Directive Principale Jack Mars « Un des meilleurs thrillers que j’aie lus cette année. »--Books et Movie Reviews (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)Dans DIRECTIVE PRINCIPALE (L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, TOME 2), thriller d’action révolutionnaire par l’auteur à succès n°1 Jack Mars, Luke Stone, vétéran d’élite de la Force Delta, 29 ans, dirige l’Équipe d’Intervention Spéciale du FBI dans le cadre d’une mission haletante pour sauver des otages américains détenus dans un sous-marin nucléaire, mais, quand tout dérape et que la réaction du Président choque la population, Luke risque de devoir sauver non seulement les otages mais le monde entier.DIRECTIVE PRINCIPALE est un thriller militaire captivant, une dose d’action sauvage qui vous poussera à tourner les pages jusque tard dans la nuit. Cette série vient avant la série n°1 de thrillers à succès LUKE STONE et elle nous explique comment tout a commencé. Cette série fascinante a été écrite par l’auteur à succès Jack Mars qui, selon certains, serait « un des meilleurs auteurs de thrillers du monde ».« Le thriller dans toute sa splendeur. »--Midwest Book Review (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)Le tome 3, MENACE PRINCIPALE, est aussi disponible en pré-commande !Vous pouvez aussi acheter la série n°1 de thrillers à succès LUKE STONE (7 tomes) par Jack Mars. Elle commence par Tous Les Moyens Nécessaires (tome 1), disponible en téléchargement gratuit avec plus de 800 évaluations à cinq étoiles ! D I R E C T I V E P R I N C I P A L E (L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, TOME 2) J A C K M A R S Jack Mars Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel FORGING OF LUKE STONE contenant 3 volumes (pour l’instant), ainsi que la série de thrillers d’espionnage de L’AGENT ZÉRO comprenant 6 volumes (pour l’instant). Jack adore avoir vos avis, donc n’hésitez pas à vous rendre sur www.Jackmarsauthor.com (http://www.jackmarsauthor.com/) afin d’ajouter votre mail à la liste pour recevoir un livre offert, ainsi que des invitations à des concours gratuits. Suivez l’auteur sur Facebook et Twitter pour rester en contact ! Copyright © 2019 par Jack Mars. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi états-unienne sur le droit d’auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d’autres gens. Si vous voulez partager ce livre avec une autre personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. 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LIVRES DE JACK MARS SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1) L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE CIBLE PRINCIPALE (Tome 1) DIRECTIVE PRINCIPALE (Tome 2) MENACE PRINCIPALE (Tome 3) UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO L’AGENT ZÉRO (Volume #1) LA CIBLE ZÉRO (Volume #2) LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3) LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4) LE FICHIER ZÉRO (Volume #5) LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6) SOMMAIRE CHAPITRE PREMIER (#u7ab329a8-1144-5a96-95d4-9e55d148c448) CHAPITRE DEUX (#uad59ebbe-7a73-5f62-b7f5-512d545002e5) CHAPITRE TROIS (#u4b611884-309c-5aa1-93cd-cbeedabd0b1b) CHAPITRE QUATRE (#u223dc5b7-7518-5b9f-9a31-062608baf762) CHAPITRE CINQ (#u1a2e78b1-7985-555c-8190-acfe345981e9) CHAPITRE SIX (#ue7f5d2d2-0375-5dce-9874-8c4b51648e68) CHAPITRE SEPT (#ue9565adf-f7b0-5788-9442-982c2b35d9bc) CHAPITRE HUIT (#u66521a80-8178-510d-a448-133f224cd966) CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE-ET-UN (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE-DEUX (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE-TROIS (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE-QUATRE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE-CINQ (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUARANTE-SIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE PREMIER 25 juin 2005 13 h 45, Heure de Jour de Moscou (5 h 45, Heure de l’Est) À 130 milles marins à l’est-sud-est de Yalta La Mer Noire — J’en ai assez d’attendre, dit le gros pilote de sous-marin à Reed Smith. Faisons-le maintenant. Smith était assis sur le pont de l’Aegean Explorer, un vieux chalutier déglingué qui avait été réaménagé pour les découvertes archéologiques. Il fumait une cigarette turque, buvait une canette de Coca et s’imprégnait de la chaleur de cette journée lumineuse, de la sécheresse salée de l’air et de l’appel des mouettes qui se rassemblaient autour du bateau. Le soleil de midi était maintenant au zénith et commençait à descendre lentement vers l’ouest. L’équipe scientifique était encore à l’intérieur de la timonerie du chalutier et faisait semblant d’effectuer des calculs sur l’emplacement d’un bateau de commerce de la Grèce antique qui reposait dans la boue à 350 mètres sous la surface de cette belle mer bleue. Autour d’eux, on ne voyait que de l’eau, les vagues qui étincelaient au soleil. — Pourquoi se presser ? dit Smith. Il subissait encore les effets d’une cuite qui remontait à deux nuits. L’Aegean Explorer avait été mis à quai pendant plusieurs jours dans le port turc de Samsun. Comme il n’avait eu rien d’autre à faire, Smith avait testé la vie nocturne locale. Smith aimait vivre dans des bulles. Il pouvait boire et faire la fête avec des prostituées dans une ville inconnue et ne jamais penser aux gens qui, à d’autres endroits, le tueraient s’ils en avaient l’occasion. Il pouvait s’asseoir sur ce pont et apprécier la beauté des eaux qui l’entouraient en fumant une cigarette sans jamais penser ne serait-ce qu’une fois que, dans un moment, il se connecterait aux câbles de communication russes à cent étages sous la surface de ces eaux. De plus, comme il vivait dans ces bulles, cela signifiait qu’il n’aimait pas les gens qui passaient leur temps à réfléchir, anticiper, passer au crible le contenu d’une bulle pour le transférer dans une autre, les gens comme ce pilote de sous-marin. — Une équipe archéologique ne plongerait jamais au milieu de l’après-midi, dit le pilote. Nous aurions dû plonger ce matin. Smith ne dit pas un seul mot. La réponse était tout de même évidente. L’Aegean Explorer n’explorait pas que les eaux de la Mer Égée, mais aussi la Mer Noire et la Mer d’Azov. Pour tout le monde, l’Explorer cherchait les épaves abandonnées par des civilisations disparues depuis longtemps. La Mer Noire était un endroit particulièrement riche pour la recherche d’épaves. L’eau de cette mer était anoxique, ce qui signifiait que, au-dessous de 150 mètres d’eau, il n’y avait presque plus d’oxygène. Dans ces fonds, la vie marine était réduite et le peu qu’il y avait était plutôt constitué de bactéries anaérobies. Or, cela signifiait que les objets qui tombaient sur ces fonds marins étaient très bien préservés. Au fond, il y avait des navires de l’époque médiévale dans lesquels des plongeurs modernes avaient trouvé des membres d’équipage encore habillés avec les vêtements qu’ils avaient portés au moment de leur mort. Reed Smith aurait aimé voir ce genre de chose. Évidemment, il faudrait qu’il attende une autre occasion. Ils n’étaient pas venus ici pour explorer une épave de bateau. L’Aegean Explorer et sa mission étaient un mensonge. Poseidon Research International, l’organisation qui possédait et l’Aegean Explorer et choisissait son équipage, était aussi un mensonge. Reed Smith était un mensonge. En vérité, tous les hommes qui se trouvaient à bord de ce navire étaient des employés de, des agents secrets d’élite délégués à ou des indépendants embauchés temporairement par la CIA. — Équipage du Nereus, montez à bord, dit une voix monocorde qui venait du haut-parleur. Le Nereus était un sous-marin minuscule jaune vif que les professionnels appelaient « submersible ». Son poste de pilotage était une bulle en acrylique parfaitement sphérique. Aussi fragile que cette bulle puisse paraître, elle pouvait résister à la pression correspondant à une profondeur de mille mètres et cent fois supérieure à celle que l’on trouvait à la surface. Smith jeta sa cigarette dans l’eau. Les deux hommes se déplacèrent vers le submersible. Ils y furent rejoints par un troisième homme sec et musclé d’une vingtaine d’années qui avait une cicatrice profonde sur le côté gauche du visage. Il avait aussi la boule à zéro. Ses yeux étaient perçants. Il affirmait être un biologiste marin du nom d’Eric Davis. Il était évident que ce gamin appartenait aux forces spéciales. Depuis qu’ils étaient montés sur le bateau, il avait à peine prononcé un mot. Le Nereus jaune vif était installé sur une plate-forme en métal. Il ressemblait à un robot pacifique de film de science-fiction et deux bras robotiques en métal noir dépassaient de l’avant. Au-dessus du pont du chalutier, une grue lourde se profilait, prête à soulever le Nereus et à le plonger dans l’eau. Deux hommes en tenue de plongée orange attendaient pour accrocher le Nereus au câble épais auquel il devait être suspendu. Smith et ses deux compagnons d’équipage montèrent aux marches et passèrent, l’un après l’autre, par l’écoutille principale. Le gamin des forces spéciales entra le premier, car il devait s’asseoir au fond. Ensuite, ce fut au tour du pilote. Smith entra le dernier et se glissa dans le siège du copilote. Juste devant lui, il y avait les commandes des bras robotiques. Tout autour de lui, il y avait la bulle transparente du poste de pilotage. Il tendit le bras vers le haut et ferma l’écoutille derrière lui en tournant la valve pour la sceller et la verrouiller. Il était tout contre le pilote musclé, Bolger. Le verre du poste de pilotage était à seulement trente centimètres de son visage et à quinze centimètres de son épaule droite. Il faisait chaud à l’intérieur de cette sphère, et ça n’allait pas en s’arrangeant. — C’est serré, dit Smith. Il appréciait cette sensation aussi peu que pendant l’entraînement qu’il avait reçu. Un claustrophobe n’aurait pas tenu trois minutes à l’intérieur de ce machin. — Il faut que tu t’y habitues, dit le pilote. Nous allons y passer pas mal de temps. Dès que Smith avait scellé l’écoutille, le Nereus s’était réveillé avec un soubresaut. Les hommes l’avaient accroché au câble et la grue l’avait soulevé vers l’eau. Smith regarda derrière eux. Un des hommes en tenue de plongée orange se tenait sur le pont extérieur étroit du Nereus. Il se tenait au câble d’une main lourdement gantée. En un moment, ils pendirent en l’air, à deux étages de hauteur. La grue les descendit vers l’eau. À présent, le chalutier vert se profilait au-dessus d’eux. Un Zodiac apparut avec un seul homme à bord. Il avançait vite. L’homme qui se tenait sur le pont extérieur s’occupa de détacher les sangles du câble puis monta dans le Zodiac. Une voix arriva par la radio. — Nereus, c’est le poste de commande l’Aegean Explorer qui vous parle. Commencez les tests. — Bien reçu, dit le pilote. Nous commençons maintenant. L’homme avait une série de commandes devant lui. Il appuya sur un bouton situé en haut du joystick qu’il tenait dans sa main. Ensuite, il commença à actionner des interrupteurs. Sa main gauche charnue passa rapidement de l’un à l’autre. Sa main droite resta sur le joystick. Un air frais et oxygéné commença à souffler dans le minuscule module. Smith inspira profondément. C’était vraiment agréable sur son visage en sueur. La minute d’avant, il avait commencé à avoir trop chaud. Le pilote et la voix de la radio dialoguèrent en échangeant des informations pendant que le submersible se balançait doucement vers l’avant, puis vers l’arrière. L’eau fit des bulles et s’éleva tout autour d’eux. En quelques secondes, la surface de la Mer Noire leur passa au-dessus de la tête. Smith et l’homme qui se trouvait au fond restaient silencieux et laissaient agir le pilote. C’étaient des professionnels accomplis. — Lancez le fonctionnement silencieux, dit la voix. — Fonctionnement silencieux, dit le pilote. À ce soir. — Bonne chance, Nereus. Alors, le pilote fit une chose que ne ferait jamais un pilote de submersible civil en quête d’une épave de navire. Il coupa la radio. Ensuite, il éteignit sa radiobalise. Il n’avait plus aucun lien avec la surface. Est-ce que l’Aegean Explorer pouvait encore voir le Nereus sur le sonar ? Oui, mais l’Explorer savait où se trouvait le Nereus. Dans un moment, même cela ne serait plus vrai. Le Nereus était un point minuscule dans une grande mer. À toutes fins pratiques, le Nereus avait disparu. Reed Smith inspira profondément une fois de plus. Ce devait être la trentième fois qu’il allait sous l’eau dans un de ces appareils, aussi bien lors des entraînements qu’en situation réelle, mais il n’arrivait toujours pas à s’y faire. À seulement quatre mètres de profondeur, la mer devenait bleu vif à mesure que la lumière du soleil venant de la surface était dispersée et absorbée. Dans le spectre des couleurs, le rouge était absorbé en premier, ce qui jetait une patine bleue sur le monde sous-marin. À mesure que le submersible descendait vers les profondeurs, tout devenait plus bleu et plus sombre. — C’est beau, dit Eric Davis derrière eux. — Oui, dit le pilote. Je ne m’en lasse jamais. Ils descendaient dans l’obscurité bleue, profonde et silencieuse. Pourtant, elle n’était pas complète. Smith savait qu’une petite quantité de lumière de la surface les atteignait encore. Ils étaient dans la couche crépusculaire. Sous eux, encore plus profond, il y avait la nuit. Le noir les enveloppa. Le pilote n’alluma pas ses projecteurs, mais navigua avec ses instruments. Maintenant, il n’y avait plus rien à voir. Smith laissa son attention divaguer. Il ferma les yeux et inspira profondément une fois, plus une autre fois, et encore une autre fois. Il se laissa emporter par sa gueule de bois. Il avait un travail à faire, mais pas encore. Quand il faudrait qu’il passe à l’action, le pilote, Bolger, le lui dirait. Pour l’instant, il se contentait de flotter dans son esprit. C’était agréable d’écouter le bourdonnement des moteurs et le murmure passager des deux hommes qui, tout en l’accompagnant, bavardaient sur une chose ou une autre. Le temps passa. Peut-être beaucoup de temps. — Smith ! siffla Bolger. Smith ! Réveillez-vous. Smith répondit sans ouvrir les yeux. — Je ne dors pas. Est-ce qu’on y est ? — Non. Nous avons un problème. Smith ouvrit brusquement les yeux. Il fut étonné de voir une obscurité quasi-totale régner tout autour de lui. Les seules lumières venaient des lueurs rouges et vertes du tableau de bord. « Problème » n’était pas un mot qu’il avait envie d’entendre à des centaines de mètres sous la surface de la Mer Noire. — Que se passe-t-il ? Le doigt boudiné de Bolger désigna l’écran du sonar. Il y avait quelque chose de gros à peut-être trois kilomètres à leur nord-ouest. Si ce n’était pas une baleine bleue, et il était très peu probable que ça en soit une, alors, c’était un navire d’une sorte ou d’une autre, probablement un sous-marin. Or, d’après ce que savait Smith, un seul pays faisait circuler de vrais sous-marins dans ces eaux-là. — Et merde ! Pourquoi avez-vous allumé le sonar ? — J’avais mes doutes, dit Bolger. Je voulais m’assurer que nous soyons seuls. — Eh bien, il est clair qu’on ne l’est pas, dit Smith. De plus, vous signalez notre présence. Bolger secoua la tête. — Ils savaient que nous étions ici. Il montra deux points beaucoup plus petits, derrière eux, au sud, puis un point similaire vers l’avant et juste à l’est, à moins d’un kilomètre. — Vous voyez ces points ? Ça ne présage rien de bon. Ils viennent vers nous. Smith se passa une main sur la tête. — Davis ? — Je ne suis pas concerné, dit l’homme assis au fond. Je suis ici pour vous sauver la peau et saborder le submersible en cas de défaillance du système ou d’erreur de pilotage. Je n’ai aucunement la possibilité d’attaquer un ennemi depuis ici. De plus, à une telle profondeur, je ne pourrais pas ouvrir l’écoutille, même si je le voulais. Il y a trop de pression. Smith hocha la tête. — Certes. Il regarda le pilote. — Il nous reste combien jusqu’à la cible ? Bolger secoua la tête. — Trop loin. — Le lieu de rendez-vous ? — Laissez tomber. — Pouvons-nous leur échapper ? Bolger haussa les épaules. — Avec cet appareil ? J’imagine qu’on peut essayer. Prenez des mesures d’évitement, faillit dire Smith. Cependant, avant qu’il ait pu former les mots, une lumière forte s’alluma brusquement juste devant eux. Dans cette capsule minuscule, l’effet fut aveuglant. — Faites demi-tour, dit Smith en se protégeant les yeux. Ces gens-là ne sont pas des amis. Le pilote fit brusquement virevolter le Nereus à 360 degrés. Avant qu’il ait pu terminer la manœuvre, une autre lumière aveuglante arriva derrière eux. Ils étaient encerclés, devant et derrière, par des submersibles semblables au leur. Cependant, malgré les similitudes entre ces appareils, Smith connaissait les submersibles ennemis. Ils avaient été conçus et fabriqués dans les années 1960, pendant l’ère des calculatrices de poche. Il faillit frapper l’écran qui se trouvait devant lui. Bordel ! En plus, il y avait ce grand objet qui arrivait de plus loin, probablement un sous-marin d’attaque. La mission, top secrète, allait être un échec cuisant, mais il y avait pire que ça, vraiment pire. Le pire, c’était Reed Smith lui-même. Il ne fallait en aucun cas qu’on le capture. — Davis, qu’est-ce qu’on peut faire ? — On peut essayer de s’enfuir, dit Davis, mais, personnellement, je préférerais leur laisser ce tas de ferraille et rester en vie. Smith grogna. Il ne voyait rien et il ne pouvait que mourir à l’intérieur de cette bulle ou … il ne voulait pas penser aux autres possibilités. Génial. Qui avait eu l’idée de cette mission, déjà ? Il tendit la main vers son mollet et ouvrit la fermeture Éclair de son pantalon cargo. Il avait