Le Trône des Dragons
Morgan Rice


Le Temps des Sorciers #2
“Tous les ingrédients d'un bestseller : énigmes, rebondissements, mystère, preux chevaliers, amours naissants et cœurs brisés, déception et trahison. Des heures de lecture à tout âge. Vivement recommandé pour tous les inconditionnels de fantasy.”

–-Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (L'Anneau du Sorcier)



“Les prémices d'une série prometteuse.”

–-San Francisco Book Review (La Quête des Héros)



Morgan Rice, auteur du bestseller La Quête des Héros (plus de 1.300 commentaires cinq étoiles) revient avec une toute nouvelle saga de Fantasy.



Le Roi Godwin mobilise son armée pour franchir le pont et envahir le Sud. Son but ? Sauver Lenore, sa fille de 17 ans, retenue captive aux confins des terres du sud, sous l'étroite surveillance du Roi Ravin le maudit. Sa seule chance d'en réchapper ? Ne compter que sur elle-même.



Son frère Rodry décide de partir en mission – escorté par les chevaliers du Roi – afin de délivrer sa sœur en terrain hostile – Vars, l'un de ses frères, s'illustre par sa couardise et sa traîtrise.



Devin marche dans les traces de Maître Gray, avide de maîtriser son pouvoir et découvrir sa réelle identité.



Greave voyage en des contrées éloignées, en quête de la Maison des Lettrés, et tenter ainsi de sauver sa sœur Nerra.



Nerra, affaiblie par la maladie de l'homme de pierre, se meurt sur une île isolée, jadis placée sous la protection des dragons. Elle est prête à tout pour survivre.



Une bataille d'anthologie décidera du sort des deux royaumes.



LE TEMPS DES SORCIERS, une histoire mêlant amour, passion, rivalité fraternelle ; trésors cachés et malfrats ; moines et mercenaires ; honneur et gloire, trahison, hasard et destinée. Un récit qui vous tiendra en haleines des heures durant, découvrez un nouveau monde, tombez sous le charme de protagonistes inoubliables. Tout public.



Tome 3 (LE FILS DES DRAGONS) disponible en précommande !



“La fantasy tambour battant …. Les prémices d'une série prometteuse pour jeunes adultes.”

–-Midwest Book Review (La Quête des Héros)



“Un concentré d'action …. Rice et son style éblouissant, une énigme qui tient en haleine.”

–-Publishers Weekly (La Quête des Héros)





Morgan Rice

LE TRÔNE DES DRAGONS




LE TRÔNE DES DRAGONS




(LE TEMPS DES SORCIERS – TOME DEUX)




MORGAN RICE



Morgan Rice

Morgan Rice est bestseller et meilleure autrice d'après USA Today grâce à la série de fantasy L'ANNEAU DU SORCIER, dix-sept tomes ; bestseller avec MEMOIRES D'UN VAMPIRE, douze tomes ; bestseller avec LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique comprenant trois tomes ; la fantasy ROIS ET SORCIERS, six tomes ; la fantasy DE COURONNES ET DE GLOIRE, huit tomes ; la fantasy UN TRÔNE POUR DES SŒURS, huit tomes ; une nouvelle série de science-fiction, LES CHRONIQUES DE L’INVASION, en quatre tomes ; la fantasy OLIVER BLUE À L’ÉCOLE DES PROPHÈTES, quatre tomes ; la fantasy LE FIL DE L'ÉPÉE, quatre tomes ; et une nouvelle série de fantasy LE TEMPS DES SORCIERS. Les ouvrages de Morgan sont disponibles en livres audio et brochés et traduits en plus de 25 langues.



Morgan adore vous lire, rendez-vous sur www.morganricebooks.com (http://www.morganricebooks.com/), recevez un livre gratuit et des cadeaux ; téléchargez l'application gratuite et recevez des infos en avant-première, connectez-vous sur Facebook et Twitter, restons en contact !



Morgan Rice – Critiques

“Vous pensiez en avoir terminé avec la série L'ANNEAU DU SORCIER, vous aviez tort. Découvrez LE REVEIL DES DRAGONS, la nouvelle saga prometteuse de Morgan Rice, laissez-vous entraîner au pays des trolls et des dragons, où sens des valeurs, honneur, courage, magie et destinée règnent en maître. Les personnages de Morgan nous envoûtent au fil des pages … vivement recommandé pour tous les inconditionnels de fantasy.”



    --Books and Movie Reviews
    Roberto Mattos

“Un mélange de fantasy et d'action qui séduira les lecteurs de Morgan Rice et Christopher Paolini, auteur de L'HERITAGE … Les fans de fictions pour jeunes adultes vont littéralement dévorer le dernier opus de Rice.”



    --The Wanderer, A Literary Journal (Le Réveil des Dragons)

“Un ouvrage de fantasy de haut vol mêlant intrigue et mystère. La Quête des Héros aborde les thèmes du courage et de la réussite, l'âge adulte, la maturité, l'excellence … Réservé aux fans de fantasy, les protagonistes mêlent astuces et scènes d'action, abordant le passage du jeune Thor à l'âge adulte, une vie placée sous le signe de la chance …. prémices d'une série prometteuse pour jeunes adultes.”



    --Midwest Book Review (D. Donovan, eBook Reviewer)

“L'ANNEAU DU SORCIER comporte tous les ingrédients d'une recette à succès : intrigues, complots, mystères, preux chevaliers, amours naissantes et cœurs brisés, déception et trahison. Des heures de lecture, à tout âge. Chaudement recommandé pour les amoureux de fantasy.”



    --Books and Movie Reviews, Roberto Mattos 

“Avec ce premier tome "action" de la série de fantasy L'Anneau du Sorcier (14 tomes), Rice nous présente le jeune Thorgrin "Thor" McLeod, qui, à 14 ans, rêve d'intégrer la prestigieuse Légion d'Argent, les chevaliers d'élite du roi …. Une prose et une intrigue riches en rebondissements, Rice en majesté.”



    --Publishers Weekly



Livres par Morgan Rice

LE TEMPS DES SORCIERS

LE ROYAUME DES DRAGONS (Tome 1)

LE TRÔNE DES DRAGONS (Tome 2)

LE FILS DES DRAGONS (Tome 3)



OLIVER BLUE A L’ECOLE DES PROPHÈTES

LA FABRIQUE MAGIQUE (Tome 1)

L’ORBE DE KANDRA (Tome 2)

LES OBSIDIENNES (Tome 3)

LE SCEPTRE DE FEU (Tome 4)



LES CHRONIQUES DE L’INVASION

ATTAQUE EXTRATERRESTRE (Tome 1)

ARRIVÉE (Tome 2)

ASCENSION (Tome 3)

RETOUR (Tome 4)



LE FIL DE L’ÉPÉE

LES PLUS MÉRITANTS (Tome 1)

LES PLUS VAILLANTS (Tome 2)

LES DESTINÉS (Tome 3)

LES PLUS TÉMÉRAIRES (Tome 4)



UN TRÔNE POUR DES SŒURS

UN TRÔNE POUR DES SŒURS (Tome 1)

UNE COUR DE VOLEURS (Tome 2)

UNE CHANSON POUR DES ORPHELINES (Tome 3)

UN CHANT FUNÈBRE POUR DES PRINCES (Tome 4)

UN JOYAU POUR LA COUR (Tome 5)

UN BAISER POUR DES REINES (Tome 6)

UNE COURONNE POUR DES ASSASSINS (Tome 7)

UNE ÉTREINTE POUR DES HÉRITIÈRES (Tome 8)



DE COURONNES ET DE GLOIRE

ESCLAVE, GUERRIÈRE, REINE (Tome 1)

CANAILLE, PRISONNIÈRE, PRINCESSE (Tome 2)

CHEVALIER, HÉRITIER, PRINCE (Tome 3)

REBELLE, PION, ROI (Tome 4)

SOLDAT, FRÈRE, SORCIER (Tome 5)

HÉROÏNE, TRAÎTRESSE, FILLE (Tome 6)

SOUVERAIN, RIVALE, EXILÉE (Tome 7)

VAINQUEUR, VAINCU, FILS (Tome 8)



ROIS ET SORCIERS

LE RÉVEIL DES DRAGONS (Tome 1)

LE RÉVEIL DU VAILLANT (Tome 2)

LE POIDS DE L’HONNEUR (Tome 3)

UNE FORGE DE BRAVOURE (Tome 4)

UN ROYAUME D’OMBRES (Tome 5)

LA NUIT DES BRAVES (Tome 6)



L’ANNEAU DU SORCIER

LA QUÊTE DES HÉROS (Tome 1)

LA MARCHE DES ROIS (Tome 2)

LE DESTIN DES DRAGONS (Tome 3)

UN CRI D’HONNEUR (Tome 4)

UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome 5)

UN PRIX DE COURAGE (Tome 6)

UN RITE D’ÉPÉES (Tome 7)

UNE CONCESSION D’ARMES (Tome 8)

UN CIEL ENSORCELE (Tome 9)

UNE MER DE BOUCLIERS (Tome 10)

UN RÈGNE DE FER (Tome 11)

UNE TERRE DE FEU (Tome 12)

UNE LOI DE REINES (Tome 13)

LE SERMENT DES FRÈRES (Tome 14)

UN RÊVE DE MORTELS (Tome 15)

UNE JOUTE DE CHEVALIERS (Tome 16)

LE DON DU COMBAT (Tome 17)



TRILOGIE DES RESCAPÉS

ARENE UN: LA CHASSE AUX ESCLAVES (Tome 1)

DEUXIEME ARENE (Tome 2)

ARÈNE TROIS (Tome 3)



LES VAMPIRES DÉCHUS

AVANT L’AUBE (Tome 1)



MEMOIRES D'UN VAMPIRE

TRANSFORMATION (Tome 1)

ADORATION (Tome 2)

TRAHISON (Tome 3)

PREDESTINATION (Tome 4)

DÉSIR (Tome 5)

FIANÇAILLES (Tome 6)

SERMENT (Tome 7)

TROUVÉE (Tome 8)

RENÉE (Tome 9)

ARDEMMENT DÉSIRÉE (Tome 10)

SOUMISE AU DESTIN (Tome 11)

OBSESSION (Tome 12)


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Copyright © 2020 by Morgan Rice. Tous droits réservés. Sauf autorisation selon Copyright Act de 1976 des U.S.A., cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise par quelque moyen que ce soit, stockée sur une base de données ou stockage de données sans permission préalable de l'auteur. Cet ebook est destiné à un usage strictement personnel. Cet ebook ne peut être vendu ou cédé à des tiers. Vous souhaitez partager ce livre avec un tiers, nous vous remercions d'en acheter un exemplaire. Vous lisez ce livre sans l'avoir acheté, ce livre n'a pas été acheté pour votre propre utilisation, retournez-le et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, personnages, sociétés, organisations, lieux, évènements ou incidents sont issus de l'imagination de l'auteur et/ou utilisés en tant que fiction. Toute ressemblance avec des personnes actuelles, vivantes ou décédées, serait purement fortuite. Photo de couverture Copyright zeferli sous licence istockphoto.com.




