Le Piège Zéro
Jack Mars


“Vous ne trouverez pas le sommeil tant que vous n’aurez pas terminé L’AGENT ZÉRO. L’auteur a fait un magnifique travail en créant un ensemble de personnages à la fois très développé et vraiment plaisant à suivre. La description des scènes d’action nous transporte dans une réalité telle que l’on aurait presque l’impression d’être assis dans une salle de cinéma équipée du son surround et de la 3D (cela ferait d’ailleurs un super film hollywoodien). Il me tarde de découvrir la suite.”--Roberto Mattos, auteur du blog Books and Movie ReviewsDans LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4), une cellule terroriste du Moyen-Orient hérite d’un nouveau leader fanatique qui a en tête d’orchestrer l’attaque la plus mortelle qui soit sur le territoire américain. L’Agent Zéro pourra-t-il découvrir ce qu’il mijote et l’arrêter à temps ?Même si les filles de l’Agent Zéro sont de retour à la maison, saines et sauves, les séquelles mentales de ce qu’elles ont vécu pèsent lourd sur leur petite famille. Zéro, voulant plus que tout être un bon père et réparer les dégâts, décide que le temps est venu de subir l’opération qui lui permettra de retrouver tous ses souvenirs. Mais est-ce que ça va marcher ?Coupé au beau milieu de ses résolutions, le devoir l’appelle à nouveau, alors qu’une ambassade des États-Unis est détruite au Moyen-Orient et qu’une nouvelle arme expérimentale est découverte. Mais sans ses souvenirs, alors que certains de ses propres alliés à la CIA œuvrent à sa destruction, en qui peut-il véritablement avoir confiance ? LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4) est un thriller d’espionnage que vous n’arriverez pas à reposer une fois que vous l’aurez commencé. Il vous tiendra éveillé, à tourner ses pages, jusque tard dans la nuit.“Une écriture qui élève le thriller à son plus haut niveau.”--Midwest Book Review (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)“L’un des meilleurs thrillers que j’ai lus cette année.”--Books and Movie Reviews (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)Jack Mars est également l’auteur de la série best-seller de thrillers LUKE STONE (7 volumes), qui commence par Tous Les Moyens Nécessaires (Volume #1), téléchargeable gratuitement, avec plus de 800 avis cinq étoiles !







L E P I È G E Z E R O



(UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO—Volume 4)



J A C K M A R S


Jack Mars



Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, ainsi que la série de thrillers d’espionnage L’AGENT ZÉRO.



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Copyright © 2019 par Jack Mars. Tous droits réservés. À l’exclusion de ce qui est autorisé par l’U.S. Copyright Act de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous toute forme que ce soit ou par aucun moyen, ni conservée dans une base de données ou un système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre numérique est prévu uniquement pour votre plaisir personnel. Ce livre numérique ne peut pas être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec quelqu’un d’autre, veuillez acheter un exemplaire supplémentaire pour chaque destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou qu’il n’a pas été acheté uniquement pour votre propre usage, alors veuillez le rendre et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, personnages, entreprises, organismes, lieux, événements et incidents sont tous le produit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, n’est que pure coïncidence.


LIVRES DE JACK MARS



SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE

TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1)

PRESTATION DE SERMENT (Volume #2)

SALLE DE CRISE (Volume #3)



L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE

CIBLE PRINCIPALE (Tome #1)

DIRECTIVE PRINCIPALE (Tome #2)

MENACE PRINCIPALE (Tome #3)



UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO

L’AGENT ZÉRO (Volume #1)

LA CIBLE ZÉRO (Volume #2)

LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3)

LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4)

LE FICHIER ZÉRO (Volume #5)

LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6)


Résumé de L’Agent Zéro - Volume 3 (fiche récapitulative)



Quand ses filles sont kidnappées par une ombre de son passé, l’Agent Zéro doit tout mettre en œuvre pour les retrouver… même si cela implique de défier les ordres directs de la CIA et d’être désavoué par son gouvernement.



L’Agent Zéro : Même s’il a réussi à tuer l’assassin Rais et à sauver ses filles aux prises avec des trafiquants d’êtres humains, il a été désavoué par la CIA et, aux dernières nouvelles, a été escorté par trois agents vers un destin inconnu.



Maya et Sara Lawson : À la suite de la terrible épreuve qu’elles ont vécu en Europe de l’Est et après leur sauvetage par leur père, les filles adolescentes de l’Agent Zéro sont très éprouvées physiquement et moralement. Bien qu’elles soient impressionnées par la détermination dont il a fait preuve pour les retrouver, elles réalisent à présent qu’il est bien plus que ce qu’il prétend être.



Kate Lawson : Durant son combat final avec Rais, l’Agent Zéro se souvient que sa femme n’est pas morte de cause naturelle, mais qu’elle a été assassinée avec un poison mortel. Les derniers mots de Rais accusent la CIA de ce crime.



L’Agent Alan Reidigger : Dans une lettre qu’il a écrite à Zéro avant sa mort, Reidigger divulgue le nom du neurologue suisse qui a installé le suppresseur de mémoire dans la tête de Zéro. Il est donc sa meilleure chance de retrouver un jour tous ses souvenirs.



L’Agent Maria Johansson : Maria a révélé qu’elle travaillait dans deux camps… non seulement pour la CIA mais également pour le FIS ukrainien, même si elle affirme manipuler les deux dans l’espoir de percer à jour un complot qui menace d’entraîner une guerre imminente.



L’Agent John Watson : Quand la CIA découvre qu’il aide l’Agent Zéro à retrouver ses filles, Watson est arrêté, tout comme Maria Johansson.



L’Agent Todd Strickland : Jeune agent de la CIA et ancien Ranger de l’armée, Strickland est au départ envoyé pour arrêter l’Agent Zéro. Mais il finit par l’aider à retrouver ses filles, créant une étrange amitié à la suite de leur affrontement.



Le Directeur Adjoint Shawn Cartwright : On ne sait toujours pas vraiment de quel côté il est, si tant est qu’il y en ait un. Cartwright a aidé Zéro indirectement, mais l’a également désavoué durant sa quête sanglante en Europe de l’Est. Zéro pense qu’il s’agit simplement d’un opportuniste qui se contente d’avancer chacun de ses pions du côté qui l’arrange.


Contenu



PROLOGUE (#u8973b409-d2ca-526e-a545-50f05d236947)

CHAPITRE UN (#u31619636-fe78-52e8-9407-e734bdf5bc0d)

CHAPITRE DEUX (#u779b2d07-0764-5c0d-b65f-e21479266837)

CHAPITRE TROIS (#u9eff9ea6-330d-5d10-a2b6-03c7d5492f77)

CHAPITRE QUATRE (#uefedcec3-9f5d-595f-9da3-81b79f7870ab)

CHAPITRE CINQ (#uaa740cf2-9d64-57c2-b58a-646c1a3fd1a8)

CHAPITRE SIX (#u40ecc890-0dc3-53eb-9531-82023c02fdf7)

CHAPITRE SEPT (#uc5e8746f-34a8-552f-8bc6-cbf98e520759)

CHAPITRE HUIT (#u9653baef-e847-590e-8a1d-77678a3b4aa4)

CHAPITRE NEUF (#u16f3cd1d-3beb-525d-ad74-ce48dd0a961a)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE -TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-SIX (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


Reid Lawson était épuisé, inquiet, et il avait mal partout.

Mais, par-dessus tout, il était perdu.

Moins de vingt-quatre heures auparavant, il avait réussi à sauver ses deux filles adolescentes aux prises avec des trafiquants slovaques. Pour cela, il avait dû stopper deux trains de marchandises, détruire involontairement un prototype d’hélicoptère extrêmement cher, tuer dix-huit personnes et en blesser sévèrement plus d’une douzaine.

C’était bien dix-huit d’ailleurs ? Il ne se souvenait plus du nombre exact.

À présent, il se retrouvait menotté à une table en acier, dans une petite cellule sans fenêtre, attendant de savoir à quelle sauce il allait être mangé.

La CIA l’avait prévenu. Les directeurs adjoints lui avaient bien dit ce qui se passerait s’il défiait leurs ordres et partait seul en croisade. Ils avaient voulu à tout prix éviter un autre carnage, comme celui qui était survenu deux ans plus tôt. Et ce qu’ils avaient qualifié de “carnage” était une échappée violente et sanglante à travers l’Europe et le Moyen Orient. Cette fois, elle avait eu lieu en Europe de l’Est : Croatie, Slovaquie et Pologne.

Ils l’avaient prévenu, et même menacé, de ce qui allait lui arriver. Mais Reid n’avait envisagé aucune autre solution. Il s’agissait de ses filles chéries. Maintenant, elles étaient en sécurité et Reid s’était résigné à accepter le sort qui lui serait réservé.

En plus de sa course effrénée de ces derniers jours et du manque de sommeil, on lui avait donné des analgésiques après avoir soigné ses plaies. Il avait hérité d’une blessure au couteau peu profonde à l’abdomen lors de son combat avec Rais, ainsi que de nombreuses contusions importantes, de coupures et d’écorchures superficielles, d’une entaille au biceps là où une balle l’avait frôlé et d’une légère commotion cérébrale. Rien d’assez sérieux pour l’empêcher d’être incarcéré.

On ne lui avait pas donné de destination. On ne lui avait rien dit du tout, tandis que trois agents de la CIA qu’il ne reconnaissait pas l’escortaient en silence de l’hôpital en Pologne jusqu’à un avion qui l’attendait sur une piste de décollage. Toutefois, il avait été quelque peu étonné d’atterrir à l’aéroport international de Dulles, en Virginie, et non dans un site secret de la CIA comme Enfer Six au Maroc.

Une voiture de police l’avait conduit de l’aéroport jusqu’au QG de l’agence, le Centre du Renseignement George Bush à Langley, en Virginie. Une fois là-bas, il avait été jeté dans une cellule aux parois d’acier qui se trouvait dans un sous-sol et menotté à une table fixée au sol… tout ceci sans la moindre explication de la part de qui que ce soit.

Reid n’aimait pas l’effet causé par les analgésiques : son esprit n’était pas totalement en alerte. Mais il ne pouvait pas dormir, pas encore, et certainement pas dans cette position inconfortable à la table en acier, avec la chaîne des menottes passée dans une boucle en métal et serrée autour de ses poignets.

Cela devait faire quarante-cinq minutes qu’il était assis dans cette pièce, à se demander ce qui pouvait bien se tramer et pourquoi on ne l’avait pas encore jeté dans un trou, quand la porte s’ouvrit finalement.

Reid se leva immédiatement, se redressant du mieux possible en étant menotté à la table. “Comment vont mes filles ?” se hâta-t-il de demander.

“Elles vont bien,” répondit le Directeur Adjoint Shawn Cartwright. “Rasseyez-vous.” Cartwright était le patron de Reid… ou plutôt l’ancien patron de l’Agent Zéro, jusqu’à ce que Reid soit désavoué pour avoir désobéi en partant lui-même à la recherche de ses filles. À la mi-quarantaine, Cartwright était relativement jeune pour un directeur de la CIA, même si ses épais cheveux bruns avaient commencé à grisonner par endroits. Ce n’était sûrement qu’une coïncidence, mais ça avait commencé au moment où Kent Steele était revenu d’entre les morts.

Reid se rassit lentement, tandis que Cartwright prenait une chaise pour s’installer face à lui en se râclant la gorge. “L’Agent Strickland est resté avec vos filles jusqu’à ce que Sara puisse sortir de l’hôpital,” expliqua le directeur. “Ils sont tous les trois dans un avion pour rentrer, à l’heure où nous parlons.”

Reid poussa un léger soupir de soulagement, très léger sachant que la sentence allait désormais tomber pour lui.

La porte se rouvrit et la colère monta spontanément dans la poitrine de Reid, alors que la Directrice Adjointe Ashleigh Riker pénétrait dans la petite pièce, vêtue d’une jupe crayon grise et d’un blazer assorti. Riker était à la tête du Groupe des Opérations Spéciales, une faction de la Division des Activités Spéciales de Cartwright qui gérait les opérations internationales sous couverture.

“Qu’est-ce qu’elle fait ici ?” demanda Reid en la pointant du doigt. Son ton était tout sauf amical. Pour lui, Riker était indigne de confiance.

Elle prit un siège à côté de Cartwright en souriant chaleureusement. “J’ai, M. Steele, le réel plaisir de vous indiquer où vous allez vous rendre maintenant.”

Un nœud d’angoisse se forma dans son estomac. Bien sûr, Riker était enchantée de lui infliger sa punition. Son mépris pour l’Agent Zéro et sa façon de faire n’étaient pas un secret. Reid dut se rappeler que ses filles étaient en sécurité et qu’il savait à quoi s’attendre.

Mais ça ne rendait pas les choses plus faciles pour autant. “Ok,” dit-il calmement. “Alors, dites-moi, où est-ce que je vais aller ?”

“Chez vous,” répondit simplement Riker.

Le regard de Reid passa de Riker à Cartwright avant de se poser à nouveau sur elle, pas sûr d’avoir bien entendu. “Je vous demande pardon ?”

“Chez vous. Vous rentrez à la maison, Kent.” Elle poussa quelque chose vers lui sur la table. Une petite clé argentée glissa sur la surface polie jusqu’à portée de ses mains.

C’était la clé des menottes, mais il ne s’en empara pas. “Pourquoi ?”

“Je suis incapable de vous le dire,” dit Riker en haussant les épaules. “La décision vient de plus haut.”

Reid n’en revenait pas. Il était certes évidemment soulagé d’apprendre qu’on n’allait pas le jeter dans un trou misérable comme E-6, mais quelque chose ne tournait pas rond selon lui. Ils l’avaient menacé, désavoué, et on avait même envoyé deux agents de terrain à ses trousses… juste pour le relâcher ensuite ? Pourquoi ?

Les analgésiques qu’on lui avait donnés altéraient son processus de pensée. Son cerveau était incapable de traiter les données qu’il entendait. “Je ne comprends pas…”

“Cela fait cinq jours que vous êtes parti,” le coupa Cartwright. “Vous avez mené des interviews et fait des recherches pour un manuel d’histoire que vous écrivez. Nous avons les noms et coordonnées de plusieurs personnes qui peuvent corroborer cette histoire.”

“L’homme qui a commis ces atrocités en Europe de l’Est a été intercepté par l’Agent Strickland à Grodkow,” dit Riker. “Il s’avère que c’était un expatrié russe se faisant passer pour un américain afin de tenter de causer un conflit international entre nous et les pays du bloc de l’est. Il a voulu ouvrir le feu sur un agent de la CIA et a été abattu.”

Reid cligna des yeux sous le flux de ces fausses informations. Il savait ce que ça voulait dire : ils lui créaient une histoire de couverture, la même qui serait diffusée aux gouvernements et aux forces de l’ordre du monde entier.

Mais ça ne pouvait pas être aussi simple. Il y avait quelque chose de caché là-dessous… à commencer par le sourire bizarre de Riker. “J’ai été désavoué,” dit-il. “J’ai été menacé. J’ai été ignoré. Je pense que je mérite un peu plus d’explications.”

“Agent Zéro…” commença Riker. Puis, elle se mit à rire légèrement. “Désolé, les habitudes sont tenaces. Vous n’êtes plus agent maintenant. Kent, ce n’est pas de notre ressort. Comme je vous l’ai dit, ça vient de plus haut. Mais la vérité, si on prend les choses dans leur globalité et non une par une, c’est que vous avez éliminé un réseau international de trafic d’êtres humains sur lequel travaillaient la CIA et Interpol depuis six ans déjà.”

“Vous avez tué Rais et, probablement, les derniers vestiges d’Amon avec lui,” ajouta Cartwright.

“Oui, vous avez tué des gens,” poursuivit Riker. “Mais c’étaient tous des criminels notoires, parmi les pires du pire : meurtriers, violeurs, pédophiles. Même si ça m’ennuie beaucoup de l’admettre, je suis d’accord sur le fait que vous avez fait plus de bien que de mal dans cette affaire.”

Reid acquiesça lentement… pas parce qu’il acceptait cette logique, mais parce qu’il réalisait que la meilleure chose à faire en ce moment était de ne pas argumenter, d’accepter qu’on lui pardonne et de chercher à comprendre plus tard.

Pourtant, il avait encore des questions. “Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous dites que je ne suis plus un agent ?”

Riker et Cartwright échangèrent un regard. “Vous allez être transféré,” lui dit Cartwright. “Si vous acceptez le poste, bien sûr.”

“La Division des Ressources Nationales,” ajouta Riker, “est l’aile domestique de la CIA. Elle fait bien partie de l’agence, mais ne comporte aucun travail de terrain. Vous n’aurez plus jamais à quitter le pays, ni vos filles. Vous recruterez des ressources. Gèrerez les debriefs. Rencontrerez des diplomates.”

“Pourquoi ?” demanda Reid.

“Pour faire simple, nous ne voulons pas vous perdre,” lui indiqua Cartwright. “Nous préférons vous avoir avec nous à un autre poste que de ne pas vous avoir du tout.”

“Qu’en est-il pour l’Agent Watson ?” demanda Reid. Watson l’avait aidé à retrouver ses filles, avait réuni tout l’équipement nécessaire pour Reid et l’avait fait sortir du pays quand il en avait eu besoin. À la suite de quoi, Watson s’était fait griller et avait été arrêté à cause de ça.

“Watson est en arrêt maladie pour huit semaines à cause de son épaule,” dit Riker. “J’imagine qu’il sera de retour dès qu’il sera totalement guéri.”

Reid leva un sourcil. “Et Maria ?” Elle l’avait aidé, elle aussi, même quand elle avait eu pour ordre de la CIA d’appréhender l’Agent Zéro.

“Johansson est en congé,” dit Cartwright. “Elle prend quelques jours de repos avant sa nouvelle mission. Mais elle retournera bientôt sur le terrain.”

Reid dut se retenir de ne pas secouer la tête d’un air sceptique. Quelque chose était clairement bizarre… et pas seulement qu’on lui pardonne à lui, mais aussi à tout ceux qui avaient été associés à son dernier carnage en date. Toutefois, il savait aussi d’instinct que ce n’était pas l’endroit, ni le moment, de contester le fait de rentrer chez lui.

Il aurait le temps de décortiquer tout ça plus tard, quand son cerveau ne serait plus altéré par le manque de sommeil et les analgésiques.

“Alors… c’est tout ?” demanda-t-il. “Je suis libre de partir ?”

“Oui, vous êtes libre.” Riker sourit à nouveau. Il n’aimait pas du tout l’expression sur son visage.

Cartwright regarda sa montre. “Vos filles devraient arriver à Dulles dans environ… deux heures à peu près. Il y a une voiture qui vous attend si vous voulez. Vous pouvez aller vous laver, vous changer et vous rendre sur place pour les accueillir.”

Les deux directeurs adjoints se levèrent de leurs chaises et se dirigèrent vers la porte.

“C’est bon de vous savoir de retour, Zéro.” Cartwright lui fit un clin d’œil avant de sortir.

Seul dans la pièce, Reid regarda la clé argentée des menottes devant lui. Il leva ensuite les yeux vers les caméras fixées dans les angles de la pièce.

Il allait rentrer chez lui… mais quelque chose ne sentait vraiment pas bon dans cette histoire.



*



Reid se hâta de rejoindre le parking de Langley, libéré de ses menottes et de sa cellule… libéré des contraintes d’agent de terrain. Libéré de la peur des répercussions envers ceux qu’il aimait. Libéré de l’idée de se retrouver dans un trou souterrain crasseux d’E-6.

Cette idée le chiffonnait toujours, alors qu’il passait les portes pour se retrouver dans la rue. Ils auraient pu tout simplement le jeter dans un trou à Enfer Six. Ils auraient pu au moins faire peser cette menace sur lui : qu’il ne revoie jamais sa famille et soit jeté dans un trou. Mais ils ne l’avaient pas fait.

Parce que s’ils l’avaient fait, j’aurais eu toutes les raisons de parler, se dit Reid. Je n’aurais eu aucune raison de garder tout ce que je sais si j’avais pensé finir le reste de mes jours dans un trou.

