Manque
Blake Pierce


— Un chef-d’œuvre de thriller et de roman policier. Pierce fit un travail formidable en développant des personnages avec un côté psychologique, si bien décrits que nous nous sentons dans leurs esprits, suivons leurs peurs et applaudissons leur succès. L’intrigue est très intelligente et vous gardera occupés le long du livre. Plein de rebondissements, ce livre vous gardera éveillés jusqu’à avoir tourné la dernière page. — Books and movie Review, Roberto Mattos (à propos de SANS LAISSER DE TRACES)MANQUE est le tome 16 de la série bestseller des Enquêtes de Riley Paige, qui commence avec le tome 1 SANS LAISSER DE TRACES – en téléchargement gratuit, et plus de 1000 notes à cinq étoiles !Un tueur en série frappe apparemment au hasard, tuant d’abord un homme dans la cinquantaine, puis une femme du même âge. La seule chose qui les relie est l’unique souvenir qu’il a emporté : une chaise de salle à manger.Que cela signifie-t-il ? Les meurtres sont-ils aléatoires après tout ?L’agente du FBI Riley Paige doit affronter ses propres démons et ses propres problèmes familiaux tout en s’engageant dans une course contre la montre pour pénétrer dans l’esprit d’un tueur diabolique dont il est certain qu’il frappera de nouveau.Va-t-elle l’arrêter à temps ?Thriller plein d’action, au suspens palpitant, MANQUE est le tome 16 d’une nouvelle série captivante – avec un nouveau personnage attachant – qui vous poussera à tourner les pages jusqu’au bout de la nuit.







M A N Q U E



(LES ENQUETES DE RILEY PAIGE – TOME 16)



B L A K E P I E R C E


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la série de romans à suspense à succès RILEY PAGE, qui comporte quinze tomes (pour l’instant). Blake Pierce est aussi l’auteur de la série de romans à suspense MACKENZIE WHITE, qui comprend neuf tomes (pour l’instant) ; de la série de romans à suspense AVERY BLACK, qui comprend six tomes ; de la série de romans à suspense KERI LOCKE, qui comprend cinq tomes ; de la série de romans à suspense LE MAKING OF DE RILEY PAIGE, qui comprend trois tomes (pour l’instant) ; de la série de romans à suspense KATE WISE, qui comprend deux tomes (pour l’instant) ; de la série de romans à suspense psychologique CHLOE FINE, qui comprend trois tomes (pour l’instant) et de la série de thrillers psychologiques JESSIE HUNT, qui comprend trois tomes (pour l’instant).

Lecteur gourmand et fan depuis toujours de romans à mystère et à suspense, Blake aime beaucoup recevoir de vos nouvelles, donc, n’hésitez pas à vous rendre sur www.blakepierceauthor.com pour en apprendre plus et rester en contact !



Copyright © 2019 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi des États-Unis sur le droit d’auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou s’il n’a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes priés de le renvoyer et d’acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le travail difficile de l’auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les évènements et les incidents sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n’est que pure coïncidence.

Image de couverture : Copyright Fer gregory, utilisé en vertu d’une licence accordée par Shutterstock.com.


LIVRES PAR BLAKE PIERCE



SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE JESSIE HUNT

LA FEMME PARFAITE (Volume 1)

LE QUARTIER IDÉAL (Volume 2)

LA MAISON IDÉALE (Volume 3)



SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE CHLOE FINE

LA MAISON D’À CÔTÉ (Volume 1)

LE MENSONGE D’UN VOISIN (Volume 2)

VOIE SANS ISSUE (Volume 3)



SÉRIE MYSTÈRE KATE WISE

SI ELLE SAVAIT (Volume 1)

SI ELLE VOYAIT (Volume 2)

SI ELLE COURAIT (Volume 3)

SI ELLE SE CACHAIT (Volume 4)

SI ELLE S’ENFUYAIT (Volume 5)



LES ORIGINES DE RILEY PAIGE

SOUS SURVEILLANCE (Tome 1)

ATTENDRE (Tome 2)

PIEGE MORTEL (Tome 3)

ESCAPADE MEURTRIERE (Tome 4)



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

RÉACTION EN CHAÎNE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA À LA CHASSE (Tome 5)

À VOTRE SANTÉ (Tome 6)

DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)

UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)

SANS COUP FÉRIR (Tome 9)

À TOUT JAMAIS (Tome 10)

LE GRAIN DE SABLE (Tome 11)

LE TRAIN EN MARCHE (Tome 12)

PIÉGÉE (Tome 13)

LE RÉVEIL (Tome 14)

BANNI (Tome 15)

MANQUE (Tome 16)



SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2)

AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3)

AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4)

AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5)

AVANT QU’IL NE RESSENTE (Volume 6)

AVANT QU’IL NE PÈCHE (Volume 7)

AVANT QU’IL NE CHASSE (Volume 8)

AVANT QU’IL NE TRAQUE (Volume 9)

AVANT QU’IL NE LANGUISSE (Volume 10)

AVANT QU’IL NE FAILLISSE (Volume 11)



LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK

RAISON DE TUER (Tome 1)

RAISON DE COURIR (Tome2)

RAISON DE SE CACHER (Tome 3)

RAISON DE CRAINDRE (Tome 4)

RAISON DE SAUVER (Tome 5)

RAISON DE REDOUTER (Tome 6)



LES ENQUETES DE KERI LOCKE

UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1)

DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2)

L’OMBRE DU MAL (Tome 3)

JEUX MACABRES (Tome 4)

LUEUR D’ESPOIR (Tome 5)


TABLE DES MATIÈRES



PROLOGUE (#u68921414-67b3-5e2b-95bd-1648b39b7829)

CHAPITRE UN (#ubf56ad9f-6782-5fa7-b292-c61ace5397e5)

CHAPITRE DEUX (#uf1fcb60c-28e1-5408-8f94-071ed45865dc)

CHAPITRE TROIS (#ud041b12a-1d5a-54cc-a51e-7408464d6b0c)

CHAPITRE QUATRE (#ucbd42645-6a66-5d0c-af76-d4c94d521c1a)

CHAPITRE CINQ (#ud85d186c-6d52-5c9a-9193-d9e0b50edab4)

CHAPITRE SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE ET UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


Lori Tovar gara sa voiture dans l’allée de la maison où elle avait vécu la majeure partie de sa vie. Elle coupa le moteur et resta assise là à regarder la charmante demeure de trois étages.

Une phrase familière lui vint à l’esprit.

Première arrivée, dernière partie.

Elle sourit un peu tristement. Elle avait entendu beaucoup de gens la prononcer à propos d’elle.

Infirmière à l’hôpital de South Hill, elle était connue pour faire des gardes plus longues que n’importe qui d’autre. Elle remplaçait souvent les absences d’autres infirmières tout en s’accordant rarement du temps libre. Ce n’était pas qu’elle se sentait particulièrement assidue. C’est juste que, d’une certaine façon, les longues heures de travail lui venaient naturellement.

Elle murmura ces mots à haute voix :

— Première arrivée, dernière partie.

Cette phrase était l’histoire de sa vie à plus d’un titre. Elle avait été la première de quatre enfants à vivre dans cette grande maison autrefois heureuse. Au cours des dernières années, ses plus jeunes frères et sœurs s’étaient dispersés dans tout le pays.

Et bien sûr, papa était simplement parti. Personne ne l’avait vu venir.

Lori et ses frères et sœurs avaient toujours eu l’impression d’appartenir à une famille parfaite. Ils avaient tous été choqués d’apprendre le contraire quelques années auparavant, lorsque leur père avait quitté leur mère pour une autre femme.

Et maintenant Lori se trouvait là – la dernière de la fratrie restée en ville, donc toujours celle qui venait passer voir sa mère. Elle s’arrêtait au moins une fois par semaine, l’emmenait parfois prendre un café, ou simplement s’asseyait avec elle, discutait et faisait de son mieux pour tirer sa mère de ses accès de profonde tristesse.

Dernière partie.

Lori poussa un long soupir, puis sortit de la voiture et passa devant les plantes et les arbustes organisés en terrasses immaculées jusqu’au porche avant. Elle s’arrêta à la boîte aux lettres et l’ouvrit pour voir s’il y avait du courrier. La boîte était vide.

Lori pensa que sa mère avait déjà vérifié, ce qui pourrait être bon signe. Peut-être cela voulait-il dire qu’elle n’était pas en train de sombrer dans une de ses crises d’apathie extrême.

Mais Lori fut consternée que la porte se soit ouverte quand elle tourna la poignée. Elle secoua la tête. Elle avait dû dire mille fois à sa mère qu’elle devait garder la porte fermée, même pendant la journée, surtout maintenant qu’elle vivait seule.

Pendant l’enfance et l’adolescence de Lori, il n’avait pas été nécessaire de tout le temps verrouiller la porte. Mais c’était alors une époque plus innocente. Les choses avaient changé, et la criminalité avait augmenté même dans ce quartier respectable. Les effractions devenaient de plus en plus fréquentes.

J’imagine que je vais devoir lui rappeler encore une fois, pensa Lori.

Non pas que cela servirait à grand-chose.

Les vieilles habitudes ont la vie dure.

Elle entra dans la maison et cria :

— Maman, j’ai quitté le travail tôt. J’ai juste pensé que je pourrais passer.

Aucune réponse.

Elle cria encore :

— Maman, tu es à la maison ?

Encore une fois, il n’y eut pas de réponse. Lori n’était pas particulièrement surprise. Sa mère faisait peut-être la sieste en haut. Ce ne serait pas la première fois qu’elle n’entendait pas Lori arriver parce qu’elle dormait.

Mais ce n’était pas bien qu’elle ait laissé la porte ouverte pendant qu’elle faisait la sieste.

Je vais devoir lui en parler.

Pendant ce temps, Lori se sentait un peu indécise. Il était dommage de montrer et de réveiller sa mère si elle dormait bien. D’un autre côté, elle s’était donné un peu de mal pour organiser son emploi du temps au travail afin de pouvoir passer.

J’aurais dû appeler d’abord, se dit-elle.

Elle décida de monter jeter un coup d’œil dans la chambre de ses parents et d’essayer de voir à quel point sa mère dormait profondément. Si elle commençait à se réveiller, Lori lui ferait savoir qu’elle était là. Sinon, elle partirait peut-être discrètement.

Alors qu’elle montait les escaliers, Lori fut saisie par une nostalgie profonde. Comme toujours, cette maison était hantée par des souvenirs, pour la plupart très agréables. Rien ne clochait vraiment dans la vie de Lori en ce moment, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle avait passé ses plus beaux jours ici même.

Serai-je à nouveau aussi heureuse ? se demanda-t-elle.

Elle espérait qu’un jour sa vie serait un peu plus complète qu’aujourd’hui.

Et ne serait-ce pas merveilleux si cela pouvait arriver ici même ?

Lori et son mari, Roy, parlaient souvent d’acheter cette maison. Ils pensaient tous les deux que sa mère serait mieux dans une demeure plus petite, peut-être un appartement douillet dont elle pourrait facilement s’occuper, et où tout ne lui rappellerait pas constamment que papa l’avait quittée. Ce serait certainement mieux pour son humeur en général.

Lori pensait que ce serait l’endroit idéal pour fonder sa propre famille, ce qu’elle et Roy pensaient tous les deux devoir arriver bientôt. Pendant un moment, elle crut presque entendre le rire des enfants qui couraient de chambre en chambre, comme elle et ses frères et sœurs l’avaient fait il y avait des années. Si seulement sa mère acceptait de déménager, et bien sûr de leur faire une proposition financière qu’ils pourraient gérer.

Sa mère disait souvent qu’elle s’impatientait d’avoir des petits-enfants, mais elle ne semblait pas se rendre compte que le déménagement pouvait accélérer ce processus. Elle s’obstinait à vouloir rester ici, refusant de penser à vivre ailleurs.

Peut-être qu’un jour elle changera d’avis, pensa Lori.

Si c’est le cas, elle aurait aimé que cela se produise avant qu’elle ne commence à avoir des enfants.

Lorsque Lori entra dans le couloir du deuxième étage, elle remarqua que la porte de la chambre de sa mère était partiellement ouverte. D’habitude, sa mère la fermait quand elle faisait la sieste. Soudain, il lui sembla un peu étrange qu’elle ne l’ait pas entendu appeler depuis le rez-de-chaussée. Elle devenait peut-être un peu dure d’oreille ? Si oui, Lori ne l’avait pas remarqué.

Lori se dirigea vers la porte de la chambre à coucher et la poussa silencieusement jusqu’à ce qu’elle soit entièrement ouverte. Personne n’était dans la chambre, et le lit était parfaitement fait.

Elle se dit que sa mère avait dû sortir quelque part.

Et c’est probablement une bonne chose.