CHAPITRE UN


Lenore se réveilla et crut, l'espace d'un instant, qu'il s'agissait d'un cauchemar. Allongée sur des draps moelleux, elle contemplait la modeste chambre de l'auberge, les horreurs auxquelles elle avait assisté n'étaient que le fruit de ses rêves troublés. Ce n'était pas vrai, c'était …

Vrai. Lenore en prenait peu à peu conscience, la douleur et les ecchymoses étaient la preuve tangible. Elle secoua la tête, essaya d'oublier où elle se trouvait, mais ses pensées l'assaillaient, telles les vagues impitoyables de l'océan.

Les mercenaires du Roi Ravin la retenaient captive. Il l'avait frappée lorsqu'elle s'était débattue. Eoris et Syrelle s'étaient montrés les plus virulents …

Lenore se força à regarder autour d'elle, à penser à autre chose.

La chambre située au premier étage de l'auberge était vide, il n'y avait qu'elle, Lenore savait qu'il s'agissait peut-être de son unique chance de survie. Elle se leva, tremblante, feignant d'ignorer ses membres endoloris.

Elle retomba sur le lit l'espace d'une seconde, se rattrapa sans faillir cette fois. Si elle se laissait choir, elle ne se relèverait pas, elle n'aurait alors plus qu'à attendre qu'ils l'emmènent sur les terres du roi Ravin.

Je dois me montrer forte.

Elle parvint à se lever, elle n'avait plus rien d'une princesse. Sa robe s'était déchirée durant sa violente capture, Lenore l'enfila en nouant les lambeaux de son mieux.

Elle avança vers la porte à pas de loup. Elle entendait Eoris et Syrelle discuter à l'extérieur, le cœur de Lenore cognait dans sa poitrine, elle redoutait qu'ils entrent.

“… on n'a pas pu prendre du bon temps avec la princesse ?” demanda Syrelle d'une voix suave et rageuse.

“Nous devons la ramener plus au sud, mon amour,” déclara Eoris. “Elle sera difficilement transportable si tu l'amoches.”

“Le Roi Ravin n'est pas marrant,” rétorqua Syrelle.

“Que crois-tu qu'il te fera lorsqu'il apprendra ce que tu viens de dire ?” répliqua Eoris. “Non, nous partons dans une heure. Nous nous dirigerons vers le pont le plus proche, que nous traverserons. N'oublie pas de laisser la vie sauve à quelques domestiques. Le Roi Ravin voudra leur tirer les vers du nez.”

Il voulait leur parler ? Lenore était partagée entre la joie de savoir que certaines de ses domestiques étaient encore en vie, et l'horreur d'imaginer ce qu'elles avaient enduré par sa faute, la crainte de savoir combien d'entre elles avaient péri, et la perplexité, pourquoi le Roi Ravin voulait attraper certaines d'entre elles vivantes, pour dire à tout le monde qu'il avait capturé la fille du Roi Godwin ?

Peu importe. Tout ce qui comptait était essayer de s'échapper. Elle avait déjà tenté mais n'avait pas réussi à aller plus loin que les écuries. Comment était-elle censée s'échapper, elle s'était déjà fait attraper, ils lui avaient prouvé qu'ils la rattraperaient, quoi qu'elle fasse ?

Non, elle n'abandonnerait pas, elle n'avait pas le droit. Lorsqu'ils auraient franchi le fleuve …  comment espérer pouvoir s'échapper d'ici ? Elle devait agir sur le champ, pendant qu'ils étaient occupés ; qu'ils la croyaient captive et sans défense.

Sachant que la porte ne constituait pas une issue, Lenore sortit par la fenêtre difficile à ouvrir, elle avait la certitude qu'elle ne grincerait pas et ne céderait pas tandis qu'elle ouvrit les volets, en veillant à ce que personne ne l'entende. Lenore ouvrit et s'immobilisa, guettant la moindre réaction. Personne ne fit irruption dans sa chambre, personne ne cria ou lança l'alarme.

Lenore contemplait le sol en contrebas. Le petit toit de l'étage inférieur, et l'auberge en contrebas, avec sa cour donnant sur les écuries. Elle était jonchée de corps entassés comme de vulgaires déchets, quantité négligeable pour les mercenaires qui les avaient occis. Lenore apercevait quelques sbires, non plus accoutrés en paysans, mais tout de cuir sombre et armures vêtus, prêts à combattre une armée ennemie.

Une femme se tenait devant un groupe de domestiques de Lenore. Elle pointa son arme vers deux d'entre elles, qui se mirent à courir, assez loin pour que Lenore ne puisse distinguer de qui il s'agissait. Puis, elle leva une petite arbalète.

“Non,” murmura Lenore horrifiée, avant que la première flèche ne soit tirée. Elle frappa la première servante dans le dos, qui chuta et roula dans la poussière. Elle se releva en hurlant, se retourna pour voir qui lui avait tiré dessus …

La seconde flèche l'atteignit en pleine poitrine.

Lenore avait envie de hurler, son cœur se brisait à la vue de cette innocente, presqu'une amie, tuée sauvagement, sans raison. Mais elle ne cria pas, elle aurait été découverte ; elle se trouvait dans une impasse. Elle se concentra sur la fille qui courait, l'une d'elles s'en sortirait.

Lenore attendit que les mercenaires s'éparpillent dans plusieurs directions, occupés qu'ils étaient à leurs préparatifs, sans un regard pour elle. Le moment venu, Lenore prit son courage à deux mains et enjamba la fenêtre. Elle atterrit sur le toit en saillie de l'étage inférieur, dans l'espoir qu'il supporterait son poids.

Elle se glissa, accroupie, au bord du toit, vérifia qu'il n'y avait personne en dessous et essaya de ne pas crier devant la hauteur. Elle devait y arriver ; il le fallait. Lenore s'agrippa au bord du toit, resta suspendue un instant, prit une profonde inspiration et se lâcha.

Elle tomba lourdement, la chute lui avait coupé le souffle et tant mieux, Lenore ne cria ainsi pas, ne se fit pas remarquer. Elle se mit à genoux, attendit que le vertige cesse et se força à se lever. Elle y parvint et atteignit l'ombre de la bâtisse la plus proche.

Elle ne tenta pas sa chance vers l'écurie cette fois-ci. Les mercenaires étaient bien trop nombreux, elle n'avait aucun espoir de prendre un cheval sans se faire repérer. Lenore était persuadée que son seul espoir était quitter l'auberge à pied, elle se cacherait dans les bois et buissons à proximité de la route en espérant qu'un de ses frères arriverait avec les hommes censées la protéger initialement …

Où étaient-ils ? Pourquoi n'étaient-ils pas venus la sauver ? Vars avait été envoyé pour la protéger, Rodry avait dit qu'il se chargerait de la procession de mariage, ni l'un ni l'autre n'étaient présents lorsque Lenore avait eu besoin d'eux. Elle se retrouvait seule, elle se glissa hors du village en espérant ne pas croiser de mercenaires.

Elle poursuivit son chemin ; la sortie du village n'était désormais plus très loin. Encore quelques pas, et le village serait derrière elle. Les mercenaires la retrouveraient-ils une fois à découvert ?

Cette seule pensée lui fit presser le pas. Lenore se faufila sous l'ombre de la maison la plus proche. Elle y était presque.

Une zone à découvert s'ouvrait devant elle, Lenore se figea, attendit, regarda à droite et à gauche. Elle ne voyait personne mais savait qu'elle ne serait pas à l'abri pour autant avec pareils individus. Mais elle ne ferait rien si elle restait plantée là …

Lenore courut comme une dératée, le moindre pas la faisait souffrir, elle avança prudemment à découvert. Elle entendit crier dans l'auberge derrière elle, Eoris ou Syrelle avait dû entrer dans la chambre et découvrir sa disparition. Les savoir à sa poursuite lui donna des ailes, elle courut vers les buissons en bordure de route afin de se cacher, être en sûreté.

“Elle est là !” ils l'avaient repérée. Elle continua d'avancer, ne sachant que faire, elle retomberait entre leurs griffes si elle s'arrêtait.

Elle ne pouvait pas courir plus vite mais se déplaçait parmi les arbres et les buissons bordant le chemin, elle haletait, slalomait dans l'espoir de semer ses poursuivants.

Lenore entendit des bruits de pas derrière elle, elle se refugia derrière un arbre, n'osant pas regarder derrière. Elle devait atteindre le prochain arbre, la végétation y était plus dense. Elle parviendrait peut-être à les semer, elle devait faire un choix. Droite ou gauche … gauche ou droite …

Lenore prit à gauche et comprit immédiatement qu'elle avait pris la mauvaise décision, des mains vigoureuses s'emparèrent d'elle, on la plaqua au sol, elle avait le souffle coupé. Elle essaya de lutter mais c'était peine perdu. L'homme attrapa ses mains qu'il noua et la releva.

Il s'agissait d'Ethir, l'homme qui l'avait retrouvée aux écuries ; le premier qui l'avait … Il la souleva comme un fétu de paille et la remit sur pieds.

“Vous allez regretter de vous être enfuie, Princesse,” dit-il d'un ton doucereux. “Nous ferons en sorte que vous le regrettiez.”

“Je vous en supplie,” implorait Lenore, peine perdue. Ethir la traîna vers les chevaux qui patientaient et le voyage vers le sud, des moments d'horreur l'attendaient par-delà les ponts menant aux confins du royaume.




CHAPITRE DEUX


Le Roi Godwin II du Royaume du Nord, installé sur son trône devant sa foule de courtisans, avait du mal à garder son calme. Il détestait être assis là, comme si de rien n'était, après ce qui s'était produit, sa fille Nerra avait été contrainte à l'exil. Il voulait quitter son trône et partir à sa recherche mais c'était impossible.

Il devait rester assis et recevoir sa cour, dans ce grand salon qui portait encore les traces du festin. Le grand salon était immense, tout en pierre, des bannières au mur indiquaient les ponts délimitant le territoire du Nord. Des tapis avaient été installés, chacun réservé à un rang particulier de la noblesse, ou à des familles de nobles.

Il devait se tenir devant eux, seul, Aethe ne se montrerait jamais devant les courtisans qui avaient œuvré au renvoi de Nerra. Godwin aurait préféré être n'importe où, mais certainement pas ici : le royaume de Ravin, le troisième continent de Sarrass, peu importe.

Comment faire semblant alors que Nerra était bannie, que sa benjamine, Erin, avait déserté pour devenir chevalier ? Godwin se savait échevelé, sa barbe grise pas soignée, ses robes tâchées, il n'avait guère fermé l'œil depuis ces derniers jours. Le Duc Viris et ses sbires le regardaient avec un amusement flagrant. Si le fils de cet homme ne devait pas épouser sa fille …

Songer à Lenore l'apaisait. Elle était partie en procession, en compagnie de Vars. Elle serait bientôt de retour, tout se passerait bien. Entre temps, il devait s'occuper d'affaires sérieuses ; des rumeurs enflaient à la cour, un danger menaçait.

