La Traque Zéro
Jack Mars


La Traque Zéro (Un Thriller d’Espionnage de L'Agent Zéro—Volume #3)“Vous ne trouverez pas le sommeil tant que vous n’aurez pas terminé AGENT ZÉRO. L’auteur a fait un magnifique travail en créant un ensemble de personnages à la fois très développé et vraiment plaisant à suivre. La description des scènes d’action nous transporte dans une réalité telle que l’on aurait presque l’impression d’être assis dans une salle de cinéma équipée du son surround et de la 3D (cela ferait d’ailleurs un super film hollywoodien). Il me tarde de découvrir la suite.”--Roberto Mattos, auteur du blog Books and Movie ReviewsDans LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3), quand l’Agent Zéro de la CIA découvre que ses deux filles adolescentes ont été kidnappées pour être envoyées en Europe de l’Est par un réseau de trafiquants, il se lance dans une poursuite effrénée à travers l’Europe, laissant le chaos partout dans son sillage, enfreignant toutes les lois et risquant sa propre vie alors qu’il fait tout ce qu’il peut pour récupérer ses filles.Sommé par la CIA de s’arrêter, Kent refuse. Sans le soutien de l’agence, cerné par des taupes et des assassins de toutes parts, avec une maîtresse en laquelle il peut à peine avoir confiance, en étant lui-même pris pour cible, l’Agent Zéro doit se battre contre de multiples ennemis pour retrouver ses filles.Face aux réseaux de trafiquants les plus meurtriers d’Europe, dont les connexions politiques remontent jusqu’aux sommets, la bataille est inégale : un seul homme contre une véritable armée… une bataille que seul l’Agent Zéro peut mener.Et c’est alors qu’il réalise que sa propre identité est peut-être le secret le plus dangereux de tous.LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3) est un thriller d’espionnage que vous n’arriverez pas à reposer une fois que vous l’aurez commencé. Il vous tiendra éveillé, à tourner ses pages, jusque tard dans la nuit.“Une écriture qui élève le thriller à son plus haut niveau.”--Midwest Book Review (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)“L’un des meilleurs thrillers que j’ai lus cette année.”--Books and Movie Reviews (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)Jack Mars est également l’auteur de la série best-seller de thrillers LUKE STONE (7 volumes), qui commence par Tous Les Moyens Nécessaires (Volume #1), avec plus de 800 avis cinq étoiles !







L A T R A Q U E Z É R O



(UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO—Volume 3)



J A C K M A R S


Jack Mars



Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel FORGING OF LUKE STONE contenant 3 volumes (pour l’instant), ainsi que la série de thrillers d’espionnage de L’AGENT ZÉRO comprenant 6 volumes (pour l’instant).

Jack adore avoir vos avis, donc n’hésitez pas à vous rendre sur www.Jackmarsauthor.com (http://www.jackmarsauthor.com/) afin d’ajouter votre mail à la liste pour recevoir un livre offert, ainsi que des invitations à des concours gratuits. Suivez l’auteur sur Facebook et Twitter pour rester en contact !



Copyright © 2019 par Jack Mars. Tous droits réservés. À l’exclusion de ce qui est autorisé par l’U.S. Copyright Act de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous toute forme que ce soit ou par aucun moyen, ni conservée dans une base de données ou un système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre numérique est prévu uniquement pour votre plaisir personnel. Ce livre numérique ne peut pas être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec quelqu’un d’autre, veuillez acheter un exemplaire supplémentaire pour chaque destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou qu’il n’a pas été acheté uniquement pour votre propre usage, alors veuillez le rendre et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, personnages, entreprises, organismes, lieux, événements et incidents sont tous le produit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, n’est que pure coïncidence.


LIVRES DE JACK MARS



SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE

TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1)



L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE

CIBLE PRINCIPALE (Tome 1)

DIRECTIVE PRINCIPALE (Tome 2)

MENACE PRINCIPALE (Tome 3)



UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO

L’AGENT ZÉRO (Volume #1)

LA CIBLE ZÉRO (Volume #2)

LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3)

LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4)

LE FICHIER ZÉRO (Volume #5)

LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6)


Résumé de L’Agent Zéro - Volume 2 (fiche récapitulative à inclure dans le volume 3)



Des échantillons d’un ancien virus mortel sont volés en Sibérie et libérés en Espagne, décimant des centaines de personnes en quelques heures à peine. Bien que ses souvenirs en tant qu’agent de la CIA soient toujours fragmentés, l’Agent Zéro est réintégré pour aider à trouver et mettre le virus en lieu sûr avant qu’une organisation terroriste ne le relâche sur les États-Unis.



L’Agent Zéro : Plus de souvenirs de son ancienne vie en tant qu’agent de la CIA lui sont revenus, surtout au sujet d’un complot secret du gouvernement américain pour initier une guerre prévue de longue date et dont les motivations sont insidieuses. Les détails de ce qu’il avait découvert deux ans auparavant sont embrouillés et effacés mais, avant même d’avoir pu creuser plus profondément, il rentre chez lui et découvre que ses deux filles ont été kidnappées de leur maison.



Maya et Sara Lawson : Alors que leur père est en mission, les filles sont surveillées par M. Thompson, leur voisin, agent de la CIA à la retraite. Lorsque l’assassin Rais fait irruption, Thompson fait du mieux qu’il peut pour les défendre, mais il finit par se faire tuer et Maya et Sara sont kidnappées.



L’Agent Maria Johansson : Une fois de plus, Maria s’avère être une alliée indispensable en aidant à récupérer le virus et à le mettre ne lieu sûr avant qu’il ne soit relâché. Même si sa nouvelle relation avec Kent est proche de la romance, elle a ses propres secrets. Elle vient de rencontrer un mystérieux agent ukrainien à l’aéroport de Kiev pour discuter des allégeances supposées de l’Agent Zéro.



Rais : Après avoir été battu et laissé pour mort en Suisse, Rais récupère à l’hôpital pendant plusieurs semaines, menotté et sous bonne garde. N’ayant rien d’autre que du temps à tuer, il planifie et met en œuvre non seulement une évasion osée et sanglante, mais réussit également à se rendre aux USA avant que les frontières ne soient fermées à cause du virus. Une fois sur place, il trouve facilement le domicile des Lawson, tue le vieux voisin et kidnappe les deux filles adolescentes de l’Agent Zéro.



L’Agent John Watson : Faisant partie de l’équipe envoyée pour récupérer le virus de la variole en toute sécurité, il apparaît clairement que Watson n’apprécie pas du tout les tactiques téméraires de l’Agent Zéro. Néanmoins, après avoir arrêté l’Imam Khalil avec succès, les deux hommes parviennent à une entente et un respect mutuel.



La Directrice Assistante Ashleigh Riker : Ancienne officier du renseignement qui a gravi les échelons jusqu’au Groupe des Opérations Spéciales, Riker travaille directement avec le Directeur Adjoint Shawn Cartwright sur cette affaire de virus. Elle ne cache pas son dédain pour l’Agent Zéro et pour le crédit que lui accorde l’agence. Après qu’un autre agent ait attaqué Zéro sans raison, ce dernier commence à suspecter Riker d’être impliquée dans le complot, et donc de ne pas être digne de confiance.


Contenu



CHAPITRE UN (#u2dc820e4-4dab-5c3c-8fa4-4c685a62f7b5)

CHAPITRE DEUX (#ua4b09ba0-3690-5354-99bf-98dfd80e88a1)

CHAPITRE TROIS (#u3474ae3f-9971-5931-9b90-887e093342ce)

CHAPITRE QUATRE (#uc6bf54ae-c9dc-529e-bd76-12d0d9c43e73)

CHAPITRE CINQ (#u7624a586-257f-5841-a08c-f7b5f0c66c03)

CHAPITRE SIX (#u82131a57-646e-56f2-9f89-bee937eb2ee3)

CHAPITRE SEPT (#u86a694ee-d0eb-514c-b345-d969d6e48cbf)

CHAPITRE HUIT (#ud42f8cbf-4079-5594-b7e3-a67b085451a0)

CHAPITRE NEUF (#uaee55c42-9473-50f7-9d21-67f12bed3db1)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE-TROIS (#litres_trial_promo)




CHAPITRE UN


Pourtant âgée de seize ans, Maya Lawson était presque sûre qu’elle allait bientôt mourir.

Elle était assise à l’arrière d’un gros pick-up qui roulait sur la I-95, à travers la Virginie, en direction du sud. Elle avait mal aux jambes, à cause du traumatisme et de la peur, à la suite de ce qu’elle venait de vivre à peine une heure plus tôt. Elle regardait droit devant elle d’un air impassible, la bouche légèrement ouverte comme un coquillage, les yeux dans le vide.

Le pick-up appartenait à leur voisin, M. Thompson. Il était mort à présent et gisait probablement toujours sur le carrelage de l’entrée de la maison des Lawson à Alexandria. Le conducteur actuel du véhicule était son assassin.

Assise à côté de Maya, se trouvait sa sœur cadette Sara, âgée de seulement quatorze ans. Ses jambes étaient repliées sous elle et son corps était collé contre celui de Maya. Sara ne pleurait plus, du moins pour le moment, mais chacun de ses souffles s’échappait de sa bouche ouverte avec un léger gémissement.

Sara n’avait aucune idée de ce qui se passait. Elle ne savait que ce qu’elle avait vu : cet homme dans leur maison. M. Thompson mort. L’assaillant menaçant de casser les membres de sa sœur pour que Sara ouvre la porte de la pièce de sécurité de leur sous-sol. Elle ne savait rien de ce dont Maya avait connaissance. D’ailleurs, même Maya ne connaissait qu’une petite partie de la vérité.

Mais la fille ainée de la famille Lawson savait une chose, du moins elle en était quasiment certaine : elle allait bientôt mourir. Elle ne savait pas ce que le conducteur du pick-up comptait faire d’elles. Il leur avait promis qu’il ne leur ferait aucun mal tant qu’elles feraient ce qu’il leur demandait, mais ça n’avait pas d’importance.

Malgré son expression apathique, l’esprit de Maya carburait à cent à l’heure. Une seule chose importait désormais : assurer la sécurité de Sara. L’homme derrière le volant était alerte et intelligent, mais il allait commettre une erreur. Tant qu’elles feraient ce qu’il demandait, il y aurait bien un moment où il serait moins sur ses gardes, même ne serait-ce qu’une seconde, et c’est à ce moment-là qu’elle agirait. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait faire, mais il faudrait que ce soit direct, sans pitié et abrutissant. Il fallait donner l’occasion à Sara de fuir, de se mettre en sécurité, de parler à d’autres personnes et de téléphoner.

Maya allait certainement y laisser sa peau, mais elle en avait déjà totalement conscience.

Un autre léger gémissement s’échappa des lèvres de sa sœur. Elle est en état de choc, pensa Maya. Mais le gémissement se transforma en murmure et elle réalisa que Sara essayait de parler. Elle pencha la tête pour approcher son oreille de la bouche de Sara, afin d’entendre sa question à voix basse.

“Pourquoi est-ce que ça nous arrive à nous ?”

“Chut.” Maya enfonça la tête de Sara contre sa poitrine et caressa gentiment ses cheveux. “Tout ira bien.”

Elle regretta ses paroles dès qu’elle les eut prononcées. C’étaient des paroles creuses, le genre de trucs que les gens disent quand ils ne savent pas quoi dire d’autre. Tout n’allait clairement pas bien et elle ne pouvait pas promettre que ce serait le cas.

“C’est à cause des péchés de votre père.” L’homme au volant ouvrit la bouche pour la première fois depuis qu’il les avait forcées à monter dans le pick-up. Il avait prononcé ces mots d’un ton désinvolte et étonnement calme. Puis, plus fort, il ajouta, “Cela vous arrive à cause des décisions prises et des actions menées par Reid Lawson, connu par d’autres en tant que Kent Steele et par bien d’autres encore en tant qu’Agent Zéro.”

Kent Steele ? Agent Zéro ? Maya n’avait aucune idée de ce dont cet homme, l’assassin qui se faisait appeler Rais, pouvait bien parler. Mais elle était au courant de certaines choses, assez pour déduire que son père était agent d’un certain groupe gouvernemental : le FBI ou la CIA peut-être.

“Il m’a tout pris.” Rais regardait l’autoroute droit devant, d’un air calme, mais il parlait avec une véritable haine, parfaitement discernable dans sa voix. “Et maintenant, je lui rends la pareille.”

“Il va nous retrouver,” dit Maya. Sa voix était basse, pas du tout défiante, juste comme si elle énonçait un fait. “Il va venir nous chercher et il va vous tuer.”

Rais acquiesça comme s’il était d’accord avec elle. “Il va venir vous chercher, c’est vrai. Et il va tenter de me tuer. Il a essayé par deux fois en me laissant pour mort… une fois au Danemark et la deuxième fois en Suisse. Je parie que tu ne le savais pas ?”

Maya ne répondit pas. Elle s’était doutée que son père avait quelque chose à voir avec le complot terroriste qui avait été déjoué un mois plus tôt, en février, quand une faction radicale avait essayé de bombarder le Forum Économique Mondial à Davos.

“Mais j’endure,” poursuivit Rais. “Tu vois, j’ai été amené à croire que ma destinée était de tuer ton père, mais j’avais tort. C’est mon destin. Sais-tu quelle est la différence ?” Il rigola légèrement. “Bien sûr que non. Tu es une enfant. La destinée est composée des événements que chacun est supposé accomplir. C’est quelque chose que nous pouvons contrôler, quelque chose sur quoi nous pouvons influer. Le destin, quant à lui, nous dépasse. Il est déterminé par une autre puissance, une que nous ne pouvons pas comprendre totalement. Je crois que je ne serai pas autorisé à mourir tant que je n’aurai pas tué ton père de mes propres mains.”

“Vous êtes d’Amon,” dit Maya. Ce n’était pas une question.

“Je l’étais, autrefois. Mais Amon n’existe plus. J’endure seul.”

L’assassin venait de confirmer ce qu’elle craignait déjà : qu’il était un fanatique, quelqu’un qui avait été endoctriné par le groupe terroriste du culte d’Amon pour croire que ses actes étaient non seulement justifiés, mais nécessaires. Maya avait été dotée de la dangereuse combinaison entre intelligence et curiosité. Elle avait lu beaucoup de choses au sujet du terrorisme et du fanatisme à l’époque du bombardement de Davos et ses suspicions au sujet de l’absence de son père au moment des faits signifiait qu’il avait pris part à stopper et démanteler cette organisation.

Aussi, savait-elle très bien que cet homme ne se laisserait pas influencer par des suppliques, des prières ou des implorations. Elle savait qu’il ne changerait pas d’avis et elle avait bien conscience que faire souffrir des enfants ne lui poserait aucun problème. Tout ceci ne faisait que renforcer sa résolution de passer à l’acte dès qu’elle en aurait l’occasion.

“Il faut que j’aille aux toilettes.”

“Je m’en fiche,” répondit Rais.

Maya fronça les sourcils. Elle avait déjà échappé à un membre d’Amon sur un quai du New Jersey en feignant d’avoir besoin d’aller aux toilettes (elle n’avait pas cru une seule seconde à la version de son père comme quoi il s’agissait d’un membre d’un gang local) et était alors parvenue à mettre Sara en sécurité. C’était la seule idée qu’elle avait trouvée pour leur permettre de se retrouver seules quelques précieuses minutes, mais sa requête venait d’être rejetée.

Ils roulèrent en silence pendant plusieurs minutes en direction du sud, sur l’autoroute, pendant que Maya caressait les cheveux de Sara. Sa jeune sœur semblait s’être calmée, de sorte qu’elle ne pleurait plus. Mais elle n’avait peut-être tout simplement plus de larmes en stock.

Rais mit son clignotant et tourna à la sortie suivante. Maya regarda par la fenêtre et ressentit une petite once d’espoir : ils s’arrêtaient à une aire de repos. Elle était minuscule, à peine plus grande qu’une aire de pique-nique, entourée d’arbres avec un petit bâtiment carré en brique abritant des toilettes. Mais c’était déjà ça.

Il allait les laisser utiliser les toilettes.

Les arbres, pensa-t-elle. Si Sara peut entrer dans les bois, elle pourra peut-être le semer.

Rais gara le pick-up et laissa tourner le moteur un moment en balayant le bâtiment des yeux. Maya fit de même. Il y avait deux camions, deux longues semi-remorques garées parallèlement au bâtiment en brique, mais personne d’autre. En dehors des toilettes, sous un auvent, se trouvaient deux distributeurs automatiques de boissons et de nourriture. Elle constata avec déception qu’il n’y avait pas de caméras, du moins pas visibles, aux alentours.

“Les toilettes dames sont à droite,” dit Rais. “Je vais vous y accompagner. Si vous essayez de crier ou d’appeler des gens à l’aide, je les tuerai. Si vous faites des gestes ou des signes aux gens pour indiquer que quelque chose cloche, je les tuerai. Vous aurez leur sang sur les mains.”

Sara tremblait de nouveau dans ses bras. Maya la serra fort entre ses épaules.

“Vous allez vous tenir la main. Si vous vous séparez, je ferai du mal à Sara.” Il pivota légèrement sur son siège pour les regarder, en particulier Maya. Il avait déjà compris que, des deux, ce serait celle qui lui causerait le plus de soucis. “C’est compris ?”

Maya acquiesça, détournant les yeux de son sauvage regard vert. Il y avait des cernes noirs en-dessous, comme s’il n’avait pas dormi depuis un certain temps et ses cheveux noirs étaient ras sur sa tête. Il n’avait pas l’air bien vieux, certainement plus jeune que leur père, mais elle ne parvenait pas à estimer son âge.

Il brandit un pistolet noir : le Glock ayant appartenu à leur père. Maya avait essayé de l’utiliser contre lui quand il s’était introduit dans leur maison, mais il le lui avait pris. “Je vais garder ça en main et ma main sera dans ma poche. Encore une fois, je te rappelle que le moindre problème pour moi se retournera contre elle.” Il fit un geste de la tête pour désigner Sara. Elle soupira légèrement.

Rais sortit du pick-up en premier, gardant la main sur le pistolet dans la poche de son blouson noir. Puis, il ouvrit la porte arrière de la cabine. Maya sortit d’abord, jambes tremblantes, alors que ses pieds touchaient le sol. Elle tendit ensuite la main vers Sara pour l’aider à sortir.

“Allons-y.” Les filles marchèrent devant lui en direction des toilettes. Sara frissonna : fin-mars, en Virginie, le temps commençait tout juste à se réchauffer, avec des températures de dix à quinze degrés, et elles étaient encore toutes deux en pyjama. Maya ne portait que des tongs aux pieds, un pantalon de flanelle rayé et un débardeur noir. Sa sœur avait enfilé ses sneakers sans chaussettes, avec un bas de pyjama en popeline décoré d’ananas, ainsi que l’un des vieux tee-shirts de son père, une guenille délavée avec le logo d’un groupe dont aucune d’elles deux n’avait jamais entendu parler.

Maya tourna la poignée et entra la première dans les toilettes. Elle se pinça instinctivement le nez de dégout : l’endroit sentait l’urine et le moisi, tandis que le sol était mouillé à cause d’un tuyau qui fuyait. Mais elle traîna quand même Sara à sa suite dans la pièce.

Il n’y avait qu’une seule fenêtre, une plaque en verre dépoli placée haut sur le mur et qu’il semblait possible de faire basculer vers l’extérieur en poussant un bon coup dessus. Si elle pouvait soulever sa sœur pour qu’elle puisse sortir, elle tenterait de ralentir Rais pendant que Sara s’enfuirait…

“Avancez.” Maya fut désespérée quand l’assassin entra dans les toilettes derrière elles. Ses espoirs s’envolèrent. Il n’allait pas les laisser seules, ne serait-ce qu’une minute. “Toi, ici.” Il montra à Maya la deuxième des trois portes. “Et toi, là.” Il indiqua la troisième à Sara.