Sa mère passait trop de temps seule dans cette énorme maison. Lorsque Lori lui avait rendu visite il y a quelques jours, sa mère avait mentionné qu’elle sortirait peut-être avec certains des amis avec lesquels elle jouait au bingo le vendredi à l’église. Lori lui avait dit que ce serait une excellente idée.

Mais ce n’était pas vendredi, et où que soit allée sa mère, il était troublant qu’elle ait laissé la porte d’entrée ouverte. Lori se demanda – maman perd-elle un peu la tête ? Cette idée l’avait inquiétée dernièrement. La mémoire de sa mère avait toujours été exceptionnellement vive, mais elle avait oublié de petites choses dernièrement.

Lori avait essayé de se persuader que sa mère était encore assez jeune pour que la démence s’installe. Mais en raison de son propre travail à l’hôpital, elle savait que c’était une possibilité. Elle détestait l’idée d’avoir à en parler à sa mère, ainsi que tous les problèmes et les chagrins qui en découleraient sûrement.

Pendant ce temps, Lori décida qu’elle ferait tout aussi bien de rentrer chez elle.

Elle redescendit les escaliers et s’arrêta pour jeter un coup d’œil dans la salle à manger. Elle éprouva un pincement au cœur en ne voyant pas la longue table où elle, sa sœur et ses frères avaient profité de délicieux dîners et de conversations avec maman et papa.

Aussi déterminée que soit sa mère à vivre comme elle l’avait toujours fait, elle n’avait tout simplement plus été capable de s’asseoir à cette grande table. Elle offrait suffisamment de place pour tous les membres de la famille qui n’étaient plus là, et elle pouvait même être agrandie en ajoutant des rallonges supplémentaires. Lori pouvait comprendre pourquoi sa mère avait voulu que la table disparaisse. Lori l’avait aidé à la vendre avec les chaises assorties, et elles avaient acheté un ensemble plus petit.

Puis Lori remarqua quelque chose d’étrange. Il y avait habituellement quatre chaises autour de cette nouvelle table carrée. Mais il n’y en avait plus que trois.

Sa mère avait dû déplacer la chaise manquante, mais pourquoi ?

Peut-être l’avait-elle utilisée pour atteindre une étagère ou changer une ampoule.

Lori fronça les sourcils en pensant : Encore une chose dont je dois lui parler.

Après tout, sa mère avait un escabeau en parfait état, ce qui était beaucoup plus sûr pour ce genre de tâches. Elle devait savoir qu’il ne fallait pas utiliser une chaise.

Tandis que Lori regardait autour d’elle à la recherche d’un signe de la chaise, ses yeux se posèrent sur l’étroit plan de travail en marbre qui séparait la salle à manger de la cuisine. Elle vit une tache rougeâtre de l’autre côté.

C’était vraiment étrange. Sa mère avait toujours été une femme de ménage méticuleuse particulièrement obsédée par la propreté de sa cuisine. Ce n’était pas son genre de renverser quelque chose et de ne pas le nettoyer immédiatement.

Lori sentait une inquiétude grandissante l’envahir.

Quelque chose ne va pas, pensa-t-elle.

Elle se précipita jusqu’au bord du plan de travail et regarda dans la cuisine.

Là, sur le sol, gisait sa mère, étrangement étalée dans une mare de sang.

— Maman ! haleta-t-elle d’une voix rauque.

Son cœur palpitait et elle sentait ses membres devenir froids et s’engourdir. Elle savait qu’elle était en état de choc, mais elle devait garder son sang-froid.

Lori s’agenouilla et vit que les yeux de sa mère étaient fermés. Elle avait une grosse entaille à la tête. Lori se sentait aux prises avec l’incrédulité, l’horreur et la confusion, et son esprit s’agitait pour tenter de saisir…

Que s’est-il passé ?

Sa mère avait dû trébucher, tomber et se cogner la tête contre le plan de travail.

Ses réflexes d’infirmière se mettant en marche, Lori toucha le cou de sa mère pour vérifier son pouls.

Et c’est là que Lori vit que sa gorge avait été tranchée.

Une artère carotide avait été sectionnée, mais il n’y avait pas de sang qui en sortait.

Le visage de sa mère était pâle et sans vie.

Lori sentit une force volcanique jaillir des profondeurs de ses poumons.

Puis elle se mit à crier.




CHAPITRE UN


Un coup de feu retentit depuis un endroit très proche.

Riley Paige se retourna brusquement alors que le bruit résonnait dans le couloir en haut.

April ! pensa-t-elle, alors que la stupéfaction parcourait son corps.

Riley se précipita vers sa chambre.

Sa fille April, âgée de 16 ans, se tenait là tremblante de la tête aux pieds, mais elle n’avait pas l’air d’être blessée.

Riley pouvait respirer à nouveau.

Par terre devant April se trouvait un pistolet Ruger SR22. À côté, il y avait la boîte en vinyle bleu dans laquelle l’arme était censée être conservée.

La voix d’April trembla quand elle dit :

— Je suis désolée. Je m’apprêtais à le mettre dans le coffre-fort du placard, mais il a tiré et je l’ai laissé tomber. Je ne savais pas qu’il était chargé.

Riley sentit son visage rougir. Sa peur se transformait en colère.

— Comment ça, tu ne savais pas ? Elle dit. Comment pouvais-tu ne pas savoir ?

Riley ramassa l’arme, sortit le chargeur et l’agita devant April.

— Ce chargeur ne devrait même pas être dans l’arme, dit-elle. Tu étais censée l’enlever avant qu’on quitte le stand de tir.

— Je pensais avoir tiré toutes les balles, dit April.

— Ce n’est pas une excuse, dit sèchement Riley. Tu enlèves toujours le chargeur quand tu as fini l’entraînement au tir.

— Je sais, April dit. Ça n’arrivera plus.

Bien sûr que ça n’arrivera plus, pensa Riley. Elle se rendit également compte qu’elle était en colère contre elle-même car elle était sortie de la pièce avant qu’April n’ait rangé son arme. Mais elles avaient déjà fait plusieurs séances d’entraînement au stand de tir, et tout s’était bien passé auparavant.

Elle jeta un coup d’œil dans la pièce.

— Où est-ce que ça a frappé ? demanda-t-elle.

April pointa vers le mur du fond. Évidemment, Riley vit un trou de balle. Elle éprouva une nouvelle vague de panique. Elle savait que les murs entre les pièces de sa maison n’étaient pas assez solides pour arrêter une balle – pas même d’un pistolet de calibre 22.

Elle agita un doigt en direction d’April.

— Toi, tu restes ici.

Elle sortit dans le couloir et entra dans la pièce voisine, qui était la chambre d’April. Il y avait un trou de sortie dans le mur juste là où elle s’attendait à le voir, puis un autre trou dans le mur d’en face où la balle avait poursuivi sa course.

Riley eut du mal à se vider la tête pour évaluer la situation.

De l’autre côté de ce mur, il y avait l’arrière-cour.

A-t-elle pu toucher quelqu’un ? se demanda-t-elle.

Elle se dirigea vers le trou et y jeta un coup d’œil. Si la balle avait continué à traverser, elle aurait dû voir la lumière du soleil. L’extérieur en brique avait finalement dû l’arrêter. Et même si cela n’avait pas été le cas, la balle aurait été suffisamment ralentie pour ne pas dépasser la cour arrière.

Riley poussa un soupir de soulagement.

Personne n’a été blessé.

Malgré tout, une chose horrible s’était produite.

Alors qu’elle quittait la chambre d’April et se dirigeait vers la sienne, deux personnes arrivèrent en haut de l’escalier et foncèrent dans le couloir. L’une était sa fille de quatorze ans, Jilly. L’autre était sa solide gouvernante guatémaltèque, Gabriela.

Gabriela s’écria :

— ¡Dios mio ! C’était quoi ce bruit ?

— Que s’est-il passé ? Jilly se fit l’écho de Gabriela. Où est April ?

Avant même que Riley ne puisse commencer à essayer d’expliquer, Jilly et Gabriela avaient trouvé April dans la chambre. Riley les suivit.

Alors qu’elles entraient toutes, April mettait la boîte en vinyle dans le petit coffre-fort noir sur l’étagère du placard. Avec un effort évident pour paraître calme, elle dit :

— Mon arme a tiré.

Presque à l’unisson, Jilly et Gabriela s’exclamèrent :

— Tu as une arme ?

Riley ne put retenir un gémissement de désespoir. La situation était maintenant mauvaise à bien des niveaux. Lorsque Riley avait acheté l’arme pour April en juin dernier, elles s’étaient toutes deux mises d’accord pour ne pas en parler à Gabriela ou à Jilly. Jilly aurait sûrement été jalouse de sa sœur aînée. Gabriela se serait simplement inquiétée.

Pour de bonnes raisons, en fin de compte, pensa Riley.

Elle pouvait voir que sa fille cadette se préparait à une vague de questions et d’accusations, tandis que sa gouvernante attendait simplement une explication.

— Je descendrai tout vous expliquer dans quelques minutes. Pour l’instant, je dois parler à April seule, dit Riley.

Jilly et Gabriela hochèrent la tête et quittèrent la pièce. Riley ferma la porte derrière elles.

Alors qu’April se laissait tomber sur le lit et levait les yeux vers sa mère, Riley se rappela à quel point elle et sa fille se ressemblaient. Même si elle avait quarante et un ans et qu’April n’en avait que seize, elles étaient manifestement faites dans le même moule. Ce n’était pas seulement leurs cheveux foncés et leurs yeux noisette, elles partageaient aussi une approche impulsive de la vie.

Puis l’adolescente s’avachit et parut au bord des larmes. Riley s’assit à côté d’elle.

— Je suis désolée, dit April.

Riley ne répondit pas. Des excuses n’allaient pas suffire pour l’instant.

— Est-ce que j’ai fait quelque chose d’illégal ? Décharger une arme à l’intérieur, je veux dire ? Est-ce qu’on doit prévenir la police ? dit April.

— Ce n’est pas illégal – pas si c’est accidentel. Je ne suis pas sûre que cela ne doive pas être illégal, cependant. C’était incroyablement négligent. Honnêtement, April, je pensais pouvoir te faire confiance pour ça, soupira Riley.

April ravala un sanglot.

— J’ai de sérieux ennuis, n’est-ce pas ?

Encore une fois, Riley ne dit rien.

Puis April dit :

— Écoute, je te promets d’être plus prudente. Ça n’arrivera plus. La prochaine fois qu’on ira au champ de tir…

Riley secoua la tête.

— Il n’y aura pas de prochaine fois.

April écarquilla les yeux.

— Tu veux dire… ? commença-t-elle.

— Tu ne peux pas garder l’arme, dit Riley. C’est terminé.

— Mais ce n’était qu’une erreur, dit April, dont la voix devenait de plus en plus aiguë.

— Tu sais très bien qu’il s’agit d’une question de tolérance zéro. On en a déjà parlé. Même une erreur stupide et imprudente comme celle-là est une erreur de trop. C’est très grave, April. Quelqu’un aurait pu être blessé ou tué. Tu ne comprends pas ça ? dit Riley.

— Mais personne n’a été blessé.

Riley se sentit coincée dans une impasse. April était en train de passer à toute allure à l’adolescence, refusant d’accepter la réalité de ce qui venait de se passer. Riley savait qu’il était presque impossible de raisonner sa fille dans ces moments-là. Mais raisonnable ou non, cette décision était de la seule responsabilité de Riley. En fait, elle était la propriétaire légale de l’arme, pas April. Sa fille ne pouvait pas posséder d’arme avant l’âge de dix-huit ans.

Riley l’avait achetée parce qu’April avait dit qu’elle voulait devenir une agente du FBI. Elle avait pensé que le petit calibre en ferait une bonne arme d’entraînement pour April au champ de tir. Jusqu’à aujourd’hui, ces leçons s’étaient très bien déroulées.

— C’est un peu de ta faute, tu sais. Tu aurais dû mieux me surveiller, dit April.

Riley se sentit piquée. April avait-elle raison ?

Lorsque sa fille avait remis le pistolet dans son étui au stand de tir, Riley était en train de terminer son propre entraînement au tir dans la cabine suivante avec son propre Glock calibre 40. Elle avait déjà supervisé April à plusieurs reprises. Cette fois, elle pensait qu’elle pourrait être moins vigilante avec elle.

Manifestement, elle avait eu tort. Malgré toutes leurs séances d’entraînement, April avait quand même besoin d’une surveillance étroite.

Pas d’excuses. Riley le savait. Pas d’excuses pour aucune de nous deux.

Mais cela n’avait pas d’importance. Elle ne pouvait pas laisser April lui faire changer d’avis en la faisant culpabiliser. La prochaine erreur de sa fille pourrait être mortelle.

