La Maison Idéale
Blake Pierce


Dans LA MAISON IDÉALE (Tome n°3), Jessie Hunt, 29 ans, profileuse criminelle, sort de l’Académie du FBI, se retrouve pourchassée par son père assassin et doit jouer périlleusement au chat et à la souris. Entre temps, elle doit se dépêcher d’arrêter un tueur dans une nouvelle affaire qui lui fait visiter les profondeurs de la banlieue et de sa propre âme. Elle comprend alors que la clé de sa survie réside dans le déchiffrage de son passé, un passé qu’elle aurait voulu ne plus jamais affronter.Thriller psychologique haletant avec des personnages inoubliables et un suspense quasi-insoutenable, LA MAISON IDÉALE est le tome n°3 d’une nouvelle série captivante dont vous tournerez les pages jusque tard dans la nuit.Le tome n°4 de la série Jessie Hunt sera bientôt disponible.







La maison idéale



(roman de suspense psychologique avec Jessie Hunt, tome 3)



b l a k e p i e r c e


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la série de romans à suspense à succès RILEY PAGE, qui comporte quinze tomes (pour l’instant). Blake Pierce est aussi l’auteur de la série de romans à suspense MACKENZIE WHITE, qui comprend neuf tomes (pour l’instant) ; de la série de romans à suspense AVERY BLACK, qui comprend six tomes ; de la série de romans à suspense KERI LOCKE, qui comprend cinq tomes ; de la série de romans à suspense LE MAKING OF DE RILEY PAIGE, qui comprend trois tomes (pour l’instant) ; de la série de romans à suspense KATE WISE, qui comprend deux tomes (pour l’instant) ; de la série de romans à suspense psychologique CHLOE FINE, qui comprend trois tomes (pour l’instant) et de la série de thrillers psychologiques JESSIE HUNT, qui comprend trois tomes (pour l’instant).



Lecteur gourmand et fan depuis toujours de romans à mystère et à suspense, Blake aime beaucoup recevoir de vos nouvelles, donc, n’hésitez pas à vous rendre sur www.blakepierceauthor.com pour en apprendre plus et rester en contact.



Copyright © 2018 par Blake Pierce.



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Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n’est que pure coïncidence.



Image de couverture : copyright hurricanehank, utilisée en vertu d’une licence accordée par Shutterstock.com.


LIVRES PAR BLAKE PIERCE



SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE JESSIE HUNT

LA FEMME PARFAITE (Volume 1)

LE QUARTIER PARFAIT (Volume 2)

LA MAISON PARFAITE (Volume 3)



SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE CHLOE FINE

LA MAISON D’À CÔTÉ (Volume 1)

LE MENSONGE D’UN VOISIN (Volume 2)

VOIE SANS ISSUE (Volume 3)



SÉRIE MYSTÈRE KATE WISE

SI ELLE SAVAIT (Volume 1)

SI ELLE VOYAIT (Volume 2)

SI ELLE COURAIT (Volume 3)

SI ELLE SE CACHAIT (Volume 4)



LES ORIGINES DE RILEY PAIGE

SOUS SURVEILLANCE (Tome 1)

ATTENDRE (Tome 2)

PIEGE MORTEL (Tome 3)



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

RÉACTION EN CHAÎNE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA À LA CHASSE (Tome 5)

À VOTRE SANTÉ (Tome 6)

DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)

UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)

SANS COUP FÉRIR (Tome 9)

À TOUT JAMAIS (Tome 10)

LE GRAIN DE SABLE (Tome 11)

LE TRAIN EN MARCHE (Tome 12)

PIÉGÉE (Tome 13)

LE RÉVEIL (Tome 14)

BANNI (Tome 15)



SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2)

AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3)

AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4)

AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5)

AVANT QU’IL NE RESSENTE (Volume 6)

AVANT QU’IL NE PÈCHE (Volume 7)

AVANT QU’IL NE CHASSE (Volume 8)

AVANT QU’IL NE TRAQUE (Volume 9)

AVANT QU’IL NE LANGUISSE (Volume 10)



LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK

RAISON DE TUER (Tome 1)

RAISON DE COURIR (Tome2)

RAISON DE SE CACHER (Tome 3)

RAISON DE CRAINDRE (Tome 4)

RAISON DE SAUVER (Tome 5)

RAISON DE REDOUTER (Tome 6)



LES ENQUETES DE KERI LOCKE

UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1)

DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2)

L’OMBRE DU MAL (Tome 3)

JEUX MACABRES (Tome 4)

LUEUR D’ESPOIR (Tome 5)


SOMMAIRE



CHAPITRE PREMIER (#ufb353031-85e5-5162-bf2a-99072e76d7ae)

CHAPITRE DEUX (#u47a1cf96-2cc5-585e-b8c6-cc155c0e5d6a)

CHAPITRE TROIS (#udad4a00d-6425-56dc-962e-e527d1f342e9)

CHAPITRE QUATRE (#uf19882c1-6c14-5ffd-990e-179c4dfa8a3b)

CHAPITRE CINQ (#ud7f8308e-528d-5960-a298-e6c007e1b7f4)

CHAPITRE SIX (#ub2b30c34-e420-56d3-bb9c-459520c4389c)

CHAPITRE SEPT (#u3245bd31-feab-5785-a5f3-34169aef3904)

CHAPITRE HUIT (#u2c3d574b-6da2-54fe-b3f4-0cf3c6ae4b9f)

CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-ET-UN (#litres_trial_promo)




CHAPITRE PREMIER


Eliza Longworth prit une grande gorgée de son café tout en contemplant l’Océan Pacifique et en s’émerveillant de la vue dont elle jouissait à seulement quelques pas de sa chambre. Parfois, il fallait qu’elle se souvienne de la chance qu’elle avait.

Son amie de vingt-cinq ans, Penelope Wooten, était assise dans la chaise longue d’à côté, sur le patio qui surplombait le canyon de Los Liones. Cette journée de mars était relativement claire et, au loin, l’Île de Catalina était visible. Quand elle regardait à sa gauche, Eliza voyait les tours brillantes du centre-ville de Santa Monica.

C’était un lundi en milieu de matinée. Les enfants avaient été envoyés à la crèche et à l’école et, après l’heure de pointe, la circulation s’était apaisée. La seule chose que ces amies de longue date avaient prévu de faire avant le déjeuner était de se délasser dans le manoir de trois étages d’Eliza, bâti sur le coteau de Pacific Palisades. Si Eliza n’avait pas nagé dans le bonheur à ce moment-là, elle aurait même pu commencer à se sentir un peu coupable mais, quand l’idée lui vint en tête, elle la rejeta immédiatement.

Tu auras des quantités de temps pour stresser aujourd’hui. Permets-toi de te détendre pour l’instant.

— Tu veux que j’aille te chercher du café ? demanda Penny. Il faut que j’aille au petit coin, de toute façon.

— Non, merci. J’en ai assez bu pour l’instant, dit Eliza.

Alors, avec un sourire espiègle, elle ajouta :

— Au fait, quand il n’y a que des adultes, tu sais que tu peux dire que tu vas aux toilettes, hein ?

Penny lui répondit en lui tirant la langue et se leva, dépliant de la chaise ses jambes incroyablement longues comme une girafe qui se lève après une sieste. Ses longs cheveux blonds chatoyants, tellement plus stylés que ceux d’Eliza qui, châtain clair, lui tombaient sur les épaules, étaient attachés en une queue de cheval utilitaire à la mode. Elle avait encore l’apparence de l’ex-mannequin de mode qu’elle avait été jusqu’au jour où, peu avant d’avoir trente ans, elle avait abandonné cette carrière pour vivre une vie certes moins excitante mais beaucoup moins frénétique.

Elle rentra dans la maison, laissant Eliza seule avec ses pensées. Presque immédiatement, malgré tous ses efforts, Eliza se souvint de la conversation qu’elles avaient eue quelques minutes plus tôt. Elle se la remémora en boucle comme si elle ne pouvait s’en empêcher.

— Gray a l’air si distant, ces derniers temps, avait dit Eliza. Notre seule priorité était toujours de manger en famille avec les enfants mais, depuis qu’il a été promu associé principal, il a dû aller à tous ces dîners de travail.

— Je suis sûre qu’il le regrette autant que toi, lui avait assuré Penny. Quand vous vous serez habitués à ce changement, vous retrouverez probablement votre ancienne routine.

— Je peux accepter qu’il travaille plus longtemps. Je comprends ça. Maintenant, il est plus responsable de la réussite de l’entreprise. Ce qui m’énerve, c’est qu’il ne semble pas le regretter. Il n’a jamais dit qu’il regrettait de ne pas être ici plus souvent. Je ne suis même pas sûre qu’il l’ait remarqué.

— Je suis sûre qu’il l’a remarqué, Lizzie, avait dit Penny. Seulement, il doit s’en sentir coupable. S’il reconnaissait ce qu’il rate en étant moins souvent ici, cela le ferait souffrir encore plus. Je parie qu’il essaie de ne pas y penser. C’est ce que je fais, parfois.

— Qu’entends-tu par là ? demanda Eliza.

— Je prétends qu’une chose assez peu admirable que je fais dans ma vie n’est pas si grave parce que, si j’admettais qu’elle était grave, j’aurais encore plus de mal à la supporter.

— Que fais-tu donc de si grave ? demanda Eliza d’un ton moqueur.

— Déjà, la semaine dernière, j’ai mangé la moitié d’un paquet de Pringles d’un seul coup, et ensuite, j’ai fâché les enfants parce qu’ils voulaient de la glace pour le quatre heures. Voilà, c’est tout.

— Tu as raison. Tu es quelqu’un d’horrible.

Penny tira la langue avant de répondre. Penny aimait beaucoup tirer la langue.

— Ce que je veux dire, c’est qu’il est peut-être moins inconscient qu’on dirait. As-tu envisagé d’avoir recours à un thérapeute ?

— Tu sais que je ne crois pas à ces conneries. De plus, pourquoi irais-je voir un thérapeute alors que tu es là ? Entre la thérapie de Penny et le yoga, j’ai tout ce qu’il me faut sur le plan émotionnel. Au fait, est-ce qu’on se retrouve encore demain matin chez toi ?

— Absolument.

Maintenant qu’elle y repensait, sérieusement, la thérapie de couple n’était peut-être pas une si mauvaise idée. Eliza savait que Penny et Colton y allaient une semaine sur deux et qu’ils semblaient s’en porter mieux. Si elle y allait, elle savait au moins que sa meilleure amie ne remuerait pas le couteau dans la plaie.

Elles avaient été solidaires l’une de l’autre depuis l’école élémentaire. Elle se souvenait encore de l’époque où Kelton Prew lui tirait les couettes et où Penny avait gratifié l’insolent d’un coup de pied au tibia. Cela s’était passé le premier jour de la troisième classe. Depuis, elles avaient été les meilleures des copines.

Elles avaient surmonté des quantités d’épreuves en se soutenant mutuellement. Eliza avait soutenu Penny quand elle avait eu sa crise de boulimie au lycée. Pendant leur deuxième année d’étude, c’était Penny qui avait convaincu Eliza que sa relation avec Ray Houson n’avait pas simplement été un incident, mais que cet homme l’avait bien violée.

Penny était allée voir la police du campus avec elle et elle l’avait accompagnée dans la salle d’audience pour la soutenir quand elle avait témoigné. Ensuite, quand l’entraîneur de tennis avait voulu l’éjecter de l’équipe et la priver de sa bourse parce qu’elle avait encore des difficultés des mois plus tard, Penny était allée le voir et avait menacé d’aider son amie à le traîner en justice. Eliza était restée dans l’équipe et avait remporté le titre de joueuse junior de l’année.

Quand Eliza avait fait une fausse couche après avoir essayé de tomber enceinte pendant dix-huit mois, Penny était venue la voir tous les jours jusqu’au moment où elle avait réussi à la faire sortir de son lit. Finalement, quand les docteurs avaient conclu que le fils aîné de Penny, Colt Jr., était autiste, c’était Eliza qui, suite à des semaines de recherche, avait trouvé l’école qui l’avait finalement aidé à s’épanouir.

Elles s’étaient tellement battues ensemble qu’elles aimaient dire qu’elles étaient les Guerrières de Westside, même si leurs maris trouvaient ce nom ridicule. Donc, si Penny suggérait qu’Eliza devrait envisager de suivre une thérapie de couple, elle devrait peut-être le faire.

Eliza fut arrachée à ses pensées quand elle entendit sonner le téléphone de Penny. Elle tendit la main et le saisit, prête à avertir son amie si quelqu’un essayait de la contacter. Cependant, quand elle vit le nom de l’expéditeur, elle ouvrit le message. Il était de Gray Longworth, le mari d’Eliza. Elle lut :

Je suis impatient de te voir ce soir. Trois jours sans toi, c’est trop long. J’ai dit à Lizzie que j’avais un dîner avec un associé. Même heure, même endroit, hein ?

Eliza posa le téléphone. Soudain, elle avait le vertige et elle se sentait faible. Sa tasse lui échappa des mains, frappa le sol et se brisa en des dizaines de fragments de céramique.

Penny revint au pas de course.

— Tout va bien ? demanda-t-elle. J’ai entendu quelque chose se casser.

Elle baissa les yeux, vit la tasse et le café qui était éclaboussé tout autour, puis elle releva les yeux et vit le visage hébété d’Eliza.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

Eliza tourna involontairement les yeux vers le téléphone de Penny et elle regarda son amie suivre son regard. Elle vit dans les yeux de Penelope le moment où elle comprit la situation et ce qui avait dû surprendre à ce point son amie la plus ancienne et la plus chère.