Même s’il avait l’impression que ça datait d’il y a des semaines, ça ne faisait que quatre jours qu’un souvenir fragmenté lui était revenu. Avant qu’on ne lui implante le suppresseur de mémoire, Kent Steele avait réuni des informations sur une guerre préprogrammée que le gouvernement des États-Unis fomentait. Il n’en avait parlé à personne, même s’il avait révélé à Maria qu’il s’était souvenu de quelque chose qui pourrait causer de gros problèmes à pas mal de gens.

Son conseil avait été simple et direct : Tu ne peux avoir confiance en personne d’autre que toi.

Il ne l’avait pas réalisé avant, dans la cellule, avec son destin en jeu et les analgésiques qui embrouillaient son esprit. Mais il comprenait à présent. L’agence savait qu’il était au courant de quelque chose, mais elle ne savait pas exactement quoi, ni ce dont il se rappelait au juste. Lui-même ne savait pas exactement ce dont il était réellement au courant.

Il chassa cette pensée de sa tête. Maintenant que ses questions sur son avenir avaient trouvé des réponses, toute la tension accumulée venait de quitter ses épaules et il se retrouva épuisé et perclus de douleurs, tout en bouillonnant d’excitation à l’idée de revoir ses filles.

Il avait deux heures avant que l’avion des filles n’atterrisse. C’était plus que suffisant pour rentrer chez lui, prendre une douche, se changer et aller les accueillir. Mais il décida de zapper toutes ces étapes et de se rendre directement à l’aéroport.

Il n’avait pas vraiment envie de rentrer tout seul dans sa maison vide.

Aussi, il se gara sur le parking de stationnement de courte durée de Dulles et entra dans le terminal des arrivées. Il acheta un café à un comptoir et s’assit sur une chaise en plastique, buvant lentement, pendant qu’une foule de pensées tournoyait dans sa tête, aucune ne restant assez longtemps pour être considérée comme une impression consciente, mais chacune passant en flottant avant de retourner dans la boucle comme dans un tourbillon.

Il se dit qu’il fallait qu’il appelle Maria. Il avait besoin d’entendre sa voix. Elle saurait quoi dire et, même si ce n’était pas le cas, il y avait quelque chose dans le fait de lui parler qui avait toujours semblé calmer son esprit malade. Reid n’avait pas son téléphone portable mais, heureusement, on vendait des téléphones à carte prépayée dans l’aéroport, chose de plus en plus rare au vingt-et-unième siècle. Ensuite, comme il n’avait pas d’argent à mettre dans l’appareil, il composa d’abord le zéro, puis le numéro de portable qu’il connaissait par cœur.

Il n’y eut aucune réponse. La ligne sonna quatre fois avant que la boîte vocale ne prenne le relais. Il ne laissa pas de message. Il ne savait pas quoi dire.

Au bout d’un long moment, l’avion finit par arriver et une procession de passagers marchant à pas rapides s’avança le long du couloir, passant les portes et la sécurité pour tomber dans les bras de ceux qui les attendaient ou pour aller directement récupérer leurs bagages.

Strickland le vit en premier. L’Agent Todd Strickland était jeune, vingt-sept ans, avec une coupe de cheveux militaire et un cou épais. Il avait l’air à l’aise, à la fois abordable et autoritaire en même temps. Et le plus étonnant, c’était que Strickland n’avait pas du tout l’air surpris de voir Reid. La CIA avait indubitablement dû lui dire que Kent Steele avait été libéré. Il fit un léger signe de tête à l’attention de Reid en escortant les deux adolescentes le long du couloir.

Il semblait que Strickland n’avait pas dit aux filles qu’il serait là à leur arrivée et Reid lui en fut reconnaissant. Maya l’aperçut ensuite et, même si ses jambes continuèrent d’avancer, sa bouche s’ouvrit d’étonnement. Sara cligna deux fois des yeux, puis ses lèvres s’élargirent en un sourire véritablement heureux. Même avec son bras plâtré et en écharpe, celui qu’elle s’était cassé après avoir sauté d’un train en marche, elle courut vers lui. “Papa !”

Reid tomba à genoux et la serra fort dans ses bras. Maya courut derrière sa petite sœur et ils s’étreignirent tous les trois pendant un long moment.

“Comment c’est possible ?” chuchota Maya dans son oreille. On avait donné aux filles de nombreuses raisons de croire qu’elles ne reverraient pas leur père avant très longtemps.

“On en parlera plus tard,” promit Reid. Il relâcha son étreinte et se releva face à Strickland. “Merci de les avoir ramenées au pays en toute sécurité.”

Strickland acquiesça de la tête et serra la main de Reid. “Je n’ai fait que tenir ma promesse.” En Europe de l’Est, Strickland et Reid en étaient arrivés à une sorte d’étrange respect mutuel et le jeune agent lui avait promis de garder ses filles en sécurité, que Reid soit dans les parages ou pas. “Je suppose que je peux y aller maintenant,” leur dit-il. “Vous êtes toutes les deux en sécurité à présent.” Il fit un sourire aux filles, puis s’éloigna de la petite famille en marchant d’un pas tranquille.

Le trajet pour rentrer à la maison fut de courte durée, seulement une demi-heure, et Sara le rendit encore plus court par un bavardage inhabituel chez elle. Elle raconta à son père comment l’Agent Strickland s’était occupé d’elles et lui expliqua que les médecins polonais l’avaient autorisée à choisir la couleur de son plâtre. Mais elle avait préféré choisir le beige ordinaire pour pouvoir le colorier elle-même avec des feutres. Maya était restée étonnement silencieuse sur le siège passager avant, jetant de temps à autre un coup d’œil par-dessus son épaule pour regarder sa sœur cadette et lui décocher un petit sourire.

Puis, ils étaient arrivés à leur maison d’Alexandria, et c’était comme si la porte d’entrée avait aspiré toute pensée gaie ou heureuse. L’ambiance avait totalement changé. Il faut dire que la dernière fois que l’un d’entre eux avait mis les pieds dans l’entrée, il y avait un homme mort gisant juste devant la cuisine. Dave Thompson, leur voisin, était un ancien agent de la CIA à la retraite qui avait été tué par l’assassin ayant kidnappé Maya et Sara.

Personne ne dit mot, pendant que Reid refermait la porte et tapait le code pour activer le système d’alarme. Les filles semblaient même hésiter à faire un pas de plus dans la maison.

“Tout va bien,” leur dit-il à voix basse et, même s’il croyait à peine lui-même en ces mots, il passa devant pour se rendre jusqu’à la cuisine dans une tentative de leur prouver qu’il n’y avait rien à craindre. L’équipe de nettoyage de la scène de crime avait effectué un travail minutieux, mais la forte odeur d’ammoniaque et les traces blanches sur les joints des carreaux laissaient penser que quelqu’un s’était occupé d’éponger le sang et d’éliminer toute trace du meurtre qui avait été commis.

“Est-ce que quelqu’un a faim ?” demanda Reid en essayant de prendre un air décontracté. Mais les morts sortirent de sa bouche trop fort, presque théâtralement.

“Non,” dit Maya tout bas, pendant que Sara secouait la tête.

“Ok.” Le lourd silence qui s’ensuivit fut palpable, presque comme un ballon invisible gonflé à l’extrême entre eux. “Eh bien,” finit par dire Reid pour tenter de le faire éclater, “je ne sais pas pour vous deux, mais moi je suis épuisé. Je pense qu’on devrait tous aller se reposer.”

Les filles acquiescèrent. Reid embrassa Sara sur le front et elle repartit dans l’entrée, prenant bien soin de rester collée au mur, constata-t-il, même si rien ne lui barrait le passage. Puis, elle monta à l’étage.

Maya attendit sans mot dire, écoutant jusqu’à ce que les bruits de pas dans les marches atteignent la moquette à l’étage. Elle retira ses chaussures en utilisant les orteils du pied opposé, puis demanda tout à coup, “Est-ce qu’il est mort ?”

Reid cligna des yeux. “Qui ça ?”

Maya ne leva pas les yeux. “L’homme qui nous a enlevées. Celui qui a tué M. Thompson. Rais.”

“Oui,” dit Reid à voix basse.

“C’est toi qui l’as tué ?” Son regard était dur, mais pas fâché. Elle voulait la vérité, pas une autre histoire de couverture ou un autre mensonge.

“Oui,” admit-il au bout d’un long moment.

“Bien,” dit-elle dans un murmure.

“C’est lui qui t’a donné son nom ?” demanda Reid.

Maya acquiesça, puis leva les yeux pour le regarder d’un air perçant. “Il y a un autre nom qu’il voulait que je connaisse : Kent Steele.”

Reid ferma les yeux et soupira. En quelque sorte, même mort, Rais continuait de lui causer des problèmes. “J’en ai fini avec tout ça maintenant.”

“C’est promis ?” Elle leva un sourcil, espérant qu’il soit sincère.

“Oui, je te le promets.”

Maya acquiesça d’un signe de tête. Reid savait bien qu’elle reviendrait à la charge. Elle était bien trop intelligente et curieuse pour laisser les choses en suspens. Mais, pour le moment, ses réponses semblaient la satisfaire et elle se dirigea vers l’escalier.

Il détestait mentir à ses filles, et il détestait encore plus se mentir à lui-même. Il était loin d’en avoir fini avec le travail de terrain, même s’il n’était plus rémunéré, s’il voulait aller au bout de cette conspiration qu’il avait seulement commencé à découvrir. Il n’avait pas le choix. Étant donné qu’il savait quelque chose, il était en danger. Et ses filles aussi restaient en danger.

L’espace d’un instant, il aurait souhaité ne rien savoir sur l’agence ou sur le moindre complot. Il aurait juste aimé être professeur d’université et père de famille.

Mais c’est impossible. Donc, tu dois faire tout l’inverse.

Il n’avait pas besoin de moins de souvenirs. Il avait déjà essayé cette option et elle n’avait pas si bien fonctionné que ça. Il avait donc besoin de se rappeler plus. Plus il se souviendrait de choses sur ce qu’il savait deux ans auparavant, moins de travail il aurait pour découvrir la vérité. Et peut-être qu’il n’aurait plus à s’inquiéter très longtemps.

Debout dans la cuisine, à seulement quelques pas de l’endroit où Thompson avait été tué, Reid prit sa décision. Il allait ressortir la vieille lettre écrite par Alan Reidigger et relire le nom du neurologue suisse qui lui avait implanté le suppresseur de mémoire dans la tête.




CHAPITRE UN


Abdallah Ben Mohammed était mort.

Le corps du vieil homme gisait sur une dalle en granit dans la cour de l’enceinte, un ensemble de structures carrées aux murs beiges situé à environ quatre-vingts kilomètres à l’ouest d’Albaghdadi dans le désert d’Iraq. C’est là que la Confrérie s’était établie après leur expulsion du Hamas, afin d’échapper à la vigilance des forces américaines présentes durant l’occupation et la démocratisation consécutive du pays. Pour quiconque n’étant pas membre de la Confrérie, l’ensemble n’était rien d’autre qu’une communauté de Shiites orthodoxes : les raids et les inspections forcées de la propriété n’ayant rien donné. Leurs cachettes étaient bien camouflées.

Le vieil homme s’était assuré personnellement de leur survie, dépensant sa propre fortune pour perpétuer leur idéologie. Mais, à présent, Ben Mohammed était mort.

Awad était debout, stoïque, à côté de la dalle supportant le corps du vieil homme, qui avait déjà viré au gris. Les quatre femmes de Ben Mohammed avaient déjà procédé au ghusl, lavant trois fois son corps avant de l’envelopper de blanc. Ses yeux étaient paisiblement fermés, mains croisées sur la poitrine, la droite par-dessus la gauche. Il n’avait pas une seule marque ou égratignure. Ces six dernières années, il avait vécu dans l’enceinte, sans jamais sortir de ses murs. Il n’avait pas été tué par un tir de mortier ou une attaque au drone comme tant d’autres moudjahidines.

“Comment ?” demanda Awad en arabe. “Comment est-il mort ?”

“Il a fait une attaque durant la nuit,” dit Tarek. Cet homme plus petit était debout de l’autre côté de la dalle en pierre, face à Awad. De nombreux membres de la Confrérie considéraient Tarek comme le bras droit de Ben Mohammed, mais Awad savait que ses capacités se cantonnaient à faire passer les messages et à prendre soin de la santé déclinante du vieillard. “L’attaque a entraîné un arrêt cardiaque. Ce fut instantané, il n’a pas souffert.”

Awad posa sa main sur la poitrine immobile du vieil homme. Ben Mohammed lui avait enseigné beaucoup de choses, non seulement au niveau de la foi, mais aussi sur le monde, ses nombreux fléaux et sur ce que le fait de diriger impliquait.

Et Awad, quant à lui, voyait devant lui non seulement un corps, mais une opportunité. Trois nuits auparavant, Allah lui avait offert un rêve, même s’il était difficile à présent de ne le considérer que comme un songe. Il était forcément prémonitoire. Dans son rêve, il avait vu Ben Mohammed mourir et entendu une voix lui dire de s’élever pour diriger la Confrérie. Il était sûr et certain que cette voix était celle du prophète, parlant au nom du Seul Véritable Dieu.

“Hassan est parti en raid pour chercher des munitions,” dit doucement Tarek. “Il ne sait pas encore que son père est mort. Il rentre aujourd’hui. Il saura bientôt que le devoir de diriger la Confrérie lui incombe…”

“Hassan est faible,” dit soudain Awad sur un ton plus rude qu’il ne l’aurait voulu. “Alors que la santé de Ben Mohammed déclinait, Hassan n’a rien fait pour nous empêcher de nous affaiblir petit à petit.”

“Mais…” Tarek hésita. Il connaissait parfaitement le tempérament enflammé d’Awad. “Le devoir de diriger incombe au fils ainé…”

“Ce n’est pas une dynastie,” contesta Awad.

“Alors, qui… ?” Tarek s’interrompit en comprenant ce qu’Awad suggérait.

Le jeune homme plissa les yeux, mais ne répondit pas. Il n’en avait pas besoin Son regard était une menace plus que suffisante. Awad était jeune, même pas trente ans, mais il était grand et fort, avec une mâchoire aussi rigide et intraitable que sa foi. Peu osaient même le contredire.

“Ben Mohammed voulait que je dirige,” dit Awad à Tarek. “Il l’a dit lui-même.” Ce n’était pas totalement vrai. Le vieil homme avait dit à plusieurs reprises qu’il voyait un potentiel de grandeur chez Awad et qu’il était un leader naturel. Awad avait interprété ces paroles comme une déclaration des intentions de l’ancien.

“Il ne m’a rien dit de tel,” s’aventura à répondre Tarek, même s’il prononça ces mots à voix basse. Il gardait les yeux rivés au sol, évitant le regard sombre d’Awad.

“Parce qu’il savait que tu es faible, toi aussi,” rétorqua Awad. “Dis-moi, Tarek, depuis combien de temps n’es-tu pas sorti de ces murs ? Depuis combien de temps est-ce que tu vis grâce à la charité et à la sécurité apportées par Bin Mohammed, sans être concerné par les balles et les bombes ?” Awad se pencha en avant sur le corps du vieil homme en ajoutant tout bas, “Combien de temps crois-tu que tu vas survivre avec seulement tes habits sur le dos une fois que j’aurai pris le pouvoir et que je t’aurai chassé ?”

La lèvre inférieure de Tarek bougea, mais aucun son ne s’échappa de sa bouche. Awad sourit : Tarek, ce petit homme, avait peur.

“Continue,” le nargua Awad. “Dis ce que tu as sur le cœur.”

“Combien de temps…” Tarek déglutit. “Combien de temps crois-tu que tu pourras rester dans ces murs sans les finances d’Hassan Ben Abdallah ? Nous serons dans la même position. Mais dans des lieux différents.”

Awad sourit. “Oui. Tu es malin, Tarek. Mais j’ai une solution.” Il se pencha par-dessus la dalle, mais baissa d’un ton. “Confirme mes dires.”

Tarek leva les yeux d’un coup, surpris par les mots d’Awad.

“Dis-leur que tu as entendu la même chose que moi,” poursuivit-il. “Dis-leur qu’Abdallah Ben Mohammed m’a nommé chef juste avant de mourir et je te jure que tu auras toujours une place parmi la Confrérie. Nous récupérerons notre force. Nous ferons connaître notre nom. Et la volonté d’Allah, que la paix soit sur Lui, sera accomplie.”

Avant même que Tarek ait pu répondre, une sentinelle cria un ordre dans la cour. Deux hommes ouvrirent les lourdes portes en fer juste à temps pour que deux camions s’y engouffrent, les rainures de leurs pneus remplies de boue à cause de la pluie récente.

Huit hommes en sortirent, les seuls qui avaient pu s’en tirer… Mais même depuis l’endroit où il se trouvait, Awad pouvait dire que le raid avait été un fiasco. Ils n’avaient ramené aucune munition.

Parmi les huit hommes, l’un d’entre eux s’avança, les yeux écarquillés sous le choc en voyant la dalle en pierre entre Awad et Tarek. Hassan Ben Abdallah Bin Mohammed avait trente-quatre ans, mais il avait encore l’air d’un adolescent avec ses joues creuses et une barbe à peine naissante.

Un léger soupir s’échappa des lèvres d’Hassan en reconnaissant la silhouette étendue sur la dalle. Il courut vers elle, ses chaussures projetant du sable derrière lui. Awad et Tarek reculèrent d’un pas pour lui laisser la place, tandis qu’Hassan se précipitait sur le corps de son père, secoué de lourds sanglots.

Faible, se dit Awad en observant la scène. M’emparer de la Confrérie sera facile.

Ce soir-là, dans la cour, la Confrérie procéda au Salat-al-Janazah : les prières funéraires pour Abdallah Ben Mohammed. Chaque personne présente s’agenouilla sur trois rangées face à la Mecque, son fils Hassan étant le plus proche de son corps et ses femmes à l’extrémité du troisième rang.

Awad savait que le corps serait enterré juste après les rites. La tradition musulmane imposait que le corps soit enterré aussi vite que possible après le décès. Il fut le premier à se relever de la prière et prit sa voix la plus fervente pour s’exprimer. “Mes frères,” commença-t-il. “C’est avec un immense chagrin que nous rendons Abdallah Ben Mohammed à la terre.”

Tous les yeux se tournèrent vers lui, certains interloqués à cette interruption soudaine, mais personne ne se leva ou n’osa prononcer un mot contre lui.

“Six ans se sont écoulés depuis que l’hypocrisie du Hamas nous a conduit à nous exiler de Gaza,” poursuivit Awad. “Six que nous avons été condamnés à vivre dans le désert de la charité de Ben Mohammed, en ramassant et en pillant ce que nous pouvons. Six ans que nous vivons dans le mensonge et dans l’ombre du Hamas. D’Al-Qaïda. De l’EIIS. D’Amon.”

Il s’arrêta pour regarder chaque paire d’yeux tour à tour. “C’est fini. La Confrérie ne se cachera plus. J’ai conçu un plan que j’ai exposé en détail à Abdallah avant sa mort. J’ai reçu sa bénédiction. Mes frères, nous allons mettre ce plan à exécution et affirmer notre foi. Nous allons faire périr les hérétiques et le monde entier connaîtra la Confrérie. Je vous le promets.”

Beaucoup, voire même la plupart, hochèrent la tête pour acquiescer dans la cour. Un seul homme se leva, un frère bourru et quelque peu cynique du nom d’Oussama. “Et quel est ce plan, Awad ?” demanda-t-il d’un air de défi. “Quel est le grand complot que tu as en tête ?”

Awad sourit. “Nous allons orchestrer le jihad le plus sacré jamais commis sur le sol américain. Un qui rendra les attaques d’Al-Qaïda sur New York insignifiantes.”

“Comment ?” demanda Oussama. “Comment allons-nous accomplir une telle chose ?”

“Tout vous sera révélé,” dit tranquillement Awad. “Mais pas ce soir. C’est une soirée de deuil.”