“Montre-toi, mon fils !” tempêta Godwin. “Rodry, sors de là et montre-toi !”

Son plus jeune fils fendit la foule, tous le regardaient, on aurait dit un chevalier, qu'il était d'ailleurs, tout le portrait de Godwin au même âge. Grand et musclé par des années de pratique de l'épée, les cheveux blonds coupés courts afin de ne pas être gêné. Un guerrier pur et dur, tous le regardaient avancer avec affection. Si seulement il réfléchissait, de temps à autre.

“Tout va bien Père ?” demanda-t-il en faisant la révérence.

“Non,” rétorqua Godwin. “Tu croyais que je ne découvrirais pas ce qui est arrivé à l'ambassadeur ?”

Il s'adressait à son plus jeune fils, foncièrement honnête. Il ne pourrait plus s'en cacher et faire comme si de rien n'était. Vars aurait certainement dissimulé sa peur, Greave aurait cherché à négocier à grands renforts de palabres, mais Rodry se tenait là, solide comme un roc. Et censé en plus, vu sa réponse.

“Je ne pouvais décemment rester sans rien faire, il venait d'insulter toute notre famille, notre royaume,” expliqua Rodry.

“Tu as eu exactement le comportement qui s'imposait,” répliqua Godwin. “Tu as rasé ses cheveux, tué deux de ses gardes … Si tu n'étais pas mon fils héritier, tu serais pendu haut et court. Quant à tes amis …”

“Ils n'y sont pour rien,” répondit Rodry, impassible, assumant l'entière responsabilité de ses actes. S'il n'était pas si hors de lui devant leur stupidité à tous, Godwin serait presque fier de lui.

“Ils se feront pincer tôt ou tard. Crois-tu qu'un homme tel que le Roi Ravin passera l'éponge ? J'ai renvoyé son ambassadeur car il ne pouvait rien nous faire. Tu lui as offert une bonne raison de passer à l'offensive sur un plateau.”

“Nous serons tous présents pour l'arrêter le moment voulu,” affirma Rodry. Il ne regrettait rien. Il était certes un adulte, un chevalier, mais il n'avait jamais vraiment connu la guerre. Oh, il s'était battu contre des bandits et des créatures, comme tout Chevalier d'Argent qui se respecte, mais il n'avait jamais affronté une armée au champ de bataille comme Godwin dans sa jeunesse, vu le chaos, la mort …

“Il suffit,” répondit Godwin. “Tu as agi bêtement, Rodry. Tu dois apprendre à te contenir si tu veux être roi.”

“Je—” reprit Rodry, prêt à argumenter.

“Tais-toi,” asséna Godwin. “Tu discutes car tel est ton caractère. Je suis le roi, l'affaire est close.”

Godwin crut l'espace d'un instant que son fils se rebifferait, qu'il devrait le punir d'un juste châtiment en tant qu'héritier du trône. Rodry tint fort heureusement sa langue.

“Si tu persistes dans tes erreurs, je me verrais contraint de te retirer ton grade de chevalier,” annonça Godwin. Il ne pouvait imaginer pire pour Rodry, le message ferait certainement mouche. “Hors de ma vue, avant que je perde mon calme, tout comme toi.”

Rodry s'empourpra, il pensait que son fils resterait pour argumenter mais il préféra s'abstenir. Il pivota sur ses talons et quitta le hall. Ça lui servirait peut-être de leçon. Il se rassit sur son solide trône en bois sombre, attendit de voir qui oserait l'approcher, sa colère contre son fils couvant toujours.

Finnal, son futur gendre, prit la parole, il s'avança d'un pas léger et effectua une gracieuse révérence.

“Votre Majesté. Pardonnez-moi mais au vu des évènements ayant émaillé les préparatifs du mariage, ma famille aurait quelques … requêtes à formuler.”

Sa famille, c'est à dire le Duc Viris, se tenait dans le fond, tout sourire, aussi calme qu'un héron guettant sa proie sur la rive. Cet homme n'était jamais directement responsable de quoi que ce soit, mais il était toujours présent, hors d'atteinte, le parfait innocent.

“Quel genre de requêtes ?” demanda Godwin.

Finnal avança et lui tendit un rouleau de parchemin. L'approche était subtile, il n'aurait ainsi pas à lire les demandes inscrites sur le parchemin.

Car il s'agissait bien là de demandes ; voilées certes, mais des demandes tout de même. Alors qu'avant, les terres offertes en dot se bornaient à quelques villages ici et là, la donne avait désormais changé, tous étaient concernés. Ce qui impliquait plus d'argent bien évidemment, mais les bénéfices réels étaient tout autres, englobaient un bateau de pêche par-ci, une taxe sur la farine par là. Trois fois rien, Godwin passerait probablement pour un miséreux s'il en prenait ombrage, mais mis bout à bout, le pécule ainsi constitué devenait non négligeable.

“Ce n'est pas ce que nos familles avaient convenu,” précisa-t-il.

Finnal effectua une élégante révérence dont il avait le secret. “Mon père est persuadé qu'un accord est sans nul doute … négociable. De plus, des circonstances particulières ont vu le jour, mon roi.”

“Quelles circonstances ?” demanda Godwin.

“Une famille ayant un membre atteint de la maladie de l'homme de pierre complique quelque peu le mariage,” poursuivit Finnal. Il semblait vouloir s'excuser mais Godwin n'était pas dupe. Etait-ce la raison de la présence de son père, un autre noble avait divulgué la maladie de Nerra au grand jour ? Dans le seul but de négocier ?

Godwin se leva de son trône, fou de rage. Il n'était pas certain de savoir quoi dire ni quoi faire, il n'en eut pas le temps, les portes du salon s'ouvrirent en grand sur une domestique tenue par un garde.

Godwin ne prêtait en général pas attention aux servantes mais était presque convaincu que cette dernière faisait partie de l'escorte de Lenore, partie depuis quelques jours.

Godwin s'arrêta net, sa colère céda la place à une froideur glaciale.

“Votre Majesté,” commença le garde. “Votre Majesté, nous avons été attaqués !”

Godwin mit une seconde à recouvrer la parole, tant sa peur était grande.

“Attaqués ? Que s'est-il passé ?” demanda-t-il. Il regarda la jeune femme, qui ne tenait plus sur ses jambes.

“Nous … nous étions …” elle secouait la tête, comme si elle avait du mal à s'exprimer. “Dans une auberge … il y avait du monde. Des hommes du Roi Ravin …”

La crainte de Godwin se mua en horreur.

“Où est Lenore ? Où est-elle ?”

“Ils l'ont enlevée,” répondit la servante. “Ils ont tué les gardes, nous ont enlevées et …” Godwin comprit, alors qu'elle s'interrompait. “Ils en ont relâché certaines, ils voulaient qu'on vienne tout vous raconter.”

“Et Lenore ? Et ma fille ?”

“Ils la détiennent,” dit la jeune femme. “Ils veulent l'emmener vers le sud, franchir les ponts, la livrer au Roi Ravin.”

Plus rien n'avait d'importance ; la réaction disproportionnée de son fils, les exigences de son futur gendre. Tout ce qui comptait était qu'une autre de ses filles était en danger, cette fois-ci il ne la laisserait pas tomber, pas comme pour Nerra.

“Qu'on fasse venir mes chevaliers !” aboya-t-il. “Portez un message aux Chevaliers d'Argent. Appelez mes gardes. Je veux voir tous mes hommes ici ! Que faites-vous planté là ? Exécution !”

Gardes et domestiques s'activèrent, certains couraient pour envoyer des messages, d'autres se dépêchaient de prendre les armes. Godwin sortit en trombe du grand salon, traversa le château sans prêter attention à ses suivants. Il courut dans l'escalier en colimaçon, ses pieds volaient littéralement sur les pierres émoussées. Il dépassa des corridors aux murs agrémentés de tapisseries, des couloirs aux dalles usées à force de passage. Il se dirigea vers l'armurerie, une immense porte en cuivre massif séparait le château de l'antre des armes forgées par les meilleurs artisans de la Maison des Armes. Les gardes s'écartèrent pour le laisser passer.

Son armure reposait sur ses deux pieds, sa cuirasse usée par les ans, ses jambières arboraient un entrelacs d'arabesques. En temps normal, Godwin aurait attendu l'aide d'un page mais il l'enfila seul, ajusta les attaches, serra les lacets. Il devait aller trouver la reine dans ses appartements pour lui annoncer qu'une de ses filles était en danger. Godwin aurait pu affronter mille armées mais n'était pas prêt à ça.

Ce qui l'attendait était bien pire. Lenore était en danger, elle avait probablement subi des horreurs inimaginables. Même avec toutes ses armées, Godwin ignorait s'ils arriveraient à temps pour la sauver, ni à quoi s'attendre de ses ennemis. Seule certitude, il ne pouvait pas se permettre de perdre une autre fille, pas maintenant.

“Je la ramènerai,” dit-il à voix haute. “Je ramènerai ma fille, quoiqu'il arrive.”




CHAPITRE TROIS


Rodry était furieux, il bouillait de colère, tel le magma des volcans des territoires du Nord, le pire était à venir. Des domestiques passèrent précipitamment à ses côtés, Rodry s'écarta prudemment sur leur passage ; il n'était pas comme son frère Vars, pas du genre à faire payer à autrui sa mauvaise humeur.

Sa mauvaise humeur ? Le terme était mal choisi pour illustrer l'humiliation subie par son père, il aurait dû mettre son plan à exécution bien avant.

Rodry attendit le groupe de ses amis qui approchaient. Aucun d'eux ne pouvait se targuer d'être un chevalier digne de ce nom mais il pouvait compter sur leur soutien.

“Ton père a l'air furieux,” annonça Kay, l'un de ses amis, des plus nerveux.

“Tu es en colère parce que c'est toi qui as escorté l'ambassadeur juste à la frontière,” répondit Mautlice, fils d'un comte, toujours prêt à chasser, et doué de surcroît.

“Il ne vous fera aucun mal,” déclara Rodry. “Je lui ai dit que j'avais agi seul.”

“Inutile,” renchérit Seris, replet, tout de velours vêtu, toujours partant, Rodry pouvait compter sur lui pour le soutenir.

“Merci,” répondit Rodry. “Mes deux frères tournent toujours autour du pot lorsqu'ils ont quelque chose à dire. J'apprécie la franchise et l'honnêteté.”

“Tu me paraît tout de même bien remonté,” affirma Kay.

Doux euphémisme pour illustrer ce que Rodry ressentait à l'instant présent. "Humilié" serait plus à propos. Frustré de se sentir inutile. Frustré contre son père pour avoir renvoyé Nerra, qui semblait fâché contre lui, bien qu'il n'ait fait que ce que l'honneur lui dictait avec cet ambassadeur, bien résolu à faire des ronds de jambes avec Finnal et sa famille en dépit des rumeurs qui couraient sur son compte.