— Ce n’est pas ce que tu crois, dit anxieusement Penny sans essayer de nier ce qu’elles savaient toutes les deux.

— Comment as-tu pu faire ça ? demanda Eliza, arrivant tout juste à prononcer les mots. Je te faisais plus confiance qu’à qui que ce soit d’autre et tu as fait ça ?

Eliza avait l’impression que quelqu’un venait d’ouvrir une trappe sous ses pieds et qu’elle tombait dans le néant. Tout ce qui avait servi de base à sa vie semblait se désintégrer sous ses yeux. Elle se dit qu’elle allait peut-être vomir.

— Je t’en prie, Eliza, supplia Penny en s’agenouillant à côté de son amie. Laisse-moi t’expliquer. C’est bien arrivé, mais c’était une erreur et j’ai essayé de la réparer.

— Une erreur ? répéta Eliza en se redressant dans sa chaise, sentant la nausée se mélanger à la colère et former un chaudron de bile bouillante dont le gaz remontait de son estomac à sa gorge. Une erreur, c’est trébucher sur un bord de trottoir et renverser quelqu’un. Une erreur, c’est oublier la retenue quand on fait une soustraction. Permettre accidentellement au mari de ta meilleure amie de coucher avec toi, ce n’est pas une erreur, Penny !

— Je sais, reconnut Penny d’une voix étranglée par le regret. Je n’aurais pas dû dire ça. C’était une très mauvaise décision, prise dans un moment de faiblesse, nourrie par trop de verres de viognier. Je lui ai dit que c’était fini.

— ‘Fini’ ? Donc, ça s’est produit plus d’une fois, nota Eliza en se relevant maladroitement. Cela fait exactement combien de temps que tu couches avec mon mari ?

Penny resta silencieuse. Visiblement, elle craignait que l’honnêteté fasse plus de mal que de bien.

— Environ un mois, finit-elle par admettre.

Soudain, les absences récentes du mari d’Eliza devinrent plus compréhensibles. Chaque nouvelle révélation semblait lui envoyer un coup de poing à l’estomac. Eliza sentait que la seule chose qui l’empêchait de s’effondrer était la rage d’être victime d’un acte injuste.

— Amusant, signala amèrement Eliza. Cela correspond à peu près à la période où Gray a commencé à aller à ces réunions tardives entre associés qui, d’après toi, lui donnaient une sensation de culpabilité. Quelle coïncidence.

— J’avais cru que je pourrais contrôler la situation … commença à dire Penny.

— Ne me raconte pas ça, dit Eliza en l’interrompant. Nous savons toutes les deux que tu peux être agitée, mais est-ce comme ça que tu gères ton agitation ?

— Je sais que ça n’aide pas, insista Penny, mais j’allais rompre. Cela fait trois jours que je ne lui ai pas parlé. J’essayais juste de trouver un moyen de rompre avec lui sans que tu découvres le pot aux roses.

— On dirait qu’il va te falloir un nouveau plan, cracha Eliza.

Elle avait extrêmement envie d’envoyer les fragments de la tasse de café sur son amie d’un coup de pied et elle ne se retint de le faire que parce qu’elle était pieds nus. Elle s’accrochait à sa colère, car elle savait que c’était la seule chose qui l’empêchait de perdre complètement son sang-froid.

— Je t’en prie, permets-moi de trouver un moyen d’arranger ça. Il y a forcément quelque chose que je peux faire.

— Effectivement, lui assura Eliza. Va-t’en maintenant.

Son amie la regarda fixement pendant un moment. Cependant, elle avait dû sentir qu’Eliza parlait sérieusement et son hésitation ne dura pas.

— OK, dit Penny en ramassant ses affaires et en se précipitant vers la porte de devant. Je m’en vais, mais il faudra qu’on reparle. Nous avons vécu trop de choses ensemble pour tout gâcher, Lizzie.

Eliza se força à ne pas lui hurler d’insultes en guise de réponse. C’était peut-être la dernière fois qu’elle voyait son ‘amie’ et elle voulait qu’elle comprenne l’ampleur de la situation.

— Ça n’a plus rien à voir, dit-elle lentement en mettant l’accent sur chaque mot. Toutes ces autres fois, nous étions ensemble contre le monde, nous nous soutenions l’une l’autre. Cette fois-ci, tu m’as poignardée dans le dos. Notre amitié est terminée.

Alors, elle claqua la porte au visage de sa meilleure amie.




CHAPITRE DEUX


Jessie Hunt se réveilla en sursaut et, pendant un bref instant, elle ne sut pas où elle était. Il lui fallut un moment pour se souvenir qu’elle était en l’air, un lundi matin, et qu’un avion la ramenait de Washington D.C. à Los Angeles. Elle regarda sa montre et vit qu’il restait deux heures avant l’atterrissage.

Essayant de ne pas se rendormir, elle se réveilla en buvant une gorgée d’eau dans la gourde qui était rangée dans la poche à l’arrière du siège. Elle fit circuler l’eau dans sa bouche en essayant de se débarrasser de la sensation cotonneuse qu’elle y ressentait.

Si elle s’endormait facilement, ce n’était pas pour rien. Les dix dernières semaines avaient été parmi les plus épuisantes de sa vie. Elle venait de terminer la National Academy du FBI, un programme de formation intense destiné aux agents locaux chargés de l’application de la loi et conçu pour les familiariser avec les techniques d’enquête du FBI.

Seuls ceux qui avaient été désignés par leurs superviseurs avaient accès à ce programme exclusif. Pour ceux n’allaient pas à Quantico pour devenir des agents officiels du FBI, cette formation intensive était ce qui se faisait de mieux.

Normalement, Jessie n’aurait pas dû avoir le droit de participer à cette formation. Jusqu’à récemment, elle avait seulement été consultante intérim junior en profilage criminel pour la Police de Los Angeles. Cependant, quand elle avait résolu une affaire à profil élevé, sa réputation s’était rapidement améliorée.

Rétrospectivement, Jessie comprenait pourquoi l’académie préférait des personnels plus expérimentés. Pendant les deux premières semaines de la formation, elle s’était sentie complètement submergée par le volume d’informations qu’on lui demandait d’absorber. Elle avait eu des cours de médecine légale, de droit, de mentalité terroriste et aussi des cours portant sur son domaine de prédilection, la science du comportement, qui partait du principe selon lequel il fallait entrer dans l’esprit des tueurs pour mieux comprendre leurs mobiles. En plus de cela, il y avait l’entraînement physique permanent qui faisait souffrir tous ses muscles.

Finalement, elle avait trouvé ses repères. Les cours, qui lui rappelaient son travail de troisième cycle en psychologie criminelle, commençaient à faire sens. Au bout d’environ un mois, son corps avait arrêté de lui faire souffrir le martyre quand elle se réveillait le matin et, surtout, le temps qu’elle passait à étudier les sciences du comportement lui permettait d’interagir avec les meilleurs experts en tueurs en série du monde. Elle espérait en devenir un dans l’avenir.

Il y avait un avantage de plus. Comme elle travaillait très dur, aussi bien sur le plan mental que sur le plan physique, elle ne rêvait presque pas, ou, du moins, elle ne faisait pas de cauchemars.

Chez elle, elle se réveillait souvent en hurlant, prise de sueurs froides, quand des souvenirs de son enfance ou ses traumatismes plus récents se rappelaient à son inconscient. Elle se souvenait encore de sa source d’anxiété la plus récente. C’était sa dernière conversation avec Bolton Crutchfield, le tueur en série incarcéré, celle où il lui avait dit qu’il bavarderait bientôt avec le père meurtrier de Jessie.

Si elle avait été à Los Angeles pendant les dix dernières semaines, elle aurait passé la plus grande partie de ce temps à se demander obsessionnellement si Crutchfield disait la vérité ou se foutait d’elle. Or, s’il disait la vérité, comment allait-il pouvoir organiser une discussion avec un tueur en cavale tout en étant détenu dans un hôpital psychiatrique sécurisé ?

Comme Jessie avait été à plusieurs milliers de kilomètres et comme elle s’était dévouée à des tâches qui l’avaient constamment poussée à bout pendant presque chaque seconde d’éveil, elle n’avait pas pu rester obsédée par les déclarations de Crutchfield. Elle allait sûrement recommencer bientôt, mais pas tout de suite. Pour l’instant, elle était tout simplement trop fatiguée pour que son cerveau l’empêche de vivre.

Quand elle se réinstalla confortablement dans son siège pour se rendormir, Jessie pensa à quelque chose.

Donc, tout ce que j’ai à faire pour bien dormir tout le reste de ma vie, c’est passer chaque matinée à m’entraîner jusqu’à quasiment me faire vomir puis poursuivre par dix heures de formation professionnelle ininterrompues. Ça a l’air bon, comme plan.

Avant que le sourire qui commençait à s’afficher sur ses lèvres n’ait fini de se former, elle s’était rendormie.



*



Cette sensation de confort douillet disparut dès qu’elle sortit de l’Aéroport International de Los Angeles juste après midi. Dès lors, elle comprit qu’il allait falloir qu’elle recommence à être sur ses gardes tout le temps. Après tout, comme elle l’avait appris avant de partir pour Quantico, un tueur en série qui n’avait jamais été capturé était en chasse. Xander Thurman la recherchait depuis des mois. Il se trouvait que ce Thurman était aussi son père.

Elle prit un covoiturage pour aller de l’aéroport jusqu’à son lieu de travail, qui était le Poste de Police Central Communautaire du centre-ville de Los Angeles. Comme elle ne reprenait pas le travail officiellement avant le lendemain et n’était pas d’humeur à bavarder, elle ne se rendit même pas dans la salle principale du poste.

Elle préféra aller consulter sa boîte aux lettres personnelle et y récupéra son courrier, qui avait été transféré d’une boîte postale. Personne, ni ses collègues de travail, ni ses amis, pas même ses parents adoptifs, ne connaissaient son adresse réelle. Elle avait loué l’appartement par l’intermédiaire d’une société de leasing ; son nom ne figurait nulle part sur le contrat et il n’existait aucun papier permettant de faire le lien entre elle et cet immeuble.

Quand elle prit le courrier, elle partit dans un couloir latéral qui l’emmena au parc automobile, où des taxis attendaient toujours dans la ruelle voisine. Elle bondit dans l’un d’eux et lui demanda de l’emmener au magasin de détail qui était situé près de son immeuble d’appartements, à environ trois kilomètres.

Si elle avait choisi d’habiter à cet endroit après que son amie Lacy avait insisté pour qu’elle déménage, c’était en partie parce qu’il était difficile à trouver et parce qu’il était encore plus difficile d’y accéder sans permission. D’abord, son parking se trouvait sous le magasin de détail attenant situé dans le même bâtiment, donc, si on la suivait, on aurait du mal à déterminer où elle allait.

Même si quelqu’un trouvait où elle allait, le bâtiment avait un concierge et un vigile. La porte de devant et les ascenseurs n’ouvraient qu’avec une carte numérique. Quant aux appartements eux-mêmes, ils n’avaient pas de numéro affiché à l’extérieur. Les résidents devaient mémoriser lequel était le leur.

Cependant, Jessie prenait quand même des précautions supplémentaires. Quand le taxi, qu’elle payait en liquide, la déposait, elle entrait dans le magasin de détail. D’abord, elle traversait rapidement un café puis se fondait dans la foule avant de prendre une sortie latérale.

Ensuite, tirant le capuchon de son sweat sur ses cheveux marron qui lui tombaient jusqu’aux épaules, elle traversait une épicerie et entrait dans un hall qui contenait des toilettes et une porte marquée « Réservé au personnel ». Elle poussait la porte des toilettes des femmes pour que la personne qui la suivait, s’il y en avait une, s’imagine qu’elle était entrée là. En fait, sans regarder derrière elle, elle passait rapidement par l’entrée des employés, qui était un hall long muni d’entrées arrière vers toutes les entreprises.

Elle courait dans le couloir incurvé jusqu’à arriver à un escalier avec une pancarte qui indiquait ‘Maintenance’. Descendant les marches aussi vite et aussi discrètement que possible, elle se servait de la carte numérique que le gestionnaire de l’immeuble lui avait donnée pour déverrouiller aussi cette porte. Pour obtenir une autorisation spéciale qui lui permette d’entrer dans cette zone, elle avait préféré utiliser ses liens avec la Police de Los Angeles qu’essayer d’expliquer que, si elle prenait toutes ses précautions, c’était parce qu’elle avait un père tueur en série en cavale.

La porte de maintenance se fermait et se verrouillait derrière elle et, ensuite, elle avançait dans un passage étroit avec des canalisations exposées qui dépassaient de partout et des cages en métal qui protégeaient des équipements dont elle ne comprenait pas la finalité. Au bout de plusieurs minutes de contournement des obstacles, elle atteignait une petite alcôve près d’une grande chaudière.

Situé à mi-chemin, ce recoin était non éclairé et facile à manquer. Lors de son premier passage en ce lieu, elle avait eu besoin qu’on le lui montre. Elle entrait dans l’alcôve et sortait la vieille clé qu’on lui avait donnée. La serrure de cette porte était un verrou à l’ancienne. Jessie l’ouvrait, poussait la lourde porte puis la fermait et la verrouillait rapidement derrière elle.