Awad avait un plan. Il l’avait construit dans sa tête depuis pas mal de temps maintenant. Il savait que c’était possible. Il avait parlé avec les libyens et avait appris que des journalistes israéliens et qu’un représentant du congrès arriveraient bientôt de New York à Baghdad. Tout se mettait tellement bien en place… même la mort d’Abdallah. Awad était même allé jusqu’à négocier un accord préliminaire avec le marchand d’armes qui avait accès à l’équipement nécessaire pour l’attaque sur la ville des USA, mais il avait menti sur le fait qu’Abdallah soit au courant. Le vieil homme était un chef, un ami et un bienfaiteur de la Confrérie, ce dont Awad était reconnaissant, mais il n’aurait jamais accepté ça. Cela nécessitait des finances et des ressources importantes qui pouvaient les conduire à la faillite en cas d’échec.

Et à cause de ces exigences, Awad savait qu’il devait se rapprocher d’Hassan Ben Abdallah. Le devoir d’enterrement incombait généralement au parent masculin le plus proche, mais Awad imaginait mal les fins bras dégingandés d’Hassan parvenir à creuser un trou assez profond. De plus, aider Hassan lui donnerait l’occasion de créer des liens et de discuter de ses plans.

“Frère Hassan,” dit Awad. “J’espère que tu me feras l’honneur de t’aider à enterrer Abdallah.”

L’anémique Hassan le regarda et acquiesça d’un signe de tête. Awad pouvait voir dans les yeux du jeune homme qu’il était pétrifié à l’idée de diriger la Confrérie. Ils quittèrent les rangs de prière pour aller récupérer des pelles.

Une fois qu’ils furent assez loin pour que personne ne les entende, baignés par le clair de lune dans la cour ouverte, Hassan se râcla la gorge et demanda, “Quel est ton plan au juste, Awad ?”

Awad Ben Saddam se retint de sourire. “Il commencera,” dit-il, “par le kidnapping de trois hommes, demain, non loin d’ici. Et il s’achèvera par une attaque directe sur la ville de New York.” Il s’arrêta et posa lourdement sa main sur l’épaule d’Hassan. “Mais je ne peux pas orchestrer ça tout seul. J’ai besoin de ton aide, Hassan.”

Hassan déglutit et acquiesça.

“Je te promets,” dit Awad, “que cette nation d’apostats cupides, ravagée par le péché, subira des pertes incalculables. La Confrérie sera enfin reconnue comme une force de l’Islam.”

Et, se dit-il pour lui-même, le nom d’Awad Ben Saddam se fera une place dans l’histoire.




CHAPITRE DEUX


“Rappelez-vous, rappelez-vous du cinq novembre,” dit le Professeur Lawson en faisant les cent pas devant sa classe de quarante-sept étudiants du Healy Hall de l’Université de Georgetown. “Qu’est-ce que ça vous évoque ?”

“Que vous n’avez pas réalisé qu’on n’est encore qu’en avril ?” plaisanta un brun au premier rang.

Quelques étudiants se mirent à rire et Reid esquissa un sourire. Il était dans son élément en classe et c’était très agréable d’y retourner. C’était presque comme si tout était redevenu normal. “Pas vraiment, non. C’est en fait la première phrase d’un poème qui commémore un événement important, ou un presque événement si vous préférez, de l’histoire de l’Angleterre. Alors, le cinq novembre, quelqu’un a une idée ?”

Quelques rangs plus loin, une jeune brune leva la main et proposa poliment, “Guy Fawkes Day ?”

“Oui, merci.” Reid jeta un rapide coup d’œil à sa montre. C’était récemment devenu une habitude, presque un tic idiosyncratique, de vérifier cet écran digital. “Euh, même s’il n’est pas aussi largement célébré qu’avant, le cinq novembre marque le jour de l’échec d’un complot d’assassinat. Je suis sûr que vous avez tous déjà entendu le nom de Guy Fawkes.”

Des têtes acquiescèrent et des murmures d’assentiment s’élevèrent dans la classe.

“Bien. Donc, en 1605, Fawkes et une demi-douzaine d’autres conspirateurs conçoivent un plan pour faire exploser la Chambre des Lords, la chambre haute du Parlement, durant une assemblée. Mais les membres de la Chambre des Lords n’étaient pas leur véritable cible. Leur but était d’assassiner le Roi James I, qui était protestant. Fawkes et ses amis voulaient restaurer une monarchie catholique sur le trône.”

Il regarda de nouveau sa montre sans le vouloir. C’était un réflexe.

“Hum…” Reid s’éclaircit la gorge. “Leur plan était assez simple. En l’espace de quelques mois, ils stockèrent trente-six barils de poudre à canon dans un sous-sol, ou plus exactement une cave à vin, directement sous le Parlement. Fawkes était le déclencheur : il devait allumer une grande mèche, puis courir le plus vite possible jusqu’à la Tamise.”

“Comme un dessin animé de Bip Bip et Coyote,” dit le comique du premier rang.

“À peu près,” lui accorda Reid. “C’est également la raison pour laquelle leur tentative d’assassinat est aujourd’hui connue sous le nom de Conspiration des Poudres. Mais la mèche n’a jamais pu être allumée. Quelqu’un a prévenu anonymement un membre de la Chambre des Lords et le sous-sol a été fouillé. La poudre à canon et Fawkes ont été découverts…”

Il regarda sa montre. Elle n’affichait rien d’autre que l’heure.

“Et, euh…” Reid partit d’un léger rire. “Désolé, les jeunes, je suis juste un peu distrait aujourd’hui. Une fois Fawkes arrêté, il refusa de balancer ses complices… au départ. Il fut ensuite envoyé dans la Tour de Londres où il fut torturé pendant trois jours…”

Une vision traversa soudain son esprit. Pas exactement une vision mais plutôt un souvenir, s’incrustant tout à coup dans sa tête à la mention de la torture.

Un site secret de la CIA au Maroc. Nom de code E-6. Connu de la plupart sous le surnom d’Enfer Six.

Un prisonnier iranien est attaché à une table, légèrement penché. Il a une cagoule sur la tête. Tu appuies une serviette contre son visage.

Reid frémit, alors qu’un frisson lui courait dans le dos. Il avait déjà eu ce souvenir. Dans son autre vie en tant qu’Agent de la CIA nommé Kent Steele, il s’était adonné à des “techniques d’interrogation” sur les terroristes capturés pour leur soutirer des renseignements. C’était ainsi que l’agence les appelait : des techniques. Des trucs comme noyer les gens, visser leurs pouces ou leur arracher des ongles.

Mais il ne s’agissait pas de techniques. C’était de la torture, pure et simple. Tout comme sur Guy Fawkes dans la Tour de Londres.

Tu ne fais plus ça à présent, se rappela-t-il. Ce n’est pas toi.

Il se râcla de nouveau la gorge. “Pendant trois jours, il a été, euh, interrogé. Pour finir, il donna les noms des six autres et ils furent tous condamnés à mort. Le complot visant à faire exploser le Parlement et à tuer le Roi James I fut déjoué et le cinq novembre est devenu un jour où l’on célèbre cette tentative d’assassinat ratée…”

Une cagoule sur sa tête. Une serviette contre son visage.

De l’eau que l’on verse. Sans s’arrêter. Le prisonnier se débat tellement qu’il casse son propre bras.

“Dis-moi la vérité !”

“Professeur Lawson ?” C’était le jeune brun du premier rang. Il regardait fixement Reid... comme tous les autres. Est-ce que je viens de dire ça à voix haute ? Il ne pensait pas que ce soit le cas, mais le souvenir s’était frayé un chemin pour entrer dans son cerveau et, peut-être aussi, pour sortir de sa bouche. Tous les yeux étaient rivés sur lui et certains étudiants chuchotaient entre eux, alors qu’il restait planté là, comme un imbécile, en rougissant.

Il regarda sa montre une quatrième fois en l’espace de seulement quelques minutes.

“Euh, désolé,” dit-il en riant nerveusement. “Disons qu’on va en rester là pour aujourd’hui. Je veux que vous vous renseigniez sur Fawkes et sur les motivations derrière la Conspiration des Poudres. Lundi, nous aborderons le reste de la Réforme Protestante et commencerons la Guerre de Trente Ans.”

La salle de classe s’emplit de voix et de bruissements, tandis que les étudiants rangeaient leurs livres dans leurs sacs et commençaient à quitter la pièce. Reid se frotta le front. Il sentit un mal de tête commencer à se former, ce qui devenait de plus en plus fréquent chez lui ces temps-ci.

Le souvenir du captif torturé restait en suspension dans sa tête comme un épais brouillard. C’était également quelque chose qui était devenu plus fréquent ces derniers temps. Peu de nouveaux souvenirs avaient fait leur apparition récemment, mais ceux qui lui étaient déjà revenus se manifestaient à nouveau, plus forts et plus viscéraux. C’était comme une sensation de déjà vu, à la seule différence qu’il savait que c’était vrai. Ce n’était pas juste une sensation : il avait déjà fait toutes ces choses-là.

“Professeur Lawson.” Reid leva les yeux d’un coup, tiré de ses pensées, pendant qu’une jeune femme blonde approchait de lui avec son sac en bandoulière. “Vous avez un rancart ce soir ou quoi ?”

“Pardon ?” Reid fronça les sourcils, décontenancé par la question.

La jeune femme esquissa un sourire. “J’ai remarqué que vous regardiez votre montre toutes les trente secondes. Je me suis dit que vous deviez avoir un rencart ce soir.”

Reid s’efforça de sourire. “Non, rien de tel, c’est juste qu’il me tarde le week-end.”

Elle acquiesça légèrement. “Moi aussi. Profitez bien du vôtre, Professeur.” Elle pivota pour quitter la salle de classe, puis s’arrêta, tournant la tête par-dessus son épaule pour demander, “Ça vous dirait un de ces quatre ?”

“Quoi donc ?” demanda-t-il avec hésitation.

“Un rencart. Avec moi.”

Reid cligna des yeux, ne sachant quoi répondre. “Je, euh…”

“Réfléchissez-y.” Elle esquissa un nouveau sourire, avant de tourner les talons.

Il resta planté là un long moment, essayant de digérer la scène qui venait de se produire. Tous les souvenirs de torture ou de sites secrets qui persistaient dans sa tête avaient été balayés par cette demande inattendue. Il connaissait plutôt bien cette étudiante qu’il avait rencontrée plusieurs fois durant ses heures de permanence, afin de revoir avec elle le travail fait en cours. Elle s’appelait Karen, avait vingt-trois ans, et était l’une des plus brillantes élèves de sa classe. Elle avait fait une pause de deux ans après le lycée pour voyager, principalement en Europe, avant d’aller à l’Université.

Il eut presque envie de se mettre des baffes en réalisant soudain qu’il en savait plus qu’il ne le devrait sur la jeune femme. Ces visites à son bureau n’étaient pas pour lui demander son aide : elle avait un faible pour son professeur. Et elle était indéniablement belle, si toutefois Reid s’autorisait à penser ainsi ne serait-ce qu’un instant, ce qui n’était généralement pas le cas, étant depuis longtemps adepte de la compartimentation physique et mentale des attributs de ses étudiants pour lui permettre de se concentrer sur leur éducation.

Mais cette fille, Karen, était très attirante avec ses cheveux blonds et sa silhouette mince, mais athlétique, et…

“Oh,” dit-il à haute voix dans la classe vide.

Elle lui faisait penser à Maria.

Cela faisait quatre semaines que Reid et ses filles étaient rentrés d’Europe de l’Est. Deux jours plus tard, Maria avait été envoyée sur une autre opération et, malgré tous ses messages et appels sur son téléphone mobile personnel, il n’avait eu aucune nouvelle d’elle depuis. Il se demandait où elle était, si elle allait bien… et si elle ressentait toujours la même chose pour lui. Leur relation était devenue tellement complexe qu’il était difficile de savoir où ils en étaient. Leur amitié, qui avait été à deux doigts de se transformer en romance, avait temporairement été gâchée par la méfiance. Puis, ils avaient fini par être des alliés coincés du mauvais côté d’un complot gouvernemental.

Mais ce n’était pas le moment de tergiverser sur ce que Maria ressentait pour lui. Il s’était juré de s’occuper de ce complot et d’essayer d’en découvrir plus que ce qu’il savait à l’époque. Pourtant, en reprenant son activité de professeur, avec son nouveau poste à l’agence et en s’occupant de ses filles, il avait à peine le temps d’y songer.

Reid soupira et regarda de nouveau sa montre. Récemment, il avait fait des folies et acheté une montre intelligente qui était connectée à son téléphone mobile via le Bluetooth. Même quand son téléphone était sur son bureau ou dans une autre pièce, il pouvait être alerté en cas de nouveau message ou appel. Et la regarder si fréquemment était devenu aussi instinctif que de cligner des yeux. Aussi compulsif que de gratter une démangeaison.

Il avait envoyé un SMS à Maya avant le début du cours. Généralement, ses messages étaient des questions anodines en apparence, comme “Qu’est-ce que tu veux manger ce soir ?” ou “Est-ce que tu as besoin que je vienne te chercher quelque part en rentrant à la maison ?” Mais Maya n’était pas idiote. Elle savait qu’il les surveillait, peu importe la façon dont il tentait de présenter les choses. Surtout depuis qu’il avait tendance à envoyer un message ou à appeler toutes les heures à peu près.

Il était assez intelligent, lui aussi, pour le reconnaître. La névrose sur la sécurité de ses filles, son attitude compulsive à tout vérifier, et l’anxiété consécutive qui en découlait à l’attente d’une réponse… même la force et l’impact des flashbacks qu’il endurait. Qu’il veuille l’admettre ou non, tous les signes désignaient un certain degré de stress post-traumatique à la suite de l’épreuve qu’il avait vécue.

Pourtant, le défi de surpasser son traumatisme, ainsi que son cheminement pour revenir à une vie normale en essayant de maîtriser sa colère et sa consternation sur ce qui c’était passé n’était rien en comparaison avec ce que ses deux filles adolescentes traversaient elles aussi.




CHAPITRE TROIS


Reid ouvrit la porte de leur maison qui se trouvait dans la banlieue d’Alexandria, en Virginie, tenant une boîte à pizza par-dessus la paume de sa main. Il saisit le code à six chiffres de l’alarme sur le panneau près de la porte d’entrée. Il avait fait améliorer le système de sécurité quelques semaines auparavant. Ce nouveau dispositif enverrait une alerte d’urgence à la fois au 911 et à la CIA si le code n’était pas correctement saisi dans les trente secondes après l’ouverture de n’importe quel point d’entrée dans la maison.

C’était l’une des nombreuses précautions prises par Reid depuis l’incident. Il y avait des caméras à présent, trois au total : une fixée par-dessus le garage et dirigée vers l’allée et la porte d’entrée, une cachée dans le projecteur de la porte arrière et une troisième à l’extérieur de la salle de crise du sous-sol, toutes disposant d’une bande d’enregistrement de vingt-quatre heures. Il avait également fait changer toutes les serrures de la maison, étant donné que leur ancien voisin à présent décédé, M. Thompson, avait la clé des portes avant et arrière et que ses clés avaient été emportées quand l’assassin Rais avait volé son véhicule.

Pour finir, et c’était peut-être le plus important, il y avait le dispositif de pistage qui avait été implanté dans chacune de ses filles. Aucune d’entre elles n’était au courant de ça, mais on leur avait fait une injection en leur disant qu’il s’agissait d’un vaccin contre la grippe. En réalité, on leur avait implanté un traceur GPS sous la peau du bras, plus petit qu’un grain de riz. Peu importe où elles se trouveraient dans le monde, un satellite le saurait. Cette idée était venue de l’Agent Strickland et Reid l’avait approuvée sans discuter. Le plus bizarre, c’était que malgré le coût exorbitant d’équiper deux civils avec la technologie de la CIA, le Directeur Adjoint Cartwright avait accepté sans même y réfléchir à deux fois.

Reid entra dans la cuisine et trouva Maya posée dans le salon adjacent, en train de regarder un film à la télé. Elle était allongée sur le côté, dans le canapé, toujours en pyjama, prenant toute la place en étendant ses jambes.

“Salut.” Reid posa la boîte à pizza sur le comptoir et enleva sa veste en tweed. “Je t’ai envoyé un SMS. Tu n’as pas répondu.”

“Mon téléphone est en train de charger à l’étage,” répondit paresseusement Maya.

“Il ne peut pas charger en bas ?” demanda-t-il sur un ton désapprobateur.

Elle se contenta d’hausser les épaules pour toute réponse.

“Où est ta sœur ?”

“En haut,” bâilla-t-elle. “Je suppose.”

Reid soupira. “Maya…”

“Elle est en haut, Papa. Je plaisante.”

Même s’il avait vraiment envie de la réprimander pour son attitude cynique de ces derniers temps, Reid retint sa langue. Il ne connaissait pas avec exactitude l’étendue de ce que chacune d’elles avait subi durant l’incident. Voilà comment il désignait la chose dans son esprit : “l’incident.” C’était la psychologue de Sara qui avait suggéré qu’il fallait un nom ou un moyen de faire référence aux événements quand ils parlaient, même s’il n’avait en fait jamais prononcé ce mot à haute voix.

En réalité, ils en parlaient à peine.

Aux dires des rapports des hôpitaux effectués à la fois en Pologne et lors d’un second examen, une fois rentrés au pays, ses filles avaient subi des blessures mineures, mais aucune d’elles n’avait été violée. Pourtant, il avait vu de ses propres yeux ce qui était arrivé à d’autres victimes du trafic. Il n’était pas sûr d’être prêt à entendre les détails de l’expérience qu’elles avaient vécu à cause de lui.

Reid monta les marches et s’arrêta un moment devant la porte de la chambre de Sara. Elle était à peine entrouverte, ce qui lui permit de jeter un œil dans la pièce. Il la vit allongée au-dessus de son couvre-lit, face au mur. Son bras droit reposait sur sa cuisse, encore enveloppé du plâtre beige à cause de son coude cassé. Elle avait rendez-vous le lendemain avec le médecin pour voir si on pourrait le lui enlever.

Reid poussa la porte tout doucement, mais elle grinça tout de même. Cependant, Sara ne bougea pas.

“Tu dors ?” demanda-t-il doucement.

“Non,” murmura-t-elle.

“Je, euh… J’ai pris une pizza à emporter.”

“Je n’ai pas faim,” répondit-elle froidement.

Elle n’avait pas mangé beaucoup depuis son retour. En fait, Reid devait constamment lui rappelait de boire, sans quoi elle ne consommerait rien du tout. Il comprenait mieux que quiconque à quel point il était difficile de survivre à un traumatisme, mais ça lui semblait différent. Plus grave.

La psychologue que Sara avait vue, Dr. Branson, était une femme patiente et compatissante qui lui avait été chaudement recommandée et qui était assermentée par la CIA. Pourtant, à en croire ses rapports, Sara parlait peu durant leurs séances de thérapie et répondait aux questions avec un minimum de mots possibles.

Il s’assit sur le bord de son lit et repoussa les cheveux de son front. Elle tressaillit légèrement à son contact.

“Est-ce que je peux faire quoi que ce soit ?” demanda-t-il à voix basse.

“Je veux juste être seule,” murmura-t-elle.

Il soupira en se relevant. “Je comprends,” dit-il sur un ton empathique. “Quand bien même, j’aimerais vraiment que tu descendes et que tu viennes t’asseoir avec nous, comme une famille. Tu pourrais peut-être essayer de manger un petit peu.”

Elle ne daigna même pas répondre.

Reid soupira à nouveau en redescendant les marches. Sara était clairement traumatisée. C’était encore plus dur de l’atteindre qu’avant, en février, quand les filles avaient dû fuir deux membres de l’organisation terroriste d’Amon sur un quai du New Jersey. Il avait pensé que ça allait mal à l’époque mais, à présent, toute joie avait quitté sa fille qui passait son temps à dormir ou à regarder dans le vide. Même si elle était présente physiquement, on aurait vraiment dit qu’elle était ailleurs.

En Croatie, en Slovaquie et en Pologne, il n’avait espéré qu’une chose : retrouver ses filles. Et maintenant qu’elles étaient rentrées chez eux saines et sauves, il voulait toujours les retrouver… mais dans un autre sens du terme. Il aurait voulu que les choses redeviennent comme elles étaient avant tout ça.

Dans la salle à manger, Maya était en train de disposer trois assiettes et gobelets en carton autour de la table. Il l’observa se verser un verre de soda, prendre une part de la pizza au pepperoni dans la boîte et mordre dedans.

Pendant qu’elle mâchait, il demanda, “Alors, est-ce que tu as réfléchi à la question de retourner en classe ?”