Rodry se demandait parfois s'il comprendrait un jour quelque chose à la politique. Et pourquoi d'ailleurs ? Un homme devait bien se comporter, en homme d'honneur, il estimait que ses semblables devaient faire de même. Il se montrerait assez fort pour protéger ses amis et combattre le mal. Tout le reste n'était que … des enfantillages.

Il prit la direction de ses appartements, parcourut le dédale de couloirs qui s'entrelaçaient dans le château, les autres lui emboîtèrent le pas. Ils traversèrent une galerie ornée de vitraux qui laissaient passer une lumière chamarrée, jusqu'à une vaste salle de réception pourvue de meubles en chêne massif. Rodry poussa une table en travers de son passage et poursuivit son chemin.

Le château était en effervescence mais Rodry était trop fâché pour le remarquer. C'était probablement lié au mariage. Le château peinait à suivre le rythme depuis que son père avait avancé le départ de la procession.

Rodry arriva dans ses appartements, plus spartiates et fonctionnels que ceux de ses frères, des malles et des coffres s'alignaient le long d'un mur. Ses armures d'une propreté irréprochable, minutieusement entretenues, comme le lui avaient appris les Chevaliers d'Argent, reposaient sur des socles.

Il songea à la confrérie et Erin, le Commandant Harr avait envoyé un message à la cour les avisant de sa présence parmi eux. Rodry aurait dû se douter que sa petite sœur aurait filé droit chez les Chevaliers mais il n'y avait pas cru, les filles ne faisaient généralement pas ce genre de chose.

Il devrait peut-être la rejoindre et la ramener. Il avait le droit de pénétrer dans la forteresse, étant lui-même un Chevalier d'Argent. En tant que demi-frère d'Erin, il pourrait lui parler, voire, la ramener. En même temps, Rodry était content qu'au moins un des membres de la famille mène sa vie librement.

“Allons nous entraîner à la Maison des Armes,” déclara-t-il.

“Encore ?” rétorqua Kay. “Je préfèrerais chasser.”

“Vous affirmez tous vouloir devenir chevalier,” poursuivit Rodry. “Vous devez savoir vous battre. Prenez des leçons avec le Maître d'armes Wendros, et après on verra.”

Ce qui impliquerait de nombreuses leçons, ils devaient garder espoir.

“Viens. Tu pourras ainsi faire bonne impression sur la servante de ma sœur qui te plait tant.”

“Tu crois ?” demanda Kay.

“Il a besoin de faire quelque chose pour l'impressionner,” lança Seris, tous éclatèrent de rire.

La conversation du groupe dériva sur des plaisanteries grivoises et la saine camaraderie, les vrais chevaliers ne passaient pas leur temps à ça, songea Rodry, mais il se tut et ravala sa colère.

Un domestique arriva en courant.

“Votre Altesse. Le Roi m'envoie. C'est au sujet de la Princesse Lenore.”

Rodry fit instantanément volte-face. “Quoi ? Que se passe-t-il ?”

Le ton du domestique n'augurait rien de bon, il s'agissait forcément d'une mauvaise nouvelle.

“Elle a été attaquée. Les hommes du Roi Ravin l'emmènent vers le sud et vont franchir un pont. Le Roi rassemble ses chevaliers. Il a fait parvenir un message aux Chevaliers d'Argent.”

“Il rassemble ses chevaliers ?” demanda Rodry en bondissant vers son armure, sur son socle. “Combien de temps cela prendra-t-il ?”

Trop longtemps, la réponse était évidente. Son père était le roi, il agirait lentement, recueillerait d'abord l'assentiment de tous avant de rameuter les troupes. Des préparatifs, de l'action, jamais. Comme avec l'ambassadeur.

“Mon père perd toujours du temps,” répondit Rodry. “Il va les laisser s'enfuir vers le sud et se plaindre que ma sœur est perdue corps et biens.” Il s'adressa au domestique. “Comment se fait-il que Lenore ait été attaquée ? Où étaient Vars et ses hommes ?”

“Je … nul ne le sait, Votre Altesse,” répondit le domestique.

En d'autres termes, Vars n'était pas là où il aurait dû être. Un sentiment de colère et de culpabilité s'empara de Rodry. Il aurait dû s'en mêler lorsque son père avait demandé à Vars d'accompagner Lenore, il aurait dû insister pour l'escorter personnellement. Il aurait dû veiller sur elle.

Il comptait bien y remédier. Rodry regarda ses amis tour à tour. Ils ne faisaient pas partie de la confrérie des Chevaliers d'Argent mais avaient participé à suffisamment de chasses et étaient entraînés au maniement des armes. Ils étaient bel et bien présents.

“Seris, va chercher les autres le plus possible, fais vite. Raconte-leur ce qui s'est passé, dis-leur que j'ai besoin d'eux. Mautlice, fais préparer les chevaux. Soudoie les palefreniers si nécessaire. Kay, tu m'accompagnes chercher les armes.”

“Nous nous joignons aux forces de ton père ?” demanda Kay.

Rodry ne put contenir sa colère plus longtemps, il donna un violent coup de poing dans le mur qui les fit tous tressaillir.

“Mon père n'est pas suffisamment rapide !” hurla-t-il. “Un petit groupe ira plus vite. Non, j'en fais une affaire personnelle. Je vais aller chercher ma sœur, je la ramènerai saine et sauve. Kay, si cette fille que tu aimes tant est l'une de ses servantes, elle est certainement en danger. Tu veux bien me prêter main forte ?”

“Je …” Kay opina du chef.

“Vous tous,” cingla Rodry. “Vous prétendez vouloir devenir chevaliers. Vous dites vouloir faire vos preuves. Le moment est venu. Nous nous comportons en vrais chevaliers. Nous protégeons ceux qui en ont besoin.” Il les dévisageait d'un air implorant. “Je vous en supplie. Je ne vous le demande pas en tant que prince, mais en tant qu'ami. Aidez-moi à sauver ma sœur.”

Ils n'y étaient pas obligés. Ils devaient théoriquement grossir les rangs des combattants de son père, suivre le mouvement, comme tout le monde. Rodry fut soulagé de les voir acquiescer, tour à tour.

“Je trouverai d'autres hommes,” promit Seris. “J'en ai croisé quelques-uns dans la grande galerie tout à l'heure. Probablement des gardes ou des chevaliers …”

“Halfin et Twell sont les bienvenus,” affirma Rodry. “Mais les chevaliers ont prêté allégeance à mon père.” Il marqua une pause. “Je ne vous garantis pas qu'il ne vous arrivera rien. Mon père sera hors de lui, même si nous parvenons à nos fins. Mais je dois agir. Je ne peux pas rester les bras ballants.”

Tous acquiescèrent.

“Je vais t'aider à revêtir ton armure,” proposa Kay.

Rodry enfila sa cotte de mailles mais il avait besoin de son ami pour resserrer les sangles de sa cuirasse et des épaulettes. Vint ensuite le tour du gorgerin et des gantelets. En temps normal, Rodry ne montait pas à cheval en armure mais il n'aurait pas besoin d'approcher les ravisseurs de sa sœur, il se bornerait à les arrêter et assurer sa protection.

“Dépêchons-nous. Il n'y a pas de temps à perdre.”

Les autres s'attelèrent aux tâches qu'il leur avait confiées, Rodry prépara ses armes : épée lance, dague et massue. Il traversa le château en trombe, les domestiques s'écartèrent sur son passage. Ils devaient avoir senti cette rage qui bouillait en lui, qui le poussait à aller de l'avant.

Mautlice avait réussi à se procurer des montures aux écuries. La plupart de ses amis étaient déjà sur site, ainsi qu'une demi-douzaine de gardes, la compagnie comptait une vingtaine d'hommes. Certains portaient une armure comme Rodry, d'autres de simples vêtements en cuir ou des cottes de mailles, ils avaient revêtu ce qui leur tombait sous la main. Serait-ce suffisant ?

Il faudrait bien, le temps pressait, ils s'élanceraient bientôt sur les traces de Lenore.

Rodry chevaucherait en tête. Il mit un pied à l'étrier et se hissa en selle. Les grilles du château grandes ouvertes donnaient sur la cité de Royalsport.

Rodry se tourna pour regarder ses hommes. L'espace d'un instant, en plein soleil, on aurait cru voir de vrais chevaliers. Il ignorait s'ils feraient le poids face aux soldats du Roi Ravin mais il espérait qu'ils se montreraient suffisamment rapides et capables pour sauver sa sœur. Il tira l'épée de son fourreau et fendit l'air.

“En avant !”

Les sabots des chevaux martelaient le sol au galop, Rodry espérait qu'il n'était pas trop tard.




CHAPITRE QUATRE


Devin revint sur Royalsport, abasourdi, n'en croyant toujours pas ses yeux. Qu'avait-il trouvé ? S'agissait-il d'un dragon, personne n'en avait vu depuis des lustres ?

C'était bien plus que ça ; il ne savait même pas de quoi il s'agissait à vrai dire. Ses rêves lui avaient permis de comprendre qu'il n'était pas celui qu'il croyait être, qu'il était étranger au Royaume du Nord. Devin ne savait que penser, il ignorait quelle était sa mission. Etait-ce lié à ce qu'il avait fait contre les loups ? Il avait fait de la magie, mais qu'est-ce que cela signifiait ?

Parvenu aux abords de la cité, il se dirigea instinctivement vers les nombreux ponts qu'il lui faudrait franchir pour rentrer chez lui. Il avait parcouru une douzaine de pas parmi la foule avant de réaliser qu'il n'avait plus de foyer. Il ne pouvait retourner à la Maison des Armes, il n'y travaillait plus, que faire ?

Il contempla la ville sous le soleil en ce milieu de matinée, comme si les brumes de la veille n'étaient que le fruit de son imagination. Les maisons au toit de chaume s'éparpillaient parmi les cours d'eau étendant leurs méandres au sein de la cité, telle une toile d'araignée s'étendrait sur un miroir. Devin distinguait nettement les quartiers nobles, pauvres, miséreux, jusqu'à l'endroit où se trouvait sa maison … son ancienne maison, se corrigea-t-il.

Les gens se bousculaient dans les rues pavées, vers les commerces où ils travaillaient, vers les grandes bâtisses des Maisons surplombant la cité. Les forges de la Maison des Armes crachaient déjà leur fumée vers l'azur, tandis que la Maison des Lettrés demeurait à l'écart de la cacophonie ambiante. La Maison des Marchands se nichait au cœur des marchés, tandis que la Maison des Soupirs était silencieuse en journée, après le départ du dernier client de la veille. La cité exsudait un mélange d'odeurs de fumée et de sueur, une foule d'individus impossible à ignorer.

