La Cible Zéro
Jack Mars


“L’un des meilleurs thrillers que j’ai lus cette année.”--Books and Movie Reviews (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)Dans cette suite du volume #1 (L’AGENT ZÉRO) de la série d’espionnage L'Agent Zéro, LA CIBLE ZÉRO (Volume #2) nous emmène dans une nouvelle folle virée, bourrée d’action, à travers l’Europe. Kent Steele, l’agent d’élite de la CIA, est sommé d’intercepter une arme biologique avant qu’elle ne dévaste le monde…tout en luttant pour retrouver ses propres souvenirs.La vie vient à peine de reprendre son cours normal pour Kent, quand il se retrouve sommé par la CIA de traquer des terroristes et d’empêcher une nouvelle crise internationale. Et celle-ci est potentiellement encore plus dangereuse que la précédente. Pourtant, avec un assassin à ses trousses, une conspiration venant de l’intérieur, des taupes tout autour de lui et une maîtresse en laquelle il a à peine confiance, Kent est sur le point d’échouer.Cependant, ses souvenirs ne tardent pas à revenir et, avec eux, des flashs révélant des secrets sur qui il était, ce qu’il avait découvert… et pourquoi on en a après lui. Il réalise alors que sa propre identité est peut-être le secret le plus dangereux de tous.LA CIBLE ZÉRO est un thriller d’espionnage qui vous fera tourner les pages, encore et encore, jusque tard dans la nuit.“Une écriture qui élève le thriller à son plus haut niveau.”--Midwest Book Review (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)Jack Mars est également l’auteur de la série best-seller de thrillers LUKE STONE (7 volumes), qui commence par Tous Les Moyens Nécessaires (Volume #1), téléchargeable gratuitement, avec plus de 800 avis cinq étoiles !







L A C I B L E Z É R O



(THRILLER D’ESPIONNAGE L’AGENT ZÉRO —Volume 2)



J A C K M A R S


Jack Mars



Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel FORGING OF LUKE STONE, ainsi que la série de thrillers d’espionnage L’AGENT ZÉRO.

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Copyright © 2019 par Jack Mars. Tous droits réservés. À l’exclusion de ce qui est autorisé par l’U.S. Copyright Act de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous toute forme que ce soit ou par aucun moyen, ni conservée dans une base de données ou un système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre numérique est prévu uniquement pour votre plaisir personnel. Ce livre numérique ne peut pas être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec quelqu’un d’autre, veuillez acheter un exemplaire supplémentaire pour chaque destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou qu’il n’a pas été acheté uniquement pour votre propre usage, alors veuillez le rendre et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, personnages, entreprises, organismes, lieux, événements et incidents sont tous le produit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, n’est que pure coïncidence.


LIVRES DE JACK MARS



SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE

TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1)



SÉRIE D’ESPIONNAGE L’AGENT ZÉRO

L’AGENT ZÉRO (Volume #1)

LA CIBLE ZÉRO (Volume #2)

LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3)

LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4)

LE FICHIER ZÉRO (Volume #5)

LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6)


Résumé de L’Agent Zéro - Volume 1 (fiche récapitulative à inclure dans le volume 2)



Un professeur d’Université, père de deux filles, redécouvre son passé oublié d’agent de la CIA sur le terrain. Il se bat à travers toute l’Europe pour trouver des réponses et savoir pourquoi sa mémoire a été supprimée, tout en essayant de déjouer un complot terroriste censé tuer des dizaines de leaders mondiaux.



L’Agent Zéro : Le Professeur Reid Lawson est kidnappé et on lui retire un suppresseur de mémoire expérimental de la tête. Aussi, lui reviennent petit à petit ses souvenirs oubliés en tant que Kent Steele, agent de la CIA, également connu dans le monde sous le nom d’Agent Zéro.



Maya et Sara Lawson : Les deux filles adolescentes de Reid, respectivement âgées de 16 et 14 ans, ne savent rien du passé de leur père en tant qu’agent de la CIA.



Kate Lawson : La femme de Reid, et mère de ses deux filles, est soudainement morte deux ans avant d’une attaque cérébrale.



L’Agent Alan Reidigger : Meilleur ami de Kent Steele, également agent de terrain, Reidigger l’a aidé à installer le suppresseur de mémoire à la suite d’une cavale meurtrière de Steele pour mettre la main sur un dangereux assassin.



L’Agent Maria Johansson : Également agent de terrain et ancienne maîtresse de Kent Steele à la suite du décès de sa femme, Johansson s’est avérée être une alliée improbable, mais bienvenue, pour l’aider à retrouver la mémoire et déjouer le complot terroriste.



Amon : L’organisation terroriste Amon regroupe plusieurs factions terroristes du monde entier. Leur coup de maître de bombarder le Forum Économique Mondial de Davos pendant que les autorités sont distraites par les JO d’Hiver est déjoué par l’Agent Zéro.



Rais : Américain expatrié devenu assassin d’Amon, Rais croit que son destin est de tuer l’Agent Zéro. Lors de leur affrontement aux JO d’Hiver à Sion, en Suisse, Rais est mortellement blessé et laissé pour mort.



L’Agent Vicente Baraf : Baraf est un agent italien d’Interpol qui s’avère déterminant dans l’aide qu’il apporte aux Agents Zéro et Johansson pour stopper le complot d’Amon de bombarder Davos.



L’Agent John Watson : Agent de la CIA, stoïque et professionnel, Watson arrache les filles de Reid des griffes des terroristes sur un quai du New Jersey.


Contenu



PROLOGUE (#ud737aa22-9d09-574f-b40b-e1d8438ba4a6)

CHAPITRE UN (#u440a8fe7-a623-5574-83db-30ec315b2c08)

CHAPITRE DEUX (#uae6bbb48-f48f-5d7a-84ac-d8a5e6e8e2d8)

CHAPITRE TROIS (#u6bfc9d16-6c4c-57f7-85b1-eb1c0f94fa07)

CHAPITRE QUATRE (#u1a3d9ff4-0464-5011-839c-40f3203baf48)

CHAPITRE CINQ (#ub131de0c-6686-564a-8831-e8c097abbf83)

CHAPITRE SIX (#u07139f77-a1d5-5d2f-8c0d-94c26212cf0f)

CHAPITRE SEPT (#u813d7601-3e2b-51a8-8878-d2c04dd8b007)

CHAPITRE HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


“Dites-moi, Renault,” prononça le plus âgé des deux. Ses yeux étincelaient alors qu’il observait la bulle de café sur le couvercle du percolateur posé entre eux. “Pourquoi êtes-vous venu ici ?”

Le Dr. Cicero était un homme gentil, jovial, qui aimait à se décrire lui-même comme un “jeune de cinquante-huit ans.” Sa barbe était devenue grise à l’approche de la quarantaine, puis blanche à l’approche de la cinquantaine et, bien qu’elle soit habituellement impeccablement rasée, elle était devenue frisottante et indisciplinée depuis qu’il était dans la toundra. Il portait une parka orange vif, mais cela n’atténuait pas l’éclat juvénile de ses yeux bleus.

Le jeune français fut légèrement surpris par la question, mais il débita immédiatement sa réponse, l’ayant répétée plusieurs fois dans sa tête. “L’OMS a contacté l’université pour trouver des assistants de recherche. Et ils ont proposé ma candidature,” expliqua-t-il an anglais. Cicero était originaire de Grèce et Renault venait du Sud-Est de la France, donc ils discutaient dans une langue connue d’eux deux. “Pour être honnête, on a proposé à deux autres personnes avant moi. Mais ils ont décliné tous les deux. Pour ma part, j’ai pensé que c’était une belle occasion de…”

“Bah !” s’exclama le docteur. “Je ne vous demande pas votre cursus universitaire, Renault. J’ai lu votre transcription, ainsi que votre thèse sur la mutation à craindre de la grippe B. C’était plutôt bien écrit. Je dirais même que je n’aurais certainement pas fait mieux.”

“Merci, Monsieur.”

Cicero eut un petit rire. “Gardez vos ‘Monsieur’ pour les salles de réunion et la collecte de fonds. Ici, nous sommes d’égal à égal. Appelez-moi Cicero. Quel âge avez-vous, Renault ?”

“Vingt-six ans, Monsieur… euh, Cicero.”

“Vingt-six ans,” répéta pensivement le docteur. Il réchauffa ses mains à la chaleur du réchaud de camping. “Et vous avez presque fini votre doctorat ? C’est très impressionnant. Mais ce que je veux savoir, c’est pourquoi êtes-vous ici ? Comme je vous l’ai dit, j’ai reçu votre dossier. Vous êtes jeune, intelligent, apparemment beau garçon…” Cicero rigola. “J’imagine que vous auriez pu faire un internat n’importe où dans le monde. Pourtant, depuis quatre jours que vous êtes avec nous, je ne vous ai pas entendu une seule fois parler de vous. Pourquoi ici plutôt que n’importe où ailleurs ?”

Cicero agita la main comme pour marquer son argument, mais c’était tout à fait inutile. La toundra sibérienne s’étendait à perte de vue dans toutes les directions, grise et blanche, totalement vide, sauf au nord-est où de basses montagnes s’allongeaient avec indolence, surmontées de blanc.

Les joues de Renault virèrent légèrement au rose. “Eh bien, pour être tout à fait honnête avec vous, Docteur, je suis venu ici pour étudier à vos côtés,” admit-il. “Je suis l’un de vos admirateurs. Vos travaux pour empêcher l’épidémie du virus Zika m’ont vraiment inspiré.”

“Bien !” dit chaleureusement Cicero. “Vous obtiendrez toujours tout avec la flatterie… à commencer par ce café corsé belge.” Il enfila une épaisse manique sur sa main droite, souleva le percolateur du réchaud de camping à gaz, et versa le café fumant dans deux mugs en plastique. C’était l’un des rares luxes qu’ils avaient à leur disposition au milieu de la nature sauvage sibérienne.

La maison du Dr. Cicero, ces vingt-sept derniers jours de sa vie, se résumait au petit campement établi à environ cent cinquante mètres de la rivière Kolyma. Cette colonie était composée de quatre tentes à dôme en néoprène, d’un auvent en toile, fermé d’un côté pour se protéger du vent, et d’une salle blanche semi-permanente en Kevlar. Pour l’heure, les deux hommes se tenaient debout sous l’auvent de toile, se préparant du café sur un réchaud à gaz composé de deux brûleurs, au beau milieu de tables de camping jonchées de microscopes, d’échantillons de permafrost, d’équipements archéologiques, de deux ordinateurs résistant à tous les temps et d’une centrifugeuse.

“Buvez,” dit Cicero. “Il est presque l’heure de prendre notre quart.” Il avala une gorgée de café en fermant les yeux et un léger soupir de contentement s’échappa de ses lèvres. “Ça me rappelle chez moi,” dit-il doucement. “Avez-vous quelqu’un qui vous attend, Renault ?”

“Oui,” répondit le jeune homme. “Ma Claudette.”

“Claudette,” répéta Cicero. “Quel joli prénom. Vous êtes mariés ?”

“Non,” se contenta de répondre Renault.

“Il est important d’avoir quelque chose à espérer dans notre profession,” déclara Cicero avec mélancolie. “Cela vous donne une perspective au beau milieu du détachement souvent nécessaire à notre métier. Cela fait trente-trois ans que je pense à Phoebe, ma femme. Mon travail m’a conduit partout sur la terre, mais elle est toujours là pour moi quand je rentre. Quand je repars, je me languis d’elle, mais ça vaut la peine : à chaque fois que je rentre à la maison, c’est comme tomber amoureux de nouveau. Comme on dit, l’absence rend le cœur plus tendre.”

Renault sourit. “Je n’aurais pas cru qu’un virologue puisse être aussi romantique,” plaisanta-t-il.

“Les deux ne sont pas forcément incompatibles, mon garçon.” Le docteur fronça légèrement les sourcils. “Et d’ailleurs… je suis à peu près sûr que Claudette hante votre esprit la plupart du temps. Vous êtes un jeune homme pensif, Renault. Plus d’une fois, je vous ai vu observer le sommet des montagnes, comme si vous cherchiez des réponses.”

“Je pense que vous avez raté votre vraie vocation, Docteur,” dit Renault. “Vous auriez dû être sociologue.” Le sourire se dissipa de ses lèvres alors qu’il ajoutait, “Mais vous avez raison. J’ai accepté cette mission non seulement pour pouvoir travailler à vos côtés, mais aussi parce que je me suis lancé dans une cause… une cause basée sur une conviction. Toutefois, j’ai peur de découvrir où cette conviction va me mener.”

Cicero hocha la tête en guise d’assentiment. “Comme je l’ai dit, le détachement est souvent nécessaire à notre métier. Il faut apprendre à être impassible.” Il posa une main sur l’épaule du jeune homme. “Croyez-en l’expérience d’un homme qui a des années de métier derrière lui. La conviction est une puissante motivation, c’est sûr, mais les émotions ont parfois tendance à altérer notre jugement, à embrouiller nos esprits.”

“Je tâcherai de faire attention. Merci, Monsieur.” Renault sourit timidement. “Cicero. Merci.”

Soudain, le talkie-walkie émit un crissement intrusif sur la table à côté d’eux, brisant le silence introspectif sous l’auvent.

“Dr. Cicero,” prononça une voix féminine teintée d’un accent irlandais. C’était le Dr. Bradlee, appelant depuis un site de fouilles tout proche. “Nous avons déterré quelque chose. Il faut absolument que vous voyez ça. Apportez la boite. Tout de suite.”

“Nous serons là dans un moment,” dit le Dr. Cicero dans la radio. “Tout de suite.” Il sourit d’un air paternel à Renault. “Il semblerait que l’on nous ait besoin de nous en avance ce matin. On devrait aller s’habiller.”

Les deux hommes vidèrent leurs mugs encore fumants et se hâtèrent en direction de la salle blanche en Kevlar, pénétrant dans la première antichambre pour enfiler les uniformes de décontamination jaune vif fournis par l’Organisation Mondiale de la Santé. En premier, venaient les gants et les bottes en plastiques, serrées hermétiquement aux poignets et aux chevilles, puis les combinaisons intégrales avec capuche et, pour finir, les masques avec respirateurs.

Ils s’habillèrent rapidement en silence, presque révérencieusement, utilisant non seulement ce bref moment comme une transformation physique, mais aussi mentale, passant de leur agréable discussion décontractée à l’état d’esprit sombre nécessaire à leur profession.

Renault n’aimait pas les uniformes de décontamination. Ils ralentissaient les mouvements et rendaient leur travail pénible. Mais ils étaient absolument nécessaires pour mener leurs recherches : localiser et examiner l’un des organismes les plus dangereux connus de l’homme.

Cicero et lui sortirent de l’antichambre et se dirigèrent vers les bords de la Kolyma, cette rivière lente et glacée qui coulait au sud des montagnes, se dirigeant légèrement vers l’est en direction de l’océan.

“La boîte,” dit soudain Renault. “Je vais la chercher.” Il se dépêcha de retourner sous l’auvent pour récupérer le récipient à échantillons, un cube en acier inoxydable fermé par quatre crochets, avec le symbole de danger biologique estampillé sur chacun de ses six côtés. Il trottina pour rejoindre Cicero, et les deux hommes reprirent leur marche rapide vers le site de fouilles.

“Vous savez ce qui s’est passé près d’ici, n’est-ce pas ?” demanda Cicero en chemin, à travers son respirateur.

“Oui.” Renault avait lu le rapport. Cinq mois auparavant, un garçon de douze ans d’un village local était tombé malade peu après avoir pris de l’eau à la rivière Kolyma. Au début, on avait pensé la rivière contaminée mais, à la manifestation de ses symptômes, les choses s’étaient éclaircies. Des chercheurs de l’OMS avaient immédiatement été mobilisés en apprenant sa maladie et une enquête avait été lancée.

Le garçon avait attrapé la variole. Plus précisément, il était tombé malade par le biais d’une souche que nul homme moderne n’avait connue jusqu’ici.

L’enquête avait finalement mené à la carcasse d’un caribou près du bord de la rivière. Après des tests complets, l’hypothèse avait été confirmée : le caribou était mort il y a plus de deux-cents ans et son corps avait été emprisonné dans le permafrost. La maladie dont il souffrait avait gelé avec lui, restant dormante jusqu’à il y a cinq mois.

“C’est une simple réaction en chaîne,” dit Cicero. “Alors que les glaciers fondent, le niveau de l’eau monte et les températures grimpent, ce qui conduit au dégel du permafrost. Qui sait quelles maladies peuvent être tapies dans la glace ? Des souches antiques comme nous n’en avons jamais vu encore… c’est tout à fait possible que certaines aient même précédé l’humanité.” On sentait une tension dans la voix du docteur, non seulement de l’inquiétude mais aussi une pointe d’excitation. Après tout, c’était toute sa vie.

“J’ai lu qu’en 2016, on a trouvé de l’anthrax dans une source d’eau causée par la fonte d’une calotte glaciaire,” commenta Renault.

“C’est vrai. J’ai été appelé sur cette affaire, ainsi que pour la grippe espagnole découverte en Alaska.”

“Qu’est devenu le garçon ?” demanda le jeune français. “Le cas de variole d’il y a cinq mois.” Il savait que le garçon, ainsi que quinze autres villageois, avaient été placés en quarantaine, mais le rapport s’arrêtait là.

“Il est mort,” répondit Cicero. Il n’y avait aucune émotion dans sa voix, contrairement à celle qui se sentait quand il parlait de sa femme, Phoebe. Après des décennies passées à faire ce métier, Cicero avait appris l’art subtile du détachement. “Ainsi que quatre autres personnes. Mais, de là est sorti un vaccin capable d’enrayer cette souche, donc ils ne sont pas morts pour rien.”

“Tout de même,” dit Renault à voix basse, “quel gâchis.”

Le site de fouilles se trouvait à moins d’un jet de pierre du rivage de la rivière, un petit bout de toundra de vingt mètres carrés encadré de piquets en métal et de rubans de périmètre jaune vif. C’était le quatrième site de ce genre que l’équipe de recherche avait mis en place depuis le début de leur enquête.

Quatre autres chercheurs en uniformes de décontamination se trouvaient à l’intérieur du périmètre, tous penchés sur un petit morceau de terre vers le centre de la zone. L’un d’eux vit les deux hommes arriver et se précipita à leur rencontre.

C’était le Dr. Bradlee, une archéologue détachée de l’Université de Dublin. “Cicero,” dit-elle, “nous avons trouvé quelque chose.”

“De quoi s’agit-il ?” demanda-t-il en se baissant pour passer sous le ruban jaune. Renault l’imita.

“Un bras.”

“Pardon ?” laissa échapper Renault.

“Montrez-moi,” dit Cicero.

Bradlee les guida vers un endroit excavé du permafrost. Creuser dans le permafrost, et le faire si prudemment, n’était pas une tâche facile et Renault le savait bien. Les couches supérieures de terre gelée fondaient généralement en été, mais les couches plus profondes étaient appelées ainsi car elles restaient gelées en permanence dans les régions polaires. Le trou que Bradlee et son équipe avaient creusé faisait près de deux mètres de profondeur et était assez large pour qu’un homme adulte s’allonge dedans.

On dirait presque une tombe, pensa tristement Renault.

Et, comme elle l’avait dit, les restes gelés d’un bras humain partiellement décomposé étaient visibles au fond du trou : un bras tordu, presque squelettique, noirci par le temps et la terre.

“Mon Dieu,” lâcha Cicero dans un murmure. “Vous savez ce que c’est, Renault ?”

“Un corps ?” tenta-t-il. Du moins, il espérait que le bras était attaché à autre chose.