Alors, elle arrivait dans la salle des fournitures du rez-de-chaussée de son immeuble d’appartements et elle était officiellement passée de la zone appartenant au magasin de détail au complexe d’appartements. Elle traversait hâtivement la pièce sombre et se prenait parfois presque les pieds dans un flacon d’eau de Javel qui traînait par terre. Elle ouvrait cette porte, passait par le bureau vide du gestionnaire de la maintenance et montait dans l’étroite cage d’escalier qui donnait sur le hall arrière du rez-de-chaussée de l’immeuble d’appartements.

Elle contournait la partie du vestibule qui contenait les ascenseurs, où elle entendait Jimmy le concierge et Fred le vigile qui bavardaient gentiment avec un résident dans le hall d’entrée. Elle n’avait pas le temps de parler avec eux pour l’instant mais se promettait de le faire plus tard.

Ils étaient gentils tous les deux. Fred était un ex-gendarme d’autoroute qui avait pris sa retraite jeune après un mauvais accident professionnel à moto. Il boitait et avait une grande cicatrice sur la joue gauche, mais cela ne l’empêchait pas de blaguer constamment. Jimmy, qui avait environ vingt-cinq ans, était un jeune homme gentil et sérieux qui faisait ce travail pour payer ses études à l’université.

Elle passait devant le vestibule pour aller à l’ascenseur de service, qui n’était pas visible depuis le hall, passait sa carte devant le lecteur et attendait anxieusement de voir si quelqu’un l’avait suivie. Elle savait qu’il y avait peu de risques que ça se produise, mais cela ne l’empêchait pas de bouger nerveusement sur place jusqu’à ce que l’ascenseur arrive.

Quand l’ascenseur arrivait, elle y entrait, poussait le bouton pour le quatrième étage puis celui qui fermait la porte. Quand les portes s’ouvraient, elle traversait le hall en toute hâte jusqu’à ce qu’elle atteigne son appartement. Alors, elle reprenait son souffle et examinait sa porte.

Au premier abord, on aurait cru qu’elle était aussi quelconque que toutes les autres de l’étage, mais Jessie avait fait améliorer la sécurité quand elle avait emménagé. D’abord, elle reculait pour se placer à presque un mètre de la porte et directement en face du judas. Une lumière verte terne qui n’était visible que de cet angle-là apparaissait sur la bordure du trou et indiquait que personne n’était entré dans l’appartement par effraction ; sinon, la bordure du judas aurait été rouge.

En plus de la caméra de sonnette Nest qu’elle avait fait installer, il y avait aussi plusieurs caméras cachées dans le couloir. L’une d’elles affichait une vue directe de sa porte. Une autre filmait le hall dans la direction de l’ascenseur et de la cage d’escalier attenante. Une troisième filmait la direction opposée du deuxième escalier. En arrivant en taxi, elle les avait toutes vérifiées et, aujourd’hui, elle n’avait trouvé aucun mouvement louche autour de chez elle.

L’étape suivante était l’entrée. Elle utilisait une clé traditionnelle pour ouvrir un verrou puis faisait passer sa carte et entendait l’autre verrou coulissant s’ouvrir lui aussi. Quand elle entrait, le détecteur de mouvement se déclenchait. Jessie laissait tomber son sac à dos par terre et ignorait l’alarme. Elle reverrouillait les deux portes et y ajoutait aussi la barre coulissante de sécurité. Ce n’était qu’à ce moment-là qu’elle saisissait le code à huit chiffres.

Alors, elle prenait la matraque qu’elle gardait près de la porte et se précipitait dans la chambre. Elle soulevait le cadre amovible qui se trouvait à côté de l’interrupteur. Derrière le cadre, il y avait un panneau de sécurité caché. Elle y tapait le code de quatre chiffres, celui qui déverrouillait la seconde alarme, la silencieuse, celle qui appelait directement la police si elle ne la désactivait pas dans les quarante secondes.

Ce n’était qu’à ce moment-là qu’elle se permettait de respirer. Tout en inspirant et en expirant lentement, elle faisait le tour du petit appartement, matraque en main, prête à toute éventualité. Elle fouillait partout, sans oublier les placards, la douche et le cellier, en moins d’une minute.

Quand elle était certaine d’être seule et en sécurité, elle consultait la demi-douzaine de caméras cachées qu’elle avait placées partout dans l’appartement. Ensuite, elle testait les serrures des fenêtres. Tout était en état de marche. Cela ne lui laissait qu’un seul endroit à vérifier.

Elle entrait dans la salle de bains et ouvrait le placard étroit qui contenait des fournitures comme le papier de toilette, une ventouse, quelques savons, des éponges à douche et du liquide de nettoyage des miroirs. Sur la gauche du placard, il y avait un petit fermoir qui n’était visible que si l’on savait où chercher. Elle le retournait, tirait et sentait le loquet caché produire un clic.

Le placard s’ouvrait. Derrière, on voyait un boyau extrêmement étroit avec une échelle de corde attachée au mur de briques. Le boyau et l’échelle descendaient de son appartement du quatrième étage jusqu’à une cachette située dans la buanderie du rez-de-chaussée. Cet endroit était censé être sa sortie ultime si toutes ses autres mesures de sécurité lui faisaient défaut. Elle espérait qu’elle n’en aurait jamais besoin.

Alors qu’elle replaçait l’étagère et allait repartir dans le salon, elle se vit dans le miroir de la salle de bains. C’était la première fois qu’elle se regardait vraiment de près depuis sa formation. Elle aima ce qu’elle vit.

Au premier abord, elle avait plus ou moins le même air qu’avant. Pendant sa formation au FBI, elle avait passé un anniversaire et, maintenant, elle avait vingt-neuf ans, mais elle n’avait pas l’air plus âgée qu’avant. En fait, elle trouvait qu’elle avait l’air en meilleure forme que quand elle était partie.

Elle avait encore les cheveux marron mais, d’une façon ou d’une autre, ils avaient l’air plus fringants, moins mous que quand elle avait quitté Los Angeles plusieurs semaines auparavant. Malgré les nombreux jours qu’elle avait passés au FBI, ses yeux verts étincelaient d’énergie et n’avaient plus les cernes qui lui étaient devenues si familières. Elle mesurait encore un mètre soixante-dix sept et elle était encore aussi mince, mais elle se sentait plus forte et plus résistante qu’avant. Elle avait les bras plus tonifiés et la ceinture abdominale tendue après tous les abdos et toutes les planches qu’elle avait exécutés. Elle se sentait … prête.

Elle passa dans le salon et alluma finalement les lumières. Il lui fallut une seconde pour se souvenir que tous les meubles qui s’y trouvaient lui appartenaient. Elle en avait acheté la majorité avant de partir pour Quantico. Elle n’avait pas eu grand choix. Elle avait vendu tout ce qu’il y avait eu dans la maison qu’elle avait possédée avec son ex-mari sociopathe et actuellement incarcéré, Kyle. Pendant la période qui avait suivi, elle avait dormi à l’appartement de sa vieille amie d’université, Lacy Cartwright. Cependant, quand l’appartement avait été vandalisé par quelqu’un qui avait envoyé un message à Jessie de la part de Bolton Crutchfield, Lacy avait insisté pour que Jessie parte le plus tôt possible.

C’était exactement ce qu’elle avait fait. Elle avait habité quelque temps dans un hôtel à la semaine puis elle avait trouvé un appartement, celui-ci, qui lui permettait de vivre dans la sécurité dont elle avait besoin. Cependant, comme elle manquait de meubles, elle avait immédiatement dépensé une partie de l’argent du divorce en mobilier et en appareils. Comme elle avait dû partir pour la National Academy très vite après son achat, elle n’avait pas eu le temps d’apprécier son confort.

Maintenant, elle espérait qu’elle allait pouvoir le faire. Elle s’assit sur la causeuse et se pencha en arrière pour se mettre à l’aise. Par terre, à côté d’elle, il y avait une boîte en carton sur laquelle elle avait marqué « À classer ». Elle la ramassa et commença à en fouiller le contenu. Il s’y trouvait surtout des papiers qu’elle avait pas l’intention de ranger maintenant. Tout au fond de la boîte, il y avait une photo de mariage d’elle et de Kyle de 20 centimètres sur 25.

Elle la regarda fixement comme si elle ne la comprenait pas, étonnée que la personne qui avait connu cette vie soit la même que celle qui était assise là maintenant. Presque dix ans auparavant, pendant sa deuxième année à l’université de Californie du Sud, elle avait commencé à sortir avec Kyle Voss. Ils avaient emménagé ensemble peu après avoir obtenu leurs diplômes et ils s’étaient mariés trois ans auparavant.

Pendant longtemps, la vie avait semblé belle. Ils avaient vécu dans un appartement cool proche d’ici, dans le centre-ville de Los Angeles, que l’on appelait souvent DTLA. Kyle avait un bon emploi dans la finance et Jessie était en train de finir sa maîtrise. Ils vivaient confortablement. Ils allaient dans les nouveaux restaurants et faisaient la tournée des bars à la mode. Jessie était heureuse et le serait probablement restée longtemps.

Seulement, Kyle avait reçu une promotion au bureau de l’entreprise, dans le Comté d’Orange, et il avait insisté pour qu’ils déménagent dans une maison de luxe située là-bas. Jessie avait consenti, malgré son appréhension. Ce n’était qu’à cette occasion que la vraie nature de Kyle était apparue. Il avait absolument tenu à rejoindre un club secret qui s’était avéré être la couverture d’un réseau de prostitution. Il avait commencé à coucher avec une des femmes du club et, quand il avait eu des problèmes avec elle, il l’avait tuée et avait tenté de faire accuser Jessie du meurtre. Comme si cela n’avait pas suffi, quand Jessie avait découvert son plan, il avait essayé de la tuer, elle aussi.

Pourtant, même maintenant, alors qu’elle examinait la photo de mariage, il était impossible d’y détecter ce dont son mari était finalement capable. Il ressemblait à un futur conquérant beau, aimable quoiqu’un peu brutal. Jessie froissa la photo et la jeta vers la poubelle de la cuisine. Elle tomba en plein dedans et, à sa grande surprise, Jessie se sentit toute libérée.

Diable ! Ça doit vouloir dire quelque chose.

D’une façon ou d’une autre, cet appartement la libérait. Tout, dont le nouveau mobilier, l’absence de souvenirs personnels, même les mesures de sécurité qui frôlaient la paranoïa, tout lui appartenait. Elle recommençait à zéro.

Elle s’étira pour permettre à ses muscles de se détendre après le long vol dans cet avion bondé. Cet appartement lui appartenait. En plus de six ans, c’était le premier endroit duquel elle pouvait vraiment le dire. Elle pouvait manger une pizza sur le sofa et laisser la boîte à côté sans craindre que quelqu’un se plaigne. Ce n’était pas qu’elle faisait ce genre de chose mais, le plus important pour elle, c’était de pouvoir le faire.

Quand elle pensa à la pizza, cela lui donna faim. Elle se leva et ouvrit le réfrigérateur, qui était non seulement vide mais également éteint. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’elle se souvint qu’elle l’avait laissé comme ça, car elle n’avait pas vu pourquoi elle aurait dû payer l’électricité pendant ses deux mois et demi d’absence.

Elle rebrancha le réfrigérateur et, comme elle se sentait agitée, elle décida d’aller faire des courses. Alors, elle eut une autre idée. Comme elle ne reprenait le travail que le lendemain et comme il n’était pas trop tard dans l’après-midi, il y avait un autre endroit où aller. Elle pouvait aller rendre visite à une personne qu’il faudrait qu’elle revoie un jour ou un autre, comme elle le savait.

Elle avait réussi à ne plus y penser pendant la plus grande partie de sa formation à Quantico, mais il y avait encore le problème de Bolton Crutchfield. Elle savait qu’elle devrait l’oublier, qu’il l’avait appâtée lors de leur dernière rencontre.

Et pourtant, il fallait qu’elle sache : est-ce que Crutchfield avait vraiment trouvé un moyen de rencontrer son père, Xander Thurman, le bourreau des Ozarks ? Avait-il trouvé un moyen d’entrer en contact avec l’assassin de tant de personnes, dont sa mère, avec l’homme qui l’avait laissée, à l’âge de six ans, attachée près du corps de sa mère, dans cette cabane isolée où elle avait failli mourir de froid ?

Elle allait le découvrir.




CHAPITRE TROIS


Quand Gray rentra à la maison ce soir, Eliza l’attendait. Il arriva à l’heure pour le dîner et l’expression de son visage suggérait qu’il savait ce qui se profilait à l’horizon. Comme Millie et Henry étaient assis dans la cuisine et qu’ils y mangeaient leurs macaronis au fromage avec des tranches de hot-dog, aucun parent ne parla de la situation.

Ce ne fut que quand les enfants furent au lit pour la nuit que tombèrent les apparences. Quand Gray entra dans la cuisine après avoir couché les enfants, Eliza l’y attendait. Il avait enlevé sa veste sport mais portait encore sa cravate desserrée et son pantalon chic. Elle soupçonna que c’était pour avoir l’air plus crédible.

Gray n’était pas grand. Avec un mètre soixante-dix-neuf et soixante-douze kilos, il ne dépassait sa femme que de deux centimètres et demi, même s’il pesait bien treize kilos de plus qu’elle. Cependant, ils savaient tous les deux qu’il était beaucoup moins imposant en tee-shirt et en pantalon de survêtement. Les costumes d’affaires étaient son armure.

— Avant de dire quoi que ce soit, commença-t-il, laisse-moi essayer de t’expliquer, je t’en prie.