Maya lâcha la main de sa sœur et entra dans les WC. C’était dégueulasse. Elle n’aurait même pas voulu les utiliser si elle avait vraiment dû aller aux toilettes. Mais elle allait tout de même devoir faire semblant. Elle allait fermer la porte quand Rais l’arrêta avec la paume de sa main.

“Non,” lui dit-il. “Laisse-la ouverte.” Puis il se retourna, regardant la sortie.

Il ne va prendre aucun risque. Elle s’assit lentement sur le couvercle refermé de la lunette des WC et soupira entre ses mains. Elle était coincée. Elle n’avait aucune arme à utiliser contre lui. Il avait un couteau et deux flingues, dont un actuellement dans la main, caché par la poche de son blouson. Elle pouvait essayer de lui sauter dessus pour que Sara puisse s’enfuir, mais il bloquait la porte. Il avait déjà tué M. Thompson, un ancien Marine, véritable ours contre lequel la plupart aurait évité de se battre à tout prix. Quelle chance pourrait-elle bien avoir contre lui ?

Sara renifla dans le WC d’à côté. Ce n’est pas le moment d’agir, se dit Maya. Elle l’avait espéré, mais elle allait devoir attendre encore.

Soudain, il y eut un fort craquement alors que quelqu’un poussait la porte des toilettes. Puis, une voix féminine surprise se fit entendre, “Oh ! Excusez-moi… Est-ce que je me suis trompée de toilettes ?”

Rais fit un pas de côté, s’écarta de la porte des WC et disparût du champ de vision de Maya. “Je suis vraiment désolé, Madame. Non, vous êtes au bon endroit.” Sa voix se fit immédiatement agréable, et même courtoise. “Mes deux filles sont dedans et… eh bien, disons que je suis peut-être un peu surprotecteur, mais on n’est jamais trop prudents de nos jours vous savez.”

Ce mensonge fit monter la colère dans la poitrine de Maya. Le fait que cet homme les ait prises à leur père et ose se faire passer pour lui empourprait son visage de rage.

“Oh. Je vois. J’ai juste besoin d’utiliser le lavabo,” répondit la femme.

“Bien sûr, allez-y.”

Maya entendit claquer ses chaussures contre le carrelage, puis elle vit partiellement la femme, de dos à elle, alors qu’elle tournait le robinet du lavabo. Elle avait l’air d’âge moyen, avait des cheveux blonds jusqu’aux épaules et elle était bien habillée.

“Je dois dire que je vous comprends,” dit la femme à Rais. “Normalement, je ne m’arrêterais jamais dans un tel endroit, mais je me suis renversé du café dessus en route pour rendre visite à de la famille et… euh…” Elle s’interrompit en regardant dans le miroir.

Dans le reflet, la femme aperçut la porte ouverte des WC et Maya assise sur des toilettes fermées. Maya n’avait aucune idée de l’allure qu’elle pouvait bien avoir : cheveux emmêlés, joues bouffies d’avoir pleuré, yeux rouges… Mais elle imaginait bien qu’elle suscitait certainement un signal d’alerte.

Le regard de la femme se porta un instant sur Rais, avant de revenir au miroir. “Euh… Je ne pouvais pas continuer à conduire pendant une heure et demie avec les mains collantes…” Elle regarda par-dessus son épaule, l’eau coulant toujours du robinet, puis elle esquissa des lèvres trois mots très clairement à l’attention de Maya.

Tout va bien ?

La lèvre inférieure de Maya tremblait. S’il vous plaît, ne me parlez pas. Ne me regardez même pas. Elle secoua lentement la tête. Non.

Rais avait dû tourner de nouveau le dos pour faire face à la porte, car la femme acquiesça lentement. Non ! pensa Maya avec désespoir. Elle n’essayait pas d’appeler à l’aide.

Elle tentait juste d’empêcher que cette femme subisse le même sort que Thompson.

Maya fit un signe à la femme de la main et esquissa un seul mot en retour. Partez. Partez.

La femme fronça profondément les sourcils, les mains toujours mouillées. Elle regarda de nouveau en direction de Rais. “Je suppose que ce serait trop demander que d’avoir des serviettes en papier ici, hein ?”

Elle avait dit ça sur un ton qui sonnait un peu trop faux.

Puis, elle fit un signe du pouce et du petit doigt à Maya, comme si elle imitait un combiné téléphonique avec sa main. Elle paraissait suggérer qu’elle allait appeler quelqu’un.

Je vous en prie, allez-vous-en.

Alors que la femme se dirigeait vers la porte de sortie, il y eut un mouvement éclair dans l’air. Ce fut si rapide qu’au début, Maya crut qu’il ne s’était rien passé du tout. La femme s’immobilisa, les yeux écarquillés par le choc.

Un fin arc de sang jaillit de sa gorge ouverte, aspergeant le miroir et le lavabo.

Maya serra ses deux mains contre sa bouche pour étouffer le cri qui menaçait de sortir de ses poumons. Au même instant, les mains de la femme se portèrent à son cou, mais rien ne pouvait arrêter les dégâts qui venaient d’être commis. Du sang ruisselait entre ses doigts et elle tomba à genoux, un faible gargouillis s’échappant de ses lèvres.

Maya ferma les yeux, les mains toujours sur sa bouche. Elle ne voulait pas voir ça. Elle ne voulait pas regarder cette femme mourir à cause d’elle. Sa respiration n’était que de lourds sanglots étouffés. Dans les WC voisins, elle entendit Sara qui gémissait doucement.

Lorsqu’elle osa rouvrir les yeux, la femme la regardait fixement, une joue posée contre le sol sale et mouillé.

La mare de sang échappée de son cou atteignait presque les pieds de Maya.

Rais se pencha jusqu’à la taille et nettoya son couteau sur le chemisier de la femme. Quand il releva les yeux vers Maya, il n’y avait ni colère, ni énervement dans ses yeux trop verts. On y lisait seulement sa déception.

“Je t’avais dit ce qui allait se passer,” dit-il doucement. “Tu as essayé de lui faire signe.”

Des larmes embuèrent les yeux de Maya. “Non,” parvint-elle à prononcer. Elle ne contrôlait plus ses lèvres et ses mains tremblantes. “Je-je n’ai pas…”

“Si,” dit-il calmement. “Tu l’as fait et son sang est sur tes mains.”

Maya se mit à hyperventiler et elle expirait dans un sifflement. Elle se pencha en avant, mettant sa tête entre ses genoux, les yeux fermés et les doigts dans les cheveux.

D’abord M. Thompson et, maintenant, cette femme innocente. Ils étaient tous deux morts simplement pour avoir été trop près d’elle, trop près de ce que ce maniaque souhaitait… et il avait prouvé par deux fois maintenant qu’il était résolu à tuer, même sans faire aucune distinction, pour obtenir ce qu’il voulait.

Quand elle finit par retrouver la maîtrise de sa respiration et qu’elle osa relever les yeux, Rais s’était emparé du sac à main noir de la femme et fouillait dedans. Elle le regarda en extraire un téléphone, puis arracher la batterie et la carte SIM.

“Debout,” ordonna-t-il à Maya en entrant dans les WC. Elle se leva rapidement et s’aplatit contre la paroi de séparation des WC en métal, retenant son souffle.

Rais jeta la batterie et la carte SIM dans les toilettes, puis tira la chasse. Il se retourna ensuite face à elle, à quelques centimètres seulement dans cet espace étroit. Elle ne pouvait pas supporter son regard, alors elle regarda son menton.

Il agita quelque chose devant son visage : un trousseau de clés de voiture.

“Allons-y,” dit-il tranquillement. Il quitta les WC, n’ayant apparemment aucun mal à marcher dans la large flaque de sang au sol.

Maya cligna des yeux. Il ne s’était pas du tout arrêté dans l’aire de repos pour les laisser aller aux toilettes. Ce n’était pas que cet assassin ait montré une once d’humanité, mais qu’il avait vu là l’occasion de se débarrasser du pick-up de Thompson. Parce que la police allait certainement le chercher.

Du moins, elle l’espérait. Si son père n’était pas encore rentré, il y avait peu de chance que quiconque remarque la disparition des filles Lawson.

Maya marchait aussi précautionneusement que possible pour contourner la mare de sang… et éviter de regarder le corps au sol. Chacune de ses articulations lui semblait toute molle. Elle se sentait faible et impuissante face à cet homme. Toute la bravoure dont elle avait fait preuve seulement quelques minutes auparavant en voiture s’était dissoute comme du sucre dans de l’eau bouillante.

Elle prit Sara par la main. “Ne regarde pas,” murmura-t-elle, puis elle guida sa sœur afin de contourner le corps de la femme. Sara regardait au plafond en prenant de profondes inspirations par sa bouche ouverte. De nouvelles larmes coulaient sur ses joues. Son visage était blanc comme un linge et sa main était froide et moite.

Rais ouvrit la porte des toilettes uniquement de quelques centimètres et jeta un œil au-dehors. Puis, il leva la main. “Attendez.”

Maya regarda dans la même direction et vit un routier costaud, portant une casquette, s’éloigner des toilettes pour hommes, essuyant ses mains sur son jean. Elle serra la main de Sara et, de l’autre main, elle caressa instinctivement ses cheveux emmêlés.

Elle ne pouvait pas combattre cet assassin, pas sans une arme. Elle ne pouvait pas essayer de demander de l’aide à quelqu’un, sans quoi il subirait le même sort que la femme derrière eux. Il ne lui restait plus qu’une option : attendre et espérer que son père allait venir les chercher… ce qu’il pouvait uniquement faire s’il savait où elles étaient et elle ne pouvait rien faire pour l’aider dans cette tâche. Maya n’avait aucun moyen de laisser des indices ou des traces.

Ses doigts coincés dans les cheveux finirent par s’en extraire en emportant quelques mèches avec eux. Elle secoua la main et les mèches retombèrent lentement au sol.

Cheveux.

Elle avait des cheveux. Et ces cheveux pouvaient être analysés : c’était de la médecine légale basique. Sang, salive, cheveux. Toutes ces choses pouvaient prouver qu’elle s’était trouvée à un endroit, et qu’elle était encore vivante à ce moment-là. Quand les autorités trouveraient le pick-up de Thompson, ils trouveraient le corps de la femme et ils prélèveraient des échantillons. Ils trouveraient ses cheveux. Son père saurait qu’elles étaient passées par ici.

“Avancez,” leur dit Raid. “Dehors.” Il tint la porte tandis que les deux filles, main dans la main, quittaient les toilettes. Il leur emboîta le pas, regardant aux alentours une nouvelle fois pour s’assurer que personne ne les avait remarqués. Puis, il sortit le lourd revolver Smith & Wesson de M. Thompson et le fit pivoter dans sa main. D’un seul mouvement sec, il tira la poignée de la porte des toilettes pour la refermer avec le manche de son arme.

“La voiture bleue.” Il fit un geste du menton et rangea le pistolet. Les filles marchèrent lentement vers une berline bleu foncé garée à quelques places du pick-up de M. Thompson. La main de Sara tremblait dans celle de Maya… ou alors était-ce la sienne qui tremblait peut-être ?

Rais démarra la voiture, quitta l’aire de repos et reprit l’autoroute, mais pas vers le sud, là où ils s’étaient dirigés jusqu’ici. Au lieu de ça, il fit demi-tour pour repartir au nord. Maya comprit ce qu’il était en train de faire. Quand les autorités trouveraient le pick-up de Thompson, ils penseraient qu’il poursuivait sa route au sud. Ils allaient le chercher, les chercher, au mauvais endroit.

Maya s’arracha à nouveau quelques cheveux et les laissa tomber au sol de la voiture. Le psychopathe qui les avait kidnappées avait raison sur un point : leur destin était déterminé par une autre puissance, lui en l’occurrence. Et ce destin, Maya ne pouvait pas encore totalement le comprendre.

Maintenant, elles n’avaient qu’une seule chance d’éviter le destin qu’il avait prévu pour elles.

“Papa va venir,” murmura-t-elle à l’oreille de sa sœur. “Il va nous trouver.”

Elle essaya de paraître plus sûre qu’elle ne l’était vraiment.




CHAPITRE DEUX


Reid Lawson monta rapidement l’escalier de sa maison d’Alexandria, en Virginie. Ses membres semblaient lourds, ses jambes étant encore engourdis par le choc ressenti quelques minutes plus tôt, mais son regard affichait une expression de pure détermination. Il monta les marches deux par deux jusqu’à l’étage, même s’il avait peur de ce qu’il allait trouver là-haut… ou plutôt ne pas trouver.

En bas et au dehors, ça grouillait d’activité. Dans la rue, devant sa maison, on ne comptait pas moins de quatre voitures de police, deux ambulances et un camion de pompier : tout le protocole dans un cas tel que celui-ci. Des flics en uniforme déroulaient un ruban jaune pour former un X devant sa porte d’entrée. L’équipe de légistes collectait des échantillons du sang de Thompson dans l’entrée et des follicules de cheveux sur les oreillers de ses filles.

Reid se souvenait à peine d’avoir prévenu les autorités. Il avait du mal à se rappeler les déclarations faites à la police, un patchwork décousu de phrases fragmentées, ponctuées de courtes respirations haletantes, tandis que son esprit imaginait des possibilités horribles.

Il était parti en week-end avec une amie. Un voisin surveillait ses filles.

Le voisin était mort à présent et ses filles avaient disparu.

Reid passa un coup de fil une fois arrivé en haut, à l’écart des oreilles indiscrètes.

“Vous auriez dû nous appeler en premier,” dit Cartwright en guise de bonjour. Le Directeur Adjoint Shawn Cartwright était à la tête de la Division des Activités Spéciales et, de façon non officielle, c’était le patron de Reid à la CIA.

Ils sont déjà au parfum. “Comment êtes-vous au courant ?”

“Vous êtes fiché,” répondit Cartwright. “Nous le sommes tous. À chaque fois que nos informations sont saisies dans un système, que ce soit le nom, l’adresse, les réseaux sociaux ou quoi que ce soit d’autre, c’est automatiquement envoyé à la NSA avec la mention prioritaire. Bon sang, l’agence aurait accéléré les choses, alors que la police ne va pas vous laisser partir de sitôt.”

“Je dois les retrouver.” Chaque seconde qui s’écoulait lui rappelait avec douleur qu’il ne reverrait peut-être jamais ses filles s’il ne se mettait pas immédiatement à leur recherche, sans perdre un seul instant. “J’ai vu le corps de Thompson. Il est mort depuis au moins vingt-quatre heures, ce qui fait une avance énorme sur nous. Il me faut de l’équipement et je dois y aller tout de suite.”

Deux ans plus tôt, quand sa femme Kate était soudainement morte d’une attaque ischémique, il s’était senti totalement impuissant. L’hébétement et le détachement s’étaient emparés de lui. Rien ne lui semblait réel, comme s’il allait se réveiller de ce cauchemar à tout moment et se rendre compte que tout ceci ne s’était passé que dans sa tête.

Il n’avait pas été là pour elle. Il assistait à une conférence sur l’histoire de l’Europe antique… non, ce n’était pas la vérité. C’était son mensonge de couverture pendant qu’il était en opération pour la CIA au Bangladesh, suivant la piste d’une faction terroriste.

Il n’avait pas été là pour Kate à l’époque. Et il n’était pas là non plus quand ses filles avaient été kidnappées.

Mais il ne faisait aucun doute qu’il allait être là pour elles maintenant.

“Nous allons vous aider, Zéro,” lui assura Cartwright. “Vous êtes l’un des nôtres et nous prenons soin des nôtres. Nous allons envoyer des techniciens chez vous pour assister la police dans son enquête en se faisant passer pour du personnel de la Sécurité Intérieure. Nos légistes sont plus rapides. Nous devrions avoir une idée de qui a fait ça dans la…”

“Je sais qui a fait ça,” coupa Reid. “C’est lui.” Reid n’avait aucun doute sur l’identité du responsable de tout ceci, de celui qui était venu pour lui prendre ses filles. “Rais.” Rien que prononcer son nom à haute voix faisait remonter la rage de Reid depuis sa poitrine, irradiant ensuite dans tous ses membres. Il serra les poings pour empêcher ses mains de trembler. “L’assassin d’Amon qui s’est échappé de Suisse : c’est lui.”

Cartwright soupira. “Zéro, tant qu’il n’y a pas de preuve, nous n’en sommes pas sûrs.”

“Moi, si. Je le sais. Il m’a envoyé une photo d’elles.” Il avait effectivement reçu une photo, envoyée du téléphone de Sara sur celui de Maya. La photo montrait ses filles, encore en pyjama, l’une contre l’autre à l’arrière du pick-up volé de Thompson.

“Kent,” répondit le directeur adjoint avec précaution, “Vous vous êtes fait un tas d’ennemis. Cela ne confirme pas…”

“C’est lui. Je sais que c’est lui. Cette photo prouve qu’elles sont en vie. Il se fiche de moi. N’importe qui d’autre aurait juste…” Il n’arrivait pas à le dire à haute voix, mais n’importe lequel des innombrables autres ennemis que Kent Steele s’était fait au cours de sa carrière se seraient simplement contentés de tuer ses filles par vengeance. Rais faisait ça car c’était un fanatique qui pensait que son destin était de tuer Kent Steele. Ça voulait dire que l’assassin voulait que Reid finisse par le retrouver et ça signifiait, l’espérait-il, retrouver ses filles par la même occasion.

Qu’elles soient vivantes ou pas quand j’y arriverai, toutefois… Il posa ses deux mains sur son front, comme s’il était capable de retirer cette pensée de sa tête. Garde la tête froide. Tu ne peux pas penser à des trucs pareils.

“Zéro ?” dit Cartwright. “Vous êtes toujours là ?”

Reid inspira lentement pour se calmer. “Je suis là. Écoutez, il faut faire suivre le pick-up de Thompson. C’est un modèle récent, il dispose d’un GPS intégré. Il a aussi le téléphone de Maya. Je suis sûr que l’agence dispose du numéro dans ses fichiers.” Il faut tracer à la fois le pick-up et le téléphone. Si les emplacements coïncident et que Rais ne s‘est pas encore débarrassé d’eux, cela nous donnera une solide direction à suivre.

“Kent, écoutez…” Cartwright essaya de parler, mais Reid lui coupa immédiatement la parole.

“Nous savons qu’il y a des membres d’Amon aux États-Unis,” poursuivit-il, sans répit. Deux terroristes avaient déjà tenté de s’emparer de ses filles sur un quai du New Jersey. “Donc, il est possible qu’il y ait une planque d’Amon, quelque part, sur notre territoire. Nous devons contacter H-6 et voir si l’un des détenus peut nous fournir la moindre information.” H-6 était un site secret de la CIA au Maroc, où les membres arrêtés de l’organisation terroriste étaient actuellement détenus.

“Zéro…” Cartwright essaya de nouveau d’interrompre cette discussion à sens unique.

“Je prépare mon sac et je passe la porte dans deux minutes,” lui dit Reid en se précipitant dans sa chambre. Chaque instant qui passait était un moment de plus durant lequel ses filles étaient éloignées de lui. “L’Administration de la Sécurité des Transports doit être prévenue, au cas où il essaierait de leur faire quitter le pays. Il en va de même des ports et des gares. Et les caméras sur l’autoroute ? On peut y avoir accès ! Dès que nous aurons une piste, que quelqu’un vienne me rejoindre. Je vais avoir besoin d’une voiture, quelque chose de rapide, et d’un téléphone de l’agence, d’un traceur GPS, d’armes…”

“Kent !” Cartwright hurla dans le téléphone. “Arrêtez une seconde, d’accord ?”

“Arrêter ? Il s’agit de mes filles, Cartwright. J’ai besoin d’informations. J’ai besoin d’aide…”

Le directeur adjoint soupira fortement, et Reid sut immédiatement que quelque chose n’allait pas du tout. “Vous ne serez pas sur cette opération, Agent,” lui dit Cartwright. “Vous êtes trop impliqué.”