Cicero se mit à parler rapidement, gesticulant avec ses mains. “Vers 1880, une petite colonie vivait non loin d’ici, sur les bords de la Kolyma. Les colons d’origine étaient des nomades mais, à mesure que leur nombre augmentait, ils décidèrent de bâtir un village ici. C’est alors que l’impensable s’est produit. Une épidémie de variole les a décimés, tuant quarante pourcent de leur tribu en l’espace que quelques jours. Ils ont cru que la rivière était maudite et les survivants se sont vite enfuis.

“Mais, avant de partir, ils ont enterré leurs morts ici, dans une fosse commune sur les bords de la rivière Kolyma.” Il désigna du doigt le bras au fond du trou. “Les eaux en crue érodent les berges. La fonte du permafrost va bientôt mettre ces corps à jour et il suffira ensuite que la faune locale vienne les picorer pour devenir porteuse d’une toute nouvelle épidémie que nous aurons à affronter.”

Renault oublia un instant de respirer en regardant l’un des chercheurs vêtus de jaune, au fond du trou, en train de recueillir des échantillons sur le bras en décomposition. La découverte était assez excitante. Jusqu’à il y a cinq mois de ça, le dernier foyer naturel connu de variole avait été trouvé en Somalie, en 1977. L’Organisation Mondiale de la Santé avait déclaré cette maladie éradiquée en 1980. Pourtant, ils se trouvaient à présent devant une tombe connue pour être infectée d’un dangereux virus qui pourrait décimer la population d’une grande ville en à peine quelques jours. Et leur travail était de déterrer ça, de l’examiner et d’envoyer des échantillons à l’OMS.

“Genève devra le confirmer,” dit calmement Cicero, “mais si mes spéculations s’avèrent exactes, nous venons juste de déterrer une souche de variole vieille de huit mille ans.”

“Huit mille ?” demanda Renault. “Je croyais vous avoir entendu dire que la colonie remontait à la fin du dix-neuvième siècle.”

“Ah, mais oui !” dit Cicero. “Mais la question qui vient maintenant, c’est comment une tribu nomade isolée l’a attrapée ? De la même manière, je suppose : en creusant la terre gelée et en tombant sur quelque chose depuis longtemps enfoui. Cette souche trouvée sur la carcasse de caribou, il y a cinq mois, remonte au début de l’époque Holocène.” Le vieux virologue ne parvenait pas à détacher son regard du bras qui saillait de la terre gelée, en-dessous. “Renault, sortez la boîte, s’il vous plaît.”

Renault récupéra la boîte à échantillons en acier et la posa sur le sol gelé au bord du trou. Il détacha les quatre crochets qui la fermaient, puis ouvrit le couvercle. À l’intérieur, là où il l’avait caché plus tôt, se trouvait un MAB PA-15. C’était un vieux pistolet, mais pas lourd, pesant moins d’un kilo entièrement chargé, avec un chargeur quinze coups et un autre dans la chambre.

L’arme avait appartenu à son oncle, un vétéran de l’armée française qui avait combattu au Maghreb et en Somalie. Toutefois, le jeune français détestait les armes. Elles étaient trop directes, trop discriminatives et bien trop artificielles à son goût. Contrairement à un virus : machine parfaite de la nature, capable de décimer des espèces entières, de manière à la fois systématique et sans critique. Sans émotion, inflexible et très rapide : tout ce qu’il avait besoin d’être en ce moment.

Il fourra sa main dans la boîte en acier et entoura l’arme avec, légèrement hésitant. Il n’avait pas envie de l’utiliser. En fait, il s’était plutôt attaché à l’optimisme infectieux de Cicero et au scintillement dans les yeux de cet homme mûr.

Mais toute chose doit avoir une fin, pensa-t-il. L’expérience suivante attend.

Renault se leva avec le pistolet dans sa paume. Il retira le cran de sûreté et tira sans aucun état d’âme sur deux chercheurs, de chaque côté du trou, à bout portant dans la poitrine.

Le Dr. Bradlee laissa échapper un cri d’effroi au soudain bruit choquant de l’arme à feu. Elle recula de deux pas, juste avant que Renault ne lui tire deux fois dessus. Le docteur anglais, Scott, tenta vainement de grimper hors du trou avant que le français n’en fasse sa propre tombe d’un seul coup au sommet de la tête.

Les coups de feu étaient assourdissants comme le tonnerre, mais il n’y avait personne pour les entendre à plus de cent kilomètres à la ronde. Presque personne.

Cicero restait comme enraciné sur place, paralysé par le choc et la peur. Il n’avait fallu que sept secondes à Renault pour mettre un terme à quatre vies… seulement sept secondes pour que l’expédition de recherche se transforme en exécution massive.

Les lèvres du vieux docteur tremblaient sous son masque, alors qu’il essayait de parler. Au bout d’un long moment, il parvint à bégayer un seul mot : “Pou-pourquoi ?”

Le regard glacial de Renault était stoïque, aussi détaché que tout virologue doit l’être. “Docteur,” dit-il doucement, “vous hyperventilez. Retirez votre respirateur avant de perdre connaissance.”

La respiration de Cicero devenait haletante et rapide, dépassant la capacité du respirateur. Ses yeux allaient et venaient entre l’arme dans la main de Renault, au bout de son bras qu’il laissait pendre tranquillement le long de son corps, et le trou dans lequel le Dr. Scott gisait mort à présent. “Je… je ne peux pas,” bafouilla Cicero. Retirer son respirateur signifiait se soumettre potentiellement lui-même à la maladie. “Renault, je vous en supplie…”

“Je ne m’appelle pas Renault,” dit le jeune homme. “Je m’appelle Cheval, Adrien Cheval. Il y a bien eu un Renault, un étudiant d’université qui a été pris pour cet internat. Il est mort maintenant. C’est sa transcription et sa thèse que vous avez lues.”

Les yeux injectés de sang de Cicero s’élargirent encore. Les bords de sa vision devenaient sombres et brumeux, alors qu’il menaçait de perdre connaissance. “Je ne… je ne comprends pas… pourquoi ?”

“Dr. Cicero, s’il vous plaît. Retirez le respirateur. Si vous devez mourir, ne préférez-vous pas le faire avec un peu de dignité ? En regardant le soleil, plutôt que derrière un masque ? Si vous perdez connaissance, je vous assure que vous ne vous réveillerez jamais.”

Avec des doigts tremblants, Cicero leva lentement le bras et retira la capuche jaune serrée sur ses cheveux blancs. Puis, il attrapa le respirateur et le masque pour les retirer. La sueur qui avait perlé sur son front se figea instantanément et gela.

“Je veux que vous sachiez,” dit le français, Cheval, “que je vous respecte vraiment, ainsi que votre travail, Cicero. Je ne prends aucun plaisir à faire ça.”

“Renault, ou Cheval, qui que vous soyez, écoutez la voix de la raison.” Une fois le respirateur enlevé, Cicero regagna assez de ses facultés pour pouvoir faire son plaidoyer. Il ne pouvait y avoir qu’une seule motivation chez le jeune homme face à lui pour commettre une telle atrocité. “Peu importe ce que vous prévoyez de faire avec ça, je vous prie de bien réfléchir. C’est extrêmement dangereux…”

Cheval soupira. “J’en suis conscient, Docteur. Vous savez, j’étais moi-même étudiant à l’Université de Stockholm et j’étais réellement en doctorat. Cependant, j’ai commis une erreur l’an dernier. J’ai imité des signatures de professeurs sur un formulaire de demande afin d’obtenir les échantillons d’un entérovirus rare. Ils l’ont découvert et j’ai été renvoyé.”

“Alors… alors laissez-moi vous aider,” implora Cicero. “Je-je peux signer une telle demande. Je peux vous aider dans vos recherches. N’importe quoi, mais ça…”

“Recherches,” se moqua tranquillement Cheval. “Non, Docteur. Il ne s’agit pas de recherches. Les miens attendent et ce ne sont pas des hommes patients.”

Les yeux de Cicero lançaient des éclairs. “Rien de bon ne découlera de tout ça. Vous le savez bien.”

“Vous avez tort,” rétorqua le jeune homme. “Beaucoup mourront, c’est vrai. Mais ils mourront noblement, pour tracer la voie d’un avenir meilleur.” Cheval détourna le regard. Il n’avait pas envie de tirer sur ce gentil vieux docteur. “Vous aviez raison à propos d’une chose, toutefois. Ma Claudette : elle existe. Et l’absence rend effectivement mon cœur plus tendre. Maintenant, je dois y aller, Cicero, et vous aussi par conséquent. Mais je vous respecte et je souhaite vous accorder un dernier vœu. Y a-t-il quoi que ce soit que vous aimeriez dire à votre Phoebe ? Vous avez ma parole que je lui transmettrai le message.”

Cicero secoua lentement la tête. “Je n’ai rien d’assez important à lui dire qui justifierait de mettre un monstre comme vous sur son chemin.”

“Très bien. Au revoir, Docteur.” Cheval leva le PA-15 et tira un seul coup dans le front de Cicero. La blessure gela, le temps que le docteur titube et s’effondre sur le sol de la toundra.

Dans le silence étrange qui suivit, Cheval prit un moment pour s’agenouiller et murmurer une courte prière. Ensuite, il se mit à l’œuvre.

Il nettoya ses empreintes et la poudre sur l’arme, puis la balança dans les flots de la rivière glaciale Kolyma. Ensuite, il fit rouler les quatre corps dans le trou pour qu’ils rejoignent le Dr. Scott. À l’aide d’une pelle et d’une pioche, il passa quatre-vingt-dix minutes à les recouvrir, ainsi que le bras décomposé mis à jour, avec de la terre partiellement gelée. Il démantela le site de fouilles, retirant les poteaux et arrachant le ruban jaune du périmètre. Il prit son temps, travaillant méticuleusement : personne ne tenterait de contacter l’équipe de recherche dans les huit à douze heures qui viendraient, et il faudrait au moins vingt-quatre bonnes heures avant que l’OMS n’envoie quelqu’un sur le site. Il y aurait certainement une enquête et les corps enterrés seraient découverts, mais Cheval n’avait pas envie de leur faciliter la tâche.

Pour finir, il s’empara des flacons en verre qui contenaient les échantillons du bras en décomposition et les fit soigneusement glisser, un à un, dans les tubes sécurisés en mousse de la boîte en acier inoxydable, pleinement conscient à chaque instant qu’un seul d’entre eux avait le pouvoir d’être extrêmement mortel. Puis, il referma les quatre crochets de la boite et rapporta les échantillons au campement.

Dans la salle blanche improvisée, Cheval entra dans la douche de décontamination portable. Six buses le pulvérisèrent sous tous les angle avec de l’eau bouillante et un émulsifiant intégré. Quand ce fut fini, il retira méthodiquement et soigneusement l’équipement de protection jaune, l’abandonnant au sol de la tente. Il était possible que des cheveux ou de la salive, permettant de l’identifier, soient restés dans la combinaison, mais il avait une dernière tâche à accomplir.

À l’arrière de la jeep tout-terrain de Cicero, se trouvaient deux jerricanes d’essence rouges et rectangulaires. Il ne lui en faudrait qu’un seul pour rejoindre la civilisation à nouveau. Il déversa entièrement l’autre sur la salle blanche, sur les quatre tentes en néoprène et sur l’auvent de toile.

Ensuite, il alluma le feu. L’incendie prit tout de suite et monta rapidement, envoyant rouler une fumée noire et huileuse vers le ciel. Cheval grimpa à bord de la jeep avec la boîte d’échantillons en acier et s’éloigna des lieux. Il ne se pressa pas et ne regarda pas dans le rétroviseur pour voir le site brûler. Il prit son temps.

L’Imam Khalil allait attendre. Mais le jeune français avait encore beaucoup à faire avant que le virus ne soit prêt.




CHAPITRE UN


Reid Lawson regarda par la fenêtre du bureau de chez lui pour la dixième fois en moins de deux minutes. Il commençait à se sentir nerveux : le bus aurait déjà dû arriver.

Son bureau se trouvait à l’étage, dans la plus petite des trois chambres de leur nouvelle maison de Spruce Street à Alexandria, en Virginie. C’était un changement bienvenu par rapport à la petite pièce exiguë qui lui servait de bureau quand ils vivaient dans le Bronx. Il avait déballé la moitié de ses affaires, le reste étant encore dans des cartons posés au sol, un peu partout dans la pièce. Il avait monté ses étagères, mais ses livres restaient pour l’heure empilés au sol, par ordre alphabétique. Les seules choses qu’il avait pris soin de monter et d’organiser totalement étaient son meuble de bureau et son ordinateur.

Reid s’était dit qu’il allait finalement s’en occuper aujourd’hui, près d’un mois après avoir emménagé, et finir de ranger son bureau.

Toutefois, il n’était pas allé plus loin que l’ouverture d’un carton. C’était toujours mieux que rien.

Le bus n’a jamais de retard, pensa-t-il. Il est toujours là entre quinze heures vingt-trois et quinze heures vingt-cinq. Il est quinze heures trente-et-une.

Je les appelle.

Il s’empara de son téléphone mobile sur le bureau et composa le numéro de Maya. Il fit les cent pas pendant qu’il sonnait, essayant de ne pas penser aux choses horribles qui avaient pu arriver aux filles entre l’école et la maison.

Il finit par tomber sur la messagerie vocale.

Reid se hâta de descendre l’escalier pour se diriger vers l’entrée, puis il enfila une veste légère. En Virginie, le climat du mois de mars était bien plus doux qu’à New York, mais encore un peu frais. Clés de voiture en main, il tapa le code de sécurité à quatre chiffres sur le panneau mural pour configurer le système d’alarme en mode “absent”. Il connaissait la route précise empruntée par le bus : il pourrait faire le chemin en sens inverse jusqu’au lycée si nécessaire, et…

Alors qu’il ouvrait la porte d’entrée, le bus jaune vif s’arrêta au bout de son allée.

“Grillé,” murmura Reid. Il ne pouvait pas vraiment retourner se cacher dans la maison. Elles l’avaient sans aucun doute repéré. Ses deux adolescentes sortirent du bus et remontèrent l’allée, s’arrêtant timidement devant la porte qu’il barrait à présent, alors que le bus était en train de repartir.

“Salut les filles,” dit-il aussi gaiement que possible. “Comment s’est passé l’école ?”

Son aînée, Maya, lui jeta un regard suspicieux en croisant les bras sur sa poitrine. “Tu allais où comme ça ?”

“Euh… j’allais juste chercher le courrier à la boîte aux lettres,” lui dit-il.

“Avec tes clés de voiture ?” Elle désigna son poing du doigt, dans lequel il tenait serrées les clés de son SUV gris métallisé. “Essaie encore.”

Oups, pensa-t-il. Grillé. “Le bus était en retard. Et vous savez ce que je dis : si vous avez du retard, vous devez m’appeler. Et pourquoi n’avez-vous pas répondu au téléphone ? J’ai essayé de vous appeler…”

“Six minutes, Papa.” Maya secoua la tête. “Six minutes, ce n’est pas du retard.’ Six minutes, c’est juste dû au trafic. Il y a eu un accrochage sur la route.”

Il fit un pas de côté pour les laisser entrer dans la maison. Sa plus jeune fille, Sara, lui fit un bref câlin en lui murmurant, “Salut, Papa.”

“Salut, ma puce.” Reid referma la porte à clés derrière eux et tapa de nouveau le code de l’alarme, avant de se retourner vers Maya. “Trafic ou pas, je veux être prévenu si vous devez avoir du retard.”

“Tu es névrosé,” murmura-t-elle.

“Pardon ?” Reid cligna des yeux, surpris. “Tu sembles confondre névrose et inquiétude.”

“Oh, je t’en prie,” rétorqua Maya. “Tu ne nous as pas quitté des yeux depuis des semaines. Pas une fois depuis que tu es rentré.”

Comme d’habitude, elle avait raison. Reid avait toujours été un père protecteur, et il l’était devenu encore plus depuis le décès de sa femme et de leur mère, Kate, survenu deux ans plus tôt. Mais, depuis ces quatre dernières semaines, il était devenu un véritable père hélicoptère, constamment en vol stationnaire et, s’il était tout à fait honnête envers lui-même, peut-être légèrement autoritaire.

Mais il n’était pas près de l’admettre.

“Ma chère et tendre enfant,” dit-il d’un air taquin, “à l’aube de l’âge adulte, tu vas devoir apprendre une vérité très dure à encaisser… à savoir que, parfois, tu as tort. Et là, tout de suite, tu as tort.” Il esquissa un sourire, mais pas elle. Il était dans sa nature de tenter de dissiper les tensions avec ses filles par de l’humour, mais Maya n’était pas dupe.

“Peu importe.” Elle se dirigea de l’entrée vers la cuisine. Elle avait seize ans et elle était sacrément intelligente pour son âge… parfois même, peut-être, trop intelligente pour son propre bien. Elle avait les cheveux bruns de Reid et son penchant pour les discours dramatiques mais, dernièrement, elle semblait avoir été contaminée par la propension qu’ont les adolescents à l’angoisse, tout du moins à la mauvaise humeur… découlant certainement d’un mélange entre les errements constants de Reid et l’absence évidente d’informations sur les événements qui étaient survenus le mois précédent.

Sara, la plus jeune des deux, monta à l’étage. “Je vais me mettre à mes devoirs,” dit-elle tranquillement.

Resté seul dans le couloir de l’entrée, Reid soupira et s’adossa contre le mur blanc. Il avait le cœur serré à cause de ses filles. Sara avait quatorze ans, était généralement gaie et douce, mais quand le sujet de ce qui s’était passé en février était abordé, elle devenait silencieuse ou quittait la pièce. Elle n’avait tout simplement pas envie d’en parler. À peine quelques jours plus tôt, Reid avait essayé de l’inciter à voir un thérapeute, une tierce personne neutre à qui elle pourrait parler. (Bien sûr, il faudrait que ce soit un docteur affilié à la CIA) Sara avait refusé d’un simple et succinct “non merci” et s’était dépêchée de quitter la pièce avant que Reid puisse prononcer un mot de plus.

Il détestait cacher la vérité à ses filles, mais c’était nécessaire. En dehors de l’agence et d’Interpol, personne ne devait connaître la vérité : à savoir que, depuis un peu plus d’un mois, il avait retrouvé une partie de ses souvenirs en tant qu’agent de la CIA sous le pseudonyme Kent Steele, également connu de ses pairs et de ses ennemis sous le nom d’Agent Zéro. Un suppresseur de mémoire expérimental dans sa tête lui avait fait complètement oublier Kent Steele et son métier d’agent pendant près de deux ans, jusqu’à ce que le dispositif soit retiré de son crâne.

La plupart de ses souvenirs en tant que Kent n’étaient toujours pas revenus. Ils étaient là, emprisonnés quelque part dans les tréfonds de son cerveau, coulant au goutte à goutte comme un robinet qui fuit, en général quand une stimulation visuelle ou orale les délivrait. Le retrait sauvage du suppresseur de mémoire avait causé un choc à son système limbique qui empêchait les souvenirs de revenir tout d’un coup… et Reid en était plutôt soulagé. En se basant sur le peu qu’il savait de sa vie en tant qu’Agent Zéro, il n’était pas sûr de vouloir se souvenir de tout. Sa plus grosse inquiétude était de se rappeler de quelque chose dont il ne voudrait pas se souvenir, un regret douloureux ou un acte horrible dont Reid Lawson aurait du mal à vivre en le sachant.

En outre, il avait été extrêmement occupé en permanence depuis les événements de février. La CIA l’avait aidé à reloger sa famille. À son retour aux États-Unis, il avait été envoyé avec ses filles à Alexandria, en Virginie, pas très loin de Washington, DC. L’agence l’avait également aidé à trouver un poste de professeur adjoint à l’Université de Georgetown.

