un gilet de suicide. Il pensa à Rebecca, qui portait son enfant. L’obscurité l’emporta. * * * À un moment ou à un autre, le soleil s’était levé, mais sans dégager de chaleur. D’une façon ou d’une autre, les combats avaient cessé et il ne pouvait se souvenir quand ou comment. Le sol était accidenté et dur. Il y avait des cadavres partout. Des hommes maigres et barbus gisaient partout, les yeux écarquillés, le regard fixe. Luke. Il s’appelait Luke. Il était assis sur un tas de corps. Il s’était réveillé sous eux et il avait rampé de sous eux comme un serpent. Ils étaient empilés comme du bois de corde. Il n’aimait pas être assis sur eux, mais c’était commode. Le tas était assez haut pour lui donner une vue de la colline au travers des restes du mur de sacs de sable, mais probablement assez bas pour que seul un très bon tireur d’élite puisse lui tirer dessus. Les talibans n’avaient pas beaucoup de très bons tireurs d’élite. Ils en avaient, mais pas beaucoup, et la plupart des talibans des alentours semblaient être morts, maintenant. Pas très loin, il en repéra un qui descendait la colline en rampant, laissant derrière lui une ligne de sang comme un escargot sa bave. Luke aurait vraiment dû sortir et tuer ce gars, mais il ne voulait pas s’aventurer dans un endroit dégagé. Luke regarda son propre corps. Il n’avait pas l’air en bonne forme. Sa poitrine était toute rouge. Il était trempé du sang d’hommes morts. Son corps tremblait de faim et de fatigue. Il regardait fixement les montagnes environnantes, qui devenaient visibles à mesure que le jour s’éclaircissait. C’était vraiment un beau jour. C’était un beau pays. Combien d’autres hommes restait-il ? Dans combien de temps viendraient-ils ? Il secoua la tête. Il ne savait pas. Ça ne comptait pas vraiment. Quel que soit leur nombre, ils seraient probablement trop nombreux. Martinez était allongé sur le dos aux alentours, dans la tranchée. Il pleurait. Il n’arrivait pas à bouger ses jambes. Il en avait assez. Il voulait mourir. Luke se rendit compte qu’il faisait exprès de ne pas entendre Martinez depuis un certain temps. — Stone, dit-il. Hé, Stone. Hé ! Tue-moi, mec. Tue-moi, c’est tout. Hé, Stone ! Écoute-moi, mec ! Luke était apathique. — Je ne vais pas te tuer, Martinez. Tu vas te remettre. Nous allons sortir d’ici et les toubibs vont te remettre en état. Donc, attends un peu, OK ? À côté, assis sur un affleurement rocheux, Murphy regardait dans le vide. Il n’essayait même pas de s’abriter. — Murph ! Viens ici. Tu veux qu’un tireur d’élite te loge une balle dans la tête ? Murphy se tourna et regarda Luke. Ses yeux étaient comme … morts. Il secoua la tête. Il laissa échapper un souffle. On aurait presque dit un rire. Il resta où il était. Alors que Luke regardait, Murphy sortit un pistolet. Il était incroyable qu’il ait encore une arme sur lui. Luke s’était battu à mains nues, avec des pierres et des objets tranchants pendant … Il ne savait pas pendant combien de temps. Murphy plaça le canon de l’arme contre le côté de sa tête sans quitter Luke du regard. Il appuya sur la gâchette. Clic. Il appuya sur la gâchette plusieurs autres fois. Clic, clic, clic, clic … clic. — Vide, dit-il. Il jeta l’arme au loin. Elle tomba sur la colline en produisant un cliquetis. Luke regarda l’arme rebondir. Cela sembla durer plus longtemps qu’il ne l’aurait cru. Finalement, elle glissa puis s’arrêta dans un éboulis de rochers branlants. Il regarda Murphy à nouveau. Murphy était juste assis là et il ne regardait rien. Si d’autres talibans venaient, ils étaient perdus. Aucun de ses deux compagnons n’avait la force de se battre et la seule arme que Stone possédait encore était la baïonnette pliée qu’il tenait. L’espace d’un instant, il envisagea paresseusement de fouiller les morts pour leur prendre leurs armes. Il ne savait pas s’il aurait la force de tenir debout. Il faudrait peut-être qu’il rampe. Une ligne d’insectes noirs apparut au loin dans le ciel. En un instant, Luke les reconnut. C’étaient des hélicoptères militaires des États-Unis, probablement des hélicoptères Black Hawk. La cavalerie arrivait. Luke n’en était ni heureux ni triste. Il ne ressentait rien du tout. CHAPITRE TROIS 19 mars La nuit Un avion qui survole l’Europe — Vous êtes à l’aise, les gars ? — Oui, monsieur, dit Luke. Murphy ne répondit pas. Il était assis dans un siège inclinable en face de Luke, de l’autre côté du passage étroit, et il contemplait l’obscurité totale par le hublot. Ils étaient dans un petit jet dont l’intérieur ressemblait presque au salon d’une maison privée. Luke et Murphy étaient assis à l’arrière, tournés vers l’avant. Devant, il y avait trois hommes, dont un colonel de la Force Delta et un général à trois étoiles du Pentagone. Il y avait aussi un homme en vêtements civils. Derrière les hommes, deux bérets verts se tenaient au garde-à-vous. — Technicien Murphy ? dit le général. Vous êtes à l’aise ? Murphy descendit le rideau du hublot. — Oui. Je suis bien. — Murphy, savez-vous comment vous adresser à un officier supérieur ? dit le colonel. Murphy se détourna du hublot. Il regarda directement les hommes pour la première fois. — Je ne suis plus dans votre armée. — Pourquoi êtes-vous dans cet avion, dans ce cas ? Murphy haussa les épaules. — Quelqu’un m’a proposé de m’emmener. Ces jours-ci, les vols commerciaux qui quittent l’Afghanistan ne sont pas légion. Donc, je me suis dit que je ferais mieux de profiter de celui-là. L’homme en vêtements civils jeta un coup d’œil à la porte de la cabine. — Si vous n’êtes plus dans l’armée, je suppose que nous pourrions toujours vous demander de partir. Bien sûr, le sol est loin. Murphy suivit le regard de l’homme. — Faites donc. Je vous promets que vous m’accompagnerez. Luke secoua la tête. S’ils avaient été dans une cour de récréation, il aurait pu sourire, mais ce n’était pas une cour de récréation et ces hommes étaient sérieux à l’extrême. — OK, Murph, détends-toi, dit-il. J’étais sur cette colline avec toi. Aucun des hommes présents dans cet avion ne nous y a envoyés. Murphy haussa les épaules. — D’accord, Stone. Il regarda le général. — Oui, je suis à l’aise, monsieur. Très à l’aise. Merci. Le général baissa les yeux vers certains papiers. — Merci pour vos services, messieurs. Technicien Murphy, si vous voulez être libéré de vos obligations en avance, je vous suggère d’en parler à votre commandant quand vous rentrerez à Fort Bragg. — OK, dit Murphy. Le général leva les yeux. — Comme vous le savez, cette mission était difficile et elle ne s’est pas exactement déroulée comme prévu. J’aimerais profiter de cette occasion pour me familiariser avec les faits de la situation. J’ai les minutes du débriefing que vous avez rendu quand vous êtes rentrés à Bagram tous les deux. À partir des témoignages et des preuves photographiques, je déduis que la mission a été une réussite dans l’ensemble. Seriez-vous d’accord avec cette évaluation, Sergent Stone ? — Euh … si par la mission dans l’ensemble vous voulez dire trouver et assassiner Abu Mustafa Faraj, alors, oui, monsieur, je suppose que la mission a été une réussite. — C’est ce que je voulais dire, Sergent. Faraj était un terroriste dangereux et le monde est plus sûr maintenant qu’il est mort. Technicien Murphy ? Murphy regardait fixement le général. Pour Luke, il était clair que Murphy n’était plus entièrement parmi eux. Il allait mieux que le matin d’après la bataille, mais pas beaucoup. — Pardon ? dit-il. Le général serra les dents. Il jeta un coup d’œil aux hommes assis à sa gauche et à sa droite. — Quelle est votre évaluation de la mission, je vous prie ? Murphy hocha la tête. — Oh. Celle que nous venons de terminer ? — Oui, Technicien Murphy. Murphy ne répondit pas avant plusieurs secondes. Il semblait réfléchir. — Eh bien, nous avons perdu neuf soldats Delta et deux pilotes d’hélicoptère. Martinez est en vie, mais il est en sale état. De plus, nous avons tué plusieurs enfants, me dit-on, et au moins quelques femmes. Il y avait des tas d’hommes morts au sol, je veux dire des centaines d’hommes morts, et j’imagine qu’il y avait parmi eux un terroriste célèbre, mais je ne l’ai pas vu. Donc, je dirais … rien de bien extraordinaire. C’est comme ça que se déroulent ces choses-là. Ce n’était pas mon premier rodéo, si vous voyez ce que je veux dire. Il regarda Luke de l’autre côté de l’allée. — Stone a l’air OK. Quant à moi-même, je n’ai pas une égratignure. Donc, oui, je dirais que tout s’est bien passé. Les officiers regardaient fixement Murphy. — Monsieur, dit Luke, je pense que ce que le Technicien Murphy essaie de dire, et mon témoignage vous montre que je suis d’accord avec lui, est que la mission a été mal conçue et probablement mal informée. Le Lieutenant-Colonel Heath était un brave homme, monsieur, mais peut-être pas très bon stratège ou tacticien. Après la chute du premier hélicoptère, je lui ai demandé d’annuler la mission et il a refusé. Il a également été personnellement responsable de la mort de plusieurs civils et probablement du décès du Caporal Wayne Hendricks. Aussi absurde que ce soit, quand Luke prononça le nom de son ami, il faillit pleurer, mais retint ses larmes. Ce n’était ni le moment ni l’endroit de les laisser couler. Le général baissa à nouveau les yeux vers ses papiers. — Et pourtant, vous convenez que la mission a été une réussite, n’est-ce pas ? Le but de la mission a été atteint. Luke y réfléchit pendant un long moment. Dans le sens militaire le plus strict qui soit, ils