— Ce n’est pas une excuse, et tu le sais. Ranger l’arme correctement était de ta responsabilité, dit-elle sèchement.

— Alors tu me l’enlèves, dit pitoyablement April.

— C’est ça, dit Riley.

— Que vas-tu en faire ?

— Je n’en suis pas encore sûre, dit Riley. Elle pensait qu’elle la donnerait probablement à l’Académie du FBI. Ils pourraient en faire une arme d’entraînement pour les nouvelles recrues. Pendant ce temps, elle s’assurait qu’elle était bien sous clefs dans le coffre-fort du placard.

D’une voix maussade, April dit :

— Eh bien, ça me va. J’avais changé d’avis sur le fait de vouloir être une agente du FBI. Je voulais te le dire.

Riley ressentit un étrange choc à ces paroles.

Elle savait qu’April essayait à nouveau de la culpabiliser, ou du moins de la décevoir.

Au lieu de cela, elle se sentit soulagée. Elle espérait qu’il était vrai qu’April n’était plus intéressée par le FBI. Alors elle n’aurait pas à passer des années et des années à s’inquiéter pour sa vie.

— C’est à toi de prendre cette décision, dit Riley.

— Je vais dans ma chambre, répondit sa fille.

Sans un mot de plus, April sortit et ferma la porte, laissant Riley assise seule sur le lit.

Pendant un moment, elle songea à suivre April, mais…

Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

Pour l’instant, il n’y avait rien. Rationnellement, Riley savait qu’elle avait pris la bonne décision. On ne pouvait plus faire confiance à April pour l’arme. D’autres réprimandes et punitions seraient certainement inutiles.

Néanmoins, Riley avait l’impression d’avoir échoué, d’une façon ou d’une autre. Elle ne savait pas pourquoi. Peut-être, pensa-t-elle, que c’était en faisant confiance à April pour s’occuper d’une arme à feu. Mais, se demandait-elle, cela ne faisait-il pas partie du rôle de parent ? Tôt ou tard, il fallait donner plus de responsabilités aux enfants. Ils échoueraient pour certaines, et ils réussiraient pour d’autres.

C’est comme ça qu’on grandit.

Il était certain qu’aucun parent ne pouvait prédire toutes les erreurs et tous les échecs d’un enfant.

La confiance était toujours un risque.

Malgré tout, Riley avait l’impression que son cerveau tournait en rond, essayant de rationaliser son propre échec en tant que parent.

Une douleur soudaine dans le dos fit cesser ses ruminations.

Ma blessure.

Son dos lui faisait encore mal de temps en temps, là où un tueur psychopathe l’avait poignardée avec un pic à glace. Le pic s’était enfoncé de façon alarmante, plus profondément qu’un couteau ordinaire ne l’aurait probablement fait. Cela s’était produit il y avait un peu plus de deux semaines, et elle avait passé une nuit à l’hôpital à cause de ça. Ensuite, on lui avait ordonné de rester inactive à la maison.

Bien que Riley ait été physiquement et émotionnellement secouée par l’épreuve, elle avait espéré être de retour au travail à présent, sur une nouvelle affaire. Mais son patron, le chef de division Brent Meredith, avait insisté pour qu’elle prenne plus de temps qu’elle ne l’aurait souhaité pour récupérer. Il avait également mis en congé Bill, le partenaire de Riley, car il avait tiré sur et tué l’homme qui avait poignardé Riley.

Elle se sentait définitivement prête à retourner au travail maintenant. Elle ne pensait pas qu’une petite douleur de temps en temps interférerait avec son travail. Même si les enfants et Gabriela l’avaient constamment assistée, elle n’avait pas eu l’impression d’avoir de bonnes relations avec elles. Leur inquiétude constante la faisait se sentir coupable et inapte en tant que parent.

Elle savait qu’elle avait des explications à donner à Jilly et Gabriela au sujet de l’arme.

Elle se leva et parcourut le couloir vers la chambre de Jilly.



*



Sa conversation avec Jilly fut à peu près aussi difficile que ce à quoi Riley s’attendait. Sa fille cadette avait les yeux foncés, probablement un héritage familial italien, et un tempérament fougueux d’un début de vie difficile avant que Riley ne l’adopte.

Jilly était ouvertement jalouse que Riley ait acheté une arme à feu pour April et que sa sœur se soit entraînée au tir dans son dos. Bien sûr, Riley ne pouvait convaincre sa fille cadette qu’une arme à feu était hors de question à son âge. En plus, cela n’avait pas bien marché pour April de toute façon.

Riley vit que rien de ce qu’elle disait ne marchait et elle abandonna promptement.

— Plus tard, dit-elle à Jilly. On en reparlera plus tard.

Quand Riley passa la porte de Jilly, elle entendit celle-ci se fermer derrière elle. Pendant un long moment, Riley resta juste debout dans le couloir. Ses deux filles étaient enfermées dans leur chambre, en train de bouder. Puis elle soupira et descendit les deux volées d’escaliers jusqu’aux appartements de Gabriela.

Gabriela était assise sur son canapé, et regardait par les grandes portes coulissantes en verre dans l’arrière-cour. Quand Riley entra, Gabriela sourit et tapota le siège à côté d’elle. Riley s’assit et commença du début, expliquant à propos de l’arme.

Gabriela ne se fâcha pas – mais elle semblait blessée.

— Tu aurais dû me le dire, dit-elle. Tu aurais dû me faire confiance.

— Je sais, dit Riley. Je suis désolée. Je crois que j’ai juste…des problèmes dans le service parental ces jours-ci.

Gabriela secoua la tête.

— Tu essaies d’en faire trop, Señora Riley. Il n’y a pas de parent parfait.

Le cœur de Riley se réchauffa à ces mots.

C’est ce que j’avais besoin d’entendre, pensa-t-elle.

— Tu devrais me faire plus confiance. Tu devrais compter davantage sur moi. Je suis ici pour te faciliter la vie, après tout. C’est mon travail. Je suis également ici pour faire ma part dans l’éducation des enfants. Je pense que je suis bonne avec les filles, poursuivit Gabriela.

— Oh, tu l’es, dit Riley. Sa voix s’étouffa un peu. Tu l’es vraiment. Tu n’as pas idée à quel point je suis reconnaissante de t’avoir dans nos vies.

Riley et Gabriela restèrent assisses à se sourire l’une à l’autre en silence pendant un moment. Riley se sentit soudain beaucoup, beaucoup mieux.

Puis la sonnette retentit. Riley donna un gros câlin à sa gouvernante et monta au rez-de-chaussée pour aller ouvrir la porte.

Pendant un instant, Riley fut ravie de voir que son beau petit ami, Blaine, venait d’arriver. Mais elle remarqua quelque chose de nostalgique dans son sourire, un air mélancolique dans ses yeux.

Ce ne sera pas une visite agréable, réalisa-t-elle.




CHAPITRE DEUX


Quelque chose n’allait pas, Riley le savait. Au lieu d’entrer directement et de se mettre à l’aise comme d’habitude, Blaine se contenta de se tenir devant sa porte d’entrée. Il y avait une expression vaguement expectative sur ses traits agréables.

Le cœur de Riley se serra. Elle avait une idée assez précise de ce que Blaine avait à l’esprit. En fait, elle s’y attendait depuis des jours. Pendant un moment, elle eut profondément envie de fermer la porte et de prétendre qu’il n’était pas passé maintenant.

— Entre, dit-elle.

— Merci, répondit Blaine, et il entra dans la maison.

Alors qu’ils s’asseyaient dans le salon, Riley demanda :

— Tu veux boire un verre ?

— Euh, non, je ne crois pas. Merci.

Il ne s’attend pas à ce que cette visite soit longue, pensa Riley.

Puis il regarda autour de lui et dit :

— La maison est terriblement calme. Les filles sont sorties cet après-midi ?

Non, elles ne veulent rien avoir à faire avec moi, faillit lâcher Riley.

Mais cela ne semblait pas juste au vu des circonstances. Si les choses avaient été normales entre eux, Riley se sentirait libre de parler des épreuves de la parentalité, et elle pourrait s’attendre à ce que Blaine compatisse joyeusement et même lui remonte le moral avec quelques mots d’encouragement.

Ce n’était pas un de ces moments.

— Comment te sens-tu ? demanda Blaine.

Pendant une seconde, cela lui sembla être une question étrange, et Riley eut envie de dire : Plutôt pleine d’appréhension. Et toi ?

Mais elle réalisa qu’il parlait de la blessure au pic à glace. Il avait été extrêmement attentif et gentil avec elle pendant son rétablissement. De nombreux soirs, il avait apporté de délicieux repas du bon restaurant qu’il possédait et gérait.

Mais sa grande prévenance l’avait avertie que quelque chose de désagréable allait arriver. Il était toujours un homme gentil et dévoué, bien sûr. Mais au cours de la dernière semaine environ, il y avait eu une tristesse révélatrice dans sa gentillesse – avec peut-être un soupçon d’excuses tacites et inexpliquées.

— Je me sens beaucoup mieux, merci, dit-elle.

Blaine hocha la tête, puis dit lentement et posément :

— Alors je suppose que tu vas bientôt retourner au travail.

Voilà, pensa Riley.

— Je ne sais pas, dit-elle. C’est à mon patron de décider. Il ne m’a pas encore donné de nouvelle affaire.

Blaine la regarda, les yeux plissés.

— Mais te sens-tu prête à reprendre le travail ?

Riley soupira. Elle se souvenait de la conversation qu’ils avaient eue peu après qu’elle soit rentrée de l’hôpital. Elle lui avait dit qu’elle s’attendait à pouvoir retourner au travail dans environ une semaine, et il n’avait pas essayé de cacher son anxiété en l’entendant dire cela. Mais ils n’avaient pas essayé de résoudre les choses alors.

Au lieu de cela, Riley lui avait serré la main et lui avait dit : Je suppose qu’on a des choses à se dire.

Plus d’une semaine s’était écoulée depuis lors.

Cette conversation n’a que trop tardé, pensa-t-elle.

— Blaine, cela maintenant fait des jours je me sens prête à retourner au travail. Je suis plus que prête. Je suis désolée. Je sais que ce n’est pas ce que tu veux entendre, lui dit-elle.

Blaine fixa le sol pendant un moment.

— Riley, tu ne penses jamais à… ?

Sa voix s’éteignit.

— À quoi ? demanda Riley, essayant de chasser la note d’amertume de sa voix. M’orienter vers un autre métier ?

— Je ne sais pas, dit Blaine en haussant les épaules. Il y a sûrement des choses que tu peux faire avec le Bureau qui n’impliquent pas un tel… risque. Tu es agent de terrain depuis quoi ? Près de vingt ans ? Je sais que tu as été très douée et je ne peux pas te dire à quel point j’admire ton dévouement et ton courage. Mais n’as-tu pas donné assez pour ce genre de service ? Tu ne penses pas que tu mérites quelque chose de plus ?

Il s’arrêta encore de parler.

— Plus – sûr, tu veux dire ? Moins dangereux ? dit Riley.

Blaine acquiesça.

Riley ne savait pas quoi dire. Il y avait certainement des choix qu’elle pouvait faire, même au BAC. Mais cela signifierait d’énormes changements. Elle ne s’imaginait pas travailler dans un bureau, passant juste en revue les preuves que d’autres agents ramenaient au péril de leur vie. Même si elle avait aimé donner des conférences occasionnelles à l’Académie, elle pensait qu’il serait difficile d’enseigner à temps plein. Décrire des affaires aux recrues ne ferait que lui rappeler ce qu’elle ne faisait plus. Elle ne pouvait pas imaginer une vie sans confronter directement le mal, malgré tous ses dangers.

Cela signifierait abandonner tout ce pour quoi elle était vraiment douée.

Mais comment pouvait-elle expliquer cela à Blaine ?

Puis Blaine dit :

— J’espère que tu comprends, ce n’est pas pour moi que je m’inquiète.

Quand Riley comprit, cela lui fit l’effet d’un coup de poignard.

— Je sais, dit-elle.

En effet, elle savait qu’il était parfaitement sincère. Et cela en disait long sur Blaine. Le travail de Riley avait mis en danger sa propre vie, et il l’avait géré avec courage. En décembre dernier, un criminel désireux de se venger de Riley était venu chez elle alors qu’elle n’était pas là et avait tenté de tuer April et Gabriela. Blaine était venu à leur secours, mais il avait été gravement blessé. Riley était encore secouée par l’horreur quand elle repensait à cette épreuve.

— Je ne m’inquiète même pas pour toi, ou du moins pas essentiellement pour toi, ajouta Blaine.

— Je sais, dit encore Riley.

Il n’avait pas à s’expliquer. Elle savait qu’il s’inquiétait pour leurs enfants – les deux filles de Riley et sa propre adolescente, Crystal.