La poitrine de Reid se souleva, alors que sa colère enflait à nouveau. “Qu’est-ce que vous dîtes ?” demanda-t-il aussi calmement que possible. “Mais qu’est-ce que vous racontez ? Je vais chercher mes filles…”

“Non.”

“Ce sont mes enfants…”

“Écoutez-vous,” répliqua sèchement Cartwright. “Vous êtes déchaîné. Vous êtes émotif. Il y a conflit d’intérêt. Nous ne pouvons le permettre.”

“Vous savez que je suis le mieux qualifié pour cette affaire,” insista Reid. Personne d’autre n’irait chercher ses filles. Ce serait lui. Il fallait que ce soit lui.

“Je suis désolé, mais vous avez pour habitude d’attirer l’attention dans le mauvais sens du terme,” rétorqua Cartwright, comme s’il s’agissait d’une explication. “Ça vient d’en haut, ils préfèrent éviter… que l’histoire ne se répète si on vous laisse agir.”

Reid ne répliqua pas. Il savait exactement ce à quoi Cartwright faisait allusion, même s’il ne s’en souvenait pas à proprement parler. Deux ans auparavant, à la mort de sa femme Kate, Kent Steele avait combattu son chagrin en se lançant à corps perdu dans son travail. Il était parti en croisade pendant des semaines, coupant le contact avec son équipe, alors qu’il suivait les pistes relatives aux membres d’Amon dans toute l’Europe. Il avait refusé de rentrer quand la CIA le lui avait ordonné. Il n’écoutait plus personne, ni Maria Johansson, ni son meilleur ami Alan Reidigger. D’après ce que Reid avait appris, il avait laissé une traînée de corps dans son sillage, tout bonnement considérée par la plupart des gens comme un carnage. En fait, c’était la principale raison pour laquelle le nom “Agent Zéro” était murmuré autant avec peur qu’avec mépris par les rebelles du monde entier.

Et quand la CIA en avait eu assez, ils avaient envoyé quelqu’un pour l’éliminer. Ils avaient envoyé Reidigger à ses trousses. Mais Alan n’avait pas tué Kent Steele. Il avait trouvé un autre moyen : le suppresseur de mémoire expérimental qui lui avait permis d’oublier tout de sa vie en tant qu’agent de la CIA.

“Je comprends. Vous avez peur de ce que je pourrais faire.”

“Ouais,” confirma Cartwright. “C’est tout à fait ça.”

“Vous avez raison.”

“Zéro,” avertit le directeur adjoint, “ne faites pas ça. Laissez-nous agir à notre façon, afin que ce soit réglé rapidement, discrètement et proprement. Je ne vous le redirai pas une nouvelle fois.”

Reid raccrocha. Il allait chercher ses filles, avec l’aide de la CIA ou pas.




CHAPITRE TROIS


Après avoir raccroché au nez du directeur adjoint, Reid se retrouva devant la porte de la chambre de Sara, main sur la poignée. Il n’avait pas envie d’entrer. Mais il le fallait.

Il tâcha de se concentrer sur les détails dont il avait connaissance, les passant en revue dans sa tête : Rais était entré dans la maison par une porte non verrouillée. Il n’y avait aucun signe d’effraction, pas de fenêtres ou de serrures cassées. Thompson avait essayé de riposter. Il y avait des signes évidents de lutte. Le vieil homme avait fini par succomber aux coups de couteau portés à la poitrine. Aucun coup de feu n’avait été tiré, mais le Glock que Reid gardait près de la porte d’entrée avait disparu. C’était également le cas du Smith & Wesson que Thompson portait en permanence à la taille, ce qui voulait dire que Rais était armé.

Mais où les a-t-il emmenées ? Aucun des indices de cette scène de crime qu’était sa maison ne menait à la moindre destination.

Dans la chambre de Sara, la fenêtre était encore ouverte et l’échelle de secours en cas d’incendie était toujours déroulée depuis son seuil. Il semblait que ses filles avaient essayé, ou avaient du moins eu l’idée, de descendre ainsi. Mais elles n’avaient pas réussi.

Reid ferma les yeux et souffla entre ses mains, repoussant les nouvelles larmes qui menaçaient de couler, ainsi que de nouvelles visions d’horreur. Puis, il récupéra le chargeur du téléphone mobile de sa fille, encore branché à la prise murale près de sa table de chevet.

Il avait trouvé son téléphone au sous-sol, mais il ne l’avait pas signalé à la police. Il ne leur avait pas non plus montré la photo qui avait été envoyée dessus… envoyée dans le but qu’il la voie. Il ne pouvait se résoudre à leur donner le téléphone, même s’il s’agissait clairement d’une preuve.

Il lui serait peut-être utile.

Dans sa propre chambre, Reid mit à recharger le téléphone de Sara à une prise derrière son lit. Il configura l’appareil sur silencieux, puis s’occupa de paramétrer un transfert des appels et des messages vers son propre numéro. Pour finir, il cacha le téléphone de sa fille entre le matelas et le sommier à lattes. Il ne voulait pas que les flics le trouvent et il fallait qu’il reste allumé, au cas où de nouveaux messages arriveraient. Des messages qui deviendraient des pistes.

Il fourra à la hâte des vêtements de rechange dans un sac. Il ne savait pas combien de temps il allait s’absenter, ni s’il allait partir loin ou pas. Jusqu’au bout du monde, s’il le faut.

Il remplaça ses sneakers par des boots. Il laissa son portefeuille dans le tiroir supérieur de sa commode. Dans son placard, cachée jusqu’aux orteils dans une paire de chaussures chic, se trouvait une liasse de billets : environ cinq cents dollars en cas d’urgence. Il prit tout.

Au-dessus de sa commode, se trouvait une photo encadrée des filles. Son cœur se serra en la voyant.

Maya avait le bras passé par-dessus l’épaule de Sara. Les deux filles esquissaient un grand sourire, assises en face de lui dans un restaurant de fruits de mer, pendant qu’il prenait cette photo. C’était lors d’un voyage en Floride qu’ils avaient fait en famille l’été précédent. Il s’en souvenait bien : il avait pris la photo juste avant que leurs boissons ne soient servies. Maya avait bu un Virgin Daïquiri, assise en face de lui. Sara avait pris un milkshake à la vanille.

Elles étaient heureuses, souriantes, contentes et en sécurité. Avant qu’il ne cause toutes ces horreurs, elles étaient en sécurité. À l’époque où cette photo avait été prise, la simple idée d’être poursuivies par des radicaux ayant l’intention de leur faire du mal ou d’être kidnappées par des meurtriers n’aurait été que pure fiction.

Tout est ma faute.

Il retourna le cadre et l’ouvrit par l’arrière, tout en se faisant une promesse. Un fois qu’il les aurait retrouvées (et je vais les retrouver), il arrêterait tout. Fini la CIA, fini les opérations sous couverture. Fini de sauver le monde.

Que le monde aille au diable. Je veux juste que ma famille soit en sécurité et qu’elle le reste.

Ils partiraient loin, très loin, changeraient de nom s’il le fallait. Tout ce qui compterait pour le restant de ses jours serait leur sécurité et leur bonheur. Leur survie.

Il retira la photo du cadre, la plia en deux et la fourra dans la poche intérieure de sa veste.

Il lui fallait une arme. Il en trouverait certainement une dans la maison de Thompson, juste à côté, s’il pouvait échapper à la vue de la police et du personnel d’urgence…

Quelqu’un se râcla bruyamment la gorge dans le couloir, signe d’avertissement évident à son attention, afin qu’il puisse reprendre ses esprits.

“M. Lawson.” L’homme fit un pas dans la chambre. Il était petit, légèrement bedonnant, mais il avait des traits durs au niveau du visage. Il rappelait un peu Thompson à Reid, mais c’était peut-être juste dû à la culpabilité. “Je suis le Détective Noles de la Police d’Alexandria. Je suis bien conscient que vous vivez un moment très dur. Je sais que vous avez déjà fait vos déclarations aux premiers officiers, mais il y a quelques questions de routine pour lesquelles j’aimerais enregistrer vos réponses, si vous voulez bien m’accompagner au poste.”

“Non.” Reid prit son sac. “Je pars retrouver mes filles.” Il quitta la pièce en passant devant le détective.

Noles se hâta de le suivre. “M. Lawson, nous incitons fortement les citoyens à ne pas agir dans une telle situation. Laissez-nous faire notre boulot. La meilleure chose à faire dans votre cas est de rester en sécurité quelque part, chez des amis ou de la famille, mais dans le coin…”

Reid s’arrêta au bas des marches. “Suis-je un suspect dans le kidnapping de mes propres filles, Monsieur le Détective ?” demanda-t-il d’une voix basse et hostile.

Noles le fixa des yeux et souffla rapidement par les narines. Reid savait bien que sa formation lui imposait, dans un tel cas, de se comporter avec délicatesse pour ne pas traumatiser encore plus les familles des victimes.

Mais Reid n’était pas traumatisé. Il était en colère.

“Comme je vous l’ai dit, il s’agit juste de quelques questions du routine,” dit Noles avec prudence. “J’aimerais beaucoup que vous veniez au poste avec moi.”

“Je me fiche de vos questions.” Reid le fixa des yeux à son tour. “À présent, je vais prendre ma voiture et partir. Le seul moyen de m’emmener où que ce soit est de me menotter.” Il avait vraiment envie que ce détective bedonnant disparaisse de sa vue. L’espace d’un instant, il songea même à mentionner son appartenance à la CIA, mais il n’avait rien sur lui pour le confirmer.

Noles n’ajouta rien tandis que Reid tournait les talons, passait la porte d’entrée et descendait l’allée.

Pourtant, le détective le suivit dehors et s’engagea dans l’allée à son tour. “M. Lawson, je ne vous le demanderai qu’une seule fois. Réfléchissez une seconde : de quoi ça a l’air ? Vous faites votre sac et vous fuyez alors que nous nous activons à chercher des preuves dans votre maison.”

Une vague de pure colère parcourut Reid de la base de son dos jusqu’au sommet de la tête. Il faillit laisser tomber son sac, tellement il avait envie de faire demi-tour et de balancer un coup de poing dans la mâchoire du Détective Noles pour avoir suggéré, ne serait-ce qu’indirectement, qu’il avait quelque chose à voir là-dedans.

Noles était un vétéran. Il était certainement capable de lire le langage du corps, mais il poursuivit quand même. “Vos filles ont disparu et votre voisin est mort. Tout ceci s’est produit durant votre absence et vous n’avez pas d’alibi solide. Vous ne pouvez pas nous dire où vous étiez, ni avec qui. Et maintenant, vous vous empressez de partir comme si vous aviez des infos que nous n’avons pas. J’ai des questions à vous poser, M. Lawson. Et je veux des réponses.”

Mon alibi. En fait, l’alibi de Reid, la vérité, c’est qu’il venait de passer ces dernières quarante-huit heures à courir après un leader religieux fou en possession d’échantillons d’une variole mutée d’ampleur apocalyptique. Son alibi était qu’il rentrait juste chez lui après avoir sauvé des millions de vies, peut-être même des milliards, et tout ça pour découvrir que les deux personnes qu’il aimait le plus au monde avaient disparu.

Mais il ne pouvait rien dire de tout ça, même s’il en mourait d’envie. Au lieu de ça, Reid ravala sa colère et retint à la fois son poing et sa langue. Il s’arrêta devant sa voiture et se retourna vers le détective. Au même moment, le petit homme mit sa main à la ceinture… sur une paire de menottes.

Deux officiers en uniforme, en train d’enquêter dehors, remarquèrent que le ton montait et s’approchèrent lentement, mains également à la ceinture.

Depuis que le suppresseur de mémoire avait été retiré de sa tête, il semblait à Reid qu’il avait deux esprits. D’un côté, le logique Professeur Lawson lui disait : Arrête. Fais ce qu’il dit. Sinon, tu vas finir en prison et tu ne retrouveras jamais les filles.

Mais l’autre côté, celui de Kent Steele l’agent secret, le renégat, l’amateur de frissons, parlait plus fort et lui hurlait qu’il savait d’expérience que chaque seconde comptait et qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

Et c’est ce côté-là qui l’emporta. Reid se raidit, prêt à se battre.




CHAPITRE QUATRE


Pendant ce qui parût être un long moment, personne ne bougea : ni Reid, ni Noles, ni les deux flics derrière le détective. Reid serrait si fort son sac que le sang avait quitté ses doigts. S’il essayait de monter en voiture et de se tirer, les officiers allaient certainement lui tomber dessus. Et il savait qu’il ne se laisserait pas faire.

Soudain, on entendit un crissement de pneus et tous les yeux se tournèrent vers un SUV noir qui venait de s’arrêter net au bout de l’allée, perpendiculairement au véhicule de Reid, lui barrant ainsi le passage. Une silhouette apparût et marcha rapidement vers eux pour dénouer la situation.

Watson ? Reid faillit le dire à haute voix.

John Watson était un collègue, agent de terrain comme lui. C’était un grand afro-américain qui avait toujours l’air impassible. Son bras droit était soutenu par une écharpe bleu marine. Il avait pris une balle perdue dans l’épaule la veille, sur l’opération en vue d’empêcher des radicaux islamiques de libérer leur virus.

“Détective.” Watson fit un signe de tête à Noles. “Je suis l’Agent Hopkins du Département de la Sécurité Intérieure.” De son bras valide, il montra un badge plus vrai que nature. “Cet homme doit venir avec moi.”

Noles fronça les sourcils La tension palpable l’instant d’avant s’était évaporée pour faire place à la confusion. “Et maintenant, quoi ? La Sécurité Intérieure ?”

Watson acquiesça d’un air grave. “Nous pensons que l’enlèvement a quelque chose à voir avec une enquête ouverte. Il faut que M. Lawson vienne immédiatement avec moi.”

“Attendez une minute.” Noles secoua la tête, pas encore remis de cette intrusion soudaine et de ces explications à la va-vite. “Vous ne pouvez pas débarquer ici et prendre le contrôle…”

“Cet homme est un élément clé pour notre département,” le coupa Watson. Il gardait la voix basse, comme s’il parlait d’une conspiration secrète, même si Reid savait bien qu’il s’agissait d’un subterfuge de la CIA. “C’est un WITSEC.”

Les yeux de Noles s’écarquillèrent à tel point qu’on aurait dit qu’ils allaient lui tomber de la tête. Reid savait parfaitement que WITSEC était un acronyme désignant le programme de protection des témoins du Département de la Justice des États-Unis. Mais il ne dit rien. Reid se contenta de croiser les bras sur sa poitrine en fusillant le détective du regard.

“Quand bien même…” dit Noles avec hésitation, “Il va me falloir plus qu’un simple badge de votre part…” Le téléphone mobile du détective se mit soudain à sonner.

“Je suppose que c’est la confirmation que vous attendez de la part de mon département,” dit Watson pendant que Noles cherchait son téléphone. “Je vous conseille de prendre cet appel. M. Lawson, par ici, s’il vous plaît.”

Watson s’éloigna, laissant le Détective Noles, confus, farfouiller à la recherche de son téléphone. Reid passa son sac sur l’épaule et le suivit, mais s’arrêta net devant le SUV.

“Attends,” dit-il avant que Watson n’ait pu s’installer au volant. “C’est quoi ce cirque ? Où est-ce qu’on va ?”

“Nous pouvons parler en route ou nous pouvons parler ici et perdre du temps.”

La seule raison qui venait à l’esprit de Reid concernant la présence de Watson était que l’agence l’avait envoyé dans le but de récupérer l’Agent Zéro afin de pouvoir garder un œil sur lui.

Il secoua la tête. “Je ne vais pas à Langley.”

“Moi non plus,” répondit Watson. “Je suis là pour t’aider. Monte dans la voiture.” Il se glissa sur le siège conducteur.

Reid hésita un court instant. Il fallait qu’il avance, mais il n’avait pas de destination. Il avait besoin d’une piste et il n’avait aucune raison de croire qu’on lui mentait : Watson était l’un des agents les plus honnêtes et intègres qu’il connaisse.

Reid grimpa sur le siège passager à côté de lui. Avec son bras droit en écharpe, Watson devait se pencher pour passer les vitesses et il dirigeait le volant d’une seule main. En quelques secondes, ils furent déjà loin, roulant à quinze kilomètres heure au-dessus de la vitesse autorisée, avançant vite mais sans pour autant attirer l’attention.

Il jeta un œil au sac noir sur les genoux de Reid. “Tu comptais aller où comme ça ?”

“Il faut que je les retrouve, John.” Sa vision s’embruma à l’idée de les savoir dans la nature, seules aux mains de ce tueur fou.

“Tout seul ? Sans armes et avec un téléphone mobile civil ?” L’Agent Watson secoua la tête. “Tu m’as habitué à mieux.”

“J’ai déjà parlé à Cartwright,” répondit sèchement Reid.

Watson haussa les épaules. “Et tu crois que Cartwright était seul dans la pièce quand il t’a parlé ? Tu penses qu’il était sur une ligne sécurisée dans un bureau de Langley ?”

Reid fronça les sourcils. “Je ne suis pas sûr de comprendre. Est-ce que tu es en train de me dire que Cartwright veut que je fasse tout l’opposé de ce qu’il m’a dit de faire ?”

Watson fit non de la tête, sans quitter la route des yeux. “Disons qu’il sait bien que tu vas faire ce que tu as à faire, qu’il le veuille ou non. Il te connait mieux que tu crois et, de la manière dont il voit les choses, il pense que le meilleur moyen d’éviter de nouveaux problèmes est de t’apporter du soutien cette fois.”

“Il t’a envoyé,” murmura Reid. Watson ne confirma pas, ne nia pas non plus, mais il n’en avait nul besoin. Cartwright savait que Zéro partirait à la recherche de ses filles. Leur conversation n’avait servi qu’à être entendue par d’autres oreilles à Langley. Toutefois, connaissant le penchant de Watson à respecter scrupuleusement le protocole, il semblait illogique pour Reid qu’il veuille l’aider. “Et toi ? Pourquoi tu fais ça ?”

Watson haussa légèrement les épaules. “Il y a deux gamines quelque part dehors. Apeurées, seules et entre de mauvaises mains. Je n’aime pas trop ça.”

Ce n’était pas vraiment une réponse et ce n’était peut-être même pas la vérité, mais Reid savait qu’il ne tirerait rien de plus du stoïque agent.

Il ne pouvait s’empêcher de penser que Cartwright l’aidait en partie parce qu’il se sentait coupable d’une certaine manière. Par deux fois pendant son absence, Reid avait demandé au directeur adjoint de conduire ses filles en lieu sûr. Mais ce dernier lui avait fourni des excuses à propos du manque de ressources humaines disponibles… Et maintenant, elles avaient disparu.

Cartwright aurait pu éviter ça. Il aurait pu apporter son aide. Une nouvelle fois, Reid sentit son visage rougir de colère, mais il se contrôla une fois de plus. Ce n’était pas le moment de s’énerver. L’heure était venue de partir à leur recherche et rien d’autre ne comptait.

Je vais les trouver, je vais les récupérer et je vais tuer Rais.

Reid prit une profonde inspiration par le nez et expira par la bouche. “Donc, qu’est-ce qu’on sait pour le moment ?”

Watson secoua la tête. “Pas grand-chose. Nous l’avons appris juste après toi, quand tu as appelé les flics. Mais l’agence travaille dessus. Nous devrions rapidement avoir une piste.”

“Qui s’en occupe ? Quelqu’un que je connais ?”

“Le Directeur Mullen a refilé le bébé aux Opérations Spéciales, donc c’est Riker qui gère…”

Reid ricana à haute voix. Moins de quarante-huit heures plus tôt, un souvenir lui était revenu à propos de son ancienne vie en tant qu’Agent Kent Steele. Il était encore brumeux et fragmenté, mais il était question d’une conspiration, une sorte de complot gouvernemental secret. Une guerre imminente. Deux ans plus tôt, il avait été au courant de son existence, du moins en partie, et travaillait à monter un dossier. Même s’il ne savait que très peu de choses, il était sûr qu’au moins quelques membres de la CIA étaient impliqués.

Au sommet de sa liste se trouvait Ashleigh Riker, fraîchement nommée Directrice Adjointe à la tête du Groupe des Opérations Spéciales. Et son manque de confiance en elle aidant, il ne s’attendait absolument pas à ce qu’elle fasse de son mieux pour retrouver ses filles.

“Elle a confié cette mission à un nouveau, jeune mais capable,” poursuivit Watson. “Il s’appelle Strickland. C’est un ancien Ranger de l’armée, excellent pisteur. Si quiconque peut trouver qui a fait ça, c’est bien lui. À part toi, bien sûr.”

“Je sais qui a fait ça, John.” Reid secoua amèrement la tête. Il pensa immédiatement à Maria. C’était une coéquipière, une amie, peut-être plus… en tout cas l’une des seules personnes en qui Reid pouvait avoir confiance. La dernière fois qu’il avait eu des nouvelles, Maria Johansson partait en opération pour retrouver la trace de Rais en Russie. “Je dois contacter Johansson. Il faut qu’elle sache ce qui s’est passé.” Il savait que tant qu’il ne pourrait pas prouver que c’était Rais, la CIA ne la rappellerait pas.

“Impossible… pas tant qu’elle est sur le terrain,” répondit Watson. “Mais je peux essayer de lui faire passer le message d’une autre façon. Je lui demanderai de te rappeler dès qu’elle pourra obtenir une ligne sécurisée.”

Reid acquiesça. Il n’aimait pas le fait de ne pas pouvoir contacter Maria, mais il n’avait pas d’autre choix. Les téléphones personnels n’étaient jamais emportés sur les opérations et la CIA surveillait certainement son activité téléphonique.

“Est-ce que tu vas me dire où on va à la fin ?” demanda Reid. Il commencer à se sentir anxieux.

“Voir quelqu’un qui pourra nous aider. Tiens.” Il tendit à Reid un petit téléphone argenté à rabat, un modèle à carte prépayée que la CIA ne pourrait pas tracer à moins d’être au courant et d’avoir le numéro. “Il y a quelques numéros programmés dedans. L’un d’entre eux est une ligne sécurisée pour me joindre et il y en a un similaire pour Mitch.”

Reid cligna des yeux. Il ne connaissait pas de Mitch. “C’est qui ce Mitch ?”

En guise de réponse, Watson quitta la route principale et s’engagea dans l’allée d’un atelier de garagiste du nom de Third Street Garage. Il avança tout droit jusqu’à une porte ouverte du garage, puis entra dedans et stoppa le véhicule. Dès qu’il eut coupé le contact, la porte du garage redescendit lentement derrière eux.

Ils sortirent tous deux de voiture et les yeux de Reid eurent besoin de s’adapter à l’obscurité relative. C’est alors que les lumières s’allumèrent, de vives ampoules fluorescentes qui firent danser des points devant ses yeux.

À côté du SUV, derrière la seconde porte du garage, se trouvait une voiture noire, un modèle Trans Am de la fin des années quatre-vingt. Elle n’était pas beaucoup plus jeune que lui, mais la peinture semblait neuve et lustrée.

Également avec eux dans le garage, se trouvait un homme vêtu d’un bleu de travail maculé de traces de cambouis. Les traits de son visage étaient cachés par une épaisse barbe mal taillée et une casquette de baseball rouge qu’il portait bas sur le front, le bord étant décoloré par de la sueur séchée. Le mécanicien s’essuya lentement les mains sur un vieux torchon plein de taches d’huile en fixant Reid des yeux.

“Je te présente Mitch,” lui dit Watson. “Mitch est un ami.” Il tendit un trousseau de clés à Reid en désignant du doigt la Trans Am. “C’est un ancien modèle, donc il n’y a pas de GPS. La caisse est fiable. Mitch a passé des années à la remettre en état, donc essaie de ne pas la réduire en miettes.”

“Merci.” Il aurait aimé quelque chose de plus discret, mais il ferait avec. “C’est quoi cet endroit ?”

“Ici ? C’est un garage, Kent. On y répare des voitures.”

Reid fit rouler ses yeux. “Tu sais très bien ce que je veux dire.”

“L’agence va tenter de t’avoir à l’œil,” expliqua Watson. “Elle va te traquer par tous les moyens possibles. Parfois, dans ce boulot, on a juste besoin… d’une aide extérieure, si je puis dire.” Il désigna du menton le mécanicien bourru. “Mitch est un atout de la CIA, quelqu’un que j’ai recruté quand j’étais à la Division des Ressources Intérieures. C’est un expert en, euh, ‘procuration de véhicules.’ Si tu as besoin d’aller quelque part, il suffit de l’appeler.”

Reid acquiesça. Il ne savait pas que Watson avait recruté des ressources avant d’être agent de terrain. D’ailleurs, à vrai dire, il n’était pas sûr que John Watson soit son véritable nom.

“Viens, j’ai quelques trucs pour toi.” Watson souleva la porte du coffre, puis ouvrit un sac de sport en toile noire.

Reid recula d’un pas, impressionné. À l’intérieur, se trouvait tout un tas de dispositifs, notamment des appareils d’enregistrement, une unité de traçage GPS, un scanner de fréquence et deux pistolets : un Glock 22 et son arme de rechange fétiche, un Ruger LC9.

Il secoua la tête d’étonnement. “Comment as-tu pu réunir tout ça ?”

Watson haussa les épaules. “Disons qu’un ami commun m’a un peu aidé.”

Reid n’eut pas besoin de demander qui : Bixby, l’excentrique ingénieur de la CIA qui passait le plus clair de son temps de travail dans un labo de recherche et de développement souterrain, situé sous Langley.

“Vous vous connaissez depuis longtemps, même si tu ne te souviens pas de grand-chose,” dit Watson. “D’ailleurs, il m’a bien dit de te rappeler que tu lui as promis quelques tests.”

Reid acquiesça. Bixby était l’un des inventeurs du suppresseur de mémoire expérimental qui avait été installé dans sa tête et l’ingénieur avait demandé s’il pourrait faire quelques tests au niveau de la tête de Reid.

Il peut bien m’ouvrir le crâne si ça permet de ramener mes filles. Il ressentit une nouvelle vague d’émotions puissantes le submerger à l’idée que des gens soient prêts à enfreindre les règles et à se mettre en danger pour l’aider… des gens dont il se rappelait à peine la relation qu’il avait pu avoir avec eux. Il cligna des yeux pour repousser les larmes qui menaçaient d’affluer.

“Merci, John. Vraiment.”

“Ne me remercie pas encore. On vient juste de commencer.” Le téléphone de Watson sonna dans sa poche. “Ce doit être Cartwright. Donne-moi une minute.” Il s’éloigna dans un angle pour prendre l’appel, parlant à voix basse.

Reid referma le sac, ainsi que le coffre de la voiture. Au même moment, le mécanicien grommela quelque chose, faisant un bruit à mi-chemin entre le raclement de gorge et le murmure.

“Est-ce… est-ce que vous avez dit quelque chose ?” demanda Reid.

“J’ai dit désolé. Pour vos gosses.” L’expression de Mitch était bien cachée sous sa barbe et sa caquette, mais sa voix semblait sincère.

“Vous savez ce qui… leur est arrivé ?”

Le type acquiesça. “C’est déjà aux infos. Ya leurs photos et un numéro spécial où appeler si on les a vues ou qu’on a une piste.”

Reid se mordit la lèvre. Il n’avait pas songé à ça, à l’aspect public de l’affaire… qui allait forcément être lié à lui. Il pensa immédiatement à leur tante Linda, qui vivait à New York. Ce genre de choses avait tendance à se répandre comme une trainée de poudre et si elle en avait vent, elle serait morte d’inquiétude et ne cesserait d’appeler Reid pour en savoir plus, n’obtenant aucune réponse.

“J’ai du nouveau,” dit soudain Watson. “Le pick-up de Thompson a été identifié dans une aire de repos à un peu plus de cent kilomètres au sud d’ici, sur la I-95. Une femme a été retrouvée morte sur les lieux. On lui a tranché la gorge, sa pièce d’identité a été emportée et sa voiture a disparu.”

“Donc on ne sait pas encore qui elle était ?” demanda Reid.

“Non, mais on y travaille. J’ai un technicien sur le coup qui scanne les fréquences de la police et qui jette un œil par satellite. Dès que j’ai la moindre info, je te tiens au courant.”

Reid pestait. Sans pièce d’identité, ils n’allaient pas pouvoir retrouver son véhicule. Même si ce n’était pas grand-chose, ils avaient au moins une piste à exploiter et il lui tardait de se mettre en route. Il ouvrit la portière de la Trans Am en demandant, “Quelle sortie ?”

Watson secoua la tête. “Ne va pas là-bas, Kent. L’endroit doit grouiller de flics et je suis sûr que l’Agent Strickland est déjà en route.”

“Je serai prudent.” Il ne pensait pas la police ou cet agent débutant capables de découvrir tout ce que lui pourrait trouver. De plus, si Rais jouait avec lui comme Reid le pensait, il y aurait peut-être un autre indice sous forme de raillerie qui lui serait exclusivement destiné.

La photo de ses filles lui revint en tête, celle que Rais avait envoyée depuis le téléphone de Maya, et il se souvint d’une dernière chose. “Tiens, grade ça pour moi s’il te plaît.” Il tendit à Watson son propre téléphone mobile. “Rais a le numéro de Sara et j’ai configuré un renvoi d’appel de son numéro vers le mien. Si un message ou un appel survient, tiens-moi au courant.”

“Compte sur moi. La scène de crime se trouve à la sortie soixante-trois. Autre chose ?”

“N’oublie pas de demander à Maria de m’appeler.” Il s’installa au volant de la voiture de sport et fit un signe de tête à Watson. “Merci pour tout ce que tu fais pour moi.”

“Je ne le fais pas pour toi,” lui rappela froidement Watson. “Je le fais pour les filles. Et Zéro ? Si je suis grillé, si je suis compromis de la moindre façon et qu’ils découvrent ce que je fabrique avec toi, je lâche l’affaire. C’est compris ? Je ne peux pas me permettre d’être mis au placard par l’agence.”

D’instinct, Reid sentit au départ la colère monter en lui : il s’agit de mes filles et il a peur de se faire mettre au placard ? Mais, ce sentiment disparut aussi vite qu’il était venu. Watson était un allié inattendu dans toute cette affaire et ce type se mouillait pour ses filles. Pas pour lui, mais pour des gamines qu’il connaissait à peine.

Reid acquiesça rapidement. “Je comprends.” À l’attention du mécanicien bourru et solennel, il ajouta, “Merci, Mitch. J’apprécie votre aide.”

Mitch grommela une réponse et appuya sur une télécommande pour ouvrir la porte de garage, tandis que Reid grimpait dans la Trans Am. L’intérieur était propre, sentait bon et était entièrement habillé de cuir. Le moteur démarra immédiatement et vrombit sous le capot. Un modèle de 1987, lui indiqua son cerveau. 5.0 litres, moteur V8. Au moins deux-cent-cinquante chevaux.

Il quitta le Third Street Garage et se dirigea vers l’autoroute, les mains bien serrées sur le volant. Les horreurs qui lui étaient précédemment passées par la tête avaient été remplacées par une résolution et une détermination de fer. Il y avait un numéro spécial. La police était sur le coup. La CIA était sur le coup. Et, à présent, lui aussi était sur la route à leur recherche.

Papa arrive. Je serai bientôt là pour vous.

Et pour lui.




CHAPITRE CINQ


“Vous devriez manger.” L’assassin désigna l’emballage carton du chinois à emporter sur la table de chevet, près du lit.

Maya secoua la tête. La bouffe avait depuis longtemps refroidi et elle n’avait pas faim. Elle restait assise sur le lit, les genoux relevés. Appuyée contre elle, Sara avait la tête posée sur ses genoux. Les filles étaient menottées ensemble, le poignet gauche de Maya au poignet droit de Sara. Elle ne savait pas d’où il sortait ces menottes, mais l’assassin les avait averties plusieurs fois que si l’une d’elle tentait de s’échapper ou de faire du bruit, ce serait l’autre qui en pâtirait.

Rais était assis dans un fauteuil près de la porte de cette chambre d’hôtel miteuse avec une moquette orange et des murs jaunes. La pièce sentait l’humidité et la salle de bains empestait la javel. Ils étaient là depuis quatre heures. Le vieux réveil sur la table de chevet lui indiquait en chiffres rouges LED qu’il était deux heures et demie du matin. La télévision était allumée sur une chaîne d’infos avec le volume bas.

Un break blanc était garé juste à l’extérieur, à quelques mètres de la porte. L’assassin l’avait volé à la nuit tombée sur le parking d’un concessionnaire de voitures d’occasion. C’était la troisième fois qu’ils changeaient de véhicule depuis le matin : du pick-up de Thompson à la berline bleue et, à présent, ce SUV blanc. À chaque fois, Rais avait changé de direction, allant d’abord au sud, puis de nouveau au nord et, enfin, au nord-est vers la côte.

Maya avait bien compris son manège : il jouait au jeu du chat et de la souris, laissant les véhicules volés à différents endroits afin que les autorités n’aient aucune idée de leur direction. Leur chambre d’hôtel était à environ quinze kilomètres de Bayonne, non loin de la frontière entre le New Jersey et l’état de New York. Le motel en lui-même était un bâtiment tout en longueur si délabré et tellement crade qu’en passant devant, on avait l’impression qu’il était fermé depuis des années.

Les filles n’avaient pas beaucoup dormi. Sara avait fait de petites siestes dans les bras de Maya, vingt à trente minutes par-ci, par-là avant de se redresser d’un coup en gémissant, comme si elle se réveillait d’un rêve et se rappelait où elle était finalement.

Maya avait combattu sa fatigue, essayant de rester éveillée aussi longtemps que possible. Elle savait que Rais allait forcément s’endormir à un moment et que ça pourrait lui fournir les quelques précieuses minutes dont elles avaient besoin pour s’enfuir. Mais le motel était situé dans une zone industrielle. Elle avait vu quand ils s’étaient garés qu’il n’y avait pas de maisons aux alentours, ni d’entreprise à proximité susceptible de rester ouverte à cette heure de la nuit. Elle n’était même pas certaine qu’il y ait qui que ce soit à la réception du motel. Elles n’auraient nulle part où aller dans la nuit et les menottes allaient les ralentir.

Pour finir, Maya avait succombé à la fatigue et s’était assoupie sans le vouloir. Elle était endormie depuis moins d’une heure quand elle se réveilla avec un léger halètement. Et elle haleta de nouveau quand elle vit Rais assis dans le fauteuil à moins d’un mètre d’elle.

Il regardait droit vers elle, les yeux grands ouverts, sans ciller.

Elle en eut la chair de poule… Une bonne minute s’écoula ainsi, puis une autre. Elle l’observait, le fixant des yeux, sa crainte teintée de curiosité. C’est alors qu’elle comprit.

Il dort avec les yeux ouverts.

Elle se demandait ce qui était le plus perturbant : se réveiller et se rendre compte qu’il l’observait ou qu’il dormait les yeux ouverts.

Puis il cligna des yeux et elle haleta une nouvelle fois, surprise, la gorge complètement nouée.

“Nerfs faciaux endommagés,” dit-il à voix basse, presque en chuchotant. “Il paraît que c’est assez perturbant à regarder.” Il montra le carton du chinois à emporter qui avait été livré dans leur chambre bien des heures plus tôt. “Tu devrais manger.”

Elle fit non de la tête, berçant Sara avec ses genoux.

La chaîne d’infos répétait tout bas les principaux événements survenus dans la journée. Une organisation terroriste était reconnue responsable d’avoir libéré un virus mortel de variole sur l’Espagne et d’autres parties d’Europe. Son leader, ainsi que le virus, avaient été appréhendés et plusieurs autres membres étaient à présent sous les verrous. L’après-midi même, les États-Unis avaient levé l’interdiction du trafic international pour tous les pays, sauf le Portugal, l’Espagne et la France où il y avait encore des cas isolés de variole mutée. Mais tout le monde était confiant quant à la maîtrise de la situation par l’Organisation Mondiale de la Santé.

Maya s’était doutée que son père avait été envoyé pour apporter son aide dans cette affaire. Elle se demandait maintenant si c’était lui qui avait arrêté le principal responsable. Elle se demanda aussi s’il était déjà renté à la maison.

Et elle se demanda enfin s’il avait trouvé le corps de M. Thompson, s’il avait constaté leur disparition… ou si qui que ce soit s’était rendu compte de leur disparition.

Rais était assis dans le fauteuil jaune avec un téléphone mobile posé sur l’accoudoir. C’était un téléphone à l’ancienne, presque préhistorique par rapport aux standards actuels. Il ne pouvait servir à rien d’autre que passer des appels et envoyer des messages. Un téléphone à carte prépayée : Maya avait entendu parler de ce genre de trucs à la TV. Il n’était pas connecté à internet et ne possédait pas de GPS, avait-elle appris en regardant des reportages sur les procédures de police. Donc, on ne pouvait le tracer qu’avec le numéro de téléphone, mais encore fallait-il l’avoir.

On aurait dit que Rais attendait quelque chose : un appel ou un message. Maya mourait d’envie de savoir où ils allaient, si toutefois il avait une destination. Elle soupçonnait Rais de vouloir que leur père les trouve, les traque, mais l’assassin ne semblait pas du tout pressé de se rendre où que ce soit. Est-ce que c’était un jeu pour lui, se demanda-t-elle, de voler des voitures et de changer de direction, d’échapper aux autorités dans l’espoir que leur père serait celui qui les trouverait en premier ? Est-ce qu’ils allaient continuer de bouger d’un endroit à l’autre jusqu’à ce qu’il y ait un affrontement ?

Soudain, une sonnerie monocorde retentit depuis le téléphone à côté de Rais. Sara sursauta légèrement dans ses bras à cause de ce son aigu.

“Allô.” Rais répondit froidement au téléphone. “Ano.” Il se leva du fauteuil pour la première fois depuis trois heures et passa de l’anglais à une langue étrangère. Maya ne connaissait que l’anglais et le français, sachant reconnaître une poignée d’autres langues à partir de mots simples et d’accents, mais celle-ci ne lui disait rien. C’était une langue gutturale, mais pas totalement désagréable.

Russe ? pensa-t-elle. Non. Polonais, peut-être. Mais ça ne servait à rien de chercher à deviner : elle ne pouvait pas en être sûre et le savoir n’allait pas l’aider à comprendre quoi que ce soit de la discussion.

Pourtant, elle écouta, constatant l’usage fréquent des sons “z” et “-ski”, essayant de déceler une racine de mot familière, mais elle n’en trouva aucune.

Toutefois, elle parvint à comprendre un seul mot qui lui glaça le sang.

“Dubrovnik,” dit l’assassin sur un ton de confirmation.

Dubrovnik ? La géographie était l’une de ses matières préférées et Dubrovnik était une ville du sud-ouest de la Croatie, destination touristique populaire avec son fameux port. Mais le plus important était ce que signifiait ce mot prononcé.

Ça voulait dire que Rais comptait leur faire quitter le pays.

“Ano,” dit-il (ce qui semblait être une affirmation et elle supposa que ça voulait dire “oui”), puis “Port Jersey.”

Il n’y avait eu que deux mots en anglais de toute la conversation, en dehors de “allô,” et elle les avait aisément saisis. Leur motel était déjà proche de Bayonne, non loin du port industriel de Port Jersey. Elle l’avait déjà vu de nombreuses fois, en passant sur le pont allant de Jersey vers New York, ou l’inverse, avec ses piles entières de containers de fret multicolores chargés par des grues sur de grands bateaux noirs qui les emportaient par-delà les mers.