Eliza, qui avait passé une grande partie de la journée à se demander comment cela avait bien pu arriver, fut heureuse de se débarrasser temporairement de son angoisse et de le laisser souffrir en essayant de se justifier.

— Vas-y, dit-elle.

— D’abord, je suis désolé. Quoi que je dise d’autre, je veux que tu saches que je m’excuse. Je n’aurais jamais dû accepter que cela se produise. C’était un moment de faiblesse. Elle me connaissait depuis des années. Elle connaissait mes points faibles et savait ce qui était le plus susceptible d’éveiller mon intérêt. J’aurais dû me méfier, mais je me suis laissé abuser.

— Que dis-tu ? demanda Eliza, tout aussi abasourdie que vexée. Que Penny était une séductrice qui t’a manipulé pour que tu couches avec elle ? Nous savons tous les deux que tu es un homme faible, Gray, mais là, tu me moques de moi, non ?

— Non, dit-il en décidant de ne pas répondre à l’insulte. J’assume toute la responsabilité pour mes actions. J’ai bu trois whiskey sours. Elle portait sa robe fendue sur le côté et j’ai lorgné ses jambes. Cependant, elle sait ce qui me fait vibrer. J’imagine que ce sont toutes ces conversations à cœur ouvert que vous avez eues ensemble au cours des années. Elle a eu l’idée de frôler mon avant-bras du bout des doigts. Elle a eu l’idée de parler dans mon oreille gauche en ronronnant presque. Elle savait sans doute que tu ne l’avais plus fait depuis longtemps et elle savait que tu n’irais pas à ce cocktail parce que tu étais à la maison, assommée par les somnifères que tu prends la plupart des soirs.

Il s’interrompit pendant plusieurs secondes. Eliza essayait de se calmer. Quand elle fut sûre qu’elle n’allait pas crier, elle répondit d’une voix au calme choquant.

— Est-ce que tu m’accuses d’avoir provoqué ça ? À t’entendre, on croirait que tu n’arrives pas à contrôler tes pulsions parce que j’ai du mal à dormir la nuit.

— Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, pleurnicha-t-il, reculant devant le venin qu’il avait entendu dans sa réponse. C’est juste que tu as toujours du mal à dormir la nuit. De plus, tu n’as jamais l’air d’avoir envie de rester éveillée pour moi.

— Soyons clairs, Grayson. Tu dis que tu ne m’accuses de rien puis tu ajoutes immédiatement que je suis trop assommée par le Valium que je prends, que je ne m’occupe pas assez du grand garçon que tu es et que cela t’a forcé à coucher avec ma meilleure amie.

— De toute façon, quelle meilleure amie ferait ça ? lança désespérément Gray.

— Ne change pas de sujet, cracha-t-elle en se forçant à garder une voix ferme, en partie pour éviter de réveiller les enfants mais surtout parce que rester calme était la seule chose qui l’empêchait de devenir folle. Elle est déjà sur ma liste. Maintenant, c’est ton tour. Tu n’aurais pas pu venir et me dire : « Hé, chérie, j’aimerais vraiment passer une soirée entre amoureux ce soir » ou « Chérie, j’ai l’impression que je ne te vois plus ces temps-ci. Est-ce qu’on peut se rapprocher ce soir ? » Ce n’était pas possible ?

— Je ne voulais pas te réveiller pour t’ennuyer avec des questions de ce style, répondit-il d’une voix humble mais avec des mots acerbes.

— Donc, tu as décidé que le sarcasme était la meilleure attitude ? demanda-t-elle.

— Écoute, dit-il en essayant de se tirer de ce mauvais pas, avec Penny, c’est terminé. Elle me l’a dit cet après-midi et j’ai accepté. Je ne sais pas comment nous allons dépasser ce moment difficile, mais je le veux, ne serait-ce que pour les enfants.

— « Ne serait-ce que pour les enfants ? » répéta-t-elle, sidérée de le voir accumuler les maladresses. Va-t’en, c’est tout. Je te donne cinq minutes pour remplir un sac et monter dans ta voiture. Tu n’as qu’à aller à l’hôtel jusqu’à ce qu’on en reparle.

— Tu me chasses de ma propre maison ? demanda-t-il, incrédule. De la maison que j’ai payée ?

— Non seulement je t’en chasse, siffla-t-elle, mais, si tu n’es pas parti dans cinq minutes, j’appelle les flics.

— Pour leur dire quoi ?

— Essaye donc, dit-elle furieusement.

Gray la regarda fixement. Sans se laisser démonter, elle alla au téléphone et le décrocha. Ce ne fut que quand Gray entendit la tonalité qu’il passa brusquement à l’action. Trois minutes plus tard, il détalait par la porte comme un chien qui fuit la queue entre les jambes, son sac de toile bourré de chemises élégantes et de vestes. Une chaussure tomba du sac quand il se rua vers la porte. Il ne le remarqua pas et Eliza ne dit rien.

Ce ne fut que quand elle entendit la voiture s’en aller qu’elle reposa le téléphone sur son socle. Elle regarda sa main gauche et vit qu’elle avait la paume en sang parce qu’elle avait enfoncé ses ongles dedans. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’elle sentit la plaie la piquer.




CHAPITRE QUATRE


Même si elle manquait de pratique, Jessie négocia la circulation du centre-ville de Los Angeles à Norwalk sans trop de difficultés. En chemin, comme pour oublier un instant où elle se rendait, elle décida d’appeler ses parents.

Ses parents adoptifs, Bruce et Janine Hunt, habitaient à Las Cruces, dans le Nouveau Mexique. Bruce était retraité du FBI et Janine retraitée de l’éducation. Jessie avait passé quelques jours chez eux en allant à Quantico et avait espéré recommencer au retour mais, comme elle n’avait pas eu assez de temps entre la fin de la formation et la reprise de son travail, elle avait dû renoncer à la seconde visite. Elle espérait les revoir bientôt, surtout parce que sa mère se battait contre cancer.

Jessie trouvait ça injuste. Cela faisait maintenant plus de dix ans que Janine se battait contre le cancer et cette tragédie s’ajoutait à celle qu’ils avaient subie plusieurs années auparavant. Juste avant d’adopter Jessie quand elle avait eu six ans, ils avaient perdu leur jeune fils, qui était mort du cancer lui aussi. Ils avaient été impatients de combler le vide de leur cœur, même si cela signifiait adopter la fille d’un tueur en série qui avait assassiné sa mère et avait abandonné sa fille comme si elle avait été morte. Comme Bruce avait été agent du FBI, les U.S. Marshals qui avaient placé Jessie en protection des témoins avaient trouvé logique de la confier aux Hunt. En théorie, c’était idéal.

Jessie se força à ne plus penser à ça et composa leur numéro.

— Salut, papa, dit-elle. Comment ça va ?

— Bien, répondit-il. Maman fait la sieste. Veux-tu rappeler plus tard ?

— Non. On peut parler. Je lui parlerai ce soir ou plus tard. Quoi de neuf ?

Quatre mois auparavant, elle n’aurait pas voulu lui parler sans que sa mère participe à la conversation. Bruce Hunt n’était pas un homme d’abord facile et Jessie n’était pas non plus la plus tendre des filles. Les souvenirs qu’elle avait de sa jeunesse avec lui étaient un mélange de joie et de frustration. Il y avait eu des vacances au ski, ils avaient campé et randonné à la montagne et ils avaient rendu visite à la famille à Mexico, à tout juste cent kilomètres.

Cependant, il y avait aussi eu de grosses disputes, surtout quand elle avait été adolescente. Bruce était un homme qui appréciait la discipline. Jessie, qui avait connu des années de rancœur muette après avoir perdu simultanément sa mère, son nom et son foyer, avait tendance à faire l’idiote. Pendant les années qu’elle avait passées à l’université de Californie du Sud et après, ils avaient probablement parlé moins de vingt-quatre fois au total. Elle leur avait rarement rendu visite.

Cependant, récemment, le retour du cancer de Maman les avait forcés à parler sans intermédiaire et, d’une façon ou d’une autre, ils avaient brisé la glace. Bruce était même allé à Los Angeles pour aider Jessie à récupérer après la blessure à l’abdomen que Kyle lui avait infligée l’automne dernier.

— Rien de spécial, dit-il en réponse à la question de Jessie. Maman a eu une nouvelle séance de chimio hier et c’est pour cela qu’elle récupère maintenant. Si elle se sent assez bien ce soir, nous irons peut-être dîner plus tard.

— Avec toute la bande de tes collègues flics ? demanda-t-elle pour plaisanter.

Quelques mois auparavant, ses parents avaient déménagé de chez eux pour aller habiter dans un bâtiment destiné aux seniors essentiellement peuplé de retraités de la police de Las Cruces, du Sheriff’s Department et du FBI.

— Non, rien que nous deux. Je pense à un dîner aux chandelles, mais dans un restaurant où nous pourrons mettre un seau à côté de la table si elle a besoin de vomir.

— Tu es vraiment un romantique, papa.

— Je fais de mon mieux. Comment ça va pour toi ? Je suppose que tu as réussi la formation du FBI.

— Pourquoi est-ce que tu supposes ça ?

— Parce que tu savais que j’allais te le demander et parce que tu n’aurais pas appelé si les nouvelles avaient été mauvaises.

Jessie dut admettre qu’il avait raison. Malgré son âge, il avait encore l’esprit très éveillé.

— J’ai réussi, lui assura-t-elle. Je suis de retour à Los Angeles, maintenant. Je recommence le travail demain et je suis … sortie faire des courses.

Elle ne voulait pas que sa vraie destination actuelle l’inquiète.

— Cela me paraît bien sinistre. Pourquoi ai-je l’impression que tu n’es pas sortie acheter une miche de pain ?

— Je ne voulais pas te donner cette impression. Je suppose que je suis fatiguée après le voyage. En fait, je suis presque arrivée, mentit-elle. Devrais-je rappeler ce soir ou attendre demain ? Je ne veux pas gêner votre dîner chic avec son seau à vomi.

— Peut-être demain, conseilla-t-il.

— OK. Dis bonjour à Maman. Je t’aime.

— Moi aussi, dit-il avant de raccrocher.

Jessie essaya de se concentrer sur la circulation. Il y en avait de plus en plus et il restait encore une demi-heure pour compléter le trajet jusqu’à la DNR, qui prenait environ quarante-cinq minutes.

La DNR, c’est-à-dire la Division de Non-Réhabilitation, était une unité indépendante spéciale affiliée au Département des Hôpitaux d’État de Norwalk. L’hôpital principal accueillait une gamme étendue de coupables malades mentaux qui avaient été jugés incapables de purger leur peine dans une prison conventionnelle.

Cependant, l’annexe à la DNR, inconnue du public et même de la plus grande partie du personnel policier et des hôpitaux psychiatriques, jouait un rôle plus clandestin. Elle était conçue pour accueillir un maximum de dix coupables hors-norme. Pour l’instant, il n’y en avait que cinq, tous des hommes, tous des violeurs ou des tueurs en série. L’un d’eux était Bolton Crutchfield.

Jessie repensa à sa dernière visite. Elle avait sur le point de partir pour la National Academy, mais elle ne l’avait pas dit à Crutchfield. Jessie avait rendu régulièrement visite à Crutchfield depuis l’automne dernier, quand elle avait eu la permission de l’interroger dans le cadre de son internat de maîtrise. Selon le personnel de l’établissement, Crutchfield n’acceptait presque jamais de parler aux docteurs ou aux chercheurs, mais, pour des raisons que Jessie n’avait comprises que plus tard, il avait accepté de la rencontrer.

Les quelques semaines qui avaient suivi, ils étaient arrivés à une sorte d’accord. Il acceptait de parler des détails de ses crimes, dont les méthodes et les motifs, si elle lui révélait quelques détails de sa propre vie. À l’origine, ce marché avait paru honnête. Après tout, le but de Jessie était de devenir profileuse criminelle spécialisée en tueurs en série. Si l’un d’eux acceptait de décrire en détail ce qu’il avait fait, cela pouvait s’avérer précieux.

De plus, il y avait eu un bonus. Crutchfield avait une capacité à la Sherlock Holmes de déduire des informations, alors qu’il était enfermé dans une cellule de son hôpital psychiatrique. Il pouvait trouver des informations relatives à la vie de Jessie rien qu’en la regardant.

Il avait utilisé cette compétence avec les informations des affaires qu’elle lui avait communiquées pour lui donner des indices sur plusieurs crimes, dont le meurtre d’une riche philanthrope de Hancock Park. Il lui avait aussi suggéré que son propre mari n’était peut-être pas aussi digne de confiance qu’il le paraissait.

Malheureusement pour Jessie, les capacités de déduction de Crutchfield avaient aussi fonctionné contre elle. Si elle avait voulu rencontrer Crutchfield, c’était parce qu’elle avait remarqué qu’il avait calqué ses meurtres sur ceux de son père, le légendaire tueur en série Xander Thurman, qui n’avait jamais été capturé. Cependant, Thurman avait commis ses crimes dans la campagne du Missouri plus de vingt ans auparavant. Cela semblait être un choix irraisonné et obscur pour un tueur de Californie du Sud.

En fait, il s’était avéré que Bolton était un grand fan de Thurman et, quand Jessie avait commencé à lui demander pourquoi il s’intéressait à ces vieux meurtres, il n’avait pas mis longtemps à comprendre que la jeune femme qui se tenait devant lui était intimement liée à Thurman. Finalement, il avait admis qu’il savait qu’elle était sa fille et il avait révélé une autre chose : il avait rencontré son père deux ans auparavant.