Et elle savait qu’il avait toutes les raisons de s’inquiéter.

Elle pouvait essayer autant qu’elle le voulait, elle ne pouvait pas garantir leur sécurité tant qu’elle continuait à vivre la vie qu’elle vivait. En fait, la sécurité de tous ceux qui l’entouraient était déjà en danger à cause des criminels qu’elle avait croisés, même ceux qu’elle avait défaits. Plus d’une fois, des personnages du passé étaient revenus pour essayer de se venger.

Blaine ouvrit la bouche comme s’il cherchait les mots justes.

Au lieu de cela, Riley dit :

— Blaine, je comprends. Nous n’avons pas besoin d’avoir cette discussion. Ça fait un moment nous l’avons, mais nous ne l’avons pas dit tout haut. J’ai compris. Vraiment.

Elle déglutit et ajouta :

— Les choses ne vont pas marcher entre toi et moi.

Alors même qu’elle prononçait ces mots, un sentiment de perte la submergea presque.

Blaine hocha la tête.

— Je suis désolée, dit Riley.

— Tu n’as aucune raison d’être désolée, dit Blaine.

Riley dut s’empêcher de dire : Oh, si. J’en ai, vraiment.

Après tout, c’était à cause de ses propres choix de vie que Blaine ressentait ce qu’il ressentait. Blaine avait fait de son mieux pour accepter ces choix. Mais à la fin, il ne pouvait honnêtement pas le faire. Et Riley savait qu’elle ne pouvait blâmer personne d’autre qu’elle-même.

Elle et Blaine se turent pendant un moment. Elle était assise sur le canapé, lui sur une chaise face à elle. Elle se souvint de la première fois qu’ils s’étaient tenu la main, assis sur le canapé, juste là. Cela avait été un moment magique où elle avait eu l’impression que sa vie avait soudainement changé pour le mieux.

Elle aurait aimé qu’ils puissent se tenir la main maintenant. Mais elle savait que la distance entre eux était beaucoup plus grande que quelques dizaines de centimètres entre deux meubles.

Quoi qu’il en soit, une décision semblait avoir été prise. Elle ne savait pas exactement quelle était cette décision, et elle doutait que Blaine le sache aussi. Mais quelque chose entre eux avait pris fin. Et il n’y aurait pas de retour en arrière.

Ils discutèrent un peu de choses et d’autres, embarrassés et pleins d’hésitation. Blaine assura à Riley que sa famille serait toujours la bienvenue pour des repas gratuits dans son restaurant, et il serait heureux de les voir tous.

Et bien sûr, ils resteraient en contact à cause de leurs filles. April et Crystal étaient meilleures amies, après tout, et elles se rendaient beaucoup visite. Et ce n’était pas comme un divorce. Ils resteraient toujours proches.

Blaine sourit faiblement et ajouta :

— Peut-être que les choses ne seront pas si différentes après tout.

Riley cligna des yeux et essuya une larme.

— Peut-être pas.

Mais ce n’était pas vrai, et elle le savait.

Puis Blaine dit qu’il ferait mieux de retourner travailler, alors ils se levèrent tous les deux et se firent timidement la bise, puis Blaine quitta la maison.

Riley marmonna à voix haute, pour elle-même :

— C’est l’heure de boire un verre.

Elle alla à la cuisine et se versa un verre de bourbon, puis retourna au salon et s’assit de nouveau. La maison semblait fantomatiquement calme, et Riley se sentait profondément seule. Et bien sûr, elle était vraiment seule, même avec trois autres personnes dans les pièces voisines. Elle pleura doucement pendant un moment.

Puis, après avoir séché ses yeux et commencé à siroter son bourbon, elle essaya de ne plus penser aux souvenirs de moments plus heureux. Mais elle n’y parvenait pas. Elle se remémora la nuit où elle et Blaine s’étaient embrassés pour la première fois sur une piste de danse pendant qu’un groupe jouait sa chanson préférée à sa demande à lui. Elle se remémora la première nuit où ils avaient couché ensemble.

Elle se remémora aussi les deux semaines qu’elle, Blaine et leurs trois filles avaient passées ensemble dans une maison louée sur la plage de Sandbridge. Ils avaient vraiment été comme une famille complète à l’époque. Elle se souvenait surtout d’avoir entendu le doux grondement réconfortant des vagues la nuit où Blaine lui avait montré ses plans pour agrandir sa propre maison afin qu’ils puissent tous vivre ensemble.

Ils avaient vraiment envisagé de se marier.

C’était il y a un peu plus d’un mois.

Mais cela paraît si lointain maintenant.

Un autre souvenir, plus discordant, se glissa dans son esprit. C’était Blaine lui disant, le lendemain de leur première nuit ensemble : Je crois qu’il faut que j’achète une arme.

Et bien sûr, il avait ressenti ce besoin à cause de Riley et des dangers causés par sa relation avec elle. Ils étaient allés chez l’armurier et lui avaient acheté un Smith and Wesson 686, et Riley lui avait donné sa première leçon de tir au champ de tir intérieur, immédiatement.

Riley sourit amèrement en pensant : J’espère qu’il prend mieux soin de cette arme qu’April ne l’a fait avec la sienne.

Mais alors – quel besoin aurait-il pour cette arme maintenant que les choses étaient terminées entre eux ?

Qu’est-ce qu’il allait en faire ?

Juste la laisser cachée dans sa maison et oublier qu’il l’avait ?

Ou la vendrait-il ?

Alors qu’elle examinait ces questions, une émotion inattendue s’engouffra en elle. Son souffle et son pouls s’accélérèrent, et à sa grande surprise, elle réalisa : Je suis en colère.

Elle s’était tenue pour responsable et avait douté d’elle-même depuis la visite de Blaine – même avant, en fait, lorsqu’elle s’était sentie au moins quelque peu coupable de l’accident qu’April avait eu avec l’arme.

Mais est-ce que tout ce qui n’allait pas dans sa vie était vraiment de sa faute ?

Riley grogna dans sa barbe en prenant une autre gorgée de bourbon.

Tant de déceptions, pensa-t-elle.

Et elle en avait assez de s’en vouloir pour toutes – y compris l’échec de son mariage avec Ryan. Était-ce vraiment sa faute si Ryan avait été un imbécile infidèle et égoïste, un mari et un père si mauvais ? Et était-ce sa faute si April ne pouvait pas assumer la responsabilité d’une arme à feu, ou si Jilly était en colère contre elle parce qu’elle n’en avait pas eu une elle-même ?

Et était-ce vraiment sa faute si Blaine ne pouvait pas l’accepter telle qu’elle était vraiment, s’il ne voulait pas rester dans une relation avec elle à moins qu’elle ne devienne quelqu’un qu’elle ne pouvait pas être ? Alors qu’elle nourrissait tant d’espoirs de refaire sa vie avec lui et sa fille, en avait-elle vraiment trop attendu de lui ? Un véritable engagement n’était-il pas toujours d’accepter les bons ainsi que les mauvais côtés ?

N’était-il pas possible que Blaine l’ait déçue, et non pas l’inverse ?

Maintenant que Riley y pensait, elle avait une raison de se blâmer. C’était une unique erreur qu’elle avait commise encore et encore dans sa vie.

Je fais confiance aux gens.

Et tôt ou tard, les gens échouaient à être à la hauteur de cette confiance, peu importe à quel point elle essayait de répondre à leurs exigences et à leurs attentes.

Puis Riley se rendit compte que des bruits s’élevaient de la cuisine. Gabriela était montée et commençait à préparer le dîner. Riley devait se l’admettre, Gabriela était une personne qui ne l’avait jamais laissée tomber, qui n’avait jamais trahi sa confiance.

Et pourtant, il y avait des limites à sa relation avec Gabriela. Même si Gabriela était comme un autre membre de la famille, puisque Riley était l’employeuse de Gabriela, elles ne pouvaient devenir aussi proches, même en tant qu’amies.

Gabriela commença à fredonner une mélodie guatémaltèque dans la cuisine, et Riley sentit sa colère s’atténuer. Bientôt, elle se rendit compte que Gabriela, elle et les enfants allaient s’asseoir pour prendre un bon dîner ensemble.

Même s’ils se parlaient à peine, c’était une bonne chose.

Elle prit une autre gorgée de bourbon et murmura à haute voix :

— La vie continue.



*



Riley fut réveillée tôt le lendemain matin par le vibreur de son téléphone sur la table de nuit. Elle décrocha, endormie, mais se réveilla brusquement en voyant que l’appel venait de son patron, Brent Meredith.

— Je vous ai réveillée, agente Paige ? demanda Meredith de sa voix bourrue et grommelante.

Riley faillit dire que non, mais y repensa vite. Il était toujours mieux d’être honnête avec Meredith, même à propos de choses apparemment insignifiantes. Il avait une façon étrange de détecter la moindre dissimulation. Et il n’aimait vraiment pas qu’on lui mente. Riley l’avait découvert à ses dépens.

— Oui, mais ça va, monsieur, dit Riley. Que puis-je faire pour vous ?

— Je me demandais si vous vous sentiriez prête à reprendre le travail, dit Meredith.

Riley s’assit dans son lit, plus alerte à chaque seconde.

Que devrais-je dire ? se demanda-t-elle.

Même après le souper d’hier, les choses étaient encore tendues entre Riley et ses deux filles. Les filles étaient encore maussades et distantes. Était-ce vraiment le bon moment pour retourner travailler ? Ne devrait-elle pas passer un peu de temps à essayer d’arranger les choses ici à la maison ?

— Y a-t-il une nouvelle affaire ? demanda-t-elle.

— On dirait bien, dit Meredith. Il y a eu deux meurtres dans la banlieue de Philadelphie ces dernières semaines. En raison de bizarreries sur les deux scènes de crime, les policiers locaux pensent qu’ils sont liés, et ils ont demandé notre aide. Je sais que vous êtres en train de vous remettre de votre blessure, et je ne veux pas que…

— Je vais le faire, dit Riley en l’interrompant.

Les mots étaient sortis avant même qu’elle ne sache qu’elle les avait prononcés.

— Je suis content de l’entendre, dit Meredith. Puis il ajouta :

— L’agent Jeffrey est toujours en congé. Je vais mettre l’agente Roston avec vous.

Riley s’y opposa presque. En cet instant, elle voulait vraiment avoir avec elle son partenaire de longue date et son meilleur ami, Bill Jeffreys, mais elle se souvint de leurs récentes conversations téléphoniques. Il avait plutôt eu l’air d’être tendu, et avec raison. Bill avait tiré sur l’homme qui avait attaqué Riley avec un pic à glace – lui avait tiré dessus et l’avait tué.

Ce n’était pas la première personne que Bill ou Riley avaient tuée dans l’exercice de leurs fonctions au fil des ans, mais Bill le prenait très mal, ce qui était inhabituel. C’était la première fois qu’il employait une force létale depuis qu’il avait tiré par erreur sur un innocent en avril dernier. Cet homme avait survécu, mais Bill était toujours hanté par son erreur.

— L’agente Roston irait bien, dit Riley à Meredith. La jeune agente afro-américaine était devenue la protégée de Riley ces derniers mois. Riley en était venue à avoir une haute opinion d’elle.

— Je tiendrai un avion prêt à décoller de Quantico pour Philadelphie dès que vous serez toutes les deux arrivées, dit Meredith. Retrouvez-moi sur le tarmac.

Ils raccrochèrent, et Riley resta assise sur le lit, fixant le téléphone pendant quelques instants.

Ai-je pris la bonne décision ? se demanda-t-elle.

Devrait-elle vraiment partir comme ça alors qu’il y avait tant d’incertitude ici, à la maison ?

La question suscita la même colère que la veille.

Encore une fois, elle n’aimait pas devoir tenir compte des désirs et des besoins des autres – surtout alors qu’ils négligeaient si souvent de penser à elle.

Elle pouvait rester ici à faire de son mieux pour calmer April et Jilly, s’excuser pour des choses qui n’étaient pas vraiment de sa faute, ou elle pouvait sortir et faire quelque chose d’utile. Et en ce moment, elle avait une tâche à accomplir – une tâche que peu de gens, sinon personne, pouvaient accomplir aussi bien qu’elle.

Elle regarda sa montre et vit qu’il était encore très tôt. Elle savait que Gabriela était déjà debout pour préparer le petit-déjeuner, mais les enfants devaient encore être au lit. Riley n’avait pas vraiment envie de leur expliquer sa décision, mais elle savait que Gabriela comprendrait si elle descendait et lui disait. Riley pouvait prendre quelque chose à manger et partir, et Gabriela le dirait aux filles avant de les envoyer à l’école.

Pendant ce temps, Riley devait s’habiller et préparer son bagage. Alors qu’elle se levait de son lit et se dirigeait vers la salle de bain, elle se rendit compte qu’elle se sentait mieux que depuis des jours.