Sa mâchoire dessinait des ronds, pendant qu’elle le regardait. “Je crois que je ne suis pas encore prête,” dit-elle au bout d’un moment.

Reid acquiesça comme s’il était d’accord, alors qu’il pensait clairement que quatre semaines d’absence, c’était beaucoup et que reprendre de bonnes habitudes leur serait bénéfique. Aucune des deux n’avait repris le chemin de l’école depuis l’incident. Sara n’était clairement pas prête, mais Maya semblait apte à reprendre ses études. Elle était intelligente, presque trop d’ailleurs. Et même si elle allait encore au lycée, elle prenait déjà quelques cours chaque semaine à Georgetown. Ça aurait fière allure dans son cursus quand elle postulerait pour l’université et ça lui donnerait un beau coup de pouce pour obtenir son diplôme… mais seulement si elle allait jusque-là.

Elle se rendait quelques fois par semaine à la bibliothèque pour des sessions d’étude, ce qui était un bon début. Elle avait l’intention d’essayer de passer son examen final, afin de ne pas être larguée. Mais, aussi intelligente qu’elle soit, Reid doutait que ce soit suffisant.

Il essaya de choisir soigneusement ses mots avant de parler, “Il reste moins de deux mois de cours, mais je pense que tu es assez intelligente pour rattraper ton retard si tu y retournes maintenant.”

“Tu as raison,” dit-elle en prenant un nouveau morceau de pizza. “Je suis assez intelligente comme ça.”

Elle lui jeta un regard en coin. “Ce n’est pas ce que je voulais dire, Maya…”

“Oh, coucou Pouêt-Pouêt,” dit-elle soudain.

Reid leva les yeux de surprise, tandis que Sara entrait dans la pièce. Elle regardait au sol en s’avançant vers une chaise, comme un écureuil timide. Il aurait voulu dire quelque chose, offrir quelques mots d’encouragement ou simplement lui dire qu’il était content qu’elle se joigne à eux, mais il n’y parvint pas. C’était la première fois en au moins deux semaines, peut-être plus, qu’elle descendait dîner.

Maya mit une part de pizza dans une assiette, puis la tendit à sa sœur. Sara croqua un minuscule morceau de la part, presque imperceptible, ne levant les yeux vers aucun d’eux deux.

Reid se torturait l’esprit, cherchant quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait faire de ce moment un dîner normal en famille au lieu de la situation tendue, silencieuse, douloureuse et inconfortable dans laquelle ils se trouvaient.

“Il s’est passé quoi de beau aujourd’hui ?” finit-il par dire, se reprochant immédiatement cette tentative maladroite.

Sara secoua la tête, fixant la table des yeux.

“J’ai regardé un documentaire sur les pingouins,” lança Maya.

“Tu as appris quelque chose de sympa ?” demanda-t-il.

“Pas vraiment.”

Et ce fut tout : le silence et la tension reprirent le dessus.

Dis quelque chose qui a du sens, lui criait son esprit. Apporte-leur ton soutien. Fais-leur savoir qu’elles peuvent s’ouvrir à toi à propos de ce qui s’est passé. Vous êtes tous les survivants d’un traumatisme. Survivez-y ensemble.

“Écoutez,” dit-il. “Je sais que ça n’a pas été facile ces derniers temps. Mais je veux que vous sachiez toutes les deux que vous pouvez me parler de ce qui s’est passé. Vous pouvez me poser des questions. Je serai honnête avec vous.”

“Papa…” Maya allait commencer à parler, mais il leva la main pour l’interrompre.

“S’il te plaît, c’est important pour moi,” dit-il. “Je suis là pour vous et je serai toujours là. Nous avons survécu à ça ensemble, tous les trois, et ça prouve que rien ne peut nous séparer…”

Il s’interrompit, le cœur brisé en voyant les larmes couler le long des joues de Sara. Elle regardait toujours la table en pleurant, sans un mot, avec un regard lointain qui semblait vouloir dire qu’elle n’était pas présente mentalement, ici, avec sa sœur et son père.

“Ma chérie, je suis désolé.” Reid se leva pour la prendre dans ses bras, mais Maya fut plus rapide que lui. Elle entoura sa petite sœur de ses bras, tandis que Sara sanglotait contre son épaule. Reid ne pouvait pas faire grand-chose d’autre que de rester debout, maladroitement, à regarder la scène. Aucun mot de réconfort ne sortit, la moindre expression d’empathie qu’il aurait pu offrir n’aurait été rien de plus qu’un placebo sur une blessure trop profonde.

Maya attrapa une serviette sur la table et tapota doucement les joues de sa sœur, écartant ses cheveux blonds de son front. “Hé,” dit-elle en chuchotant. “Pourquoi est-ce que tu ne monterais pas t’allonger un peu, hein ? Je viendrai te rejoindre très vite.”

Sara acquiesça en reniflant. Elle se leva de table sans un mot et disparut de la salle à manger pour se diriger vers l’escalier.

“Je ne voulais pas la perturber…”

Maya se tourna vers lui, mains sur les hanches. “Alors pourquoi est-ce que tu as parlé de ça ?”

“Parce qu’elle m’a à peine dit deux mots à ce sujet !” dit Reid pour se justifier. “Je veux qu’elle sache qu’elle peut me parler.”

“Elle n’a aucune envie de te parler de ça,” répliqua Maya. “Elle ne veut en parler à personne d’ailleurs !”

“Le Dr. Branson a dit que s’ouvrir sur un traumatisme passé est thérapeutique…”

Maya prit un ton ironique. “Et crois-tu que le Dr. Branson ait jamais vécu quoi que ce soit de similaire à ce que Sara a enduré ?”

Reid inspira profondément pour s’efforcer de rester calme et de ne pas créer de dispute. “Probablement pas. Mais elle s’occupe des agents de terrain de la CIA, du personnel militaire, de tous types de traumatismes et de syndromes dépressifs post-traumatiques…”

“Sara n’est pas un agent de la CIA,” répondit durement Maya. “Elle n’est pas un Béret Vert ou un Marine. C’est une fille de quatorze ans.” Elle passa sa main dans les cheveux en soupirant. “Tu sais quoi ? Tu veux parler de ce qui s’est passé ? Voilà ce qui s’est passé : nous avons vu le corps de M. Thompson, juste avant d’être kidnappées. Il gisait juste ici, dans l’entrée. Nous avons vu ce dingue trancher la gorge de cette femme à l’aire de repos. Il y avait son sang sur mes chaussures. Nous étions là quand les trafiquants ont tué une autre fille et ont abandonné son corps sur le gravier. Elle essayait de m’aider à libérer Sara. J’ai été droguée. Nous avons failli être violées toutes les deux. Et Sara, dieu sait comment, a trouvé la force de se battre contre deux hommes, dont l’un était armé. Puis, elle s’est jetée par la fenêtre d’un train en marche.” La poitrine de Maya se souleva quand elle eut fini, mais aucune larme ne coula de ses yeux.

Elle n’était pas bouleversée de revivre les événements d’il y a un mois. Elle était en colère.

Reid se laissa lentement tomber sur une chaise. Il était déjà au courant de la plupart des choses qu’elle venait de raconter, étant donné qu’il avait suivi leur piste pour les retrouver. Mais il ne savait absolument pas que l’une des filles avait été abattue devant elles. Maya avait raison. Sara n’avait pas été entraînée pour vivre ce genre de choses. Elle n’était même pas encore une adulte. C’était une adolescente qui avait vécu des choses que quiconque, entraîné ou non, trouverait traumatisantes.

“Quand tu es arrivé,” poursuivit Maya, parlant plus bas à présent, “quand tu as fini par nous retrouver, c’était comme si tu étais un super-héros ou un truc dans le genre. Au départ. Mais ensuite… quand nous avons pris le temps d’y réfléchir… nous avons réalisé que nous ne savons pas ce que tu nous cache d’autre. Nous ne savons pas vraiment qui tu es. Sais-tu à quel point c’est effrayant ?”

“Maya,” dit-il gentiment, “tu n’as aucune raison d’avoir peur de moi…”

“Tu as tué des gens.” Elle haussa les épaules. “Beaucoup de gens, pas vrai ?”

“Je…” Reid dut se rappeler qu’il ne fallait pas lui mentir. Il avait promis qu’il ne le ferait plus, s’il pouvait l’éviter. Aussi, il se contenta d’acquiescer.

“Alors tu n’es pas la personne que nous pensions que tu étais avant. Il va falloir du temps pour s’y habituer et il faut que tu l’acceptes.”

“Tu n’arrêtes pas de dire ‘nous,’” murmura Reid. “Elle te parle ?”

“Ouais. Parfois. Elle a dormi avec moi quasiment toute la semaine à cause de ses cauchemars.”

Reid soupira tristement. C’en était fini de la dynamique tranquille et agréable que leur petite famille avait appréciée autrefois. Il réalisait à présent que les choses avaient changé pour chacun d’eux, mais aussi entre eux… peut-être pour toujours.

“Je ne sais pas quoi faire,” admit-il à voix basse. “Je veux être là pour elle, pour vous deux. Je veux être votre soutien quand vous en avez besoin. Mais je ne peux pas le faire si elle ne me dit pas ce qui se passe dans sa tête.” Il leva les yeux vers Maya et ajouta, “Elle t’a toujours admirée. Peut-être que tu peux être un modèle pour elle maintenant. Je pense que reprendre une routine et avoir un semblant de vie normale serait bon pour vous deux. Finis au moins tes cours à Georgetown. D’ailleurs, ils ne t’accepteront sûrement pas ensuite si tu as raté un semestre entier.”

Maya garda le silence un long moment. Puis, elle finit par dire, “Je crois que je n’ai plus envie d’aller à Georgetown finalement.”

Reid fronça les sourcils. Georgetown était son premier choix d’université depuis qu’ils avaient emménagé en Virginie. “Où alors ? L’Université de New York ?”

Elle secoua la tête. “Non. Je veux aller à West Point.”

“West Point,” répéta-t-il bêtement, totalement abasourdi par sa phrase. “Tu veux aller dans une école militaire ?”

“Oui,” dit-elle. “Je veux devenir agent de la CIA.”




CHAPITRE QUATRE


Reid hésitait quant à la façon de réagir. Il était sûr d’avoir bien entendu, mais la combinaison des mots dans sa bouche n’avait aucun sens pour lui.

Elle me teste, pensa-t-il. Elle s’attendait à une dispute, mais j’ai résisté. C’était juste une folie de jeunesse. Il ne pouvait en être autrement.

“Tu… veux être agent de la CIA,” prononça-il lentement.

“Oui,” dit Maya. “Plus précisément, je veux aller à l’Université du Renseignement National à Bethesda. Mais, pour cela, je dois d’abord être membre des forces armées. Si je vais à West Point au lieu de m’enrôler, je serai diplômée en tant que sous-lieutenant et éligible pour l’URN. Une fois là-bas, je pourrai passer un master en intelligence stratégique et, à ce moment-là, j’aurai plus de vingt-et-un ans, donc je pourrai postuler pour le programme d’entraînement d’agent de terrain.”

Reid sentit ses jambes se dérober. Non seulement elle était apparemment très sérieuse mais, en plus, elle avait déjà fait des recherches poussées pour établir son meilleur plan d’action et d’études.

Mais il était absolument hors de question qu’il laisse sa fille choisir une telle voie.

“Non,” dit-il simplement. Tous les autres mots semblaient lui manquer. “Non. Hors de question. Ça n’arrivera pas.”

Maya fronça les sourcils. “Je te demande pardon ?” dit-elle vivement.

Reid prit une profonde inspiration. Elle était têtue, alors il allait devoir la jouer plus fine que ça. Mais sa réponse était un “non” sans équivoque et catégorique. Pas après tout ce qu’il avait vu et tout ce qu’il avait fait.

“Il ne s’est pas écoulé beaucoup de temps depuis… l’incident,” dit-il. “C’est encore frais dans ta tête. Avant de prendre une décision comme celle-ci, tu dois prendre en compte tous les aspects. Finir tes cours. Obtenir ton diplôme de fin de lycée. Postuler à des universités. Et nous pourrons parler de tout ça à nouveau ensuite.” Il essaya de faire un sourire le plus agréable possible.

Mais pas Maya. “Tu ne vas pas me dicter ma vie comme ça,” dit-elle rageusement.

“En fait, si,” répliqua Reid. Il commençait passablement à être irrité. “Tu es encore mineure.”

“Pas pour longtemps,” rétorqua-t-elle. “Laisse-moi te dire ce qui va se passer. Je ne vais pas retourner suivre ces cours à Georgetown. En fait, je ne retournerai pas en cours avant septembre. Je vais rater mon semestre de printemps et je devrai recommencer ces cours. J’aurai dix-sept ans le mois prochain, ce qui veut dire que, le temps que je sois diplômée, j’aurai dix-huit ans. Et ensuite, tu n’auras plus à me dire où je peux aller, ni ce que je peux faire ou pas.” Elle croisa les bras pour appuyer ses dires.

Reid se gratta le bout du nez. “Tu ne peux pas manquer trois mois d’école ainsi. Et qu’en est-il de toutes ces sessions d’études que tu fais ? Tout ce temps serait gâché.”

Je ne vais pas aux sessions d’étude,” admit-elle.

Il leva vivement les yeux vers elle. “Donc, tu m’as menti ? Après tout ce que tu m’as dit à propos du mensonge ?” Il soupira de déception. “Alors où allais-tu ?”

“Une fois que tu m’as déposée, je vais au centre de loisirs,” lui expliqua-t-elle sans émotion. “Il y a des cours d’auto-défense plusieurs fois par semaine. Ils sont assurés par un ancien Marine. J’ai également lu pas mal de trucs sur les tactiques d’espionnage et de contre-espionnage.”

Il secoua la tête. “Je n’en crois pas mes oreilles. Je croyais qu’il ne devait plus y avoir de secrets entre nous.” Au moment même où il disait ça, un souvenir douloureux pénétra dans son esprit : le meurtre de Kate, la vérité à propos de leur mère. Il ne la leur avait toujours pas dite, malgré le fait qu’il s’était promis de cesser de mentir et de dissimuler des choses. Ça le rongeait de ne pas le leur dire, mais il lui avait semblait, juste après l’incident, qu’il était encore trop tôt pour leur révéler quelque chose d’aussi horrible. À présent que quatre semaines s’étaient écoulées, il avait peur que ce soit trop tard et qu’elles soient en colère contre lui de leur avoir caché ça si longtemps.

“Je savais que tu réagirais ainsi,” dit Maya. “C’est pour ça que je ne t’ai pas dit la vérité. Mais je te la dis maintenant. C’est ce que je veux faire et c’est ce que je vais faire.”

“Quand tu avais sept ans, tu voulais être danseuse de ballet,” lui dit Reid. “Tu t’en souviens ? Quand tu avais dix ans, tu voulais devenir vétérinaire. À treize ans, tu voulais être avocate, car nous avions regardé un film sur le procès d’un meurtre…”

“Ne sois pas condescendant avec moi !” Maya se leva d’un bond, se mettant debout face à lui en pointant un doigt d’avertissement devant son visage, les yeux étincelants de colère.

Reid s’enfonça dans son siège, choqué par son accès de violence. Il n’était même pas en colère contre elle, tellement il était surpris par la force de sa réaction.

“Ce n’est pas un rêve de conte de fées pour petite fille,” dit-elle rapidement à voix basse. “C’est ce que je veux. Je le sais maintenant. Tout comme je sais ce qui empêche Sara de dormir la nuit. Elle fait des cauchemars à cause de cette expérience et de ce qu’elle a vécu. Ce à quoi elle a survécu. Mais ce n’est pas ce qui me traumatise. Ce qui me tient éveillée est de savoir que ça continue de se produire, quelque part, en ce moment même. Ce que j’ai vu et ce que j’ai subi est la vie de quelqu’un. Pendant que je suis dans mon lit chaud, que je mange une pizza ou que je vais en cours, il y a des femmes et des enfants qui vivent comme ça chaque jour de leur vie… jusqu’à leur mort.”

Maya posa un pied sur la chaise et remonta le bas de son pantalon de pyjama jusqu’au genou. Là, sur son mollet, se trouvaient les fines cicatrices rougeâtres qui épelaient trois mots : ROUGE. 23. POLO. C’était le message qu’elle avait gravé sur sa propre jambe quelques instants avant que la drogue des trafiquants ne fasse effet sur elle, le message qui avait fourni un indice sur l’endroit où Sara avait été emmenée.

“Tu peux penser que c’est une passade, si tu veux,” lâcha Maya. “Mais ces cicatrices ne partiront pas. Je les aurai pour le restant de mes jours et, chaque fois que je les verrai, je me souviendrai que ce j’ai vécu arrive encore à d’autres. Tout ce que j’ai fait, c’est de comprendre que si je veux que ça s’arrête, la meilleure chose à faire est de faire partie des gens qui essaient d’empêcher ça.” Elle baissa son pantalon de pyjama.

Reid eut la gorge sèche. Il ne pouvait pas contredire l’argument de sa fille, mais il ne pouvait pas l’approuver non plus. Une chose que Maria lui avait dit une fois lui revint en tête : Tu ne peux pas sauver tout le monde. Mais il pouvait empêcher sa fille de vivre le type de vie dans lequel il avait été replongé. “Je suis désolé,” finit-il par dire. “Mais peu importe à quel point tes intentions sont nobles, je ne peux pas te soutenir dans cette démarche. Et je ne le ferai pas.”

“Je n’ai pas besoin de ton soutien,” déclara Maya. “Je me suis juste dit qu’il fallait que tu sache la vérité.” Elle quitta en trombes la salle à manger, ses pieds nus martelant les marches de l’escalier. Un instant plus tard, il entendit une porte claquer.

Reid s’avachit sur sa chaise et soupira. La pizza était froide. L’une de ses filles se terrait dans son silence et l’autre était déterminée à en découdre avec les malfrats de ce monde. La psychologue, Dr. Branson, lui avait demandé d’être patient avec Sara. Elle avait dit que le temps guérit toutes choses mais, au lieu de ça, il avait remis le sujet sur le tapis et l’avait perturbée à nouveau. Et pour couronner le tout, l’intention de Maya de rejoindre les rangs de la CIA était bien la dernière chose qu’il aurait cru entendre.

Bizarrement, il admirait sa capacité à canaliser le traumatisme qu’elle avait subi pour le transformer en une cause. Mais il ne pouvait tout bonnement pas accepter les moyens qu’elle avait choisi pour le faire. Il repensa à tout ce qu’il avait vécu et aux blessures qu’il avait subies. Aux choses qu’il avait dû faire et aux menaces qu’il avait dû stopper. Aux gens qui l’avaient aidé et à tous ceux qu’il avait laissé, blessés ou morts, le long du chemin.

Reid réalisa soudain qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il l’avait amené à devenir membre de la CIA au départ. Ses propres motivations étaient depuis longtemps perdues, enterrées dans un recoin sombre de son esprit à cause du suppresseur de mémoire. Il était d’ailleurs possible qu’il ne se souvienne jamais pourquoi il était devenu l’agent de la CIA Kent Steele.

Tu sais que c’est faux, se dit-il. Il y aurait bien un moyen de le savoir.



*



Le bureau de Reid se trouvait au deuxième étage de la maison, dans la plus petite des chambres qu’il avait équipée d’un bureau, d’étagères et d’une impressionnante collection de livres. Il aurait dû préparer ses cours pour lundi sur la réforme Protestante et la Guerre de Trente Ans. En tant que professeur auxiliaire d’histoire de l’Europe à l’Université de Georgetown, Reid exerçait à peine à mi-temps, mais il avait besoin d’aller enseigner en classe. Cela représentait un retour à la normalité, celui-là même qu’il souhaitait pour ses filles. Mais cette tâche attendrait.

Au lieu de s’y mettre, Reid posa avec respect un disque noir sur le socle d’un vieux phonographe dans l’angle, puis abaissa l’aiguille Il ferma les yeux pendant que le Concerto pour Piano N°21 de Mozart commençait, lent et mélodieux, comme le dégel du printemps après le long froid d’hiver. Il sourit. La machine avait plus de soixante-quinze ans, mais elle marchait toujours parfaitement bien. C’était un cadeau que Kate lui avait fait pour leur cinquième anniversaire de mariage, ayant trouvé ce phonographe délabré dans un vide grenier pour la modique somme de six dollars. Ensuite, elle avait dépensé plus de deux-cents dollars pour le faire restaurer et qu’il retrouve son ancienne gloire.