un minuscule Derringer à deux coups scotché à la jambe. C’était son arme de suicide. Il arracha l’adhésif à son mollet, sentant à peine les poils venir avec. Il se mit l’arme à la tête et inspira profondément. — Que faites-vous ? demanda Bolger d’une voix soudain inquiète. Vous ne pouvez pas tirer là-dedans. Vous perceriez la coque du submersible. Nous sommes à trois cents mètres sous la surface. Il désigna la bulle qui les entourait. Smith secoua la tête. — Vous ne comprenez pas. Soudain, le gamin des forces spéciales arriva derrière lui. En se tortillant comme un serpent épais, il saisit puissamment le poignet à Smith. Comment avait-il pu bouger si vite dans un espace aussi restreint ? Pendant un moment, ils grognèrent et luttèrent, à peine capables de bouger. Le gamin avait l’avant-bras autour de la gorge de Smith. Il frappa la main de Smith contre le tableau de bord. — Laissez-la tomber ! cria-t-il. Lâchez l’arme ! Alors, l’arme disparut. Smith envoya les pieds vers le bas et poussa violemment vers l’arrière en essayant de se débarrasser du gamin. — Vous ne savez pas qui je suis. — Arrêtez ! cria le pilote. Arrêtez de vous battre ! Vous heurtez les commandes. Smith réussit à sortir de son siège mais, maintenant, le gamin était au-dessus de lui. Ce gamin était fort, d’une force étonnante, et il força Reed à s’accroupir entre le siège et le bord du submersible. Il y cala Reed et le poussa pour qu’il se roule en boule. Le gamin était au-dessus de lui, maintenant, et il respirait lourdement. Son haleine, qui sentait le café, soufflait dans l’oreille de Reed Smith. — Je peux vous tuer, compris ? dit le gamin. Je peux vous tuer. Si c’est ce qu’il faut faire, je le ferai, mais vous ne pouvez pas tirer là-dedans. On veut vivre, moi et l’autre. — J’ai de gros problèmes, dit Reed. S’ils m’interrogent … S’ils me torturent … — Je sais, dit le gamin. Je comprends. Il s’interrompit. Son souffle arrivait rauque et sec. — Voulez-vous que je vous tue ? Je le ferai. À vous d’en décider. Reed y réfléchit. L’arme aurait facilité les choses. Il n’aurait pas eu besoin de réfléchir. Un coup de gâchette rapide, puis … l’au-delà. Pourtant, il aimait cette vie. Il ne voulait pas mourir maintenant. Il était possible qu’il y échappe cette fois-ci, qu’ils ne découvrent pas son identité, qu’ils ne le torturent pas. Les Russes se contenteraient peut-être de confisquer un submersible de pointe puis d’effectuer un échange de prisonniers sans poser trop de questions. Peut-être. Sa respiration commença à se calmer. Déjà, il n’aurait jamais dû venir ici. Oui, il savait pirater les câbles de communication. Oui, il avait de l’expérience en missions sous-marines. Oui, il savait travailler dans la discrétion. Cependant … L’intérieur du submersible était encore baigné de cette lumière brillante, aveuglante. Ils venaient d’offrir un sacré spectacle aux Russes. Rien que sur ça, les Russes allaient poser quelques questions. Pourtant, Reed Smith voulait vivre. — OK, dit-il. OK. Ne me tuez pas. Laissez-moi me relever. Je ne ferai rien. Le gamin commença à se redresser. Il fallut un moment. Il y avait si peu d’espace dans le submersible qu’ils étaient comme deux hommes assommés en train de mourir piétinés sous les foules de La Mecque. C’était difficile de se dégager. Quelques minutes plus tard, Reed Smith était de retour sur son siège. Il avait pris sa décision. Il espérait qu’elle s’avérerait être la bonne. — Allumez la radio, dit-il à Bolger. Voyons ce que ces rigolos ont à dire. CHAPITRE DEUX 10 h 15, Heure de l’Est La Salle de Crise La Maison-Blanche, Washington, DC — On dirait que cette mission a été mal conçue, dit un assistant. Ici, le problème est le déni plausible. David Barrett, qui mesurait presque un mètre quatre-vingt-dix-huit, regardait fixement l’homme qui se tenait à côté de lui. L’assistant était blond, perdait ses cheveux, était un peu trop gros et portait un costume qui était trop grand aux épaules et trop petit à la taille. Il s’appelait Jepsum. C’était un nom malencontreux pour un homme peu chanceux. Barrett n’aimait pas les hommes qui mesuraient moins d’un mètre quatre-vingt-deux et il n’aimait pas les hommes qui ne prenaient pas soin de leur forme. Barrett et Jepsum avançaient rapidement dans les couloirs de l’aile ouest. Ils allaient vers l’ascenseur qui devait les emmener à la Salle de Crise. — Oui ? dit Barrett, qui perdait patience. Le déni plausible ? Jepsum secoua la tête. — C’est ça. Nous n’en avons pas. Une cohorte de personnes accompagnait Barrett, derrière lui, devant lui, tout autour de lui, des assistants, des stagiaires, des hommes des Services Secrets, des membres du personnel de toutes sortes. Une fois de plus, et comme d’habitude, il ne savait absolument pas qui étaient la moitié de ces gens. Ils étaient une masse indistincte d’humains qui fonçaient avec lui et il les dépassait presque tous d’une tête. Le plus petit aurait pu appartenir à une espèce totalement différente de la sienne. Les gens de petite taille agaçaient prodigieusement Barrett, et son agacement croissait de jour en jour. David Barrett, Président des États-Unis, était revenu travailler trop tôt. Seulement six semaines avaient passé depuis que sa fille Elizabeth avait été kidnappée par des terroristes puis sauvée par des commandos américains lors d’une des opérations secrètes les plus osées qui aient eu lieu récemment. Pendant que sa fille avait été prisonnière, David Barrett avait eu une crise de nerfs. Il avait arrêté d’exercer son rôle, et qui aurait pu le lui reprocher ? Ensuite, il avait été lessivé, épuisé et si soulagé qu’Elizabeth soit saine et sauve qu’il n’avait pas les mots pour l’exprimer complètement. Le groupe tout entier entra dans l’ascenseur, où il se tassa comme des sardines dans une boîte de conserves. Deux hommes des Services Secrets étaient entrés dans l’ascenseur avec eux. C’étaient de grands hommes, l’un noir et l’autre blanc. La tête de Barrett et celles de ses protecteurs surplombaient tous les autres dans la cabine comme des statues sur l’Île de Pâques. Jepsum continuait à le regarder avec tant de sérieux qu’il en ressemblait presque à un bébé phoque. — De plus, leur ambassade n’accepte même pas de répondre à nos messages. Après le fiasco du mois dernier aux Nations Unies, je ne crois pas que nous pourrons nous attendre à beaucoup de coopération. Barrett ne comprenait pas Jepsum mais, quoi qu’il dise, il manquait de détermination. Le Président n’avait-il pas des hommes plus forts que ça à sa disposition ? Tout le monde parlait en même temps. Avant l’enlèvement d’Elizabeth, Barrett avait souvent piqué une de ses crises de colère coutumières rien que pour faire taire les gens mais, maintenant, il permettait à tout ce troupeau désordonné de déblatérer et le bruit de leurs bavardages était pour lui une forme de musique absurde qu’il laissait passer sans lui prêter attention. Cela faisait déjà cinq semaines que Barrett avait repris le travail et le temps avait passé à toute vitesse. Il avait renvoyé son chef de cabinet, Lawrence Keller, juste après avoir récupéré sa fille. Keller était petit, lui aussi, un mètre cinquante-cinq au mieux, et Barrett avait fini par soupçonner que Keller avait été déloyal envers lui. Il n’en avait aucune preuve et il ne se souvenait même pas de la raison pur laquelle il le croyait, mais il avait pensé qu’il valait quand même mieux se débarrasser de Keller. Sauf que, maintenant, Barrett était dépourvu du calme gris et lisse de Keller et de son efficacité implacable. Sans Keller, Barrett se sentait à la dérive, désemparé, incapable de comprendre l’avalanche de crises, de mini-désastres et d’informations toutes simples dont on le bombardait quotidiennement. David Barrett commençait à penser qu’il allait avoir une autre crise de nerfs. Il avait du mal à dormir. Du mal ? Il dormait à peine. Parfois, quand il était seul, il commençait à faire de l’hyperventilation. Quelques fois, tard dans la nuit, il s’était enfermé dans sa salle de bains privée et y avait pleuré en silence. Il s’était dit qu’il aimerait suivre une psychothérapie mais, quand on était Président des États-Unis, on ne pouvait pas aller chez le psychologue. Si les journaux et les débats télévisés du câble l’apprenaient … il ne voulait pas imaginer les conséquences. Ce serait la fin, pour le dire gentiment. L’ascenseur s’ouvrit sur la Salle de Crise en forme d’œuf. Elle était moderne, comme le poste de pilotage d’un vaisseau spatial dans une série télévisée. Elle était conçue pour maximiser l’espace. De grands écrans étaient fixés aux murs tous les soixante centimètres et un écran de projection géant trônait sur le mur du fond à l’extrémité de la table. À l’exception du siège personnel de Barrett, tous les sièges en cuir luxueux de la table étaient déjà occupés par des hommes en costume et en surpoids ainsi que par des militaires en uniforme minces et droits comme des i. Un grand homme en uniforme de cérémonie se tenait au bout de la table. La taille. C’était rassurant, d’une façon ou d’une autre. David Barrett était grand et, la plus grande partie de sa vie, il avait été d’une assurance prodigieuse. L’homme qui se préparait à diriger la réunion serait plein d’assurance, lui aussi. En fait, il débordait d’assurance et d’autorité. Cet homme était un général quatre étoiles. Richard Stark. Barrett se souvint qu’il n’appréciait pas beaucoup Richard Stark. Cela dit, à présent, il n’appréciait pas grand-monde. De plus, Stark travaillait au Pentagone. Peut-être le général pourrait-il les éclairer un peu sur ce dernier revers mystérieux. — Calmez-vous, dit Stark quand la foule que l’ascenseur venait d’expulser se dirigea vers ses sièges. — Messieurs ! Calmez-vous. Le Président est ici. Le silence se fit dans la salle. Quelques personnes continuèrent à murmurer, mais même celles-là se turent rapidement. David Barrett s’assit dans sa chaise à dossier élevé. — OK, Richard, dit-il. Laissez tomber les préliminaires et la leçon d’histoire. Nous l’avons déjà entendue. Dites-moi seulement ce qui se passe, bon sang. Stark chaussa une paire de lunettes noires de lecture et baissa les yeux vers les feuilles de papier qu’il avait en main. Il inspira profondément et poussa un soupir. Sur les écrans disposés autour de la salle, une mer apparut. — Ce que vous voyez sur les écrans, c’est la Mer Noire, dit le général. Pour autant que nous puissions dire, il y a environ deux heures, un petit submersible contenant trois hommes et possédé par une entreprise américaine du nom de Poseidon Research travaillait loin sous la surface dans les eaux internationales à plus de cent-soixante kilomètres au sud-est de la station touristique criméenne de Yalta. Il semblerait qu’il ait été intercepté et capturé par des éléments de la Marine Russe. Officiellement, la mission du submersible était de trouver et de marquer l’emplacement d’un ancien navire de commerce grec qui aurait coulé dans ces eaux il y a presque vingt-cinq siècles de cela. Le Président Barrett regarda fixement le général. Il inspira. Cela ne semblait pas du tout poser problème. Pourquoi en faisait-on tant de cas ? Un sous-marin civil menait des recherches archéologiques dans les eaux internationales. Les Russes se refaisaient une santé après une quinzaine d’années désastreuses et ils voulaient que la Mer Noire redevienne leur lac privé. Donc, ils s’étaient irrités et ils avaient été trop loin. Parfait. Il suffisait de déposer plainte auprès de l’ambassade et de ramener les scientifiques. Peut-être même pourrait-on récupérer aussi le submersible. Ce n’était qu’un malentendu. — Excusez-moi, Général, mais il me semble que ce serait plutôt aux diplomates de s’occuper de ça. J’apprécie que l’on m’informe d’événements de ce type, mais il semble facile d’échapper à une crise dans ce cas-là. Ne pouvons-nous pas simplement demander à l’ambassadeur — — Monsieur, dit Stark, je crains que ce soit un peu plus compliqué que ça. Barrett se sentit immédiatement contrarié que Stark lui coupe la parole devant une salle pleine de gens. — OK, dit-il, mais j’espère que c’est du sérieux. Stark secoua la tête et poussa un nouveau soupir. — M. le Président, Poseidon Research International est une entreprise financée et gérée par la CIA. C’est une couverture. Le submersible en question, le Nereus, faisait semblant d’être un vaisseau de recherche civil. En fait, il était en mission secrète sous l’égide du Groupe des Opérations Spéciales de la CIA et le Commandement Conjoint des Opérations Spéciales. Les trois hommes capturés sont un civil doté de certificats de sécurité de haut niveau, un agent spécial de la CIA et un agent des SEAL. Pour la première fois en plus d’un mois, David Barrett sentit une vieille sensation familière monter en lui. La colère. C’était un sentiment qu’il appréciait. Ils avaient envoyé un sous-marin en mission d’espionnage dans la Mer Noire ? Barrett n’avait pas besoin de voir une carte sur l’écran pour comprendre les problèmes géopolitiques que cela supposait. — Richard, excusez-moi d’être franc, mais pourquoi donc avons-nous envoyé un sous-marin d’espionnage dans la Mer Noire ? Voulons-nous faire la guerre aux Russes ? La Mer Noire est leur territoire. — Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, ce sont des eaux internationales ouvertes à la navigation et nous tenons à ce que cela continue ainsi. Barrett secoua la tête. — Évidemment. Que faisait le submersible à cet endroit ? Le général toussa. — Il avait pour mission de se connecter aux câbles de communication russes au fond de la Mer Noire. Comme vous le savez, depuis la chute de l’Union Soviétique, les Russes louent le vieux port naval soviétique de Sébastopol aux Ukrainiens. Ce port était le pivot de la flotte soviétique dans la région et il remplit la même fonction pour la Marine Russe. Comme vous pouvez l’imaginer, cet arrangement est instable. — Des lignes téléphoniques et des câbles de communication informatique russes traversent le territoire ukrainien de Crimée jusqu’à la frontière russe. Entre temps, il y a eu de plus en plus de tensions entre la Russie et la Géorgie, juste au sud de l’endroit. Nous craignons qu’une guerre n’éclate, peut-être pas maintenant, mais dans un avenir proche. — Nous avons de très bonnes relations avec la Géorgie et nous aimerions que, avec l’Ukraine, elle rejoigne l’OTAN un jour. Tant qu’elle ne l’aura pas fait, elle sera exposée à une attaque russe. Récemment, les Russes ont déposé des câbles de communication sur le fond de la mer, de Sébastopol à Sotchi, et ils contournent complètement les câbles qui traversent la Crimée. — La mission du Nereus était de trouver l’emplacement de ces câbles et, si possible, de s’y connecter. Si les Russes décident d’attaquer la Géorgie, la flotte de Sébastopol le saura à l’avance. Il faudra que nous le sachions, nous aussi. Stark s’interrompit. — Et la mission a été un échec total, dit David Barrett. Le Général Stark ne le contesta pas. — Oui, monsieur. Effectivement. Barrett ne put que lui être reconnaissant pour sa franchise. Souvent, ces gars-là essayaient de lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Eh bien, Barrett ne voulait plus de ce genre d’attitude et Stark venait de recevoir quelques points pour ne pas avoir essayé. — Malheureusement, monsieur, l’échec de la mission n’est pas vraiment le problème le plus grave que nous ayons. En ce moment, le problème que nous devons résoudre, c’est que les Russes n’ont pas reconnu avoir capturé le submersible. Ils refusent aussi de nous dire où il se trouve ou dans quelles conditions les hommes qui étaient à bord sont détenus. Actuellement, nous ne sommes même pas sûrs que ces hommes soient encore en vie. — Sommes-nous certains que les Russes ont capturé le submersible ? Stark hocha la tête. — Oui. Le submersible est équipé d’un radiobalisage, qui a été éteint. Cependant, il est aussi équipé d’une minuscule puce informatique qui envoie son emplacement à un satellite GPS. La puce ne fonctionne que quand le submersible est à la surface. Les Russes semblent ne pas l’avoir encore détectée. Elle est installée au cœur même des systèmes mécaniques. Il faudra qu’ils démontent entièrement le submersible, ou qu’ils le détruisent, pour que la puce ne fonctionne plus. Entre temps, nous savons qu’ils ont ramené le submersible à la surface et qu’ils l’ont amené dans un petit port à plusieurs kilomètres au sud de Sotchi, près de la frontière avec la Géorgie, ex-état soviétique. — Et les hommes ? dit Barrett. Stark hocha la tête et haussa les épaules à moitié. — Nous pensons qu’ils sont avec le sous-marin. — Personne ne sait que cette mission a eu lieu ? — Seulement nous et eux, dit Stark. Nous pensons qu’il a dû y avoir récemment une fuite d’informations chez les participants à la mission, ou dans les agences impliquées. Cette idée est détestable, mais Poseidon Research travaille à visage découvert depuis vingt ans et jamais nous n’avons constaté que sa sécurité avait été violée. Alors, David Barrett eut une idée étrange. Quel est le problème ? C’était une mission secrète. Les journaux n’étaient pas au courant et les hommes impliqués savaient parfaitement quels risques ils prenaient. La CIA connaissait les risques. Les huiles du Pentagone connaissaient les risques. À un niveau ou à un autre, ils avaient dû savoir que c’était une mission extrêmement stupide. Il était certain que personne n’avait demandé au Président des États-Unis la permission d’effectuer cette mission. Il n’apprenait son existence que suite au désastre. C’était un des aspects de ses relations avec la soi-disant communauté du renseignement qu’il aimait le moins. Ses membres avaient tendance à vous dire les choses quand il était déjà trop tard pour y remédier. Pendant un instant, il se sentit