Depuis, il avait été pris dans un tourbillon de choses à faire : inscrire les filles dans leur nouvelle école, s’acclimater à son nouveau boulot et déménager dans cette nouvelle maison en Virginie. Mais Reid y avait grandement contribué en s’occupant constamment l’esprit avec de nouvelles tâches qu’il se créait lui-même. Il avait repeint les pièces. Il avait amélioré la domotique. Il avait acheté de nouveaux meubles et de nouveaux vêtements pour l’école des filles. Il pouvait se le permettre : la CIA lui avait alloué une belle somme pour son implication à stopper l’organisation terroriste appelée Amon. C’était plus que son salaire annuel en tant que professeur. La somme lui était versée mensuellement pour éviter toute suspicion. Les chèques arrivaient sur son compte bancaire en tant que frais de consultation pour une fausse société d’édition censée créer une série de livres d’histoire à publier.

Entre l’argent et une bonne dose de temps libre (il ne donnait que quelques cours par semaine pour le moment), Reid essayait de s’occuper autant que possible. En effet, s’arrêter ne serait-ce qu’un petit moment signifiait penser. Et pensait signifiait réfléchir, non seulement à sa mémoire en morceaux, mais aussi à d’autres choses désagréables.

Comme les neuf noms qu’il avait mémorisés. Les neuf visages qu’il avait observés. Les neuf vies qui avaient été perdues à cause de son échec.

“Non,” murmura-t-il tout bas, seul dans le couloir d’entrée de leur nouvelle maison. “Ne t’inflige pas ça.” Il ne voulait pas se souvenir de ça maintenant. Aussi, il se dirigea vers la cuisine où Maya farfouillait dans le réfrigérateur pour trouver quelque chose à manger.

“Je crois que je vais commander des pizzas,” annonça-t-il. Comme elle ne répondait pas, il ajouta, “Qu’est-ce que tu en penses ?”

Elle referma le frigo en soupirant et s’adossa contre ce dernier. “Ça me va,” se contenta-t-elle de répondre. Puis, elle regarda autour d’elle. “La cuisine est plus jolie. J’adore la lucarne au plafond. La cour est plus grande aussi.”

Reid sourit. “Je parlais des pizzas.”

“Je sais,” répliqua-t-elle en haussant les épaules. “Mais comme on dirait que tu préfères éviter certains sujets ces derniers temps, je me suis dit que j’allais faire pareil.”

Il fut une nouvelle fois saisi par sa dureté. À plusieurs reprises, elle avait réclamé des informations sur ce qui lui était arrivé quand il avait disparu, mais il mettait toujours un terme à la conversation en insistant sur le fait que son histoire de couverture était la vérité, ce qui la mettait en colère car elle savait bien qu’il mentait. Ensuite, elle lâchait l’affaire pendant une semaine environ, avant que le cercle vicieux ne reprenne.

“Tu n’as pas besoin de te comporter ainsi, Maya,” dit-il.

“Je vais aller voir ce que fait Sara.” Maya tourna les talons et quitta la cuisine. L’instant d’après, il entendit ses pas dans l’escalier.

Il se pinça le bout du nez en guise de frustration. C’était dans des moments comme ça que Kate lui manquait le plus. Elle avait toujours su exactement quoi dire. Elle aurait su comment gérer deux adolescentes ayant subi ce qu’elles avaient subi.

Sa volonté de continuer à mentir était en train de faiblir. Il n’en pouvait plus de réciter son histoire de couverture encore et encore, celle que la CIA lui avait intimé de raconter à sa famille et à ses collègues sur la raison pour laquelle il avait disparu pendant une semaine entière. Cette histoire racontait que des agents fédéraux étaient venus frapper à sa porte pour lui demander de l’aide dans une affaire importante. En tant que professeur pour l’Ivy League, Reid était l’unique personne pouvant les aider dans leurs recherches. Pour ses filles, il avait passé la majeure partie de cette semaine-là dans des salles de réunion à consulter des livres et à scruter un écran d’ordinateur. C’était tout ce qu’il avait le droit de dire et il n’était pas autorisé à leur fournir de plus amples détails.

Il ne pouvait certainement pas leur parler de son passé dans la clandestinité en tant qu’Agent Zéro, ni leur dire qu’il avait aidé à empêcher Amon de bombarder le Forum Économique Mondial de Davos, en Suisse. Il ne pouvait pas leur raconter qu’il avait tué lui-même plus d’une dizaine de personnes en l’espace de seulement quelques jours, ni que chacun d’entre eux étant connu pour être terroriste.

Il devait s’en tenir à sa vague histoire de couverture, non seulement pour le bien de la CIA, mais aussi pour la sécurité de ses filles. Alors qu’il était parti dans une course folle à travers l’Europe, ses deux filles avaient été forcées de fuir New York, livrées à elles-mêmes pendant plusieurs jours, avant d’être récupérées par la CIA et conduites en lieu sûr. Elles avaient failli être enlevées par deux fanatiques d’Amon, une pensée qui hérissait encore les poils sur la nuque de Reid, parce que ça voulait dire que ce groupe terroriste avait des membres aux États-Unis. Et cela jouait certainement sur sa nature surprotectrice ces derniers temps.

On avait dit aux filles que les deux hommes qui avaient essayé de les embarquer étaient membres d’un gang local qui kidnappait des enfants dans le secteur. Sara semblait plutôt sceptique quant à cette histoire, mais elle avait accepté cette version en se disant que son père ne lui mentirait pas sur une chose pareille (ce qui, bien sûr, rendait Reid encore plus mal). Cette situation, ainsi que son aversion totale pour ce sujet, faisaient qu’il était plus facile pour elle d’éluder le problème et d’avancer dans la vie.

Maya, de son côté, était plus que dubitative. Elle était non seulement assez intelligente pour en savoir plus, mais elle avait également été en contact avec Reid par Skype durant cette épreuve et avait apparemment recueilli assez d’informations de son côté pour émettre quelques hypothèses. Elle avait elle-même assisté à la mort des deux radicaux abattus par l’Agent Watson et n’était plus tout à fait la même depuis.

Reid ne savait vraiment pas quoi faire, à part essayer de continuer à mener une vie aussi normale que possible.

Reid prit son téléphone portable et appela la pizzeria du haut de la rue, passant commande pour deux pizzas moyennes : une quatre fromages (la préférée de Sara), puis une autre aux saucisses et aux poivrons verts (la préférée de Maya).

Alors qu’il raccrochait, il entendit de nouveau des pas dans l’escalier. C’était Maya qui retournait à la cuisine. “Sara fait la sieste.”

“Encore ?” Sara dort beaucoup la journée ces derniers temps. “Elle ne dort pas la nuit ou quoi ?”

Maya haussa les épaules. “Je ne sais pas. Tu devrais peut-être lui demander.”

“J’ai essayé. Mais elle ne me dira rien.”

“Peut-être que c’est parce qu’elle ne comprend pas ce qui s’est passé,” suggéra Maya.

“Je vous ai déjà expliqué ce qui s’était passé.” Ne me faites pas raconter ça encore une fois, pensa-t-il, désespéré. S’il vous plaît, ne me forcez pas à vous mentir encore, droit dans les yeux.

“Peut-être qu’elle a peur,” insista Maya. “Peut-être qu’elle sait que son père, en qui elle est censée avoir confiance, lui ment…”

“Maya Joanne,” coupa Reid, “je te conseille de bien choisir les mots que tu emploies…”

“Et peut-être qu’elle n’est pas la seule !” Maya n’avait pas l’air de vouloir en rester là. Pas cette fois. “Peut-être que j’ai peur, moi aussi.”

“Nous sommes en sécurité ici,” lui répondit fermement Reid, essayant de paraître convainquant, même s’il n’y croyait pas vraiment lui-même. Un mal de tête était en train de se former à l’avant de son crâne. Il attrapa un verre dans le placard et le remplit d’eau fraîche au robinet.

“Ouais, comme nous pensions être en sécurité à New York,” répliqua Maya. “Peut-être que si nous savions ce qui s’est passé et dans quoi tu as réellement été impliqué, les choses seraient plus simples. Mais ce n’est pas le cas.” Qu’importe que ce soit dû à son incapacité à les laisser seule ne serait-ce que vingt minutes ou à ses propres suspicions sur ce qui s’était passé : elle voulait des réponses. “Tu sais très bien ce que nous avons subi. Mais nous, nous n’avons aucune idée de ce qui t’es arrivé !” Elle criait presque à présent. “Où tu es allé, ce que tu as fait, comment tu t’es blessé…”

“Maya, je te jure…” Reid posa le verre sur le comptoir et leva un doigt en guise d’avertissement à son attention.

“Jurer quoi ?” aboya-t-elle. “De dire la vérité ? Alors vas-y, dis-moi !”

“Je ne peux pas te dire la vérité !” hurla-t-il. En disant ces mots, il écarta les bras sur les côtés, l’une de ses mains faisant involontairement voler le verre du comptoir.

Reid n’eut pas le temps de réfléchir. Ses instincts prirent le dessus et, dans un geste rapide et souple, il tomba à genoux et rattrapa le verre dans les airs avant qu’il ne s’écrase au sol.

Il regretta immédiatement son geste, alors que l’eau se balançait dans le verre, une seule goutte s’en étant échappée.

Maya l’observait, les yeux écarquillés, même s’il n’aurait su dire si elle était surprise à cause de ses mots ou de ses actes. C’était la première fois qu’elle le voyait agir ainsi… et la première fois aussi qu’il reconnaissait à voix haut que ce qu’il leur avait dit n’était peut-être pas vraiment ce qui s’était produit. Peu importe qu’elle en soit déjà consciente ou qu’elle le présume uniquement. Il s’était trahi et ne pouvait plus faire machine arrière désormais.

“Coup de chance,” se hâta-t-il de dire.

Maya replia lentement ses bras contre sa poitrine, un sourcil levé, en se mordant la lèvre. Il connaissait cet air : c’était un regard accusateur dont elle avait directement hérité de sa mère. “Tu peux peut-être duper Sara et Tante Linda, mais moi, je n’y crois pas, pas une seule seconde.”

Reid ferma les yeux et soupira. Elle ne lâcherait pas l’affaire, donc il baissa d’un ton et se mit à parler en choisissant soigneusement chacun de ses mots.

“Maya, écoute. Tu es très intelligente… certainement bien assez pour faire certaines suppositions sur ce qui s’est passé,” dit-il. “Le plus important est de bien comprendre que savoir certaines choses peut s’avérer dangereux. Le danger potentiel auquel vous avez été confrontées pendant ma semaine d’absence pourrait devenir permanent si vous saviez tout. Je ne peux pas te dire si tu as raison ou tort. Je ne vais pas confirmer ou infirmer quoi que ce soit. Donc, à partir de maintenant, on n’a qu’à juste dire que… tu peux croire à toutes les hypothèses que tu as faites, tant que tu fais bien attention de les garder pour toi.”

Maya acquiesça lentement d’un signe de tête. Elle jeta un coup d’œil dans le couloir pour s’assurer que Sara n’était pas là avant de dire, “Tu n’es pas seulement un professeur. Tu travailles pour quelqu’un, au niveau du gouvernement : le FBI peut-être ou la CIA…”

“Bon sang, Maya, je t’ai dit que garder ça pour toi !” grommela Reid.

“Les événements au Jeux Olympiques et au forum à Davos,” poursuivit-elle. “Tu as quelque chose à voir là-dedans.”

“Je te l’ai dit, je ne vais pas confirmer ou infirmer quoi que ce soit…”

“Et ce groupe terroriste, Amon, dont ils n’arrêtent pas de parler aux infos. Tu as aidé à les arrêter ?”

Reid détourna les yeux, regardant par la petite fenêtre qui donnait sur leur cour. Mais il était déjà trop tard. Il n’avait pas besoin de confirmer ou d’infirmer quoi que ce soit. Elle avait pu lire sur son visage.

“Ce n’est pas un jeu, Maya. C’est sérieux, et si les mauvaises personnes l’apprenaient…”

“Est-ce que Maman était au courant ?”

De toutes les questions qu’elle aurait pu lui poser, celle-ci le laissa sans voix. Il garda le silence un long moment. Une fois de plus, son aînée s’était montrée trop intelligente, peut-être même pour son propre bien.

“Je ne pense pas,” dit-il à voix basse.

“Et tous les voyages que tu faisais avant,” reprit Maya. “Il ne s’agissait pas de conférences et de colloques, n’est-ce pas ?”

“Non, en effet.”

“Alors, tu as arrêté à un moment. Est-ce que tu as arrêté après… après que Maman… ?”

“Oui. Mais, ensuite, ils ont de nouveau eu besoin de moi.” Une vérité partielle était suffisante pour qu’il n’ait pas l’impression de mentir… et, il l’espérait, pour satisfaire la curiosité de Maya.

Il se retourna vers elle. Elle regardait par terre, le front plissé. Il était clair qu’elle voulait poser d’autre questions. Mais il espérait qu’elle ne le ferait pas.

“Une dernière question.” Sa voix sortit presque comme un murmure. “Est-ce que tout ça a quelque chose à voir avec… avec la mort de Maman ?”

“Oh, bon dieu. Non, Maya. Bien sûr que non.” Il traversa rapidement la pièce et la serra fort dans ses bras. “Ne crois pas ça. Ce qui est arrivé à Maman est d’ordre médical. Ça aurait pu arriver à n’importe qui. Ce n’était pas… ça n’a rien à voir avec ça.”

“je m’en doutais,” dit-elle à voix basse. “Mais il fallait que je te le demande…”

“Je comprends.” C’était la dernière chose qu’il voulait qu’elle pense, que la mort de Kate soit liée d’une façon ou d’une autre à la vie secrète qu’il avait menée.

Quelque chose traversa son esprit : une vision. Un souvenir du passé.

Une cuisine familière. Leur maison en Virginie, avant d’emménager à New York. Avant son décès. Kate est debout devant toi, belle exactement comme dans tes souvenirs… mais elle a les sourcils froncés et le regard sévère. Elle est en colère. Elle crie. Elle gesticule des mains en direction de quelque chose, sur la table…

Reid recula d’un pas, relâchant son étreinte sur Maya, alors que ce vague souvenir déclenchait l’ébauche d’un mal de tête dans son front. Parfois, quand son cerveau tentait de se souvenir de certaines choses de son passé qui étaient toujours verrouillées à l’intérieur, cette tentative de libération forcée le laissait avec une légère migraine à l’avant du crâne. Pourtant, cette fois, c’était différent et étrange : le souvenir était clairement une dispute avec Kate qu’il ne se souvenait pas avoir jamais eue.

“Papa, ça va ?” demanda Maya.

La sonnette de la porte retentit, les prenant tous deux de court.

“Euh, ouais,” murmura-t-il. “Je vais bien. Ce doit être les pizzas.” Il regarda sa montre et fronça les sourcils. “Ils ont été super rapides. Je reviens tout de suite.” Il traversa le couloir et jeta un œil dans le judas. À l’extérieur, se trouvait un jeune homme avec une barbe noire et un regard à moitié vide, portant un polo rouge avec le logo de la pizzeria.

Quand bien même, Reid jeta un œil par-dessus son épaule pour s’assurer que Maya n’était pas en train de regarder, puis il passa une main dans son bomber marron, pendu près de la porte. Dans la poche intérieure de ce dernier, se trouvait un Glock 22 chargé. Il retira le cran de sûreté et le fourra à l’arrière de son pantalon avant d’ouvrir la porte.

“Livraison pour Lawson,” dit le type de la pizzeria sur un ton monotone.

“Ouais, c’est moi. Je vous dois combien ?”

Le type tenait les deux boîtes à pizza d’une main, alors qu’il cherchait quelque chose de l’autre dans sa poche arrière. Reid fit instinctivement la même chose.

Il distingua quelque chose du coin de l’œil et son regard se tourna vers la gauche. Un homme, aux cheveux rasés comme un militaire, était en train de traverser rapidement la pelouse devant chez lui… Mais, plus important encore, on voyait clairement l’étui d’une arme suspendu à sa hanche et sa main droite était posée sur la crosse.




CHAPITRE DEUX


Reid leva un bras en l’air, comme un agent de circulation arrête le trafic.

“Tout va bien, Monsieur Thompson,” cria-t-il. “C’est juste le livreur de pizzas.”

Sur sa pelouse, le vieil homme à la coupe grisonnante, avec une légère bedaine, s’arrêta net. Le livreur de pizzas jeta un œil par-dessus son épaule et, pour la première fois, montra de l’émotion : ses yeux s’écarquillèrent sous le choc en voyant l’arme et la main posée dessus.

“Vous en êtes sûr, Reid ?” Monsieur Thompson jeta un regard suspicieux au livreur de pizzas.

“Sûr et certain.”

Le livreur sortit lentement un reçu de sa poche. “Euh, dix-huit,” dit-il d’un ton ahuri.

Reid lit donna un billet de vingt et une pièce de dix, puis lui prit les boîtes. “Gardez la monnaie.”

Le livreur de pizzas n’eut pas besoin qu’on le lui dise deux fois. Il courut jusqu’au coupé qui l’attendait, grimpa dedans et fit crisser les pneus en démarrant. Monsieur Thompson le regarda s’en aller, les yeux plissés.

“Merci, Monsieur Thompson,” dit Reid. “Mais ce sont juste des pizzas.”

“Je n’ai pas aimé l’allure de ce type,” grommela son voisin d’à côté. Reid aimait bien ce vieil homme… même s’il trouvait que Thompson prenait son nouveau rôle de garder un œil sur la famille Lawson bien trop au sérieux. En tout cas, Reid préférait grandement avoir à proximité quelqu’un de trop zélé à la tâche, plutôt que quelqu’un de trop laxiste.

“On n’est jamais trop prudent,” ajouta Thompson. “Comment vont les filles ?”

“Elles vont bien.” Reid esquissa un sourire sympathique. “Mais, euh… est-ce que vous devez trimballer ça à la vue de tous en permanence ?” Il désigna le Smith & Wesson à la hanche de Thompson.

Le vieil homme eut l’air gêné. “Eh bien… oui. Mon permis de port d’arme a expiré, mais la Virginie est un état où le port d’une arme est légal.”

“…C’est vrai.” Reid s’efforça de sourire à nouveau. “Bien sûr. Merci encore, Monsieur Thompson. Je vous le ferai savoir si nous avons besoin de quoi que ce soit.”

Thompson acquiesça et repartit chez lui en trottinant sur la pelouse. Le Directeur Adjoint Cartwright avait assuré à Reid que le vieil homme était quelqu’un de valeur. Thompson était un agent de la CIA à la retraite et, même s’il n’était plus sur le terrain depuis plus de vingt ans, il était clairement ravi, voire même désireux, d’être à nouveau utile.

Reid soupira et referma la porte derrière lui. Il la verrouilla et réactiva l’alarme de sécurité (ce qui devenait un rituel à chaque fois qu’il ouvrait ou fermait la porte), puis se tourna et découvrit Maya, debout face à lui, dans le couloir.

“C’était quoi ça ?” demanda-telle.

“Oh, rien du tout. Monsieur Thompson passait juste me dire bonjour.”

Maya croisa de nouveau les bras. “Et moi qui croyais qu’on était sur la bonne voie.”

“Ne soit pas ridicule,” répondit Reid d’un air léger. “Thompson est juste un vieil homme inoffensif…”

“Inoffensif ? Il se balade avec une arme partout où il va,” protesta Maya. “Et ne crois pas que je ne le vois pas regarder chez nous par sa fenêtre. On dirait qu’il nous espionne…” Elle entrouvrit légèrement la bouche. “Oh mon dieu, il est au courant pour toi ? Monsieur Thompson est un espion, lui aussi ?”