Son cœur se mit à battre beaucoup plus vite. Rais allait leur faire quitter les USA par Port Jersey pour les emmener en Croatie. Et de là… elle ne savait pas du tout et personne ne le saurait non plus. Il y aurait peu de chances qu’on les retrouve un jour.

Maya devait agir à tout prix. Sa résolution de se battre se renforça et sa détermination à tenter quelque chose pour inverser la situation revint au galop.

Le traumatisme d’avoir vu Rais trancher la gorge de cette femme dans les toilettes de l’aire de repos plus tôt dans la journée était toujours vivace et elle revoyait la scène chaque fois qu’elle fermait les yeux. Ce regard vide de la mort. La mare de sang atteignant presque ses pieds. Mais elle caressa les cheveux de sa sœur et elle sut qu’elle était totalement prête à subir le même sort si c’était pour mettre Sara en sécurité, hors de portée de ce type.

Rais continuait sa conversation en langue étrangère, prononçant de courtes phrases ponctuées. Il se retourna et tira légèrement les épais rideaux de quelques centimètres pour regarder sur le parking.

Il était de dos, probablement pour la première fois depuis qu’ils étaient arrivés dans ce motel miteux.

Maya tendit la main et ouvrit tout doucement le tiroir de la table de chevet. C’était tout ce qu’elle pouvait atteindre, menottée à sa sœur, sans quitter le lit. Son regard se porta nerveusement sur Rais de nouveau, puis retourna au tiroir.

Dedans, se trouvait une Bible, très vieille avec une couverture écaillée et abimée. À côté, se trouvait un stylo à bille bleu tout simple.

Elle s’en empara et referma le tiroir. Presque au même moment, Rais se retourna. Maya s’immobilisa, le stylo caché dans son poing fermé.

Mais il ne fit aucunement attention à elle. À présent, il semblait ennuyé par cet appel, pressé de raccrocher. Quelque chose à la télévision attira son attention quelques secondes et Maya en profita pour cacher le stylo dans la bande élastique à la taille de son pantalon de pyjama en flanelle.

L’assassin grommela un au revoir à contre-cœur et mit fin à l’appel, puis jeta le téléphone sur le fauteuil. Il se tourna vers elles, les scrutant chacune tour à tour. Maya regardait droit devant elle, les yeux dans le vide, faisant semblant de regarder les infos. Apparemment satisfait, il se rassit dans le fauteuil.

Maya caressa gentiment le dos de Sara de sa main libre, tandis que sa sœur cadette regardait la télévision, ou peut-être rien du tout, les yeux mi-clos. Après l’incident des toilettes de l’aire de repos, il avait fallu des heures à Sara pour arrêter de pleurer. Et à présent, elle restait là, les yeux dans le vague et vitreux. On aurait dit qu’il ne lui restait rien.

Maya faisait courir ses doigts de haut en bas dans le dos de Sara pour tenter de la réconforter. Elles n’avaient aucun autre moyen de communiquer ensemble. Rais leur avait bien fait comprendre qu’elles n’avaient pas le droit de parler, sauf pour poser une question. Maya n’avait donc aucun moyen de relayer un message, d’élaborer un plan.

Mais… peut-être que ça n’a pas besoin d’être dit, pensa-t-elle.

Maya cessa un moment de caresser le dos de sa sœur. Quand elle recommença, elle posa son index et dessina discrètement et lentement la forme d’une lettre entre les épaules de sa sœur, l’air de rien : un grand S.

Sara leva la tête avec curiosité juste un instant, mais elle ne regarda pas Maya et ne dit rien. Maya espérait vraiment qu’elle comprenait.

E, dessina-t-elle ensuite.

Puis R.

Rais était assis dans le fauteuil au bord du champ de vision de Maya. Elle n’osa pas jeter un œil vers lui de peur de paraître suspecte. Elle se contenta de continuer à regarder droit devant elle en dessinant les lettres.

R. E.

Elle déplaçait lentement son doigt, délibérément, s’arrêtant deux secondes entre chaque lettre et cinq secondes entre chaque mot, jusqu’à ce qu’elle ait fini son message.

Serre ma main si tu comprends.

Maya ne vit même pas Sara bouger. Mais leurs mains étaient proches, du fait d’être menottées ensembles, et elle sentit des doigts moites et froids se refermer bien serrés sur les siens pendant un moment.

Elle comprenait. Sara avait bien reçu le message.

Maya recommença, bougeant aussi lentement que possible. Il n’y avait pas d’urgence et elle devait s’assurer que Sara comprenne bien chaque mot.

Dès que tu peux, marqua-t-elle, tu cours.

Ne te retourne pas.

Ne m’attend pas.

Trouve de l’aide. Trouve Papa.

Sara resta calme et parfaitement immobile pendant toute la rédaction du message. Il était trois heures et quart quand Maya eut terminé. Pour finir, elle sentit le contact froid d’un fin doigt dans la paume de sa main gauche, nichée en partie sous la joue de Sara. Le doigt traçait quelque chose sur sa paume, la lettre P.

Pas sans toi, disait le message de Sara.

Maya ferma les yeux et soupira.

Il le faut, répondit-elle. Sinon, nous n’avons aucune chance.

Elle ne laissa pas à Sara l’occasion de répondre. Une fois son message achevé, elle se racla la gorge et dit calmement, “Je dois aller aux toilettes.”

Rais leva un sourcil et fit un geste pour désigner la porte ouverte de la salle de bains à l’autre bout de la pièce. “Je t’en prie.”

“Mais…” Maya leva son poignet lié.

“Et alors ?” rétorqua l’assassin. “Emmène-la avec toi. Il te reste une main libre.”

Maya se mordit la lèvre. Elle savait pourquoi il faisait ça : la seule fenêtre de la salle de bains était petite, à peine assez grande pour que Maya puisse passer à travers, ce qui était totalement impossible en étant menottée à sa sœur.

Elle se glissa lentement hors du lit, faisant signe à sa sœur de la suivre. Sara se leva mécaniquement, comme si elle avait oublié comment utiliser normalement ses membres.

“Tu as une minute. Ne verrouille pas la porte,” avertit Rais. “Si tu le fais, je l’enfoncerai à coups de pied.”

Maya passa devant et ferma la porte de la minuscule salle de bains, à peine assez grande pour qu’elles se tiennent debout à deux. Elle alluma la lumière, presque sûre d’avoir vu un cafard aller se mettre à l’abri sous le lavabo, puis le ventilateur qui se mit à tourner bruyamment au-dessus de leurs têtes.

“Hors de question,” chuchota Sara presque immédiatement. “Je ne partirai pas sans…”

Maya se hâta de brandir un doigt devant ses propres lèvres pour demander le silence. D’après elle, Rais devait se trouver juste derrière la porte avec une oreille collée dessus. Il ne prenait aucun risque.

Elle sortit rapidement le stylo à bille de l’ourlet à la taille de son pantalon. Il fallait qu’elle trouve quelque chose sur quoi écrire et le seul truc disponible était du papier toilette. Maya en déchira quelques carrés et les posa sur le petit rebord du lavabo mais, à chaque fois qu’elle appuyait le stylo dessus, le papier se déchirait. Elle essaya de nouveau avec quelques nouvelles feuilles, mais le papier se fendit encore.

Ce n’est pas la peine, pensa-t-elle amèrement. Le rideau de douche n’allait pas lui servir non plus : c’était juste une feuille de plastique suspendue par-dessus la baignoire. Et il n’y avait pas de rideaux à la petite fenêtre.

Mais il y avait bien quelque chose qu’elle pouvait utiliser.

“Ne bouge pas,” murmura-t-elle à l’oreille de sa sœur. Le pantalon de pyjama de Sara était blanc, avec des ananas dessus, et il avait des poches. Maya retourna l’une des poches pour la faire sortir et la déchira aussi discrètement que possible jusqu’à récupérer un morceau de tissu triangulaire à bords irréguliers avec l’imprimé fruit d’un côté, mais tout blanc de l’autre.

Elle l’aplatit rapidement sur le meuble du lavabo et écrivit soigneusement sous l’œil de sa sœur. Le stylo fit plusieurs accrocs sur le tissu, mais Maya se mordit la langue pour éviter de râler de frustration et de colère en écrivant son mot.

Port Jersey.

Dubrovnik.

Elle aurait voulu écrire plus, mais elle n’avait plus le temps. Maya rangea le stylo sous l’évier et roula la note en tissu pour former un cylindre. Puis, elle regarda désespérément autour d’elle à la recherche d’un endroit où cacher son mot. Elle ne pouvait pas juste fourrer le mot sous le lavabo avec le stylo. Ce serait trop voyant et Rais repérait tout. La douche était hors de question. Mouiller le mot allait faire partir l’encre.

Un fort coup sur la fine porte de la salle de bains les surprit toutes deux.

“Ça fait une minute,” dit Rais d’une voix distincte de l’autre côté.

“J’ai presque fini,” se dépêcha-t-elle de répondre. Elle retint son souffle en soulevant le couvercle du réservoir de la chasse des WC, espérant que le bruyant ventilateur de la salle de bains étouffe tout autre son éventuel. Ensuite, elle passa le mot enroulé dans la chaîne du mécanisme de la chasse, assez haut pour qu’il ne touche pas l’eau.

“Je t’ai dit une minute. Je vais ouvrir la porte.”

“Donnez-moi juste quelques secondes, s’il vous plaît !” implora Maya en replaçant rapidement le couvercle. Pour finir, elle s’arracha quelques cheveux et les laissa tomber sur le réservoir refermé des toilettes. Avec un peu de chance, ou plutôt beaucoup de chance, quelqu’un suivant leur trace comprendrait qu’il s’agissait d’un indice.

Il ne lui restait qu’à espérer.

La poignée de porte de la salle de bains se mit à tourner. Maya tira la chasse des toilettes et s’accroupit dans une position suggérant qu’elle était en train de remonter son pantalon de pyjama.

Rais passa la tête par la porte ouverte en regardant au sol. Lentement, il leva les yeux vers les deux filles, les inspectant tour à tour du regard.

Maya retint son souffle. Sara saisit la main enchaînée de sa sœur et leurs doigts s’entremêlèrent.

“Tu as fini ?” demanda-t-il lentement.

Elle acquiesça.

Il regarda à droite et à gauche d’un air dégoûté. “Lave-toi les mains. Cette pièce est dégueulasse.”

Maya s’exécuta, se lavant les mains avec le savon orange bon marché, tandis que le poignet de Sara pendait mollement à côté du sien. Elle s’essuya les mains sur la serviette marron et l’assassin approuva d’un signe de tête.

“Retournez au lit. Allez.”

Elle guida Sara dans la chambre et elle se remirent au lit. Rais traîna un moment, regardant partout dans la petite salle de bains. Puis il éteignit le ventilateur, la lumière et retourna dans son fauteuil.

Maya passa son bras autour de Sara elle la serra contre elle.

Papa va le trouver, pensa-t-elle avec un fol espoir. Il va le trouver. Je le sais.




CHAPITRE SIX


Reid se dirigeait vers le sud sur l’autoroute, faisant de son mieux pour respecter les limitations de vitesse, tout en voulant arriver aussi vite que possible à l’aire de repos où le pick-up de Thompson avait été retrouvé. Même s’il s’inquiétait de trouver une piste ou un indice, il commençait à se sentir optimiste en prenant la route. Son chagrin était toujours présent, bien installé dans sa gorge comme s’il avait avalé une balle de bowling mais, à présent, il était enveloppé dans une coquille de résolution et de ténacité.

Il avait déjà la sensation familière que son côté Kent Steele avait pris les rênes en roulant sur l’autoroute dans la Trans Am noire, le coffre bourré de flingues et de gadgets à sa disposition. Il y avait des moments où il fallait être Reid Lawson, mais pas maintenant. Kent était aussi leur père, que les filles le sachent ou non. Kent avait été le mari de Kate. Et Kent était un homme d’action. Il n’attendrait pas que la police trouve une piste ou qu’un autre agent fasse son boulot.

Il allait les trouver. Il fallait juste qu’il découvre où Rais les emmenait.

L’autoroute qui traversait la Virginie vers le sud était quasiment tout droit, à deux voies, entouré des deux côtés par d’épais arbres et totalement monotone. À mesure que les minutes s’écoulaient, la frustration de Reid croissait de ne pas pouvoir arriver plus vite.

Pourquoi au sud ? pensa-t-il. Où est-ce que Rais les emmenait ?

Je ferais quoi si j’étais lui ? J’irais où ?

“C’est ça,” se dit-il à haute voix alors qu’une idée venait de faire irruption dans sa tête. Rais voulait être retrouvé, mais pas par la police, le FBI ou un autre agent de la CIA. Il voulait que seul Kent Steele puisse le retrouver.

Je ne dois pas réfléchir à ce qu’il pourrait faire. Je dois songer à ce que je ferais, moi, dans ce cas.

Je ferais quoi ?

Les autorités avaient déduit que Rais emmenait les filles plus au sud, étant donné que le pick-up avait été retrouvé au sud d’Alexandria. “Ce qui veut dire que j’irais…”

Ses pensées furent interrompues par la forte sonnerie du téléphone sur la console centrale.

“Au nord,” dit immédiatement Watson.

“Qu’est-ce que tu as trouvé ?”

“Rien d’intéressant à l’aire de repos. Fais demi-tour et, ensuite, on pourra parler.”

Reid ne se fit pas prier deux fois. Il posa le téléphone sur la console, rétrograda en troisième, puis fit tourner le volant à gauche. Il n’y avait pas beaucoup de voitures sur l’autoroute à cette heure-ci un dimanche. La Trans Am traversa la voie vide et dérapa dans l’herbe sur le terre-plein central. Ses roues ne crissèrent pas contre le goudron et ne perdirent pas d’adhérence en rencontrant le sol mou. Mitch avait dû installer des pneus radiaux haute-performance. La Trans Am fit une queue de poisson sur la voie du milieu, l’avant ne patinant que légèrement, en projetant une cacade de poussière derrière elle.

Reid redressa la voiture en traversant l’étroite bande entre les deux côtés de l’autoroute. Quand la voiture fut de nouveau sur l’asphalte, il appuya sur l’embrayage, passa une vitesse, et enfonça la pédale d’accélération. La Trans Am bondit en avant comme un éclair sur la voie opposée.

Reid refoula la soudaine excitation qui montait en lui. Son cerveau réagissait vivement à tout ce que l’adrénaline produisait : il aimait le frisson, la possibilité éventuelle de perdre le contrôle et le plaisir galvanisant de le reprendre.

“Je me dirige vers le nord,” dit Reid en reprenant le téléphone. “Tu as trouvé quoi ?”

“J’ai un technicien qui surveille les fréquences de la police. Aucune inquiétude, j’ai toute confiance en lui. Une berline bleue a été signalée abandonnée sur le parking d’un concessionnaire de véhicules d’occasion ce matin. Dedans, ils ont trouvé un porte-monnaie avec une pièce d’identité et des cartes qui correspondent à la femme qui a été tuée à l’aire de repos.”

Reid fronça les sourcils. Rais avait volé la voiture et s’en était rapidement débarrassé. “Où ?”

“C’est ça le truc. C’est dans le Maryland, à environ deux heures au nord de là où tu te trouves.”

Il râla de frustration. “Deux heures ? Je n’ai pas ce genre de temps à perdre. Il a déjà une belle avance sur nous.”

“J’y travaille,” répondit froidement Watson. “Autre chose : le concessionnaire a dit qu’il manquait une voiture sur son parking : un SUV blanc d’un modèle qui a huit ans. Nous ne pouvons rien faire de plus pour le pister qu’attendre qu’il soit repéré. Examiner les images satellite serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin…”

“Non,” dit Reid. “Ce n’est pas la peine. Le SUV mènera certainement de nouveau à une impasse. Il se joue de nous à changer de direction en essayant de nous perdre pour qu’on ne sache pas où il les emmène vraiment.”

“Comment tu le sais ?”

“Parce que c’est ce que je ferais à sa place.” Il réfléchit un moment. Rais avait déjà de l’avance sur eux. Il fallait qu’ils anticipent son coup suivant, ou au moins qu’ils agissent de pair avec lui. “Demande à ton technicien de chercher les voitures déclarées volées dans les douze dernières heures à peu près, entre ici et New York.”

“On risque avoir énormément de résultats,” fit remarquer Watson.

Il avait raison… Reid savait qu’une voiture était volée toutes les quarante-cinq secondes aux USA, donc ça faisait des centaines de milliers chaque année. “Très bien, alors il faut exclure les dix modèles les plus fréquemment volés,” dit-il. Même si ça l’ennuyait de l’admettre, Rais était intelligent. Il saurait certainement quelles voitures éviter et lesquelles choisir. “Écarte aussi tout ce qui est trop cher ou trop voyant, les couleurs vives, les signes particuliers, tout ce que les flics pourraient facilement trouver. Et, bien sûr, tout ce qui est assez récent pour être équipé d’un GPS. Qu’il se concentre sur les lieux où il y a peu de monde aux alentours : parkings vides, entreprises fermées, parcs industriels, ce genre de trucs.”

“D’accord,” répondit Watson. “Je te rappelle dès que j’ai des infos.”

“Merci.” Il reposa le téléphone sur la console centrale. Il ne pouvait pas perdre deux heures à conduire sur l’autoroute. Il lui fallait quelque chose de plus rapide ou une meilleure piste sur l’endroit où pouvaient se trouver ses filles. Il se demanda si Rais avait de nouveau changé de direction : peut-être qu’il avait pris au nord pour finalement tourner à l’ouest, dans les terres, ou peut-être même qu’il se dirigeait de nouveau au sud.

Il jeta un œil aux voies de trafic allant vers le sud. Si ça se trouve, ils viennent de passer juste à côté de moi. Je les ai peut-être croisés sans même le savoir.

Il fut tiré de ses pensées par un bruit perçant, mais familier : le cri régulier d’une sirène de police. Reid jura entre ses dents en regardant dans le rétroviseur. Il vit une voiture de police qui lui collait au train, dans un clignotement de lumières bleues et rouges.

Il ne manquait plus que ça. Les flics avaient dû le voir traverser le terre-plein central. Il regarda de nouveau : la voiture de police était une Caprice. Moteur 5.7-litres. Vitesse maximale de deux-cent-quarante kilomètres heure. Je doute que la Trans Am puisse rivaliser. Néanmoins, il n’avait aucune intention de s’arrêter et perdre un temps précieux.

Au lieu de ça, il enfonça de nouveau la pédale d’accélération, passant de ses cent-trente-cinq kilomètres heures de croisière à un bon cent-soixante. Le véhicule de police suivit la cadence, accélérant sans aucun mal. Mais Reid garda fermement ses deux mains posées sur le volant avec cette sensation familière de la poursuite à grande vitesse qui revenait en lui.

Néanmoins, cette fois, c’est lui qui était pris en chasse.

Le téléphone sonna à nouveau. “Tu avais raison,” dit Watson. “J’ai un… attends, c’est quoi cette sirène ?”

“Les flics,” murmura Reid. “Tu peux faire quelque chose pour ça ?”

“Moi ? Pas sur une opération non officielle.”

“Je ne peux pas aller plus vite que les flics…”

“Mais tu peux les semer,” répondit Watson. “Appelle Mitch.”

“Appeler Mitch ?” se contenta de répéter Reid. “Et lui dire quoi au juste… ? Salut ?”

Watson avait déjà raccroché. Reid jura entre ses dents et doubla un monospace, revenant sur la voie de gauche à une main en ouvrant le rabat du téléphone de l’autre. Watson lui avait dit avoir programmé le numéro du mécanicien dedans.

Il trouva un numéro du nom de “M” dans les contacts et lança l’appel, tandis que la sirène continuait de retentir derrière lui.

Quelqu’un répondit, mais ne dit pas un mot.

“Mitch ?” demanda-t-il.

Le mécanicien marmonna une réponse.