comme un père furieux qui vient d’apprendre que son fils adolescent a été arrêté pour vandalisme par la police locale. Ce gamin n’aura qu’à passer la nuit en prison. Je le récupérerai demain matin. — Pouvons-nous les laisser où ils sont ? dit-il. Stark leva un sourcil. — Pardon, monsieur ? Barrett regarda dans la salle. Tous les yeux étaient sur lui. Il était extrêmement sensible à ces deux douzaines de paires d’yeux. De jeunes yeux dans les rangées du fond, des yeux flétris entourés de rides autour de la table, des yeux de hibou derrière leurs lunettes. Cependant, ces yeux, qui lui témoignaient une grande déférence en temps normal, semblaient maintenant le regarder autrement. Ils exprimaient peut-être de la confusion ou peut-être le commencement de … La pitié ? — Pouvons-nous les laisser là-bas et négocier discrètement leur libération ? Voilà ce que je demande. Même si ça prend du temps, un mois, six mois, il semblerait que les négociations soient une manière d’éviter d’avoir un autre incident. — Monsieur, dit le général, je crains que ce soit impossible. L’incident a déjà eu lieu. — Ah, dit Barrett. Et juste comme ça, il perdit le contrôle. Ce fut silencieux, comme une brindille qui craque, mais il en avait assez. Cet homme venait de le contredire une fois de trop. Savait-il même à qui il parlait ? Barrett pointa un long doigt vers le général. — Les carottes sont déjà cuites, c’est ça que vous me dites ? Il faut faire quelque chose ! Vous et vos marionnettes, vous menez un théâtre d’ombres ridicule, vous semez le chaos vous-mêmes et, maintenant, vous voulez que le gouvernement officiel élu par le peuple vous tire d’affaire. Une fois de plus. Barrett secoua la tête. — J’en ai assez, Général. Comment trouvez-vous cette situation ? Je ne la supporte plus, d’accord ? Moi, je dis qu’il faudrait laisser ces hommes entre les mains des Russes. David Barrett parcourut à nouveau les yeux des gens présents dans la salle. À présent, beaucoup de ces gens détournaient le regard, fixaient la table devant eux, regardaient le Général Stark ou des rapports brillants reliés avec des anneaux en plastique. Ils regardaient tout sauf leur Président. C’était comme s’il venait de déposer une crotte particulièrement odorante dans son pantalon. C’était comme s’ils savaient une chose qu’il ne savait pas. Stark confirma immédiatement que Barrett avait vu juste. — M. le Président, je ne voulais pas en parler, mais vous ne me laissez pas le choix. Un des hommes de cette équipe a eu accès à des renseignements de la nature la plus sensible. Il a entièrement participé à des opérations secrètes sur trois continents pendant plus de dix ans. Il a une connaissance complète des réseaux d’espionnage américains basés en Russie et en Chine, mais aussi au Maroc, en Égypte, au Brésil, en Colombie et en Bolivie. Dans quelques cas, il a établi ces réseaux lui-même. Stark s’interrompit. Dans la salle, le silence était absolu. — Si les Russes torturent cet homme pendant son interrogatoire, la vie de dizaines de gens, qui fournissent pour la plupart des renseignements importants, sera en jeu. Pire que ça, les informations auxquelles ces gens ont accès deviendront à leur tour transparentes pour nos opposants et cela causera encore plus de morts. Des réseaux étendus, que nous avons mis des années à créer, pourraient disparaître en peu de temps. Barrett regarda fixement Stark. Ces gens-là avaient une audace incroyable. — Que faisait cet homme sur le terrain, Général ? demanda-t-il d’un ton acerbe. — Comme je l’ai indiqué, monsieur, Poseidon Research International a fonctionné pendant des décennies sans éveiller de soupçons évidents. L’homme se cachait aux yeux de tous. — Il se cachait … aux yeux de tous, dit lentement Barrett. — C’est comme ça qu’on le dit, monsieur. Oui. Barrett ne répondit rien. Il se contenta de fixer le général du regard et Stark sembla finalement se rendre compte que ses explications étaient largement insatisfaisantes. — Monsieur, une fois de plus avec tout le respect que je vous dois, je n’ai été en rien impliqué dans la planification ou dans l’exécution de cette mission. Je n’ai appris son existence que ce matin. Je ne fais pas partie du Commandement Conjoint des Opérations Spéciales et je ne suis pas non plus employé par la CIA. Toutefois, j’ai une confiance totale en le jugement des hommes et des femmes qui y travaillent … Barrett agita les mains au-dessus de la tête, comme pour dire STOP. — Que pouvons-nous faire, Général ? — Monsieur, nous ne pouvons faire qu’une chose. Nous devons sauver ces hommes aussi vite que nous le pouvons, si possible avant le début des interrogatoires. Nous devons aussi saborder ce submersible et c’est crucial. Mais cet individu … il faut soit le sauver soit l’éliminer. Tant qu’il sera en vie et entre les mains des Russes, nous aurons à craindre l’imminence d’une catastrophe. David Barrett attendit longtemps avant de reprendre la parole. Le général voulait sauver les hommes, ce qui suggérait qu’il faudrait lancer une mission secrète. Cependant, s’ils avaient été capturés, c’était à cause d’une violation de sécurité. Suite à une violation de sécurité, fallait-il lancer une autre mission secrète ? On tournait en rond de la pire des façons. Cependant, Barrett ne ressentait pas le besoin de le signaler. Il espérait que même la personne la plus stupide de la salle aurait compris ça. Alors, il eut une idée. Il allait y avoir une nouvelle mission et il n’allait pas l’attribuer à la CIA ou au Pentagone. C’était eux qui avaient créé ce problème et il ne leur faisait pas confiance pour le résoudre. Il allait confier la mission à quelqu’un d’autre et ça allait déplaire à certains, mais il était clair qu’ils étaient responsables de leur malheur. Il sourit intérieurement. Cette situation était désagréable, mais elle lui fournissait quand même une opportunité. Elle allait lui permettre de récupérer une partie de son pouvoir. Il était temps de mettre hors jeu la CIA et le Pentagone, la NSA, la DIA, toutes ces agences d’espionnage bien établies. Savoir ce qu’il allait faire redonna à David Barrett la sensation d’être le chef pour la première fois depuis longtemps. — Je suis d’accord, dit-il. Il faut sauver ces hommes aussi rapidement que possible et je sais exactement comment nous allons procéder. CHAPITRE TROIS 10 h 55, Heure de l’Est Cimetière National d’Arlington Arlington, Virginie Dans la tranchée, Luke Stone regardait Robby Martinez. Martinez criait. — Ils arrivent de tous les côtés ! Martinez avait les yeux écarquillés. Il n’avait plus d’armes. Il avait pris un AK-47 à un Taliban et il transperçait de sa baïonnette tous ceux qui franchissaient le mur. Luke le regardait avec horreur. Martinez était une île, un petit bateau qui affrontait une vague de combattants talibans. Et il se faisait submerger. Soudain, il disparut sous le tas. C’était la nuit. Ils essayaient juste de survivre jusqu’à l’aube, mais le soleil refusait de se lever. Ils n’avaient plus de munitions. Il faisait froid et Luke n’avait plus son tee-shirt. Il l’avait arraché dans la chaleur du combat. Des combattants talibans barbus et enturbannés arrivaient en masse par-dessus les murs de sacs de sable du poste avancé. Ils glissaient, ils tombaient, ils sautaient en bas. Des hommes criaient tout autour de lui. Un homme franchit le mur avec une hachette en métal. Luke l’abattit au visage. L’homme tomba mort contre les sacs de sable. Un trou béant avait remplacé son visage. L’homme n’avait plus de visage mais, maintenant, Luke avait la hachette. Il se plongea dans les combattants qui entouraient Martinez en envoyant des coups partout. Le sang gicla. Il découpait ses ennemis en tranches. Martinez réapparut. D’une façon ou d’une autre, il était encore debout et il poignardait les ennemis avec la baïonnette. Luke enfonça la hachette dans le crâne d’un homme. Elle s’y enfonça profondément et il ne put pas l’en ressortir. Même avec l’adrénaline qui faisait rage dans son corps, il n’avait plus de force. Il tira dessus, tira dessus … et renonça. Il regarda Martinez. — Ça va ? Martinez haussa les épaules. Son visage était rouge de sang. Son tee-shirt en était saturé. À qui appartenait ce sang ? À lui ? À eux ? Martinez haleta et désigna les corps qui les entouraient. — Ça allait mieux avant, je peux te le dire. Luke cligna des yeux et Martinez disparut. À sa place, il y avait rangée après rangée de pierres tombales blanches. Par milliers, elles couvraient les collines basses verdoyantes jusqu’à l’horizon. C’était une journée lumineuse, ensoleillée et chaude. Quelque part derrière lui, un joueur de cornemuse solitaire interprétait Amazing Grace. Six jeunes Rangers de l’armée amenèrent le cercueil brillant drapé dans le drapeau américain dans le cimetière ouvert. Martinez avait été Ranger avant de rejoindre la Force Delta. Les hommes avaient l’air élégants avec leur uniforme de cérémonie vert et leur béret brun clair, mais ils avaient aussi l’air jeunes, très, très jeunes, presque comme des enfants qui jouaient à se déguiser. Luke regarda fixement les hommes. Il arrivait à peine à penser à eux. Il inspira profondément. Il était épuisé. Il ne se souvenait pas avoir été aussi fatigué, ni à l’école des Rangers, ni pendant le processus de sélection des Deltas ni en zone de guerre. Le bébé, Gunner, son nouveau-né … ne dormait pas. Pas la nuit et à peine le jour. Donc, lui et Becca, ils ne dormaient pas non plus. De plus, Becca semblait ne pas pouvoir s’arrêter de pleurer. Le docteur venait de lui diagnostiquer une dépression post-partum aggravée par l’épuisement. Sa mère était venue au chalet vivre avec eux. Ça ne marchait pas. La mère de Becca … par où commencer ? Elle n’avait jamais travaillé de toute sa vie. Elle semblait déroutée que Luke s’en aille tous les matins pour faire son long trajet jusqu’à la banlieue de Washington, DC, située en Virginie. Elle semblait encore plus déroutée qu’il ne revienne que le soir. Le chalet rustique, situé à un endroit pittoresque sur un petit promontoire au-dessus de la Baie de Chesapeake, était dans la famille de Becca depuis cent ans. Becca allait au chalet depuis sa petite enfance et, maintenant, elle faisait comme si elle en était propriétaire. En fait, elle en était effectivement propriétaire. Elle insistait pour déménager avec le bébé dans sa maison d’Alexandria. Pour Luke, le plus dur, c’était que cette idée commençait à paraître raisonnable. Il avait commencé à imaginer qu’il arrivait au chalet après une longue journée de travail et qu’il trouvait l’endroit silencieux comme une tombe. Il pouvait presque observer ce qu’il faisait. Il ouvrait le vieux réfrigérateur vrombissant, prenait une bière et allait sur le patio de derrière. Il était juste à l’heure pour assister au coucher du soleil. Il s’asseyait dans une chaise longue et … CRAC ! Luke faillit sursauter. Derrière lui, une équipe de sept fusiliers avait tiré une salve en l’air. Le son se diffusa entre les coteaux. Une autre salve arriva, puis une autre. C’était un salut à vingt-et-une armes, sept à la fois. C’était un honneur que tout le monde ne méritait pas. Martinez était un ancien combattant très décoré qui avait servi sur deux théâtres d’opérations. À présent, il était mort, suicidé, mais ça n’aurait pas dû arriver. Trois douzaines de soldats se tenaient en formation près de la tombe. Une poignée d’agents Delta et d’ex-agents Delta se tenaient un peu plus loin en civil. On reconnaissait les agents Delta parce qu’ils ressemblaient des stars du rock et s’habillaient comme des stars du rock. Ils étaient grands, larges d’épaules, en tee-shirt et en blazer, en pantalon kaki. Ils avaient une barbe foisonnante et une boucle d’oreille. L’un d’eux avait une large crête iroquoise taillée de près. Luke se tenait seul, en costume noir, et il scrutait la foule. Il y cherchait un homme qu’il s’attendait à y trouver : un certain Kevin Murphy. Près de l’avant, il y avait une rangée de chaises pliantes blanches. Une femme réconfortait une autre femme d’âge moyen habillée en noir. Près d’elle, une garde d’honneur constituée de trois Rangers, de deux Marines et d’un pilote de chasse retirèrent soigneusement le drapeau du cercueil et le plièrent. Un des soldats se mit sur un genou devant la femme en deuil et lui présenta le drapeau. — De la part du Président des États-Unis, dit le jeune Ranger d’une voix brisée par l’émotion, de l’Armée des États-Unis et d’une nation reconnaissante, veuillez accepter ce drapeau comme symbole de notre appréciation pour le service honorable et loyal de votre fils. Luke regarda une fois de plus les agents Delta. L’un d’eux s’était éloigné et montait seul un coteau verdoyant entre les pierres tombales blanches. Il était grand et sec, avec des cheveux blonds rasés près du crâne. Il portait un jean et une chemise élégante bleu clair. Même s’il était mince, il avait quand même les épaules larges et les bras et les jambes musclés. Ses bras semblaient presque trop longs pour son corps, comme les bras d’une star du basket-ball, ou d’un ptérodactyle. L’homme marchait lentement, sans particulièrement se presser, comme s’il n’avait rien d’urgent à faire. Il marchait en fixant l’herbe du regard. Murphy. Luke quitta l’oraison funèbre et le suivit sur la colline. Il marcha beaucoup plus vite que Murphy et le rattrapa. Si Martinez était mort, c’était pour de nombreuses raisons, mais la plus évidente était qu’il s’était tiré une balle dans la tête sur son lit d’hôpital. Or, pour cela, quelqu’un lui avait apporté une arme. Luke était sûr à cent pour cent de savoir qui c’était. — Murphy ! dit-il. Attendez une minute. Murphy leva le regard et se retourna. Le moment d’avant, il avait semblé perdu dans ses pensées mais, quand il avait entendu Luke, ses yeux s’étaient immédiatement réveillés. Son visage était étroit, en forme d’oiseau, beau à sa façon. — Luke Stone, dit-il d’une voix monocorde. Il ne semblait ni content ni mécontent de voir Luke. Son regard était froid. Comme tous les agents Delta, il avait des yeux qui exprimaient une intelligence froidement calculatrice. — Permettez que je vous accompagne une minute, Murph. Murphy haussa les épaules. — Comme vous voulez. Ils marchèrent au même rythme. Luke ralentit pour s’adapter au pas de Murphy. Pendant un moment, ils marchèrent sans dire un mot. — Comment allez-vous ? dit Luke. C’était une formule de politesse étrange de sa part. Luke avait fait la guerre avec cet homme. Ils avaient combattu ensemble une douzaine de fois. Maintenant que Martinez était mort, ils étaient les deux derniers survivants de la pire nuit que Luke ait vécue. On aurait cru qu’il y aurait une certaine intimité entre eux. Cependant, Murphy ne donna rien à Luke. — Je vais bien. C’était tout. Ni « Comment allez-vous ? », ni « Est-ce que votre bébé est né ?, ni « Il faut qu’on parle ». Murphy n’était pas d’humeur à converser. — J’ai entendu dire que vous aviez quitté l’Armée, dit Luke. Murphy sourit et secoua la tête. — Que puis-je faire pour vous, Stone ? Luke s’arrêta et saisit Murphy par l’épaule. Murphy se tourna vers lui et repoussa sa main d’un mouvement de l’épaule. — Je veux vous raconter une histoire, dit Luke. — Allez-y, dit Murphy. — Je travaille pour le FBI, maintenant, dit Luke. Une petite agence discrète au sein du Bureau. Espionnage. Opérations spéciales. C’est Don Morris qui gère cette agence. — Félicitations, dit Murphy. C’est ce que tout le monde disait. Stone est comme un chat. Il retombe toujours sur ses pattes. Luke ne réagit pas à cette répartie. — Nous avons accès à des informations. Les meilleures. Nous savons tout. Par exemple, je sais que vous avez manqué à l’appel début avril et que vous avez obtenu une décharge honorable environ six semaines plus tard. À présent, Murphy riait. — Vous avez dû chercher pas mal pour obtenir ces informations, hein ? Vous avez envoyé une taupe examiner mon dossier personnel ? Ou leur avez-vous seulement demandé de vous envoyer ça par courriel ? Luke poursuivit. — La police de Baltimore a un informateur qui est un lieutenant proche de Wesley ‘Cadillac’ Perkins, leader du gang de rue les Sandtown Bloods. — C’est sympa, dit Murphy. Le métier de policier doit être fascinant tous les jours. Il se retourna et recommença à marcher. Luke marcha avec lui. — Trois semaines auparavant, Cadillac Perkins et deux gardes du corps ont été attaqués à trois heures du matin pendant qu’ils entraient dans leur voiture dans le parking d’une boîte de nuit. Selon l’informateur, un seul homme les a attaqués, un grand homme blanc mince. Il a assommé les deux gardes du corps en trois ou quatre secondes. Ensuite, il a donné un coup de pistolet à Perkins et lui a volé une serviette contenant au moins trente mille dollars en liquide. — Cet homme blanc devait être audacieux, dit Murphy. — L’homme blanc en question a aussi volé à Perkins une arme, un Smith & Wesson.38 reconnaissable grâce à un slogan particulier gravé sur la crosse. Quand On Est Fort, On A Raison. Évidemment, ni l’attaque, ni le vol de l’argent ni la perte de l’arme n’ont été signalés à la police. C’était juste une chose dont cet informateur a parlé avec son responsable. Murphy ne regardait pas Luke. — Qu’est-ce que vous me dites, Stone ? Luke regarda vers l’avant et remarqua qu’ils approchaient de la tombe de John F. Kennedy. Une foule de touristes se tenait le long des dalles de deux cents ans et prenaient des photos du feu de la flamme éternelle. Le regard de Luke se dirigea vers le mur bas en granit qui se trouvait au bord du mémorial. Juste au-dessus du mur, il voyait le Washington Monument de l’autre côté du fleuve. Le mur lui-même portait de nombreuses inscriptions extraites du discours inaugural de Kennedy. Une citation célèbre attira l’attention de Luke : NE DEMANDEZ PAS CE QUE VOTRE PAYS PEUT FAIRE POUR VOUS … — L’arme que Martinez a utilisée pour se suicider avait l’inscription Quand On Est Fort, On A Raison sur la crosse. Le Bureau a remonté la chronologie de l’arme et a découvert qu’elle avait été utilisée pour commettre deux meurtres qui ressemblaient à des exécutions et qui semblaient être liés aux guerres entre vendeurs de drogue de Baltimore. Une de ces exécutions est le meurtre avec torture de Jamie Young le ‘Parrain’, ex-leader des Sandtown Bloods. MAIS CE QUE VOUS POUVEZ FAIRE POUR VOTRE PAYS. Murphy haussa les épaules. — Tous ces surnoms. Le Parrain. Cadillac. Ça doit être dur de les retenir. Luke poursuivit. — D’une façon ou d’une autre, cette arme a voyagé de Baltimore vers le sud jusqu’à arriver dans la chambre d’hôpital de Martinez en Caroline du Nord. Murphy regarda Stone une fois de plus. Maintenant, ses yeux étaient inexpressifs. C’étaient des yeux d’assassin. Si Murphy avait déjà tué un homme, il en avait tué cent. — Et si vous alliez droit au but, Stone ? Dites ce que vous pensez au lieu de me raconter une fable puérile sur les seigneurs de la drogue et les braqueurs. Luke était dans une telle colère qu’il aurait presque pu frapper Murphy au visage. Il était fatigué. Il était agacé. Il avait le cœur brisé par la mort de Martinez. — Vous saviez que Martinez voulait se suicider … commença-t-il. Murphy n’hésita pas. — C’est vous qui avez tué Martinez, dit-il. Vous avez tué toute la section. Vous. Luke Stone. Vous avez tué tout le monde. J’y étais. Vous vous souvenez ? Vous avez accepté une mission que vous saviez impossible parce que vous ne vouliez pas refuser d’obéir aux ordres d’un maniaque qui voulait mourir. Et pour quoi ? Pour faire avancer votre carrière ? — Vous avez donné l’arme à Martinez, dit Luke. Murphy secoua la tête. — Martinez est mort cette nuit-là sur la colline, comme tous les autres, mais son corps était trop fort pour s’en rendre compte. Donc, il a eu besoin qu’on l’aide. Ils se regardèrent fixement pendant un long moment. L’espace d’un instant, dans sa tête, Luke se retrouva à nouveau dans la chambre d’hôpital de Martinez. Les jambes de Martinez avaient été réduites en lambeaux et n’avaient pas pu être sauvées. L’une d’elles avait été sectionnée au bassin, l’autre sous le genou. Il pouvait encore se servir de ses bras, mais il était paralysé au-dessous de sa cage thoracique. C’était un cauchemar. Des larmes avaient commencé à couler sur le visage de Martinez. Il avait martelé le lit de ses poings. — Je t’avais dit de me tuer, avait-il dit en serrant les dents. Je t’avais dit … de … me … tuer. Maintenant regarde … cette horreur. Luke l’avait regardé fixement. — Je n’aurais jamais pu te tuer. Tu es mon ami. — Ne dis pas ça ! avait répondu Martinez. Je ne suis pas ton ami. Luke se libéra de ce souvenir. Il était à nouveau sur une colline verte à Arlington, par un jour d’été ensoleillé. Il était en vie et, dans l’ensemble, il allait bien. Quant à Murphy, il était encore ici et il lui donnait sa version des faits, une version que Luke ne voulait pas entendre. Il y avait une foule de gens tout autour d’eux. Les gens regardaient la flamme de Kennedy et chuchotaient discrètement. — Comme d’habitude, dit Murphy, Luke Stone a échoué en prenant du grade. Maintenant, il travaille pour son vieux commandant dans une agence d’espionnage civile super secrète. Ils ont de beaux jouets, là-bas, Stone ? Bien sûr, si Don Morris est à la tête de la boîte. De jolies secrétaires ? Des voitures rapides ? Des hélicoptères noirs ? C’est comme une émission télévisée, n’est-ce pas ? Luke secoua la tête. Il était temps de changer de sujet. — Murphy, depuis que vous avez manqué à l’appel, vous avez commis une série de vols à main armée dans des villes du nord-est. Vous avez ciblé des membres de gangs et des vendeurs de drogue, des gens qui, comme vous le savez, transportent de grandes quantités de liquide et qui ne signaleront jamais … Sans avertissement, Murphy envoya un direct avec son poing droit. Arrivant comme un piston, il frappa Luke au visage juste sous l’œil. La tête de Luke recula brusquement. — Tais-toi, dit Murphy. Tu parles trop. Luke recula en trébuchant et heurta la personne qui se tenait derrière lui. Près de lui, quelqu’un d’autre eut le souffle coupé. Le coup avait été bruyant, comme une pompe hydraulique. Luke recula de plusieurs pas en repoussant des gens. Pendant une fraction de seconde, il eut la sensation familière de flotter. Il secoua la tête pour se remettre les idées en place. Murphy l’avait frappé violemment. Et Murphy n’avait pas terminé. Il lui en envoyait un autre. Les gens s’écartaient d’eux des deux côtés pour s’éloigner de la bagarre. Une femme obèse, bien habillée dans son ensemble constitué d’une jupe et d’une veste beiges, tomba sur les dalles entre Luke et Murphy. Deux hommes se précipitèrent pour l’aider à se relever. De l’autre côté de ce petit tas, Murphy secouait la tête, agacé. À la droite de Luke, il y avait la chaîne basse qui séparait les visiteurs de la flamme éternelle. Luke passa dessus, marcha sur les larges pavés puis passa dans un espace dégagé. Murphy le suivit. Luke enleva sa veste de costume d’un mouvement des épaules, révélant ainsi l’étui et son arme de service qui se trouvaient dessous. Maintenant, quelqu’un criait. — Arme ! Il a une arme ! Murphy la montra, un demi-sourire au visage. — Tu vas faire quoi, Stone ? M’abattre ? La foule des gens descendait hâtivement la colline en un exode massif et rapide d’humains. Luke détacha l’étui et le laissa tomber sur les pavés. Il se déplaça en cercle vers la droite en gardant la flamme éternelle de la tombe de John F. Kennedy juste derrière lui et les pierres tombales plates de la famille Kennedy devant lui. Au loin, il aperçut à nouveau le Washington Monument. — Tu es sûr que tu veux faire ça ? dit Luke. Murphy passa sur une des pierres tombales de la famille Kennedy. — C’est ce que je désire le plus. Luke leva les mains. Il ne quittait pas Murphy des yeux. Il oublia tout le reste. Il voyait Murphy comme si l’homme était baigné d’une étrange lumière, comme celle d’un projecteur. Murphy avait une portée beaucoup plus grande, mais Luke était plus fort. Il fit signe avec les doigts de sa main droite. — Allez, viens. Murphy attaqua. Il fit semblant d’envoyer un coup à gauche, mais frappa durement du poing droit. Luke esquiva le coup et envoya lui-même un coup violent de la main droite. Murphy repoussa le bras droit de Luke vers l’extérieur. Maintenant, ils étaient près l’un de l’autre, juste à l’endroit où Luke voulait être. Soudain, ils se saisirent l’un l’autre. Luke dégagea la jambe de Murphy d’un coup de pied, le souleva haut et le fit tomber au sol avec un bruit sourd. Luke sentit l’impact du corps de Murphy, qui fit vibrer les dalles. La tête de Murphy rebondit sur la plate-forme de pierre rude et ronde qui accueillait la flamme de Kennedy. La plupart des hommes auraient abandonné à ce moment-là, mais pas Murphy, qui était un Delta. Sa main droite jaillit une fois de plus. Les doigts s’attaquèrent au visage de Luke en essayant de trouver ses yeux. Luke recula la tête. Alors, Murphy envoya un coup de son poing gauche. Luke le reçut au côté de la tête. Ses oreilles sifflèrent. La droite de Murphy revint. Luke la bloqua, mais Murphy se releva d’un bond. Il se lança sur Luke et ils tombèrent vers l’arrière, Murphy au-dessus. La boîte en métal qui contenait la flamme de quinze centimètres de haut était juste à la droite de Luke. Une brise souffla et le feu approcha d’eux. Luke en sentit la chaleur. De toutes ses forces, il saisit Murphy et roula loin vers la droite. Le dos de Murphy entra en contact avec la flamme éternelle. Le feu s’éleva tout autour d’eux quand ils roulèrent sur la flamme. Luke atterrit sur le flanc gauche et utilisa son élan pour continuer à rouler. Il se mit au-dessus de Murphy et lui prit la tête dans les deux mains. Murphy le frappa au visage. Luke le repoussa d’un mouvement des épaules et frappa la tête de Murphy contre le béton. Murphy essaya de le repousser de ses mains. Luke lui frappa la tête contre le béton une fois de plus. — NE BOUGEZ PLUS ! cria une voix grave. Le canon d’une arme était pressé contre la tempe de Luke. Il y était appuyé violemment. Du coin de l’œil, Luke vit les deux grosses mains noires qui tenaient l’arme et un uniforme bleu qui se profilait derrière elles. Immédiatement, Luke leva les mains en l’air. — Police, dit la voix, maintenant un peu plus calme, mais pas beaucoup plus. — Monsieur l’agent, je suis l’agent Luke Stone, du FBI. Mon badge est dans cette veste, là-bas. Maintenant, il y avait d’autres uniformes bleus. Ils entouraient Luke et l’écartaient de Murphy. Ils le plaquaient au sol et le maintenaient le visage contre la pierre. Il se fit aussi immobile que possible et n’offrit aucune résistance. Des mains lui firent une fouille au corps. Il regarda Murphy, qui recevait le même traitement. Tu n’as pas d’arme sur toi, pensa Luke. Peu après, ils relevèrent Luke. Il regarda autour de lui. Il y avait dix policiers. Juste au bord du tumulte, une silhouette familière se profilait. Le grand Ed Newsam, qui regardait la scène de pas très loin. Un policier tendit sa veste à Luke, son étui et son badge. — OK, agent Stone, quel est le problème, ici ? — Il n’y a pas de problème. Le policier désigna Murphy. Murphy était assis sur les dalles, les bras autour des genoux. Il avait les yeux un peu dans le vague, mais il se remettait. — Qui est ce gars ? Luke poussa un soupir et secoua la tête. — C’est un de mes amis. Un vieil ami de l’armée. Il fit un demi-sourire et se frotta le visage. Il vit du sang sur sa main. — Vous savez, parfois, quand on se retrouve … La plupart des policiers s’éloignaient déjà. Luke baissa les yeux vers Murphy. Murphy ne faisait aucun effort pour se relever. Luke plongea la main dans la poche de sa veste et en sortit une carte de visite. Il la regarda une seconde. Luke Stone, Agent Spécial. Dans le coin de la carte, il y avait le logo de l’EIS. Sous le nom de Luke, il y avait le numéro de téléphone d’un secrétaire du bureau. Cette carte avait quelque chose de ridiculement plaisant. Il la tendit à Murphy. — Tiens, imbécile. Appelle-moi. J’allais te proposer un travail. Luke tourna le dos à Murphy et alla vers Ed Newsam. Ed portait une chemise élégante et une cravate noire et il avait un blazer plié sur l’épaule. Il était aussi grand qu’une montagne. Ses muscles ondulaient sous ses vêtements. Ses cheveux et sa barbe étaient noirs de jais. Son visage était jeune. Il n’avait pas une ride. Il secoua la tête et sourit. — Qu’est-ce que tu fais ? Luke haussa les épaules. — Je ne sais pas vraiment. Et toi ? — Ils m’ont envoyé te chercher, dit Ed. Nous avons une mission. Des otages à sauver. Priorité élevée. — Où ? dit Luke. Ed secoua la tête. — C’est ultra-secret. Nous ne le saurons que pendant le briefing. Cependant, ils veulent que nous soyons prêts à passer à l’action dès que le briefing sera terminé. — Quand a lieu le briefing ? Ed s’était déjà retourné et redescendait la colline. — Maintenant. CHAPITRE QUATRE Midi vingt, Heure de l’Est Quartier Général de l’Équipe d’Intervention Spéciale McLean, Virginie — Ne t’inquiète pas. Tu as l’air très beau. Luke était dans les toilettes des hommes du vestiaire des employés. Il s’était enlevé sa chemise et il se lavait le visage au lavabo. Une égratignure profonde lui traversait la joue gauche. Le côté inférieur droit de sa mâchoire était rouge, contusionné et commençait à gonfler. Murph l’avait salement cogné à cet endroit. Luke avait les jointures des doigts à vif et déchirées. Les plaies étaient ouvertes et le sang coulait encore un peu. Il avait lui-même envoyé quelques bons coups à Murphy. Derrière lui, le grand Ed se profilait dans le miroir. Ed avait remis son blazer et avait entièrement l’apparence d’un professionnel élégant et accompli. Dans ce travail, Luke était supposé être le supérieur d’Ed. Il ne pouvait pas remettre sa propre veste de costume parce qu’elle s’était salie là où il l’avait jetée par terre. — Allons-y, l’ami, dit Ed. Nous sommes déjà en retard. — Je vais avoir une mine de déterré. Ed haussa les épaules. — La prochaine fois, fais comme moi. Garde un costume supplémentaire, plus une tenue décontractée de bureau, dans ton casier. C’est étonnant que je sois obligé de t’apprendre ça. Luke avait remis son tee-shirt et commençait à boutonner sa chemise élégante. — D’accord, mais qu’est-ce que je vais faire, maintenant ? Ed secoua la tête, mais il souriait. — C’est ce que les gens attendent de toi, de toute façon. Dis-leur que tu t’entraînais un peu au tae kwon do dans le parking pendant ta pause café. Luke et Ed quittèrent le vestiaire et remontèrent vigoureusement l’escalier en béton pour se rendre à l’étage principal. La salle de conférence, que Mark Swann avait rendue aussi technologiquement avancée que possible, était au fond d’un couloir latéral étroit. Don avait tendance à l’appeler le centre de commandement, mais Luke sentait qu’il laissait un peu trop courir son imagination. Un jour, le terme serait peut-être adéquat. Luke avait des crampes à l’estomac. Ces réunions étaient une nouvelle expérience pour lui et il avait du mal à s’y habituer. Don lui avait dit que ça viendrait. Dans l’armée, les briefings étaient simples. Ils se déroulaient comme suit : Voici l’objectif. Voici le plan d’attaque. Des questions ? Des suggestions ? OK, chargez le matériel. Ces briefings-là ne se déroulaient jamais comme ça. La porte de la salle de conférence était droit devant. Elle était ouverte. La salle était un peu petite et, s’il avait fallu y loger vingt personnes, l’endroit aurait rappelé une rame de métro bondée à l’heure de pointe. Ces réunions déstabilisaient Luke. Il y avait d’interminables discussions et des retards. La présence de tant de personnes le rendait claustrophobe. Il y aurait forcément des huiles de plusieurs agences et leurs assistants en train de s’affairer. Les huiles insisteraient pour avoir leur mot à dire, les assistants saisiraient des messages sur leurs téléphones BlackBerry, rayeraient des notes sur des bloc-notes jaunes, entreraient et sortiraient, passeraient des appels téléphoniques urgents. Qui étaient ces gens ? Luke passa le seuil, suivi de près par Ed. Les néons du plafond étaient brillants, aveuglants. Il n’y avait personne dans la salle. En fait, pas vraiment personne, mais peu de gens. Cinq personnes, pour être précis. Avec Luke et Ed, ça ferait sept. — Voici les hommes que nous attendions tous, dit Don Morris. Il ne souriait pas. Don n’aimait pas attendre. Il avait l’air redoutable avec sa chemise élégante et son pantalon chic. Son langage corporel était détendu, mais son regard était perçant. Un homme passa devant Luke. C’était un général quatre étoiles grand et mince qui portait un uniforme vert de cérémonie impeccable. Ses cheveux gris étaient coupés jusqu’au cuir chevelu. Sur son visage bien rasé, pas un poil ne traînait ; les poils savaient qu’il valait mieux éviter de le défier. Luke n’avait jamais rencontré l’homme, mais il le connaissait intimement. Cet homme faisait son lit en priorité tous les matins. Le lit était impeccable, mais il le vérifiait probablement quand même, juste pour être sûr. — Agent Stone, agent Newsam, je suis le Général Richard Stark, du Comité des chefs d’États-majors interarmées. — Général, c’est un honneur de vous rencontrer. Luke lui serra la main puis l’homme passa à Ed. — Nous sommes très fiers de ce que vous avez fait il y a un mois. Vous honorez tous les deux l’Armée des États-Unis. Un autre homme se tenait là. C’était un homme qui perdait ses cheveux et qui avait peut-être la quarantaine. Il avait un gros ventre rond et de petits doigts boudinés. Son costume ne lui allait pas bien : il était trop serré aux épaules et à la taille. Il avait le visage pâteux et un nez bulbeux. En le voyant, Luke pensait à Karl Malden qui faisait une publicité télévisée sur la fraude aux cartes bancaires. — Bonjour, Luke. Je suis Ron Begley de la Sécurité Intérieure. Ils se serrèrent aussi la main. Ron ne mentionna pas l’opération du mois précédent. — Enchanté, Ron. Personne ne parla du visage de Luke. Ce fut un soulagement, même s’il était sûr que Don le lui reprocherait après la réunion. — Asseyez-vous, messieurs, dit le général en désignant la table de conférence, les invitant gracieusement à s’asseoir à leur propre table. Luke et Ed s’assirent près de Don. Il y avait deux autres hommes dans la salle et ils portaient tous les deux un costume. Le premier était chauve et avait une oreillette dont le fil disparaissait à l’intérieur de sa veste. Il assistait aux présentations, impassible. Aucun de ces deux hommes ne parla. Personne ne les présenta. Pour Luke, c’était clair. Ron Begley ferma la porte. Le plus surprenant, c’était qu’il n’y avait aucun autre membre de l’EIS dans la salle. Le Général Stark regarda Don. — Vous êtes prêt ? Don ouvrit ses grandes mains comme si c’étaient des fleurs qui ouvraient leurs pétales. — Oui. C’était tout ce qu’il nous fallait. Allez-y. Le général regarda Ed et Luke. — Messieurs, les informations que je suis sur le point de partager avec vous sont des informations confidentielles. * * * — Qu’est-ce qu’ils ne nous disent pas ? demanda Luke. Don leva le regard. Le bureau derrière lequel il était assis était en chêne poli, large et brillant. Il y avait deux morceaux de papier dessus, un téléphone de bureau et un vieil ordinateur portable Toughbook tout usé avec, au dos de l’écran, une étiquette qui représentait une pointe de lance rouge avec une dague dessus, c’est-à-dire le logo du Commandement des Opérations Spéciales de l’Armée. Don aimait avoir un bureau bien rangé. Sur le mur qui se