Kate. Son sourire se transforma en grimace.

Tu es dans le site secret du Maroc surnommé Enfer Six. Tu interroges un terroriste notoire.

Il y a un appel pour toi. C’est le Directeur Adjoint Cartwright. Ton patron.

Il ne prend pas de pincettes. Votre femme, Kate, a été tuée.

C’était arrivé alors qu’elle sortait du boulot et se dirigeait vers sa voiture. On avait administré à Kate une puissante dose de tétrodotoxine, également connue en tant que TTX, un puissant poison causant une paralysie soudaine du diaphragme. Elle avait suffoqué dans la rue et était morte en moins d’une minute.

Au cours des semaines ayant suivi leur retour d’Europe de l’Est, Reid avait plusieurs fois revisité sa mémoire… ou plutôt sa mémoire lui avait rendu visite, se frayant un chemin à coup de mal de crâne quand il s’y attendait le moins. Tout lui rappelait Kate, des meubles de leur salon à l’odeur qui, étrangement, restait sur son oreiller. De la couleur des yeux de Sara au menton anguleux de Maya, elle était partout… ainsi que la vérité qu’il cachait à ses filles.

Il avait tenté plusieurs fois de se souvenir d’autres d’éléments, mais il n’état pas sûr d’en savoir plus en définitive. Après le meurtre de sa femme, Kent Steele s’était livré à un sanglant carnage en Europe et au Moyen Orient, tuant des dizaines de personnes associées à l’organisation terroriste Amon. Puis, était venu le suppresseur de mémoire et les deux années consécutives d’ignorance totale étonnement salvatrices.

Reid se dirigea vers son placard, dans le coin opposé de la pièce. Dedans, se trouvait un petit sac noir que les agents de la C IA appelaient le sac anti-insectes. Il y avait à l’intérieur tout ce dont un agent de terrain pouvait avoir besoin pour se mettre à l’ombre durant un laps de temps indéterminé, si la situation l’exigeait. Ce sac-là avait appartenu à son meilleur ami à présent décédé, l’Agent Alan Reidigger. Reid avait peu de souvenirs de cet homme, mais assez pour savoir que Reidigger l’avait aidé quand il en avait eu besoin et l’avait payé de sa propre vie.

Le plus important était la lettre qui se trouvait dans le sac. Il la sortit et la déplia soigneusement, usée qu’elle était par le temps, pour la relire.

Salut Zéro, commençait prophétiquement la lettre. Si tu lis ceci, c’est que je suis probablement mort.

Il sauta quelques paragraphes, afin de poursuivre sa lecture plus loin.

La CIA voulait te récupérer, mais tu n’as rien voulu savoir. Ce n’était pas seulement à cause de ta croisade. Il y avait autre chose, quelque chose que tu étais près de découvrir… trop près. Je ne peux pas te dire ce dont il s’agit, car je ne le sais pas moi-même. Tu ne me l’aurais jamais dit, ce qui signifie que c’est vraiment du lourd.

Reid pensait savoir à quoi Reidigger faisait référence : la conspiration. Un bref flash de mémoire, qui lui était revenu tandis qu’il traquait l’Imam Khalil et le virus de la variole, lui avait indiqué qu’il était au courant de quelque chose avant que le suppresseur ne soit implanté dans sa tête.

Il ferma les yeux et rappela à lui ce souvenir :

Le site secret de la CIA au Maroc. Désignation E-6, alias Enfer Six. Un interrogatoire. Tu arraches les ongles d’un arabe pour obtenir des renseignements sur l’emplacement d’un fabricant de bombes.

Entre les cris, les gémissements et sa persistance à dire qu’il ne sait pas, quelque chose d’autre émerge… Une guerre imminente. Quelque chose d’énorme se prépare. Une conspiration, fomentée par le gouvernement des États-Unis.

Tu ne le crois pas. Pas au début. Mais tu ne peux pas juste laisser tomber.

Il savait quelque chose à l’époque. Comme un puzzle qu’il avait commencé à assembler. C’est alors qu’Amon avait débarqué, que le meurtre de Kate était arrivé. Il avait été distrait et, alors qu’il avait juré de s’y remettre, il n’en avait jamais eu l’occasion.

Il lut le reste de la lettre d’Alan :

Peu importe ce dont il s’agit, c’est toujours là, enfermé quelque part dans ton cerveau. Si jamais tu as besoin de le découvrir, il existe un moyen. Le neurochirurgien qui a installé l’implant s’appelle Dr. Guyer. Son cabinet se trouve à Zurich. Il peut ramener tous tes souvenirs, si c’est ça que tu veux. Il peut aussi les supprimer de nouveau, si tu préfères. C’est à toi de choisir. Bonne chance, Zéro. —Alan

Reid ne pouvait se souvenir du nombre de fois où il s’était assis devant son ordinateur ou devant son téléphone, essayant de forcer ses doigts à taper le nom du Dr. Guyer dans la barre de recherche. Son désir de retrouver la mémoire, ou plutôt sa nécessité devenait plus intense à chaque semaine qui s’écoulait, jusqu’au point où il lui semblait à présent urgent de savoir quel était son degré de connaissance à l’époque. Il fallait qu’il soit en mesure de se souvenir de son propre passé.

Mais je ne peux pas laisser les filles. Depuis l’incident, il était hors de question de repartir directement pour la Suisse. Il serait complètement flippé pour leur sécurité, même avec les implants de suivi. Même si l’Agent Strickland les surveillait. De plus, que penseraient-elles ? Maya ne croirait jamais que c’était pour une opération médicale. Elle penserait qu’il avait repris son boulot sur le terrain.

Alors, emmène-les. La pensée était entrée si facilement dans sa tête qu’il aurait presque pu rire de ne pas y avoir pensé avant. Mais, il la repoussa tout aussi facilement. Et son travail ? Les séances de thérapie de Sara ? Ne venait-il pas juste d’essayer de convaincre Maya de retourner à l’école ?

Ne réfléchis pas trop, se dit-il. La solution la plus simple n’est-elle pas bien souvent la meilleure ? Ce n’était pas comme si quoi que ce soit d’autre avait fonctionné pour sortir Sara de sa torpeur, et Maya semblait décidée à avoir la tête dure, comme d’habitude.

Reid remit le sac anti-insectes de Reidigger dans le placard et se releva. Avant même qu’il n’ait pu convaincre son esprit de changer d’avis, il se dirigea dans le couloir vers la chambre de Maya et frappa rapidement à sa porte.

Elle l’ouvrit et croisa les bras, clairement encore en colère contre lui. “Ouais, quoi ?”

“Partons en voyage.”

Elle cligna des yeux en le regardant. “Quoi ?”

“Partons en voyage, tous les trois,” répéta-t-il en entrant dans sa chambre. “Écoute, j’ai eu tort de parler de l’incident. Je m’en rends compte à présent. Sara n’a pas besoin que je le lui rappelle. Elle a besoin de tout l’inverse.” Ses mots étaient précipités, ses mains gesticulaient, mais il poursuivit. “Ce dernier mois, elle n’a fait que rester allongée et réfléchir à ce qui s’est passé. Peut-être qu’elle a besoin de se changer les idées. Peut-être qu’elle a juste besoin de se créer à nouveau des souvenirs agréables pour se rappeler à quel point les choses peuvent être bien.”

Maya fronça les sourcils, comme si elle luttait pour suivre sa logique. “Alors, comme ça, tu veux partir en voyage. Et où ça ?”

“Allons faire du ski,” répondit-il. “Tu te souviens quand nous étions partis dans le Vermont, il y a quatre ou cinq ans ? Tu te rappelles à quel point Sara avait aimé la piste lapin ?”

“Je m’en souviens,” dit Maya, “mais Papa, on est en avril. La saison de ski est terminée.”

“Pas dans les Alpes en tout cas.”

Elle le fixa des yeux comme s’il avait perdu la tête. “Tu veux aller dans les Alpes ?”

“Oui. En Suisse, plus précisément. Et je sais que tu dois trouver ça dingue, mais j’ai bien réfléchi cette fois. Ce n’est pas nous rendre service que de végéter ici. Nous avons besoin de changer d’air… en particulier Sara.”

“Mais… et ton travail ?”

Reid haussa les épaules. “Je vais la jouer fine.”

“Plus personne ne dit ça de nos jours.”

“Ne t’inquiète pas pour ce que je vais dire à l’université,” dit-il. Et à l’agence. “La famille passe avant tout.” Reid était presque sûr que la CIA n’allait pas le virer s’il demandait un congé pour passer du temps avec ses filles. En fait, il était quasiment certain qu’ils ne le laisseraient pas démissionner, même s’il le voulait. “Sara se fait enlever son plâtre demain. Nous pouvons partir cette semaine. Qu’en dis-tu ?”

Maya se mordit la lèvre. Il connaissait cet air. Elle faisait de son mieux pour éviter d’esquisser un sourire. Elle n’était pas vraiment ravie de la façon dont il avait accueilli la nouvelle qu’elle venait de lui annoncer, mais elle acquiesça. “D’accord. C’est une bonne idée. Ouais, partons en voyage.”

“Génial.” Reid l’attrapa par les épaules et déposa un baiser sur le front de sa fille avant même qu’elle puisse se dégager. Avant de quitter la chambre, il jeta un bref coup d’œil vers elle et vit qu’elle souriait.

Il se glissa ensuite dans la chambre de Sara et la trouva allongée sur le dos en train de regarder fixement au plafond. Elle ne tourna même pas les yeux vers lui et il s’agenouilla près d’elle.

“Hé,” dit-il dans un murmure. “Je suis désolé pour ce qui s’est passé au dîner. Mais j’ai une idée. Que dirais-tu qu’on fasse un petit voyage ? Juste toi, Maya et moi ? Nous irions dans un coin sympa, quelque part, loin d’ici. Est-ce que ça te plairait ?”

Sara inclina la tête vers lui, juste assez pour que son regard croise le sien. Puis, elle acquiesça d’un léger signe de tête.

“Ouais ? Bien. Alors c’est ce que nous allons faire.” Il tendit le bras et prit sa main dans la sienne. Il fut alors presque sûr d’avoir senti Sara serrer très légèrement ses doigts.

Ça va marcher, se dit-il. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait optimiste.

Et les filles n’avaient pas besoin de savoir quelle était l’autre motivation derrière tout ça.




CHAPITRE CINQ


Maria Johansson avança dans le hall de l’aéroport Atatürk d’Istanbul, en Turquie, puis poussa la porte des toilettes pour dames. Elle venait de passer ces derniers jours sur la piste de trois journalistes israéliens qui avaient disparu alors qu’ils étaient partis en reportage sur la secte des fanatiques de l’Imam Khalil, ceux-là même qui avaient failli libérer un virus mortel de la variole sur le monde développé. On suspectait que la disparition des journalistes puisse avoir un rapport avec les disciples survivants de Khalil, mais leur piste n’avait rien donné en Irak, s’arrêtant à leur destination de Bagdad.

Elle doutait vraiment qu’on les retrouve un jour, sauf si la personne responsable de leur disparition en revendiquait la responsabilité. Elle avait actuellement l’ordre de suivre une piste présumée comme quoi l’un des journalistes avait été ici, à Istanbul, puis de retourner au quartier général régional de la CIA à Zurich, où elle serait débriefée et peut-être réassignée si l’opération était considérée comme terminée.

Mais, en attendant, elle avait rendez-vous avec quelqu’un d’autre.

Dans le box des WC, Maria ouvrit son portefeuille et en sortit un sac étanche en plastique épais. Avant d’enfermer dedans le téléphone fourni par la CIA, elle écouta la boîte vocale de sa ligne privée.

Il n’y avait pas de nouveau message. Il semblait que Kent avait renoncé à essayer de la joindre. Il avait laissé plusieurs messages vocaux au cours des dernières semaines, un tous les deux ou trois jours. Dans ses courts monologues, il lui avait parlé de ses filles, de la façon dont Sara gérait le traumatisme découlant des événements qu’elle avait endurés. Il avait parlé de son boulot à la Division des Ressources Nationales qui était tellement fade par rapport au travail de terrain. Il lui avait dit qu’elle lui manquait.

C’était un léger soulagement qu’il ait lâché l’affaire. Au moins, elle n’aurait plus à entendre le son de sa voix en réalisant à quel point il lui manquait aussi.

Maria mit le téléphone dans le sac plastique, ferma la fermeture éclair et le fit lentement descendre dans le réservoir des toilettes avant de refermer le couvercle. Elle ne voulait pas risquer que des oreilles indiscrètes puissent écouter sa conversation.

Puis, elle sortit des toilettes et parcourut le terminal jusqu’à une porte où attendaient environ deux douzaines de personnes. Le tableau des vols annonçait que l’avion pour Kiev partirait dans une heure et demie.

Elle s’assit sur une chaise rigide en plastique faisant partie d’une rangée de six sièges. L’homme était déjà derrière elle, assis dans le rang opposé, de dos à elle avec un magazine automobile ouvert devant son visage.

“Calendula,” dit-il d’une voix rauque, mais basse. “Au rapport.”

“Il n’y a rien à rapporter,” répondit-elle en ukrainien. “L’Agent Zéro est rentré chez lui avec sa famille. Et, depuis, il m’évite.”

“Oh ?” dit curieusement l’ukrainien. “Vraiment ? Ou est-ce que c’est toi qui l’évites ?”

Maria hausa les épaules, mais ne se retourna pas vers le type. Il ne pouvait dire une chose pareille que s’il savait que c’était vrai. “Vous avez piraté mon téléphone privé ?”

“Bien sûr,” répondit sans détour l’ukrainien. “On dirait que l’Agent Zéro a très envie de te parler. Pourquoi est-ce que tu ne l’as pas recontacté ?”

Tout ça n’avait rien à voir avec les ukrainiens, mais Maria évitait Kent pour la bonne et simple raison qu’elle lui avait encore menti, non pas une fois, mais deux. Elle lui avait dit que les ukrainiens avec qui elle travaillait étaient des membres des Services de Renseignement Étrangers. Et même si certains de leur faction l’avaient peut-être été, à un moment donné, ils étaient à peu près aussi loyaux au FIS que Maria à la CIA.

Le second mensonge était qu’elle allait arrêter de travailler avec eux. Kent avait clairement exprimé qu’il ne faisait pas confiance aux ukrainiens, tandis qu’ils étaient en route pour sauver ses filles. Et Maria avait accepté, à moitié à contre-cœur, de mettre un terme à ses relations avec eux.

Elle ne l’avait pas fait. Pas encore. Mais ça faisait partie des raisons de ce rendez-vous à Istanbul. Il n’était pas trop tard pour tenir sa parole.

“C’est fini,” dit-elle simplement. “J’en ai marre de bosser avec vous. Vous savez ce que je sais et je sais ce que vous savez. Nous pouvons échanger des renseignements dans le but de monter un dossier, mais j’arrête de faire vos commissions. Et je laisse Zéro en dehors de tout ça.”

L’ukrainien resta silencieux un long moment. Il tournait de temps à autre une page de son magazine auto, comme s’il le lisait vraiment. “Tu en es sûre ?” demanda-t-il. “De nouvelles informations ont récemment filtré.”

Maria fronça instinctivement les sourcils, même si elle était sûre que ce n’était pas une ruse pour la maintenir à son poste. “Quel genre de nouvelles informations ?”

“Les informations que tu veux,” répondit énigmatiquement le type. Maria ne pouvait pas voir son visage, mais elle eut l’impression, en se basant sur le ton de sa voix, qu’il souriait.

“Tu bluffes,” dit-elle à brûle-pourpoint.

“Pas du tout,” lui assura-t-il. “Nous connaissons sa position. Et nous savons ce qui pourrait se passer s’il la conserve.”

Les pulsations de Maria s’accélérèrent. Elle ne voulait pas le croire, mais elle n’avait pas trop le choix. Son implication pour découvrir le complot, sa décision de travailler avec eux et ses tentatives d’obtenir des informations de la CIA, ce n’était pas seulement une question de faire ce qui est juste. Bien sûr, elle voulait éviter la guerre et empêcher les responsables d’obtenir ce qu’ils voulaient, d’empêcher des innocents d’être blessés ou tués. Mais, plus que tout, elle avait une raison personnelle de s’occuper de ce complot.

Son père était membre du Conseil de Sécurité Nationale, un haut responsable des affaires internationales. Et même si elle avait honte d’envisager une telle chose, sa principale priorité, plus grande que sauver des vies ou d’épargner une guerre en préparation aux États-Unis, était de savoir si son père était au courant, s’il faisait partie des instigateurs de cette conspiration. Et si ce n’était pas le cas, il fallait qu’elle le mette à l’abri de ceux qui comptaient mettre leur plan à exécution par tous les moyens nécessaires.

Ce n’était pas comme si Maria pouvait simplement l’appeler pour le lui demander. Leur relation était quelque peu tendue, presque limitée à la sphère professionnelle, à des discussions sur la loi et à quelques brèves phrases de politesse relatives à la vie personnelle. De plus, s’il était au courant du complot, il n’aurait aucune raison de l’admettre ouvertement devant elle. S’il ne l’était pas, il voudrait agir. C’était un homme de décision qui croyait en la justice et au système judiciaire. Maria avait tendance à être cynique et, par conséquent, à être prudente.

“Que veux-tu dire par ‘ce qui pourrait se passer’ ?” demanda-t-elle. La phrase énigmatique de l’ukrainien semblait suggérer que son père n’était pas le plus sage, tout en comportant une certaine dose de menace.

“Nous n’en savons rien,” se contenta-t-il de répondre.

“Comment avez-vous découvert ça ?”

“E-mails,” répondit l’ukrainien, “obtenus par un serveur privé. Son nom était mentionné, ains que d’autres qui… pourraient ne pas se soumettre.”

“Comme une liste noire ?” demanda-t-elle.

“Peut-être.”

La frustration grimpa dans sa poitrine. “Je veux lire ces e-mails. Je veux les voir par moi-même.”

“Et tu peux,” lui assura l’ukrainien. “Mais pas si tu tiens à rompre tes liens avec nous. Nous avons besoin de toi, Calendula. Tu as besoin de nous. Et nous avons tous besoin de l’Agent Zéro.”

Elle soupira. “Non. Laisse-le en dehors de ça. Il est chez lui avec sa famille. C’est là-dessus qu’il doit se concentrer pour le moment. Il n’est même plus agent…”

“Pourtant, il travaille toujours pour la CIA.”

“Il n’a aucune allégeance envers eux…”

“Mais il est loyal envers toi.”

Maria prit un ton ironique. “Il ne se souvient pas d’assez de choses pour donner le moindre sens au peu qu’il sait.”

“Les souvenirs sont toujours là, dans sa tête. Il va finir par se souvenir et, quand ce sera le cas, il faut que tu sois là. Tu ne comprends pas ? Quand l’information lui reviendra, il n’aura pas d’autre choix que d’agir. Il aura besoin de toi pour le guider et il aura besoin de nos ressources s’il veut pouvoir agir concrètement.” L’ukrainien fit une pause avant d’ajouter, “Les renseignements dans la tête de l’Agent Zéro pourraient nous fournir les pièces qui nous manquent ou, au moins, nous mener à des preuves. À un moyen d’arrêter ça. C’est le but ultime, non ?”

“Bien sûr que si,” murmura Maria. Même si ce n’était pas la seule raison pour laquelle elle avait accepté de travailler avec les ukrainiens, il était primordial d’arrêter la guerre et un massacre inutile avant qu’il ne commence, ainsi que d’empêcher les mauvaises personnes d’acquérir le type de pouvoir qui avait historiquement mené à de bien plus gros conflits par le passé. Toutefois, elle secoua la tête. “Peu importe ce que je veux, vous voulez seulement l’utiliser.”

“Que le meilleur agent de la CIA se retourne contre son gouvernement serait évidemment utile,” admit le type. “Mais ce n’est pas notre but.” Il s’aventura à se tourner légèrement dans sa direction, juste assez pour murmurer, “Nous ne sommes pas tes ennemis dans cette histoire.”