avaient atteint le but de la mission. C’était vrai. Ils avaient tué un terroriste recherché et il était possible que cela aide à sauver des vies dans l’avenir. Cela pourrait même sauver beaucoup plus de vies qu’ils n’en avaient perdu. C’était de cette façon que ces hommes voulaient définir la réussite. — Sergent Stone ? — Oui, monsieur. J’en conviens. Le général hocha la tête et le colonel l’imita. L’homme en vêtements civils ne dit rien du tout. Le général rassembla ses papiers et les tendit au colonel. — Bien, dit-il. Nous atterrirons bientôt en Allemagne, messieurs, et c’est là que je vous quitterai. Avant cela, je tiens à vous rappeler que je pense que vous avez fait quelque chose d’héroïque et que vous devriez en être très fiers. Vous êtes visiblement des hommes courageux et très compétents. Votre pays vous doit une gratitude qu’il ne pourra jamais vous témoigner complètement. De plus, cette gratitude ne sera jamais reconnue publiquement. Il s’interrompit. — Vous devez comprendre que, si la mission visant à assassiner Abu Mustafa Faraj al-Jihadi a été un succès, elle n’a jamais existé. Aucune trace n’en est ni n’en sera jamais conservée. Les hommes qui ont perdu la vie dans le cadre de cette mission ont péri au cours d’un accident d’entraînement provoqué par une tempête de sable. Il les regarda et, maintenant, il avait le regard dur. — Est-ce compris ? — Oui, monsieur, dit Luke sans hésiter. Le fait que cette mission n’ait aucune existence officielle ne l’étonnait en rien. S’il le pouvait, il disparaîtrait sans laisser de trace, lui aussi. — Technicien Murphy ? Murphy leva une main et haussa les épaules. — Si vous le dites, l’ami ! Je ne crois pas avoir jamais participé à une mission qui ait vraiment existé. CHAPITRE QUATRE 23 mars 16 h 35 Commandement des Opérations Spéciales de l’Armée des États-Unis Fort Bragg Fayetteville, Caroline du Nord — Puis-je vous apporter une tasse de thé ? Luke hocha la tête. — Merci. La femme de Wayne, Katie, était une jolie blonde, petite et beaucoup plus jeune que Wayne. Luke pensait qu’elle avait peut-être vingt-quatre ans. Elle était enceinte de leur fille et, à huit mois de grossesse, elle était énorme. Elle vivait dans un logement de la base, à huit cents mètres de Luke et de Becca. La maison était un minuscule pavillon de trois pièces dans un quartier où les maisons étaient rigoureusement identiques les unes aux autres. Wayne était mort. Elle était là parce qu’elle n’avait nulle part où aller. Elle apporta son thé à Luke dans une petite tasse décorée, version adulte des tasses que les petites filles utilisent quand elles donnent des goûters imaginaires. Elle s’assit en face de lui. Le salon était chichement meublé. Le sofa était un futon qui pouvait se déplier pour former un lit double pour les invités. Luke avait déjà rencontré Katie deux fois, à peine cinq minutes à chaque fois. Il ne l’avait jamais vue avant sa grossesse. — Vous étiez un bon ami de Wayne, dit-elle. — Oui. c’est vrai. Elle regarda fixement sa tasse à thé, comme si Wayne avait pu flotter au fond. — Et vous avez participé à la mission où il a péri. Ce n’était pas une question. — Oui. — Avez-vous vu ce moment ? L’avez-vous vu mourir ? Déjà, Luke n’aimait pas la direction que prenaient ces questions. Comment aurait-il pu répondre à une question comme celle-là ? Luke n’avait pas vu Wayne prendre les balles qui l’avaient tué, mais il l’avait certes vu mourir. Il aurait presque tout donné pour ne pas l’avoir vu. — Oui. — Comment est-il mort ? dit-elle. — Il est mort comme un homme. Comme un soldat. Elle hocha la tête, mais ne dit rien. Ce n’était peut-être pas la réponse qu’elle voulait entendre, mais Luke ne voulait pas aller plus loin. — Est-ce qu’il a souffert ? dit-elle. Luke secoua la tête. — Non. Elle le regarda dans les yeux. Les siens étaient rouges, bordés de larmes et contenaient une tristesse terrible. — Comment pouvez-vous le savoir ? — Je lui ai parlé. Il m’a demandé de vous dire qu’il vous aimait. C’était un mensonge, bien sûr. Wayne n’avait pas réussi à prononcer une phrase complète. Cependant, c’était un pieux mensonge. Luke était certain que Wayne aurait dit cette même chose s’il l’avait pu. — Est-ce pour cela que vous êtes venu ici, Sergent Stone ? dit-elle. Pour me dire ça ? Luke inspira. — Avant sa mort, Wayne m’a demandé d’être le parrain de votre fille, dit Luke. J’ai accepté et je suis venu honorer cet engagement. Votre fille va bientôt naître et je veux vous aider à affronter cette situation comme je le pourrai. Il y eut un long moment de silence, qui s’étira presque indéfiniment. Finalement, Katie secoua très légèrement la tête. Elle parla doucement. — Jamais je ne pourrais accepter qu’un homme comme vous soit le parrain de ma fille. Wayne est mort à cause d’hommes comme vous. Si ma fille n’aura jamais de père, c’est à cause d’hommes comme vous. Vous comprenez ? Si je suis encore ici, c’est parce que je bénéficie encore des soins médicaux et que mon bébé va naître ici, mais après ça, je vais m’éloigner autant que possible de l’Armée et des gens comme vous. Wayne a eu la bêtise de faire ce métier et j’ai eu la bêtise de l’accepter. Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter, Sergent Stone. Vous n’avez aucune responsabilité envers moi. Vous n’êtes pas le parrain de mon bébé. Luke ne trouva rien à répondre. Il regarda dans sa tasse et vit qu’il avait déjà fini son thé. Il posa la tasse à thé sur la table. La femme de Wayne la prit et se déplaça difficilement vers la porte de la maison minuscule. Elle ouvrit la porte et la laissa ouverte. — Au revoir, Sergent Stone. Il la regardait fixement. Elle commença à pleurer. Sa voix était aussi douce que d’habitude. — Je vous en prie. Sortez de ma maison. Sortez de ma vie. * * * Le dîner était triste et morne. Luke et sa femme étaient assis en face l’un de l’autre, muets. Elle avait préparé du poulet farci et des asperges et c’était bon. Elle avait ouvert une bière pour lui et l’avait versé dans un verre. Elle avait fait des efforts. Ils mangeaient tranquillement, presque comme si tout était normal. Pourtant, il n’arrivait pas à se résoudre à la regarder. Il y avait un Glock noir mat de calibre neuf millimètres sur la table, à côté de sa main droite. Il était chargé. — Luke, ça va ? Il hocha la tête. — Oui. Je vais bien. Il prit une gorgée de sa bière. — Pourquoi as-tu posé ton arme sur la table ? Finalement, il leva les yeux vers elle. Elle était belle, bien sûr, et il l’aimait. Elle était enceinte de son enfant et elle portait un chemisier de maternité à imprimé de fleurs. Sa beauté et l’amour qu’il avait pour elle étaient si grands qu’il aurait presque pu en pleurer. Il le ressentait intensément, comme une vague qui s’écrasait sur des rochers. — Euh, c’est juste au cas où j’en aurais besoin, chérie. — Pourquoi en aurais-tu besoin ? Nous dînons. Nous sommes à la base. Nous sommes en sécurité, ici. Personne ne peut … — Est-ce que ça te gêne ? dit-il. Elle haussa les épaules. Elle glissa une petite bouchée de poulet dans sa bouche. Becca mangeait lentement et soigneusement. Elle mangeait de petites bouchées et il lui fallait souvent longtemps pour terminer son dîner. Elle ne dévorait pas son repas comme le faisaient certaines personnes. Luke adorait ce côté de sa personnalité. C’était une de leurs différences. Luke avait tendance à manger à la vitesse de l’éclair. Il la regarda mâcher sa nourriture au ralenti. Elle avait de grandes dents, des dents de lapin. C’était mignon. C’était attendrissant. — Oui, un peu, dit-elle. Tu ne l’avais jamais fait. Crains-tu que … Luke secoua la tête. — Je ne crains rien. — Nous allons avoir un enfant, n’est-ce pas ? Il est important que nous protégions notre enfant. C’est notre responsabilité. Le monde est dangereux, Becca, au cas où tu ne le saurais pas. Luke hocha la tête comme pour valider la vérité de ce qu’il disait. Il commençait de plus en plus à remarquer les dangers qui les entouraient. Il y avait des couteaux de cuisine tranchants dans le tiroir de la cuisine. Il y avait des couteaux à découper et un grand hachoir à viande sur un bloc en bois sur le plan de travail. Dans le placard derrière le miroir de la salle de bains, il y avait des ciseaux. La voiture avait des freins et quelqu’un pourrait facilement en couper les câbles. Si Luke savait comment le faire, alors, beaucoup de gens le savaient. Or, dans le monde, il y avait beaucoup de personnes susceptibles d’avoir un compte à régler avec Luke Stone. Cela ressemblait presque à … Becca pleurait. Elle repoussa sa chaise de la table et se leva. Dans les dix dernières secondes, son visage était devenu tout rouge. — Qu’est-ce qui ne va pas, ma chérie ? — Toi, dit-elle, le visage baigné de larmes. Il y a quelque chose qui ne va pas chez toi. Tu n’étais jamais rentré comme ça, auparavant. Tu m’as à peine dit bonjour. Tu ne m’as pas touchée du tout. J’ai la sensation d’être invisible. Tu restes éveillé toute la nuit. Depuis ton retour, tu ne sembles pas du tout avoir dormi. Maintenant, tu poses une arme sur la table. J’ai un peu peur, Luke. Je crains qu’il n’y ait un très gros problème. Il se leva et elle recula en écarquillant les yeux. Ce regard. C’était le regard d’une femme qui avait peur d’un homme, et cet homme, c’était lui. Cela l’horrifiait. C’était comme s’il venait soudain de se réveiller. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle le regarderait comme ça. Il voulait qu’elle ne le regarde plus jamais comme ça, ni lui ni qui que ce soit d’autre, quelle qu’en soit la raison. Il jeta un coup d’œil à la table. Il y avait placé une arme chargée pendant le dîner. Pourquoi donc avait-il fait ça ? Soudain, il eut honte de cette arme. Elle était carrée, trapue et laide. Il voulait la recouvrir d’une serviette, mais il était trop tard. Elle l’avait déjà vue. Il regarda sa femme à nouveau. Elle se tenait en face de lui, misérable, comme une enfant, voûtée, les traits plissés, les joues baignées de larmes. — Je t’aime, dit-elle, mais je suis très inquiète pour l’instant. Luke hocha la tête. Ce qu’il dit ensuite l’étonna. — Je pense qu’il faut peut-être que je m’en aille quelque temps. CHAPITRE CINQ 14 avril 9 h 45, Heure Avancée de l’Est Fayetteville, Ministère des Anciens Combattants, Centre Médical Fayetteville, Caroline du Nord — Que faites-vous ici, Stone ? La voix tira Luke des rêveries dans lesquelles il s’était perdu. Ces jours-ci, il se laissait souvent aller seul à ses pensées et à ses souvenirs et, ensuite, il n’arrivait pas à se souvenir de ce à quoi il avait pensé. Il releva les yeux. Il était assis sur une chaise pliante, au milieu d’un groupe de huit hommes. La plupart des hommes étaient assis sur des chaises pliantes. Deux d’entre eux étaient en fauteuil roulant. Le groupe occupait un coin d’une grande salle ouverte mais sinistre. Les fenêtres du mur d’en face montraient que cette réunion se déroulait par une matinée ensoleillée de printemps. D’une façon ou d’une autre, la lumière de l’extérieur n’avait pas l’air d’atteindre l’intérieur de la salle. Le groupe formait un demi-cercle, face à un homme d’âge moyen barbu et ventru. L’homme portait un pantalon en velours côtelé et une chemise rouge en flanelle. Son ventre dépassait presque comme s’il avait caché un ballon de plage sous sa chemise, mais sa surface était plate, comme si de l’air s’en échappait. Luke soupçonnait que, s’il envoyait un direct dans ce ventre, il serait aussi dur qu’une poêle en fer. L’homme était grand et il était assis sur sa chaise le dos pressé contre le dossier. Ses jambes fines formaient une ligne droite devant lui. — Pardon ? dit Luke. L’homme sourit, mais sans humour. — Que … faites … vous … ici ? répéta-t-il. Cette fois-ci, il le dit lentement, comme s’il parlait à un petit enfant ou à un imbécile. Luke regarda les hommes qui l’entouraient. C’était une thérapie de groupe pour les vétérans de guerre. La question n’était pas dénuée de sens. Luke n’avait rien à faire ici. Ces gars-là étaient brisés. Physiquement handicapés. Traumatisés. Quelques-uns d’entre eux ne donnaient pas l’impression de pouvoir s’en remettre. Celui qui s’appelait Chambers était probablement le plus amoché. Il avait perdu un bras et les deux jambes. Il était défiguré. La moitié gauche de son visage était couverte de bandages et une grosse plaque de métal dépassait de là-dessous, stabilisant ce qui restait des os de ce côté du visage. Il avait perdu son œil gauche et les docteurs ne l’avaient pas encore remplacé. À un moment ou à un autre, quand ils auraient fini de reconstruire son orbite oculaire, ils lui donneraient un bel œil de verre tout neuf. Chambers avait été dans un Humvee qui avait roulé sur un engin explosif improvisé en Irak. L’appareil avait été une innovation inattendue, une charge explosive conçue pour traverser directement le châssis du véhicule. Elle avait directement traversé Chambers en le déchirant de haut en bas. À présent, l’armée rééquipait ses vieux Humvee de châssis lourdement blindés et revoyait la conception des nouveaux pour les protéger contre ces sortes d’attaques dans l’avenir. Cependant, cela n’aiderait pas Chambers. Luke n’aimait pas regarder Chambers. — Que faites-vous ici ? lui redemanda le psychologue. Luke haussa les épaules. — Je ne sais pas, Riggs. Et vous ? — J’essaie d’aider des hommes à retrouver leur vie, dit Riggs sans la moindre hésitation. Soit c’était la réponse standard qu’il faisait aux gens qui le remettaient en question, soit il y croyait vraiment. — Et vous ? Luke ne dit rien. Seulement, maintenant, tout le monde le fixait du regard. Il parlait rarement, avec ce groupe. Il aurait préféré ne pas venir aux séances. Il ne pensait pas que ça l’aidait. En vérité, il pensait que ce n’était qu’une perte de temps. — Avez-vous peur ? dit Riggs. Est-ce pour cela que vous êtes ici ? — Riggs, si vous croyez ça, vous me connaissez mal. — Ah, dit Riggs, qui leva alors très légèrement ses grosses mains. Voilà. On progresse. Vous êtes un dur à cuire. Nous le savons déjà. Donc, allez-y. Intervenez. Racontez-nous à tous qui est le sergent de première classe Luke Stone des Forces Spéciales de l’Armée des États-Unis. Delta, n’est-ce pas ? Les pieds dans la merde, n’est-ce pas ? Un des gars qui a participé à cette mission ratée pour tuer le mec d’Al-Qaïda, celui que l’on soupçonne d’avoir effectué le bombardement de l’USS Sarasota ? — Riggs, je ne peux rien savoir d’une mission comme celle-là. Elle serait classée secret, ce qui veut dire que, si nous savions de quoi il retournait, vous ou moi, nous n’aurions pas le droit de … Riggs sourit et fit tourner sa main en décrivant un cercle. — De parler d’un assassinat ciblé d’un tel niveau et aussi crucial, qui n’a jamais eu lieu de toute façon. Oui, oui, d’accord. Nous connaissons tous le discours officiel. Nous l’avons déjà entendu. Croyez-moi, Stone, vous n’êtes pas exceptionnel. Tous les hommes de ce groupe ont participé à des combats. Tous les hommes de ce groupe sont personnellement conscients des — — À quelle sorte de combat avez-vous participé, Riggs ? dit Luke. Vous étiez dans la Marine. Sur un destroyer. Au milieu de l’océan. Cela fait quinze ans que vous pilotez un bureau dans cet hôpital. — Il ne s’agit pas de moi, Stone, mais de vous. Vous êtes dans un hôpital de vétérans, dans la section psychiatrie, OK ? Je ne suis pas dans la section psychiatrie. Vous, si. Je travaille dans la section psychiatrie alors que vous y habitez. Cela dit, on ne vous y a pas enfermé. Vous y êtes venu volontairement. Vous pouvez partir quand vous le voulez. Au milieu de cette séance, si vous voulez. Fort Bragg est à moins de dix kilomètres d’ici. Tous votre vieux potes y sont et ils vous attendent. Ne voulez-vous pas aller les retrouver ? Ils vous attendent, l’ami. Allez vous amuser. Il y a toujours une nouvelle mission démente classée secret pour ceux qui veulent de l’action. Luke ne dit rien. Il se contenta de regarder fixement Riggs. Cet homme était fou. C’était lui qui était fou. Il continuait de parler à la même vitesse. — Stone, les gars de Delta, je les vois venir ici de temps en temps. Vous n’avez jamais une égratignure. Vous êtes comme des créatures surnaturelles. Les balles vous ratent toujours d’une façon ou d’une autre. Pourtant, vous paniquez. Vous êtes épuisés. Vous en avez trop vu. Vous avez tué trop de gens. Vous avez leur sang sur les mains. Il est invisible, mais il est là. Riggs hocha la tête comme pour approuver ses propres dires. — En 2003, un gars de Delta est venu ici. Il avait à peu près votre âge et il disait tout le temps qu’il allait bien. Il revenait d’une mission top secret en Afghanistan. Cela avait été un massacre, comme de bien entendu, mais il n’avait pas besoin de toutes ces discussions. Ça vous rappelle quelqu’un ? Quand il est parti, il est rentré chez lui, a tué sa femme, sa fille de trois ans puis il s’est logé une balle dans le cerveau. Le silence se prolongea entre Luke et Riggs. Les autres hommes ne dirent rien. Ce gars était un provocateur. Pour une raison quelconque, il considérait que c’était son travail. Luke tenait à rester calme et à ne pas laisser Riggs le pousser à bout, mais il n’aimait pas ce genre de chose. Il sentait monter son agacement. Riggs pénétrait dans un territoire dangereux. — Est-ce cela qui vous fait peur ? dit Riggs. Vous craignez de rentrer à la maison et de faire gicler la cervelle de votre femme partout sur le — Luke se leva de sa chaise et traversa l’espace qui le séparait de Riggs en moins d’une seconde. Avant de comprendre ce qui s’était passé, il avait saisi Riggs, avait écarté sa chaise de sous lui d’un coup de pied et l’avait jeté au sol comme une poupée de chiffon. La tête de Riggs avait heurté le carrelage. Luke s’accroupit au-dessus de lui et leva le poing. Riggs écarquilla les yeux et, pendant une fraction de seconde, la peur lui contracta les traits, puis son calme revint. — Voilà ce que j’aime voir, dit-il. Un peu d’enthousiasme. Luke inspira profondément et laissa son poing se détendre. Il regarda les autres hommes. Aucun d’eux n’avait bougé. Ils regardaient stoïquement la scène comme si voir un patient attaquer son thérapeute faisait partie d’une journée normale. Non. Ce n’était pas ça. Ils regardaient comme s’ils ne s’intéressaient pas du tout à ce qui se passait, comme s’ils étaient au-delà de toute forme d’intérêt. — Je sais ce que vous essayez de faire, dit Luke. — J’essaie de vous faire sortir de votre coquille, Stone, et on dirait que ça commence finalement à marcher. * * * — Je ne veux pas te voir, dit Martinez. Luke était assis dans une chaise en bois à côté du lit de Martinez. La chaise était étonnamment inconfortable, comme si elle avait été conçue pour encourager les gens à s’en aller au plus vite. Luke faisait la chose qu’il avait évité de faire pendant des semaines : il rendait visite à Martinez. Il était dans un autre bâtiment de l’hôpital, certes, mais, depuis la chambre de Luke, il suffisait de marcher