D’une voix pleine de joie, il avait informé Jessie que son père était entré à l’hôpital déguisé en docteur et avait réussi à avoir une longue conversation avec le prisonnier. Apparemment, il cherchait sa fille, qui avait changé de nom et bénéficiait du programme de protection des témoins après que Thurman avait tué la mère de Jessie. Thurman soupçonnait que Jessie pourrait rendre visite à Crutchfield un de ces jours parce que leurs crimes étaient très similaires. Thurman voulait que Crutchfield l’avertisse si Jessie venait et qu’il lui communique son nouveau nom et son adresse.

Dès ce moment-là, leur relation était devenue si inégale que Jessie s’était sentie extrêmement mal à l’aise. Crutchfield lui fournissait encore des informations sur ses crimes et des indices sur d’autres, mais ils savaient tous les deux qu’il avait les cartes en main.

Il connaissait son nouveau nom. Il savait à quoi elle ressemblait. Il savait dans quelle ville elle habitait. À un moment, elle avait découvert qu’il savait même qu’elle avait habité chez son amie Lacy et où se trouvait l’appartement en question. Enfin, apparemment, malgré son incarcération dans un hôpital officiellement placé sous le sceau du secret, il avait la capacité de transmettre toutes ces informations au père de Jessie.

Jessie était quasiment sûre que c’était au moins en partie pour cela que Lacy, qui voulait devenir styliste, était partie travailler six mois à Milan. C’était une grande opportunité mais c’était aussi à des milliers de kilomètres de la vie dangereuse de Jessie.

Quand Jessie sortit de l’autoroute, seulement quelques minutes avant d’arriver à la DNR, elle se souvint comment Crutchfield avait finalement révélé la menace auparavant tacite qui avait toujours pesé sur leurs rencontres.

Peut-être était-ce parce qu’il avait senti qu’elle allait partir pour plusieurs mois. Peut-être était-ce seulement par méchanceté. Cependant, la dernière fois qu’elle avait regardé dans ses yeux perfides, derrière la vitre, il lui avait infligé un grand choc.

— Je vais avoir une petite conversation avec votre père, lui avait-il dit avec son accent du sud raffiné. Je ne veux pas gâcher le suspense en disant quand, mais ça va être un plaisir, j’en suis tout à fait certain.

Étranglée par la peur, Jessie avait tout juste réussi à prononcer un seul mot :

— Comment ?

— Oh, ne vous souciez pas de ça, Miss Jessie, avait-il dit sur un ton apaisant. Sachez seulement que, quand nous parlerons, je n’oublierai pas de lui transmettre vos salutations.

En entrant sur le parking de l’hôpital, elle se posa la question qui l’avait hantée depuis cette époque, celle qu’elle ne pouvait chasser de sa tête que quand elle était concentrée sur un autre travail : avait-il vraiment fait ça ? Pendant qu’elle était partie apprendre comment attraper des gens comme lui et son père, est-ce que ces deux hommes s’étaient vraiment rencontrés une deuxième fois, malgré toutes les mesures de sécurité précisément conçues pour empêcher cette sorte de chose ?

Elle avait la sensation que ce mystère allait être résolu.




CHAPITRE CINQ


Entrer dans la DNR était exactement l’expérience dont elle se souvenait. Quand elle avait obtenu l’autorisation d’entrer dans l’hôpital fermé par une porte gardée, elle était passée derrière le bâtiment principal et s’était approchée d’un second bâtiment, quelconque et plus petit, qui s’élevait au-delà.

C’était un bâtiment fade d’un étage en béton et en acier qui s’élevait au milieu d’un parking en terre. Seul le toit était visible derrière une grande clôture en barbelé à mailles vertes qui entourait le bâtiment entier.

Elle passa par une deuxième porte gardée pour accéder à la DNR. Quand elle se fut garée, elle se rendit à l’entrée principale à pied en faisant semblant de ne pas voir les plusieurs caméras de sécurité qui la suivaient à chaque pas. Quand elle atteignit la porte extérieure, elle attendit qu’on la laisse entrer. À la différence de la première fois où elle était venue, maintenant, le personnel la reconnaissait et la laissait entrer pour cette raison.

Cependant, cela ne concernait que la porte extérieure. Quand elle eut traversé une petite cour, elle atteignit l’entrée principale qui menait à l’hôpital. Cette entrée avait d’épaisses portes en verre pare-balles. Jessie passa sa carte d’accès et la lumière du panneau devint verte. Alors, l’agent de sécurité qui se trouvait à son bureau à l’intérieur et qui avait vu lui aussi la couleur changer lui ouvrit la porte, ce qui mit fin au processus d’entrée.

Dans un petit vestibule, Jessie attendit que la porte extérieure se ferme. D’expérience, elle savait que la porte intérieure ne s’ouvrirait que quand la porte extérieure se serait complètement refermée. Quand la porte extérieure se verrouilla en produisant un clic audible, l’agent de sécurité déverrouilla la porte intérieure.

Jessie entra. À l’intérieur, un deuxième agent armé l’attendait. Il récupéra les affaires personnelles de Jessie, qui en avait très peu. Avec le temps, elle avait appris qu’il valait mieux laisser presque tout dans la voiture, qui ne courait aucun risque d’être vandalisée.

Le garde procéda à une fouille par palpation puis fit signe à Jessie de passer sous le scanner à ondes millimétriques de style aéroport, qui afficha un aperçu détaillé de tout son corps. Quand ce fut fait, on lui rendit ses affaires sans un mot. C’était la seule indication qu’elle avait le droit de continuer.

— Est-ce que l’inspecteur Gentry m’attend ? demanda-t-elle à l’inspectrice qui se trouvait derrière le bureau.

La femme leva le regard vers elle d’un air totalement indifférent.

— Elle sera là dans un moment. Attendez devant la porte de l’aire transitionnelle de préparation.

Jessie fit ce qu’on lui ordonnait. L’aire transitionnelle de préparation était la pièce où tous les visiteurs se changeaient avant d’interagir avec un patient. Quand ils se retrouvaient à l’intérieur, on leur ordonnait de mettre une blouse stérile grise comme on en voyait dans les hôpitaux, d’enlever tous leurs bijoux et de se retirer toute sorte de maquillage. Comme on en avait déjà averti Jessie, ces hommes n’avaient pas besoin qu’on les stimule encore plus.

Un moment plus tard, l’inspecteur Katherine Gentry, Kat pour les intimes, sortit par la porte de l’aire transitionnelle et salua Jessie. Ce n’était pas une beauté. Même si, l’été dernier, les deux femmes avaient commencé par s’entendre plutôt mal, maintenant, elles étaient amies, liées l’une à l’autre par leur conscience commune des ténèbres qui hantaient certaines personnes. Jessie avait fini par avoir tellement confiance en Kat que cette dernière était une des moins de six personnes au monde à savoir que Jessie était la fille du bourreau des Ozarks.

Quand Kat approcha, Jessie remarqua une fois de plus que la directrice de la sécurité de la DNR était une dure à cuire. Physiquement imposante malgré son mètre soixante-treize et ses soixante-trois kilos assez communs, elle était presque entièrement composée de muscles et d’une volonté de fer. Ex-ranger de l’armée américaine qui avait fait deux périodes de service en Afghanistan, elle portait le souvenir de ces jours-là au visage, qui était constellé par des brûlures d’éclats d’obus et portait une longue cicatrice qui commençait juste au-dessous de l’œil gauche et descendait le long de la joue. Ses yeux gris évaluaient complètement et rationnellement tout ce qu’elle voyait pour déterminer si c’était une menace.

Visiblement, elle ne considérait pas que Jessie en soit une. Elle fit un sourire et la serra fermement dans ses bras.

— Ça fait un bail, dame du FBI, dit-elle avec enthousiasme.

Quand elle fut soumise à l’étreinte énergique de Kat, Jessie eut le souffle coupé et ne parla quand son amie la lâcha.

— Je ne suis pas agente du FBI, rappela-t-elle à Kat. C’était juste une formation. Je suis encore affiliée à la Police de Los Angeles.

— Peu importe, dit Kat avec dédain. Tu es allée à Quantico, tu as travaillé avec les autorités de ton secteur d’activité et tu as appris les mystérieuses techniques du FBI. Si je veux dire que tu es une dame du FBI, je le ferai.

— Si tu ne me casses pas la colonne vertébrale en deux, tu peux m’appeler tout ce que tu veux.

— Certes, mais je ne crois pas que je pourrais encore te briser en deux, fit remarquer Kat. Tu as l’air plus forte qu’avant. J’imagine qu’ils ne se sont pas contentés d’entraîner ton cerveau pendant ton séjour.

— Six jours par semaine, lui dit Jessie. De nombreuses courses sur piste, à obstacles, de l’auto-défense et de la formation au maniement des armes. Ils m’ont vraiment remise en forme à coups de pieds dans le cul.

— Faut-il que je m’en inquiète ? demanda Kat en faisant semblant d’être préoccupée, reculant et levant les bras comme pour se défendre.

— Je ne crois pas que je pourrais être une menace pour toi, admit Jessie, mais j’ai vraiment l’impression que je pourrais interroger un suspect sans danger, ce qui n’était vraiment pas le cas auparavant. Quand j’y repense, je me dis que j’ai de la chance d’avoir survécu à quelques-unes de mes dernières rencontres.

— C’est formidable, Jessie, dit Kat. Peut-être devrions-nous nous entraîner un de ces jours, faire quelques rounds, juste pour que tu gardes la forme.

— Si par quelques rounds tu entends aller tirer sur cible, je te suis. Autrement, je crois que je vais me reposer un peu. Là-bas, je courais, je me battais et je faisais des tas d’autres choses de ce type tous les jours.

— Je retire tout, dit Kat. Tu es encore la même trouillarde qu’avant.

— Ah, voilà la vraie Kat Gentry que j’ai appris à connaître et à aimer. Je savais bien que, si tu étais la première personne que je voulais voir en revenant en ville, c’était parce qu’il y avait une raison.

— Je suis flattée, dit Kat, mais je crois que nous savons toutes les deux que je ne suis pas la personne que tu es vraiment venue voir. Veux-tu qu’on arrête de tourner du pot et qu’on y aille ?

Jessie hocha la tête et suivit Kat dans l’aire transitionnelle de préparation, dont la stérilité et le silence eurent raison de leur gaieté.



*



Quinze minutes plus tard, après avoir effectué un débriefing sur les quelques derniers mois qui avaient été étonnamment pauvres en événements, les deux femmes sortirent du bureau de Kat et cette dernière fit passer Jessie par la porte qui reliait l’aile de sécurité de la DNR à certaines des personnes les plus dangereuses de la planète.

Kat apprit à Jessie que, dès que Crutchfield l’avait menacée en lui disant qu’il allait bientôt rencontrer son père, la sécurité déjà sévère avait encore été accrue. L’hôpital avait ajouté des caméras de sécurité supplémentaires et imposé encore plus de vérifications d’identité aux visiteurs.

Il n’y avait aucune preuve que Xander Thurman ait essayé de rendre visite à Crutchfield, dont les seuls visiteurs avaient été le docteur qui venait tous les mois pour vérifier sa santé, le psychiatre auquel il ne parlait presque jamais, un officier de la Police de Los Angeles qui espérait, en vain comme il s’avéra par la suite, que Crutchfield lui communiquerait des informations sur une vieille affaire sur laquelle il travaillait et son avocat commis d’office, qui ne venait que pour s’assurer que personne ne le torturait. Crutchfield parlait tout juste à ces gens-là.

Selon Kat, il n’avait pas parlé de Jessie au personnel, même pas à Ernie Cortez, l’officier amical qui supervisait ses douches hebdomadaires. C’était comme si Jessie n’existait pas. Elle se demanda s’il était en colère contre elle.

— Je sais que tu te souviens de la marche à suivre, dit Kat alors qu’elles se tenaient devant la porte de sécurité, mais, comme ça remonte à quelques mois, révisons juste les procédures de sécurité par précaution. On n’approche pas du prisonnier. On ne touche pas la cloison en verre. Je sais que tu ne tiendras pas compte de celle-là mais, officiellement, tu ne dois pas communiquer d’informations personnelles. Compris ?

— Oui, dit Jessie, qui était heureuse que Kat lui fasse ces rappels, car ils l’aidaient à se mettre dans le bon état d’esprit.

Kat passa son badge devant le lecteur et adressa un hochement de tête à la caméra qui se trouvait au-dessus de la porte. À l’intérieur, quelqu’un les fit entrer. Jessie fut immédiatement submergée par le déchaînement d’activité des plus étonnants qui régnait à l’intérieur. Au lieu des quatre agents de sécurité habituels, il y en avait six. En plus, il y avait trois hommes en uniforme d’ouvrier qui évoluaient munis de plusieurs équipements divers.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

— Oh, j’ai oublié de préciser que nous allions recevoir quelques nouveaux résidents vers mercredi. Les dix cellules seront toutes occupées. Donc, nous vérifions que les équipements de surveillance des cellules vides fonctionnent correctement. Nous avons aussi augmenté le nombre d’agents de sécurité à chaque période : le jour, il y aura six agents au lieu de quatre, sans me compter, et quatre la nuit au lieu de trois.

— Ça a l’air … risqué, dit Jessie avec diplomatie.

— J’étais contre, admit Kat, mais le Comté avait besoin de loger ces détenus et nous avions des cellules disponibles. Je n’y pouvais rien.