Le regard de Devin porta plus loin, vers la masse imposante du château aux murailles grises. Rodry pourrait s'y rendre, le prince l'aiderait. Maître Grey serait peut-être présent, Devin obtiendrait peut-être cette fois-ci les réponses à ses questions. Il aurait peut-être la chance d'apercevoir la princesse Lenore si elle n'était pas déjà partie en procession, Devin avait le cœur gros, il ne devait pas se laisser bercer d'illusions.

Il se mit en route vers le château, sa silhouette élancée se faufilait parmi la foule encombrant les ruelles. Plus grand que la plupart de ses condisciples, il se fraya facilement un passage, évitant les étals en pleine rue, où se massait le peuple, observant le réseau des ruisseaux parcourant la cité.

Devin ôta une mèche brune devant ses yeux, se demandant si les cours d'eau seraient assez bas pour les franchir à cette heure sans se salir. Les riches vêtements prêtés par Sire Halfin étaient certes maculés de boue suite à son incursion en forêt, mieux valait ne pas courir le risque de les souiller un peu plus. Pas s'il comptait entrer au château, du moins.

Devin décida de franchir les ponts en pierre et bois les uns après les autres et parvenir ainsi jusqu'au château. Il aperçut une petite troupe de cavaliers visiblement pressés traverser la cité sur un pont voisin. Devin crut apercevoir Rodry à leur tête, mais ils étaient trop loin pour qu'il puisse les héler.

Il poursuivit son chemin vers le château, traversant les quartiers plus huppés. Il était habitué à ce que les gardes lui lancent des regards au passage, mais ils semblaient distraits. Devin pressa le pas, il se passait quelque chose, les réponses à ses questions se trouvaient au château.

Il s'arrêta net face à la silhouette qui se tenait devant les grilles du château. Maître Grey, en robe blanc et or, manipulait des runes et autres signes cabalistiques libérant de la lumière, il se tourna et fixa Devin droit dans les yeux. Il ôta sa capuche, révélant son crâne rasé et son regard perçant.

"Que se passe-t-il ?" demanda Devin. "Où courent-ils donc tous ?"

"Ce n'est pas l'objet de ta venue," déclara Maître Grey, d'un ton qui donnait à penser qu'il savait parfaitement ce que Devin avait vu.

"Non," avoua Devin. "Je … je vous suivais, j'ai vu … un dragon …"

"Tu es venu chercher des réponses," répondit Maître Grey. "Tu veux en savoir plus sur la magie."

Devin acquiesça.

“Vraiment ?” demanda le sorcier. “Tu veux vraiment apprendre à maîtriser ce qui risque de te détruire à tout jamais ?”

Devin réfléchit. Voilà encore un jour ou deux, il n'y aurait même pas songé. Mais aujourd'hui … il n'avait plus rien à perdre. Plus de maison, plus de famille …

“Je veux apprendre.”

“Suis-moi,” Maître Grey se retourna et s'éloigna, sachant que Devin le suivrait forcément. Pour une fois, le sorcier ne disparut pas hors de sa vue, Devin était si reconnaissant de pouvoir le suivre qu'il s'empressa de lui emboîter le pas alors qu'il pénétrait au château. La foule de serviteurs s'écarta devant le mage.

"Je … j'ai fait des rêves étranges", dit Devin en marchant. "J'ai rêvé que je n'étais pas celui que je croyais être."

Maître Grey ne répondit pas et continua d'avancer jusqu'à une volée de marches qui s'enfonçait dans les entrailles du château. Des torches vacillantes projetaient des ombres sur des pierres érodées plus anciennes encore que le château, un restant de mortier s'effritait, victime de l'usure des temps.

"Ça descend," déclara Devin. "Où allons-nous ?"

Encore une fois, il n'obtint pas de réponse du mage. Devin sentait la frustration le gagner. Il se planta devant Maître Grey, bien résolu à le faire réagir. Le sorcier s'arrêta et le regarda fixement jusqu'à ce que Devin s'écarte.

"Je ne veux que des réponses !" renchérit Devin.

"Les réponses sont souvent précieuses," déclara Maître Grey. "Mais rares."

"J'aimerais simplement comprendre ce que j'ai vu", poursuivit Devin. "Je sais que je suis né lors de la lune du dragon. Que mes parents ne sont pas mes vrais parents."

"Des choses dangereuses," déclara Maître Grey. "Peut-être encore plus dangereuses à savoir."

"Vous ne m'expliquerez donc rien," hasarda Devin. "Pourquoi être venu à ma rencontre, si ce n'est pour me fournir des explications ?"

"Parce que tu as une mission à accomplir. Une mission qui pourrait s'avérer importante dans les jours à venir."

"Quelle mission ?"

Ils atteignirent une porte en chêne foncé bardée de fer que Maître Grey ouvrit, révélant un pièce voûtée, une fenêtre laissait pénétrer un puits de lumière formant un halo de clarté sur les dalles blanc et noir. La pièce comprenait une forge, un creuset, une enclume ainsi que tous les outils nécessaires au travail du métal, disposés sur des étagères en fer noirci.

Un lieu étrange, des symboles gravés à leur surface rappelaient ceux figurant sur les robes de Maître Grey.

“Ces outils sont magiques ?”

A son grand étonnement, Maître Grey secoua la tête. “Il ne s'agit pas de les rendre magiques, mais de parvenir à insuffler la magie lorsque tu t'en sers.”

“Comment dois-je m'y prendre ?”

Le sourire énigmatique de Maître Grey s'avérait indéchiffrable. “Tu connais déjà l'effet produit lorsqu'on invoque la magie. Tu dois simplement la guider dans le métal travaillé.”

“Mais comment faire ?” répéta Devin.

“Tu apprendras,” lui assura Maître Grey. Il lui montra la forge. “Il le faudra bien, la chaleur ou le marteau ne suffiront pas à dompter le métal d'astéroïde.”

Devin regarda le métal de météorite, posé près de la fonderie. Il avança, le toucha, quelque chose de non identifiable, d'incompréhensible s'en dégageait, courait sous ses doigts.

“Il te parle,” déclara Maître Grey. Il alla se placer près du mur. “Tu dois désormais doser ta réponse. La magie est dangereuse. Mes sorts parviendront à la museler mais si tu t'y prends mal … le métal te dévorera.”

“Il me dévorera ?” répéta Devin. Le fer et l'acier n'étaient plus qu'un lointain souvenir.

“Le métal est imprégné de magie. Tu dois le façonner mais si tu en ajoutes en excès, tu peux y laisser la vie,” expliqua Maître Grey. “Trouve la magie qui te correspond, mon garçon. Canalise-la, sers-t'en pour façonner ce métal. Commence par le fondre.”

Devin voulut rétorquer mais telle était sa mission. Il devait la mener à bien s'il voulait gagner sa place au sein du château. Il devrait remettre cette épée au roi … ou à Rodry. Mais tout d'abord, il devait la fabriquer.

Il prépara le feu pour la fonte, le bois d'abord, puis le charbon, actionna les soufflets afin d'attiser les braises. Il observait les flammes, le feu serait à bonne température lorsque qu'elles atteindraient la couleur voulue.

“Il ne suffit pas de chauffer mon garçon,” lui rappela Maître Grey.

Devin fit abstraction du reste, essaya de retrouver ce pouvoir dont il avait fait usage dans la vallée, un pouvoir qui faisait écho au métal. Devin toucha le minerai, se concentra sur la sensation. Il le sentait, oui, il le sentait. Il fit en sorte que cette sensation se propage dans la fonderie, dans les flammes …

Il s'écarta de justesse tandis que les flammes jaillissaient, le léchant presque et apportant avec elles des réminiscences de sa vision du dragon. Tandis qu'il jetait les pierres par terre, Devin vit que les sortilèges de Maître Grey prenaient vie, absorbant le pouvoir ainsi libéré.

“Je …” Devin chancelait. “Je n'y arrive pas.”

“Tu y arriveras, tu en es capable. Patience.”

Devin manifestait son impatience, des cris retentissaient dans le château, comme lors d'une attaque.

"Que se passe-t-il ?"

"Cela ne te concerne pas."

"Je veux savoir." Il recula. "Que me cachez-vous ?"

"Je sais des choses que tu ignores."

Devin se dirigea vers la porte. "Je le découvrirai par moi-même."

“La Princesse Lenore a été enlevée par les hommes du Roi Ravin,” l'informa Maître Grey avec une certaine compassion, l'air détaché, comme si cette affaire ne l'affectait pas. “Le Prince Rodry est parti à son secours, son père rassemble ses hommes pour franchir les ponts menant vers le sud.”

Devin crut que son cœur s'arrêtait. Lenore était en danger ? Il voulait se lancer à sa rescousse, la sauver. Il ignorait d'où venait ce sentiment, mais il était bel et bien présent, il ne pouvait rester sans rien faire, la sachant en danger.

"Je dois rejoindre les forces armées du roi," dit-il en se dirigeant vers la porte.

Maître Grey se posta devant lui. "Pourquoi ?"

"Je pourrais … je pourrais aller combattre pour la sauver."

"Crois-tu qu'il n'y a pas suffisamment d'hommes à ses trousses ? Le prince Rodry est accompagné de ses … amis. Le roi a ses chevaliers et ses gardes. Tu ne leur serais d'aucune utilité, hormis te faire tuer."

Il en était persuadé, aussi sûr que deux et deux font quatre.

"Qu'est-ce que ça peut vous faire ?"

"Je m'en préoccupe parce que tu es trop important pour périr de la sorte. Le garçon né le jour de la lune en dragon ? Celui de la prophétie ? Non, telle est ta mission : apprendre, apprendre à maîtriser tes pouvoirs magiques, forger l'épée."

Devin se dirigea de nouveau vers la porte, mais Maître Grey l'arrêta.

"Ne crois-tu pas que le roi te laisserait ici si je le lui demandais ?" il indiqua la fonderie d'un signe de tête. "Tu as une mission à accomplir. Fais de ton mieux."

Devin voulut argumenter mais il savait que ce serait en pure perte. Il voulait aider au sauvetage de Lenore mais Maître Grey, à son grand agacement, avait raison sur toute la ligne. Il ne pouvait rien pour aider les hommes déjà lancés à sa rescousse, il ne serait jamais le noble guerrier qui la sauverait. C'est tout ce qu'il était en mesure de faire.

Il retourna à la fonderie, prêt à réessayer. Sa frustration grondait, mais pas seulement. Il avait tant de questions, Maître Grey ne répondait à aucune d'entre elles.

Il trouverait bien un moyen d'obtenir les réponses.




CHAPITRE CINQ


Le Prince Greave n'était pas habitué aux navires, qu'il ne connaissait que dans les livres. Il avait lu des passages de Samir, Navigation et de Hussard, Les Côtes en préparation du voyage, mais aucun d'eux ne l'avaient préparé à la réalité d'une mer déchaînée, à un équipage de marins qui l'ignoraient, à un ciel menaçant.