dressait derrière lui, il y avait plusieurs photos encadrées. Luke repéra celle qui montrait quatre jeunes Bérets Verts torse nu au Vietnam, avec Don à droite. Don désigna les deux chaises qui se trouvaient devant le bureau. — Asseyez-vous. Détendez-vous. Luke le fit. — Comment va ton visage ? — Il me fait un peu mal, dit Luke. — Qu’est-ce que tu as fait ? Tu as claqué la porte de la voiture dessus ? Luke haussa les épaules et sourit. — Ce matin, j’ai croisé Kevin Murphy à l’enterrement de Martinez. Vous vous souvenez de lui ? Don hocha la tête. — Oui. Pour un Delta, c’était un bon soldat. Un peu susceptible, je suppose. Comment était-il … quand tu en as fini avec lui ? — La dernière fois que je l’ai vu, il était encore par terre. Don hocha la tête une fois de plus. — Bien. Quel était le problème ? — Lui et moi, nous sommes les derniers hommes à avoir survécu à cette nuit en Afghanistan. Il m’en veut énormément. Il pense que j’aurais pu faire plus d’efforts pour annuler la mission. Don haussa les épaules. — Tu ne pouvais pas l’annuler, car ce n’était pas ta mission. — C’est ce que je lui ai dit. Je lui ai aussi donné ma carte de visite. S’il m’appelle, j’aimerais que vous envisagiez de l’embaucher ici. Il a l’entraînement d’un agent Delta, il a de l’expérience au combat, il a fait trois périodes de service pour autant que je sache et il ne panique pas en situation extrême. — Il a quitté l’armée ? Luke hocha la tête. — Oui. — Qu’est-ce qu’il fait, ces temps-ci ? — Du vol à main armée. Il s’en est pris à des vendeurs de drogue dans plusieurs villes. Don secoua la tête. — Tu n’es pas sérieux, Luke. — Tout ce que je demande, c’est que vous lui donniez une chance. — Nous en reparlerons, dit Don, quand il appellera, s’il appelle. Luke hocha la tête. — Très bien. Don approcha de lui un des morceaux de papier qui se trouvaient sur son bureau. Il se mit une paire de lunettes de lecture noires au bout du nez. Luke l’avait déjà vu faire ça quelques fois et l’effet était discordant. Don Morris, le grand homme, portait des lunettes de lecture. — Maintenant, parlons de choses un peu plus urgentes. Voici les choses dont nous n’avons pas parlé au briefing. Cette mission arrive directement du Bureau Ovale. Le Président a refusé de l’attribuer au Pentagone et à la CIA parce qu’il pense qu’il y a une fuite quelque part. Si les Russes arrivent à faire parler ce gars de la CIA qu’ils ont capturé, qui sait ce qu’il dira ? Nous risquerions de subir des revers énormes. Il faut agir donc très vite. Ne le répétez pas, mais le Président est furieux. — C’est pour ça que nous sommes seuls ? Don leva un doigt. — Nous avons des amis. Dans ce travail, on n’est jamais tout à fait seul. — Mark Swann peut … Don mit un doigt aux lèvres. Il désigna la pièce et leva les sourcils. Ensuite, il haussa les épaules. Le message était : ne parlons pas de ce que Mark Swann peut faire. Il n’y avait aucun intérêt à partager ces informations avec tout le monde. Luke hocha la tête et changea sa phrase au pied levé. — … nous donner accès à toutes sortes de bases de données. Lexis Nexis, cette sorte de chose. Il est très efficace sur Google. — Oui, dit Don. Je crois qu’il a un abonnement au New York Times en ligne, ou du moins c’est ce qu’il dit. — Qui était le gars de la Sécurité Intérieure ? Don haussa les épaules. — Ron Begley ? C’est un rond de cuir. Il travaillait au Trésor, puis il y a eu le onze septembre. Fraude, fausse monnaie. Quand ils ont créé la Sécurité Nationale, il a muté. On dirait qu’il essaie comme il peut de monter dans la hiérarchie. Je ne crois pas qu’il soit un problème pour nous. Don regarda fixement Luke pendant un long moment. — Que penses-tu de cette mission ? dit-il. Luke ne détourna pas le regard. — Je crois que c’est un piège mortel, pour être honnête avec vous. Elle m’effraie. Nous sommes supposés entrer en Russie sans nous faire repérer, sauver un groupe d’hommes … — Trois hommes, dit Don. Nous avons le droit de les tuer, si ça nous facilite la tâche. Luke rejeta cette idée d’entrée de jeu. — Sauver un groupe d’hommes, répéta-t-il, cramer un sous-marin et revenir en vie ? Ce n’est pas une mince affaire. — Qui enverrais-tu effectuer cette mission, si tu étais à ma place ? dit Don. Luke haussa les épaules. — À votre avis ? — Est-ce que tu veux effectuer cette mission ? Luke ne répondit pas tout de suite. Il pensa à Becca et à son bébé Gunner, dans le chalet juste de l’autre côté de la Baie de Chesapeake sur l’Eastern Shore. Mon Dieu, ce petit bébé … — Je ne sais pas. — Écoute cette histoire, dit Don. Quand j’étais commandant dans la Force Delta, un jeune gars aux yeux brillants est entré. Il venait de réussir l’entraînement. Il venait du 75ème régiment de Rangers, comme toi, donc, ce n’était pas un bleu, il avait de l’expérience, mais il avait une énergie, ce gamin, comme si tout ça était nouveau pour lui. Quand certains hommes rejoignent la Force Delta, ils sont déjà désabusés à l’âge de vingt-quatre ans, mais pas ce gars. — Je l’ai envoyé en mission tout de suite. À cette époque-là, j’allais encore en mission moi-même. J’avais la quarantaine bien avancée et les huiles du Commandement Conjoint des Opérations Spéciales voulaient que je ralentisse le rythme, mais je ne voulais pas, ou du moins pas encore. Je ne voulais pas envoyer mes hommes à des endroits où je refuserais d’aller moi-même. — Nous avons sauté en parachute en République Démocratique du Congo, loin vers l’amont, au-delà de toute sorte d’ordre. C’était un parachutage de nuit, bien sûr, et le pilote nous a largués dans l’eau. Quand nous sommes sortis de ces marécages en rampant, on aurait cru que nous avions été trempés dans de la merde. Il y avait un seigneur de guerre là-haut. Il se nommait lui-même le Prince Joseph. Il avait appelé sa milice disparate … — L’Armée du Ciel, dit Luke. Il connaissait l’histoire, bien sûr, et il savait tout sur la nouvelle recrue de la Force Delta que Don décrivait. — Trois cents enfants-soldats, dit Don. Huit hommes sont allés là-haut, huit soldats américains, sans aide extérieure de quelque sorte que ce soit, et ils ont mis des balles dans la tête du Prince Joseph et de tous ses lieutenants. Une opération parfaite. Une mission humanitaire, sans arrière-pensée, juste pour faire ce qu’il fallait. Bang ! On les a décapités. Luke inspira profondément. La nuit avait été à la fois terrifiante et exaltante, et aussi bourrée d’adrénaline. — Les sociétés d’aide internationale sont arrivées et ont fait ce qu’elles pouvaient avec les enfants. Elles les ont rapatriés, nourris, aimés, rééduqués pour qu’ils redeviennent humains, en supposant que ce soit même possible. J’ai vérifié. Beaucoup d’entre eux ont fini par rentrer dans leur village d’origine. Don souriait. Non, il était radieux. — Au matin, j’ai allumé un cigare pour fêter la victoire le long de la rive du grand Congo. À cette époque, je fumais encore. Mes hommes étaient avec moi et j’étais fier de chacun d’eux. J’étais fier d’être américain. Cependant, ma nouvelle recrue était silencieuse, pensive. Donc, je lui ai demandé s’il allait bien. Savez-vous ce qu’il a dit ? Alors, Luke sourit. Il poussa un soupir et secoua la tête. Don parlait de lui. Luke dit : — « Si je vais bien ? Vous n’êtes pas sérieux, là ! C’est pour ça que je vis. » C’est ça qu’il a dit. Don le montra du doigt. — C’est vrai. Donc, je te repose la question. Est-ce que tu veux effectuer cette mission ? Luke regarda fixement Don pendant un autre long moment. Don était un vendeur de drogue, comprit Luke, un dealer. Il vous vendait une sensation, une bouffée d’adrénaline que vous ne pouviez obtenir que d’une façon. Une image de Becca en train de tenir Gunner lui traversa l’esprit une fois de plus. Tout avait changé quand ce bébé était né. Il se souvint de l’accouchement de Becca. À ce moment-là, elle avait été plus belle que jamais. Et ils prévoyaient de se créer une vie commune, à trois. Qu’est-ce que Becca allait penser de cette mission ? Quand il lui avait parlé de la dernière, avant qu’elle n’accouche, elle avait été bouleversée. De plus, il n’avait pas eu grand mal à dorer la pilule : juste un voyage rapide en Irak pour arrêter un homme. Évidemment, cette mission avait débouché sur beaucoup d’autres choses, des combats intenses et le sauvetage de la fille du Président, mais Becca ne l’avait appris que par la suite. Dans ce cas-là, elle allait tout savoir tout de suite : Luke allait s’introduire en Russie et tenter de sauver trois prisonniers. Il secoua la tête. Il ne pouvait absolument pas lui dire ça. — Luke ? dit Don. Luke hocha la tête. — Oui. Je veux cette mission. CHAPITRE CINQ 15 h 45, Heure de l’Est Comté de Queen Anne, Maryland Baie de Chesapeake, Eastern Shore — Vous rentrez tôt. Luke regarda sa belle-mère, Audrey, en prenant son temps, en s’imbibant d’elle. Elle avait des yeux enfoncés avec des iris si sombres qu’ils paraissaient presque noirs. Elle avait le nez crochu comme un bec. Elle avait des os minuscules et un corps mince. Elle lui rappelait un oiseau, un corbeau ou peut-être un vautour. Et pourtant, à sa façon, elle était belle. À présent, à cinquante-neuf ans, elle était bien préservée et Luke savait que, quand elle avait été jeune femme à la fin des années 1960, elle avait été mannequin sur des publicités pour journaux et magazines. Pour autant qu’il sache, c’était le seul travail qu’elle ait jamais fait. Elle était née dans une branche de la famille Outerbridge, dont les membres étaient des propriétaires terriens très riches de New York et du New Jersey depuis l’époque où les États-Unis étaient devenus un pays. Son mari, Lance, venait de la famille St. John, aussi riche depuis aussi longtemps et composée de barons du bois de construction de la Nouvelle-Angleterre. En général, Audrey St. John n’aimait pas le travail. Elle ne le comprenait pas et elle ne comprenait surtout pas pourquoi quelqu’un acceptait de faire un travail aussi sale et dangereux que celui de Luke Stone. Elle semblait perpétuellement interloquée que sa propre fille, Rebecca St. John, ait épousé quelqu’un comme Luke. Audrey et Lance ne l’avaient jamais accepté comme beau-fils. Ils avaient exercé une influence toxique sur cette relation bien avant que Luke et Becca ne se marient. À cause de la présence de sa belle-mère en ces lieux, Luke allait avoir beaucoup plus de mal à parler de cette dernière mission à Becca. — Bonsoir, Audrey, dit Luke en essayant d’avoir l’air joyeux. Il venait d’entrer. Il avait enlevé sa cravate et déboutonné les deux premiers boutons de sa chemise élégante mais, jusque-là, c’était tout ce qu’il avait fait pour montrer qu’il était rentré. Il mit la main dans le réfrigérateur et en sortit une bière froide. À présent, c’était le plein été et le temps était beau. La campagne des alentours était belle. Luke et Becca vivaient dans le chalet de la famille de Becca dans le Comté de Queen Anne. Cette maison était dans la famille depuis plus de cent ans. C’était une maison ancienne et rustique bâtie sur un petit promontoire juste au-dessus de la baie. Elle avait deux niveaux, elle était entièrement en bois et elle grinçait partout où on marchait. La porte de la cuisine était équipée de ressorts et se fermait bruyamment. Il y avait une véranda grillagée face à l’eau et un patio en pierre plus récent qui offrait des vues superbes sur le promontoire. Ils avaient progressivement commencé à remplacer l’ameublement vieux de plusieurs générations pour adapter la maison à la vie quotidienne. Il y avait un nouveau sofa et de nouvelles chaises dans le salon. Un samedi matin, par tous les moyens et par pure insistance, Luke et Ed Newsam avaient réussi à installer un lit de grande taille dans la chambre principale du haut. Même avec ces améliorations, la chose la plus solide de la maison restait la cheminée en pierre du salon. C’était presque comme si cette vieille cheminée imposante avait été là et avait contemplé la Baie de Chesapeake depuis des temps bibliques et comme si une personne dotée d’un certain sens de l’humour avait construit un petit chalet d’été tout autour. C’était vraiment un endroit incroyable. Luke l’adorait. Oui, il était loin de son bureau. Oui, si la mission de l’EIS avait vraiment lieu, et il semblait que cela allait être le cas, ils allaient devoir se rapprocher de son lieu de travail. Cependant, pour l’instant, c’était le paradis. Les quatre-vingt-dix minutes de trajet ne semblaient pas être si terribles quand Luke pensait aux compensations auxquelles il avait droit. Il regarda par la fenêtre. Becca était sur le patio. Elle nourrissait le bébé. Luke aurait adoré pouvoir s’asseoir là-bas avec eux, contempler l’eau et le ciel et rester assis là jusqu’à ce que le soleil se couche, mais c’était impossible. Malheureusement, il fallait qu’il fasse ses valises pour son voyage et, avant même qu’il commence ça, il fallait qu’il fasse le plus dur : il devait annoncer qu’il partait. — Est-ce que vous vous êtes fait taper dessus au travail ? dit Audrey. Luke haussa les épaules. Même s’il les sentait très bien, il avait presque oublié son éraflure à la joue et son menton enflé. La douleur était une vieille amie. Quand elle n’était pas insoutenable, il la sentait à peine. Cette idée avait presque quelque chose de réconfortant. Il ouvrit la bière et en but une gorgée. Elle était glaciale et délicieuse. — Quelque chose comme ça, mais vous auriez dû voir l’autre gars. Audrey ne rit pas. Elle produisit une sorte de demi-grognement et monta à l’étage. Luke était fatigué. Cela avait déjà été une longue journée, avec l’enterrement de Martinez, la bagarre avec Murphy et tout le reste. De plus, ça ne faisait que commencer. Il comptait rester ici une heure au plus avant de repartir directement en ville, puis partir en Turquie puis, si tout allait bien, en Russie. Il sortit. Becca nourrissait le bébé et elle ressemblait à un tableau impressionniste avec son pull-over rouge vif et son chapeau mou contre le soleil qui produisaient un contraste avec l’herbe verte et la grande étendue de ciel bleu pâle et d’eau sombre. À l’horizon, un grand navire à double mât avait déployé toutes ses voiles et allait lentement vers l’ouest. S’il avait pu appuyer sur STOP et figer ce moment dans le temps, il l’aurait fait. Elle leva le regard, le vit et sourit. Son sourire lui réchauffa le cœur. Elle était plus belle que jamais. De plus, un sourire, c’était agréable, surtout ces jours-ci. Peut-être la noirceur de la dépression post-partum commençait-elle à se dissiper. Luke inspira profondément, poussa discrètement un soupir et sourit lui-même. — Coucou, ma belle, dit-il. — Coucou, bel homme. Il se pencha vers le bas et l’embrassa. — Comment va le bébé aujourd’hui ? Elle hocha la tête. — Bien. Il a dormi trois heures, Maman l’a surveillé et j’ai même pu faire la sieste. Je ne veux rien promettre, mais nous venons peut-être de passer une étape. Je l’espère. Un long silence s’étendit entre eux. — Tu rentres tôt, dit-elle. En cinq minutes, c’était la deuxième fois qu’on le lui disait. Il considérait que c’était un mauvais présage. — Comment s’est passée ta journée ? Luke s’assit en face d’elle à la petite table ronde et prit une gorgée de sa bière. Comme d’habitude, il pensait que, quand il y avait des ennuis à l’horizon, il valait mieux s’y attaquer directement. De plus, s’il pouvait aborder le pire assez vite, il pourrait peut-être tout dire avant qu’Audrey ne vienne en rajouter. — Eh bien, j’ai une tâche à accomplir. Il remarqua qu’il évitait le sujet. Il n’avait parlé ni de mission ni d’opération. De quelle tâche s’agissait-il donc ? Allait-il interviewer un artisan local pour le journal hebdomadaire ? Peut-être était-ce un projet pour le cours de sciences du lycée ? Immédiatement, elle se méfia. Elle le regarda au fond des yeux, interrogatrice. — De quoi s’agit-il ? Il haussa les épaules. — C’est un pataquès diplomatique, en fait. Les Russes ont capturé trois archéologues américains et confisqué leur petit sous-marin. Ils plongeaient dans la Mer Noire pour chercher l’épave d’un vieux navire de commerce de la Grèce antique. Ils étaient dans les eaux internationales, mais les Russes ont trouvé qu’ils étaient trop près de leur territoire. Elle ne le quitta pas des yeux. — Sont-ils des espions ? Luke prit une autre gorgée de sa bière. Il laissa échapper un son, un bref rire ironique. Elle était douée. Elle avait déjà eu beaucoup d’entraînement. Elle allait droit au but. Il secoua la tête. — Tu sais que je ne peux pas te dire ça. — Et tu vas aller où et faire quoi ? Il haussa les épaules. — Je vais en Turquie pour voir si nous pouvons les faire relâcher. Il disait la vérité, dans une certaine mesure. En même temps, il évitait de mentionner des quantités d’informations. Il mentait par omission. Et elle le savait aussi. — Pour voir si nous pouvons les faire relâcher ? Qui est ce nous ? Il se retrouvait acculé. — Les États-Unis d’Amérique. — Allez, Luke. Qu’est-ce que tu ne me dis pas ? Il sirota la bière une fois de plus et se gratta la tête. — Rien d’important, ma chérie. Les Russes détiennent trois hommes. Je vais en Turquie. Ils veulent que j’y sois parce que j’ai de l’expérience en le type de mission qui a mené à ça. Si les Russes acceptent de négocier, je ne serai peut-être même pas impliqué directement. Derrière Luke, la porte moustiquaire claqua. Becca regarda derrière lui pendant une seconde. Merde ! Audrey arrivait. Les yeux de Becca exprimèrent soudain de la colère. Des larmes y apparurent. Non ! Le timing n’aurait pas pu être pire. — Luke, la dernière fois que tu es parti à l’étranger, j’étais enceinte de presque neuf mois. Tu allais arrêter quelqu’un en Irak, tu te souviens ? Je crois que tu avais dit que c’était un boulot sympa. Pourtant, tu as fini par arracher la