Elle ferait bientôt quelque chose pour quoi elle était douée – même si cela pouvait être extrêmement dangereux.




CHAPITRE TROIS


Alors que l’avion du BAC décollait de Quantico, Riley commença à étudier les dossiers sur son ordinateur. Elle était sur le point de faire un commentaire sur un point particulier quand elle réalisa que Jenn Roston, assise à côté d’elle, ne faisait pas attention. Jenn regardait fixement par le hublot, apparemment perdue dans ses propres pensées.

— J’imagine qu’on ferait mieux de s’y mettre, dit Riley.

Mais elle n’eut pas eu de réponse de sa jeune coéquipière.

— Tu m’as entendue, Jenn ? dit Riley.

Encore une fois, il n’y eut pas de réponse.

Puis Riley dit plus sèchement :

— Jenn.

Jenn se tourna vers Riley avec une expression effrayée.

— Quoi ? dit-elle.

Riley avait l’impression que Jenn avait oublié où elle était.

Qu’est-ce qui se passe avec elle ? se demanda Riley.

Elles s’étaient dépêchées pour prendre l’avion à l’instant. Meredith n’avait même pas appelé les deux agents dans son bureau pour un briefing sur l’affaire. Au lieu de cela, il les avait retrouvées sur le tarmac à côté de l’avion en attente. Juste avant leur embarquement, Meredith avait fourni à la hâte des instructions à Riley sur comment télécharger les rapports de police pertinents. Elle l’avait à peine fait avant le décollage.

Maintenant, à mesure que l’avion prenait de l’altitude, elle s’attendait à tout revoir avec sa coéquipière. Mais Jenn n’avait pas l’air d’être elle-même.

Avec sa peau sombre, ses cheveux courts et raides et ses grands yeux intenses, la jeune partenaire de Riley ressemblait à une femme qui savait ce qu’elle faisait. Et c’était le cas d’habitude, mais aujourd’hui Jenn semblait distraite.

Riley montra son ordinateur.

— On a une affaire à résoudre.

Jenn acquiesça d’un signe de tête hâtif.

— Je sais. Qu’est-ce qu’on a ?

Tandis qu’elle parcourait les rapports de police, Riley dit :

— Pas grand-chose, du moins pas encore. Il y a une semaine, il y a eu un meurtre à Peterborough, dans la banlieue de Philadelphie. Justin Selves, un mari et père, a été tué dans sa maison. On lui a tranché la gorge.

— Quel était le mobile ? demanda Jenn.

— Au début, la police a supposé qu’il s’agissait d’un cambriolage qui avait mal tourné. Puis, pas plus tard qu’hier, une femme nommée Joan Cornell a été retrouvée morte dans sa propre maison à Springett, une banlieue juste à côté de Peterborough. On lui a aussi tranché la gorge, dit Riley.

Jenn inclina la tête.

— Peut-être que c’était juste un autre vol loupé. La cause de la mort pourrait n’être qu’une coïncidence. On dirait que ça devrait être facile à gérer sans notre aide pour les policiers locaux. On dirait pas que c’est un tueur en série.

En continuant à parcourir le rapport, Riley dit :

— Peut-être pas – sauf pour une chose étrange. Une chaise a été volée sur chaque scène de crime.

— Une chaise ? demanda Jenn.

— Oui, une chaise de salle à manger.

— Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? demanda Jenn.

— Rien encore, peut-être. C’est notre boulot de donner un sens à tout ça, dit Riley.

Jenn secoua la tête et marmonna :

— Des chaises. Nous enquêtons sur des chaises volées.

Puis elle haussa les épaules et ajouta :

— Je parie que ce n’est rien. Rien à examiner pour le BAC, en tout cas. Juste quelques meurtres stupides et méchants. Nous rentrerons probablement à Quantico avant même de nous en rendre compte.

Riley ne savait pas quoi dire. Elle n’avait pas l’habitude de se forger une opinion avant même qu’une affaire soit en cours. Ce n’était pas le cas de Jenn non plus, mais pour une raison ou une autre, Jenn semblait inhabituellement indifférente en ce moment.

Riley dit d’une voix prudente :

— Jenn, quelque chose ne va pas ?

— Non, dit Jenn. Pourquoi cette question ?

Riley tâtonna pour trouver les bons mots.

— Eh bien, c’est juste que… tu as l’air un peu…

Riley s’interrompit, puis dit :

— Tu me le dirais si quelque chose n’allait pas, n’est-ce pas ?

Jenn sourit faiblement.

— Qu’est-ce qui pourrait ne pas aller ? demanda-t-elle à Riley. Puis elle se tourna et regarda de nouveau par le hublot.

Riley se sentit mal à l’aise face la réponse évasive de Jenn. Elle se demandait si elle ne devrait pas insister. Jenn pouvait devenir susceptible quand les gens posaient trop de questions indiscrètes. Riley essaya de se convaincre que tout allait bien. C’est peut-être une humeur passagère de la part de Jenn.

Mais quand même.

Riley en savait beaucoup sur Jenn, surtout sur son passé. Elle savait que Jenn avait grandi dans une soi-disant “famille d’accueil” dirigée par une femme brillante et sinistre qui se faisait appeler “Tante Cora”. Tante Cora avait formé tous ses enfants placés à jouer un rôle dans son propre réseau criminel.

Jusqu’à présent, Jenn avait été la seule enfant adoptive à s’être échappée des griffes de tante Cora. Avec son esprit vif et sa personnalité décidée, elle avait gagné le respect en tant que policière, puis en tant qu’agente du BAC. Mais Riley savait que tante Cora avait pris contact avec Jenn pendant qu’elles travaillaient ensemble. Ces contacts avaient toujours semblé déranger la jeune agente, mais ils ne l’avaient jamais empêchée de faire son travail.

Qu’est-ce qui se passait maintenant ? Tante Cora essayait-elle de ramener Jenn dans sa sphère d’influence ?

Elle me le dirait sûrement, pensa Riley.

Toutes deux s’étaient méfiées l’une de l’autre lorsqu’elles avaient commencé à travailler ensemble, mais certaines affaires dangereuses les avaient beaucoup rapprochées. Elles avaient appris à se faire confiance au travers de sombres secrets. Jenn en savait même plus que Bill sur les fréquentations passées de Riley avec un génie criminel nommé Shane Hatcher.

Riley et Jenn avaient convenu de ne rien se cacher d’important. Riley hésitait donc à demander une explication maintenant.

Non, décida-t-elle. Je dois lui faire confiance.

Riley fronça les sourcils à sa propre pensée.

Sa rupture avec Blaine était encore très fraîche dans son esprit. Tout comme le comportement irresponsable d’April avec l’arme, et la bouderie de Jilly pour ne pas avoir eu d’arme elle-même.

Riley soupira silencieusement et pensa, La confiance me manque un peu en ce moment.



*



L’avion ne resta dans les airs qu’une heure avant d’atterrir à l’aéroport international de Philadelphie. Là-bas, les agentes furent accueillies par un policier qui les conduisit vers Springett, une banlieue aisée de Philadelphie. La voiture s’arrêta devant une charmante maison de trois étages, où deux autres véhicules officiels étaient déjà garés.

Riley et Jenn sortirent de la voiture et marchèrent vers la maison. Leur chauffeur sortit lui aussi et les suivit.

Un homme en uniforme aux cheveux blancs sortit de la maison et passa le ruban en travers du porche d’entrée. Il se présenta sous le nom de Jeremy Kree, le chef de la police de Peterborough, où le premier meurtre avait eu lieu.

En lui serrant la main, Riley dit :

— L’agente Roston et moi aurons besoin d’un véhicule pour nous déplacer pendant que nous sommes dans le secteur.

Kree acquiesça.

— Vous pouvez utiliser la voiture qui vous a amené ici.

Il dit au policier qui les avait conduits de leur prêter les clés du véhicule banalisé. Puis il introduisit Riley et Jenn à l’intérieur de la maison et les présenta à Burton Shore, un homme plus jeune qui était le chef de police ici à Springett. Burton les conduisit vers la zone où le meurtre avait eu lieu.

La première chose qui attira l’attention de Riley fut la table de la salle à manger, un nouveau design carré avec des chaises placées sur trois de ses côtés. D’après le rapport qu’elle avait lu, une quatrième chaise faisait partie du décor à l’origine, mais avait été volée. La table elle-même lui paraissait si petite pour une si grande maison familiale. Elle avait l’air plutôt étrange dans la grande salle à manger.

Probablement un détail insignifiant, pensa Riley.

Malgré tout, cela la dérangeait, et elle ne savait pas exactement pourquoi.

Shore les escorta autour d’un plan de travail en marbre surmonté d’une tache de sang révélatrice sur le bord. Là, sur le sol de la cuisine, il y avait une silhouette délimitée par du scotch, là où le corps de la victime était tombé. Une grande flaque de sang brunâtre sur le carrelage avait en grande partie coagulé, mais semblait encore quelque peu humide.

Riley demanda au chef Shore :

— Quand le corps a-t-il été emporté ?

— Le légiste du comté a ordonné qu’on l’enlève hier soir. Il voulait commencer l’autopsie dès que possible. Je suppose que c’était ok.

Riley hocha la tête. Elle aurait préféré que la scène de crime soit aussi peu dérangée que possible à son arrivée avec Jenn. Mais la décision du légiste n’avait pas été déraisonnable, d’autant plus qu’ils n’avaient pas établi de lien direct avec le meurtre précédent.

— Qu’est-ce que vous avez en termes de photos ? demanda-t-elle aux deux chefs.

Shore ouvrit un dossier pour montrer des photos de la scène de crime ici même, où le corps de Joan Cornell avait été trouvé, et Kree sortit des photos de l’autre victime tuée. Riley et Jenn regardèrent les images en silence pendant un moment.

Les deux victimes présentaient des blessures au front, suggérant qu’elles avaient été frappées et au moins assommées avant que les blessures mortelles à la gorge ne leur aient été infligées. À en juger par la tache sur le plan de travail, Riley supposa que le tueur avait dû frapper la tête de la femme sur le bord, puis lui trancher la gorge alors qu’elle gisait sur le sol de la cuisine.

Riley éprouva un étrange frisson de déjà-vu à la vue des blessures béantes à la gorge et de l’abondance de sang. Ils lui rappelaient la première affaire sur laquelle elle avait travaillé, avant même d’envisager de devenir une agente du FBI. C’était il y avait de cela des années, quand elle était étudiante à l’université de Lanton. Un meurtrier avait tué deux de ses amies en leur tranchant la gorge dans leur chambre. À contrecœur, Riley s’était laissée entraîner dans l’enquête, et sa vie n’avait plus jamais été la même.

Riley chassa vite de ce sentiment.

Un nouveau tueur, à une autre époque, se dit-elle.

— Que savons-nous du meurtre qui a eu lieu ici ? demanda-t-elle à Shore.

— La victime s’appelait Joan Cornell, et elle était une mère divorcée de quatre enfants. Trois de ses enfants vivent ailleurs dans le pays, mais son aînée, une fille, vit toujours ici à Springett. Elle s’arrêtait toujours assez régulièrement pour prendre des nouvelles de sa mère. Hier après-midi, elle l’a trouvée morte, ici même, dit le jeune chef.

— Est-ce que l’ex-mari de la victime vit près d’ici ? demanda Jenn.

Shore secoua la tête.

— Non, il s’est remarié et vit dans le Maine. Nous sommes entrés en contact avec lui, et il a pu nous dire où il se trouvait au moment du meurtre. On va vérifier son alibi, mais je suis sûr qu’il sera solide.

Riley acquiesça silencieusement. D’une façon ou d’une autre, ce meurtre ne semblait pas être le geste d’un ex-mari en colère, surtout d’un qui vivait si loin. Et certainement pas si ces décès dans deux familles différentes étaient aussi étroitement liés qu’ils semblaient l’être.

Jenn leva les yeux des photos vers le chef de police le plus âgé.

— Que savons-nous de la première victime ? lui demanda-t-elle.

— Il s’appelait Justin Selves et il travaillait comme représentant du service clientèle dans une banque locale à Peterborough. Son fils est rentré un après-midi il y a deux semaines et a trouvé son père mort juste derrière la porte d’entrée de sa maison, déclara Kree.

— Y avait-il des signes d’effraction ? demanda Jenn.

— Non, il semble qu’ils soient simplement venus ouvrir la porte quand le tueur a toqué ou sonné. Puis le tueur est entré et a commis le meurtre sur-le-champ, répondit Kree.

Riley montra une des photos où une tache de sang était visible sur l’encadrement d’une porte et dit :

— On dirait qu’il a été assommé, tout comme la victime ici.

Kree hocha la tête.

— Oui, sa tête semble avoir été fracassée contre le cadre de la porte, probablement quand la porte était fermée.