douze minutes pour aller le voir. Luke n’avait pas eu le courage de le faire jusqu’à ce jour. Martinez avait une longue route à faire, mais ce voyage ne semblait pas l’intéresser du tout. Ses jambes avaient été déchiquetées et on ne pouvait pas les soigner. L’une était morte au niveau du bassin et l’autre sous le genou. Il avait encore l’usage de ses bras, mais il était paralysé juste au-dessous de la cage thoracique. Avant que Luke était entré dans la chambre, une infirmière lui avait chuchoté que Martinez passait la plus grande partie de son temps à pleurer. Il passait aussi beaucoup de temps à dormir, car il prenait une lourde dose de calmants. — Je suis juste venu dire adieu, dit Luke. Martinez avait été en train de contempler la lumière brillante du jour par la fenêtre. Alors, il se tourna vers Luke. Son visage n’avait pas de problème. Il avait toujours été bel homme et il l’était encore. Dieu, ou le diable, ou celui qui s’occupait de ces choses, avait épargné le visage de Martinez. — Bonjour et adieu, hein ? T’as raison, Stone. Tu es en un seul morceau, tu vas sortir d’ici, probablement obtenir une promotion, une sorte de citation. Tu ne combattras plus jamais parce que tu seras passé en psychiatrie. Tu piloteras un bureau, tu te feras plus d’argent, tu enverras d’autres gars au casse-pipe. T’as raison, mec. Luke resta tranquillement assis. Il plia une jambe par-dessus l’autre. Il ne dit pas un mot. — Sais-tu que Murphy est passé me voir il y a deux semaines ? Je lui ai demandé s’il comptait aller te voir, mais il a dit que non. Il ne voulait pas te voir. Stone ? Stone cire les pompes des huiles. Pourquoi faudrait-il qu’il aille voir Stone ? Murphy dit qu’il va prendre les trains de marchandises et traverser tout le pays, comme un clochard. C’est ce qu’il prévoit de faire. Tu sais ce que je pense ? Je pense qu’il va se tirer une balle dans la tête. — Je suis désolé de ce qui s’est passé, dit Luke. Cependant, Martinez n’écoutait pas. — Comment va ta femme, mec ? La grossesse se passe bien ? Le petit Luke arrive ? C’est vraiment bien, Stone. Je suis heureux pour toi. — Robby, qu’est-ce que je t’ai fait ? dit Luke. Les larmes commencèrent à couler sur le visage de Martinez. Il frappa le lit de ses poings. — Regarde-moi, mec ! Je n’ai plus de jambes ! Je vais pisser et chier dans une poche le reste de ma vie, OK ? Je ne peux pas marcher. Je ne remarcherai plus jamais. Je ne peux pas … Il secoua la tête. — Je ne peux pas … Alors, Martinez commença à pleurer. — Ce n’est pas moi qui l’ai fait, dit Luke. Sa voix paraissait petite et faible, comme la voix d’un enfant. — Si ! C’est toi qui l’as fait ! C’est toi qui l’as fait. C’est toi. C’était ta mission. Nous étions tes hommes. Maintenant, nous sommes tous morts. Tous sauf toi. Luke secoua la tête. — Non. C’était la mission de Heath. J’étais juste — — Salaud ! Tu ne faisais que suivre les ordres, mais tu aurais pu dire non. Luke ne dit rien. Martinez respirait profondément. — Je t’ai dit de me tuer. Il serra les dents. — Je t’ai dit … de … me … tuer. Maintenant, regarde ce … cette horreur. C’est ta faute. Il secoua la tête. — Tu aurais pu le faire. Personne n’aurait su. Luke le regardait fixement. — Je ne pouvais pas te tuer. Tu es mon ami. — Ne dis pas ça ! dit Martinez. Je ne suis pas ton ami. Il tourna la tête vers le mur. — Sors de ma chambre. — Robby … — Combien d’hommes as-tu tués, Stone ? Combien, hein ? Cent ? Deux cents ? Luke parla à peine plus fort que s’il murmurait. Il répondit honnêtement. — Je ne sais pas. J’ai arrêté de compter. — Tu ne pouvais pas tuer un homme par faveur ? Faire une faveur à ton soi-disant ami ? Luke ne répondit pas. Il n’avait jamais pensé à une telle chose. Tuer ses propres hommes ? Maintenant, il se rendait compte que c’était possible. Pendant une fraction de seconde, Luke se retrouva sur cette colline ce matin froid. Il voyait Martinez allongé sur le dos, en train de pleurer. Luke se tenait au-dessus de lui. Il n’avait plus de munitions. Il n’avait plus que la baïonnette tordue en main. Il s’accroupissait à côté de Martinez, la baïonnette dépassant de son poing comme une pointe. Il la levait au-dessus du cœur de Martinez et … — Je ne veux pas te voir, dit alors Martinez. Je veux que tu sortes de ma chambre. Allez, va-t’en, Stone ! Sors tout de suite. Soudain, Martinez commença à hurler. Il prit le bouton d’appel de l’infirmière sur la table de chevet et commença à le frapper de son pouce. — Je veux que tu partes ! Sors ! Dehors ! Luke se leva. Il leva les mains. — OK, Robby. OK. — DEHORS ! Luke se dirigea vers la porte. — J’espère que tu mourras, Stone. J’espère que ton bébé mourra. Alors, Luke se retrouva dans le hall. Deux infirmières venaient vers lui. Elles ne couraient pas, mais elles marchaient vite. — Est-ce qu’il va bien ? dit la première. — Tu m’as entendu, Stone ? J’espère que ton … Cependant, Luke s’était déjà couvert les oreilles et courait dans le hall. Il traversa le bâtiment en courant aussi vite que possible et en haletant. Il vit le panneau SORTIE, tourna vers lui et sortit brusquement par les portes doubles. Alors, il courut sur un sentier en béton dans les jardins. Çà et là, des gens se retournaient pour le regarder, mais Luke continuait à courir. Il courut jusqu’à ce que ses poumons commencent à le brûler. Un homme arrivait dans l’autre sens. Il était plus âgé, mais large et fort. Il marchait droit, comme un militaire, mais il portait un jean et un blouson de cuir. Ce ne fut que lorsque Luke l’eut presque rejoint qu’il se rendit compte qu’il le connaissait. — Luke, dit l’homme. Où cours-tu, mon garçon ? Luke s’arrêta. Il se pencha et posa les mains sur les genoux. Sa respiration était rauque et difficile. Il se força à aspirer de grandes goulées d’air. — Don, dit-il. Oh, mon Dieu, Don, c’est pas la forme. Il se releva. Il tendit la main pour serrer celle de Don Morris, mais Don le prit dans ses bras et le serra fort. Luke fut tellement ému qu’il ne trouva pas de mots pour décrire ce qu’il ressentait. Don était comme un père pour lui. Son émotion grandit. Il se sentit en sécurité. Il se sentit soulagé. Il eut l’impression d’avoir passé très longtemps à garder beaucoup de choses en lui-même, des choses que Don savait intuitivement sans qu’il soit nécessaire de les lui dire. Être serré par Don Morris, c’était comme retourner chez soi. Au bout d’un long moment, ils s’écartèrent l’un de l’autre. — Que faites-vous ici ? dit Luke. Il avait cru que Don était venu de Washington pour voir les huiles de Fort Bragg, mais Don lui fit comprendre son erreur en seulement quelques mots. — Je suis venu te chercher, dit-il. * * * — C’est une bonne affaire, dit Don. Tu n’obtiendras pas mieux. Ils roulaient dans les rues pavées bordées d’arbres du centre-ville de Fayetteville dans une berline de location quelconque. Don était au volant, Luke à la place du passager. Les gens étaient assis à des cafés en plein air et à des restaurants le long des trottoirs. C’était une ville militaire et beaucoup des gens qui se promenaient dehors se tenaient droit et étaient en bonne forme. Cependant, en plus d’être en bonne santé, ils avaient aussi l’air heureux. À ce moment-là, Luke ne pouvait pas imaginer ce qu’ils ressentaient. — Réexpliquez-moi, dit-il. — Tu quittes l’armée avec le grade de Sergent Chef. Tu bénéficies d’une libération honorable, effective à la fin de cette année civile, mais tu peux partir en congé indéfini dès cet après-midi. La nouvelle rémunération s’applique immédiatement et continue jusqu’à la libération. Tes états de service sont intacts et ta pension d’ancien combattant et tous les autres avantages sont effectifs. Cela semblait être une bonne affaire, mais, jusqu’à présent, Luke n’avait pas envisagé de quitter l’Armée. Pendant tout le temps où il avait été à l’hôpital, il avait espéré rejoindre son unité. Entre temps, dans les coulisses, Don avait négocié son départ. — Et si je veux rester ? dit-il. Don haussa les épaules. — Tu es à l’hôpital depuis presque un mois. Les rapports que j’ai vus indiquent que ta thérapie a très peu progressé sinon pas du tout et qu’ils considèrent que tu es un patient peu coopératif. Il poussa un soupir. — Ils ne te reprendront pas, Luke. Ils pensent que tu es abîmé par la vie. Si tu refuses l’enveloppe que je viens de te décrire, ils prévoient de te renvoyer avec un licenciement psychiatrique involontaire à ton rang et à ton solde actuels, avec un diagnostic de syndrome de stress post-traumatique. Je suis sûr que je n’ai pas à t’expliquer l’avenir que peuvent envisager les hommes qui quittent l’armée dans de telles circonstances. Luke supposait que rien de ce que Don lui avait dit n’était une très grande surprise, mais c’était quand même triste à entendre. Il connaissait la situation. Dans l’Armée, la Force Delta n’avait même pas d’existence officielle. La mission était classée secret et n’avait jamais eu lieu. Donc, il ne pouvait pas espérer qu’on lui remette une médaille lors d’une cérémonie publique. Quand on faisait partie de Delta, on ne recherchait pas la gloire. Pourtant, même s’il s’attendait à ce qu’on l’ignore, il n’aurait pas cru qu’on le jetterait comme un déchet. Il avait donné beaucoup de lui-même à l’Armée, et elle était prête à le jeter après une mauvaise mission. Certes, la mission avait été plus que mauvaise, elle avait été un désastre, une débâcle, mais pas par sa faute. — Ils vont me jeter de toute façon, dit-il. Je peux partir tranquillement ou je peux