La Serpentine était un immense trois-mâts aux bastingages hauts et ventrus, flanqué de chaloupes, tel une épée fendant les vagues. Les marins étaient des hommes rudes, portant des vêtements amples et simples facilitant leurs déplacements, ils se mouvaient avec agilité autour du gréement. Des hommes durs et aguerris, rien à voir avec Greave pour lequel ils n'éprouvaient que mépris, avec son visage imberbe et son allure féminine.

Il songea à Nerra, tous étaient prêts à l'aider, tout cela en valait la peine. La voie navigable était le chemin le plus rapide vers la grande bibliothèque d'Astare. Le seul moyen de se rendre à l'endroit où il trouverait un remède contre la maladie de l'homme de pierre dans un délai raisonnable. Greave craignait toutefois … qu'il ne soit trop tard.

"Est-ce … normal ?" demanda Aurelle.

"Tu regrettes d'être venue ?"

Elle secoua la tête. "Ma place est à tes côtés."

Tout semblait couler de source, Greave ne pouvait imaginer qu'une autre femme le suive ici-même, sur ces mers agitées, berceau de tant de victimes, sur un navire risquant d'être déchiqueté s'il s'approchait trop près des puissants courants qui le drosseraient sur les rives de la Slate. Aucune autre ne se serait lancée dans pareille aventure, mais Aurelle n'était pas comme les autres.

"Tu as le mal de mer," déclara Aurelle.

Greave songea à son apparence. Il était mince, des traits presque féminins, des cheveux ondulés, ses traits auraient sans nul doute inspiré un artiste en quête d'une expression figurant la tristesse. Les embruns avaient rendu ses cheveux poisseux, sa barbe naissante – la barbe ne lui allait pas du tout – ombrait son menton, ne mettant absolument pas en valeur ses traits tirés par la nausée.

Quant à Aurelle … elle était parfaite.

Elle était belle avec sa peau d'albâtre, ses pommettes et ses lèvres étaient des joyaux scintillants lovés parmi la constellation de ses traits parfaits. Quant à son corps … Greave aurait pu écrire des poèmes, elle ne portait plus sa robe d'apparat mais une tenue de voyage, une tunique gris et argent, un corset et un haut-de-chausses.

Rien n'avait d'importance, elle était là, avec lui, en route pour la grande bibliothèque d'Astare. Elle l'accompagnait dans sa quête du remède contre la maladie de l'homme de pierre, personne d'autre ne l'aurait suivi, elle voulait aider Nerra, elle s'était embarquée de son plein gré, quoique sa joie fut plus modérée que la sienne.

"Pourquoi ne pas être partis à cheval ?"

"Nous faisons cap au nord-est du Royaume du Nord, en évitant les terres volcaniques. Y aller seuls à cheval aurait été plus difficile, voire dangereux."

"La voie navigable te paraît plus sûre ?" demanda Aurelle, en indiquant la vaste mer.

On ne voyait plus terre ; les navires s'éloignaient pour éviter les courants dangereux près des côtes. C'était troublant, Greave avait passé le plus clair de son temps dans les bibliothèques, mais éprouvait un sentiment nouveau devant ce monde décrit par les écrivains qu'il admirait, l'univers dans toute sa splendeur.

"Greave, regarde, une baleine."

Greave vit surgir une immense silhouette grise à la mâchoire démesurée, hérissée de dents pointues, visiblement pas une baleine, bien qu'aussi volumineuse, la peau de sa nageoire se confondait de loin avec des algues. Greave se souvint avec horreur de l'ouvrage Créatures des Profondeurs de Lolland.

"Ce n'est pas une baleine. Accroche-toi, Aurelle." Il cria pour que l'équipage entende. "Un darkmaw !"

L'équipage regarda alentour et mit un certain temps avant de réagir, pas habitués à entendre crier un étranger. Greave savait ce qu'ils pensaient à cet instant précis : ce prince, ce privilégié, ignorait la différence entre un darkmaw et un banc de harengs. Ils le virent de leurs yeux vus une seconde plus tard, et coururent chercher leur stock de harpons.

La créature plongea dans les profondeurs.

Greave voyait son ombre sous l'eau, il l'apercevait tandis qu'il s'agrippait au cordage. Les marins l'observaient avec méfiance, plusieurs d'entre eux cherchaient encore des armes.

C'est alors que la créature frappa.

Elle s'abattit sur le flanc du bateau, mais le bosco vira de bord afin que le navire ne pâtisse de la violence de l'attaque. Le bateau gita violemment, Greave se retint fermement au cordage pour rester debout.

Aurelle n'eut pas cette chance. Elle tomba et cria, glissa vers le bord du navire. Le darkmaw se dressait, gueule grande ouverte pour attraper sa proie, le navire gitait, pris entre ses nageoires.

Greave bondit instinctivement pour rattraper Aurelle, et ainsi lâcher prise. Ses doigts se refermèrent sur son poignet, il cédait du terrain.

Greave voyait les harpons s'enfoncer dans la chair de la créature, sans trop d'effet. Elle se rapprochait inexorablement, il voyait distinctement ses grands yeux fixes, empreints d'une malveillance terrifiante.

"Votre Altesse !" cria un marin, Greave regarda dans sa direction juste à temps pour voir l'homme lui lancer un harpon. Greave attrapa fermement l'arme qui voltigea jusqu'à lui.

"Greave !" hurla Aurelle. Elle était au bord du bastingage, retenue à grand peine par Greave, qui, muni de son harpon, regrettait de ne pas avoir consacré plus de temps à l'entraînement, si seulement il avait su qu'il affronterait un jour cet œil maudit …

Il lança le harpon qui fit mouche et se planta profondément dans l'œil grand ouvert du darkmaw, la créature poussa un cri atroce. La bête massive lâcha le navire, qui se redressa, la vague générée par la gerbe d'eau menaçant de submerger le navire.

Greave tenait fermement Aurelle, bien déterminé à ne pas la lâcher. Il la hissa à bord pour qu'elle ne tombe pas à l'eau, mais également pour se prouver qu'elle était bien là, saine et sauve.

"J'ai cru te perdre."

"Tu m'as sauvé la vie. Je … je ne sais pas quoi dire …"

"Je sais." Il l'embrassa tendrement. "Je t'aime."

"Je … je t'aime aussi."


***

Aurelle avait parlé sans réfléchir, la Maison des Soupirs lui avait appris que ces quelques mots n'étaient qu'un moyen de parvenir à ses fins, une façon supplémentaire de maîtriser ses sentiments. Pour celles dont le rôle consistait à offrir leur corps, ces mots insufflaient un peu de douceur à la chose, permettaient de gagner plus d'argent. Pour elle, ces mots étaient une arme aussi tranchante qu'un couteau.

Elle aurait pu poignarder le Prince Greave à ce moment-là. Il était tout près, les marins le croiraient blessé par la créature, conséquence logique de cet enfer.

Ou pas. Ils s'apercevraient peut-être de son geste et la tueraient. Ils croiraient peut-être que la blessure avait été provoquée par la créature, elle serait alors la seule femme à bord parmi tous ces marins, sans aucun moyen de rentrer, soumise à leur bon vouloir.

Non, un bateau n'était pas le meilleur endroit pour tuer le prince, même si son patron lui aurait probablement demandé de le tuer sur le champ, quels que soient les risques. Aurelle songea au Duc Viris, à ce qu'il lui faisait faire. Il se souciait d'elle comme une guigne. Le temps passé avec elle à la Maison des Soupirs en était la preuve.

Aurelle se voulait pragmatique, mais il y avait autre chose. Greave était un homme doux, gentil et attentionné, complétement différent de ceux qu'Aurelle rencontrait habituellement. Il avait sauté pour la sauver sans réfléchir, s'était élancé au-devant du danger, alors qu'il aurait simplement pu s'accrocher à la ligne de vie et attendre que les marins chassent le darkmaw. Le Duc Viris ne se serait jamais comporté de la sorte.

Sa mission demeurait inchangée : Aurelle devait empêcher Greave de trouver le moyen d'aider sa sœur. Elle devait le distraire, exercer son pouvoir, le tuer si nécessaire. Aurelle redoutait d'en arriver à cette extrémité, elle ne savait pas quoi faire. Elle ne pouvait pas tuer Greave, se refusait à lui faire du mal.

Elle réalisa que ne pouvoir aider sa sœur lui brisait le cœur. Pouvait-elle le tuer ? Devait-elle le tuer ? Son bon sens lui disait oui ; le Duc Viris n'était pas seulement son patron, mais l'instigateur de toute cette affaire. Aurelle savait ce qu'être à la merci d'hommes puissants signifiait ; elle ne souhaitait pas provoquer l'ire de l'un des puissants de ce monde.

Et pourtant … elle ne pouvait se détacher de Greave, restait constamment dans les bras de cet homme étrange et séduisant qui parcourait le royaume pour sauver sa sœur, qui chérissait plus les livres que la violence.

"Je t'aime," répéta-t-elle, cette arme à double tranche pourrait facilement se retourner contre elle.

Ils toucheraient bientôt terre, et alors … alors il lui faudrait choisir.




CHAPITRE SIX


Le Prince Vars chevauchait en tête, il essayait de rester bien droit en selle, de garder sa prestance royale. Il avait toujours été doué pour. Il n'était pas aussi musclé que Rodry, n'avait pas la beauté presque féminine de Greave, mais il était encore jeune, beau et noble, avec son armure et ses magnifiques atours.

Il se savait observé par les gardes qui l'accompagnaient, dans l'attente de ses ordres. Il songea à l'auberge dans laquelle ils avaient passé la nuit, s'étaient enivrés de bière, empiffrés de viande et étourdis de femmes. Vars avait largement profité des trois, la tentation de remettre le couvert était grande.

"Votre Altesse," questionna le sergent. "Ne devions-nous pas rattraper la Princesse pour la procession des noces ?"

"C'est moi qui donne les ordres, Sergent," lui rappela Vars, l'homme avait raison, c'était agaçant. Faire relâche une soirée ne coûtait rien, tous sauraient qui commandait. Vars savait combien son père serait fâché s'il découvrait son absence, Vars ne voulait pas risquer la colère de son père.

"Très bien. En avant !"

Ils se mirent en route, le soleil s'était levé, la chaleur était agréable, pas étouffante. Ils employèrent la matinée à rejoindre le carrefour choisi par Vars. Ils traversèrent des terres arables, des champs de blé et autres céréales que les paysans étaient censés cultiver. Les routes étaient en terre, avec des murs de pierres sèches de part et d'autre et quelques arbres : pommiers, cèdres, chênes et poiriers. Des moutons paissaient dans les champs, des bêtes stupides, à l'image du vulgus pecum.

Ses hommes étaient heureusement sensés : ils ne lui firent pas remarquer qu'ils étaient déjà passés par là hier parvenus au carrefour où gisait le panneau. Vars s'engagea le premier sur l'autre voie ; l'auberge où Lenore avait passé la nuit devait se trouver à une heure de route.