fille du Président … Il leva un doigt. — Becca, tu sais que ce n’est pas vrai. J’y suis bien allé pour arrêter quelqu’un et l’arrestation s’est bien déroulée … C’était un mensonge. Un autre mensonge. L’arrestation avait été un massacre. — … aux terroristes islamistes. Ton hélicoptère s’est écrasé. Toi et Ed, vous avez combattu les fidèles d’Al-Qaïda en haut d’une montagne. — Tout cela s’est produit après notre arrivée. — Je ne suis pas idiote, Luke. Je sais lire entre les lignes des articles de journaux. Les articles ont admis que des dizaines de gens avaient été tués. Cela m’indique qu’il y a eu un bain de sang et que tu t’es retrouvé au beau milieu. Luke leva un tout petit peu les mains, comme si elle venait de le menacer avec l’arme la plus petite du monde. Le bébé était encore là et il tétait comme si de rien n’était. — C’est une mission, ma chérie. C’est mon travail. Don Morris … Ce fut alors Becca qui leva un doigt. — Ne me parle plus de Don Morris. Je n’en veux même plus à Don. Si tu ne voulais pas effectuer ces missions suicide, il ne pourrait pas t’y forcer. C’est aussi simple que ça. Maintenant, elle pleurait et ses larmes coulaient. — Que se passe-t-il ? dit une voix. Cette voix était trop impatiente. Elle avait senti la présence de sang dans l’eau et elle se rapprochait de la proie pour la tuer. — Coucou, Audrey, dit Luke sans même se retourner. Becca se leva et tendit le bébé à Audrey. Elle baissa les yeux vers Luke, le regard dur. Maintenant, sous le coup de ses larmes, elle tremblait de tout son corps. — Et si tu meurs ? dit-elle. Nous avons un fils, maintenant. — Je sais ça. Je ne vais pas mourir. Comme toujours, je vais faire très attention. Encore plus maintenant, pour Gunner. Becca se tenait à côté de sa mère, les mains serrées. Elle ressemblait à un petit enfant qui allait se mettre à hurler au milieu du supermarché. Par contre, sa mère était calme, affectée, auto-satisfaite. Elle berçait le bébé dans ses bras minces d’oiseau et lui roucoulait discrètement des histoires dans la langue des bébés. — Tout ira bien, dit Luke. Tout ira bien. Je le sais. Soudain, Becca remonta furieusement la petite colline vers la maison. Un moment plus tard, la porte moustiquaire claqua une fois de plus. Maintenant, Luke et Audrey se regardaient fixement l’un l’autre. Audrey avait les yeux perçants et prédateurs d’un faucon. Elle ouvrit la bouche. Luke leva une main et secoua la tête. — Audrey, je vous en prie, ne dites rien. Audrey n’en tint pas compte. — Un jour, quand vous reviendrez ici, vous n’aurez plus de femme, dit-elle, ni de maison où habiter, d’ailleurs. CHAPITRE SIX 20 h 35, Heure de l’Est Le ciel au-dessus de l’Océan Atlantique — Rock and roll, dit Mark Swann. — Hip-hop, mon gars, dit Ed Newsam. Hip-hop. Il tendit sa grosse main au travers de l’allée étroite entre les sièges du petit jet et Swann la lui tapota doucement et lentement. Ensuite, Swann retourna sa propre main et Ed fit mine de lui placer quelques pièces dans la paume. Ils venaient de faire tout le swing des mains entre frères « gimme five, keep the change ». Depuis la dernière mission, Newsam et Swann étaient devenus les plus improbables des amis. Luke les regardait. Ed se prélassait dans son siège, avec son regard d’acier, énorme, soigneusement vêtu d’un pantalon cargo kaki et d’un tee-shirt EIS moulant. Ed s’occupait des armes et de la stratégie. Ses cheveux et sa barbe étaient coupés ras et les bords étaient parfaitement rectilignes. Son apparence correspondait exactement à ce qu’il était : un homme qu’il valait mieux éviter de contrarier. De son côté, Swann ressemblait à tout sauf à un agent fédéral. Il portait des lunettes à monture noire. Ses cheveux formaient une longue queue de cheval. Il portait un tee-shirt qui indiquait DRAPEAU NOIR avec la photo d’un homme qui plongeait d’une scène dans une foule grouillante. Swann avait ses longues jambes étendues dans l’allée, un vieux jean déchiré sur ses jambes maigres et une paire de Chuck Taylor jaune vif. Le tout constituait un obstacle idéal pour empêcher qui que ce soit de passer. Il avait des pieds énormes. À l’origine, Swann et Newsam s’étaient liés parce qu’ils aimaient tous les deux Public Enemy, le groupe de rap des années 1980, et parce qu’ils avaient le même sens de l’humour sarcastique. Maintenant, ils avaient trouvé Dieu sait quel autre intérêt commun. L’énergie des jeunes mâles ? Des possibilités infinies ? Les hommes étaient heureux et se préparaient à un autre voyage au milieu de nulle part. C’était bien. Il fallait que ces hommes soient parfaitement compétents et aient l’esprit vif. De son côté, Luke était beaucoup moins enthousiaste. Il se sentait épuisé, plus sur le plan émotionnel que physique. Évidemment, il était le seul homme ici présent à avoir un nouveau-né, une femme en colère et une belle-mère de connivence avec sa fille. Il était aussi le seul à avoir fait l’aller-retour de trois heures de New-York à l’Eastern Shore. De leur côté, Newsam et Swann étaient allés au Red Lobster et paraissaient avoir bu quelques verres tout en mangeant leurs fruits de mer. — Êtes-vous prêts à travailler, les gars ? dit Luke. Ed haussa les épaules. — Depuis ma naissance. — Rock and roll, répéta Swann. Le jet Lear à six sièges fendait le ciel vers le nord-est. Le jet était bleu foncé et n’avait aucune marque de quelque sorte que ce soit. Ils étaient partis d’un petit aéroport privé situé à l’ouest de la ville vingt minutes auparavant. Cet avion aurait pu être celui d’un PDG en voyage d’affaires ou d’un groupe de gosses riches partis s’amuser en Europe. Derrière eux et à leur gauche, le soleil du début de soirée se couchait. Devant eux et à leur droite, la nuit arrivait rapidement. À des moments comme celui-là, Luke avait toujours l’impression de plonger dans quelque chose qui le dépassait. Les missions ne l’inquiétaient pas. Il était nerveux, mais il n’avait pas vraiment peur. Il avait vu tant de scènes de combat que très peu de choses le privaient de son assurance. Ce qu’il ne comprenait pas, c’était le contexte. Pourquoi ? Pourquoi faisaient-ils ça ? Pourquoi les acteurs principaux faisaient-ils ce qu’ils faisaient ? Pourquoi y avait-il des terroristes et des groupes de terroristes ? Pourquoi la Russie, l’Amérique et de nombreux autres pays s’affrontaient-ils toujours en coulisse, tiraient-ils les ficelles et agissaient-ils comme des éminences grises ? Quand il avait été plus jeune, ces questions ne l’avaient jamais préoccupé. La compréhension de la géopolitique ne faisait pas partie de son travail. Il y avait des hommes bons ici et des hommes mauvais là-bas. Il avait eu l’habitude de citer inexactement ces vers d’un poème célèbre : « La charge de la brigade légère ». Au lieu de « Ce n’est pas à eux de discuter ni de chercher à comprendre », il avait dit « Ce n’est pas à nous de discuter ni de chercher à comprendre ». Pendant des années, il avait utilisé ces vers comme une sorte de devise. Cependant, maintenant, il voulait en savoir plus. Il ne lui suffisait plus de tuer et de mourir pour des raisons que l’on n’expliquait jamais. Peut-être le suicide de Martinez lui avait-il finalement imposé la nécessité du doute. Pour le moment, la source de la plus grande partie de ce qu’il savait était une femme qui avait presque dix ans de moins que lui. Il se retourna vers Trudy Wellington, leur agent scientifique et de renseignement, qui était assise une rangée derrière eux. Elle était en tenue décontractée : un jean, un tee-shirt bleu et des chaussettes roses. Le tee-shirt avait deux mots courts imprimés sur le devant en petites lettres blanches : Soyez Gentil. Quand ils étaient montés dans l’avion, elle avait enlevé ses tennis. Elle était blottie sur son siège avec un porte-bloc, un dossier épais et un tas de papiers. Elle les lisait attentivement et y marquait des choses avec un stylo. Depuis le décollage, elle avait à peine parlé. Elle sentit que Luke la regardait et leva le regard. Elle avait de grands yeux derrière ses lunettes rouges rondes. Elle était belle. Trudy … que se passait-il donc dans sa tête ? — Oui ? dit-elle. Luke sourit. — Je me suis dit que vous pourriez nous expliquer ce que nous faisons tous ici. Au briefing, on ne nous a presque rien dit parce que la majorité de ces informations sont ultra-secrètes. Quand Don a accepté la mission, il a dit que vous sauriez ce qui se passait quand nous serions dans l’avion. À présent, Ed et Swann les regardaient. — Or, officiellement, nous sommes dans l’avion, dit Swann. Luke jeta un nouveau coup d’œil par son hublot. Le soleil était loin derrière eux, maintenant, et le jour sombrait dans le néant. Dans quelques heures, quand ils seraient plus loin vers l’est, le ciel commencerait à s’éclaircir. Luke regarda sa montre. Il était presque vingt-et-une heures. — Alors, Trudy ? Vous êtes prête à nous divulguer votre savoir ? Trudy fit une sorte bizarre de salut militaire avec sa main droite. C’était affreux. Luke évita de se tourner vers Ed de crainte de rire. — Prête, capitaine. Elle se leva et s’installa sur le siège de devant pour qu’ils soient réunis tous les quatre. — Je vais supposer qu’aucun de vous n’a de connaissances préalables sur cette mission, les gens impliqués, l’état actuel de nos relations avec la Russie ou la tâche qu’on nous a attribuée, dit-elle. Cela pourra rendre cette conversation un peu plus longue que nécessaire, ou pas. Le but est de s’assurer que nous soyons tous sur la même longueur d’onde. Ça vous va ? Luke hocha la tête. — C’est bien. — Ça me va, dit Ed. — Le vol sera long, dit Swann. Trudy hocha la tête. — Dans ce cas, commençons. Elle s’interrompit, inspira profondément et regarda la page qu’elle avait devant elle. Alors, elle se lança dans son histoire. * * * — Plus tôt dans la journée selon notre fuseau horaire et hier selon le leur, les Russes ont capturé le sous-marin de recherche américain Nereus dans les eaux internationales de la Mer Noire. La confrontation a eu lieu à environ deux-cent quarante-trois kilomètres au sud-est de la station balnéaire criméenne de Yalta. Oui, c’est l’endroit où la fameuse réunion a eu lieu entre FDR, Winston Churchill et Joseph Staline pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ed Newsam sourit. — On se retrouve plongés en pleine histoire. — FDR ? dit Swann. Le gars qui s’est fait assassiner à, euh … Denver ? Trudy sourit. Elle sembla presque rougir. Luke secoua la tête et faillit éclater de rire. Quel public pour une leçon d’histoire ! — Le Nereus était une cible facile. Un destroyer russe a repéré son emplacement dès le moment où il a été largué par son navire-mère. Le destroyer et deux navires plus petits des gardes-côte russes ont convergé sur le Nereus. Quand ils l’ont encerclé, ils ont largué trois bathyscaphes, qui ont encerclé le Nereus de près et l’ont escorté jusqu’à la surface. Ils ont aussi placé l’équipage en détention provisoire. — Quand vous dites « l’équipage », de qui parlez-vous ? dit Luke. Trudy chercha dans ses fichiers et plaça un autre papier au-dessus. — Ils sont trois. Le pilote du submersible a quarante-quatre ans . Il s’appelle Peter Bolger, son adresse officielle est Falmouth, dans le Massachusetts. Il est diplômé de la Maine Maritime Academy, promotion de 1983. Il a passé quatre ans chez les garde-côtes, a bénéficié d’une libération honorable en 1987. Il a le grade de lieutenant. Il a passé presque dix ans à piloter des navires pour l’Institut océanographique de Woods Hole, à Cape Cod, en coopération avec de nombreuses universités et de nombreux aquariums. Il a été embauché par Poseidon Research International en novembre 1996. À première vue, c’est un civil qui a passé la plus grande partie de sa vie adulte sur l’eau, surtout à mener des recherches. La présence de quelqu’un comme Bolger est probablement censée donner à PRI une apparence réelle. — Quand il faudra les libérer, il sera probablement le maillon faible, dit Luke. Trudy hocha la tête. — Selon le dossier, il mesure un mètre soixante-dix-neuf et pèse de cent-quatre à cent-huit kilos. — Comment peut-il rentrer dans le submersible ? dit Swann. Ed haussa les épaules. — C’est peut-être seulement du muscle. Alors, Trudy secoua la tête. — Non. Elle présenta une photo de Peter Bolger. Il n’était pas d’une obésité morbide, mais il n’était pas non plus du type à courir le cent mètres. — Poursuivez, dit Luke. Trudy plaça la feuille suivante au-dessus. — Eric Davis, vingt-six ans, diplômé de l’Université de Hawaï. Il a un poste de chercheur attaché à l’université de Wood’s Hole. Comment trouvent-ils tout ça ? En fait, il a vingt-huit ans, il est agent des SEAL et son vrai nom est Thomas Franks. Il a fait le corps d’entraînement des officiers de réserve de la marine à l’Université du Michigan, a eu son diplôme avec félicitations. Juste après, il est entré dans la Marine et a immédiatement postulé pour accéder à la formation Basic Underwater Demolition/SEAL. Il a eu une période de service en Afghanistan et une en Irak et il a aussi participé à des missions ultra-secrètes pour le Commandement Conjoint des Opérations Spéciales. Ici, sa mission était de protéger les deux autres hommes et de saborder le Nereus en cas d’accident ou d’un autre contretemps. Visiblement, il n’a rien fait de tout ça. — Visiblement, dit Swann. — C’est notre maillon le plus fort, dit Luke. Si nous parvenons à retrouver ces hommes et s’ils sont en vie, il sera bon de lui confier une ou plusieurs armes. Le danger le plus grand avec Franks, ce serait qu’il essaie prématurément d’organiser une sorte de tentative d’évasion tout seul ou de se procurer une arme et d’ouvrir le feu. OK, suivant. Trudy leva le dernier morceau de papier. — Reed Smith, trente-six ans, commandant de mission, dit-elle. Un fantôme. Un électron libre total. Sa véritable identité et son âge réel sont ultra-secrets. Je n’ai rien du tout sur lui. Je sais seulement qu’il est employé comme associé de recherches par PRI depuis les six derniers mois. Personne ne sait d’où il vient ni ce qu’il a fait. C’est l’homme qui inquiète le plus la CIA et le Pentagone. Apparemment, il y a beaucoup de secrets à l’intérieur de sa petite tête. Swann regarda Luke. — Les Black Ops. Je suis étonné que lui et Franks n’aient pas encore renversé le gouvernement russe. Luke sourit. — J’adore votre sens de l’humour, Swann. C’est pour ça que je ne vous tue pas. Il regarda Trudy. — J’aimerais un peu de contexte, si vous en avez. Où ont-ils capturé le Nereus ? L’État russe sera-t-il prêt et dans quelle mesure quand … si nous allons là-bas ? Trudy hocha la tête. — J’ai quelques infos. Le Nereus a été placé dans la cale d’un vieux cargo et amené au Port d’Adler, juste au sud de Sotchi, station balnéaire de la Mer Noire, et juste au nord de la frontière entre la Russie et la Géorgie. Ils essaient de cacher le Nereus et de faire comme s’ils ne l’avaient pas. Ils font comme si le cargo s’était arrêté au port pour une raison entièrement normale. De plus, ou du moins d’après ce que nous savions quand nous avons quitté Washington, il n’y a aucune preuve qu’ils ont déplacé l’équipage du Nereus ailleurs. Sur ces quais-là, il s’est passé très peu de choses. — Ils savent que nous les observons, dit Swann. — Cela semble être le cas, dit Trudy. — Et le reste ? dit Luke. Dans quelle mesure les Russes sont-ils prêts ? Trudy avança les lèvres. — Je peux vous donner ma propre théorie. — Dites-moi, dit Luke. — C’est un peu complexe. Luke fit un signe de la main. — Je devrais y arriver. Trudy hocha la tête. — Vladimir Poutine est confronté à des débâcles de plusieurs sortes. Le désastre du Koursk. Le massacre de l’école de Beslan. Qui sait quand ça s’arrêtera ? Cependant, entre temps, il progresse sur de nombreux fronts. Il a renforcé son emprise sur le gouvernement. Bien que l’économie russe soit encore dans un état lamentable de notre point de vue, elle est plus prospère qu’elle ne l’a été dans les quinze dernières années, surtout grâce aux prix mondiaux élevés du pétrole et du gaz naturel. Les évaluations de menace du Pentagone suggèrent que l’armée est mieux financée, un peu mieux entraînée et que les soldats sont mieux payés qu’ils ne l’ont été depuis longtemps. Ils modernisent certains systèmes d’armement, surtout les systèmes de missiles balistiques. — La Russie a un chemin long et ardu à parcourir pour retrouver la place qu’elle occupait avant dans le monde. Personne ne sait si elle y parviendra. Cependant, d’un autre côté, il n’y a aucun doute que, depuis que Poutine est arrivé au pouvoir, la Russie a bien pris ce chemin alors que, avant, elle était au fond du trou. — Qu’est-ce que cela signifie pour nous ? dit Luke. — Cela signifie que les Russes ont capturé ce submersible pour nous avertir, dit Trudy. La Mer Noire leur a incontestablement appartenu pendant des générations. À l’exception de la côte turque, c’était le terrain de jeu des Russes. Pendant des années, c’est à peine si nous y avons navigué. Ils nous disent qu’ils sont de retour et qu’ils ne nous permettront plus d’y introduire des navires d’espionnage quand nous le voulons. — Oui, mais est-ce réellement vrai ? dit Luke. Sont-ils de retour ? Si nous allons là-bas pour essayer de sauver ces hommes, allons-nous marcher sur un terrain miné ? Trudy secoua la tête et fit un demi-sourire. — Non. Ils ne sont pas de retour. Pas encore. Le moral est encore bas. Le commandement et le contrôle sont encore de piètre qualité. La corruption est endémique. Des quantités d’infrastructures et d’équipements sont dégradés ou hors-service. Avec un plan assez habile et une attaque rapide, je pense que vous les prendrez par surprise. Je ne le dis pas à la légère, mais je crois que nous pourrons sortir ces hommes de là-bas. Luke la regarda fixement. Il se souvint du