Tandis que Jenn continuait à interroger les deux chefs, Riley se leva un moment pour fixer le contour en ruban adhésif sur le sol. Sa plus grande force en tant qu’agente était sa capacité presque troublante à entrer dans l’esprit d’un tueur en étudiant une scène de crime. Mais cela ne se produisait pas à chaque fois, et cela ne se produisait pas en ce moment. Pour le moment, son esprit était vide.

Jenn semblait bien impliquée maintenant et posait aux deux chefs de police toutes les questions de routine nécessaires. Riley savait que Jenn n’obtiendrait probablement pas de réponses décisives. Pour Riley, c’était le moment idéal pour explorer la maison et peut-être d’avoir une sorte d’intuition sur ce qui s’était passé ici.

Pendant que Riley errait au rez-de-chaussée, elle jeta un coup d’œil au sous-sol aux belles finitions, qui semblait être surtout une grande salle de jeu. Elle se promena dans une salle à manger et un grand salon avec une belle cheminée. Il y avait un certain nombre de photos de famille arrangées sur le piano et ailleurs, toutes montrant la mère et ses quatre enfants à des âges différents, mais aucune de son ex-mari.

Rien d’étonnant, pensa Riley.

Elle ne gardait certainement pas de photos de Ryan exposées dans sa propre maison.

Riley continua aux deuxième et troisième étages, où elle vit que les chambres des enfants semblaient avoir été conservées à peu près comme elles devaient l’être quand les enfants vivaient encore ici.

Elle se souvint que Shore avait mentionné une seule fille vivant à proximité, qui rendait régulièrement visite à la victime et qui avait trouvé le corps. Riley se demanda à quelle fréquence la femme assassinée avait vu de ses autres enfants depuis qu’ils avaient grandi et déménagé. Dans une famille brisée comme celle-ci, elle doutait que tout le monde se réunisse régulièrement, même pendant les vacances.

C’était une pensée triste. Même si la maison était bien plus grande que celle de Riley, elle se demanda quand même : Qu’est-ce que ce que ce sera quand April et Jilly seront parties ?

Est-ce qu’elles vivraient loin et lui rendraient rarement visite ?

Et bien sûr, Gabriela ne serait pas dans les parages pour toujours.

Comment serait la vie de Riley alors ?

Se sentirait-elle seule et oubliée ?

Si quelque chose d’horrible devait lui arriver chez elle, combien de temps pourrait-il s’écouler avant que quiconque ne vienne et le découvre ?

Riley était de retour en bas à présent, et regardait dans la salle à manger. Une fois encore, la petite table carrée avec ses trois chaises lui parut bien trop petite pour cet espace. Et une fois encore, Riley trouva que sa vue était étrangement dérangeante. Elle était certaine qu’elle avait été achetée pour remplacer une autre table bien plus grande qui abritait ben trop de souvenirs pour que Joan Cornbell puisse vivre avec.

Riley sentit une boule se former dans sa gorge en pensant à l’existence solitaire de Joan Cornbell – et la façon horrible dont elle s’était terminée.

Ses pensées furent interrompues quand elle entendit Jenn dire sèchement :

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez.

Riley se retourna et vit que Jenn avait une discussion animée avec Shore tandis que leur collègue plus âgé les dévisageait avec une expression perplexe.

— Il n’y a pas eu de lutte ici, poursuivit Jenn, en faisant les cent pas dans la cuisine. Il n’y a aucun signe de lutte, aucun dégât causé à quoi que ce soit dans la cuisine. Le tueur l’a prise complètement par surprise. Il l’a attrapée tout à coup – par les cheveux, peut-être – et lui a défoncé la tête contre le plan de travail juste ici. Puis il lui a tranché la gorge. Elle n’a jamais su ce qu’il se passait.

— Mais comment… ? commença Shore.

— Comment a-t-il fait ça ? l’interrompit Jenn. Peut-être comme ça.

Jenn fit le tour et se tint du côté du plan de travail le plus proche de Riley, le côté qui faisait face à la salle à manger.

— Il s’est peut-être tenu exactement là où je suis. Peut-être a-t-il demandé un verre d’eau à la victime. Elle a marché jusqu’à la cuisine, et il a tendu la main par-dessus le plan de travail, et…

Elle mima le meurtrier en train d’attraper la femme par les cheveux et de tirer sa tête vers l’avant, lui faisant percuter le plan de travail.

— C’est comme ça que ça s’est passé, je le parierais, dit Jenn. Vous devriez demander au légiste de vérifier le cuir chevelu de la victime, voir si des cheveux ont été arrachés.

Shore plissa les yeux vers Jenn.

— Alors qu’est-ce que vous êtes en train de dire ? Que la victime connaissait son tueur ? Qu’elle lui faisait confiance ?

— Je ne sais pas. Peut-être est-ce quelque chose que vous devriez déterminer. Peut-être est-ce un élément sur lequel vous devriez enquêter, lui dit brusquement Jenn.

Riley fut alarmée par le ton sarcastique et mordant de Jenn. Elle avait déjà vu ce genre de comportement chez elle auparavant, et bien sûr ce n’était jamais une bonne manière de commencer à travailler avec la police locale. Riley devait immédiatement mettre un terme à tout cela.

Avant que sa plus jeune coéquipière ne puisse dire quoi que ce soit d’autre, Riley dit sèchement :

— Agente Roston.

Jenn se tourna vers elle avec un air surpris.

Essayant d’agir comme si elle n’interrompait pas délibérément la conversation, Riley lui dit :

— Je pense que nous avons vu tout ce que nous avions besoin de voir ici. Alors allons-y.

Puis Riley dit à Shore :

— J’aimerais interroger la fille de la victime – celle qui a trouvé le corps. Avez-vous une idée de comment je pourrais la contacter ?

— Elle m’a dit hier qu’elle allait rester chez elle plutôt que d’aller au travail aujourd’hui. Je peux vous donner son adresse et des indications pour y parvenir, dit Shore en hochant la tête.

Riley écouta et nota l’adresse ainsi que la direction. Elle échangea les numéros de téléphone avec les policiers afin qu’ils puissent tous rester en contact. Ensuite, Riley les remercia pour leur aide, et elle et Jenn quittèrent la maison.

Pendant qu’elles marchaient vers leur véhicule prêté, Riley dit sèchement à Jenn :

— Qu’est-ce que tu crois que tu étais en train de faire là-bas ?

— Régler leurs problèmes, c’est tout. Ces deux gars ne savent pas ce qu’ils font. Ils devraient être capables de résoudre ça d’eux-mêmes avant la fin de la journée. Ils ne devraient pas avoir besoin de notre aide. Nous perdons notre temps et l’argent de nos impôts, grogna Jenn.

— Nous sommes du BAC, dit Riley. Aider les autorités locales est une grande partie de ce que nous faisons.

— Ouais, sur des affaires sérieuses, comme de véritables tueurs en série, dit Jenn. C’est pas ce genre d’affaire, et je pense que nous le savons toutes les deux. C’est juste un voleur stupide qui risque de se faire un croche-patte et d’être pris avant de faire du mal à quelqu’un d’autre.

Alors qu’ils grimpaient dans la voiture et que Riley mettait le contact, elle s’empêcha de dire : Je ne connais rien de ce genre.

En fait, elle avait l’intuition assez forte que ces deux meurtres n’étaient que le début de quelque chose de plus monstrueux.




CHAPITRE QUATRE


Quand Riley commença à conduire à travers Springett, elle décida qu’elle devait être directe. Elle dit à Jenn :

— Tu nous as peut-être causé un contretemps.

Jenn grommela quelque chose d’inaudible entre ses dents.

— Nous sommes ici pour aider les policiers locaux, pas pour nous disputer avec eux, lui dit Riley. Maintenir une confiance mutuelle peut s’avérer difficile dans les meilleures circonstances. Et c’est sacrément important. Tu as dépassé les bornes tout à l’heure.

— Allez, Riley, dit sèchement Jenn. Shore s’est complètement trompé sur ce qui s’est passé. Est-ce que tu as vu des signes de lutte dans cette cuisine ?

— Ce n’est pas la question, dit Riley. Nous avons toujours besoin de travailler avec lui. Et d’ailleurs, d’après tes propres observations, je pense que tes conclusions sont erronées.

— Ouais ? En quoi ?

Riley haussa les épaules.

— Tu as dit toi-même que le tueur a agi rapidement et prit Joan Cornell au dépourvu. C’est probablement arrivé comme tu l’as dit. Il a tendu la main par-dessus le plan de travail, l’a attrapée par les cheveux et lui a fracassé la tête. Suivant les instructions de Shore, Riley tourna à un feu rouge. Puis il est passé derrière le plan de travail, continua-t-elle, et lui a tranché la gorge pendant qu’elle était inconsciente. Et à en juger par les photos de la scène de crime de Peterborough, il avait tué Justin Selves à peu près de la même façon, avec surprise et efficacité. Est-ce que ça ressemble vraiment à un cambriolage raté pour toi ?

— Non, grogna Jenn.

— Pas à moi non plus, dit Riley. En fait, ça sonne plutôt comme exécuté de sang-froid, même prémédité.

Le silence s’installa entre elles pendant que Riley traversait le quartier aisé. Riley s’inquiétait de plus en plus.

Finalement, elle dit :

— Jenn, je te l’ai déjà demandé, et je dois te le redemander. Quelque chose ne va pas que je devrais savoir ?

— Qu’est-ce qui pourrait ne pas aller ? dit Jenn.

Riley grimaça en entendant la même réponse évasive qu’avant.

Je ferais mieux d’aller droit au but, se dit-elle.

— Tante Cora t’a-t-elle contactée ? demanda-t-elle.

Il y eut une pause pendant que Jenn se tournait et fixait Riley.

— C’est quoi cette question ? demanda Jenn.

— C’est une question à laquelle il est facile de répondre, voilà de quel genre de question il s’agit. Oui ou non. Soit tu as eu de ses nouvelles, soit tu n’en as pas eu, dit Riley.

Sentant que Jenn était sur le point de protester, Riley ajouta :

— Et ne me dis pas que ce ne sont pas mes affaires. Toi et moi savons des choses sur l’autre qu’on aimerait mieux que personne d’autre ne sache. Nous devons toutes les deux être ouvertes à propos de tout. Et tu es ma coéquipière, et quelque chose semble t’ennuyer, et j’ai peur que ça affecte ton travail. C’est donc mon affaire.

Jenn regarda la rue pendant un moment.

— Non, dit-elle enfin.

— Tu veux dire, non, elle n’a pas pris contact avec toi ? dit Riley.

— C’est ça, dit Jenn.

— Et tu me le dirais si elle l’avait fait ?

Jenn laissa échapper un léger soupir.

— Bien sûr que je te le dirais, dit-elle. Tu sais que je le ferais. Comment peux-tu penser autrement ?

— D’accord, dit Riley.

Elles se turent de nouveau pendant que Riley continuait à conduire. Elle pensait que Jenn avait eu l’air parfaitement sincère, et même un peu blessée qu’elle puisse douter d’elle. Riley voulait lui faire confiance. Mais malgré tout ce que Jenn avait accompli durant sa jeune vie, il était difficile d’ignorer le fait qu’elle avait autrefois été en apprentissage pour devenir une maîtresse du crime.

Mais peut-être que j’exagère.

Encore une fois, elle se remémora tout ce qui s’était passé la veille à la maison. Après la négligence d’April avec l’arme, Riley n’était tout simplement pas d’humeur à faire confiance. Peut-être laissait-elle sa déprime prendre le dessus. Ne commence pas à devenir paranoïaque, se dit-elle.

Elle pensait néanmoins qu’elle aurait peut-être dû insister pour faire venir Bill lorsque Meredith l’avait appelée au sujet de l’affaire. Elle était certaine que Bill avait traversé des crises bien pires que celle qu’il traversait en ce moment. Il aurait sûrement pu se sortir de celle-là si Riley avait insisté. C’était son meilleur et plus ancien ami. L’avoir dans les parages donnait toujours à Riley le sentiment d’être plus ancrée et en sécurité.

En l’état actuel des choses, elle devait simplement faire de son mieux avec ce qu’elle avait.

Bientôt, elles arrivèrent à l’adresse qui leur avait été donnée. Riley gara la voiture devant un vieil et élégant immeuble en briques rouges. Elles sortirent de la voiture, se dirigèrent vers l’entrée principale et sonnèrent au numéro de l’appartement. Lorsque la voix d’une femme répondit au haut-parleur, Riley dit :

— Mme Tovar, je suis l’agente Riley Paige du FBI, et je suis ici avec ma coéquipière, Jenn Roston. Nous aimerions entrer et vous parler, si ça ne vous dérange pas.

— Le FBI ? Je ne m’attendais pas à… s’exclama la voix.