partir avec pertes et fracas. — C’est vrai, dit Don. Luke soupira lourdement. Il regarda défiler la vieille ville. Ils sortirent du quartier historique et entrèrent dans une rue plus moderne avec ses centres commerciaux. Ils arrivèrent à la fin d’un long pâté de maisons. Don tourna vers la gauche et entra dans le parking d’un Burger King. Luke allait revenir à la vie civile qu’il le veuille ou non. C’était un monde qu’il avait quitté quatorze ans auparavant. Il ne s’était pas attendu à le revoir un jour. Que se passait-il dans ce monde ? Il regarda un jeune couple obèse se diriger vers la porte du restaurant en se dandinant. — Que vais-je faire ? dit Luke. Après la fin de cette année ? Quel genre de travail civil puis-je obtenir ? — Aucun problème, dit Don. Tu vas venir travailler pour moi. Luke le regarda. Don s’arrêta près de l’arrière du parking, où il n’y avait pas d’autre voiture. — L’Équipe d’Intervention Spéciale est prête à partir. Pendant que tu te regardais le nombril au lit, je me suis battu avec les bureaucrates et j’ai rempli des papiers. J’ai obtenu un financement, au moins jusqu’à la fin de l’année. J’ai mon petit quartier général dans une banlieue de Virginie, pas loin de la CIA. En ce moment, ils finissent les travaux. J’ai l’approbation du directeur du FBI. De plus, j’ai parlé au téléphone, bien que brièvement, avec le Président des États-Unis. Don se tourna dans la voiture et regarda Luke. — Je suis prêt à embaucher mon premier agent. C’est toi. D’un signe de la tête, il montra une grande pancarte qui se trouvait près de l’avant du parking. Luke jeta un coup d’œil à l’endroit qu’indiquait Don. Juste au-dessous du logo de Burger King, il y avait une série de lettres noires sur fond blanc. Si on les lisait dans leur ensemble, les lettres envoyaient un message peu réjouissant. Nous embauchons. Contactez-nous. — Si tu ne veux pas travailler pour moi, je parie que tu trouveras des quantités d’autres opportunités. Luke secoua la tête, puis il rit. — Quelle étrange journée, dit-il. Don hocha la tête. — Eh bien, elle va devenir encore plus étrange. Voici une autre surprise. Un cadeau, pour être précis. Je ne voulais pas te le donner à l’hôpital parce que les hôpitaux sont des endroits sinistres, surtout les hôpitaux pour anciens combattants. Devant la voiture se tenait une belle, jeune femme aux longs cheveux marron. Elle regardait Luke les larmes aux yeux. Elle portait une veste légère et, au-dessous, elle avait une robe de maternité. La femme en question était enceinte depuis longtemps. Enceinte du fils de Luke. Il fallut une fraction de seconde à Luke pour la reconnaître. Jamais il ne l’aurait révélé à qui que ce soit, même pas sous la torture. Son esprit n’avait pas fonctionné correctement ces dernières semaines et il ne s’était pas attendu à la voir dans ce parking sinistre. Il ne s’était pas attendu à la voir ici. Sa présence était irréelle, surnaturelle. Rebecca. — Oh, mon Dieu, dit Luke. — Oui, dit Don. Tu devrais aller lui dire bonjour avant qu’elle ne trouve quelqu’un de mieux. Par ici, ça ne lui prendrait pas longtemps. — Pourquoi … pourquoi l’avez-vous emmenée ici ? Don haussa les épaules. Il regarda le parking du Burger King. — C’est plus romantique que la retrouver à la base. Alors, Luke sortit de la voiture. Il la rejoignit en ayant l’impression de flotter. Il la prit dans ses bras et l’y garda longtemps. Infiniment. Il aurait voulu ne jamais la laisser partir. Pour la première fois, Luke sentit des larmes couler sur son propre visage. Il respira profondément. C’était si bon de la tenir. Il ne parla pas. Il ne trouvait pas un seul mot à dire. Elle leva les yeux vers lui et essuya les larmes de son visage. — C’est formidable, non ? dit-elle. Don dit que tu vas travailler pour lui. Luke hocha la tête. Il ne parlait toujours pas. Tout semblait donc avoir été décidé. Don et Becca avaient pris la décision pour lui. — Je t’aime tant, Luke, dit-elle. Je suis tellement heureuse que cette vie militaire soit terminée. CHAPITRE SIX 3 mai 7 h 15, Heure Avancée de l’Est Quartier Général de l’Équipe d’Intervention Spéciale McLean, Virginie, dans la banlieue de Washington, DC — Je pense que j’ai peut-être quelque chose pour toi, dit Don Morris. Ils étaient assis dans le nouveau bureau de Don. L’endroit commençait à prendre forme. Il y avait des photos de sa femme et de ses enfants sur le bureau, des rubans et des proclamations encadrés sur les murs. Le bureau lui-même était grand, en chêne poli. Dessus, il y avait une console de téléphone, un écran d’ordinateur, un téléphone portable, un téléphone satellite et pas grand-chose d’autre. Don n’aimait pas beaucoup les papiers. — Cet endroit t’aidera à te lancer un peu. Depuis ton arrivée ici, tu as l’air un peu fébrile. Ça pourra résoudre le problème. Luke le regardait fixement. C’était presque comme si Don venait de lire dans ses pensées. Don lui avait fait une faveur en lui donnant ce travail. Luke le savait. C’était une bouée qu’il avait lancée à un homme qui se noyait, mais Luke s’en éloignait déjà peu à peu. Jusqu’à présent, ils avaient passé des semaines à parler sur une chaise. Luke s’ennuyait. C’était OK mais, si cela se prolongeait trop, il allait devenir fou. Le travail de renseignement de bureau n’était pas pour lui. Cela commençait à devenir extrêmement clair. — Je suis tout ouïe, dit Luke. Derrière lui, Don indiqua la porte ouverte de son bureau. — Allons dans le hall. Luke suivit Don dans le hall étroit jusqu’à la salle de conférence brillamment éclairée qui se trouvait à l’autre bout. Ce petit complexe de bureaux avait encore été une antenne du Bureau pour le Logement et le Développement Urbain six mois auparavant. Don s’efforçait de donner à ce bâtiment un côté un peu plus vingt-et-unième siècle. Dans cet ordre d’idées, un grand jeune homme à queue de cheval et avec une étrange paire de lunettes d’aviateur enveloppantes suspendait un écran plat à un mur. Un autre écran était déjà fixé à l’autre mur avec des câbles qui menaient à un panneau de contrôle posé sur la longue table de conférence. Le jeune homme portait un tee-shirt rouge, blanc et bleu, un jean et des tennis montantes Converse All-Star rouges. Luke le regarda à peine. Il supposait qu’il était technicien dans une agence gouvernementale, ou peut-être un technicien mystérieusement employé par le FBI. — Luke, je te présente Mark Swann, dit Don en tirant nonchalamment Luke de ses pensées. C’est notre nouveau concepteur et opérateur système. Il est responsable de nos réseaux d’informations, d’Internet, des connexions satellite … Mark va porter beaucoup de casquettes, au moins pendant un temps. Mark Swann, voici l’Agent Luke Stone. Luke est notre premier agent sur le terrain, mais nous allons en ajouter deux autres. Le jeune homme se retourna. Il était maigre, avec des jambes en tuyau de poêle. Sur le devant de son tee-shirt, on voyait un drapeau américain avec l’inscription « Nous sommes le numéro 31 ! ». Le jeune homme croisa le regard avec Luke, qui l’évalua rapidement. Il était jeune, avait peut-être guère plus de vingt ans et semblait même être plus jeune que ça. Son assurance frisait l’arrogance. Il était intelligent. Il avait probablement été spécialiste en ordinateurs au lycée. Il allait être dans une autre section que Luke. Il était spécialiste en équipements : il savait les démonter, les remonter et les faire fonctionner. Il n’avait probablement jamais pris part à une seule situation violente de toute sa vie et n’avait peut-être jamais assisté à cette sorte de situation. Ils se serrèrent la main. — Nous sommes le numéro trente-et-un, alors ? dit Luke. En quoi sommes-nous le numéro trente-et-un ? Le gars haussa les épaules et sourit. — Je ne sais pas, l’ami. Vous pouvez peut-être le deviner. Luke faillit en rire. — Malheureusement pas, dit-il. Vous devrez peut-être m’aider un peu. — En soins médicaux, dit le jeune homme. Nous sommes trente-et-unièmes en soins médicaux selon l’Organisation Mondiale de la Santé. Cela dit, nous sommes premiers en dépenses médicales, si vous voulez être fier de quelque chose. Luke tenait encore la main du jeune homme. — Je serais fier de vous casser quelques os et de voir si les docteurs américains peuvent les ressouder, mais vous préféreriez probablement les faire soigner au Mexique. Swann retira sa main. — À Cuba, peut-être, ou au Canada. — Très bien, Mark, dit Don. Je suis sûr que l’Agent Stone est heureux de découvrir qu’il a risqué sa peau tant d’années pour un pays qui soigne si mal ses citoyens. D’un signe de tête, Don désigna l’installation audio-visuelle. — Comment ça progresse ? Mark hocha la tête. — Le premier écran est prêt. Haute définition, connexion à haute vitesse. Grâce à ce clavier, qui est sur la table, et ce petit écran, vous pouvez accéder à tous vos propres fichiers rien qu’en vous identifiant. Vous pouvez choisir ce que vous voulez partager et le grand écran l’affichera. Je peux facilement rendre cette fonctionnalité disponible à tous les occupants du bâtiment, mais je voulais juste que vous l’essayiez d’abord, pour voir si ça vous plaît. Don hocha la tête. — Très cool. Et les visiteurs ? Et pour partager des informations avec les autres lieux de réunion ? Le jeune Mark Swann leva les mains comme pour dire Doucement ! — Ça arrive, mais nous allons devoir disposer d’un cryptage sécurisé avant de commencer à diffuser du renseignement à l’extérieur du bâtiment. Vous pouvez envoyer tous les courriels que vous voulez