Derrière lui, le flic bifurqua sur la voie de droite et accéléra, essayant de se mettre à côté de lui. Reid tourna rapidement le volant et la Trans Am se rabattit sans encombre sur la voie, bloquant la bagnole de flics. Au-delà des vitres fermées et du rugissement du moteur, il pouvait entendre faiblement l’écho du système audio de l’officier qui lui demandait de s’arrêter.

“Mitch, je, euh…” Je suis censé dire quoi ? “Je roule à cent-soixante sur la I-95 avec une voiture de flics à mes trousses.” Il regarda dans le rétroviseur et pesta alors qu’un deuxième véhicule de police, jusqu’ici posté sur le côté pour faire des contrôles de vitesse, déboulait à présent sur l’autoroute. “Deux en fait.”

“Pigé,” dit Mitch d’un ton bourru. “J’en ai pour une minute.” Il semblait las, comme si la notion de course-poursuite avec la police était aussi chiante que d’aller faire ses courses au supermarché.

“Une minute pour quoi ?”

“Faire diversion,” grommela Mitch.

“Je ne suis pas sûr d’avoir une minute,” protesta Reid. “Ils ont déjà probablement relevé la plaque d’immatriculation.”

“Aucun problème. C’est une fausse, elle n’est pas enregistrée.”

Ce n’est pas ça qui va les dissuader de me poursuivre, pensa amèrement Reid. “Quel genre de diversion… Allô ? Mitch ?” Il jeta d’énervement le téléphone sur le siège passager.

Les deux mains sur le volant, Reid contourna un pick-up pour revenir sur la voie rapide et appuya à fond sur la pédale. La Trans Am répondait avec zèle, fonçant en avant alors que l’aiguille montait à deux-cent-dix. Il contournait le reste du trafic bien plus lent, zigzaguant entre les voies, jouant des coudes, mais les deux voitures suivaient toujours.

Je ne peux pas les distancer, mais je peux les semer. Allez, Kent. Trouve-moi quelque chose. C’était arrivé plusieurs fois au cours du mois précédent, depuis que le suppresseur de mémoire avait été retiré, qu’une compétence particulière de son ancienne vie d’agent de la CIA refasse surface pile quand il en avait besoin. Il ne savait pas qu’il parlait arabe jusqu’à ce qu’il se retrouve face à des terroristes en train de le torturer pour obtenir des informations. Il ne se pensait pas capable de se défendre contre trois tueurs jusqu’à ce qu’il ait à se battre pour sauver sa peau.

C’est ça, il faut juste que je me mette dans une situation désespérée.

Reid attrapa le frein à main juste derrière le levier de vitesses et le leva d’un coup. Il y eut immédiatement un horrible crissement provenant de l’intérieur de la Trans Am, ainsi qu’une odeur de brûlé. Au même moment, ses mains firent tourner le volant à droite et la Trans Am fit une queue de poisson serrée, traversant de nouveau le terre-plein central comme s’il voulait prendre la direction opposée.

Les deux voitures de flics l’imitèrent, freinant brusquement et essayant de faire un demi-tour le plus serré possible. Mais alors qu’elles se retrouvaient face au sud, Reid continua de pivoter, faisant un tour complet à trois-cent-soixante degrés. Il abaissa le frein à main et se remit à accélérer. La voiture de sport s’élança en avant et laissa littéralement les flic, confus, mordre la poussière.

Reid laissa échapper un cri de victoire, alors que son cœur tambourinait dans sa poitrine. Toutefois, son excitation fut de courte durée. Son pied était fermement appuyé sur la pédale d’accélération, essayant de maintenir la vitesse, mais la Trans Am perdait de la puissance. L’aiguille du compteur de vitesse tomba à cent-cinquante, puis rapidement à cent-quarante. Il était en cinquième, mais sa manœuvre de freinage avait dû exploser un cylindre ou projeter des saletés dans le moteur.

Le retour du vacarme des sirènes ne fit qu’empirer cette mauvaise nouvelle. Les deux voitures derrière lui, qui rattrapaient rapidement leur retard, avaient été rejointes par une troisième. Les voitures s’écartaient derrière lui pour dégager la voie, tandis que Reid zigzaguait entre les véhicules, essayant désespérément de faire remonter l’aiguille.

Il grommela. Il allait devenir impossible d’échapper aux flics à cette allure. Ils étaient à moins de soixante mètres derrière lui et réduisaient la distance. Leurs voitures formaient un triangle, une sur chaque voie avec la troisième au beau milieu derrière elles.

Ils vont essayer la manœuvre PIT : me coincer et forcer la voiture à s’arrêter sur le côté.

Allez, Mitch. Où est ma diversion ? Il ne savait pas du tout ce que le mécanicien avait prévu, mais il en avait besoin tout de suite, les flics comblant l’écart avec sa voiture de sport défaillante.

L’instant d’après, il eut sa réponse alors que quelque chose d’énorme apparaissait dans son champ de vision.

Arrivant du côté sud de l’autoroute, un camion semi-remorque franchit le terre-plein central à au moins cent-dix à l’heure, ses énormes pneus rebondissant violemment sur les ornières dans l’herbe. Alors qu’il atteignait de nouveau le goudron, roulant à contre-sens, il tangua dangereusement et la citerne argentée qu’il tirait bascula de côté, venant cogner contre la cabine du camion.




CHAPITRE SEPT


L’espace d’un instant, le temps s’écoula au ralenti, Reid se retrouvant avec sa voiture sous l’ombre de cet engin à dix-huit roues qui venait tout bonnement de quitter le sol.

Pendant cet étrange moment, il put clairement lire les grandes lettres bleues inscrites sur le côté de la citerne, “POTABLE,” alors que le camion s’abattait sur lui, prêt à l’écraser lui, la Trans Am, ainsi que tout espoir de retrouver ses filles.

Son cerveau semblait s’être éteint dans l’ombre de l’énorme camion, pourtant ses membres bougeaient comme s’ils le faisaient de leur propre chef. Son instinct prit le dessus et sa main droite attrapa de nouveau le frein à main et tira dessus. Sa main gauche fit tourner le volant dans le sens des aiguilles d’une montre et son pied enfonça de nouveau la pédale d’accélération contre le tapis de sol en caoutchouc. La Trans Am dérapa en pivotant sur le côté, parallèle au camion, de nouveau au soleil et non en-dessous.

Reid sentit l’impact du camion s’écrasant contre le sol plus qu’il ne l’entendit. La citerne argentée retomba sur la route entre la Trans Am et les voitures de police, désormais à moins de trente mètres. Les freins crissèrent et les véhicules dérapèrent sur le côté, alors que l’énorme citerne argentée s’ouvrait en deux, les boulons des jointures ayant sauté, libérant sa cargaison.

Trente mille litres d’eau propre partirent en cascade et emportèrent les voitures de police, les traînant en arrière comme un rapide et agressif cours d’eau.

Reid ne s’arrêta pas pour assister aux conséquences. La Trans Am atteignait à peine les cent-dix kilomètres heure pied au plancher, donc il redressa le volant et s’éloigna sur l’autoroute aussi vite que possible. Les officiers inondés était déjà certainement au courant que la voiture roulait avec une fausse plaque d’immatriculation, donc il allait au-devant d’autres soucis s’il ne quittait pas la route rapidement.

Le téléphone sonna, son écran n’affichant qu’une seule lettre : un M.

“Merci, Mitch,” répondit Reid.

Le mécanicien marmonna, ce qui semblait être sa principale méthode de communication.

“Vous saviez où j’étais et vous savez où je suis maintenant.” Reid secoua la tête. “Il y a un traceur sur la voiture, pas vrai ?”

“Une idée de John,” se contenta de dire Mitch. “Il s’était dit que vous pourriez avoir des ennuis et il avait raison.” Reid allait protester, mais Mitch l’interrompit. “Quittez l’autoroute à la prochaine sortie. Tournez à droite sur River Drive. Il y a un parc avec un terrain de baseball. Attendez là-bas.”

“Attendre là-bas pour quoi ?”

“Moyen de transport.” Mitch raccrocha. Reid pesta. En prenant la Trans Am, il était censé être dans la clandestinité et rester hors de portée de l’agence, et non pas être traqué par quelqu’un d’autre que la CIA à la place.

Mais sans ça, tu serais cuit à l’heure qu’il est.

Il ravala sa colère et fit ce qu’on lui demandait, roulant encore un kilomètre jusqu’à la sortie, puis jusqu’au parc. Il espérait que Mitch aurait en stock quelque chose de rapide pour lui. Il avait beaucoup de route à parcourir et vite.

Il n’y avait pas grand monde au parc pour un dimanche. Sur le terrain de baseball, un groupe de gamins du voisinage jouait une partie improvisée. Reid gara la Trans Am sur le parking en gravier devant la clôture grillagée de la première base et attendit. Il ne savait pas quoi au juste, mais il savait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Aussi, il ouvrit le coffre, récupéra son sac et attendit à côté de la voiture de voir ce que Mitch avait prévu.

Il avait le sentiment que ce mécanicien bourru était plus qu’un simple atout de la CIA. Il était “expert en procuration de véhicule,” avait dit Watson. Reid se demandait si Mitch était une recrue, quelqu’un comme Bixby, l’excentrique ingénieur de la CIA spécialisé dans les armes et les gadgets de poche. Et si c’était le cas, pourquoi aidait-il Reid ? Aucun souvenir ne lui revenait en tête quand il pensait à l’allure d’ours de Mitch et à son comportement renfrogné. Est-ce qu’il y avait un passif qu’il aurait oublié derrière tout ça ?

Le téléphone sonna dans sa poche. C’était Watson.

“Ça va ?” demanda l’agent.

“Plutôt pas mal, étant donné les circonstances. Même si la conception qu’a Mitch de la ‘diversion’ me paraît un peu démesurée.”

“Il fait ce qu’il y a à faire. En tout cas, tu avais raison. Mon technicien a trouvé un rapport sur une vieille Caddy de douze ans, volée sur un parc industriel dans le New Jersey ce matin. Il a pris une image satellite des lieux. Et devine ce qu’il a vu dessus ?”

“Le SUV blanc disparu,” répondit Reid.

“Gagné,” confirma Watson. “Sur le parking d’un bâtiment décrépi appelé Starlight Motel.”

New Jersey ? Son espoir s’envola. Rais avait emmené ses filles encore plus au nord. Les deux heures de routes venaient de se transformer en trois heures et demie au moins avant de pouvoir les rattraper. Il les emmène peut-être à New York. Une grande zone métropolitaine où il est facile de se cacher. Reid devait trouver une meilleure piste pour le coincer avant que ça n’arrive.

“L’agence n’a pas encore le même niveau d’infos que nous,” poursuivit Watson. “Ils n’ont aucune raison de faire le lien entre la Caddy volée et tes filles. Cartwright a confirmé qu’ils suivent les pistes à leur disposition et qu’ils ont envoyé Strickland au nord vers le Maryland. Mais ce n’est qu’une question de temps. Vas-y en premier et tu auras un coup d’avance sur lui.”

Reid prit un instant pour réfléchir. Il était clair qu’il n’avait aucune confiance en Riker. En fait, il n’était même pas totalement sûr de son propre patron, le Directeur Adjoint Cartwright… “Watson, qu’est-ce que tu sais de cet Agent Strickland ?”

“Je ne l’ai rencontré qu’une ou deux fois. Il est jeune, un peu lèche-bottes, mais il paraît intègre. Peut-être même digne de confiance. Pourquoi ? Tu penses à quoi ?”

“Je pense…” Reid avait du mal à croire qu’il allait proposer lui-même un tel truc, mais c’était pour le bien de ses filles. Leur sécurité était ce qui comptait le plus, peu importe le prix à payer. “Je pense que nous ne devrions pas garder ces renseignements pour nous. Nous avons besoin de toute l’aide possible et, même si je ne crois pas que Riker prenne les bonnes décisions, peut-être que Strickland si. Peux-tu lui refiler les infos de manière anonyme ?”

“Je crois que ouais. Je dois faire filtrer ça par des indics qui bossent avec moi, mais c’est faisable.”

“Bien. Je veux qu’il obtienne nos infos, mais après que je sois allé jeter un œil moi-même. Je ne veux pas qu’il découvre une piste avant moi. Je veux juste que quelqu’un sache ce que nous savons.” Plus précisément, il voulait que quelqu’un d’autre que Cartwright sache ce qu’ils savaient. Parce que si j’échoue, j’ai besoin que quelqu’un réussisse.

“Ok, si tu le dis.” Watson garda le silence un moment. “Kent, encore une chose. À l’aire de repos, Strickland a trouvé quelque chose…”

“Quoi ? Qu’est-ce qu’il a trouvé ?”

“Des cheveux,” lui indiqua Watson. “Des cheveux bruns, avec les follicules encore présents. Arrachés à la racine.”

Reid eut la gorge sèche. Il ne pensait pas que Rais veuille tuer ses filles… Il ne pouvait pas se permettre de croire une telle chose possible. L’assassin avait besoin d’elles vivantes s’il voulait que Kent Steele les trouve.

Mais cette idée ne le réconforta pas et des images désagréables envahirent les pensées de Reid, imaginant Rais attraper les cheveux de ses filles à pleines poignées pour les forcer à aller où il voulait qu’elles aillent ou en train de leur faire du mal. Et s’il leur faisait quoi que ce soit de mal, Reid lui ferait payer au centuple.

“Strickland n’y a pas prêté trop attention,” poursuivit Watson, “mais la police en a trouvé d’autres sur le siège arrière de la voiture de la femme qui a été tuée. Comme si quelqu’un les avait laissés là exprès. Comme un…”

“Comme un indice,” murmura Reid. C’était Maya. Il en était sûr. Elle était intelligente, assez pour laisser une trace derrière elle, assez pour savoir que la scène serait passée au peigne fin et que ses cheveux seraient retrouvés. Elle était vivante… du moins au moment où elle était passée par là. Il fut tour à tour fier que sa fille soit si futée et triste qu’elle ait eu à devoir imaginer un tel stratagème.

Oh mon dieu. Il réalisa immédiatement autre chose : si Maya avait volontairement laissé ses cheveux dans les toilettes de l’aire de repos, alors elle était là quand c’était arrivé. Elle avait vu ce monstre tuer une innocente. Et si Maya était là… alors Sara l’était certainement aussi. Elles avaient été toutes les deux affectées mentalement et émotionnellement par les événements de février sur le quai. Il n’osait même pas imaginer le type de traumatisme que leurs esprits vivaient à l’heure actuelle.

“Watson, il faut que j’aille dans le New Jersey et vite.”

“J’y travaille,” répondit l’agent. “Ne bouge pas, ça va arriver d’une minute à l’autre.”

“Qu’est-ce qui va arriver ?”

Watson répondit, mais ses paroles furent couvertes par le bruit soudain d’une sirène, juste derrière lui. Il se retourna et vit une voiture de police rouler à sa rencontre sur le gravier.

Pas de temps à perdre avec ça. Il referma le téléphone à rabat et le glissa dans sa poche. La vitre avant côté passager était baissée. Il put voir qu’il y avait deux policiers à l’intérieur. La voiture se gara juste à côté de la sienne et la portière s’ouvrit.

“Monsieur, posez le sac par terre et mettez vos mains sur la tête.” L’officier était jeune, avec une coupe en brosse de style militaire et des lunettes de soleil aviateur devant les yeux. Reid constata qu’il avait une main sur l’étui de son arme de service et que le bouton-pression de ce dernier était défait.

Le conducteur sortit également, plus vieux, à peu près du même âge que Reid, avec le crâne rasé. Il resta debout derrière sa porte ouverte, main également au niveau de la ceinture.

Reid hésita, ne sachant que faire. La police locale avait dû être avertie via radio par les patrouilleurs de l’autoroute. Il n’avait pas dû être difficile de repérer la Trans Am, avec ses fausses plaques, garée à la vue de tous à côté du terrain de baseball. Il s’en voulut d’avoir été si négligeant.

“Monsieur, sac à terre et mains sur la tête !” cria vigoureusement le jeune officier.

Reid n’avait rien pour les menacer : ses armes étaient dans le sac et même s’il en avait eu une, ce n’était pas pour tuer qui que ce soit. Ces flics faisaient juste leur boulot, arrêtant un fugitif d’une course-poursuite lors de laquelle trois voitures de police avaient été neutralisées. D’ailleurs, les voies allant au nord sur l’autoroute I-95 étaient certainement encore fermées.

“Ce n’est pas ce que vous pensez.” En disant ça, il posa lentement le sac au sol. “J’essaie juste de retrouver mes filles.” Il leva les deux bras, ses doigts se retrouvant juste derrière ses oreilles.

“Retournez-vous,” ordonna le jeune officier. Reid s’exécuta. Il entendit le cliquetis familier des menottes, alors que le flic en sortait une paire d’une poche à sa ceinture. Il attendit le contact froid de l’acier sur son poignet.

“Vous avez le droit de garder le silence…”

Dès qu’il sentit un contact, Reid se mit en action. Il pivota, attrapa le poignet droit de l’officier avec sa main droite et le fit pivoter en angle vers le haut. Le flic cria à la fois de surprise et de douleur, même si Reid fit bien attention de ne pas le tordre assez pour le casser. Il ne comptait pas blesser les officier si ce n’était pas nécessaire.

En même temps, il saisit les menottes ouvertes de sa main gauche et les referma autour du poignet de l’officier. En un instant, le conducteur sortit son arme en hurlant de colère.

“Reculez ! À terre, tout de suite !”

Reid poussa à deux bras le jeune officier qui cogna derrière lui contre la portière ouverte, la refermant presque, entraînant le flic plus âgé en arrière dans la voiture. Reid fit une roulade et se redressa à genoux à côté du type. Il arracha le Glock de ses mains et le balança par-dessus son épaule.

Le jeune flic se redressa et essaya de sortir son arme. Reid attrapa la moitié vide des menottes qui se balançait au poignet de l’officier et tira dessus, faisant de nouveau perdre l’équilibre au type. Il fit passer les menottes par la fenêtre ouverte, entraînant le bras du mec à l’intérieur et referma la boucle d’acier ouverte sur le poignet de l’autre officier.

Alors qu’ils se débattaient tous deux, de chaque côté de la portière, Reid libéra l’arme du plus jeune des deux et les visa avec. Ils s’immobilisèrent immédiatement.

“Je ne vais pas vous tuer,” leur dit-il en récupérant son sac. “Je veux juste que vous restiez calmes et que vous ne bougiez pas pendant environ une minute.” Il pointa son arme sur l’officier plus âgé. “Baissez la main, s’il vous plaît.”

La main libre du flic lâcha la radio qui était fixée à son épaule.

“Posez cette arme,” dit le jeune flic, levant sa main libre dans un geste pacifique. “Une autre unité est en route. Ils vont vous tirer dessus dès qu’ils vous auront en ligne de mire. Je suppose que vous ne voulez pas en arriver là.”

C’est du bluff ? Non : Reid entendit le bruit des sirènes à distance. Environ une minute. Une minute et demie au mieux. Quoi que Mitch et Watson aient prévu, il fallait que ça arrive maintenant.

Les garçons avaient arrêté de jouer sur le terrain de baseball, à présent agglutinés au niveau des tribunes les plus proches à regarder ébahis la scène qui se déroulait à quelques mètres d’eux. Reid jeta rapidement un œil et vit que l’un des garçons était sur son téléphone portable, probablement en train de relater l’incident.

Au moins, ils ne sont pas en train de filmer, pensa-t-il ironiquement, gardant son arme pointée sur les deux flics. Allez, Mitch…

Puis, le jeune fronça les sourcils en se tournant vers son coéquipier. Ils se regardèrent l’un l’autre, puis levèrent les yeux alors qu’un nouveau bruit venait de rejoindre le cri des sirènes distantes : un ronflement, comme un bruit aigu de moteur.