Après une pause, la femme fit entrer Riley et Jenn. Riley et Jenn montèrent les escaliers jusqu’au deuxième étage et frappèrent à la porte de l’appartement. La porte s’ouvrit pour révéler une femme d’une vingtaine d’années, debout là en pantoufles et peignoir. Riley ne pouvait pas dire, d’après l’expression hagarde de Lori Tovar, si elle avait dormi ou pleuré. La femme regarda à peine leurs insignes, puis invita Riley et Jenn à entrer et à s’asseoir.

Tandis qu’elles se dirigeaient vers un groupe de canapés et de chaises, Riley jeta un coup d’œil à l’appartement spacieux. Contrairement à l’extérieur ancien de l’immeuble, l’appartement avait l’air élégant et moderne et avait manifestement été rénové au cours des dernières années.

Il frappa également Riley par le fait qu’il était étrangement vide et austère. Les meubles avaient l’air chers et d’un goût simple, mais il n’y en avait pas beaucoup, et il n’y avait pas beaucoup de peintures ou de décorations à voir. Tout semblait si…

Provisoire, pensa Riley.

C’était presque comme si les gens qui vivaient ici ne s’étaient jamais vraiment installés.

Alors que Lori Tovar s’asseyait face à Riley et Jenn, elle dit :

— La police m’a posé tant de questions. Je leur ai dit tout ce que je pouvais. Je ne peux pas imaginer… quoi d’autre vous voudriez savoir.

— Commençons par le début, dit Riley. Comment avez-vous découvert ce qui était arrivé à votre mère ?

Lori inhala brusquement.

— C’était hier, en fin d’après-midi. Je suis juste passée voir comment elle allait, dit-elle.

— Vous lui rendiez souvent visite ? demanda Jenn.

Lori soupira.

— Aussi souvent que je le pouvais. Je suis – j’étais à peu près tout ce qu’il lui restait. Papa l’a quittée il y a quelques années, mes frères et ma sœur vivent tous trop loin. Hier, j’ai quitté le travail tôt – je suis infirmière à l’hôpital South Hill, ici à Springett – alors j’ai décidé de passer voir comment elle allait. Elle se sentait plutôt mal dernièrement.

Lori fixa un moment un point dans l’espace, puis poursuivit :

— Quand je suis arrivée, j’ai trouvé la porte d’entrée ouverte, ce qui m’a inquiétée. Puis je suis rentrée à l’intérieur.

Sa voix s’estompa. Riley se pencha un peu vers elle et dit d’une voix douce :

— L’avez-vous trouvée tout de suite ? La première chose quand vous êtes entrée dans la maison, je veux dire ?

— Non, dit Lori. Je l’ai appelée quand je suis entrée, et elle n’a pas répondu. Je suis montée voir si elle faisait une sieste, mais elle n’était pas dans sa chambre. Je pensais – j’espérais – qu’elle était sortie d’elle-même avec des amis. Je suis redescendue, et…

Le front de Lori était plissé, pensif.

— J’ai regardé dans la salle à manger et j’ai remarqué qu’il manquait une des chaises à la table. Cela semblait bizarre. Puis j’ai vu une tache sur le plan de travail, je suis allée voir dans la cuisine, et…

Elle frémit violemment, et sa voix se cassa.

— Et elle était allongée sur le sol. Ce qui s’est passé après est un peu flou. Je me souviens vaguement d’avoir appelé le 9-1-1, puis d’avoir attendu longtemps, mais ce n’était probablement que quelques minutes, et la police est arrivée, et…

Sa voix s’éteignit encore.

Puis, parlant plus calmement, elle dit :

— Je ne sais pas pourquoi je suis tombée en état de choc comme ça. J’ai vu des choses terribles dans mon travail, surtout aux urgences. Des blessures horribles, beaucoup de sang, des gens qui meurent dans d’horribles souffrances, ou qui souhaitent mourir jusqu’à ce que nous puissions gérer leur douleur. J’ai toujours été capable d’y faire face. Même quand j’ai vu mon premier cadavre, je n’ai pas réagi comme ça. J’aurais dû mieux y réagir.

Jenn jeta un coup d’œil à Riley avec une expression curieuse. Riley supposa que Jenn était perplexe face au détachement apparent dans la voix de Lori. Mais Riley était presque sûre de comprendre.

Au fil des ans, Riley avait eu affaire à de nombreuses personnes qui souffraient de récentes expériences traumatisantes. Elle savait que cette femme essayait encore de faire face à la réalité de ce qui s’était passé. Lori n’avait pas encore tout à fait compris que c’était sa mère qui avait été assassinée, et non un patient des urgences qu’elle n’avait jamais rencontré auparavant.

Surtout, Lori n’avait pas accepté qu’il y avait des limites à son propre stoïcisme.

Riley se demandait s’il y avait des gens dans la vie de Lori qui l’aideraient à accepter tout cela ?

— J’ai cru comprendre que vous étiez mariée, dit-elle à Lori.

Lori hocha la tête, l’air hébétée.

— Roy possède une entreprise d’experts-comptables ici à Springett. Il a proposé de rester à la maison avec moi aujourd’hui, mais je lui ai dit que j’irais bien, et qu’il devrait continuer à travailler.

Puis, avec un léger haussement d’épaules, elle ajouta :

— La vie continue.

Riley fut surprise d’entendre Lori prononcer les mêmes mots qu’elle s’était dit la veille après que Blaine eut quitté la maison. Entendre quelqu’un d’autre les dire était bouleversant. Riley se rendit compte à quel point la phrase était vraiment cliché. Pire encore, Ce n’est même pas vrai.

Toute la vie de Riley avait été construite sur le terrible fait que toute vie s’achevait tôt ou tard par la mort.

Alors pourquoi les gens n’arrêtaient-ils pas de le dire ?

Pourquoi l’avait-elle elle-même dit la veille ?

Juste un de ces mensonges auxquels on s’accroche, je suppose.

Lori jetait des coups d’œil à Jenn et Riley.

— La police m’a dit qu’il y avait eu une autre victime il y a deux semaines, un homme à Peterborough.

— C’est exact, dit Jenn.

— Ils ont dit qu’il manquait une chaise dans sa salle à manger, tout comme pour maman. Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi tuer quelqu’un pour une chaise de salle à manger ? ajouta Lori.

Riley ne répondit pas, et Jenn non plus.

Après tout, comment pourraient-elles répondre à une telle question ?

Était-il possible qu’elles cherchent vraiment un fou qui avait tué des gens pour leurs meubles ? C’était trop absurde pour y croire. Mais elles savaient si peu de choses à ce stade de leur enquête.

Jenn posa la question suivante.

— Votre mère connaissait-elle un certain Justin Selves à Peterborough ?

— C’était l’autre victime ? demanda Lori.

Jenn acquiesça.

Lori plissa les yeux.

— Le nom ne me dit rien. Je ne sais pas si elle avait des amis ou des connaissances en dehors de Springett. Je n’arrêtais pas de lui dire qu’elle ne sortait pas assez. Elle ne passait pas assez de temps avec les gens.

— Je suppose qu’elle ne travaillait pas à l’extérieur de la maison, dit Riley.

— Non, elle vivait sur ce qu’elle a récupéré de son divorce, dit Lori.

— Est-ce que votre mère… sortait avec quelqu’un ? demanda Jenn.

Lori gloussa tristement.

— Seigneur, non. Je pense qu’elle me l’aurait dit si elle l’avait fait. Elle quittait rarement la maison, sauf pour aller à l’église de temps en temps. Oh, et elle allait aussi aux parties de bingo de l’église. Elle ne manquait jamais ça. Il y en a une tous les vendredis soir au Westminster Presbyterian. Elle m’avait offert quelques cupcakes qu’elle avait gagnés là-bas un soir. Elle en était très heureuse.

Lori secoua de nouveau la tête.

— Elle passait trop de temps seule. Cette maison était trop grande pour elle. Je n’arrêtais pas de lui dire qu’elle devrait déménager dans un endroit plus petit. Elle n’a pas voulu écouter.

— Qu’est-ce qui va arriver à la maison ? demanda Jenn.

Lori soupira.

— Ma sœur, mes frères et moi en hériterons. Ça ne signifiera pas grand-chose pour eux. Puisqu’ils vivent si loin, je suppose qu’elle sera à moi maintenant.

Puis ses yeux se plissèrent comme si une pensée particulièrement sombre venait de lui traverser l’esprit.

— La maison sera à moi, répéta-t-elle. Et à Roy.

Elle se leva précipitamment de sa chaise.

— Si ça ne vous dérange pas, je préférerais ne plus répondre aux questions.

Riley décela un changement soudain dans l’humeur de Lori. Elle jeta de nouveau un coup d’œil au grand, mais étrangement austère appartement, puis se souvint de la maison spacieuse où la victime avait été assassinée. Et quelque chose commença à lui venir à l’esprit.

Jenn se pencha.

— Madame, si vous pouviez nous accorder quelques minutes de plus…

— Non, interrompit Lori. Non, j’aimerais être seule maintenant.

Riley pouvait voir que Jenn avait aussi remarqué le changement de comportement de Lori. Riley savait aussi que son équipière insisterait auprès de la femme pour qu’elle lui donne des réponses – peut-être de façon trop agressive.

Riley se leva.

— Merci pour votre temps, mademoiselle Tovar. Toutes nos condoléances.

La femme soupira.

— Merci. Puis elle ajouta une fois de plus : La vie continue.

Si seulement c’était vrai, pensa Riley. Ou du moins, pas si brièvement.

Alors qu’elle et sa partenaire sortaient de l’appartement et descendaient les escaliers, Jenn se plaignit :

— Pourquoi sommes-nous parties ? Il y avait quelque chose qu’elle ne nous disait pas.

Je sais, pensa Riley.

Mais elle n’avait pas l’intention de faire dire à Lori Tovar ce que c’était.

— Je t’expliquerai dans la voiture, dit Riley.




CHAPITRE CINQ


Alors que Riley s’éloignait de l’immeuble de Lori Tovar, elle se rendit compte que sa jeune équipière était encore agitée. En fait, Jenn avait été plutôt irascible toute la journée et Riley sentait qu’elle perdait patience avec son attitude.

— Qu’est-ce qui presse ? grommela Jenn. Pourquoi nous avoir fait sortir de là si vite ?

Quand Riley ne répondit pas tout de suite, Jenn demanda :

— Où est-ce qu’on va, au fait ?

— Trouver un endroit pour manger, dit Riley en haussant les épaules. Je n’ai rien mangé depuis le petit-déjeuner, alors j’ai faim. Pas toi ?

— Je pense qu’on devrait y retourner, dit Jenn. Lori Tovar ne nous disait pas tout ce qu’elle savait.

Riley sourit sinistrement.

— Qu’est-ce que tu crois qu’elle ne nous a pas dit ? dit-elle.

— Je ne sais pas, dit Jenn. C’est ce que je veux découvrir. Pas toi ? Parfois, les témoins peuvent être réticents concernant des choses importantes. Peut-être qu’elle savait qu’il y avait un lien entre sa mère et un suspect potentiel – quelque chose qu’elle ne voulait pas nous dire pour une raison quelconque.

— Oh, il y avait quelque chose qu’elle ne voulait pas nous dire, c’est vrai. Mais ce n’était pas quelque chose qu’on avait besoin de savoir. Ça n’avait rien à voir avec l’affaire, répondit Riley.

— Comment le sais-tu ? demanda Jenn.

Riley réprima un soupir. Elle se dit de ne pas en vouloir à Jenn de ne pas avoir saisi les mêmes signaux qu’elle. Riley elle-même les aurait probablement manqués quand elle avait l’âge de Jenn. Pourtant, cette dernière avait besoin d’apprendre à mieux déchiffrer les gens. Elle était souvent trop prompte à attribuer des blâmes aux autres.

— Dis-moi, Jenn, quelles étaient tes impressions sur l’appartement de Lori Tovar ? dit-elle.

Jenn haussa les épaules.

— Ça avait l’air assez cher. Le genre d’endroit où un expert-comptable qui a réussi et sa femme pourraient vivre. Mais très simple. J’imagine qu’on pourrait dire contemporain.

— Dirais-tu que Lori et son mari étaient bien installés là-bas ?

Jenn réfléchit un moment, puis dit :

— Maintenant que tu en parles, je crois que non. On aurait presque dit – je ne sais pas, qu’ils n’avaient peut-être pas ajouté grand-chose d’autre aux éléments de base. J’imagine qu’ils ne l’avaient pas vraiment personnalisé. Comme s’ils ne s’attendaient pas à y vivre plus longtemps.

— Et pourquoi donc ? dit Riley.

Quand Jenn ne répondit pas, Riley lui demanda :

— Qu’est-ce qu’un couple comme celui-là pourrait avoir de prévu dans un avenir proche ?