Jessie hocha la tête et regarda autour d’elle. Les éléments fondamentaux de l’endroit ne semblaient pas avoir changé. Cette unité était conçue comme une roue avec un centre de commande au milieu et des rayons qui s’étendaient dans chaque direction et menaient aux cellules des détenus. Actuellement, il y avait six officiers dans l’espace maintenant bondé du centre de commande, qui ressemblait au poste infirmier d’un hôpital extrêmement affairé.

Il y avait quelques nouveaux visages mais Jessie en connaissait la plupart, dont Ernie Cortez. Ernie était un homme immense qui mesurait environ deux mètres et pesait cent-treize kilos de muscles. Il avait dans les trente ans et ses cheveux coupés court commençaient juste à grisonner un peu. Quand il vit Jessie, il lui fit un grand sourire.

— La chérie de Vogue, appela-t-il en utilisant le surnom affectueux qu’il lui avait donné lors de leur première rencontre, quand elle était arrivée et qu’il avait essayé de la séduire en lui suggérant de devenir mannequin. Elle l’avait fait taire très vite, mais il ne semblait pas lui en vouloir.

— Comment ça va, Ernie ? demanda-t-elle en lui rendant son sourire.

— Tu le sais : comme d’habitude. Je m’assure que les pédophiles, les violeurs et les assassins se tiennent droit. Et toi ?

— Pas grand changement, dit-elle en décidant de ne pas détailler ses activités des quelques derniers mois en présence de tant de personnes inconnues.

— Alors, maintenant que tu as eu quelques mois pour te remettre de ton divorce, ça te dirait de passer un peu de bon temps avec Ernster ? Je prévois d’aller à Tijuana ce week-end.

— Ernster ? répéta Jessie sans parvenir à se retenir de rire.

— Ben quoi ? dit-il en faisant semblant d’être sur la défensive. C’est un surnom comme un autre.

— Je suis désolée, Ernster, mais je suis quasiment sûre que je vais avoir des choses à faire ce week-end. Amuse-toi bien au jaï alaï. Achète-moi des Chiclets, d’accord ?

— Hou là, répondit-il en se prenant la poitrine comme si elle venait de lui tirer une flèche dans le cœur. Tu sais, les grands garçons ont des sentiments, eux aussi. Nous sommes aussi, tu sais … de grands garçons.

— Allez, Cortez, interrompit Kat, ça suffit. Tu vas me faire vomir et Jessie a du travail.

— Méchante, marmonna Ernie dans sa barbe en se retournant vers le moniteur qui se trouvait devant lui. Malgré ses paroles, son ton suggérait qu’il n’avait pas le cœur brisé. Kat fit signe à Jessie de la suivre dans le rayon de la roue qui contenait la cellule de Crutchfield.

— N’oublie pas ça, dit-elle en lui tendant le petit porte-clé avec le bouton rouge au milieu, qui servait aux cas d’urgence et que Jessie considérait comme une sorte de bouée de sauvetage numérique.

Si Crutchfield la manipulait et si elle voulait quitter la pièce sans qu’il sache quel impact il avait sur elle, elle devait appuyer sur le bouton en gardant l’appareil caché dans la main. Cela alerterait Kat, qui pourrait lui faire quitter la pièce pour une raison officielle entièrement fallacieuse. Jessie était quasiment sûre que Crutchfield connaissait l’existence de cet appareil, mais elle était quand même contente de l’avoir.

Elle saisit le porte-clé, adressa un hochement de tête à Kat pour lui indiquer qu’elle était prête à entrer et inspira profondément. Kat ouvrit la porte et Jessie entra.

Apparemment, Crutchfield avait prévu son arrivée. Debout à seulement quelques centimètres de la paroi en verre qui coupait la pièce en deux, il lui faisait un grand sourire.




CHAPITRE SIX


Il fallut une seconde à Jessie pour arracher son regard aux dents de travers de Crutchfield et pour évaluer la situation.

Au premier abord, il n’avait pas l’air d’avoir beaucoup changé. Il avait encore les cheveux blonds coupés très court. Il portait encore la même blouse stérile cyan obligatoire. Il avait encore un visage légèrement plus grassouillet qu’on ne s’y serait attendu chez un homme d’environ un mètre soixante-douze et soixante-huit kilos. Cela lui donnait plus l’air d’avoir vingt-cinq ans que les trente-cinq qu’il avait réellement.

De plus, il avait encore ces yeux marron inquisiteurs, presque traqueurs. Ils étaient la seule chose qui suggérait que l’homme qui se tenait face à Jessie avait tué au moins dix-neuf personnes sinon deux fois plus.

La cellule n’avait pas changé non plus. Elle était petite et équipée d’un lit étroit sans draps vissé au mur du fond. Il y avait un petit bureau avec une chaise attachée dans le coin du fond à droite, à côté d’un petit lavabo en métal. Derrière le lavabo, on voyait des toilettes avec une porte coulissante en plastique qui fournissait un tout petit peu d’intimité.

— Miss Jessie, ronronna-t-il doucement. Quelle surprise de vous voir ici.

— Pourtant, vous êtes debout comme si vous vous attendiez à ce que j’arrive maintenant, répliqua Jessie, qui ne voulait pas donner à Crutchfield le moindre avantage.

Elle avança et s’assit sur la chaise qui se trouvait derrière un petit bureau de son côté de la vitre. Kat prit sa position habituelle, debout dans le coin de la pièce, prête à tout.

— J’ai senti changer l’énergie de cet hôpital, répondit-il avec un accent de la Louisiane aussi prononcé que toujours. L’air m’a paru plus doux et j’ai cru entendre un oiseau gazouiller dehors.

— D’habitude, vous ne prodiguez pas autant de flatteries, remarqua Jessie. Voulez-vous me dire ce qui vous a mis d’humeur à faire tous ces compliments ?

— Rien de particulier, Miss Jessie. Un homme ne peut-il pas apprécier la petite joie que lui procure l’arrivée inopinée d’un visiteur ?

La façon dont il prononça sa dernière phrase mit les sens de Jessie en alerte, comme s’il y avait eu un sens caché. Elle resta assise sans parler pendant un moment pour se donner la possibilité de réfléchir sans se fixer de limite temporelle. Elle savait que Kat lui permettrait de mener l’interrogatoire comme elle le voudrait.

Quand elle examina les mots de Crutchfield dans sa tête, elle se rendit compte qu’ils pouvaient avoir plus d’un sens.

— Quand vous parlez de visiteurs inattendus, parlez-vous de moi, M. Crutchfield ?

Il la regarda fixement pendant plusieurs secondes sans parler. Finalement, lentement, le sourire grand et peu sincère qu’il avait au visage se déforma pour donner naissance à une version plus malveillante et plus crédible.

— Nous n’avons pas établi les règles de base de cette visite, dit-il en tournant soudain le dos à Jessie.

— Je pense que les jours de ce genre de négociation sont passés depuis longtemps, n’est-ce pas, M. Crutchfield ? demanda-t-elle. Comme nous nous connaissons depuis assez longtemps, nous pouvons parler simplement, n’est-ce pas ?

Crutchfield repartit au lit attaché au mur du fond de la cellule et s’assit dessus, le visage légèrement caché dans la pénombre, maintenant.

— Mais comment puis-je être certain que vous serez aussi ouverte que vous voudriez que je le sois ? demanda-t-il.

— Depuis que vous avez ordonné à vos larbins de défoncer la porte de l’appartement de mon amie, qui a eu si peur qu’elle en a encore des problèmes de sommeil, je ne suis pas sûre que vous ayez entièrement gagné ma confiance ou que vous m’ayez donné envie d’être conciliante.

— Vous me rappelez cet incident, dit-il, mais vous oubliez de préciser que je vous ai aidée plus d’une fois à résoudre des affaires aussi bien professionnelles que personnelles. J’ai compensé chacune de mes soi-disant indiscrétions en vous fournissant des informations qui se sont avérées précieuses pour vous. Tout ce que je vous demande, c’est de m’assurer que ce dialogue nous sera profitable à tous les deux.

Jessie le regarda fixement en essayant de déterminer à quel point elle pourrait se permettre d’être conciliante tout en conservant une distance professionnelle.

— Que recherchez-vous exactement ?

— Pour l’instant ? Rien que votre compagnie, Miss Jessie. Je préférerais que vous ne soyez pas si distante. Votre dernière visite remonte à soixante-seize jours. Un homme moins confiant que moi pourrait s’offenser d’une absence aussi longue.

— OK, dit Jessie. Je promets de vous rendre visite plus régulièrement. En fait, je ferai mon possible pour passer au moins une autre fois cette semaine. Qu’en pensez-vous ?

— C’est un début, répondit-il sans s’engager.

— Excellent. Dans ce cas, revenons à ma question. Vous avez dit que vous appréciiez de voir arriver des visiteurs inattendus. Est-ce que vous parliez de moi ?

— Miss Jessie, bien que j’apprécie énormément votre compagnie, je dois vous avouer que je parlais effectivement de quelqu’un d’autre.

Jessie sentit Kat se crisper dans le coin derrière elle.

— Et de qui parlez-vous ? demanda-t-elle d’une voix égale.

— Je pense que vous le savez.

— J’aimerais que vous me le disiez, insista Jessie.

Bolton Crutchfield se leva une fois de plus, maintenant plus visible en pleine lumière, et Jessie vit qu’il tournait sa langue dans sa bouche comme si c’était un poisson sur une canne à pêche et qu’il jouait avec.

— La dernière fois que nous avons parlé, je vous ai assuré que j’aurais une autre conversation avec votre père.

— Et l’avez-vous eue ?

— Tout à fait, répondit-il avec autant de désinvolture que s’il lui avait dit quel temps il faisait. Quand je lui ai transmis vos salutations, il m’a demandé de vous transmettre les siennes.

Jessie l’observa attentivement et chercha une trace de mensonge sur son visage.

— Vous avez parlé à Xander Thurman, confirma-t-elle à nouveau, dans cette pièce, pendant les onze dernières semaines ?

— Oui.

Jessie savait que Kat avait terriblement envie de poser ses propres questions pour essayer de confirmer la véracité de sa déclaration et de trouver comment cela avait pu se produire. Cependant, pour Jessie, c’était moins important et elle pourrait y penser plus tard. Elle ne voulait pas que la conversation soit dévoyée. Donc, elle poursuivit avant que son amie ait pu dire quoi que ce soit.

— De quoi avez-vous parlé ? demanda-t-elle en essayant de ne pas s’exprimer d’un ton trop catégorique.

— Eh bien, nous avons dû rester assez énigmatiques pour ne pas révéler sa véritable identité à ceux qui nous écoutaient, mais nous avons surtout parlé de vous, Miss Jessie.

— De moi ?

— Oui. Vous vous souvenez peut-être que nous avions bavardé, lui et moi, il y a deux ou trois ans de cela et qu’il m’avait averti que vous pourriez me rendre visite un jour, mais sous un autre nom que celui qu’il vous avait donné, celui de Jessica Thurman.

Jessie tressaillit involontairement quand elle entendit le nom qu’elle n’avait entendu prononcer à voix haute que par elle-même au cours des vingt dernières années. Elle savait qu’il avait vu sa réaction, mais elle n’y pouvait rien. Crutchfield sourit d’un air entendu et poursuivit.

— Il voulait savoir comment sa fille, qu’il avait perdue de vue depuis si longtemps, se portait. Il était intéressé par toutes sortes d’informations : votre profession, l’endroit où vous habitez, ce à quoi vous ressemblez maintenant, votre nouveau nom. Il tient énormément à vous retrouver, Miss Jessie.

Pendant qu’il parlait, Jessie s’ordonna d’inspirer et d’expirer lentement. Elle se rappela qu’il fallait qu’elle décrispe son corps et qu’elle fasse tout son possible pour avoir l’air calme, même si c’était une façade. Il fallait qu’elle lui pose sa prochaine question d’un air imperturbable.

— Lui avez-vous communiqué tout ou partie de ces informations ?

— Rien qu’une, dit-il espièglement.

— Et laquelle était-ce ?

— Où le cœur aime, là est le foyer, dit-il.

— Qu’est-ce que ça veut dire, bon sang ? demanda-t-elle, sentant son cœur battre soudain plus vite.

— Je lui ai communiqué l’emplacement de l’endroit que vous considérez comme votre chez-soi, dit-il d’un ton neutre.

— Vous lui avez donné mon adresse ?

— Je n’ai pas été aussi précis. Pour être honnête, je ne connais pas votre adresse exacte, malgré tous les efforts que j’ai déployés pour la découvrir, mais j’en sais assez pour qu’il vous retrouve s’il est intelligent. Or, comme nous le savons tous les deux, Miss Jessie, votre père est très intelligent.

Jessie déglutit avec difficulté et se retint de lui hurler dessus. Il répondait encore à ses questions et elle avait besoin de lui soutirer autant d’informations que possible avant qu’il ne s’arrête.

— Dans ce cas, dans combien de temps viendra-t-il frapper à ma porte ?

— Cela dépendra du temps qu’il lui faudra pour faire ses déductions, dit Crutchfield en haussant les épaules de façon exagérée. Comme je l’ai dit, il a fallu que je sois un peu énigmatique. Si j’avais été trop précis, cela aurait envoyé des avertissements aux gens qui surveillent toutes mes conversations. Cela n’aurait pas été productif.