Elle voulait bien le croire. Mais continuer à travailler avec eux alors qu’elle avait promis à Kent de couper les ponts la faisait se sentir, ainsi qu’il l’avait accusée une fois, comme un agent double… mais contre lui, pas contre la CIA.

“Je vais m’occuper de Zéro,” dit-elle, “mais je veux ces e-mails et toutes les autres informations que vous possédez sur mon père.”

“Et tu les auras, dès que tu nous auras amené quelque chose de nouveau et d’utile sur la table.” L’homme fit semblant de regarder l’heure à sa montre. “D’ailleurs, il me semble que tu dois rapidement retourner au QG régional de la CIA. C’est à Zurich, pas vrai ? Tu voudras peut-être savoir où se trouve l’Agent Zéro ? Si je ne me trompe pas, il ne sera pas loin.”

“Il est en Europe ?” Maria fut tellement prise de court qu’elle se retourna à moitié sur sa chaise. “Est-ce que vous l’espionnez ?”

Il haussa les épaules. “L’activité récente de sa carte de crédit affiche trois billets d’avion pour la Suisse.”

Trois ? se dit Maria. Ce n’était pas une mission de terrain, c’était un voyage. Kent et ses deux filles, très certainement. Mais pourquoi en Suisse ? se demanda-t-elle. Une idée lui vint… Est-ce qu’il veut tenter ça ? Est-ce qu’il est prêt ?

L’ukrainien se leva, boutonna son manteau, et fourra son magazine sous un de ses bras. “Va le rejoindre. Trouve quelque chose d’utile. Le temps presse. Si tu ne le fais pas, nous nous en chargerons.”

“Ne t’avise pas envoyer quelqu’un rôder autour de lui et de ses filles,” menaça Maria.

Il esquissa un sourire. “Dans ce cas, ne m’y oblige pas. Au revoir, Calendula.” Il fit un signe de tête, puis se hâta de quitter le terminal.

Maria s’enfonça dans sa chaise et soupira de défaite. Elle ne savait que trop bien qu’un seul souvenir ravivé pourrait déclencher la nature obsessionnelle de Kent, le replongeant dans le terrier de la conspiration et de la duperie à la recherche de réponses. Elle avait déjà vu de ses propres yeux comment Kent avait traversé l’enfer pour retrouver ses filles… mais elle savait également que la connaissance qu’il possédait autrefois allait les éloigner à nouveau.

Là, dans ce terminal de l’aéroport Atatürk d’Istanbul, elle se fit une promesse. Elle était personnellement responsable de l’avoir fourré là-dedans, donc elle allait s’assurer d’être là si, ou quand, ses souvenirs seraient de retour. Et de l’arrêter si nécessaire.




CHAPITRE SIX


“Maya, regarde.” Sara tira sa sœur par le bras et gesticula pour montrer la vitre, tandis que l’avion venait de traverser un nuage durant sa descente vers l’aéroport de Zurich. Le ciel s’était ouvert et les cimes blanches des pics des Alpes suisses étaient devenues visibles à distance.

“C’est cool, non ?” dit Maya en souriant. Reid, assis dans le siège côté allée, n’en croyait pas ses yeux : il y avait aussi un léger sourire sur le visage de Sara.

Dans les trois jours qui avaient suivi son annonce de voyage, même si elle avait accepté, Sara avait à peine semblé excitée de partir. Elle avait dormi la plupart du temps durant les huit heures de voyage et avait à peine prononcé un mot lors de ses rares phases d’éveil. Mais, alors qu’ils descendaient pour se poser et que Sara pouvait voir les sommets déchiquetés des Alpes et la ville de Zurich s’étendre sous eux, une certaine forme de vie semblait avoir jailli en elle. Il y avait un sourire sur ses lèvres et de la couleur sur ses joues pour la première fois depuis longtemps, et Reid n’aurait pu en être plus heureux.

Après avoir débarqué et passé les douanes, ils attendirent leurs bagages. Reid sentit la main de Sara se glisser dans la sienne. Il fut ébahi, mais tenta de n’en rien laisser paraître.

“Est-ce qu’on peut skier aujourd’hui ?” demanda-t-elle.

“Ouais, bien sûr,” lui dit-il. “On peut faire tout ce que tu veux, ma chérie.”

Elle acquiesça d’un air sombre, comme si cette idée pesait lourd dans son esprit. Ses doigts serrèrent les siens, alors que leurs valises tournaient paresseusement pour avancer vers eux.

De Zurich, ils prirent un train vers le sud et, en moins de deux heures, ils furent dans la ville alpine d’Engelberg. Il n’y avait pas moins de vingt-six hôtels et chalets sur la montagne voisine du Titlis, le plus haut sommet des Alpes uranaises, culminant à plus de trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

Naturellement, Reid partagea tout ça avec ses filles.

“…Et c’est également ici qu’il y a eu l’un des premiers téléphériques au monde,” leur dit-il, pendant qu’ils marchaient de la gare vers leur chalet. “Oh, et en ville, il y a un monastère du douzième siècle du nom de Kloster Engelberg, l’un des plus vieux monastères suisses encore debout…”

“Waouh,” coupa Maya. “C’est ici ?”

Reid avait choisi l’un des chalets les plus rustiques pour leur hébergement. C’est sûr qu’il faisait un peu vieillot, mais il était charmant et douillet, pas comme certains des gros hôtels de style américain qui avaient poussé ces dernières années. Ils firent leur check-in, puis ils s’installèrent dans leur chambre qui avait deux lits, une cheminée et deux fauteuils face à elle, avec une vue à couper le souffle sur la façade sud du Titlis.

“Et, euh, il y a un truc que je voudrais vous dire avant qu’on aille skier,” dit Reid, alors qu’ils déballaient leurs affaires et se préparaient pour les pistes. “Je ne veux pas que vous partiez en exploration sans moi.”

“Papa…” Maya fit les gros yeux.

“Il ne s’agit pas de ça,” dit-il rapidement. “Ce voyage est censé nous faire passer de bons moments ensemble et nous rapprocher, alors ça implique de rester ensemble. Ok ?”

Sara acquiesça.

“Ouais, d’accord,” lui accorda Maya.

“Bien. Alors, habillons-nous.” Ce n’était pas un mensonge, pas vraiment. Il voulait passer du bon temps avec elles et il ne voulait pas qu’elles se baladent seules pour des questions de sécurité qui n’avaient rien à voir avec l’incident. Du mois, c’était ce qu’il se disait.

Il n’avait toujours aucune idée de comment il allait accomplir son autre tâche, la raison principale qui lui avait fait choisir la Suisse et un lieu de vacances aussi proche de Zurich. Mais il aurait le temps d’y penser plus tard.

Trente minutes plus tard, ils étaient tous les trois sur une remontée mécanique, se dirigeant vers les dizaines de pistes du Titlis qui se croisaient. Reid avait choisi une piste verte de débutant pour commencer. Aucun d’eux n’avait skié depuis des années et ce fameux séjour en famille dans le Vermont.

La culpabilité s’empara de la poitrine de Reid en repensant à ces vacances-là. Kate était encore vivante à l’époque. Ce séjour avait été parfait, comme si rien de mal ne pourrait jamais leur arriver. Il aurait voulu pouvoir remonter le temps jusqu’à ce moment-là, en profiter encore, peut-être même prévenir son ancien lui de ce qui allait se passer… ou changer l’issue afin que ça ne puisse jamais se produire du tout.

Il chassa cette pensée de son esprit. Il était inutile de ressasser tout ça. C’était arrivé et, à présent, il devait être là pour ses filles, afin de s’assurer que le passé ne se reproduise pas.

Au sommet de la pente douce, un moniteur de ski barbu leur donna quelques conseils pour leur rafraîchir la mémoire sur la façon de freiner, de s’arrêter et de tourner. Les filles prirent leur temps, instables dans leurs chaussures fixées aux skis par les talons.

Mais dès que Reid poussa sur ses bâtons et commença à glisser sur la neige, son corps réagit comme s’il avait fait ça un millier de fois. La seule fois dont il se souvenait avoir skié de sa vie était lors de ce voyage en famille cinq ans plus tôt. Mais le fait qu’il sache simplement comment se déplacer sans même y penser, que ses jambes et son torse s’ajustent subtilement pour osciller à gauche et à droite, lui indiquaient qu’il avait fait ça bien plus d’une fois. Après la première descente, il ne fit aucun doute pour lui qu’il était capable de gérer une piste noire sans trop de difficultés.

Toutefois, il fit de son mieux pour le cacher et s’adapter au rythme des filles. Elles semblaient beaucoup s’amuser : Maya rigolait à chaque perte d’équilibre et à chaque fois qu’elle manquait chuter, tandis que Sara avait un sourire omniprésent sur le visage.

Pour leur troisième descente sur la piste des débutants, Reid se mit entre elles deux. Puis, il plia légèrement les jambes en se penchant, prêt à descendre en plaçant les bâtons sous ses aisselles. “On fait la course jusqu’en bas !” cria-t-il en prenant de la vitesse.

“Ça marche, vieillard !” rigola Maya derrière lui.

“Vieillard ? On va voir qui va rigoler quand je vais te botter les fesses…” Reid jeta un œil par-dessus son épaule juste à temps pour voir le ski gauche de Sara heurter un petit monticule de neige dure. Il glissa sous elle et elle leva les deux bras en tombant en avant la tête la première.

“Sara !” Reid dérapa pour s’arrêter. Il déchaussa ses skis en quelques secondes et courut vers elle dans la neige. “Sara, est-ce que ça va ?” Elle venait juste de se faire enlever son plâtre. La dernière chose dont elle avait besoin était d’une nouvelle blessure qui vienne foutre en l’air ses vacances.

Il s’agenouilla et la retourna. Son visage était rouge et elle avait les larmes aux yeux… mais elle riait

“Est-ce que ça va ?” demanda-t-il à nouveau.

“Ouais,” dit-elle entre deux fous rires. “Tout va bien.”

Il l’aida à se relever et elle essuya les larmes de ses yeux. Il était plus que soulagé qu’elle aille bien… le bruit de son rire résonnait comme une musique dans son cœur.

“Tu es sûre que ça va ?” demanda-t-il une troisième fois.

“Oui, Papa.” Elle soupira de bonheur et reprit son équilibre sur ses skis. “Je te jure que ça va. Rien de cassé. D’ailleurs…” Elle poussa sur ses bâtons et repartit comme une fusée sur la piste. “On fait toujours la course, pas vrai ?”

Non loin de là, Maya rigolait aussi et partit à la poursuite de sa sœur.

“Pas juste !” crai Reid en se dépêchant de rechausser ses skis.

Après trois heures à dévaler les pistes, ils retournèrent au chalet et prirent place dans la grande pièce commune, face à une cheminée où crépitait un bon feu de bois, assez grande pour garer une moto à l’intérieur de son foyer. Reid commanda trois tasses de chocolat chaud suisse qu’ils sirotèrent avec contentement auprès du feu.

“Je veux tenter une piste bleue demain,” annonça Sara.

“Tu es sûre, Pouêt-Pouêt ? On vient à peine de retirer ton plâtre,” railla Maya.

“Peut-être qu’on pourrait aller faire un tour en ville cet après-midi,” proposa Reid. “Et repérer un endroit sympa où dîner ?”

“Bonne idée,” acquiesça Sara.

“Bien sûr, tu dis ça maintenant,” dit Maya, “mais tu sais bien qu’il va nous traîner jusqu’à ce monastère.”

“Hé, c’est important d’apprendre à connaître l’histoire d’un endroit,” dit Reid. “C’est par ce monastère qu’a débuté cette ville. Disons, vers milieu du dix-neuvième siècle, quand c’est devenu un lieu de villégiature pour les touristes qui recherchaient ce qu’on appelait des ‘cures d’air frais.’ Vous voyez, à l’époque…”

Maya se pencha en arrière et fit semblant de ronfler très fort.

“Ha, ha,” ricana Reid moqueusement. “J’ai compris, j’arrête ma leçon. Qui en veut encore ? Je reviens tout de suite.” Il attrapa les trois tasses et se dirigea vers le comptoir pour demander une nouvelle tournée.

Alors qu’il attendait sa commande, il ne put s’empêcher d’être content de lui. Pour la première fois depuis un bon moment, peut-être depuis qu’on lui avait retiré le suppresseur de mémoire, il avait l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait avec les filles. Ils passaient tous un super moment et les événements du mois précédent semblaient déjà devenir un souvenir lointain. Il espérait que ce ne serait pas juste temporaire et que la création de nouveaux souvenirs heureux pourrait chasser l’anxiété et l’angoisse relatives à ce qui s’était passé.

Bien sûr, il n’était pas naïf au point de croire que les filles allaient simplement oublier l’incident. Il était important de ne pas l’oublier. Tout comme pour l’histoire, il fallait tirer des conclusions afin qu’elle ne se répète pas. Mais si ça pouvait tirer Sara de sa mélancolie et faire en sorte que Maya reprenne le chemin de l’école et réfléchisse à son avenir, alors il aurait l’impression d’avoir accompli sa tâche en tant que parent.

Il retourna à leur place et vit Maya, sur le canapé, en train de pianoter sur son téléphone mobile. Le siège de Sara était vide.

“Elle est allée aux toilettes,” dit Maya avant même qu’il n’ait eu le temps de poser la question.

“Je ne comptais pas le demander” dit-il aussi nonchalamment que possible en posant les trois tasses sur la table.

“Ah ouais ? Y a du progrès,” le taquina Maya.

Reid se tendit quand même en regardant tout autour de lui. Bien sûr qu’il aurait posé la question. Si ça ne tenait qu’à lui, il ne quitterait jamais ses filles des yeux. Il chercha du regard parmi les autres touristes et les skieurs, les locaux profitant d’une boisson chaude, les équipes de service au comptoir et en salle…

Un nœud de panique se serra dans son estomac quand il aperçut dans la salle les cheveux blonds de Sara, de dos. Derrière elle, se trouvait un homme avec une parka noire qui la suivait… ou qui tentait peut-être de l’éloigner.

Il marcha rapidement, poings serrés sur les côtés. Sa première pensée fut immédiatement pour les trafiquants slovaques. Ils nous ont retrouvé. Ses muscles tendus étaient prêts à se battre, prêts à faire mordre la poussière à cet homme devant tout le monde. Quelqu’un nous a retrouvés, ici, dans les montagnes.

“Sara,” dit-il brusquement.

Elle s’arrêta et se retourna, les yeux écarquillés en entendant le ton de commande dans sa voix.

“Tu vas bien ?” Son regard passa de sa fille au type qui l’avait suivie. Il avait des yeux marrons, une barbe de trois jours et des lunettes de ski perchées sur son front. Il n’avait pas l’air slovaque, mais Reid ne voulait prendre aucun risque.

“Tout va bien, Papa. Ce monsieur me demandait juste où se trouvent les toilettes,” lui dit Sara.

Le type mit ses deux mains en avant dans un geste d’apaisement. “Je suis vraiment désolé,” dit-il avec un accent qui paraissait allemand. “Je ne voulais pas causer de souci…”

“Vous n’auriez pas pu demander à un adulte ?” dit sèchement Reid en regardant l’homme de la tête aux pieds.

“J’ai demandé à a première personne que j’ai vue,” protesta le type.

“Et c’était une fille de quatorze ans ?” Reid secoua la tête. “Avec qui êtes-vous ici ?”

“Avec qui ?” demanda le typa, abasourdi. “Je suis ici… avec ma famille.”

“Ah ouais ? Où est-elle ? Montrez-moi,” demanda Reid.

“Je-je ne veux aucun souci.”

“Papa.” Reid sentit un bras lui donner un coup de coude. “Ça suffit, Papa.” Maya l’attrapa par le bras. “C’est juste un touriste.”

Reid plissa les yeux. “Il vaut mieux que je ne vous revoie pas autour de mes filles,” avertit-il, “ou vous aurez des soucis.” Il tourna le dos à l’homme effrayé, tandis que Sara, ahurie, retournait vers le canapé.

Mais Maya se mit en travers de son chemin, mains sur les hanches. “C’était quoi ce bordel ?”

Il fronça les sourcils. “Maya, surveille ton langage…”

“Non, toi, surveille le tien,” répliqua-t-elle. “Papa, tu étais en train de parler en allemand.”

Reid cligna des yeux de surprise. “Ah bon ?” Il ne s’en était pas rendu compte, mais l’homme à la parka noire s’était excusé en allemand… et Reid lui avait répondu dans la même langue, sans réfléchir.

“Tu vas encore faire flipper Sara à faire des trucs comme ça,” l’accusa Maya.

Ses épaules s’affaissèrent. “Tu as raison. Je suis désolé. J’ai juste cru…” Tu as cru que les trafiquants slovaques t’avaient suivi avec tes filles jusqu’en Suisse. Soudain, il se rendit compte à quel point ça paraissait ridicule.

Il était clair que Maya et Sara n’étaient pas les seules qui avaient besoin de se remettre de cette expérience commune. Je devrais peut-être faire quelques séances avec le Dr. Branson, pensa-t-il en rejoignant ses filles.

“Je m’excuse,” dit-il à Sara. “Je crois que je suis juste un peu trop protecteur en ce moment.”

Elle ne répondit rien, mais regarda au sol avec un air absent dans les yeux, les deux mains entourant sa tasse en train de refroidir.

Voir sa réaction et l’entendre crier de colère sur cet allemand avait dû lui rappeler l’incident et, si ces suppositions étaient bonnes, à quel point elle en savait peu sur son propre père.

Génial, pensa-t-il amèrement. On n’est même pas là depuis un jour que j’ai déjà tout gâché. Comment est-ce que je vais réparer ça ? Il s’assit entre les filles et chercha désespérément quelque chose à dire ou faire pour revenir à l’atmosphère joyeuse dans laquelle ils baignaient auparavant.

Mais avant même qu’il n’en ait eu l’occasion, Sara ouvrit la bouche. Elle leva les yeux pour le regarder fixement et, malgré le fait qu’elle ait murmuré et qu’il y ait des conversations autour d’eux, Reid entendit clairement ses mots.

“Je veux savoir,” venait de dire sa plus jeune fille. “Je veux connaître la vérité.”




CHAPITRE SEPT


Yosef Bachar avait passé les huit dernières années de sa carrière dans des situations périlleuses. En tant que journaliste d’investigation, il avait accompagné les troupes armées dans la Bande de Gaza. Il avait fait des treks dans le désert à la recherche de bases cachées et de caves durant la longue traque pour retrouver Oussama Ben Laden. Il faisait son travail au beau milieu des tirs et des raids aériens. Moins de deux ans auparavant, il avait révélé l’histoire de la contrebande de pièces de drones aux frontières, orchestrée par le Hamas qui avait forcé un ingénieur saoudien à les reconstruire afin de les utiliser pour bombarder. Son reportage avait conduit à un accroissement de la sécurité aux frontières et à se rendre compte que les rebelles recherchaient les meilleures technologies.

Malgré tous les risques qu’il avait pris dans sa vie, il ne s’était jamais autant senti en danger que maintenant. Avec deux collègues israéliens, il couvrait l’histoire de l’Imam Khalil et de sa petite secte de disciples qui avaient libéré un virus muté de la variole dans Barcelone et tenté de faire la même chose aux États-Unis. Une source à Istanbul leur avait révélé que les derniers fidèles de Khalil avaient fui en Irak, se cachant quelque part près d’Albaghdadi.

Mais Yosef Bachar et ses deux compatriotes n’avaient pas trouvé les disciples de Khalil. Ils n’avaient même pas encore atteint la ville quand leur voiture avait été forcée de s’arrêter par un autre groupe et que les trois journalistes avaient été pris en otage.

Ils étaient dans le sous-sol d’une base dans le désert depuis trois jours, attachés aux poignets et gardés dans le noir, au sens propre comme au sens figuré.

Bachar avait passé ces trois jours à attendre leur inévitable destin. Ces types étaient certainement du Hamas, s’était-il dit, ou d’une de ses branches. Ils allaient le torturer et finir par le tuer. Ils allaient filmer la scène et envoyer la vidéo au gouvernement israélien. Pendant ces trois jours à attendre et à se poser des questions, Bachar avait imaginé des dizaines de scénarios horribles qui le torturaient tout autant que ce que ces hommes avaient prévu de leur faire.