plan qu’elle avait concocté pour éliminer le renégat Edwin Lee Parr, ex-contractuel militaire américain, et sa milice hétéroclite en Irak. Il se souvint aussi qu’elle avait présenté une évaluation optimiste de leurs chances d’y arriver. À cette époque, Luke avait fait peu de cas d’elle, de son plan et de son évaluation. Ensuite, les événements s’étaient tous déroulés d’une manière très proche de ce qu’elle avait anticipé. Il fallait encore que Luke et Ed aillent effectuer la mission sur place, mais c’était une évidence. — Eh bien, j’espère que vous avez raison, dit-il. * * * Luke s’était endormi et son sommeil était agité. Ses rêves étaient étranges, effrayants et ils changeaient rapidement. Il sautait en parachute la nuit. Pendant qu’il tombait, son parachute refusait de s’ouvrir. Sous lui, il y avait la grande étendue d’un fleuve sombre. Des dizaines d’alligators le regardaient tomber du ciel. Ils convergeaient sur lui. Cependant, sa jambe était attachée à un élastique. Il rebondissait lentement et longuement juste au-dessus de l’eau, les bras pendants, pendant que les alligators bondissaient et tentaient de le mordre. Le rêve suivant se passait le jour. Un hélicoptère Black Hawk avait été abattu dans le ciel. Son rotor de queue avait disparu et l’hélicoptère, hors de contrôle, partait en vrille et perdait vite de l’altitude. Luke courait dans un pré, un vieux stade de foot déserté, vers l’hélicoptère. S’il pouvait l’atteindre avant qu’il ne s’écrase, il pourrait l’attraper et sauver les hommes qui étaient à bord. Cependant, l’herbe poussait tout autour de lui, montait, se contorsionnait, lui tirait sur les jambes, le ralentissait. Il avait les bras tendus, essayait de toucher … Il était trop tard. Il était trop tard. Mon Dieu, l’hélicoptère descendait sur le flanc. Il … arrivait … Il se réveilla en se cabrant brusquement au milieu d’une turbulence en plein ciel. L’avion trembla puis franchit l’air instable comme sur un grand huit. Luke jeta un coup d’œil autour de lui. Les lumières étaient éteintes. Pendant un moment, il ne sut pas s’il était endormi ou réveillé. Alors, il remarqua que les autres membres de son équipe étaient allongés, inconscients, à divers endroits de la cabine assombrie. Il regarda par son hublot. Il ne vit qu’une lumière qui clignotait sur l’aile. Loin au-dessous, l’océan était vaste, infini et noir. Le soleil était loin derrière eux, maintenant, et le jour était terminé depuis longtemps. Ils volaient depuis des heures et ils n’étaient pas encore arrivés. Dans plusieurs heures, quand ils seraient plus loin à l’est, le ciel commencerait à s’éclaircir. Luke consulta sa montre. À Washington DC, il était juste après minuit, ce qui signifiait que, à Sotchi, il était déjà un peu après huit heures du matin. Déjà le matin. Quand il regarda sa montre, il comprit que des événements se profilaient à l’horizon. Les Russes pouvaient déplacer leurs prisonniers quand ils le voulaient. Ils les avaient peut-être déjà déplacés pendant la nuit. C’était frustrant d’être piégé dans cet avion à regarder l’heure avancer. Luke n’avait pas dormi longtemps, mais il savait qu’il n’allait pas se rendormir. Beaucoup de soucis le hantaient. Les fantômes du passé. Becca et Gunner. L’avenir incertain d’un bébé né dans un monde terrible. Cette mission dangereuse. Il se leva et alla à la minuscule kitchenette qui se trouvait à l’arrière de l’avion. Il passa Ed Newsam et Mark Swann, qui somnolaient des deux côtés de l’allée. Sans allumer la lumière, il fit couler une demi-tasse d’eau chaude au robinet et y mélangea du café instantané, noir avec un tout petit peu de sucre. Il le goûta. Il n’était pas si mauvais. Il prit un chausson aux pommes emballé dans du plastique et revint à son siège. Il alluma la lampe du dessus. Il jeta un coup d’œil de l’autre côté de l’allée. Trudy dormait roulée en boule. Elle était jeune pour ce travail. Cela devait être sympa d’en savoir tant à un âge aussi précoce. Luke se revit quand il avait un peu plus de vingt ans. Il avait été comme un super-héros de sous-marque, celui qui était en granit et dont la réponse à tous les problèmes était de baisser la tête et de défoncer les murs. Au niveau cérébral, il ne se passait pas grand-chose. Il secoua la tête et regarda les papiers qu’il avait sur les genoux. Elle lui avait donné des quantités de donnés utiles. Il avait des photos satellitaires du cargo, dont des gros plans sur les passerelles de l’étage supérieur, sur les pièces où l’on pensait que les hommes étaient détenus et sur les cales d’au-dessous où le submersible était probablement caché. Luke dut admettre que le submersible n’était pas une priorité personnelle pour lui, mais il savait que d’autres personnes n’étaient pas d’accord. Elles voulaient qu’il soit détruit. OK. Si c’était possible, et si ça ne mettait pas les hommes en danger, OK. Il le ferait. Bon. Qu’avait-il d’autre ? Beaucoup de choses. Le schéma du cargo. Des cartes et des images satellite des rues de la ville aux alentours, des quais et du long brise-lames qui protégeait le port de la Mer Noire. Des plans plus éloignés, sur carte et sur photo, montraient la zone entière avec l’étendue de la station balnéaire de Sotchi juste au nord, la Mer Noire et la frontière avec la Géorgie au sud, cruellement proche. Si près, et pourtant si loin. Quoi d’autre ? Des évaluations des troupes présentes au port et dans les infrastructures voisines, plus ou moins précises, en fait. Des évaluations des capacités des premiers intervenants dans Sotchi la métropolitaine : ces capacités avaient été bonnes autrefois mais, à présent, elles étaient financées insuffisamment et très dégradées. Des évaluations du moral des troupes, mauvais partout. Les deux guerres Tchétchènes, apocalyptiques, et les attentats terroristes sur des cibles civiles vulnérables qui avaient suivi par voie de conséquence, associés au désastre du Koursk, avaient provoqué beaucoup de renvois dans l’élite de l’armée russe et avaient plongé les troupes de première ligne dans le désarroi. Luke n’en doutait pas. Le choc du 11 septembre, plus des défaites répétées en Irak et en Afghanistan, les critiques formulées par les Américains, tout cela avait poussé beaucoup de citoyens américains à ressentir la même chose que les Russes. Les équipements, l’entraînement et les personnels américains étaient en général de premier niveau, mais les gens étaient humains et, quand les choses allaient à la dérive, ils en souffraient. Luke laissa les informations lui glisser dessus. Don lui avait promis qu’il rencontrerait des gens quand ils arriveraient en Turquie, des agents d’infiltration qui connaissaient les lieux, qui parlaient couramment le russe et qui avaient de l’expérience en opérations rapides, efficaces et secrètes. Don n’avait pas dit d’où ils venaient, seulement qu’ils seraient les meilleurs qui soient. Il avait promis à Luke que lui et Ed bénéficieraient de méthodes grâce auxquelles, en agissant séparément, ils pourraient entrer en Russie sans se faire repérer. Il avait promis à Luke qu’il aurait tout ce qu’il voudrait, si c’était raisonnable : des armes, des bombes, des voitures, des avions, ce qu’il voudrait. Une image commença à émerger … Oui. Il commençait à percevoir les contours de cette mission. Dans un monde idéal … s’il obtenait tout ce qu’il voulait … avec le facteur surprise … un engagement total … et s’ils procédaient très vite … Il voyait comment ça pourrait fonctionner. * * * — Ils m’appelaient Monstre. Luke regardait fixement Ed. Assis au fond de l’avion, ils étaient les deux seuls à être réveillés, mais, maintenant, Luke s’endormait. Plus loin vers l’avant, Trudy était encore roulée en boule et Swann était étendu, ses longues jambes au travers de l’allée. Les obturateurs de hublot étaient baissés, mais Luke voyait un peu de lumière s’infiltrer par les bords. Où qu’ils soient dans le monde, c’était le matin, maintenant. Luke venait d’expliquer à Ed comment il commençait à imaginer la mission. Il pensait qu’il allait peut-être profiter de son opinion. Est-ce que cette partie paraissait possible ? Y avait-il une chose importante qu’il avait oubliée ? Quelle sorte d’armes devraient-ils porter ? De quelle sorte d’équipements avaient-ils besoin ? Au lieu de ces éclaircissements, Ed lui avait dit : — Ils m’appelaient Monstre. C’était la seule réponse dont il avait besoin, supposait-il. Cet homme était un monstre. S’il le fallait, il s’attaquerait à ce problème avec une moitié de plan et une poignée de clous rouillés. — D’une façon ou d’une autre, ça ne me surprend pas, dit Luke. Ed secoua la tête. Il était lui-même à moitié endormi. — Pas à cause de ma taille. Parce que j’étais très cruel. J’ai grandi à Crenshaw, à Los Angeles. J’étais l’aîné de quatre enfants. Dans le quartier, ce qui ressemblait le plus à une épicerie était une boutique qui vendait de l’alcool, des tickets de loterie et des boîtes de soupe et de thon. Parfois, ma mère ne pouvait pas garder les lumières allumées. — Je me suis dit que ça ne pouvait pas continuer comme ça. Il n’était pas juste que nous soyons forcés de vivre de cette façon et j’allais y remédier. À douze ans, j’étais au coin de la rue et j’essayais de gagner de l’argent. À quinze ans, je fréquentais les pires garçons et j’étais pire qu’eux. J’étais tout le temps à la maison d’arrêt pour jeunes délinquants. Je ne résolvais aucun problème. Ed soupira lourdement. — Lors de dix de ces nuits, j’aurais pu mourir facilement. Des gens mouraient. J’ai reçu une balle longtemps avant d’aller en Irak, en Afghanistan ou à un de ces autres endroits ultra-secrets où je ne suis pas censé être allé. Il plissa les yeux et secoua la tête. — Je me suis retrouvé devant une juge à dix-sept ans. Elle m’a dit que, maintenant, on pouvait me juger comme un adulte. Je pouvais aller en prison pour adultes et y rester longtemps ou je pouvais avoir une condamnation avec sursis et rejoindre l’Armée des États-Unis. C’était à moi de choisir. Il sourit. — Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je me suis enrôlé. Aussitôt, dès les premiers cours, le sergent instructeur de l’endroit, un certain Brooks, m’a immédiatement repéré. C’était le sergent-chef Nathan Brooks. Il ne m’aimait pas et a décidé qu’il allait me dresser. — Y est-il arrivé ? dit Luke. Il aurait eu du mal à imaginer une telle chose, mais ce n’était pas la première fois qu’il entendait ce genre d’histoire. — Est-ce qu’il t’a dressé ? Ed rit. — Oh, oui. Il m’a dressé, puis il m’a dressé une autre fois, et encore une fois. Jamais on ne m’a dressé aussi durement de toute ma vie. Il me voyait venir de loin. Il avait fait de moi son projet personnel. Il avait dit : « Tu te crois dur, négro ? T’es pas dur. Tu ne sais même pas encore ce que c’est, mais moi, je vais te le montrer ». — Est-ce qu’il était blanc ? dit Luke. Ed secoua la tête. — Non. À cette époque, si un homme blanc me traitait de négro, je le tuais directement. C’était un gars de chez moi, de quelque part en Caroline du Sud. Je ne sais pas. Il m’a cassé en deux et, quand il a fini, il m’a remonté et j’étais un peu mieux qu’avant. J’étais au moins devenu un homme avec lequel les autres gens pouvaient travailler, dont ils pouvaient faire quelque chose. Il resta silencieux pendant un moment. L’avion traversa une zone de turbulence en tremblant. — Je n’ai jamais vraiment trouvé la bonne façon de remercier ce gars. Luke haussa les épaules. — Eh bien, tu peux encore le faire. Envoie-lui des fleurs. Une carte Hallmark. Je ne sais pas. Ed sourit, mais avec mélancolie. — Il est mort depuis peut-être un an. Il avait quarante-trois ans. Il avait passé vingt-cinq ans à l’armée. Il aurait pu prendre sa retraite n’importe quand. Apparemment, il a préféré se porter volontaire pour aller en Irak et on le lui a accordé. Il était dans un convoi qui est tombé dans une embuscade près de Mossoul. Je ne connais pas tous les détails. Je l’ai lu dans Stars and Stripes. Il s’avère qu’il avait beaucoup de décorations. Quand il me plaquait la gueule au sol, je ne le savais pas. Il ne l’avait jamais mentionné. Il s’interrompit. — Et je ne lui ai jamais dit ce qu’il représentait pour moi. — Il le savait probablement, dit Luke. — Oui. Il le savait probablement, mais j’aurais quand même dû le lui dire. Luke ne contesta pas le fait. — Où est ta mère ? dit-il pour changer de sujet. Ed secoua la tête. — Encore à Crenshaw. J’ai essayé de la faire déménager près de chez moi, mais elle a refusé de partir. Tous ses amis sont là-bas ! Donc, moi et ma sœur, on a mis la main à la poche et on lui a acheté un petit pavillon à six pâtés de maisons du vieil immeuble minable où nous avions vécu. Tous les mois, une partie de ma paie est consacrée au paiement de l’emprunt immobilier sur cette maison. En plein milieu du même quartier dans lequel je risquais ma vie pour qu’elle puisse le quitter. Il soupira lourdement. — Au moins, il y a de la nourriture dans le réfrigérateur et les lumières sont allumées. J’imagine que c’est tout ce qui compte pour moi. Elle dit : « Personne ne viendra m’embêter. Ils savent que tu es mon fils et que tu t’en prendras à eux s’ils le font ». Luke sourit. Ed l’imita et, cette fois-ci, son sourire fut plus sincère. — Elle est impossible, l’ami. Alors, Luke rit et, au bout d’un moment, Ed aussi. — Écoute, dit Ed. J’aime ton plan. Je crois qu’on pourra y arriver. Deux hommes de plus, ceux qu’il faut … Il hocha la tête. — Oui. C’est faisable. Il faut que je dorme un peu plus et, après, j’aurai peut-être quelques idées personnelles, quelques choses à ajouter. — Bonne idée, dit Luke. Je suis impatient de les entendre. Je préférerais qu’aucun membre de notre équipe ne se fasse tuer là-bas. — Surtout pas nous, dit Ed. CHAPITRE SEPT 26 juin 6 h 30, Heure de l’Est Centre des Activités Spéciales, Direction des Opérations CIA Langley, Virginie — On dirait que le Président a perdu la tête. — Ah bon ? dit le vieil homme qui fumait la cigarette. Raconte-moi ça. Il semblait avoir des cailloux dans la gorge. Ses dents étaient jaune foncé. Comme ses gencives reculaient, ses dents avaient l’air longues. Elles semblaient cliqueter les unes contre les autres quand il parlait. L’effet était terrifiant. Ils étaient au beau milieu du quartier général. À la plupart des endroits situés à l’intérieur du bâtiment, il était maintenant interdit de fumer, mais ici, dans le saint des saints, tout était permis. — Je suis sûr que vous en avez déjà entendu parler, dit l’Agent Spécial Wallace Speck. Il était assis en face du vieil homme, de l’autre côté d’un large bureau en acier. Il n’y avait presque rien sur le bureau. Pas de téléphone, pas d’ordinateur, pas un morceau de papier, pas un crayon. Il y avait seulement un cendrier en céramique blanche qui débordait de mégots. Le vieil homme hocha la tête. — Rafraîchis-moi la mémoire. — Hier, il a proposé qu’on laisse l’équipage du Nereus croupir chez les Russes. Il l’a dit en présence de vingt ou trente gens. — Laisse tomber les trucs pas trop graves, dit le vieil homme. Ils étaient dans une pièce sans fenêtres. Il prit une longue bouffée de sa cigarette, la tint en l’air puis laissa échapper un panache de fumée bleue. Le plafond était au moins à quatre mètres cinquante au-dessus de leurs têtes et la fumée montait vers lui. — Eh bien, il est revenu sur ses paroles, mais il nous a refusé cette opération de sauvetage, à nous et à nos amis, pour favoriser notre nouveau petit frère du FBI. — La suite, dit le vieil homme. Wallace Speck secoua la tête. Ce vieil homme avait l’air d’être en affreux état. Comment pouvait-il même être encore en vie ? Quand il avait commencé à fumer des cigarettes sans nombre, Speck n’était même pas encore né. Son visage ressemblait à un vieux journal. Il était devenu presque aussi jaune que ses dents. Ses rides avaient des rides. Son corps n’avait aucun tonus musculaire. Sa chair semblait lui pendre sur les os. Cette pensée rappela brièvement à Speck le jour où il était allé manger dans un restaurant chic. « Comment est le poulet ce soir ? » avait-il demandé au serveur. « Magnifique », avait répondu le serveur. « Il se détache tout seul des os ». La viande du vieil homme était tout sauf magnifique, mais ses yeux étaient encore aussi perçants que des clous et aussi concentrés que des lasers. C’était tout ce qu’il lui restait. Ces yeux regardaient Speck. Ils voulaient les informations compromettantes. Ils voulaient les parties qui inquiétaient parfois des gens comme Wallace Speck. Speck pouvait accéder aux informations compromettantes et il le faisait. C’était son travail. Cependant, parfois, il se demandait si le Centre des Activités Spéciales de la CIA ne dépassait pas ses attributions. Parfois, il se demandait si les activités spéciales n’étaient pas une forme de trahison. — Le Président a du mal à dormir, dit Speck. On dirait qu’il ne s’est pas remis de l’enlèvement de sa fille. Il prend du Zolpidem pour dormir et il fait souvent descendre son cachet avec un verre de vin, ou deux. C’est une habitude dangereuse, pour des raisons évidentes. Speck s’interrompit. Il pouvait donner ses papiers au vieil homme, mais cet homme ne voulait pas lire de papiers. Il voulait juste écouter. Speck le savait. — Nous avons les enregistrements et les transcriptions d’une douzaine d’appels téléphoniques vers le ranch familial du Texas sur les dix derniers jours. Il parle avec sa femme. À chaque appel, il exprime son désir de quitter la présidence, de déménager au ranch et de passer du temps avec sa famille. Pendant trois de ces appels, il se met à pleurer. Le vieil homme sourit et prit un autre longue bouffée de sa cigarette. Ses yeux se transformaient en fentes. Sa langue faisait de brèves excursions hors de sa bouche. Il y avait un morceau de tabac au bout de sa