“Pff, Maya, Je ne suis pas un espion…”

En fait, pensa-t-il, c’est exactement ce que tu es…

“Je ne le crois pas !” s’exclama-t-elle. “C’est pour ça qu’il joue les nounous avec nous quand tu t’absentes ?”

“Oui,” admit-il à voix basse. Il n’avait pas besoin de lui dire les choses qu’elle ne demandait pas, mais il ne servait à rien non plus de lui cacher les choses qu’elle devinait si précisément dans tous les cas.

Il s’attendait à ce qu’elle soit en colère et commence à porter de nouvelles accusations mais, au lieu de ça, elle secoua la tête et murmura, “Incroyable. Mon père est un espion et notre voisin d’à côté est garde du corps à ses heures perdues.” Puis, à sa grande surprise, elle se pendit à son cou, manquant de faire tomber les boîtes à pizza dans sa main. “Je sais bien que tu ne peux pas tout me dire. Je demande juste un peu de vérité, c’est tout.”

“Ouais, ouais,” chuchota-t-il. “Je mets juste en péril la sécurité internationale pour être un bon père. Allez, va réveiller ta sœur avant que les pizzas ne refroidissent. Et Maya ? Pas un mot de tout ça à Sara.”

Il entra dans la cuisine, sortit des assiettes, des serviettes, et remplit trois verres de soda. Quelques instants plus tard, Sara déboula dans la pièce, se frottant les yeux après sa sieste.

“Coucou, Papa,” marmonna-t-elle.

“Hello, ma puce. Assieds-toi. Est-ce que tu dors bien ces temps-ci ?”

“Mouais,” murmura-t-elle vaguement. Sara s’empara d’une part de pizza et en mordit la pointe, mâchant lentement, la bouche en cercle.

Il s’inquiétait pour elle, mais il tâcha de ne rien laisser paraître. Il attrapa une part de la pizza aux saucisses et aux poivrons verts. Elle était juste devant sa bouche quand Maya intervint, lui arrachant des mains.

“Attends, tu fais quoi là ?” demanda-t-elle.

“…Je mange ? Du moins, j’essaie.”

“Euh, non. Tu as un rencart, tu t’en souviens ?”

“Quoi ? Non, c’est demain…” Il s’arrêta, pris d’un doute. “Oh, mon dieu, c’est ce soir, pas vrai ?” Il se tapa le front de la main.

“Ben oui,” répondit Maya, la bouche pleine de pizza.

“Et d’abord, ce n’est pas un rencart. C’est un dîner avec une amie.”

Maya haussa les épaules. “D’accord. Mais si tu ne files pas te préparer, tu vas être en retard à ton ‘dîner avec une amie.’”

Il regarda sa montre. Elle avait raison : il était censé retrouver Maria à dix-sept heures.

“Allez, ouste. Va te changer.” Elle le poussa hors de la cuisine et il se dépêcha de monter l’escalier.

Avec tout ce qui se passait et ses efforts permanents pour évincer ses propres pensées, il avait presque oublié sa promesse de voir Maria. Ces quatre dernières semaines, plusieurs semi-tentatives avortées de se revoir s’étaient produites. Il y avait toujours un truc qui se mettait en travers, d’un côté ou de l’autre, même s’il devait bien avouer que les excuses venaient essentiellement de lui. Maria avait fini par en avoir marre et avait non seulement arrêté une date pour leur sortie, mais également choisi un lieu à mi-chemin entre Alexandria et Baltimore, où elle vivait, s’il promettait de venir au rendez-vous.

Elle lui manquait. Sa présence lui manquait. Ils n’avaient pas seulement été collègues à l’agence : ils avaient eu une aventure, mais Reid ne s’en souvenait quasiment pas. Pas du tout même. La seule chose qu’il savait, c’est que quand il était près d’elle, il avait la sensation distincte d’être en compagnie de quelqu’un qui tenait à lui : une amie, quelqu’un en qui il pouvait avoir confiance et peut-être même un peu plus que ça.

Il se dirigea vers son dressing et enfila des vêtements qu’il jugeait adéquats pour l’occasion. Il était fan du style classique, même s’il avait bien conscience que sa garde-robe le vieillissait probablement d’au moins dix ans. Il avait passé un pantalon à pinces kaki, une chemise boutonnée à carreaux et une veste en tweed avec des coudières en cuir.

“C’est ça que tu vas mettre ?” demanda Maya, le faisant sursauter. Elle était adossée au montant de la porte de sa chambre, grignotant tranquillement une croûte de pizza.

“C’est quoi le problème avec ma tenue ?”

“Le problème, c’est qu’on dirait que tu sors juste de tes cours. Allez.” Elle le prit par le bras pour le ramener face à son dressing, puis commença à fouiller dans ses vêtements. “Pff, Papa, tu t’habilles comme si tu étais octogénaire…”

“Comme si j’étais quoi ?”

“Rien !” rétorqua-t-elle. “Ah. Voilà.” Elle sortit un blazer noir de sa penderie, le seul qu’il avait. “Enfile ça, avec quelque chose de gris en dessous. Ou blanc. Un tee-shirt ou un polo. Débarrasse-toi de ce pantalon ringard et mets un jean. Foncé. Coupe slim.”

À la requête de sa fille, il changea de tenue pendant qu’elle attendait dans le couloir. Il se dit qu’il allait sûrement devoir s’habituer à ce curieux renversement des rôles. À un moment, il était le père surprotecteur et, l’instant d’après, il devait relever les défis de sa fille astucieuse.

“C’est beaucoup mieux,” dit Maya alors qu’il se présentait devant elle. “Tu as l’air presque prêt pour un rencart.”

“Merci,” dit-il, “mais ce n’est pas un rencart.”

“Tu n’arrêtes pas de dire ça. Mais tu sors dîner et boire des verres avec une femme mystérieuse dont tu dis haut et fort que c’est une vieille amie, alors que tu n’as jamais parlé d’elle et que nous ne la connaissons même pas…”

“Elle est une vieille amie…”

“Et je dois ajouter,” l’interrompit Maya, “qu’elle est plutôt attirante. On l’a vue descendre de l’avion à Dulles. Donc si jamais tu cherches quelque chose de plus qu’une ‘vieille amie,’ ça s’appelle un rencart.”

“Bon sang, on ne va pas parler de ça, toi et moi.” Reid esquissa un sourire. Mais, au fond de lui, il était légèrement remué. Elle a raison. C’est un rencart. Il s’était adonné à une telle gymnastique mentale ces derniers temps, qu’il n’avait pas réellement pris le temps de réfléchir à ce que voulait vraiment dire “dîner et boire des verres” pour deux adultes célibataires. “OK,” admit-il, “disons que ce soit un rencart. Euh… je dois faire quoi ?”

“C’est à moi que tu demandes ça ? Je ne suis pas vraiment experte en la matière.” Maya arborait un grand sourire. “Parle-lui. Apprend à mieux la connaître. Et, par pitié, fait de ton mieux pour être intéressant.”

Reid prit un ton moqueur en secouant la tête. “Excuse-moi, mais je suis un homme intéressant à bien des égards. Tu connais combien de personnes qui peuvent donner à l’oral une leçon d’histoire complète sur la Révolte de Boulavine ?”

“Une seule.” Maya fit rouler ses yeux. “Et ne donne pas à cette femme une leçon complète sur la Révolte de Boulavine.”

Reid rigola et prit sa fille dans ses bras.

“Tout va bien se passer,” lui assura-t-elle.

“Pour vous aussi,” dit-il. “Je vais appeler Monsieur Thompson pour qu’il reste avec vous un moment…”

“Papa, non !” Maya se retira de son étreinte. “S’il te plaît. J’ai seize ans. Je peux surveiller Sara quelques heures quand même.”

“Maya, tu sais à quel point c’est important pour moi de ne pas vous savoir seules toutes les deux…”

“Papa, il empeste l’huile moteur et il veut toujours parler du ‘bon vieux temps’ avec les Marines,” dit-elle avec exaspération. “Il ne va rien se passer. Nous allons manger de la pizza et regarder un film. Sara sera déjà au lit avant que tu reviennes. Tout ira bien.”

“Je pense quand même que Monsieur Thompson devrait venir…”

“Il peut nous surveiller de sa fenêtre, comme il le fait toujours. Tout ira bien, je te le promets. Nous avons un excellent système de sécurité, des serrures à toutes les portes et je suis au courant pour le pistolet à côté de la porte d’entrée…”

“Maya !” s’exclama Reid. Comment était-elle au courant ? “Ne touche pas à ça, tu m’entends ?”

“Je ne comptais pas y toucher,” répondit-elle. “Je te le dis, c’est tout. Je sais qu’il est là. S’il te plaît. Laisse-moi te prouver que je peux gérer.”

Reid n’aimait pas l’idée de laisser les filles seules à la maison, pas du tout même, mais elle était quasiment en train de le supplier. “Explique-moi le plan en cas de souci,” dit-il.

“Tout le plan ?!” protesta-t-elle.

“Tout le plan.”

“OK.” Elle passa ses cheveux par-dessus une épaule, comme elle le faisait souvent quand quelque chose l’ennuyait. Elle roula des yeux vers le plafond en récitant d’un air monotone le plan que Reid avait établi, peu après leur arrivée dans la nouvelle maison. “Si quelqu’un débarque à la porte d’entrée, je dois d’abord m’assurer que l’alarme est activée, puis que le verrou et la chaîne sont en place. Ensuite, je regarde dans le judas pour voir si c’est quelqu’un que je connais. Si ce n’est pas le cas, j’appelle Monsieur Thompson et lui demande de venir voir.”

“Et si tu connais la personne ?” demanda-t-il.

“Si c’est une personne que je connais,” répliqua Maya, “je regarde discrètement par la fenêtre, sur le côté, pour voir s’il n’y a pas quelqu’un d’autre avec elle. Si c’est le cas, j’appelle Monsieur Thompson pour qu’il vienne voir.”

“Et si quelqu’un essaie d’entrer par effraction ?”

“Alors on descend au sous-sol et on va dans la pièce de survie,” récita-telle. L’un des premiers travaux que Reid avait faits, après l’emménagement, avait été de remplacer la porte de la petite salle de gym, au sous-sol par une porte blindée en acier. Elle possédait trois pênes dormants et des charnières en alliage d’aluminium. Elle était à l’épreuve des balles et du feu, d’ailleurs le technicien de la CIA qui l’avait installée affirmait qu’il faudrait une douzaine de béliers des unités spéciales pour en venir à bout. Aussi, cette petite salle de gym était désormais une zone de repli efficace pour se mettre en lieu sûr.

“Et ensuite ?” demanda-t-il.

“On appelle d’abord Monsieur Thompson,” dit-elle, “puis, on appelle la police. Si nous avons oublié nos téléphones mobiles ou qu’on ne peut pas y accéder, il y a une ligne fixe dans le sous-sol avec son numéro enregistré.”

“Et si quelqu’un réussit à entrer et que vous ne pouvez pas accéder au sous-sol ?”

“Alors, on se dirige vers la sortie la plus proche,” enchaîna Maya. “Une fois dehors, on fait le plus de bruit possible.”

Thompson pouvait avoir de nombreux qualificatifs, mais dur de la feuille n’en faisait pas partie. Un soir, Reid et les filles avaient mis le son de la télé trop fort en regardant un film d’action et Thompson avait accouru au bruit de ce qu’il avait cru être de vrais tirs de balles.

“Mais nous devons toujours avoir nos téléphones avec nous, afin de pouvoir passer un appel une fois que nous sommes en lieu sûr.”

Reid approuva d’un signe de tête. Elle avait bien récité la totalité du plan… à l’exception d’un petit détail, pourtant capital. “Tu as oublié quelque chose.”

“Non, pas du tout.” Elle fronça les sourcils.

“Une fois que vous êtes en lieu sûr, après avoir appelé Thompson et la police… ?”

“Oh, oui. Ensuite, on t’appelle immédiatement pour te raconter ce qui s’est passé.”

“OK.”

“OK ?” Maya leva un sourcil. “OK, genre tu es d’accord de nous laisser toutes seules pour une fois ?”

Il n’aimait toujours pas cette idée. Mais c’était seulement pour quelques heures et Thompson serait juste à côté. “Oui,” finit-il par dire.

Maya poussa un soupir de soulagement. “Merci. Tout ira bien. Je te le jure.” Elle lui fit rapidement un nouveau câlin, puis se retourna pour descendre l’escalier. Mais, tout à coup, elle pensa à autre chose. “Je peux te poser une dernière question ?”

“Bien sûr. Mais je ne peux pas te promettre de te donner la réponse.”

“Est-ce que tu vas recommencer… à voyager ?”

“Oh.” Une fois de plus, sa question l’avait pris par surprise. La CIA lui avait proposé de reprendre son poste. En fait, le Directeur du Renseignement National lui-même avait demandé que Kent Steele soit totalement réintégré dans ses fonctions. Mais Reid n’avait pas encore donné de réponse et l’agence n’en avait pas encore exigé une non plus. La plupart du temps, il évitait de penser à tout ça.

“Je… voudrais vraiment pouvoir te répondre que non. Mais, en vérité, je n’en sais rien. Je n’ai pas encore pris ma décision.” Il s’interrompit un instant avant de demander, “Tu en penserais quoi, toi, si je le faisais ?”

“Tu veux mon avis ?” demanda-t-elle, surprise.

“Oui, bien sûr. Tu es honnêtement l’une des personnes les plus intelligentes que je connaisse et ton avis compte énormément pour moi.”

“Disons que… d’un côté, c’est plutôt cool, sachant ce que je sais maintenant…”

“Sachant ce que tu crois savoir,” rectifia Reid.

“Mais c’est aussi plutôt flippant. Je sais qu’il y a de très grandes chances que tu sois blessé ou… ou pire.” Maya garda le silence un moment. “Est-ce que ça te plaît ? De travailler pour eux ?”

Reid ne lui répondit pas directement. Elle avait raison : les épreuves qu’il avait vécues étaient terrifiantes et avaient menacé sa propre vie plus d’une fois, ainsi que la vie de ses deux filles. Il ne supporterait pas que quoi que ce soit leur arrive. Mais la dure vérité, et la raison principale pour laquelle il avait tâché de s’occuper en permanence l’esprit ces derniers temps, c’était qu’il aimait ça et que ça lui manquait. Kent Steele aspirait à la poursuite. À un moment, quand tout ça avait commencé, il avait découvert cette partie de lui comme si c’était quelqu’un d’autre, mais ce n’était pas le cas. Kent Steele était son pseudonyme. Il avait envie d’être cet alias. Il lui manquait. Il faisait partie de lui, tout comme enseigner l’Histoire de l’Europe ou élever deux filles. Même si ses souvenirs étaient embrouillés, c’était une part de lui, de son identité. Ne pas en disposer était comme se retrouver dans la peau d’un athlète qui souffre d’une blessure mettant fin à sa carrière : venait fatalement la question, Qui suis-je si je ne suis pas ça ?

Il n’avait pas besoin de répondre à haute voix. Maya pouvait lire la réponse dans ses yeux brillant de mille feux.

“Elle s’appelle comment déjà ?” demanda-t-elle soudain, changeant complètement de sujet.

Reid sourit timidement. “Maria.”

“Maria,” dit-elle pensivement. “OK. Amuse-toi bien.” Maya s’engagea dans les marches.

Avant de la suivre, Reid décida de rajouter un petit quelque chose. Il ouvrit un tiroir en hauteur dans le dressing et chercha dans le fond, jusqu’à trouver ce qu’il cherchait : un petit flacon d’une eau de Cologne onéreuse qu’il n’avait pas portée depuis deux ans. C’était le parfum préféré de Kate. Il renifla le diffuseur et sentit un frisson lui parcourir l’échine. C’était une odeur familière et musquée qui lui rappelait un tas de bons souvenirs.

Il en vaporisa sur son poignet, puis tapota chaque côté de son cou avec. L’odeur était plus forte que dans ses souvenirs, mais agréable.

C’est alors qu’un autre souvenir survint dans sa tête.

La cuisine en Virginie. Kate est en colère, elle gesticule des mains en direction de quelque chose, sur la table. Elle n’est pas juste en colère… elle a peur. “Pourquoi est-ce que tu possèdes un truc pareil, Reid ?” demande-t-elle d’un ton accusateur. “Et si l’une des filles était tombée dessus ? Réponds-moi !”

Il chassa cette vision avant que n’arrive l’inévitable migraine, mais cela ne rendait pas cette expérience moins perturbante pour autant. Il ne parvenait pas à se rappeler quand, ou pourquoi, cette dispute avait éclaté. Kate et lui se disputaient rarement et, dans ses souvenirs, elle avait l’air effrayée… soit à cause du sujet de leur dispute, soit peut-être même à cause de lui. Il ne lui avait jamais donné aucune raison de l’être. Du moins pas qu’il s’en souvienne…

Ses mains se mirent à trembler, alors qu’il réalisait quelque chose. Il ne se rappelait pas ce souvenir, ce qui voulait dire que c’était certainement l’un de ceux qui avaient été supprimés par l’implant. Mais pourquoi est-ce que des souvenirs de Kate auraient-ils été effacés avec ceux de l’Agent Zéro ?

“Papa !” Maya l’appelait au bas des marches. “Tu vas être en retard !”

“Ouais,” marmonna-t-il. “J’arrive.” Il allait bien falloir qu’il affronte la réalité, soit en cherchant une solution à son problème, soit en acceptant que ses souvenirs refassent occasionnellement surface, luttant pour sortir, confus et surprenants.

Mais il affronterait la réalité plus tard. Là, tout de suite, il avait une promesse à tenir.

Il descendit l’escalier, embrassa chacune de ses filles au sommet de la tête, puis se dirigea vers sa voiture. Avant de descendre l’allée, il s’assura que Maya avait bien mis l’alarme derrière lui, puis il grimpa dans le SUV gris métallisé, acheté quelques semaines plus tôt.

Même s’il était très nerveux, et certainement excité à l’idée de revoir Maria, il n’arrivait pas à se débarrasser de la boule d’angoisse dans son estomac. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser que laisser les filles seules, même pour un petit moment, était une très mauvaise idée. Si les éléments du mois précédent lui avaient appris quelque chose, c’était surtout que les personnes qui voulaient le faire souffrir ne manquaient pas.




CHAPITRE TROIS


“Comment vous sentez-vous ce soir, Monsieur ?” demanda poliment l’infirmière de nuit en entrant dans sa chambre d’hôpital. Il savait qu’elle s’appelait Elena et qu’elle était Suisse, même si elle lui parlait anglais avec un accent. Elle était petite, jeune, jolie même, et plutôt gaie comme personne.

Rais ne répondit rien. Il ne répondait jamais. Il se contenta de l’observer, alors qu’elle posait un gobelet en polystyrène sur sa table de chevet. Puis, elle se mis à inspecter soigneusement ses blessures. Il savait bien que sa gaité servait à donner le change pour ne pas montrer qu’elle avait peur. Il savait bien qu’elle n’aimait pas se retrouver seule avec lui, malgré les gardes armés derrière elle, observant chacun de ses mouvements. Elle n’aimait pas le soigner, ni même lui parler.

Personne n’en avait envie.

Pourtant, l’infirmière Elena inspecta soigneusement ses blessures. Il pouvait sentir sa nervosité d’être si près de lui. Ils savaient tous ce qu’il avait fait : tuer au nom d’Amon.

Ils auraient encore plus peur s’ils savaient combien de personnes, songea-t-il avec ironie.

“Vous guérissez bien,” lui dit-elle. “Plus vite que prévu.” Elle lui disait ça chaque soir, ce qu’il décodait comme “j’espère que vous partirez bientôt.”