C’est quoi ça ? Certainement pas une voiture. Pas assez bruyant pour un hélico ou un avion…

Reid leva également les yeux, ne sachant dire de quelle direction provenait le bruit. Il n’eut pas besoin de se poser longtemps la question. Depuis sa gauche, il vit arriver un minuscule objet, fendant rapidement les airs comme une abeille bourdonnante. Sa forme était indistincte. Il semblait blanc, mais il était difficile de le regarder directement.

Le dessous est peint dans un revêtement réfléchissant, songea l’esprit de Reid. Il est impossible que les yeux restent concentrés dessus.

L’objet perdit de l’altitude, comme s’il tombait du ciel. Alors qu’il passait au-dessus du monticule du lanceur sur le terrain de baseball, quelque chose tomba de l’appareil : un câble en acier avec une étroite barre transversale au bout, semblable au barreau d’une échelle. Une corde de rappel.

“Ce doit être mon taxi,” murmura-t-il. Pendant que les flics regardaient avec incrédulité ce véritable OVNI fondre sur eux, Reid laissa tomber l’arme sur le gravier. Il s’assura que son sac était bien fixé à son épaule et, alors que la barre transversale se balançait vers eux, il leva les bras et s’accrocha à elle.

Il inspira d’un coup, instantanément emporté dans les airs, atteignant sept mètres en quelques secondes, puis dix, puis quinze. Les gamins criaient sur le terrain de baseball, montrant du doigt l’objet volant en train de rétracter rapidement la corde de rappel au-dessus de la tête de Reid, gagnant en altitude par la même occasion.

Il jeta un œil en bas et vit de nouvelles voitures de polices qui venaient d’arriver sur le parking, les conducteurs sortant de leurs véhicules et levant les yeux au ciel. Il était à trente mètres au-dessus du sol quand il atteignit le cockpit. Ensuite, il s’installa dans le seul siège qui se trouvait là.

Reid secoua la tête d’étonnement. Le véhicule qui venait de le récupérer n’était rien de plus qu’une petite capsule en forme d’œuf avec quatre bras parallèles formant un X, chacun d’entre eux ayant un moteur rotatif en son extrémité. Il savait ce que c’était : un quadricoptère, un drone pouvant accueillir une seule personne, totalement automatisé et hautement expérimental.

Un souvenir lui traversa l’esprit : Le toit d’un immeuble à Kandahar. Deux snipers ont repéré ton emplacement. Tu ne sais pas du tout où ils sont. Un seul geste et tu es mort. Ensuite, tu entends un bruit… un ronflement aigu, à peine plus élevé qu’un bourdonnement. On dirait le bruit que fait ton taille-haie. Une forme apparaît dans le ciel. C’est difficile de la regarder. Tu peux à peine la voir, mais tu sais que de l’aide vient d’arriver…

La CIA avait expérimenté l’usage de machines comme celle-ci pour extraire les agents de zones tendues. Lui-même avait pris part à cette expérimentation.

Il n’y avait pas de commandes devant lui, juste un écran LED lui indiquant que la vitesse était de trois-cent-quarante-sept kilomètres heure et que le temps restant avant atterrissage était de cinquante-quatre minutes. À côté de l’écran se trouvait un casque. Il s’en empara et le posa sur ses oreilles.

“Zéro.”

“Bon sang, Watson. Comment as-tu eu ce truc ?”

“Ce n’est pas moi.”

“Alors Mitch,” dit Reid, ce qui confirmait ses soupçons. “Ce n’est pas qu’un simple ‘atout,’ pas vrai ?”

“Il est tout ce dont tu as besoin pour que tu aies confiance en sa volonté de t’aider.”

La vitesse du quadricoptère augmentait régulièrement, atteignant presque trois-cent-quatre-vingts kilomètres heures. Le temps d’arrivée diminua de plusieurs minutes.

“Qu’en est-il de l’agence ?” demanda Reid. “Est-ce qu’ils peuvent… ?”

“Le pister ? Non. Il est trop petit et vole à de trop basses altitudes. De plus, il n’est plus en service. L’agence trouvait le moteur trop bruyant pour l’aspect furtif et discret.”

Il poussa un léger soupir de soulagement. Il avait une adresse où se rendre à présent, ce Starlight Motel dans le New Jersey et, cette fois, ce n’était pas un indice de Rais pour le mener par le bout du nez. S’ils étaient encore là, il pourrait mettre un terme à tout ça… ou essayer du moins. Il savait bien que ça finirait forcément par une confrontation avec l’assassin et il ne fallait pas que ses filles soient un dommage collatéral.

“Attends quarante-cinq minutes et refile le tuyau du motel à Strickland et à la police locale,” dit-il à Watson. “S’il est là, je veux que tout le monde y soit aussi.”

Toutefois, le temps que la CIA et la police arrivent, ses filles seraient peut-être en sécurité ou Reid Lawson serait peut-être mort.




CHAPITRE HUIT


Maya serra sa sœur contre elle. La chaîne des menottes cliquetait entre leurs poignets. Le bras de Sara était remonté contre sa propre poitrine, sa main agrippant l’épaule de Maya, alors qu’elles étaient recroquevillées l’une contre l’autre sur la banquette arrière de la voiture.

L’assassin conduisait, dirigeant la voiture le long de Port Jersey. Le terminal de fret était long, plusieurs centaines de mètres d’après les estimations de Maya. De hautes piles de containers se dressaient de chaque côté, formant une ligne étroite pas plus large que trente centimètres de chaque côté de la voiture.

Les phares étaient éteints et l’obscurité était effrayante, mais ça ne semblait pas poser de problème à Rais. De temps en temps, il y avait une petite brèche entre les piles de containers et Maya pouvait voir des lumières vives à distance, près du bord de l’eau. Elle pouvait même entendre le ronronnement des machines. Il y avait des gens qui travaillaient, du monde aux alentours. Même si ça lui donna un peu d’espoir, Rais avait tellement bien planifié les choses jusqu’ici qu’elle doutait qu’ils se fassent repérer par qui que ce soit.

Il fallait néanmoins qu’elle fasse quelque chose pour les empêcher de partir.

L’horloge de la console centrale de la voiture lui indiqua qu’il était quatre heures du matin. Cela faisait moins d’une heure qu’elle avait laissé le mot dans le réservoir de la chasse d’eau des toilettes du motel. Peu après, Rais s’était soudainement levé et avait annoncé qu’il était l’heure d’y aller. Sans un mot d’explication, il leur avait fait quitter la chambre d’hôtel, mais pas pour reprendre le véhicule blanc avec lequel ils étaient arrivés. Au lieu de ça, il les avait conduites vers une voiture plus ancienne, garée non loin de leur chambre. Il n’avait eu aucun mal à crocheter la serrure et les avait faites monter sur la banquette arrière. Rais avait retiré le cache de la colonne de direction et fait démarrer le véhicule avec les câbles d’allumage en quelques secondes.

Et, maintenant, voilà qu’ils étaient au port, sous couvert de la nuit, se rapprochant de la pointe terrestre au nord, là où le sol laissait place à la Baie de Newark. Rais ralentit et gara la voiture.

Maya regarda à travers le pare-brise. Elle vit un bateau, assez petit selon les standards commerciaux habituels. Il ne faisait pas plus de dix-huit mètres d’un bout à l’autre, chargé de containers cubiques d’un mètre et demi de côtés. La seule lumière de ce côté du quai, à part celle des étoiles, provenait de deux ampoules jaunes faiblardes sur le bateau, l’une à la proue et l’autre à la poupe.

Rais éteint le moteur et resta assis là, en silence, pendant un long moment. Puis, il fit un seul appel de phares. Deux hommes sortirent de la cabine du bateau. Ils regardèrent dans sa direction, puis désembarquèrent par une rampe étroite entre le bateau et le quai.

L’assassin se retourna sur son siège, regardant directement Maya. Il ne prononça qu’une seule phrase en articulant lentement. “Ne bougez pas.” Puis, il sortit de la voiture et referma la portière, se tenant à quelques mètres seulement, tandis que les hommes approchaient.

Maya serra la mâchoire et tenta de ralentir son rythme cardiaque trop rapide. Si elles montaient sur ce bateau et quittaient le rivage, leurs chances d’être retrouvées un jour allaient diminuer significativement. Elle ne pouvait pas entendre ce que les hommes se disaient, elle n’entendait que des voix parlant tout bas, tandis que Rais discutait avec eux.

“Sara,” chuchota-t-elle. “Tu te souviens ce que je t’ai dit ?”

“Je ne peux pas.” La voix de Sara se brisa. “Je ne vais pas…”

“Tu n’as pas le choix.” Elles étaient toujours menottées ensemble, mais la rampe menant au bateau était étroite, à peine plus de soixante centimètres de large. Ils allaient devoir retirer les menottes, se dit-elle. Et quand ils le feraient… “Dès que je bouge, tu t’enfuis. Trouve des gens. Cache-toi s’il le faut. Tu dois…”

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. La portière arrière s’ouvrit et Rais passa sa tête dedans. “Sortez.”

Les genoux de Maya tremblaient quand elle se glissa hors de la banquette arrière, suivie de Sara. Elle se força à regarder les deux hommes qui étaient sortis du bateau. Ils avaient tous deux le visage clair avec des cheveux noirs et des traits sombres. L’un des deux avait une fine barbe et des cheveux courts, portant une veste en cuir noire, les bras croisés sur sa poitrine. L’autre portait un manteau marron et ses cheveux étaient plus longs, retombant autour de ses oreilles. Son ventre dépassait par-dessus sa ceinture et il avait un léger sourire aux lèvres.

Ce fut ce type ventru qui fit le tour des deux filles en marchant lentement. Il dit quelque chose en langue étrangère et Maya réalisa qu’il s’agissait de la même langue que Rais avait parlée au téléphone dans la chambre d’hôtel.

Ensuite, il prononça un seul mot en anglais.

“Jolies.” Il rigola. Son compère à la veste en cuir esquissa un sourire. Rais restait là, impassible.

À ce seul mot, Maya comprit ce qui se passait et ce fut comme si des doigts gelés venaient de la prendre à la gorge. Quelque chose de bien plus insidieux que simplement leur faire quitter le pays était en jeu. Elle ne voulait même pas y penser ou l’envisager. Ce n’était pas possible. Pas ça. Pas elles.

Elle posa son regard sur le menton de Rais. Elle ne pouvait pas supporter de regarder ses yeux verts.

“Vous.” Sa voix était basse, caverneuse, luttant pour faire sortir les mots. “Vous êtes un monstre.”

Il soupira doucement. “Peut-être. Tout est question de point de vue. J’ai besoin d’un moyen de traverser la mer et vous êtes ma monnaie d’échange. Mon ticket, si je puis dire.”

Maya eut la bouche sèche. Elle ne pleurait pas, ne tremblait pas. Elle avait juste froid.

Rais les vendait tout bonnement.

“Hum-hum.” Quelqu’un se râcla la gorge. Cinq paires d’yeux se retournèrent vers lui, alors que le nouvel arrivant avançait dans la faible lumière des ampoules du bateau.

Le cœur de Maya s’emballa d’un espoir soudain. L’homme était plus âgé, la cinquantaine peut-être, et portait un pantalon chino avec une chemise blanche. Il avait l’air d’un contremaître. Sous un bras, il tenait un casque de chantier blanc.

Rais sortit le Glock et le brandit en un instant. Mais il ne tira pas. D’autres pourraient l’entendre, pensa Maya.

“Oh là !” L’homme laissa tomber son casque blanc et leva les deux mains en l’air.

“Hé.” L’étranger à la veste en cuir noire s’avança, s’interposant entre l’arme et le nouveau. “Hé, il est avec nous,” dit-il en anglais un fort accent. “Avec nous.”

Maya resta bouche-bée d’étonnement. Avec nous ?

Alors que Rais baissait lentement son arme, l’homme mince fouilla dans sa poche de veste et en sortit une enveloppe kraft repliée en trois, fermée avec du scotch. Quelque chose d’épais et de rectangulaire se trouvait dedans, comme une brique.

Il la tendit, tandis que l’homme à l’allure de contremaître ramassait son casque.

Mon dieu. Elle ne savait que trop bien ce qui se trouvait dans l’enveloppe. Cet homme se faisait payer pour tenir son équipe à l’écart et que cette zone du quai reste vide.

Elle sentit monter en elle colère et désespoir. Elle voulait lui crier dessus s’il vous plaît, attendez, à l’aide, mais son regard rencontra le sien l’espace d’une seconde et elle sut que ça ne servirait à rien.

Il n’y avait pas de remords dans ses yeux. Pas de gentillesse. Pas d’empathie. Aucun son ne s’échappa de sa gorge.

Aussi vite qu’il était arrivé, l’homme repartit et disparut dans l’ombre. “Ce fut un plaisir de faire affaire,” murmura-t-il en s’évanouissant dans la nuit.

Ce n’est pas possible. Elle se sentait impuissante. Jamais de la vie elle avait vu quelqu’un rester impassible, alors que des enfants étaient clairement en danger, et accepter de l’argent pour ne rien dire.

Le gros aboya quelque chose en langue étrangère et fit un geste vague pour désigner leurs mains. Rais répondit quelque chose qui semblait être une faible protestation, mais l’autre homme insista.

L’assassin semblait ennuyé, en train de fouiller dans sa poche. Il en sortit une petite clé argentée et attrapa la chaîne des menottes, forçant leurs deux poignets à se soulever. “Je vais vous enlever ça,” leur dit-il. “Ensuite, on va monter sur le bateau. Si vous voulez retrouver la terre ferme vivantes, vous allez garder le silence. Vous ferez ce qu’on vous dit.” Il poussa la clé dans la menotte autour du poignet de Maya et l’ouvrit. “Et ne pense même pas à sauter dans l’eau. Aucun d’entre nous ne viendra te chercher. On te regardera geler à mort avant de sombrer. Ça ne prendra que quelques minutes.” Il détacha la menotte de Sara qui se frotta instinctivement son poignet rougi et endolori.

Maintenant. Agis maintenant. Tu dois faire quelque chose maintenant. Le cerveau de Maya lui criait dessus, mais elle ne semblait pas réagir.

L’étranger à la veste en cuir noire s’avança vers elle et attrapa rudement son avant-bras. Ce contact physique soudain rompit sa paralysie, l’exhortant à se mettre en action. Elle n’eut même pas le temps de réfléchir.

Elle balança un coup de pied en avant aussi fort que possible, atterrissant à l’entrejambe de Rais.

Au même moment, un souvenir traversa son esprit. Cela ne dura qu’un instant, mais ça lui parût bien plus long, comme si tout s’était ralenti autour d’elle.

Peu après la tentative des terroristes d’Amon de la kidnapper dans le New Jersey, son père l’avait prise à part un jour. Il s’en était tenu à son bobard de couverture, lui racontant qu’il s’agissait de membres d’un gang qui enlevaient des jeunes filles dans le coin comme rite d’initiation pour faire partie du gang. Néanmoins, il lui avait dit : Je ne serai pas toujours là. Il n’y aura pas toujours quelqu’un pour te venir en aide.

Maya avait joué au football pendant des années. Elle avait un puissant coup de pied bien placé. Un souffle s’échappa des lèvres de Rais alors qu’il se penchait en avant, ses mains se portant impulsivement à son entrejambe.

Si quelqu’un t’attaque, en particulier un homme, c’est parce qu’il est plus grand. Plus fort. Il pèse plus lourd que toi. Et à cause de tout ça, il pense qu’il peut faire ce qu’il veut. Que tu n’as aucune chance.

Elle secoua violemment et rapidement son bras droit vers le bas, se libérant de l’emprise du type à la veste en cuir. Puis elle se précipita en avant pour lui foncer dedans, lui faisant perdre l’équilibre.

Ne te bats pas à armes égales. Fais ce qu’il y a à faire. Entrejambe. Nez. Yeux. Mords. Débats-toi. Crie. Ils ne se battent déjà pas à armes égales. Toi non plus.

Maya se retourna et, en même temps, balança son fin bras en un large arc de cercle. Rais était penché en avant, son visage au niveau du sien. Son poing s’enfonça dans le côté de son nez.

La douleur envahit instantanément sa main, commençant aux jointures des doigts et irradiant tout du long jusqu’à son coude. Elle poussa un cri et attrapa son poing de l’autre main. Néanmoins, le coup avait été rude pour Rais qui faillit tomber sur le quai.

Un bras s’enroula autour de sa taille et la tira en arrière. Ses pieds quittèrent le sol, frappant dans le vide, tandis qu’elle se débattait avec ses bras. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle était en train de crier jusqu’à ce qu’une main épaisse se referme sur son nez et sa bouche, étouffant à la fois le son et son souffle.

Mais c’est alors qu’elle la vit : une fine silhouette devenant de plus en plus petite. Sara courait, de là où elles étaient venues, disparaissant dans l’obscurité des piles de containers.

J’ai réussi. Elle est partie. Elle est loin. Peu importe le sort qui attendait Maya à présent, ça n’avait aucune importance. Ne t’arrête pas, Sara. Continue de courir, trouver des gens, trouve de l’aide.

Une autre silhouette s’élança en avant comme une flèche : Rais. Il se mit à courir après Sara, s’évanouissant lui aussi dans les ombres. Il était rapide, bien plus que Sara, et semblait avoir vite récupéré des coups portés par Maya.

Il ne la trouvera pas. Pas dans le noir.

Elle ne pouvait pas respirer avec cette main collée sur son visage. Elle la griffa jusqu’à ce que les doigts glissent vers le bas, à peine, mais suffisamment pour qu’elle puisse inspirer de l’air par les narines. Le type potelé la maintenait fermement, une main autour de sa taille, les pieds toujours en l’air. Mais elle ne se débattit pas. Elle resta immobile et attendit

Pendant un long moment, le quai fut silencieux. Le ronronnement des machines faisait écho dans la nuit à l’autre bout du port, ayant certainement étouffé toute possibilité que quiconque ait entendu les cris de Maya. Les deux hommes et elle attendirent le retour de Rais, elle priant désespérément pour qu’il revienne bredouille.

Un petit cri brisa le silence et Maya sentit ses forces la quitter.

Rais émergea de nouveau de l’obscurité. Il tenait Sara sous un bras, comme on porte une planche de surf, l’autre main posée sur sa bouche pour la faire taire. Elle avait le visage rouge et elle sanglotait, même si ses pleurs étaient étouffés.

Non. Maya avait échoué. Son attaque n’avait servi à rien, même pas à mettre Sara en sécurité.

Rais s’arrêta à moins d’un mètre de Maya, la regardant avec fureur de ses brillants yeux verts. Un mince filet de sang coulait de l’une de ses narines, là où elle l’avait frappé.

“Je t’avais prévenue,” persifla-t-il. “Je t’avais dit ce qui se passerait si tu tentais quoi que ce soit. Alors, maintenant, tu vas regarder.”

Maya se débattit de nouveau, essayant de crier, mais le type la tenait bien.

Rais dit durement quelque chose en langue étrangère au type à la veste en cuir. Il s’avança rapidement et attrapa Sara, la maintenant immobile et silencieuse.

L’assassin dégaina le grand couteau, celui qu’il avait utilisé pour tuer M. Thompson et la femme dans les toilettes de l’aire de repos. Il tira le bras de Sara sur un côté et le maintint fermement.

Non ! je vous en prie, ne lui faites pas de mal. Non. Non… Elle essaya de former des mots, de les hurler, mais elle ne parvint qu’à pousser de petits cris aigus et étouffés.

Sara essaya de le retirer en pleurant, mais Rais tenait son bras bien serré. Il écarta ses doigts et cala le couteau entre son annulaire et son auriculaire.

“Tu vas regarder,” reprit-il en regardant directement Maya, “pendant que je découpe l’un des doigts de ta sœur.” Il appuya le couteau contre la peau.

Non. Non. Je vous en prie, mon dieu, non…

L’homme qui la tenait, le grassouillet, murmura quelque chose.

Rais s’arrêta et leva les yeux vers lui d’un air irrité.