mais, pour diffuser des vidéos ou des données à d’autres endroits ou recevoir des émissions ici, cela se produira au cas par cas avec chaque partenaire, la CIA, la NSA, la Maison-Blanche s’il le faut, même le quartier général du FBI. Comme ils ont tous leurs propres procédures, nous allons suivre leurs instructions. Don hocha la tête. — OK, Mark. Ça me semble déjà très bien. Peux-tu nous laisser vingt ou trente minutes, à l’Agent Stone et à moi-même ? Et peux-tu demander à Trudy Wellington de venir ici ? Swann hocha la tête. — Bien sûr. Quand il partit, Don regarda Luke. — Drôle de gosse, dit Luke. — C’est un expert, dit Don. Ici, mon but est de n’embaucher que les meilleurs et, dans ce domaine, ce n’est pas toujours celui qui correspond le mieux au profil. D’habitude, en matière de technologie, ce n’est pas le cas. Nous sommes des cow-boys, ici, Luke. Nous sommes des enfants qui colorient en dehors des lignes. C’est ce qu’ils veulent de nous. Le directeur du FBI l’a dit lui-même. — Je suis avec vous, dit Luke. — Normal. Tu es un des meilleurs agents spéciaux que j’aie vus dans toute ma longue carrière et, pour ce qui est de colorier en dehors des lignes … eh bien … Soudain, une jeune femme apparut dans l’embrasure de la porte. Si possible, elle était encore plus jeune que le jeune homme qui venait de partir. Le personnel que Don embauchait pour son bureau était composé d’enfants. Cela dit, cette enfant-là était belle. Elle avait de longs cheveux marron frisés. Elle portait un chemisier élégant et un pantalon qui épousait ses courbes. Elle avait aussi de grandes lunettes rouges qui lui donnaient une apparence légèrement solennelle. — Don ? — Trudy ? Entrez. Je vous présente Luke Stone. C’est l’homme dont je vous ai parlé. Luke, voici Trudy Wellington. C’est notre nouvel agent de renseignements, une autre experte. Pendant son adolescence, elle a obtenu son diplôme au MIT, puis elle a passé deux ans aux stations d’écoute de la CIA. Maintenant, elle est avec nous, prête à prendre faire progresser l’espionnage de façon spectaculaire. Luke serra la main à la jeune femme. Un peu timide, elle n’osait pas le regarder en face. Rien d’étonnant : c’était encore une gamine. Luke regarda Don puis Trudy. Quelque chose dans leur langage corporel … Non, c’était impossible. Don était marié depuis trente ans. Il avait une fille et un fils plus âgés que cette Trudy. — Trudy va nous briefer sur la mission que nous avons actuellement. Trudy s’assit à la table de conférence. Luke et Don en firent autant. Elle prit immédiatement le clavier, tira le petit moniteur vers elle et saisit ses identifiants. Les icônes de son ordinateur de bureau apparurent sur le grand écran plat accroché au mur. — Vous savez déjà utiliser ça ? dit Don. — Oui. En fait, nous avions du matériel audio-vidéo de ce type au MIT, bien sûr. J’en ai vu moins à la CIA, mais j’imagine qu’ils en ont quelque part. Swann m’y a déjà donné accès. Je pense qu’il l’a fait pour se vanter. — De toute façon, c’est une très bonne chose, dit Don. Luke hocha la tête. Il faillit rire à nouveau. Il repensa au Don au regard d’acier tel qu’il l’avait connu ces dernières années, en train de sauter en parachute dans des zones de combat, de commander des hommes sur le terrain, de tuer des mauvais hommes sans remords. Il était si fier de sa petite agence, des appareils technologiques de son bureau et des jeunes civils qui les manipulaient avec tant d’aisance que c’en était presque absurde. Tant mieux pour lui. Sur l’écran, la carte d’identité d’un membre du Corps des Marines des États-Unis apparut. Elle montrait un soldat avec une coupe en brosse, une mâchoire large et un regard menaçant. Il avait à la fois l’air sarcastique, irrité et prêt à assassiner quelqu’un. Il ressemblait au genre d’homme à combattre à l’étranger puis à rentrer chez lui et à passer son temps à se battre dans les bars pendant ses permissions. Un client difficile. Luke avait connu beaucoup de gars comme lui. En fait, il en avait assommé quelques-uns. — Je vais supposer que vous ne connaissez ni l’un ni l’autre le sujet ou notre tâche actuels, dit Trudy. Cela pourra faire durer cette conversation plus longtemps qu’il ne le faudrait, mais le but est d’être sûrs qu’on se comprenne tous. D’accord ? — Bien, dit Don. — Pas de problème pour moi, dit Luke. Elle hocha la tête. — Commençons, dans ce cas. L’homme que vous voyez sur l’écran est l’ex-Sergent Edwin Lee Parr du Corps des Marines. Il a trente-sept ans et a grandi dans le Kentucky, au sud de Lexington. Ce vétéran a combattu lors des deux invasions de Panama en 1989 et pendant la Guerre du Golfe. Il a aussi été déployé pour assurer la paix à la fin de la Guerre du Kosovo. Il a reçu un Purple Heart et une Bronze Star pour ses services méritoires pendant l’invasion du Panama. Il a bénéficié d’une libération honorable en décembre 1999, après douze ans de service. — Parr est rentré au pays et y a travaillé un peu partout dans le domaine de la sécurité pendant un an et demi. Il avait un permis de port d’arme dissimulée et a été principalement garde-du-corps, surtout pour les hommes d’affaires, souvent pour les diamantaires. Il a travaillé pour une entreprise du nom de White Knight Security et a fait la navette entre New York, Miami, Chicago, Los Angeles et San Francisco. Nous avons aussi la preuve qu’il s’est rendu à Tokyo, à Hong Kong et à Londres, mais nous ne savons pas comment les réglementations des armes à feu ont joué dans ces cas-là. Luke regarda l’homme en colère dans le blanc des yeux. Ce travail n’avait pas l’air si mal pour un ancien combattant. Peu d’action, mais beaucoup de mouvement. Cela pourrait même plaire à un homme comme … — Puis il y a eu le 11 septembre, dit Trudy. — S’est-il rengagé ? dit Luke. Elle secoua la tête. — Non. En peu de temps, il y a eu une demande énorme de contractuels militaires expérimentés. White Knight Security a créé une division entièrement nouvelle, qu’elle a appelé White Knight Consultants. Edwin Parr a été un de leurs premiers experts en zones de combat. Il a été en Afghanistan et, maintenant, cela fait vingt-cinq mois de suite qu’il est en Irak. Luke commençait à se demander quand elle allait en venir au fait. Edwin Lee Parr se trouvait en zone de combat, y faisait presque tout ce qu’il voulait en étant très peu contrôlé et gagnait dix fois plus qu’un soldat normal. Cette idée irritait Luke, pour le dire gentiment. — Vingt-cinq mois ? dit Luke. Que fait-il là-bas ? Je veux dire, mis à part remplir son compte en banque ? — Edwin Parr semble avoir versé dans la délinquance, dit Trudy. Elle s’interrompit et détourna momentanément les yeux du clavier et de la souris. — Les prochaines images sont violentes. Luke la regarda fixement. — Je pense que ça n’aura rien d’un problème, dit Don. Trudy hocha la tête. — Parr a été licencié par White Knight il y a quatre mois, alors qu’il avait travaillé cinq ans pour eux. Les dirigeants de White Knight disent ne pas être au courant de ses activités et ne pas savoir où il est. Ils déclinent toute responsabilité pour ses actions. Une nouvelle image apparut sur l’écran. Elle montrait peut-être une douzaine de corps qui gisaient sur une sorte de place de marché. On reconnaissait tout juste qu’il s’agissait de corps humains, car ils avaient été déchiquetés par une bombe ou par une sorte d’arme à répétition à calibre élevé. — Parr opère dans l’Irak du nord-ouest, dans ce que l’on appelle le triangle sunnite, hors de portée des troupes de la coalition. Au plus douze contractuels passés ou peut-être présents opèrent avec lui, ainsi que, pensons-nous, un ou deux déserteurs du Corps des Marines. On pense que c’est lui qui a ordonné le massacre de civils qui a eu lieu dans ce marché en plein air de Falloujah. On pense que cette photo a été prise suite au massacre. Pas moins de quarante personnes ont dû mourir dans cette attaque. Luke était intéressé. — Pourquoi ferait-il ça ? Une nouvelle image apparut sur l’écran. Elle montrait deux torses brûlés et sans tête pendus à un pont. — Les corps que vous voyez ici ont été identifiés comme étant les restes des ex-contractuels militaires américains Thomas Calence, trente-et-un ans, et Vladimir Garcia, trente-neuf ans. Leur jeep a été attaquée par des insurgés sunnites. Ils ont été capturés, décapités et brûlés. Quand c’est arrivé, aucun de ces deux hommes n’était engagé comme contractuel militaire. Le massacre perpétré dans l’image précédente semble avoir été une vengeance pour la mort de Calence et de Garcia dans le cadre d’une série toujours plus violentes d’attaques de représailles. Calence et Garcia avaient opéré avec Parr. — Que faisaient-ils ? dit Luke. Une nouvelle image apparut. C’était une carte de ce que l’on appelait le triangle sunnite. — Le triangle sunnite était le bastion de Saddam Hussein en Irak. Le sud du pays est essentiellement chiite et Saddam a fait tout son possible pour éliminer les chiites, notamment par de nombreux massacres. Le nord est essentiellement kurde et, si cela se trouve, les Kurdes ont été traités encore plus cruellement que les chiites. Cependant, dans le centre du nord et dans le nord-ouest, l’Irak est sunnite. Saddam est né là et les gens de cette région lui sont fidèles. L’armée américaine a eu beaucoup de mal à pacifier cette région, dont la plus grande partie est encore inaccessible. Nous pensons que Parr opère là-bas parce que c’est là que l’essentiel des richesses de Saddam sont cachées. — Il semble que Parr