Ce n’était pas une bonne nouvelle pour Rais, car quand il irait assez bien pour quitter cet endroit, il serait conduit dans une geôle, un horrible trou sous terre, un site secret de la CIA, dans le désert, où il subirait de nouvelles blessures puisqu’ils le tortureraient afin d’obtenir des renseignements.

En tant qu’Amon, nous endurons. Cette phrase avait été son mantra pendant plus d’une décennie de sa vie, mais c’était fini tout ça. Autant que Rais le sache, Amon n’était plus rien depuis l’attentat déjoué à Davos. Ses leaders avaient été capturés ou tués et chaque force de police du monde entier connaissait la marque, le glyphe d’Amon que ses membres brûlaient au fer rouge sur leur peau. Rais n’avait pas le droit de regarder la télévision, mais il apprenait les nouvelles par ses gardes armés qui parlaient beaucoup (et très longtemps, souvent au grand dam de Rais).

Il avait lui-même arraché la marque de sa peau en la découpant avant d’être amené à l’hôpital de Sion, mais ça n’avait servi à rien. Ils savaient qui il était et ce qu’il avait fait, du moins en partie. Quand bien même, la cicatrice rose irrégulière et marbrée, là où il portait auparavant la marque sur son bras, était là pour lui rappeler quotidiennement qu’Amon n’existait plus. Donc il lui paraissait tout à fait logique que son mantra change.

J’endure.

Elena prit le gobelet en polystyrène, le remplit d’eau fraîche et ajouta une paille. “Vous voulez boire un peu ?”

Rais ne répondit pas, mais il se pencha légèrement en avant et entrouvrit les lèvres. Elle guida précautionneusement la paille vers lui, les deux bras tendus, coudes serrés, son corps penché en arrière dans un angle bizarre. Elle avait peur. Quatre jours plus tôt, Rais avait essayé de mordre le Dr. Gerber. Ses dents avaient juste éraflé le cou du médecin, pas même entaillé la peau, mais ça lui avait quand même valu de prendre un coup à la mâchoire de la part de l’un de ses gardes.

Rais ne tenta rien cette fois. Il prit de longues et lentes gorgées à la paille, amusé par la peur de la fille et la tension angoissée des deux officiers de police qui observaient la scène, derrière elle. Quand il eut terminé, il se pencha de nouveau en arrière. Elle poussa un audible soupir de soulagement.

J’endure.

Il avait enduré pas mal de choses ces quatre dernières semaines. Il avait subi une néphrectomie pour retirer son rein perforé. Il avait enduré une seconde chirurgie pour extraire une portion de son foie lacéré. Et il avait subi une troisième procédure visant à s’assurer qu’aucun autre de ses organes vitaux n’étaient endommagés. Il avait passé plusieurs jours en soins intensifs, avant de se retrouver dans une unité médico-chirurgicale, mais il n’avait jamais quitté le lit auquel il était attaché par les deux poignets. Les infirmiers le retournaient, changeaient son bassin hygiénique et essayaient de lui apporter autant de confort que possible, mais il n’était jamais autorisé à s’asseoir, se lever ou se déplacer de son plein gré.

Les sept blessures par coups de couteau dans son dos, ainsi que celle dans sa poitrine, avaient été suturées et, comme l’infirmière de nuit Elena le lui rappelait continuellement, elles guérissaient bien. Toutefois, les médecins ne pouvaient pas faire grand-chose pour ses nerfs endommagés. Parfois, son dos entier s’engourdissait jusqu’aux épaules, voire même jusqu’aux biceps par moments. Il ne sentait plus rien, comme si ces parties de son corps appartenaient à quelqu’un d’autre.

À d’autres moments, il se réveillait d’un sommeil de plomb avec un hurlement dans la gorge, alors qu’une douleur brûlante s’emparait de lui comme un orage colérique. Ça ne durait jamais très longtemps, mais c’était vif, intense et de survenance irrégulière. Les médecins appelaient ça des “aiguillons,” un effet secondaire parfois observé chez les personnes ayant eu des dommages nerveux aussi étendus que les siens. Ils lui avaient assuré que ces aiguillons s’estompent souvent et cessent entièrement de se manifester, mais ils ne pouvaient pas lui dire quand ce serait le cas. Au lieu de ça, ils lui avaient dit qu’il avait de la chance que sa moelle épinière n’ait pas été endommagée. Ils lui avaient d’ailleurs dit qu’il avait de la chance tout court d’avoir survécu à ses blessures.

C’est ça, de la chance, avait-il amèrement pensé. Chanceux de guérir uniquement pour tomber aux mains impatientes de la CIA dans un site secret. Chanceux que tout ce pourquoi il avait œuvré ait été réduit en pièces en un seul jour. Chanceux d’avoir été battu non pas une, mais deux fois par Kent Steele, un homme qu’il haïssait et abhorrait de toutes les fibres possibles de son être.

J’endure.

Avant de quitter la pièce, Elena remercia en allemand les deux officiers et promit de leur apporter du café quand elle repasserait plus tard. Une fois partie, ils retournèrent à leur poste, juste derrière la porte qui restait toujours ouverte, et ils reprirent leur conversation à propos d’un récent match de football. Rais maîtrisait plutôt bien l’allemand, mais les particularités du dialecte suisse-allemand et la vitesse à laquelle ils parlaient ne lui permettaient pas de comprendre par moments. Toutefois, les officiers de l’équipe de jour parlaient souvent en anglais, grâce à quoi il avait appris la plupart des nouvelles sur ce qui se passait en-dehors de sa chambre d’hôpital.

Les deux hommes faisaient partie de la Police Fédérale Suisse qui avait imposé qu’il y ait en permanence deux grades devant sa porte, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils faisaient des rotations toutes les huit heures, avec des gardes totalement différents le vendredi et le week-end. Ils étaient toujours deux. Toujours. Si un des officiers devait aller aux toilettes ou chercher quelque chose à manger, ils devaient d’abord appeler un membre de la sécurité de l’hôpital et attendre qu’il arrive. La plupart des patients dans son état et son avancement de guérison auraient certainement été transféré dans une maison de repos de moindre niveau, mais Rais était resté à l’hôpital. C’était un bâtiment mieux sécurisé avec ses unités fermées et ses gardes armés.

Ils étaient toujours deux. Toujours. Et Rais avait fini par se dire qu’il pourrait en tirer avantage.

Il avait eu beaucoup de temps pour préparer son évasion, en particulier ces derniers jours, car le niveau de ses médicaments avait diminué et il pouvait donc réfléchir de façon tout à fait lucide. Il avait passé en revue plusieurs scénarios dans sa tête, encore et encore. Il avait mémorisé les plannings et écouté les conversations. Il ne faudrait pas longtemps avant qu’ils se débarrassent de lui, quelques jours tout au plus.

Il devait agir et il avait décidé de le faire cette nuit.

Ses gardes étaient devenus complaisants au fil des semaines à rester postés devant sa porte. Ils l’appelaient le “terroriste” et savaient qu’il était un meurtrier mais, en dehors de l’incident mineur avec le Dr. Gerber quelques jours plus tôt, Rais n’avait rien fait d’autre que rester allongé en silence, immobile la plupart du temps, permettant aux équipes d’effectuer leur tâche sans encombre. Si personne ne se trouvait avec lui dans sa chambre, les gardes faisaient à peine attention à lui et ne lui jetaient qu’un bref coup d’œil de temps à autre.

Il n’avait pas essayé de mordre le médecin par dépit ou par malice, mais par nécessité. Gerber s’était penché pour lui afin d’inspecter la blessure sur son bras, là où il avait découpé la marque d’Amon, et la poche de la blouse blanche du médecin avait effleuré les doigts de la main enchaînée de Rais. Il s’était précipité, claquant des mâchoires, et le docteur avait fait un bond en arrière, effrayé, alors que les dents éraflaient son cou.

Et un stylo-plume était resté fermement accroché dans le poing de Rais.

L’un des officiers de garde lui avait donné une belle claque sur le visage à cause de ça et, au moment où il avait reçu le coup, Rais avait fait glisser le stylo sous ses draps, juste en-dessous de sa cuisse gauche. Il y était resté trois jours, caché sous les draps, jusqu’à la nuit précédente. Il l’avait ressorti pendant que les gardes discutaient dans le couloir. D’une main, incapable de voir ce qu’il était en train de faire, il avait séparé les deux moitiés du stylo et retiré la cartouche, agissant lentement et sans secousses pour ne pas renverser l’encre. Le stylo était de style classique avec une plume dorée qui pouvait s’avérer être un outil dangereux. Il glissa cette partie sous les draps. L’autre partie possédait une pointe pour percer la cartouche qu’il repoussa en arrière avec son pouce jusqu’à ce qu’il se détache.

L’attache de son poignet gauche lui laissait un peu moins de trente centimètres de mobilité pour son bras, mais s’il tendait la main au maximum, il pouvait atteindre les premiers centimètres de sa table de chevet. Son plateau était simple, avec un panneau lisse en contreplaqué, mais le dessous était rugueux comme du papier de verre. La nuit précédente, pendant quatre heures éprouvantes et fatigantes, Rais avait doucement frotté la pointe sous le dessous de la table en faisant bien attention à ne pas faire trop de bruit. À chaque mouvement, il avait peur que la pointe lui glisse des doigts ou que les gardes remarquent un mouvement, mais sa chambre était sombre et ils avaient une conversation animée. Il travailla sans relâche pour aiguiser la pointe jusqu’à ce qu’elle soit comme une aiguille. Puis, il la fit également disparaître sous les draps, à côté de la plume du stylo.

Il avait appris par des bribes de conversation qu’il y aurait trois infirmiers de nuit ce soir-là dans l’unité médico-chirurgicale, Elena incluse, ainsi que deux autres suppléants si besoin. Eux, plus ses gardes, signifiait qu’il aurait au moins cinq personnes à gérer, voire sept au maximum.

Personne, dans l’équipe médicale, n’aimait trop s’occuper de lui, sachant ce qu’il était. Aussi, ils venaient s’assurer que tout allait bien assez rarement. À présent qu’Elena était passée et repartie, Rais savait qu’il avait à peu près soixante à quatre-vingt-dix minutes devant lui avant qu’elle ne revienne.

Son bras gauche était maintenu avec une sangle d’hôpital standard, que les professionnels appelaient parfois sangle “quatre points.” Il s’agissait d’un brassard bleu clair autour de son poignet avec une sangle en nylon blanche autour, l’autre bout étant fermement attaché à la barre en acier de son lit. À cause de la sévérité de ses crimes, son poignet droit était menotté.

À l’extérieur, les deux gardes discutaient en allemand. Rais écoutait attentivement. Celui de gauche, Luca, semblait se plaindre que sa femme prenne du poids. Rais eut presque envie de rire : Luca était loin d’être mince lui-même. L’autre, qui s’appelait Elias, était plus jeune et musclé, mais il buvait du café à des doses qui paraissaient mortelles pour le commun des mortels. Chaque nuit, au bout de quatre-vingt-dix minutes à deux heures après le début de leur garde, Elias appelait le garde de nuit pour pouvoir aller se soulager. Pendant qu’il y était, Elias sortait dehors fumer une cigarette, donc cette pause pipi signifiait qu’il était généralement absent entre huit et onze minutes. Rais avait passé ces dernières nuits à compter en silence les secondes des absences d’Elias.

Il avait une fenêtre de tir très étroite, mais il s’y était préparé.

Il chercha la pointe acérée sous ses draps et la prit du bout des doigts de sa main gauche. Puis, avec précaution, il la jeta en arc de cercle par-dessus son corps, de sorte qu’elle atterrit habilement dans la paume de sa main droite.

Maintenant, venait la partie la plus compliquée de son plan. Il tira sur son poignet afin que la chaîne des menottes soit tendue et, pendant qu’il le maintenait ainsi, il tourna sa main et travailla avec la pointe aiguisée sur le trou de la serrure des menottes autour de la barre de lit. C’était difficile et hasardeux, mais il s’était déjà défait de menottes ainsi par le passé. Il savait que le mécanisme de verrouillage à l’intérieur était conçu pour qu’une clé universelle puisse ouvrir presque n’importe quelle paire. Il savait également que le fonctionnement interne d’un verrou impliquait seulement de faire les bons ajustements pour déclencher les broches à l’intérieur. Il devait surtout bien faire attention à garder le poignet tendu pour empêcher les menottes de claquer contre la barre métallique et d’alerter ses gardes.

Il lui fallut près de vingt minutes à tordre et à tourner, en faisant de petites pauses pour soulager ses doigts douloureux, mais il finit par faire sauter le verrou et la menotte s’ouvrit. Rais la décrocha lentement du montant du lit.

Une main de libre.

Il se pencha et défit à la hâte l’attache du côté gauche.

Deux mains de libre.

Il remit la pointe sous les draps et en sortit l’autre partie du stylo, la tenant dans sa paume de sorte que seul le bout pointu de la plume dépasse.

Devant sa porte, le jeune officier se leva soudainement. Rais retint sa respiration et fit semblant de dormir, alors qu’Elias jetait un coup d’œil dans sa chambre.

“Tu veux bien appeler Francis ?” dit Elias en allemand. “Il faut que j’aille pisser.”

“Pas de souci,” répondit Luca en bâillant. Il appela par radio le garde de nuit de l’hôpital, généralement posté derrière le bureau d’accueil du premier étage. Rais avait vu Francis un paquet de fois C’était un homme âgé, pas loin de la soixantaine, peut-être plus, à la carrure fine. Il portait une arme, mais ses mouvements étaient lents.

C’était pile ce que Rais avait espéré. Il ne voulait pas devoir affronter le jeune officier de police à ce stade inachevé de sa guérison.

Trois minutes plus tard, Francis apparut dans son uniforme blanc avec cravate noire, et Elias se précipita aux toilettes. Les deux hommes devant la porte échangèrent des plaisanteries et Francis s’affala sur la chaise en plastique d’Elias avec un gros soupir.

C’était le moment d’agir.

Rais se glissa doucement au bas de son lit et posa ses pieds nus sur le carrelage froid. Il n’avait pas utilisé ses jambes depuis un bon moment, mais il était confiant : ses muscles n’avaient pas pu s’atrophier au point qu’il soit incapable de s’en servir.

Il se leva avec précaution, en silence… mais ses genoux cédèrent. Il agrippa le rebord du lit pour se soutenir et jeta un rapide coup d’œil vers la porte. Personne ne vint et les voix continuèrent à parler. Les deux hommes n’avaient rien entendu.

Rais debout, tremblant et haletant, fit quelques pas en silence. Ses jambes étaient faibles, bien sûr, mais il avait toujours trouvé la force quand c’était nécessaire. Et il se devait d’être fort maintenant. Sa blouse d’hôpital flottait autour de lui, ouverte dans le dos. Ce vêtement impudique ne faisant que l’entraver, il le retira brusquement, se retrouvant totalement nu dans sa chambre d’hôpital.

La plume du stylo en main, il prit position juste derrière la porte ouverte et émit un fort sifflement.

Les deux hommes l’avaient apparemment entendu, puisqu’il y eut soudainement un bruit de chaises qui raclent le sol, alors qu’ils se levaient de leurs sièges. La silhouette de Luca apparut dans l’encadrement de la porte, alors qu’il scrutait la pièce sombre.

“Mein Gott !” murmura-t-il en entrant en trombes, ayant constaté que le lit était vide.

Francis le suivit, une main sur l’étui de son arme.

Dès que le vieux garde eut passé le seuil, Rais bondit en avant. Il enfonça la plume du stylo dans la gorge de Luca et tourna, perçant ainsi la carotide. Le sang se mit à jaillir de la blessure ouverte, arrosant en partie le mur opposé.

Il lâcha le bout de stylo et se précipita sur Francis qui luttait pour libérer son arme. Déclipser, enlever de l’étui, retirer le cran de sûreté, viser… les réactions du vieux garde étaient lentes, ce qui lui coûta plusieurs secondes précieuses qu’il n’avait tout simplement pas le luxe de gaspiller.

Rais asséna deux coups, le premier vers le haut, juste en-dessous du nombril, immédiatement suivi du deuxième coup porté au plexus solaire. L’un força l’air à entrer dans les poumons, alors que le deuxième le força à sortir. Et l’effet choquant soudain sur un corps confus embrouillait généralement la vision et menait parfois même à une perte de connaissance.

Francis chancela, incapable de respirer, puis tomba à genoux. Rais pivota derrière lui et, d’un seul mouvement précis, brisa le cou du garde.

Luca agrippa sa gorge à deux mais alors qu’il saignait, des gargouillis et de légers hoquets s’échappant de sa gorge. Rais l’observa et compta onze secondes, le temps nécessaire pour que l’homme perde connaissance Sans personne pour arrêter le flot de sang, il serait mort d’ici moins d’une minute.

Il délesta rapidement les deux gardes de leurs armes et les posa sur le lit. La phase suivante de son plan n’allait pas être facile : il devrait se faufiler dans le couloir sans être vu et atteindre le placard à fournitures où il trouverait les vêtements de rechange de l’équipe médicale. Il ne pouvait pas vraiment quitter l’hôpital dans les vêtements reconnaissables de l’uniforme de Francis, ni dans ceux de Lucas, à présent trempés de sang.

Il entendit une voix masculine dans le couloir et s’immobilisa d’un coup.

C’était l’autre officier, Elias. Déjà ? L’anxiété gagna la poitrine de Rais. C’est alors qu’il entendit la deuxième voix, celle de l’infirmière de nuit, Elena. Apparemment, Elias avait abrégé sa pause cigarette pour discuter avec la jeune et jolie infirmière. Aussi, à présent, ils marchaient tous deux dans le couloir en direction de sa chambre. Ils seraient devant dans un instant.

Il aimait autant ne pas avoir à tuer Elena. Mais s’il devait choisir entre elle et lui, elle devrait mourir.

Rais attrapa l’une des armes sur le lit. C’était un Sig P220 tout noir, calibre .45. Il le prit dans sa main gauche. Le tenir était bienvenu et familier, comme un ancien amour. De la main droite, il attrapa la moitié ouverte des menottes. Puis, il attendit.

Les voix se turent dans le couloir.

“Luca ?” appela Elias. “Francis ?” Le jeune officier déclipsa la sangle de son étui et posa la main sur son pistolet en entrant dans la chambre sombre. Elena se glissa derrière lui.

Les yeux d’Elias s’écarquillèrent d’horreur à la vue des deux hommes morts.

Rais enfonça le crochet des menottes ouvertes sur le côté du cou de l’homme, puis tira son bras vers l’arrière. Le métal lui arrachait le poignet et ses blessures au dos irradiaient, mais il ignora la douleur en déchirant la gorge du jeune homme. Une grosse quantité de sang s’écoula et courut le long du bras de l’assassin.

De la main gauche, il appuya le Sig contre le front d’Elena.

“Ne crie pas,” dit-il rapidement à voix basse. “Ne pleure pas. Garde le silence et reste en vie. Fais un seul bruit et tu mourras. C’est compris ?”

Un léger couinement s’échappa des lèvres d’Elena, alors qu’elle tentait d’étouffer le sanglot qui la soulevait. Elle acquiesça, même si les larmes emplissaient ses yeux. Même si Elias était tombé en avant, à plat, le visage contre le sol carrelé.

Il la détailla de haut en bas. Elle était petite, mais ses vêtements de travail étaient assez amples et il y avait une bande élastique à la taille. “Déshabille-toi,” ordonna-t-il.

La bouche d’Elena s’ouvrit grand de terreur.

Rais prit un air moqueur. Il pouvait comprendre sa confusion : après tout, il était encore totalement nu. “Je ne suis pas ce type de monstre,” lui assura-t-il. “J’ai besoin de vêtements et je ne le répèterai pas deux fois.”