— Pourquoi ne me dites-vous pas exactement ce que vous lui avez dit ? Comme ça, je pourrai prévoir par moi-même quand il sera susceptible de venir.

— Eh bien, ça serait beaucoup moins drôle, Miss Jessie ! Je vous apprécie beaucoup, mais cela me semblerait être un avantage déraisonnable. Il faut que nous donnions sa chance à cet homme.

— Sa chance ? répéta Jessie, incrédule. Sa chance de faire quoi ? D’avoir une longueur d’avance pour m’éventrer plus vite, comme il l’a fait à ma mère ?

— Allons, cela n’est pas juste, répondit-il, semblant devenir plus calme à mesure que Jessie s’agitait. Il aurait pu le faire dans cette cabane couverte de neige, il y a toutes ces années, mais il ne l’a pas fait. Dans ce cas, pourquoi supposez-vous qu’il vous voudrait du mal maintenant ? Peut-être qu’il veut juste emmener sa petite demoiselle passer la journée à Disneyland.

— Vous m’excuserez si je ne suis guère tentée de lui accorder le bénéfice du doute, cracha-t-elle. Ce n’est pas un jeu, Bolton. Vous voulez que je revienne vous voir ? Pour le faire, il faut que je sois en vie. Je ne serai pas très causante si votre mentor découpe votre copine préférée en morceaux.

— Deux choses, Miss Jessie : d’abord, je comprends que ces nouvelles vous bouleversent, mais je préférerais que vous ne me parliez pas de façon aussi familière. Quand vous m’appelez par mon prénom, c’est non seulement peu professionnel, mais c’est aussi inconvenant de votre part.

Jessie bouillit en silence. Alors qu’il ne lui avait pas encore dit la deuxième chose, elle savait qu’il ne comptait pas lui révéler ce qu’elle voulait. Pourtant, elle resta silencieuse et se mordit littéralement la langue, espérant qu’il change d’avis.

— Ensuite, poursuivit-il, appréciant visiblement de la voir souffrir, bien que j’apprécie votre compagnie, n’imaginez pas que vous êtes mon amie préférée. N’oublions pas l’inspecteur Gentry qui se tient derrière vous, toujours vigilante. C’est un véritable ange, un ange rance et pourri. Comme je le lui ai dit à plus d’une occasion, quand je quitterai cet endroit, je lui donnerai mes adieux de façon spéciale, si vous me comprenez. Donc, je vous en prie, n’essayez pas de faire comme si vous étiez ma préférée.

— Je … commença Jessie en espérant le faire changer d’avis.

— Je crains bien que nous n’en ayons terminé, dit-il sèchement.

Alors, il se retourna, alla dans la minuscule alcôve de la cellule qui contenait les toilettes et tira la cloison en plastique pour mettre fin à la conversation.




CHAPITRE SEPT


Jessie tournait tout le temps la tête pour détecter toute chose ou personne extraordinaire.

Quand elle retourna chez elle en suivant le même itinéraire que plus tôt dans la journée, toutes les mesures de sécurité dont elle avait été si fière quelques heures auparavant lui parurent tristement inappropriées.

Cette fois-ci, elle s’attacha les cheveux en chignon et se les cacha sous une casquette de base-ball et sous la capuche d’un sweat qu’elle avait acheté en revenant de Norwalk. Elle avait mis son petit sac à dos devant elle pour qu’il lui protège la poitrine. Malgré le supplément d’anonymat que des lunettes de soleil auraient pu fournir, elle n’en porta pas de peur qu’elles ne réduisent son champ de vision.

Kat avait promis de regarder la vidéo de toutes les visites récentes de Crutchfield pour voir s’ils avaient laissé passer quelque chose. Elle avait également dit que, même si elle habitait dans la lointaine cité d’Industry, elle ramènerait son amie dans le centre de Los Angeles pour qu’elle puisse rentrer chez elle sans danger, en supposant qu’elle puisse attendre la fin de la journée pour cela. Jessie avait poliment décliné sa proposition.

— Je ne vais pas me déplacer partout avec une garde armée, avait-elle insisté.

— Pourquoi pas ? avait demandé Kat en ne plaisantant qu’à moitié.

Maintenant, alors que Jessie marchait dans le couloir qui menait à son appartement, elle se demandait si elle n’aurait pas dû accepter la proposition de son amie. Elle se sentait particulièrement vulnérable avec le sac de commissions qu’elle portait dans les bras. Le hall était d’un silence de mort et elle n’avait vu personne depuis qu’elle était entrée dans l’immeuble. Avant qu’elle n’ait pu s’en débarrasser, une idée folle lui vint en tête : son père avait tué tous les occupants de son étage pour ne pas avoir de complications quand il s’occuperait d’elle.

La lumière de son judas était verte, ce qui lui donna un peu d’assurance quand elle ouvrit la porte et regarda aux deux extrémités du vestibule au cas où quelqu’un aurait voulu lui bondir dessus. Personne ne le fit. Quand elle fut à l’intérieur, elle alluma les lumières puis verrouilla tout avant de désactiver les deux alarmes. Immédiatement après, elle réactiva l’alarme principale en mode ‘présence’ pour pouvoir se déplacer dans l’appartement sans déclencher les détecteurs de mouvement.

Elle posa le sac de courses sur le plan de travail de la cuisine et fouilla l’appartement matraque en main. Avant de partir pour Quantico, elle avait demandé et obtenu un permis de port d’arme et, quand elle irait travailler demain, elle était censée récupérer son arme au poste. Une partie d’elle-même se dit qu’elle aurait dû la récupérer quand elle était passée prendre son courrier plus tôt dans l’après-midi. Quand elle fut finalement convaincue que l’appartement était sans danger, elle commença à ranger ses commissions, laissant le sashimi qu’elle avait acheté attendre à température ambiante jusqu’au dîner au lieu de sortir une pizza.

Le sushi de supermarché un lundi soir, pour aider une célibataire à se sentir spéciale dans une grande ville, il n’y a pas mieux.

L’idée la fit glousser brièvement puis elle se souvint que Crutchfield avait donné le chemin de son appartement à son père tueur en série. Ce n’était peut-être pas un itinéraire complet mais, d’après ce que Crutchfield avait dit, cela lui suffirait pour la retrouver un jour. La grande question était : quand ce jour arriverait-il ?



*



Une heure et demie plus tard, Jessie tapait dans un sac lourd et la transpiration lui coulait sur le corps. Quand elle avait fini son sushi, elle s’était sentie fébrile et cloîtrée et elle avait décidé de se débarrasser de ses frustrations de façon constructive à la salle de gymnastique.

Elle n’avait jamais été une obsédée de l’entraînement physique mais, pendant qu’elle avait été à la National Academy, elle avait fait une découverte inattendue. Quand elle s’entraînait jusqu’à l’épuisement, il ne lui restait aucun espace intérieur pour l’anxiété et la peur qui pesaient tant sur elle le reste du temps. Si elle l’avait su dix ans auparavant, elle aurait pu s’épargner des milliers de nuits blanches, même celles où elle avait dormi mais en faisant des cauchemars sans fin.

Cela aurait également pu lui épargner quelques séances chez sa thérapeute, le Dr Janice Lemmon, psychologue médico-légale justement renommée. Le Dr Lemmon était une des rares personnes à tout savoir sur le passé de Jessie. Elle avait apporté une aide précieuse à Jessie au cours de ces dernières années.

Cependant, ces temps-ci, elle se remettait d’une greffe de rein et ne reprendrait le travail que dans plusieurs semaines. Jessie était tentée de penser qu’elle pouvait se passer complètement de ses visites chez le Dr Lemmon mais, même si l’entraînement physique pouvait revenir moins cher comme thérapie, elle savait qu’elle aurait forcément besoin d’aller voir le docteur quelques fois dans l’avenir.

Tout en entamant une série de petits coups secs, elle se rappela comment, avant son voyage à Quantico, elle s’était souvent réveillée couverte de sueur, la respiration lourde, en essayant de se rappeler qu’elle était en sécurité à Los Angeles, pas dans une petite cabane des montagnes Ozarks du Missouri, attachée à une chaise, en train de regarder le sang s’écouler goutte à goutte du cadavre de sa mère qui gelait lentement.

Si seulement cela n’avait été qu’un rêve, ça aussi ! Seulement, c’était entièrement réel. Quand elle avait eu six ans et que le couple que formaient ses parents avait connu des turbulences, son père les avait emmenées, elle et sa mère, dans sa cabane isolée. Là-bas, il leur avait révélé qu’il enlevait, torturait et tuait des gens depuis des années. Ensuite, il avait fait subir le même sort à sa propre épouse, Carrie Thurman.

Il avait menotté sa femme aux poutres du plafond de la cabane et lui avait donné des coups de couteau de temps à autre tout en forçant Jessie, qui s’appelait alors Jessica Thurman, à regarder la scène. Il avait attaché Jessie à une chaise et lui avait scotché les paupières avant d’éventrer sa femme pour de bon.

Alors, il avait utilisé le même couteau pour faire une grande entaille à la clavicule de sa propre fille, de son épaule gauche au bas de son cou. Après ça, il avait tout simplement quitté la cabane. Seulement trois jours plus tard, en hypothermie et sous le choc, Jessie avait été retrouvée par deux chasseurs qui passaient là par hasard.

Quand elle s’était remise, elle avait raconté toute l’histoire à la police et au FBI. Cependant, à ce stade-là, son père avait disparu depuis longtemps et tout espoir de le retrouver s’était évanoui avec lui. Jessica avait été placée en protection des témoins à Las Cruces, chez les Hunt. Jessica Thurman était devenue Jessie Hunt et avait entamé une nouvelle vie.

Jessie secoua la tête pour se débarrasser de ses souvenirs, passant de ses petits coups secs à des coups de genou visant l’aine de l’attaquant. Elle accueillit volontiers la douleur qu’elle ressentit au quadriceps quand elle envoya son genou vers le haut. À chaque coup, l’image de la peau pâle et sans vie de sa mère s’effaçait un peu plus.

Alors, un autre souvenir lui vint en tête, celui de son ex-mari, Kyle, qui l’avait attaquée dans leur propre maison en essayant de la tuer et de la faire accuser du meurtre de sa maîtresse. Elle ressentit presque la douleur cinglante du tisonnier qu’il avait enfoncé dans le côté gauche de son abdomen.

La douleur physique de ce moment n’avait été égalée que par l’humiliation qu’elle ressentait encore quand elle se souvenait qu’elle avait passé dix ans à vivre avec un sociopathe sans jamais s’en rendre compte. Après tout, elle était censée être experte en détection de ces sortes de gens.

Jessie chassa ses pensées une fois de plus, espérant oublier sa honte en donnant au sac une série de coups de coude près de l’endroit où la mâchoire d’un assaillant devait se trouver. Ses épaules commençaient à se plaindre, mais elle continua à taper sur le sac, sachant que son esprit serait bientôt trop fatigué pour être bouleversé.

C’était la partie d’elle-même qu’elle ne s’était pas attendue à découvrir au FBI : la teigneuse physique. Malgré l’appréhension ordinaire qu’elle avait ressentie à son arrivée, elle avait soupçonné qu’elle se débrouillerait bien du point de vue académique. Après tout, elle venait de passer les trois années précédentes dans cet environnement, plongée dans la psychologie criminelle.

Et elle avait eu raison. Les cours de droit, de criminalistique et de terrorisme ne lui avaient posé aucun problème. Même le séminaire sur le comportementalisme, dont les instructeurs étaient ses héros et qu’elle avait anticipé avec anxiété, lui avait semblé parfaitement clair. C’était pendant les cours de forme physique, et en particulier de formation à l’auto-défense, qu’elle s’était étonnée le plus.

Ses instructeurs lui avaient montré que, avec un mètre soixante-dix-sept et soixante-cinq kilos, elle avait la taille nécessaire pour affronter la plupart des coupables si elle était correctement préparée à le faire. Certes, elle n’aurait jamais les compétences en combat au corps-à-corps d’un ex-vétéran des Forces Spéciales comme Kat Gentry mais, quand elle avait quitté la formation, elle avait été sûre qu’elle pourrait se défendre dans la plupart des situations.

Jessie arracha ses gants et passa au tapis de course. Quand elle jeta un coup d’œil à la pendule, elle vit qu’il allait bientôt être vingt heures. Elle décida qu’une bonne course de huit kilomètres l’épuiserait assez pour qu’elle puisse passer la nuit sans faire de cauchemars. C’était une priorité, car elle reprenait le travail le lendemain et elle savait que tous ses collègues allaient la taquiner en s’attendant à ce qu’elle soit devenue une sorte de super-héros du FBI.

Elle régla le temps à quarante minutes, prévoyant de se forcer à compléter les huit kilomètres en consacrant cinq minutes à chaque kilomètre. Alors, elle monta le volume de sa musique. Quand les quelques premières secondes de ‘Killer’ de Seal commencèrent à résonner dans ses oreilles, son esprit se vida et elle ne se concentra plus que sur la tâche qu’elle avait à accomplir dans les quarante minutes suivantes. Elle ne pensait ni au titre de la chanson (‘Tueur’) ni aux souvenirs personnels qu’il risquait de réveiller. Il n’y avait plus que le rythme et ses jambes qui battaient en harmonie avec lui sur le tapis de course. C’était un état aussi proche de la paix intérieure que Jessie Hunt pouvait en connaître.




CHAPITRE HUIT


Eliza Longworth se précipita vers la porte de devant de Penny aussi rapidement que possible. Il était presque huit heures du matin, heure à laquelle leur professeure de yoga arrivait habituellement.