Pourtant, quand quelqu’un vint les trouver, ce ne fut pas avec des armes ou des instruments de torture, mais avec des mots.

Un jeune homme qui semblait ne même pas avoir vingt-cinq ans entra seul dans le sous-sol de la base et alluma la lumière : une seule ampoule nue au plafond. Il avait les yeux noirs, une barbe coupée court et des épaules larges. Le jeune homme se mit à marcher devant eux trois, à genoux avec les poignets liés devant eux.

“Je m’appelle Awad Ben Saddam,” leur dit-il, “et je suis le chef de la Confrérie. Vous avez été appelés tous les trois vers un plus glorieux destin. Parmi vous, l’un va délivrer un message pour moi. Un autre va faire un reportage sur notre jihad sacré. Et le troisième… le troisième est inutile. Le troisième périra de nos mains.” Le jeune homme, ce Ben Saddam, s’arrêta de marcher et fouilla dans sa poche.

“Si vous le souhaitez, vous pouvez déterminer entre vous quel sera le rôle de chacun,” dit-il. “Sinon, vous pouvez laisser le hasard en décider.” Il se pencha et posa trois morceaux de ficelle au sol, devant eux.

Deux d’entre eux mesuraient environ quinze centimètres de long. Le troisième avait été coupé un peu plus court que les deux autres.

“Je reviendrai dans une demi-heure.” Le jeune terroriste quitta le sous-sol et referma la porte à clé derrière lui.

Les trois journalistes fixèrent les trois morceaux de corde coupée sur le sol de pierre.

“C’est monstrueux,” prononça Avi à voix basse. C’était un solide gaillard de quarante-huit ans, plus vieux que la plupart de ceux qui travaillaient encore sur le terrain.

“Je suis volontaire,” leur dit Yosef. Les mots s’étaient échappés de sa bouche avant même qu’il réfléchisse… sans quoi il aurait certainement tenu sa langue.

“Non, Yosef.” Idan, le plus jeune d’entre eux, secoua fermement la tête. “C’est très noble de ta part, mais nous ne pourrons pas supporter de vivre en sachant que nous t’avons laissé te porter volontaire pour mourir.”

“Tu vas laisser le hasard décider, alors ?” rétorqua Yosef.

“Le hasard est juste,” dit Avi. “Le hasard n’est pas biaisé. De plus…” Il baissa d’un ton en ajoutant, “C’est peut-être une ruse. Ils vont peut-être tous nous tuer dans tous les cas.”

Idan avança ses deux mains liées et attrapa les trois bouts de corde dans son poing, les saisissant afin que chaque extrémité visible ait l’air de mesurer la même longueur. “Yosef,” dit-il, “tu choisis en premier.” Il avança le poing vers lui.

La gorge de Yosef était trop sèche pour qu’il puisse répondre. Il tendit les mains, attrapa le bout d’une corde et tira lentement dessus. Il récita une prière dans sa tête tandis qu’un, puis deux, puis trois centimètres se déroulaient entre ses doigts.

Il finit par libérer l’autre bout de la corde après quelques centimètres de plus. Il avait tiré la plus courte.

Avi poussa un soupir, mais c’était de tristesse et non de soulagement.

“Et voilà,” se contenta de dire Yosef.

“Yosef…” commença Idan.

“Vous pouvez décider entre vous quelle tâche vous allez accomplir,” dit Yosef en coupant la parole au jeune homme. “Mais… si l’un d’entre vous s’en sort et parvient à rentrer chez lui, s’il vous plaît, dites à ma femme et à mon fils que…” Il s’interrompit. Les derniers mots semblaient lui manquer. Il n’y avait aucun message à transmettre qu’ils ne sachent déjà.

“Nous leur dirons que tu as accepté ton destin avec courage face à la terreur et à l’injustice,” proposa Avi.

“Merci.” Yosef lâcha le bout de corde au sol.

Ben Saddam revint quelques instants plus tard, comme il l’avait promis, et se remit à marcher devant eux. “Je suppose que vous avez pris une décision ?” demanda-t-il.

“En effet,” dit Avi, regardant le terroriste dans les yeux. “Nous avons décidé d’adopter votre concept islamique de l’enfer afin de croire qu’il y a un endroit où vous finirez avec votre bande de bâtards.”

Awad Ben Saddam sourit. “Mais lequel d’entre vous s’en ira dans cet endroit avant moi ?”

La gorge de Yosef était toujours trop sèche pour pouvoir parler. Il ouvrit la bouche pour accepter son destin.

“C’est moi.”

“Idan !” Yosef écarquilla les yeux. Avant qu’il n’ait eu le temps de prononcer quoi que ce soit, le jeune homme avait parlé. “Non, ce n’est pas lui,” se hâta-t-il de dire à Ben Saddam. “J’ai tiré la corde la plus courte.”

Le regard de Ben Saddam passa de Yosef à Idan, visiblement amusé. “Je suppose que je vais devoir tuer celui qui a ouvert la bouche en premier.” Il mit la main à sa ceinture et dégaina un affreux couteau à lame incurvée avec un manche en corne de chèvre.

Sa seule vue suffit à retourner l’estomac de Yosef. “Attendez, pas lui…”

Awad décrivit un arc avec son couteau et trancha la gorge d’Avi. La bouche de l’homme s’ouvrit de surprise, mais aucun son ne sortit pendant qu’une cascade de sang s’échappait de son cou ouvert et souillait le sol.

“Non !” cria Yosef. Idan ferma les yeux et laissa échapper un sanglot.

Avi tomba en avant sur le ventre, le visage sur le côté, tandis qu’une mare de sang sombre s’infiltrait dans la pierre.

Sans prononcer un mot de plus, Ben Saddam les laissa là une fois de plus.

Restés seuls, ils endurèrent tous deux cette nuit sans sommeil et ne s’adressèrent aucune parole, même si Yosef pouvait entendre les légers sanglots d’Idan qui pleurait la perte de son mentor, Avi, dont le corps en train de refroidir gisait à quelques mètres d’eux.

Au matin, trois hommes arabes entrèrent sans un mot dans le sous-sol et emportèrent le corps d’Avi. Deux autres arrivèrent tout de suite après, suivis par Ben Saddam.

“Lui.” Il désigna Yosef et ses deux acolytes le soulevèrent avec rudesse par les épaules. Alors qu’il était traîné vers la porte, il réalisa qu’il ne reverrait peut-être plus jamais Idan.

“Sois fort,” cria-t-il par-dessus son épaule. “Que dieu te garde.”

Yosef plissa les yeux sous la lumière vive du soleil, pendant qu’il était traîné dans une cour entourée d’un haut mur de pierre, puis jeté sans ménagement à l’arrière d’un pick-up dont la benne était recouverte d’un toit en toile. On passa un sac de jute sur sa tête, et il fut une fois de plus plongé dans l’obscurité.

Le pick-up démarra et quitta la base. Dans quelle direction ils allaient, Yosef n’aurait su le dire. Il ne savait plus depuis combien de temps ils roulaient et les voix dans la cabine étaient à peine audibles.

Au bout d’un moment, deux heures ou peut-être même trois, il put entendre le bruit d’autres véhicules, des moteurs qui tournaient, des chauffeurs qui klaxonnaient. Au-delà, il entendait les vendeurs haranguer les passants et ces derniers crier, rire ou discuter. Une ville, comprit Yosef. Nous sommes dans une ville. Mais quelle ville ? Et pourquoi ?

Le pick-up ralentit et, soudain, une dure voix profonde pénétra directement dans son oreille. “Tu es mon messager.” Aucun doute possible : la voix appartenait à Ben Saddam. “Nous sommes à Bagdad. À deux pâtés de maisons à l’est, se trouve l’ambassade américaine. Je vais te relâcher, et tu vas te rendre là-bas. Ne t’arrête en aucun cas. Ne parle à personne jusqu’à ce que tu sois arrivé. Je veux que tu leur raconte ce qui t’es arrivé, à toi et à tes compatriotes. Je veux que tu leur dises que c’est la Confrérie qui a fait ça, ainsi que leur chef, Awad Ben Saddam. Fais cela et tu auras gagné ta liberté. Est-ce que tu comprends ?”

Yosef acquiesça. Il était confus à propos du contenu de ce simple message et sur la raison pour laquelle il devait le délivrer, même s’il était pressé d’être libéré de cette Confrérie.

On enleva le sac de jute de sa tête et, en même temps, il fut jeté durement hors de la benne du pick-up. Yosef grogna et roula en tombant au sol. Un objet fut lancé derrière lui et atterrit juste à côté de lui Il était petit, marron et rectangulaire.

C’était son portefeuille.

Il cligna des yeux à cause de la soudaine lumière du jour, tandis que des passants s’arrêtaient, étonnés de voir un homme attaché aux poignets jeté de l’arrière d’un véhicule en mouvement. Mais le pick-up ne s’arrêta pas. Il poursuivit sa route et s’évanouit dans le dense trafic de l’après-midi.

Yosef s’empara de son portefeuille et se releva. Ses vêtements étaient poisseux, tachés, et il avait mal partout. Il avait le cœur brisé en pensant à Avi et Idan. Mais il était libre.

Il descendit la rue, ignorant les regards des habitants de Bagdad, pendant qu’il se dirigeait vers l’ambassade des USA. Un énorme drapeau américain guidait ses pas, placé au sommet d’un très haut poteau.

Yosef était à moins de vingt-cinq mètres de la grande clôture grillagée qui entourait l’ambassade, surmontée de fils barbelés, quand un soldat américain le héla. Il y en avait quatre postés à la porte, chacun armé d’un fusil automatique et portant un équipement tactique complet.

“Halte !” ordonna le soldat. Deux de ses camarades levèrent leur arme dans sa direction, tandis que le sale Yosef aux mains liées, à moitié déshydraté et en sueur, s’arrêtait net. “Identifiez-vous !”

“Je m’appelle Yosef Bachar,” répondit-il en anglais. “Je suis l’un des trois journalistes israéliens ayant été kidnappés par des rebelles islamistes près d’Albaghdadi.”

“Fais passer le message à l’intérieur,” dit le soldat qui donnait les ordres à un autre. Alors que deux armes étaient toujours pointées sur Yosef, le soldat s’approcha de lui prudemment en tenant son fusil à deux mains, le doigt sur la gâchette. “Mains sur la tête.”

Yosef fut soigneusement fouillé à la recherche de la moindre arme, mais la seule chose que trouva le soldat fut son portefeuille et, dedans, sa carte d’identité. Des appels furent passés puis, quinze minutes plus tard, Yosef Bachar fut autorisé à entrer dans l’ambassade des États-Unis.

On coupa les cordes à ses poignets et on le fit entrer dans un bureau qui était petit, sans fenêtres, mais non dénué de tout confort. Un jeune homme lui apporta une bouteille d’eau qu’il accepta avec reconnaissance.

Quelques minutes plus tard, un homme en costume noir, avec des cheveux bien peignés de la même couleur, entra dans la pièce. “M. Bachar,” dit-il, “je suis l’Agent Cayhill. Nous avons été mis au courant de votre situation et sommes très heureux de vous voir vivant et en bonne santé.”

“Merci,” dit Yosef. “Mon ami Avi n’a pas eu autant de chance.”

“J’en suis navré,” dit l’agent américain. “Votre gouvernement at été informé de votre présence ici, ainsi que votre famille. Nous allons organiser votre transfert pour que vous puissiez rentrer chez vous aussi vite que possible, mais nous devons d’abord discuter de ce qui vous est arrivé.” Il leva le doigt pour désigner l’endroit où se rejoignaient les murs et le plafond dans l’angle. Une caméra noire était dirigée vers le bas, sur Yosef. “Notre échange est enregistré et la bande audio de notre conversation est diffusée en direct à Washington, D.C. Vous avez le droit de refuser d’être enregistré. Vous pouvez demander la présence d’un ambassadeur ou d’un autre représentant de votre pays si vous le souhaitez…”

Yosef leva sa main, fatigué. “Ce ne sera pas nécessaire. Je veux parler.”

“Alors allez-y dès que vous serez prêt, M. Bachar.”

Et c’est ce qu’il fit. Yosef détailla ce qu’il avait vécu pendant trois jours, à commencer par le trek vers Albaghdadi et leur voiture arrêtée sur une route dans le désert. Tous les trois, lui, Avi et Idan, avaient été forcés de monter à l’arrière d’un pick-up avec des sacs sur la tête. Ces derniers n’avaient pas été retirés jusqu’à ce qu’ils soient dans le sous-sol de leur base où ils avaient passé trois jours dans le noir. Il leur raconta ce qui était arrivé à Avi d’une voix légèrement tremblante. Il leur parla d’Idan, toujours dans leur base et à la merci de ces fanatiques.

“Ils m’ont dit qu’ils me libéraient pour délivrer un message,” dit Yosef en conclusion de son récit. “Ils voulaient que vous sachiez qui est responsable de tout ça. Ils voulaient que vous connaissiez le nom de leur organisation, la Confrérie, ainsi que celui de leur chef, Awad Ben Saddam.” Yosef soupira. “C’est tout ce que je sais.”

L’Agent Cayhill acquiesça gravement. “Merci, M. Bachar. Votre coopération est grandement appréciée. Avant que nous passions à l’organisation de votre retour chez vous, j’ai une dernière question à vous poser. Pourquoi vous avoir envoyé vers nous ? Pourquoi pas vers votre propre gouvernement ou vers vos concitoyens ?”

Yosef secoua la tête. Il s’était lui-même posé la question depuis qu’il était entré dans l’ambassade. “Je ne sais pas. Ils ont seulement dit qu’ils voulaient que vous, les américains, sachiez qui est responsable de tout ça.”

Cayhill fronça profondément les sourcils. Quelqu’un frappa à la porte du petit bureau, puis une jeune femme apparut. “Excusez-moi Monsieur,” dit-elle à voix basse, “mais la délégation est ici. Ils attendent dans la salle de réunion C.”

“Juste une minute, je vous remercie,” dit Cayhill.

À l’instant même où la porte se refermait, le sol explosa sous leurs pieds. Yosef Bachar, l’Agent Cayhill, ainsi que les soixante-trois autres personnes présentes, furent carbonisés en un instant.



*



À seulement deux croisements au sud, un pick-up avec un toit en toile tendue par-dessus la benne était garé sur un trottoir avec une vue directe sur l’ambassade américaine depuis le pare-brise.

Awad regarda sans ciller les vitres de l’ambassade exploser, alors qu’une boule de feu montait vers le ciel. Le pick-up trembla sous l’impact, même à cette distance. De la fumée noire s’éleva dans l’air, tandis que les murs se déformaient et s’affaissaient, l’ambassade américaine s’écroulant sur elle-même.

Se procurer son propre poids en explosifs plastiques avait été la partie la plus facile, à présent qu’il avait accès à la fortune d’Hassan sans avoir à se justifier. Même le kidnapping des journalistes s’était avéré assez simple. Non, la difficulté avait été d’obtenir de fausses pièces d’identité qui soient assez réalistes pour que lui et les trois autres se fassent passer pour des agents de maintenance. Il avait fallu engager un tunisien assez expérimenté pour créer de fausses certifications et pour pirater la base de données afin de les faire entrer comme prestataires approuvés ayant accès à l’ambassade.

C’est seulement alors qu’Awad et la Confrérie avaient pu dissimuler les explosifs dans un couloir de maintenance sous les pieds des américains deux jours auparavant, se faisant passer pour des plombiers réparant une rupture de canalisation.

Cette partie-là n’avait été ni simple, ni bon marché, mais elle en valait la peine pour atteindre le but d’Awad. Non, vraiment, le plus simple avait été de glisser la puce de détonation high-tech dans le portefeuille du journaliste et de l’envoyer avancer vers ce que cet idiot pensait être la voie de la liberté. La bombe n’aurait pas explosé sans la puce dans le bon périmètre.

L’israélien avait en fait servi à faire exploser l’ambassade pour eux.

“Allons-y,” dit-il à Oussama, qui fit repartir le pick-up sur la route. Ils contournèrent des véhicules que les conducteurs avaient arrêtés net au beau milieu de la route à la suite de l’explosion. Des piétons fuyaient en hurlant le site de l’explosion, tandis que des parties des murs extérieurs de l’immeuble continuaient à s’effondrer.

“Je ne comprends pas,” grommela Oussama en tentant de slalomer dans les rues obstruées par des gens paniqués. “Hassan m’a dit combien cette histoire avait coûté. Et tout ça pour quoi ? Pour tuer un journaliste et une poignée d’américains ?”

“Oui,” répondit pensivement Awad. “Une poignée d’américains bien choisie. J’ai récemment appris qu’une délégation du congrès des États-Unis se rendait à Bagdad dans le cadre d’une œuvre de bienfaisance.”

“Quelle sorte de délégation ?” demanda Oussama.

Awad sourit. Son idiot de frère n’était tout simplement pas capable de comprendre. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle Awad n’avait pas encore partagé la totalité de son plan avec le reste de la Confrérie. “Une délégation du congrès,” répéta-t-il. “Un groupe de décideurs politiques américains, de New York plus précisément.”

Oussama acquiesça comme s’il comprenait, mais ses sourcils froncés trahissaient le fait qu’il était bien loin de comprendre quoi que ce soit. “Et c’était ça ton plan ? Les tuer ?”

“Oui,” dit Awad. “Et faire en sorte que les américains sachent qui nous sommes.” Et sachent aussi qui je suis. “À présent, nous devons retourner à la base et préparer l’étape suivante de notre plan. Nous devons nous dépêcher. Ils vont se mettre à notre recherche.”

“Qui ça ?” demanda Oussama.

Awad sourit en regardant les décombres en feu de l’ambassade par le pare-brise. “Tout le monde.”




CHAPITRE HUIT


“Très bien,” dit Reid. “Demande-moi ce que tu veux et je serai honnête. Prend tout le temps qu’il te faut.”

Il s’assit face à ses filles dans le coin d’un restaurant de fondue de l’un des hôtels les plus haut de gamme d’Engelberg-Titlis. Après que Sara lui avait dit au chalet qu’elle voulait connaître la vérité, Reid avait suggéré d’aller ailleurs, de quitter la pièce commune du chalet pleine de skieurs. Leur propre chambre semblait un endroit beaucoup trop silencieux pour discuter d’un sujet aussi intense, alors il les emmena dîner dans l’espoir de créer une atmosphère sympa pendant qu’ils discuteraient. Il avait choisi cet endroit précisément parce que chaque table était séparée par des cloisons en verre, ce qui leur donnait un peu d’intimité pour parler.

Quand bien même, il gardait la voix basse.

Sara fixa la table des yeux pendant un long moment en réfléchissant. “Je ne veux pas parler de ce qui s’est passé,” finit-elle par dire.

“Nous n’y sommes pas obligés,” lui accorda Reid. “Nous pouvons juste parler de ce dont tu as envie et je te promets que je te dirai la vérité, tout comme à ta sœur.”

Sara leva les yeux vers Maya. “Tu… sais des trucs ?”

“Certains,” admit-elle. “Désolé, Pouêt-Pouêt. Je pensais que tu n’étais pas prête à l’entendre.”

Si Sara était en colère ou bouleversée par cette nouvelle, elle n’en laissa rien paraître. Au lieu de ça, elle se mordit la lèvre inférieure un moment, formant une question dans sa tête, avant de demander. “Tu n’es pas seulement professeur, pas vrai ?”

“Non.” Reid s’était douté que clarifier ce qu’il était et ce qu’il avait fait ferait partie de ses principales priorités. “En effet. Je suis… ou plutôt j’étais un agent de la CIA. Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ?”

“Comme… un espion ?”

Il haussa les épaules. “En quelque sorte. Ça implique un peu d’espionnage. Mais il s’agit plus d’empêcher les mauvaises personnes de faire certaines choses et d’éviter le pire.”

“Qu’est-ce que tu veux dire par ‘j’étais’ ?” demanda-t-elle.