Les deux eurent un bref échange dont Maya ne pipa mot. Mais peu lui importait. Elle ne quittait pas sa petite sœur du regard. Cette dernière avait les yeux fermés, des larmes coulant sur ses joues et sur la main fermement serrée sur sa bouche.

Rais grommela de frustration. Pour finir, il relâcha la main de Sara. Le type potelé relâcha également son emprise sur Maya et, en même temps, le type à la veste en cuir poussa Sara en avant. Maya récupéra sa sœur dans ses bras et la serra fort.

L’assassin s’avança vers elle en parlant à voix basse. “Tu as de la chance pour cette fois. Ces messieurs suggèrent que je n’abîme pas la marchandise avant qu’elle n’arrive à destination.”

Maya trembla de la tête au pied, mais n’osa faire un seul geste.

“D’ailleurs,” lui dit-il, “là où vous allez, ce sera bien pire que tout ce que je pourrais vous faire. Maintenant, nous allons tous monter sur le bateau. Rappelez-vous que vous n’êtes utiles pour eux que vivantes.”

Le type potelé s’engagea en premier sur la rampe, Sara derrière lui et Maya juste après, titubant pour monter à bord. Ça ne servait à rien de se battre maintenant. Sa main palpitait de douleur à cause du coup porté à Rais. Ils étaient trois hommes, elles n’étaient que deux, et il avait été plus rapide. Il avait retrouvé Sara dans le noir. Elles avaient peu de chances de s’en sortir toutes seules.

Maya regarda au bord du bateau, l’eau noire en-dessous. L’espace d’une demie seconde, elle songea à sauter. Geler dans les profondeurs était peut-être préférable au destin qui les attendait. Mais elle ne pouvait pas faire ça. Elle ne pouvait pas laisser Sara. Elle ne pouvait pas perdre sa dernière once d’espoir.

Elles furent dirigées vers la poupe du bateau où l’homme à la veste en cuir sortit un trousseau de clés et déverrouilla le cadenas de la porte d’un container de marchandises en acier, peint dans une teinte rouille orangée.

Il ouvrit la porte et Maya poussa un soupir d’horreur.

À l’intérieur, plissant les yeux dans la faible lumière jaune, se trouvaient plusieurs autres jeunes filles, au moins quatre ou cinq que Maya pouvait distinguer.

Puis, elle fut poussée par derrière et forcée à entrer dedans. Sara aussi, et elle tomba à genoux sur le sol du petit container. Tandis que la porte grinçait derrière elles, Maya s’agenouilla près d’elle et prit Sara dans ses bras.

Puis, la porte se ferma dans un claquement et elles furent plongées dans l’obscurité.




CHAPITRE NEUF


Le soleil se couchait rapidement dans le ciel couvert, tandis que le quadricoptère se dirigeait au nord pour livrer sa cargaison, un agent de la CIA et père déterminé, au Starlight Motel dans le New Jersey.

Le temps d’arrivée était estimé à cinq minutes. Un message d’avertissement clignotait à l’écran : Préparez-vous au déploiement. Il regarda en-dehors du cockpit et vit au loin qu’ils approchaient d’un grand parc industriel composé d’entrepôts et de bâtiments d’usines, silencieux et sombres, illuminés seulement par les points orange des lampadaires de la rue.

Il ouvrit la fermeture éclair du sac noir posé sur ses genoux. Dedans, il trouva deux étuis et deux armes. Reid galéra pour sortit sa veste dans le minuscule cockpit afin de passer l’étui à l’épaule qui abritait le Glock 22, un modèle standard n’ayant rien à voir avec le Glock 19 à déverrouillage de gâchette biométrique tel que Bixby l’avait configuré. Il remit sa veste et souleva un pan de son jean pour attacher l’étui de son arme de secours à la cheville, le Ruger LC9 qu’il avait l’habitude de choisir comme deuxième arme. C’était un pistolet compact à canon court, calibre neuf millimètres avec un chargeur rond de neuf coups qui dépassait d’un pouce et demi de la crosse.

Il avait déjà une main sur la barre de rappel, prêt à sauter de ce drone habitable dès qu’il atteindrait une altitude et une vitesse le permettant. Il était sur le point de retirer le casque de ses oreilles, quand la voix de Watson se fit entendre.

“Zéro.”

“J’y suis presque. Dans moins de deux minutes…”

“Nous venons juste de recevoir une nouvelle photo, Kent,” le coupa Watson. “Envoyée sur le téléphone de ta fille.”

Le cœur de Reid se serra d’angoisse. “Une photo d’elles ?”

“Assises sur un lit,” confirma Watson. “Il pourrait s’agir du motel.”

“Le numéro qui l’a envoyée peut-il être tracé ?” demanda Reid avec espoir.

“Désolé. Il s’en est déjà débarrassé.”

Son espoir s’envola. Rais était intelligent. Jusqu’ici, il n’avait envoyé que des photos d’où il avait été avant, pas de là où il se trouvait actuellement. S’il y avait la moindre chance que l’Agent Zéro le rattrape, l’assassin voudrait que ce soit selon ses propres conditions. Pendant tout le trajet dans le quadricoptère, Reid avait été nerveusement optimiste à propos de la piste du motel, impatient de savoir s’ils avaient pris Rais à son propre jeu.

Mais s’il y avait une photo… il y avait de grandes chances pour qu’ils soient déjà partis.

Non. Tu ne peux pas penser ainsi. Il veut que tu le trouves. Il a choisi un motel au milieu de nulle part justement pour cette raison. Il te nargue. Elles sont ici. C’est sûr et certain.

“Elles allaient bien ? Est-ce qu’elles avaient l’air… sont-elles blessées… ?”

“Elles avaient l’air d’aller,” lui dit Watson. “Bouleversées. Apeurées. Mais pas blessées.”

Le message changea à l’écran, clignotant en rouge : Déploiement. Déploiement.

Peu importe la photo ou ses pensées, il était arrivé. Il fallait qu’il voie ça par lui-même. “Je dois y aller.”

“Fais vite,” répondit Watson. “L’un de mes gars fait fuiter une fausse piste pour le motel correspondant à la description de Rais et de tes filles.”

“Merci, John.” Reid retira le casque, s’assura de bien avoir la barre de rappel en main, et sauta hors du quadricoptère.

La descente contrôlée de quinze mètres jusqu’au sol fut plus rapide qu’il ne l’avait anticipé et ça lui coupa le souffle. Le frisson familier, la pointe d’adrénaline lui parcourut les veines alors que le vent hurlait dans ses oreilles. Il plia légèrement les genoux à l’approche du sol et toucha l’asphalte au sol en s’accroupissant.

Dès qu’il eut lâché la barre de rappel, la corde remonta jusqu’au quadricoptère et le drone repartit en bourdonnant dans la nuit, retournant d’où il était venu.

Reid jeta un rapide coup d’œil autour de lui. Il se trouvait sur le parking d’un entrepôt, de l’autre côté de la rue, face au motel miteux éclairé de l’extérieur par quelques ampoules jaunes seulement. Une pancarte face à la rue, peinte à la main, lui indiqua qu’il était au bon endroit.

Il regarda à droite et à gauche en courant dans la rue vide. C’était calme ici, étrangement calme. Il y avait trois voitures sur le parking, chacune à distance des autres le long de la rangée de chambres qui lui faisait face… et l’une d’entre elles était clairement le SUV blanc qui avait été volé sur le parking du concessionnaire de voitures d’occasion dans le Maryland.

Il était garé juste devant une chambre portant un chiffre 9 en laiton cloué sur la porte.

Il n’y avait pas de lumière à l’intérieur. On aurait dit que personne n’occupait cette chambre actuellement. Quand bien même, il posa son sac juste devant la porte et écouta attentivement pendant environ trois secondes.

Il n’entendait rien, donc il sortit le Glock de son étui à l’épaule et mit un coup de pied dans la porte.

Le montant se brisa facilement, la porte s’ouvrit et Reid entra, arme pointée dans l’obscurité. Mais rien ne bougeait dans l’ombre. Il n’y avait toujours aucun bruit, personne pour crier de surprise ou bondir sur son arme.

Sa main gauche glissa sur le mur à la recherche de l’interrupteur, puis il alluma la lumière. La chambre 9 avait une moquette orange et un papier peint jaune qui se décollait dans les coins. La pièce avait récemment été nettoyée, si tant est que le mot “nettoyé” puisse s’appliquer au Starlight Motel. Le lit avait été fait à la hâte et ça empestait l’aérosol de désinfectant bon marché.

Mais la chambre était vide. Son cœur se serra. Il n’y avait personne ici. Ni Sara, ni Maya, ni l’assassin qui les avaient emmenées.

Reid s’avança prudemment en regardant partout dans la pièce. Près de la porte, se trouvait un fauteuil vert. Le tissu de l’assise et du dossier du fauteuil était légèrement décoloré par l’empreinte de quelqu’un qui s’était récemment assis là. Il s’agenouilla à côté, dessinant la forme de la personne du bout de ses doigts gantés.

Quelqu’un est resté assis ici pendant des heures. Environ un mètre quatre-vingts et quatre-vingts kilos.

C’était lui. Il s’était assis ici, près du seul point d’entrée, près de la fenêtre.

Reid remit son arme dans son étui et défit soigneusement le lit. Les draps étaient tachés : ils n’avaient pas été changés. Il les inspecta attentivement, soulevant chaque oreiller tour à tour, faisant bien attention de ne rater aucune preuve potentielle.

Il trouva deux longs cheveux blonds sans les racines. Ils étaient tombés naturellement. Il trouva un seul cheveu brun, également sans racine. Elles étaient ici, ensemble, sur ce lit, pendant qu’il était assis à les surveiller. Mais pourquoi ? Pourquoi Rais les avait-il amenées ici ? Pourquoi s’étaient-ils arrêtés ? Était-ce un autre piège au jeu du chat et de la souris de l’assassin ou attendait-il quelque chose ?

Peut-être qu’il m’attendait. J’ai mis trop longtemps à suivre les indices. Et maintenant, ils sont repartis.

Si le type de Watson avait appelé pour faire une fausse déclaration, la police serait au motel dans quelques minutes et Strickland était certainement déjà à bord d’un hélicoptère. Mais Reid refusait de partir sans piste à poursuivre, sinon il aurait fait tout ça pour rien et se retrouverait dans une impasse.

Il se rua vers la réception du motel.

La moquette était verte et rugueuse sous ses boots, faisant penser à du faux gazon. L’endroit empestait la fumée de cigarette. Derrière le comptoir se trouvait une porte sombre et, au-delà, Reid pouvait entendre quelque chose à bas volume, comme une radio ou une télévision.

Il fit tinter la clochette de service sur le comptoir et une sonnerie dissonante retentit dans la réception vide.

“Hum.” Il perçut un léger grognement dans l’arrière-salle, mais personne ne vint.

Reid fit rapidement tinter successivement la clochette trois fois de plus.

“OK, mec ! Bon sang.” Une voix masculine. “J’arrive.” Un jeune homme arriva depuis la pièce arrière. Il devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. C’était difficile à dire pour Reid à cause de sa peau affreuse et de ses yeux striés de rouge qu’il frotta comme s’il venait de se réveiller de sa sieste. Il portait un petit anneau argenté dans sa narine gauche et ses sales cheveux blonds étaient agglutinés en dreadlocks parsemés.

Il fixa Reid des yeux un long moment, comme s’il était ennuyé par le concept même de quelqu’un qui passe la porte du bureau de la réception. “Ouais ? Quoi ?”

“Je cherche des informations,” répondit Reid froidement. “Un homme est récemment venu ici, caucasien, la petite trentaine avec deux adolescentes. Une brune et une blonde, plus jeune. Il est arrivé ici dans un SUV blanc. Ils ont séjourné dans la chambre neuf…”

“T’es flic ?” l’interrompit le réceptionniste.

Reid sentait l’énervement le gagner rapidement. “Non, je ne suis pas flic.” Il faillit ajouter qu’il était le père des deux filles, mais il se retint. Il ne voulait pas que ce réceptionniste soit en mesure de l’identifier par plus de donnée que ce n’était déjà le cas.

“Écoute, mon frère, je ne sais rien sur ces adolescentes,” insista le réceptionniste. “Ce que les gens font ici ne me regarde pas…”

“Je veux juste savoir quand il était ici. Si tu as vu les deux filles. Je veux le nom que le type t’a donné. Je veux savoir s’il a payé en espèces ou avec une carte. Si c’était par carte, je veux les quatre derniers chiffres du numéro. Et je veux savoir s’il a dit quelque chose ou si tu as entendu quelque chose qui pourrait me dire où il est allé ensuite.”

Le réceptionniste le regarda un long moment, puis laissa échapper un ricanement rauque et enroué. “Mon gars, regarde autour de toi. Ici, ce n’est pas le style d’endroit qui prend des noms, des cartes ou quoi que ce soit dans le genre. C’est le type d’endroit où les gens louent des chambres à l’heure si tu vois ce que je veux dire.”

Reid souffla par les narines. Il en avait plus qu’assez de ce crétin. “Il doit bien y avoir quelque chose que tu peux me dire. Quand est-il arrivé ? Quand est-il reparti ? Que t’a-t-il dit ?”

Le réceptionniste lui lança un regard perçant. “Ça vaut quoi pour toi tout ça ? Allez, file-moi cinquante dollars et je te dirai tout ce que tu veux savoir.”

La colère de Reid s’enflamma comme une boule de feu et il passa le bras par-dessus le comptoir, attrapant le réceptionniste par le tee-shirt. Il le tira en avant et ses pieds quittèrent le sol. “Tu n’as aucune idée de ce que tu es en train de me cacher,” aboya-t-il au visage du jeune crétin, “ni de jusqu’où j’irai pour le découvrir. Tu vas me dire ce que je veux savoir ou tu vas bouffer à la paille pour le restant de tes jours.”

Le réceptionniste leva les deux mains, les yeux écarquillés pendant que Reid le secouait. “Ok, mec ! Ok ! Il y a un, euh, un registre sous le comptoir… laisse-moi l’attraper et je vais jeter un coup d’œil. Je vais te dire quand ils étaient là. Ok ?”

Reid siffla entre ses dents et relâcha le type. Il trébucha en arrière, lissa son tee-shirt, puis attrapa quelque chose d’invisible sous le comptoir.

“Un endroit comme ici,” dit lentement le réceptionniste, “le type de personnes qui viennent ici… ils tiennent à être discrets, si tu vois ce que je veux dire. Ils n’aiment pas trop que des gens viennent fouiner.” Il recula lentement de deux pas, retirant son bras droit de sous le comptoir… et tenant en main la crosse marron foncé d’un fusil de chasse de calibre douze à canon scié.

Reid soupira fort et secoua la tête. “Tu vas regretter ce que tu viens de faire.” Le réceptionniste gâchait son temps à protéger des bons à rien comme Rais, non pas qu’il sache dans quoi Rais était impliqué, mais d’autres types sordides, maquereaux, trafiquants et autres.

“Retourne dans les bas-fonds, mec.” Le canon du fusil était pointé sur sa poitrine, mais tremblant. Reid eut la nette impression que le jeune l’avait utilisé pour menacer, mais qu’il n’avait jamais réellement tiré avec jusqu’ici.

Il savait pertinemment que ses réflexes seraient plus rapides que ceux du réceptionniste. Il n’hésiterait pas à lui tirer dessus s’il le fallait, dans l’épaule ou dans la jambe, pour obtenir ce qu’il voulait. Mais il préférait éviter tout coup de feu. Le bruit s’entendrait à un kilomètre à la ronde dans le parc industriel. Les clients du motel pourraient avoir peur, voire même appeler la police, et il ne voulait surtout pas attirer l’attention.

Au lieu de ça, il choisit une approche toute autre. “Tu es sûr que ce truc est chargé ?” demanda-t-il.

Le réceptionniste baissa les yeux vers le fusil l’espace d’un instant d’hésitation. Au moment où il détourna le regard, Reid posa fermement une main sur le comptoir et sauta par-dessus avec facilité. Au même instant, il balança sa jambe droite et mit un coup de pied dans la main du réceptionniste qui lâcha le fusil. Dès que ses pieds eurent touché terre, il se pencha en avant et envoya son coude dans le nez du jeune. Un profond soupir s’échappa de la gorge du réceptionniste, tandis que du sang se mettait à couler de ses deux narines.

Puis, juste par mesure de sécurité, Reid attrapa une pleine poignée de dreadlocks crasseux et cogna le visage du type contre le comptoir.

Le réceptionniste s’écroula sur la moquette verte rugueuse, gémissant en crachant du sang au sol par le nez et ses lèvres fendues. Il grogna en essayant de se mettre sur les mains et les genoux. “Tu… oh, putain… tu m’as pété le nez, mec !”

Reid récupéra le fusil. “C’est le cadet de tes soucis maintenant.” Il appuya le canon contre les sales dreadlocks blonds.

Le réceptionniste se laissa immédiatement tomber à plat ventre en gémissant. “Ne… ne me tue pas… s’il te plaît, non… s’il te plaît… ne me tue pas…”

“Donne-moi ton téléphone.”

“Je n’ai… Je n’en ai pas…”

Reid se pencha à la taille et tâta rapidement les poches du type. Il ne mentait pas, il n’avait pas de téléphone, mais il avait un portefeuille. Reid l’ouvrit et vérifia son permis de conduire.

“Georges.” Reid ricana. Le réceptionniste n’avait pas une tête à s’appeler Georges. “Tu as une voiture ici, Georges ?”

“J’ai, j’ai une moto cross, g-garée à l’arrière…”

“Je ferai avec. Voilà ce qui va se passer, Georges. Je vais prendre ta moto. Toi, tu vas partir d’ici en marchant à pied. Ou en courant, si tu préfères. Tu vas aller à l’hôpital montrer ton nez. Tu vas leur dire qu’on t’a amoché dans un bar. Tu ne diras pas un mot sur cet endroit et pas un mot sur moi.” Il se pencha et baissa d’un ton. “Parce que j’ai un scanner de la police, Georges. Et si j’ai vent d’une seule mention, ou même d’un seul mot concernant un type qui correspond à ma description, je viendrais à…” Il regarda de nouveau sa pièce d’identité. “L’appartement 121B sur Cedar Road et je me pointerai avec ton fusil de chasse. Est-ce que tout est bien clair ?”

“J’ai pigé, j’ai pigé.” Le type bredouillait, du sang et de la salive pendant de ses lèvres. “Compris, je te promets que j’ai compris.”

“Bon, cet homme avec les filles. Quand sont-ils arrivés ici ?”

“J’ai vu… un homme, comme tu dis, mais je n’ai pas vu les filles…”

“Mais tu as vu un homme qui correspond à ma description ?”

“Oui, oui. Il n’avait vraiment pas l’air marrant. Il a à peine dit un mot. Il est arrivé hier soir, à la nuit tombée, et il a payé en espèces pour la nuit…”

“Quand est-il parti ?”

“Je ne sais pas ! Dans la nuit. Il a laissé la porte ouverte, sans quoi je n’aurai même pas su qu’il était parti…”

Durant la nuit ? Le cœur de Reid se serra. Il avait espéré trouver ses filles au motel, même s’il ne s’y attendait pas vraiment. Mais il pensait au moins avoir rattrapé son retard. S’ils avaient toute une journée d’avance sur lui… ils pouvaient être n’importe où.

Reid laissa tomber le portefeuille et recula, retirant le canon du fusil de la tête du jeune. “Va-t’en.”

Le réceptionniste ramassa son portefeuille et disparut en courant par la porte sombre, trébuchant une fois et tombant sur les mains avant de s’évanouir dans la nuit.

Reid éjecta les cartouches du fusil, quatre en tout, et les fourra dans la poche de sa veste. Il ne comptait pas prendre le fusil avec lui. C’était une arme illégale du fait de son canon et sa crosse coupés. D’ailleurs, elle n’avait probablement même pas été enregistrée avant ces modifications. Il nettoya soigneusement ses empreintes sur le fusil et le reposa à sa place, sous le comptoir.




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