Elle accueillerait Vars en héros après cette période en solitaire, effrayée par les dangers de la route, comme elle le faisait avec Rodry. Bien sûr, Vars devrait passer quelques jours encore avec elle durant ce voyage, ils arpenteraient le fin fond du royaume pour récolter les présents, ce n'était pas si terrible après tout. Une partie du tribut trouverait peut-être le chemin de ses coffres chemin faisant …

Cette agréable pensée permit à Vars de poursuivre, tandis que ses troupes marchaient au pas sur la route menant à l'auberge. Il l'apercevait de loin, les bâtiments étaient désormais visibles entre les arbres. Vars poussa son cheval. La brillante cohorte arriverait bientôt à bon port, avec Vars à sa tête…

Quelque chose clochait. De la fumée aurait dû s'échapper des fourneaux, de multiples signes de vie. Un calme absolu régnait. Vars voulut faire demi-tour, s'éloigner. Il savait que son père considérerait sa fuite comme un aveu de faiblesse …

Il ralentit suffisamment pour laisser ses hommes arriver à l'auberge avant lui. A l'abri derrière ses hommes, Vars aperçut le carrosse de Lenore, l'espoir renaissait. Puis il vit les cadavres, l'espoir céda la place à une terreur effroyable.

Ils gisaient là où ils étaient morts ou avait été traînés. Vars reconnut les uniformes ensanglantés des gardes qui escortaient Lenore. Des servantes avaient été sauvagement assassinées, moins rapidement cela dit. L'œil entraîné de Vars ne connaissait que trop bien la mort lente.

La peur s'empara de lui. Notamment pour sa demi-sœur, en dépit des racontars, Vars n'était pas un monstre. Il eut surtout peur pour lui, peur de la réaction de son père lorsqu'il apprendrait que Vars avait échoué à protéger Lenore, mais là n'était pas la question.

La question … la question était que Vars était absent au moment des faits.

Il éprouva un certain soulagement dans un premier temps, sa présence ici rimait avec danger inconsidéré, voire, la mort, vue la facilité avec laquelle les gardes de Lenore avaient été massacrés.

Sa pensée suivante fut que tel était son destin, tout le monde l'apprendrait. Ils le considèreraient comme un être méprisable, un moins que rien, tout prince du royaume soit-il.

"Trouvez ma sœur !" ordonna Vars. "Découvrez ce qui s'est passé !"

Il resta assis sur son cheval pendant que ses hommes se déployaient, fouillaient l'auberge dans les moindres recoins. Vars était assis, la main sur le pommeau de son épée, ne sachant que faire si jamais les assaillants sortaient des bâtisses alentour. Attaquer, rester assis, comme pétrifié, prendre la fuite ? Il ne risquait pas d'entrer en premier et aller au-devant du danger.

Vars se haïssait.

"Il y a quelqu'un !" cria le sergent depuis l'écurie. "Elle est en vie !"

Vars mit pied à terre, espérant qu'il s'agisse de Lenore. Si elle était morte …

Il fit irruption dans l'écurie et trouva le sergent, qui aidait une jeune femme à se relever. Ce n'était pas Lenore, elle ne ressemblait pas aux servantes. Elle portait des vêtements simples de paysanne, peut-être une servante de l'auberge. Vars s'approcha d'elle.

"Que s'est-il passé ? Où est ma sœur ?"

La jeune femme hurla devant son ton impérieux, seule la présence apaisante du sergent l'empêcha de fuir. Vars n'avait pas de temps à perdre. Il devait savoir ce qui s'était passé, s'il était vraiment dans le pétrin.

"Que s'est-il passé ? Où est la Princesse Lenore ?"

"Partie", répondit la servante. "Les mercenaires… l'ont enlevée …"

"Des mercenaires ?" rétorqua Vars, incrédule. Il en avait entendu parler. Le Roi Ravin formait des tueurs, leur apprenait à traverser les ponts pour parvenir à ses fins.

"Ils … ils nous ont presque tous tué. Ils se sont emparés de l'auberge, n'ont gardé que quelques-unes d'entre nous pour … pour …"

Un autre que Vars aurait prodigué des paroles d'apaisement mais Vars se borna à la dévisager.

"Où est ma sœur ?"

"Ils l'ont enlevée. Ils ont attendu qu'elle entre dans l'auberge avec ses hommes, ils ont tué les hommes, et … ils l'ont capturée ; elle et ses domestiques. Ils l'ont gardée ici, lui ont fait du mal, ils font route vers le Sud."

"Ils t'ont laissé la vie sauve pour témoigner ?" demanda Vars, circonspect. Quand on fait le mal, mieux vaut agir en secret, à l'abri des regards indiscrets. Il était bien placé pour le savoir.

"Ils voulaient que ça se sache," reprit la jeune femme. "Ils ont tué certaines servantes, quant aux autres… ils les ont renvoyées pour annoncer la nouvelle. Ils m'ont laissée ici. Afin que l'on sache ce qu'ils ont fait, ils ont réussi à enlever la Princesse, ici-même. Ils la détiennent."

Vars laissa échapper un cri de colère et de frustration. Ses hommes imputeraient sa colère à l'enlèvement de sa sœur, la sachant en danger. Sa colère était tout autre. D'autres personnes savaient ce qui s'était passé, grâce aux victimes relâchées par les mercenaires. Frustration de savoir que son échec serait connu de tous.

Il devait voir ce qu'il convenait de faire.

"Combien sont-ils ?"

"Une … douzaine."

Une douzaine d'hommes avait suffi à commettre cela ? Seul point positif : ils étaient plus nombreux qu'eux. Vars aimait dépasser ses adversaires en nombre.

"Rassemblez les hommes," aboya Vars.

"Et elle ?" demanda le sergent, en indiquant la femme.

"Seule ma sœur compte !"

Elle seule comptait aux yeux de leur père. En revenant avec elle, Vars aurait pu inventer toutes les histoires voulues imputables à un retard en cours de route, il aurait été accueilli en héros. Mais rentrer sans …

C'était tout bonnement impossible ; Vars s'y refusait.

Il rejoignit sa monture et monta en selle, tel le héros d'une chanson. L'ironie de la situation ne l'effleura même pas lorsque ses hommes se rassemblèrent, comme s'ils obéissaient aux ordres d'un vrai chef.

Vars agita son épée, plus qu'il ne le faisait habituellement lors d'un combat et regarda ses hommes.

"Toi, va voir s'il reste des chevaux à l'écurie. Les autres, en marche, au trot." Un murmure s'éleva, que Vars fit taire d'un simple coup d'œil. "Ma sœur, votre Princesse, est en danger ! Les hommes du Roi Ravin l'emmènent dans le Royaume du Sud, ils devront franchir les ponts. Nous pouvons les arrêter et la sauver si nous arrivons les premiers ! Chacun de vous sera un héros !"

Tous, mais lui serait le plus grand. Il sauverait sa sœur, ses hommes raconteront comment le brave prince Vars avait combattu contre les fines lames du Roi Ravin. En cas d'échec … son père le tuerait certainement.

Tuer une douzaine d'hommes pour parvenir à ses fins ? Vars était prêt à tout.

"En avant !" hurla-t-il en faisant avancer sa monture. "Nous devons à tout prix atteindre ce pont !"




CHAPITRE SEPT


La première surprise pour Nerra fut de se réveiller. Elle ouvrit les yeux, elle respirait, son corps ne la brûlait plus. Elle se redressa et découvrit, seconde surprise, qu'elle se trouvait dans un lit étrange. En pierre, avec des couvertures, un grand dortoir, avec des lits tous semblables.

Des silhouettes pour la plupart immobiles, presque à l'article de la mort, gémissaient. Nerra sentait une odeur de sueur, une chaleur prégnante. Les individus portaient des vêtements variés, comme venus des quatre coins du monde, mais ici et là, Nerra pouvait voir un morceau de peau nue, zébrée de lignes noires semblables à des écailles…

Ils étaient comme elle.

Nerra regarda attentivement autour d'elle, essayant de comprendre. Elle s'était évanouie dans la forêt, le dragon …

"Vous voici réveillée."

L'homme en faction près de la porte constituait la troisième surprise. Il portait une longue barbe bouclée entrelacée de coquillages arborant différents symboles. Ses longs cheveux gris lui tombaient aux épaules. Il portait une tunique et un haut-de-chausses effilochés et visiblement usés. Grand et large d'épaules, des traits burinés et bienveillants.

"Qui … qui êtes-vous ?" demanda Nerra en se levant. "Où suis-je ?"

"Ta place est ici, dans le refuge ultime des malades du dragon," décréta l'homme. Nerra était perplexe ; au Royaume du Nord, on l'appelait la maladie de l'homme de pierre. Elle ne se trouvait donc plus au Royaume du Nord ?

"Je … je …" hasarda Nerra. "J'allais mourir."

"Effectivement," confirma l'homme, d'une voix étrangement calme. "Mais nous savons freiner l'évolution de la maladie, momentanément du moins."

"C'est incroyable. Si les gens savaient … mon père est—”

"Je sais qui tu es, Princesse Nerra. Je sais que tu as été bannie, tu es désormais en sécurité parmi nous. Les malades peuvent vivre ici jusqu'à la fin de leurs jours. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour prolonger leur existence".

Nerra ne comprenait pas. "Vous ne m'avez toujours pas dit votre nom."

“Kleos. Gardien des lieux. Je t'ai vue arriver ; il est rare qu'un dragon s'en charge personnellement."

Rare, mais pas tant que ça au final, il ne semblait pas étonné outre mesure.

"Vous parlez comme si vous aviez déjà vu des dragons," déclara Nerra. "Où sommes-nous ?"

"Suis-moi, vois par toi-même."

Il la conduisit hors du dortoir, dans un vaste espace semblable à un village. Les gens travaillaient, cultivaient des petits potagers, transportaient de l'eau. Tous atteints par la maladie de l'homme de pierre.

Le village entouré de roches se nichait sur les contreforts d'un volcan. Des formations rocheuses basaltiques, noircies et déchiquetées, sortaient de terre, comme jaillies du magma. Quelques arbres poussaient ça-et-là sur le versant sombre, au loin, le sol instable se jetait dans la mer, on croirait voir une île. Une jetée en contrebas permettait de débarquer.

Le regard de Nerra portait loin. On distinguait, à peine visible à l'horizon, un rivage plus étendue que l'île, un paysage hérissé de volcans, à l'aspect tourmenté et inhospitalier. Au-dessus des volcans, des points tournoyaient. Il lui fallut un moment pour appréhender leur taille énorme, c'est alors qu'elle comprit : des dragons.

“Sarras,” Nerra était sous le choc. Elle n'avait jamais vu le troisième continent, c'est là qu'elle était forcément. Si tel était le cas, son dragon lui avait fait traverser la moitié de l'océan. "Je suis sur Sarras."

"Pas vraiment," déclara Kleos, en indiquant la petite communauté. "Tu es sur Haven. Notre île vit à l'écart des horreurs de … cet endroit."

"Quelles horreurs ?"