“Eh bien, je ne fais plus ça maintenant. Je l’ai fait pendant un temps. Et puis, quand…” Il se râcla la gorge. “Quand Maman est morte, j’ai arrêté. Pendant deux ans, je n’ai plus travaillé pour eux. Mais, en février dernier, on m’a demandé de revenir.” C’est une façon très édulcorée de dire les choses, se réprimanda-t-il. “Vous vous rappelez ce truc aux infos sur les JO d’hiver et le bombardement du forum économique ? J’étais là. J’ai aidé à l’arrêter.”

“Alors tu fais partie des gentils ?”

Reid cligna des yeux, surpris par cette question. “Bien sûr que oui. Tu croyais le contraire ?”

Ce fut Sara qui haussa les épaules cette fois, en évitant de croiser son regard. “Je n’en sais rien,” dit-elle à voix basse. “Entendre tout ça, c’est comme… comme…”

“Comme apprendre à connaître un étranger,” murmura Maya. “Un étranger qui te ressemble.” Sara acquiesça, visiblement d’accord avec sa sœur.

Reid soupira. “Je ne suis pas un étranger,” insista-t-il. “Je suis toujours votre papa. Je suis la même personne que j’ai toujours été. Tout ce que vous savez sur moi, tout ce que nous avons fait ensemble est réel. Tout ça… toutes ces choses, c’était du boulot. Maintenant, ce n’est plus le cas.”

Est-ce que c’est la vérité ? se demanda-t-il. Il voulait le croire en tout cas, croire que Kent Steele n’était rien d’autre qu’un pseudonyme et pas une personnalité.

“Donc,” commença Sara, “ces deux types qui nous ont poursuivies sur le quai… ?”

Il hésita, se demandant si ça ne faisait pas trop pour elle. Mais il avait promis d’être honnête. “C’étaient des terroristes,” lui dit-il. “C’étaient des hommes qui essayaient de vous kidnapper pour me faire du mal. Tout comme…” Il se retint avant de dire quoi que ce soit sur Rais ou les trafiquants slovaques.

“Écoute,” reprit-il, “j’ai longtemps cru que j’étais la seule personne qui pouvait être amenée à souffrir en faisant ça. Mais, à présent, je vois à quel point j’ai eu tort. Alors, j’arrête. Je travaille toujours pour eux, mais je fais des trucs administratifs. Plus de boulot sur le terrain.”

“Alors, nous sommes en sécurité ?”

Reid eut le cœur serré non seulement à cause de la question, mais aussi à cause de l’espoir dans les yeux de sa fille. La vérité, se rappela-t-il. “Non,” répondit-il. “La vérité est que personne ne l’est jamais vraiment. Aussi beau et magique puisse être le monde, il y aura toujours de mauvaises personnes qui voudront faire du mal aux autres. Maintenant, je sais aussi qu’il y a un tas de bonnes personnes qui s’assurent qu’il y ait moins de méchants chaque jour. Mais peu importe ce qu’ils font, ou ce que je fais, je ne pourrai jamais garantir que vous soyez protégées de tout.”

Il ne savait pas d’où lui étaient venus les mots, mais ils lui paraissaient être autant à son propre bénéfice qu’à celui de ses filles. C’était une leçon qu’il avait vraiment besoin d’apprendre. “Et ça ne veut pas dire que je n’essaierai pas,” ajouta-t-il. “Je n’arrêterai jamais d’essayer de vous garder en sécurité. Comme vous devez toujours essayer, vous aussi, d’assurer votre propre sécurité.”

“Comment ?” demanda Sara. L’air distant était revenu dans ses yeux. Reid savait exactement à quoi elle pensait : comment elle, une jeune fille de quatorze ans pesant quarante kilos toute mouillée pouvait empêcher quelque chose comme l’incident de se produire à nouveau ?

“Eh bien,” dit Reid, “apparemment ta sœur a esquivé la bibliothèque pour se rendre à des cours d’auto-défense.”

Sara tourna vivement les yeux vers sa sœur. “C’est vrai ?”

Maya fit les gros yeux. “Merci d’avoir vendu la mèche, Papa.”

Le regard de Sara se posa de nouveau sur lui. “Je veux apprendre à tirer avec une arme.”

“Wow.” Reid leva une main. “Allons-y doucement. Ce n’est pas une demande à prendre à la légère…”

“Pourquoi pas ?” renchérit Maya. “Tu ne nous crois pas assez responsables ?”

“Bien sûr que si,” répliqua-t-il immédiatement, “C’est juste que…”

“Tu as dit qu’il fallait qu’on assure notre propre sécurité nous aussi,” ajouta Sara.

“Oui, je l’ai dit, mais il y a d’autres moyens de…”

“Mon ami Brent va chasser avec son père depuis qu’il a douze ans,” le coupa Maya. “Il sait tirer au fusil. Alors pourquoi pas nous ?”

“Parce que c’est différent,” répondit Reid avec insistance. “Et ne vous liguez pas contre moi. C’est injuste.” Jusqu’ici, il avait trouvé que ça se passait plutôt bien mais, à présent, elles utilisaient ses propres mots contre lui. Il pointa Sara du doigt. “Tu veux apprendre à tirer ? Pas de souci. Mais uniquement avec moi. Et d’abord, il faut que tu reprennes l’école et je veux lire des rapports positifs de la part du Dr. Branson. Quant à toi,” dit-il en désignant Maya, “plus de cours secrets d’auto-défense, ok ? Je ne sais pas ce que ce type t’enseigne, mais si vous voulez apprendre à vous battre et à vous défendre, vous me demandez.”

“Vraiment ? Tu m’apprendras ?” Maya semblait enthousiasmée à cette idée.

“Oui, je le ferai.” Il attrapa son menu et l’ouvrit. “Si tu as d’autres questions, j’y répondrai. Mais je pense que c’est déjà pas mal pour une seule soirée, non ?”

Il s’estimait chanceux que Sara ne lui ait posé aucune question à laquelle il n’aurait pas su quoi répondre. Il n’avait pas envie de devoir expliquer le suppresseur de mémoire… ça aurait pu compliquer les choses et renforcer leurs doutes sur qui il était vraiment. Mais il n’avait pas non plus envie de répondre qu’il ne savait pas quelque chose. Elles auraient immédiatement pensé qu’il leur cachait des trucs.

Il faut régler ça, pensa-t-il. Il fallait qu’il s’en occupe, et vite. Plus d’attente ni d’excuses.

“Et sinon,” dit-il par-dessus son menu, “ça vous dirait de visiter Zurich demain ? C’est une ville magnifique. Je vous promets des tonnes d’histoire, de shopping et de culture.”

“Carrément,” accepta Maya. Mais Sara ne répondit pas. Quand Reid regarda de nouveau par-dessus son menu, elle avait le visage pensif et les sourcils froncés. “Sara ?” demanda-t-il.

Elle leva les yeux vers lui. “Est-ce que Maman savait ?”

La question avait déjà été évoquée une fois, quand Maya l’avait posée moins d’un mois plus tôt, mais il fut tout aussi surpris de l’entendre de la bouche de Sara.

Il secoua la tête. “Non, elle n’était pas au courant.”

“Est-ce que ce n’est pas…” Elle hésitait, mais elle prit une profonde inspiration pour se donner le courage de parler, “Est-ce que ne rien dire, ce n’est pas un peu comme mentir ?”

Reid replia son menu et le posa sur la table. Soudain, il n’avait plus faim du tout. “Si, ma chérie. C’est exactement comme mentir.”



*



Le lendemain matin, Reid et les filles prirent le train allant au nord, depuis Engelberg jusqu’à Zurich. Ils n’avaient pas reparlé de son passé, ni de l’incident. Si Sara avait d’autres questions, elle les gardait pour elle, du moins pour l’instant.

Au lieu de ça, ils profitèrent des vues panoramiques sur les Alpes suisses durant le trajet en train de deux heures, tout en prenant des photos par la fenêtre. Ils passèrent ensuite le reste de la matinée à admirer l’architecture médiévale à couper le souffle de la vieille ville et à se balader sur les berges de la rivière Limmat. Même si elles clamaient ne pas apprécier l’histoire autant que lui, les deux filles furent ébahies par la beauté de la cathédrale Grossmünster du douzième siècle. Toutefois, elles se mirent à râler quand Reid commença à leur faire un cours sur Huldrych Zwingli et ses réformes religieuses du seizième siècles ayant eu lieu ici.

Même si Reid passait un super moment avec ses filles, son sourire était au moins partiellement forcé. Il était anxieux à l’idée de ce qui allait se passer ensuite.

“On fait quoi maintenant ?” demanda Maya après leur déjeuner dans un petit café avec vue sur la rivière.

“Vous savez ce qui serait vraiment top après un repas comme ça ?” dit Reid. “Un film.”

“Un film,” répéta platement son ainée. “Ouais, je crois que nous avons vraiment bien fait de faire tout ce trajet jusqu’en Suisse pour faire un truc que nous pouvons faire à la maison.”

Reid sourit. “Pas n’importe quel film. Le Musée National Suisse n’est pas loin et ils diffusent un documentaire sur l’histoire de Zurich depuis le Moyen Âge jusqu’à maintenant. Ça a l’air cool, pas vrai ?”

“Non,” dit Maya.

“Pas vraiment,” appuya Sara.

“Euh. Eh bien, c’est moi le père et j’ai décidé qu’on irait le voir. Ensuite, nous ferons tout ce que vous voudrez toutes les deux et je ne me plaindrai pas. Je vous le promets.”

Maya soupira. “Ça me paraît honnête. Passe devant.”

Moins de dix minutes plus tard, ils arrivèrent devant le Musée National Suisse, qui diffusait réellement un documentaire sur l’histoire de Zurich. Et Reid avait vraiment envie de le voir. Pourtant, même s’il avait acheté trois tickets, il ne comptait en utiliser que deux.

“Sara, est-ce que tu as besoin d’aller aux toilettes avant qu’on entre ?” demanda-t-il.

“Bonne idée.” Elle se dirigea vers les toilettes, et Maya allait la suivre, quand Reid l’attrapa rapidement par le bras.

“Attends. Maya… Je dois y aller.”

Elle cligna des yeux en le dévisageant. “Quoi ?”

“J’ai un truc à faire,” dit-il rapidement. “J’ai un rendez-vous.”

Maya leva un sourcil inquisiteur. “Pour faire quoi ?”

“Ça n’a rien à voir avec la CIA. Du moins, pas directement.”

Elle prit un air dépité. “Je n’arrive pas à y croire.”

“Maya, je t’en prie,” implora-t-il. “C’est important pour moi. Je te promets, je te jure qu’il ne s’agit pas de travail de terrain, ni de quoi que ce soit de dangereux. Il faut juste que je parle à quelqu’un. En privé.”

Sa fille souffla par les narines. Elle n’aimait pas ça du tout et, pire, elle ne le croyait pas vraiment. “Je dis quoi à Sara ?”

Reid avait déjà réfléchi. “Dis-lui qu’il y a eu un souci avec ma carte de crédit. Que quelqu’un a essayé de l’utiliser à ma place et que je dois régler tout ça pour que nous n’ayons pas à quitter le chalet. Dis-lui que je suis juste dehors en train de passer des coups de fil.”

“Oh, génial,” dit Maya d’un ton ironique. “Tu me demande de lui mentir.”

“Maya…” grommela Reid. Sara allait sortir des toilettes à tout moment. “Je te promets que je t’expliquerai tout juste après, mais je n’ai pas le temps maintenant. S’il te plaît, entre là-dedans, trouve une place et regarde le film avec elle. Je serai de retour avant que ce soit terminé.”

“D’accord,” dit-elle à contre-cœur. “Mais je veux que tu me raconte tout à ton retour.”

“Ça marche,” promit-il. “Et ne quittez pas ce musée.” Il l’embrassa sur le front et se dépêcha de partir avant que Sara ne revienne des toilettes.

Il se sentait très mal de devoir une nouvelle fois mentir à ses filles ou, du moins, leur cacher la vérité. Sara avait d’ailleurs judicieusement fait remarquer la veille au soir que c’était la même chose que de mentir.

Est-ce que ce sera toujours ainsi ? se demanda-t-il en se hâtant de quitter le musée. Est-ce qu’un jour, enfin, l’honnêteté sera la meilleure politique à adopter ?

Il n’avait pas seulement menti à Sara. Il avait également menti à Maya. Il n’avait aucun rendez-vous. Il savait où se trouvait le cabinet du Dr. Guyer (évidemment proche du Musée National Suisse, raison pour laquelle Reid l’avait intégré dans son plan) et savait aussi grâce à un appel anonyme que le docteur serait là aujourd’hui, mais il n’avait pas osé laisser son nom ou prendre un rendez-vous formel. Il ne savait pas du tout qui était ce Guyer, mis à part le type qui avait implanté un suppresseur de mémoire dans la tête de Kent Steele deux ans plus tôt. Reidigger avait fait confiance au docteur, mais ça ne voulait pas dire que Guyer n’avait aucun lien avec l’agence. Pire, ils l’observaient peut-être.

Et s’ils étaient au courant pour le docteur ? s’inquiéta-t-il. Et s’ils avaient gardé en permanence un œil sur lui durant tout ce temps ?

Il était désormais trop tard pour se soucier de tout ça. Son plan était simplement de se rendre sur place, de rencontrer cet homme et de découvrir ce qu’il pourrait, si tel était le cas, faire à propos de la perte de mémoire de Reid. Considère ça comme une consultation, plaisanta-t-il dans sa tête en marchant à pas rapides sur Löwenstrasse, parallèlement à la rivière Limmat, vers l’adresse qu’il avait trouvée sur internet. Il avait environ deux heures devant lui avant la fin du reportage au musée. Beaucoup de temps, pensait-il.

Le cabinet de neurochirurgie du Dr. Guyer se trouvait dans un large immeuble de bureaux sur quatre étages, juste à côté d’un boulevard principal et en face d’une cathédrale. La structure était d’architecture médiévale, bien loin des fades bâtiments médicaux auxquels il était habitué aux États-Unis. Celui-ci était plus beau que la plupart des hôtels dans lesquels Reid avait séjourné.

Il monta les marches jusqu’au troisième étage et se retrouva devant une porte en chêne avec un heurtoir de bronze et le nom GUYER inscrit sur une plaque en laiton. Il s’arrêta un moment, se demandant ce qu’il allait trouver de l’autre côté. Il ne savait pas du tout s’il était courant chez les neurochirurgiens d’avoir un cabinet privé dans les immeubles chics de la vieille ville de Zurich mais, encore une fois, il ne pouvait se souvenir de s’être déjà rendu dans un tel lieu auparavant.

Il essaya la poignée, et la porte s’ouvrit.

Le bon goût et la richesse du docteur suisse furent immédiatement apparents. Les peintures aux murs étaient principalement impressionnistes, des compositions colorées dans des cadres ornés qui avaient l’air d’avoir coûté aussi cher que certaines voitures. Le Van Gogh était visiblement une reproduction mais, s’il ne se trompait pas, la sculpture dégingandée dans l’angle semblait être un véritable Giacometti.

Je n’aurais jamais su ce genre de trucs sans Kate, pensa-t-il, ce qui renforçait sa raison d’être là, alors qu’il traversait la petite pièce vers un bureau qui se trouvait de l’autre côté.

Deux choses attirèrent immédiatement son regard au-delà de la zone de réception. La première fut le bureau lui-même, sculpté dans un seul morceau de bois rouge de forme irrégulière avec des motifs sombres en tourbillon dans le grain. Cocobolo, se dit-il. Ce bureau coûte au moins six mille dollars.

Il refusait de se laisser impressionner par l’art ou par le bureau… mais la femme assise derrière, c’était une autre paire de manches. Elle regardait Reid sans ciller avec un sourcil parfaitement arqué et un sourire sur ses lèvres pulpeuses. Ses cheveux blonds encadraient les contours d’un visage à la forme exquise et à la peau de porcelaine. Ses yeux semblaient trop bleus cristallins pour être vrais.

“Bonjour,” dit-elle en anglais avec un très léger accent suisse-allemand. “Asseyez-vous, je vous prie, Agent Zéro.”




CHAPITRE NEUF


Reid eut instinctivement l’envie de se battre ou de s’enfuir en entendant les mots de la réceptionniste. Et comme il était clair pour lui qu’il n’allait pas se battre contre cette femme, à peu près clair du moins, il décida de partir. Mais, à mi-chemin vers la porte, il entendit un lourd cliquetis.

La poignée de porte trembla, mais ne céda pas.

Il se retourna et vit la main de la femme ressortir de sous l’onéreux bureau. Il doit y avoir un bouton. Un mécanisme de fermeture à distance.

C’est un piège.

“Laissez-moi sortir,” avertit-il. “Vous ne savez pas ce dont je suis capable.”

“Si,” répondit-elle. “Et je vous assure que vous n’êtes pas en danger. Voulez-vous une tasse de thé ?” Elle parlait sur un ton apaisant, comme si elle avait à faire à un schizophrène qui n’aurait pas pris ses médicaments.

Il n’en revenait pas. “Du thé ? Non, je ne veux pas de thé. Je veux partir.” Il enfonça son épaule contre la lourde porte, mais elle ne bougea pas.

“Vous n’y arriverez pas,” dit la femme. “S’il vous plaît, ne vous faites pas mal.”

Il se retourna vers elle. Elle s’était levée du bureau et avait levé les mains dans une attitude non menaçante. Mais elle t’a enfermé ici, se rappela-t-il. Donc tu vas peut-être devoir te battre contre cette femme.

“Je m’appelle Alina Guyer,” dit-elle. “Vous vous souvenez de moi ?”

Guyer ? Mais la lettre de Reidigger disait “il” en parlant du docteur. En outre, Reid était presque sûr qu’il n’aurait jamais oublié un visage tel que le sien. Elle était absolument magnifique.

“Non,” dit-il. “Je ne me souviens pas de vous. Je ne me souviens pas avoir jamais mis les pieds ici et c’était une erreur de venir. Si vous ne me laissez pas sortir, ça va mal se passer…”

“Oh mon dieu,” dit une voix masculine dans un soupir. “C’est vous.”

Reid leva immédiatement les poings en se tournant vers cette nouvelle menace.

Le docteur, a priori puisqu’il portait une blouse blanche, était debout dans l’encadrement d’une porte à gauche du bureau en cocobolo. Il avait la cinquantaine bien tassée, si ce n’est la soixantaine. Mais ses yeux verts restaient vifs et perçants. Ses cheveux entièrement blancs étaient impeccablement coupés et peignés. Reid constata que sa cravate était une Ermenegildo Zegna, même s’il ne savait pas d’où il sortait ça.

Toutefois, le plus important était l’air totalement stupéfait du docteur en voyant Reid.

“Dr. Guyer, je présume ?” dit-il dans un souffle.

“J’ai toujours pensé que vous finiriez par revenir,” répondit le docteur en esquissant un grand sourire. Il avait le même accent suisse-allemand que sa réceptionniste, vers qui il se retourna en disant, “Alina, ma chérie, annule mes rendez-vous. Filtre les appels. Laisse la porte verrouillée. Le cabinet restera fermé pour le reste de la journée.”

“D’accord,” dit Alina, tandis qu’elle se laissait tomber sur sa chaise, sans quitter un instant Reid des yeux.

“Venez !” Guyer fit signe à Reid de le suivre. “Venez, je vous prie. Je vous promets que vous êtes en compagnie d’amis ici.”

Reid hésita. “Vous comprendrez que je puisse être légèrement incrédule.”

Guyer acquiesça. “Je comprends surtout que nous avons beaucoup de choses à nous dire.” Il se retourna et disparût par l’encadrement de la porte.

Quelque chose cloche ici. Il y avait un verrouillage à distance, aucun patient présent et une petite fortune en meubles et décoration. Mais il voulait des réponses Aussi, Reid refoula son envie de fuir et suivit le docteur.

Avant qu’il ne passe la porte, la réceptionniste dont Reid supposa qu’il s’agissait de la femme de Guyer, leva les yeux vers lui avec un petit sourire et demanda, “Et pour le thé ?”

“Peut-être quelque chose de plus fort, si vous avez,” murmura Reid.

Les murs du bureau de Guyer étaient ornés d’un nombre impressionnant de diplômes et certifications encadrés, ainsi que d’un éventail de photographies de ses divers voyages et accomplissements. Mais Reid les regarda à peine. Il se fichait pas mal de ce que ce docteur avait fait, à part l’opération unique à laquelle Guyer avait procédé sur sa tête.




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