ait systématiquement découvert des caches secrètes d’argent, d’armes, de diamants, d’or et d’autres métaux précieux ainsi que de voitures de luxe. Il trouve tout ça en torturant et en assassinant les anciens lieutenants de Saddam et en intimidant la population locale. Cette population déteste Parr et essaie activement de le tuer. — Cependant, Parr a constitué une petite armée d’hommes coriaces : des consultants militaires, dont plusieurs sont des ex-agents spéciaux, et, comme je l’ai déjà indiqué, peut-être deux déserteurs du Corps des Marines. Tout ses hommes ont l’habitude de se battre et Parr leur verse beaucoup d’argent tant qu’ils ne meurent pas. D’ailleurs, ils prennent des mesures de plus en plus extrêmes pour survivre. Actuellement, ils kidnappent des femmes et des filles dans les tribus locales. Nous pensons qu’ils s’en servent comme bouclier humain. Il est aussi possible qu’ils en vendent quelques-unes à Al-Qaïda et à des hommes des tribus chiites du sud. Trudy s’interrompit. — Il dévalise les trésors enfouis de Saddam aussi vite que possible et ne permet à personne de s’opposer à lui. — Quel est notre rôle dans cette affaire ? dit Luke. Don haussa les épaules. — Nous sommes le FBI, mon garçon. Nous allons partir là-bas, sauver toutes les personnes qui sont détenues contre leur volonté et arrêter Edwin Lee Parr pour kidnapping et pour assassinat. — L’arrêter ? dit Luke. Pour assassinat ? Dans une zone de guerre où des centaines de milliers de gens ont déjà péri ? Il réfléchit à la question pendant une minute. Don hocha la tête. — C’est ça. Ensuite, nous allons le ramener ici, le juger et l’emprisonner. Ce Parr est répugnant et il faut faire le ménage. C’est un assassin, un menteur et un voleur. Il est hors d’atteinte par qui que ce soit, personne ne le commande et il fait sa loi. Il commet des atrocités que les Irakiens reprochent aux Américains. S’il continue, il va causer un incident international qui entachera tous nos efforts en Irak, en Afghanistan et dans le monde entier. Luke inspira profondément. — Selon vous, comment va-t-on procéder ? Don et Trudy le regardaient fixement. Trudy prit la parole. — Si vous prenez cette affaire, la CIA vous fournira une identité. Vous serez un contractuel militaire en cours de corruption, dit-elle. Avec un acolyte, vous irez seuls dans le triangle sunnite, vous trouverez le quartier général de Parr en vérifiant une demi-douzaine de lieux soupçonnés, vous infiltrerez son équipe, vous l’arrêterez puis vous demanderez une extraction par hélicoptère. Luke grogna. Il rit presque. Il regarda la jeune et jolie Trudy, diplômée d’une université d’élite de la côte est. Pour une raison quelconque, il se concentra sur ses mains. Elles étaient minuscules, immaculées, belles, même. Il doutait qu’elles aient jamais tenu une arme. On aurait dit qu’elles n’avaient jamais rien soulevé de plus lourd qu’un crayon et qu’elles n’avaient jamais été salies par la terre de toute leur vie. Les mains de Trudy auraient dû figurer dans une publicité pour Palmolive. Elles auraient dû avoir leur propre émission de télévision. — Ça a l’air pas mal, dit-il. C’est vous qui avez trouvé ça ? Je peux vous dire que ma dernière extraction par hélicoptère s’est très bien déroulée. Mon meilleur ami est mort, mon commandant est mort, presque tous les autres sont morts, en fait. Les seuls qui ne sont pas morts, c’est moi, un gars qui a perdu la tête et un autre qui a perdu les deux jambes, la tête et, vous savez, sa capacité à … Luke ne finit pas sa phrase. Il ne voulait pas la finir. — Ce gars refuse de me parler parce qu’il m’a demandé de le tuer et que j’ai refusé. Trudy regardait fixement Luke de ses grands, beaux yeux. Les lunettes les faisaient paraître plus gros qu’ils n’étaient vraiment. En ce moment, elle ressemblait à une scientifique qui examinait un insecte au microscope. — C’est gênant, dit-elle. — C’est de l’histoire ancienne, dit Don. Soit on reprend les rênes, soit on ne les reprend pas. Luke hocha la tête et leva les mains. — Je sais. Je suis désolé. Je sais, OK ? Donc, disons que j’accepte. Et si Parr ne veut pas me suivre gentiment ? Et s’il n’a pas vraiment envie de passer le reste de sa vie en prison ? Don haussa les épaules. — S’il résiste à son arrestation, alors, tu mets fin à son commandement et à la capacité d’opération de son groupe par tous les moyens dont tu disposes à ce moment. — Vous comprenez que nous parlons d’Américains ? dit Luke. Ils le regardèrent tous les deux. Aucun d’eux ne répondit. Un long moment s’écoula. C’était une question idiote. Bien sûr, qu’ils le comprenaient. — Veux-tu effectuer cette mission ? dit Don. Luke réfléchit une minute avant de parler. Voulait-il de cette mission ? Bien sûr qu’il en voulait. Avait-il le choix ? Que pouvait-il faire d’autre ? Rester assis dans cet immeuble de bureaux et devenir fou ? Rester ici à refuser les missions jusqu’à ce que Don finisse par comprendre le message et le laisse partir ? C’était pour ce genre de mission qu’on l’avait embauché. Par rapport à ce qu’il avait fait avant, c’était même une petite mission. C’était quasiment un week-end de vacances. Une image de Rebecca dans le chalet de sa famille lui vint en tête. Elle était maintenant très proche de l’accouchement. Son fils allait bientôt naître. Malgré ce travail de bureau, malgré les longs trajets pour aller au travail, malgré son absence cinq jours par semaine, le dernier mois était un des plus heureux qu’ils aient jamais vécus. Qu’est-ce que Becca allait penser de ça ? — Luke ? dit Don. Luke hocha la tête. — Oui. Je veux cette mission. CHAPITRE SEPT 18 h 15, Heure Avancée de l’Est Comté de Queen Anne, Maryland, côte est de la baie de Chesapeake — Tu as l’air belle, dit Luke. Il venait d’arriver. Il s’était vite enlevé sa chemise et sa cravate et s’était mis un jean et un tee-shirt dès qu’il avait passé la porte. Maintenant, il avait une canette de bière en main. La bière était très froide et délicieuse. Il y avait eu une circulation démente. De DC, le trajet durait une heure et demie. Il fallait franchir le Pont de la Baie de Chesapeake pour arriver sur la rive est, mais cela ne comptait plus parce que, maintenant, il était arrivé. Luke et Becca séjournaient dans le chalet de la famille de Becca dans le Comté de Queen Anne. Situé sur un petit promontoire juste au-dessus de la baie, le chalet était ancien et rustique. Il avait deux niveaux. Il était tout en bois et, où qu’on marche, il grinçait constamment. Il y avait une véranda avec paravent face à l’eau et une porte de cuisine qui se refermait en claquant avec enthousiasme. Le mobilier du salon remontait à plusieurs générations. Les lits étaient de vieux squelettes en métal sur ressorts ; le lit de la chambre principale était presque assez long, mais pas tout à fait, pour que Luke y puisse y dormir confortablement. La chose la plus solide de la maison était de loin la cheminée de pierre qu’il y avait dans le salon. C’était presque comme si cette bonne vieille cheminée avait déjà été là et qu’un constructeur doté d’un certain sens de l’humour avait érigé une cabane en bardeaux tout autour. À entendre raconter cette histoire, la maison devait être dans la famille depuis cent ans Certains des souvenirs les plus anciens de Becca étaient liés à cette maison. C’était vraiment un bel endroit. Luke l’adorait. Assis dans le patio arrière, en fin d’après-midi, ils regardaient le soleil descendre lentement sur l’immensité de l’eau. Comme c’était un jour venteux, il y avait des voiles blanches partout dehors. Luke aurait presque voulu que ce moment dure indéfiniment et rester là pour toujours. Le décor était superbe et Becca avait vraiment l’air belle. Luke ne lui avait pas menti sur ce sujet. Elle était aussi belle que jamais et presque aussi menue. Leur fils était un ballon de basket qu’elle cachait sous son chemisier. Elle avait passé une partie de l’après-midi à travailler un peu dans son jardin et elle était un peu rouge et en sueur. Elle portait un grand chapeau mou pour se protéger du soleil et elle buvait un grand verre d’eau glacée. Elle sourit. — Tu as l’air beau, toi aussi. Il y eut un long moment de silence entre eux. — Comment s’est déroulée ta journée ? dit-elle. Luke prit une autre gorgée de sa bière. Il pensait que, quand les ennuis approchaient, il fallait les affronter directement. En général, il n’aimait pas y aller par quatre chemins et Becca méritait de tout savoir immédiatement. — Eh bien, elle a été différente. Don recrute et il m’a confié un projet aujourd’hui. — Eh bien, c’est une bonne chose, dit Becca. C’est une bonne nouvelle, n’est-ce pas ? Ça te fait de quoi t’occuper. Je sais que ton travail t’ennuie un peu ces temps-ci et que tes trajets te contrarient. Luke hocha la tête. — Oui, c’est une bonne nouvelle. Ça pourrait l’être. C’est une mission de police, pourrait-on dire. Nous sommes le FBI, n’est-ce pas ? C’est ce que nous faisons. L’inconvénient, c’est que, si je prends la mission, et je n’ai pas vraiment le choix puisque c’est mon travail, alors, il faudra que je quitte la ville pendant quelques jours. Luke entendait qu’il hésitait et il n’aimait pas ça. Quitter la ville ? Il plaisantait, ou quoi ? Don ne l’envoyait pas à Pittsburgh. Alors, Becca sirota son eau. Ses yeux le regardaient par-dessus le haut du verre. C’étaient des yeux méfiants. — Où dois-tu aller ? Et voilà. Autant le dire dès maintenant. — En Irak. Les épaules de Rebecca s’effondrèrent. — Oh, Luke, allez. Elle