Kleos secoua la tête. “Plus tard. C'est un havre de paix, les malades peuvent vivre paisibles et mourir en paix."

“Un …” Nerra ne savait que penser. Etait-elle censée rester ici jusqu'à sa mort ? "Où suis-je ? En prison ? Captive ?"

"Dans un refuge. Les personnes atteinte de la maladie du dragon sont à l'abri du monde qui les entoure, et vice versa."

"C'est la deuxième fois que vous l'appelez ainsi," souligna Nerra. "A cause des écailles ?"

"A cause de ce que deviennent les personnes qui en sont atteintes." Kleos marqua une pause. "Je … pourrais te montrer, mais il ne vaut mieux pas, si tu veux rester en paix."

Nerra ne fit pas montre de la moindre hésitation. "Montrez-moi."

Personne n'avait été en mesure de lui montrer en quoi sa maladie la transformerait. Le médecin lui en avait parlé, mais ce n'était pas pareil. Nerra voulait voir de ses propres yeux. Elle emboîta le pas à Kleos jusqu'à une autre zone de la communauté, dans un bâtiment de pierre à la porte plus solide que les autres, qu'il ouvrit à l'aide d'une clé.

"Nous devons faire preuve de prudence une fois à l'intérieur. Ils n'ont … plus rien d'humain."

"Mais vous avez dit qu'on pouvait les soulager," déclara Nerra.

"Effectivement," convint Kleos. "Mais ne te laisse pas bercer d'illusions, Princesse. Il n'y a aucun remède. Voilà le résultat, en dépit de mes efforts."

Il s'écarta pour laisser passer Nerra, pour qu'elle puisse voir. L'intérieur du bâtiment était dans l'ombre, l'obscurité était ponctuée de plaintes et gémissements. Un bruit qui n'avait rien d'humain.

La créature qui se dressait devant elle n'avait rien d'humain. Plus grande qu'un homme, des mains griffues couvertes d'écailles, des dents capable de déchiqueter la chair, des traits déformés comparables à ceux d'un lézard. Son corps était ramassé et difforme, ses muscles, informes. Ses yeux humains étaient dépourvus de toute humanité, on pouvait y lire la colère, la douleur et la faim. Cette chose inhumaine n'était pas un véritable dragon, un mélange des deux, une œuvre inachevée, torturée.

Elle plongea sur Nerra, trop lente pour esquiver. La créature massive lui sauta dessus, la fit tomber et la plaqua au sol. Ses griffes s'abattraient bientôt sur elle, Nerra était persuadée que Kleos l'avait amenée ici pour qu'elle périsse de ses mains, pour une raison qui lui échappait.

Kleos surgit avec un couteau aussi long que l'avant-bras de Nerra, sa lame torsadée forgée dans un métal sombre. Il la planta dans la poitrine de la créature, qui poussa un cri animal et tomba sur le dos, toutes griffes dehors, comme pour parer d'autres attaques, mais déjà, Kleos s'avançait.

"Je suis désolé", dit-il, tandis que Nerra se relevait. "J'ignorais qu'il était parvenu à un stade si avancé en vous amenant ici. Son … heure est venue."

"C'était une personne ?" demanda Nerra. Elle avait du mal à y croire, elle refusait d'y croire … elle finirait donc ainsi. "N'y a-t-il rien que vous puissiez faire ?"

"Si, une seule," Kleos s'avança vers la créature. Empli de pitié, il franchit la limite et s'approcha de ses griffes, semblables à celles d'un dragon. Il planta vigoureusement l'épée sous sa mâchoire, la lame pénétra jusqu'au cerveau. Nerra entendit la créature pousser un cri, à la fois choquée et soulagée, puis Kleos retira sa lame, la bête gisait au sol.

Il resta planté là quelques secondes. Nerra entendait des grognements monter des entrailles de la bâtisse, d'autres choses … d'autres personnes.

"Aide-moi à le transporter à l'extérieur. Il est enfin en paix, nous allons lui rendre les derniers hommages."

Nerra ne savait que faire, elle s'empara des jambes de la créature pendant que Kleos la soulevait.

"Vais-je …" commença-t-elle. "Vais-je …"

"Connaîtras-tu la même fin que Matteus ?" demanda Kleos, la tête basse. "La plupart ne vivent pas aussi longtemps. La maladie du dragon les tue bien avant. Mais oui, c'est une éventualité."

"Et vous me tuerez ?" demanda Nerra.

Kleos hocha la tête. "Je t'apporterai la paix, lorsque tout espoir sera perdu."

Nerra en était malade. Son dragon l'avait amenée ici, l'avait sauvée, et maintenant … il l'avait sauvée pour la vouer à une mort certaine.




CHAPITRE HUIT


Pour Lenore, mieux valait la mort que se retrouver à cheval, mains liées devant elle, plaquée contre Ethir, qui la tenait fermement par la taille. Les mercenaires chevauchaient en rang en silence, tout comme leurs montures, mains serrées sur leurs armes étranges.

Elle avait tenté de fuir mais les mercenaires lui avaient prouvé à deux reprises qu'elle ne pouvait pas leur échapper. Ils l'avaient rattrapée facilement, ramenée à l'auberge, et capturée de nouveau lorsqu'elle avait tenté de fuir. Elle n'avait aucune issue.

Elle avait espéré qu'on viendrait à son secours. Lenore était certaine qu'ils seraient bientôt là, elle voyait déjà les Chevaliers d'Argent à l'horizon, Rodry, Vars, approchant avec les hommes qui auraient dû veiller sur elle. Auraient-ils réussi à se débarrasser de cette douzaine d'hommes, les tuer une fois à découvert ? La sauver ?

Ses espoirs s'évanouissaient à chaque pas. Ils atteindraient bientôt les ponts, les secours s'éloignaient au fur et à mesure de la progression des chevaux. Lenore apercevait au loin le pont le plus imposant, de bois sombre, enjamber la Slate.

Une demi-douzaine de gardes veillait à l'extrémité du pont, Lenore et les mercenaires progressaient, elle savait qu'ils ne seraient pas de taille à les arrêter. Leur nombre était suffisamment conséquent pour arrêter des contrebandiers ou faire écrouler le pont en cas d'invasion. Le fleuve en furie protégeait le royaume, non le gros des troupes. Ils n'étaient pas là pour combattre des hommes arrivant de ce côté-ci. La plupart n'étaient pas dans le bon sens lorsque les mercenaires foncèrent sur eux, ils surveillaient le fleuve, veillant à ce qu'aucune menace ne survienne par voie navigable.

Certains d'entre eux se retournèrent en entendant les sabots des chevaux, mais il était déjà trop tard. Les premiers mercenaires s'abattirent sur eux avec épées et couteaux. Ils sautèrent sur les gardes, point de combat ici. La plupart n'eurent même pas le temps de tirer leurs sabres au clair. Ceux qui y parvinrent périrent en nombre sans même s'en servir. L'un d'eux porta un coup maladroit à un mercenaire, à dire vrai, les hommes qui gardaient les ponts ne comptaient pas parmi les fines lames du royaume, leur seule et unique tâche consistait à rester longuement assis et surveiller les échanges de part et d'autre du pont. Ce garde mourut aussi rapidement que les autres, une giclée sanglante s'échappa de sa gorge, tranchée par le mercenaire.

Les ravisseurs de Lenore s'arrêtèrent un instant pour essuyer leurs armes et poursuivre. Lenore en profita pour regarder la rive de l'autre côté du pont, les arbres sur cette étendue dégagée. Cette terre n'appartenait pas à son père, personne ne viendrait la chercher ici.

"Nous y sommes presque," murmura Ethir. "Le Roi Ravin se fera un plaisir de t'anéantir."

Lenore songea à ce qui lui était arrivé depuis la veille, à ce qui l'attendait. Le Roi Ravin n'était pas réputé pour sa gentillesse, s'il la retenait captive … Lenore se prit à espérer la mort, mieux valait encore mourir, que connaître ce qui s'ensuivrait.

Alors que les chevaux des mercenaires s'élançaient sur le pont, Lenore contempla en contrebas le fleuve mugissant. Personne n'osait se baigner dans ce fleuve impétueux, dont les courants déchiquetaient les bateaux tentant la traversée. Quiconque tombait dedans serait emporté en quelques secondes, noyé dans la minute.

Une minute horrible ne valait-elle pas mieux que ce qui l'attendait ?

Lenore ne pouvait pas croire en être réduite à cette extrémité. Elle songea à sa famille, son père, sa mère, ses frères et sœurs. Ses larmes ruisselaient sur ses joues, les perdre lui brisait le cœur.

Erin devait se battre pour sa liberté, si Rodry avait été là, il aurait déjà abattu la moitié des mercenaires pour la sauver. Greave aurait déniché un plan astucieux dans un poème, Nerra aurait trouvé une plante susceptible de l'aider ou d'empoisonner ses ravisseurs.

Des chimères, Lenore ne sentait que le bras de son ravisseur sur sa taille, avec pour seule certitude, la vie qui l'attendait si, lorsqu'elle atteindrait l'autre côté du pont. Elle ne pouvait pas, c'était impossible, même si pour cela …

"Pardon," murmura-t-elle en songeant à sa famille, avant de se jeter de côté.

Lenore chuta de cheval, prit ses jambes à son cou et fonça à l'extrémité du pont. Elle grimpa sur le rebord, ses mains liées l'empêchaient de progresser de façon satisfaisante. Elle parvint néanmoins à monter sur la balustrade qui empêchait chevaux et charrettes de passer par-dessus bord.

Lenore, en équilibre, regardait en contrebas, terrifiée, seul et unique moyen d'en réchapper. Elle prit une profonde inspiration et sauta.

L'espace d'un instant, Lenore resta suspendue dans le vide, elle chutait, attirée par l'eau comme si elle plongeait tête baissée. Elle retint instinctivement sa respiration, tout en sachant qu'elle n'avait aucun moyen de s'en sortir, de survivre …

Une poigne de fer se referma sur sa cheville, stoppant sa chute net.

"Certainement pas, ma jolie," c'était Eoris. Lenore lui donna un coup de pied pour se libérer mais elle n'avait aucune possibilité de s'échapper, la mort ne voulait pas d'elle. On s'empara d'elle, Syrelle rajouta son grain de sel.

"Tu croyais nous quitter si facilement ? Remontez-la."

Lenore se débattit, en pure perte. Ils la remontèrent, lui firent passer la rambarde et la déposèrent sur le pont comme un vulgaire sac. Ils relevèrent Lenore, Syrelle la dévisagea avant de la gifler violemment.

"On te ramènera à chaque fois que tu essaieras de te libérer. Tu n'as pas le droit de mourir, on te fera mal à chaque fois que tu essaieras. Compris ?"

Lenore hocha la tête à travers ses larmes.

Ils la jetèrent en travers de la selle d'un cheval au lieu de la laisser s'asseoir. Lenore ne pouvait plus descendre, n'avait plus la possibilité de se jeter à l'eau.




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