En tremblant, la jeune femme fit passer sa blouse au-dessus de ses épaules, puis retira son pantalon par-dessus ses sneakers blancs, alors qu’elle se tenait debout devant la mare du sang d’Elias.

Rais prit les vêtements et les enfila un peu bizarrement, d’une seule main, visant toujours la fille de l’autre avec le Sig. Les habits étaient serrés et le pantalon un peu court, mais ça ferait l’affaire. Il fourra le pistolet à l’arrière du pantalon et récupéra l’autre sur le lit.

Elena se tenait toujours debout, en sous-vêtements, bras repliés contre elle. Rais le remarqua et lui tendit sa blouse d’hôpital. “Couvre-toi et mets-toi dans le lit.” Pendant qu’elle s’exécutait, il trouva un trousseau de clés à la ceinture de Luca, ce qui lui permit de déverrouiller l’autre bout de ses menottes. Ensuite, il fit passer la chaîne autour de l’une des barres en acier et menotta les mains d’Elena.

Il posa les clés le plus loin possible sur la table de chevet, hors de son atteinte. “Quelqu’un viendra te libérer une fois que je serai parti,” lui dit-il. “Mais, d’abord, j’ai quelques questions. Il faut que tu sois honnête avec moi car, si ce n’est pas le cas, je reviendrai et je te tuerai. Tu comprends ?”

Elle acquiesça frénétiquement, des larmes coulant sur ses joues.

“Il y a combien d’autres infirmiers dans ce service cette nuit ?”

“J-je vous en prie, ne leur faites pas de mal,” bégaya-t-elle.

“Elena. Il y a combien d’autres infirmiers dans ce service cette nuit ?” répéta-t-il.

“D-deux…” Elle renifla. “Thomas et Mia. Mais Tom est en pause. Il doit être en bas.”

“OK.” Le badge avec son nom accroché à sa poitrine faisait à peu près la taille d’une carte de crédit. Il y avait une petite photo d’Elena et, de l’autre côté, une bande noire qui courait sur toute la longueur. “Ce service est verrouillé la nuit ? Et ton badge, c’est la clé ?”

Elle acquiesça et renifla de nouveau.

“Bien.” Il fourra la deuxième arme dans la bande élastique à la taille du pantalon, puis il s’agenouilla près du corps d’Elias. Ensuite, il retira ses deux chaussures pour les mettre à ses propres pieds Elles étaient un peu trop serrées, mais c’était supportable, le temps de s’échapper. “Une dernière question. Tu sais ce que Francis conduit ? Le garde de nuit ?” Il désigna du doigt l’homme mort en uniforme blanc.

“Je-je ne suis pas sûre. Un… un camion, je crois.”

Rais fouilla dans les poches de Francis et trouva un jeu de clés. Il y avait un boîtier électronique qui allait lui permettre de localiser le véhicule. “Merci pour ton honnêteté,” dit-il. Puis, il déchira une grosse bande de tissu sur le rebord du drap de lit et la fourra dans sa bouche pour l’empêcher de crier.

Le couloir était vide et vivement éclairé. Rais garda une main sur le Sig, mais le laissa caché dans son dos, alors qu’il se faufilait le long du couloir. Il ouvrait sur un palier plus large, avec le bureau des infirmiers en forme de U et, au-delà, la porte de sortie de cette unité. Une femme brune à lunettes rondes lui tournait le dos, en train de taper sur un ordinateur.

“Retourne-toi, s’il te plaît,” lui dit-il.

Étonnée, la femme pivota et découvrit leur patient/prisonnier en uniforme d’infirmier, un bras ensanglanté, pointant une arme sur elle. Elle en eut le souffle coupé et écarquilla les yeux.

“Tu dois être Mia,” dit Rais. La femme avait la quarantaine, certainement l’infirmière en chef, avec de gros cernes noirs sous ses grands yeux. “Haut les mains.”

Elle obéit.

“Qu’est-il arrivé à Francis ?” demanda-t-elle doucement.

“Francis est mort,” lui répondit Rais sans aucune émotion. “Si tu veux le rejoindre, fais quelque chose de téméraire. Si tu veux vivre, écoute-moi attentivement. Je vais sortir par cette porte. Une fois qu’elle se refermera derrière moi, tu compteras lentement jusqu’à trente. Ensuite, tu iras dans ma chambre. Elena est vivante, mais elle a besoin de ton aide. Enfin, tu pourras agir comme on t’a formée à le faire dans une telle situation. C’est bien compris ?”

L’infirmière acquiesça vivement d’un signe de tête.

“Est-ce que j’ai ta parole que tu vas suivre ces instructions ? Je préfère ne pas tuer de femmes quand je peux l’éviter.”

Elle acquiesça de nouveau, plus lentement cette fois.

“Bien.” Il fit le tour du bureau, saisit le badge de sa blouse en même temps et le passa dans la fente de cartes à droite de la porte. Un petit voyant passa du rouge au vert et le verrou émit un bruit. Rais poussa la porte, jeta un dernier coup d’œil à Mia, qui n’avait pas bougé, puis regarda la porte se refermer derrière lui.

Ensuite, il se mit à courir.

Il se dépêcha de quitter le couloir, fourrant le Sig dans son pantalon. Il descendit les marches quatre à quatre, se rua vers une porte latérale, et déboula dehors, dans la nuit suisse. L’air frais s’abattit sur lui comme une douche nettoyante, et il prit un moment pour respirer l’air de la liberté.

Ses jambes titubèrent et menacèrent de céder à nouveau. L’adrénaline de son évasion décroissait rapidement et ses muscles étaient encore très faibles. Il attrapa le boîtier de clés de Francis dans la poche du pantalon et appuya sur le bouton d’alerte rouge. L’alarme du SUV retentit et les phares s’allumèrent. Il se dépêcha de les éteindre et de ficher le camp.

Il savait qu’ils finiraient par rechercher ce véhicule, mais pas dans l’immédiat. Il devrait rapidement s’en débarrasser, trouver de nouveaux vêtements et, le matin venu, il se dirigerait vers Hauptpost, où il trouverait tout ce dont il avait besoin pour fuir de Suisse sous une fausse identité.

Puis, tant qu’il en était encore capable, il allait trouver et tuer Kent Steele.




CHAPITRE QUATRE


Reid avait à peine quitté l’allée pour aller rejoindre Maria qu’il appela Thompson pour lui demander de surveiller la maison de la famille Lawson. “J’ai décidé de donner un peu d’indépendance aux filles ce soir,” expliqua-t-il. “Je ne rentrerai pas tard. Mais quand bien même, pouvez-vous jeter un œil de temps en temps et tendre l’oreille ?”

“Bien sûr,” accepta le vieil homme.

“Et, euh, au moindre signal d’alarme, allez-y bien sûr.”

“Je le ferai, Reid.”

“Vous savez, si jamais vous ne les voyez pas ou quoi, vous pouvez frapper à la porte ou les appeler sur le fixe de la maison…”

Thompson rigola. “Ne vous inquiétez pas, j’ai pigé. Et elles aussi. Ce sont des adolescentes. Elles ont besoin d’un peu de liberté de temps en temps. Profitez de votre soirée.”

Avec Thompson sur le qui-vive et la détermination de Maya à se montrer responsable, Reid pensa qu’il pouvait aisément se dire que les filles seraient en sécurité. Bien sûr, une part en lui savait bien que ce n’était qu’une manifestation de plus de sa gymnastique mentale. Il n’allait pas cesser d’y penser de toute la soirée.

Il dut mettre l’application GPS de son téléphone pour trouver l’endroit du rendez-vous. Il ne connaissait pas encore bien Alexandria ni les environs, contrairement à Maria à cause de sa proximité par rapport à Langley et au quartier général de la CIA. Quand bien même, elle avait choisi un endroit où elle n’avait encore jamais mis les pieds, histoire de se retrouver sur un pied d’égalité en quelque sorte.

Sur la route, il rata deux sorties, malgré la voix du GPS lui indiquant où et quand tourner. Il pensait à l’étrange flashback qu’il avait à présent vécu deux fois : la première quand Maya lui avait demandé si Kate connaissait ses activités secrètes puis, de nouveau, quand il avait senti l’eau de Cologne que sa défunte épouse aimait tant. Ces événements lui trottaient tellement dans la tête que, même lorsqu’il essayait de faire attention aux directions à prendre, il était rapidement distrait à nouveau.

La raison pour laquelle c’était si bizarre, c’était que tous les autres souvenirs de Kate soient si vivaces dans son esprit. Contrairement à Kent Steele, elle ne l’avait jamais quitté. Il se souvenait de leur rencontre. Il se souvenait de leur premier rendez-vous. Il se souvenait de leurs vacances et de l’achat de leur première maison. Il se souvenait de leur mariage et de la naissance de leurs enfants. Il se souvenait même de leurs disputes, du moins le croyait-il.

La seule idée de perdre la moindre part de Kate le choquait totalement. Le suppresseur de mémoire avait déjà montré quelques effets secondaires, comme les maux de tête occasionnels déclenchés par un souvenir bloqué. C’était une procédure expérimentale et la méthode de retrait du suppresseur avait été loin d’être chirurgicale.

Et si on m’avait retiré quelque chose de plus que mon passé en tant qu’Agent Zéro ?

Cette idée ne lui plaisait pas du tout. Il se trouvait en terrain glissant. En effet, il envisagea rapidement la possibilité d’avoir peut-être également perdu des souvenirs de moments passés avec ses filles. Pire, il n’avait aucun moyen de s’en assurer sans restaurer pleinement sa mémoire.

C’en était trop et il sentit un nouveau mal de tête arriver. Il alluma la radio et monta le volume pour se changer les idées.

Le soleil était en train de décliner quand il se gara sur le parking du restaurant, un pub gastronomique appelé The Cellar Door. Il avait quelques minutes de retard. Il sortit rapidement de sa voiture et hâta le pas en direction de l’entrée du bâtiment.

C’est alors qu’il s’arrêta net.

Maria Johansson était une américaine issue d’une troisième génération d’immigrés suédois et sa couverture pour la CIA la désignait comme expert-comptable à Baltimore… même si Reid pensait qu’elle aurait pu faire la une de magazines de mode, ou même la page centrale, en tant que modèle. Elle était un peu gênée par son mètre quatre-vingts, avec de longs cheveux blonds qui tombaient joliment en cascade autour de ses épaules. Ses yeux, pourtant gris ardoise, avaient un éclat intense. Elle se tenait dehors, par douze degrés, seulement vêtue d’une robe bleu marine avec un décolleté en V et d’un châle blanc par-dessus les épaules.

Elle le repéra, alors qu’il approchait d’elle, et un sourire éclaira son visage. “Salut, ça faisait longtemps.”

“Je… waouh,” lâcha-t-il. “Je veux dire, euh… tu es magnifique.” Il réalisa qu’il n’avait encore jamais vu Maria maquillée. L’ombre à paupières bleue s’accordait parfaitement à sa robe et rendait presque ses yeux encore plus luminescents.

“Tu n’es pas mal non plus.” Elle fit un signe de tête qui semblait valider son choix de vêtements. “On rentre à l’intérieur ?”

Merci, Maya, pensa-t-il. “Ouais. Bien sûr.” Il attrapa la poignée de porte et tira pour l’ouvrir. “Mais avant, j’ai une question. C’est quoi ce concept de ‘pub gastronomique’ ?”

Maria se mit à rire. “Je pense que c’est ce qu’on a l’habitude d’appeler un bar-pub, mais avec une nourriture plus élaborée.”

“Je vois.”

L’intérieur était cosy, et même un peu petit, avec des murs en brique et des poutres apparentes en bois au plafond. L’éclairage était composé d’ampoules Edison suspendues, ce qui donnait une ambiance chaude et tamisée.

Pourquoi suis-je nerveux ? pensa-t-il alors qu’ils s’asseyaient. Il connaissait cette femme. Ensemble, ils avaient empêché une organisation terroriste internationale de tuer des centaines, voire même des milliers de gens. Mais là, ce n’était pas la même chose : il ne s’agissait pas d’une opération ou d’une mission. C’était du plaisir et, en quelque sorte, ça faisait toute la différence.

Apprends à la connaître, avait dit Maya. Sois intéressant.

“Alors, qu’est-ce que tu me racontes de beau ?” finit-il par demander. Il grommela intérieurement à sa tentative d’approche pas terrible.

Maria esquissa un demi-sourire. “Tu devrais savoir que je ne peux pas te raconter grand-chose.”

“C’est vrai,” dit-il. “Bien sûr.” Maria était un agent de terrain actif de la CIA. Même s’il était actif lui aussi, elle ne serait pas en mesure de partager avec lui les détails d’une opération à moins qu’il en fasse lui-même partie.

“Et toi ?” demanda-t-elle. “Ton nouveau boulot ?”

“Pas mal,” admit-il. “Je suis adjoint, donc c’est juste un mi-temps pour l’instant, quelques cours par semaine. Un peu de recherche et tout le reste. Mais ce n’est pas super intéressant.”

“Et les filles ? Comment vont-elles ?”

“Euh… elles font aller,” dit Reid. “Sara ne parle jamais de ce qui s’est passé. Et Maya, en fait, a juste…” Il s’arrêta avant d’en dire trop. Il avait confiance en Maria mais, en même temps, il ne voulait pas admettre que Maya avait très clairement deviné dans quoi Reid était impliqué. Ses joues se mirent à rougir, alors qu’il ajoutait, “Elle m’a taquinée, disant que notre soirée est un rencart.”

“Et ce n’est pas le cas ?” demanda Maria de but en blanc.

Reid sentit de nouveau son visage rougir. “Si, je suppose que si.”

Elle sourit encore une fois. On aurait dit que sa maladresse l’amusait. Sur le terrain, en tant que Kent Steele, il s’était montré confiant, capable et posé. Mais ici, dans le monde réel, il était tout aussi maladroit que n’importe qui pourrait l’être au bout de presque deux ans de célibat.

“Et toi ?” demanda-t-elle. “Comment tu t’en sors ?”

“Bien,” dit-il. Mais il regretta immédiatement ces paroles. N’avait-il pas appris de sa fille que l’honnêteté était la meilleure politique à adopter ? “Non, ce n’est pas vrai,” rajouta-t-il immédiatement. “Je crois que je ne vais pas si bien que ça. Je fais en sorte de m’occuper en permanence avec tout un tas de tâches inutiles et je me trouve des excuses, car si je m’arrête assez longtemps pour me retrouver seul avec mes pensées, je me souviens de leurs noms. Je vois leurs visages, Maria. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que je n’en ai pas fait assez pour éviter ça.”

Elle savait exactement ce à quoi il faisait référence : les neuf personnes qui avaient été tuées lors de la seule explosion qu’avait réussi Amon à Davos. Maria passa le bras au-dessus de la table et caressa la main de Reid. Son contact envoya des décharges électriques dans tout son bras, semblant même calmer ses nerfs. Ses doigts étaient chauds et doux contre les siens.

“C’est la réalité à laquelle nous devons faire face,” dit-elle. “Nous ne pouvons pas sauver tout le monde. Je sais que tu ne récupéreras pas tous tes souvenirs en tant que Zéro, mais si c’était le cas, tu le saurais.”

“Peut-être que je n’ai pas envie de le savoir,” dit-il lentement.

“Je comprends. Nous faisons de notre mieux. Mais croire que l’on peut empêcher le mal dans le monde te rendra fou. Neuf vies ont été ôtées, Kent. C’est arrivé et il n’est pas possible de revenir en arrière. Mais il aurait pu y en avoir des centaines. Il aurait pu y en avoir un millier. C’est la façon dont tu devrais voir les choses.”

“Et si je n’y arrive pas ?”

“Alors… trouve un passe-temps agréable peut-être ? Moi, je tricote.”

Il ne put s’empêcher de rire. “Tu tricotes ?” Il n’imaginait pas Maria en train de tricoter. Utiliser les aiguilles à tricoter comme arme pour neutraliser un assaillant ? Pourquoi pas. Mais tricoter pour de vrai ?

Elle releva le menton. “Eh oui, je tricote. Ne rigole pas. Je viens juste de terminer une couverture qui est plus douce que tout ce que tu as pu toucher dans ta vie. Mon argument c’est que tu dois trouver un loisir. Il te faut quelque chose pour occuper tes mains et ton esprit. Qu’en est-il de ta mémoire ? Il y a du mieux à ce niveau-là ?”

Il soupira. “Pas vraiment. Je suppose qu’il est encore trop tôt pour voir une amélioration. C’est toujours plutôt embrouillé.” Il repoussa le menu sur le côté et croisa les doigts sur la table. “Toutefois, puisque tu en parles… il m’est arrivé justement quelque chose de bizarre aujourd’hui. Un fragment de quelque chose m’est revenu en tête. C’était à propos de Kate.”

“Oh ?” Maria se mordit la lèvre inférieure.

“Ouais.” Il garda le silence un long moment. “Des trucs entre Kate et moi… avant sa mort. Tout allait bien, pas vrai ?”

Maria le fixa du regard, ses yeux gris ardoise perçant les siens. “Oui. Autant que je sache, les choses se passaient très bien entre vous. Elle t’aimait vraiment et toi aussi.”

Il était difficile pour lui de soutenir son regard. “Ouais. Bien sûr.” Il eut presque envie de se mettre des gifles. “Bon sang, je suis désolé. Je suis en train de parler de ma défunte épouse à un rencart. Ne le répète pas à ma fille s’il te plaît.”

“Hé.” Ses doigts trouvèrent de nouveau les siens sur la table. “C’est bon, Kent. Je comprends. C’est nouveau pour toi, tout ça, et ça te semble bizarre. Je ne suis pas vraiment une experte dans ce domaine non plus, donc… on va gérer ça tous les deux.”

Ses doigts s’attardaient sur les siens. C’était agréable. Non, c’était plus que ça : c’était vraiment bien. Il se mit à rire nerveusement, mais son sourire s’effaça dans un froncement de sourcil perplexe, alors qu’une chose étrange le frappait : Maria l’appelait toujours Kent.

“Qu’est-ce qu’il y a ?” demanda-t-elle.

“Rien. Je me disais juste… Je ne sais même pas si Maria Johansson est ton vrai nom.”

Maria haussa les épaules, l’air mystérieux. “Peut-être bien.”

“Ce n’est pas juste,” protesta-t-il. “Tu connais le mien.”

“Je ne dis pas que ce n’est pas mon vrai nom.” Le faire marcher avait l’air de l’amuser. “Tu peux toujours m’appeler Agent Marigold si tu préfères.”

Il se mit à rire. Marigold était son nom de code, tout comme le sien était Zéro. Il lui semblait presque ridicule, d’ailleurs, d’utiliser des noms de codes alors qu’ils se connaissaient personnellement. Toutefois, le nom de Zéro semblait générer de la peur chez de nombreuses personnes qu’il avait rencontrées.

“Quel était le nom de code de Reidigger ?” demanda doucement Reid. Il fut presque surpris par sa propre question. Alan Reidigger avait été le meilleur ami de Kent Steele… non, pensa Reid, c’était mon meilleur ami… un homme d’une loyauté apparemment sans faille. Le seul problème était que Reid se souvenait à peine de lui. Tous ses souvenirs de Reidigger avaient été effacés avec l’implant suppresseur de mémoire qu’Alan avait aidé à mettre en place.