langue. Il ressemblait à un lézard. — Bien. Dis-m’en plus. — Il semble révérer Don Morris comme un héros et en faire une obsession. Vous savez, c’est notre petit parvenu de rival de l’Équipe d’Intervention Spéciale du FBI. Le vieil homme fit un geste de la main comme pour faire tourner une roue. — Encore. Speck haussa les épaules. — Le Président a un petit chien, comme vous le savez. Il a pris l’habitude de le promener dans les jardins de la Maison-Blanche tard le soir. Il s’énerve s’il croise un agent des Services Secrets à cette occasion. Il y a quelques nuits de cela, il en a croisé deux en dix minutes et il a piqué une crise. Il a appelé le bureau de supervision nocturne et leur a dit de décommander leurs hommes. Il ne semble plus comprendre que ces hommes sont là pour le protéger. Il pense qu’ils sont là pour l’énerver. — Mmm, dit le vieil homme. Pourrait-il essayer de s’enfuir ? — Je dirais que ça ne me paraît guère plausible, dit Speck, mais, avec ce Président, on ne sait jamais. — Quoi d’autre ? — Le groupe d’action politique a commencé à réfléchir à une possible destitution, dit Speck. La mise en accusation est hors de question à cause de la division du Congrès. De plus, le Président de la Chambre est un allié proche de David Barrett et il pense la même chose que lui sur la plupart des questions. Il est très peu susceptible de le mettre en accusation ou de permettre que ça se produise sous sa juridiction. La destitution par le biais du Vingt-Cinquième Amendement semble être tout aussi impossible. Barrett n’admettra probablement pas qu’il est incapable d’accomplir ses devoirs et, si le vice-Président essaie de … Le vieil homme leva une main. — Je comprends. Passons. Dis-moi : avons-nous des agents des Services Secrets de service la nuit dans les jardins de la Maison-Blanche ? Des hommes qui nous sont fidèles ? — Nous en avons, dit Speck. Oui. — Bien. Maintenant, parle-moi de l’opération de sauvetage en Russie. Speck secoua la tête. — Nous n’avons pas d’informations. Don Morris est connu pour n’en laisser filtrer aucune, mais il n’y a pas beaucoup de conseillers là-bas, ou du moins pas encore. Nous pouvons supposer qu’il a confié cette mission à ses deux meilleurs agents, Luke Stone et Ed Newsam, deux jeunes hommes, tous les deux ex-agents de la Force Delta avec une grande expérience de combat. — Ceux qui ont sauvé la pauvre fille du Président ? Speck hocha la tête. — Oui. Le vieil homme sourit. Ses dents étaient pareilles à des crocs jaunes. Il aurait pu passer pour le plus vieux des vampires, qui n’aurait pas goûté de sang depuis très longtemps. — Ce sont des cow-boys, n’est-ce pas ? — Euh … Je crois qu’ils ont tendance à tirer en premier, puis … — Prévoyons-nous d’interdire cette opération, de la faire échouer d’une façon ou d’une autre ? — Ah … dit Wallace Speck. On y a certainement pensé. Je veux dire, en ce moment, nous n’avons pas tant de … — Ne le faites pas, dit le vieil homme. Restez hors de leur chemin et laissez-les échouer. Peut-être se feront-ils tuer. Peut-être déclencheront-ils une guerre mondiale. Que ce soit l’un ou l’autre, ce sera bon pour nous. De plus, si David Barrett fait quelque chose de dément, je veux dire de vraiment dément, soyez prêts à intervenir pour prendre le contrôle de la situation. Wallace Speck se leva pour partir. — Oui, monsieur. Autre chose ? Le vieil homme le regarda avec les yeux antiques d’un démon. — Oui. Essayez de sourire un peu plus, Speck. Vous n’êtes pas encore mort, donc, faites un effort pour apprécier votre passage sur terre. Il est supposé être amusant. CHAPITRE HUIT 23 h 20, Heure de Jour de Moscou (15 h 20, Heure de l’Est) Port d’Adler, District de Sotchi Kraï de Krasnodar Russie — Sont-ils sûrs qu’ils veulent qu’on fasse ce concert ? demanda Luke dans le téléphone satellite en plastique bleu qu’il tenait. Je crois que ça va être très bruyant. Il était appuyé contre une vieille berline Lada noire fabriquée en Hongrie. Cette petite voiture carrée lui rappelait une vieille Fiat ou une Yugo, mais en moins fantaisiste. Celle-là semblait avoir été fabriquée en soudant des plaques de ferraille. Elle dégageait une légère odeur d’huile en combustion. Plus on la faisait rouler vite, plus elle semblait vibrer comme si elle était en train de tomber en pièces. Heureusement, ils n’allaient pas s’en servir pour s’enfuir. Près de la voiture, son conducteur, un Tchétchène costaud du nom d’Aslan, fumait une cigarette et urinait à travers une clôture grillagée. Aslan préférait qu’on l’appelle Frenchy parce que, quand la Tchétchénie s’était effondrée, il avait échappé aux Russes en s’exilant à Paris pendant quelques années. Ses trois frères et son père avaient tous péri dans la guerre. Maintenant, Frenchy était de retour et Frenchy détestait les Russes. Ils étaient dans un parking vide près de la bouche de la Mzymta. Une odeur humide et âcre d’égouts non traités s’élevait de l’eau. De là où ils étaient, un sinistre boulevard d’entrepôts longeait les quais et menait à un petit port de commerce gardé par une guérite et une clôture surmontée de fil de fer barbelé. Dans la lueur jaune blafarde de lampes à vapeur de sodium, il voyait des hommes qui bougeaient autour de la porte. Les grandioses et anciennes datchas du Parti Communiste, les nouveaux hôtels, les nouveaux restaurants et l’éclat des plages de Sotchi qui donnaient sur la Mer Noire étaient seulement à huit kilomètres par la route, mais Adler était aussi désorganisé et déprimant qu’un port russe se devait d’être. Avec un décalage, la voix nasillarde de Mark Swann parvenait de l’autre côté du monde, passant par des réseaux cryptés et des satellites secrets pour finalement arriver au téléphone de Luke. La voix de Swann tremblait de nervosité et d’excitation. Luke secoua la tête et sourit. Swann était dans une suite avec terrasse avec la belle Trudy Wellington, dans un hôtel cinq étoiles de Trébizonde, en Turquie. Ils étaient censés être un couple de jeunes mariés riches de Californie. Si les balles commençaient à voler, Swann les regarderait sur un écran d’ordinateur, pas tout à fait en direct mais presque, par satellite. C’était pour cela qu’il avait la voix tremblante. — Nous avons le feu vert, dit Swann. Ils comprennent que les voisins pourraient se plaindre. — Et le bal disco ? — À l’endroit prévu. Luke se tourna vers un vieux cargo rouillé de taille moyenne, le Yuri Andropov II, qui était à quai. Il songea qu’un vieux spécialiste en torture du KGB comme Andropov devait se retourner dans sa tombe s’il savait qu’on avait donné son nom à ce rafiot. Un homme doté d’un certain sens de l’humour avait dû imaginer ce nom. Le bal disco était bien sûr le submersible perdu, le Nereus. Sa puce GPS envoyait encore des signaux de l’intérieur d’une des cales du cargo. — Et les instruments ? Les instruments étaient l’équipage du Nereus. — En haut dans le placard, pour autant qu’on sache. — Et Aretha ? Qu’est-ce qu’elle en dit ? On entendit la voix de Trudy Wellington pendant juste une seconde. — Tes amis dansent déjà sur la plage. Luke hocha la tête. Juste au sud de cette ville, il y avait la frontière avec l’ex-République Soviétique de Géorgie. Actuellement, les Géorgiens et les Russes se détestaient. Trudy soupçonnait qu’ils allaient se mettre à tirer à balles réelles un de ces jours, mais elle espérait qu’ils ne commenceraient pas ce soir. La ville balnéaire géorgienne de Kheivani était juste au-delà de cette frontière. C’était un endroit silencieux et endormi par rapport à Sotchi. Là-bas, sur une plage sombre, il y avait une équipe de récupération qui attendait qu’on lui emmène les prisonniers libérés si on en arrivait là. De la plage, les prisonniers seraient éloignés de la frontière, emmenés plus loin en Géorgie, puis hors du pays. Finalement, quand ils seraient en lieu sûr, ils participeraient à un débriefing sur cette affaire désastreuse. Rien de cela ne relevait de la responsabilité de Luke. Comme prévu, il ne savait pas comment ça se déroulerait. Don et Grand Papa Cronin s’étaient occupés de cette partie. Luke ne savait même pas qui était impliqué. Même si on lui coupait les doigts et si on lui arrachait les yeux, il ne pourrait rien dire là-dessus. — Est-ce que le grand homme a rejoint l’orchestre ? dit Luke. On entendit la voix d’Ed Newsam. Une rafale de vent et le rugissement de gros moteurs faillirent le rendre inaudible. — Il est dans la loge et il est prêt à entrer en scène. Pour lui, le plus tôt sera le mieux. Luke poussa un soupir. — Parfait, dit-il. Le poids de la décision s’installa sur ses épaules comme un rocher. Des gens allaient probablement mourir. Quand on y allait, on le savait. Ce qu’on ne savait pas, c’était lesquels. — On y va. — À bientôt à Vegas, dit Swann. — N’oubliez pas d’aller au feu d’artifice, cria Ed. On me dit qu’il va être splendide. La communication fut coupée. Luke laissa tomber le téléphone satellite sur le goudron fendu du parking. Il leva une botte et en frappa violemment le téléphone, cassant l’emballage en plastique. Il le refit à plusieurs reprises. Ensuite, d’un coup de pied, il envoya les débris dans l’eau par une canalisation d’évacuation des eaux de ruissellement ouverte. Il en avait encore un. Il leva le regard. Frenchy était là. Son visage était large et sa peau avait l’air épaisse, presque comme un masque de caoutchouc. Ses cheveux étaient noir de jais et peignés vers l’arrière. Il était glabre pour mieux se mêler à la société russe. D’habitude, les siens avaient des barbes épaisses pour vénérer Allah. Frenchy portait un coupe-vent foncé et ample sur son gros corps. La nuit était un peu chaude pour ce vêtement. Ses yeux durs regardaient fixement Luke. — C’est bon ? dit Frenchy. Luke hocha la tête. — C’est bon. Frenchy prit une longue bouffée de sa cigarette. Il recracha lentement la fumée puis sourit et hocha la tête. — Chouette. * * * — Vite, dit Ed Newsam. Il ne parlait à personne et c’était bien parce que personne n’aurait pu l’entendre. — Très, très vite. Il se tenait dans le poste de pilotage, les pieds nus, les mains sur le gouvernail d’un bateau qui avait la forme d’une cale immense. Le bateau était long et étroit, avec une proue très longue. À la poupe, il y avait cinq gros moteurs de 275 chevaux. Le bateau lui-même n’avait que deux sièges. En Amérique, ils auraient appelé ça un bateau Cigarette ou un Go Fast. À l’époque où il n’y avait pas encore de repérage par satellite, les trafiquants de drogue de la Floride du Sud utilisaient ces bateaux pour semer les gardes-côtes. Cela dit, ce bateau-là n’était pas plein de cocaïne. Dans la proue du bateau, juste au bout, il y avait un minuscule compartiment. Ce compartiment était bourré d’une petite quantité de TNT. Ed fonçait dans la nuit, tous feux éteints, bondissant sur les remous. Ses moteurs rugissaient, produisaient un bruit immense. Le vent hurlait autour de lui. Devant lui, à peut-être trois clics de distance, il y avait la côte de la Géorgie, en grande partie plongée dans l’obscurité. Derrière lui, il y avait les lumières éclatantes de Sotchi. Sotchi jouissait de sa période post-communiste en nageant dans la richesse. Les bateaux chers comme celui-là se trouvaient facilement. En fait, derrière Ed, il y avait un autre hors-bord qui fonçait aussi vite. Ce bateau était piloté par un casse-cou géorgien timbré du nom de Garry. Ed ne pouvait pas voir Garry de là où il était. Garry naviguait lui aussi tous feux éteints et Ed ne pouvait pas entendre Garry. Il y avait trop de bruit pour qu’il puisse entendre quoi que ce soit, mais il savait que Garry était derrière. Il le fallait. La vie d’Ed en dépendait. Tout comme le conducteur tchétchène fou de Stone, Frenchy, Gary avait été fourni par Grand Papa Bill Cronin. Grand Papa venait de la CIA et ils n’étaient pas supposés impliquer la CIA dans cette affaire, mais ils le faisaient quand même. Le danger, c’était que la CIA ait laissé fuiter des informations quelque part. — Les salaires que Bill Cronin distribue viennent de la CIA, avait dit Don Morris, mais cet homme ne suit aucune autre loi que la sienne. S’il nous donne des agents, ces agents ne parleront pas. Il n’y aura aucune violation de sécurité. Je peux vous l’assurer. Donc, Garry était là et les vies d’Ed, de Luke et de tous les autres dépendaient de lui. À la gauche d’Ed, à l’est, il y avait un long brise-lames en pierre qui avançait loin dans l’eau. Il protégeait une petite zone portuaire. Ed le longea entièrement en arrivant en diagonale. Ralentissant juste un peu, il tourna brusquement vers la terre. Ed jeta un coup d’œil au ciel pour vérifier s’il y avait des avions. Rien. La voie était libre. Ce brise-lames était surmonté de quais en béton qui longeaient la terre à cent mètres de la côte. Le brise-lames et la côte formaient une passe étroite de mille mètres de long. À l’autre bout, il y avait le cargo, le Yuri Andropov II. La mission d’Ed était d’y pratiquer un trou. Un trou avec peut-être un petit feu. Un incident suffisant pour provoquer une diversion, détourner l’attention, suffisant pour que Stone et Frenchy puissent se glisser sur le bateau, libérer les prisonniers et peut-être même saborder le submersible. Les Russes savaient que les Américains les regardaient depuis le ciel. Donc, ces quais donnaient l’impression qu’il ne s’y déployait qu’une activité minimale. Juste un vieux cargo, pas trop de sécurité, rien à voir ici. Pourtant, Ed savait qu’il y avait des hommes armés sur ces quais. Faire remonter cette passe à ce bateau allait être risqué. Il atteignit l’embouchure de la passe. Il inspira profondément. — Garry, j’espère que t’es là. Il poussa l’accélérateur à fond. Les moteurs hurlèrent. Le bateau fonça encore plus vite qu’auparavant. La terre défilait à toute vitesse à gauche et à droite. Le brise-lames était à sa gauche, la côte à sa droite, mais il ne quittait pas sa cible des yeux. Il la voyait, maintenant. L’Andropov se profilait au loin. Il se présentait perpendiculairement et lui montrait ainsi toute sa longueur. — Splendide. À sa gauche, des hommes couraient le long des quais. Pour lui, c’étaient de minuscules silhouettes en forme de bâtonnets qui avançaient lentement, beaucoup trop lentement. Il se baissa autant que possible, car il savait déjà ce qu’ils allaient faire. Un instant plus tard, une rafale d’arme automatique déchira le flanc du bateau. Il le sentit plus qu’il ne l’entendit ou le vit. Le martèlement des balles à calibre élevé déviait son bateau. Le pare-brise se cassa. L’Andropov approchait et grandissait. Il y avait une barre de fer par terre. Ed la ramassa. Une extrémité de la barre avait un outil de serrage, presque comme une main. Il plaça une extrémité de la barre sur le gouvernail et cala l’autre extrémité dans une fente en métal pratiquée dans le sol. C’était une méthode classique, mais elle fonctionnerait. Elle permettrait au bateau d’aller plus ou moins droit. Il leva le regard. L’Andropov était gros, maintenant. Il semblait être juste sous son nez. — Bon, faut y aller. Il se précipita vers le côté droit du bateau, loin des tirs. Il s’accroupit, mit toute sa force dans ses jambes et bondit vers la droite, par-dessus le plat-bord. Il se mit en boule, comme un enfant qui fait une bombe à la piscine du coin. Le bateau s’éloigna pendant qu’il était en l’air. Il eut vaguement la sensation de tomber, de tomber dans le ciel. Un long moment passa. Il tomba dans l’eau et, pendant un moment, l’obscurité l’enveloppa. Il la traversa comme une tornade et sa seule sensation fut de vitesse et de ténèbres. D’abord, il y eut un fort rugissement, puis les sons étouffés des profondeurs. Pendant un moment, il s’imagina qu’il flottait dans le ventre de sa mère, maintenant baigné d’une lumière chaude. Il se rendit compte que la balise lumineuse de son gilet de sauvetage venait de s’allumer. Le gilet le ramena à la surface, au rugissement et aux embruns du sillage du bateau. Il inspira brusquement puis replongea. Pendant quelques autres secondes, les tireurs allaient le chercher. Après ça … Il remonta à la surface une fois de plus. Tout était sombre : la nuit, l’eau, tout. Pendant un moment, il ne vit plus le bateau, puis il le repéra. Il avançait vite et devenait de plus en plus petit. Il était minuscule dans l’ombre portée du cargo. Ed replongea sous la surface, vers la sécurité de l’obscurité. * * * Appuyé contre la Lada, Luke faisait mine de fumer une cigarette. Par ici, tout le monde fumait, donc, il faisait de même parce qu’il pensait que cela pourrait l’aider à améliorer son déguisement. Il avait essayé de fumer deux fois au lycée, mais il n’en avait jamais fait une habitude. Il préférait le football. Il prit une bouffée, la garda dans sa bouche pendant quelques secondes puis laissa sortir toute la maudite fumée. Elle avait le goût d’un nuage de pollution. Il en rit presque. Si quelqu’un regardait, il verrait à quel point il avait l’air ridicule. Il jeta la cigarette allumée dans le caniveau. La Lada était garée à cinquante mètres de la barrière de sécurité du petit port. Frenchy était là-bas, à la barrière, et il demandait sa direction aux gardes. Il y avait un petit groupe d’hommes, des silhouettes dans le brouillard, des ombres dessinées par les lampes jaunes, et ils parlaient et riaient de l’autre côté de la barrière. Frenchy était un gars plutôt drôle. Il pouvait faire rire à peu près tout le monde. Frenchy fumait sans effort. Il en fumait une jusqu’au trognon, la jetait puis en allumait une autre. C’était typique de Frenchy. Soudain, on entendit des coups de feu. Ils venaient de l’autre côté du quai. À trois cents mètres, Luke vit la lueur des tirs. Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/pages/biblio_book/?art=51923754) на ЛитРес. Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.