Elle avait passé une nuit en grande partie blanche. Ce n’était qu’aux premières lueurs du matin qu’elle avait eu la sensation de savoir ce qu’il fallait qu’elle fasse. Quand elle avait pris sa décision, Eliza avait senti un poids lui tomber des épaules.

Elle avait envoyé un SMS à Penny pour lui dire que cette longue nuit lui avait permis de réfléchir et de comprendre qu’elle avait mis trop hâtivement fin à leur amitié. Selon elle, il fallait qu’elles suivent le cours de yoga et, ensuite, quand leur professeure, Beth, serait partie, elles pourraient essayer de trouver un moyen de résoudre le problème.

Penny n’avait pas répondu, mais Eliza avait décidé d’aller quand même au cours. Quand elle atteignit la porte de devant, elle vit Beth remonter la route tortueuse du quartier résidentiel et lui fit signe de la main.

— Penny ! cria-t-elle en frappant à la porte. Beth est là. Est-ce qu’on fait encore le yoga ?

Comme elle n’entendit aucune réponse, elle sonna à la porte et agita le bras devant la caméra.

— Penny, puis-je entrer ? Il faudrait qu’on parle un instant avant que Beth arrive.

Aucune réponse et Beth était seulement à cent mètres. Eliza décida d’entrer. Elle savait où Penny gardait sa clé secrète mais essaya quand même de pousser la porte. Elle était déverrouillée. Eliza entra en laissant la porte ouverte pour Beth.

— Penny, appela-t-elle, tu as laissé la porte déverrouillée. Beth arrive. As-tu reçu mon SMS ? Est-ce qu’on peut parler en privé une minute avant de commencer ?

Elle entra dans le vestibule et attendit. Il n’y avait toujours pas de réponse. Elle entra dans le salon où elles faisaient d’habitude leurs séances de yoga. Il était vide, lui aussi. Elle allait se rendre dans la cuisine quand Beth entra.

— Me voici, mesdames ! appela-t-elle de la porte de devant.

— Salut, Beth, dit Eliza en se retournant pour l’accueillir. La porte était déverrouillée mais Penny ne répond pas. Je ne sais pas ce qui se passe. Elle s’est peut-être réveillée en retard ou elle est dans la salle de bains ou ailleurs. Je vais aller voir à l’étage. Servez-vous quelque chose à boire si vous voulez. Je suis sûre que ça ne prendra qu’une minute.

— Pas de problème, dit Beth. Mon client de neuf heures trente a annulé. Je ne suis pas pressée. Dites-lui de prendre son temps.

— OK, dit Eliza en commençant à monter à l’escalier. J’en ai pour une minute.

Elle était environ à mi-chemin entre le rez-de-chaussée et le premier étage quand elle se demanda si elle n’aurait pas dû prendre l’ascenseur. La chambre principale était au troisième étage et elle n’était pas très heureuse de devoir monter si haut. Cependant, avant qu’elle ait eu le temps d’y réfléchir, elle entendit un hurlement venir d’en bas.

— Que se passe-t-il ? cria-t-elle en faisant demi-tour pour redescendre à toute vitesse.

— Dépêchez-vous ! cria Beth. Oh mon Dieu, dépêchez-vous !

Sa voix venait de la cuisine. Quand Eliza arriva en bas de l’escalier, elle se mit à courir, traversa le salon en toute hâte et passa le coin.

Sur le carrelage style espagnol de la cuisine, Penny gisait dans une grande mare de sang. Elle avait les yeux ouverts de terreur et le corps tordu par une sorte de spasme horrible de la mort.

Eliza se précipita vers son amie la plus ancienne et la plus chère et glissa sur le liquide épais en approchant. Elle perdit pied et atterrit violemment par terre, le corps entier barbotant dans le sang.

Essayant de ne pas avoir de haut-le-cœur, elle rampa vers Penny et posa les mains sur la poitrine de son amie. Malgré les vêtements qu’elle portait, elle était froide, et pourtant, Eliza la secoua comme si cela pouvait la réveiller.

— Penny, supplia-t-elle, réveille-toi.

Son amie ne répondit pas. Eliza leva le regard vers Beth.

— Savez-vous faire un massage cardiaque ? demanda-t-elle.

— Non, dit la jeune femme d’une voix tremblante en secouant la tête, mais je pense que c’est trop tard.

Sans tenir compte de sa réponse, Eliza essaya de se souvenir du cours de massage cardiaque qu’elle avait suivi plusieurs années auparavant. Il avait été consacré aux enfants mais les mêmes principes étaient sûrement valables. Elle ouvrit la bouche à Penny, pencha sa tête en arrière, lui pinça le nez et souffla violemment dans la gorge de son amie.

Alors, elle s’installa à califourchon sur Penny, mit une main sur l’autre avec les paumes vers le bas et appuya fortement de la main sur le sternum de Penny. Elle le fit une deuxième fois puis une troisième en essayant de suivre une sorte de rythme.

— Oh, mon Dieu, entendit-elle marmonner Beth.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle durement en levant les yeux pour voir ce qui se passait.

— Quand vous appuyez sur elle, du sang suinte de sa poitrine.

Eliza baissa les yeux. C’était vrai. Chaque compression provoquait un écoulement lent de sang par ce qui semblait être de grandes entailles pratiquées dans la poitrine de Penny. Eliza releva les yeux.

— Appellez le SAMU ! cria-t-elle alors qu’elle savait que c’était inutile.



*



Contre toute attente, Jessie se sentit nerveuse et arriva tôt au travail.

Avec toutes les précautions de sécurité supplémentaires qu’elle avait mises en place, elle avait décidé de partir vingt minutes en avance pour son premier jour de travail depuis trois mois pour être sûre d’arriver avant neuf heures du matin, qui était l’heure que le capitaine Decker lui avait donnée. Cependant, elle avait dû apprendre à négocier plus vite les tournants et les escaliers cachés, car il lui fallut moins longtemps que prévu pour arriver au Poste de Police Central.

Alors qu’elle allait du parking à l’entrée principale du poste, elle regardait partout, cherchant quoi que ce soit qui sorte de l’ordinaire, mais, à ce moment-là, elle se souvint de la promesse qu’elle s’était faite à elle-même juste avant de s’endormir la veille au soir. Elle n’accepterait pas que la menace que constituait son père lui gâche la vie.

Elle ne savait absolument pas si Bolton Crutchfield avait communiqué des informations vagues ou précises à son père. Elle n’était même pas sûre que Crutchfield lui ait dit la vérité. Quoi qu’il en soit, elle ne pouvait pas faire grand-chose de plus que ce qu’elle faisait déjà. Kat Gentry vérifiait les vidéos des visites reçues par Crutchfield. Jessie vivait dans une sorte de bunker. Elle allait récupérer son arme officielle aujourd’hui. En dehors de ça, il fallait qu’elle vive sa vie. Autrement, elle deviendrait folle.

Elle se dirigea vers la salle principale du poste, craignant la réception qu’elle allait recevoir après une absence aussi prolongée. De plus, la dernière fois qu’elle avait été là, elle n’avait été qu’une consultante en profilage junior et en intérim.

Maintenant, elle n’était plus en intérim et, même si, techniquement, elle était encore consultante, elle était payée par la Police de Los Angeles et bénéficiait de tous les avantages correspondants, dont l’assurance maladie, chose dont elle avait grandement besoin comme le prouvaient ses expériences récentes.

Quand elle entra dans la grande zone de travail centrale, qui se composait de dizaines de bureaux séparés par de simples plaques en liège, elle inspira et attendit. Cependant, rien ne se produisit. Personne ne parla.

En fait, personne ne semblait même avoir remarqué son arrivée. Certains étudiaient des dossiers la tête baissée. D’autres étaient concentrés sur les gens qui étaient assis en face d’eux et qui étaient, dans la plupart des cas, des témoins ou des suspects menottés.

Elle se sentit légèrement déçue. Pire encore, elle se sentit idiote.

Je m’attendais à quoi ? À une parade ?

Ce n’était pas comme si elle avait gagné le mythique Prix Nobel de la résolution de crimes. Elle était allée s’entraîner chez le FBI pendant deux mois et demi. C’était très cool, mais personne n’allait l’applaudir pour autant.

Elle s’engagea discrètement dans le labyrinthe de bureaux et passa devant des inspecteurs avec lesquels elle avait déjà travaillé. Callum Reid, environ quarante-cinq ans, arrêta de lire son fichier et leva les yeux. Quand il adressa un hochement de tête à Jessie, ses lunettes lui tombèrent presque du front, sur lequel il les avait relevées.

Alan Trembley, la vingtaine, dont les mèches blondes étaient aussi emmêlées que d’habitude, portait lui aussi des lunettes, mais il les portait sur l’arête du nez pendant qu’il interrogeait attentivement un homme plus âgé qui semblait être ivre. Quand Jessie passa devant lui, il ne la regarda même pas.

Elle atteignit son bureau, qui était tellement en ordre que c’en était embarrassant, posa sa veste et son sac à dos et s’assit. Ce faisant, elle vit Garland Moses sortir lentement de la salle de repos café en main et commencer à monter les escaliers pour rejoindre le bureau qu’il avait au deuxième étage et qui était en fait un placard à balais.

Cela semblait être un espace de travail plutôt décevant pour le profileur criminel le plus célèbre de la Police de Los Angeles, mais Moses ne semblait pas s’en formaliser. En fait, peu de choses retenaient son attention. À plus de soixante-dix ans, si ce profileur légendaire travaillait encore comme consultant pour la section, c’était surtout pour lutter contre l’ennui et il pouvait quasiment faire ce qu’il voulait. Ex-agent du FBI, il avait déménagé sur la côte ouest à la retraite mais quelqu’un l’avait convaincu de fournir des services de profilage à la section. Il avait accepté si on lui permettait de choisir ses affaires et de travailler le nombre d’heures qu’il voulait. Avec ses antécédents, personne n’avait soulevé d’objection et rien n’avait changé depuis.

Avec sa tignasse de cheveux blancs en bataille, sa peau tannée et un style vestimentaire qui devait remonter à 1981, il avait la réputation d’être bourru dans le meilleur des cas et carrément maussade dans le pire des cas. Cependant, Jessie avait eu une seule interaction importante avec lui et, à cette occasion, si elle ne l’avait pas trouvé chaleureux, elle avait au moins constaté qu’il aimait bavarder. Elle aurait voulu lui poser plus de questions mais craignait encore un peu de s’adresser directement à lui.

Quand il monta les marches en traînant les pieds et disparut hors de la vue de Jessie, cette dernière jeta un coup d’œil autour d’elle. Elle cherchait Ryan Hernandez, l’inspecteur avec lequel elle avait travaillé le plus souvent et qu’elle aurait presque été tentée de considérer comme son ami. Récemment, ils avaient même commencé à s’appeler par leurs prénoms, ce qui était un progrès immense dans la police.

En fait, ils s’étaient rencontrés en des circonstances non-professionnelles, quand son professeur avait invité Hernandez à intervenir dans son cours de psychologie criminelle de troisième cycle lors du dernier semestre que Jessie avait passé à UC-Irvine l’automne dernier. Il avait présenté une étude de cas que, de toute la classe, seule Jessie avait réussi à résoudre. Plus tard, elle avait appris qu’elle était seulement la deuxième personne à avoir jamais trouvé la solution.

Après ça, ils étaient restés en contact. Elle l’avait appelé pour lui demander de l’aide quand elle avait commencé à se méfier de son mari mais avant qu’il n’ait essayé de la tuer. Ensuite, quand elle était revenue au centre de Los Angeles, elle avait été nommée au Poste de Police Central, où il était lui-même.

Ils avaient travaillé sur plusieurs affaires ensemble, dont le meurtre de Victoria Missinger, la philanthrope de la haute société. C’était en grande partie parce que Jessie avait découvert l’identité du tueur qu’elle avait bénéficié du respect qui lui avait permis d’assister à la formation du FBI, chose qui n’aurait pas été possible sans l’expérience et les instincts de Ryan Hernandez.

En fait, il avait si bonne réputation qu’il avait été assigné à une unité spéciale de la section Vol-Homicide qui s’appelait la Section Spéciale Homicide, ou SSH. Les agents de cette section étaient spécialisés en affaires à profil élevé qui éveillaient beaucoup l’intérêt des médias ou du public. En général, cela comprenait les incendies criminels, les meurtres à plusieurs victimes, les meurtres de personnes célèbres et, bien sûr, les tueurs en série.

De plus, Jessie devait admettre qu’il était tout à fait fréquentable même quand il n’enquêtait pas. Ils s’entendaient bien, comme s’ils se connaissaient depuis beaucoup plus que six mois. À quelques occasions, à Quantico, quand Jessie s’était détendue, elle s’était demandée si les choses auraient pu être différentes s’ils s’étaient rencontrés dans d’autres circonstances. Cependant, à cette époque-là, Jessie avait encore été mariée et Hernandez et son épouse étaient ensemble depuis plus de six ans.

Alors, le capitaine Roy Decker ouvrit la porte de son bureau et sortit. Grand, maigre et presque chauve à l’exception de quelques cheveux épars, Decker n’avait pas encore soixante ans mais avait l’air beaucoup plus âgé que ça, avec son visage ridé au teint cireux qui suggérait qu’il vivait sous un stress permanent. Son nez se terminait en pointe et ses petits yeux étaient en alerte, comme s’il était toujours en chasse, comme le supposait Jessie.




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