“Tu ne t’en souviens pas ?” Maria eut un sourire amusé à cette pensée. “C’est Alan qui t’a donné le nom de Zéro, tu le savais ? Et tu lui as donné le sien. Bon dieu, je n’ai pas repensé à cette soirée depuis des années. Nous étions à Abu Dhabi, je crois. On fêtait la fin d’une opération et on était bourrés dans le bar d’un hôtel bling-bling. Il t’a appelé ‘Point Zéro’ comme le point de détonation d’une bombe, parce que tu avais tendance à laisser un sacré bordel derrière toi. C’est devenu Zéro tout court, et c’est resté. Et toi, tu l’appelais…”

Un téléphone sonna, interrompant son récit. Reid jeta instinctivement un coup d’œil à son propre mobile, posé sur la table, s’attendant à voir s’afficher le numéro de la maison ou celui du portable de Maya à l’écran.

“Détends-toi,” dit-elle, “c’est le mien. Je ne vais pas répondre…” Elle regarda son téléphone et leva un sourcil, perplexe. “En fait, c’est le boulot. Juste une seconde.” Elle répondit. “Oui ? Mm-hmm.” Son regard sombre changea de direction et tomba sur celui de Reid. Elle le fixa des yeux, alors que le froncement de ses sourcils augmentait. Ce qu’elle écoutait à l’autre bout de la ligne n’était clairement pas une bonne nouvelle. “Je comprends. D’accord. Merci.” Elle raccrocha.

“Tu as l’air perturbé,” constata-t-il. “Je sais, je sais, tu ne peux pas parler boulot…”

“Il s’est échappé,” murmura-t-elle. “Tu sais, l’assassin de Sion, celui qui était à l’hôpital ? Kent, il s’est enfui il y a moins d’une heure.”

“Rais ?” dit Reid, abasourdi. De la sueur froide perla immédiatement sur ses sourcils. “Comment ?”

“Je n’ai pas les détails,” dit-elle rapidement en remettant son téléphone mobile dans son sac à main. “Je suis vraiment désolée, Kent, mais je dois y aller.”

“Ouais,” murmura-t-il. “Je comprends.” Honnêtement, il se sentait à des kilomètres de cette table intime dans le petit restaurant. L’assassin que Reid avait laissé pour mort, à deux reprises d’ailleurs, était toujours en vie et désormais en cavale.

Maria se leva et, avant de partir, elle posa ses lèvres sur les siennes. “On remet ça très vite, je te le promets. Mais là, tout de suite, le devoir m’appelle.”

“Bien sûr,” répondit-il. “Vas-y et trouve-le. Et Maria ? Sois prudente. Il est dangereux.”

“Moi aussi.” Elle lui fit un clin d’œil et se dépêcha de quitter le restaurant.

Reid resta assis tout seul un long moment. Quand vint la serveuse, il n’entendit même pas ses mots. Il fit juste un vague signe pour indiquer que tout allait bien. Mais c’était loin d’être le cas. Il n’avait même pas ressenti cette tension électrique nostalgique quand Maria l’avait embrassé. Tout ce qu’il ressentait était un nœud d’effroi en train de se former dans son estomac.

L’homme qui croyait que son destin était de tuer Kent Steele venait de s’échapper.




CHAPITRE CINQ


Adrien Cheval était éveillé, malgré l’heure tardive. Assis sur un tabouret dans la cuisine, il fixait sans ciller l’écran d’un ordinateur portable, posé face à lui, en tapant frénétiquement des doigts sur le clavier.

Il s’arrêta assez longtemps pour entendre les bruits de pas feutrés de Claudette qui descendait l’escalier, pieds nus. Leur appartement de Marseille était petit, mais douillet, au fond d’une rue tranquille, à cinq minutes de marche à peine de la mer.

Un instant plus tard, sa silhouette fine et sa chevelure de feu apparurent dans son champ de vision. Elle posa ses mains sur ses épaules, les fit glisser vers le haut, puis descendre le long de sa poitrine, posant sa tête contre son dos. “Mon chéri,” chuchota-t-elle. “Mon amour. Je n’arrive pas à dormir.”

“Moi non plus,” répondit-il doucement en français. “Il y a trop de choses à faire.”

Elle lui mordit doucement le lobe de l’oreille. “Raconte.”

Adrien désigna du doigt son écran, sur lequel s’affichait la structure cyclique de l’ARN à double brin de la variola major : virus connu de la plupart des gens sous le nom de variole. “Cette souche de Sibérie est… c’est incroyable. Je n’ai jamais rien vu de tel. D’après mes calculs, sa virulence serait stupéfiante. Je suis convaincu que seule la période glaciaire l’a empêchée d’éradiquer les débuts de l’humanité il y a des milliers d’années.”

“Un nouveau Déluge.” Claudette poussa un léger soupir dans son oreille. “Combien de temps avant que le virus soit prêt ?”

“Je dois muter la souche, tout en maintenant sa stabilité et sa virilité,” expliqua-t-il. “Pas une tâche facile, mais nécessaire. L’OMS a obtenu des échantillons de ce même virus il y a cinq mois. Il ne fait aucun doute qu’un vaccin a été développé, si ce n’est pas déjà le cas. Notre souche doit être assez unique pour que leurs vaccins soient inefficaces.” Ce processus, connu sous le nom de mutagenèse léthale, manipulait l’ARN des échantillons qu’il avait acquis en Sibérie pour augmenter la virulence et réduire la période d’incubation. Selon ses calculs, Adrien estimait que le taux de mortalité du virus muté de variola major pourrait atteindre le niveau élevé de soixante-dix-huit pourcents, quasiment le triple de la variole sans mutation qui avait été éradiquée en 1980 d’après l’Organisation Mondiale de la Santé.

À son retour de Sibérie, Adrien s’était d’abord rendu à Stockholm et avait utilisé les papiers d’identité de l’étudiant décédé, Renault, pour accéder aux laboratoires afin de s’assurer que les échantillons étaient inactifs pendant qu’il travaillait dessus. Mais il ne pouvait pas traîner là sous une fausse identité, donc il avait volé l’équipement nécessaire et était rentré à Marseille. Il avait établi son laboratoire dans le sous-sol inutilisé de la boutique d’un tailleur, à trois pâtés de maisons de son appartement. Le gentil vieux tailleur pensait qu’Adrien était un généticien qui faisait de la recherche sur l’ADN humain, rien de plus. Par mesure de sécurité, Adrien verrouillait la porte à l’aide d’un cadenas quand il n’était pas là.

“L’Imam Khalil sera ravi,” lui souffla Claudette à l’oreille.

“Oui,” acquiesça doucement Adrien. “Il sera ravi.”

La plupart des femmes ne serait certainement pas emballée à l’idée trouver leur moitié en train de travailler sur une substance aussi volatile qu’une souche très virulente de variole, mais Claudette n’était pas comme la plupart des femmes. Elle était petite, mesurant un mètre soixante-trois, alors qu’Adrien faisait un mètre quatre-vingt-deux. Elle avait les cheveux d’un roux flamboyant et de profonds yeux verts, aussi denses que la jungle, dans lesquels on pouvait percevoir une certaine irascibilité.

Ils s’étaient rencontrés il y a un an à peine, quand Adrien était au plus mal. Il venait juste de se faire renvoyer de l’Université de Stockholm pour avoir tenté d’obtenir des échantillons d’un entérovirus rare, le même virus qui avait pris la vie de sa mère quelques semaines auparavant. À l’époque, Adrien avait décidé de développer un remède, il en était même obsédé, afin que personne d’autre ne souffre comme elle avait souffert. Mais des professeurs de l’université l’avaient découvert et il avait été renvoyé sur le champ.

Claudette l’avait trouvé dans une allée, allongé dans une flaque de désolation composée de son propre vomi, à moitié conscient à cause d’un excès d’alcool. Elle l’avait ramené chez elle, l’avait nettoyé et lui avait donné de l’eau. Le lendemain matin Adrien avait trouvé cette magnifique femme au chevet de son lit, en s’éveillant. Elle lui avait souri et lui avait dit “Je sais exactement ce dont tu as besoin.”

Il pivota sur son tabouret de cuisine pour lui faire face, et fit courir ses mains le long de son dos. Même assis, il était presque aussi grand qu’elle. “C’est intéressant que tu mentionnes le Déluge,” observa-t-il. “Tu sais, il y a des spécialistes qui affirment que si le Grand Déluge s’est réellement produit, il a certainement eu lieu il y a environ sept à huit mille ans… à peu près à la même époque que cette souche. Peut-être que le Déluge était une métaphore et que c’est ce virus qui a nettoyé le monde de ses démons.”

Claudette prit un ton taquin. “Je vois bien tes efforts permanents pour mélanger science et spiritualité.” Elle prit gentiment son visage dans ses mains et lui embrassa le front. “Mais tu ne comprends toujours pas que, parfois, la foi est tout ce dont tu as besoin.”

La foi est tout ce dont tu as besoin. Voilà ce qu’elle lui avait prescrit il y a un an, quand il s’était réveillé de son affreuse cuite. Elle l’avait ramené chez elle et lui avait permis de rester dans son appartement, celui-là même qu’ils occupaient toujours à présent. Adrien ne croyait pas au coup de foudre avant de rencontrer Claudette, mais force était de constatait qu’elle influençait de bien des manières sa façon de penser. Pendant quelques mois, elle lui présenta les principes de l’Imam Khalil, un saint islamique originaire de Syrie. Khalil ne se considérait ni comme un sunnite, ni comme un chiite, mais simplement comme un fidèle de Dieu, permettant même aux adeptes de sa petite secte de l’appeler par n’importe quel nom de leur choix, étant donné que Khalil estimait que la relation de chaque individu par rapport à son créateur était strictement personnelle. Pour Khalil, le nom de ce dieu était Allah.

“Viens te coucher,” lui dit Claudette, caressant sa joue de la main. “Il faut que tu te reposes. Mais d’abord… as-tu préparé l’échantillon ?”

“L’échantillon.” Adrien acquiesça. “Oui, je l’ai.”

Il n’y avait qu’un seul minuscule flacon, à peine plus large qu’un pouce, contenant le virus actif, emprisonné hermétiquement dans le verre et niché entre deux cubes de mousse, eux-mêmes à l’intérieur de la boîte en acier inoxydable avec le sigle du danger biologique dessus. Cette boîte se trouvait bien en évidence sur le comptoir de leur cuisine.

“Bien,” dit Claudette d’une voix câline. “Parce que nous allons avoir de la visite.”

“Ce soir ?” Les mains d’Adrien tombèrent du dos de Claudette. Il n’aurait pas cru que ça puisse arriver si tôt. “À cette heure ?” Il était presque deux heures du matin.

“À tout moment,” dit-elle. “Nous avons fait une promesse, mon amour, et nous devons la tenir.”

“Oui,” murmura Adrien. Elle avait raison, comme toujours. Les vœux ne doivent pas être brisés. “Bien sûr.”

Brusquement, de lourds coups frappés à la porte de leur appartement les firent sursauter.

Claudette se dirigea rapidement vers la porte, laissant la chaîne du verrou enclenchée et ouvrant seulement de quelques centimètres à peine. Adrien la suivit, regardant par-dessus son épaule. Il vit deux hommes de l’autre côté de la porte. Aucun d’entre eux n’avait un visage amical. Il ne connaissait pas leurs noms et parlait d’eux en disant seulement “les arabes”, alors qu’ils auraient, autant qu’il sache, tout aussi bien pu être kurdes ou même turkmènes.

L’un d’eux parla d’une voix rapide à Claudette en arabe. Adrien ne comprit rien du tout. Au mieux, son arabe était rudimentaire, se limitant à quelques phrases que Claudette lui avait enseignées. Mais elle acquiesça d’un signe de tête, fit glisser la chaînette et les invita à entrer.

Ils étaient tous deux relativement jeunes, trente-cinq ans environ, et arboraient de longues barbes noires sur leurs joues couleur moka. Leur look était européen : jeans, tee-shirts et vestes légères pour affronter l’air frais de la nuit. L’Imam Khalil n’exigeait pas d’accoutrement religieux ni de vêtements spécifiques à ses disciples. En fait, depuis qu’ils avaient quitté la Syrie, il préférait que ses hommes se fondent dans la masse autant que possible, pour des raisons qui semblaient évidentes à Adrien, sachant ce que les deux hommes venaient se procurer ici.

“Cheval.” L’un des syriens fit un signe de tête presque révérencieux à Adrien. “Avancer ? Dis-nous.” Il parlait dans un français extrêmement basique.

“Avancer ?” répéta Adrien, confus.

“Je pense qu’il demande si tu as progressé,” expliqua gentiment Claudette.

Adrien esquissa un sourire moqueur. “Son français est pourri.”

“Tout comme ton arabe,” rétorqua Claudette.

Bien envoyé, pensa Adrien. “Dis-lui que le processus prend du temps, que c’est méticuleux et qu’il faut de la patience. Mais les choses avancent bien.”

Claudette relaya le message en arabe et les deux hommes firent un signe de tête en guise d’approbation.

“Petit morceau ?” demanda le deuxième homme. On aurait dit qu’ils faisaient l’effort d’essayer de parler français pour lui.

“Ils sont venus pour l’échantillon,” dit Claudette à Adrien, même s’il avait deviné le sens de ces deux mots, étant donné le contexte. “Tu veux bien leur donner ?” Il était évident pour lui que Claudette n’avait aucune envie de toucher le dangereux récipient, scellé ou pas.

Adrien acquiesça, mais ne bougea pas. “Demande-leur pourquoi Khalil n’est pas venu lui-même.”

Claudette se mordit la lèvre et lui toucha gentiment le bras. “Chéri,” dit-elle à voix basse, “Je suis sûre qu’il est occupé ailleurs…”

“Qu’est-ce qui pourrait bien être plus important que ça ?” insista Adrien. Il s’était vraiment attendu à voir l’Imam.

Claudette posa la question en arabe. Les deux syriens froncèrent les sourcils et se regardèrent l’un l’autre avant de répondre.

“Ils m’ont répondu qu’il rend visite à des infirmes ce soir,” dit Claudette en français à Adrien, “afin de prier pour leur libération de ce monde physique.”

Un souvenir traversa l’esprit d’Adrien : sa mère, seulement quelques jours avant sa mort, étendue dans son lit les yeux ouverts, mais hagards. Elle était à peine consciente à cause des médicaments sans lesquels elle aurait vécu un enfer permanent. Toutefois, avec eux, elle était pratiquement comateuse. Dans les semaines qui avaient précédé son décès, elle n’avait plus conscience du monde autour d’elle. Il avait souvent prié pour sa guérison, assis à son chevet. Pourtant, vers la fin, ses prières avaient changé et il s’était retrouvé à souhaiter que sa fin soit rapide et sans douleur.

“Qu’est-ce qu’il va faire avec ?” demanda Adrien. “Avec l’échantillon.”

“Il va s’assurer que ta mutation fonctionne,” répondit simplement Claudette. “Tu le sais bien.”

“Oui, mais…” Adrien s’interrompit. Il savait que ce n’était pas son rôle de questionner les intentions de l’Imam mais, soudain, il avait un besoin urgent de savoir. “Va-t-il le tester de façon privée ? Dans un lieu reculé ? Il est important de ne pas dévoiler notre jeu trop tôt. Le reste du lot n’est pas prêt…”

Claudette s’adressa brièvement aux deux syriens, puis elle attrapa Adrien par la main et l’entraîna dans la cuisine. “Mon amour,” dit-elle à voix basse, “je sens que tu as des doutes. Dis-moi ce qui se passe.”

Adrien soupira. “En effet,” admit-il. “C’est le seul minuscule échantillon, même pas aussi stable que vont l’être les autres. Et si ça ne marche pas ?”

“Ça va marcher.” Claudette passa ses bras autour de lui. “J’ai totalement confiance en toi, et l’Imam Khalil aussi. On t’a donné cette opportunité. Tu es béni, Adrien.”

Tu es béni. C’étaient les mêmes mots que Khalil avait utilisés lors de leur rencontre. Trois mois auparavant, Claudette avait emmené Adrien en voyage en Grèce. Khalil, comme tant de syriens, était un réfugié. Mais ce n’était pas un réfugié politique, ni le produit d’une nation déchirée par la guerre. C’était un réfugié religieux, chassé aussi bien par les sunnites que par les chiites, à cause de ses notions idéalistes. La spiritualité de Khalil était une fusion entre la foi islamique et certaines des influences philosophiques ésotériques de Druze, telles que la vérité et la transmigration de l’âme.

Adrien avait rencontré le saint homme dans un hôtel d’Athènes. L’Imam Khalil était un homme gentil avec un sourire agréable, portant un costume brun, ses cheveux noirs parfaitement peignés et sa barbe noire rasée de près. Le jeune français avait totalement été pris de court lors de leur première rencontre, quand l’Imam lui avait demandé de prier avec lui. Ils s’étaient assis tous les deux sur un tapis, face à La Mecque, et avaient prié en silence. Il y avait une sérénité dans l’air qui entourait l’Iman comme une aura, une placidité qu’Adrien n’avait pas ressentie depuis l’enfance, quand il était alors dans les bras réconfortants de sa mère.

Après la prière, les deux hommes avaient fumé à un narguilé en verre et bu du thé, alors que Khalil parlait de son idéologie. Ils avaient discuté de l’importance d’être honnête envers soi-même. Khalil pensait que le seul moyen pour l’humanité d’absoudre ses péchés était une vérité absolue, ce qui permettrait à l’âme de se réincarner dans un être pur. Il avait posé de nombreuses questions à Adrien à propos de la science et de la spiritualité. Il avait parlé ensemble de la mère d’Adrien et Khalil lui avait promis que, quelque part sur cette terre, elle était née de nouveau, pure, belle et en bonne santé. Le jeune français avait trouvé un immense réconfort dans ces paroles.

Khalil avait ensuite parlé de l’Imam Mahdi, le Rédempteur, le dernier des Imams, des hommes saints. Mahdi serait celui qui apporterait le Jour du Jugement et qui débarrasserait le monde du mal. Khalil pensait que ça arriverait très bientôt et, après la rédemption du Mahdi, viendrait l’utopie. Chaque être dans l’univers serait sans faille, intelligent et inaltérable.

Les deux hommes étaient restés assis ensemble pendant plusieurs heures, tard dans la nuit et, quand la tête d’Adrien était devenue aussi brumeuse que l’épais brouillard dans l’air autour d’eux, il avait fini par poser la question qui lui trottait dans la tête.

“Est-ce que c’est vous, Khalil ?” avait-il demandé au saint homme. “Êtes-vous le Mahdi ?”

L’Imam Kahlil avait esquissé un large sourire à ces mots. Il avait pris la main d’Adrien dans la sienne et avait dit gentiment, “Non, mon fils. C’est toi. Tu es béni. Je peux le voir aussi clairement que je vois ton visage.”

Je suis béni. Dans la cuisine de leur appartement de Marseille, Adrien colla ses lèvres contre le front de Claudette. Elle avait raison : il avait fait une promesse à Khalil et il devait la tenir. Il récupéra la boîte en acier sur le comptoir et la rapporta aux deux arabes en train d’attendre. Il déclipsa le couvercle et souleva la moitié supérieure du cube en mousse pour leur montrer le minuscule flacon de verre hermétiquement scellé qui se trouvait à l’intérieur.

On aurait dit qu’il n’y avait rien dans le flacon… ce qui faisait partie de la nature même d’être l’une des substances les plus dangereuses du monde entier.

“Chérie,” dit Adrien en replaçant la mousse et en refermant soigneusement le couvercle. “J’ai besoin que tu leur dises dans des termes très clairs qu’ils ne doivent absolument en aucun cas toucher ce flacon. Il doit être manipulé avec la précaution la plus extrême.”

Claudette relaya le message en arabe. Soudain, le syrien qui tenait la boîte eut l’air bien moins à son aise que l’instant d’avant. L’autre homme fit un signe de tête pour remercier Adrien et murmura une phrase en arabe qu’Adrien comprit : “Allah est avec toi, que la paix t’accompagne.” Ensuite, sans prononcer un mot de plus, les deux hommes quittèrent l’appartement.