— Des enfants, dit Jenn.

Puis vint une pause, et Jenn ajouta :

— Oh, je crois que j’ai compris. Ils n’ont jamais eu l’intention d’avoir des enfants alors qu’ils vivaient encore dans cet appartement. Ils voulaient emménager dans un endroit plus familial. Lori espérait se retrouver avec la maison de sa mère. Et maintenant…

Riley acquiesça.

— Et maintenant, elle a obtenu exactement ce qu’elle voulait.

Jenn sursauta un peu.

— Mon Dieu ! Je ne peux pas imaginer à quel point elle doit se sentir coupable !

— Trop coupable pour vivre un jour dans cette maison, j’imagine, dit Riley. Elle et ses frères et sœurs vont probablement finir par devoir vendre cet endroit, avec tous ses merveilleux souvenirs d’enfance. Et Lori et son mari devront attendre de trouver une autre maison de rêve avant de fonder une famille. Ça va être dur pour elle.

— Pas étonnant qu’elle n’ait pas voulu en parler, dit Jenn.

— C’est ça, dit Riley. Et ce n’était vraiment pas nos affaires.

— Je suis désolée, dit Jenn. J’étais vraiment stupide.

— Tu dois juste apprendre à faire plus attention aux gens, dit Riley. Et cela signifie bien plus que de simplement leur soutirer des informations. Cela veut dire être capable de sympathiser avec eux. Cela veut dire respecter leurs sentiments.

— J’essaierai de m’en souvenir, dit doucement Jenn.

Riley se sentit encouragé par le fait que Jenn ne soit plus sur la défensive. En fait, son équipière semblait avoir dissipé son humeur particulière. Peut-être, pensa Riley, qu’elles finiraient par bien travailler ensemble après tout.

Riley conduisit jusqu’au centre-ville de Springett et sa gara dans la rue principale. Elle et Jenn sortirent et se promenèrent jusqu’à ce qu’elles trouvent un petit restaurant agréable. Elles entrèrent et s’assirent dans un box assez isolé, puis commandèrent des sandwiches.

Pendant qu’elles attendaient leur nourriture, Jenn demanda :

— Alors, où cela nous mène-t-il maintenant ?

— J’aimerais le savoir, dit Riley.

— Nous manquons de témoins, dit Jenn. Cela aiderait si quelqu’un – un voisin curieux, peut-être – avait vu le tueur quand il s’est pointé à ces maisons, ou au moins son véhicule. Nous avons besoin d’une description. Mais pendant que tu examinais la maison, j’ai demandé aux deux chefs de police s’ils avaient interrogé les voisins des victimes. Ils l’avaient fait, et personne n’avait rien vu. Il n’y avait pas non plus de caméras de sécurité au bon endroit.

Riley le savait déjà après avoir lu les rapports de police.

— Nous savons qu’il n’y a pas eu d’effraction dans l’une ou l’autre des maisons, poursuivit Jenn. Qu’est-ce que ça nous dit ?

— Je n’en suis pas sûre, dit Riley. D’après ce qu’a dit Lori Tovar, peut-être que sa mère avait juste oublié de fermer la porte à clef. Le tueur a pu la prendre par surprise une fois à l’intérieur.

— L’autre scène de crime était différente. Justin Selves a été assommé et tué juste à côté de sa propre porte d’entrée. Peut-être que le tueur s’est approché de la maison, a frappé ou sonné à la porte, et que Selves a répondu et l’a laissé entrer, dit Jenn.

— La même chose aurait pu se produire avec Joan Cornell, acquiesça Riley.

— Oui, et peut-être qu’elle a même passé un peu de temps à parler avec le tueur avant qu’il ne la tue. Donc je suppose que tu avais raison de dire que les victimes connaissaient déjà leur tueur et lui faisaient confiance, dit Jenn.

— Peut-être, dit Riley. Mais il est toujours possible qu’il se soit agi d’un parfait inconnu, mais probablement pas un cambrioleur aléatoire. N’oublie pas que beaucoup de psychopathes sont des gens charmants. Peut-être les deux victimes lui ont-elles fait confiance dès qu’elles lui ont ouvert la porte. Peut-être avait-il l’air d’un type parfaitement gentil qui prétendait faire un sondage ou quelque chose comme ça. Alors elles l’ont laissé entrer.

— Eh bien, ce tueur a beaucoup d’audace, ça semble certain. Il a fallu du culot pour entrer dans ces maisons en plein jour comme ça. Tu crois qu’on devrait aller jeter un coup d’œil sur la première scène de crime ? dit Jenn.

— Je ne pense pas qu’on y apprendra quoi que ce soit, dit Riley. C’était il y a deux semaines, et à l’époque, la police pensait que c’était un cambriolage qui avait mal tourné. Tout a déjà été nettoyé.

— Tu as raison, il n’y aura rien à voir, dit Jenn. Rien que les photos ne montrent pas.

— Mais nous savons que le fils de Selves a découvert son corps. On devrait vraiment lui parler, répondit Riley.

Riley regarda les rapports de police sur son ordinateur et trouva le numéro de téléphone du fils. Puis elle l’appela sur son portable et mit le haut-parleur pour que Jenn puisse se joindre à la conversation.

Le jeune homme s’appelait Ian, et il semblait plus qu’impatient de parler à deux agents du FBI.

— Ce qui est arrivé à papa m’a rendu fou, dit-il. Surtout depuis que la police m’a appelé ce matin et m’a dit que c’était arrivé à quelqu’un d’autre à Springett. Une femme a été tuée cette fois. Je n’arrive pas à le croire. Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

— Nous espérions que vous pourriez nous aider à le découvrir, dit Riley. Nous aimerions vous poser quelques questions. On peut se retrouver quelque part ? Nous sommes dans le centre-ville de Springett en ce moment.

— Eh bien, je suis étudiant à la Temple University, et je suis sur le campus entre deux cours en ce moment. J’imagine que vous ne voulez pas perdre trop de temps à conduire jusqu’à Philadelphie juste pour me parler. Pourrions-nous juste utiliser Skype ?

Pour Riley, c’était une bonne idée. Quelques instants plus tard, Jenn et Riley s’assirent côte à côte dans le box et pour parler face à face avec Ian Selves. Le serveur leur apporta leurs sandwichs, mais elles les mirent de côté pour l’instant.

Riley remarqua tout de suite que Ian avait un visage agréable et studieux qui lui rappelait certains des techniciens de laboratoire avec lesquels elle travaillait souvent au BAC. Il avait l’air d’avoir dix-huit ou dix-neuf ans, et Riley supposa qu’il était peut-être en deuxième année de physique, d’ingénierie ou d’informatique.

Jenn lui posa la même question que Riley avait posée à Lori Tovar au début de leur entrevue.

— Comment avez-vous découvert ce qui était arrivé à votre père ?

— Eh bien, comme vous le savez probablement, papa était représentant du service clientèle dans une banque de Peterborough. Une fois par semaine, nous nous retrouvions toujours pour déjeuner pendant sa pause. Il rentrait à la maison, je passais le prendre en voiture et on allait dans un endroit où on aimait manger, dit Ian.

Riley était contente de la clarté de Ian. Contrairement à Lori Tovar, il avait eu deux semaines pour digérer ce qui s’était passé, et il pouvait en parler calmement.

Un meilleur témoin, pensa-t-elle.

— J’ai arrêté ma voiture devant la maison et j’ai klaxonné, mais papa n’est pas sorti. Ça ne lui ressemblait pas du tout. Alors je suis sorti, je suis allé à la maison et j’ai frappé à la porte, et il n’a pas répondu, poursuivit Ian.

Ian secoua la tête.

— J’ai commencé à m’inquiéter à ce moment-là. Si papa avait eu d’autres projets, il me l’aurait certainement dit. Je me suis dit que quelque chose n’allait pas. Alors j’ai ouvert la porte et…

Ian frémit visiblement en se souvenant.

— Il était là, allongé par terre.

— Qu’avez-vous fait alors ? demanda Jenn.

— Eh bien, j’ai paniqué pendant une minute ou deux, je crois. Mais j’ai appelé 9-1-1 dès que j’ai pu me ressaisir. Puis j’ai appelé ma mère. Elle travaille dans un magasin de vêtements pour femmes – Rochelle’s Boutique. Je lui ai dit que quelque chose de grave était arrivé à papa. Elle a tout de suite compris que je voulais dire que papa était mort. Je ne lui ai pas dit comment et pourquoi. À ce moment-là, je ne le savais pas vraiment moi-même.

Ian soupira et continua.

— Elle a pratiquement perdu la tête au téléphone. Je savais que ce serait vraiment mauvais si elle rentrait directement à la maison. Je lui ai dit d’aller chez sa sœur après le travail et d’y attendre jusqu’à ce que je puisse vraiment tout expliquer. Elle n’était donc pas à la maison quand la police est venue poser toutes sortes de questions et que le légiste du comté emmenait le corps. Je pense que c’était probablement aussi bien.

Oui, j’en suis sûre, pensa Riley.

Elle se sentit impressionnée par le sang-froid du jeune homme dans la prise de décision, en plein dans une épreuve aussi traumatisante.

— Quand avez-vous remarqué qu’il manquait une chaise de salle à manger ? lui demanda Jenn.

— Eh bien, comme vous le savez, les policiers pensaient que tout cela était une sorte de cambriolage raté. Du genre peut-être que le gars ne s’attendait pas à ce qu’il y ait quelqu’un à la maison, et qu’il a été surpris que papa soit là, dit Ian.

Se caressant le menton, il ajouta :

— Alors les policiers m’ont demandé sur-le-champ s’il manquait des objets de valeur. J’ai parcouru toute la maison pour vérifier tout ce à quoi je pouvais penser - ordinateurs, télévisions, les bijoux de maman, l’argenterie et la porcelaine, toutes sortes de choses. J’ai finalement remarqué la chaise manquante.

Il plissa les yeux, incrédule.

— Les policiers m’ont dit ce matin qu’une chaise avait été volée à l’autre victime. Ça n’a pas de sens. Pourquoi tuer quelqu’un pour une chaise ?

Riley se souvint que Lori Tovar avait posé exactement la même question. Elle n’avait toujours aucune idée de la réponse.

— L’autre victime s’appelait Joan Cornell. Votre père a-t-il déjà mentionné quelqu’un portant ce nom ? demanda Jenn à Ian.

Ian secoua la tête.

— Je ne crois pas, mais je ne suis pas sûr. Il était plutôt extraverti. Maman est plus timide, du genre à rester à la maison. Mais papa sortait beaucoup et rencontrait beaucoup de gens, jouait au bridge et au softball, faisait partie d’une équipe de bowling et suivait un cours d’aérobic, alors il connaissait beaucoup de monde. Il a peut-être parlé d’elle et j’ai oublié.

Une idée commençait à prendre forme dans l’esprit de Riley.

— A-t-il déjà mentionné des parties de bingo ? dit-elle.

Les yeux de Ian s’écarquillèrent un peu.

— Maintenant que vous le dites, oui, il dit. C’était dans une église. Il n’était pas vraiment du genre à aller à l’église, alors je suppose que c’était un endroit où il allait juste pour les jeux.

— A-t-il dit quelle était cette église ? demanda Jenn.

Il se tut un instant, puis ajouta :

— Non, je ne me souviens pas qu’il l’ait mentionné. Mais un jour, il m’a dit qu’il ne voulait plus y aller.

— A-t-il dit pourquoi ? demanda Riley.

— Non.

Riley échangea un regard avec Jenn.

— Quand a-t-il dit ça ? lui demanda Jenn.

Ian haussa les épaules.

— Quelques jours avant sa mort, je crois.

— Merci pour votre temps, dit Riley. Vous avez été très utile.

— Et nous sommes vraiment désolées pour votre perte, ajouta Jenn.

— Merci, dit Ian. Je m’en sors bien, j’imagine, mais c’est très dur pour maman. Je suis son seul enfant, et c’est dur pour elle de vivre seule dans cette maison maintenant. J’ai proposé d’abandonner l’école pour un semestre et de rester avec elle, mais elle ne veut pas en entendre parler. Je m’inquiète beaucoup pour elle.

Riley lui souhaita bonne chance, le remercia encore une fois et ferma la conversation.

— Ainsi les deux victimes auraient pu jouer au bingo ensemble à l’église, dit Jenn. C’est notre prochain arrêt.

Riley était d’accord. Elle chercha le numéro de téléphone de l’église presbytérienne de Westminster et appela. Elle demanda à la réceptionniste qui répondit au téléphone qui était en charge des jeux de bingo à l’église. Celle-ci mit immédiatement Riley en contact avec le directeur des activités, Buddy Sears. Quand Riley et Jenn se présentèrent comme agents du FBI, Sears dit :




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