soupira lourdement. — Il veut que tu ailles en Irak ? Tu reviens d’Afghanistan, où tu t’es presque fait tuer. Ne comprend-il pas que nous allons avoir un bébé ? Je veux dire, il le sait, n’est-ce pas ? Luke hocha la tête. — Il t’a vue, chérie. Tu te souviens ? Il t’a emmenée me voir. — Dans ce cas, comment peut-il même l’envisager ? J’espère que tu lui as dit non. Luke prit une autre gorgée de sa bière. Elle était un peu plus chaude, maintenant, pas aussi délicieuse que le moment d’avant. — Luke ? Tu lui as dit non, n’est-ce pas ? — Chérie, c’est mon travail. Il n’y a pas beaucoup de missions de ce type pour moi. Don m’a sauvé la mise. L’Armée allait prétendre que j’avais un syndrome de stress post-traumatique et me virer. Si ça ne s’est pas produit, c’est grâce à Don. Je ne peux pas me permettre de lui dire non pour l’instant. D’ailleurs, en fait, c’est une mission très facile. — Une mission facile dans une zone de guerre, dit Becca. De quel travail s’agit-il ? Assassiner Oussama ben Laden ? Luke secoua la tête. — Non. — Qu’est-ce que c’est, alors ? — Là-bas, il y a un contractuel militaire américain qui a dérapé. Il pille les vieilles caches de Saddam Hussein et il vole du liquide, des œuvres d’art, de l’or, des diamants … Moi et un acolyte, ils veulent qu’on l’arrête. Ce n’est pas du tout une opération militaire. C’est une opération policière. — Qui est ton acolyte ? dit-elle. Il voyait dans ses yeux qu’elle pensait à ce qui était arrivé à son dernier acolyte. — Je ne l’ai pas encore rencontré. — Pourquoi ne demandent-ils pas à la police militaire de s’en charger ? Luke secoua la tête. — Cela ne concerne pas l’armée. Comme je l’ai dit, c’est l’affaire de la police. À la base, le contractuel est un civil. Ils veulent que la différence soit claire. Luke pensa à toutes les choses qu’il ne lui disait pas. La nature instable de la région et les combats acharnés qui s’y déroulaient, les atrocités que Parr avait commises, l’équipe d’agents agressifs et de tueurs implacables qu’il s’était constituée, le désespoir avec lequel ces personnes peu scrupuleuses devaient désirer survivre indemnes avec tout leur butin et sans se faire arrêter par la police. Finalement, il y avait aussi les cadavres de ces hommes qui avaient été décapités, brûlés puis pendus à un pont. Soudain, Becca se mit à pleurer. Luke posa la bière et alla la rejoindre. Il s’agenouilla à côté d’elle et la prit dans ses bras. — Oh, mon Dieu, Luke, dis-moi que ça ne va pas recommencer. Je ne crois pas que je pourrais le supporter. Notre fils va naître. — Je sais, dit-il. Je sais. Ça ne sera pas comme avant. Ce n’est pas un déploiement. Je serai absent trois jours, peut-être quatre. J’arrête cet homme et je le ramène. — Et si tu meurs ? dit-elle. — Je ne vais pas mourir. Je vais faire très attention. Je n’aurai probablement même pas à utiliser mon arme. Il n’arrivait pas à croire à tous les mensonges qu’il lui disait. À présent, ses larmes la faisaient trembler. — Je ne veux pas que tu partes, dit-elle. — Je sais, ma chérie, je sais, mais il le faut. Ce sera très rapide. Je t’appellerai tous les soirs. Tu peux rester avec tes parents. Je reviendrai vite. Ce sera comme si je n’étais jamais parti. Elle secoua la tête. Maintenant, ses larmes coulaient plus fort. — Je t’en supplie, dit-elle, je t’en supplie, dis-moi que tout ira bien. Luke la serra fort en faisant attention au bébé qui grandissait en elle. — Tout ira bien. Ça va bien se passer. Je le sais. CHAPITRE HUIT 5 mai 15 h 45, Heure Avancée de l’Est Base Commune Andrews Comté du Prince Georges, Maryland — C’est toi le patron, dit Don. Don mesurait cinq centimètres de plus que Luke et il était visiblement plus large d’épaules. Face aux cheveux gris de Don, à sa taille, son âge et son expérience, Luke avait toujours un peu l’impression d’être un enfant. — Ne les laisse pas oublier qui commande. Je viendrais bien avec toi, mais je dois assister à des réunions. Tu es mon représentant. Dans le cadre de ce voyage, tu es moi. Luke hocha la tête. — OK, Don. Ils marchaient dans un couloir long et large qui traversait le terminal. Des quantités de gens, pour la plupart en uniformes de diverses sortes, s’affairaient aux alentours, allant çà et là. Des gens mangeaient debout chez Taco Bell et Subway. Des hommes serraient des femmes dans leurs bras. Des tas de bagages partaient sur des chariots. L’endroit fourmillait d’activité. Il y avait deux guerres en même temps et, dans tous les services de l’armée, des membres du personnel partaient. — Un nouveau vient se joindre à toi. C’est ton acolyte, mais tu es l’aîné. Il s’appelle Ed Newsam. Je l’apprécie. Il est grand, il est présomptueux à l’extrême et il est jeune. Je l’ai pris dans la Force Delta, même s’il n’y est que depuis un an. — Un an ? Don … — En un an, il a déjà fait ses preuves de façon fort admirable. Crois-moi, tu vas être heureux que je l’aie recruté. C’est un vrai mec, un animal, comme toi à son âge. À trente-deux ans, Luke commençait déjà à se sentir vieux. Il était reparti à la salle de gymnastique pendant les quelques dernières semaines et il avait soudain eu beaucoup de mal à se remettre en forme. La prise de conscience avait été dure. Il s’était négligé pendant son séjour à l’hôpital. — Trudy et Swann voyagent avec toi, mais ils n’iront pas sur le théâtre des opérations avec toi. Ils resteront dans la Zone Verte sécurisée et te dispenseront des conseils et des informations de là. Tu ne dois en aucune circonstance les mettre en danger. Ils ne sont pas militaires et ils ne l’ont jamais été. Luke hocha la tête. — Compris. Don s’arrêta. Il se tourna vers Luke. Son regard dur s’adoucit un peu. C’était comme s’il était le père de Luke, le père qu’il n’avait jamais eu. Don était juste un père de grande taille aux cheveux gris, à la poitrine large et au visage taillé comme une falaise de granit. — Tu vas te débrouiller à la perfection, mon garçon. Tu as déjà été en position de commandement. Tu as déjà été en zone de guerre. Tu as déjà mené des missions difficiles, des missions impossibles. Celle-là n’est pas comme ça. Celle-là est toute facile, OK ? Papa Cronin va diriger cette opération du sol. Il assurera tes arrières et fera le nécessaire pour que tu aies les gens dont tu as besoin en l’air au-dessus de toi et un pas derrière toi. Luke était heureux de l’entendre. Bill Cronin était un agent spécial de la CIA. Ils le connaissaient bien et il avait beaucoup d’expérience au Moyen-Orient. Luke avait servi deux fois sous ses ordres, une fois quand la Force Delta l’avait détaché à la CIA et une fois pendant une opération spéciale commune. Don poursuivit. — Je m’attends entièrement à ce que vous arriviez là-bas et que Parr laisse tomber son arme et lève les mains en l’air. Il sera soulagé que tu ne sois pas Al-Qaïda. Il faut qu’on réussisse d’entrée de jeu pour montrer aux membres du Congrès qu’on est sérieux et c’est pourquoi je te confie une mission facile pour ton retour dans la profession, mais ne le dis pas aux autres. Ils croient que c’est la mission la plus sérieuse qui soit. Luke sourit et secoua la tête. — OK, père. — Je t’ébourifferais bien les cheveux, mais tu es trop âgé pour ça, dit Don. Devant eux, il y avait une petite salle d’attente pour leur porte d’embarquement. Trois rangées de cinq sièges chacune étaient rassemblées devant un bureau et, derrière le bureau, il y avait la porte qui menait au tarmac. Le bureau était vide et personne n’était assis sur les chaises. Cette partie du terminal était vide. Par les grandes fenêtres, Luke voyait un petit jet bleu du Département d’État qui, garé à l’extérieur, l’attendait. Un escalator menait à la porte ouverte de la cabine de l’avion. Un groupe de trois personnes s’affairait autour de la porte. Deux de ces personnes étaient Trudy Wellington et Mark Swann. Trudy était incontestablement minuscule. Swann était grand et mince, mais avait l’air beaucoup plus petit à côté de la troisième personne, un noir en jean et en blouson de cuir. Le gars noir restait un peu à l’écart de Trudy et de Swann. Il avait un sac à dos vert à ses pieds. — C’est lui ? dit Luke. Newsam ? Don hocha la tête. — C’est lui. Luke l’inspecta quand ils approchèrent. Il semblait mesurer un mètre quatre-vingt-quinze. Il avait les épaules aussi larges que la poitrine. Sous son blouson de cuir, il portait un tee-shirt blanc qui moulait tellement son grand corps qu’on aurait dit que quelqu’un l’avait peint dessus. Il avait les bras couverts par le blouson, mais des poings énormes. À ses grands pieds, il portait des bottes de travail jaunes. Il ressemblait à un super-héros de dessin animé. Seul son visage faisait exception. Il était aussi arrogant et aussi jeune que celui d’un lycéen. Il ne comportait pas la moindre ride. — Ce gars a-t-il déjà combattu ? dit Luke. Don hocha à nouveau la tête. — Oh, oui. — OK. C’est vous le patron. — Effectivement. Ils atteignirent le groupe. Ses trois membres se retournèrent. Trudy et Swann n’avaient d’yeux que pour Don, leur patron. Le nouveau venu, Newsam, regarda fixement Luke. — Merci d’être tous venus. Trudy et Mark, vous avez eu l’occasion de faire la connaissance de Luke Stone, votre commandant lors de ce voyage. Luke est un des meilleurs agents spéciaux avec lequel j’aie eu le plaisir de servir dans l’Armée des États-Unis. Luke, je vous présente Ed Newsam. Je n’ai pas servi avec lui, mais j’ai entendu dire des choses spectaculaires sur lui. 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