Une fois qu’ils furent partis, Claudette tourna le verrou et remit la chaîne, puis elle se tourna vers son amant avec une expression rêveuse et satisfaite sur les lèvres.

Adrien, cependant, restait enraciné sur place, le visage sombre.

“Mon amour ?” dit-elle avec prudence.

“Qu’est-ce que je viens de faire ?” murmura-t-il. Il connaissait déjà la réponse : il venait de remettre un virus mortel entre les mains de deux étrangers, non pas entre celles de l’Iman Khalil. “Et s’ils ne lui donnent pas ? Et s’ils le font tomber, qu’ils l’ouvrent ou…”

“Mon amour.” Claudette passa ses bras autour de sa taille et posa sa tête contre sa poitrine. “Ce sont des disciples de l’Imam. Ils vont faire très attention et l’emmener là où il doit aller. Aies confiance. Tu viens de faire le premier pas pour changer le monde en mieux. Tu es le Mahdi. Ne l’oublie pas.”

“Oui,” dit-il doucement. “Bien sûr. Tu as raison, comme toujours. Et je dois terminer.” Si cette mutation ne marchait pas comme elle le devrait, ou s’il ne produisait pas le lot complet, il n’avait aucun doute que ce serait considéré comme un échec, non seulement aux yeux de Khalil, mais aussi aux yeux de Claudette. Sans elle, il s’effondrerait. Il avait besoin d’elle comme on a besoin d’air, de nourriture ou des rayons du soleil.

Pourtant, il ne pouvait pas s’empêcher de se demander ce qu’ils allaient faire de l’échantillon : si l’Imam Khalil allait le tester de façon privée, dans un lieu reculé, ou s’il allait le relâcher publiquement.

Mais il le découvrirait bien vite de toute façon.




CHAPITRE SIX


“Papa, tu n’as pas besoin de m’accompagner à la porte à chaque fois,” Maya lui saisit le bras, alors qu’ils traversaient Dahlgren Quad vers Healy Hall sur le campus de Georgetown.

“Je sais que je n’ai pas besoin de le faire,” répondit Reid. “J’en ai envie. Quoi, tu as honte d’être vue en compagnie de ton père ?”

“Ce n’est pas ça,” murmura Maya. Le trajet s’était fait en silence, Maya regardant pensivement par la fenêtre, alors que Reid essayait de trouver un sujet de conversation sans y parvenir.

Maya approchait de la fin de sa première année au lycée, mais elle avait déjà testé un peu le programme AP et avait donc commencé à prendre quelques cours par semaine sur le campus de Georgetown. C’était une belle immersion dans le monde de l’université et ça aurait belle allure sur sa candidature, d’autant que Georgetown était pour l’instant son premier choix. Reid avait non seulement insisté pour conduire Maya à l’université, mais également pour l’accompagner jusqu’à sa salle de cours.

La veille au soir, quand Maria avait soudain été forcée de couper court à leur rencart, Reid s’était dépêché de rentrer chez lui retrouver ses filles. Il était extrêmement perturbé par la nouvelle de l’évasion de Rais. Sur le trajet du retour, ses doigts tremblaient sur le volant de sa voiture, mais il s’était efforcé de rester calme et avait tenté de réfléchir de manière logique. La CIA était déjà à sa poursuite, tout comme Interpol très certainement. Il connaissait le protocole : chaque aéroport serait surveillé et des blocages routiers seraient établis sur les voies principales de Sion. Et Rais n’avait plus d’alliés vers qui se tourner.

En outre, l’assassin s’était échappé en Suisse, à plus de six mille kilomètres de là. La moitié d’un continent et un océan entier le séparait de Kent Steele.

Pourtant, il savait qu’il se sentirait beaucoup mieux quand il saurait Rais de nouveau en détention. Il ne doutait pas des capacités de Maria, mais il regrettait de ne pas avoir eu la présence d’esprit de lui demander de le tenir au courant à chaque avancée.

Maya et lui atteignaient l’entrée de Healy Hall quand Reid s’arrêta. “Très bien, on se voit après tes cours ?”

Elle lui jeta un regard suspicieux. “Tu ne m’accompagne pas à l’intérieur ?”

“Pas aujourd’hui.” Il avait l’impression de savoir pourquoi Maya avait été si silencieuse ce matin. Il lui avait donné une once d’indépendance le soir d’avant mais, aujourd’hui, il reprenait de nouveau ses habitudes. Il fallait qu’il garde en tête que ce n’était plus une petite fille. “Écoute, je sais que je t’ai un peu étouffée ces derniers temps…”

“Un peu ?” ironisa Maya.

“…Et j’en suis désolée. Tu es une jeune femme capable, pleine de ressources et intelligente. Et tu veux juste un peu d’indépendance. Je le comprends. Ma nature surprotectrice est mon problème, pas le tien. Tu n’as rien fait pour que je me conduise ainsi.”

Maya essaya de cacher le sourire sur son visage. “Je rêve où tu viens de dire que ce n’est pas ma faute, mais la tienne ?”

Il acquiesça. “Oui, parce que c’est la vérité. Je ne pourrais jamais me le pardonner si quelque chose t’arrivait et que je n’étais pas là.”

“Mais tu ne seras pas toujours là,” répondit-elle, “malgré tous tes efforts. Et je dois être en mesure de pouvoir gérer mes problèmes toute seule.”

“Tu as raison. Je vais faire de mon mieux pour lâcher un peu de lest.”

Elle haussa un sourcil. “Tu me le promets ?”

“Je te le promets.”

“OK.” Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur sa joue. “On se voit après les cours.” Elle se dirigeait vers sa salle de classe, mais une pensée lui vint d’un coup. “Tu sais quoi ? Je devrais peut-être apprendre à tirer, juste au cas où…”

Il pointa un doigt vers elle en guise d’avertissement. “Ne pousse pas le bouchon non plus.”

Elle esquissa un sourire, puis s’évanouit dans le couloir. Reid s’attarda dehors pendant quelques minutes. Bon dieu, ses filles grandissaient trop vite. Dans deux petites années, Maya serait légalement une adulte. Bientôt il y aurait des voitures, des frais universitaires, et… Et, tôt ou tard, il y aurait des garçons. Heureusement, ça n’était pas encore arrivé.

Il se changea les idées en admirant l’architecture du campus, tandis qu’il se dirigeait vers Copley Hall. Il ne se lasserait jamais de se promener dans l’université, de profiter de ses structures des dix-huit et dix-neuvième siècles, beaucoup ayant été bâties dans le style Romanesque Flamand qui prospérait en Europe au Moyen-Âge. En outre, la mi-mars en Virginie était le moment où change la saison, avec un climat qui arrivait à dépasser les 10 ou 15 degrés les plus beaux jours.

Son rôle en tant que professeur adjoint consistait généralement à gérer des classes plus petites, de vingt-cinq à trente étudiants à la fois, dont la spécialité était principalement l’histoire. Ses cours étaient axés sur la guerre et il remplaçait souvent le Professeur Hildebrandt, un titulaire qui voyageait fréquemment pour un livre qu’il était en train d’écrire.

Ou peut-être est-ce un agent secret de la CIA, songea Reid avec amusement.

“Bonjour,” dit-il bruyamment en entrant dans la salle de classe. La plupart de ses étudiants était déjà là à son arrivée, donc il se hâta de rejoindre l’avant de la pièce, de poser sa sacoche sur le bureau et de retirer son manteau en tweed. “Étant donné que j’ai quelques minutes de retard, rentrons directement dans le vif du sujet.” Il était content de donner de nouveau des cours. Il se sentait dans son élément, du moins l’un d’entre eux. “Je suis sûr que l’un d’entre vous peut me dire quel a été l’événement le plus dévastateur, en termes de nombre de morts, de l’histoire de l’Europe ?”

“La Seconde Guerre Mondiale,” répondit immédiatement quelqu’un.

“L’un des pires au niveau mondial, c’est clair,” répondit Reid, “mais la Russie s’en est bien moins tirée que l’Europe au niveau des chiffres. Quoi d’autre ?”

“La conquête mongole,” proposa une brune à queue de cheval.

“Une autre bonne idée, mais vous réfléchissez en termes de conflits armés. Or, ce à quoi je pense est moins anthropogénique : c’est plus biologique.”

“La peste noire,” murmura un blond au premier rang.

“Oui, c’est exact, Monsieur… ?”

“Wright,” répondit le gamin.

Reid esquissa un sourire. “M. Wright, en êtes-vous sûr ?”

Le jeune sourit timidement et secoua la tête.

“Oui, M. Wright a raison : il s’agit de la peste noire. La pandémie de la peste bubonique débuta en Asie Centrale, voyagea le long de la route de la soir, fut transmise en Europe à cause des rats sur les navires marchands et, au quatorzième siècle, tua soixante-quinze à deux-cents millions de gens d’après les estimations.” Il marcha un moment pour ponctuer ses propos. “Cela fait une énorme différence, n’est-ce pas ? Comment ces chiffres peuvent-il être aussi larges ?”

La brune du troisième rang leva timidement la main. “Parce qu’ils n’avaient pas de bureau de recensement il y a sept-cents ans ?”

Reid et quelques autres se mirent à rire. “Eh bien, non, en effet. Mais c’est également à cause de la rapidité avec laquelle la peste s’est propagée. Je veux dire, nous sommes en train de parler de plus d’un tiers de la population de l’Europe tuée en l’espace de deux ans. Pour remettre ça en perspective, c’est comme si toute la côte Est et la Californie avaient été vidées de leurs habitants.” Il se pencha sur son bureau et croisa les bras. “Maintenant, je sais ce que vous êtes en train de vous dire. ‘Professeur Lawson, n’êtes-vous pas censé venir nous parler des guerres ?’ Si, et c’est ce que je vais faire tout de suite.”

“Quelqu’un a mentionné la conquête mongole. Pendant une brève période, Gengis Khan a eu le plus grand empire contigu de l’histoire et ses forces ont marché sur l’Europe de l’Est pendant les années de peste en Asie. Khan est considéré comme l’un des premiers à avoir utilisé ce que nous appelons maintenant la guerre biologique. Si une ville ne se rendait pas, son armée catapultait des corps infestés par la peste par-dessus leurs remparts. Et ensuite… elle n’avait plus qu’à attendre un peu.”

M. Wright, le blond du premier rang, fronça le nez de dégoût. “Impossible que ce soit vrai.”

C’est vrai, je vous l’assure. Siège de Kafa, où est à présent la Crimée, en 1346. Vous voyez, on se plaît à penser qu’une chose comme la guerre biologique est un nouveau concept, mais ce n’est pas le cas. Avant que nous ayons des tanks, des drones, des missiles ou même des armes à feu au sens moderne du terme, nous, euh… ils, euh…”

“Pourquoi est-ce que tu possèdes un truc pareil, Reid ?” demande-t-elle d’un ton accusateur. Ses yeux semblent plus apeurés qu’en colère.

À sa mention du mot “armes,” un souvenir venait de surgir dans sa tête, le même qu’avant, mais plus clair cette fois. Dans la cuisine de leur ancienne maison en Virginie. Kate a trouvé quelque chose en faisant la poussière dans l’un des conduits de la climatisation.

Un flingue sur la table, petit, un LC9 neuf millimètres argenté. Kate gesticule des mains en direction de l’arme, comme si c’était un objet maudit. “Pourquoi est-ce que tu possèdes un truc pareil, Reid ?”

“C’est… juste pour se protéger,” mens-tu.

“Se protéger ? Est-ce que tu sais au moins t’en servir ? Et si l’une des filles était tombée dessus ?”

“Elles ne feraient pas…”

“Tu sais à quel point Maya peut être curieuse. Bon sang, Je ne veux même pas savoir comment tu te l’es procuré. Je ne veux pas de ce truc chez nous. S’il te plaît, débarrasse-toi de ça.”

“Bien sûr. Je suis désolé, Katie.” Katie… le nom que tu lui réserve quand elle est en colère.

Tu prends délicatement le flingue sur la table, comme si tu ne savais pas comment le manipuler.

Une fois qu’elle sera partie au travail, tu devras récupérer les onze autres armes planquées dans toute la maison. Leur trouver de meilleures cachettes.

“Professeur ?” le jeune homme blond, Wright, regardait Reid d’un air inquiet. “Vous allez bien ?”

“Euh… ouais.” Reid se redressa et se râcla la gorge. Il avait mal aux doigts : il avait serré fort les bords du bureau quand le souvenir l’avait happé. “Ouais, désolé.”

Il n’avait plus aucun doute à présent. Il était sûr d’avoir perdu au moins un souvenir de Kate.

“Euh… désolé les jeunes, mais je ne me sens pas très bien tout à coup” dit-il à ses élèves. “C’est arrivé subitement. Disons, euh, qu’on va en rester là pour aujourd’hui. Je vais vous donner de la lecture et nous reprendrons tout ça lundi.”

Ses mains tremblèrent pendant qu’il leur donnait les numéros de pages à lire. De la sueur se mit à perler sur son front, alors que les étudiants quittaient la pièce. La brune du troisième rang s’arrêta devant son bureau. “Vous n’avez vraiment pas l’air bien, Professeur Lawson. Vous voulez que l’on prévienne quelqu’un ?”

Une migraine était en train de se former à l’avant de son crâne, mais il se força à esquisser un sourire qu’il espérait agréable. “Non, merci, ça va aller. J’ai juste besoin de me reposer.”

“OK. Bon rétablissement, Professeur.” Elle quitta également la salle de cours.

Dès qu’il se retrouva seul, il fouilla dans le tiroir de son bureau, trouva des cachets d’aspirine et les avala avec l’eau qu’il sortit d’une bouteille dans son sac.

Il s’enfonça dans sa chaise et attendit que son rythme cardiaque se calme. Les souvenirs n’avaient pas seulement eux un impact mental ou émotionnel sur lui, ils avaient également eu un effet réellement physique. L’idée de perdre les souvenirs qu’il avait de Kate, alors qu’il l’avait déjà perdue elle, lui donnait la nausée.

Au bout de quelques minutes, la sensation de malaise dans son estomac commença à s’estomper, contrairement aux pensaient qui affluaient dans son esprit. Il ne pouvait plus se chercher d’excuses : il devait prendre une décision. Il allait devoir déterminer quoi faire ensuite. Chez lui, dans une boîte sur son bureau, se trouvait la lettre lui indiquant vers qui se tourner pour obtenir de l’aide : un médecin suisse du nom de Guyer, le neurochirurgien qui lui avait installé le suppresseur de mémoire dans la tête. Si quelqu’un pouvait l’aider à retrouver la mémoire, c’était bien lui. Reid venait de passer ce dernier mois à changer sans cesse d’avis, à savoir s’il devait ou non tenter de retrouver totalement ses souvenirs.

Mais des souvenirs concernant sa femme étaient partis et il n’avait aucun autre moyen de savoir si d’autres choses avaient été effacées avec le suppresseur.

À présent, il était prêt.




CHAPITRE SEPT


“Regarde-moi,” dit l’Imam Khalil en arabe. “S’il te plaît.”

Il posa les mains sur les épaules du garçon dans un geste paternel et s’agenouilla légèrement pour se retrouver face à face avec lui. “Regarde-moi,” dit-il à nouveau. Ce n’était pas une demande, mais un ordre énoncé gentiment.

Omar avait du mal à regarder Khalil dans les yeux. Au lieu de ça, il regardait son menton et la barbe noire impeccable, parfaitement rasée au niveau du cou. Il regardait les revers de son costume marron foncé, largement plus cher et plus raffiné que n’importe lequel des vêtements qu’Omar avait portés dans sa vie. Cet homme plus âgé sentait bon, et il parlait au garçon comme s’ils étaient égaux, avec un respect que personne d’autre ne lui avait témoigné avant. Pour toutes ces raisons, Omar ne pouvait pas regarder Khalil dans les yeux.

“Omar, sais-tu ce qu’est un martyr ?” demanda-t-il. Sa voix était claire, mais pas forte. Le garçon n’avait d’ailleurs jamais entendu l’Imam crier.

Omar secoua la tête. “Non, Imam Khalil.”

“Un martyr est une sorte de héros. Mais il est plus que ça : c’est un héros qui se donne pleinement à une cause. On se souvient d’un martyr. On célèbre un martyr. Toi, Omar, tu seras célébré. On se souviendra de toi. Tu seras aimé pour toujours. Et tu sais pourquoi ?”

Omar acquiesça faiblement, mais ne répondit pas. Il croyait aux enseignements de l’Imam, s’était accroché à eux comme à un gilet de sauvetage, encore plus depuis la bombe qui avait tué sa famille. Même après avoir été forcé de quitter sa patrie, la Syrie, par des dissidents. Il avait du mal, toutefois, à croire ce que l’Imam Khalil lui avait dit il y a quelques jours à peine.

“Tu es béni,” dit Khalil. “Regarde-moi, Omar.” Avec beaucoup de difficulté, Omar leva les yeux pour rencontrer ceux de Khalil, bruns, doux, amicaux et intenses à la fois. “Tu es le Mahdi, le dernier des Imams. Le Rédempteur qui débarrassera le monde de ses pêcheurs. Tu es un sauveur, Omar. Tu comprends ?”

“Oui, Imam.”

“Et tu y crois, Omar ?”

Le garçon n’en était pas sûr. Il ne se sentait pas spécial, ni important ou béni par Allah, mais il répondit quand même, “Oui, Imam. J’y crois.”

“Allah m’a parlé,” dit doucement Khalil, “et il m’a dit ce que nous devons faire. Tu te souviens de ce que tu dois faire ?”

Omar acquiesça. Sa mission était assez simple, bien que Khalil se soit assuré que le garçon n’ait aucun doute sur ce qu’elle signifiait pour lui.

“Bien, bien.” Khalil esquissa un grand sourire. Ses dents parfaitement blanches brillaient sous le soleil. “Avant de nous séparer, Omar, me ferais-tu l’honneur de prier avec moi un moment ?”

Khalil tendit la main, et Omar la saisit. Elle était chaude et douce dans la sienne. L’Imam ferma les yeux et ses lèvres se mirent à bouger à ses paroles muettes.

“Imam ?” dit Omar presque dans un soupir. “Est-ce qu’on ne devrait pas se mettre face à La Mecque ?”

De nouveau, Khalil eut un large sourire. “Pas aujourd’hui, Omar. Le seul véritable Dieu m’a accordé une faveur : aujourd’hui, c’est à toi que je fais face.”

Ils restèrent un long moment tous les deux, priant en silence en se faisant face. Omar sentait le soleil chaud sur son visage et, pendant la minute de silence qui suivit, il crut ressentir quelque chose, comme si les doigts invisibles de Dieu lui caressaient la joue.

Khalil resta agenouillé un instant devant lui, alors qu’ils se trouvaient maintenant dans l’ombre d’un petit avion blanc. Celui-ci ne pouvait accueillir que quatre personnes et avait des hélices sur les ailes. Omar n’avait jamais été aussi proche d’un avion, sauf celui qui l’avait conduit de la Grèce à l’Espagne, la seule fois de sa vie où il avait pris l’avion.

“Merci pour tout.” Khalil lâcha la main du garçon. “Je dois y aller maintenant, et toi aussi. Allah est avec toi, Omar, que la paix soit sur lui et que la paix soit sur toi.” L’homme mûr lui sourit une dernière fois, puis tourna les talons et grimpa la courte rampe menant à l’intérieur de l’avion.

Les moteurs démarrèrent, se mirent à ronronner, puis à rugir. Omar recula de plusieurs pas alors que l’avion avançait maintenant sur la petite piste de décollage. Il le regarda prendre de la vitesse, aller de plus en plus vite, jusqu’au moment où il s’éleva dans les airs, puis finit par disparaître.




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